Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Eugne Sue LES MYSTRES DE PARIS Tome IV (1842--1843) Table des matires SEPTIME PARTIE. I Bonheur de se revoir. II La Louve et Martial. III Le docteur Griffon. IV Le portrait. V L'agent de sret. VI La Chouette. VII Le caveau. VIII Prsentation. IX Voisin et voisine. X Murph et Polidori. XI Punition. XII L'tude. XIII Luxurieux point ne seras. XIV Le guichet. XV La Force. HUITIME PARTIE. I Pique-Vinaigre. II Comparaison. III Matre Boulard. IV Franois Germain. V Rigolette. VI La Fosse-aux-lions. VII Complot. VIII Le conteur. IX Gringalet et Coupe-en-Deux. X Le triomphe de Gringalet et de Gargousse. XI Un ami inconnu. XII Dlivrance. XIII Punition. XIV La banque des pauvres. Notes SEPTIME PARTIE I Bonheur de se revoir Avant d'apprendre au lecteur le dnoment du drame qui se passait dans le bateau soupape de Martial, nous reviendrons sur nos pas. Peu de moments aprs que Fleur-de-Marie eut quitt Saint-Lazare avec Mme Sraphin, la Louve tait aussi sortie de prison. Grce aux recommandations de Mme Armand et du directeur, qui voulait la rcompenser de sa bonne action envers Mont-Saint-Jean, on avait graci la matresse de Martial de quelques jours de captivit qui lui restaient subir. Un changement complet s'tait d'ailleurs opr dans l'esprit de cette crature jusqu'alors corrompue, avilie, indompte. Ayant sans cesse prsent la pense le tableau de la vie paisible, rude et solitaire, voque par Fleur-de-Marie, la Louve avait pris en horreur sa vie passe. Se retirer au fond des forts avec Martial, tel tait son but unique, son ide fixe, contre laquelle tous ses anciens et mauvais instincts s'taient en vain rvolts pendant que, spare de la Goualeuse, dont elle avait voulu fuir l'influence croissante, cette femme trange s'tait retire dans un autre quartier de Saint-Lazare. Pour oprer cette rapide et sincre conversion, encore assure, consolide par la lutte impuissante des habitudes perverses de sa compagne, Fleur-de-Marie, suivant l'impulsion de son naf bon sens, avait ainsi raisonn: La Louve, crature violente et rsolue, aime passionnment Martial; elle doit donc accueillir avec joie la possibilit de sortir de l'ignominieuse vie dont elle a honte pour la premire fois, et de se consacrer tout entire cet homme rude et sauvage dont elle rflchit tous les penchants, cet homme qui recherche la solitude autant par got qu'afin d'chapper la rprobation dont sa dtestable famille est poursuivie. Aide de ces seuls lments puiss dans son entretien avec la Louve, Fleur-de-Marie, en donnant une louable direction l'amour farouche et au caractre hardi de cette crature, avait donc chang une fille perdue en honnte femme... Car ne rver qu' pouser Martial pour se retirer avec lui au milieu des bois et y vivre de travail et de privations, n'est-ce pas absolument le voeu d'une honnte femme? Confiante dans l'appui que Fleur-de-Marie lui avait promis au nom d'un bienfaiteur inconnu, la Louve venait donc faire cette louable proposition son amant, non sans la crainte amre d'un refus, car la Goualeuse, en l'amenant rougir du pass, lui avait aussi donn la conscience de sa position envers Martial. Une fois libre, la Louve ne songea qu' revoir son homme, comme elle disait. Elle n'avait pas reu de nouvelles de lui depuis plusieurs jours. Dans l'espoir de le rencontrer l'le du Ravageur, et dcide l'y attendre s'il ne s'y trouvait pas, elle monta dans un cabriolet de rgie, qu'elle paya largement, se fit rapidement conduire au pont d'Asnires, qu'elle traversa environ un quart d'heure avant que Mme Sraphin et Fleur-de-Marie, venant pied depuis la barrire, fussent arrives sur la grve prs du four pltre. Lorsque Martial ne venait pas prendre la Louve dans son bateau pour la mener dans l'le, elle s'adressait un vieux pcheur, nomm le pre Frot, qui habitait prs du pont. quatre heures de l'aprs-midi un cabriolet s'arrta donc l'entre d'une petite rue du village d'Asnires. La Louve donna cent sous au cocher, d'un bond fut terre et se rendit en hte la demeure du pre Frot le batelier. La Louve, ayant quitt ses habits de prison, portait une robe de mrinos vert fonc, un chle rouge palmes faon cachemire et un bonnet de tulle garni de rubans; ses cheveux pais, crpus, taient peine lisss. Dans son ardeur impatiente de revoir Martial, elle s'tait habille avec plus de hte que de soin. Aprs une si longue sparation, toute autre crature et sans doute pris le temps de se faire belle pour cette premire entrevue; mais la Louve se souciait peu de ces dlicatesses et de ces lenteurs. Avant tout, elle voulait voir son homme le plus tt possible, dsir imprieux, non-seulement caus par un de ces amours passionns qui exaltent quelquefois ces cratures jusqu' la frnsie, mais encore par le besoin de confier Martial la rsolution salutaire qu'elle avait puise dans son entretien avec Fleur-de-Marie. La Louve arriva bientt la maison du pcheur. Assis devant sa porte, le pre Frot, vieillard cheveux blancs, raccommodait ses filets. Du plus loin qu'elle l'aperut, la Louve s'cria: --Votre bateau... pre Frot... vite... vite!... --Ah! c'est vous, mademoiselle; bien le bonjour... Il y a longtemps qu'on ne vous a vue par ici. --Oui, mais votre bateau... vite... et l'le!... --Ah bien! c'est comme un sort, ma brave fille, impossible pour aujourd'hui. --Comment? --Mon garon a pris mon bachot pour s'en aller Saint-Ouen avec les autres jouter la rame... Il ne reste pas un bateau sur toute la rive d'ici jusqu' la gare... --Mordieu! s'cria la Louve en frappant du pied et en serrant les poings, c'est fait pour moi! --Vrai! foi de pre Frot... je suis bien fch de ne pas pouvoir vous conduire l'le... car sans doute qu'il est encore plus mal... --Plus mal! Qui? Martial? s'cria la Louve en saisissant le pre Frot au collet, mon homme est malade? --Vous ne le savez pas? --Martial? --Sans doute; mais vous allez dchirer ma blouse. Tenez-vous donc tranquille. --Il est malade! Et depuis quand? --Depuis deux ou trois jours. --C'est faux! Il me l'aurait crit. --Ah bien! oui... il est trop malade pour crire. --Trop malade pour crire! Et il est l'le? Vous en tes sr? --Je vas vous dire... Figurez-vous que ce matin j'ai rencontr la veuve Martial. Ordinairement, quand je la vois d'un ct, vous entendez bien, je m'en vas de l'autre, car je n'aime pas sa socit; alors... --Mais mon homme, mon homme, o est-il? --Attendez donc. Me trouvant avec sa mre entre quatre-z-yeux, je n'ai pas os viter de lui parler; elle a l'air si mauvais que j'en ai toujours peur: c'est plus fort que moi. Voil deux jours que je n'ai vu votre Martial, que je lui dis; il est donc parti en ville? L-dessus elle me regarde avec des yeux... mais des yeux... qui m'auraient tu s'ils avaient t des pistolets, comme dit cet autre. --Vous me faites bouillir. Aprs? Aprs? Le pre Frot garda un moment le silence, puis reprit: --Tenez, vous tes une bonne fille, promettez-moi le secret, et je vous dirai toute la chose, comme je la sais. --Sur mon homme? --Oui, car, voyez-vous, Martial est bon enfant quoique mauvaise tte; et s'il lui arrivait malheur par sa vieille sclrate de mre ou par son gueux de frre, a serait dommage. --Mais que se passe-t-il? Qu'est-ce que sa mre et son frre lui ont fait? O est-il, hein? Parlez donc, mais parlez donc! --Allons, bon, vous voil encore aprs ma blouse. Lchez-moi donc! Si vous m'interrompez toujours en me dtruisant mes effets, je ne pourrai jamais finir et vous ne saurez rien. --Oh! quelle patience! s'cria la Louve en frappant des pieds avec colre. --Vous ne rpterez personne ce que je vous raconte? --Non, non, non! --Parole d'honneur? --Pre Frot, vous allez me donner un coup de sang. --Oh! quelle fille! Quelle fille! A-t-elle une mauvaise tte! Voyons, m'y voil. D'abord il faut vous dire que Martial est de plus en plus en bisbille avec sa famille, et qu'ils lui feraient quelque mauvais coup, que cela ne m'tonnerait pas. C'est pour a que je suis fch de ne pas avoir mon bachot, car, si vous comptez sur ceux de l'le pour y aller, vous avez tort. Ce n'est pas Nicolas ou cette vilaine Calebasse qui vous y conduiraient. --Je le sais bien. Mais que vous a dit la mre de mon homme? C'est donc l'le qu'il est tomb malade? --Ne m'embrouillez pas; voil ce que c'est: ce matin je dis la veuve: Il y a deux jours que je n'ai vu Martial, son bachot est au pieu; il est donc en ville? L-dessus la veuve me regarde d'un air mchant: Il est malade l'le, et si malade qu'il n'en reviendra pas. Je me dis part moi: Comment que a se fait? Il y a trois jours que... Eh bien! quoi! dit le pre Frot en s'interrompant, eh bien! o allez-vous? O diable court-elle prsent? Croyant la vie de Martial menace par les habitants de l'le, la Louve, perdue de frayeur, transporte de rage, n'coutant pas davantage le pcheur, s'tait encourue le long de la Seine. Quelques dtails topographiques sont indispensables l'intelligence de la scne suivante. L'le du Ravageur se rapprochait plus de la rive gauche de la rivire que de la rive droite, o Fleur-de-Marie et Mme Sraphin s'taient embarques. La Louve se trouvait sur la rive gauche. Sans tre trs-escarpe, la hauteur des terres de l'le masquait dans toute sa longueur la vue d'une rive sur l'autre. Ainsi la matresse de Martial n'avait pas pu voir l'embarquement de la Goualeuse, et la famille du ravageur n'avait pu voir la Louve accourant ce moment mme le long de la rive oppose. Rappelons enfin au lecteur que la maison de campagne du docteur Griffon, o habitait temporairement le comte de Saint-Remy, s'levait mi-cte et prs de la plage o la Louve arrivait perdue. Elle passa, sans les voir, auprs de deux personnes qui, frappes de son air hagard, se retournrent pour la suivre de loin. Ces deux personnes taient le comte de Saint-Remy et le docteur Griffon. Le premier mouvement de la Louve en apprenant le pril de son amant avait t de courir imptueusement vers l'endroit o elle le savait en danger. Mais, mesure qu'elle approchait de l'le, elle songeait la difficult d'y aborder. Ainsi que le lui avait dit le vieux pcheur, elle ne devait compter sur aucun bateau tranger, et personne de la famille Martial ne voudrait la venir chercher. Haletante, le teint empourpr, le regard tincelant, elle s'arrta donc en face de la pointe de l'le qui, formant une courbe dans cet endroit, se rapprochait assez du rivage. travers les branches effeuilles des saules et des peupliers, la Louve aperut le toit de la maison o Martial se mourait peut-tre. cette vue, poussant un gmissement farouche, elle arracha son bonnet, laissa glisser sa robe jusqu' ses pieds, ne garda que son jupon, se jeta intrpidement dans la rivire, y marcha tant qu'elle eut pied, puis, le perdant, elle se mit nager vigoureusement vers l'le. Ce fut un spectacle d'une nergie sauvage. chaque brasse, l'paisse et longue chevelure de la Louve, dnoue par la violence de ses mouvements, frmissait autour de sa tte comme une crinire double reflets cuivrs. Sans l'ardente fixit de ses yeux incessamment attachs sur la maison de Martial, sans la contraction de ses traits crisps par de terribles angoisses, on aurait cru que la matresse du braconnier se jouait dans l'onde, tant cette femme nageait librement, firement. Tatous en souvenir de son amant, ses bras blancs et nerveux, d'une vigueur toute virile, fendaient l'eau qui rejaillissait et roulait en perles humides sur ses larges paules, sur sa robuste et ferme poitrine, qui ruisselait comme un marbre demi submerg. Tout coup de l'autre ct de l'le retentit un cri de dtresse, un cri d'agonie terrible, dsespr. La Louve tressaillit et s'arrta court. Puis, se soutenant sur l'eau d'une main, de l'autre elle rejeta en arrire son paisse chevelure et couta. Un nouveau cri se fit entendre, mais plus faible, mais suppliant, convulsif, expirant. Et tout retomba dans un profond silence. --Mon homme!!! cria la Louve en se remettant nager avec fureur. Dans son trouble, elle avait cru reconnatre la voix de Martial. Le comte et le docteur, auprs desquels la Louve tait passe en courant, n'avaient pu la suivre d'assez prs pour s'opposer sa tmrit. Ils arrivrent en face de l'le au moment o venaient de retentir les deux cris effrayants. Ils s'arrtrent aussi pouvants que la Louve. Voyant celle-ci lutter intrpidement contre le courant, ils s'crirent: --La malheureuse va se noyer! Ces craintes furent vaines. La matresse de Martial nageait comme une loutre; en quelques brasses, l'intrpide crature aborda. Elle avait pris pied, et s'aidait, pour sortir de l'eau, d'un des pieux qui formaient l'extrmit de l'le une sorte d'estacade avance, lorsque tout coup, le long de ces pilotis, emport par le courant, passa lentement le corps d'une jeune fille vtue en paysanne; ses vtements la soutenaient encore sur l'eau. Se cramponner d'une main l'un des pieux, de l'autre saisir brusquement au passage la femme par sa robe, tel fut le mouvement de la Louve, mouvement aussi rapide que la pense. Seulement elle attira si violemment elle et en dedans du pilotis la malheureuse qu'elle sauvait, que celle-ci disparut un instant sous l'eau quoiqu'il y et pied cet endroit. Doue d'une force et d'une adresse peu communes, la Louve souleva la Goualeuse (c'tait elle), qu'elle n'avait pas encore reconnue, la prit entre ses bras robustes comme on prend un enfant, fit encore quelques pas dans la rivire et la dposa enfin sur la berge gazonne de l'le. --Courage! Courage! lui cria M. de Saint-Remy, tmoin comme le docteur Griffon de ce hardi sauvetage. Nous allons passer le pont d'Asnires et venir votre secours avec un bateau. Puis tous deux se dirigrent en hte vers le pont. Ces paroles n'arrivrent pas jusqu' la Louve. Rptons que de la rive droite de la Seine, o se trouvaient encore Nicolas, Calebasse et sa mre, aprs leur dtestable crime, on ne pouvait absolument voir ce qui se passait de l'autre ct de l'le, grce son escarpement. Fleur-de-Marie, brusquement attire par la Louve en dedans de l'estacade, ayant un moment plong pour ne plus reparatre aux yeux de ses meurtriers, ceux-ci durent croire leur victime noye et engloutie. Quelques minutes aprs, le courant emportait un autre cadavre entre deux eaux sans que la Louve l'apert. C'tait le corps de la femme de charge du notaire. Morte, bien morte, celle-l. Nicolas et Calebasse avaient autant d'intrt que Jacques Ferrand faire disparatre ce tmoin, ce complice de leur nouveau crime: aussi, lorsque le bateau soupape s'tait enfonc avec Fleur-de-Marie, Nicolas, s'lanant dans le bachot conduit par sa soeur, et dans lequel se trouvait Mme Sraphin, avait imprim une violente secousse cette embarcation et saisi le moment o la femme de charge trbuchait pour la prcipiter dans la rivire et l'y achever d'un coup de croc. Haletante, puise, la Louve, agenouille sur l'herbe ct de Fleur-de-Marie, reprenait ses forces et examinait les traits de celle qu'elle venait d'arracher la mort. Qu'on juge de sa stupeur en reconnaissant sa compagne de prison. Sa compagne qui avait eu sur sa destine une influence si rapide, si bienfaisante... Dans son saisissement, la Louve un moment oublia Martial. --La Goualeuse! s'cria-t-elle. Et, le corps pench, appuy sur ses genoux et sur ses mains, la tte chevele, ses vtements ruisselants d'eau, elle contemplait la malheureuse enfant tendue, presque expirante, sur le gazon. Ple, inanime, les yeux demi-ouverts et sans regard, ses beaux cheveux blonds colls ses tempes, les lvres bleues, ses petites mains dj roidies, glaces, on l'et crue morte. --La Goualeuse! rpta la Louve; quel hasard! Moi qui venais dire mon homme le bien et le mal qu'elle m'a faits avec ses paroles et ses promesses, la rsolution que j'avais prise! Pauvre petite, je la retrouve ici morte! Mais non, non! s'cria la Louve en s'approchant encore plus de Fleur-de-Marie, et sentant un souffle imperceptible s'chapper de sa bouche. Non! Mon Dieu! Mon Dieu! Elle respire encore, je l'ai sauve de la mort... a ne m'tait jamais arriv de sauver quelqu'un. Ah! a fait du bien, a rchauffe. Oui, mais mon homme, il faut le sauver aussi, lui. Peut-tre qu'il rle cette heure. Sa mre et son frre sont capables de l'assassiner. Je ne peux pas pourtant laisser l cette pauvre petite, je vais l'emporter chez la veuve; il faudra bien qu'elle la secoure et qu'elle me montre Martial, ou je brise tout, je tue tout. Oh! il n'y a ni mre, ni soeur, ni frre qui tiennent quand je sens mon homme l! Et, se relevant aussitt, la Louve emporta Fleur-de-Marie dans ses bras. Charge de ce lger fardeau, elle courut vers la maison, ne doutant pas que la veuve et sa fille, malgr leur mchancet, ne donnassent les premiers secours Fleur-de-Marie. Lorsque la matresse de Martial fut arrive au point culminant de l'le, d'o elle pouvait dcouvrir les deux rives de la Seine, Nicolas, sa mre et Calebasse s'taient loigns. Certains de l'accomplissement de leur double meurtre, ils se rendirent en toute hte chez Bras-Rouge. ce moment aussi un homme qui, embusqu dans un des enfoncements du rivage cachs par le four pltre, avait invisiblement assist cette horrible scne, disparaissait, croyant, ainsi que les meurtriers, le crime excut. Cet homme tait Jacques Ferrand. Un des bateaux de Nicolas se balanait amarr un pieu du rivage, l'endroit o s'taient embarques la Goualeuse et Mme Sraphin. peine Jacques Ferrand quittait-il le four pltre pour regagner Paris, que M. de Saint-Remy et le docteur Griffon passaient en hte le pont d'Asnires, accourant vers l'le, comptant s'y rendre l'aide du bateau de Nicolas qu'ils avaient aperu de loin. sa grande surprise, en arrivant auprs de la maison des ravageurs, la Louve trouva la porte ferme. Dposant sous la tonnelle Fleur-de-Marie toujours vanouie, elle s'approcha de la maison. Elle connaissait la croise de la chambre de Martial; quelle fut sa surprise de voir les volets de cette fentre couverts de plaques de tle et assujettis au-dehors par deux barres de fer! Devinant une partie de la vrit, la Louve poussa un cri rauque, retentissant, et se mit appeler de toutes ses forces: --Martial! Mon homme!... Rien ne lui rpondit. pouvante de ce silence, la Louve se mit tourner, tourner autour du logis comme une bte sauvage qui flaire et cherche en rugissant l'entre de la tanire o est enferm son mle. De temps en temps elle criait: --Mon homme, es-tu l? Mon homme!!! Et, dans sa rage, elle branlait les barreaux de la fentre de la cuisine, elle frappait la muraille, elle heurtait la porte. Tout coup un bruit sourd lui rpondit de l'intrieur de la maison. La Louve tressaillit, couta. Le bruit cessa. --Mon homme m'a entendue, il faut que j'entre, quand je devrais ronger la porte avec mes dents. Et elle se mit de nouveau pousser son cri sauvage. Plusieurs coups frapps, mais faiblement, l'intrieur des volets de Martial, rpondirent aux hurlements de la Louve. --Il est l! s'cria-t-elle en s'arrtant brusquement sous la fentre de son amant, il est l! S'il le faut, j'arracherai la tle avec mes ongles, mais j'ouvrirai ces volets. Ce disant, elle avisa une grande chelle demi engage derrire un des contrevents de la salle basse; en attirant violemment ce contrevent elle, la Louve fit tomber la clef cache par la veuve sur le bord de la croise. --Si elle ouvre, dit la Louve en essayant la clef dans la serrure de la porte d'entre, je pourrai monter sa chambre. a ouvre, s'cria-t-elle avec joie, mon homme est sauv! Une fois dans la cuisine, elle fut frappe des cris des deux enfants qui, renferms dans le caveau et entendant un bruit extraordinaire, appelaient leur secours. La veuve, croyant que personne ne viendrait dans l'le ou dans la maison pendant son absence, s'tait contente d'enfermer Franois et Amandine double tour, laissant la clef la serrure. Mis en libert par la Louve, le frre et la soeur sortirent prcipitamment du caveau. -- la Louve! Sauvez mon frre Martial, ils veulent le faire mourir! s'cria Franois; depuis deux jours ils l'ont mur dans sa chambre. --Ils ne lui ont pas fait de blessures? --Non, non, je ne crois pas. --J'arrive temps! s'cria la Louve en courant l'escalier; puis, s'arrtant aprs avoir gravi quelques marches: Et la Goualeuse que j'oublie! dit-elle. Amandine, du feu tout de suite; toi et ton frre, apportez ici prs de la chemine une pauvre fille qui se noyait; je l'ai sauve. Elle est sous la tonnelle. Franois, un merlin, une hache, une barre de fer, que j'enfonce la porte de mon homme! --Il y a l le merlin fendre le bois, mais c'est trop lourd pour vous, dit le jeune garon en tranant avec peine un norme marteau. --Trop lourd! s'cria la Louve; et elle enleva sans peine cette masse de fer qu'en toute autre circonstance elle et peut-tre difficilement souleve. Puis, montant l'escalier quatre quatre, elle rpta aux deux enfants: --Courez chercher la jeune fille et approchez-la du feu. En deux bonds la Louve fut au fond du corridor, la porte de Martial. --Courage, mon homme, voil ta Louve! s'cria-t-elle; et levant le marteau deux mains, d'un coup furieux elle branla la porte. --Elle est cloue en dehors. Arrache les clous, s'cria Martial d'une voix faible. Se jetant aussitt genoux dans le corridor, l'aide du bec du merlin et de ses ongles qu'elle meurtrit, de ses doigts qu'elle dchira, la Louve parvint arracher du plancher et du chambranle plusieurs clous normes qui condamnaient la porte. Enfin cette porte s'ouvrit. Martial, ple, les mains ensanglantes, tomba presque sans mouvement dans les bras de la Louve. II La Louve et Martial --Enfin je te vois, je te tiens, je _t'ai_..., s'cria la Louve en recevant et en serrant Martial dans ses bras, avec un accent de possession et de joie d'une nergie sauvage; puis, le soutenant, le portant presque, elle l'aida s'asseoir sur un banc plac dans le corridor. Pendant quelques minutes Martial resta faible, hagard, cherchant se remettre de cette violente secousse qui avait puis ses forces dfaillantes. La Louve sauvait son amant au moment o, ananti, dsespr, il se sentait mourir, moins encore par le manque d'aliments que par la privation d'air, impossible renouveler dans une petite chambre sans chemine, sans issue, et hermtiquement ferme, grce l'atroce prvoyance de Calebasse, qui avait bouch avec de vieux linges jusqu'aux moindres fissures de la porte et de la croise. Palpitante de bonheur et d'angoisse, les yeux mouills de pleurs, la Louve, genoux, piait les moindres mouvements de la physionomie de Martial. Celui-ci semblait peu peu renatre en aspirant longs traits un air pur et salubre. Aprs quelques tressaillements, il releva sa tte appesantie, poussa un long soupir et ouvrit les yeux. --Martial, c'est moi, c'est ta Louve! Comment vas-tu? --Mieux, rpondit-il d'une voix faible. --Mon Dieu! qu'est-ce que tu veux? De l'eau, du vinaigre? --Non, non, reprit Martial de moins en moins oppress. De l'air! Oh! de l'air, rien que de l'air! La Louve, au risque de se couper les poings, brisa les quatre carreaux d'une fentre qu'elle n'aurait pu ouvrir sans dranger une lourde table. --Je respire maintenant, je respire; ma tte se dgage, dit Martial en revenant tout fait lui. Puis, comme s'il se ft alors seulement rappel le service que sa matresse lui avait rendu, il s'cria avec une explosion de reconnaissance ineffable: --Sans toi, j'tais mort, ma brave Louve. --Bien, bien... comment te trouves-tu cette heure? --De mieux en mieux. --Tu as faim? --Non, je me sens trop faible. Ce qui m'a fait le plus souffrir, c'tait le manque d'air. la fin, j'touffais, j'touffais... c'tait affreux. --Et maintenant? --Je revis, je sors du tombeau, et j'en sors grce toi! --Mais tes mains, tes pauvres mains! Ces coupures!... Qu'est-ce qu'ils t'ont donc fait, mon Dieu? --Nicolas et Calebasse, n'osant pas m'attaquer en face une seconde fois, m'avaient mur dans ma chambre pour m'y laisser mourir de faim. J'ai voulu les empcher de clouer mes volets, ma soeur m'a coup les mains coups de hachette!!! --Les monstres! ils voulaient faire croire que tu tais mort de maladie; ta mre avait dj rpandu le bruit que tu te trouvais dans un tat dsespr. Ta mre, mon homme, ta mre!... --Tiens, ne me parle pas d'elle, dit Martial avec amertume; puis, remarquant pour la premire fois les vtements mouills et l'trange accoutrement de la Louve, il s'cria: Que t'est-il arriv? Tes cheveux ruissellent, tu es en jupon... il est tremp d'eau! --Qu'importe! Enfin te voil sauv, sauv! --Mais explique-moi pourquoi tu es ainsi mouille. --Je te savais en danger... je n'ai pas trouv de bateau... --Et tu es venue la nage? --Oui. Mais tes mains, donne que je les baise. Tu souffres... Les monstres!... Et je n'tais pas l! --Oh! ma brave Louve! s'cria Martial avec enthousiasme, brave entre toutes les cratures braves! --N'as-tu pas crit l: Mort aux lches! Et la Louve montra son bras tatou o taient crits ces mots en caractres indlbiles. --Intrpide, va! Mais le froid t'a saisie, tu trembles. --a n'est pas de froid. --C'est gal... Entre l, tu prendras le manteau de Calebasse, tu t'envelopperas dedans. --Mais... --Je le veux. En une seconde, la Louve fut enveloppe d'un manteau de tartan et revint. --Pour moi... risquer de te noyer! rpta Martial en la regardant avec exaltation. --Au contraire... une pauvre fille se noyait, je l'ai sauve en abordant l'le. --Tu l'as sauve aussi? O est-elle? --En bas, avec les enfants; ils la soignent. --Et qui est cette jeune fille? --Mon Dieu! si tu savais quel hasard, quel heureux hasard! C'est une de mes compagnes de Saint-Lazare, une fille bien extraordinaire, va... --Comment cela? --Figure-toi que je l'aimais et que je la hassais, parce qu'elle m'avait mis la fois la mort et le bonheur dans l'me. --Elle? --Oui, propos de toi. --De moi? --coute, Martial... Puis, s'interrompant, la Louve ajouta: Tiens, non, non... je n'oserai jamais. --Quoi donc? --Je voulais te faire une demande... J'tais venue pour te voir et pour cela, car en partant de Paris je ne te savais pas en danger. --Eh bien! dis. --Je n'ose plus. --Tu n'oses plus, aprs ce que tu viens de faire pour moi! --Justement. J'aurais l'air de qumander du retour. --Qumander du retour! Est-ce que je ne t'en dois pas? Est-ce que tu ne m'as pas dj soign nuit et jour dans ma maladie l'an pass? --Est-ce que tu n'es pas mon homme? --Aussi tu dois me parler franchement, parce que je suis ton homme et que je le serai toujours. --Toujours, Martial? --Toujours, vrai comme je m'appelle Martial. Pour moi il n'y aura plus dans le monde d'autre femme que toi, vois-tu, la Louve. Que tu aies t ceci ou cela, tant pis, a me regarde... Je t'aime, tu m'aimes, et je te dois la vie. Seulement, depuis que tu es en prison, je ne suis plus le mme. Il y a eu bien du nouveau!... J'ai rflchi, et tu ne seras plus ce que tu as t. --Que veux-tu dire? --Je ne veux plus te quitter maintenant, mais je ne veux pas non plus quitter Franois et Amandine. --Ton petit frre et ta petite soeur? --Oui; d'aujourd'hui il faut que je sois pour eux comme qui dirait leur pre. Tu comprends, a me donne des devoirs, a me range, je suis oblig de me charger d'eux. On voulait en faire des brigands finis; pour les sauver je les emmne. --O a? --Je n'en sais rien; mais pour sr loin de Paris. --Et moi? --Toi? Je t'emmne aussi. --Tu m'emmnes? s'cria la Louve avec une stupeur joyeuse. Elle ne pouvait croire un tel bonheur. Je ne te quitterai pas? --Non, ma brave Louve, jamais. Tu m'aideras lever ces enfants... Je te connais; en te disant: Je veux que ma pauvre petite Amandine soit une honnte fille, parle-lui dans _ces prix-l_, je sais ce que tu seras pour elle, une brave mre. --Oh! merci, Martial, merci! --Nous vivrons en honntes ouvriers; sois tranquille, nous trouverons de l'ouvrage, nous travaillerons comme des ngres. Mais au moins ces enfants ne seront pas gueux comme pre et mre, je ne m'entendrai plus appeler fils et frre de guillotins, enfin je ne passerai plus dans les rues o l'on te connat... Mais qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as? --Martial, j'ai peur de devenir folle. --Folle? --Folle de joie. --Pourquoi? --Parce que, vois-tu, c'est trop! --Quoi? --Ce que tu me demandes l... Oh! non, vois-tu, c'est trop. moins que d'avoir sauv la Goualeuse, a m'ait port bonheur... C'est a pour sr. --Mais, encore une fois, qu'est-ce que tu as? --Ce que tu me demandes l, oh! Martial! Martial! --Eh bien? --Je venais te le demander! --De quitter Paris?... --Oui..., reprit-elle prcipitamment, d'aller avec toi dans les bois... o nous aurions une petite maison bien propre, des enfants que j'aimerais! oh! que j'aimerais! comme ta Louve aimerait les enfants de son homme! Ou plutt si tu le voulais, dit la Louve en tremblant, au lieu de t'appeler mon homme... je t'appellerais mon mari... car nous n'aurions pas la place sans cela, se hta-t-elle d'ajouter vivement. Martial son tour regarda la Louve avec tonnement, ne comprenant rien ces paroles. --De quelle place parles-tu? --D'une place de garde-chasse... --Que j'aurais? --Oui... --Et qui me la donnerait? --Les protecteurs de la jeune fille que j'ai sauve. --Ils ne me connaissent pas! --Mais, moi, je lui ai parl de toi... et elle nous recommandera ses protecteurs... --Et propos de quoi lui as-tu parl de moi? --De quoi veux-tu que je parle? --Bonne Louve... --Et puis, tu conois, en prison la confiance vient; et cette jeunesse tait si gentille, si douce, que malgr moi je me suis sentie attire vers elle; j'ai tout de suite comme devin qu'elle n'tait pas des ntres. --Qui est-elle donc? --Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, mais de ma vie je n'ai rien vu, rien entendu de semblable; c'est comme une fe pour lire ce qu'on a dans le coeur; quand je lui ai eu dit combien je t'aimais, rien que pour cela, elle s'est intresse nous... Elle m'a fait honte de ma vie passe, non en me disant des choses dures, tu sais comme a aurait pris avec moi, mais en me parlant d'une vie bien laborieuse, bien pnible, mais tranquillement passe avec toi selon ton got, au fond des forts. Seulement, dans son ide, au lieu d'tre braconnier... tu tais garde-chasse; au lieu d'tre ta matresse... j'tais ta vraie femme, et puis nous avions de beaux enfants qui couraient au-devant de toi quand le soir tu revenais de tes rondes avec tes chiens, ton fusil sur l'paule; et puis nous soupions la porte de notre cabane, au frais de la nuit, sous des grands arbres, et puis nous nous couchions si heureux, si paisibles... Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Malgr moi je l'coutais... c'tait comme un charme. Si tu savais... elle parlait si bien... si bien... que... tout ce qu'elle disait, je croyais le voir mesure; je rvais tout veille. --Ah! oui! c'est a qui serait une belle et bonne vie! dit Martial en soupirant son tour. Sans tre tout fait malsain de coeur, ce pauvre Franois a assez frquent Calebasse et Nicolas pour que le bon air des bois lui vaille mieux que l'air des villes... Amandine t'aiderait au mnage; je serais aussi bon garde que pas un, vu que j'ai t fameux braconnier... Je t'aurais pour mnagre, ma brave Louve... et puis, comme tu dis, avec des enfants... qu'est-ce qui nous manquerait?... Une fois qu'on est habitu sa fort, on y est comme chez soi; on y vivrait cent ans, que a passerait comme un jour... Mais, voyons, je suis fou. Tiens, il ne fallait pas me parler de cette vie-l... a donne des regrets, voil tout. --Je te laissais aller... parce que tu dis l ce que je disais la Goualeuse. --Comment? --Oui, en coutant ses contes de fes, je lui disais: Quel malheur que ces chteaux en Espagne, comme vous appelez a, la Goualeuse, ne soient pas la vrit! Sais-tu ce qu'elle m'a rpondu, Martial? dit la Louve les yeux tincelants de joie. --Non! --Que Martial vous pouse, promettez de vivre honntement tous deux, et cette place, qui vous fait tant d'envie, je me fais fort de la lui faire obtenir, m'a-t-elle rpondu. -- moi, une place de garde? --Oui... toi... --Mais tu as raison, c'est un rve. S'il ne fallait que t'pouser pour avoir cette place, ma brave Louve, a serait fait demain, si j'avais de quoi; car depuis aujourd'hui, vois-tu... tu es ma femme... ma vraie femme. --Martial... je suis ta vraie femme? --Ma vraie, ma seule, et je veux que tu m'appelles ton mari... c'est comme si le maire y avait pass. --Oh! la Goualeuse avait raison... c'est fier dire, mon mari! Martial... tu verras ta Louve au mnage, au travail, tu la verras... --Mais cette place... est-ce que tu crois?... --Pauvre petite Goualeuse, si elle se trompe... c'est sur les autres; car elle avait l'air de bien croire ce qu'elle me disait... D'ailleurs, tantt, en quittant la prison, l'inspectrice m'a dit que les protecteurs de la Goualeuse, gens trs-haut placs, l'avaient fait sortir aujourd'hui mme; a prouve qu'elle a des bienfaiteurs puissants et qu'elle pourra tenir ce qu'elle m'a promis. --Ah! s'cria tout coup Martial en se levant, je ne sais pas quoi nous pensons. --Quoi donc? --Cette jeune fille... elle est en bas, mourante peut-tre... et au lieu de la secourir... nous sommes l... --Rassure-toi, Franois et Amandine sont auprs d'elle; ils seraient monts s'il y avait eu plus de danger. Mais tu as raison, allons la trouver; il faut que tu la voies, celle qui nous devrons peut-tre notre bonheur. Et Martial, s'appuyant sur le bras de la Louve, descendit au rez-de-chausse. Avant de les introduire dans la cuisine, disons ce qui s'tait pass depuis que Fleur-de-Marie avait t confie aux soins des deux enfants. III Le docteur Griffon Franois et Amandine venaient de transporter Fleur-de-Marie prs du feu de la cuisine, lorsque M. de Saint-Remy et le docteur Griffon, qui avaient abord au moyen du bateau de Nicolas, entrrent dans la maison. Pendant que les enfants ranimaient le foyer et y jetaient quelques fagots de peuplier, qui, bientt embrass, rpandirent une vive flamme, le docteur Griffon donnait la jeune fille les soins les plus empresss. --La malheureuse enfant a dix-sept ans peine! s'cria le comte profondment attendri. Puis, s'adressant au docteur: --Eh bien, mon ami? --On sent peine les battements du pouls; mais, chose singulire, la peau de la face n'est pas colore en bleu chez ce sujet, comme cela arrive ordinairement aprs une asphyxie par submersion, rpondit le docteur avec un sang-froid imperturbable, en considrant Fleur-de-Marie d'un air profondment mditatif. Le docteur Griffon tait un grand homme maigre, ple et compltement chauve, sauf deux touffes de rares cheveux noirs soigneusement ramens de derrire la nuque et aplatis sur ses tempes; sa physionomie creuse, sillonne par les fatigues de l'tude, tait roide, intelligente et rflchie. D'un savoir immense, d'une exprience consomme, praticien habile et renomm, mdecin en chef d'un hospice civil (o nous le retrouverons plus tard), le docteur Griffon n'avait qu'un dfaut, celui de faire, si cela peut se dire, compltement abstraction du malade et de ne s'occuper que de la maladie: jeune ou vieux, femme ou homme, riche ou pauvre, peu lui importait; il ne songeait qu'au fait mdical plus ou moins curieux ou intressant, au point de vue scientifique, que lui offrait le sujet. Il n'y avait pour lui que des sujets. --Quelle figure charmante!... Combien elle est belle encore, malgr cette effrayante pleur! dit M. de Saint-Remy en contemplant Fleur-de-Marie avec tristesse. Avez-vous jamais vu des traits plus doux, plus candides, mon cher docteur?... Et si jeune... si jeune!... --L'ge ne signifie rien, dit brusquement le mdecin, pas plus que la prsence de l'eau dans les poumons, que l'on croyait autrefois mortelle... On se trompait grossirement; les admirables expriences de Goodwin... du fameux Goodwin, l'ont prouv de reste. --Mais, docteur... --Mais c'est un fait..., rpliqua M. Griffon, absorb par l'amour de son art. Pour reconnatre la prsence d'un liquide tranger dans les poumons, Goodwin a plong plusieurs fois des chats et des chiens dans des baquets d'encre pendant quelques secondes, les en a retirs vivants et a dissqu mes gaillards quelque temps aprs... Eh bien! il s'est convaincu par la dissection que l'encre avait pntr dans les poumons, et que la prsence de ce liquide dans les organes de la respiration n'avait pas caus la mort des sujets. Le comte connaissait le mdecin, excellent homme au fond, mais que sa passion effrne pour la science faisait souvent paratre dur, presque cruel. --Avez-vous au moins quelque espoir? lui demanda M. de Saint-Remy avec impatience. --Les extrmits du sujet sont bien froides, dit le mdecin, il reste peu d'espoir. --Ah! mourir cet ge... malheureuse enfant!... C'est affreux. --Pupille fixe... dilate..., reprit le docteur impassible en soulevant du bout du doigt la paupire glace de Fleur-de-Marie. --Homme trange! s'cria le comte presque avec indignation, on vous croirait impitoyable, et je vous ai vu veiller auprs de mon lit des nuits entires... J'eusse t votre frre, que vous n'eussiez pas t pour moi plus admirablement dvou. Le docteur Griffon, tout en s'occupant de secourir Fleur-de-Marie, rpondit au comte sans le regarder, avec un flegme imperturbable: --Parbleu, si vous croyez qu'on rencontre tous les jours une fivre ataxique aussi merveilleusement bien complique, aussi curieuse tudier que celle que vous aviez! C'tait admirable... mon bon ami, admirable! Stupeur, dlire, soubresauts des tendons, syncopes, elle runissait les symptmes les plus varis, votre chre fivre; vous avez mme t, chose rare, trs-rare et minemment intressante... vous avez mme t affect d'un tat partiel et momentan de paralysie, s'il vous plat... Rien que pour ce fait, votre maladie avait droit tout mon dvouement; vous m'offriez une magnifique tude; car, franchement, mon cher ami, tout ce que je dsire au monde, c'est de rencontrer encore une aussi belle fivre... mais on n'a pas ce bonheur-l deux fois. Le comte haussa les paules avec impatience. Ce fut ce moment que Martial descendit appuy sur le bras de la Louve, qui avait mis, on le sait, par-dessus ses vtements mouills, un manteau de tartan appartenant Calebasse. Frapp de la pleur de l'amant de la Louve, et remarquant ses mains couvertes de sang caill, le comte s'cria. --Quel est cet homme?... --Mon mari..., rpondit la Louve en regardant Martial avec une expression de bonheur et de noble fiert impossible rendre. --Vous avez une bonne et intrpide femme, monsieur, lui dit le comte; je l'ai vue sauver cette malheureuse enfant avec un rare courage. --Oh! oui, monsieur, elle est bonne et intrpide, ma femme, rpondit Martial en appuyant sur ces derniers mots et en contemplant son tour la Louve d'un air la fois attendri et passionn. Oui, intrpide!... car elle vient de me sauver aussi la vie... -- vous? dit le comte tonn. --Voyez ses mains... ses pauvres mains! dit la Louve en essuyant les larmes qui adoucissaient l'clat sauvage de ses yeux. --Ah! c'est horrible! s'cria le comte, ce malheureux a les mains haches... Voyez donc, docteur... Dtournant lgrement la tte et regardant par-dessus son paule les plaies nombreuses que Calebasse avait faites aux mains de Martial, le docteur Griffon dit ce dernier: --Ouvrez et fermez la main. Martial excuta ce mouvement avec assez de peine. Le docteur haussa les paules, continua de s'occuper de Fleur-de-Marie et dit ddaigneusement, comme regret: --Ces blessures n'ont absolument rien de grave... il n'y a aucun tendon de ls; dans huit jours, le sujet pourra se servir de ses mains. --Vrai, monsieur! Mon mari ne sera pas estropi? s'cria la Louve avec reconnaissance. Le docteur secoua la tte ngativement. --Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-ce pas? demanda la Louve. Oh! il faut qu'elle vive, moi et mon mari nous lui devons tant!... Puis se retournant vers Martial: Pauvre petite... la voil, celle dont je te parlais... c'est elle pourtant qui sera peut-tre la cause de notre bonheur; c'est elle qui m'a donn l'ide de venir toi te dire tout ce que je t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je la sauve... et ici encore!... --C'est notre Providence..., dit Martial, frapp de la beaut de la Goualeuse. Quelle figure d'ange! Oh! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur le docteur? --Je n'en sais rien, dit le docteur; mais d'abord peut-elle rester ici? Aura-t-elle les soins ncessaires? --Ici! s'cria la Louve, mais on assassine ici! --Tais-toi! Tais-toi! dit Martial. Le comte et le docteur regardrent la Louve avec surprise. --La maison de l'le est malfame dans le pays... cela ne m'tonne gure, dit demi-voix le mdecin M. de Saint-Remy. --Vous avez donc t victime de violences? demanda le comte Martial. Ces blessures, qui vous les a faites? --Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dispute... une batterie s'en est suivie... et j'ai t bless... Mais cette jeune paysanne ne peut pas rester dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je n'y reste pas moi-mme... ni ma femme ni mon frre, ni ma soeur que voil... nous allons quitter l'le pour n'y plus jamais revenir. --Oh! quel bonheur! s'crirent les deux enfants. --Alors, comment faire? dit le docteur en regardant Fleur-de-Marie. Il est impossible de songer transporter le sujet Paris, dans l'tat de prostration o il se trouve. Mais au fait, ma maison est deux pas, ma jardinire et sa fille seront d'excellentes gardes-malades... Puisque cette asphyxie par submersion vous intresse, vous surveillerez les soins qu'on lui donnera, mon cher Saint-Remy, et je viendrai la voir chaque jour. --Et vous jouez l'homme dur, impitoyable! s'cria le comte, lorsque vous avez le coeur le plus gnreux, ainsi que le prouve cette proposition... --Si le sujet succombe, comme cela est possible, il y aura lieu une autopsie intressante qui me permettra de confirmer encore une fois les assertions de Goodwin. --Ce que vous dites est affreux! s'cria le comte. --Pour qui sait lire, le cadavre est un livre o l'on apprend sauver la vie des malades, dit stoquement le docteur Griffon. --Enfin vous faites le bien, dit amrement M. de Saint-Remy, c'est l'important. Qu'importe la cause, pourvu que le bienfait subsiste! Pauvre enfant, plus je la regarde, plus elle m'intresse. --Et elle le mrite, allez, monsieur, reprit la Louve avec exaltation en se rapprochant. --Vous la connaissez? s'cria le comte. --Si je la connais, monsieur! C'est elle que je devrai le bonheur de ma vie; en la sauvant, je n'ai pas fait autant pour elle qu'elle a fait pour moi. Et la Louve regarda passionnment son mari; elle ne disait plus son homme. --Et qui est-elle? demanda le comte. --Un ange, monsieur, tout ce qu'il y a de meilleur au monde. Oui, et quoiqu'elle soit mise en paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa petite voix douce comme de la musique. C'est une fire fille, allez, et courageuse, et bonne! --Par quel accident est-elle donc tombe l'eau? --Je ne sais, monsieur. --Ce n'est donc pas une paysanne? demanda le comte. --Une paysanne! Regardez donc ces petites mains blanches, monsieur. --C'est vrai, dit M. de Saint-Remy; quel singulier mystre!... Mais son nom, sa famille? --Allons, reprit le docteur en interrompant l'entretien, il faut transporter le sujet dans le bateau. Une demi-heure aprs, Fleur-de-Marie, qui n'avait pas encore repris ses sens, tait amene dans la maison du mdecin, couche dans un bon lit et maternellement surveille par la jardinire de M. Griffon, laquelle s'adjoignit la Louve. Le docteur promit M. de Saint-Remy, de plus en plus intress la Goualeuse, de revenir le soir mme la visiter. Martial partit pour Paris avec Franois et Amandine, la Louve n'ayant pas voulu quitter Fleur-de-Marie avant de la voir hors de danger. L'le du Ravageur resta dserte. Nous retrouverons bientt ses sinistres habitants chez Bras-Rouge, o ils doivent se runir la Chouette pour le meurtre de la courtire en diamants. En attendant, nous conduirons le lecteur au rendez-vous que Tom, le frre de Sarah, avait donn l'horrible mgre complice du Matre d'cole. IV Le portrait _Moiti serpent et moiti chat..._ WOLFGANG, livre II Thomas Seyton, frre de la comtesse Sarah Mac-Gregor, se promenait impatiemment sur l'un des boulevards voisins de l'Observatoire, lorsqu'il vit arriver la Chouette. L'horrible vieille tait coiffe d'un bonnet blanc et enveloppe de son grand tartan rouge; la pointe d'un stylet rond comme une grosse plume et trs-acr ayant travers le fond du large cabas de paille qu'elle portait au bras, on pouvait voir saillir l'extrmit de cette arme homicide qui avait appartenu au Matre d'cole. Thomas Seyton ne s'aperut pas que la Chouette tait arme. --Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la vieille. J'arrive comme mars en carme... j'espre. --Venez, lui rpondit Thomas Seyton. Et marchant devant elle il traversa quelques terrains vagues, entra dans une ruelle dserte situe prs de la rue Cassini, s'arrta vers le milieu de ce passage barr par un tourniquet, ouvrit une petite porte, fit signe la Chouette de le suivre, et, aprs avoir fait quelques pas avec elle dans une paisse alle d'arbres verts, il lui dit: --Attendez l. Et il disparut. --Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop longtemps, dit la Chouette; il faut que je sois chez Bras-Rouge cinq heures avec les Martial pour _estourbir_ la courtire. propos de a, et mon _surin_[1]! Ah! le gueux! il a le nez la fentre, ajouta la vieille en voyant la pointe du poignard traverser les tresses de son cabas. Voil ce que c'est de ne lui avoir pas mis son bouchon... Et, retirant du cabas le stylet emmanch d'une poigne de bois, elle le plaa de faon le cacher compltement. --C'est l'outil de Fourline, reprit-elle. Est-ce qu'il ne me le demandait pas, cens pour tuer les rats qui viennent lui faire des risettes dans sa cave?... Pauvres btes! plus souvent... Ils n'ont que le vieux sans yeux pour se divertir et leur tenir compagnie! C'est bien le moins qu'ils le grignotent un peu... Aussi je ne veux pas qu'il leur fasse du mal ces ratons, et je garde le surin... D'ailleurs j'en aurai besoin tantt pour la courtire peut-tre... Trente mille francs de diamants!... Quelle part chacun de nous! La journe sera bonne... c'est pas comme l'autre jour ce brigand de notaire que je croyais ranonner. Ah bien! oui... j'ai eu beau le menacer, s'il ne me donnait pas d'argent, de dnoncer que c'tait sa bonne qui m'avait fait remettre la Goualeuse par Tournemine quand elle tait toute petite, rien ne l'a effray. Il m'a appel vieille menteuse et m'a mise la porte... Bon, bon! je ferai crire une lettre anonyme ces gens de la ferme o tait alle la Pgriotte pour leur apprendre que c'est le notaire qui l'a fait abandonner autrefois... Ils connaissent peut-tre sa famille, et quand elle sortira de Saint-Lazare, a chauffera pour ce gredin de Jacques Ferrand... Mais on vient... Tiens... c'est la petite dame ple qui tait dguise en homme au tapis-franc de l'ogresse avec le grand de tout l'heure, les mmes que nous avons vols nous deux Fourline dans les dcombres, prs Notre-Dame, ajouta la Chouette en voyant Sarah paratre l'extrmit de l'alle. C'est encore quelque coup monter; a doit tre au compte de cette petite dame-l que nous avons enlev la Goualeuse la ferme. Si elle paie bien, pour du nouveau, a me chausse encore. En approchant de la Chouette, qu'elle revoyait pour la premire fois depuis la scne du tapis-franc, la physionomie de Sarah exprima ce ddain, ce dgot que ressentent les gens d'un certain monde, lorsqu'ils sont obligs d'entrer en contact avec les misrables qu'ils prennent pour instruments ou pour complices. Thomas Seyton, qui jusqu'alors avait activement servi les criminelles machinations de sa soeur, bien qu'il les considrt comme peu prs vaines, s'tait refus de continuer ce misrable rle, consentant nanmoins mettre pour la premire et pour la dernire fois sa soeur en rapport avec la Chouette, sans vouloir se mler des nouveaux projets qu'elles allaient ourdir. N'ayant pu ramener Rodolphe elle en brisant les liens ou les affections qu'elle lui croyait chers, la comtesse esprait, nous l'avons dit, le rendre dupe d'une indigne fourberie, dont le succs pouvait raliser le rve de cette femme opinitre, ambitieuse et cruelle. Il s'agissait de persuader Rodolphe que la fille qu'il avait eue de Sarah n'tait pas morte et de substituer une orpheline cette enfant. On sait que Jacques Ferrand, ayant formellement refus d'entrer dans ce complot, malgr les menaces de Sarah, s'tait rsolu faire disparatre Fleur-de-Marie, autant par crainte des rvlations de la Chouette que par crainte des insistances obstines de la comtesse. Mais celle-ci ne renonait pas son dessein, presque certaine de corrompre ou d'intimider le notaire, lorsqu'elle se serait assure d'une jeune fille capable de remplir le rle dont elle voulait la charger. Aprs un moment de silence, Sarah dit la Chouette: --Vous tes adroite, discrte et rsolue? --Adroite comme un singe, rsolue comme un dogue, muette comme une tanche, voil la Chouette, telle que le diable l'a faite, pour vous servir, si elle en tait capable... et elle l'est..., rpondit allgrement la vieille. J'espre que nous vous avons fameusement empaum la jeune campagnarde, qui est maintenant cloue Saint-Lazare pour deux bons mois. --Il ne s'agit plus d'elle, mais d'autre chose... -- vos souhaits, ma petite dame! Pourvu qu'il y ait de l'argent au bout de ce que vous allez me proposer, nous serons comme les deux doigts de la main. Sarah ne put rprimer un mouvement de dgot. --Vous devez connatre, reprit-elle, des gens du peuple... des gens malheureux? --Il y a plus de ceux-l que de millionnaires... on peut choisir, Dieu merci; il y a une riche misre Paris! --Il faudrait me trouver une orpheline pauvre et surtout qui et perdu ses parents tant tout enfant. Il faudrait de plus qu'elle ft d'une figure agrable, d'un caractre doux et qu'elle n'et pas plus de dix-sept ans. La Chouette regarda Sarah avec tonnement. --Une telle orpheline ne doit pas tre difficile rencontrer, reprit la comtesse, il y a tant d'enfants trouvs... --Ah ! mais dites donc, ma petite dame, et la Goualeuse que vous oubliez?... Voil votre affaire! --Qu'est-ce que c'est que la Goualeuse? --Cette jeunesse que nous avons t enlever Bouqueval! --Il ne s'agit plus d'elle, vous dis-je! --Mais coutez-moi donc, et surtout rcompensez-moi du bon conseil: vous voulez une orpheline douce comme un agneau, belle comme le jour et qui n'ait pas dix-sept ans, n'est-ce pas? --Sans doute... --Eh bien! prenez la Goualeuse lorsqu'elle sortira de Saint-Lazare; c'est votre lot comme si on vous l'avait faite exprs, puisqu'elle avait environ six ans quand ce gueux de Jacques Ferrand (il y a dix ans de cela) me l'a fait donner avec mille francs pour s'en dbarrasser... mme que c'est Tournemine, actuellement au bagne Rochefort, qui me l'a amene... me disant que c'tait sans doute un enfant dont on voulait se dbarrasser ou faire passer pour mort... --Jacques Ferrand... dites-vous! s'cria Sarah d'une voix si altre que la Chouette recula stupfaite. Le notaire Jacques Ferrand..., reprit Sarah, vous a livr cette enfant... et... Elle ne put achever. L'motion tait trop violente; ses deux mains, tendues vers la Chouette, tremblaient convulsivement; la surprise, la joie bouleversaient ses traits. --Mais je ne sais pas ce qui vous allume comme a, ma petite dame, reprit la vieille. C'est pourtant bien simple... Il y a dix ans... Tournemine, une vieille connaissance, m'a dit: Veux-tu te charger d'une petite fille qu'on veut faire disparatre? Qu'elle crve ou qu'elle vive, c'est gal; il y a mille francs gagner; tu feras de l'enfant ce que tu voudras... --Il y a dix ans!... s'cria Sarah. --Dix ans... --Une petite fille blonde? --Une petite fille blonde... --Avec des yeux bleus? --Avec des yeux bleus, bleus comme des bluets. --Et c'est elle... qu' la ferme... --Nous avons emballe pour Saint-Lazare... Faut dire que je ne m'attendais gure la retrouver la campagne... cette Pgriotte. --Oh! mon Dieu! Mon Dieu! s'cria Sarah en tombant genoux, en levant les mains et les yeux au ciel, vos vues sont impntrables... Je me prosterne devant votre providence. Oh! si un tel bonheur tait possible... mais non, je ne puis encore le croire... ce serait trop beau... non!... Puis, se relevant brusquement, elle dit la Chouette, qui la regardait tout interdite: --Venez... Et Sarah marcha devant la vieille pas prcipits. Au bout de l'alle, elle monta quelques marches conduisant la porte vitre d'un cabinet de travail somptueusement meubl. Au moment o la Chouette allait y entrer, Sarah lui fit signe de demeurer en dehors. Puis la comtesse sonna violemment. Un domestique parut. --Je n'y suis pour personne... et que personne n'entre ici... entendez-vous?... absolument personne... Le domestique sortit. Sarah, pour plus de sret, alla pousser un verrou. La Chouette avait entendu la recommandation faite au domestique et vu Sarah fermer le verrou. La comtesse, se retournant, lui dit: --Entrez vite... et fermez la porte. La Chouette entra. Ouvrant la hte un secrtaire, Sarah y prit un coffret d'bne qu'elle apporta sur un bureau situ au milieu de la chambre et fit signe la Chouette de venir prs d'elle. Le coffret contenait plusieurs fonds d'crins superposs les uns sur les autres et renfermant de magnifiques pierreries. Sarah tait si presse d'arriver au fond du coffret qu'elle jetait prcipitamment sur la table ces casiers splendidement garnis de colliers, de bracelets, de diadmes, o les rubis, les meraudes, et les diamants chatoyaient de mille feux. La Chouette fut blouie... Elle tait arme, elle tait seule, enferme avec la comtesse; la fuite lui tait facile, assure... Une ide infernale traversa l'esprit de ce monstre. Mais pour excuter ce nouveau forfait, il lui fallait sortir son stylet de son cabas et s'approcher de Sarah sans exciter sa dfiance. Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avance tratreusement vers sa proie, la vieille profita de la proccupation de la comtesse pour faire insensiblement le tour du bureau qui la sparait de sa victime. La Chouette avait dj commenc cette volution perfide, lorsqu'elle fut oblige de s'arrter brusquement. Sarah retira un mdaillon du double fond de la bote, se pencha sur la table, le tendit la Chouette d'une main tremblante et lui dit: --Regardez ce portrait. --C'est la Pgriotte! s'cria la Chouette, frappe de l'extrme ressemblance; c'est la petite qu'on m'a livre; il me semble la voir quand Tournemine me l'a amene... C'est bien l ses grands cheveux boucls que j'ai coups tout de suite et bien vendus, ma foi!... --Vous la reconnaissez, c'tait bien elle? Oh! je vous en conjure, ne me trompez pas... ne me trompez pas! --Je vous dis, ma petite dame, que c'est la Pgriotte, comme si on la voyait, dit la Chouette en tchant de se rapprocher davantage de Sarah sans tre remarque; l'heure qu'il est, elle ressemble encore ce portrait... Si vous la voyiez vous en seriez frappe. Sarah n'avait pas eu un cri de douleur, d'effroi, en apprenant que sa fille avait pendant dix ans vcu misrable, abandonne... Pas un remords en songeant qu'elle-mme l'avait fait arracher fatalement de la paisible retraite o Rodolphe l'avait place. Tout d'abord, cette mre dnature n'interrogea pas la Chouette avec une anxit terrible sur le pass de son enfant. Non; chez Sarah l'ambition avait depuis longtemps touff la tendresse maternelle. Ce n'tait pas la joie de retrouver sa fille qui la transportait, c'tait l'espoir certain de voir raliser enfin le rve orgueilleux de toute sa vie... Rodolphe s'tait intress cette malheureuse enfant, l'avait recueillie sans la connatre; que serait-ce donc lorsqu'il saurait qu'elle tait... SA FILLE!!! Il tait libre... la comtesse, veuve... Sarah voyait dj briller ses yeux la couronne souveraine. La Chouette, avanant toujours pas lents, avait enfin gagn l'un des bouts de la table et plac son stylet perpendiculairement dans son cabas, la poigne fleur de l'ouverture... bien sa porte... Elle n'tait plus qu' quelques pas de la comtesse. --Savez-vous crire? lui dit tout coup celle-ci. Et repoussant de la main le coffre et les bijoux elle ouvrit un buvard plac devant un encrier. --Non, madame, je ne sais pas crire, rpondit la Chouette tout hasard... --Je vais donc crire sous votre dicte... Dites-moi toutes les circonstances de l'abandon de cette petite fille. Et Sarah, s'asseyant dans un fauteuil devant le bureau, prit une plume et fit signe la Chouette de venir auprs d'elle. L'oeil de la vieille tincela. Enfin... elle tait debout, ct du sige de Sarah. Celle-ci, courbe sur la table, se prparait crire... --Je vais lire tout haut, et mesure, dit la comtesse, vous rectifierez mes erreurs. --Oui, madame, reprit la Chouette en piant les moindres mouvements de Sarah. Puis elle glissa sa main droite dans son cabas, pour pouvoir saisir son stylet sans tre vue. La comtesse commena d'crire: --Je dclare que... Mais s'interrompant et se tournant vers la Chouette, qui touchait dj le manche de son poignard, Sarah ajouta: -- quelle poque cette enfant vous a-t-elle t livre? --Au mois de fvrier 1827. --Et par qui? reprit Sarah, toujours tourne vers la Chouette. --Par Pierre Tournemine, actuellement au bagne de Rochefort... C'est Mme Sraphin, la femme de charge du notaire, qui lui avait donn la petite. La comtesse se remit crire et lut haute voix: --Je dclare qu'au mois de fvrier 1827, le nomm... La Chouette avait tir son stylet. Dj elle le levait pour frapper sa victime entre les deux paules... Sarah se retourna de nouveau. La Chouette, pour n'tre pas surprise, appuya prestement sa main droite arme sur le dossier du fauteuil de Sarah et se pencha vers elle afin de rpondre sa nouvelle question. --J'ai oubli le nom de l'homme qui vous a confi l'enfant, dit la comtesse. --Pierre Tournemine, rpondit la Chouette. --Pierre Tournemine, rpta Sarah en continuant d'crire, actuellement au bagne de Rochefort m'a remis un enfant qui lui avait t confi par la femme de charge du... La comtesse ne put achever... La Chouette, aprs s'tre doucement dbarrasse de son cabas en le laissant couler ses pieds, s'tait jete sur la comtesse avec autant de rapidit que de furie, de sa main gauche l'avait saisie la nuque, et, lui appuyant le visage sur la table, lui avait, de sa main droite, plant le stylet entre les deux paules... Cet abominable meurtre fut excut si brusquement que la comtesse ne poussa pas un cri, pas une plainte. Toujours assise, elle resta le haut du corps et le front sur la table. Sa plume s'chappa de sa main. --Le mme coup que Fourline... au petit vieillard de la rue du Roule, dit le monstre. Encore une qui ne parlera plus... son compte est fait. Et la Chouette, s'emparant la hte des pierreries, qu'elle jeta dans son cabas, ne s'aperut pas que sa victime respirait encore. Le meurtre et le vol accomplis, l'horrible vieille ouvrit la porte vitre, disparut rapidement dans l'alle d'arbres verts, sortit par la petite porte de la ruelle et gagna les terrains dserts. Prs de l'Observatoire, elle prit un fiacre qui la conduisit chez Bras-Rouge, aux Champs-lyses. La veuve Martial, Nicolas, Calebasse et Barbillon avaient, on le sait, donn rendez-vous la Chouette dans ce repaire pour voler et tuer la courtire en diamants. V L'agent de sret Le lecteur connat dj le cabaret du Coeur-Saignant, situ aux Champs-lyses, proche le Cours-la-Reine, dans l'un des vastes fosss qui avoisinaient cette promenade il y a quelques annes. Les habitants de l'le du Ravageur n'avaient pas encore paru. Depuis le dpart de Bradamanti, qui avait, on le sait, accompagn la belle-mre de Mme d'Harville en Normandie, Tortillard tait revenu chez son pre. Plac en vedette en haut de l'escalier, le petit boiteux devait signaler l'arrive des Martial par un cri convenu, Bras-Rouge tant alors en confrence secrte avec un agent de sret nomm Narcisse Borel que l'on se souvient peut-tre d'avoir vu au tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il y vint arrter deux sclrats accuss de meurtre. Cet agent, homme de quarante ans environ, vigoureux et trapu, avait le teint color, l'oeil fin et perant, la figure compltement rase, afin de pouvoir prendre divers dguisements ncessaires ses dangereuses expditions; car il lui fallait souvent joindre la souplesse de transfiguration du comdien au courage et l'nergie du soldat pour parvenir s'emparer de certains bandits contre lesquels il devait lutter de ruse et de dtermination. Narcisse Borel tait, en un mot, l'un des instruments les plus utiles, les plus actifs de cette Providence au petit pied, appele modestement et vulgairement la Police. Revenons l'entretien de Narcisse Borel et de Bras-Rouge... Cet entretien semblait trs-anim. --Oui, disait l'agent de sret, on vous accuse de profiter de votre position double face pour prendre impunment part aux vols d'une bande de malfaiteurs trs-dangereux, et pour donner sur eux de fausses indications la police de sret... Prenez garde, Bras-Rouge, si cela tait dcouvert, on serait sans piti pour vous. --Hlas! je sais qu'on m'accuse de cela, et c'est dsolant, mon bon monsieur Narcisse, rpondit Bras-Rouge en donnant sa figure de fouine une expression de chagrin hypocrite. Mais j'espre qu'aujourd'hui enfin on me rendra justice et que ma bonne foi sera reconnue. --Nous verrons bien! --Comment peut-on se dfier de moi? Est-ce que je n'ai pas fait mes preuves? Est-ce moi, oui ou non, qui, dans le temps, vous ai mis mme d'arrter en flagrant dlit Ambroise Martial, un des plus dangereux malfaiteurs de Paris? Car, comme on dit, bon chien chasse de race, et la race des Martial vient de l'enfer, o elle retournera si le bon Dieu est juste. --Tout cela est bel et bon, mais Ambroise tait prvenu qu'on allait venir l'arrter: si je n'avais pas devanc l'heure que vous m'aviez indique, il m'chappait. --Me croyez-vous capable, monsieur Narcisse, de lui avoir secrtement donn avis de votre arrive? --Ce que je sais, c'est que j'ai reu de ce brigand-l un coup de pistolet bout portant, qui heureusement ne m'a travers que le bras. --Dame, monsieur Narcisse, il est sr que dans votre partie on est expos ces malentendus-l... --Ah! vous appelez a des malentendus! --Certainement, car il voulait sans doute, le sclrat, vous loger la balle dans le corps. --Dans le bras, dans le corps ou dans la tte, peu importe, ce n'est pas de cela que je me plains; chaque tat a ses dsagrments. --Et ses plaisirs, donc, monsieur Narcisse, et ses plaisirs! Par exemple, lorsqu'un homme aussi fin, aussi adroit, aussi courageux que vous... est depuis longtemps sur la piste d'une niche de brigands, qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en bouge, avec un bon limier comme votre serviteur Bras-Rouge, et qu'il finit par les traquer et les cerner dans une souricire dont aucun ne peut chapper, avouez, monsieur Narcisse, qu'il y a l un grand plaisir... une joie de chasseur... Sans compter le service que l'on rend la justice, ajouta gravement le tavernier du Coeur-Saignant. --Je serais assez de votre avis, si le limier tait fidle, mais je crains qu'il ne le soit pas. --Ah! monsieur Narcisse, vous croyez... --Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie vous vous amusez nous garer et que vous abusez de la confiance qu'on a en vous. Chaque jour vous promettez de nous aider mettre la main sur la bande... Ce jour n'arrive jamais. --Et si ce jour arrive aujourd'hui, monsieur Narcisse, comme j'en suis sr, et si je vous fais ramasser Barbillon, Nicolas Martial, la veuve, sa fille et la Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de filet? Vous mfierez-vous encore de moi? --Non, et vous aurez rendu un vritable service; car on a contre cette bande de fortes prsomptions, des soupons presque certains, mais malheureusement aucune preuve. --Aussi, un petit bout de flagrant dlit, en permettant de les pincer, aiderait furieusement dbrouiller leurs cartes, hein! monsieur Narcisse? --Sans doute... Et vous m'assurez qu'il n'y a pas eu provocation de votre part dans le coup qu'ils vont tenter? --Non, sur l'honneur! C'est la Chouette qui est venue me proposer d'attirer la courtire chez moi, lorsque cette infernale borgnesse a appris par mon fils que Morel le lapidaire, qui demeure rue du Temple, travaillait en vrai au lieu de travailler en faux, et que la mre Mathieu avait souvent sur elle des valeurs considrables... J'ai accept l'affaire, en proposant la Chouette de nous adjoindre les Martial et Barbillon, afin de vous mettre toute la squelle sous la main. --Et le Matre d'cole, cet homme si dangereux, si fort et si froce, qui tait toujours avec la Chouette? un des habitus du tapis-franc? --Le Matre d'cole?... dit Bras-Rouge en feignant l'tonnement. --Oui, un forat vad du bagne de Rochefort, un nomm Anselme Duresnel, condamn perptuit. On sait maintenant qu'il s'est dfigur pour se rendre mconnaissable... N'avez-vous aucun indice sur lui? --Aucun..., rpondit intrpidement Bras-Rouge, qui avait ses raisons pour faire ce mensonge; car le Matre d'cole tait alors enferm dans une des caves du cabaret. --Il y a tout lieu de croire que le Matre d'cole est l'auteur de nouveaux assassinats. Ce serait une capture importante... --Depuis six semaines, on ne sait pas ce qu'il est devenu. --Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa trace. --Toujours des reproches! monsieur Narcisse... toujours! --Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et la contrebande?... --Ne faut-il pas que je connaisse un peu de toutes sortes de gens, des contrebandiers comme d'autres, pour vous mettre sur la voie?... Je vous ai dnonc ce tuyau introduire les liquides, tabli en dehors de la barrire du Trne et aboutissant dans une maison de la rue... --Je sais tout cela, dit Narcisse en interrompant Bras-Rouge; mais, pour un que vous dnoncez, vous en faites peut-tre chapper dix; et vous continuez impunment votre trafic... Je suis sr que vous mangez deux rteliers, comme on dit. --Ah! monsieur Narcisse... je suis incapable d'une faim aussi malhonnte... --Et ce n'est pas tout; rue du Temple, n 17, loge une femme Burette, prteuse sur gages, que l'on accuse d'tre votre receleuse particulire, vous. --Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur Narcisse? on dit tant de choses, le monde est si mchant... Encore une fois, il faut bien que je fraie avec le plus grand nombre de coquins possible, que j'aie mme l'air de faire comme eux... pis qu'eux, pour ne pas leur donner de soupons... Mais a me navre de les imiter... a me navre... Il faut que je sois bien dvou au service, allez... pour me rsigner ce mtier-l... --Pauvre cher homme... je vous plains de toute mon me. --Vous riez, monsieur Narcisse... Mais si l'on croit a, pourquoi n'a-t-on pas fait une descente chez la mre Burette et chez moi? --Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher ces bandits, que vous nous promettez de nous livrer depuis si longtemps. --Et je vais vous les livrer, monsieur Narcisse; avant une heure, ils seront ficels... et sans trop de peine, car il y a trois femmes; quant Barbillon et Nicolas Martial, ils sont froces comme des tigres, mais lches comme des poules. --Tigres ou poules, dit Narcisse en entr'ouvrant sa longue redingote et montrant la crosse de deux pistolets qui sortaient des goussets de son pantalon, j'ai l de quoi les servir. --Vous ferez toujours bien de prendre deux de vos hommes avec vous, monsieur Narcisse; quand ils se voient acculs, les plus poltrons deviennent quelquefois des enrags. --Je placerai deux de mes hommes dans la petite salle basse, ct de celle o vous ferez entrer la courtire... au premier cri, je paratrai une porte, les deux hommes l'autre. --Il faut vous hter, car la bande va arriver d'un moment l'autre, monsieur Narcisse. --Soit, je vais poster mes hommes. Pourvu que ce ne soit pas encore pour rien, cette fois... L'entretien fut interrompu par un sifflement particulier destin servir de signal. Bras-Rouge s'approcha d'une fentre pour voir quelle personne Tortillard annonait. --Tenez, voil dj la Chouette. Eh bien! me croyez-vous, prsent, monsieur Narcisse? --C'est dj quelque chose, mais ce n'est pas tout; enfin, nous verrons; je cours placer mes hommes. Et l'agent de sret disparut par une porte latrale. VI La Chouette La prcipitation de la marche de la Chouette, les ardeurs froces d'une fivre de rapine et de meurtre qui l'animaient encore avaient empourpr son hideux visage; son oeil vert tincelait d'une joie sauvage. Tortillard la suivait sautillant et boitant. Au moment o elle descendait les dernires marches de l'escalier, le fils de Bras-Rouge, par une mchante espiglerie, posa son pied sur les plis tranants de la robe de la Chouette. Ce brusque temps d'arrt fit trbucher la vieille. Ne pouvant se retenir la rampe, elle tomba sur ses genoux, les deux mains tendues en avant, abandonnant son prcieux cabas, d'o s'chappa un bracelet d'or garni d'meraudes et de perles fines... La Chouette, s'tant dans sa chute quelque peu excori les doigts, ramassa le bracelet qui n'avait pas chapp la vue perante de Tortillard, se releva et se prcipita furieuse sur le petit boiteux qui s'approchait d'elle d'un air hypocrite en lui disant: --Ah! mon Dieu! le pied vous a donc fourch? Sans lui rpondre, la Chouette saisit Tortillard par les cheveux et, se baissant au niveau de sa joue, le mordit avec rage; le sang jaillit sous sa dent. Chose trange! Tortillard, malgr sa mchancet, malgr le ressentiment d'une cruelle douleur, ne poussa pas une plainte, pas un cri... Il essuya son visage ensanglant et dit en riant d'un air forc: --J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si fort une autre fois... h... la Chouette... --Mchant petit momacque, pourquoi as-tu mis exprs ton pied sur ma robe... pour me faire tomber? --Moi! ah bien! par exemple... je vous jure que je ne l'ai pas fait exprs, ma bonne Chouette. Plus souvent que votre petit Tortillard aurait voulu vous faire du mal... il vous aime trop pour cela; vous avez beau le battre, le brusquer, le mordre, il vous est attach comme le pauvre petit chien l'est son matre, dit l'enfant d'une voix pateline et doucereuse. Trompe par l'hypocrisie de Tortillard, la Chouette le crut et lui rpondit: -- la bonne heure! si je t'ai mordu tort, ce sera pour toutes les autres fois que tu l'aurais mrit, brigand... Allons, vive la joie!... Aujourd'hui je n'ai pas de rancune... O est ton filou de pre? --Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le chercher?... --Non. Les Martial sont-ils venus? --Pas encore... --Alors j'ai le temps de descendre chez Fourline; j'ai lui parler, au vieux sans yeux... --Vous allez au caveau du Matre d'cole? dit Tortillard en dissimulant peine une joie diabolique. --Qu'est-ce que a te fait? -- moi? --Oui, tu m'as demand cela d'un drle d'air? --Parce que je pense quelque chose de drle. --Quoi? --C'est que vous devriez bien au moins lui apporter un jeu de cartes pour le dsennuyer, reprit Tortillard d'un air narquois; a le changerait un peu... il ne joue qu' tre mordu par les rats! ce jeu-l il gagne toujours, et la fin a lasse. La Chouette rit aux clats de ce lazzi et dit au petit boiteux: --Amour de momacque sa maman... je ne connais pas un moutard pour avoir dj plus de vice que ce gueux-l... Va chercher une chandelle, tu m'claireras pour descendre chez Fourline... et tu m'aideras ouvrir sa porte... tu sais bien qu' moi toute seule je ne peux pas seulement la pousser. --Ah bien! non, il fait trop noir dans la cave, dit Tortillard en hochant la tte. --Comment! Comment! Toi qui es mauvais comme un dmon, tu serais poltron?... Je voudrais bien voir a... allons, va vite, et dis ton pre que je vas revenir tout l'heure... que je suis avec Fourline... que nous causons de la publication des bans pour notre mariage... eh! eh! eh! ajouta le monstre en ricanant, voyons, dpche-toi, tu seras garon de noce, et si tu es gentil c'est toi qui prendras ma jarretire... Tortillard alla chercher une lumire d'un air maussade. En l'attendant, la Chouette, toute l'ivresse du succs de son vol, plongea sa main droite dans son cabas pour y manier les bijoux prcieux qu'il renfermait. C'tait pour cacher momentanment ce trsor qu'elle voulait descendre dans le caveau du Matre d'cole, et non pour jouir, selon son habitude, des tourments de sa nouvelle victime. Nous dirons tout l'heure pourquoi, du consentement de Bras-Rouge, la Chouette avait relgu le Matre d'cole dans ce mme rduit souterrain o ce brigand avait autrefois prcipit Rodolphe. Tortillard, tenant un flambeau, reparut la porte du cabaret. La Chouette le suivit dans la salle basse, o s'ouvrit la large trappe deux vantaux que l'on connat dj. Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumire dans le creux de sa main, et prcdant la vieille, descendit lentement un escalier de pierre conduisant une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la porte paisse du caveau qui avait failli devenir le tombeau de Rodolphe. Arriv au bas de l'escalier, Tortillard parut hsiter suivre la Chouette. --Eh bien!... mchant lambin... avance donc, lui dit-elle en se retournant. --Dame! il fait si noir... et puis vous allez si vite, la Chouette. Mais au fait, tenez... j'aime mieux m'en retourner... et vous laisser la chandelle. --Et la porte du caveau, imbcile?... Est-ce que je peux l'ouvrir moi toute seule? Avanceras-tu? --Non... j'ai trop peur. --Si je vais toi... prends garde... --Puisque vous me menacez, je remonte... Et Tortillard recula de quelques pas. --Eh bien! coute... sois gentil, reprit la Chouette en contenant sa colre, je te donnerai quelque chose... -- la bonne heure! dit Tortillard en se rapprochant, parlez-moi ainsi, et vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, mre la Chouette. --Avance, avance, je suis presse... --Oui; mais promettez-moi que vous me laisserez aguicher le Matre d'cole? --Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le temps. --Rien qu'un petit peu; laissez-moi seulement le faire cumer... --Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je remonte tout de suite. --Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte de son appartement? --a ne te regarde pas. Voyons, en finiras-tu? Les Martial sont peut-tre dj en haut, il faut que je leur parle... Sois gentil et tu n'en seras pas fch... arrive. --Il faut que je vous aime bien, allez, la Chouette... vous me faites faire tout ce que vous voulez, dit Tortillard en s'avanant lentement. La clart blafarde, vacillante de la chandelle, clairant vaguement ce sombre couloir, dessinait la noire silhouette du hideux enfant sur les murailles verdtres, lzardes, ruisselantes d'humidit. Au fond du passage, travers une demi-obscurit, on voyait le cintre bas, cras, de l'entre du caveau, sa porte paisse, garnie de bandes de fer, et, se dtachant dans l'ombre, le tartan rouge et le bonnet blanc de la Chouette. Grce ses efforts et ceux de Tortillard, la porte s'ouvrit, en grinant, sur ses gonds rouills. Une bouffe de vapeur humide s'chappa de cet antre, obscur comme la nuit. La lumire, pose terre, jetait quelques lueurs sur les premires marches de l'escalier de pierre, dont les derniers degrs se perdaient compltement dans les tnbres. Un cri, ou plutt un rugissement sauvage, sortit des profondeurs du caveau. --Ah! voil Fourline qui dit bonjour sa maman, dit ironiquement la Chouette. Et elle descendit quelques marches pour cacher son cabas dans quelque recoin. --J'ai faim! cria le Matre d'cole d'une voix frmissante de rage; on veut donc me faire mourir comme une bte enrage! --Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en clatant de rire, eh bien!... suce mon pouce... On entendit le bruit d'une chane qui se roidissait violemment... Puis un soupir de rage muette, contenue. --Prends garde! Prends garde! Tu vas te faire encore bobo la jambe, comme la ferme de Bouqueval. Pauvre bon papa! dit Tortillard. --Il a raison, cet enfant; tiens-toi donc en repos, Fourline, reprit la vieille; l'anneau et la chane sont solides, vieux sans yeux, a vient de chez le pre Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute aussi; pourquoi t'es-tu laiss ficeler pendant ton sommeil? On n'a eu ensuite qu' te passer l'anneau et la chane la gigue, et te descendre ici... au frais... pour te conserver, vieux coquet. --C'est dommage, il va moisir, dit Tortillard. On entendit un nouveau bruit de chane. --Eh! eh! Fourline qui sautille comme un hanneton attach par la patte, dit la vieille. Il me semble le voir... --Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est le Matre d'cole!... chantonna Tortillard. Cette variante augmenta l'hilarit de la Chouette. Ayant plac son cabas dans un trou form par la dgradation de la muraille de l'escalier, elle dit en se relevant: --Vois-tu, Fourline?... --Il ne voit pas, dit Tortillard... --Il a raison, cet enfant! Eh bien! entends-tu, Fourline, il ne fallait pas, en revenant de la ferme, tre assez colas pour faire le bon chien... en m'empchant de dvisager la Pgriotte avec mon vitriol. Par l-dessus, tu m'as parl de ta _muette_[2] qui devenait bgueule. J'ai vu que ta pte de franc gueux s'aigrissait, qu'elle tournait l'honnte... comme qui dirait au mouchard... que d'un jour l'autre tu pourrais _manger sur nous_[3], vieux sans yeux... et alors... --Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la Chouette, car il a faim! s'cria Tortillard en poussant brusquement et de toutes ses forces la vieille par le dos. La Chouette tomba en avant, en poussant une imprcation terrible. On l'entendit rouler au bas de l'escalier de pierre. --Kis... kis... kis... toi la Chouette, toi... saute dessus... vieux, ajouta Tortillard. Puis, saisissant le cabas sous la pierre o il avait vu la vieille le placer, il gravit prcipitamment l'escalier en criant avec un clat de rire froce: --Voil une pousse qui vaut mieux que celle de tout l'heure, hein, la Chouette? Cette fois tu ne me mordras pas jusqu'au sang. Ah! tu croyais que je n'avais pas de rancune... merci... je saigne encore. --Je la tiens... oh!... je la tiens..., cria le Matre d'cole du fond du caveau. --Si tu la tiens, vieux, part deux, dit Tortillard en ricanant. Et il s'arrta sur la dernire marche de l'escalier. --Au secours! cria la Chouette d'une voix strangule. --Merci... Tortillard, reprit le Matre d'cole, merci! Et on l'entendit pousser une aspiration de joie effrayante. Oh! je te pardonne le mal que tu m'as fait... et pour ta rcompense... tu vas l'entendre chanter, la Chouette!!! coute-la bien... l'oiseau de mort. --Bravo!... me voil aux premires loges, dit Tortillard en s'asseyant au haut de l'escalier. VII Le caveau Tortillard, assis sur la premire marche de l'escalier, leva sa lumire pour tcher d'clairer l'pouvantable scne qui allait se passer dans les profondeurs du caveau; mais les tnbres taient trop paisses... une si faible clart ne put les dissiper. Le fils de Bras-Rouge ne distingua rien. La lutte du Matre d'cole et de la Chouette tait sourde, acharne, sans un mot, sans un cri. Seulement de temps autre on entendait l'aspiration bruyante ou le souffle touff qui accompagne toujours des efforts violents et contenus. Tortillard, assis sur le degr de pierre, se mit alors frapper des pieds avec cette cadence particulire aux spectateurs impatients de voir commencer le spectacle; puis il poussa ce cri familier aux habitus du paradis des thtres du boulevard: --Eh! la toile... la pice... la musique! --Oh! je te tiendrai comme je veux, murmura le Matre d'cole au fond du caveau, et tu vas... Un mouvement dsespr de la Chouette l'interrompit. Elle se dbattait avec l'nergie que donne la crainte de la mort. --Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard. --Tu as beau me dvorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit le Matre d'cole. Puis, ayant sans doute russi contenir la Chouette, il ajouta:--C'est cela... Maintenant, coute... --Tortillard, appelle ton pre! cria la Chouette d'une voix haletante, puise. Au secours!... Au secours!... -- la porte... la vieille! Elle empche d'entendre, dit le petit boiteux en clatant de rire; bas la cabale! Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux tages souterrains. La misrable, voyant qu'elle n'avait aucune aide attendre du fils de Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort. --Tortillard, va chercher du secours, et je te donne mon cabas; il est plein de bijoux... il est l sous une pierre. --Que a de gnrosit! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton cabas? Tiens, entends-tu comme a clique dedans..., dit Tortillard en le secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de galette chaude, et je vas chercher papa! --Aie piti de moi, et je... La Chouette ne put continuer. Il se fit un nouveau silence. Le petit boiteux recommena de frapper en mesure sur la pierre de l'escalier o il tait accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de ce cri rpt: --a ne commence donc pas? Oh! la toile, ou j'en fais des faux cols! la pice!... la musique! --De cette faon, la Chouette, tu ne pourras plus m'tourdir de tes cris, reprit le Matre d'cole, aprs quelques minutes, pendant lesquelles il parvint sans doute billonner la vieille. Tu sens bien, reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout de suite. Torture pour torture! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que je te parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... a va tre affreux pour toi... quelle agonie, hein? --Ah! , pas de btises, eh! vieux! s'cria Tortillard en se levant demi; corrige-la, mais ne lui fais pas trop de mal. Tu parles de la tuer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens ma Chouette. Je te l'ai prte, mais tu me la rendras... ne me l'abme pas... je ne veux pas qu'on me dtruise ma Chouette, ou sans a je vais chercher papa. --Sois tranquille, elle n'aura que ce qu'elle mrite... une leon profitable... dit le Matre d'cole pour rassurer Tortillard, craignant que le petit boiteux n'allt chercher du secours. -- la bonne heure, bravo! Voil la pice qui va commencer, dit le fils de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Matre d'cole menat srieusement les jours de l'horrible vieille. --Causons donc, la Chouette, reprit le Matre d'cole d'une voix calme. D'abord, vois-tu... depuis ce rve de la ferme de Bouqueval, qui m'a remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rve qui a manqu de me rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans l'isolement profond o je vis, toutes mes penses viennent malgr moi aboutir ce rve... il s'est pass en moi un changement trange... Oui... j'ai eu horreur de ma frocit passe. D'abord, je ne t'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela n'tait rien encore... En m'enchanant ici dans cette cave, en m'y faisant souffrir le froid et la faim, mais en me dlivrant de ton obsession... tu m'as laiss tout l'pouvante de mes rflexions. Oh! tu ne sais pas ce que c'est que d'tre seul... toujours seul... avec un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui m'a puni... Cela est effrayant... vois donc! C'est dans ce caveau que je l'avais prcipit pour le tuer... et ce caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-tre mon tombeau... Je te rpte que cela est effrayant. Tout ce que cet homme m'a prdit s'est ralis. Il m'avait dit: Tu as abus de ta force... tu seras le jouet des plus faibles. Cela a t. Il m'avait dit: Dsormais, spar du monde extrieur, face face avec l'ternel souvenir de tes crimes, un jour tu te repentiras de tes crimes. Et ce jour est arriv... L'isolement m'a purifi. Je ne l'aurais pas cru possible. Une autre preuve... que je suis peut-tre moins sclrat qu'autrefois... c'est que j'prouve une joie infinie te tenir l... monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes. Oui, j'aurai accompli un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai puni ma complice. Une voix me dit que si tu tais tombe plus tt en mon pouvoir, bien du sang... bien du sang n'aurait pas coul sous tes coups. J'ai maintenant horreur de mes meurtres passs, et pourtant... ne trouves-tu pas cela bizarre? c'est sans crainte, c'est avec scurit que je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements affreux... Dis... dis... conois-tu cela? --Bravo!... bien jou... vieux sans yeux. a chauffe! s'cria Tortillard en applaudissant. Tout a, c'est toujours pour rire? --Toujours pour rire, reprit le Matre d'cole d'une voix creuse. Tiens-toi donc, la Chouette, il faut que je finisse de t'expliquer comment peu peu j'en suis venu me repentir. Cette rvlation te sera odieuse, coeur endurci, et elle te prouvera aussi combien je dois tre impitoyable dans la vengeance que je veux exercer sur toi au nom de nos victimes. Il faut que je me hte... La joie de te tenir l... me fait bondir le sang... mes tempes battent avec violence... comme lorsqu' force de penser au rve ma raison s'gare... Peut-tre une de mes crises va-t-elle venir... Mais j'aurai le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te forant de m'entendre. --Hardi! la Chouette! cria Tortillard; hardi la rplique!... Tu ne sais donc pas ton rle?... Alors, dis au _boulanger_[4] de te souffler, ma vieille. --Oh! tu auras beau te dbattre et me mordre, reprit le Matre d'cole aprs un nouveau silence, tu ne m'chapperas pas... Tu m'as coup les doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges... Continuons de causer. En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence, j'ai commenc par prouver des accs de rage furieuse... impuissante... Pour la premire fois ma tte s'est perdue. Oui... quoique veill, j'ai revu le rve... tu sais? le rve... Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noye... le marchand de bestiaux... et toi... planant au-dessus de ces fantmes... Je te dis que cela est effrayant. Je suis aveugle... et ma pense prend une forme, un corps, pour me reprsenter incessamment d'une manire visible, presque palpable... les traits de mes victimes. Je n'aurais pas fait ce rve affreux, que mon esprit, continuellement absorb par le souvenir de mes crimes passs, et t troubl des mmes visions... Sans doute, lorsqu'on est priv de la vue, les ides obsdantes s'imaginent presque matriellement dans le cerveau... Pourtant... quelquefois, force de les contempler avec une terreur rsigne... il me semble que ces spectres menaants ont piti de moi... Ils plissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me rveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, bris... et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris donc!... Ris donc... La Chouette poussa un gmissement sourd et touff. --Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas. --Oui, reprit le Matre d'cole, je pleure, car je souffre... et la fureur est vaine. Je me dis: Demain, aprs-demain, toujours je serai en proie aux mmes accs de dlire et de morne dsolation... Quelle vie! Oh! quelle vie!... Et je n'ai pas choisi la mort plutt que d'tre enseveli vivant dans cet abme que creuse incessamment ma pense! Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes remords?... Rien... rien... Quand les fantmes cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons crasantes. Je me dis: Si j'tais rest honnte homme, cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aim et honor des miens... au lieu d'tre aveugle et enchan dans ce cachot, la merci de mes complices. Hlas! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers le repentir. Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante svrit... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie remplie d'hallucinations vengeresses ou de rflexions dsespres... peut-tre alors le pardon des hommes succde aux remords et l'expiation. --Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rle M. Mossard... Connu! Connu! Le Matre d'cole n'couta pas le fils de Bras-Rouge. --Cela t'tonne de m'entendre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais continu de m'tourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par l'ivresse farouche de la vie du bagne, jamais ce changement salutaire ne se ft opr en moi, je le sais bien... Mais seul, mais aveugle, mais bourrel de remords qui se voient, quoi songer? de nouveaux crimes? Comment les commettre? une vasion? Comment m'vader? Et si je m'vadais... o irais-je?... Que ferais-je de ma libert? Non, il me faut vivre dsormais dans une nuit ternelle, entre les angoisses du repentir et l'pouvante des apparitions formidables dont je suis poursuivi... Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au milieu de mes tnbres... un moment de calme succde mes tourments... oui... car quelquefois je parviens conjurer les spectres qui m'obsdent, en leur opposant les souvenirs d'un pass honnte et paisible, en remontant par la pense jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de mon enfance... Heureusement, vois-tu, les plus grands sclrats ont du moins quelques annes de paix et d'innocence opposer leurs annes criminelles et sanglantes. On ne nat pas mchant... Les plus pervers ont eu la candeur aimable de l'enfance... ont connu les douces joies de cet ge charmant... Aussi, je te le rpte, parfois je ressens une consolation amre en me disant: Je suis cette heure vou l'excration de tous, mais il a t un temps o l'on m'aimait, o l'on me protgeait, parce que j'tais inoffensif et bon... Hlas!... il faut bien me rfugier dans le pass... quand je le puis... l seulement je trouve quelque calme... En prononant ces dernires paroles, l'accent du Matre d'cole avait perdu de sa rudesse; cet homme indomptable semblait profondment mu; il ajouta: --Tiens, vois-tu, la salutaire influence de ces penses est telle que ma fureur s'apaise... le courage... la force... la volont me manquent pour te punir... non... ce n'est pas moi de verser ton sang... --Bravo, vieux! Vois-tu, la Chouette, que c'tait une frime!... cria Tortillard en applaudissant. --Non, ce n'est pas moi de verser ton sang, reprit le Matre d'cole, ce serait un meurtre... excusable peut-tre... mais ce serait toujours un meurtre... et j'ai assez des trois spectres... et puis, qui sait?... tu te repentiras peut-tre aussi un jour, toi? En parlant ainsi, le Matre d'cole avait machinalement rendu la Chouette quelque libert de mouvement. Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait plac dans son corsage aprs le meurtre de Sarah et pour porter un violent coup de cette arme au bandit, afin de se dbarrasser de lui. Il poussa un cri de douleur perant. Les ardeurs froces de sa haine, de sa vengeance, de sa rase, ses instincts sanguinaires, brusquement rveills et exasprs par cette attaque, firent une explosion soudaine, terrible, o s'abma sa raison, dj fortement branle par tant de secousses. --Ah! vipre... J'ai senti ta dent! s'cria-t-il d'une voix tremblante de fureur en treignant avec force la Chouette, qui avait cru lui chapper; tu rampais dans le caveau... hein? ajouta-t-il de plus en plus gar; mais je te vais craser... vipre ou chouette... Tu attendais sans doute la venue des fantmes... Oui, car le sang me bat dans les tempes... mes oreilles tintent... la tte me tourne... comme lorsqu'ils doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh! les voil... du fond des tnbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont ples... et leur sang, comme il coule, rouge et fumant... Cela t'pouvante... tu te dbats... Eh bien! sois tranquille, tu ne les verras pas, les fantmes... non... tu ne les verras pas... j'ai piti de toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi... sans yeux... Ici le Matre d'cole fit une pause. La Chouette jeta un cri si horrible que Tortillard pouvant bondit sur sa marche de pierre et se leva debout. Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre le comble au vertige furieux du Matre d'cole. --Chante..., disait-il voix basse, chante, la Chouette... chante ton chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantmes de nos assassins... le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noye... le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils approchent... ils me touchent... Oh! qu'ils ont froid... ah!... La dernire lueur de l'intelligence de ce misrable s'teignit dans ce cri d'pouvante, dans ce cri de damn. Ds lors le Matre d'cole ne raisonna plus, ne parla plus; il agit et rugit en bte froce, il n'obit plus qu' l'instinct sauvage de la destruction pour la destruction. Et il se passa quelque chose d'pouvantable dans les tnbres du caveau. On entendit un pitinement prcipit, interrompu diffrents intervalles par un bruit sourd, retentissant comme celui d'une bote osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle on voudrait la briser. Des plaintes aigus, convulsives, et un clat de rire infernal accompagnaient chacun de ces coups. Puis ce fut un rle... d'agonie... Puis on n'entendit plus rien. Rien que le pitinement furieux... rien que les coups sourds et rebondissants qui continurent toujours... Bientt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs du caveau... De vives lueurs brillrent l'extrmit du passage souterrain. Tortillard, glac de terreur par la scne tnbreuse laquelle il venait d'assister sans la voir, aperut plusieurs personnes portant des lumires descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut envahie par plusieurs agents de sret, la tte desquels tait Narcisse Borel... Des gardes municipaux fermaient la marche. Tortillard fut saisi sur les premires marches du caveau, tenant encore la main le cabas de la Chouette. Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le caveau du Matre d'cole. Tous s'arrtrent frapps d'un hideux spectacle. Enchan par la jambe une pierre norme place au milieu du caveau, le Matre d'cole, horrible, monstrueux, la crinire hrisse, la barbe longue, la bouche cumante, vtu de haillons ensanglants, tournait comme une bte fauve autour de son cachot, tranant aprs lui, par les deux pieds, le cadavre de la Chouette, dont la tte tait horriblement mutile, brise, crase. Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de sa complice et pour parvenir le garrotter. Aprs une vigoureuse rsistance, on parvint le transporter dans la salle basse du cabaret de Bras-Rouge, vaste salle obscure, claire par une seule fentre. L se trouvaient, les menottes aux mains et gards vue, Barbillon, Nicolas Martial, sa mre et sa soeur. Ils venaient d'tre arrts au moment o ils entranaient la courtire en diamants pour l'gorger. Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre. tendu sur le sol et contenu peine par deux agents, le Matre d'cole, lgrement bless au bras par la Chouette, mais compltement insens, soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quelquefois il se soulevait tout d'une pice par un soubresaut convulsif. Barbillon, la tte baisse, le teint livide, plomb, les lvres dcolores, l'oeil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plats retombant sur le col de sa blouse bleue dchire dans la lutte, Barbillon tait assis sur un banc; ses poignets, serrs dans les menottes de fer, reposaient sur ses genoux. L'apparence juvnile de ce misrable (il avait peine dix-huit ans), la rgularit de ses traits imberbes, dj fltris, dgrads, rendaient plus dplorable encore la hideuse empreinte dont la dbauche et le crime avaient marqu cette physionomie. Impassible, il ne disait pas un mot. On ne pouvait deviner si cette insensibilit apparente tait due la stupeur ou une froide nergie; sa respiration tait frquente; de temps autre, de ses deux mains entraves il essuyait la sueur qui baignait son front ple. ct de lui on voyait Calebasse; son bonnet avait t arrach; sa chevelure jauntre, serre la nuque par un lacet, pendait derrire sa tte en plusieurs mches rares et effiles. Plus courrouce qu'abattue, ses joues maigres et bilieuses quelque peu colores, elle contemplait avec ddain l'accablement de son frre Nicolas, plac sur une chaise en face d'elle. Prvoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaiss sur lui-mme, la tte pendante, les genoux tremblants et s'entrechoquant, tait perdu de terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds gmissements. Seule entre tous, la mre Martial, la veuve du supplici, debout, et adosse au mur, n'avait rien perdu de son audace. La tte haute, elle jetait autour d'elle un regard ferme; ce masque d'airain ne trahissait pas la moindre motion... Pourtant, la vue de Bras-Rouge, que l'on ramenait dans la salle basse aprs l'avoir fait assister la minutieuse perquisition que le commissaire et son greffier venaient de faire dans toute la maison; pourtant, la vue de Bras-Rouge, disons-nous, les traits de la veuve se contractrent malgr elle; ses petits yeux, ordinairement ternes, s'illuminrent comme ceux d'une vipre en furie; ses lvres serres devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrotts... Puis, comme si elle et regrett cette muette manifestation de colre et de haine impuissante, elle dompta son motion et redevint d'un calme glacial. Pendant que le commissaire verbalisait, assist de son greffier, Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur la capture importante qu'il venait de faire et qui dlivrait Paris d'une bande de criminels dangereux; mais, s'avouant de quelle utilit lui avait t Bras-Rouge dans cette expdition, il ne put s'empcher de lui jeter un regard expressif et reconnaissant. Le pre de Tortillard devait partager jusqu'aprs leur jugement la prison et le sort de ceux qu'il avait dnoncs; comme eux il portait des menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, constern, grimaant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une expression dsespre, poussant des soupirs lamentables. Il embrassait Tortillard, comme s'il et cherch quelques consolations dans ses caresses paternelles. Le petit boiteux se montrait peu sensible ces preuves de tendresse: il venait d'apprendre qu'il serait jusqu' nouvel ordre transfr dans la prison des jeunes dtenus. --Quel malheur de quitter mon fils chri! s'criait Bras-Rouge en feignant l'attendrissement; c'est nous deux qui sommes les plus malheureux, mre Martial... car on nous spare de nos enfants. La veuve ne put garder plus longtemps son sang-froid; ne doutant pas de la trahison de Bras-Rouge, qu'elle avait pressentie, elle s'cria: --J'tais bien sre que tu avais vendu mon fils de Toulon... Tiens, Judas!... Et elle lui cracha la face. Tu vends nos ttes... soit! on verra de belles morts... des morts de vrais Martial! --Oui... on ne boudera pas devant _la Carline_, ajouta Calebasse avec une exaltation sauvage. La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'oeil de mpris crasant, dit sa fille: --Ce lche-l nous dshonorera sur l'chafaud! Quelques moments aprs, la veuve et Calebasse, accompagnes de deux agents, montaient en fiacre pour se rendre Saint-Lazare. Barbillon, Nicolas et Bras-Rouge taient conduits la Force. On transportait le Matre d'cole au dpt de la Conciergerie, o se trouvent des cellules destines recevoir temporairement les alins. VIII Prsentation Le mal que font les mchants sans le savoir est souvent plus cruel que celui qu'ils veulent faire. SCHILLER (_Wallenstein,_ acte II) Quelques jours aprs le meurtre de Mme Sraphin, la mort de la Chouette et l'arrestation de la bande de malfaiteurs surpris chez Bras-Rouge, Rodolphe se rendit la maison de la rue du Temple. Nous l'avons dit, voulant lutter de ruse avec Jacques Ferrand, dcouvrir ses crimes cachs, l'obliger les rparer et le punir d'une manire terrible dans le cas o, force d'adresse et d'hypocrisie, ce misrable russirait chapper la vengeance des lois, Rodolphe avait fait venir d'une prison d'Allemagne une crole mtisse, femme indigne du ngre David. Arrive la veille, cette crature, aussi belle que pervertie, aussi enchanteresse que dangereuse, avait reu des instructions dtailles du baron de Gran. On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe avec Mme Pipelet que celle-ci ayant trs-adroitement propos Cecily Mme Sraphin pour remplacer Louise Morel comme servante du notaire, la femme de charge avait parfaitement accueilli ses ouvertures et promis d'en parler Jacques Ferrand, ce qu'elle avait fait dans les termes les plus favorables Cecily, le matin mme du jour o elle (Mme Sraphin) avait t noye l'le du Ravageur. Rodolphe venait donc savoir le rsultat de la prsentation de Cecily. son grand tonnement, en entrant dans la loge, il trouva, quoiqu'il ft onze heures du matin, M. Pipelet couch et Anastasie debout auprs de son lit, lui offrant un breuvage. Alfred, dont le front et les yeux disparaissaient sous un formidable bonnet de coton, ne rpondait pas Anastasie; elle en conclut qu'il dormait et ferma les rideaux du lit; en se retournant, elle aperut Rodolphe. Aussitt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le revers de sa main gauche coll sa perruque. --Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyez bouleverse, ahurie, extnue. Il y a de fameux tremblements dans la maison... sans compter qu'Alfred est alit depuis hier. --Et qu'a-t-il donc? --Est-ce que a se demande? --Comment? --Toujours du mme numro. Le monstre s'acharne de plus en plus aprs Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire... --Encore Cabrion? --Encore. --C'est donc le diable? --Je finirai par le croire, monsieur Rodolphe; car ce gredin-l devine toujours les moments o je suis sortie... peine ai-je les talons tourns que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux chri, qui n'a pas plus de dfense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j'tais alle chez M. Ferrand, le notaire... C'est encore l o il y a du nouveau. --Et Cecily? dit vivement Rodolphe; je venais savoir... --Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouillez pas; j'ai tant... tant de choses vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil. --Voyons... je vous coute... --D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-vous qu'on est venu arrter la mre Burette. --La prteuse sur gages du second? --Mon Dieu, oui; il parat qu'elle en avait de drles de mtiers, outre celui de prteuse! Elle tait par l-dessus receleuse, baricandeuse, fondeuse, voleuse, allumeuse, enjleuse, brocanteuse, fricoteuse, enfin tout ce qui rime gueuse; le pire, c'est que son vieil amoureux, M. Bras-Rouge, notre principal locataire, est aussi arrt... Je vous dis que c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi! --Aussi arrt... Bras-Rouge? --Oui, dans son cabaret des Champs-lyses; on a coffr jusqu' son fils Tortillard, ce mchant petit boiteux... On dit qu'il s'est pass chez lui un tas de massacres; qu'ils taient l une bande de sclrats; que la Chouette, une des amies de la mre Burette, a t trangle, et que si on n'tait pas venu temps, ils assassinaient la mre Mathieu, la courtire en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre Morel... En voil-t-il de ces nouvelles! Bras-Rouge arrt! la Chouette morte! se dit Rodolphe avec tonnement; l'horrible vieille a mrit son sort; cette pauvre Fleur-de-Marie est du moins venge. --Voil donc pour ce qui est d'ici... sans compter la nouvelle infamie de Cabrion, je vas tout de suite en finir avec ce brigand-l... Vous allez voir quel front! Quand on a arrt la mre Burette, et que nous avons su que Bras-Rouge, notre principal locataire, tait aussi pinc, j'ai dit au vieux chri: Faut qu'tu trottes tout de suite chez le propritaire, lui apprendre que M. Bras-Rouge est coffr. Alfred part. Au bout de deux heures, il m'arrive... mais dans un tat... mais dans un tat... blanc comme un linge et soufflant comme un boeuf. --Quoi donc encore? --Vous allez voir, monsieur Rodolphe: figurez-vous qu' dix pas d'ici il y a un grand mur blanc; mon vieux chri, en sortant de la maison, regarde par hasard sur ce mur; qu'est-ce qu'il y voit crit au charbon en grosses lettres? Pipelet-Cabrion, les deux noms joints par un grand trait d'union (c'est ce trait d'union avec ce sclrat-l qui l'estomaque le plus, mon vieux chri). Bon, a commence le renverser; dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la grande porte du Temple? encore Pipelet-Cabrion, toujours avec un trait d'union; il va toujours; chaque pas, monsieur Rodolphe, il voit crits ces damns noms sur les murs des maisons, sur les portes, partout Pipelet-Cabrion[5]. Mon vieux chri commenait y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les passants le regardaient; il enfonait son chapeau sur son nez, tant il tait honteux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion aura born ses immondices la rue du Temple. Ah bien! oui... tout le long des boulevards, chaque endroit o il y avait de quoi crire, toujours Pipelet-Cabrion mort!... Enfin le pauvre cher homme est arriv si boulevers chez le propritaire qu'aprs avoir bredouill, pataug, barbot pendant un quart d'heure au vis--vis du propritaire, celui-ci n'a rien compris du tout ce qu'Alfred venait lui chanter; il l'a renvoy en l'appelant vieil imbcile, et lui a dit de m'envoyer pour expliquer la chose. Bon! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin pour viter les noms qu'il avait vus crits sut les murs... Ah bien! oui... --Encore Pipelet et Cabrion! --Comme vous dites, mon roi des locataires; de faon que le pauvre cher homme m'est arriv ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec Mlle Cecily pour aller chez le notaire... avant d'aller chez le propritaire... Vous croyez que c'est tout? Joliment! peine avais-je le dos tourn, que ce Cabrion, qui avait guett ma sortie, eut le front d'envoyer ici deux grandes drlesses qui se sont mises aux trousses d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tte... je vous dirai cela tout l'heure... finissons du notaire. Je pars donc en fiacre avec Mlle Cecily... comme vous me l'aviez recommand... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire un autre, ainsi que je devais le dire M. Ferrand. Vous me croirez si vous voulez, mon roi des locataires, j'ai vu bien des jolies filles; je me suis vue moi-mme dans mon printemps; mais jamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approcher cent piques de Cecily. Elle a surtout dans le regard de ses grands sclrats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne sait pas ce que c'est; mais pour sr... il y a quelque chose qui vous frappe... Quels yeux! Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect; eh bien! la premire fois qu'elle l'a regard, il est devenu rouge comme une carotte, ce pauvre vieux chri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle une seconde fois... il en a eu pour une heure se trmousser sur sa chaise, comme s'il avait t assis sur des orties; il m'a dit aprs qu'il ne savait pas comment a se faisait, mais que le regard de Cecily lui avait rappel toutes les histoires de cet effront de Bradamanti sur les sauvagesses qui le faisaient tant rougir, ma vieille bgueule d'Alfred... --Mais le notaire? Le notaire? --M'y voil, monsieur Rodolphe. Il tait environ sept heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand; je dis au portier d'avertir son matre que c'est Mme Pipelet qui est l avec la bonne dont Mme Sraphin lui a parl et qu'elle lui a dit d'amener. L-dessus, le portier pousse un soupir et me demande si je sais ce qui est arriv Mme Sraphin. Je lui dis que non... Ah! monsieur Rodolphe, en voil encore un autre tremblement! --Quoi donc? --La Sraphin s'est noye dans une partie de campagne qu'elle avait t faire avec une de ses parentes. --Noye!... Une partie de campagne en hiver!... dit Rodolphe surpris. --Mon Dieu, oui, monsieur Rodolphe, noye... Quant moi, a m'tonne plus que cela ne m'attriste; car depuis le malheur de cette pauvre Louise, qu'elle avait dnonce, je la dtestais, la Sraphin. Aussi, ma foi, je me dis: Elle s'est noye, eh bien! elle s'est noye, aprs tout... je n'en mourrai pas... Voil mon caractre. --Et M. Ferrand? --Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas que je pourrais voir son matre, et me prie d'attendre dans sa loge; mais au bout d'un moment il revient me chercher; nous traversons la cour et nous entrons dans une chambre au rez-de-chausse. Il n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour clairer. Le notaire tait assis au coin d'un feu o fumaillait un restant de tison... Quelle baraque! Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, est-il vilain! En voil encore un qui aurait beau m'offrir le trne de l'Arabie pour faire des traits Alfred... --Et le notaire a-t-il paru frapp de la beaut de Cecily? --Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... Un vieux sacristain pareil, a ne doit pas se connatre en femmes. Pourtant, quand nous sommes entres toutes les deux, il a fait comme un soubresaut sur sa chaise; c'tait sans doute l'tonnement de voir le costume alsacien de Cecily; car elle avait (en cent milliards de fois mieux) la tournure d'une de ces marchandes de petits balais, avec ses cotillons courts et ses jolies jambes chausses de bas bleus coins rouges: sapristi... quel mollet!... et la cheville si mince!... et le pied si mignon!... Finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant. --C'tait sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frappait? --Faut croire; mais le moment croustilleux approchait. Heureusement je me suis rappel la maxime que vous m'avez dite, monsieur Rodolphe; a a t mon salut. --Quelle maxime? --Vous savez: C'est assez que l'un veuille pour que l'autre ne veuille pas, ou que l'un ne veuille pas pour que l'autre veuille. Alors je me dis moi-mme: Il faut que je dbarrasse mon roi des locataires de son Allemande, en la colloquant au matre de Louise; hardi! je vas faire une frime; et voil que je dis au notaire, sans lui donner le temps de respirer: Pardon, monsieur, si ma nice vient habille la mode de son pays; mais elle arrive, elle n'a que ces vtements-l, et je n'ai pas de quoi lui en faire faire d'autres, d'autant plus que a ne sera pas la peine; car nous venons seulement pour vous remercier d'avoir dit Mme Sraphin que vous consentiez voir Cecily, d'aprs les bons renseignements que j'avais donns sur elle; mais je ne crois pas qu'elle puisse convenir monsieur. --Trs-bien, madame Pipelet. --Pourquoi votre nice ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire, qui s'tait remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder par-dessus ses lunettes. --Parce que Cecily commence avoir le mal du pays, monsieur. Il n'y a pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut dj s'en retourner, quand elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balais comme ses payses. --Et vous qui tes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez cela? --Dame, monsieur, je suis sa parente, c'est vrai; mais elle est orpheline, elle a vingt ans, et elle est matresse de ses actions. --Bah! bah! matresse de ses actions, cet ge-l on doit obir ses parents, reprit-il brusquement. L-dessus voil Cecily qui se met pleurnicher et trembler en se serrant contre moi; c'tait le notaire qui lui faisait peur, bien sr... --Et Jacques Ferrand? --Il grommelait toujours en maronnant: Abandonner une fille cet ge-l, c'est vouloir la perdre! S'en retourner en Allemagne en mendiant, belle ressource! et vous, sa tante, vous souffrez une telle conduite?... Bien, bien, que je me dis, tu vas tout seul, grigou, je te colloquerai Cecily ou j'y perdrai mon nom. --Je suis sa tante, c'est vrai, que je rponds en grognant, et c'est une malheureuse parent pour moi; j'ai bien assez de charges; j'aimerais autant que ma nice s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le diable emporte les parents qui vous envoient une grande fille comme a sans seulement l'affranchir! Pour le coup, voil Cecily, qui avait l'air d'avoir le mot, qui se met fondre en larmes... L-dessus le notaire prend son creux comme un prdicateur et se met me dire: --Vous devez compte Dieu du dpt que la Providence a remis entre vos mains; ce serait un crime que d'exposer cette jeune fille la perdition. Je consens vous aider dans une oeuvre charitable; si votre nice me promet d'tre laborieuse, honnte et pieuse, et surtout de ne jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai piti d'elle, et je la prendrai mon service. --Non, non, j'aime mieux m'en retourner au pays, dit Cecily en pleurant encore. Sa dangereuse fausset ne lui a pas fait dfaut..., pensa Rodolphe; la diabolique crature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du baron de Gran. Puis le prince reprit tout haut: --M. Ferrand paraissait-il contrari de la rsistance de Cecily? --Oui, monsieur Rodolphe; il maronnait entre ses dents et il lui a dit brusquement: --Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriez mieux, mademoiselle, mais de ce qui est convenable et dcent; le ciel ne vous abandonnera pas si vous menez une bonne conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux. Vous serez ici dans une maison aussi svre que sainte; si votre tante vous aime rellement, elle profitera de mon offre; vous aurez des gages faibles d'abord; mais, si par votre sagesse et votre zle vous mritez mieux, plus tard peut-tre je les augmenterai. Bon! que je m'crie moi-mme, enfonc le notaire! Voil Cecily colloque chez toi, vieux fesse-mathieu, vieux sans-coeur! La Sraphin tait ton service depuis des annes, et tu n'as pas seulement l'air de te souvenir qu'elle s'est noye avant-hier... Et je reprends tout haut: --Sans doute, monsieur, la place est avantageuse, mais si cette jeunesse a le mal du pays... --Ce mal passera, me rpond le notaire; voyons, dcidez-vous... est-ce oui ou non? Si vous y consentez, amenez-moi votre nice demain soir la mme heure, et elle entrera tout de suite mon service... mon portier la mettra au fait... Quant aux gages je donne, en commenant, vingt francs par mois et vous serez nourrie. --Ah! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de plus?... --Non, plus tard... si je suis content, nous verrons... Mais je dois vous prvenir que votre nice ne sortira jamais et que personne ne viendra la voir. --Eh! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voir? Elle ne connat que moi Paris, et j'ai ma porte garder; a m'a assez drange d'tre oblige de l'accompagner ici; vous ne me verrez plus, elle me sera aussi trangre que si elle n'tait jamais venue de son pays. Quant ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen bien simple: laissez-lui le costume de son pays, elle n'osera pas aller habille comme cela dans les rues. --Vous avez raison, me dit le notaire; c'est d'ailleurs respectable de tenir aux vtements de son pays... Elle restera donc vtue en Alsacienne. --Allons, que je dis Cecily, qui, la tte basse, pleurnichait toujours, il faut te dcider, ma fille; une bonne place dans une honnte maison ne se trouve pas tous les jours; et d'ailleurs, si tu refuses, arrange-toi comme tu voudras, je ne m'en mle plus. L-dessus Cecily rpond en soupirant, le coeur tout gros, qu'elle consent rester, mais condition que si, dans une quinzaine de jours, le mal du pays la tourmente trop, elle pourra s'en aller. --Je ne veux pas vous garder de force, dit le notaire, et je ne suis pas embarrass de trouver des servantes. Voil votre denier Dieu: votre tante n'aura qu' vous ramener ici demain soir. Cecily n'avait pas cess de pleurnicher. J'ai accept pour elle le denier Dieu de quarante sous de ce vieux pingre et nous sommes revenues ici. --Trs-bien, madame Pipelet! Je n'oublie pas ma promesse; voil ce que je vous ai promis si vous parveniez me placer cette pauvre fille qui m'embarrassait... --Attendez demain, mon roi des locataires, dit Mme Pipelet en refusant l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu' se raviser, quand ce soir je vas lui conduire Cecily... --Je ne crois pas qu'il se ravise; mais o est-elle? --Dans le cabinet qui dpend de l'appartement du commandant; elle n'en bouge pas d'aprs vos ordres; elle a l'air rsigne comme un mouton, quoiqu'elle ait des yeux... ah! quels yeux!... Mais propos du commandant, est-il intrigant! Lorsqu'il est venu lui-mme surveiller l'emballement de ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il venait ici des lettres adresses une Mme Vincent, c'tait pour lui, et de les lui envoyer rue Mondovi, n 5? Il se fait crire sous un nom de femme, ce bel oiseau! Comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout, est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me demander ce qu'tait devenu son bois!... --Votre bois!... Pourquoi donc pas votre fort tout de suite? que je lui ai rpondu. Tiens, c'est vrai pour deux mauvaises voies... de rien du tout: une de flott et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Son bois! Je l'ai brl, votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidit: sans cela il aurait pouss des champignons sur votre calotte brode et sur votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette petite dame qui se moquait de vous. Un gmissement sourd et plaintif d'Alfred interrompit Mme Pipelet. --Voil le vieux chri qui rumine, il va s'veiller... Vous permettez, mon roi des locataires? --Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements vous demander... --Eh bien! vieux chri, comment a va-t-il? demanda Mme Pipelet son mari, en ouvrant ses rideaux; voil M. Rodolphe; il sait la nouvelle infamie de Cabrion, il te plaint de tout son coeur. --Ah! monsieur, dit Alfred en tournant languissamment sa tte vers Rodolphe, cette fois je n'en relverai pas... le monstre m'a frapp au coeur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit sur tous les murs de Paris... accol celui de ce misrable, Pipelet-Cabrion, avec un norme trait d'union... _mssieur_... un trait d'union... moi!... uni cet infernal polisson aux yeux de la capitale de l'Europe! --M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure d'hier soir avec ces deux grandes drlesses. --Ah! monsieur, il avait gard sa plus monstrueuse infamie pour la dernire; celle-l a pass toutes les bornes, dit Alfred d'une voix dolente. --Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur. --Tout ce qu'il m'a fait jusqu' prsent n'tait rien auprs de cela, monsieur... Il est arriv ses fins... grce aux procds les plus honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous faire ce narr... la confusion... la pudeur m'entraveront chaque pas. M. Pipelet s'tant mis pniblement sur son sant croisa pudiquement les revers de son gilet de laine et commena en ces termes: --Mon pouse venait de sortir; absorb dans l'amertume que me causait la nouvelle prostitution de mon nom crit sur tous les murs de la capitale, je cherchais me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois abandonne, grce aux opinitres perscutions de mon bourreau. J'tais assis devant une table, lorsque je vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer. Cette femme tait enveloppe d'un manteau capuchon; je me soulevai honntement de mon sige et portai la main mon chapeau. ce moment une seconde femme, aussi enveloppe d'un manteau capuchon, entre dans ma loge et ferme la porte en dedans... Quoique tonn de la familiarit de ce procd et du silence que gardaient les deux femmes, je me ressoulve de ma chaise, et je reporte la main mon chapeau... Alors, monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se rvolte... --Voyons, vieille bgueule... nous sommes entre hommes... va donc. --Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et qu'est-ce que je vois? Deux espces de sirnes ou de nymphes, sans autres vtements qu'une tunique de feuillage, la tte aussi couronne de feuillage; j'tais ptrifi... Alors toutes deux s'avancent vers moi en me tendant leurs bras, comme pour m'engager m'y prcipiter[6]... --Les coquines!... dit Anastasie. --Les avances de ces impudiques me rvoltrent, reprit Alfred, anim d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne m'abandonne jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai compltement immobile sur ma chaise; alors, profitant de ma stupeur, les deux sirnes s'approchent avec une espce de cadence, en faisant des ronds de jambe et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent. --Enlacer un homme d'ge et mari... les gredines! Ah! si j'avais t l... avec mon manche balai..., s'cria Anastasie, je vous en aurais donn, de la cadence et des ronds de jambe, gourgandines! --Quand je me sens enlac, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour... j'ai la petite mort... Alors l'une des sirnes... la plus effronte, une grande blonde, se penche sur mon paule, m'enlve mon chapeau et me met le chef nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambe et en arrondissant les bras. Alors sa complice, tirant une paire de ciseaux de son feuillage, rassemble en une norme mche tout ce qui me restait de cheveux derrire la tte, et me coupe le tout, monsieur, le tout... toujours avec des ronds de jambe; puis elle dit en chantonnant et en cadenant: C'est pour Cabrion... Et l'autre impudique de rpter en choeur: C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion! Aprs une pause accompagne d'un soupir douloureux, Alfred reprit: --Pendant cette impudente spoliation... je lve les yeux et je vois colle aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa barbe et son chapeau pointu... il riait, il riait... il tait hideux. Pour chapper cette vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouv sur ma chaise... le chef nu et compltement dvast!... Vous le voyez, monsieur, Cabrion est arriv ses fins force de ruse, d'opinitret et d'audace... et par quels moyens, mon Dieu!... Il voulait me faire passer pour son ami!... Il a commenc par afficher ici que nous faisions commerce d'amiti ensemble. Non content de cela... cette heure mon nom est accol au sien sur tous les murs de la capitale avec un norme trait d'union. Il n'y a pas cette heure un habitant de Paris qui mette en doute mon intimit avec ce misrable; il voulait de mes cheveux, il en a... il les a tous, grce aux exactions de ces sirnes effrontes. Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu' quitter la France... ma belle France... o je croyais vivre et mourir... Et Alfred se jeta la renverse sur son lit en joignant les mains. --Mais au contraire, vieux chri, maintenant qu'il a de tes cheveux, il te laissera tranquille. --Me laisser tranquille! s'cria M. Pipelet avec un soubresaut convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui sait ce qu'il voudra de moi? Rigolette, paraissant l'entre de la loge, mit un terme aux lamentations de M. Pipelet. --N'entrez pas, mademoiselle! cria M. Pipelet, fidle ses habitudes de chaste susceptibilit. Je suis au lit et en linge. Ce disant, il tira un de ses draps jusqu' son menton. Rigolette s'arrta discrtement au seuil de la porte. --Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez m'attendre un moment. Puis, s'adressant Anastasie: N'oubliez pas de conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand. --Soyez tranquille, mon roi des locataires, sept heures, elle y sera installe. Maintenant que la femme Morel peut marcher, je la prierai de garder ma loge, car Alfred ne voudrait pas, pour un empire, rester tout seul. IX Voisin et voisine Les roses du teint de Rigolette plissaient de plus en plus; sa charmante figure, jusqu'alors si frache, si ronde, commenait s'allonger un peu; sa piquante physionomie, ordinairement si anime, si vive, tait devenue srieuse et plus triste encore qu'elle ne l'tait lors de la dernire entrevue de la grisette et de Fleur-de-Marie la porte de la prison de Saint-Lazare. --Combien je suis contente de vous rencontrer mon voisin, dit Rigolette Rodolphe lorsque celui-ci fut sorti de la loge de Mme Pipelet. J'ai bien des choses vous dire, allez... --D'abord, ma voisine, comment vous portez-vous? Voyons, cette jolie figure... est-elle toujours rose et gaie? Hlas! non; je vous trouve ple... Je suis sr que vous travaillez trop... --Oh! non, monsieur Rodolphe, je vous assure que maintenant je suis faite ce petit surcrot d'ouvrage... Ce qui ne change, c'est tout bonnement le chagrin. Mon Dieu oui, toutes les fois que je vois ce pauvre Germain, je m'attriste de plus en plus. --Il est donc toujours bien abattu? --Plus que jamais, monsieur Rodolphe, et ce qui est dsolant, c'est que tout ce que je fais pour le consoler tourne contre moi, c'est comme un sort... Et une larme vint voiler les grands yeux noirs de Rigolette. --Expliquez-moi cela, ma voisine. --Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter un livre qu'il m'avait prie de lui procurer, parce que c'tait un roman que nous lisions dans notre bon temps de voisinage. la vue de ce livre il fond en larmes; cela ne m'tonne pas, c'tait bien naturel... Dame!... ce souvenir de nos soires si tranquilles, si gentilles au coin de mon pole, dans ma jolie petite chambre, comparer cela son affreuse vie de prison; pauvre Germain! c'est bien cruel. --Rassurez-vous, dit Rodolphe la jeune fille. Lorsque Germain sera hors de prison et que son innocence sera reconnue, il retrouvera sa mre, des amis, et il oubliera bien vite auprs d'eux et de vous ces durs moments d'preuve. --Oui; mais jusque-l, monsieur Rodolphe, il va encore se tourmenter davantage. Et puis, ce n'est pas tout... --Qu'y a-t-il encore? --Comme il est le seul honnte homme au milieu de ces bandits, ils l'ont en grippe, parce qu'il ne peut pas prendre sur lui de frayer avec eux. Le gardien du parloir, un bien brave homme, m'a dit d'engager Germain, dans son intrt, tre moins fier... tcher de se familiariser avec ces mauvaises gens... mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui, et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse du mal... Puis, s'interrompant tout coup et essuyant une larme, Rigolette reprit: Mais, voyez donc, je ne pense qu' moi, et j'oubliais de vous parler de la Goualeuse. --De la Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise. --Avant-hier, en allant voir Louise Saint-Lazare, je l'ai rencontre. --La Goualeuse? --Oui, monsieur Rodolphe. -- Saint-Lazare? --Elle en sortait avec une vieille dame. --C'est impossible!... s'cria Rodolphe stupfait. --Je vous assure que c'tait bien elle, mon voisin. --Vous vous serez trompe. --Non, non; quoiqu'elle ft vtue en paysanne, je l'ai tout de suite reconnue: elle est toujours bien jolie, quoique ple, et elle a le mme petit air doux et triste qu'autrefois. --Elle, Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne puis le croire. Et que venait-elle faire Saint-Lazare? --Comme moi, voir une prisonnire sans doute; je n'ai pas eu le temps de lui en demander davantage; la vieille dame qui l'accompagnait avait l'air si grognon et si press... Ainsi, vous la connaissez aussi, la Goualeuse, monsieur Rodolphe? --Certainement. --Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle m'a parl. --De moi? --Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui racontais le malheur de Louise et de Germain, tous deux si bons et honntes et si perscuts par ce vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui apprendre, comme vous me l'aviez dfendu, que vous vous intressiez eux; alors la Goualeuse m'a dit que si une personne gnreuse qu'elle connaissait tait instruite du sort malheureux et peu mrit de mes deux pauvres prisonniers, elle viendrait bien sr leur secours; je lui ai demand le nom de cette personne, et elle vous a nomm, monsieur Rodolphe. --C'est elle, c'est bien elle... --Vous pensez que nous avons t bien tonnes toutes deux de cette dcouverte ou de cette ressemblance de nom; aussi nous nous sommes promis de nous crire si notre Rodolphe tait le mme... Et il parat que vous tes le mme, mon voisin. --Oui, je me suis aussi intress cette pauvre enfant... Mais ce que vous me dites de sa prsence Paris me surprend tellement que si vous ne m'aviez pas donn tant de dtails sur votre entrevue avec elle, j'aurais persist croire que vous vous trompiez... Mais adieu... ma voisine, ce que vous venez de m'apprendre propos de la Goualeuse m'oblige de vous quitter... Restez toujours aussi rserve l'gard de Louise et de Germain sur la protection que des amis inconnus leur manifesteront lorsqu'il en sera temps. Ce secret est plus ncessaire que jamais. propos, comment va la famille Morel? --De mieux en mieux, monsieur Rodolphe; la mre est tout fait sur pied maintenant; les enfants reprennent vue d'oeil. Tout le mnage vous doit la vie, le bonheur... Vous tes si gnreux pour eux!... Et ce pauvre Morel, lui, comment va-t-il? --Mieux... J'ai eu hier de ses nouvelles; il semble avoir de temps en temps quelques moments lucides; on a bon espoir de le gurir de sa folie... Allons, courage, et bientt, ma voisine... Vous n'avez besoin de rien? Le gain de votre travail vous suffit toujours? --Oh! oui, monsieur Rodolphe; je prends un peu sur mes nuits, et ce n'est gure dommage, allez, car je ne dors presque plus. --Hlas! ma pauvre petite voisine, je crains bien que papa Crtu et Ramonette ne chantent plus beaucoup s'ils vous attendent pour commencer. --Vous ne vous trompez pas, monsieur Rodolphe; mes oiseaux et moi nous ne chantons plus, mon Dieu non; mais, tenez, vous allez vous moquer, eh bien! il me semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au lieu de gazouiller gaiement quand j'arrive, ils font un petit ramage si doux, si plaintif, qu'ils ont l'air de vouloir me consoler. Je suis folle, n'est-ce pas, de croire cela, monsieur Rodolphe? --Pas du tout; je suis sr que vos bons amis les oiseaux vous aiment trop pour ne pas s'apercevoir de votre chagrin. --Au fait, ces pauvres petites btes sont si intelligentes! dit navement Rigolette, trs-contente d'tre rassure sur la sagacit de ses compagnons de solitude. --Sans doute, rien de plus intelligent que la reconnaissance. Allons, adieu... Bientt, ma voisine, avant peu, je l'espre, vos jolis yeux seront redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos chants si gais, si gais, que papa Crtu et Ramonette pourront peine vous suivre. --Puissiez-vous dire vrai, monsieur Rodolphe! reprit Rigolette avec un grand soupir. Allons, adieu, mon voisin. --Adieu, ma voisine, et bientt. Rodolphe, ne pouvant comprendre comment Mme Georges avait, sans l'en prvenir, amen ou envoy Fleur-de-Marie Paris, se rendit chez lui pour envoyer un exprs la ferme de Bouqueval. Au moment o il rentrait rue Plumet, il vit une voiture de poste s'arrter devant la porte de l'htel: c'tait Murph qui revenait de Normandie. Le squire y tait all, nous l'avons dit, pour djouer les sinistres projets de la belle-mre de Mme d'Harville et de Bradamanti son complice. X Murph et Polidori La figure de sir Walter Murph tait rayonnante. En descendant de voiture, il remit un des gens du prince une paire de pistolets, ta sa longue redingote de voyage et, sans prendre le temps de changer de vtements, il suivit Rodolphe, qui, impatient, l'avait prcd dans son appartement. --Bonne nouvelle, monseigneur, bonne nouvelle! s'cria le squire lorsqu'il se trouva seul avec Rodolphe; les misrables sont dmasqus, M. d'Orbigny est sauv... vous m'avez fait partir temps... Une heure de retard... un nouveau crime tait commis! --Et Mme d'Harville? --Elle est tout la joie que lui cause le retour de l'affection de son pre, et tout au bonheur d'tre arrive, grce vos conseils, assez temps pour l'arracher une mort certaine. --Ainsi, Polidori... --tait encore cette fois le digne complice de la belle-mre de Mme d'Harville. Mais quel monstre que cette belle-mre!... Quel sang-froid! Quelle audace!... Et ce Polidori!... Ah! monseigneur, vous avez bien voulu quelquefois me remercier de ce que vous appeliez mes preuves de dvouement... --J'ai toujours dit les preuves de ton amiti, mon bon Murph... --Eh bien! monseigneur, jamais, non, jamais cette amiti n'a t mise une plus rude preuve que dans cette circonstance, dit le squire d'un air moiti srieux, moiti plaisant. --Comment cela? --Les dguisements de charbonnier, les prgrinations dans la Cit, et _tutti quanti_, cela n'a rien t, monseigneur, rien absolument, auprs du voyage que je viens de faire avec cet infernal Polidori. --Que dis-tu? Polidori... --Je l'ai ramen... --Avec toi? --Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pendant douze heures cte cte avec l'homme que je mprise et que je hais le plus au monde. Autant voyager avec un serpent... ma bte d'antipathie. --Et o est Polidori, maintenant? --Dans la maison de l'alle des Veuves... sous bonne et sre garde... --Il n'a donc fait aucune rsistance pour te suivre? --Aucune... Je lui ai laiss le choix d'tre arrt sur-le-champ par les autorits franaises ou d'tre mon prisonnier alle des Veuves: il n'a pas hsit. --Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi sous la main. Tu es un homme d'or, mon vieux Murph; mais raconte-moi ton voyage... Je suis impatient de savoir comment cette femme indigne et son indigne complice ont t enfin dmasqus. --Rien de plus simple: je n'ai eu qu' suivre vos instructions la lettre pour terrifier et craser ces infmes. Dans cette circonstance, monseigneur, vous avez sauv, comme toujours, des gens de bien, et puni des mchants. Noble providence que vous tes!... --Sir Walter, sir Walter, rappelez-vous les flatteries du baron de Gran..., dit Rodolphe en souriant. --Allons, soit, monseigneur. Je commencerai donc ou plutt vous voudrez bien lire d'abord cette lettre de Mme la marquise d'Harville, qui vous instruira de tout ce qui s'est pass avant que mon arrive ait confondu Polidori. --Une lettre?... Donne vite. Murph, remettant Rodolphe la lettre de la marquise, ajouta: --Ainsi que cela tait convenu, au lieu d'accompagner Mme d'Harville chez son pre, j'tais descendu une auberge servant de tournebride, deux pas du chteau, o je devais attendre que Mme la marquise me ft demander. Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impatiente sollicitude: Monseigneur, Aprs tout ce que je vous dois dj, je vous devrai la vie de mon pre!... Je laisse parler les faits: ils vous diront mieux que moi quels nouveaux trsors de gratitude envers vous je viens d'amasser dans mon coeur. Comprenant toute l'importance des conseils que vous m'avez fait donner par sir Walter Murph, qui m'a rejointe sur la route de Normandie, presque ma sortie de Paris, je suis arrive en toute hte au chteau des Aubiers. Je ne sais pourquoi la physionomie des gens qui me reurent me parut sinistre; je ne vis parmi eux aucun des anciens serviteurs de notre maison: personne ne me connaissait; je fus oblige de me nommer. J'appris que depuis quelques jours mon pre tait trs-souffrant, et que ma belle-mre venait de ramener un mdecin de Paris. Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori. Voulant me faire conduire l'instant auprs de mon pre, je demandai o tait un vieux valet de chambre auquel il tait trs-attach. Depuis quelque temps cet homme avait quitt le chteau; ces renseignements m'taient donns par un intendant qui m'avait conduite dans mon appartement, disant qu'il allait prvenir ma belle-mre de mon arrive. tait-ce illusion, prvention? il me semblait que ma venue tait mme importune aux gens de mon pre. Tout dans le chteau me paraissait morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit o je me trouvais, on cherche tirer des inductions des moindres circonstances. Je remarquai partout des marques de dsordre, d'incurie, comme si on avait trouv inutile de soigner une habitation qui devait tre bientt abandonne... Mes inquitudes, mes angoisses augmentaient chaque instant. Aprs avoir tabli ma fille et sa gouvernante dans mon appartement, j'allais me rendre chez mon pre, lorsque ma belle-mre entra. Malgr sa fausset, malgr l'empire qu'elle possdait ordinairement sur elle-mme, elle parut atterre de ma brusque arrive. --M. d'Orbigny ne s'attend pas a votre visite, madame, me dit-elle. Il est si souffrant qu'une pareille surprise lui serait funeste. Je crois donc convenable de lui laisser ignorer votre prsence; il ne pourrait aucunement se l'expliquer, et... Je ne la laissai pas achever. --Un grand malheur est arriv, madame, lui dis-je. M. d'Harville est mort... victime d'une funeste imprudence. Aprs un si dplorable vnement, je ne pouvais rester Paris chez moi, et je viens passer auprs de mon pre les premiers temps de mon deuil. --Vous tes veuve!... Ah! c'est un bonheur insolent! s'cria ma belle-mre avec rage. D'aprs ce que vous savez du malheureux mariage que cette femme avait tram pour se venger de moi, vous comprendrez, monseigneur, l'atrocit de son exclamation. --C'est parce que je crains que vous ne vouliez tre aussi insolemment heureuse que moi, madame, que je viens ici, lui dis-je, peut-tre imprudemment. Je veux voir mon pre. --Cela est impossible en ce moment, me dit-elle en plissant; votre aspect lui causerait une rvolution dangereuse. --Puisque mon pre est si gravement malade, m'criai-je, comment n'en suis-je pas instruite? --Telle a t la volont de M. d'Orbigny, me rpondit ma belle-mre. --Je ne vous crois pas, madame, et je vais m'assurer de la vrit, lui dis-je en faisant un pas pour sortir de ma chambre. --Je vous rpte que votre vue inattendue peut faire un mal horrible votre pre, s'cria-t-elle en se plaant devant moi pour me barrer le passage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui sans que je l'aie prvenu de votre retour avec les mnagements que rclame sa position. J'tais dans une cruelle perplexit, monseigneur. Une brusque surprise pouvait, en effet, porter un coup dangereux mon pre; mais cette femme, ordinairement si froide, si matresse d'elle-mme, me semblait tellement pouvante de ma prsence, j'avais tant de raisons de douter de la sincrit de sa sollicitude pour la sant de celui qu'elle avait pous par cupidit, enfin la prsence du docteur Polidori, le meurtrier de ma mre, me causait une terreur si grande, que, croyant la vie de mon pre menace, je n'hsitai pas entre l'espoir de le sauver et la crainte de lui causer une motion fcheuse. --Je verrai mon pre l'instant, dis-je ma belle-mre. Et quoique celle-ci m'et saisie par le bras, je passai outre... Perdant compltement l'esprit, cette femme voulut, une seconde fois, presque par force, m'empcher de sortir de ma chambre... Cette incroyable rsistance redoubla ma frayeur, je me dgageai de ses mains. Connaissant l'appartement de mon pre, j'y courus rapidement: j'entrai... monseigneur! de ma vie je n'oublierai cette scne et le tableau qui s'offrit ma vue... Mon pre, presque mconnaissable, ple, amaigri, la souffrance peinte sur tous les traits, la tte renverse sur un oreiller, tait tendu dans un grand fauteuil... Au coin de la chemine, debout auprs de lui, le docteur Polidori s'apprtait verser dans une tasse que lui prsentait une garde-malade quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de cristal qu'il tenait la main... Sa longue barbe rousse donnait une expression plus sinistre encore sa physionomie. J'entrai si prcipitamment qu'il fit un geste de surprise, changea un regard d'intelligence avec ma belle-mre qui me suivait en hte, et au lieu de faire prendre mon pre la potion qu'il lui avait prpare, il posa brusquement le flacon sur la chemine. Guide par un instinct dont il m'est encore impossible de me rendre compte, mon premier mouvement fut de m'emparer de ce flacon. Remarquant aussitt la surprise et la frayeur de ma belle-mre et de Polidori, je me flicitai de mon action. Mon pre, stupfait, semblait irrit de me voir, je m'y attendais. Polidori me lana un coup d'oeil froce; malgr la prsence de mon pre et celle de la garde-malade, je craignis que ce misrable, voyant son crime presque dcouvert, ne se portt contre moi quelque extrmit. Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment dcisif, je sonnai: un des gens de mon pre accourut; je le priai de dire mon valet de chambre (il tait prvenu) d'aller chercher quelques objets que j'avais laisss au tournebride; sir Walter Murph savait que, pour ne pas veiller les soupons de ma belle-mre dans le cas o je serais oblige de donner mes ordres devant elle, j'emploierais ce moyen pour le mander auprs de moi... La surprise de mon pre, de ma belle-mre, tait telle que le domestique sortit avant qu'ils eussent pu dire un mot: je fus rassure; au bout de quelques instants sir Walter Murph serait auprs de moi... --Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon pre d'une voix faible, mais imprieuse et courrouce. Vous ici, Clmence... sans que je vous y aie appele?... Puis peine arrive vous vous emparez du flacon qui contient la potion que le docteur allait me donner... M'expliquerez-vous cette folie? --Sortez, dit ma belle-mre la garde-malade. Cette femme obit. --Calmez-vous, mon ami, reprit ma belle-mre en s'adressant mon pre; vous le savez, la moindre motion pourrait vous tre nuisible. Puisque votre fille vient ici malgr vous, et que sa prsence vous est dsagrable, donnez-moi votre bras, je vous conduirai dans le petit salon; pendant ce temps-l notre bon docteur fera comprendre Mme d'Harville ce qu'il y a d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa conduite... Et elle jeta un regard significatif son complice. Je compris le dessein de ma belle-mre. Elle voulait emmener mon pre et me laisser seule avec Polidori, qui, dans ce cas extrme, aurait sans doute employ la violence pour m'arracher le flacon qui pouvait fournir une preuve vidente de ses projets criminels. --Vous avez raison, dit mon pre ma belle-mre. Puisqu'on vient me poursuivre jusque chez moi, sans respect pour mes volonts, je laisserai la place libre aux importuns... Et se levant avec peine il accepta le bras que lui offrait ma belle-mre et fit quelques pas vers le petit salon. ce moment, Polidori s'avana vers moi; mais, me rapprochant aussitt de mon pre, je lui dis: --Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprvu dans mon arrive et d'trange dans ma conduite... Depuis hier je suis veuve... Depuis hier je sais que vos jours sont menacs, mon pre. Il marchait pniblement courb. ces mots, il s'arrta, se redressa vivement et, me regardant avec un tonnement profond, il s'cria: --Vous tes veuve... mes jours sont menacs!... Qu'est-ce que cela signifie? --Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbigny, madame? me demanda audacieusement ma belle-mre. --Oui, qui les menace?... ajouta Polidori. --Vous, monsieur; vous, madame, rpondis-je. --Quelle horreur!... s'cria ma belle-mre en faisant un pas vers moi. --Ce que je dis, je le prouverai, madame, lui rpondis-je. --Mais une telle accusation est pouvantable! s'cria mon pre. --Je quitte l'instant cette maison, puisque j'y suis expos de si atroces calomnies! dit le docteur Polidori avec l'indignation apparente d'un homme outrag dans son honneur. Commenant sentir le danger de sa position, il voulait fuir sans doute. Au moment o il ouvrait la porte, il se trouva face face avec sir Walter Murph... Rodolphe, s'interrompant de lire, tendit la main au squire et lui dit: --Trs-bien, mon vieil ami, ta prsence a d foudroyer ce misrable. --C'est le mot, monseigneur... Il est devenu livide... et a fait deux pas en arrire en me regardant avec stupeur; il semblait ananti... Me retrouver au fond de la Normandie, dans un moment pareil!... Il croyait faire un mauvais rve... Mais continuez, monseigneur, vous allez voir que cette infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour _de foudroiement,_ grce ce que vous m'aviez appris de sa visite au charlatan Bradamanti-Polidori dans la maison de la rue du Temple... Car, aprs tout, c'est vous qui agissiez... ou plutt je n'tais que l'instrument de votre pense... aussi, jamais, je vous le jure, vous ne vous tes plus heureusement et plus justement substitu l'indolente Providence que dans cette occasion. Rodolphe sourit et continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville: la vue de sir Walter Murph, Polidori resta ptrifi; ma belle-mre tombait de surprise en surprise; mon pre, mu de cette scne, affaibli par la maladie, fut oblig de s'asseoir dans un fauteuil. Sir Walter ferma double tour la porte par laquelle il tait entr; et se plaant devant celle qui conduisait un autre appartement, afin que le docteur Polidori ne pt s'chapper, il dit mon pauvre pre avec l'accent du plus profond respect: --Mille pardons, monsieur le comte, de la licence que je prends; mais une imprieuse ncessit, dicte par votre seul intrt (et vous allez bientt le reconnatre), m'oblige agir ainsi... Je me nomme sir Walter Murph, ainsi que peut vous l'affirmer ce misrable, qui ma vue tremble de tous ses membres: je suis le conseiller intime de S. A. R. monseigneur le grand-duc rgnant de Gerolstein. --Cela est vrai, dit le docteur Polidori en balbutiant, perdu de frayeur. --Mais alors, monsieur... que venez-vous faire ici? Que voulez-vous? --Sir Walter Murph, repris-je en m'adressant mon pre, vient se joindre moi pour dmasquer les misrables dont vous avez failli tre victime. Puis, remettant sir Walter le flacon de cristal, j'ajoutai:--J'ai t assez bien inspire pour m'emparer de ce flacon au moment o le docteur Polidori allait verser quelques gouttes de la liqueur qu'il contient dans une potion qu'il offrait mon pre. --Un praticien de la ville voisine analysera devant vous le contenu de ce flacon; et s'il est prouv qu'il renferme un poison lent et sr, dit Walter Murph mon pre, il ne pourra plus vous rester de doute sur les dangers que vous couriez, et que la tendresse de madame votre fille a heureusement prvenus. Mon pauvre pre regardait tour tour sa femme, le docteur Polidori, moi et sir Walter d'un air gar; ses traits exprimaient une angoisse indfinissable. Je lisais sur son visage navr la lutte violente qui dchirait son coeur. Sans doute il rsistait de tout son pouvoir de croissants et terribles soupons, craignant d'tre oblig de reconnatre la sclratesse de ma belle-mre; enfin, cachant sa tte dans ses mains, il s'cria: -- mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est horrible... impossible. Est-ce un rve que je fais? --Non, ce n'est pas un rve..., s'cria audacieusement ma belle-mre, rien de plus rel que cette atroce calomnie concerte d'avance pour perdre une malheureuse femme dont le seul crime a t de vous consacrer sa vie. Venez, venez, mon ami, ne restons pas une seconde de plus ici, ajouta-t-elle en s'adressant mon pre; peut-tre votre fille n'aura-t-elle pas l'insolence de vous retenir malgr vous... --Oui, oui, sortons, dit mon pre hors de lui, tout cela n'est pas vrai, ne peut pas tre vrai, je ne veux pas entendre davantage, ma raison n'y rsisterait pas... d'pouvantables mfiances s'lveraient dans mon coeur, empoisonneraient le peu de jours qui me restent vivre, et rien ne pourrait me consoler d'une si abominable dcouverte. Mon pre semblait si souffrant, si dsespr, qu' tout prix j'aurais voulu mettre fin cette scne, si cruelle pour lui. Sir Walter devina ma pense; mais, voulant faire pleine et entire justice, il rpondit mon pre: --Encore quelques mots, monsieur le comte; vous allez avoir le chagrin, sans doute bien pnible, de reconnatre qu'une femme que vous vous croyiez attache par la reconnaissance a toujours t un monstre hypocrite; mais vous trouverez des consolations certaines dans l'affection de votre fille, qui ne vous a jamais manqu. --Cela passe toutes les bornes! s'cria ma belle-mre avec rage; et de quel droit, monsieur, et sur quelles preuves osez-vous baser de si effroyables calomnies? Vous dites que ce flacon contient du poison?... Je le nie, monsieur, et je le nierai jusqu' preuve du contraire; et lors mme que le docteur Polidori aurait, par mprise, confondu un mdicament avec un autre, est-ce une raison pour m'accuser d'avoir voulu... de complicit avec lui... Oh! non, non, je n'achverai pas... Une ide si horrible est dj un crime; encore une fois, monsieur, je vous dfie de dire sur quelles preuves, vous et madame, osez appuyer cette affreuse calomnie..., dit ma belle-mre avec une audace incroyable. --Oui, sur quelles preuves? s'cria mon malheureux pre. Il faut que la torture que l'on m'impose ait un terme. --Je ne suis pas venu ici sans preuves, monsieur le comte, dit sir Walter; et ces preuves, les rponses de ce misrable vous les fourniront tout l'heure. Puis sir Walter adressa la parole en allemand au docteur Polidori, qui semblait avoir repris un peu d'assurance, mais qui la perdit aussitt. --Que lui as-tu dit? demanda Rodolphe au squire en s'interrompant de lire. --Quelques mots significatifs, monseigneur; peu prs ceux-ci: Tu as chapp par la fuite la condamnation dont tu avais t frapp par la justice du grand-duch; tu demeures rue du Temple, sous le faux nom de Bradamanti; on sait quel abominable mtier tu te livres; tu as empoisonn la premire femme du comte; il y a trois jours, Mme d'Orbigny est alle te chercher pour t'emmener ici empoisonner son mari; S. A. R. est Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance. Si tu avoues la vrit, afin de confondre cette misrable femme, tu peux esprer, non ta grce, mais un adoucissement au chtiment que tu mrites; tu me suivras Paris, o je te dposerai en lieu sr jusqu' ce que S. A. ait dcid de toi. Sinon, de deux choses l'une, ou S. A. R. fait demander et obtient ton extradition, ou bien l'instant mme j'envoie chercher la ville voisine un magistrat; ce flacon renfermant du poison lui sera remis, on t'arrtera sur-le-champ, on fera des perquisitions chez toi, rue du Temple; tu sais combien elles te compromettront, et la justice franaise suivra son cours... Choisis donc... Ces rvlations, ces accusations, ces menaces qu'il savait fondes, se succdant coup sur coup, accablrent cet infme, qui ne s'attendait pas me voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la position qui l'attendait, il n'hsita pas a sacrifier sa complice, et me rpondit: Interrogez-moi, je dirai la vrit en ce qui concerne cette femme. --Bien, bien, mon digne Murph, je n'attendais pas moins de toi. --Pendant mon entretien avec Polidori, les traits de la belle-mre de Mme d'Harville se dcomposaient d'une manire effrayante, quoiqu'elle ne comprt pas l'allemand. Elle voyait, l'abattement croissant de son complice, son attitude suppliante, que je le dominais. Dans une anxit terrible, elle cherchait rencontrer les yeux de Polidori, afin de lui donner du courage ou d'implorer sa discrtion, mais il vitait constamment son regard. --Et le comte? --Son motion tait inexprimable; de ses doigts crisps, il serrait convulsivement les bras de son fauteuil, la sueur baignait son front, il respirait peine, ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les miens. Ses angoisses galaient celles de sa femme. La suite de la lettre de Mme d'Harville vous dira la fin de cette scne pnible, monseigneur. XI Punition Rodolphe continua la lecture de la lettre de Mme d'Harville. Aprs un entretien en allemand qui dura quelques minutes entre sir Walter Murph et Polidori, sir Walter dit ce dernier: --Maintenant, rpondez. N'est-ce pas madame--et il dsigna ma belle-mre--qui, lors de la maladie de la premire femme de M. le comte, vous a introduit chez lui comme mdecin? --Oui, c'est elle..., rpondit Polidori. --Afin de servir les affreux projets de... madame... n'avez-vous pas t assez criminel pour rendre mortelle par vos prescriptions homicides la maladie d'abord lgre de Mme la comtesse d'Orbigny? --Oui, dit Polidori. Mon pre poussa un gmissement douloureux, leva ses deux mains au ciel et les laissa retomber avec accablement. --Mensonge et infamie! s'cria ma belle-mre. Tout cela est faux; ils s'entendent pour me perdre. --Silence, madame! dit sir Walter Murph d'une voix imposante. Puis, continuant de s'adresser Polidori: Est-il vrai qu'il y a trois jours madame a t vous chercher rue du Temple, n 17, o vous habitez, cach sous le faux nom de Bradamanti? --Cela est vrai. --Madame ne vous a-t-elle pas propos de venir ici assassiner le comte d'Orbigny, comme vous aviez assassin sa femme? --Hlas! je ne puis le nier, dit Polidori. cette accablante rvlation, mon pre se leva debout, menaant; d'un geste foudroyant il montra la porte ma belle-mre; puis, me tendant les bras, il s'cria d'une voix entrecoupe: --Au nom de ta malheureuse mre, pardon! pardon!... Je l'ai bien fait souffrir... mais, je te jure... j'tais tranger au crime qui l'a conduite au tombeau. Et avant que j'aie pu l'empcher, mon pre tomba mes genoux. Lorsque moi et sir Walter nous le relevmes, il tait vanoui. Je sonnai les gens; sir Walter prit le docteur Polidori par le bras et sortit avec lui en disant ma belle-mre: --Croyez-moi, madame, quittez cette maison avant une heure, sinon je vous livre la justice. La misrable sortit de l'appartement dans un tat de frayeur et de rage que vous concevez facilement, monseigneur. Lorsque mon pre reprit ses sens, tout ce qui venait de se passer lui parut un rve horrible. Je fus dans la triste ncessit de lui raconter mes premiers soupons sur la mort prmature de ma mre, soupons que votre connaissance des premiers crimes du docteur Polidori, monseigneur, avait changs en certitude. Je dus dire aussi mon pre comment ma belle-mre m'avait poursuivie de sa haine jusque dans mon mariage, et quel avait t son but en me faisant pouser M. d'Harville... Autant mon pre s'tait montr faible, aveugle l'gard de cette femme, autant il voulait se montrer impitoyable envers elle; il s'accusait avec dsespoir d'avoir t presque le complice de ce monstre en lui donnant sa main aprs la mort de ma mre; il voulait livrer Mme d'Orbigny aux tribunaux; je lui reprsentai le scandale odieux d'un tel procs, dont l'clat serait si fcheux pour lui; je l'engageai chasser pour jamais ma belle-mre de sa prsence, en lui assurant seulement ce qui lui tait ncessaire pour vivre, puisqu'elle portait son nom. J'eus assez de peine obtenir de mon pre ces rsolutions modres; il voulut me charger de la chasser de la maison. Cette mission m'tait doublement pnible; je songeai que sir Walter voudrait peut-tre bien s'en charger... Il y consentit. --Et j'y ai pardieu consenti avec joie, monseigneur, dit Murph Rodolphe; rien ne me plat davantage que de donner aux mchants cette espce d'extrme-onction... --Et qu'a dit cette femme? --Mme d'Harville avait en effet pouss la bont jusqu' demander son pre une pension de cent louis pour cette infme; ceci me parut non pas de la bont, mais de la faiblesse: il tait dj mal de drober la justice une si dangereuse crature. J'allai trouver le comte, il adopta parfaitement mes observations; il fut convenu qu'on donnerait, en tout et pour tout, vingt-cinq louis l'infme pour la mettre mme d'attendre un emploi ou du travail. --Et quel emploi, quel travail, moi, comtesse d'Orbigny, pourrai-je me livrer? me demanda-t-elle insolemment. --Ma foi, c'est votre affaire! Vous serez quelque chose comme garde-malade ou gouvernante; mais, croyez-moi, recherchez le mtier le plus humble, le plus obscur; car si vous aviez l'audace de dire votre nom, ce nom que vous devez un crime, on s'tonnerait de voir la comtesse d'Orbigny rduite une telle condition; on s'informerait et vous jugez des consquences, si vous tiez assez insense pour bruiter le pass. Cachez-vous donc au loin; faites-vous surtout oublier; devenez Mme Pierre ou Mme Jacques, et repentez-vous..., si vous pouvez. --Et vous croyez, monsieur, me dit-elle, ayant sans doute mnag ce coup de thtre, que je ne rclamerai pas les avantages que m'assure mon contrat de mariage? --Comment donc, madame! rien de plus juste; il serait indigne M. d'Orbigny de ne pas excuter ses promesses, et de mconnatre tout ce que vous avez fait, et surtout ce que vous vouliez faire pour lui... Plaidez... plaidez, adressez-vous la justice; je ne doute pas qu'elle ne vous donne raison contre votre mari... Un quart d'heure aprs notre entretien, la crature tait en route pour la ville voisine. --Tu as raison, il est pnible de laisser presque impunie une aussi dtestable mgre; mais le scandale d'un procs... pour ce vieillard dj si affaibli... Il n'y fallait pas songer. J'ai facilement dcid mon pre quitter Les Aubiers aujourd'hui mme, reprit Rodolphe, continuant de lire la lettre de Mme d'Harville; de trop tristes souvenirs le poursuivraient ici. Quoique sa sant soit chancelante, les distractions d'un voyage de quelques jours, le changement d'air ne peuvent que lui tre favorables, a dit le mdecin que le docteur Polidori avait remplac, et que j'ai fait aussitt mander la ville voisine. Mon pre a voulu qu'il analyst le contenu du flacon, sans lui rien dire de ce qui s'tait pass; le mdecin rpondit qu'il ne pouvait s'occuper de cette opration que chez lui, et qu'avant deux heures nous saurions le rsultat de l'exprience. Le rsultat fut que plusieurs doses de cette liqueur, compose avec un art infernal, pouvaient, en un temps donn, causer la mort sans laisser nanmoins d'autres traces que celles d'une maladie ordinaire que le mdecin nomma. Dans quelques heures, monseigneur, je pars avec mon pre et ma fille pour Fontainebleau; nous y resterons quelque temps, puis, selon le dsir de mon pre, nous reviendrons Paris, mais non pas chez moi; il me serait impossible d'y demeurer aprs le dplorable accident qui s'y est pass. Ainsi que je vous l'ai dit, monseigneur, en commenant cette lettre, les faits vous prouvent tout ce que je dois encore votre inpuisable sollicitude... Prvenue par vous, aide de vos conseils, forte de l'appui de votre excellent et courageux sir Walter, j'ai pu arracher mon pre un pril certain, et je suis assure du retour de sa tendresse... Adieu, monseigneur; il m'est impossible de vous en dire davantage, mon coeur est trop plein, trop d'motions l'agitent, je vous exprimerais mal tout ce qu'il ressent. D'ORBIGNY D'HARVILLE Je rouvre cette lettre la hte, monseigneur, pour rparer un oubli dont je suis confuse. En cherchant, d'aprs vos nobles inspirations, quelque bien faire, j'tais alle la prison de Saint-Lazare visiter de pauvres prisonnires; j'y ai trouv une malheureuse enfant laquelle vous vous tes intress... Sa douceur anglique, sa pieuse rsignation font l'admiration des respectables femmes qui surveillent les dtenues... Vous apprendre o est la Goualeuse (tel est son surnom si je ne me trompe), c'est vous mettre mme d'obtenir l'instant sa libert; cette infortune vous racontera par quel concours de circonstances sinistres, enleve de l'asile o vous l'aviez place, elle a t jete dans cette prison, o du moins elle a su faire apprcier la candeur de son caractre. Permettez-moi de vous rappeler aussi mes deux futures protges, monseigneur, cette malheureuse mre et sa fille, dpouilles par le notaire Ferrand... O sont-elles? Avez-vous eu quelques renseignements sur elles? Oh! de grce, tchez de retrouver leurs traces, et qu' mon retour Paris je puisse leur payer la dette que j'ai contracte envers tous les malheureux!... --La Goualeuse a donc quitt la ferme de Bouqueval, monseigneur? s'cria Murph, aussi tonn que Rodolphe de cette nouvelle rvlation. --Tout l'heure encore on vient de me dire l'avoir vue sortir de Saint-Lazare, rpondit Rodolphe. Ma tte s'y perd: le silence de Mme Georges me confond et m'inquite... Pauvre petite Fleur-de-Marie! quels nouveaux malheurs sont donc venus la frapper? Fais monter un homme cheval l'instant; qu'il se rende en hte la ferme, et cris Mme Georges que je la prie instamment de venir Paris; dis aussi M. de Gran de m'obtenir une permission pour entrer Saint-Lazare... D'aprs ce que me dit Mme d'Harville, Fleur-de-Marie y serait dtenue. Mais non, reprit Rodolphe en rflchissant, elle n'y est plus prisonnire, car Rigolette l'a vue sortir de cette prison avec une femme ge. Serait-ce Mme Georges? Sinon quelle est cette femme? O est alle la Goualeuse[7]? --Patience, monseigneur; avant ce soir vous saurez quoi vous en tenir; puis, demain, il vous faudra interroger ce misrable Polidori; il a, dit-il, d'importantes rvlations vous faire, mais vous seul... --Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement Rodolphe, car je n'ai pas revu cet homme depuis le jour fatal... o j'ai... Rodolphe ne put achever; il cacha son front dans sa main. --Eh! mort-dieu! monseigneur, pourquoi consentir ce que demande Polidori? Menacez-le de la justice franaise ou d'une extradition immdiate; il faudra bien qu'il se rsigne me rvler ce qu'il ne veut rvler qu' vous. --Tu as raison, mon pauvre ami, car la prsence de ce misrable rendrait plus menaants encore ces souvenirs terribles auxquels se rattachent tant de douleurs incurables... depuis la mort de mon pre jusqu' celle de ma pauvre petite fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie, plus cette enfant me manque... Combien je l'aurais adore! Combien il m'et t cher et prcieux, ce fruit charmant de mon premier amour, de mes premires et pures croyances, ou plutt de mes jeunes illusions!... J'aurais dvers sur cette innocente crature les trsors d'affection dont son odieuse mre est indigne; et puis il me semble que, telle que je l'avais rve, cette enfant, par la beaut de son me, par le charme de ses qualits, et adouci, calm tous les chagrins, tous les remords qui se rattachent, hlas! sa funeste naissance... --Tenez, monseigneur; je vois avec peine l'empire toujours croissant que prennent sur votre esprit ces regrets aussi striles que cruels. Aprs quelques moments de silence, Rodolphe dit Murph: --Je puis maintenant te faire un aveu, mon vieil ami: j'aime... oui, j'aime profondment une femme digne de l'affection la plus noble et la plus dvoue... Et, depuis que mon coeur s'est ouvert de nouveau toutes les douceurs de l'amour, depuis que je suis prdispos aux motions tendres, je ressens plus vivement encore la perte de ma fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un attachement de coeur n'affaiblt l'amertume de mes regrets... Il n'en est rien: toutes mes facults aimantes ont augment... je me sens meilleur, plus charitable, et plus que jamais il m'est cruel de n'avoir pas ma fille adorer... --Rien de plus simple, monseigneur, et pardonnez-moi la comparaison; mais, de mme que certains hommes ont l'ivresse joyeuse et bienveillante, vous avez l'amour bon et gnreux. --Pourtant ma haine des mchants est aussi devenue plus vivace; mon aversion pour Sarah augmente sans doute en raison du chagrin que me cause la mort de ma fille. Je m'imagine que cette mauvaise mre l'a nglige, qu'une fois ses ambitieuses esprances ruines par mon mariage, la comtesse, dans son impitoyable gosme, aura abandonn notre enfant des mains mercenaires, et que ma fille sera peut-tre morte par le manque de soins... C'est ma faute, aussi... je n'ai pas alors senti l'tendue des devoirs sacrs que la paternit impose... Lorsque le vritable caractre de Sarah m'a t tout coup rvl, j'aurais d l'instant lui enlever ma fille, veiller sur elle avec amour et sollicitude. Je devais prvoir que la comtesse ne serait jamais qu'une mre dnature... C'est ma faute, vois-tu, c'est ma faute... --Monseigneur, la douleur vous gare. Pouviez-vous, aprs l'vnement si funeste que vous savez... diffrer d'un jour le long voyage qui vous tait impos... comme... --Comme une expiation!... Tu as raison, mon ami, dit Rodolphe avec accablement. --Vous n'avez pas entendu parler de la comtesse Sarah depuis mon dpart, monseigneur? --Non, depuis ces infmes dlations qui, par deux fois, ont failli perdre Mme d'Harville, je n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa prsence ici me pse, m'obsde; il me semble que mon mauvais ange est auprs de moi, que quelque nouveau malheur me menace. --Patience, monseigneur, patience... Heureusement, l'Allemagne lui est interdite, et l'Allemagne nous attend. --Oui... bientt nous partirons. Au moins, durant mon court sjour Paris, j'aurai accompli une promesse sacre, j'aurai fait quelques pas de plus dans cette voie mritante qu'une auguste et misricordieuse volont m'a trace pour ma rdemption... Ds que le fils de Mme Georges sera rendu sa tendresse, innocent et libre; ds que Jacques Ferrand sera convaincu et puni de ses crimes; ds que j'aurai assur l'avenir de toutes les honntes et laborieuses cratures qui, par leur rsignation, leur courage et leur probit, ont mrit mon intrt, nous retournerons en Allemagne; mon voyage n'aura pas t du moins strile. --Surtout si vous parvenez dmasquer cet abominable Jacques Ferrand, monseigneur, la pierre angulaire, le pivot de tant de crimes. --Quoique la fin justifie les moyens... et que les scrupules soient peu de mise envers ce sclrat, quelquefois je regrette de faire intervenir Cecily dans cette rparation juste et vengeresse. --Elle doit maintenant arriver d'un moment l'autre? --Elle est arrive. --Cecily? --Oui... Je n'ai pas voulu la voir; de Gran lui a donn des instructions trs-dtailles, elle a promis de s'y conformer. --Tiendra-t-elle sa promesse? --D'abord tout l'y engage; l'espoir d'un adoucissement dans son sort venir, et la crainte d'tre immdiatement renvoye dans sa prison d'Allemagne; car de Gran ne la quittera pas de vue; la moindre incartade, il obtiendra son extradition. --C'est juste, elle est arrive ici comme vade; lorsqu'on saurait quels crimes ont motiv sa dtention perptuelle, on accorderait aussitt son extradition. --Et, lors mme que son intrt ne l'obligerait pas de servir nos projets, la tche qu'on lui a impose ne pouvant se raliser qu' force de ruse, de perfidies et de sductions diaboliques, Cecily doit tre ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de cette occasion d'employer les dtestables avantages dont elle a t si libralement doue. --Est-elle toujours bien jolie, monseigneur? --De Gran la trouve plus attrayante que jamais; il a t, m'a-t-il dit, bloui de sa beaut laquelle le costume alsacien qu'elle a choisi donnait beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse a toujours, dit-il, la mme expression vritablement magique. --Tenez, monseigneur, je n'ai jamais t ce qu'on appelle un cervel, un homme sans coeur et sans moeurs; eh bien! vingt ans, j'aurais rencontr Cecily, qu'alors mme que je l'aurais sue aussi dangereuse, aussi pervertie qu'elle l'est cette heure, je n'aurais pas rpondu de ma raison si j'tais rest longtemps sous le feu de ses grands yeux noirs et brlants qui tincellent au milieu de sa figure ple et ardente... Oui, par le ciel! je n'ose songer o aurait pu m'entraner un si funeste amour. --Cela ne m'tonne pas, mon digne Murph, car je connais cette femme. Du reste, le baron a t presque effray de la sagacit avec laquelle Cecily a compris ou plutt devin le rle la fois provoquant et platonique qu'elle doit jouer auprs du notaire. --Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facilement que vous l'espriez, monseigneur, grce l'intervention de Mme Pipelet? Les gens de l'espce de ce Jacques Ferrand sont si souponneux! --J'avais, avec raison, compt sur la vue de Cecily pour combattre et vaincre la mfiance du notaire. --Il l'a dj vue? --Hier. D'aprs le rcit de Mme Pipelet, je ne doute pas qu'il n'ait t fascin par la crole, car il l'a prise aussitt son service. --Allons, monseigneur, notre partie est gagne. --Je l'espre; une cupidit froce, une luxure sauvage ont conduit le bourreau de Louise Morel aux forfaits les plus odieux... C'est dans sa luxure, c'est dans sa cupidit qu'il trouvera la punition terrible de ses crimes... punition qui surtout ne sera pas strile pour ses victimes... car tu sais quel but doivent tendre tous les efforts de la crole. --Cecily!... Cecily!... Jamais mchancet plus grande, jamais corruption plus dangereuse, jamais me plus noire n'auront servi l'accomplissement d'un projet d'une moralit plus haute et d'une fin plus quitable... Et David, monseigneur? --Il approuve tout; au point de mpris et d'horreur o il est arriv envers cette crature, il ne voit en elle que l'instrument d'une juste vengeance. Si cette maudite pouvait jamais mriter quelque commisration aprs tout le mal qu'elle m'a fait, m'a-t-il dit, ce serait en se vouant l'impitoyable punition de ce sclrat, dont il faut qu'elle soit le dmon exterminateur. Un huissier ayant lgrement frapp la porte, Murph sortit, et revint bientt apportant deux lettres, dont l'une seulement tait destine Rodolphe. --C'est un mot de Mme Georges, s'cria ce dernier en lisant rapidement. --Eh bien! monseigneur... la Goualeuse?... --Plus de doute, s'cria Rodolphe aprs avoir lu, il s'agit encore de quelque complot tnbreux. Le soir du jour o cette pauvre enfant a disparu de la ferme, et au moment o Mme Georges allait m'instruire de cet vnement, un homme qu'elle ne connat pas, envoy en exprs et cheval, est venu de ma part la rassurer, lui disant que je savais la brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans quelques jours je la ramnerais la ferme. Malgr cet avis, Mme Georges, inquite de mon silence au sujet de sa protge, ne peut, me dit-elle, rsister au dsir de savoir des nouvelles de sa fille chrie, ainsi qu'elle appelle cette pauvre enfant. --Cela est trange, monseigneur. --Dans quel but enlever Fleur-de-Marie? --Monseigneur, dit tout coup Murph, la comtesse Sarah n'est pas trangre cet enlvement. --Sarah? Et qui te fait croire?... --Rapprochez ces vnements de ses dnonciations contre Mme d'Harville. --Tu as raison, s'cria Rodolphe frapp d'une clart subite, c'est vident... je comprends maintenant... oui, toujours le mme calcul. La comtesse s'opinitre croire qu'en parvenant briser toutes les affections qu'elle me suppose, elle me fera sentir le besoin de me rapprocher d'elle. Cela est aussi odieux qu'insens. Il faut pourtant qu'une si indigne perscution ait un terme. Ce n'est pas seulement moi, mais tout ce qui mrite respect, intrt, piti, que cette femme s'attaque. Tu enverras sur l'heure M. de Gran officiellement chez la comtesse; il lui dclarera que j'ai la certitude de la part qu'elle a prise l'enlvement de Fleur-de-Marie, et que si elle ne donne pas les renseignements ncessaires pour retrouver cette malheureuse enfant, je serai sans piti, et alors c'est la justice que M. de Gran s'adressera. --D'aprs la lettre de Mme d'Harville, la Goualeuse serait conduite Saint-Lazare. --Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre et sortie de prison. Il y a l un mystre qu'il faut claircir. --Je vais l'instant donner vos ordres au baron de Gran, monseigneur; mais permettez-moi d'ouvrir cette lettre; elle est de mon correspondant de Marseille, qui j'avais recommand le Chourineur; il devait faciliter le passage de ce pauvre diable en Algrie. --Eh bien! est-il parti? --Monseigneur, voici qui est singulier! --Qu'y a-t-il? --Aprs avoir longtemps attendu Marseille un btiment en partance pour l'Algrie, le Chourineur, qui semblait de plus en plus triste et soucieux, a subitement dclar, le jour mme fix pour son embarquement, qu'il prfrait retourner Paris. --Quelle bizarrerie! --Bien que mon correspondant et, ainsi qu'il tait convenu, mis une assez forte somme la disposition du Chourineur, celui-ci n'a pris que ce qui lui tait rigoureusement ncessaire pour revenir Paris, o il ne peut tarder arriver, me dit-on. --Alors il nous expliquera lui-mme son changement de rsolution; mais envoie l'instant de Gran chez la comtesse Mac-Gregor, et va toi-mme Saint-Lazare t'informer de Fleur-de-Marie. Au bout d'une heure, le baron de Gran revint de chez la comtesse Sarah Mac-Gregor. Malgr son sang-froid habituel et officiel, le diplomate semblait boulevers; peine l'huissier l'eut-il introduit, que Rodolphe remarqua sa pleur. --Eh bien!... de Gran... qu'avez-vous?... Avez-vous vu la comtesse?... --Ah! monseigneur!... --Qu'y a-t-il? --Que Votre Altesse Royale se prpare apprendre quelque chose de bien pnible. --Mais encore?... --Mme la comtesse Mac-Gregor... --Eh bien!... --Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui apprendre si brusquement un vnement si funeste, si imprvu, si... --La comtesse est donc morte? --Non, monseigneur... mais on dsespre de ses jours... elle a t frappe d'un coup de poignard. --Ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe mu de piti malgr son aversion pour Sarah. Et qui a commis ce crime? --On l'ignore, monseigneur; ce meurtre a t accompagn de vol, on s'est introduit dans l'appartement de Mme la comtesse et l'on a enlev une grande quantit de pierreries. -- cette heure, comment va-t-elle? --Son tat est presque dsespr, monseigneur... elle n'a pas encore repris connaissance... son frre est dans la consternation. --Il faudra aller chaque jour vous informer de la sant de la comtesse, mon cher de Gran... ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare. --Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe, la comtesse Sarah vient d'tre assassine... ses jours sont dans le plus grand danger. --Ah! monseigneur, quoiqu'elle soit bien coupable, on ne peut s'empcher de la plaindre. --Oui, une telle fin serait pouvantable!... Et la Goualeuse? --Mise en libert depuis hier, monseigneur, on le suppose, par la protection de Mme d'Harville. --Mais c'est impossible! Mme d'Harville me prie, au contraire, de faire les dmarches ncessaires pour faire sortir de prison cette malheureuse enfant. --Sans doute, monseigneur... et pourtant une femme ge, d'une figure respectable, est venue Saint-Lazare, apportant l'ordre de remettre Fleur-de-Marie en libert. Toutes deux ont quitt la prison. --C'est ce que m'a dit Rigolette; mais cette femme ge qui est venue chercher Fleur-de-Marie, qui est-elle? O sont-elles alles toutes deux? Quel est ce nouveau mystre? La comtesse Sarah pourrait peut-tre seule l'claircir; et elle se trouve hors d'tat de donner aucun renseignement. Pourvu qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe! --Mais son frre, Thomas Seyton, fournirait certainement quelques lumires. De tout temps il a t le conseil de la comtesse. --Sa soeur est mourante; s'il s'agit d'une nouvelle trame, il ne parlera pas; mais, dit Rodolphe en rflchissant, il faut savoir le nom de la personne qui s'est intresse Fleur-de-Marie pour la faire sortir de Saint-Lazare; ainsi l'on apprendra ncessairement quelque chose. --C'est juste, monseigneur. --Tchez donc de connatre et de voir cette personne le plus tt possible, mon cher de Gran; si vous n'y russissez pas, mettez votre M. Badinot en campagne, n'pargnez rien pour dcouvrir les traces de cette pauvre enfant. --Votre Altesse Royale peut compter sur mon zle. --Ma foi, monseigneur, dit Murph, il est peut-tre bon que le Chourineur nous revienne; ses services pourront vous tre utiles... pour ces recherches. --Tu as raison, et maintenant je suis impatient de voir arriver Paris mon brave sauveur, car je n'oublierai jamais que je lui dois la vie. XII L'tude Plusieurs jours s'taient passs depuis que Jacques Ferrand avait pris Cecily son service. Nous conduirons le lecteur (qui connat dj ce lieu) dans l'tude du notaire l'heure du djeuner des clercs. Chose inoue, exorbitante, merveilleuse! au lieu du maigre et peu attrayant ragot apport chaque matin ces jeunes gens par feu Mme Sraphin, un norme dindon froid, servi dans le fond d'un vieux carton dossier, trnait au milieu d'une des tables de l'tude, accost de deux pains tendres, d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de vin cachet; une vieille critoire de plomb, remplie d'un mlange de poivre et de sel, servait de salire; tel tait le menu du repas. Chaque clerc, arm de son couteau et d'un formidable apptit, attendait l'heure du festin avec une impatience affame; quelques-uns mme mchaient vide, en maudissant l'absence de M. le matre clerc, sans lequel on ne pouvait hirarchiquement commencer djeuner. Un progrs, ou plutt un bouleversement si radical dans l'ordinaire des clercs de Jacques Ferrand, annonait une norme perturbation domestique. L'entretien suivant, minemment _botien_ (s'il nous est permis d'emprunter cette expression au trs-spirituel crivain qui l'a popularise[8]) jettera quelques lumires sur cette importante question. --Voil un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entr dans la vie, jamais paratre djeuner sur la table des clercs du patron. --De mme que le patron, quand il est entr dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas donner ses clercs un dindon pour djeuner. --Car enfin ce dindon est nous, s'cria le saute-ruisseau de l'tude avec une gourmande convoitise. --Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit tre pour toi une trangre. --Et, comme Franais, tu dois avoir la haine de l'tranger. --Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes. --Emblme de la vlocit avec laquelle tu fais les courses de l'tude. --Je croyais avoir au moins droit la carcasse, dit le saute-ruisseau en murmurant. --On pourra te l'octroyer... mais tu n'y a pas droit, ainsi qu'il en a t de la Charte de 1814, qui n'tait qu'une autre carcasse de libert, dit le Mirabeau de l'tude. -- propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilit brutale, Dieu veuille avoir l'me de la mre Sraphin! car depuis qu'elle s'est noye dans une partie de campagne, nous ne sommes plus condamns ses ratatouilles forces perptuit. --Et depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner djeuner... --Nous alloue chacun quarante sous par jour. --C'est ce qui me fait dire: Dieu veuille avoir l'me de la mre Sraphin! --Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous aurait donn les quarante sous. --C'est norme! --C'est fabuleux! --Il n'y a pas une tude Paris... --En Europe... --Dans l'univers, o l'on donne quarante sous... un simple clerc pour son djeuner. -- propos de Mme Sraphin, qui de vous a vu la servante qui la remplace? --Cette Alsacienne que la portire de la maison o habitait cette pauvre Louise a amene un soir, nous a dit le portier? --Oui. --Je ne l'ai pas encore vue. --Ni moi. --Parbleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron est plus froce que jamais pour nous empcher d'entrer dans le pavillon de la cour. --Et puis c'est le portier qui range l'tude maintenant: comment la verrait-on, cette donzelle? --Eh bien! moi, je l'ai vue. --Toi? --O cela? --Comment est-elle? --Grande ou petite? --Jeune ou vieille? --D'avance, je suis sr qu'elle n'a pas une figure aussi avenante que cette pauvre Louise... bonne fille! --Voyons, puisque tu l'as aperue, comment est-elle, cette nouvelle servante? --Quand je dis que je l'ai vue... j'ai vu son bonnet, un drle de bonnet. --Ah bah! et comment? --Il tait de couleur cerise et en velours, je crois; une espce de bguin comme en ont les vendeuses de petits balais. --Comme les Alsaciennes? C'est tout simple, puisqu'elle est alsacienne. --Tiens, tiens, tiens... --Parbleu! qu'est-ce qui vous tonne l-dedans? Chat chaud craint l'eau froide. --Ah ! Chalamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet d'Alsacienne? --Il n'en a aucun. --Pourquoi le dis-tu alors? --Parce qu'un bienfait n'est jamais perdu, et que le lzard est l'ami de l'homme. --Tiens, si Chalamel commence ses btises en proverbes, qui ne riment rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce que tu sais de cette nouvelle servante. --Je passais avant-hier dans la cour; elle tait adosse une des fentres du rez-de-chausse. --La cour? --Quelle btise! non, la servante. Les carreaux d'en bas sont si sales que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne; mais ceux du milieu de la fentre tant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion de boucles de cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'tre coiffe la Titus. --Je suis sr que le patron n'en aura pas vu tant que toi travers ses lunettes; car en voil encore un, comme on dit que, s'il restait seul avec une femme sur la terre, le monde finirait bientt. --Cela n'est pas tonnant: Rira bien qui rira le dernier, d'autant plus que l'exactitude est la politesse des rois. --Dieu, que Chalamel est assommant quand il s'y met! --Dame, dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. --Oh! que c'est joli! --Moi, j'ai dans l'ide que c'est la superstition qui abrutit de plus en plus le patron. --C'est peut-tre par pnitence qu'il nous donne quarante sous pour notre djeuner. --Le fait est qu'il faut qu'il soit fou. --Ou malade. --Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air trs-gar. --Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui tait pour notre malheur dans son cabinet ds le _patron-minet_, et toujours sur notre dos, il reste maintenant des deux jours sans mettre le nez dans l'tude. --Ce qui fait que le matre clerc est accabl de besogne. --Et que ce matin nous sommes obligs de mourir de faim en l'attendant. --En voil du changement dans l'tude! --C'est ce pauvre Germain qui serait joliment tonn si on lui disait: Figure-toi, mon garon, que le patron nous donne quarante sous pour notre djeuner.--Ah bah! c'est impossible.--C'est si possible que c'est moi, Chalamel, parlant sa personne, qu'il l'a annonc.--Tu veux rire?--Je veux rire! Voil comme a s'est pass: pendant les deux ou trois jours qui ont suivi le dcs de la mre Sraphin, nous n'avons pas eu djeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une faon, parce que c'tait moins mauvais; mais, d'une autre, notre rfection nous cotait de l'argent; pourtant nous patientions, disant: Le patron n'a plus ni servante ni femme de mnage; quand il en aura repris une, nous reprendrons notre dgotante pte. Eh bien! pas du tout, mon pauvre Germain, le patron a repris une servante, et notre djeuner a continu tre enseveli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai t comme qui dirait dput pour porter au patron les dolances de nos estomacs. Il tait avec le matre clerc. --Je ne veux plus vous nourrir le matin, a-t-il dit d'un ton bourru et comme s'il pensait autre chose; ma servante n'a pas le temps de s'occuper de votre djeuner.--Mais, monsieur, il est convenu que vous nous devez notre repas du matin.--Eh bien! vous ferez venir votre djeuner du dehors, et je le payerai. Combien vous faut-il, quarante sous chacun? a-t-il ajout en ayant l'air de penser de plus en plus autre chose, et de dire quarante sous comme il aurait dit vingt sous ou cent sous.--Oui, monsieur, quarante sous nous suffiront, m'criai-je en prenant la balle au bond.--Soit: le matre clerc se chargera de cette dpense, je compterai avec lui. Et l-dessus le patron m'a ferm la porte au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait furieusement tonn des libralits du patron. --Germain dirait que le patron a bu. --Et que c'est un abus. --Chalamel, nous prfrons tes proverbes. --Srieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas reconnaissable, ses joues sont creuses y fourrer le poing. --Et des distractions! faut voir. L'autre jour il a lev ses lunettes pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brlants comme des charbons ardents. --Il en avait le droit, les bons comptes font les bons amis. --Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs, que c'est trs-singulier. Je prsente donc cet acte lire au patron, mais il avait la tte en bas. --Le patron? Le fait est que c'est trs-singulier. Qu'est-ce qu'il pouvait donc faire ainsi la tte en bas? Il devait suffoquer; moins que ses habitudes ne soient, comme tu dis, bien changes. --Oh! que ce Chalamel est fatigant; je te dis que je lui ai prsent l'acte lire l'envers. --Ah! a-t-il d bougonner! --Ah bien! oui... il ne s'en est pas seulement aperu; il a regard l'acte pendant dix minutes, ses gros yeux rouges fixs dessus, et puis il me l'a rendu... en me disant: C'est bien! --Toujours la tte en bas? --Toujours... --Il n'avait donc pas lu l'acte? --Pardieu! moins qu'il ne lise l'envers. --C'est drle! --Le patron avait l'air si sombre et si mchant dans ce moment-l, que je n'ai os rien dire, et je m'en suis all comme si de rien n'tait. --Et moi donc, il y a quatre jours, j'tais dans le bureau du matre clerc; arrivent un client, deux clients, trois clients, auxquels le patron avait donn rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre; leur demande, je vais frapper la porte du cabinet; on ne me rpond pas, j'entre... --Eh bien? --M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croiss sur son bureau, et son front chauve et peu ragotant appuy sur ses bras; il ne bougea pas. --Il dormait? --Je le croyais. Je m'approche: Monsieur, il y a l des clients qui vous avez donn rendez-vous... Il ne bronche pas. Monsieur!... Pas de rponse. Enfin je le touche l'paule, il se redresse comme si le diable l'avait mordu; dans ce brusque mouvement, ses grandes lunettes vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ne le croirez jamais. --Eh bien! que vois-tu? --Des larmes... --Ah! quelle farce! --En voil une de svre! --Le patron pleurer? Allons donc! --Quand on verra a... les hannetons joueront du cornet piston. --Et les poules porteront des bottes revers. --Ta ta ta ta, vos btises n'empcheront pas que je l'aie vu comme je vous vois. --Pleurer? --Oui, pleurer; il a ensuite eu l'air si furieux d'tre surpris en cet tat lacrymatoire, qu'il a rajust la hte ses lunettes, en me criant: --Sortez!... Sortez!...--Mais, monsieur...--Sortez!...--Il y a l des clients auxquels vous avez donn rendez-vous, et...--Je n'ai pas le temps; qu'ils s'en aillent au diable, et vous avec! L-dessus il s'est lev tout furieux comme pour me mettre la porte; je ne l'ai pas attendu, j'ai fil et renvoy les clients, qui n'avaient pas l'air plus contents qu'il ne faut... mais, pour l'honneur de l'tude, je leur ai dit que le patron avait la coqueluche. Cet intressant entretien fut interrompu par M. le premier clerc qui entra tout affair; sa venue fut salue par une acclamation gnrale, et tous les yeux se tournrent sympathiquement vers le dindon avec une impatiente convoitise. --Sans reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit Chalamel. --Prenez garde: une autre fois... notre apptit ne sera pas aussi subordonn. --Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je me faisais plus de mauvais sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patron soit devenu fou! --Quand je vous le disais! --Mais que cela ne nous empche pas de manger... --Au contraire! --Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine. --Nous parlerons mieux, s'cria le saute-ruisseau, pendant que Chalamel, dpeant le dindon, dit au matre clerc: -- propos, de quoi donc vous figurez-vous que le patron est fou? --Nous avions dj une vellit de le croire parfaitement abruti lorsqu'il nous a allou quarante sous par tte pour notre djeuner... quotidien. --J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela n'tait rien, absolument rien, auprs de ce qui vient de se passer tout l'heure. --Ah bah! --Ah ! est-ce que ce malheureux-l deviendrait assez insens pour nous forcer d'aller dner tous les jours ses frais au Cadran-Bleu? --Et ensuite au spectacle? --Et ensuite au caf, finir la soire par un punch? --Et ensuite... --Messieurs, riez tant que vous voudrez, mais la scne laquelle je viens d'assister est plutt effrayante que plaisante. --Eh bien! racontez-nous-la donc, cette scne. --Oui, c'est a, ne vous occupez pas de djeuner, dit Chalamel, nous voil tout oreilles. --Et tout mchoires, mes gaillards! Je vous vois venir; pendant que je parlerais, vous joueriez des dents... et le dindon serait fini avant mon histoire. Patience, ce sera pour le dessert. Fut-ce l'aiguillon de la faim ou de la curiosit qui activa les jeunes praticiens, nous ne le savons; mais ils mirent une telle rapidit dans leur opration gastronomique que le moment du rcit du matre clerc arriva presque instantanment. Pour n'tre pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la pice voisine le saute-ruisseau, qui la carcasse et les pattes de la bte avaient t libralement dvolues. M. le matre clerc dit ses collgues: --D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier s'inquitait de la sant du patron; comme le bonhomme veille trs-tard, il avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans le jardin la nuit, malgr le froid ou la pluie, et s'y promener grands pas. Il s'est hasard une fois sortir de sa niche et demander son matre s'il avait besoin de quelque chose. Le patron l'a envoy se coucher d'un tel ton que, depuis, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient toujours ds qu'il entend le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque toutes les nuits, tel temps qu'il fasse. --Le patron est peut-tre somnambule? --a n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes annoncent une fameuse agitation... J'arrive mon histoire... Tout l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui demander quelques signatures... au moment o je mettais la main au bouton de la serrure... il me semble entendre parler... je m'arrte... et je distingue deux ou trois cris sourds... on et dit des plaintes touffes. Aprs avoir un instant hsit entrer... ma foi... craignant quelque malheur... j'ouvre la porte... --Eh bien? --Qu'est-ce que je vois? le patron genoux... par terre... -- genoux? --Par terre? --Oui... agenouill sur le plancher... le front dans ses mains... et les coudes appuys sur le fond d'un de ses vieux fauteuils... --C'est tout simple; sommes-nous btes! il est si cagot, il faisait une prire d'extra. --Ce serait une drle de prire, en tout cas! On n'entendait que des gmissements touffs; seulement de temps en temps il murmurait entre ses dents: Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!... comme un homme au dsespoir. Et puis... voil qui est encore bizarre... Dans un mouvement qu'il a fait, comme pour se dchirer la poitrine avec les ongles, sa chemise s'est entr'ouverte et j'ai trs-bien distingu sur sa peau velue un petit portefeuille rouge suspendu son cou par une chanette d'acier... --Tiens... tiens... tiens... Alors? --Alors, ma foi, voyant a, je ne savais plus si je devais rester ou sortir. --a aurait t aussi mon opinion politique. --Je restais donc l... trs-embarrass, lorsque le patron se relve et se retourne tout coup; il avait entre ses dents un vieux mouchoir de poche carreaux... ses lunettes restrent sur le fauteuil... Non... non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait l'air d'un damn. Je me recule effray, ma parole d'honneur! effray. Alors lui... --Vous saute la gorge? --Vous n'y tes pas. Il me regarde d'abord d'un air gar; puis, laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rong, coup en grinant des dents, il s'crie en se jetant dans mes bras: Ah! je suis bien malheureux! --Quelle farce! --Quelle farce! Eh bien! a n'empche pas que malgr sa figure de tte de mort, quand il a prononc ces mots-l... sa voix tait si dchirante... je dirais presque si douce... --Si douce... allons donc... il n'y a pas de crcelle, pas de chat-huant enrhum dont le cri ne semble de la musique auprs de la voix du patron! --C'est possible, a n'empche pas que dans ce moment sa voix tait si plaintive que je me suis senti presque attendri, d'autant plus que M. Ferrand n'est pas expansif habituellement. Monsieur, lui dis-je, croyez que...--Laisse-moi! Laisse-moi! me rpondit-il en m'interrompant, cela soulage tant de pouvoir dire quelqu'un ce que l'on souffre... videmment il me prenait pour un autre. --Il vous a tutoy? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux: _Quand le patron vous a tutoy,_ _ boire, vous devez payer._ C'est le proverbe qui le dit, c'est sacr: les proverbes sont la sagesse des nations. --Voyons, Chalamel, laissez l vos rbus: Vous comprenez bien, messieurs, qu'en entendant le patron me tutoyer, j'ai tout de suite compris qu'il se mprenait ou qu'il avait une fivre chaude. Je me suis dgag en lui disant: Monsieur, calmez-vous!... Calmez-vous!... C'est moi. Alors il m'a regard d'un air stupide. -- la bonne heure, vous voil dans le vrai. --Ses yeux taient gars. Hein! a-t-il rpondu, qu'est-ce?... Qui est l?... Que me voulez-vous?... Et il passait, chaque question, sa main sur son front, comme pour carter le nuage qui obscurcissait sa pense. --Qui obscurcissait sa pense... Comme c'est crit... Bravo! matre clerc, nous ferons un mlodrame ensemble: _Quand on parle si bien, sur mon me!_ _On doit crire un mlodrme._ --Mais tais-toi donc, Chalamel. --Qu'est-ce donc que le patron peut avoir? --Ma foi, je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sr, c'est que, lorsqu'il a eu retrouv son sang-froid, 'a t une autre chanson; il a fronc les sourcils d'un air terrible et m'a dit vivement, sans me donner le temps de lui rpondre: Que venez-vous faire ici? Y a-t-il longtemps que vous tes l?... Je ne puis donc pas rester chez moi sans tre environn d'espions? Qu'ai-je dit? Qu'avez-vous entendu? Rpondez... rpondez. Ma foi, il avait l'air si mchant que j'ai repris: Je n'ai rien entendu, monsieur, j'entre ici l'instant mme.--Vous ne me trompez pas?--Non, monsieur.--Eh bien! que voulez-vous?--Vous demander quelques signatures, monsieur.--Donnez. Et le voil qui se met signer, signer... sans les lire, une demi-douzaine d'actes notaris, lui qui ne mettait jamais son parafe sur un acte sans l'peler, pour ainsi dire, lettre par lettre, et deux fois d'un bout l'autre. Je remarquai que de temps en temps sa main se ralentissait au milieu de sa signature, comme s'il et t absorb par une ide fixe, et puis il reprenait et signait vite, vite, et comme convulsivement. Quand tout a t sign, il m'a dit de me retirer, et je l'ai entendu descendre par le petit escalier qui communique de son cabinet dans la cour. --J'en reviens toujours l... qu'est-ce qu'il peut avoir? --Messieurs, c'est peut-tre Mme Sraphin qu'il regrette. --Ah bien! oui... lui... regretter quelqu'un! --a me fait penser que le portier a dit que le cur de Bonne-Nouvelle et son vicaire taient venus plusieurs fois pour voir le patron et qu'ils n'avaient pas t reus. C'est a qui est surprenant! Eux qui ne dmordaient pas d'ici. --Moi, ce qui m'intrigue, c'est de savoir quels travaux il a fait faire au menuisier et au serrurier dans le pavillon. --Le fait est qu'ils y ont travaill trois jours de suite. --Et puis un soir on a apport des meubles dans une grande tapissire couverte. --Ma foi, moi, messieurs, trou la la! je donne ma langue aux chiens, comme dit le cygne de Cambrai. --C'est peut-tre le remords d'avoir fait emprisonner Germain qui le tourmente... --Des remords, lui?... Il est trop dur cuire et trop culott pour a..., comme dit l'aigle de Meaux! --Farceur de Chalamel! -- propos de Germain, il va avoir de fameuses recrues dans sa prison, pauvre garon! --Comment cela! --J'ai lu dans la _Gazette des tribunaux_ que la bande de voleurs et d'assassins qu'on a arrte aux Champs-lyses, dans un de ces petits cabarets souterrains... --En voil de vraies cavernes... --Que cette bande de sclrats a t croue la Force. --Pauvre Germain, a va lui faire une jolie socit! --Louise Morel aura aussi sa part de recrues; car dans la bande on dit qu'il y a toute une famille de voleurs et d'assassins de pre en fils... et de mre en fille... --Alors on enverra les femmes Saint-Lazare, o est Louise. --C'est peut-tre quelqu'un de cette bande qui a assassin cette comtesse qui demeure prs de l'Observatoire, une des clientes du patron. M'a-t-il assez souvent envoy savoir de ses nouvelles, cette comtesse! Il a l'air de s'intresser joliment sa sant. Il faut tre juste, c'est la seule chose sur laquelle il n'ait pas l'air abruti... Hier encore, il m'a dit d'aller m'informer de l'tat de Mme Mac-Gregor. --Eh bien? --C'est toujours la mme chose: un jour on espre, le lendemain on dsespre; on ne sait jamais si elle passera la journe; avant-hier on en dsesprait, mais hier il y avait, a-t-on dit, une lueur d'espoir; ce qui complique la chose, c'est qu'elle a eu une fivre crbrale. --Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et voir l'endroit o l'assassinat s'est commis? --Ah bien! oui... je n'ai pu aller plus loin que la porte cochre, et le concierge n'a pas l'air causeur, tant s'en faut... --Messieurs... vous, vous! Voici le patron qui monte, cria le saute-ruisseau en entrant dans l'tude toujours arm de sa carcasse. Aussitt les jeunes gens regagnrent la hte leurs tables respectives, sur lesquelles ils se courbrent en agitant leurs plumes, pendant que le saute-ruisseau dposait momentanment le squelette du dindon dans un carton rempli de dossiers. Jacques Ferrand parut en effet. S'chappant de son vieux bonnet de soie noire, ses cheveux roux, mls de mches grises, tombaient en dsordre de chaque ct de ses tempes: quelques-unes des veines qui marbraient son crne paraissaient injectes de sang, tandis que sa face camuse et ses joues creuses taient d'une pleur blafarde. On ne pouvait voir l'expression de son regard, cach sous ses larges lunettes vertes; mais la profonde altration des traits de cet homme annonait les ravages d'une passion dvorante. Il traversa lentement l'tude, sans dire un mot ses clercs, sans mme paratre s'apercevoir qu'ils fussent l, entra dans la pice o se tenait le matre clerc, la traversa ainsi que son cabinet, et redescendit immdiatement par le petit escalier qui conduisait la cour. Jacques Ferrand ayant laiss derrire lui toutes les portes ouvertes, les clercs purent bon droit s'tonner de la bizarre volution de leur patron, qui tait mont par un escalier et descendu par un autre, sans s'arrter dans une seule des chambres qu'il avait traverses machinalement. XIII Luxurieux point ne seras... ...Mais au lieu de m'en tenir ce qu'il y a de lumineux et de pur dans cette union des esprits et des coeurs qui l'amiti se borne, le fond bourbeux de ma lubricit, remu par cette pointe de volupt qui se fait sentir l'ge o j'tais, exhalait des nuages qui offusquaient les yeux de mon esprit. ...Je m'abandonnais sans mesure mes plaisirs sensuels, dont l'ardeur, comme une poix bouillante, brlait mon coeur et consumait tout ce qu'il y avait de vigueur et de force. ...Quand je voyais mes compagnons qui se vantaient de leurs dbauches, et qui s'en savaient d'autant meilleur gr qu'elles taient plus infmes, j'avais honte de n'en avoir pas fait autant. _Confessions de saint Augustin,_ livre II, chapitre II et III Il fait nuit. Le profond silence qui rgne dans le pavillon habit par Jacques Ferrand est interrompu de temps en temps par les gmissements du vent et par les rafales de la pluie qui tombe torrents. Ces bruits mlancoliques semblent rendre plus complte encore la solitude de cette demeure. Dans une chambre coucher du premier tage, trs-confortablement meuble neuf et garnie d'un pais tapis, une jeune femme se tient debout devant une chemine o flambe un excellent feu. Chose assez trange! au milieu de la porte soigneusement verrouille qui fait face au lit, on remarque un petit guichet de cinq ou six pouces carrs qui peut s'ouvrir du dehors. Une lampe rflecteur jette une demi-clart dans cette chambre tendue d'un papier grenat; les rideaux du lit, de la croise, ainsi que la couverture d'un vaste sofa, sont de damas soie et laine de mme couleur. Nous insistons minutieusement sur ces dtails du demi-luxe si rcemment import dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce une rvolution complte dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu'alors d'une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout l'endroit d'autrui) pour tout ce qui touchait au bien-tre. C'est donc sur cette tenture grenat, fond vigoureux et chaud de ton, que se dessine la figure de Cecily, que nous allons tcher de peindre. D'une stature haute et svelte, la crole est dans la fleur et dans l'panouissement de l'ge. Le dveloppement de ses belles paules et de ses larges hanches fait paratre sa taille ronde si merveilleusement mince que l'on croirait que Cecily peut se servir de son collier pour ceinture. Aussi simple que coquet, son costume alsacien est d'un got bizarre, un peu thtral, et ainsi d'autant plus appropri l'effet qu'elle a voulu produire. Son spencer de casimir noir, demi ouvert sur sa poitrine saillante, trs-long de corsage, manches justes, dos plat, est lgrement bord de laine pourpre sur les coutures et rehauss d'une range de petits boutons d'argent cisels. Une courte jupe de mrinos orange, qui semble d'une ampleur exagre quoiqu'elle colle sur des contours d'une richesse sculpturale, laisse voir demi le genou charmant de la crole, chausse de bas carlates coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez les vieux peintres flamands, qui montrent si complaisamment les jarretires de leurs robustes hrones. Jamais artiste n'a rv un galbe aussi pur que celui des jambes de Cecily; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi, elles se terminent par un pied mignon, bien l'aise et bien cambr dans son tout petit soulier de maroquin noir boucle d'argent. Cecily, un peu hanche sur le ct gauche, est debout en face de la glace qui surmonte la chemine... L'chancrure de son spencer permet de voir son cou lgant et potel, d'une blancheur blouissante, mais sans transparence. Otant son bguin de velours cerise pour le remplacer par un madras, la crole dcouvrit ses pais et magnifiques cheveux d'un noir bleu, qui, spars au milieu du front et naturellement friss, ne descendaient pas plus bas que le collier de Vnus qui joignait le col aux paules. Il faut connatre le got inimitable avec lequel les croles tortillent autour de leur tte ces mouchoirs aux couleurs tranchantes, pour avoir une ide de la gracieuse coiffure de nuit de Cecily et du contraste piquant de ce tissu bariol de pourpre, d'azur et d'orange, avec ses cheveux noirs qui, s'chappant du pli serr du madras, encadrent de leurs mille boucles soyeuses ses joues ples, mais rondes et fermes... Les deux bras, levs et arrondis au-dessus de sa tte, elle finissait, du bout de ses doigts dlis comme des fuseaux d'ivoire, de chiffonner une large rosette place trs-bas du ct gauche, presque sur l'oreille. Les traits de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d'oublier jamais. Un front hardi, un peu saillant, surmonte son visage d'un ovale parfait; son teint a la blancheur mate, la fracheur satine d'une feuille de camlia imperceptiblement dore par un rayon de soleil; ses yeux, d'une grandeur presque dmesure, ont une expression singulire, car leur prunelle, extrmement large, noire et brillante, laisse peine apercevoir, aux deux coins des paupires franges de longs cils la transparence bleutre du globe de l'oeil; son menton est nettement accus; son nez droit et fin se termine par deux narines mobiles qui se dilatent la moindre motion; sa bouche, insolente et amoureuse, est d'un pourpre vif. Qu'on s'imagine donc cette figure incolore, avec son regard tout noir qui tincelle, et ses deux lvres rouges, lisses, humides, qui luisent comme du corail mouill. Disons-le, cette grande crole, la fois svelte et charnue, vigoureuse et souple comme une panthre, tait le type incarn de la sensualit brutale qui ne s'allume qu'aux feux des tropiques. Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire mortelles aux Europens, de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur victime de sductions terribles, pompent jusqu' sa dernire goutte d'or et de sang, et ne lui laissent, selon l'nergique expression du pays, que ses larmes boire, que son coeur ronger. Telle est Cecily. Seulement ses dtestables instincts, quelque temps contenus par son vritable attachement pour David, ne s'tant dvelopps qu'en Europe, la civilisation et l'influence des climats du Nord en avaient tempr la violence, modifi l'expression. Au lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses pareilles, qu' anantir au plus tt une vie et une fortune de plus, Cecily, attachant sur ses victimes son regard magntique, commenait par les attirer peu peu dans le tourbillon embras qui semblait maner d'elle; puis, les voyant alors pantelantes, perdues, souffrant les tortures d'un dsir inassouvi, elle se plaisait, par un raffinement de coquetterie froce, prolonger leur dlire ardent; puis, en revenant son premier instinct, elle les dvorait dans ses embrassements homicides. Cela tait plus horrible encore. Le tigre affam, qui bondit et emporte la proie qu'il dchire en rugissant, inspire moins d'horreur que le serpent qui la fascine silencieusement, l'aspire peu peu, l'enlace de ses replis inextricables, l'y broie longuement, la sent palpiter sous ses lentes morsures et semble se repatre autant de ses douleurs que de son sang. Cecily, nous l'avons dit, peine arrive en Allemagne, ayant d'abord t dbauche par un homme affreusement dprav, put, l'insu de David, qui l'aimait avec autant d'idoltrie que d'aveuglement, dployer et exercer pendant quelque temps ses dangereuses sductions; mais bientt le funeste scandale de ses aventures fut dvoil; on fit d'horribles dcouvertes, et cette femme dut tre condamne une prison perptuelle. Que l'on joigne ces antcdents un esprit souple, adroit, insinuant, une si merveilleuse intelligence qu'en un an elle avait parl le franais et l'allemand avec la plus extrme facilit, quelquefois mme avec une loquence naturelle; qu'on se figure enfin une corruption digne des reines courtisanes de l'ancienne Rome, une audace et un courage toute preuve, des instincts d'une mchancet diabolique, et l'on connatra peu prs la nouvelle servante de Jacques Ferrand... la crature dtermine qui avait os s'aventurer dans la tanire du loup. Et pourtant, anomalie singulire! en apprenant par M. de Gran le rle provocant et PLATONIQUE qu'elle devait remplir auprs du notaire et quelles fins vengeresses devaient aboutir ses sductions, Cecily avait promis de jouer son personnage avec amour, ou plutt avec une haine terrible contre Jacques Ferrand, s'tant sincrement indigne au rcit des violences infmes qu'il avait exerces contre Louise, rcit qu'il fallut faire la crole pour la mettre en garde contre les hypocrites tentatives de ce monstre. Quelques mots rtrospectifs propos de ce dernier sont indispensables. Lorsque Cecily lui avait t prsente par Mme Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune surveillance, le notaire s'tait peut-tre senti moins encore frapp de la beaut de la crole que fascin par son regard irrsistible, regard qui, ds la premire entrevue, porta le feu dans les sens de Jacques Ferrand et le troubla dans sa raison. Car, nous l'avons dit propos de l'audace insense de quelques-unes de ses paroles lors de sa conversation avec Mme la duchesse de Lucenay, cet homme, ordinairement si matre de soi, si calme, si fin, si rus, oubliait les froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le dmon de la luxure obscurcissait sa pense. D'ailleurs il n'avait pu nullement se dfier de la protge de Mme Pipelet. Aprs son entretien avec cette dernire, Mme Sraphin avait propos Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune fille presque abandonne dont elle rpondait... Le notaire avait accept avec empressement, dans l'espoir d'abuser impunment de la condition prcaire et isole de sa nouvelle servante. Enfin, loin d'tre prdispos la mfiance, Jacques Ferrand trouvait dans la marche des vnements de nouveaux motifs de scurit. Tout rpondait ses voeux. La mort de Mme Sraphin le dbarrassait d'une complice dangereuse. La mort de Fleur-de-Marie (il la croyait morte) le dlivrait de la preuve vivante d'un de ses premiers crimes. Enfin, grce la mort de la Chouette et au meurtre inopin de la comtesse Mac-Gregor (son tat tait dsespr), il ne redoutait plus ces deux femmes dont les rvlations et les poursuites auraient pu lui tre funestes... Nous le rptons, aucun sentiment de dfiance n'tant venu balancer dans l'esprit de Jacques Ferrand l'impression subite, irrsistible, qu'il avait ressentie la vue de Cecily, il saisit avec ardeur l'occasion d'attirer dans sa demeure solitaire la prtendue nice de Mme Pipelet. Le caractre, les habitudes et les antcdents de Jacques Ferrand connus et poss, la beaut provocante de la crole accepte, telle que nous avons tch de la peindre, quelques autres faits que nous exposerons plus bas feront comprendre, nous l'esprons, la passion subite, effrne, du notaire pour cette sduisante et dangereuse crature. Et puis, il faut le dire... si elles n'inspirent qu'loignement, que rpugnance aux hommes dous de sentiments tendres et levs, de gots dlicats et purs, les femmes de l'espce de Cecily exercent une action soudaine, une omnipotence magique sur les hommes de sensualit brutale tels que Jacques Ferrand. Du premier regard ils devinent ces femmes, ils les convoitent; une puissance fatale les attire auprs d'elles, et bientt des affinits mystrieuses, des sympathies magntiques sans doute, les enchanent invinciblement aux pieds de leur monstrueux idal; car elles seules peuvent apaiser les feux impurs qu'elles allument. Une fatalit juste, vengeresse, rapprochait donc la crole du notaire. Une expiation terrible commenait pour lui. Une luxure froce l'avait pouss commettre des attentats odieux, poursuivre avec un impitoyable acharnement une famille indigente et honnte, y porter la misre, la folie, la mort... La luxure devait tre le formidable chtiment de ce grand coupable. Car l'on dirait que, par une fatale quit, certaines passions fausses, dnatures, portent en elles leur punition... Un noble amour, lors mme qu'il n'est pas heureux, peut trouver quelques consolations dans les douceurs de l'amiti, dans l'estime qu'une femme digne d'tre adore offre toujours dfaut d'un sentiment plus tendre. Si cette compensation ne calme pas les chagrins de l'amant malheureux, si son dsespoir est incurable comme son amour, il peut du moins avouer et presque s'enorgueillir de cet amour, dsespr... Mais quelles compensations offrir ces ardeurs sauvages que le seul attrait matriel exalte jusqu' la frnsie? Et disons encore que cet attrait matriel est aussi imprieux pour les organisations grossires que l'attrait moral pour les mes d'lite... Non, les srieuses passions du coeur ne sont pas les seules, subites, aveugles, exclusives, les seules qui, concentrant toutes les facults sur la personne choisie, rendent impossible toute autre affection et dcident d'une destine tout entire. La passion physique peut atteindre, comme chez Jacques Ferrand, une incroyable intensit; alors tous les phnomnes qui dans l'ordre moral caractrisent l'amour irrsistible, unique, absolu, se reproduisent dans l'ordre matriel. Quoique Jacques Ferrand ne dt jamais tre heureux, la crole s'tait bien garde de lui ter absolument tout espoir; mais les vagues et lointaines esprances dont elle le berait flottaient au gr de tant de caprices qu'elles lui taient une torture de plus et rivaient plus solidement encore la chane brlante qu'il portait. Si l'on s'tonne de ce qu'un homme de cette vigueur et de cette audace n'et pas eu dj recours la ruse ou la violence pour triompher de la rsistance calcule de Cecily, c'est qu'on oublie que Cecily n'tait pas une seconde Louise. D'ailleurs, le lendemain de sa prsentation au notaire, elle avait, ainsi qu'on va le dire, jou un tout autre rle que celui l'aide duquel elle s'tait introduite chez son matre: car celui-ci n'et pas t dupe de sa servante deux jours de suite. Instruite du sort de Louise par le baron de Gran, et sachant ensuite par quels abominables moyens la malheureuse fille de Morel le lapidaire tait devenue la proie du notaire, la crole, entrant dans cette maison solitaire, avait pris d'excellentes prcautions pour y passer sa premire nuit en pleine scurit. Le soir mme de son arrive, reste seule avec Jacques Ferrand, qui, afin de ne pas l'effaroucher, affecta de la regarder peine et lui ordonna brusquement d'aller se coucher, elle lui avoua navement que la nuit elle avait grand'peur des voleurs; mais qu'elle tait forte, rsolue et prte se dfendre. --Avec quoi? demanda Jacques Ferrand. --Avec ceci..., rpondit la crole en tirant de l'ample pelisse de laine dont elle tait enveloppe un petit stylet parfaitement acr, dont la vue fit rflchir le notaire. Pourtant, persuad que sa nouvelle servante ne redoutait que les voleurs, il la conduisit dans la chambre qu'elle devait occuper (l'ancienne chambre de Louise). Aprs avoir examin les localits, Cecily lui dit en tremblant et en baissant les yeux que, par suite de la mme peur, elle passerait la nuit sur une chaise parce qu'elle ne voyait la porte ni verrou ni serrure. Jacques Ferrand, dj compltement sous le charme, mais ne voulant rien compromettre en veillant les soupons de Cecily, lui dit d'un ton bourru qu'elle tait sotte et folle d'avoir de telles craintes, mais il lui promit que le lendemain le verrou serait plac. La crole ne se coucha pas. Au matin, le notaire monta chez elle pour la mettre au fait de son service. Il s'tait promis de garder pendant les premiers jours une hypocrite rserve l'gard de sa nouvelle servante, afin de lui inspirer une confiance trompeuse; mais, frapp de sa beaut, qui au grand jour semblait plus clatante encore, gar, aveugl par les dsirs qui le transportaient dj, il balbutia quelques compliments sur la taille et sur la beaut de Cecily. Celle-ci, d'une sagacit rare, avait jug, ds sa premire entrevue avec le notaire, qu'il tait compltement sous le charme; l'aveu qu'il lui fit de sa flamme, elle crut devoir se dpouiller brusquement de sa feinte timidit, et, ainsi que nous l'avons dit, changer de masque. La crole prit donc tout coup un air effront. Jacques Ferrand s'extasiant de nouveau sur la beaut des traits et sur la taille enchanteresse de sa nouvelle bonne: --Regardez-moi donc bien en face, lui dit rsolument Cecily. Quoique vtue, en paysanne alsacienne, est-ce que j'ai l'air d'une servante? --Que voulez-vous dire? s'cria Jacques Ferrand. --Voyez cette main... Est-elle accoutume de rudes travaux? Et elle montra une main blanche, charmante, aux doigts fins et dlis, aux ongles roses, et polis comme de l'agate, mais dont la couronne lgrement bistre trahissait le sang ml. --Et ce pied, est-ce un pied de servante? Et elle avana un ravissant petit pied coquettement chauss, que le notaire n'avait pas encore remarqu, et qu'il ne quitta des yeux que pour contempler Cecily avec bahissement. --J'ai dit ma tante Pipelet ce qui m'a convenu; elle ignore ma vie passe, elle a pu me croire rduite une telle condition... par la mort de mes parents, et me prendre pour une servante; mais vous avez, j'espre, trop de sagacit pour partager son erreur, cher matre? --Et qui tes-vous donc? s'cria Jacques Ferrand de plus en plus surpris de ce langage. --Ceci est mon secret... Pour des raisons moi connues, j'ai d quitter l'Allemagne sous ces habits de paysanne; je voulais rester cache Paris pendant quelque temps le plus secrtement possible. Ma tante, me supposant rduite la misre, m'a propos d'entrer chez vous, m'a parl de la vie solitaire qu'on menait forcment dans votre maison et m'a prvenue que je ne sortirais jamais... J'ai vite accept. Sans le savoir, ma tante allait au-devant de mon plus vif dsir. Qui pourrait me chercher et me dcouvrir ici? --Vous vous cachez!... Et qu'avez-vous donc fait pour tre oblige de vous cacher? --De doux pchs peut-tre... mais ceci est encore mon secret. --Et quelles sont vos intentions, mademoiselle? --Toujours les mmes. Sans vos compliments significatifs sur ma taille et sur ma beaut, je ne vous aurais peut-tre pas fait cet aveu... que votre perspicacit et d'ailleurs tt ou tard provoqu... coutez-moi donc bien, mon cher matre: j'ai accept momentanment la condition ou plutt le rle de servante: les circonstances m'y obligent... j'aurai le courage de remplir ce rle jusqu'au bout... j'en subirai toutes les consquences... je vous servirai avec zle, activit, respect, pour conserver ma place... c'est--dire une retraite sre et ignore. Mais au moindre mot de galanterie, mais la moindre libert que vous prendriez avec moi, je vous quitte, non par pruderie... rien en moi, je crois, ne sent la prude... Et elle darda un regard charg d'lectricit sensuelle jusqu'au fond de l'me du notaire, qui tressaillit. --Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provocant qui laissa voir des dents blouissantes. Vive Dieu! quand l'amour me mord, les bacchantes sont des saintes auprs de moi... Mais soyez juste... et vous conviendrez que votre servante indigne ne peut que vouloir faire honntement son mtier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou du moins une partie de mon secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en gentilhomme? Me trouvez-vous trop belle pour vous servir? Dsirez-vous changer de rle, devenir mon esclave? Soit! franchement je prfrerais cela... mais toujours cette condition que je ne sortirai jamais d'ici et que vous aurez pour moi des attentions toutes paternelles... ce qui ne vous empchera pas de me dire que vous me trouvez charmante: ce sera la rcompense de votre dvouement et de votre discrtion... --La seule? La seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant. --La seule... moins que la solitude et le diable ne me rendent folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en votre qualit de saint homme, vous conjurerez le dmon. Voyons, dcidez-vous, pas de position mixte... ou je vous servirai ou vous me servirez; sinon je quitte votre maison... et je prie ma tante de me trouver une autre place... Tout ceci doit vous sembler trange: soit; mais si vous me prenez pour une aventurire... sans moyens d'existence, vous avez tort... Afin que ma tante ft ma complice sans le savoir, je lui ai laiss croire que j'tais assez pauvre pour ne pas possder de quoi acheter d'autres vtements que ceux-ci... J'ai pourtant, vous le voyez, une bourse assez bien garnie; de ce ct, de l'or... de l'autre, des diamants (et Cecily montra au notaire une longue bourse de soie rouge remplie d'or et travers laquelle on voyait aussi briller quelques pierreries); malheureusement tout l'argent du monde ne me donnerait pas une retraite aussi sre que votre maison, si isole par l'isolement mme o vous vivez... Acceptez donc l'une ou l'autre de mes offres; vous me rendrez service. Vous le voyez, je me mets presque votre discrtion; car vous dire: Je me cache, c'est vous dire: On me cherche... Mais je suis sre que vous ne me trahirez pas, dans le cas mme o vous sauriez comment me trahir... Cette confidence romanesque, ce brusque changement de personnage bouleversrent les ides de Jacques Ferrand. Quelle tait cette femme? Pourquoi se cachait-elle? Le hasard seul l'avait-il en effet amene chez lui? Si elle y venait au contraire dans un but secret, quel tait ce but? Parmi toutes les hypothses que cette bizarre aventure souleva dans l'esprit du notaire, le vritable motif de la prsence de la crole chez lui ne pouvait venir sa pense. Il n'avait ou plutt il ne se croyait d'autres ennemis que les victimes de sa luxure et de sa cupidit; or, toutes se trouvaient dans de telles conditions de malheur ou de dtresse, qu'il ne pouvait les souponner capables de lui tendre un pige dont Cecily et t l'appt... Et encore, ce pige, dans quel but le lui tendre? Non, la soudaine transfiguration de Cecily n'inspira qu'une crainte Jacques Ferrand: il pensa que si cette femme ne disait pas la vrit, c'tait peut-tre une aventurire qui, le croyant riche, s'introduisait dans sa maison pour le circonvenir, l'exploiter, et peut-tre, se faire pouser par lui. Mais, quoique son avarice et sa cupidit se fussent rvoltes cette ide, il s'aperut en frmissant que ces soupons, que ces rflexions taient trop tardives... car d'un seul mot il pouvait calmer sa mfiance en renvoyant cette femme de chez lui. Ce mot, il ne le dit pas... peine mme ces penses l'arrachrent-elles quelques moments l'ardente extase o le plongeait la vue de cette femme si belle, de cette beaut sensuelle qui avait sur lui tant d'empire... D'ailleurs, depuis la veille il se sentait domin, fascin. Dj il aimait sa faon et avec fureur... Dj l'ide de voir cette sduisante crature quitter sa maison lui semblait inadmissible; dj mme, ressentant des emportements d'une jalousie froce en songeant que Cecily pourrait prodiguer d'autres les trsors de volupt qu'elle lui refuserait peut-tre toujours, il prouvait une sombre consolation se dire: Tant qu'elle sera squestre chez moi... personne ne la possdera. La hardiesse du langage de cette femme, le feu de ses regards, la provocante libert de ses manires rvlaient assez qu'elle n'tait pas, ainsi qu'elle le disait, une prude. Cette conviction donnant de vagues esprances au notaire assurait davantage encore l'empire de Cecily. En un mot, la luxure de Jacques Ferrand touffant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent de dsirs effrns qui l'emportait. Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu'en apparence; il n'y aurait pas ainsi de scandale; de plus, pour assurer davantage encore la scurit de son htesse, il ne prendrait pas d'autre domestique, il se rsignerait la servir et se servir lui-mme; un traiteur voisin apporterait ses repas, il payerait en argent le djeuner de ses clercs, et le portier se chargerait des soins mnagers de l'tude. Enfin le notaire ferait promptement meubler au premier une chambre au got de Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dpensa deux mille francs... Cette gnrosit tait norme et prouvait la violence inoue de sa passion. Alors commena pour ce misrable une vie terrible. Renferm dans la solitude impntrable de sa maison, inaccessible tous, de plus en plus sous le joug de son amour effrn, renonant pntrer les secrets de cette femme trange, de matre il devint esclave; il fut le valet de Cecily, il la servait ses repas, il prenait soin de son appartement. Prvenue par le baron que Louise avait t surprise par un narcotique, la crole ne buvait que de l'eau trs-limpide, ne mangeait que des mets impossibles falsifier; elle avait choisi la chambre qu'elle devait occuper et s'tait assure que les murailles ne recelaient aucune porte secrte. D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientt que Cecily n'tait pas une femme qu'il pt surprendre ou violenter impunment. Elle tait vigoureuse, agile et dangereusement arme; un dlire frntique aurait donc pu seul le porter des tentatives dsespres, et elle s'tait parfaitement mise l'abri de ce pril... Nanmoins, pour ne pas lasser et rebuter la passion du notaire, la crole semblait quelquefois touche de ses soins et flatte de la terrible domination qu'elle exerait sur lui. Alors, supposant qu' force de preuves de dvouement et d'abngation il parviendrait faire oublier sa laideur et son ge, elle se plaisait lui peindre, en termes d'une hardiesse brlante, l'inexprimable volupt dont elle pourrait l'enivrer, si ce miracle de l'amour se ralisait jamais. ces paroles d'une femme si jeune et si belle, Jacques Ferrand sentait quelquefois sa raison s'garer... De dvorantes images le poursuivaient partout; l'antique symbole de la tunique de Nessus se ralisait pour lui... Au milieu de ces tortures sans nom, il perdait la sant, l'apptit, le sommeil. Tantt, la nuit, malgr le froid et la pluie, il descendait dans son jardin, et cherchait par une promenade prcipite calmer, briser ses ardeurs. D'autres fois, pendant des heures entires, il plongeait son regard enflamm dans la chambre de la crole endormie; car elle avait eu l'infernale complaisance de permettre que sa porte ft perce d'un guichet qu'elle ouvrait souvent... souvent, car Cecily n'avait qu'un but, celui d'irriter incessamment la passion de cet homme sans la satisfaire, de l'exasprer ainsi presque jusqu' la draison, afin de pouvoir alors excuter les ordres qu'elle avait reus... Ce moment semblait approcher. Le chtiment de Jacques Ferrand devenait de jour en jour plus digne de ses attentats... Il souffrait les tourments de l'enfer. Tour tour absorb, perdu, hors de lui, indiffrent ses plus srieux intrts, au maintien de sa rputation d'homme austre, grave et pieux, rputation usurpe, mais conquise par de longues annes de dissimulation et de ruse, il stupfiait ses clercs par l'aberration de son esprit, mcontentait ses clients par ses refus de les recevoir et loignait brutalement de lui les prtres, qui, tromps par son hypocrisie, avaient t jusqu'alors ses prneurs les plus fervents. ses langueurs accablantes qui lui arrachaient des larmes succdaient de furieux emportements; sa frnsie atteignait-elle son paroxysme, il se prenait rugir dans la solitude et dans l'ombre comme une bte fauve; ses accs de rage se terminaient-ils par une sorte de brisement douloureux de tout son tre, il ne jouissait mme pas de ce calme de mort, produit souvent par l'anantissement de la pense: l'embrasement du sang de cet homme dans toute la vigoureuse maturit de l'ge ne lui laissait ni trve ni repos... Un bouillonnement profond, torride, agitait incessamment ses esprits. Nous l'avons dit, Cecily se coiffait de nuit devant sa glace. un lger bruit venant du corridor, elle dtourna la tte du ct de la porte. XIV Le guichet Malgr le bruit qu'elle venait d'entendre sa porte, Cecily n'en continua pas moins tranquillement sa toilette de nuit; elle retira de son corsage, o il tait peu prs plac comme un buse, un stylet long de cinq six pouces, enferm dans un tui de chagrin noir et emmanch dans une petite poigne d'bne cercle de fils d'argent, poigne fort simple, mais parfaitement la main. Ce n'tait pas l une arme de luxe. Cecily ta le stylet de son fourreau avec une excessive prcaution et le posa sur le marbre de sa chemine; la lame, de la meilleure trempe et du plus fin damas, tait triangulaire, artes tranchantes; sa pointe, aussi acre que celle d'une aiguille, et perc une piastre sans s'mousser. Imprgn d'un venin subtil et persistant, la moindre piqre de ce poignard devenait mortelle. Jacques Ferrand ayant un jour mis en doute la dangereuse proprit de cette arme, la crole fit devant lui une exprience _in anima vili_, c'est--dire sur l'infortun chien de la maison qui, lgrement piqu au nez, tomba et mourut dans d'horribles convulsions. Le stylet dpos sur la chemine, Cecily, quittant son spencer de drap noir, resta, les paules, le sein et les bras nus, ainsi qu'une femme en toilette de bal. Selon l'habitude de la plupart des filles de couleur, elle portait, au lieu de corset, un second corsage de double toile qui lui serrait troitement la taille; sa jupe orange, restant attache sous cette sorte de canezou blanc manches courtes et trs-dcollet, composait ainsi un costume beaucoup moins svre que le premier et s'harmoniait merveille avec les bas carlates et la coiffure de madras si capricieusement chiffonne autour de la tte de la crole. Rien de plus pur, de plus accompli que les contours de ses bras et de ses paules, auxquelles deux mignonnes fossettes et un petit signe noir, velout, coquet, donnaient une grce de plus. Un soupir profond attira l'attention de Cecily. Elle sourit en roulant autour de l'un de ses doigts effils quelques boucles de cheveux qui s'chappaient des plis de son madras. --Cecily!... Cecily!... murmura une voix la fois rude et plaintive. Et, travers l'troite ouverture du guichet, apparut la face blme et camuse de Jacques Ferrand; ses prunelles tincelaient dans l'ombre. Cecily, muette jusqu'alors, commena de chanter doucement un air crole. Les paroles de cette lente mlodie taient suaves et expressives. Quoique contenu, le mle contralto de Cecily dominait le bruit des torrents de pluie et les violentes rafales de vent qui semblaient branler la vieille maison jusque dans ses fondements. --Cecily!... Cecily!... rpta Jacques Ferrand d'un ton suppliant. La crole s'interrompit tout coup, tourna brusquement la tte, parut entendre pour la premire fois la voix du notaire et s'approcha nonchalamment de la porte. --Comment! cher matre (elle l'appelait ainsi par drision), vous tes l, dit-elle avec un lger accent tranger qui donnait un charme de plus sa voix mordante et sonore. --Oh! que vous tes belle ainsi! murmura le notaire. --Vous trouvez? rpondit la crole; ce madras sied bien mes cheveux noirs, n'est-ce pas? --Chaque jour je vous trouve plus belle encore. --Et mon bras, voyez donc comme il est blanc. --Monstre... va-t'en! va-t'en!... s'cria Jacques Ferrand furieux. Cecily se mit rire aux clats. --Non, non, c'est trop souffrir... Oh! si je ne craignais la mort, s'cria sourdement le notaire; mais mourir, c'est renoncer vous voir, et vous tes si belle!... J'aime encore mieux souffrir et vous regarder. --Regardez-moi... ce guichet est fait pour cela... et aussi pour que nous puissions causer comme deux amis... et charmer ainsi notre solitude... qui vraiment ne me pse pas trop... Vous tes si bon matre! Voil de ces dangereux aveux que je puis faire travers cette porte... --Et cette porte, vous ne voulez pas l'ouvrir? Voyez pourtant comme je suis soumis! Ce soir, j'aurais pu essayer d'entrer avec vous dans cette chambre... je ne l'ai pas fait. --Vous tes soumis par deux raisons... D'abord parce que vous savez qu'ayant, par une ncessit de ma vie errante, pris l'habitude de porter un stylet... je manie d'une main ferme ce bijou venimeux, plus acr que la dent d'une vipre... Vous savez aussi que du jour o j'aurais me plaindre de vous, je quitterais jamais cette maison, vous laissant mille fois plus pris encore... puisque vous avez bien voulu faire la grce votre indigne servante de vous prendre d'elle. --Ma servante! C'est moi qui suis votre esclave... votre esclave moqu, mpris... --C'est assez vrai... --Et cela ne vous touche pas? --Cela me distrait... Les journes... et surtout les nuits sont si longues!... --Oh! la maudite! --Non, srieusement, vous avez l'air si compltement gar, vos traits s'altrent si sensiblement, que j'en suis flatte... C'est un pauvre triomphe, mais vous tes seul ici... --Entendre cela... et ne pouvoir que se consumer dans une rage impuissante! --Avez-vous peu d'intelligence!!! Jamais, peut-tre, je ne vous ai rien dit de plus tendre... --Raillez... raillez... --Je ne raille pas; je n'avais pas encore vu d'homme de votre ge... amoureux votre faon... et, il faut en convenir, un homme jeune et beau serait incapable d'une de ces passions enrages. Un Adonis s'admire autant qu'il vous admire... il aime du bout des dents... Et puis le favoriser... quoi de plus simple? cela lui est d... peine en est-il reconnaissant; mais favoriser un homme comme vous, mon matre... oh! ce serait le ravir de la terre au ciel, ce serait combler ses rves les plus insenss, ses esprances les plus impossibles! Car enfin, l'tre qui vous dirait: Vous aimez Cecily perdument; si je le veux, elle sera vous dans une seconde... vous croiriez cet tre dou d'une puissance surnaturelle... n'est-ce pas, cher matre? --Oui, oh! oui... --Eh bien! si vous saviez me mieux convaincre de votre passion, j'aurais peut-tre la bizarre fantaisie de jouer auprs de moi-mme, en votre faveur, ce rle surnaturel... Comprenez-vous? --Je comprends que vous me raillez encore... toujours et sans piti! --Peut-tre... la solitude fait natre de si tranges fantaisies!... L'accent de Cecily avait jusqu'alors t sardonique; mais elle dit ces derniers mots, avec une expression srieuse, rflchie, et les accompagna d'un long coup d'oeil qui fit tressaillir le notaire. --Taisez-vous! Ne me regardez pas ainsi: vous me rendrez fou... J'aimerais mieux que vous me disiez: Jamais!... Au moins, je pourrais vous abhorrer, vous chasser de ma maison! s'cria Jacques Ferrand, qui s'abandonnait encore une vaine esprance. Oui, car je n'attendrais rien de vous. Mais malheur! malheur!... je vous connais maintenant assez pour esprer, malgr moi, qu'un jour je devrais peut-tre votre dsoeuvrement ou un de vos ddaigneux caprices ce que je n'obtiendrai jamais de votre amour... Vous me dites de vous convaincre de ma passion; ne voyez-vous pas combien je suis malheureux, mon Dieu?... Je fais pourtant tout ce que je peux pour vous plaire... Vous voulez tre cache tous les yeux, je vous cache tous les yeux, peut-tre au risque de me compromettre gravement; car enfin, moi, je ne sais pas qui vous tes; je respecte votre secret, je ne vous en parle jamais... Je vous ai interroge sur votre vie passe... vous ne m'avez pas rpondu... --Eh bien! j'ai eu tort; je vais vous donner une marque de confiance aveugle, mon matre! coutez-moi donc. --Encore une plaisanterie amre, n'est-ce pas? --Non... c'est trs-srieux... Il faut au moins que vous connaissiez la vie de celle qui vous donnez une si gnreuse hospitalit... Et Cecily ajouta d'un ton de componction hypocrite et larmoyante: Fille d'un brave soldat, frre de ma tante Pipelet, j'ai reu une ducation au-dessus de mon tat; j'ai t sduite, puis abandonne par un jeune homme riche. Alors, pour chapper au courroux de mon vieux pre, intraitable sur l'honneur, j'ai fui mon pays natal... Puis, clatant de rire, Cecily ajouta: Voil, j'espre, une petite histoire trs-prsentable et surtout trs-probable, car elle a t souvent raconte. Amusez toujours votre curiosit avec cela, en attendant quelque rvlation plus piquante. --J'tais bien sr que c'tait une cruelle plaisanterie, dit le notaire avec une rage concentre. Rien ne vous touche... rien... que faut-il faire? Parlez donc au moins. Je vous sers comme le dernier des valets, pour vous je nglige mes plus chers intrts, je ne sais plus ce que je fais... je suis un sujet de surprise, de rise pour mes clercs... mes clients hsitent me laisser leurs affaires... J'ai rompu avec quelques personnes pieuses que je voyais... je n'ose penser ce que dit le public de ce renversement de toutes mes habitudes... Mais vous ne savez pas, non, vous ne savez pas les funestes consquences que ma folle passion peut avoir pour moi... Voil cependant des preuves de dvouement, des sacrifices... En voulez-vous d'autres?... Parlez! Est-ce de l'or qu'il vous faut? On me croit plus riche que je ne le suis... mais je... --Que voulez-vous que je fasse maintenant de votre or? dit Cecily en interrompant le notaire et en haussant les paules; pour habiter cette chambre... quoi bon de l'or?... Vous tes peu inventif! --Mais ce n'est pas ma faute, moi, si vous tes prisonnire... Cette chambre vous dplat-elle? La voulez-vous plus magnifique? Parlez... ordonnez... -- quoi bon, encore une fois, quoi bon?... Oh! si je devais y attendre un tre ador... brlant de l'amour qu'il inspire et qu'il partage, je voudrais de l'or, de la soie, des fleurs, des parfums; toutes les merveilles du luxe, rien de trop somptueux, de trop enchanteur pour servir de cadre mes ardentes amours, dit Cecily avec un accent passionn qui fit bondir le notaire. --Eh bien! ces merveilles de luxe... dites un mot, et... -- quoi bon? quoi bon? Que faire d'un cadre sans tableau?... Et l'tre ador, o serait-il... mon matre? --C'est vrai!... s'cria le notaire avec amertume. Je suis vieux... je suis laid... je ne peux inspirer que le dgot et l'aversion... Elle m'accable de mpris... elle se joue de moi... et je n'ai pas la force de la chasser... Je n'ai que la force de souffrir. --Oh! l'insupportable pleurard, oh! le niais personnage avec ses dolances! s'cria Cecily d'un ton sardonique et mprisant; il ne sait que gmir, que se dsesprer... et il est depuis dix jours... enferm seul avec une jeune femme... au fond d'une maison dserte... --Mais cette femme me ddaigne... mais cette femme est arme... mais cette femme est enferme!... s'cria le notaire avec fureur. --Eh bien! surmonte le ddain de cette femme; fais tomber le poignard de sa main; contrains-la ouvrir cette porte qui te spare d'elle... et cela non par la force brutale... elle serait impuissante... --Et comment alors? --Par la force de ta passion... --La passion... et puis-je en inspirer, mon Dieu? --Tiens, tu n'es qu'un notaire doubl de sacristain... tu me fais piti... Est-ce moi t'apprendre ton rle?... Tu es laid... sois terrible: on oubliera ta laideur. Tu es vieux... sois nergique: on oubliera ton ge. Tu es repoussant... sois menaant. Puisque tu ne peux tre le noble cheval qui hennit firement au milieu de ses cavales amoureuses, ne sois pas du moins le stupide chameau qui plie les genoux et tend le dos... sois tigre... un vieux tigre qui rugit au milieu du carnage a encore sa beaut... sa tigresse lui rpond du fond du dsert... ce langage qui n'tait pas sans une sorte d'loquence naturelle et hardie, Jacques Ferrand tressaillit, frapp de l'expression sauvage, presque froce, des traits de Cecily, qui, le sein gonfl, la narine ouverte, la bouche insolente, attachait sur lui de grands yeux noirs et brlants. Jamais elle ne lui avait paru plus belle... --Parlez, parlez encore, s'cria-t-il avec exaltation, vous parlez srieusement cette fois... Oh! si je pouvais!... --On peut ce qu'on veut, dit brusquement Cecily. --Mais... --Mais je te dis que si vieux, si repoussant que tu sois... je voudrais tre ta place, et avoir sduire une femme belle, ardente et jeune, que la solitude m'aurait livre, une femme qui comprend tout... parce qu'elle est peut-tre capable de tout... oui, je la sduirais. Et, une fois ce but atteint, ce qui aurait t contre moi tournerait mon avantage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire: J'ai su me faire pardonner mon ge et ma laideur! L'amour qu'on me tmoigne je ne le dois pas la piti, un caprice dprav: je le dois mon esprit, mon audace, mon nergie... je le dois enfin ma passion effrne... Oui, et maintenant ils seraient l de beaux jeunes gens, brillants de grce et de charme, que cette femme si belle, que j'ai vaincue par les preuves sans bornes d'une passion effrne, n'aurait pas un regard pour eux; non... car elle saurait que ces lgants effmins craindraient de compromettre le noeud de leur cravate ou une boucle de leur chevelure pour obir un de ses ordres fantasques... tandis qu'elle jetterait son mouchoir au milieu des flammes, que, sur un signe d'elle, son vieux tigre se prcipiterait dans la fournaise avec un rugissement de joie. --Oui, je le ferais!... Essayez, essayez! s'cria Jacques Ferrand de plus en plus exalt. Cecily continua en s'approchant davantage du guichet et en attachant sur Jacques Ferrand un regard fixe et pntrant. --Car cette femme saurait bien, reprit la crole, qu'elle aurait un caprice exorbitant satisfaire... que ces beaux fils regarderaient leur argent s'ils en avaient, ou, s'ils n'en avaient pas, une bassesse... tandis que son vieux tigre... --Ne regarderait rien... lui... entendez-vous? rien... Fortune... honneur... Il saurait tout sacrifier, lui!... --Vrai?... dit Cecily en posant ses doigts charmants sur les doigts osseux et velus de Jacques Ferrand, dont les mains crispes, passant au travers du guichet, treignaient l'paisseur de la porte. Pour la premire fois il sentait le contact de la peau frache et polie de la crole. Il devint plus ple encore, poussa une sorte d'aspiration rauque. --Comment cette femme ne serait-elle pas ardemment passionne? ajouta Cecily. Aurait-elle un ennemi, que, le dsignant du regard son vieux tigre... elle lui dirait: Frappe... et... --Et il frapperait! s'cria Jacques Ferrand en tchant d'approcher du bout des doigts de Cecily ses lvres dessches. --Vrai?... le vieux tigre frapperait? dit la crole en appuyant doucement sa main sur la main de Jacques Ferrand. --Pour te possder, s'cria le misrable, je crois que je commettrais un crime... --Tiens, matre..., dit tout coup Cecily en retirant sa main, ton tour va-t'en... je ne te reconnais plus; tu ne me parais plus si laid... que tout l'heure... va-t'en. Elle s'loigna brusquement du guichet. La dtestable crature sut donner son geste et ces dernires paroles un accent de vrit si incroyable; son regard, la fois surpris, brlant et courrouc, semblait exprimer si naturellement son dpit d'avoir un moment oubli la laideur de Jacques Ferrand, que celui-ci, transport d'une esprance frntique, s'cria en se cramponnant aux barreaux du guichet: --Cecily... reviens... reviens... ordonne... je serai ton tigre... --Non, non, matre..., dit Cecily en s'loignant de plus en plus du guichet, et pour conjurer le diable qui me tente... je vais chanter une chanson de mon pays... Matre, entends-tu?... Au-dehors le vent redouble, la tempte se dchane... quelle belle nuit pour deux amants, assis cte cte auprs d'un beau feu ptillant!... --Cecily... reviens!... cria Jacques Ferrand d'un ton suppliant. --Non, non, plus tard... quand je le pourrai sans danger... mais la lumire de cette lampe blesse ma vue... une douce langueur appesantit mes paupires... Je ne sais quelle motion m'agite... une demi-obscurit me plaira davantage... on dirait que je suis dans le crpuscule du plaisir... Et Cecily alla vers la chemine, teignit la lampe, prit une guitare suspendue au mur et attisa le feu, dont les flamboyantes lueurs clairrent alors cette vaste pice. De l'troit guichet o il se tenait immobile, tel tait le tableau qu'apercevait Jacques Ferrand. Au milieu de la zone lumineuse forme par les tremblantes clarts du foyer, Cecily, dans une pose pleine de mollesse et d'abandon, demi couche sur un vaste divan de damas grenat, tenait une guitare dont elle tirait quelques harmonieux prludes. Le foyer embras jetait ses reflets vermeils sur la crole, qui apparaissait ainsi vivement claire au milieu de l'obscurit du reste de la chambre. Pour complter l'effet de ce tableau, que le lecteur se rappelle l'aspect mystrieux, presque fantastique, d'un appartement o la flamme de la chemine lutte contre les grandes ombres noires qui tremblent au plafond et sur les murailles... L'ouragan redoublait de violence, on l'entendait mugir au-dehors. Tout en prludant sur sa guitare, Cecily attachait opinitrement son regard magntique sur Jacques Ferrand, qui, fascin, ne la quittait pas des yeux. --Tenez, matre, dit la crole, coutez une chanson de mon pays; nous ne savons pas faire de vers, nous disons un simple rcitatif sans rimes, et entre chaque repos nous improvisons tant bien que mal une cantilne approprie l'ide du couplet; c'est trs-naf et trs-pastoral, cela vous plaira, j'en suis sre, matre... Cette chanson s'appelle _La Femme amoureuse;_ c'est elle qui parle. Et Cecily commena une sorte de rcitatif bien plus accentu par l'expression de la voix que par la modulation du chant. Quelques accords, doux et frmissants, servaient d'accompagnement. Telle tait la chanson de Cecily: _Des fleurs, partout des fleurs..._ _Mon amant va venir! L'attente du bonheur et me brise et m'nerve._ _Adoucissons l'clat du jour, la volupt cherche une ombre transparente._ _Au frais parfum des fleurs mon amant prfre ma chaude haleine..._ _L'clat du jour ne blessera pas ses yeux, car ses paupires, sous mes baisers, resteront closes._ _Mon ange, oh! viens... mon sein bondit, mon sang brle..._ _Viens... viens... viens..._ Ces paroles, dites avec autant d'ardeur impatiente que si la crole se ft adresse un amant invisible, furent ensuite pour ainsi dire traduites par elle dans un thme d'une mlodie enchanteresse; ses doigts charmants tiraient de sa guitare, instrument ordinairement peu sonore, des vibrations pleines d'une suave harmonie. La physionomie anime de Cecily, ses yeux voils, humides, toujours attachs sur ceux de Jacques Ferrand, exprimaient les brlantes langueurs de l'attente. Paroles amoureuses, musique enivrante, regards enflamms, beaut sensuellement idale, au-dehors le silence, la nuit... tout concourait en ce moment garer la raison de Jacques Ferrand. Aussi, perdu, s'cria-t-il: --Grce... Cecily!... Grce!... C'est en perdre la tte!... Tais-toi, c'est mourir!... Oh! je voudrais tre fou!... --coutez donc le second couplet, matre, dit la crole en prludant de nouveau. Et elle continua son rcitatif passionn: _Si mon amant tait l et que sa main effleurt mon paule nue, je me sentirais frissonner et mourir..._ _S'il tait l... et que ses cheveux effleurassent ma joue, ma joue si ple deviendrait pourpre..._ _Ma joue si ple serait en feu..._ _me de mon me, si tu tais l... mes lvres dessches, mes lvres avides ne diraient pas une parole..._ _Vie de ma vie, si tu tais l, ce n'est pas moi qui, expirante... demanderais grce..._ _Ceux que j'aime comme je t'aime... je les tue..._ _Mon ange, oh! viens... mon sein bondit... mon sang brle..._ _Viens... viens... viens..._ Si la crole avait accentu la premire strophe avec une langueur voluptueuse, elle mit dans ces dernires paroles tout l'emportement de l'amour antique. Et, comme si la musique et t impuissante exprimer son fougueux dlire, elle jeta sa guitare loin d'elle... et se levant demi en tendant les bras vers la porte o se tenait Jacques Ferrand, elle rpta d'une voix perdue, mourante: --Oh! viens... viens... viens... Peindre le regard lectrique dont elle accompagna ces paroles serait impossible... Jacques Ferrand poussa un cri terrible. --Oh! la mort... la mort celui que tu aimerais ainsi... qui tu dirais ces paroles brlantes! s'cria-t-il en branlant la porte dans un emportement de jalousie et d'ardeur furieuse. Oh!... ma fortune... ma vie pour une minute de cette volupt dvorante... que tu peins en traits de flamme. Souple comme une panthre, d'un bond Cecily fut au guichet; et, comme si elle et difficilement concentr ses feints transports, elle dit Jacques Ferrand d'une voix basse, concentre, palpitante: --Eh bien!... je te l'avoue... je me suis embrase moi-mme... aux ardentes paroles de cette chanson. Je ne voulais pas revenir cette porte... et m'y voil revenue... malgr moi... car j'entends encore tes paroles de tout l'heure: Si tu me disais: frappe... je frapperais... Tu m'aimes donc bien? --Veux-tu... de l'or... tout mon or?... --Non... j'en ai... --As-tu un ennemi? je le tue. --Je n'ai pas d'ennemi... --Veux-tu tre ma femme? je t'pouse. --Je suis marie!... --Mais que veux-tu donc alors? Mon Dieu!... Que veux-tu donc?... --Prouve-moi que ta passion pour moi est aveugle, furieuse, que tu lui sacrifierais tout!... --Tout! oui, tout! mais comment? --Je ne sais... mais il y a un instant l'clat de tes yeux m'a blouie... Si cette heure tu me donnais une de ces marques d'amour forcen qui exaltent l'imagination d'une femme jusqu'au dlire... je ne sais pas de quoi je serais capable!... Hte-toi! je suis capricieuse; demain, l'impression de tout l'heure sera peut-tre efface. --Mais quelle preuve puis-je te donner ici, l'instant? cria le misrable en se tordant les mains. C'est un supplice atroce! Quelle preuve? dis, quelle preuve? --Tu n'es qu'un sot! rpondit Cecily en s'loignant du guichet avec une apparence de dpit ddaigneux et irrit. Je me suis trompe! Je te croyais capable d'un dvouement nergique! Bonsoir... C'est dommage... --Cecily... oh! ne t'en va pas... reviens... Mais que faire? dis-le-moi au moins. Oh! ma tte s'gare... que faire? Mais que faire? --Cherche... --Mon Dieu! Mon Dieu! --Cherche... --Mon Dieu! Mon Dieu! --Je n'tais que trop dispose me laisser sduire si tu l'avais voulu... tu ne retrouveras pas une occasion pareille. --Mais enfin... on dit ce qu'on veut! s'cria le notaire presque insens. --Devine... --Explique-toi... ordonne... --Eh! si tu me dsirais aussi passionnment que tu le dis... tu trouverais le moyen de me persuader... Bonsoir... --Cecily! --Je vais fermer ce guichet... au lieu d'ouvrir cette porte... --Grce! coute... --Un moment j'avais pourtant cru que ma tte se montait... ce foyer s'teint... l'obscurit serait venue... je n'aurais plus song qu' ton dvouement; alors ce verrou... mais, non... tu ne veux pas... oh! tu ne sais pas ce que tu perds... Bonsoir, saint homme... --Cecily... coute... reste... j'ai trouv... s'cria Jacques Ferrand aprs un moment de silence et avec une explosion de joie impossible rendre. Le misrable fut alors frapp de vertige. Une vapeur impure obscurcit son intelligence: livr aux apptits aveugles et furieux de la brute, il perdit toute prudence... toute rserve... l'instinct de sa conservation morale l'abandonna... --Eh bien! cette preuve de ton amour? dit la crole, qui, s'tant rapproche de la chemine pour y prendre son poignard, revint lentement prs du guichet, doucement claire par la lueur du foyer... Puis, sans que le notaire s'en apert, elle s'assura du jeu d'une chanette de fer qui reliait deux pitons, dont l'un tait viss dans la porte, l'autre dans le chambranle. --coute, dit Jacques Ferrand d'une voix rauque et entrecoupe, coute... Si je mettais mon honneur... ma fortune... ma vie ta merci... l... l'instant... croirais-tu que je t'aime? Cette preuve de folle passion te suffirait-elle, dis? --Ton honneur... ta fortune... ta vie?... Je ne te comprends pas. --Si je te livre un secret qui peut me faire monter sur l'chafaud, seras-tu moi? --Toi... criminel? Tu railles... Et ton austrit? --Mensonge... --Ta probit? --Mensonge... --Ta pit? --Mensonge... --Tu passes pour un saint, et tu serais un dmon!... Tu te vantes... Non, il n'y a pas d'homme assez habilement rus, assez froidement nergique, assez heureusement audacieux pour capter ainsi la confiance et le respect des hommes... Ce serait un sarcasme infernal, un pouvantable dfi jet la face de la socit! --Je suis cet homme... J'ai jet ce sarcasme et ce dfi la face de la socit! s'cria le monstre dans un accs d'pouvantable orgueil. --Jacques!... Jacques!... Ne parle pas ainsi! dit Cecily d'une voix stridente et le sein palpitant; tu me rendrais folle... --Ma tte pour tes caresses... veux-tu? --Ah! voil donc de la passion enfin!... s'cria Cecily. Tiens... prends mon poignard... tu me dsarmes... Jacques Ferrand prit, travers le guichet, l'arme dangereuse avec prcaution et la jeta au loin dans le corridor. --Cecily... tu me crois donc? s'cria-t-il avec transport. --Si je te crois! dit la crole en appuyant avec force ses deux mains charmantes sur les mains crispes de Jacques Ferrand. Oui, je te crois... car je retrouve ton regard de tout l'heure, ce regard qui m'avait fascine... Tes yeux tincellent d'une ardeur sauvage. Jacques... je les aime, tes yeux! --Cecily!!! --Tu dois dire vrai... --Si je dis vrai!... Oh! tu vas voir. --Ton front est menaant... Ta figure redoutable... Tiens, tu es effrayant et beau comme un tigre en fureur... Mais tu dis vrai, n'est-ce pas? --J'ai commis des crimes, te dis-je! --Tant mieux... si par leur aveu tu me prouves ta passion... --Et si je dis tout? --Je t'accorde tout... Car si tu as cette confiance aveugle, courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne serait plus l'amant idal de la chanson que j'appellerais. C'est toi... mon tigre... toi... que je dirais: Viens... viens... viens... En disant ces mots avec une expression avide et ardente, Cecily s'approcha si prs, si prs du guichet, que Jacques Ferrand sentit sur sa joue le souffle embras de la crole et sur ses doigts velus l'impression lectrique de ses lvres fraches et fermes... --Oh! tu seras moi... je serai ton tigre! s'cria-t-il. Et aprs, si tu le veux, tu me dshonoreras, tu feras tomber ma tte... Mon honneur, ma vie, tout est toi maintenant... --Ton honneur? --Mon honneur! coute. Il y a dix ans, on m'avait confi une enfant et deux cent mille francs qu'on lui destinait. J'ai abandonn l'enfant; je l'ai fait passer pour morte au moyen d'un faux acte de dcs, et j'ai gard l'argent... --C'est habile et hardi... Qui aurait cru cela de toi? --coute encore. Je hassais mon caissier... Un soir, il avait pris chez moi un peu d'or qu'il m'a restitu le lendemain; mais, pour perdre ce misrable, je l'ai accus de m'avoir vol une somme considrable. On m'a cru; on l'a jet en prison... Maintenant mon honneur est-il ta merci? --Oh!... tu m'aimes... Jacques... tu m'aimes... Me livrer ainsi tes secrets! Quel empire ai-je donc sur toi?... Je ne serai pas ingrate... Donne ce front o sont nes tant d'infernales penses... que je le baise... --Oh! s'cria le notaire en balbutiant, l'chafaud serait l... dress, que je ne reculerais pas... coute encore... Cette enfant autrefois abandonne s'est retrouve sur mon chemin... Elle m'inspirait des craintes... je l'ai fait tuer... --Toi?... Et comment? O cela?... --Il y a peu de jours... prs du pont d'Asnires... l'le du Ravageur... un nomm Martial l'a noye dans un bateau soupape... Voil-t-il assez de dtails? Me croiras-tu? --Oh! dmon... d'enfer... tu m'pouvantes, et pourtant tu m'attires... tu me passionnes... Quel est donc ton pouvoir? --coute encore... Avant cela, un homme m'avait confi cent mille cus... Je l'ai fait tomber dans un guet-apens... je lui ai brl la cervelle... J'ai prouv qu'il s'tait suicid, et j'ai ni le dpt que sa soeur rclamait. Maintenant ma vie est ta merci... Ouvre. --Jacques... tiens, je t'adore! dit la crole avec exaltation. --Oh! viennent mille morts... et je les brave! s'cria le notaire dans un enivrement impossible peindre. Oui, tu avais raison; je serais jeune, charmant, que je n'prouverais pas cette joie triomphante... La clef! Jette-moi la clef!... Tire le verrou... La crole ta la clef de la serrure, ferme en dedans, et la donna au notaire par le guichet en lui disant perdument: --Jacques... je suis folle!... --Tu es moi enfin! s'cria-t-il avec un rugissement sauvage, en faisant prcipitamment tourner le pne de la serrure. Mais la porte, ferme au verrou, ne s'ouvrit pas encore. --Viens, mon tigre! Viens..., dit Cecily d'une voix mourante. --Le verrou... le verrou!... s'cria Jacques Ferrand. --Mais si tu me trompais!... s'cria tout coup la crole. Si ces secrets... tu les inventais pour te jouer de moi!... Le notaire resta un moment frapp de stupeur. Il se croyait au terme de ses voeux; ce dernier temps d'arrt mit le comble son impatiente furie. Il porta rapidement la main sa poitrine, ouvrit son gilet, rompit avec violence une chanette d'acier laquelle tait suspendu un petit portefeuille rouge, le prit, et, le montrant par le guichet Cecily, il lui dit d'une voix oppresse, haletante: --Voil de quoi faire tomber ma tte. Tire le verrou, le portefeuille est toi... --Donne, mon tigre!... s'cria Cecily. Et, tirant bruyamment le verrou d'une main, de l'autre elle saisit le portefeuille... Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu'au moment o il sentit la porte cder sous son effort... Mais si la porte cda, elle ne fit que s'entrebiller de la largeur d'un demi-pied environ, retenue qu'elle tait la hauteur de la serrure par la chane et les pitons. cet obstacle imprvu, Jacques Ferrand se prcipita contre la porte et l'branla d'un effort dsespr. Cecily, avec la rapidit de la pense, prit le portefeuille entre ses dents, ouvrit la croise, jeta dans la cour un manteau, et aussi leste que hardie, se servant d'une corde noeuds fixe l'avance au balcon, elle se laissa glisser du premier tage dans la cour, rapide et lgre comme une flche qui tombe terre... Puis, s'enveloppant la hte dans le manteau, elle courut la loge du portier, l'ouvrit, tira le cordon, sortit dans la rue et sauta dans une voiture qui, depuis l'entre de Cecily chez Jacques Ferrand, venait chaque soir, tout vnement, par ordre du baron de Gran, stationner vingt pas de la maison du notaire... Cette voiture partit au grand trot de deux vigoureux chevaux. Elle atteignit le boulevard avant que Jacques Ferrand se ft aperu de la fuite de Cecily. Revenons ce monstre. Par l'entrebillement de la porte, il ne pouvait apercevoir la fentre dont la crole s'tait servie pour prparer et assurer sa fuite... D'un dernier coup furieux de ses larges paules, Jacques Ferrand fit clater la chane qui tenait la porte entr'ouverte... Il se prcipita dans la chambre... Il ne trouva personne... La corde noeuds se balanait encore au balcon de la croise, o il se pencha... Alors, de l'autre ct de la cour, la clart de la lune, qui se dgageait des nuages amoncels par l'ouragan, il vit, dans l'enfoncement de la vote d'entre, la porte cochre ouverte. Jacques Ferrand devina tout. Une dernire lueur d'espoir lui restait. Vigoureux et dtermin, il enjamba le balcon, se laissa glisser son tour dans la cour au moyen de la corde et sortit en hte de sa maison. La rue tait dserte... Il ne vit personne. Il n'entendit d'autre bruit que le roulement lointain de la voiture qui emportait rapidement la crole. Le notaire pensa que c'tait quelque carrosse attard et n'attacha aucune attention cette circonstance. Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Cecily, qui emportait avec elle la preuve de ses crimes!... cette pouvantable certitude, il tomba foudroy sur une borne place sa porte. Il resta longtemps l, muet, immobile, ptrifi. Les yeux fixes, hagards, les dents serres, la bouche cumante, labourant machinalement de ses ongles sa poitrine qu'il ensanglantait, il sentait sa pense s'garer et se perdre dans un abme sans fond. Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pesamment et d'un pas mal assur; les objets vacillaient sa vue comme s'il sortait d'une ivresse profonde... Il ferma violemment la porte de la rue et rentra dans sa cour... La pluie avait cess. Le vent, continuant de souffler avec force, chassait de lourdes nues grises qui voilaient, sans l'obscurcir, la clart de la lune, dont la lumire blafarde clairait la maison. Un peu calm par l'air vif et froid de la nuit, Jacques Ferrand, esprant combattre son agitation intrieure par l'agitation de sa marche, s'enfona dans les alles boueuses de son jardin, marchant pas rapides, saccads, et de temps autre portant son front ses deux poings crisps... Allant ainsi au hasard, il arriva au bout d'une alle, prs d'une serre en ruine. Tout coup il trbucha violemment contre un amas de terre frachement remue. Il se baissa, regarda machinalement et vit quelques linges ensanglants. Il se trouvait prs de la fosse que Louise Morel avait creuse pour y cacher son enfant mort... Son enfant... qui tait aussi celui de Jacques Ferrand... Malgr son endurcissement, malgr les effroyables craintes qui l'agitaient, Jacques Ferrand frissonna d'pouvante. Il y avait quelque chose de fatal dans ce rapprochement. Poursuivi par la punition vengeresse de sa luxure, le hasard le ramenait sur la fosse de son enfant... malheureux fruit de sa violence et de sa luxure!... Dans toute autre circonstance, Jacques Ferrand et foul cette spulture avec une indiffrence atroce, mais, ayant puis son nergie sauvage dans la scne que nous avons raconte, il se sentit saisi d'une faiblesse et d'une terreur soudaines... Son front s'inonda d'une sueur glace, ses genoux tremblants se drobrent sous lui, et il tomba sans mouvement ct de cette tombe ouverte. XV La Force ...Erreur inexplicable! erreur injuste! erreur cruelle! WOLFGANG, livre II Peut-tre nous accusera-t-on, propos de l'extension donne aux scnes suivantes, de porter atteinte l'unit de notre fable par quelques tableaux pisodiques; il nous semble que dans ce moment surtout, o d'importantes questions pnitentiaires, questions qui touchent au vif de l'tat social, sont la veille d'tre, sinon rsolues (nos lgislateurs s'en garderont bien), du moins discutes, il nous semble que l'intrieur d'une prison, effrayant pandmonium, lugubre thermomtre de la civilisation, serait une tude opportune. En un mot, les physionomies varies des dtenus de toutes classes, les relations de famille ou d'affection qui les rattachent encore au monde dont les murs de la prison les sparent, nous ont paru dignes d'intrt. On nous excusera donc d'avoir group autour de plusieurs prisonniers, personnages connus de cette histoire, d'autres figures secondaires, destines mettre en action, en relief, certaines critiques, et complter cette initiation la vie de prison. Entrons la Force. Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de dtention, situe rue du Roi-de-Sicile, au Marais. Au milieu de l'une des premires cours, on voit quelques massifs de terre, plants d'arbustes, au pied desquels pointent dj et l les pousses vertes et prcoces des primevres et des perce-neige; un perron surmont d'un porche en treillage, o serpentent les rameaux noueux de la vigne, conduit l'un des sept ou huit promenoirs destins aux dtenus. Les vastes btiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup ceux d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrme. Ce sont de grandes faades de pierre blanche perces de hautes et larges fentres o circule abondamment un air vif et pur. Les dalles et le pav des praux sont d'une scrupuleuse propret. Au rez-de-chausse, de vastes salles chauffes pendant l'hiver, frachement ares pendant l't, servent, durant le jour, de lieu de conversation, d'atelier ou de rfectoire aux dtenus. Les tages suprieurs sont consacrs d'immenses dortoirs de dix ou douze pieds d'lvation, au carrelage net et luisant; deux ranges de lits de fer les garnissent, lits excellents composs d'une paillasse, d'un moelleux et pais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien blanche et d'une chaude couverture de laine. la vue de ces tablissements runissant toutes les conditions du bien-tre et de la salubrit, on reste malgr soi fort surpris, habitu que l'on est regarder les prisons comme des antres tristes, sordides, malsains et tnbreux. On se trompe. Ce qui est triste, sordide et tnbreux, ce sont les bouges o, comme Morel le lapidaire, tant de pauvres et honntes ouvriers languissent puiss, forcs d'abandonner leur grabat leur femme infirme et de laisser avec un impuissant dsespoir leurs enfants hves, affams, grelotter de froid dans leur paille infecte. Mme contraste entre la physionomie de l'habitant de ces deux demeures. Incessamment proccup des besoins de sa famille, auxquels il suffit peine au jour le jour, voyant une folle concurrence amoindrir son salaire, l'artisan laborieux sera chagrin, abattu, l'heure du repos ne sonnera pas pour lui, une sorte de lassitude somnolente interrompra son travail exagr. Puis, au rveil de ce douloureux assoupissement, il se retrouvera face face avec les mmes penses accablantes sur le prsent, avec les mmes inquitudes pour le lendemain. Bronz par le vice, indiffrent au pass, heureux de la vie qu'il mne, certain de l'avenir (il peut se l'assurer par un dlit ou par un crime), regrettant la libert sans doute, mais trouvant de larges compensations dans le bien-tre matriel dont il jouit, certain d'emporter sa sortie de prison une bonne somme d'argent, gagne par un labeur commode et modr; estim, c'est--dire redout de ses compagnons en raison de son cynisme et de sa perversit, le condamn, au contraire, sera toujours insouciant et gai. Encore une fois, que lui manque-t-il? Ne trouve-t-il pas en prison bon abri, bon lit, bonne nourriture, salaire lev[9], travail facile, et surtout et avant tout socit de son choix, socit, rptons-le, qui mesure sa considration la grandeur des forfaits? Un condamn endurci ne connat donc, ni la misre, ni la faim, ni le froid. Que lui importe l'horreur qu'il inspire aux honntes gens? Il ne les voit pas, il n'en connat pas. Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force auprs des bandits au milieu desquels il passera dsormais sa vie. Comment craindrait-il la honte? Au lieu de graves et charitables remontrances qui pourraient le forcer rougir et se repentir du pass, il entend de farouches applaudissements qui l'encouragent au vol et au meurtre. peine emprisonn, il mdite de nouveaux forfaits. Quoi de plus logique? S'il est dcouvert, arrt derechef, il retrouvera le repos, le bien-tre matriel de la prison, et ses joyeux et hardis compagnons de crime et de dbauche... Sa corruption est-elle moins grande que celle des autres, manifeste-t-il, au contraire, le moindre remords; il est expos des railleries atroces, des hues infernales, des menaces terribles. Enfin, chose si rare qu'elle est devenue l'exception de la rgle, un condamn sort-il de cet pouvantable pandmonium avec la volont ferme de revenir, au bien par des prodiges de travail, de courage, de patience et d'honntet, a-t-il pu cacher son infamant pass, la rencontre d'un de ses anciens camarades de prison suffit pour renverser cet chafaudage de rhabilitation si pniblement lev. Voici comment. Un libr endurci propose une affaire un libr repentant; celui-ci, malgr de dangereuses menaces, refuse cette criminelle association; aussitt une dlation anonyme dvoile la vie de ce malheureux qui voulait tout prix cacher et expier une premire faute par une conduite honorable. Alors, expos aux ddains ou au moins la dfiance de ceux dont il avait conquis l'intrt force de labeur et de probit, rduit la dtresse, aigri par l'injustice, gar par le besoin, cdant enfin ses funestes obsessions, cet homme presque rhabilit retombera encore et pour toujours au fond de l'abme d'o il tait si difficilement sorti. Dans les scnes suivantes, nous tcherons donc de dmontrer les monstrueuses et invitables consquences de la rclusion en commun. Aprs des sicles d'preuves barbares, d'hsitations pernicieuses, on parat comprendre qu'il est peu raisonnable de plonger dans une atmosphre abominablement vicie des gens qu'un air pur et salubre pourrait seul sauver. Que de sicles pour reconnatre qu'en agglomrant les tres gangrens, on redouble l'intensit de leur corruption, qui devient ainsi incurable! Que de sicles pour reconnatre qu'il n'est, en un mot, qu'un remde cette lpre envahissante qui menace le corps social... L'isolement!... Nous nous estimerions heureux si notre faible voix pouvait tre, sinon compte, du moins entendue parmi toutes celles qui, plus imposantes, plus loquentes que la ntre, demandent avec une si juste et si impatiente insistance, l'application complte, absolue, du systme cellulaire. Un jour aussi, peut-tre, la socit saura que le mal est une maladie accidentelle et non pas organique; que les crimes sont presque toujours des faits de subversion d'instincts, de penchants toujours bons dans leur essence, mais fausss, mais malficis par l'ignorance, l'gosme ou l'incurie des gouvernants, et que la sant de l'me, comme celle du corps, est invinciblement subordonne aux lois d'une hygine salubre et prservatrice. Dieu donne tous des organes imprieux, des apptits nergiques, le dsir du bien-tre; c'est la socit d'quilibrer et de satisfaire ces besoins. L'homme qui n'a en partage que force, bon vouloir et sant, a droit, souverainement droit, un labeur justement rtribu, qui lui assure non le superflu, mais le ncessaire, mais le moyen de rester sain et robuste, actif et laborieux... partant, honnte et bon, parce que sa condition sera heureuse. Les sinistres rgions de la misre et de l'ignorance sont peuples d'tres morbides, aux coeurs fltris. Assainissez ces cloaques, rpandez-y l'instruction, l'attrait du travail, d'quitables salaires, de justes rcompenses, et aussitt ces visages maladifs, ces mes tioles renatront au bien, qui est la sant, la vie de l'me. Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison de la Force. C'est une salle obscure, spare dans sa longueur en deux parties gales par un troit couloir claires-voies. L'une des parties de ce parloir communique l'intrieur de la prison: elle est destine aux dtenus. L'autre communique au greffe: elle est destine aux trangers admis visiter les prisonniers. Ces entrevues et ces conversations ont lieu travers le double grillage de fer du parloir, en prsence d'un gardien qui se tient dans l'intrieur et l'extrmit du couloir. L'aspect des prisonniers runis au parloir ce jour-l offrait de nombreux contrastes: les uns taient couverts de vtements misrables, d'autres semblaient appartenir la classe ouvrire, ceux-ci la riche bourgeoisie. Les mmes contrastes de condition se remarquaient parmi les personnes qui venaient voir les dtenus: presque toutes sont des femmes. Gnralement les prisonniers ont l'air moins tristes que les visiteurs; car, chose trange, funeste et prouve par l'exprience, il est peu de chagrins, de hontes, qui rsistent trois ou quatre jours de prison passs en commun! Ceux qui s'pouvantaient le plus de cette hideuse communion s'y habituent promptement; la contagion les gagne: environns d'tres dgrads, n'entendant que des paroles infmes, une sorte de farouche mulation les entrane, et, soit pour imposer leurs compagnons en luttant de cynisme avec eux, soit pour s'tourdir par cette ivresse morale, presque toujours les nouveaux venus affichent autant de dpravation et d'insolente gaiet que les habitus de la prison. Revenons au parloir. Malgr le bourdonnement sonore d'un grand nombre de conversations tenues demi-voix d'un ct du couloir l'autre, prisonniers et visiteurs finissaient, aprs quelque temps de pratique, par pouvoir causer entre eux, la condition absolue de ne pas se laisser un moment distraire ou occuper par l'entretien de leurs voisins, ce qui crait une sorte de secret au milieu de ce bruyant change de paroles, chacun tant forc d'entendre son interlocuteur, mais de ne pas couter un mot de ce qui se disait autour de lui. Parmi les dtenus appels au parloir par des visiteurs, le plus loign de l'endroit o sigeait le gardien tait Nicolas Martial. Au morne abattement dont on l'a vu frapp lors de son arrestation avait succd une assurance cynique. Dj la contagieuse et dtestable influence de la prison en commun portait ses fruits. Sans doute, s'il et t aussitt transfr dans une cellule solitaire, ce misrable, encore sous le coup de son premier accablement, face face avec la pense de ses crimes, pouvant de la punition qui l'attendait, ce misrable et prouv, sinon du repentir, au moins une frayeur salutaire dont rien ne l'et distrait. Et qui sait ce que peut produire chez un coupable une mditation incessante, force, sur les crimes qu'il a commis et sur leurs chtiments?... Loin de l, jet au milieu d'une tourbe de bandits, aux yeux desquels le moindre signe de repentir est une lchet, ou plutt une trahison qu'ils font chrement expier--car, dans leur sauvage endurcissement, dans leur stupide dfiance, ils regardent comme capable de les espionner tout homme (s'il s'en trouve) qui, triste et morne, regrettant sa faute, ne partage pas leur audacieuse insouciance et frmit leur contact. Jet, disons-nous, au milieu de ces bandits, Nicolas Martial, connaissant ds longtemps et par tradition les moeurs des prisons, surmonta sa faiblesse et voulut paratre digne d'un nom dj clbre dans les annales du vol et du meurtre. Quelques vieux repris de justice avaient connu son pre le supplici, d'autres son frre le galrien; il fut reu et aussitt patronn par ces vtrans du crime avec un intrt farouche. Ce fraternel accueil de meurtrier meurtrier exalta le fils de la veuve; ces louanges donnes la perversit hrditaire de sa famille l'enivrrent. Oubliant bientt, dans ce hideux tourdissement, l'avenir qui le menaait, il ne se souvint de ses forfaits passs que pour s'en glorifier et les exagrer encore aux yeux de ses compagnons. L'expression de la physionomie de Martial tait donc aussi insolente que celle de son visiteur tait inquite et consterne. Ce visiteur tait le pre Micou, le receleur logeur du passage de la Brasserie, dans la maison duquel Mme de Fermont et sa fille, victimes de la cupidit de Jacques Ferrand, avaient t obliges de se retirer. Le pre Micou savait de quelles peines il tait passible pour avoir maintes fois acquis vil prix le fruit des vols de Nicolas et de bien d'autres. Le fils de la veuve tant arrt, le receleur se trouvait presque la discrtion du bandit, qui pouvait le dsigner comme son acheteur habituel. Quoique cette accusation ne pt tre appuye de preuves flagrantes, elle n'en tait pas moins trs-dangereuse, trs-redoutable pour le pre Micou; aussi avait-il immdiatement excut les ordres que Nicolas lui avait fait transmettre par un libr sortant. --Eh bien! comment a va-t-il, pre Micou? lui dit le brigand. --Pour vous servir, mon brave garon, rpondit le receleur avec empressement. Ds que j'ai vu la personne que vous m'avez envoye tout de suite, je me... --Tiens! pourquoi donc que vous ne me tutoyez plus, pre Micou? dit Nicolas en l'interrompant d'un air sardonique. Est-ce que vous me mprisez... parce que je suis dans la peine?... --Non, mon garon, je ne mprise personne..., dit le receleur qui ne se souciait pas d'afficher sa familiarit passe avec ce misrable. --Eh bien! alors, dites-moi tu... comme d'habitude, ou je croirai que vous n'avez plus d'amiti pour moi, et a me fendrait le coeur... -- la bonne heure, dit le pre Micou en soupirant. Je me suis donc occup tout de suite de tes petites commissions. --Voil qui est parler, pre Micou... je savais bien que vous n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac? --J'en ai dpos deux livres au greffe, mon garon. --Il est bon? --Tout ce qu'il y a de meilleur. --Et le jambonneau? --Aussi dpos avec un pain blanc de quatre livres; j'y ai ajout une petite surprise laquelle tu ne t'attendais pas... une demi-douzaine d'oeufs durs et une belle tte de Hollande... --C'est ce qui s'appelle se conduire en ami! Et du vin? --Il y a six bouteilles cachetes, mais tu sais qu'on ne t'en dlivrera qu'une bouteille par jour. --Que voulez-vous!... Faut bien en passer par l. --J'espre que tu es content de moi, mon garon? --Certainement, et je le serai encore, et je le serai toujours, pre Micou, car ce jambonneau, ce fromage, ces oeufs et ce vin ne dureront que le temps d'avaler... mais, comme dit l'autre, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore, grce au papa Micou, qui me donnera encore du nanan si je suis gentil. --Comment!... tu veux...? --Que dans deux ou trois jours vous me renouveliez mes petites provisions, pre Micou. --Que le diable me brle si je le fais! C'est bon une fois. --Bon une fois! Allons donc! Des jambons et du vin, c'est bon toujours, vous savez bien a. --C'est possible, mais je ne suis pas charg de te nourrir de friandises. --Ah! pre Micou! c'est mal, c'est injuste, me refuser du jambon, moi qui vous ai si souvent port du _gras-double_[10]. --Tais-toi donc, malheureux! dit le receleur effray. --Non, j'en ferai juge le _curieux_[11]; je lui dirai: Figurez-vous que le pre Micou... --C'est bon, c'est bon, s'cria le receleur, voyant avec autant de crainte que de colre Nicolas trs-dispos abuser de l'empire que lui donnait leur complicit, j'y consens... je te renouvellerai ta provision, quand elle sera finie. --C'est juste... rien que juste... Faudra pas non plus oublier d'envoyer du caf ma mre et Calebasse, qui sont Saint-Lazare; elles prenaient leur tasse tous les matins... a leur manquerait. --Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin? --Comme vous voudrez, pre Micou... n'en parlons plus... je demanderai au curieux si... --Va donc pour le caf, dit le receleur en l'interrompant. Mais que le diable t'emporte!... Maudit soit le jour o je t'ai connu! --Mon vieux... moi c'est tout le contraire... dans ce moment, je suis ravi de vous connatre. Je vous vnre comme mon pre nourricier. --J'espre que tu n'as rien de plus m'ordonner? reprit le pre Micou avec amertume. --Si... tu diras ma mre et ma soeur que, si j'ai trembl quand on m'a arrt, je ne tremble plus, et que je suis maintenant aussi dtermin qu'elles deux. --Je leur dirai. Est-ce tout? --Attendez donc. J'oubliais de vous demander deux paires de bas de laine bien chauds... vous ne voudriez pas que je m'enrhume, n'est-ce pas? --Je voudrais que tu crves! --Merci, pre Micou, a sera pour plus tard; aujourd'hui j'aime autant autre chose... je veux la passer douce. Au moins si on me raccourcit comme mon pre... j'aurai joui de la vie. --Elle est propre, ta vie. --Elle est superbe! Depuis que je suis ici, je m'amuse comme un roi. S'il y avait eu des lampions et des fuses, on aurait illumin et tir des fuses en mon honneur, quand on a su que j'tais le fils du fameux Martial, le guillotin. --C'est touchant. Belle parent! --Tiens! il y a bien des ducs et des marquis... pourquoi donc que nous n'aurions pas notre noblesse, nous autres? dit le brigand avec une ironie farouche. --Oui... c'est _Charlot_[12] qui vous les donne sur la place du Palais, vos lettres de noblesse. --Bien sr que ce n'est pas M. le cur; raison de plus; en prison faut tre de la noblesse de la _haute pgre_[13] pour avoir de l'agrment, sans a on vous regarde comme des riens du tout. Faut voir comme on les arrange, ceux qui ne sont pas nobles de pgre; qui font leur tte... Tenez, il y a ici justement un nomm Germain, un petit jeune homme qui fait le dgot et qui a l'air de nous mpriser. Gare sa peau! C'est un sournois; on le souponne d'tre un mouton. Si a est, on lui grignotera le nez... en manire d'avis. --Germain? Ce jeune homme s'appelle Germain? --Oui... vous le connaissez? Il est donc de la pgre? Alors, malgr son air colas... --Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain dont j'ai entendu parler, son compte est bon. --Comment? --Il a dj manqu de tomber dans un guet-apens que le Velu et le Gros-Boiteux lui ont tendu il y a quelque temps. --Pourquoi donc a? --Je n'en sais rien. Ils disaient qu'en province il avait _coqu_[14] quelqu'un de leur bande. --J'en tais sr... Germain est un mouton. Eh bien! on en mangera, du mouton. Je vas dire a aux amis... a leur donnera de l'apptit. Ah ! le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches vos locataires? --Dieu merci, j'en suis dbarrass, de ce vilain gueux-l! Tu le verras ici aujourd'hui ou demain. --Vive la joie! nous allons rire! En voil encore un qui ne boude pas! --C'est parce qu'il va retrouver ici Germain... que je t'ai dit que le compte du jeune homme serait bon... si c'est le mme... --Et pourquoi l'a-t-on pinc, le Gros-Boiteux? --Pour un vol commis avec un libr qui voulait rester honnte et travailler. Ah! bien oui! le Gros-Boiteux l'a joliment enfonc. Il a tant de vice, ce gueux-l! Je suis sr que c'est lui qui a forc la malle de ces deux femmes qui occupent chez moi le cabinet du quatrime. --Quelles femmes? Ah! oui... deux femmes dont la plus jeune vous incendiait, vieux brigand, tant vous la trouviez gentille. --Elles n'incendieront plus personne; car, l'heure qu'il est, la mre doit tre morte, et la fille n'en vaut gure mieux. J'en serai pour une quinzaine de loyer; mais que le diable me brle si je donne seulement une loque pour les enterrer! J'ai fait assez de pertes, sans compter les douceurs que tu me _pries_ de donner toi et ta famille; a arrange joliment mes affaires. J'ai de la chance cette anne... --Bah! bah! vous vous plaignez toujours, pre Micou; vous tes riche comme un Crsus. Ah ! que je ne vous retienne pas! --C'est heureux! --Vous viendrez me donner des nouvelles de ma mre et de Calebasse, en m'apportant d'autres provisions? --Oui... il le faut bien... --Ah! j'oubliais... pendant que vous y tes, achetez-moi une casquette neuve, en velours cossais, avec un gland; la mienne n'est plus mettable. --Ah ! dcidment tu veux rire? --Non, pre Micou, je veux une casquette en velours cossais. C'est mon ide. --Mais tu t'acharnes donc me mettre sur la paille? --Voyons, pre Micou, ne vous chauffez pas, c'est oui ou c'est non. Je ne vous force pas... mais... suffit. Le receleur, en rflchissant qu'il tait la merci de Nicolas, se leva, craignant d'tre assailli de nouvelles demandes, s'il prolongeait sa visite. --Tu auras ta casquette, dit-il; mais prends garde, si tu me demandes autre chose, je ne donnerai plus rien; il en arrivera ce qui pourra; tu y perdras autant que moi. --Soyez tranquille, pre Micou, je ne vous _ferai chanter_[15] qu'autant qu'il en faudra pour que vous ne perdiez pas votre voix; car a serait dommage, vous chantez bien. Le receleur sortit en haussant les paules avec colre, et le gardien fit rentrer Nicolas dans l'intrieur de la prison. Au moment o le pre Micou quittait le parloir destin aux dtenus, Rigolette y entrait. Le gardien, homme de quarante ans, ancien soldat figure rude et nergique, tait vtu d'un habit veste, d'une casquette et d'un pantalon bleus; deux toiles d'argent taient brodes sur le collet et sur les retroussis de son habit. la vue de la grisette, la figure de cet homme s'claircit et prit une expression d'affectueuse bienveillance; il avait toujours t frapp de la grce, de la gentillesse et de la bont touchante avec lesquelles Rigolette consolait Germain lorsqu'elle venait au parloir s'entretenir avec lui. Germain tait, de son ct, un prisonnier peu ordinaire; sa rserve, sa douceur et sa tristesse inspiraient un vif intrt aux employs de la prison; intrt qu'on se gardait d'ailleurs de lui tmoigner, de peur de l'exposer aux mauvais traitements de ses hideux compagnons, qui, nous l'avons dit, le regardaient avec une haine mfiante. Au-dehors, il pleuvait torrents; mais, grce ses socques levs et son parapluie, Rigolette avait courageusement brav le vent et la pluie. --Quel vilain jour, ma pauvre demoiselle! lui dit le gardien avec bont. Il faut du coeur pour sortir par un temps pareil au moins! --Quand on pense toute la route au plaisir qu'on va faire un pauvre prisonnier, on ne s'inquite gure du temps, allez, monsieur! --Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous venez voir... --Srement... Et comment va-t-il, mon pauvre Germain? --Tenez, ma chre demoiselle, j'en ai bien vu des dtenus; ils taient tristes, tristes un jour, deux jours, et puis peu peu ils se mettaient au train-train des autres; et les plus chagrins dans les premiers temps finissaient souvent par devenir les plus gais de tous... M. Germain, ce n'est pas cela, il a l'air de plus en plus accabl, lui. --C'est ce qui me dsole. --Quand je suis de service dans les cours, je le regarde du coin de l'oeil, il est toujours seul... Je vous l'ai dj dit, vous devriez lui recommander de ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler aux autres; il finira par tre leur bte noire... les praux sont surveills, mais un mauvais coup est bientt fait. --Ah! mon Dieu! monsieur... est-ce qu'il y a davantage de danger pour lui? s'cria Rigolette. --Pas prcisment; mais ces bandits-l voient qu'il n'est pas des leurs, et ils le hassent parce qu'il a l'air honnte et fier. --Je lui avais pourtant recommand de faire ce que vous me dites l, monsieur, de tcher de parler aux moins mchants; mais c'est plus fort que lui, il ne peut surmonter sa rpugnance. --Il a tort... il a tort... une rixe est bien vite engage. --Mon Dieu! Mon Dieu! On ne peut donc pas le sparer d'avec les autres? --Depuis deux ou trois jours que je me suis aperu de leurs mauvaises intentions son gard, je lui avais conseill de se mettre ce que nous appelons la pistole, c'est--dire en chambre. --Eh bien? --Je n'avais pas pens une chose... toute une range de cellules est comprise dans les travaux de rparation qu'on fait la prison, et les autres sont occupes. --Mais ces mauvais hommes sont capables de le tuer! s'cria Rigolette, dont les yeux se remplirent de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs, que pourraient-ils pour lui, monsieur? --Rien autre chose que de lui faire obtenir ce qu'obtiennent les dtenus qui peuvent la payer, une chambre la pistole. --Hlas!... alors il est perdu, s'il est pris en haine dans la prison... --Rassurez-vous, on y veillera de prs... Mais, je vous le rpte, ma chre demoiselle... conseillez-lui de se familiariser un peu... il n'y a que le premier pas qui cote! --Je lui recommanderai cela de toutes mes forces, monsieur; mais pour un bon et honnte coeur, c'est dur, voyez-vous, de se familiariser avec des gens pareils. --De deux maux il faut choisir le moindre. Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait, tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant, il ne reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient partis... il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui... car voil deux heures... je ferai prvenir M. Germain; vous causerez plus l'aise... Je pourrai mme, quand vous serez seuls, le faire entrer dans le couloir, de faon que vous ne soyez spars que par une grille au lieu de deux: c'est toujours cela. --Ah! monsieur, combien vous tes bon... que je vous remercie! --Chut! qu'on ne vous entende pas, a ferait des jaloux. Asseyez-vous l-bas, au bout du banc; et ds que cet homme et cette femme seront partis, j'irai prvenir M. Germain. Le gardien rentra son poste dans l'intrieur du couloir; Rigolette alla tristement se placer l'extrmit du banc o s'asseyaient les visiteurs. Pendant que la grisette attend l'arrive de Germain, nous ferons successivement assister le lecteur l'entretien des prisonniers qui taient rests dans le parloir aprs le dpart de Nicolas Martial. _Fin de la septime partie_ HUITIME PARTIE I Pique-Vinaigre Le dtenu qui se trouvait ct de Barbillon tait un homme de quarante-cinq ans environ, grle, chtif, et d'une physionomie fine, intelligente, joviale et railleuse; il avait une bouche norme, presque entirement dente; ds qu'il parlait, il la contournait de droite gauche, selon l'habitude assez gnrale des gens accoutums s'adresser la populace des carrefours; son nez tait camard; sa tte dmesurment grosse, presque compltement chauve; il portait un vieux gilet de tricot gris, un pantalon d'une couleur inapprciable, lacr, rapic en mille endroits: ses pieds nus, rougis par le froid, demi envelopps de vieux linges, taient chausss de sabots. Cet homme, nomm Fortun Gobert, dit Pique-Vinaigre, ancien joueur de gobelets, rclusionnaire libr d'une condamnation pour crime d'mission de fausse monnaie, tait prvenu de rupture de ban et de vol commis la nuit avec effraction et escalade. crou depuis trs-peu de jours la Force, dj Pique-Vinaigre remplissait, la satisfaction gnrale de ses compagnons de prison, le mtier de conteur. Aujourd'hui les conteurs sont trs-rares; mais autrefois chaque chambre avait gnralement, moyennant une lgre contribution individuelle, son conteur d'office, qui par ses improvisations faisait paratre moins longues les interminables soires d'hiver, les dtenus se couchant la tombe du jour. S'il est assez curieux de signaler ce besoin de fictions, de rcits mouvants, qui se retrouve chez ces misrables, il est une chose bien plus considrable aux yeux des penseurs: ces gens corrompus jusqu' la moelle, ces voleurs, ces meurtriers, prfrent surtout les histoires o sont exprims des sentiments gnreux, hroques, les rcits o la faiblesse et la bont sont venges d'une oppression farouche. Il en est de mme des filles perdues; elles affectionnent singulirement la lecture des romans nafs, touchants et lgiaques, et rpugnent presque toujours aux lectures obscnes. L'instinct naturel du bien, joint au besoin d'chapper par la pense tout ce qui leur rappelle la dgradation o elles vivent, ne cause-t-il pas chez ces malheureuses les sympathies et les rpulsions intellectuelles dont nous venons de parler? Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de rcits hroques o la faiblesse, aprs mille traverses, finit par triompher de son perscuteur. Pique-Vinaigre possdait en outre un grand fonds d'ironie qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties tant souvent sardoniques ou plaisantes. Il venait d'entrer au parloir. En face de lui, de l'autre ct de la grille, on voyait une femme de trente-cinq ans environ, d'une figure ple, douce et intressante, pauvrement, mais proprement vtue; elle pleurait amrement et tenait son mouchoir sur ses yeux. Pique-Vinaigre la regardait avec un mlange d'impatience et d'affection. --Voyons donc, Jeanne, lui dit-il, ne fais pas l'enfant; voil seize ans que nous ne nous sommes vus: si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes yeux, a n'est pas le moyen de nous reconnatre. --Mon frre, mon pauvre Fortun... j'touffe... je ne peux pas parler... --Es-tu drle, va! Mais qu'est-ce que tu as? Sa soeur, car cette femme tait sa soeur, contint ses sanglots, essuya ses larmes et, le regardant avec stupeur, reprit: --Ce que j'ai? Comment, je te retrouve en prison, toi qui y es dj rest quinze ans... --C'est vrai; il y a aujourd'hui six mois que je suis sorti de la centrale de Melun... sans t'aller voir Paris, parce que la capitale m'tait dfendue... --Dj repris! Qu'est-ce que tu as donc encore fait, mon Dieu? Pourquoi as-tu quitt Beaugency, o on t'avait envoy en surveillance? --Pourquoi! Faudrait me demander pourquoi j'y suis all. --Tu as raison. --D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux, figure-toi que je t'ai embrasse, serre dans mes bras, comme a se doit quand on revoit sa soeur aprs une ternit. Maintenant, causons... Un dtenu de Melun, qu'on appelait le Gros-Boiteux, m'avait dit qu'il y avait Beaugency un ancien forat de sa connaissance qui employait des librs une fabrique de blanc de cruse. Sais-tu ce que c'est que fabriquer le blanc de cruse? --Non, mon frre. --C'est un bien joli mtier; ceux qui le font, au bout d'un mois ou deux, attrapent la colique de plomb. Sur trois coliques, il y en a un qui crve. Par exemple, faut tre juste, les deux autres crvent aussi, mais leur aise, ils prennent leur temps, se gobergent et durent environ un an, dix-huit mois au plus. Aprs a, le mtier n'est pas si mal pay qu'un autre; et il y a des gens ns coiffs qui y rsistent deux ou trois ans. Mais ceux-l sont les anciens, les centenaires des blanc-de-crusiens. On en meurt, c'est vrai, mais il n'est pas fatigant. --Et pourquoi as-tu choisi un tat si dangereux qu'on en meurt, mon pauvre Fortun? --Qu'est-ce que tu voulais que je fasse? Quand je suis entr Melun pour cette affaire de fausse monnaie, j'tais joueur de gobelets. Comme la prison il n'y avait pas d'atelier pour mon tat, et que je ne suis pas plus fort qu'une puce, on m'a mis la fabrication des jouets d'enfants. C'tait un fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de faire confectionner par les dtenus ses pantins, ses trompettes de bois et ses sabres idem. Aussi c'est le cas de dire: sabre de bois! en ai-je affil, perc et taill pendant quinze ans, de ces jouets! Je suis sr que j'en ai dfray les moutards de tout un quartier de Paris... c'tait surtout aux trompettes que je mordais. Et les crcelles, donc! Avec deux de ces instruments-l on aurait fait grincer les dents tout un bataillon, je m'en vante. Mon temps de prison fini, me voil surtout pass matre en fait de trompettes deux sous. On me donne choisir, pour lieu de ma rsidence entre trois ou quatre bourgs, quarante lieues de Paris; j'avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets d'enfants... or, en admettant que, depuis les vieillards jusqu'aux marmots, tous les habitants du bourg auraient eu la passion de faire _turlututu_ dans mes trompettes, j'aurais eu encore bien de la peine faire mes frais; mais je ne pouvais insinuer toute une bourgade de trompeter du matin au soir. On m'aurait pris pour un intrigant. --Mon Dieu, tu ris toujours. --Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement, voyant qu' quarante lieues de Paris mon mtier d'escamoteur ne me serait pas plus de ressource que mes trompettes, j'ai demand la surveillance Beaugency, voulant m'engager dans les blanc-de-crusiens. C'est une ptisserie qui vous donne les indigestions de _miserere_; mais jusqu' ce qu'on en crve, on en vit, c'est toujours a de gagn, et j'aimais autant cet tat-l que celui de voleur; pour voler je ne suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis la chose dont je te parlerai tout l'heure. --Tu aurais t brave et fort, que par ide tu n'aurais pas vol davantage. --Ah! tu crois cela, toi? --Oui, au fond tu n'es pas mchant; car dans cette malheureuse affaire de fausse monnaie tu as t entran malgr toi, presque forc, tu le sais bien. --Oui, ma fille; mais vois-tu, quinze ans dans une maison, a vous culotte un homme comme mon brle-gueule que voil, quand mme il serait entr la gele blanc comme une pipe neuve. En sortant de Melun, je me sentais donc trop poltron pour voler. --Et tu avais le courage de prendre un mtier mortel! Tiens, Fortun, je te dis que tu veux te faire plus mauvais que tu ne l'es. --Attends donc, tout gringalet que j'tais, j'avais dans l'ide, que le diable m'emporte si je sais pourquoi! que je ferais la nique la colique de plomb, que la maladie aurait trop peu ronger sur moi et qu'elle irait ailleurs; enfin que je deviendrais un des vieux blanc-de-crusiens. En sortant de prison je commence par fricasser ma masse, bien entendu, augmente de ce que j'avais gagn en contant des histoires le soir la chambre. --Comme tu nous en contais autrefois, mon frre. a amusait tant notre pauvre mre, t'en souviens-tu? --Pardieu! bonne femme! Et elle ne s'est jamais doute, avant de mourir, que j'tais Melun? --Jamais, jusqu' son dernier moment elle a cru que tu tais pass aux les. --Que veux-tu, ma fille, mes btises, c'est la faute de mon pre, qui m'avait dress pour tre paillasse, pour l'assister dans ses tours de gobelet, manger de l'toupe et cracher du feu; ce qui faisait que je n'avais pas le temps de frayer avec des fils de pairs de France, et j'ai fait de mauvaises connaissances. Mais, pour revenir Beaugency, une fois sorti de Melun, je fricasse ma masse comme de juste. Aprs quinze ans de cage, il faut bien prendre un peu l'air et gayer son existence; d'autant plus que, sans tre trop gourmand, le blanc de cruse pouvait me donner une dernire indigestion; alors quoi m'aurait servi mon argent de prison, je te le demande? Finalement j'arrive Beaugency peu prs sans le sou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de fabrique. Serviteur! pas plus de fabrique de blanc de cruse que dessus la main; il y tait mort onze personnes dans l'anne; l'ancien forat avait ferm boutique. Me voil au milieu de ce bourg, toujours avec mon talent pour les trompettes de bois pour tout potage, et ma cartouche de libr pour toute recommandation. Je demande m'employer selon ma force, et comme je n'avais pas de force, tu comprends comme on me reoit: voleur par-ci, gueux par-l, chapp de prison! Enfin, ds que je paraissais quelque part, chacun mettait ses mains sur ses poches; je ne pouvais donc pas m'empcher de crever de faim dans un trou pareil, que je ne devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant a, je romps mon ban pour venir Paris utiliser mes talents. Comme je n'avais pas de quoi venir en carrosse quatre chevaux, je suis venu en gueusant et en mendiant tout le long de la route, vitant les gendarmes comme un chien les coups de bton; j'avais eu du bonheur, j'tais arriv sans encombre jusqu'auprs d'Auteuil. J'tais harass, j'avais une faim d'enfer, j'tais vtu comme tu vois, sans luxe. Et Pique-Vinaigre jeta un coup d'oeil goguenard sur ses haillons. --Je ne portais pas un sou sur moi, je pouvais tre arrt comme vagabond. Ma foi, une occasion s'est prsente, le diable m'a tent, et malgr ma poltronnerie... --Assez, mon frre, assez, dit sa soeur craignant que le gardien, quoique ce moment assez loign de Pique-Vinaigre, n'entendt ce dangereux aveu. --Tu as peur qu'on coute? reprit-il; sois tranquille, je ne m'en cache pas, j'ai t pris sur le fait, il n'y avait pas moyen de nier; j'ai tout avou, je sais ce qui m'attend; mon compte est bon. --Mon Dieu! Mon Dieu! reprit la pauvre femme en pleurant, avec quel sang-froid tu parles de cela! --Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu'est-ce que j'y gagnerais? Voyons, sois donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te console? Jeanne essuya ses larmes, et soupira. --Pour en revenir mon affaire, reprit Pique-Vinaigre, j'tais arriv tout prs d'Auteuil, la brune; je n'en pouvais plus; je ne voulais entrer dans Paris qu' la nuit; je m'tais assis derrire une haie pour me reposer et rflchir mon plan de campagne. force de rflchir, j'ai fini par m'endormir; un bruit de voix m'a rveill; il faisait tout fait nuit; j'coute... C'tait un homme et une femme qui causaient sur la route, de l'autre ct de ma haie; l'homme disait la femme: --Qui veux-tu qui pense venir nous voler? Est-ce que nous n'avons pas cent fois laiss la maison toute seule?--Oui, que reprend la femme, mais nous n'y avions pas cent francs dans notre commode.--Qu'est-ce qui le sait, bte? dit le mari.--T'as raison, reprend la femme, et ils filent. Ma foi, l'occasion me parat trop belle pour la manquer, il n'y avait aucun danger. J'attends que l'homme et la femme soient un peu plus loin pour sortir de derrire ma haie; je regarde vingt pas de l, je vois une petite maison de paysans, a devait tre la maison aux cent francs, il n'y avait que cette bicoque sur la route, Auteuil tait cinq cents pas de l. Je me dis: Courage, mon vieux, il n'y a personne, il fait nuit; s'il n'y a pas de chien de garde (tu sais que j'ai toujours eu peur des chiens), l'affaire est faite. Par bonheur il n'y avait pas de chien. Pour tre plus sr, je cogne la porte, rien... a m'encourage. Les volets du rez-de-chausse taient ferms, je passe mon bton entre eux deux, je les force, j'entre par la fentre dans une chambre; il restait un peu de feu dans la chemine; a m'claire, je vois une commode dont la clef tait te: je prends la pincette, je force les tiroirs, et sous un tas de linge je trouve le magot envelopp dans un vieux bas de laine; je ne m'amuse pas prendre autre chose; je saute par la fentre et je tombe... devine o? Voil une chance! --Mon Dieu! Dis donc! --Sur le dos du garde champtre qui rentrait au village. --Quel malheur!... --La lune s'tait leve; il me voit sortir par la fentre; il m'empoigne. C'tait un camarade qui en aurait mang dix comme moi... Trop poltron pour rsister, je me rsigne. Je tenais encore le bas la main; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa gibecire et me force de le suivre Auteuil. Nous arrivons chez le maire avec accompagnement de gamins et de gendarmes; on va attendre les propritaires chez eux; leur retour, ils font leur dclaration... Il n'y avait pas moyen de le nier; j'avoue tout, je signe le procs-verbal, on me met les menottes, et en route... --Et te voil en prison encore... pour longtemps peut-tre? --coute, Jeanne, je ne veux pas te tromper, ma fille; autant te dire cela tout de suite... --Quoi donc encore, mon Dieu!... --Voyons, du courage!... --Mais parle donc! --Eh bien! il ne s'agit plus de prison... --Comment cela? -- cause de la rcidive, de l'effraction et de l'escalade de nuit dans une maison habite... l'avocat me l'a dit: c'est un compte fait comme les petits pts... j'en aurai pour quinze ou vingt ans de bagne et l'exposition par-dessus le march. --Aux galres! Mais toi si faible, tu y mourras! s'cria la malheureuse femme en clatant en sanglots. --Et si je m'tais enrl dans les blanc-de-crusiens?... --Mais les galres, mon Dieu! Les galres! --C'est la prison au grand air, avec une casaque rouge au lieu d'une brune; et puis j'ai toujours t curieux de voir la mer... Quel badaud de Parisien je fais... hein? --Mais l'exposition... malheureux!... tre l expos au mpris de tout le monde... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon pauvre frre!... Et l'infortune se reprit pleurer. --Voyons, voyons. Jeanne... sois donc raisonnable... c'est un mauvais quart d'heure passer... et encore je crois qu'on est assis... Et puis, est-ce que je ne suis pas habitu voir la foule? Quand je faisais mes tours de gobelets, j'avais toujours un tas de monde autour de moi; je me figurerai que j'escamote, et si a me fait trop d'effet je fermerai les yeux; ce sera absolument comme si on ne me voyait pas. En parlant avec autant de cynisme, ce malheureux voulait moins faire acte d'une criminelle insensibilit que consoler et rassurer sa soeur par cette apparence d'indiffrence. Pour un homme habitu aux moeurs des prisons, et chez lequel toute honte est ncessairement morte, le bagne n'est, en effet, qu'un changement de condition, un changement de casaque, comme Pique-Vinaigre le disait avec une effrayante vrit. Beaucoup de dtenus des prisons centrales, prfrant mme le bagne, cause de la vie bruyante qu'on y mne, commettent souvent des tentatives de meurtre pour tre envoys Brest ou Toulon. Cela se conoit: avant d'entrer au bagne, ils avaient presque autant de labeur, selon leur professions. La condition des plus honntes ouvriers des ports n'est pas moins rude que celle des forats; ils entrent aux ateliers et en sortent aux mmes heures, enfin les grabats o ils reposent leurs membres briss de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de la chiourme. Ils sont libres! dira-t-on. Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce jour est aussi un jour de repos pour les forats. Mais ils n'ont pas la honte, la fltrissure? Eh! qu'est-ce que la honte et la fltrissure pour ces misrables, qui, chaque jour, se bronzent l'me dans cette fournaise infernale, qui prennent tous les grades d'infamie dans cette cole mutuelle de perdition, o les plus criminels sont les plus considrs? Telles sont donc les consquences du systme de pnalit actuelle. L'incarcration est trs-recherche. Le bagne... souvent demand... --Vingt ans de galres, mon Dieu! Mon Dieu! rptait la pauvre soeur de Pique-Vinaigre. --Mais rassure-toi donc, Jeanne; on ne m'en donnera que pour mon argent; je suis trop faible pour qu'on me mette aux travaux de force. S'il n'y a pas de fabrique de trompettes et de sabres de bois, comme Melun, on me mettra au travail doux, on m'emploiera l'infirmerie; je ne suis pas rcalcitrant, je suis bon enfant, je conterai des histoires comme j'en conte ici; je me ferai adorer de mes chefs, estimer de mes camarades, et je t'enverrai des noix de coco graves et des botes de paille pour mes neveux et pour mes nices. Enfin, le vin est tir, il faut le boire. --Si tu m'avais seulement crit que tu venais Paris, j'aurais tch de te cacher et de t'hberger en attendant que tu aies trouv de l'ouvrage. --Pardieu! je comptais bien aller chez toi, mais j'aimais mieux y arriver les mains pleines; car, d'ailleurs, ta mise je vois que tu ne roules pas non plus carrosse. Ah ! et tes enfants, et ton mari? --Ne me parle pas de lui. --Toujours bambocheur! C'est dommage, bon ouvrier tout de mme. --Il me fait bien du mal... va... j'avais assez de mes autres peines sans avoir encore celle que tu me fais... --Comment! ton mari... --Depuis trois ans il m'a quitte, aprs avoir vendu tout notre mnage, me laissant avec mes enfants sans rien, avec ma paillasse pour tout mobilier. --Tu ne m'avais pas dit cela! -- quoi bon? a t'aurait chagrin. --Pauvre Jeanne! Et comment as-tu fait, toute seule avec tes trois enfants? --Dame! j'ai eu beaucoup de mal; je travaillais ma tche comme frangeuse, tant que je pouvais; les voisines m'aidaient un peu, gardaient mes enfants pendant que j'tais sortie; et puis, moi qui n'ai pas toujours la chance, j'ai eu du bonheur une fois dans ma vie, mais a ne m'a pas profit, cause de mon mari... --Pourquoi donc cela? --Mon passementier avait parl de ma peine une de ses pratiques, lui apprenant comment mon mari m'avait laisse sans rien, aprs avoir vendu notre mnage, et que malgr a je travaillais de toutes mes forces pour lever mes enfants; un jour, en rentrant, qu'est-ce que je trouve? mon mnage remont neuf, un bon lit, des meubles, du linge; c'tait une charit de la pratique de mon passementier. --Brave pratique!... Pauvre soeur!... Pourquoi diable aussi ne m'as-tu pas crit pour m'apprendre ta gne? Au lieu de dpenser ma masse, je t'aurais envoy de l'argent! --Moi libre, te demander, toi prisonnier! --Justement; j'tais nourri, chauff, log aux frais du gouvernement; ce que je gagnais tait tout bnfice: sachant le beau-frre bon ouvrier et toi bonne ouvrire et mnagre, j'tais tranquille, et j'ai fricass ma masse les yeux ferms et la bouche ouverte. --Mon mari tait bon ouvrier, c'est vrai; mais il s'est drang. Enfin, grce ce secours inattendu, j'ai repris bon courage, ma fille ane commenait gagner quelque chose; nous tions heureux, sans le chagrin de te savoir Melun. L'ouvrage allait; mes enfants taient proprement habills, ils ne manquaient peu prs de rien; a me donnait un coeur... un coeur!... Enfin j'tais presque parvenue mettre trente-cinq francs de ct, lorsque tout coup mon mari revient. Je ne l'avais pas vu depuis un an. Me trouvant bien emmnage, bien nippe, il n'en fait ni une ni deux, il me prend mon argent, s'installe chez nous sans travailler, se grise tous les jours et me bat quand je me plains. --Le gueux! --Ce n'est pas tout. Il avait log dans un cabinet de notre logement une mauvaise femme avec laquelle il vivait; il fallait encore souffrir cela pour la seconde fois. Il recommena vendre petit petit les meubles que j'avais. Prvoyant ce qui allait m'arriver, je vais chez un avocat qui demeurait dans la maison lui demander ce qu'il faut faire pour empcher mon mari de me mettre encore sur la paille, moi et mes enfants. --C'tait bien simple; il fallait fourrer ton mari la porte. --Oui, mais je n'en avais pas le droit. L'avocat me dit que mon mari pouvait disposer de tout, comme chef de la communaut, et s'installer la maison sans rien faire; que c'tait un malheur, mais qu'il fallait m'y soumettre; que la circonstance de sa matresse qui vivait sous notre toit me donnait le droit de demander la sparation de corps et de biens, comme on appelle cela... D'autant plus que j'avais des tmoins que mon mari m'avait battue, que je pouvais plaider contre lui, mais que cela me coterait au moins, au moins, quatre ou cinq cents francs pour obtenir ma sparation. Tu juges! c'est presque tout ce que je peux gagner en une anne! O trouver une pareille somme emprunter?... Et puis ce n'est pas le tout d'emprunter... il faut rendre... Et cinq cents francs... tout d'un coup... c'est une fortune. --Il y a pourtant un moyen bien simple d'amasser cinq cents francs, dit Pique-Vinaigre avec amertume; c'est de mettre son estomac au croc pendant un an... de vivre de l'air du temps et de travailler tout de mme. C'est tonnant que l'avocat ne t'ait pas donn ce conseil-l... --Tu plaisantes toujours... --Oh! cette fois, non!... s'cria Pique-Vinaigre avec indignation. Car enfin c'est une infamie, a... que la loi soit trop chre pour les pauvres gens. Car te voil, toi, brave et digne mre de famille, travaillant de toutes tes forces pour lever honntement tes enfants... Ton mari est un mauvais sujet fieff; il te bat, te gruge, te pille, dpense au cabaret l'argent que tu gagnes. Tu t'adresses la justice... pour qu'elle te protge et que tu puisses mettre l'abri des griffes de ce fainant ton pain et celui de tes enfants... Les gens de loi te disent: Oui, vous avez raison; votre mari est un mauvais drle: on vous fera justice... mais cette justice-l vous cotera cinq cents francs. Cinq cents francs!... Ce qu'il te faut pour vivre, toi et ta famille, presque pendant un an!... Tiens, vois-tu, Jeanne, tout a prouve, comme dit le proverbe, qu'il n'y a que deux espces de gens, ceux qui sont pendus et ceux qui mritent de l'tre. Rigolette, seule et pensive, n'ayant aucun interlocuteur couter, n'avait pas perdu un mot des confidences de cette pauvre femme, au malheur de laquelle elle sympathisait vivement. Elle se promit de raconter cette infortune Rodolphe ds qu'elle le reverrait, ne doutant pas qu'il ne la secourt. II Comparaison Rigolette, vivement intresse au triste sort de la soeur de Pique-Vinaigre, ne la quittait pas des yeux et allait tcher de se rapprocher un peu d'elle, lorsque malheureusement un nouveau visiteur, entrant dans le parloir, demanda un dtenu, qu'on alla chercher, et s'assit sur le banc entre Jeanne et la grisette. Celle-ci, la vue de cet homme, ne put retenir un geste de surprise, presque de crainte... Elle reconnaissait en lui l'un des deux recors qui taient venus arrter Morel, mettant ainsi excution la contrainte par corps obtenue contre le lapidaire par Jacques Ferrand. Cette circonstance, rappelant Rigolette l'opinitre perscuteur de Germain, redoubla sa tristesse, dont elle avait t un peu distraite par les touchantes et pnibles confidences de la soeur de Pique-Vinaigre. S'loignant autant qu'elle le put de son nouveau voisin, la grisette s'appuya au mur et retomba dans ses affligeantes penses. --Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la figure joviale et railleuse s'tait subitement assombrie, je ne suis ni fort ni brave; mais si je m'tais trouv l pendant que ton mari te faisait ainsi de la misre, a ne se serait pas pass gentiment entre lui et moi... Mais aussi tu tais par trop bonne enfant, toi... --Que voulais-tu que je fasse?... J'ai bien t force de souffrir ce que je ne pouvais pas empcher!... Tant qu'il y a eu chez nous quelque chose vendre, mon mari l'a vendu pour aller au cabaret avec sa matresse, tout, jusqu' la robe du dimanche de ma petite fille. --Mais l'argent de tes journes, pourquoi le lui donnais-tu?... Pourquoi ne le cachais-tu pas? --Je le cachais; mais il me battait tant... que j'tais bien oblige de le lui donner... C'tait moins cause des coups que je lui cdais... que parce que je me disais: la fin il n'a qu' me blesser assez grivement pour que je sois hors d'tat de travailler de longtemps, qu'il me casse un bras, je suppose: alors qu'est-ce que je deviendrai?... Qui soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis force d'aller l'hospice, il faudra donc qu'ils meurent de faim pendant ce temps-l?... Aussi tu conois, mon frre, j'aimais encore mieux donner mon argent mon mari, afin de n'tre pas battue, blesse... et de rester bonne travailler. --Pauvre femme, va!... On parle de martyrs; c'est toi qui l'as t, martyre! --Et pourtant je n'ai jamais fait de mal personne; je ne demandais qu' travailler, qu' soigner mon mari et mes enfants. Mais que veux-tu, il y a des heureux et des malheureux, comme il y a des bons et des mchants. --Oui, et c'est tonnant comme les bons sont heureux!... Mais enfin en es-tu tout fait dbarrasse, de ton gueux de mari? --Je l'espre, car il ne m'a quitte qu'aprs avoir vendu jusqu' mon bois de lit et au berceau de mes deux petits enfants... Mais quand je pense qu'il voulait bien pis encore... --Quoi donc? --Quand je dis lui, c'tait plutt cette vilaine femme qui le poussait; c'est pour a que je t'en parle. Enfin un jour il m'a dit: Quand dans un mnage il y a une jolie fille de quinze ans comme la ntre, on est des btes de ne pas profiter de sa beaut. --Ah bon! je comprends... Aprs avoir vendu les nippes, il veut vendre les corps!... --Quand il a dit cela, vois-tu, Fortun, mon sang n'a fait qu'un tour, et il faut tre juste, je l'ai fait rougir de honte par mes reproches; et comme sa mauvaise femme voulait se mler de notre querelle en soutenant que mon mari pouvait faire de sa fille ce qu'il voulait, je l'ai traite si mal, cette malheureuse, que mon mari m'a battue, et c'est depuis cette scne-l que je ne les ai plus revus. --Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamns dix ans de prison qui n'en ont pas tant fait que ton mari... Au moins ils ne dpouillaient que des trangers... C'est un fier gueux!... --Dans le fond, il n'est pourtant pas mchant, vois-tu. C'est de mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont drang... --Oui, il ne ferait pas de mal un enfant; mais une grande personne, c'est diffrent... --Enfin, que veux-tu! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous l'envoie... Au moins, mon mari parti, je n'avais plus craindre d'tre estropie par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de quoi racheter un matelas, car avant tout il faut vivre et payer son terme, et nous deux ma fille ane, ma pauvre Catherine, peine nous gagnons quarante sous par jour, mes deux autres enfants tant trop petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous couchions sur une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions la porte d'un emballeur de notre rue. --Et j'ai mang ma masse!... Et j'ai mang ma masse!... --Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t'en parlais pas. Enfin nous avons redoubl de travail nous deux Catherine... Pauvre enfant, si tu savais comme c'est honnte, et laborieux, et bon! Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je dsire qu'elle fasse; jamais une plainte, et pourtant... elle en a dj vu de cette misre... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah! a console de bien des choses, vois-tu, Fortun, d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en essuyant ses yeux. --C'est tout ton portrait... ce que je vois. Il faut bien que tu aies cette consolation au moins... --Je t'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour moi; car il n'y a pas dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est pas arrte de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour aller savonner, aux bateaux du Pont-au-Change, trois sous l'heure, le peu de linge que mon mari nous a laiss: tout le reste du temps, l'attache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop tt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y en a qui ont une ou deux annes de tranquillit... Ce qui me fait aussi beaucoup de chagrin dans tout a, vois-tu, Fortun, c'est de ne pouvoir t'aider en presque rien... Pourtant, je tcherai... --Ah ! est-ce que tu crois que j'accepterais? Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconter mes fariboles; j'en demanderai deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinaigre, et a t'aidera un peu dans ton mnage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas te mettre en garni? Comme a ton mari ne pourrait rien vendre. --En garni? Mais penses-y donc: nous sommes quatre, on nous demanderait au moins vingt sous par jour; qu'est-ce qui nous resterait pour vivre? Tandis que notre chambre ne nous cote que cinquante francs par an. --Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie amre, travaille, reinte-toi pour refaire un peu ton mnage; ds que tu auras encore gagn quelque chose, ton mari te pillera de nouveau... et un beau jour il vendra ta fille comme il a vendu tes nippes. --Oh! pour a, par exemple, il me tuerait plutt... Ma pauvre Catherine! --Il ne te tuera pas, et il vendra ta pauvre Catherine. Il est ton mari, n'est-ce pas? Il est le chef de la communaut, comme t'a dit l'avocat, tant que vous ne serez pas spars par la loi; et comme tu n'as pas cinq cents francs donner pour a, il faut te rsigner: ton mari a le droit d'emmener sa fille de chez toi et o il veut... Une fois que lui et sa matresse s'acharneront perdre cette pauvre enfant, est-ce qu'il ne faudra pas qu'elle y passe?... --Mon Dieu!... Mon Dieu!... Mais si cette infamie tait possible... il n'y aurait donc pas de justice? --La justice! dit Pique-Vinaigre avec un clat de rire sardonique, c'est comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent... Seulement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer Melun, de les mettre au carcan ou de les jeter aux galres, c'est une autre affaire, on leur donne cette justice-l gratis... Si on leur coupe le cou, c'est encore gratis... toujours gratis... Prrrrenez vos billets, ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'est pas dix sous, deux sous, un sou, un centime que a vous cotera... non, messieurs; a vous cotera la bagatelle de... rien du tout... C'est la porte de tout le monde; on ne fournit que sa tte... La coupe et la frisure sont aux frais du gouvernement... Voil la justice gratis... Mais la justice qui empcherait une honnte mre de famille d'tre battue et dpouille par un gueux de mari qui veut et peut faire argent de sa fille, cette justice-l cote cinq cents francs... et il faudra t'en passer, ma pauvre Jeanne. --Tiens, Fortun, dit la malheureuse mre en fondant en larmes, tu me mets la mort dans l'me... --C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'me, en pensant ton sort... celui de ta famille... et en reconnaissant que je n'y peux rien... J'ai l'air de toujours rire... mais ne t'y trompe pas, j'ai deux sortes de gaiets, vois-tu, Jeanne, ma gaiet gaie et ma gaiet triste... Je n'ai ni la force ni le courage d'tre mchant, colre ou haineux comme les autres... a s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de corps m'ont empch de devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicoque isole, o il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour me pousser voler. Il a fallu encore que par hasard il ait fait un clair de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les diables! --C'est ce qui me fait toujours te dire, mon pauvre Fortun, que tu es meilleur que tu ne crois... Aussi j'espre que les juges auront piti de toi... --Piti de moi? Un libr rcidiviste? Compte l-dessus! Aprs a, je ne leur en veux pas; tre ici, l ou ailleurs, a m'est gal; et puis tu as raison, je ne suis pas mchant... et ceux qui le sont, je les hais ma manire, en me moquant d'eux; faut croire qu' force de conter des histoires o, pour plaire mes auditeurs, je fais toujours en sorte que ceux qui tourmentent les autres par pure cruaut reoivent la fin des racles indignes... je me serai habitu sentir comme je raconte. --Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon pauvre frre? Je n'aurais pas cru cela. --Minute!... Si je leur contais des rcits o un gaillard qui vole ou qui tue pour voler est roul la fin, ils ne me laisseraient pas finir; mais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un pauvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en soufflant dessus, et qu'il soit poursuivi outrance par une barbe noire qui le perscute seulement pour le plaisir de le perscuter, pour l'honneur, comme on dit, oh! alors ils trpignent de joie quand la fin du conte la barbe noire reoit sa paie. Tiens, j'ai surtout une histoire intitule: _Gringalet et Coupe-en-Deux_, qui faisait les dlices de la centrale de Melun, et que je n'ai pas encore raconte ici. Je l'ai promise pour ce soir; mais faudra qu'ils mettent crnement ma tirelire, et tu en profiteras... Sans compter que je l'crirai pour tes enfants... _Gringalet et Coupe-en-Deux_, a les amusera; des religieuses liraient cette histoire-l, ainsi sois tranquille. --Enfin, non pauvre Fortun, ce qui me console un peu, c'est de voir que tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grce ton caractre. --Bien sr que si j'tais comme un dtenu qui est de notre chambre, je serais malfaisant moi-mme. Pauvre garon!... J'ai bien peur qu'avant la fin de la journe il ne saigne d'un ct ou d'un autre, a chauffe rouge pour lui... il y a un mauvais complot mont pour ce soir son intention... --Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?... Ne te mle pas de a, au moins, Fortun!... --Pas si bte!... j'attraperais des claboussures... C'est en allant et venant que j'ai entendu jaboter l'un et l'autre... on parlait de billon pour l'empcher de crier... et puis, afin d'empcher qu'on ne voie son excution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air d'couter un d'eux... qui sera cens lire tout haut un journal ou autre chose. --Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?... --Comme il est toujours seul, qu'il ne parle personne et qu'il a l'air dgot des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est trs-bte; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde, s'il voulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un monsieur, et que a les offusque. C'est le capitaine du dortoir, nomm le Squelette ambulant, qui est la tte du complot. Il est comme un vrai dsoss aprs ce pauvre Germain; leur bte noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voil quoi a sert d'tre triste en prison, tout de suite on vous suspecte; aussi je ne l'ai jamais t, moi, suspect. Ah ! ma fille, assez caus, va-t'en voir chez toi si j'y suis, tu prends sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu' bavarder... toi, c'est diffrent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; tu sais que j'en serai content. --Mon frre, encore quelques moments, je t'en prie. --Non, non, tes enfants t'attendent. Ah ! tu ne leur dis pas, j'espre, que leur nononcle est pensionnaire ici? --Ils te croient aux les, comme autrefois ma mre. De cette manire, je peux leur parler de toi. -- la bonne heure. Ah ! va-t'en vite, vite. --Oui, mais coute, mon pauvre frre; je n'ai pas grand-chose, pourtant je ne te laisserai pas ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas, et ce mauvais gilet! Nous t'arrangerons quelques hardes avec Catherine. Dame! Fortun, tu penses, ce n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui nous manque. --De quoi? De quoi? Des hardes? mais j'en ai plein mes malles. Ds qu'elles vont arriver, j'aurai de quoi m'habiller comme un prince. Allons, ris donc un peu! Non? Eh bien! srieusement, ma fille, a n'est pas de refus... en attendant que Gringalet et Coupe-en-Deux aient rempli ma tirelire. Alors je te rendrai a. Adieu, ma bonne Jeanne, la premire fois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si je ne te fais pas rire. Allons, va-t'en, je t'ai dj trop retenue. --Mais, mon frre, coute donc! --Mon brave, eh! mon brave, cria Pique-Vinaigre au gardien qui tait assis l'autre bout du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais rentrer, assez caus. --Ah! Fortun... ce n'est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit Jeanne. --C'est au contraire trs-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain matin dis aux enfants que tu as rv de leur oncle qui est aux les et qu'il t'a prie de les embrasser. Adieu. --Adieu, Fortun, dit la pauvre femme tout en larmes et en voyant son frre rentrer dans l'intrieur de la prison. Rigolette, depuis que le recors s'tait assis ct d'elle, n'avait pu entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne; mais elle n'avait pas quitt celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa premire ide, la recommander Rodolphe. Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la grisette s'approcha d'elle en lui disant timidement: --Madame, tout l'heure, sans chercher vous couter, j'ai entendu que vous tiez frangeuse passementire? --Oui, mademoiselle, rpondit Jeanne, un peu surprise, mais prvenue en faveur de Rigolette par son air gracieux et sa charmante figure. --Je suis couturire en robes, reprit la grisette maintenant que les franges et les passementeries sont la mode, j'ai quelquefois des pratiques qui me demandent des garnitures leur got; j'ai pens qu'il serait peut-tre moins cher de m'adresser vous, qui travaillez en chambre, que de m'adresser un marchand, et que d'un autre ct je pourrais vous donner plus que ne vous donne votre fabricant. --C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la soie mon compte cela me ferait un petit bnfice... Vous tes bien bonne de penser moi... je n'en reviens pas... --Tenez, madame, je vous parlerai franchement: j'attends la personne que je viens voir; n'ayant causer avec personne, tout l'heure, avant que ce monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous assure, je vous ai entendue parler votre frre de vos chagrins, de vos enfants; je me suis dit: Entre pauvres gens on doit s'aider. L'ide m'est venue que je pourrais vous tre bonne quelque chose, puisque vous tiez frangeuse. Si, en effet, ce que je vous propose vous convient, voici mon adresse, donnez-moi la vtre, de faon que lorsque j'aurai une petite commande vous faire, je saurai o vous trouver. Et Rigolette donna une de ses adresses la soeur de Pique-Vinaigre. Celle-ci, vivement touche des procds de la grisette, dit avec effusion: --Votre figure ne m'avait pas trompe, mademoiselle; et puis, ne prenez pas cela pour de l'orgueil, mais vous avez un faux air de ma fille ane, ce qui fait qu'en entrant je vous avais regarde par deux fois. Je vous remercie bien; si vous m'employez, vous serez contente de mon ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport... Je demeure rue de la Barillerie, n 1. --N 1... a n'est pas difficile retenir. Merci, madame. --C'est moi de vous remercier, ma chre demoiselle, c'est si bon vous... d'avoir tout de suite pens m'tre utile! Encore une fois, je n'en reviens pas. --Mais c'est tout simple, madame Duport, dit Rigolette avec un charmant sourire. Puisque j'ai un faux air de votre fille Catherine, ce que vous appelez ma bonne ide ne doit pas vous tonner. --tes-vous gentille... chre demoiselle! Tenez, grce vous, je m'en irai un peu moins triste que je ne croyais; et puis peut-tre que nous nous retrouverons ici quelquefois, car vous venez comme moi voir un prisonnier... --Oui, madame..., rpondit Rigolette en soupirant. --Alors revoir... du moins je l'espre, mademoiselle... Rigolette, dit Jeanne Duport aprs avoir jet les yeux sur l'adresse de la grisette. --Au revoir, madame Duport. Au moins, pensa Rigolette en allant se rasseoir sur son banc, je sais maintenant l'adresse de cette pauvre femme, et, bien sr, M. Rodolphe s'intressera elle quand il saura combien elle est malheureuse, car il m'a toujours dit: Si vous connaissez quelqu'un de bien plaindre, adressez-vous moi... Et Rigolette, se remettant sa place, attendit avec impatience la fin de l'entretien de son voisin, afin de pouvoir faire demander Germain. Maintenant, quelques mots sur la scne prcdente. Malheureusement, il faut l'avouer, l'indignation du misrable frre de Jeanne Duport avait t lgitime... Oui... en disant que la loi tait trop chre pour les pauvres, il disait vrai. Plaider devant les tribunaux civils entrane des frais normes et inaccessibles aux artisans, qui vivent grand-peine d'un salaire insuffisant. Qu'une mre ou qu'un pre de famille appartenant cette classe toujours sacrifie veuillent en effet obtenir une sparation de corps; qu'ils aient, pour l'obtenir, tous les droits possibles... L'obtiendront-ils? Non. Car il n'y a pas un ouvrier en tat de dpenser de quatre cinq cents francs pour les onreuses formalits d'un tel jugement. Pourtant le pauvre n'a d'autre vie que la vie domestique; la bonne ou mauvaise conduite d'un chef de famille d'artisans n'est pas seulement une question de moralit, c'est une question de PAIN... Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d'essayer de le peindre, mrite-t-il donc moins d'intrt, moins de protection, que celui d'une femme riche qui souffre des dsordres ou des infidlits de son mari? Rien de plus digne de piti, sans doute, que les douleurs de l'me. Mais lorsqu' ces douleurs se joint, pour une malheureuse mre, la misre de ses enfants, n'est-il pas monstrueux que la pauvret de cette femme la mette hors la loi et la livre sans dfense, elle et sa famille, aux odieux traitements d'un mari fainant et corrompu? Et cette monstruosit existe. Et un repris de justice peut, dans cette circonstance comme dans d'autres, nier avec droit et logique l'impartialit des institutions au nom desquelles il est condamn. Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour la socit justifier de pareilles attaques? Quelle sera l'influence, l'autorit morale de ces lois, dont l'application est absolument subordonne une question d'argent? La justice civile, comme la justice criminelle, ne devrait-elle pas tre accessible tous? Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bnfice d'une loi minemment prservatrice et tutlaire, la socit ne devrait-elle pas, ses frais, en assurer l'application, par respect pour l'honneur et pour le repos des familles? Mais laissons cette femme qui restera toute sa vie la victime d'un mari brutal et perverti, parce qu'elle est trop pauvre pour faire prononcer sa sparation de corps par la loi. Parlons du frre de Jeanne Duport. Ce rclusionnaire libr sort d'un antre de corruption pour rentrer dans le monde; il a subi sa peine, pay sa dette par l'expiation. Quelles prcautions la socit a-t-elle prises pour l'empcher de retomber dans le crime? Aucune... Lui a-t-on avec une charitable prvoyance, rendu possible le retour au bien, afin de pouvoir svir, ainsi que l'on svit d'une manire terrible, s'il se montre incorrigible? Non... La perversit contagieuse de vos geles est tellement connue, est si justement redoute, que celui qui en sort est partout un sujet de mpris, d'aversion et d'pouvante: serait-il vingt fois homme de bien, il ne trouvera presque nulle part de l'occupation. De plus, votre surveillance fltrissante l'exile dans de petites localits o ses antcdents doivent tre immdiatement connus, et o il n'aura aucun moyen d'exercer les industries exceptionnelles souvent imposes aux dtenus par les fermiers de travail des maisons centrales. Si le libr a eu le courage de rsister aux tentations mauvaises, il se livrera donc l'un de ces mtiers homicides dont nous avons parl, la prparation de certains produits chimiques dont l'influence mortelle dcime ceux qui exercent ces funestes professions[16], ou bien encore, s'il en a la force, il ira extraire du grs dans la fort de Fontainebleau, mtier auquel on rsiste, terme moyen, six ans!!! La condition d'un libr est donc beaucoup plus fcheuse, plus pnible, plus difficile qu'elle ne l'tait avant sa premire faute: il marche entour d'entraves, d'cueils; il lui faut braver la rpulsion, les ddains, souvent mme la plus profonde misre... Et s'il succombe toutes ces chances, effrayantes de criminalit, et s'il commet un second crime, vous vous montrez mille fois plus svres envers lui que pour sa premire faute... Cela est injuste... car c'est presque toujours la ncessit que vous lui faites qui le conduit un second crime. Oui, car il est dmontr qu'au lieu de corriger, votre systme pnitentiaire dprave. Au lieu d'amliorer, il empire... Au lieu de gurir de lgres affections morales, il les rend incurables. Votre aggravation de peine, impitoyablement applique la rcidive, est donc inique, barbare, puisque cette rcidive est, pour ainsi dire, une consquence force de vos institutions pnales. Le terrible chtiment qui frappe les rcidivistes serait juste et logique, si vos prisons moralisaient, puraient les dtenus, et si l'expiration de leur peine une bonne conduite leur tait, sinon facile, du moins gnralement possible... Si l'on s'tonne de ces contradictions de la loi, que sera-ce donc lorsque l'on comparera certains dlits certains crimes, soit cause de leurs suites invitables, soit cause des disproportions exorbitantes qui existent entre les punitions dont ils sont atteints? L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un de ces affligeants contrastes. III Matre Boulard Le dtenu qui entra dans le parloir au moment o Pique-Vinaigre en sortait tait un homme de trente ans environ, aux cheveux d'un blond ardent, la figure joviale, pleine et rubiconde; sa taille moyenne rendait plus remarquable encore son norme embonpoint. Ce prisonnier, si vermeil et si obse, s'enveloppait dans une longue et chaude redingote de molleton gris, pareille son pantalon pieds; une sorte de casquette chaperon en velours rouge, dite la Prinet-Leclerc, compltait le costume de ce personnage, qui portait d'excellentes pantoufles fourres. Quoique la mode des breloques ft passe depuis longtemps, la chane d'or de sa montre soutenait bon nombre de cachets monts en pierres fines; enfin plusieurs bagues enrichies d'assez belles pierreries brillaient aux grosses mains rouges de ce dtenu nomm matre Boulard, huissier prvenu d'abus de confiance. Son interlocuteur tait, nous l'avons dit, Pierre Bourdin, l'un des gardes du commerce chargs d'oprer l'arrestation de Morel le lapidaire. Ce recors tait ordinairement employ par matre Boulard, huissier de M. Petit-Jean, prte-nom de Jacques Ferrand. Bourdin, plus petit et aussi replet que l'huissier, se modelait selon ses moyens sur son patron, dont il admirait la magnificence. Affectionnant comme lui les bijoux, il portait ce jour-l une superbe pingle de topaze, et un long jaseron d'or serpentait, paraissait et disparaissait entre les boutonnires de son gilet. --Bonjour, fidle Bourdin, j'tais bien sr que vous ne manqueriez pas l'appel, dit joyeusement matre Boulard d'une petite voix grle qui contrastait singulirement avec son gros corps et sa large figure fleurie. --Manquer l'appel! rpondit le recors; j'en tais incapable, mon gnral. C'est ainsi que Bourdin, par une plaisanterie la fois familire et respectueuse, appelait l'huissier sous les ordres duquel il instrumentait, cette locution militaire tant d'ailleurs assez souvent usite parmi certaines classes d'employs et de praticiens civils. --Je vois avec plaisir que l'amiti reste fidle l'infortune, dit matre Boulard avec une gaiet cordiale; pourtant je commenais m'inquiter, voil trois jours que je vous avais crit, et pas de Bourdin... --Figurez-vous, mon gnral, que c'est toute une histoire. Vous vous rappelez bien ce beau vicomte de la rue de Chaillot? --Saint-Remy? --Justement! Vous savez comme il se moquait de nos prises de corps? --Il en tait indcent... -- qui le dites-vous? Nous deux Malicorne nous en tions comme abrutis, si c'est possible. --C'est impossible, brave Bourdin. --Heureusement, mon gnral; mais voici le fait: ce beau vicomte a mont en titre. --Il est devenu comte? --Non! d'escroc il est devenu voleur. --Ah! bah! --On est ses trousses pour des diamants qu'il a effarouchs. Et, par parenthse, ils appartenaient au joaillier qui employait cette vermine de Morel, le lapidaire, que nous allions pincer rue du Temple, lorsqu'un grand mince moustaches noires a pay pour ce meurt-de-faim, et a manqu de nous jeter du haut en bas des escaliers, nous deux Malicorne. --Ah! oui, je me souviens... vous m'avez racont cela, mon pauvre Bourdin... c'tait fort drle. Le meilleur de la farce a t que la portire de la maison vous a vid sur le dos une cuelle de soupe bouillante. --Y compris l'cuelle, gnral, qui a clat comme une bombe nos pieds. Vieille sorcire! --a comptera sur vos tats de service et blessures. Mais ce beau vicomte? --Je vous disais donc que Saint-Remy tait poursuivi pour vol... aprs avoir fait croire son bon enfant de pre qu'il avait voulu se brler la cervelle. Un agent de police de mes amis, sachant que j'avais longuement traqu ce vicomte, m'a demand si je ne pourrais pas le renseigner, le mettre sur la trace de ce mirliflore. Justement j'avais su trop tard, lors de la dernire contrainte par corps laquelle il avait chapp, qu'il s'tait terr dans une ferme Arnouville, cinq lieues de Paris... Mais quand nous y tions arrivs... il n'tait plus temps... l'oiseau avait dnich! --D'ailleurs, il a, le surlendemain, pay cette lettre de change, grce certaine grande dame, dit-on. --Oui, gnral... mais, c'est gal, je connaissais le nid, il s'tait dj une fois cach l... il pouvait bien s'y tre cach une seconde... c'est ce que j'ai dit mon ami l'agent de police. Celui-ci m'a propos de lui donner un coup de main... en amateur... et de le conduire la ferme... Je n'avais pas d'occupation... a me faisait une partie de campagne... j'ai accept. --Eh bien! le vicomte?... --Introuvable! Aprs avoir d'abord rd autour de la ferme et nous y tre ensuite introduits, nous sommes revenus, Gros-Jean comme devant... c'est ce qui fait que je n'ai pas pu me rendre plus tt vos ordres, mon gnral. --J'tais bien sr qu'il y avait impossibilit de votre part, mon brave. --Mais, sans indiscrtion, comment diable vous trouvez-vous ici? --Des canailles, mon cher... une nue de canailles, qui, pour une misre d'une soixantaine de mille francs dont ils se prtendent dpouills, ont port plainte contre moi en abus de confiance et me forcent de me dfaire de ma charge... --Vraiment! gnral? Ah! bien... en voil un malheur! Comment, nous ne travaillerons plus pour vous? --Je suis la demi-solde, mon brave Bourdin... me voici sous la remise. --Mais qui est-ce donc que ces acharns-l? --Figurez-vous qu'un des plus forcens contre moi est un voleur libr, qui m'avait donn recouvrer le montant d'un billet de sept cents mauvais francs, pour lequel il fallait poursuivre. J'ai poursuivi, j'ai t pay, j'ai encaiss l'argent... et parce que, par suite d'oprations qui ne m'ont pas russi, j'ai fricass cette somme ainsi que beaucoup d'autres, toute cette canaille a tant piaill qu'on a lanc contre moi un mandat d'amener, et que vous me voyez ici, mon brave, ni plus ni moins qu'un malfaiteur... --Si a ne fait pas suer, mon gnral... vous! --Mon Dieu, oui; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce libr m'a crit, il y a quelques jours, que cet argent tant sa seule ressource pour les jours mauvais, et que ces jours mauvais tant arrivs... (je ne sais pas ce qu'il entend par l), j'tais responsable des crimes qu'il pourrait commettre pour chapper la misre. --C'est charmant, parole d'honneur! --N'est-ce pas? rien de plus commode... le drle est capable de dire cela pour son excuse... Heureusement la loi ne connat pas ces complicits-l. --Aprs tout, vous n'tes prvenu que d'abus de confiance, n'est-ce pas, mon gnral? --Certainement! est-ce que vous me prendriez pour un voleur, matre Bourdin? --Ah! par exemple, gnral! Je voulais vous dire qu'il n'y avait rien de grave l-dedans; aprs tout, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. --Est-ce que j'ai l'air dsespr, mon brave? --Pas du tout; je ne vous ai jamais trouv meilleure mine. Au fait, si vous tes condamn, vous en aurez pour deux ou trois mois de prison et vingt-cinq francs d'amende. Je connais mon code. --Et ces deux ou trois mois de prison... j'obtiendrai, j'en suis sr, de les passer bien mon aise dans une maison de sant. J'ai un dput dans ma manche. --Oh! alors... votre affaire est sre. --Tenez, Bourdin, aussi je ne peux m'empcher de rire; ces imbciles qui m'ont fait mettre ici seront bien avancs, ils ne verront pas davantage un sou de l'argent qu'ils rclament. Ils me forcent de vendre ma charge, a m'est gal, je suis cens la devoir mon prdcesseur, comme vous dites. Vous voyez, c'est encore ces gogos-l qui seront les dindons de la farce, comme dit Robert-Macaire. --Mais a me fait cet effet-l, gnral; tant pis pour eux. --Ah ! mon brave, venons au sujet qui m'a fait vous prier de venir me voir: il s'agit d'une mission dlicate, d'une affaire de femme, dit matre Boulard avec une fausset mystrieuse. --Ah! sclrat de gnral, je vous reconnais bien l! De quoi s'agit-il? Comptez, sur moi. --Je m'intresse particulirement une jeune artiste des Folies-Dramatiques; je paye son terme, et, en change, elle me paie de retour, du moins je le crois; car, mon brave, vous le savez, souvent les absents ont tort. Or je tiendrais d'autant plus savoir si j'ai tort qu'Alexandrine (elle s'appelle Alexandrine) m'a fait demander quelques fonds. Je n'ai jamais t chiche avec les femmes; mais, coutez donc, je n'aime pas tre dindonn. Ainsi, avant de faire le libral avec cette chre amie, je voudrais savoir si elle le mrite par sa fidlit. Je sais qu'il n'y a rien de plus rococo, de plus perruque, que la fidlit, mais c'est un faible que j'ai comme a. Vous me rendriez donc un service d'ami, mon cher camarade, si vous pouviez pendant quelques jours surveiller mes amours et me mettre mme de savoir quoi m'en tenir, soit en faisant jaser la portire d'Alexandrine, soit... --Suffit, mon gnral, rpondit Bourdin en interrompant l'huissier; ceci n'est pas plus malin que de surveiller, pier et dpister un dbiteur. Reposez-vous sur moi; je saurai si Mlle Alexandrine donne des coups de canif dans le contrat, ce qui ne me parat gure probable; car, sans vous commander, mon gnral, vous tes trop bel homme et trop gnreux pour qu'on ne vous adore pas. --J'ai beau tre bel homme, je suis absent, mon cher camarade, et c'est un grand tort; enfin je compte sur vous pour savoir la vrit. --Vous la saurez, je vous en rponds. --Ah! mon cher camarade, comment vous exprimer ma reconnaissance? --Allons donc, mon gnral! --Il est bien entendu, mon brave Bourdin, que dans cette circonstance-l vos honoraires seront ce qu'ils seraient pour une prise de corps. --Mon gnral, je ne le souffrirai pas: tant que j'ai exerc sous vos ordres, ne m'avez-vous pas toujours laiss tondre le dbiteur jusqu'au vif, doubler, tripler les frais d'arrestation, frais dont vous poursuiviez ensuite le paiement avec autant d'activit que s'ils vous eussent t dus vous-mme? --Mais, mon cher camarade, ceci est diffrent, et mon tour je ne souffrirai pas... --Mon gnral, vous m'humilieriez si vous ne me permettiez pas de vous offrir ces renseignements sur Mlle Alexandrine comme une faible preuve de ma reconnaissance. -- la bonne heure! Je ne lutterai pas plus longtemps avec vous de gnrosit. Au reste, votre dvouement me sera une douce rcompense du _moelleux_ que j'ai toujours mis dans nos relations d'affaires. --C'est bien comme cela que je l'entends, mon gnral; mais ne pourrai-je pas vous tre bon autre chose? Vous devez tre horriblement mal ici, vous qui tenez tant vos aises! Vous tes la _pistole_[17], j'espre? --Certainement; et je suis arriv temps, car j'ai eu la dernire chambre vacante; les autres sont comprises dans les rparations qu'on fait la prison. Je me suis install le mieux possible dans ma cellule; je n'y suis pas trop mal: j'ai un pole, j'ai fait venir un bon fauteuil, je fais trois longs repas, je digre, je me promne et je dors. Sauf les inquitudes que me donne Alexandrine, vous voyez que je ne suis pas trop plaindre. --Mais pour vous qui tiez si gourmand, gnral, les ressources de la prison sont bien maigres. --Et le marchand de comestibles qui est dans ma rue n'a-t-il pas t cr comme qui dirait mon intention? Je suis en compte ouvert avec lui, et tous les deux jours il m'envoie une bourriche soigne; et ce propos, puisque vous tes en train de me rendre service, priez donc la marchande, cette brave petite Mme Michonneau, qui par parenthse n'est pas pique des vers... --Ah! sclrat, sclratissime de gnral!... --Voyons, mon cher camarade, pas de mauvaises penses, dit l'huissier avec une nuance de fatuit, je suis seulement bonne pratique et bon voisin. Donc, priez la chre Mme Michonneau de mettre dans mon panier de demain un pt de thon marin... c'est la saison, a me changera et a fait boire. --Excellente ide!... --Et puis, que Mme Michonneau me renvoie un panier de vins compos de bourgogne, champagne et bordeaux, pareil au dernier, elle saura ce que a veut dire, et qu'elle y ajoute deux bouteilles de son vieux cognac de 1817 et une livre de pur moka frais grill et frais moulu. --Je vais crire la date de l'eau-de-vie pour ne rien oublier, dit Bourdin en tirant son carnet de sa poche. --Puisque vous crivez, mon cher camarade, ayez donc aussi la bont de noter de demander chez moi mon dredon. --Tout ceci sera excut la lettre, mon gnral: soyez tranquille, me voil un peu rassur sur votre nourriture. Mais vos promenades, vous les faites ple-mle avec ces brigands de dtenus? --Oui, et c'est trs-gai, trs-anim; je descends de chez moi aprs djeuner, je vais tantt dans une cour, tantt dans une autre, et, comme vous dites, je m'encanaille. C'est Rgence, c'est Porcheron! Je vous assure qu'au fond ils paraissent trs-braves gens; il y en a de fort amusants. Les plus froces sont rassembls dans ce qu'on appelle la Fosse-aux-lions. Ah! mon cher camarade, quelles figures patibulaires! Il y a entre autres un nomm le Squelette; je n'ai jamais rien vu de pareil. --Quel drle de nom! --Il est si maigre, ou plutt si dcharn, que a n'est pas un sobriquet, je vous dis qu'il est effrayant; par l-dessus il est prvt de sa chambre. C'est bien le plus grand sclrat... il sort du bagne, et il a encore vol et assassin; mais son dernier meurtre est si horrible qu'il sait bien qu'il sera condamn mort sans rmission, mais il s'en moque comme de colin-tampon. --Quel bandit! --Tous les dtenus l'admirent et tremblent devant lui. Je me suis mis tout de suite dans ses bonnes grces en lui donnant des cigares; aussi il m'a pris en amiti et il m'apprend l'argot. Je fais des progrs. --Ah! ah! quelle bonne farce! Mon gnral qui apprend l'argot! --Je vous dis que je m'amuse comme un bossu; ces gaillards-l m'adorent, il y en a mme qui me tutoient... Je ne suis pas fier, moi, comme un petit monsieur nomm Germain, un va-nu-pieds qui n'a pas seulement le moyen d'tre la pistole, et qui se mle de faire le dgot, le grand seigneur avec eux. --Mais il doit tre enchant de trouver un homme aussi comme il faut que vous pour causer avec lui, s'il est si dgot des autres? --Bah! il n'a pas eu l'air seulement de remarquer qui j'tais; mais, l'et-il remarqu, que je me serais bien gard de rpondre ses avances. C'est la bte noire de la prison... Ils lui joueront tt ou tard un mauvais tour, et je n'ai pardieu pas envie de partager l'aversion dont il est l'objet. --Vous avez bien raison. --a me gterait ma rcration; car ma promenade avec les dtenus est une vritable rcration... Seulement, ces brigands-l n'ont pas grande opinion de moi, moralement... Vous comprenez, ma prvention de simple abus de confiance... c'est une misre pour des gaillards pareils... Aussi ils me regardent comme bien peu, ainsi que dit Arnal. --En effet, auprs de ces matadors de crimes vous tes... --Un vritable agneau pascal, mon cher camarade... Ah ! puisque vous tes obligeant, n'oubliez pas mes commissions. --Soyez tranquille, mon gnral: 1 Mlle Alexandrine; 2 le pt de poisson et le panier de vins; 3 le vieux cognac de 1817, le caf en poudre et l'dredon... vous aurez tout cela... Il n'y pas autre chose? --Ah! si, j'oubliais... Vous savez bien o demeure M. Badinot? --L'agent d'affaires? oui. --Eh bien! veuillez lui dire que je compte toujours sur son obligeance pour me trouver un avocat comme il me le faut pour ma cause... que je ne regarderai pas un billet de mille francs. --Je verrai M. Badinot, soyez tranquille, mon gnral; ce soir toutes vos commissions seront faites, et demain vous recevrez ce que vous me demandez. bientt, et bon courage, mon gnral. --Au revoir, mon cher camarade. Et le dtenu quitta le parloir d'un ct, le visiteur de l'autre. Maintenant comparez le crime de Pique-Vinaigre, rcidiviste, au dlit de matre Boulard, huissier. Comparez le point de dpart de tous deux et les raisons, les ncessits qui ont pu les pousser au mal. Comparez enfin le chtiment qui les attend. Sortant de prison, inspirant partout l'loignement et la crainte, le libr n'a pu exercer, dans la rsidence qu'on lui avait assigne, le mtier qu'il savait; il esprait se livrer une profession dangereuse pour sa vie, mais approprie ses forces; cette ressource lui a manqu. Alors il rompt son ban, revient Paris, comptant y cacher plus facilement ses antcdents et trouver du travail. Il arrive puis de fatigue, mourant de faim: par hasard il dcouvre qu'une somme d'argent est dpose dans une maison voisine, il cde une dtestable tentation, il force un volet, ouvre un meuble, vole cent francs et se sauve. On l'arrte, il est prisonnier... Il sera jug, condamn. Comme rcidiviste, quinze ou vingt ans de travaux forcs et l'exposition, voil ce qui l'attend. Il le sait. Cette peine formidable, il la mrite. La proprit est sacre. Celui qui, la nuit, brise votre porte pour s'emparer de votre avoir doit subir un chtiment terrible. En vain le coupable objectera-t-il le manque d'ouvrage, la misre, la position exceptionnelle, difficile, intolrable, le besoin que sa condition de libr lui impose... Tant pis, la loi est une; la socit, pour son salut et pour son repos, veut et doit tre arme d'un pouvoir sans bornes, et impitoyablement rprimer ces attaques audacieuses contre le bien d'autrui. Oui, ce misrable, ignorant et abruti, ce rcidiviste corrompu et ddaign a mrit son sort. Mais que mritera donc celui qui, intelligent, riche, instruit, entour de l'estime de tous, revtu d'un caractre officiel, volera, non pas pour manger, mais pour satisfaire de fastueux caprices ou pour tenter les chances de l'agiotage? Volera, non pas cent francs... mais volera cent mille francs... un million?... Volera, non pas la nuit au pril de sa vie, mais volera tranquillement au grand jour, la face de tous?... Volera... non pas un inconnu qui aura mis son argent sous la sauvegarde d'une serrure... mais volera un client qui aura mis forcment son argent sous la sauvegarde de la probit de l'officier public que la loi dsigne, impose sa confiance?... Quel chtiment terrible mritera donc celui-l qui, au lieu de voler une petite somme presque par ncessit... volera par luxe une somme considrable? Ne serait-ce dj pas une injustice criante de ne lui appliquer qu'une peine gale celle qu'on applique au rcidiviste pouss bout par la misre, au vol par le besoin? Allons donc! dira la loi... Comment appliquer un homme bien lev la mme peine qu' un vagabond? Fi donc!... Comparer un dlit de bonne compagnie avec une ignoble effraction? Fi donc!... Aprs tout, de quoi s'agit-il? rpondra, par exemple, matre Boulard d'accord avec la loi. En vertu, des pouvoirs que me confre mon office, j'ai touch pour vous une somme d'argent; cette somme, je l'ai dissipe, dtourne, il n'en reste pas une obole; mais n'allez pas croire que la misre m'ait pouss cette spoliation! Suis-je un mendiant, un ncessiteux? Dieu merci, non, j'avais, et j'ai de quoi vivre largement. Oh! rassurez-vous, mes vises taient plus hautes et plus fires... Muni de votre argent, je me suis audacieusement lanc dans la sphre blouissante de la spculation; je pouvais doubler, tripler la somme mon profit, si la fortune m'et souri... malheureusement elle m'a t contraire! Vous voyez bien que j'y perds autant que vous... Encore une fois, semble dire la loi, cette spoliation, leste, nette, preste et cavalire, faite au grand soleil, a-t-elle quelque chose de commun avec ces rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil de misrables voleurs du plus bas tage? Les crimes ne changent-ils pas de pnalit, mme de nom, lorsqu'ils sont commis par certains privilgis? Un malheureux drobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau... une servante drobe un mouchoir ou un louis ses matres: cela, bien et dment appel vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du ressort de la cour d'assises. Et cela est juste, surtout pour le dernier cas. Le serviteur qui vole son matre est doublement coupable: il fait presque partie de la famille; la maison lui est ouverte toute heure, il trahit indignement la confiance qu'on a en lui; c'est cette trahison que la loi frappe d'une condamnation infamante. Encore une fois, rien de plus juste, de plus moral. Mais qu'un huissier, mais qu'un officier public quelconque vous drobe l'argent que vous avez forcment confi sa qualit officielle, non-seulement ceci n'est plus assimil au vol domestique ou au vol avec effraction, mais ceci n'est pas mme qualifi vol par la loi. Comment? Non, sans doute! vol... ce mot est par trop brutal... Il sent trop son mauvais lieu... vol!... fi donc! Abus de confiance, la bonne heure! c'est plus dlicat, plus dcent et plus en rapport avec la condition sociale, la considration de ceux qui sont exposs commettre... ce dlit! car cela s'appelle dlit... Crime serait aussi trop brutal. Et puis, distinction importante. Le crime ressort de la cour d'assises... L'abus de confiance, de la police correctionnelle. comble de l'quit! comble de la justice distributive! Rptons-le: un serviteur vole un louis son matre, un affam brise un carreau pour voler un pain... voil des crimes, vite, aux assises. Un officier public dissipe ou dtourne un million, c'est un abus de confiance... un simple tribunal de police correctionnelle doit en connatre. En fait, en droit, en raison, en logique, en humanit, en morale, cette effrayante diffrence entre les pnalits est-elle justifie par la dissemblance de criminalit? En quoi le vol domestique, puni d'une peine infamante, diffre-t-il de l'abus de confiance, puni d'une peine correctionnelle? Est-ce parce que l'abus de confiance entrane presque toujours la ruine des familles? Qu'est-ce donc qu'un abus de confiance, sinon un vol domestique, mille fois aggrav par ses consquences effrayantes et par le caractre officiel de celui qui le commet? Ou bien encore en quoi un vol avec effraction est-il plus coupable qu'un vol avec abus de confiance? Comment! vous osez dclarer que la violation morale du serment de ne jamais forfaire la confiance que la socit est force d'avoir en vous est moins criminelle que la violation matrielle d'une porte? Oui, on l'ose... Oui, la loi est ainsi faite... Oui, plus les crimes sont graves, plus ils compromettent l'existence des familles, plus ils portent atteinte la scurit, la moralit publique... moins ils sont punis. De sorte que plus les coupables ont de lumires, d'intelligence, de bien-tre et de considration, plus la loi se montre indulgente pour eux... De sorte que la loi rserve ses peines les plus terribles, les plus infamantes pour les misrables qui ont, nous ne voudrions pas dire pour excuse... mais qui ont du moins pour prtexte l'ignorance, l'abrutissement, la misre o on les laisse plongs. Cette partialit de la loi est barbare et profondment immorale. Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente au bien d'autrui, mais frappez impitoyablement aussi l'officier public qui attente au bien de ses clients. Qu'on n'entende donc plus des avocats excuser, dfendre et faire absoudre (car c'est absoudre que de condamner si peu) des gens coupables de spoliations infmes, par des raisons analogues celles-ci: Mon client ne nie pas avoir dissip les sommes dont il s'agit; il sait dans quelle dtresse affreuse son abus de confiance a plong une honorable famille; mais que voulez-vous! mon client a l'esprit aventureux, il aime courir les chances des entreprises audacieuses, et, une fois qu'il est lanc dans les spculations, une fois que la fivre de l'agiotage le saisit, il ne fait plus aucune diffrence entre ce qui est lui et ce qui est aux autres. Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant pour ceux qui sont dpouills, et singulirement rassurant pour ceux qui sont en position de l'tre. Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez mal venu en cour d'assises s'il prsentait environ cette dfense: Mon client ne nie pas avoir crochet un secrtaire pour y voler la somme dont il s'agit; mais que voulez-vous! il aime la bonne chre, il adore les femmes, il chrit le bien-tre et le luxe; or, une fois qu'il est dvor de cette soif de plaisirs, il ne fait plus aucune diffrence entre ce qui est lui et ce qui est aux autres. Et nous maintenons la comparaison exacte entre le voleur et le spoliateur. Celui-ci n'agiote que dans l'espoir du gain, et il ne dsire ce gain que pour augmenter sa fortune ou ses jouissances. Rsumons notre pense... Nous voudrions que, grce une rforme lgislative, l'abus de confiance, commis par un officier public, ft qualifi vol, et assimil, pour le minimum de la peine, au vol domestique: et, pour le maximum, au vol avec effraction et rcidive. La compagnie laquelle appartiendrait l'officier public serait responsable des sommes qu'il aurait voles en sa qualit de mandataire forc et salari. Voici, du reste, un rapprochement qui servira de corollaire cette digression... Aprs les faits que nous allons citer, tout commentaire devient inutile. Seulement, on se demande si l'on vit dans une socit civilise ou dans un monde barbare. On lit dans le _Bulletin des tribunaux_ du 17 fvrier 1843, propos d'un appel interjet par un huissier condamn pour abus de confiance: La cour, adoptant les motifs des premiers juges; Et attendu que les crits produits pour la premire fois devant la cour, par le prvenu, sont impuissants pour dtruire et mme pour affaiblir les faits qui ont t constats devant les premiers juges; Attendu qu'il est prouv que le prvenu, en sa qualit d'huissier, comme mandataire forc et salari, a reu des sommes d'argent pour trois de ses clients; que, lorsque les demandes de la part de ceux-ci lui ont t adresses pour les obtenir, il a rpondu tous par des subterfuges et des mensonges; Qu'enfin il a dtourn et dissip des sommes d'argent au prjudice de ses trois clients; qu'il a abus de leur confiance, et qu'il a commis le dlit prvu et puni par les art. 408 et 406 du Code pnal, etc., etc.; Confirme la condamnation deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende. Quelques lignes plus bas, dans le mme journal, on lisait le mme jour: Cinquante-trois ans de travaux forcs. Le 13 septembre dernier, un vol de nuit fut commis avec escalade et effraction dans une maison habite par les poux Bresson, marchands de vin au village d'Ivry. Des traces rcentes attestaient qu'une chelle avait t applique contre le mur de la maison, et l'un des volets de la chambre dvalise, donnant sur la rue, avait cd sous l'effort d'une effraction vigoureuse. Les objets enlevs taient en eux-mmes moins considrables par la valeur que par le nombre: c'taient de mauvaises hardes, de vieux draps de lit, des chaussures cules, deux casseroles troues, et, pour tout numrer, deux bouteilles d'absinthe blanche de Suisse. Ces faits, imputs au prvenu Tellier, ayant t pleinement justifis aux dbats, M. l'avocat gnral a requis toute la svrit de la loi contre l'accus, cause surtout de son tat particulier de rcidive lgale. Aussi, le jury ayant rendu un verdict de culpabilit sur toutes les questions, sans circonstances attnuantes, la cour a condamn Tellier vingt annes de travaux forcs et l'exposition. Ainsi, pour l'officier public spoliateur: deux mois de prison... Pour le libr rcidiviste: vingt ans de travaux forcs et l'exposition. Qu'ajouter ces faits?... Ils parlent d'eux-mmes... Quelles tristes et srieuses rflexions (nous l'esprons, du moins) ne soulveront-ils pas? Fidle sa promesse, le vieux gardien avait t chercher Germain. Lorsque l'huissier Boulard fut rentr dans l'intrieur de la prison, la porte du couloir s'ouvrit, Germain y entra, et Rigolette ne fut plus spare de son pauvre protg que par un lger grillage de fil de fer. IV Franois Germain Les traits de Germain manquaient de rgularit, mais on ne pouvait voir une figure plus intressante; sa tournure tait distingue, sa taille svelte; ses vtements simples, mais propres (un pantalon gris et une redingote noire boutonne jusqu'au cou), ne se ressentaient en rien de l'incurie sordide o s'abandonnent gnralement les prisonniers; ses mains blanches et nettes tmoignaient d'un soin pour sa personne qui avait encore augment l'aversion des autres dtenus son gard; car la perversit morale se joint presque toujours la salet physique. Ses cheveux chtains, naturellement boucls, qu'il portait longs et spars sur le ct du front, selon la mode du temps, encadraient sa figure ple et abattue; ses yeux, d'un beau bleu, annonaient la franchise et la bont; son sourire, la fois doux et triste, exprimait la bienveillance et une mlancolie habituelle; car, quoique bien jeune, ce malheureux avait t dj cruellement prouv. En un mot, rien de plus touchant que cette physionomie souffrante, affectueuse, rsigne, comme aussi rien de plus honnte, de plus loyal que le coeur de ce jeune homme. La cause mme de son arrestation (en la dpouillant des aggravations calomnieuses dues la haine de Jacques Ferrand) prouvait la bont de Germain et n'accusait qu'un moment d'entranement et d'imprudence coupable sans doute, mais pardonnable, si l'on songe que le fils de Mme Georges pouvait remplacer le lendemain matin la somme momentanment prise dans la caisse du notaire pour sauver Morel le lapidaire. Germain rougit lgrement, lorsque travers le grillage du parloir il aperut le frais et charmant visage de Rigolette. Celle-ci, selon sa coutume, voulait paratre joyeuse, pour encourager et gayer un peu son protg; mais la pauvre enfant dissimulait mal le chagrin et l'motion qu'elle ressentait toujours ds son entre dans la prison. Assise sur un banc, de l'autre ct de la grille, elle tenait sur ses genoux son cabas de paille. Le vieux gardien, au lieu de rester dans le couloir, alla s'tablir auprs d'un pole l'extrmit de la salle; au bout de quelques moments il s'endormit. Germain et Rigolette purent donc causer en libert. --Voyons, monsieur Germain, dit la grisette en approchant le plus possible son gentil visage de la grille pour mieux examiner les traits de son ami, voyons si je serai contente de votre figure... Est-elle moins triste?... Hum!... hum!... comme cela... Prenez garde... je me fcherai... --Que vous tes bonne!... Venir encore aujourd'hui! --Encore! mais c'est un reproche, cela... --Ne devrais-je pas, en effet, vous reprocher de tant faire pour moi, pour moi qui ne peux rien... que vous dire merci? --Erreur, monsieur; car je suis aussi heureuse que vous des visites que je vous fais. Ce serait donc moi de vous dire merci mon tour... Ah! ah! c'est l o je vous prends, monsieur l'injuste... Aussi, j'aurais bien envie de vous punir de vos vilaines ides en ne vous donnant pas ce que je vous apporte. --Encore une attention... Comme vous me gtez!... Oh! merci!... Pardon si je rpte si souvent ce mot qui vous fche... mais vous ne me laissez que cela dire. --D'abord, vous ne savez pas ce que je vous apporte... --Qu'est-ce que cela me fait?... --Eh bien! vous tes gentil... --Quoi que ce soit, cela ne vient-il pas de vous? Votre bont touchante ne me remplit-elle pas de reconnaissance... et d'... Germain n'acheva pas et baissa les yeux. --Et de quoi?... reprit Rigolette en rougissant. --Et de... de dvouement, balbutia Germain. --Pourquoi pas de respect tout de suite, comme la fin d'une lettre? dit Rigolette avec impatience. Vous me trompez, ce n'est pas cela que vous vouliez dire... Vous vous tes arrt brusquement... --Je vous assure... --Vous m'assurez... vous m'assurez... je vous vois bien rougir travers la grille... Est-ce que je ne suis pas votre petite amie, votre bonne camarade? Pourquoi me cacher quelque chose?... Soyez donc franc avec moi, dites-moi tout, ajouta timidement la grisette: car elle n'attendait qu'un aveu de Germain pour lui dire navement, loyalement qu'elle l'aimait. Honnte et gnreux amour, que le malheur de Germain avait fait natre. --Je vous assure, reprit le prisonnier avec un soupir, que je n'ai voulu rien dire de plus... que je ne vous cache rien! --Fi! le menteur! s'cria Rigolette en frappant du pied. Eh bien! vous voyez cette grande cravate de laine blanche que je vous apportais--elle la tira de son cabas, pour vous punir d'tre si dissimul, vous ne l'aurez pas... Je l'avais tricote pour vous... je m'tais dit: Il doit faire si froid, si humide dans ces grandes cours de la prison, qu'au moins il sera bien chaudement garanti avec cela... Il est si frileux! --Comment, vous...? --Oui, monsieur, vous tes frileux..., dit Rigolette en l'interrompant, je me le rappelle bien, peut-tre! ce qui ne vous empchait pas de vouloir toujours, par dlicatesse, m'empcher de mettre du bois dans mon pole, quand vous passiez la soire avec moi... Oh! j'ai bonne mmoire! --Et moi aussi... que trop bonne!... dit Germain d'une voix mue. Et il passa sa main sur ses yeux. --Allons! vous voil encore vous attrister, quoique je vous le dfende. --Comment voulez-vous que je ne sois pas touch aux larmes, quand je songe tout ce que vous avez fait pour moi depuis mon sjour en prison?... Et cette nouvelle attention n'est-elle pas charmante? Ne sais-je pas enfin que vous prenez sur vos nuits pour avoir le temps de venir me voir? cause de moi, vous vous imposez un travail exagr. --C'est a! plaignez-moi bien vite de faire tous les deux ou trois jours une jolie promenade pour venir visiter mes amis, moi qui adore marcher... C'est si amusant de regarder les boutiques tout le long du chemin! --Et aujourd'hui, sortir par ce vent, par cette pluie! --Raison de plus, vous n'avez pas ide des drles de figures qu'on rencontre! Les uns retiennent leur chapeau deux mains pour que l'ouragan ne l'emporte pas; les autres, pendant que leur parapluie fait la tulipe, font des grimaces incroyables en fermant les yeux pendant que la pluie leur fouette le visage... Tenez, ce matin, pendant toute ma route, c'tait une vraie comdie... Je me promettais de vous faire rire en vous la racontant... Mais vous ne voulez pas seulement vous drider un peu... --Ce n'est pas ma faute... pardonnez-moi; mais les bonnes impressions que je vous dois tournent en attendrissement profond... Vous le savez, je n'ai pas le bonheur gai... c'est plus fort que moi... Rigolette ne voulut pas laisser pntrer que, malgr son gentil babil, elle tait bien prs de partager l'motion de Germain; elle se hta de changer de conversation et reprit: --Vous dites toujours que c'est plus fort que vous; mais il y a encore bien des choses plus fortes que vous... que vous ne faites pas, quoique je vous en aie pri, suppli, ajouta Rigolette. --De quoi voulez-vous parler? --De votre opinitret vous isoler toujours des autres prisonniers... ne jamais leur parler... Leur gardien vient encore de me dire que, dans votre intrt, vous devriez prendre cela sur vous... Je suis sre que vous n'en faites rien... Vous vous taisez?... Vous voyez bien, c'est toujours la mme chose!... Vous ne serez content que lorsque ces affreux hommes vous auront fait du mal!... --C'est que vous ne savez pas l'horreur qu'ils m'inspirent... vous ne savez pas toutes les raisons personnelles que j'ai de fuir et d'excrer eux et leurs pareils! --Hlas! si, je crois les savoir, ces raisons... j'ai lu ces papiers que vous aviez crits pour moi, et que j'ai t chercher chez vous aprs votre emprisonnement... L j'ai appris les dangers que vous aviez courus votre arrive Paris, parce que vous vous tes refus vous associer, en province, aux crimes du sclrat qui vous avait lev... C'est mme la suite du dernier guet-apens qu'il vous a tendu que, pour le drouter, vous avez quitt la rue du Temple... ne disant qu' moi o vous alliez demeurer... Dans ces papiers-l... j'ai aussi lu autre chose, ajouta Rigolette en rougissant de nouveau et en baissant les yeux; j'ai lu des choses... que... --Oh! que vous auriez toujours ignores, je vous le jure, s'cria vivement Germain, sans le malheur qui me frappe... Mais, je vous en supplie, soyez tout fait gnreuse: pardonnez-moi ces folies, oubliez-les; autrefois seulement il m'tait permis de me complaire dans ces rves, quoique bien insenss. Rigolette venait une seconde fois de tcher d'amener un aveu sur les lvres de Germain, en faisant allusion aux penses remplies de tendresse, de passion, que celui-ci avait crites jadis et ddies au souvenir de la grisette; car, nous l'avons dit, il avait toujours ressenti pour elle un vif et sincre amour; mais, pour jouir de l'intimit cordiale de sa gentille voisine, il avait cach cet amour sous les dehors de l'amiti. Rendu par le malheur encore plus dfiant et plus timide, il ne pouvait s'imaginer que Rigolette l'aimt d'amour, lui prisonnier, lui fltri d'une accusation terrible, tandis qu'avant les malheurs qui le frappaient elle ne lui tmoignait qu'un attachement tout fraternel. La grisette, se voyant si peu comprise, touffa un soupir, attendant, esprant une occasion meilleure de dvoiler Germain le fond de son coeur. Elle reprit donc avec embarras: --Mon Dieu! je comprends bien que la socit de ces vilaines gens vous fasse horreur, mais ce n'est pas une raison pourtant pour braver des dangers inutiles. --Je vous assure qu'afin de suivre vos recommandations, j'ai plusieurs fois tch d'adresser la parole ceux d'entre eux qui me semblaient moins criminels; mais si vous saviez quel langage! quels hommes! --Hlas! c'est vrai; cela doit tre terrible... --Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-vous, c'est de m'apercevoir que je m'habitue peu peu aux affreux entretiens que, malgr moi, j'entends toute la journe; oui, maintenant j'coute avec une morne apathie des horreurs qui, pendant les premiers jours, me soulevaient d'indignation; aussi, tenez, je commence douter de moi, s'cria-t-il avec amertume. --Oh! monsieur Germain, que dites-vous! -- force de vivre dans ces horribles lieux, notre esprit finit par s'habituer aux penses criminelles, comme notre oreille s'habitue aux paroles grossires qui retentissent continuellement autour de nous. Mon Dieu! Mon Dieu! Je comprends maintenant que l'on puisse entrer ici innocent, quoique accus, et que l'on en sorte perverti... --Oui, mais pas vous, pas vous! --Si, moi, et d'autres valant mille fois mieux que moi. Hlas! ceux qui, avant le jugement, nous condamnent cette odieuse frquentation, ignorent donc ce qu'elle a de douloureux et de funeste!... Ils ignorent donc qu' la longue l'air que l'on respire ici devient contagieux... mortel l'honneur... --Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me faites trop de chagrin. --Vous me demandez la cause de ma tristesse croissante, la voil... Je ne voulais pas vous la dire... mais je n'ai qu'un moyen de reconnatre votre piti pour moi. --Ma piti... ma piti... --Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien! je vous l'avoue avec effroi... je ne me reconnais plus... j'ai beau mpriser, fuir ces misrables; leur prsence, leur contact agit sur moi... malgr moi... On dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l'atmosphre o ils vivent... Il me semble que je sens la corruption me gagner par tous les pores... Si l'on m'absolvait de la faute que j'ai commise, la vue, les relations des honntes gens me rempliraient de confusion et de honte. Je n'en suis pas encore me plaire au milieu de mes compagnons; mais j'en suis venu redouter le jour o je me retrouverai au milieu de personnes honorables... Et cela, parce que j'ai la conscience de ma faiblesse. --De votre faiblesse? --De ma lchet... --De votre lchet?... Mais quelles ides injustes avez-vous donc de vous-mme, mon Dieu? --Et n'est-ce pas tre lche et coupable que de composer avec ses devoirs, avec la probit? Et cela je l'ai fait. --Vous! Vous! --Moi. En entrant ici... je ne m'abusais pas sur la grandeur de ma faute... tout excusable qu'elle tait peut-tre. Eh bien! maintenant elle me parat moindre; force d'entendre ces voleurs et ces meurtriers parler de leurs crimes avec des railleries cyniques ou un orgueil froce, je me surprends quelquefois envier leur audacieuse indiffrence et me railler amrement des remords dont je suis tourment pour un dlit si insignifiant... compar leurs forfaits... --Mais vous avez raison! Votre action, loin d'tre blmable, est gnreuse; vous tiez sr de pouvoir le lendemain matin rendre l'argent que vous preniez seulement pour quelques heures, afin de sauver une famille entire de la ruine, de la mort peut-tre. --Il n'importe; aux yeux de la loi, aux yeux des honntes gens, c'est un vol. Sans doute il est moins mal de voler dans un tel but que dans tel autre; mais, voyez-vous, cela, c'est un symptme funeste que d'tre oblig, pour s'excuser ses propres yeux, de regarder au-dessous de soi... Je ne puis plus m'galer aux gens sans tache... Me voici dj forc de me comparer aux gens dgrads avec lesquels je vis... Aussi la longue... je m'en aperois bien, la conscience s'engourdit, s'endurcit... Demain, je commettrais un vol, non pas avec la certitude de pouvoir restituer la somme que j'aurais drobe dans un but louable, mais je volerais par cupidit, que je me croirais sans doute innocent, en me comparant celui qui tue pour voler... Et pourtant, cette heure, il y a autant de distance entre moi et un assassin, qu'il y en a entre moi et un homme irrprochable... Ainsi, parce qu'il est des tres mille fois plus dgrads que moi, ma dgradation va s'amoindrir mes yeux! Au lieu de pouvoir dire comme autrefois: Je suis aussi honnte que le plus honnte homme, je me consolerai en disant: Je suis le moins dgrad des misrables parmi lesquels je suis destin vivre toujours! --Toujours! Mais une fois sorti d'ici? --Eh! j'aurai beau tre acquitt, ces gens-l me connaissent; leur sortie de prison, s'ils me rencontrent, ils me parleront comme leur ancien compagnon de gele. Si l'on ignore la juste accusation qui m'a conduit aux assises, ces misrables me menaceront de la divulguer. Vous le voyez donc bien, des liens maudits et maintenant indissolubles m'attachent eux... tandis que, enferm seul dans la cellule jusqu'au jour de mon jugement, inconnu d'eux comme ils eussent t inconnus de moi, je n'aurais pas t assailli de ces craintes qui peuvent paralyser les meilleures rsolutions... Et puis, seul seul avec la pense de ma faute, elle et grandi au lieu de diminuer mes yeux; plus elle m'aurait paru grave, plus l'expiation que je me serais impose dans l'avenir et t grave. Aussi, plus j'aurais eu me faire pardonner, plus dans ma pauvre sphre j'aurais tch de faire le bien... Car il faut cent bonnes actions pour en expier une mauvaise... Mais songerais-je jamais expier ce qui cette heure me cause peine un remords?... Tenez... je le sens, j'obis une irrsistible influence, contre laquelle j'ai longtemps lutt de toutes mes forces; on m'avait lev pour le mal, je cde mon destin; aprs tout, isol, sans famille... qu'importe que ma destine s'accomplisse honnte ou criminelle... Et pourtant... mes intentions taient bonnes et pures... Par cela mme qu'on avait voulu faire de moi un infme, j'prouvais une satisfaction profonde me dire: Je n'ai jamais failli l'honneur, et cela m'a t peut-tre plus difficile qu' tout autre... Et aujourd'hui... Ah! cela est affreux... affreux..., s'cria le prisonnier avec une explosion de sanglots si dchirants que Rigolette, profondment mue, ne put retenir ses larmes. C'est qu'aussi l'expression de la physionomie de Germain tait navrante; c'est qu'on ne pouvait s'empcher de sympathiser ce dsespoir d'un homme de coeur qui se dbattait contre les atteintes d'une contagion fatale dont sa dlicatesse exagrait encore le danger si menaant. Oui, le danger menaant. Nous n'oublierons jamais ces paroles d'un homme d'une rare intelligence, auxquelles une exprience de vingt annes passes dans l'administration des prisons donnait tant de poids: En admettant qu'injustement accus l'on entre compltement pur dans une prison, on en sortira toujours moins honnte qu'on n'y est entr; ce qu'on pourrait appeler la premire fleur de l'honorabilit disparat jamais au seul contact de cet air corrosif... Disons pourtant que Germain, grce sa probit saine et robuste, avait longtemps et victorieusement lutt et qu'il pressentait plutt les approches de la maladie qu'il ne l'prouvait rellement. Ses craintes de voir sa faute s'amoindrir ses propres yeux prouvaient qu' cette heure encore il en sentait toute la gravit; mais le trouble, mais l'apprhension, mais les doutes qui agitaient cruellement cette me honnte et gnreuse n'en taient pas moins des symptmes alarmants. Guide par la droiture de son esprit, par sa sagacit de femme et par l'instinct de son amour, Rigolette devina ce que nous venons de dire. Quoique bien convaincue que son ami n'avait encore rien perdu de sa dlicate probit elle craignait que, malgr l'excellence de son naturel, Germain ne ft un jour indiffrent ce qui le tourmentait alors si cruellement. V Rigolette ...Si assur que soit le bonheur dont on jouit, on serait quelquefois tent de dsirer des _malheurs impossibles_, pour complter avec reconnaissance et vnration la noble grandeur de certains dvouements... WOLFGANG, _L'Esprit-Saint_, livre II. Rigolette, essuyant ses larmes et s'adressant Germain, dont le front tait appuy sur la grille, lui dit avec un accent touchant, srieux, presque solennel, qu'il ne lui connaissait pas encore: --coutez-moi, Germain, je m'exprimerai peut-tre mal, je ne parle pas aussi bien que vous; mais ce que je vous dirai sera juste et sincre. D'abord vous avez tort de vous plaindre d'tre isol, abandonn... --Oh! ne pensez pas que j'oublie jamais ce que votre piti pour moi vous inspire!... --Tout l'heure je ne vous ai pas interrompu quand vous avez parl de piti... mais puisque vous rptez ce mot... je dois vous dire que ce n'est pas du tout de la piti que je ressens pour vous... Je vais vous expliquer cela de mon mieux. Quand nous tions voisins, je vous aimais comme un bon frre, comme un bon camarade, vous me rendiez de petits services, je vous en rendais d'autres; vous me faisiez partager vos amusements du dimanche, je tchais d'tre bien gaie, bien gentille pour vous en remercier... nous tions quittes. --Quittes! Oh! non... je... --Laissez-moi parler mon tour... Quand vous avez t forc de quitter la maison que nous habitions... votre dpart m'a fait plus de peine que celui de mes autres voisins. --Il serait vrai!... --Oui, parce qu'eux autres taient des sans-soucis qui, certainement, je vais manquer bien moins qu' vous; et puis ils ne s'taient rsigns devenir mes camarades qu'aprs s'tre fait cent fois rpter par moi qu'ils ne seraient jamais autre chose... Tandis que vous... vous avez tout de suite devin ce que nous devions tre l'un pour l'autre. Malgr a, vous passiez auprs de moi tout le temps dont vous pouviez disposer... vous m'avez appris crire... vous m'avez donn de bons conseils, un peu srieux, parce qu'ils taient bons, enfin vous avez t le plus dvou de mes voisins... et le seul qui ne m'ayez rien demand... pour la peine... Ce n'est pas tout, en quittant la maison, vous m'avez donn une grande preuve de confiance... vous voir confier un secret si important une petite fille comme moi, dame, a m'a rendue fire... Aussi, quand je me suis spare de vous, votre souvenir m'tait toujours bien plus prsent que celui de mes autres voisins... Ce que je vous dis l est vrai... vous le savez, je ne mens jamais... --Il serait possible!... Vous auriez fait cette diffrence entre moi... et les autres?... --Certainement, je l'ai faite, sinon j'aurais eu un mauvais coeur... Oui, je me disais: Il n'y a rien de meilleur que M. Germain; seulement il est un peu srieux... mais c'est gal, si j'avais une amie qui voult se marier pour tre bien, bien heureuse, certainement je lui conseillerais d'pouser M. Germain, car il serait le paradis d'une bonne petite mnagre. --Vous pensiez moi!... pour une autre..., ne put s'empcher de dire tristement Germain. --C'est vrai; j'aurais t ravie de vous voir faire un heureux mariage, puisque je vous aimais comme un bon camarade. Vous voyez, je suis franche, je vous dis tout. --Et je vous en remercie du fond de l'me; c'est une consolation pour moi d'apprendre que parmi vos amis j'tais celui que vous prfriez. --Voil o en taient les choses lorsque vos malheurs sont arrivs... C'est alors que j'ai reu cette pauvre et bonne lettre o vous m'instruisiez de ce que vous appelez une faute... faute que je trouve, moi qui ne suis pas savante, une belle et bonne action; c'est alors que vous m'avez demand d'aller chez vous chercher ces papiers qui m'ont appris que vous m'aviez toujours aime d'amour sans oser me le dire. Ces papiers o j'ai lu--et Rigolette ne put retenir ses larmes--que, songeant mon avenir, qu'une maladie ou le manque d'ouvrage pouvaient rendre si pnible, vous me laissiez, si vous mouriez de mort violente, comme vous pouviez le craindre... vous me laissiez le peu que vous aviez acquis force de travail et d'conomie... --Oui, car si de mon vivant vous vous tiez trouve sans travail ou malade... c'est moi, plutt qu' tout autre, que vous vous seriez adresse, n'est-ce pas? J'y comptais bien, dites! dites!... Je ne me suis pas tromp, n'est-ce pas? --Mais c'est tout simple, qui auriez-vous voulu que je m'adresse? --Oh! tenez, voil de ces paroles qui font du bien, qui consolent de bien des chagrins! --Moi, je ne peux pas vous exprimer ce que j'ai prouv en lisant... quel triste mot! ce testament dont chaque ligne contenait un souvenir pour moi ou une pense pour mon avenir; et pourtant je ne devais connatre ces preuves de votre attachement que lorsque vous n'existeriez plus... Dame, que voulez-vous! aprs une conduite si gnreuse, on s'tonne que l'amour vienne tout d'un coup!... C'est pourtant bien naturel... n'est-ce pas, monsieur Germain? La jeune fille dit ces derniers mots avec une navet si touchante et si franche, en attachant ses grands yeux noirs sur ceux de Germain, que celui-ci ne comprit pas tout d'abord, tant il tait loin de se croire aim d'amour par Rigolette. Pourtant ces paroles taient si prcises que leur cho retentit au fond de l'me du prisonnier; il rougit, plit tour tour, et s'cria: --Que dites-vous! Je crains... Oh! mon Dieu... je me trompe peut-tre... je... --Je dis que du moment o je vous ai vu si bon pour moi, et o je vous ai vu si malheureux, je vous ai aim autrement qu'un camarade, et que si maintenant une de mes amies voulait se marier, dit Rigolette en souriant et rougissant, ce n'est plus vous que je lui conseillerais d'pouser, monsieur Germain. --Vous m'aimez! Vous m'aimez! --Il faut bien que je vous le dise de moi-mme, puisque vous ne me le demandez pas. --Il serait possible! --Ce n'est pourtant pas faute de vous avoir par deux fois mis sur la voie, pour vous le faire comprendre. Mais bon! monsieur ne veut pas entendre demi-mot, il me force lui avouer ces choses-l. C'est mal peut-tre, mais comme il n'y a que vous qui puissiez me gronder de mon effronterie, j'ai moins peur; et puis, ajouta Rigolette d'un ton plus srieux et avec une tendre motion, tout l'heure vous m'avez paru si accabl, si dsespr, que je n'y ai pas tenu; j'ai eu l'amour-propre de croire que cet aveu, fait franchement et du fond du coeur, vous empcherait d'tre malheureux l'avenir. Je me suis dit: Jusqu' prsent, je n'ai pas eu de chance dans mes efforts pour le distraire ou pour le consoler; mes friandises lui taient l'apptit, ma gaiet le faisait pleurer; cette fois du moins... Ah! mon Dieu! qu'avez-vous? s'cria Rigolette en voyant Germain cacher sa figure dans ses mains. L! voyez si ce n'est pas cruel! s'cria-t-elle, quoi que je fasse, quoi que je dise... vous restez aussi malheureux; c'est tre par trop mchant et par trop goste aussi!... On dirait qu'il n'y a que vous qui souffriez de vos chagrins!... --Hlas! quel malheur est le mien!!! s'cria Germain avec dsespoir. Vous m'aimez, lorsque je ne suis plus digne de vous! --Plus digne de moi? Mais a n'a pas de bon sens, ce que vous dites l! C'est comme si je disais qu'autrefois je n'tais pas digne de votre amiti, parce que j'avais t en prison... car, aprs tout, moi aussi j'ai t prisonnire, en suis-je moins honnte fille? --Mais vous tes alle en prison parce que vous tiez une pauvre enfant abandonne, tandis que moi! mon Dieu, quelle diffrence! --Enfin, quant la prison, nous n'avons rien nous reprocher, toujours!... C'est plutt moi qui suis une ambitieuse... car, dans mon tat, je ne devrais penser qu' me marier avec un ouvrier. Je suis un enfant trouv... je ne possde rien que ma petite chambre et mon bon courage... pourtant je viens hardiment vous proposer de me prendre pour femme! --Hlas! autrefois ce sort et t le rve, le bonheur de ma vie! Mais cette heure, moi, sous le coup d'une accusation infamante, j'abuserais de votre admirable gnrosit, de votre piti qui vous gare peut-tre! Non, non. --Mais, mon Dieu! Mon Dieu! s'cria Rigolette avec une impatience douloureuse, je vous dis que ce n'est pas de la piti que j'ai pour vous! c'est de l'amour. Je ne songe qu' vous! Je ne dors plus, je ne mange plus; votre triste et doux visage me suit partout. Est-ce de la piti, cela? Maintenant, quand vous me parlez, votre voix, votre regard me vont au coeur. Il y a mille choses en vous qui, cette heure, me plaisent la folie, et que je n'avais pas remarques. J'aime votre figure, j'aime vos yeux, j'aime votre tournure, j'aime votre esprit, j'aime votre bon coeur, est-ce encore de la piti, cela? Pourquoi, aprs vous avoir aim en ami, vous aim-je en amant? je n'en sais rien! Pourquoi tais-je folle et gaie quand je vous aimais en ami, pourquoi suis-je tout absorbe depuis que je vous aime en amant? je n'en sais rien! Pourquoi ai-je attendu si tard pour vous trouver la fois beau et bon, pour vous aimer la fois des yeux et du coeur? je n'en sais rien, ou plutt, si, je le sais, c'est que j'ai dcouvert combien vous m'aimiez sans me l'avoir jamais dit, combien vous tiez gnreux et dvou. Alors l'amour m'a mont du coeur aux yeux, comme y monte une douce larme quand on est attendri. --Vraiment, je crois rver en vous entendant parler ainsi. --Et moi, donc! je n'aurais jamais cru pouvoir oser vous dire tout cela; mais votre dsespoir m'y a force! Eh bien! monsieur, maintenant que vous savez que je vous aime comme mon ami! comme mon amant! comme mon mari! direz-vous encore que c'est de la piti? Les gnreux scrupules de Germain tombrent un moment devant cet aveu si naf et si vaillant. Une joie inespre le ravit ses douloureuses proccupations. --Vous m'aimez! s'cria-t-il. Je vous crois: votre accent, votre regard, tout me le dit! Je ne veux pas me demander comment j'ai mrit un pareil bonheur, je m'y abandonne aveuglment. Ma vie, ma vie entire, ne suffira pas m'acquitter envers vous! Ah! j'ai bien souffert dj; mais ce moment efface tout! --Enfin, vous voil consol. Oh! j'tais bien sre, moi, que j'y parviendrais! s'cria Rigolette avec un lan de joie charmante. --Et c'est au milieu des horreurs d'une prison, et c'est lorsque tout m'accable, qu'une telle flicit... Germain ne put achever. Cette pense lui rappelait la ralit de sa position; ses scrupules, un moment oublis, revinrent plus cruels que jamais, et il reprit avec dsespoir: --Mais je suis prisonnier, mais je suis accus de vol, mais je serai condamn, dshonor peut-tre! et j'accepterais votre valeureux sacrifice, je profiterais de votre gnreuse exaltation! Oh non! non! je ne suis pas assez infme pour cela! --Que dites-vous? --Je puis tre condamn... des annes de prison. --Eh bien! rpondit Rigolette avec calme et fermet, on verra que je suis une honnte fille, on ne nous refusera pas de nous marier dans la chapelle de la prison. --Mais je puis tre emprisonn loin de Paris. --Une fois votre femme, je vous suivrai; je m'tablirai dans la ville o vous serez; j'y trouverai de l'ouvrage, et je viendrai vous voir tous les jours! --Mais je serai fltri aux yeux de tous. --Vous m'aimez plus que tout, n'est-ce pas? --Pouvez-vous me le demander? --Alors que vous importe? Loin d'tre fltri mes yeux, je vous regarderai, moi, comme le martyr de votre bon coeur. --Mais le monde vous accusera, le monde condamnera, calomniera votre choix... --Le monde! c'est vous pour moi, et moi pour vous; nous laisserons dire... --Enfin, en sortant de prison, ma vie sera prcaire, misrable; repouss de partout, peut-tre ne trouverai-je pas d'emploi!... Et puis cela est horrible penser, mais si cette corruption que je redoute allait malgr moi me gagner... quel avenir pour vous! --Vous ne vous corromprez pas; non, car maintenant vous savez que je vous aime, et cette pense vous donnera la force de rsister aux mauvais exemples... vous songerez qu'alors mme que tous vous repousseraient en sortant de prison, votre femme vous accueillera avec amour et reconnaissance, bien certaine que vous serez rest honnte homme... Ce langage vous tonne, n'est-ce pas? il m'tonne moi-mme... Je ne sais pas o je vais chercher ce que je vous dis... c'est au fond de mon me assurment... et cela doit vous convaincre... sinon, si vous ddaigniez une offre qui vous est faite de tout coeur... si vous ne vouliez pas de l'attachement d'une pauvre fille qui ne... Germain interrompit Rigolette avec une ivresse passionne. --Eh bien! j'accepte... j'accepte; oui, je le sens, il est quelquefois lche de refuser certains sacrifices, c'est reconnatre qu'on en est indigne... J'accepte, noble et courageuse fille. --Bien vrai? Bien vrai, cette fois?... --Je vous le jure... et puis, vous m'avez dit d'ailleurs quelque chose qui m'a frapp, qui m'a donn le courage qui me manquait. --Quel bonheur! Et qu'ai-je dit? --Que pour vous je devrai dsormais rester honnte homme... Oui, dans cette pense je trouverai la force de rsister aux dtestables influences qui m'entourent... Je braverai la contagion, et je saurai conserver digne de votre amour ce coeur qui vous appartient! --Ah! Germain, que je suis heureuse! Si j'ai fait quelque chose pour vous, comme vous me rcompensez!!! --Et puis, voyez-vous, quoique vous excusiez ma faute, je n'oublierai pas sa gravit... Ma tche l'avenir sera double: expier le pass et mriter le bonheur que je vous dois... Pour cela, je ferai le bien... car, si pauvre que l'on soit, l'occasion ne manque jamais. --Hlas! mon Dieu! c'est vrai, on trouve toujours plus malheureux que soi. -- dfaut d'argent... --On donne des larmes, ce que je faisais pour ces pauvres Morel... --Et c'est une sainte aumne: la charit de l'me vaut bien celle qui donne du pain. --Enfin vous acceptez... vous ne vous ddirez pas?... --Oh! jamais, jamais, mon amie, ma femme; oui, le courage me revient, il me semble sortir d'un songe, je ne doute plus de moi-mme, je m'abusais, heureusement je m'abusais. Mon coeur ne battrait pas comme il bat, s'il avait perdu de sa noble nergie. --Oh! Germain, que vous tes beau en parlant ainsi! Combien vous me rassurez, non pour moi, mais pour vous-mme! Ainsi, vous me le promettez, n'est-ce pas, maintenant que vous avez mon amour pour vous dfendre, vous ne craindrez plus de parler ces mchants hommes, afin de ne pas exciter leur colre contre vous? --Rassurez-vous. En me voyant triste et accabl, ils m'accuseraient sans doute d'tre en proie mes remords; et en me voyant fier et joyeux, ils croiront que leur cynisme m'a gagn. --C'est vrai; ils ne vous souponneront plus, et je serai tranquille. Ainsi, pas d'imprudence... maintenant vous m'appartenez... je suis votre petite femme? ce moment le gardien fit un mouvement: il s'veillait. --Vite! dit tout bas Rigolette avec un sourire plein de grce et de pudique tendresse. Vite, mon mari, donnez-moi un beau baiser sur le front, travers la grille... ce seront nos fianailles. Et la jeune fille, rougissant, appuya son front sur le treillis de fer. Germain, profondment mu, effleura de ses lvres, travers le grillage, ce front pur et blanc. Une larme du prisonnier y roula comme une perle humide. Touchant baptme de cet amour chaste, mlancolique et charmant! --Oh! oh! dj trois heures! dit le gardien en se levant, et les visiteurs doivent tre partis deux. Allons, ma chre demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant la grisette, c'est dommage, mais il faut partir. --Oh! merci, merci, monsieur, de nous avoir ainsi laisss causer seuls. J'ai donn bon courage Germain; il prendra sur lui pour n'avoir plus l'air si chagrin, et il n'aura plus rien craindre de ses mchants compagnons. N'est-ce pas, mon ami? --Soyez tranquille, dit Germain en souriant, je serai l'avenir le plus gai de la prison. -- la bonne heure, alors ils ne feront plus attention vous, dit le gardien. --Voil une cravate que j'ai apporte Germain, monsieur, reprit Rigolette; faut-il la dposer au greffe? --C'est l'usage; mais, aprs tout, pendant que je suis en dehors du rglement, une petite chose de plus ou de moins... Allons, faites la journe complte, donnez-lui votre cadeau vous-mme. Et le gardien ouvrit la porte du couloir. --Ce brave homme a raison, la journe sera complte, dit Germain en recevant la cravate des mains de Rigolette qu'il serra tendrement. Adieu, et bientt. Maintenant je n'ai plus peur de vous demander de venir me voir le plus tt possible. --Ni moi de vous le promettre. Adieu, bon Germain. --Adieu, ma bonne petite amie. --Et servez-vous bien de ma cravate, craignez d'avoir froid, il fait si humide! --Quelle jolie cravate! Quand je pense que vous l'avez faite pour moi! Oh! je ne la quitterai pas, dit Germain en la portant ses lvres. --Ah ! maintenant vous allez avoir de l'apptit, j'espre? Voulez-vous que je vous fasse mon petit rgal? --Certainement, et cette fois j'y ferai honneur. --Soyez tranquille alors, monsieur le gourmand, vous m'en direz des nouvelles. Allons, encore adieu. Merci, monsieur le gardien, aujourd'hui je m'en vais bien heureuse et bien rassure. Adieu, Germain. --Adieu, ma petite femme... bientt!... -- toujours!... Quelques minutes aprs, Rigolette, ayant bravement repris ses socques et son parapluie, sortait de la prison plus allgrement qu'elle n'y tait entre. Pendant l'entretien de Germain et de la grisette, d'autres scnes s'taient passes dans une des cours de la prison, o nous conduirons le lecteur. VI La Fosse-aux-lions Si l'aspect matriel d'une vaste maison de dtention, construite dans toutes les conditions de bien-tre et de salubrit que rclame l'humanit, n'offre au regard, nous l'avons dit, rien de sinistre, la vue des prisonniers cause une impression contraire. L'on est ordinairement saisi de tristesse et de piti, lorsqu'on se trouve au milieu d'un rassemblement de femmes prisonnires, en songeant que ces infortunes sont presque toujours pousses au mal moins par leur propre volont que par la pernicieuse influence du premier homme qui les a sduites. Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de l'me deux cordes saintes que les violents branlements des passions les plus dtestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entirement... l'amour et la maternit! Parler d'amour et de maternit, c'est dire que, chez ces misrables cratures, de pures et douces lueurs peuvent encore clairer et l les noires tnbres d'une corruption profonde. Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le monde... rien de semblable. C'est le crime d'un seul jet, c'est un bloc d'airain qui ne rougit plus qu'au feu des passions infernales. Aussi, la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d'abord saisi d'un frisson d'pouvante et d'horreur. La rflexion seule vous ramne des penses plus pitoyables, mais d'une grande amertume. Oui, d'une grande amertume... car on rflchit que les sinistres populations des geles et des bagnes... que la sanglante moisson du bourreau... germent toujours dans la fange de l'ignorance, de la misre et de l'abrutissement. Pour comprendre cette premire impression d'horreur et d'pouvante dont nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux-lions. L'une des cours de la Force s'appelle ainsi. L sont ordinairement runis les dtenus les plus dangereux par leurs antcdents, par leur frocit ou par la gravit des accusations qui psent sur eux. Nanmoins, on avait t oblig de leur adjoindre temporairement, par suite de travaux d'urgence entrepris dans un des btiments de la Force, plusieurs autres prisonniers. Ceux-ci, quoique galement justiciables de la cour d'assises, taient presque des gens de bien, compars aux htes habituels de la Fosse-aux-lions. Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scne que nous allons dpeindre. Elle se passait au milieu d'une cour, assez vaste quadrilatre form par de hautes murailles blanches, perces et l de quelques fentres grilles. l'un des bouts de cette cour, on voyait une troite porte guichete; l'autre bout, l'entre du chauffoir, grande salle dalle au milieu de laquelle tait un calorifre de fonte entour de bancs de bois, o se tenaient paresseusement tendus plusieurs prisonniers devisant entre eux. D'autres, prfrant l'exercice au repos, se promenaient dans le prau, marchant en rangs presss, par quatre ou cinq de front, se tenant par le bras. Il faudrait possder l'nergique et sombre pinceau de Salvator ou de Goya pour esquisser ces divers spcimens de laideur physique et morale, pour rendre dans sa hideuse fantaisie la varit de costumes de ces malheureux, couverts pour la plupart de vtements misrables; car n'tant que prvenus, c'est--dire supposs innocents, ils ne revtaient pas l'habit uniforme des maisons centrales: quelques-uns pourtant le portaient; car, leur entre en prison, leurs haillons avaient paru si sordides, si infects, qu'aprs le bain d'usage[18], on leur avait donn la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamns. Un phrnologiste aurait attentivement observ ces figures hves et tannes, aux fronts aplatis ou crass, aux regards cruels ou insidieux, la bouche mchante ou stupide, la nuque norme; presque toutes offraient d'effrayantes ressemblances bestiales. Sur les traits russ de celui-l, on retrouvait la perfide subtilit du renard; chez celui-ci, la rapacit sanguinaire de l'oiseau de proie; chez cet autre, la frocit du tigre; ailleurs enfin, l'animale stupidit de la brute. La marche circulaire de cette bande d'tres silencieux, aux regards hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns contre les autres, au fond de cette cour, espce de puits carr, avait quelque chose d'trangement sinistre... On frmissait en songeant que cette horde froce serait, dans un temps donn, de nouveau lche parmi ce monde auquel elle avait dclar une guerre implacable. Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent toujours sous ces apparences de perversit railleuse et effronte!!! Esquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la Fosse-aux-lions; laissons les autres sur le second plan. Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de conciliabule se tenait dans le chauffoir. Parmi les dtenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mmoire. Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, prsider et conduire la discussion, tait un dtenu surnomm le Squelette[19] dont on a plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les Martial, l'le du Ravageur. Le Squelette tait prvt ou capitaine du chauffoir. Cet homme, d'assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son lugubre surnom par une maigreur dont il est impossible de se faire une ide, et que nous appellerions presque ostologique... Si la physionomie des compagnons du Squelette offrait plus ou moins d'analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son front, fuyant en arrire, et de ses mchoires osseuses, plates et allonges, supportes par un cou dmesurment long, rappelait entirement la conformation de la tte du serpent. Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance; car, sous la peau rugueuse de son front presque plan comme celui d'un reptile, on distinguait les moindres protubrances, les moindres sutures de son crne; quant son visage imberbe, qu'on s'imagine du vieux parchemin, immdiatement coll sur les os de la face, et seulement quelque peu tendu depuis la saillie de la pommette jusqu' l'angle de la mchoire infrieure, dont on voyait distinctement l'attache. Les yeux, petits et louches, taient si profondment encaisss, l'arcade sourcilire ainsi que la pommette taient si prominentes, qu'au-dessous du front jauntre o se jouait la lumire, on voyait deux orbites littralement remplies d'ombre, et qu' peu de distance les yeux semblaient disparatre au fond de ces deux cavits sombres, de ces deux trous noirs qui donnent un aspect si funbre une tte de squelette. Ses longues dents, dont les saillies alvolaires se dessinaient parfaitement sous la peau tanne des mchoires osseuses et aplaties, se dcouvraient presque incessamment par un rictus habituel. Quoique les muscles corrods de cet homme fussent presque rduits l'tat de tendons, il tait d'une force extraordinaire. Les plus robustes rsistaient difficilement l'treinte de ses longs bras, de ses longs doigts dcharns. On et dit la formidable treinte d'un squelette de fer. Il portait un bourgeron bleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et il en tirait vanit, ses mains noueuses et la moiti de son avant-bras, ou plutt deux os (le _radius_ et le _cubitus_, qu'on nous pardonne cette anatomie), deux os envelopps d'une peau rude et noirtre, spars entre eux par une profonde rainure o serpentaient quelques veines dures et sches comme des cordes. Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez juste mtaphore de Pique-Vinaigre, y taler un jeu d'osselets. Le Squelette, aprs avoir pass quinze annes de sa vie au bagne pour vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait t pris en flagrant dlit de vol et de meurtre. Ce dernier assassinat avait t commis avec des circonstances d'une telle frocit que, vu la rcidive, ce bandit se regardait d'avance et avec raison comme condamn mort. L'influence que le Squelette exerait sur les autres dtenus par sa force, par son nergie, par sa perversit, l'avait fait choisir, par le directeur de la prison, comme prvt de dortoir, c'est--dire que le Squelette tait charg de la police de sa chambre, en ce qui touchait l'ordre, l'arrangement et la propret de la salle et des lits; il s'acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les dtenus n'auraient os manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la surveillance. Chose trange et significative... Les directeurs de prisons les plus intelligents, aprs avoir essay d'investir des fonctions dont nous parlons les dtenus qui se recommandaient encore par quelque honntet, ou dont les crimes taient moins graves, se sont vus forcs de renoncer ce choix cependant logique et moral, et de chercher les prvts parmi les prisonniers les plus corrompus, les plus redouts, ceux-ci ayant seuls une action positive sur leurs compagnons. Ainsi, rptons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme et d'audace, plus il sera compt, et pour ainsi dire respect. Ce fait prouv par l'exprience, sanctionn par les choix forcs dont nous parlons, n'est-il pas un argument irrfragable contre le vice de la rclusion en commun? Ne dmontre-t-il pas, jusqu' une vidence absolue, l'intensit de la contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont on pourrait encore esprer quelque chance de rhabilitation? Oui, car quoi bon songer au repentir, l'amendement, lorsque dans ce pandmonium o l'on doit passer de longues annes, sa vie peut-tre, on voit l'influence se mesurer au nombre des forfaits? Encore une fois, l'on ignore donc que le monde extrieur, que la socit honnte n'existent plus pour le dtenu? Indiffrent aux lois morales qui les rgissent, il prend ncessairement les moeurs de ceux qui l'entourent; toutes les distinctions de la gele tant rserves la supriorit du crime, invitablement il tendra toujours vers cette farouche aristocratie. Revenons au Squelette, prvt de chambre, qui causait avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial. --Es-tu bien sr de ce que tu dis l? demanda le Squelette Martial... --Oui, oui, cent fois oui; le pre Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a dj voulu le tuer, ce gredin-l... parce qu'il a _mang_[20] quelqu'un... --Alors, qu'on lui dvore le nez et que a finisse! ajouta Barbillon. Dj tantt le Squelette tait pour qu'on lui donne une _tourne rouge_, ce mouton de Germain. Le prvt ta un moment sa pipe de sa bouche et dit d'une voix si basse, si crapuleusement enroue qu'on l'entendait peine: --Germain faisait sa tte, il nous gnait, il nous espionnait, car moins l'on parle, plus on coute; il fallait le forcer de filer de la Fosse-aux-lions... Une fois que nous l'aurions fait saigner... on l'aurait t d'ici... --Eh bien! alors..., dit Nicolas, qu'est-ce qu'il y a de chang? --Il y a de chang, reprit le Squelette, que s'il a _mang_, comme le dit le Gros-Boiteux, il n'en sera pas quitte pour saigner... -- la bonne heure, dit Barbillon. --Il faut un exemple..., dit le Squelette en s'animant peu peu. Maintenant ce n'est plus la _rousse_[21] qui nous dcouvre, ce sont les _mangeurs_[22]. Jacques et Gauthier, qu'on a guillotins l'autre jour... _mangs_... Roussillon, qu'on a envoy aux galres _ perte de vue_[23]... _mang_... --Et moi donc? Et ma mre? Et Calebasse?... Et mon frre de Toulon? s'cria Nicolas. Est-ce que nous n'avons pas tous t _mangs_ par Bras-Rouge? C'est sr maintenant, puisqu'au lieu de l'crouer ici on l'a envoy la Roquette! On n'a pas os le mettre avec nous... il sentait donc son tort... le gueux... --Et moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n'a pas aussi _mang_ sur moi? --Et sur moi donc? dit un jeune prisonnier d'une voix grle, en grasseyant d'une manire affecte, j'ai t _coqu_[24] par Jobert, un homme qui m'avait propos une affaire dans la rue Saint-Martin. Ce dernier personnage, la voix flte, la figure ple, grasse et effmine, au regard insidieux et lche, tait vtu d'une faon singulire; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir deux mches de cheveux blonds colles sur les tempes; les deux bouts du mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il portait pour cravate un chle de mrinos blanc palmettes vertes, qui se croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron disparaissait sous l'troite ceinture d'un ample pantalon en toffe cossaise larges carreaux de couleurs varies. --Si ce n'est pas une indignit!... Faut-il qu'un homme soit gredin!... reprit ce personnage d'une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me serais mfi de Jobert. --Je le sais bien qu'il t'a dnonc, Javotte, rpondit le Squelette, qui semblait protger particulirement ce prisonnier; preuve qu'on a fait pour ce mangeur ce qu'on a fait pour Bras-Rouge... on n'a pas non plus os laisser Jobert ici... on l'a mis au _clou_ la Conciergerie... Eh bien! il faut que a finisse... il faut un exemple... les faux frres font la besogne de la police... ils se croient srs de leur peau parce qu'on les met dans une autre prison... que ceux qu'ils ont mangs... --C'est vrai!... --Pour empcher a, il faut que les prisonniers regardent tout _mangeur_ comme un ennemi mort; qu'il ait mang sur Pierre ou sur Jacques, ici ou ailleurs, a ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand on en aura refroidi quatre ou cinq dans les praux... les autres tourneront leur langue deux fois avant de _coquer la pgre_[25]. --T'as raison, Squelette, dit Nicolas; alors il faut que Germain y passe... --Il y passera, reprit le prvt. Mais attendons que le Gros-Boiteux soit arriv... Quand, pour l'exemple, il aura prouv tout le monde que Germain est un _mangeur_, tout sera dit... le _mouton_ ne blera plus, on lui supprimera la respiration... --Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent? demanda le dtenu que le Squelette appelait Javotte. --J'ai mon ide... Pique-Vinaigre nous servira. --Lui? Il est trop poltron. --Et pas plus fort qu'une puce. --Suffit, je m'entends; o est-il? --Il tait revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour aller _jaspiner_ avec son _rat de prison_[26]. --Et Germain, il est toujours au parloir? --Oui, avec cette petite fille qui vient le voir. --Ds qu'il descendra, attention! Mais il faudra attendre Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui. --Sans Pique-Vinaigre? --Non... --Et on refroidira Germain? --Je m'en charge. --Mais avec quoi, on nous te nos couteaux. --Et ces tenailles-l, y mettrais-tu ton cou? demanda le Squelette en ouvrant ses longs doigts dcharns et durs comme du fer. --Tu l'toufferas? --Un peu. --Mais si on sait que c'est toi? --Aprs? Est-ce que je suis un veau deux ttes, comme ceux qu'on montre la foire? --C'est vrai... On n'est raccourci qu'une fois, et puisque tu es sr de l'tre... --Archisr; le rat de prison me l'a dit encore hier... J'ai t pris la main dans le sac et le couteau dans la gorge du _pante_[27]. Je suis _cheval de retour_[28], c'est tois... J'enverrai ma tte voir, dans le panier de Charlot, si c'est vrai qu'il filoute les condamns et qu'il met de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu de son que le gouvernement nous accorde... --C'est vrai... le guillotin a droit du son... Mon pre a t vol aussi... j'en rappelle!!! dit Nicolas Martial avec un ricanement froce. Cette abominable plaisanterie fit rire les dtenus aux clats. Ceci est effrayant... mais, loin d'exagrer, nous affaiblissons l'horreur de ces entretiens si communs en prison. Il faut pourtant bien, nous le rptons, que l'on ait une ide, et encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se fait dans ces effroyables coles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre. Il faut que l'on sache avec quel audacieux ddain presque tous les grands criminels parlent des plus terribles chtiments dont la socit puisse les frapper. Alors peut-tre on comprendra l'urgence de substituer ces peines impuissantes, ces rclusions contagieuses, la seule punition, nous allons le dmontrer, qui puisse terrifier les sclrats les plus dtermins. Les dtenus du chauffoir s'taient donc pris rire aux clats. --Mille tonnerres! s'cria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous voient blaguer, ce tas de _curieux_[29] qui croient nous faire bouder devant leur guillotine... Ils n'ont qu' venir la barrire Saint-Jacques le jour de ma reprsentation bnfice; ils m'entendront faire la nique la foule, et dire Charlot d'une voix crne: Pre Samson, cordon, s'il vous plat[30]! Nouveaux rires... --Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Charlot tire le cordon... --Et il vous ouvre la porte du _boulanger_[31], dit le Squelette en continuant de fumer sa pipe. --Ah! bah!... est-ce qu'il y a un boulanger? --Imbcile! je dis a par farce... Il y a un couperet, une tte qu'on met dessous... et voil. --Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m'arrter l'_Abbaye de Monte--Regret_[32], j'aimerais autant partir aujourd'hui que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais dj y tre... le sang m'en vient la bouche... quand je pense la foule qui sera l pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille qui se bousculeront, qui se battront pour tre bien placs; on louera des fentres et des chaises comme pour un cortge. Je les entends dj crier: Place louer!... Place louer!... et puis il y aura de la troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement la voile... et tout a pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un _pante_ qu'on se drangerait comme a... hein!... les amis?... Voil de quoi monter un homme... Quand il serait lche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous faire marcher en dtermin... Tous ces yeux qui vous regardent vous mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment passer... on meurt en crne... a vexe les juges et les _pantes_, et a encourage la pgre blaguer la _camarde_. --C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter l'effroyable forfanterie du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie Charlot monter sa boutique notre profit. --Ah bah! dit son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la boutique Charlot! C'est comme de la prison ou du bagne, on s'en moque aussi: pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie mort! --Par exemple, dit le prisonnier la voix mignarde, ce qu'il y aurait de sciant, ce serait qu'on nous mette en cellule jour et nuit; on dit qu'on en viendra l. --En cellule! s'cria le Squelette avec une sorte d'effroi courrouc. Ne parle pas de a... En cellule!... tout seul!... Tiens, tais-toi, j'aimerais mieux qu'on me coupe les bras et les jambes... Tout seul!... entre quatre murs!... Tout seul... sans avoir des vieux de la pgre avec qui rire!... a ne se peut pas! Je prfre cent fois le bagne la centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'tre renferm on est dehors, on voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec la chiourme... Eh bien! j'aimerais cent fois mieux tre raccourci que d'tre mis en cellule pendant seulement un an... Oui, ainsi, l'heure qu'il est, je suis sr d'tre fauch, n'est-ce pas? eh bien! on me dirait: Aimes-tu mieux un an de cellule?... je tendrais le cou... Un an tout seul!... Mais est-ce que c'est possible?... quoi veulent-ils donc que l'on pense quand est tout seul?... --Si l'on t'y mettait de force, en cellule? --Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je m'vaderais, dit le Squelette. --Mais si tu ne pouvais pas... si tu tais sr de ne pas te sauver? --Alors je tuerais le premier venu pour tre guillotin. --Mais si au lieu de condamner les _escarpes_[33] mort... on les condamnait tre en cellule pendant toute leur vie!... Le Squelette parut frapp de cette rflexion. Aprs un moment de silence, il reprit: --Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me briserais la tte contre les murs... Je me laisserais crever de faim plutt que d'tre en cellule... Comment! tout seul... toute ma vie seul... avec moi? Sans l'espoir de me sauver? Je vous dis que ce n'est pas possible... Tenez, il n'y en a pas de plus crne que moi, je saignerais un homme pour six blancs... et mme pour rien... pour l'honneur... On croit que je n'ai assassin que deux personnes... mais si les morts parlaient, il y a cinq refroidis qui pourraient dire comment je travaille. Le brigand se vantait. Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus caractristiques des sclrats endurcis. Un directeur de prison nous disait: Si les prtendus meurtres dont ces malheureux se glorifient taient rels, la population serait dcime. --C'est comme moi..., reprit Barbillon pour se vanter son tour, on croit que je n'ai escarp que le mari de la laitire de la Cit... mais j'en ai servi bien d'autres avec le grand Robert, qui a t fauch l'an pass. --C'tait donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni feu ni diable... eh bien!... si j'tais en cellule... et bien sr de ne pouvoir jamais me sauver... tonnerre!... je crois que j'aurais peur... --De quoi? demanda Nicolas. --D'tre tout seul..., rpondit le prvt. --Ainsi, si tu avais recommencer tes jours de pgre et d'escarpe, et si, au lieu de centrales, de bagnes et de guillotine... il n'y avait que des cellules, tu bouderais devant le mal? --Ma foi... oui... peut-tre... (historique), rpondit le Squelette. Et il disait vrai. On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'inspire de pareils bandits la seule pense de l'isolement absolu... Cette terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer loquent en faveur de cette pnalit? Ce n'est pas tout: la condamnation l'isolement, si redoute par les sclrats, amnera peut-tre forcment l'abolition de la peine de mort. Voici comment. La gnration criminelle qui cette heure peuple les prisons et les bagnes regardera l'application du systme cellulaire comme un supplice intolrable. Habitus la perverse animation de l'emprisonnement en commun, dont nous venons de tcher d'esquisser quelques traits affaiblis, car, nous le rptons, il nous faut reculer devant des monstruosits de toutes sortes; ces hommes, disons-nous, se voyant menacs, en cas de rcidive, d'tre squestrs du monde infme o ils expiaient si allgrement leurs crimes et d'tre mis en cellule seul seul avec les souvenirs du pass... ces hommes se rvolteront l'ide de cette punition effrayante. Beaucoup prfreront la mort. Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant l'assassinat... car, chose trange, sur dix criminels qui voudront se dbarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront... pour tre tus... et un seul qui se suicidera. Alors, sans doute, nous le rptons, le suprme vestige d'une lgislation barbare disparatra de nos codes... Afin d'ter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils croient trouver dans le nant, on abolira forcment la peine de mort. Mais l'isolement cellulaire perptuit offrira-t-il une rparation, une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le parricide entre autres? L'on s'vade de la prison la mieux garde, ou du moins on espre s'vader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parlons ni cette possibilit ni cette esprance. Aussi la peine de mort, qui n'a d'autre fin que celle de dbarrasser la socit d'un tre nuisible... la peine de mort, qui donne rarement aux condamns le temps de se repentir, et jamais celui de se rhabiliter par l'expiation... la peine de mort, que ceux-l subissent inanims, presque sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un pouvantable cynisme, la peine de mort sera peut-tre remplace par un chtiment terrible, mais qui donnera au condamn le temps du repentir... de l'expiation, et qui ne retranchera pas violemment de ce monde une crature de Dieu... L'aveuglement[34] mettra le meurtrier dans l'impossibilit de s'vader et de nuire dsormais personne... La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement remplace. Car la socit ne tue pas au nom de la loi du talion. Elle ne tue pas pour faire souffrir, puisqu'elle a choisi celui de tous les supplices qu'elle croit le moins douloureux[35]. Elle tue au nom de sa propre sret... Or, que peut-elle craindre d'un aveugle emprisonn? Enfin cet isolement perptuel, adouci par les charitables entretiens de personnes honntes et pieuses qui se voueraient cette secourable mission, permettrait au meurtrier de racheter son me par de longues annes de remords et de contrition. Un grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, pousses par les dtenus qui se promenaient dans le prau, interrompirent le conciliabule prsid par le Squelette. Nicolas se leva prcipitamment et s'avana sur le pas de la porte du chauffoir, afin de connatre la cause de ce bruit inaccoutum. --C'est le Gros-Boiteux! s'cria Nicolas en rentrant. --Le Gros-Boiteux! s'cria le prvt, et Germain est-il descendu du parloir? --Pas encore, dit Barbillon. --Qu'il se dpche donc, dit le Squelette, que je lui donne un bon pour une bire neuve. VII Complot Le Gros-Boiteux, dont l'arrive tait accueillie par les dtenus de la Fosse-aux-lions avec une joie bruyante et dont la dnonciation pouvait tre si funeste Germain, tait un homme de taille moyenne; malgr son embonpoint et son infirmit, il semblait agile et vigoureux. Sa physionomie bestiale, comme la plupart de celles de ses compagnons, se rapprochait beaucoup du type du bouledogue; son front dprim, ses petits yeux fauves, ses joues retombantes, ses lourdes mchoires, dont l'infrieure, trs-saillante, tait arme de longues dents, ou plutt de crocs brchs qui et l dbordaient les lvres, rendaient cette ressemblance animale plus frappante encore; il avait pour coiffure un bonnet de loutre et portait par-dessus ses habits un manteau bleu collet fourr. Le Gros-Boiteux tait entr dans la prison accompagn d'un homme de trente ans environ, dont la figure brune et hle paraissait moins dgrade que celle des autres dtenus, quoiqu'il affectt de paratre aussi rsolu que son compagnon; quelquefois son visage s'assombrissait et il souriait amrement... Le Gros-Boiteux se retrouvait, comme on dit vulgairement, en pays de connaissance. Il pouvait peine rpondre aux flicitations et aux paroles de bienvenue qu'on lui adressait de toutes parts. --Te voil donc enfin, gros rjoui... Tant mieux, nous allons rire. --Tu nous manquais... --Tu as bien tard... --J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait pour revenir voir les amis... c'est pas ma faute si la rousse n'a pas voulu de moi plus tt. --Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas se mettre au clou soi-mme; mais une fois qu'on y est... a se tire et faut gaudrioler. --Tu as de la chance, Pique-Vinaigre est ici. --Lui aussi? Un ancien de Melun! Fameux!... Fameux! Il nous aidera passer le temps avec ses histoires, et les pratiques ne lui manqueront pas, car je vous annonce des recrues. --Qui donc?... --Tout l'heure au greffe... pendant qu'on m'crouait, on a encore amen deux cadets... Il y en a un que je ne connais pas... mais l'autre, qui a un bonnet de coton bleu et une blouse grise, m'est rest dans l'oeil... j'ai vu cette boule-l quelque part... Il me semble que c'est chez l'ogresse du Lapin-Blanc... un fort homme... --Dis donc, Gros-Boiteux... te rappelles-tu Melun... que j'avais pari avec toi qu'avant un an tu serais repinc? --C'est vrai, tu as gagn; car j'avais plus de chances pour tre cheval de retour que pour tre couronn rosire; mais toi... qu'as-tu fait? --J'ai grinchi l'amricaine. --Ah! bon, toujours du mme tonneau?... --Toujours... Je vas mon petit bonhomme de chemin. Ce tour est commun... mais les sinves aussi sont communs, et sans une nerie de mon collgue je ne serais pas ici... C'est gal, la leon me profitera. Quand je recommencerai, je prendrai mes prcautions... J'ai mon plan... --Tiens, voil Cardillac, dit le Boiteux en voyant venir lui un petit homme misrablement vtu, mine basse, mchante et ruse qui tenait du renard et du loup. Bonjour, vieux... --Allons donc, tranard, rpondit gaiement au Gros-Boiteux le dtenu surnomm Cardillac; on disait tous les jours: Il viendra, il ne viendra pas... Monsieur fait comme les jolies femmes, il faut qu'on le dsire... --Mais oui, mais oui. --Ah ! reprit Cardillac, est-ce pour quelque chose d'un peu cors que tu es ici? --Ma foi, mon cher, je me suis pass l'effraction. Avant, j'avais fait de trs-bons coups; mais le dernier a rat... une affaire superbe... qui d'ailleurs reste encore faire... malheureusement, nous deux Frank, que voil, nous avons _march dessus_[36]. Et le Gros-Boiteux montra son compagnon, sur lequel tous les yeux se tournrent. --Tiens, c'est vrai, voil Frank! dit Cardillac; je ne l'aurais pas reconnu cause de sa barbe... Comment! c'est toi! je te croyais au moins maire de ton endroit l'heure qu'il est... Tu voulais faire l'honnte?... --J'tais bte et j'en ai t puni, dit brusquement Frank; mais tout pch misricorde... c'est bon une fois... me voil maintenant de la pgre jusqu' ce que je crve; gare ma sortie! -- la bonne heure, c'est parler. --Mais qu'est-ce donc qu'il t'est arriv, Frank? --Ce qui arrive tout libr assez colas pour vouloir, comme tu dis, faire l'honnte... Le sort est si juste!... En sortant de Melun, j'avais une masse de neuf cents et tant de francs... --C'est vrai, dit le Gros-Boiteux, tous ses malheurs viennent de ce qu'il a gard sa masse au lieu de la fricoter en sortant de prison. Vous allez voir quoi mne le repentir... et si on fait seulement ses frais. --On m'a envoy en surveillance tampes, reprit Frank... Serrurier de mon tat, j'ai t chez un matre de mon mtier; je lui ai dit: Je suis libr, je sais qu'on n'aime pas les employer, mais voil les neuf cents francs de ma masse, donnez-moi de l'ouvrage: mon argent a sera votre garantie; je veux travailler et tre honnte. --Parole d'honneur, il n'y a que ce Frank pour avoir des ides pareilles. --Il a toujours eu un petit coup de marteau. --Ah!... comme serrurier! --Farceur... --Et vous allez voir comme a lui a russi. --Je propose donc ma masse en garantie au matre serrurier pour qu'il me donne de l'ouvrage. --Je ne suis pas banquier pour prendre de l'argent intrt, qu'il me dit, et je ne veux pas de libr dans ma boutique; je vais travailler dans les maisons, ouvrir des portes dont on perd les clefs; j'ai un tat de confiance, et si on savait que j'emploie un libr parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques. Bonsoir, voisin. --N'est-ce pas, Cardillac, qu'il n'avait que ce qu'il mritait? --Bien sr... --Enfant! ajouta le Gros-Boiteux en s'adressant Frank d'un air paterne, au lieu de rompre tout de suite ton ban, et de venir Paris fricoter ta masse, afin de n'avoir plus le sou et de te mettre dans la ncessit de voler! Alors on trouve des ides superbes. --Quand tu me diras toujours la mme chose! dit Frank avec impatience; c'est vrai, j'ai eu tort de ne pas dpenser ma masse, puisque je n'en ai pas joui. Pour en revenir ma surveillance, comme il n'y avait que quatre serruriers tampes, celui qui je m'tais adress le premier avait jas; quand j'ai t m'adresser aux autres, ils m'ont dit comme leur confrre... Merci. Partout la mme chanson. --Voyez-vous, les amis, quoi a sert? Nous sommes marqus pour la vie, allez!!! --Me voil en grve sur le pav d'tampes; je vis sur ma masse un mois, deux mois, reprit Frank; l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas. Malgr ma surveillance, je quitte tampes. --C'est ce que tu aurais d faire tout de suite, colas. --Je viens Paris; l je trouve de l'ouvrage; mon bourgeois ne savait pas qui j'tais, je lui dis que j'arrive de province. Il n'y avait pas de meilleur ouvrier que moi. Je place sept cents francs qui me restaient chez un agent d'affaires, qui me fait un billet; l'chance il ne me paie pas; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait payer; je laisse l'argent chez lui, et je me dis: C'est une poire pour la soif. L-dessus je rencontre le Gros-Boiteux. --Oui, les amis, et c'est moi qui tais la soif, comme vous l'allez voir. Frank tait serrurier, fabriquait les clefs; j'avais une affaire o il pouvait me servir, je lui propose le coup. J'avais des empreintes, il n'y avait plus qu' travailler dessus, c'tait sa partie. L'enfant me refuse, il voulait redevenir honnte. Je me dis: Il faut faire son bien malgr lui. J'cris une lettre sans signature son bourgeois, une autre ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libr. Le bourgeois le met la porte et les compagnons lui tournent le dos. Il va chez un autre bourgeois, il y travaille huit jours. Mme jeu. Il aurait t chez dix que je lui aurais servi toujours du mme. --Et je ne me doutais pas alors que c'tait toi qui me dnonais, reprit Frank; sans cela tu aurais pass un mauvais quart d'heure. --Oui; mais moi pas bte je t'avais dit que je m'en allais Longjumeau voir mon oncle; mais j'tais rest Paris, et je savais tout ce que tu faisais par le petit Ledru. --Enfin on me chasse encore de chez mon dernier matre serrurier, comme un gueux bon pendre. Travaillez donc! soyez donc paisible, pour qu'on vous dise, non pas: Que fais-tu? mais: Qu'as-tu fait? Une fois sur le pav, je me dis: Heureusement il me reste ma masse pour attendre. Je vas chez l'huissier, il avait lev le pied; mon argent tait flamb, j'tais sans le sou, je n'avais pas seulement de quoi payer une huitaine de mon garni. Fallait voir ma rage! L-dessus le Gros-Boiteux a l'air d'arriver de Longjumeau; il profite de ma colre. Je ne savais quel clou me pendre, je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'tre honnte, qu'une fois dans la pgre on y tait vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me talonne tant... --Que ce brave Frank ne boude plus, reprit le Gros-Boiteux; il prend son parti en brave, il entre dans l'affaire, elle s'annonait comme une reine; malheureusement, au moment o nous ouvrons la bouche pour avaler le morceau, pincs par la rousse. Que veux-tu, garon, c'est un malheur, le mtier serait trop beau sans cela. --C'est gal, si ce gredin d'huissier ne m'avait pas vol, je ne serais pas ici, dit Frank avec une rage concentre. --Eh bien! eh bien! reprit le Gros-Boiteux, te voil bien malade! Avec a que tu tais plus heureux quand tu t'chinais travailler! --J'tais libre. --Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage ne pressait pas; mais le restant de la semaine enchan comme un chien; et jamais sr de trouver de l'ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur. --Tu me l'apprendras, dit Frank avec amertume. --Aprs a faut tre juste, tu as le droit d'tre vex; c'est dommage que le coup ait manqu, il tait superbe, et il le sera encore dans un ou deux mois: les bourgeois seront rassurs et ce sera refaire. C'est une maison riche, riche! Je serai toujours condamn pour rupture de ban, ainsi je ne pourrai pas reprendre l'affaire; mais, si je trouve un amateur je la cderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma femelle, il n'y aura qu' fabriquer de nouvelles fausses clefs; avec les enseignements que je pourrai donner, a ira tout seul. Il y avait et il y a encore l un coup de dix mille francs faire: a doit pourtant te consoler, Frank. Le complice du Gros-Boiteux secoua la tte, croisa les bras sur sa poitrine et ne rpondit pas. Cardillac prit le Gros-Boiteux par le bras, l'attira dans un coin du prau et lui dit, aprs un moment de silence: --L'affaire que tu as manque est encore bonne? --Dans deux mois, aussi bonne qu'une neuve. --Tu peux le prouver? --Pardieu! --Combien en veux-tu? --Cent francs d'avance, et je dirai le mot convenu avec ma femelle pour qu'elle livre les empreintes avec quoi on refera de fausses clefs; de plus, si le coup russit, je veux un cinquime du gain, que l'on payera ma femelle. --C'est raisonnable. --Comme je saurai qui elle aura donn les empreintes, si on me flibustait ma part, je dnoncerais. Tant pis... --Tu serais dans ton droit si on t'enfonait... mais dans _la pgre_... on est honnte... faut bien compter les uns sur les autres... sans cela il n'y aurait pas d'affaires possibles... Autre anomalie de ces moeurs horribles... Ce misrable disait vrai. Il est assez rare que les voleurs manquent la parole qu'ils se donnent pour des marchs de cette nature... Ces criminelles transactions s'oprent gnralement avec une sorte de bonne foi, ou plutt, afin de ne pas prostituer ce mot, disons que la ncessit force ces bandits de tenir leur promesse; car s'ils y manquaient, ainsi que le disait le compagnon du Gros-Boiteux, il n'y aurait pas d'affaires possibles... Un grand nombre de vols se donnent, s'achtent et se complotent ainsi en prison, autre dtestable consquence de la rclusion en commun. --Si ce que tu dis est sr, reprit Cardillac, je pourrai m'arranger de l'affaire... Il n'y a pas de preuves contre moi... je suis sr d'tre acquitt; je passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en libert, mettons dans vingt jours; le temps de retourner, de faire faire les fausses clefs, d'aller aux renseignements... c'est un mois, six semaines... --Juste ce qu'il faut aux bourgeois pour se remettre de l'alerte... Et puis, d'ailleurs, qui a t attaqu une fois, croit ne pas l'tre une seconde fois; tu sais a... --Je sais a: je prends l'affaire... c'est convenu... --Mais auras-tu de quoi me payer? Je veux des arrhes. --Tiens, voil mon dernier bouton; et quand il n'y en a plus, il y en a encore, dit Cardillac en arrachant un des boutons recouverts d'toffe qui garnissaient sa mauvaise redingote bleue... Puis, l'aide de ses ongles, il dchira l'enveloppe et montra au Gros-Boiteux qu'au lieu de moule le bouton renfermait une pice de quarante francs. --Tu vois, ajouta-t-il, que je pourrai te donner des arrhes quand nous aurons caus de l'affaire. --Alors, touche l, vieux, dit le Gros-Boiteux. Puisque tu sors bientt et que tu as des fonds pour travailler, je pourrai te donner autre chose; mais a c'est du nanan... du vrai nanan... un _petit poupard_[37] que moi et ma femelle nous nourrissions depuis deux mois, et qui ne demande qu' marcher... Figure-toi une maison isole, dans un quartier perdu, un rez-de-chausse donnant d'un ct sur une rue dserte, de l'autre sur un jardin; deux vieilles gens qui se couchent comme des poules. Depuis les meutes et dans la peur d'tre pills, ils ont cach dans un lambris un grand pot confiture plein d'or... C'est ma femme qui a dpist la chose en faisant jaser la servante. Mais je t'en prviens, cette affaire-l sera plus chre que l'autre, c'est monnay... c'est tout cuit et bon manger... --Nous nous arrangerons, sois tranquille... Mais je vois que t'as pas mal travaill depuis que tu as quitt la centrale... --Oui, j'ai eu assez de chance... J'ai raccroch de bric et de brac pour une quinzaine de cents francs; un de mes meilleurs morceaux a t la grenouille de deux femmes qui logeaient dans le mme garni que moi, passage de la Brasserie. --Chez le pre Micou, le receleur? --Juste. --Et Josphine, ta femme? --Toujours un vrai furet; elle faisait un mnage chez les vieilles gens dont je parle; c'est elle qui a flair le pot aux jaunets... --C'est une fire femme!... --Je m'en vante... propos de fire femme, tu connais bien la Chouette? --Oui, Nicolas m'a dit a; le Matre d'cole l'a estourbie; et lui, il est devenu fou. --C'est peut-tre d'avoir perdu la vue par je ne sais quel accident... Ah ! mon vieux Cardillac, convenu... puisque tu veux t'arranger de mes _poupards_, je n'en parlerai personne. -- personne... je les prends en sevrage. Nous en causerons ce soir... --Ah ! qu'est-ce qu'on fait ici? --On rit et on btise mort. --Qui est-ce qui est le prvt de la chambre? --Le Squelette. --En voil un dur cuire! Je l'ai vu chez les Martial l'le du Ravageur... Nous avons noc avec Josphine et la Boulotte. -- propos, Nicolas est ici. --Je le sais bien, le pre Micou me l'a dit... il s'est plaint que Nicolas l'a _fait chanter_, le vieux gueux... je lui ferai aussi dgoiser un petit air... Les receleurs sont faits pour a. --Nous parlions du Squelette: tiens, justement le voil, dit Cardillac en montrant son compagnon le prvt, qui parut la porte du chauffoir... --Cadet... avance l'appel, dit le Squelette au Gros-Boiteux. --Prsent..., rpondit celui-ci en entrant dans la salle accompagn de Frank, qu'il prit par le bras. Pendant l'entretien du Gros-Boiteux, de Frank et de Cardillac, Barbillon avait t, par ordre du prvt, recruter douze ou quinze prisonniers de choix. Ceux-ci, afin de ne pas veiller les soupons du gardien, s'taient rendus isolment au chauffoir. Les autres dtenus restrent dans le prau; quelques-uns mme, d'aprs le conseil de Barbillon, parlrent voix haute, d'un ton assez courrouc, pour attirer l'attention du gardien et le distraire ainsi de la surveillance du chauffoir, o se trouvrent bientt runis le Squelette, Barbillon, Nicolas, Frank, Cardillac, le Gros-Boiteux et une quinzaine de dtenus, tous attendant avec une impatiente curiosit que le prvt prt la parole. Barbillon, charg d'pier et d'annoncer l'approche du surveillant, se plaa prs de la porte. Le Squelette, tant sa pipe de sa bouche, dit au Gros-Boiteux: --Connais-tu un petit jeune homme nomm Germain, aux yeux bleus, cheveux bruns, l'air d'un _pante_[38]? --Germain est ici! s'cria le Gros-Boiteux, dont les traits exprimrent aussitt la surprise, la haine et la colre. --Tu le connais donc? demanda le Squelette. --Si je le connais?... reprit le Gros-Boiteux; mes amis, je vous le dnonce, c'est un _mangeur_... Il faut qu'on le roule... --Oui, oui, reprirent les dtenus. --Ah ! est-ce bien sr qu'il ait dnonc? demanda Frank. Si on se trompait?... Rouler un homme qui ne le mrite pas... Cette observation dplut au Squelette, qui se pencha vers le Gros-Boiteux et lui dit tout bas: --Qu'est-ce que celui-l? --Un homme avec qui j'ai travaill. --En es-tu sr? --Oui; mais a n'a pas de fiel, c'est mollasse. --Suffit, j'aurai l'oeil dessus. --Voyons comme quoi Germain est un _mangeur_, dit un prisonnier. --Explique-toi, Gros-Boiteux, reprit le Squelette, qui ne quitta plus Frank du regard. --Voil, dit le Gros-Boiteux... Un Nantais, nomm Velu, ancien libr, a duqu le jeune homme, dont on ignore la naissance. Quand il a eu l'ge, il l'a fait entrer Nantes chez un banquezingue, croyant mettre le loup dans sa caisse et se servir de Germain pour empaumer une affaire superbe qu'il mitonnait depuis longtemps; il avait deux cordes son arc... un faux et le _soulagement_ de la caisse du banquezingue... peut-tre cent mille francs... faire en deux coups... Tout tait prt: Velu comptait sur le petit jeune homme comme sur lui-mme; ce galopin-l couchait dans le pavillon o tait la caisse; Velu lui dit son plan... Germain ne rpond ni oui ni non, dnonce tout son patron, et file le soir mme pour Paris. Les dtenus firent entendre de violents murmures d'indignation et des paroles menaantes. --C'est un _mangeur_... il faut le dsosser... --Si l'on veut, je lui cherche querelle... et je le crve... --Faut-il lui signer sur la figure un billet d'hpital? --Silence dans la pgre! cria le Squelette d'une voix imprieuse. Les prisonniers se turent. --Continue, dit le prvt au Gros-Boiteux. Et il se remit fumer. --Croyant que Germain avait dit oui, comptant sur son aide, Velu et deux de ses amis tentent l'affaire la nuit mme; le banquezingue tait sur ses gardes: un des amis de Velu est pinc en escaladant une fentre, et lui a le bonheur de s'vader... Il arrive Paris, furieux d'avoir t _mang_ par Germain et d'avoir manqu une affaire superbe. Un beau jour, il rencontre le petit jeune homme; il tait plein jour, il n'ose rien faire, mais il le suit; il voit o il demeure, et, une nuit, nous deux Velu et le petit Ledru, nous tombons sur Germain... Malheureusement il nous chappe... Il dniche de la rue du Temple o il demeurait; depuis nous n'avons pu le retrouver; mais s'il est ici... je demande... --Tu n'as rien demander, dit le Squelette avec autorit. Le Gros-Boiteux se tut. --Je prends ton march, tu me cdes la peau de Germain, je l'corche... je ne m'appelle pas le Squelette pour rien... je suis mort d'avance... mon trou est fait Clamart, je ne risque rien de travailler pour la pgre; les mangeurs nous dvorent encore plus que la police; on met les mangeurs de la Force la Roquette, et les mangeurs de la Roquette la Conciergerie, ils se croient sauvs. Minute... quand chaque prison aura tu son mangeur, n'importe o il ait mang... a tera l'apptit aux autres... Je donne l'exemple... on fera comme moi... Tous les dtenus, admirant la rsolution du Squelette, se pressrent autour de lui... Barbillon lui-mme, au lieu de rester auprs de la porte, se joignit au groupe et ne s'aperut pas qu'un nouveau dtenu entrait dans le parloir. Ce dernier, vtu d'une blouse grise, et portant un bonnet de coton bleu brod de laine rouge enfonc jusque sur ses yeux, fit un mouvement en entendant prononcer le nom de Germain... puis il alla se mler parmi les admirateurs du Squelette et approuva vivement de la voix et du geste la criminelle dtermination du prvt. --Est-il crne, le Squelette!... disait l'un, quelle sorbonne! --Le diable en personne ne le ferait pas caner... --Voil un homme!... --Si tous les pgres avaient ce front-l... c'est eux qui jugeraient et qui feraient guillotiner les _pantes_[39]... --a serait juste... chacun son tour... --Oui... mais on ne s'entend pas... --C'est gal... il rend un fameux service la pgre... en voyant qu'on les refroidit... les mangeurs ne mangeront plus... --C'est sr. --Et puisque le Squelette est si sr d'tre fauch, a ne lui cote rien... de tuer le mangeur. --Moi, je trouve que c'est rude! dit Frank, tuer ce jeune homme... --De quoi! De quoi! reprit le Squelette d'une voix courrouce, on n'a pas le droit de buter un tratre? --Oui, au fait, c'est un tratre; tant pis pour lui, dit Frank, aprs un moment de rflexion. Ces derniers mots et la garantie du Gros-Boiteux calmrent la dfiance que Frank avait un moment souleve chez les dtenus. Le Squelette seul persvra dans sa mfiance. --Ah ! et comment faire avec le gardien? Dis donc, Mort-d'avance, car c'est aussi bien ton nom que Squelette, reprit Nicolas en ricanant. --Eh bien! on l'occupera d'un ct, le gardien. --Non, on le retiendra de force. --Oui... --Non. --Silence dans la pgre!!! dit le Squelette. On fit le plus profond silence. --coutez-moi bien, reprit le prvt de sa voix enroue; il n'y a pas moyen de faire le coup pendant que le gardien sera dans le chauffoir ou dans le prau. Je n'ai pas de couteau; il y aura quelques cris touffs; le mangeur se dbattra. --Alors, comment... --Voil comment: Pique-Vinaigre nous a promis de nous conter aujourd'hui, aprs dner, son histoire de _Gringalet et Coupe-en-Deux_. Voil la pluie, nous nous retirerons tous ici, et le mangeur viendra se mettre l-bas dans le coin, la place o il se met toujours... Nous donnerons quelques sous Pique-Vinaigre pour qu'il commence son histoire... C'est l'heure du dner de la gele... Le gardien nous verra tranquillement occups couter les fariboles de Gringalet et de Coupe-en-Deux, il ne se dfiera pas, ira faire un tour la cantine... Ds qu'il aura quitt la cour... nous avons un quart d'heure nous, le mangeur est refroidi avant que le gardien soit revenu... Je m'en charge... J'en ai tourdi de plus roides que lui... Mais je ne veux pas qu'on m'aide... --Minute, s'cria Cardillac, et l'huissier qui vient toujours blaguer ici avec nous... l'heure du dner?... S'il entre dans le chauffoir pour couter Pique-Vinaigre, et qu'il voie refroidir Germain, il est capable de crier au secours... a n'est pas un homme culott, l'huissier; c'est un pistolier, il faut s'en dfier. --C'est vrai, dit le Squelette. --Il y a un huissier ici! s'cria Frank, victime, on le sait, de l'abus de confiance de matre Boulard; il y a un huissier ici! reprit-il avec tonnement. Et comment s'appelle-t-il? --Boulard, dit Cardillac. --C'est mon homme! s'cria Frank en serrant les poings; c'est lui qui m'a vol ma masse... --L'huissier? demanda le prvt. --Oui... sept cent vingt francs qu'il a touchs pour moi. --Tu le connais?... Il t'a vu? demanda le Squelette. --Je crois bien que je l'ai vu... pour mon malheur... Sans lui, je ne serais pas ici... Ces regrets sonnrent mal aux oreilles du Squelette; il attacha longuement ses yeux louches sur Frank, qui rpondait quelques questions de ses camarades, puis, se penchant vers le Gros-Boiteux, il lui dit tout bas: --Voil un cadet qui est capable d'avertir les gardiens de notre coup. --Non, j'en rponds, il ne dnoncera personne... mais c'est encore frileux pour le vice... et il serait capable de vouloir dfendre Germain... Vaudrait mieux l'loigner du prau. --Suffit, dit le Squelette, et il reprit tout haut: Dis donc, Frank, est-ce que tu ne le rouleras pas ce brigand d'huissier? --Laissez faire... qu'il vienne, son compte est bon. --Il va venir, prpare-toi. --Je suis tout prt; il portera mes marques. --a fera une batterie, on renverra l'huissier sa pistole et Frank au cachot, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux, nous serons dbarrasss de tous deux. --Quelle sorbonne!... Ce Squelette est-il rou! dit le bandit avec admiration. Puis il reprit tout haut: --Ah ! prviendra-t-on Pique-Vinaigre qu'on s'aidera de son conte pour engourdir le gardien et escarper le mangeur? --Non; Pique-Vinaigre est trop mollasse et trop poltron; s'il savait a, il ne voudrait pas conter; mais, le coup fait, il prendra son parti. La cloche du dner sonna. -- la pte, les chiens! dit le Squelette; Pique-Vinaigre et Germain vont rentrer au prau. Attention, les amis, on m'appelle Mort-d'avance, mais le mangeur aussi est mort d'avance. VIII Le conteur Le nouveau dtenu dont nous avons parl, qui portait un bonnet de coton et une blouse grise, avait attentivement cout et nergiquement approuv le complot qui menaait la vie de Germain... Cet homme, aux formes athltiques, sortit du chauffoir avec les autres prisonniers sans avoir t remarqu et se mla bientt aux diffrents groupes qui se pressaient dans la cour autour des distributeurs d'aliments, qui portaient la viande cuite dans des bassines de cuivre et le pain dans de grands paniers. Chaque dtenu recevait un morceau de boeuf bouilli dsoss qui avait servi faire la soupe grasse du matin, trempe avec la moiti d'un pain suprieur en qualit au pain des soldats[40]. Les prisonniers qui possdaient quelque argent pouvaient acheter du vin la cantine, et y aller boire, en termes de prison, la _gobette_. Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reu des vivres du dehors improvisaient un festin auquel ils invitaient d'autres dtenus. Les convives du fils du supplici furent le Squelette, Barbillon, et, sur l'observation de celui-ci, Pique-Vinaigre, afin de le bien disposer conter. Le jambonneau, les oeufs durs, le fromage et le pain blanc dus la libralit force de Micou le receleur furent tals sur un des bancs du chauffoir, et le Squelette s'apprta faire honneur ce repas, sans s'inquiter du meurtre qu'il allait froidement commettre. --Va donc voir si Pique-Vinaigre n'arrive pas. En attendant d'trangler Germain, j'trangle la faim et la soif; n'oublie pas de dire au Gros-Boiteux qu'il faut que Frank saute aux crins de l'huissier pour qu'on dbarrasse la Fosse-aux-lions de tous les deux. --Sois tranquille, Mort-d'avance, si Frank ne roule pas l'huissier, a ne sera pas notre faute... Et Nicolas sortit du chauffoir. ce moment mme, matre Boulard entrait dans le prau en fumant un cigare, les mains plonges dans sa longue redingote de molleton gris, sa casquette bec bien enfonce sur ses oreilles, la figure souriante, panouie; il avisa Nicolas, qui, de son ct, chercha aussitt Frank des yeux. Frank et le Gros-Boiteux dnaient assis sur un des bancs de la cour; ils n'avaient pu apercevoir l'huissier, auquel ils tournaient le dos. Fidle aux recommandations du Squelette, Nicolas, voyant du coin de l'oeil matre Boulard venir lui, n'eut pas l'air de le remarquer et se rapprocha de Frank et du Gros-Boiteux. --Bonjour, mon brave, dit l'huissier Nicolas. --Ah! bonjour, monsieur, je ne vous voyais pas; vous venez faire, comme d'habitude, votre petite promenade? --Oui, mon garon, et aujourd'hui j'ai deux raisons pour la faire... Je vas vous dire pourquoi: d'abord, prenez ces cigares... voyons, sans faon... Entre camarades, que diable! il ne faut pas se gner. --Merci, monsieur... Ah ! pourquoi avez-vous deux raisons de vous promener? --Vous allez le comprendre, mon garon. Je ne me sens pas en apptit aujourd'hui... Je me suis dit: En assistant au dner de mes gaillards, force de les voir travailler des mchoires, la faim me viendra peut-tre. --C'est pas bte, tout de mme... Mais, tenez, si vous voulez voir deux cadets qui mastiquent crnement, dit Nicolas en amenant peu peu l'huissier tout prs du banc de Frank, qui lui tournait le dos, regardez-moi ces deux _avale-tout-cru_: la fringale vous galopera comme si vous veniez de manger un bocal de cornichons. --Ah! parbleu... voyons donc ce phnomne, dit matre Boulard. --Eh! Gros-Boiteux! cria Nicolas. Le Gros-Boiteux et Frank retournrent vivement la tte. L'huissier resta stupfait, la bouche bante, en reconnaissant celui qu'il avait dpouill. Frank, jetant son pain et sa viande sur le banc, d'un bond sauta sur matre Boulard, qu'il prit la gorge en s'criant: --Mon argent! --Comment?... Quoi?... Monsieur... vous m'tranglez... je... --Mon argent!... --Mon ami, coutez-moi... --Mon argent!... Et encore, il est trop tard, car c'est ta faute, si je suis ici... --Mais... je... mais... --Si je vais aux galres, entends-tu, c'est ta faute; car si j'avais eu ce que tu m'as vol... je ne me serais pas vu dans la ncessit de voler; je serais rest honnte comme je voulais l'tre... et on t'acquittera peut-tre, toi... On ne te fera rien, mais je te ferai quelque chose, moi... tu porteras mes marques! Ah! tu as des bijoux, des chanes d'or, et tu voles le pauvre monde!... Tiens... tiens... En as-tu assez? Non... tiens encore!... --Au secours! Au secours!... cria l'huissier en roulant sous les pieds de Frank, qui le frappait avec furie. Les autres dtenus, trs-indiffrents cette rixe, faisaient cercle autour des deux combattants, ou plutt autour du battant et du battu; car matre Boulard, essouffl, pouvant, ne faisait aucune rsistance et tchait de parer, du mieux qu'il pouvait, les coups dont son adversaire l'accablait. Heureusement, le surveillant accourut aux cris de l'huissier et le retira des mains de Frank. Matre Boulard se releva ple, pouvant, un de ses gros yeux contus; et, sans se donner le temps de ramasser sa casquette, il s'cria en courant vers le guichet: --Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester une seconde de plus ici... Au secours!... --Et vous, pour avoir battu monsieur, suivez-moi chez le directeur, dit le gardien en prenant Frank au collet; vous en aurez pour deux jours de cachot. --C'est gal, il a reu sa paie, dit Frank. --Ah ! lui dit tout bas le Gros-Boiteux en ayant l'air de l'aider se rajuster, pas un mot de ce qu'on veut faire au mangeur. --Sois tranquille; peut-tre que si j'avais t l je l'aurais dfendu; car, tuer un homme pour a... c'est dur; mais vous dnoncer, jamais! --Allons, venez-vous? dit le gardien. --Nous voil dbarrasss de l'huissier et de Frank... maintenant, chaud, chaud pour le mangeur! dit Nicolas. Au moment o Frank sortait du prau, Germain et Pique-Vinaigre y entraient. En entrant dans le prau, Germain n'tait plus reconnaissable; sa physionomie, jusqu'alors triste, abattue, tait radieuse et fire; il portait le front haut et jetait autour de lui un regard joyeux et assur... Il tait aim... l'horreur de la prison disparaissait ses yeux. Pique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrass: enfin, aprs avoir hsit deux ou trois fois l'aborder, il fit un grand effort sur lui-mme et toucha lgrement le bras de Germain avant que celui-ci se ft rapproch des groupes de dtenus qui de loin l'examinaient avec une haine sournoise. Leur victime ne pouvait leur chapper. Malgr lui, Germain tressaillit au contact de Pique-Vinaigre; car la figure et les haillons de l'ancien joueur de gobelets prvenaient peu en faveur de ce malheureux. Mais, se rappelant les recommandations de Rigolette, et se trouvant d'ailleurs trop heureux pour n'tre pas bienveillant, Germain s'arrta et dit doucement Pique-Vinaigre: --Que voulez-vous? --Vous remercier. --De quoi? --De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire pour ma pauvre soeur. --Je ne vous comprends pas, dit Germain surpris. --Je vas vous expliquer cela... Tout l'heure au greffe, j'ai rencontr le surveillant qui tait de garde au parloir... --Ah! oui, un brave homme... --Ordinairement les geliers ne rpondent pas ce nom-l... _brave homme..._ mais le pre Roussel, c'est diffrent..., il le mrite... Tout l'heure, il m'a donc gliss dans le tuyau de l'oreille: Pique-Vinaigre, mon garon, vous connaissez bien M. Germain?--Oui, la bte noire du prau, que je rponds. Puis, s'interrompant, Pique-Vinaigre dit Germain:--Pardon, excuse, si je vous ai appel bte noire... ne faites pas attention... attendez la fin. --Oui donc, que je rponds, je connais M. Germain, la bte noire du prau.--Et la vtre aussi, peut-tre, Pique-Vinaigre? me demanda le gardien d'un air svre.--Mon gardien, je suis trop poltron et trop bon enfant pour me permettre d'avoir aucune espce de bte noire, blanche ou grise, et encore moins M. Germain que tout autre car il ne parat pas mchant, et on est injuste pour lui.--Eh bien! Pique-Vinaigre, vous avez raison d'tre du parti de M. Germain, car il a t bon pour vous.--Pour moi, gardien? Comment donc?--C'est--dire, a n'est pas lui, et a n'est pas pour vous; mais sauf cela, vous lui devez une fire reconnaissance, me rpond le pre Roussel. --Voyons... expliquez-vous un peu plus clairement, dit Germain en souriant. --C'est absolument ce que j'ai rpondu au gardien: Parlez plus clairement. Alors il m'a rpondu: Ce n'est pas M. Germain, mais sa jolie petite visiteuse, qui a t pleine de bonts pour votre soeur. Elle l'a entendue vous raconter les malheurs de son mnage, et, au moment o la pauvre femme sortait du parloir, la jeune fille lui a offert de lui tre utile autant qu'elle le pourrait. --Bonne Rigolette! s'cria Germain attendri; elle s'est bien garde de m'en rien dire! --Oh! pour lors, que je rponds au gardien, je ne suis qu'une oie. Vous avez raison, M. Germain a t bon pour moi, car sa visiteuse, c'est comme qui dirait lui, et ma soeur Jeanne, c'est comme qui dirait moi, et bien plus que moi... --Pauvre Rigolette! reprit Germain, cela ne m'tonne pas... elle a un coeur si gnreux, si compatissant! --Le gardien a repris: J'ai entendu tout cela sans faire semblant de rien. Vous voil prvenu maintenant. Si vous ne tchiez pas de rendre service M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans le cas o vous sauriez quelque complot contre lui, vous seriez un gueux fini... Pique-Vinaigre.--Gardien, je suis un gueux commenc, c'est vrai, mais pas encore un gueux fini... Enfin, puisque la visiteuse de M. Germain a voulu du bien ma pauvre Jeanne... qui est une brave et honnte femme, celle-l, je m'en vante... je ferai pour M. Germain ce que je pourrai... Malheureusement, ce ne sera pas grand-chose...--C'est gal, faites toujours. Je vais aussi vous donner une bonne nouvelle apprendre M. Germain; je viens de la savoir l'instant. --Quoi donc? demanda Germain. --Il y aura demain une cellule vacante la pistole; le gardien m'a dit de vous en prvenir. --Il serait vrai! Oh! quel bonheur! s'cria Germain. Ce brave homme avait raison; c'est une bonne nouvelle que vous m'apprenez l. --Sans me flatter, je le crois bien, car votre place n'est pas d'tre avec des gens comme nous, monsieur Germain. Puis s'interrompant, Pique-Vinaigre se hta d'ajouter tout bas et rapidement en se baissant comme s'il et ramass quelque chose: --Tenez, monsieur Germain, voil les dtenus qui nous regardent: ils sont tonns de nous voir causer ensemble. Je vous laisse, dfiez-vous. Si on vous cherche dispute, ne rpondez pas. Ils veulent un prtexte pour engager une querelle et vous battre. Barbillon doit engager la dispute; prenez garde lui. Je tcherai de les dtourner de leur ide... Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il et trouv ce qu'il semblait chercher depuis un moment. --Merci, mon brave homme. Je serai prudent, dit vivement Germain en se sparant de son compagnon. Seulement instruit du complot du matin, qui consistait provoquer une rixe dans laquelle Germain devait tre maltrait, afin de forcer ainsi le directeur de la prison le changer de prau, non-seulement Pique-Vinaigre ignorait le meurtre rcemment projet par le Squelette, mais il ignorait encore que l'on comptait sur son rcit de _Gringalet et Coupe-en-Deux_ pour tromper et distraire la surveillance du gardien. --Arrive donc, feignant, dit Nicolas Pique-Vinaigre en allant sa rencontre. Laisse l ta ration de carne; il y a noce et festin... je t'invite. --O ? Au Panier-Fleuri? Au Petit-Ramponneau? --Farceur!... Non, dans le chauffoir. La table est mise... sur un banc. Nous avons un jambonneau, des oeufs et du fromage... C'est moi qui paie. --a me va. Mais c'est dommage de perdre ma ration, et encore plus dommage que ma soeur n'en profite pas. Ni elle ni ses enfants n'en voient pas souvent de la viande, moins que a ne soit la porte des bouchers. --Allons, viens vite; le Squelette s'embte. Il est capable de tout dvorer avec Barbillon. Nicolas et Pique-Vinaigre entrrent dans le chauffoir. Le Squelette, cheval sur le bout du banc o taient tals les vivres de Nicolas, jurait et maugrait en attendant l'amphitryon. --Te voil, colimaon! tranard! s'cria le bandit la vue du conteur. Qu'est-ce que tu faisais donc? --Il causait avec Germain, dit Nicolas en dpeant le jambon. --Ah! tu causais avec Germain! dit le Squelette en regardant attentivement Pique-Vinaigre sans s'interrompre de manger avec avidit. --Oui! rpondit le conteur. En voil encore un qui n'a pas invent les tire-bottes et les oeufs durs (je dis a parce que j'adore ce lgume). Est-il bte, ce Germain, est-il bte! Je me suis laiss dire qu'il mouchardait dans la prison: il est joliment trop colas pour a! --Ah! tu crois? dit le Squelette en changeant un coup d'oeil rapide et significatif avec Nicolas et Barbillon. --J'en suis sr, comme voil du jambon! Et puis comment diable voulez-vous qu'il moucharde? Il est toujours tout seul, il ne parle personne et personne ne lui parle; il se sauve de nous comme si nous avions le cholra. S'il faut qu'il fasse des rapports avec a, excusez du peu! D'ailleurs il ne mouchardera pas longtemps; il va la pistole. --Lui! s'cria le Squelette; et quand? --Demain matin il y aura une cellule de vacante. --Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. Il ne couche pas dans ma chambre; demain il ne sera plus temps. Aujourd'hui nous n'avons que jusqu' quatre heures, et voil qu'il en est bientt trois, dit tout bas le Squelette Nicolas, pendant que Pique-Vinaigre causait avec Barbillon. --C'est gal, reprit tout haut Nicolas en ayant l'air de rpondre une observation du Squelette, Germain a l'air de nous mpriser. --Au contraire, mes enfants, reprit Pique-Vinaigre, vous l'intimidez, ce jeune homme; il se regarde, auprs de vous, comme le dernier des derniers. Tout l'heure, savez-vous ce qu'il me disait? --Non! voyons. --Il me disait: Vous tes bien heureux, vous, Pique-Vinaigre, d'oser parler avec ce fameux Squelette (il a dit fameux) comme de pair compagnon. Moi! j'en meurs d'envie, de lui parler; mais il me produit un effet si respectueux, si respectueux, que je verrais M. le prfet de police en chair, en os et en uniforme, que je ne serais pas plus abalob. --Il t'a dit cela? reprit le Squelette en feignant de croire et d'tre sensible l'impression d'admiration qu'il causait Germain. --Aussi vrai que tu es le plus grand brigand de la terre, il me l'a dit. --Alors c'est diffrent, reprit le Squelette. Je me raccommode avec lui. Barbillon avait envie de lui chercher dispute; il fera aussi bien de le laisser tranquille. --Il fera mieux, s'cria Pique-Vinaigre, persuad d'avoir dtourn le danger dont Germain tait menac. Il fera mieux, car ce pauvre garon ne mordrait pas une dispute; il est dans mon genre, hardi comme un livre. --Malgr cela, c'est dommage, reprit le Squelette. Nous comptions sur cette batterie-l pour nous amuser aprs dner. Le temps va nous paratre long. --Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit Nicolas. --Puisque c'est comme a, que Pique-Vinaigre raconte une histoire la chambre, je ne chercherai pas querelle Germain, dit Barbillon. --a va, a va, dit le conteur, c'est dj une condition; mais il y en a une autre, et sans les deux je ne conte pas. --Voyons ton autre condition? --C'est que l'honorable socit, qui est empoisonne de capitalistes, dit Pique-Vinaigre en reprenant son accent de bateleur, me fera la bagatelle d'une cotisation de vingt sous. Vingt sous! messieurs! pour entendre le fameux Pique-Vinaigre, qui a eu l'honneur de travailler devant les grinches les plus renomms, devant les escarpes les plus fameux de France et de Navarre, et qui est incessamment attendu Brest et Toulon, o il se rend par ordre du gouvernement. Vingt sous! C'est pour rien, messieurs! --Allons! on te fera vingt sous, quand tu auras dit tes contes. --Aprs? Non, avant, s'cria Pique-Vinaigre. --Ah ! dis donc, est-ce que tu nous crois capables de te filouter vingt sous? dit le Squelette d'un air choqu. --Du tout! rpondit Pique-Vinaigre; j'honore la pgre de ma confiance, et c'est pour mnager sa bourse que je demande vingt sous d'avance. --Ta parole d'honneur? --Oui, messieurs; car aprs mon conte on sera si satisfait que ce n'est plus vingt sous, mais vingt francs! mais cent francs qu'on me forcerait de prendre! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter. Vous voyez donc bien que, par conomie, vous feriez mieux de me donner vingt sous d'avance! --Oh! a n'est pas la blague qui te manque, toi. --Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en serve. Et puis, le fin mot, c'est que ma soeur et ses enfants sont dans une atroce dbine, et vingt sous dans un petit mnage, a se sent. --Pourquoi qu'elle ne grinche pas, ta soeur, et ses mmes aussi, s'ils ont l'ge? dit Nicolas. --Ne m'en parlez pas, elle me dsole, elle me dshonore... je suis trop bon. --Dis donc trop bte, puisque tu l'encourages. --C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'tre honnte. Mais elle n'est bonne qu' ce mtier-l, elle m'en fait piti, quoi! Ah ! c'est convenu, je vous conterai ma fameuse histoire de _Gringalet et Coupe-en-Deux,_ mais on me fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle cet imbcile de Germain, dit Pique-Vinaigre. --On te fera vingt sous, et Barbillon ne cherchera pas querelle cet imbcile de Germain, dit le Squelette. --Alors, ouvrez vos oreilles, vous allez entendre du chenu. Mais voici la pluie... qui fait rentrer les pratiques: il n'y aura pas besoin de les aller chercher. En effet, la pluie commenait tomber; les prisonniers quittrent la cour et vinrent se rfugier dans le chauffoir, toujours accompagns d'un gardien. Nous l'avons dit, ce chauffoir tait une grande et longue salle dalle, claire par trois fentres donnant sur la cour; au milieu se trouvait le calorifre, prs duquel se tenaient le Squelette, Barbillon, Nicolas et Pique-Vinaigre. un signe d'intelligence du prvt, le Gros-Boiteux vint rejoindre ce groupe. Germain entra l'un des derniers, absorb dans de dlicieuses penses. Il alla machinalement s'asseoir sur le rebord de la dernire croise de la salle, place qu'il occupait habituellement et que personne ne lui disputait; car elle tait loigne du pole, autour duquel se groupaient les dtenus. Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers avaient d'abord t instruits et de la trahison que l'on reprochait Germain, et du meurtre qui devait l'en punir. Mais, bientt divulgu, ce projet compta autant d'adhrents qu'il y avait de dtenus; ces misrables, dans leur aveugle cruaut, regardant cet affreux guet-apens comme une vengeance lgitime et y voyant une garantie certaine contre les futures dnonciations des mangeurs. Germain, Pique-Vinaigre et le gardien ignoraient seuls ce qui allait se passer. L'attention gnrale se partageait entre le bourreau, la victime et le conteur qui allait innocemment priver Germain du seul secours que ce dernier pt attendre; car il tait presque certain que le gardien, voyant les dtenus attentifs aux rcits de Pique-Vinaigre, croirait sa surveillance inutile et profiterait de ce moment de calme pour aller prendre son repas. En effet, lorsque les dtenus furent entrs, le Squelette dit au gardien: --Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne ide... il va nous conter son conte de _Gringalet et Coupe-en-Deux_. Il fait un temps ne pas mettre un municipal dehors, nous allons attendre tranquillement l'heure d'aller nos niches. --Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tranquilles... Au moins on n'a pas besoin d'tre sur votre dos. --Oui, reprit le Squelette, mais Pique-Vinaigre demande cher pour conter... il veut vingt sous. --Oui, la bagatelle de vingt sous... et c'est pour rien, s'cria Pique-Vinaigre. Oui, messieurs, pour rien, car il ne faudrait pas avoir un liard dans sa poche pour se priver d'entendre le rcit des aventures du pauvre petit Gringalet et du terrible Coupe-en-Deux et du sclrat Gargousse... c'est fendre le coeur et hrisser les cheveux. Or, messieurs, qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la bagatelle de quatre liards, ou, si vous aimez mieux compter en kilomtres, la bagatelle de cinq centimes, pour avoir le coeur fendu et les cheveux hrisss?... --Je mets deux sous, dit le Squelette; et il jeta sa pice devant Pique-Vinaigre. Allons! est-ce que la pgre serait chiche pour un amusement pareil? ajouta-t-il en regardant ses complices d'un air significatif. Plusieurs sous tombrent de ct et d'autre, la grande joie de Pique-Vinaigre, qui songeait sa soeur en faisant sa collecte. --Huit, neuf, dix, onze, douze et treize! s'cria-t-il en ramassant la monnaie; allons, messieurs les richards, les capitalistes et autres banquezingues, encore un petit effort, vous ne pouvez pas rester treize, c'est un mauvais nombre. Il ne faut plus que sept sous, la bagatelle de sept sous! Comment, messieurs, il sera dit que la pgre de la Fosse-aux-lions ne pourra pas runir encore sept sous, sept malheureux sous! Ah! messieurs, vous feriez croire qu'on vous a mis ici injustement ou que vous avez eu la main bien malheureuse. La voix perante et les lazzis de Pique-Vinaigre avaient tir Germain de sa rverie; autant pour suivre les avis de Rigolette en se popularisant un peu que pour faire une lgre aumne ce pauvre diable qui avait tmoign quelque dsir de lui tre utile, il se leva et jeta une pice de dix sous aux pieds du conteur, qui s'cria en dsignant la foule le gnreux donateur: --Dix sous, messieurs!... Vous voyez. Je parlais de capitalistes... Honneur monsieur, il se comporte en banquezingue, en ambassadeur, pour tre agrable la socit... Oui, messieurs... car c'est lui que vous devrez la plus grande part de _Gringalet et Coupe-en-Deux_... et vous l'en remercierez. Quant aux trois sous de surplus que fait sa pice... je les mriterai en imitant la voix des personnages, au lieu de parler comme vous et moi... Ce sera une douceur que vous devrez ce riche capitaliste, que vous devez adorer. --Allons, ne blague pas tant et commence, dit le Squelette. --Un moment, messieurs, dit Pique-Vinaigre, il est de toute justice que le capitaliste qui m'a donn dix sous soit... le mieux plac, sauf notre prvt qui doit choisir. Cette proposition servait si bien le projet du Squelette qu'il s'cria: --C'est vrai, aprs moi il doit tre le mieux plac. Et le bandit jeta un nouveau regard d'intelligence aux dtenus. --Oui, oui, qu'il s'approche, dirent-ils. --Qu'il se mette au premier banc. --Vous voyez, jeune homme... votre libralit est rcompense... L'honorable socit reconnat que vous avez droit aux premires places, dit Pique-Vinaigre Germain. Croyant que sa libralit avait rellement mieux dispos ses odieux compagnons en sa faveur, enchant de suivre en cela les recommandations de Rigolette, Germain, malgr une assez vive rpugnance, quitta sa place de prdilection et se rapprocha du conteur. Celui-ci aid de Nicolas et de Barbillon, ayant rang autour du pole les quatre ou cinq bancs du chauffoir, dit avec emphase: --Voici les premires loges... tout seigneur tout honneur... d'abord le capitaliste... Maintenant, que ceux qui ont pay s'asseyent sur les bancs, ajouta gaiement Pique-Vinaigre, croyant fermement que Germain n'avait plus, grce lui, aucun pril redouter. Et ceux qui n'ont pas pay, ajouta-t-il, s'assiront par terre ou se tiendront debout, leur choix... Rsumons la disposition matrielle de cette scne. Pique-Vinaigre, debout auprs du pole, se prparait conter. Prs de lui, le Squelette, aussi debout et couvrant Germain des yeux, prt s'lancer sur lui au moment o le gardien quitterait la salle. quelque distance de Germain, Nicolas, Barbillon, Cardillac et d'autres dtenus, parmi lesquels on remarquait l'homme au bonnet de coton bleu et la blouse grise, occupaient les derniers bancs. Le plus grand nombre des prisonniers groups et l, les uns assis par terre, d'autres debout et adosss aux murailles, composaient les plans secondaires de ce tableau, clair la Rembrandt par les trois fentres latrales, qui jetaient de vives lumires et de vigoureuses ombres sur ces figures si diversement caractrises et si durement accentues. Disons enfin que le gardien, qui devait, son insu et par son dpart, donner le signal du meurtre de Germain, se tenait auprs de la porte entr'ouverte. --Y sommes-nous? demanda Pique-Vinaigre au Squelette. --Silence dans la pgre..., dit celui-ci en se retournant demi; puis, s'adressant Pique-Vinaigre:--Maintenant, commence ton conte, on t'coute. On fit un profond silence. IX Gringalet et Coupe-en-Deux ...Rien de plus doux, de plus salutaire, de plus prcieux que vos paroles; elles charment, elles encouragent, elles amliorent... WOLFGANG, livre IV Avant d'entamer le rcit de Pique-Vinaigre, nous rappellerons au lecteur que, par un contraste bizarre, la majorit des dtenus, malgr leur cynique perversit, affectionnent presque toujours les rcits nafs, nous ne voudrions pas dire purils, o l'on voit, selon les lois d'une inexorable fatalit, l'opprim veng de son tyran, aprs des preuves et des traverses sans nombre. Loin de nous la pense d'tablir d'ailleurs le moindre parallle entre des gens corrompus et la masse honnte et pauvre; mais ne sait-on pas avec quels applaudissements frntiques le populaire des thtres du boulevard accueille la dlivrance de la victime, et de quelles maldictions passionnes il poursuit le mchant ou le tratre? On raille ordinairement ces incultes tmoignages de sympathie pour ce qui est bon, faible et perscut... d'aversion pour ce qui est puissant, injuste et cruel. On a tort, ce nous semble. Rien de plus consolant en soit que ces ressentiments de la foule. N'est-il pas vident que ces instincts salutaires pourraient devenir des principes arrts chez les infortuns que l'ignorance et la pauvret exposent incessamment la subversive obsession du mal? Comment ne pas tout esprer d'un peuple dont le bon sens moral se manifeste si invariablement? D'un peuple qui, malgr les prestiges de l'art, ne permettrait jamais qu'une oeuvre dramatique ft dnoue par le triomphe du sclrat et par le supplice du juste? Ce fait, ddaign, moqu, nous parat trs-considrable en raison des tendances qu'il constate, et qui souvent mme se retrouvent, nous le rptons, parmi les tres les plus corrompus, lorsqu'ils sont pour ainsi dire au repos et l'abri des instigations ou des ncessits criminelles. Et un mot, puisque les gens endurcis dans le crime sympathisent encore quelquefois au rcit et l'expression des sentiments levs, ne doit-on pas penser que tous les hommes ont plus ou moins en eux l'amour du beau, du bien, du juste, mais que la misre, mais que l'abrutissement, en faussant, en touffant ces divins instincts, sont les causes premires de la dpravation humaine? N'est-il pas vident qu'on ne devient gnralement mchant que parce qu'on est malheureux, et qu'arracher l'homme aux terribles tentations du besoin par l'quitable amlioration de sa condition matrielle, c'est lui rendre praticables les vertus dont il a la conscience? L'impression cause par le rcit de Pique-Vinaigre dmontrera, ou plutt exposera, nous l'esprons, quelques-unes des ides que nous venons d'mettre. Pique-Vinaigre commena donc son rcit en ces termes, au milieu du profond silence de son auditoire: --Il y a dj pas mal de temps que s'est passe, l'histoire que je vais raconter l'honorable socit. Ce qu'on appelait la Petite-Pologne n'tait pas encore dtruit. L'honorable socit sait ou ne sait pas ce que c'tait que la Petite-Pologne. --Connu, dit le dtenu au bonnet bleu et la blouse grise, c'taient des cassines du ct de la rue du Rocher et de la rue de la Ppinire. --Justement, mon garon, reprit Pique-Vinaigre, et le quartier de la Cit, qui n'est pourtant pas compos de palais, serait comme qui dirait la rue de la Paix ou la rue de Rivoli, auprs de la Petite-Pologne; quelle turne! mais du reste, fameux repaire pour la pgre; il n'y avait pas de rues, mais des ruelles; pas de maisons, mais des masures; pas de pav, mais un petit tapis de boue et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voitures ne vous aurait pas incommod s'il en avait pass; mais il n'en passait pas. Du matin jusqu'au soir, et surtout du soir jusqu'au matin, ce qu'on ne cessait pas d'entendre, c'taient des cris: la garde! Au secours! Au meurtre! mais la garde ne se drangeait pas. Tant plus il y avait d'assomms dans la Petite-Pologne, tant moins il y avait de gens arrter! a grouillait donc de monde l-dedans, fallait voir; il y logeait peu de bijoutiers, d'orfvres et de banquiers; mais, en revanche, il y avait des tas de joueurs d'orgue, de paillasses, de polichinelles ou de montreurs de btes curieuses. Parmi ceux-l, il y en avait un qu'on nommait Coupe-en-Deux, tant il tait mchant; mais il tait surtout mchant pour les enfants... On l'appelait Coupe-en-Deux parce qu'on disait que d'un coup de hache il avait coup en deux un petit Savoyard. ce passage du rcit de Pique-Vinaigre, l'horloge de la prison sonna trois heures un quart. Les dtenus rentrant dans les dortoirs quatre heures, le crime du Squelette devait tre consomm avant ce moment. --Mille tonnerres! le gardien ne s'en va pas, dit-il tout bas au Gros-Boiteux. --Sois tranquille, une fois l'histoire en train, il filera... Pique-Vinaigre continua son rcit. --On ne savait pas d'o venait Coupe-en-Deux; les uns disaient qu'il tait Italien, d'autres Bohmien, d'autres Turc, d'autres Africain; les bonnes femmes disaient magicien, quoiqu'un magicien dans ce temps-ci paraisse drle; moi, je serais assez tent de dire comme les bonnes femmes. Ce qui faisait croire a, c'est qu'il avait toujours avec lui un grand singe roux appel Gargousse, et qui tait si malin et si mchant qu'on aurait dit qu'il avait le diable dans le ventre. Tout l'heure je vous reparlerai de Gargousse. Quant Coupe-en-Deux, je vas vous le dvisager: il avait le teint couleur de revers de botte, les cheveux rouges comme les poils de son singe, les yeux verts, et ce qui ferait croire, comme les bonnes femmes, qu'il tait magicien... c'est qu'il avait la langue noire... --La langue noire? dit Barbillon. --Noire comme de l'encre! rpondit Pique-Vinaigre. --Et pourquoi a? --Parce qu'tant grosse, sa mre avait probablement parl d'un ngre, reprit Pique-Vinaigre avec une assurance modeste. cet agrment-l, Coupe-en-Deux joignait le mtier d'avoir je ne sais combien de tortues, de singes, de cochons d'Inde, de souris blanches, de renards et de marmottes, qui correspondaient un nombre gal de petits Savoyards ou d'enfants abandonns. Tous les matins, Coupe-en-Deux distribuait, chacun sa bte et un morceau de pain noir, et en route... pour demander un _petit sou_ ou faire danser la _Catarina_. Ceux qui le soir ne rapportaient pas au moins quinze sous taient battus, mais battus! que dans les premiers temps on entendait les enfants crier d'un bout de la Petite-Pologne l'autre. Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Petite-Pologne un homme qu'on appelait le doyen, parce que c'tait le plus ancien de cette espce de quartier, et qu'il en tait comme qui dirait le maire, le prvt, le juge de paix ou plutt de guerre, car c'tait dans sa cour (il tait marchand de vin gargotier) qu'on allait se peigner devant lui, quand il n'y avait que ce moyen de s'entendre et de s'arranger. Quoique dj vieux, le doyen tait fort comme un hercule et trs-craint; on ne jurait que par lui dans la Petite-Pologne; quand il disait: C'est bien, tout le monde disait: C'est trs-bien; C'est mal, tout le monde disait: C'est mal. Il tait brave homme au fond, mais terrible; quand, par exemple, des gens forts faisaient la misre de plus faibles qu'eux... alors, gare dessous! Comme le doyen tait voisin de Coupe-en-Deux, il avait dans le commencement entendu les enfants crier, cause des coups que le montreur de btes leur donnait; mais il lui avait dit: Si j'entends encore les enfants crier, je te fais crier mon tour, et, comme tu as la voix plus forte, je taperai plus fort. --Farceur de doyen! J'aime le doyen, moi! dit le dtenu bonnet bleu. --Et moi aussi, ajouta le gardien en se rapprochant du groupe. Le Squelette ne put contenir un mouvement d'impatience courrouce. Pique-Vinaigre continua: --Grce au doyen, qui avait menac Coupe-en-Deux, on n'entendait donc plus les enfants crier la nuit dans la Petite-Pologne; mais les pauvres petits malheureux n'en souffraient pas moins, car s'ils ne criaient plus quand leur matre les battait, c'est qu'ils craignaient d'tre battus encore plus fort. Quant aller se plaindre au doyen, ils n'en avaient pas seulement l'ide. Moyennant les quinze sous que chaque petit montreur de btes devait lui rapporter, Coupe-en-Deux les logeait, les nourrissait et les habillait. Le soir, un morceau de pain noir, comme djeuner... voil pour la nourriture; il ne leur donnait jamais d'habits... voil pour l'habillement; et il les enfermait la nuit ple-mle avec leurs btes, sur la mme paille, dans un grenier o on montait par une chelle et par une trappe... voil pour le logement. Une fois btes et enfants rentrs au complet, il retirait l'chelle et fermait la trappe clef. Vous jugez la vie et le vacarme que ces singes, ces cochons d'Inde, ces renards, ces souris, ces tortues, ces marmottes et ces enfants faisaient sans lumire dans ce grenier, qui tait grand comme rien. Coupe-en-Deux couchait dans une chambre au-dessous, ayant son grand singe Gargousse attach au pied de son lit. Quand a grouillait et que a criait trop fort dans le grenier, le montreur de btes se levait sans lumire, prenait un grand fouet, montait l'chelle, ouvrait la trappe et, sans y voir, fouaillait tour de bras. Comme il avait toujours une quinzaine d'enfants, et que quelques-uns lui rapportaient, les innocents, quelquefois jusqu' vingt sous par jour, Coupe-en-Deux, ses frais faits, et ils n'taient pas gros, avait pour lui environ quatre francs ou cent sous par jour; avec a, il ribotait; car notez bien que c'tait aussi le plus grand solard de la terre, et qu'il tait rgulirement mort ivre une fois par jour. C'tait son rgime, il prtendait que sans cela il aurait eu mal la tte toute la journe; faut dire aussi que sur son gain il achetait des coeurs de mouton Gargousse, car son grand singe mangeait de la viande crue comme un vorace. Mais je vois que l'honorable socit me demande Gringalet; le voici, messieurs! --Ah! voyons Gringalet, et puis je m'en vas manger ma soupe, dit le gardien. Le Squelette changea un regard de satisfaction froce avec le Gros-Boiteux. --Parmi les enfants qui Coupe-en-Deux distribuait ses btes, reprit Pique-Vinaigre, il y avait un pauvre diable surnomm Gringalet. Sans pre ni mre, sans frre ni soeur, sans feu ni lieu, il se trouvait seul... tout seul dans le monde, o il n'avait pas demand venir, et d'o il pouvait partir sans que personne y prt garde. Il ne se nommait pas Gringalet pour son plaisir, allez! Il tait chtif, et malingre, et souffreteux, que c'tait piti; on lui aurait donn au plus sept ou huit ans, et il en avait treize; mais s'il ne paraissait que la moiti de son ge, ce n'tait pas mauvaise volont... car il n'avait environ mang que de deux jours l'un, et encore si peu et si peu... si mal et si mal, qu'il faisait grandement les choses en paraissant avoir sept ans. --Pauvre moutard, il me semble le voir! dit le dtenu bonnet bleu, il y en a tant d'enfants comme a... sur le pav de Paris, des petits crve-de-faim. --Faut bien qu'ils commencent jeunes apprendre cet tat-l pour qu'ils puissent s'y faire, reprit Pique-Vinaigre en souriant avec amertume. --Allons, va donc, dpche-toi donc, dit brusquement le Squelette, le gardien s'impatiente, sa soupe se refroidit. --Ah bah! c'est gal, reprit le surveillant, je veux encore faire un peu connaissance avec Gringalet, c'est amusant. --Vraiment, c'est trs-intressant, ajouta Germain, attentif ce rcit. --Ah! merci de ce que vous me dites l, mon capitaliste, rpondit Pique-Vinaigre, a me fait plus de plaisir encore que votre pice de dix sous... --Tonnerre de lambin! s'cria le Squelette, finiras-tu de nous faire languir? --Voil! reprit Pique-Vinaigre. Un jour, Coupe-en-Deux avait ramass Gringalet dans la rue, mourant de froid et de faim; il aurait aussi bien fait de le laisser mourir. Comme Gringalet tait faible, il tait peureux, et comme il tait peureux, il tait devenu la rise et le ptiras des autres petits montreurs de btes, qui le battaient et lui faisaient tant et tant de misre qu'il en serait devenu mchant, si la force et le courage ne lui avaient pas manqu. Mais non... quand on l'avait beaucoup battu, il pleurait en disant: Je n'ai fait de mal personne, et tout le monde me fait du mal... c'est injuste. Oh! si j'tais fort et hardi! Vous croyez peut-tre que Gringalet allait ajouter: Je rendrais aux autres le mal qu'on m'a fait. Eh bien! pas du tout... il disait: Oh! si j'tais fort et hardi, je dfendrais les faibles contre les forts, car je suis faible, et les forts m'ont fait souffrir! En attendant, comme il tait trop puceron pour empcher les forts de molester les faibles, commencer par lui-mme, il empchait les grosses btes de manger les petites. --En voil-t-il une drle d'ide! dit le dtenu au bonnet bleu. --Et ce qu'il y a de plus farce, reprit le conteur, c'est qu'on aurait dit qu'avec cette ide-l Gringalet se consolait d'tre battu... ce qui prouve qu'il n'avait pas au fond un mauvais coeur. --Pardieu, je crois bien, au contraire, dit le gardien. Diable de Pique-Vinaigre, est-il amusant! ce moment trois heures et demie sonnrent. Le bourreau de Germain et le Gros-Boiteux changrent un coup d'oeil significatif. L'heure avanait, le surveillant ne s'en allait pas, et quelques-uns des dtenus, les moins endurcis semblaient presque oublier les sinistres projets du Squelette contre Germain, pour couter avec avidit le rcit de Pique-Vinaigre: --Quand je dis, reprit celui-ci, que Gringalet empchait les grosses btes de manger les petites, vous entendez bien que Gringalet n'allait pas se mler des affaires des tigres, des lions, des loups, ou mme des renards et des singes de la mnagerie de Coupe-en-Deux, il tait trop peureux pour cela: mais, ds qu'il voyait, par exemple, une araigne embusque dans sa toile pour y prendre une pauvre folle de mouche qui volait gaiement au soleil du bon Dieu, sans nuire personne, crac, Gringalet donnait un coup de bton dans la toile, dlivrait la mouche et crasait l'araigne en vrai Csar... Oui! en vrai Csar... car il devenait blanc comme un linge en touchant ces vilaines btes; il lui fallait donc de la rsolution... lui qui avait peur d'un hanneton, et qui avait t trs-longtemps se familiariser avec la tortue que Coupe-en-Deux lui distribuait tous les matins. Aussi Gringalet, en surmontant la frayeur que lui causaient les araignes, afin d'empcher les mouches d'tre manges, se montrait... --Se montrait aussi crne dans son espce qu'un homme qui aurait attaqu un loup pour lui ter un mouton de la gueule, dit le dtenu au bonnet bleu... --Ou qu'un homme qui aurait attaqu Coupe-en-Deux pour lui retirer Gringalet des pattes, ajouta Barbillon, aussi vivement intress. --Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'aprs ces beaux coups-l, Gringalet ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait jamais, il souriait, il faisait le crne, mettait son bonnet de travers (quand il avait un bonnet), et chantonnait _La Marseillaise_ d'un air vainqueur... Dans ce moment-l, il n'y avait pas une araigne capable d'oser le regarder en face. Une autre fois, c'tait un cricri qui se noyait et se dbattait dans un ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts la nage et rattrapait le cricri, qu'il dposait ensuite sur un brin d'herbe. Un matre nageur mdailliste, qui aurait repch son dixime noy cinquante francs par tte, n'aurait pas t plus fier que Gringalet quand il voyait son cricri gigoter et se sauver... Et pourtant le cricri ne lui donnait ni argent ni mdaille et ne lui disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alors, Pique-Vinaigre mon ami, me dira l'honorable socit, quel diable de plaisir Gringalet, que tout le monde battait, trouvait-il donc tre le librateur des cricris et le bourreau des araignes? Puisqu'on lui faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait pas en faisant du mal selon sa force; par exemple, en faisant manger des mouches par des araignes, ou en laissant les cricris se noyer... ou mme en en noyant exprs... des cricris?... --Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas comme a? dit Nicolas. -- quoi a lui aurait-il servi? dit un autre. --Tiens, faire du mal, puisqu'on lui en faisait! --Non! eh bien! moi, je comprends a, qu'il aimait sauver des mouches... ce pauvre petit moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se disait peut-tre: Qui sait si on ne me sauvera pas tout de mme? --Le camarade a raison, s'cria Pique-Vinaigre; il a lu dans le coeur de ce que j'allais dgoiser l'honorable socit. Gringalet n'tait pas malin; il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez; mais il s'tait dit: Coupe-en-Deux est mon araigne, peut-tre bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres pauvres moucherons... Qu'on lui dmolira sa toile et qu'on m'tera de ses griffes. Car jusqu'alors, pour rien au monde il n'aurait os se sauver de chez son matre, il se serait cru mort. Pourtant, un jour que lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n'avaient gagn eux deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit battre le pauvre enfant si fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lass d'tre le rebut et le martyr de tout le monde, il guette le moment o la trappe du grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pte ses btes, il se laisse glisser le long de l'chelle... --Ah!... tant mieux! dit un dtenu. --Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au doyen? dit le bonnet bleu, il aurait donn sa rince Coupe-en-Deux. --Oui, mais il n'osait pas... Il avait trop peur, il aimait mieux tcher de se sauver. Malheureusement Coupe-en-Deux l'avait vu; il vous l'empoigne par le cou et le remonte dans le grenier: cette fois-l, Gringalet, en pensant ce qui l'attendait, frmit de tout son corps, car il n'tait pas au bout de ses peines. propos des peines de Gringalet, il faut que je vous parle de Gargousse, le grand singe favori de Coupe-en-Deux; ce mchant animal tait, ma foi, plus grand que Gringalet; jugez quelle taille pour un singe! Maintenant je vais vous dire pourquoi on ne le menait pas se montrer dans les rues comme les autres btes de la mnagerie; c'est que Gargousse tait si mchant et si fort, qu'il n'y avait eu, parmi tous les enfants, qu'un Auvergnat de quatorze ans, gaillard rsolu, qui, aprs s'tre plusieurs fois collet et battu avec Gargousse, avait fini par pouvoir le mater, l'emmener et le tenir la chane, et encore bien souvent il y avait eu des batailles o Gargousse avait mis son conducteur en sang. Embt de a, le petit Auvergnat s'tait dit un beau jour: Bon, bon, je me vengerai de toi, gredin de singe! Un matin donc il part avec sa bte comme l'ordinaire; pour l'amorcer il achte un coeur de mouton; pendant que Gargousse mange, il passe une corde dans le bout de sa chane, attache la corde un arbre et, une fois que le gueux de singe est bien amarr, il vous lui flanque une dgele de coups de bton... mais une dgele, que le feu y aurait pris. --Ah! c'est bien fait! --Bravo, l'Auvergnat! --Tape dessus, mon garon! --reinte-moi ce sclrat de Gargousse, dirent les dtenus. --Et il tapait de bon coeur, allez, reprit Pique-Vinaigre, il fallait voir comme Gargousse criait, grinait des dents, sautait, gambadait et de-ci et de-l; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son bton en veux-tu! en voil! Malheureusement les singes sont comme les chats, ils ont la vie dure... Gargousse tait aussi malin que mchant; quand il avait vu, c'est le cas de le dire, de quel bois a chauffait pour lui, au plus beau moment de la dgele il avait fait une dernire cabriole, tait retomb plat au pied de l'arbre, avait gigot un moment, et puis fait le mort, ne bougeant pas plus qu'une bche. L'Auvergnat n'en voulait pas davantage: croyant le singe assomm, il file, pour ne jamais remettre les pieds chez Coupe-en-Deux. Mais le gueux de Gargousse le guettait du coin de l'oeil; tout rou de coups qu'il tait, ds qu'il se voit seul et que l'Auvergnat est loin, il coupe avec ses dents la corde qui attachait sa chane l'arbre. Le boulevard Monceau, o il avait reu sa danse, tait tout prs de la Petite-Pologne; le singe connaissait son chemin comme son _Pater_: il dtale donc en tranant la gigue et arrive chez son matre, qui rugit, qui cume de voir son singe arrang ainsi. Mais a n'est pas tout: depuis ce moment-l Gargousse avait gard une si furieuse rancune contre tous les enfants en gnral que Coupe-en-Deux, qui n'tait pourtant pas tendre, n'avait plus os le donner conduire personne... de peur d'un malheur; car Gargousse aurait t capable d'trangler ou de dvorer un enfant; et tous les petits montreurs de btes, sachant cela, se seraient plutt laiss charper par Coupe-en-Deux que d'approcher du singe. --Il faut dcidment que j'aille manger ma soupe, dit le gardien en faisant un pas vers la porte; ce diable de Pique-Vinaigre ferait descendre les oiseaux des arbres pour l'entendre... Je ne sais pas o il va pcher ce qu'il raconte. --Enfin... le gardien s'en va, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux; je suis en nage, j'en ai la fivre... tant je rage en dedans... Attention seulement faire le mur autour du mangeur... je me charge du reste... --Ah ! soyez sages, dit le gardien en se dirigeant vers la porte. --Sages comme des images, rpondit le Squelette en se rapprochant de Germain, pendant que le Gros-Boiteux et Nicolas, aprs s'tre concerts d'un signe, firent deux pas dans la mme direction. --Ah! respectable gardien... vous vous en allez au plus beau moment, dit Pique-Vinaigre d'un air de reproche. Sans le Gros-Boiteux qui prvint son mouvement en le saisissant rapidement par le bras, le Squelette s'lanait sur Pique-Vinaigre. --Comment, au plus beau moment? rpondit le gardien en se retournant vers le conteur. --Je crois bien, dit Pique-Vinaigre; vous ne savez pas tout ce que vous allez perdre... Voil ce qu'il y a de plus charmant dans mon histoire qui va commencer... --Ne l'coutez donc pas, dit le Squelette en contenant peine sa fureur; il n'est pas en train aujourd'hui; moi je trouve que son conte est bte comme tout... --Mon conte est bte comme tout? s'cria Pique-Vinaigre froiss dans son amour-propre de narrateur; eh bien! gardien... je vous en prie, je vous en supplie... restez jusqu' la fin... j'en ai au plus encore pour un bon quart d'heure... d'ailleurs votre soupe est froide... maintenant, qu'est-ce que vous risquez? Je vas chauffer le rcit, pour que vous ayez encore le temps d'aller manger avant que nous remontions nos dortoirs. --Allons, je reste, mais dpchez-vous, dit le gardien en se rapprochant. --Et vous avez raison de rester, gardien; sans me vanter, vous n'aurez rien entendu de pareil, surtout la fin: il y a le triomphe du singe et de Gringalet... escorts de tous les petites montreurs de btes et des habitants de la Petite-Pologne. Ma parole d'honneur, a n'est pas pour faire le fier, mais c'est vraiment superbe... --Alors... contez vite, mon garon, dit le gardien en revenant auprs du pole. Le Squelette frmissait de rage... Il dsesprait presque d'accomplir son crime. Une fois l'heure du coucher arrive, Germain tait sauv; car il n'habitait pas le mme dortoir que son implacable ennemi, et le lendemain, nous l'avons dit, il devait occuper l'une des cellules vacantes la pistole. Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux interruptions de plusieurs dtenus, qu'ils se trouvaient, grce au rcit de Pique-Vinaigre, transports dans un milieu d'ides presque pitoyables; peut-tre alors n'assisteraient-ils pas avec une froce indiffrence au meurtre affreux dont leur impassibilit devait les rendre complices. Le Squelette pouvait empcher le conteur de terminer son histoire; mais alors s'vanouissait sa dernire esprance de voir le gardien s'loigner avant l'heure o Germain serait en sret. --Ah! c'est bte comme tout! reprit Pique-Vinaigre. Eh bien! l'honorable socit va juger de la chose... Il n'y avait donc pas d'animal plus mchant que le grand singe Gargousse, qui tait surtout aussi acharn que son matre aprs les enfants... Qu'est-ce que fait Coupe-en-Deux pour punir Gringalet d'avoir voulu se sauver?... a... vous le saurez, tout l'heure. En attendant, il rattrape donc l'enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en lui disant: Demain matin, quand tous les camarades seront partis, je t'empoignerai et tu verras ce que je fais ceux qui veulent s'ensauver d'ici... Je vous laisse penser la terrible nuit que passa Gringalet. Il ne ferma presque pas l'oeil; il se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait lui faire... force de se demander a, il finit par s'endormir... Mais quel sommeil!... Par l-dessus il eut un rve... un rve affreux... c'est--dire le commencement... Vous allez voir... Il rva qu'il tait une de ces pauvres mouches comme il en avait tant fait sauver des toiles d'araignes, et qu' son tour il tombait dans une grande et forte toile o il se dbattait, se dbattait de toutes ses forces sans pouvoir s'en dptrer; alors il voyait venir vers lui, doucement, tratreusement, une espce de monstre qui avait la figure de Coupe-en-Deux sur un corps d'araigne... Mon pauvre Gringalet recommenait se dbattre, comme vous pensez... mais, plus il faisait d'efforts, plus il s'enchevtrait dans la toile, ainsi que font les pauvres mouches... Enfin l'araigne s'approche... le touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible bte l'attirer, l'enlacer... pour le dvorer... Il se croit mort... Mais voil que tout coup il entend une espce de petit bourdonnement clair, sonore, aigu, et il voit un joli moucheron d'or, qui avait une espce de dard fin et brillant comme une aiguille de diamant, voltiger autour de l'araigne d'un air furieux, et une voix (quand je dis une voix, figurez-vous la voix d'un moucheron!)... une voix qui lui disait: Pauvre petite mouche... tu as sauv des mouches... L'araigne ne... Malheureusement Gringalet s'veilla en sursaut... et il ne vit pas la fin du rve; malgr a, il fut d'abord un peu rassur en se disant: Peut-tre que le moucheron d'or au dard de diamant aurait tu l'araigne si j'avais vu la fin du songe. Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour se rassurer et se consoler, mesure que la nuit finissait, sa peur revenait si forte qu' la fin il oublia le rve, ou plutt il n'en retint que ce qui tait effrayant, la grande toile o il avait t enlac et l'araigne figure de Coupe-en-Deux... Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir... Dame! jugez donc, seul... tout seul... sans personne qui voult le dfendre! Sur le matin, quand il vit le jour petit petit paratre par la lucarne du grenier, sa frayeur redoubla; le moment approchait o il allait se trouver seul avec Coupe-en-Deux. Alors il se jeta genoux au milieu du grenier et, pleurant chaudes larmes, il supplia ses camarades de demander grce pour lui Coupe-en-Deux, ou bien de l'aider se sauver s'il y avait moyen. Ah! bien oui! les uns par peur du matre, les autres par insouciance, les autres par mchancet refusrent au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait. --Mauvais galopins! dit le prisonnier au bonnet bleu; ils n'avaient donc ni coeur ni ventre! --C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de voir ce petit abandonn de la nature entire. --Et seul et sans dfense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu; car quelqu'un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, a fait toujours piti. Quand on a des dents pour mordre, alors c'est diffrent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien! montre-les et dfends ta queue, mon cadet! --C'est vrai! dirent plusieurs dtenus. --Ah ! s'cria le Squelette, ne pouvant plus dissimuler sa rage et s'adressant au bonnet bleu, est-ce que tu ne te tairas pas, toi? Est-ce que je n'ai pas dit: Silence dans la pgre... Suis-je ou non le prvt ici?... Pour toute rponse, le bonnet bleu regarda le Squelette en face, puis il fit ce geste gouailleur parfaitement connu des gamins, qui consiste appuyer sur le bout du nez le pouce de la main droite ouverte en ventail, et appuyer son petit doigt sur le pouce de la main gauche, tendue de la mme manire. Le bonnet bleu accompagna cette rponse muette d'une mine si grotesque que plusieurs dtenus rirent aux clats, tandis que d'autres, au contraire, restrent stupfaits de l'audace du nouveau prisonnier, tant le Squelette tait redout. Ce dernier montra le poing au bonnet bleu et lui dit en grinant des dents: --Nous compterons demain. --Et je ferai l'addition sur ta frimousse... je poserai dix-sept calottes, et je ne retiendrai rien. De crainte que le gardien n'et une nouvelle raison de rester afin de prvenir une rixe possible, le Squelette rpondit avec calme: --Il ne s'agit pas de a: j'ai la police du chauffoir, et l'on doit m'couter, n'est-ce pas, gardien? --C'est vrai, dit le surveillant. N'interrompez pas. Et toi, continue, Pique-Vinaigre; mais dpche-toi, mon garon. X Le triomphe de Gringalet et de Gargousse --Pour lors donc, reprit Pique-Vinaigre, continuant son rcit, Gringalet, se voyant abandonn de tout le monde, se rsigne son malheureux sort. Le grand jour vient, et tous les enfants s'apprtent dcaniller avec leurs btes. Coupe-en-Deux ouvre la trappe et fait l'appel pour donner chacun son morceau de pain. Tous descendent par l'chelle, et Gringalet, plus mort que vif, rencogn, dans un coin du grenier avec sa tortue, ne bougeait pas plus qu'elle; il regardait ses compagnons s'en aller les uns aprs les autres: il aurait donn bien des choses pour pouvoir faire comme eux... Enfin le dernier quitte le grenier. Le coeur battait bien fort au pauvre enfant; il esprait que peut-tre son matre l'oublierait. Ah bien! oui... Voil qu'il entend Coupe-en-Deux, qui tait rest au pied de l'chelle, crier d'une grosse voix: --Gringalet!... Gringalet!... --Me voil, mon matre. --Descends tout de suite, ou je vais te chercher, reprend Coupe-en-Deux. Pour le coup, Gringalet se croit son dernier jour. --Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses membres et en se souvenant de son rve, te voil dans la toile, petit moucheron; l'araigne va te manger. Aprs avoir dpos tout doucement sa tortue par terre, il lui dit comme un adieu, car il avait fini par s'attacher cette bte. Il s'approcha de la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'chelle pour descendre, quand Coupe-en-Deux, le prenant par sa pauvre jambe maigre comme un fuseau, le tira si fort, si brusquement, que Gringalet dgringola et se rabota toute la figure le long de l'chelle. --Quel dommage que le doyen de la Petite-Pologne ne se soit pas trouv l!... Quelle danse Coupe-en-Deux! dit le bonnet bleu. C'est dans ces moments-l qu'il est bon d'tre fort. --Oui, mon garon; mais malheureusement le doyen ne se trouvait pas l!... Coupe-en-Deux vous prend donc l'enfant par la peau de son pantalon et l'emporte dans son chenil, o il gardait le grand singe attach au pied de son lit. Rien qu' voir seulement l'enfant, voil la mauvaise bte qui se met bondir, grincer des dents comme un furieux, s'lancer de toute la longueur de sa chane l'encontre de Gringalet, comme pour le dvorer. --Pauvre Gringalet, comment te tirer de l? --Mais s'il tombe dans les pattes du singe, il est trangl net! --Tonnerre!... a donne la petite mort, dit le bonnet bleu; moi, dans ce moment-ci, je ne ferais pas de mal une puce... Et vous, les amis? --Ma foi, ni moi non plus. --Ni moi! ce moment la pendule de la prison sonna le troisime quart de trois heures. Le Squelette, craignant de plus en plus que le temps ne lui manqut, s'cria, furieux de ces interruptions qui semblaient annoncer que plusieurs dtenus s'apitoyaient rellement: Silence donc dans la pgre!... Il n'en finira jamais, ce conteur de malheur, si vous parlez autant que lui! Les interrupteurs se turent. Pique-Vinaigre continua: --Quand on pense que Gringalet avait eu toutes les peines du monde s'habituer sa tortue, et que les plus courageux de ses camarades tremblaient au seul nom de Gargousse, on se figure sa terreur quand il se voit apporter par son matre tout prs de ce gueux de singe. --Grce, mon matre! criait-il en claquant ses deux mchoires l'une contre l'autre, comme s'il avait eu la fivre, grce, mon matre! Je ne le ferai plus, je vous le promets! Le pauvre petit criait: Je ne le ferai plus! sans savoir ce qu'il disait, car il n'avait rien se reprocher. Mais Coupe-en-Deux se moquait bien de a... Malgr les cris de l'enfant, qui se dbattait, il le met la porte de Gargousse, qui saute dessus et l'empoigne. Une sorte de frmissement circula dans l'auditoire, de plus en plus attentif. --Comme j'aurais t bte de m'en aller, dit le gardien en se rapprochant davantage des groupes. --Et a n'est rien encore; le plus beau n'est pas l, reprit Pique-Vinaigre. Ds que Gringalet sentit les pattes froides et velues du grand singe qui le saisissait par le cou et par la tte, il se crut dvor, eut comme le dlire et se mit crier avec des gmissements qui auraient attendri un tigre: --L'araigne de mon rve, mon bon Dieu!... L'araigne de mon rve... Petit moucheron d'or, mon secours! --Veux-tu te taire... Veux-tu te taire!... lui disait Coupe-en-Deux en lui donnant de grands coups de pied, car il avait peur qu'on n'entendt ses cris; mais au bout d'une minute il n'y avait plus de risque, allez! Le pauvre Gringalet ne criait plus, ne se dbattait plus; genoux et blanc comme un linge, il fermait les yeux et grelottait de tous ses membres ni plus ni moins que par un froid de janvier; pendant ce temps-l, le singe le battait, lui tirait les cheveux et l'gratignait; et puis de temps en temps la mchante bte s'arrtait pour regarder son matre, absolument comme s'ils s'taient entendus ensemble. Coupe-en-Deux, lui, riait si fort! si fort! que si Gringalet et cri, les clats de rire de son matre auraient couvert ses cris. On aurait dit que a encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus belle aprs l'enfant. --Ah! gredin de singe! s'cria le bonnet bleu. Si je t'avais tenu par la queue, j'aurais moulin avec toi comme avec une fronde, et je t'aurais cass la tte sur un pav. --Gueux de singe! Il tait mchant comme un homme! --Il n'y pas d'homme si mchant que a! --Pas si mchant! reprit Pique-Vinaigre. Et Coupe-en-Deux donc? Jugez-en... Voil ce qu'il fait aprs: il dtache du pied de son lit la chane de Gargousse, qui tait trs-longue, il retire un moment de ses pattes l'enfant plus mort que vif et l'enchane de l'autre ct, de faon que Gringalet tait un bout de la chane et Gargousse l'autre, tous les deux attachs par le milieu des reins, et spars entre eux par environ trois pieds de distance. --Voil-t-il une invention! --C'est vrai, il y a des hommes plus mchants que les plus mchantes btes. Quand Coupe-en-Deux eut fait ce coup-l, il dit son singe, qui avait l'air de le comprendre, car ils mritaient bien de s'entendre: --Attention, Gargousse! on t'a montr, c'est toi qui montreras ton tour Gringalet; il sera ton singe. Allons, houp! debout, Gringalet, ou je dis Gargousse de piller sur toi... Le pauvre enfant tait retomb genoux, joignant les mains, mais ne pouvant plus parler; on n'entendait que ses dents claquer. --Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit dire Coupe-en-Deux son singe, et, s'il rechigne, fais-lui comme moi. Et en mme temps il donne l'enfant une dgele de coups de houssine, puis il remet la baguette au singe. Vous savez comme ces animaux sont imitateurs de leur nature, mais Gargousse l'tait plus que non pas un; le voil donc qui prend la houssine d'une main et tombe sur Gringalet, qui est bien oblig de se lever. Une fois debout, il tait, ma foi, peu prs de la mme taille que le singe; alors Coupe-en-Deux sort de sa chambre et descend l'escalier en appelant Gargousse, et Gargousse le suit en chassant Gringalet devant lui grand coups de houssine, comme s'il avait t son esclave. Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la masure de Coupe-en-Deux. C'est l o il comptait s'amuser; il ferme la porte de la ruelle, et fait signe Gargousse de faire courir l'enfant devant lui tout autour de la cour grands coups de houssine. Le singe obit et se met courser ainsi Gringalet en le battant, pendant que Coupe-en-Deux se tenait les ctes de rire. Vous croyez que cette mchancet-l devait lui suffire? Ah bien! oui... ce n'tait rien encore. Gringalet en avait t quitte jusque-l pour des gratignures, des coups de houssine et une peur horrible. Voil ce qu'imagina Coupe-en-Deux. Pour rendre le singe furieux contre l'enfant, qui tout essouffl tait dj plus mort que vif, il prend Gringalet par les cheveux, fait semblant de l'accabler de coups et de le mordre, et il le rend Gargousse en lui criant: Pille, pille... et ensuite il lui montre un morceau de coeur de mouton, comme pour lui dire: a sera ta rcompense... Oh! alors, mes amis, vraiment c'tait un spectacle terrible... Figurez-vous un grand singe roux museau noir, grinant des dents comme un possd, et se jetant furieux, quasi enrag, sur ce pauvre petit malheureux, qui, ne pouvant pas se dfendre, avait t renvers du premier coup et s'tait jet plat ventre, la face contre terre, pour ne pas tre dvisag. Voyant a, Gargousse, que son matre aguichait toujours contre l'enfant, monte sur son dos, le prend par le cou et commence lui mordre au sang le derrire de la tte. --Oh! l'araigne de mon rve!... l'araigne! criait Gringalet d'une voix touffe, se croyant bien mort cette fois. Tout coup on entend frapper la porte. Pan!... Pan!... Pan!... --Ah! le doyen! s'crirent les prisonniers avec joie. --Oui, cette fois, c'tait lui, mes amis; il criait travers la porte: Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux? Ouvriras-tu? Ne fais pas le sourd; car je te vois par le trou de la serrure! Le montreur de btes, forc de rpondre, s'en va tout grognant ouvrir au doyen, qui tait un gaillard solide comme un pont, malgr ses cinquante ans, et avec lequel il ne fallait pas badiner quand il se fchait. --Qu'est-ce que vous me voulez? lui dit Coupe-en-Deux en entrebillant la porte. --Je veux te parler, dit le doyen, qui entra presque de force dans la petite cour; puis, voyant le singe toujours acharn aprs Gringalet, il court, vous empoigne Gargousse par la peau du cou, veut l'arracher de dessus l'enfant et le jeter dix pas; mais il s'aperoit seulement alors que l'enfant tait enchan au singe. Voyant a, le doyen regarde Coupe-en-Deux d'un air terrible et lui crie: Viens tout de suite dsenchaner ce petit malheureux! Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet, qui, demi-mort de frayeur, se voit sauv si propos, et comme par miracle. Aussi il ne put s'empcher de se souvenir du moucheron d'or de son rve, quoique le doyen n'et pas l'air d'un moucheron, le gaillard, tant s'en faut... --Allons, dit le gardien en faisant un pas vers la porte, voil Gringalet sauv, je vais manger ma soupe. --Sauv! s'cria Pique-Vinaigre, ah bien! oui, sauv! il n'est pas au bout de ses peines, allez, le pauvre Gringalet. --Vraiment? dirent quelques dtenus avec intrt. --Mais qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit le gardien en se rapprochant. --Restez, gardien, vous le saurez, reprit le conteur. --Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait faire tout ce qu'il veut, dit le gardien; ma foi, je reste encore un peu. Le Squelette, muet, cumait de rage. Pique-Vinaigre continua: --Coupe-en-Deux, qui craignait le doyen comme le feu, avait, tout en grognant, dtach l'enfant de la chane; quand c'est fait, le doyen jette Gargousse en l'air, le reoit au bout d'un grandissime coup de pied dans les reins et l'envoie rouler dix pas... Le singe crie comme un brl, grince des dents, mais il se sauve lestement et va se rfugier au fate d'un petit hangar d'o il montre le poing au doyen. --Pourquoi battez-vous mon singe? dit Coupe-en-Deux au doyen. --Tu devrais me demander plutt pourquoi je ne te bats pas toi-mme. Faire ainsi souffrir cet enfant! Tu t'es donc sol de bien bonne heure ce matin? --Je ne suis pas plus sol que vous: j'apprenais un tour mon singe; je veux donner une reprsentation o lui et Gringalet paratront ensemble; je fais mon tat, de quoi vous mlez-vous? --Je me mle de ce qui me regarde. Ce matin, en ne voyant pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres enfants, je leur ai demand o il tait; ils ne m'ont pas rpondu, ils avaient l'air embarrass; je te connais; j'ai devin que tu ferais quelques mauvais coups sur lui, et je ne me suis pas tromp. coute-moi bien! toutes les fois que je ne verrai pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres le matin, j'arriverai ici dare-dare, et il faudra que tu me le montres, ou sinon, je t'assomme... --Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre recevoir de vous, lui rpondit Coupe-en-Deux, irrit de cette menace de surveillance. Vous n'assommerez rien du tout, et si vous ne vous en allez d'ici, ou si vous revenez, je vous... --Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-en-Deux par un duo de calottes assommer un rhinocros, voil ce que tu mrites pour rpondre ainsi au doyen de la Petite-Pologne. --Deux calottes, c'tait bien maigre, dit le bonnet bleu; la place du doyen, je lui aurais tremp une drle de soupe grasse. --Et il ne l'aurait pas vole, ajouta un dtenu. --Le doyen, reprit Pique-Vinaigre, en aurait mang dix comme Coupe-en-Deux. Le montreur de btes fut donc oblig de mettre les calottes dans son sac; mais il n'en tait pas moins furieux d'tre battu, et surtout d'tre battu devant Gringalet. Aussi, ce moment mme, il se promit de s'en venger, et il lui vint une ide qui ne pouvait venir qu' un dmon de mchancet comme lui. Pendant qu'il remuait cette ide diabolique en se frottant les oreilles, le doyen lui dit: --Rappelle-toi que si tu t'avises de faire encore souffrir cet enfant je te forcerai filer de la Petite-Pologne, toi et tes btes, sans quoi j'ameuterai tout le monde contre toi; tu sais qu'on te dteste dj: aussi on te fera une conduite dont ton dos se souviendra, je t'en rponds. En tratre qu'il tait et pour pouvoir excuter son ide sclrate, au lieu de se fcher contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien et dit d'un air clin: --Foi d'homme, doyen, vous avez tort de m'avoir battu, et de croire que je veux du mal Gringalet; au contraire, je vous rpte que j'apprenais un nouveau tour mon singe; il n'est pas commode quand il se rebiffe, et, dans la bagarre, le petit a t mordu, j'en suis fch. --Hum!... fit le doyen en le regardant de travers, est-ce bien vrai, ce que tu me dis l? D'ailleurs, si tu veux apprendre un tour ton singe, pourquoi l'attaches-tu Gringalet! --Parce que Gringalet doit tre aussi du tour. Voil ce que je veux faire: j'habillerai Gargousse avec un habit rouge et un chapeau plumes comme un marchand de vulnraire suisse; j'assoirai Gringalet dans une petite chaise d'enfant; puis je lui mettrai une serviette au cou, et le singe, avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire la barbe. Le doyen ne put s'empcher de rire cette ide. --N'est-ce pas que c'est farce? reprit Coupe-en-Deux d'un air sournois. --Le fait est que c'est farce, dit le doyen, d'autant plus qu'on dit ton gueux de singe assez adroit et assez malin pour jouer une parade pareille. --Je le crois bien; quand il m'aura vu cinq ou six fois faire semblant de raser Gringalet, il m'imitera avec son grand rasoir de bois; mais pour a il faut qu'il s'habitue l'enfant; aussi je les avais attachs ensemble. --Mais pourquoi as-tu choisi Gringalet plutt qu'un autre? --Parce qu'il est le plus petit de tous, et qu'tant assis, Gargousse sera plus grand que lui; d'ailleurs, je voulais donner la moiti de la recette Gringalet. --Si c'est comme cela, dit le doyen rassur par l'hypocrisie du montreur de btes, je regrette la tourne que je t'ai donne; alors mets que c'est une avance... Pendant le temps que son matre parlait avec le doyen, Gringalet, lui, n'osait pas souffler; il tremblait comme la feuille, et mourait d'envie de se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de l'emmener de chez le montreur de btes; mais le courage lui manquait, et il recommenait se dsesprer tout bas en disant: Je serai comme la pauvre mouche de mon rve, l'araigne me dvorera, j'avais tort de croire que le moucheron d'or me sauverait. --Allons, mon garon, puisque le pre Coupe-en-Deux te donne la moiti de la recette, a doit t'encourager t'habituer au singe... Bah! bah! tu t'y feras, et si la recette est bonne, tu n'auras pas te plaindre. --Lui! se plaindre! Est-ce que tu as te plaindre? lui demanda son matre en le regardant la drobe d'un air si terrible que l'enfant aurait voulu tre cent pieds sous terre. --Non... non... mon matre, rpondit-il en balbutiant. --Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu se plaindre; je ne veux que son bien, aprs tout. Si Gargousse l'a gratign une premire fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets, j'y veillerai. -- la bonne heure! Ainsi, tout le monde sera content. --Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux, n'est-ce pas que tu seras content? --Oui... oui... mon matre, dit l'enfant tout en pleurant. --Et pour te consoler de tes gratignures je te donnerai ta part d'un bon djeuner, car le doyen va m'envoyer un plat de ctelettes aux cornichons, quatre bouteilles de vin et un demi-setier d'eau-de-vie. -- ton service, Coupe-en-Deux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout le monde. Au fond le doyen tait brave homme, mais il n'tait pas malin et il aimait vendre son vin et son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux le savait bien, vous voyez qu'il le renvoyait content de lui vendre boire et manger, et rassur sur le sort de Gringalet. Voil donc ce pauvre petit retomb au pouvoir de son matre. Ds que le doyen a les talons tourns, Coupe-en-Deux montre l'escalier son ptiras et lui ordonne de remonter vite dans son grenier; l'enfant ne se le fait pas dire deux fois, il s'en va tout effray. --Mon bon Dieu, je suis perdu, s'crie-t-il en se jetant sur la paille ct de sa tortue, et en pleurant chaudes larmes. Il tait l depuis une bonne heure sangloter, lorsqu'il entend la grosse voix de Coupe-en-Deux qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son matre n'tait pas comme l'ordinaire. --Descendras-tu bientt? reprend le montreur de btes avec un tonnerre de jurements. L'enfant se dpche vite de descendre par l'chelle; peine a-t-il mis le pied par terre, que son matre le prend et l'emporte dans sa chambre, en trbuchant chaque pas, car Coupe-en-Deux avait tant bu, tant bu, qu'il tait sol comme une grive et qu'il se tenait peine sur ses jambes: son corps se penchait tantt en avant et tantt en arrire, et il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air froce, mais sans parler; il avait, comme on dit, la bouche trop paisse: jamais l'enfant n'en avait eu plus peur. Gargousse tait enchan au pied du lit. Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante au dossier... --Ass... assis-toi... l, continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu' la fin de ce rcit, le bgaiement empt d'un homme ivre, lorsqu'il faisait parler Coupe-en-Deux. Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans parler, l'entortille de la grande corde et l'attache sur la chaise, et cela pas facilement, car, quoique le montreur de btes et encore un peu de vue et de connaissance, vous pensez qu'il faisait les noeuds doubles. Enfin voil Gringalet solidement amarr sur sa chaise. Mon bon Dieu! Mon bon Dieu! murmura-t-il, cette fois personne ne viendra me dlivrer. Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir comme vous allez le voir: le doyen tait parti rassur, Coupe-en-Deux avait ferm la porte de sa cour en dedans double tour, mis le verrou; personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet. --Oh! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionns par ce rcit, Gringalet, tu es perdu... --Pauvre petit... --Quel dommage! --S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les donnerais. --Moi aussi. --Gueux de Coupe-en-Deux! --Qu'est-ce qu'il va lui faire? Pique-Vinaigre continua: --Quand Gringalet fut bien attach sur sa chaise, son matre lui dit, et le conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre: Ah!... gredin... c'est toi... qui as t cause que... que j'ai t battu par le doyen... tu... vas mou... mourir... Et il tire de sa poche un grand rasoir tout frachement repass, l'ouvre et prend d'une main Gringalet par les cheveux... Un murmure d'indignation et d'horreur circula parmi les dtenus et interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit: -- la vue du rasoir, l'enfant se mit crier: --Grce! mon matre... grce!... Ne me tuez pas! --Va, crie... crie... mme... tu ne crieras pas longtemps, rpondit Coupe-en-Deux. --Moucheron d'or! Moucheron d'or! mon secours! cria le pauvre Gringalet presque en dlire, et se rappelant son rve qui l'avait tant frapp; voil l'araigne qui va me tuer! --Ah! tu m'app... tu m'appelles... araigne, toi..., dit Coupe-en-Deux... cause de a... et d'autres... d'autres choses, tu vas mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la... chose... et puis qu'on me guillotinerait... je dirai... et prou... prouverai que c'est... le singe... J'ai tantt... prpar la chose... a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant peine; puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chane, la tendait de toutes ses forces en grinant des dents et en regardant tour tour son matre et l'enfant: --Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme a... vois-tu?... Et, passant plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de Gringalet, il fit comme s'il lui coupait le cou. Le gueux de singe tait si imitateur, si mchant et si malin, qu'il comprit ce que son matre voulait: et, comme pour le lui prouver, il se prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tte en arrire, et, avec sa patte droite, il fit mine de se couper le cou. --C'est a, Gargousse... a y est, dit Coupe-en-Deux, en balbutiant, en fermant les yeux demi et en trbuchant si fort qu'il manqua de tomber avec Gringalet et la chaise... oui, a y est... je vas te... d... dtacher, et tu... lui couperas le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse? Le singe cria en grinant des dents, comme pour dire oui, et avana la patte pour prendre le rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait. --Moucheron d'or, mon secours! murmura Gringalet d'une pauvre voix mourante, certain cette fois d'tre sa dernire heure. Car, hlas! il appelait le moucheron d'or son secours sans y compter et sans l'esprer; mais il disait cela comme on dit: Mon Dieu! Mon Dieu! quand on se noie... Eh bien! pas du tout. Voil-t-il pas qu' ce moment-l Gringalet voit entrer par la fentre ouverte une de ces petites mouches vert et or, comme il y en a tant! On aurait dit une tincelle de feu qui voltigeait; et juste l'instant o Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir Gargousse, le moucheron d'or s'en va se bloquer droit dans l'oeil de ce mchant brigand. Une mouche dans l'oeil, a n'est pas grand-chose; mais, dans le moment, vous savez que a cuit comme une piqre d'pingle; aussi Coupe-en-Deux, qui se soutenait peine, porta vivement la main son oeil, et a par un mouvement si brusque qu'il trbucha, tomba tout de son long, et roula comme une masse au pied du lit o tait enchan Gargousse. --Moucheron d'or, merci... tu m'as sauv! cria Gringalet; car toujours assis et attach sur sa chaise, il avait tout vu. --C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empch d'avoir le cou coup, s'crirent les dtenus transports de joie. --Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu. --Oui, vive le moucheron d'or! rptrent plusieurs voix. --Vivent Pique-Vinaigre et ses contes! dit un autre. --Attendez donc, reprit le conteur; voici le plus beau et le plus terrible de l'histoire que je vous avais promise: Coupe-en-Deux avait tomb par terre comme un plomb; il tait si sol, si sol, qu'il ne remuait pas plus qu'une bche... Il tait ivre mort... quoi! et sans connaissance de rien; mais en tombant il avait manqu d'craser Gargousse et lui avait presque cass une patte de derrire... Vous savez comme ce vilain animal tait mchant, rancunier et malicieux. Il n'avait pas lch le rasoir que son matre lui avait donn pour couper le cou Gringalet. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son matre tendu sur le dos, immobile comme une carpe pme et bien sa porte? Il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en-Deux lui avait enseign le faire sur Gringalet. --Bravo!... --C'est bien fait!... --Vive Gargousse!... crirent les dtenus avec enthousiasme. --Vive le petit moucheron d'or! --Vive Gringalet! --Vive Gargousse! --Eh bien! mes amis, s'cria Pique-Vinaigre enchant du succs de son rcit, ce que vous criez l, toute la Petite-Pologne le criait une heure plus tard. --Comment cela... comment? --Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout son aise le gueux de Coupe-en-Deux avait ferm sa porte en dedans. la brune, voil les enfants qui arrivent les uns aprs les autres avec leurs btes; les premiers cognent, personne ne rpond; enfin, quand ils sont tous rassembls, ils recognent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen et lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur matre ne leur ouvrait pas. Le gredin se sera sol comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoy du vin tantt; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester la nuit dehors. On enfonce la porte coups de merlin; on entre, on monte, on arrive dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchan et accroupi sur le corps de son matre et jouant avec le rasoir; le pauvre Gringalet, heureusement hors de la porte de la chane de Gargousse, toujours assis et attach sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi? la petite mouche d'or, qui, aprs avoir volet autour de l'enfant comme pour le fliciter, tait enfin venue se poser sur sa petite main. Gringalet raconta tout au doyen et la foule qui l'avait suivi; a paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel: aussi le doyen s'crie: Un triomphe Gringalet, un triomphe Gargousse, qui a tu ce mauvais brigand de Coupe-en-Deux! Il coupait les autres, c'tait son tour d'tre coup. --Oui, oui! dit la foule, car le montreur de btes tait dtest de tout le monde. Un triomphe Gargousse! Un triomphe Gringalet! Il faisait nuit: on allume des torches de paille, on attache Gargousse sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs paules; le gredin de singe n'avait pas l'air de trouver a trop beau pour lui, et il prenait des airs de triomphateur en montrant les dents la foule. Aprs le singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits montreurs de btes, chacun avec la sienne, entouraient le doyen: l'un portait son renard, l'autre sa marmotte, l'autre son cochon d'Inde; ceux qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle; il y avait des charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi; c'tait enfin un tintamarre, une joie, une fte qu'on ne peut s'imaginer! Derrire les musiciens et les montreurs de btes venaient tous les habitants de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants; presque tous tenaient la main des torches de paille et criaient comme des enrags: Vive Gringalet! Vive Gargousse! Le cortge fait dans cet ordre-l le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. C'tait un drle de spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures claires par la lueur rouge des feux de paille qui flamboyaient, flamboyaient! Quant Gringalet, la premire chose qu'il avait faite, une fois en libert, a avait t de mettre la petite mouche d'or dans un cornet de papier, et il rptait tout le temps de son triomphe: --Petits moucherons, j'ai bien fait d'empcher les araignes de vous manger, car... La fin du rcit de Pique-Vinaigre fut interrompue. --Eh! pre Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe; quatre heures vont sonner dans dix minutes. --Ma foi, l'histoire est peu prs finie, j'y vais. Merci, mon garon, tu m'as joliment amus, tu peux t'en vanter, dit le surveillant Pique-Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrtant: Ah ! soyez sages, dit-il aux dtenus en se retournant. --Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiteux: Va sur le pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir de la cour crie: Gargousse! et le mangeur est mort. --a y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagna le gardien et resta debout la porte du chauffoir, l'piant du regard. --Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le temps de son triomphe, se disait: Petits moucherons, j'ai... --Gargousse! s'cria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir le surveillant quitter la cour. -- moi! Gringalet... je serai ton araigne, s'cria aussitt le Squelette en se prcipitant si brusquement sur Germain que celui-ci ne put faire un mouvement ni pousser un cri. Sa voix expira sous la formidable treinte des longs doigts de fer du Squelette. XI Un ami inconnu --Si tu es l'araigne, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de malheur, cria une voix au moment o Germain, surpris par la violente et soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renvers sur son banc, livr la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le tenait par le cou. --Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! rpta l'homme au bonnet bleu dont nous avons parl; puis, d'un bond furieux, renversant trois ou quatre prisonniers qui le sparaient de Germain, il s'lana sur le Squelette et lui assena sur le crne et entre les deux yeux une grle de coups de poing si prcipits qu'on et dit la batterie sonore d'un marteau sur une enclume. L'homme au bonnet bleu, qui n'tait autre que le Chourineur, ajouta, en redoublant la rapidit de son martelage sur la tte du Squelette: --C'est la grle de coups de poing que M. Rodolphe m'a tambourins sur la boule! Je les ai retenus. cette agression inattendue, les dtenus restrent frapps de surprise, sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux, encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent mme satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain. Le Squelette, d'abord tourdi, chancelant comme un boeuf sous la masse de fer du boucher, tendit machinalement ses deux mains en avant pour parer les coups de son ennemi; Germain put se dgager de la mortelle treinte du Squelette et se relever demi. --Mais qu'est-ce qu'il a? qui en a-t-il donc, ce brigand-l? s'cria le Gros-Boiteux; et, s'lanant sur le Chourineur, il tcha de lui saisir les bras par-derrire, pendant que celui-ci faisait de violents efforts pour maintenir le Squelette sur le banc. Le dfenseur de Germain rpondit l'attaque du Gros-Boiteux par une espce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler l'extrmit du cercle form par les dtenus. Germain, d'une pleur livide et violace, demi suffoqu, genoux auprs du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se passait autour de lui. La strangulation avait t si violente et si douloureuse qu'il respirait peine. Aprs son premier tourdissement, le Squelette, par un effort dsespr, parvint se dbarrasser du Chourineur et se remettre sur ses pieds. Haletant, ivre de rage et de haine, il tait pouvantable... Sa face cadavreuse ruisselait de sang; sa lvre suprieure, retrousse comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serres les unes contre les autres. Enfin il s'cria d'une voix palpitante de colre et de fatigue, car sa lutte contre le Chourineur avait t violente: --Escarpez-le donc... ce brigand-l! tas de frileux!... qui me laissez prendre en tratre... sinon le mangeur va vous chapper! Durant cette espce de trve, le Chourineur, enlevant Germain demi vanoui, avait assez habilement manoeuvr pour se rapprocher peu peu de l'angle d'un mur, o il dposa son protg. Profitant de cette excellente position de dfense, le Chourineur pouvait alors, sans crainte d'tre pris dos, tenir assez longtemps encore les dtenus, auxquels le courage et la force herculenne qu'il venait de dployer imposaient beaucoup. Pique-Vinaigre, pouvant, disparut pendant le tumulte, sans qu'on s'apert de son absence. Voyant l'hsitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'cria: -- moi donc!... Estourbissons-les tous les deux... le gros et le petit! --Prends garde! rpondit le Chourineur en se prparant au combat, les deux mains en avant et carrment camp sur ses robustes reins. Gare toi, Squelette! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je ferai comme Gargousse, je te couperai le sifflet... --Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi cet enrag dfend-il le mangeur? mort le mangeur... et lui aussi! S'il dfend Germain, c'est un tratre! --Oui!... Oui! -- mort! le mangeur! -- mort! --Oui! mort le tratre... qui le soutient! Tels furent les cris des plus endurcis des dtenus. Un parti plus pitoyable s'cria: --Non! Avant, qu'il parle! --Oui! Qu'il s'explique! --On ne tue pas un homme sans l'entendre! --Et sans dfense! --Faudrait tre de vrais Coupe-en-Deux! --Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette. --On ne saurait trop en faire un mangeur! -- mort! --Tombons dessus! --Soutenons le Squelette! --Oui! Oui!... Charivari pour le bonnet bleu! --Non... Soutenons le bonnet bleu!... Charivari pour le Squelette! riposta le parti du Chourineur. --Non!... bas le bonnet bleu! -- bas le Squelette! --Bravo, mes cadets!... s'cria le Chourineur en s'adressant aux dtenus qui se rangeaient de son ct. Vous avez du coeur... Vous ne voudriez pas massacrer un homme demi mort!... Il n'y a que des lches capables de a... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamn d'avance... c'est pour cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez tuer Germain, vous serez durement pincs. D'ailleurs, je propose une chose, moi!... Le Squelette veut achever ce pauvre jeune homme... Eh bien! qu'il vienne donc me le prendre, s'il en a le toupet!... a se passera entre nous deux: nous nous crocherons et on verra... mais il n'ose pas, il est comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles. La vigueur, l'nergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une puissante action sur les dtenus; aussi un assez grand nombre d'entre eux se rangrent de son ct et entourrent Germain; le parti du Squelette se groupa autour de ce bandit. Une sanglante mle allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le pas sonore et mesur du piquet d'infanterie toujours de garde la prison. Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'motion gnrale, avait gagn la cour et tait all frapper au guichet de la porte d'entre, afin d'avertir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir. L'arrive des soldats mit fin cette scne. Germain, le Squelette et le Chourineur furent conduits auprs du directeur de la Force. Le premier devait dposer sa plainte, les deux autres rpondre une prvention de rixe dans l'intrieur de la prison. La terreur et la souffrance de Germain avaient t si vives, sa faiblesse tait si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens pour arriver jusqu' une chambre voisine du cabinet du directeur, o on le conduisit. L, il se trouva mal; son cou excori, portait l'empreinte livide et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de plus, le fianc de Rigolette aurait t trangl. Le gardien charg de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons dit, s'tait toujours intress Germain, lui donna les premiers secours. Lorsque celui-ci revint lui, lorsque la rflexion succda aux motions rapides et terribles qui lui avaient peine laiss l'exercice de sa raison, sa premire pense fut pour son sauveur. --Merci de vos bons soins, monsieur, dit-il au gardien; sans cet homme courageux, j'tais perdu. --Comment vous trouvez-vous? --Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer me semble un songe horrible! --Remettez-vous. --Et celui qui m'a sauv, o est-il? --Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est arrive... Il parat que sans lui... --J'tais mort, monsieur... Oh! dites-moi son nom... Qui est-il? --Son nom... je n'en sais rien, il est surnomm le Chourineur; c'est un ancien forat. --Et le crime qui l'amne ici... n'est pas grave, peut-tre? --Trs-grave! Vol avec effraction, la nuit... dans une maison habite, dit le gardien. Il aura probablement la mme dose que Pique-Vinaigre; quinze ou vingt ans de travaux forcs et l'exposition, vu la rcidive. Germain tressaillit: il et prfr tre li par la reconnaissance un homme moins criminel. --Ah! c'est affreux! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connatre, a pris ma dfense. Tant de courage, tant de gnrosit... --Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon chez ces gens-l. L'important, c'est que vous voil sauv; demain vous aurez votre cellule la pistole, et pour cette nuit vous coucherez l'infirmerie, d'aprs l'ordre de M. le directeur. Allons, courage, monsieur! Le mauvais temps est pass: quand votre jolie petite visiteuse viendra vous voir, vous pourrez la rassurer; car, une fois en cellule, vous n'aurez plus rien craindre... Seulement, vous ferez bien, je crois, de ne pas lui parler de la scne de tout l'heure. Elle en tomberait malade de peur. --Oh! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas; mais je voudrais pourtant remercier mon dfenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de la loi, il ne m'en a pas moins sauv la vie. --Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout l'heure, le Squelette au cachot, et le Chourineur la Fosse-aux-lions. Il sera d'ailleurs un peu rcompens de ce qu'il a fait pour vous car, comme c'est un gaillard solide et dtermin, tel qu'il faut tre pour mener les autres il est probable qu'il remplacera le Squelette comme prvt... Le Chourineur, ayant travers un petit couloir sur lequel s'ouvrait la porte du cabinet du directeur, entra dans la chambre o se trouvait Germain. --Attendez-moi l, dit le gardien au Chourineur; je vais aller savoir de M. le directeur ce qu'il dcide du Squelette, et je reviendrai vous prendre... Voil notre jeune homme tout fait remis; il veut vous remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'tait fini de lui. Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur tait radieuse; il s'avana joyeusement en disant: --Tonnerre! que je suis content! Que je suis donc content de vous avoir sauv! Et il tendit la main Germain. Celui-ci, par un sentiment de rpulsion involontaire, se recula d'abord lgrement, au lieu de prendre la main que le Chourineur lui offrait; puis, se rappelant qu'aprs tout il devait la vie cet homme, il voulut rparer ce premier mouvement de rpugnance. Mais le Chourineur s'en tait aperu; ses traits s'assombrirent, et, en reculant son tour, il dit avec une tristesse amre: --Ah! c'est juste, pardon, monsieur... --Non, c'est moi qui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service que vous m'avez rendu... vous m'avez sauv la vie. Votre main, monsieur, je vous en prie, de grce, votre main. --Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvement est tout. Si vous m'aviez d'abord donn une poigne de main, cela m'aurait fait plaisir. Mais, en y rflchissant, c'est moi ne plus vouloir. Non parce que je suis prisonnier comme vous, mais, ajouta-t-il d'un air sombre et en hsitant, parce qu'avant d'tre ici... j'ai t... --Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en l'interrompant; mais vous ne m'avez pas moins sauv la vie. --Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car je sais qui vous tes... monsieur Germain. --Vous me connaissez? --Un peu, mon neveu! que je vous rpondrais si j'tais votre oncle, dit le Chourineur en reprenant son ton d'insouciance habituelle, et vous auriez pardieu bien tort de mettre mon arrive la Force sur le dos du hasard. Si je ne vous avais pas connu... je ne serais pas en prison. Germain regarda le Chourineur avec une surprise profonde. --Comment? c'est parce que vous m'avez connu?... --Que je suis ici... prisonnier la Force... --Je voudrais vous croire... mais... --Mais vous ne me croyez pas. --Je veux dire qu'il m'est impossible de comprendre comment il se fait que je sois pour quelque chose dans votre emprisonnement. --Pour quelque chose?... Vous y tes pour tout. --J'aurais eu ce malheur?... --Un malheur!... Au contraire... c'est moi qui vous redois... Et crnement encore... -- moi! Vous me devez?... --Une fire chandelle, pour m'avoir procur l'avantage de faire un tour la Force... --En vrit, dit Germain en passant la main sur son front, je ne sais si la terrible secousse de tout l'heure affaiblit ma raison, mais il m'est impossible de vous comprendre. Le gardien vient de me dire que vous tiez ici comme prvenu... de... de... Et Germain hsitait. --De vol... pardieu... allez donc... oui, de vol avec effraction... avec escalade... et la nuit, par-dessus le march!... tout le tremblement la voile, quoi! s'cria le Chourineur en clatant de rire. Rien n'y manque... c'est du chenu. Mon vol a toutes les herbes de la Saint-Jean, comme on dit... Germain, pniblement mu du cynisme audacieux du Chourineur, ne put s'empcher de lui dire: --Comment... vous, vous si brave... si gnreux, parlez-vous ainsi? Ne savez-vous pas quelle terrible punition vous tes expos? --Une vingtaine d'annes de galres et le carcan!... connu... Je suis un crne sclrat, hein, de prendre a en blague? Mais que voulez-vous? une fois qu'on y est... Et dire pourtant que c'est vous, monsieur Germain, ajouta le Chourineur en poussant un norme soupir, d'un air plaisamment contrit, que c'est vous qui tes cause de mon malheur!... --Quand vous vous expliquerez plus clairement, je vous entendrai. Raillez tant qu'il vous plaira, ma reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu n'en subsistera pas moins, dit Germain tristement. --Tenez, pardon, monsieur Germain, rpondit le Chourineur en devenant srieux, vous n'aimez pas me voir rire de cela, n'en parlons plus. Il faut que je me rabiboche avec vous, et que je vous force peut-tre bien me tendre encore la main. --Je n'en doute pas; car, malgr le crime dont on vous accuse et dont vous vous accusez vous-mme, tout en vous annonce le courage, la franchise. Je suis sr que vous tes injustement souponn... de graves apparences peut-tre vous compromettent... mais voil tout... --Oh! quant cela, vous vous trompez, monsieur Germain, dit le Chourineur, si srieusement cette fois, et avec un tel accent de sincrit, que Germain dut le croire. Foi d'homme, aussi vrai que j'ai un protecteur (le Chourineur ta son bonnet), qui est pour moi ce que le bon Dieu est pour les bons prtres, j'ai vol la nuit en enfonant un volet, j'ai t arrt sur le fait, et encore nanti de tout ce que je venais d'emporter... --Mais le besoin... la faim... vous poussaient donc cette extrmit? --La faim?... J'avais cent vingt francs moi quand on m'a arrt... le restant d'un billet de mille francs... sans compter que le protecteur dont je vous parle, et qui, par exemple, ne sait pas que je suis ici, ne me laissera jamais manquer de rien. Mais puisque je vous ai parl de mon protecteur, vous devez croire que a devient srieux, parce que, voyez-vous, celui-l, c'est se mettre genoux devant. Ainsi, tenez... la grle de coups de poing dont j'ai tambourin le Squelette, c'est une manire lui que j'ai copie d'aprs nature. L'ide du vol... c'est cause de lui qu'elle m'est venue. Enfin si vous tes l au lieu d'tre trangl par le Squelette, c'est encore grce lui. --Mais ce protecteur? --Est aussi le vtre. --Le mien? --Oui, M. Rodolphe vous protge. Quand je dis monsieur, c'est monseigneur... que je devrais dire... car c'est au moins un prince... mais j'ai l'habitude de l'appeler M. Rodolphe, et il me le permet. --Vous vous trompez, dit Germain de plus en plus surpris, je ne connais pas de prince. --Oui, mais il vous connat, lui. Vous ne vous en doutez pas? C'est possible, c'est sa manire. Il sait qu'il y a un brave homme dans la peine, crac, le brave homme est soulag; et ni vu ni connu, je t'embrouille; le bonheur lui tombe des nues comme une tuile sur la tte. Aussi, patience, un jour ou l'autre vous recevrez votre tuile. --En vrit, ce que vous me dites me confond. --Vous en apprendrez bien d'autres! Pour en revenir mon protecteur, il y a quelque temps, aprs un service qu'il prtendait que je lui avais rendu, il me procure une position superbe; je n'ai pas besoin de vous dire laquelle, ce serait trop long; enfin il m'envoie Marseille pour m'embarquer et aller rejoindre en Algrie ma superbe position. Je pars de Paris, content comme un gueux; bon! mais bientt a change. Une supposition: mettons que je sois parti par un beau soleil, n'est-ce pas? Eh bien! le lendemain, voil le temps qui se couvre, le surlendemain il devient tout gris, et ainsi de suite, de plus en plus sombre mesure que je m'loignais, jusqu' ce qu'enfin il devienne noir comme le diable. Comprenez-vous? --Pas absolument. --Eh bien! voyons, avez-vous eu un chien? --Quelle singulire question? --Avez-vous eu un chien qui vous aimt bien et qui se soit perdu? --Non. --Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois loin de M. Rodolphe, j'tais inquiet, abruti, effar, comme un chien qui aurait perdu son matre. C'tait bte, mais les chiens aussi sont btes, ce qui ne les empche pas d'tre attachs et de se souvenir au moins autant des bons morceaux que des coups de bton qu'on leur donne; et M. Rodolphe m'avait donn mieux que des bons morceaux, car, voyez-vous, pour moi M. Rodolphe c'est tout. D'un mchant vaurien, brutal, sauvage et tapageur, il a fait une espce d'honnte homme, en me disant seulement deux mots... Mais ces deux mots-l, voyez-vous, c'est comme de la magie... --Et ces mots, quels sont-ils? Que vous a-t-il dit? --Il m'a dit que j'avais encore du coeur et de l'honneur, quoique j'aie t au bagne, non pour avoir vol... c'est vrai. Oh! a, jamais... mais pour ce qui est pis... peut-tre pour avoir tu... Oui, dit le Chourineur d'une voix sombre, oui, tu dans un moment de colre... parce que, autrefois, lev comme une bte brute, ou plutt comme un voyou sans pre ni mre, abandonn sur le pav de Paris, je ne connaissais ni Dieu ni diable, ni bien ni mal, ni fort ni faible. Quelquefois le sang me montait aux yeux... je voyais rouge... et si j'avais un couteau la main, je chourinais, je chourinais, j'tais comme un vrai loup, quoi! Je ne pouvais pas frquenter autre chose que des gueux et des bandits; je n'en mettais pas un crpe mon chapeau pour cela; fallait vivre dans la boue... je vivais rondement dans la boue... je ne m'apercevais pas seulement que j'y tais. Mais quand M. Rodolphe m'a eu dit que, puisque, malgr les mpris de tout le monde et la misre, au lieu de voler comme d'autres, j'avais prfr travailler tant que je pouvais et quoi je pouvais, a montrait que j'avais du coeur et de l'honneur... Tonnerre!... voyez-vous... ces deux mots-l, a m'a fait le mme effet que si on m'avait empoign par la crinire pour m'enlever mille pieds en l'air au-dessus de la vermine o je pataugeais, et me montrer dans quelle crapule je vivais. Comme de juste alors j'ai dit: Merci! j'en ai assez; je sors d'en prendre. Alors! le coeur m'a battu autrement que de colre, et je me suis jur d'avoir toujours de cet honneur dont parlait M. Rodolphe. Vous voyez, monsieur Germain, en me disant avec bont que je n'tais pas si pire que je me croyais, M. Rodolphe m'a encourag, et, grce lui, je suis devenu meilleur que je n'tais... En entendant ce langage, Germain comprenait de moins en moins que le Chourineur et commis le vol dont il s'accusait. XII Dlivrance Non, pensait Germain, c'est impossible, cet homme, qui s'exalte ainsi aux seuls mots d'honneur et de coeur, ne peut avoir commis ce vol dont il parle avec tant de cynisme. Le Chourineur continua sans remarquer l'tonnement de Germain. --Finalement, ce qui fait que je suis M. Rodolphe comme un chien est son matre, c'est qu'il m'a relev mes propres yeux. Avant de le connatre, je n'avais rien ressenti qu' la peau; mais lui, il m'a remu en dedans, et bien fond, allez. Une fois loin de lui et de l'endroit qu'il habitait, je me suis trouv comme un corps sans me. mesure que je m'loignais, je me disais: Il mne une si drle de vie! Il se mle de si grandes canailles (j'en sais quelque chose), qu'il risque vingt fois sa peau par jour, et c'est dans une de ces circonstances-l que je pourrai faire le chien pour lui et dfendre mon matre, car j'ai bonne gueule. Mais, d'un autre ct, il m'avait dit: Il faut, mon garon, vous rendre utile aux autres, aller l o vous pouvez servir quelque chose. Moi, j'avais bien envie de lui rpondre: Pour moi il n'y a pas d'autres servir que vous, monsieur Rodolphe. Mais je n'osais pas. Il me disait: Allez. J'allais, et j'ai t tant que j'ai pu. Mais, tonnerre! quand il a fallu monter dans le sabot, quitter la France, et mettre la mer entre moi et M. Rodolphe, sans espoir de le revoir jamais... vrai, je n'en ai pas eu le courage. Il avait fait dire son correspondant de me donner de l'argent gros comme moi quand je m'embarquerais. J'ai t trouver le monsieur. Je lui ai dit: Impossible pour le quart d'heure, j'aime mieux le plancher des vaches. Donnez-moi de quoi faire ma route pied, j'ai de bonnes jambes, je retourne Paris, je ne peux pas y tenir. M. Rodolphe dira ce qu'il voudra, il se fchera, il ne voudra plus me voir, possible. Mais je le verrai, moi; mais je saurai o il est, et s'il continue la vie qu'il mne, tt ou tard, j'arriverai peut-tre temps pour me mettre entre un couteau et lui. Et puis enfin je ne peux pas m'en aller si loin de lui, moi! Je sens je ne sais quoi diable qui me tire du ct o il est. Enfin on me donne de quoi faire ma route, j'arrive Paris. Je ne boude devant gure de choses, mais une fois de retour, voil la peur qui me galope. Qu'est-ce que je pourrai dire M. Rodolphe pour m'excuser d'tre revenu sans sa permission? Bah! aprs tout, il ne me mangera pas, il en sera ce qu'il en sera. Je m'en vas trouver son ami, un gros grand chauve, encore une crme, celui-l. Tonnerre! quand M. Murph est entr, j'ai dit: Mon sort va se dcider. Je me suis senti le gosier sec, mon coeur battait la breloque. Je m'attendais tre bouscul drlement. Ah bien! oui... le digne homme me reoit, comme s'il m'avait quitt la veille; il me dit que M. Rodolphe, loin d'tre fch, veut me voir tout de suite. En effet, il me fait entrer chez mon protecteur. Tonnerre! quand je me suis retrouv face face avec lui, lui qui a une si bonne poigne, et un si bon coeur, lui qui est terrible comme un lion et doux comme un enfant, lui qui est un prince, et qui a mis une blouse comme moi, pour avoir la circonstance (que je bnis) de m'allonger une grle de coups de poing o je n'ai vu que du feu, tenez, monsieur Germain, en pensant tous ces agrments qu'il possde, je me suis senti boulevers, j'ai pleur comme une biche. Eh bien! au lieu d'en rire, car figurez-vous ma balle quand je pleurniche, M. Rodolphe me dit srieusement: --Vous voil donc de retour, mon garon? --Oui, monsieur Rodolphe; pardon si j'ai eu tort, mais je n'y tenais pas. Faites-moi faire une niche dans un coin de votre cour, donnez-moi la pte ou laissez-moi la gagner ici, voil tout ce que je vous demande, et surtout ne m'en voulez pas d'tre revenu. --Je vous en veux d'autant moins, mon garon, que vous revenez temps pour me rendre service. --Moi, monsieur Rodolphe, il serait possible! Eh bien! voyez-vous qu'il faut, comme vous me le disiez, qu'il y ait quelque chose l-haut; sans a, comment expliquer que j'arrive ici, juste au moment o vous avez besoin de moi? Et qu'est-ce que je pourrais donc faire pour vous, monsieur Rodolphe? Piquer une tte du haut des tours de Notre-Dame? --Moins que cela, mon garon. Un honnte et excellent jeune homme, auquel je m'intresse comme un fils, est injustement accus de vol et dtenu la Force; il se nomme Germain, il est d'un caractre doux et timide; les sclrats avec lesquels il est emprisonn l'ont pris en aversion, il peut courir de grands dangers; vous qui avez malheureusement connu la vie de prison et un grand nombre de prisonniers, ne pourriez-vous pas, dans le cas o quelques-uns de vos anciens camarades seraient la Force (on trouverait moyen de le savoir), ne pourriez-vous pas les aller voir, et, par des promesses d'argent qui seraient tenues, les engager protger ce malheureux jeune homme? --Mais quel est donc l'homme gnreux et inconnu qui prend tant d'intrt mon sort? dit Germain de plus en plus surpris. --Vous le saurez peut-tre; quant moi j'en ignore. Pour revenir ma conversation avec M. Rodolphe, pendant qu'il me parlait, il m'tait venu une ide, mais une ide si farce, si farce, que je n'ai pas pu m'empcher de rire devant lui. --Qu'avez-vous donc, mon garon? me dit-il. --Dame, monsieur Rodolphe, je ris parce que je suis content, et je suis content parce que j'ai le moyen de mettre votre M. Germain l'abri d'un mauvais coup de prisonniers, de lui donner un protecteur qui le dfendra crnement; car, une fois le jeune homme sous l'aile du cadet dont je vous parle, il n'y en aura pas un qui osera venir lui regarder sous le nez. --Trs-bien, mon garon, et c'est sans doute un de vos anciens compagnons? --Juste, monsieur Rodolphe; il est entr la Force il y a quelques jours, j'ai su a en arrivant; mais il faudra de l'argent. --Combien faut-il? --Un billet de mille francs. --Le voil. --Merci, monsieur Rodolphe; dans deux jours vous aurez de mes nouvelles; serviteur, la compagnie! Tonnerre! le roi n'tait pas mon matre, je pouvais rendre service M. Rodolphe en passant par vous, c'est a qui tait fameux! --Je commence comprendre, ou plutt, mon Dieu, je tremble de comprendre, s'cria Germain; un tel dvouement serait-il possible? Pour venir me protger, me dfendre dans cette prison, vous avez peut-tre commis un vol? Oh! ce serait le remords de toute ma vie. --Minute! M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur et de l'honneur; ces mots-l... sont ma loi, moi, voyez-vous, et il pourrait encore me les dire; car si je ne suis pas meilleur qu'autrefois, du moins je ne suis pas pire. --Mais ce vol?... Si vous ne l'avez pas commis, comment tes-vous ici?... --Attendez donc... Voil la farce: avec mes mille francs je m'en vas acheter une perruque noire; je rase mes favoris, je mets des lunettes bleues, je me fourre un oreiller dans le dos, et roule ta bosse; je me mets chercher une ou deux chambres louer tout de suite, au rez-de-chausse, dans un quartier bien vivant. Je trouve mon affaire rue de Provence, je paie un terme d'avance sous le nom de M. Grgoire. Le lendemain je vas acheter au Temple de quoi meubler les deux chambres, toujours avec ma perruque noire, ma bosse et mes lunettes bleues, afin qu'on me reconnaisse bien; j'envoie les effets rue de Provence, et de plus six couverts d'argent que j'achte boulevard Saint-Denis, toujours avec mon dguisement de bossu. Je reviens mettre tout en ordre dans mon domicile. Je dis au portier que je ne coucherai chez moi que le surlendemain, et j'emporte ma clef. Les fentres des deux chambres taient fermes par de forts volets. Avant de m'en aller, j'en avais exprs laiss un sans y mettre le crochet du dedans. La nuit venue, je me dbarrasse de ma perruque, de mes lunettes, de ma bosse et des habits avec lesquels j'avais t faire mes achats et louer ma chambre; je mets cette dfroque dans une malle que j'envoie l'adresse de Murph, l'ami de M. Rodolphe, en le priant de garder ces nippes; j'achte la blouse que voil, le bonnet bleu que voil, une barre de fer de deux pieds de long, et une heure du matin je viens rder dans la rue de Provence, devant mon logement, attendant le moment o une patrouille passerait pour me dpcher de me voler, de m'escalader et de m'effractionner moi-mme, afin de me faire emprisonner. Et le Chourineur ne put s'empcher de rire encore aux clats. --Ah! je comprends..., s'cria Germain. --Mais vous allez voir si je n'ai pas du guignon: il ne passait pas de patrouille!... J'aurais pu vingt fois me dvaliser tout mon aise. Enfin, sur les deux heures du matin, j'entends pitiner les tourlourous au bout de la rue; je finis d'ouvrir mon volet, je casse deux ou trois carreaux pour faire un tapage d'enfer, j'enfonce la fentre, je saute dans la chambre, j'empoigne la bote d'argenterie... quelques nippes... Heureusement la patrouille avait entendu le drelin-dindin des carreaux, car, juste comme je ressortais par la fentre, je suis pinc par la garde, qui, au bruit des carreaux casss, avait pris le pas de course. On frappe, le portier ouvre; on va chercher le commissaire; il arrive; le portier dit que les deux chambres dvalises ont t loues la veille par un monsieur bossu, cheveux noirs et portant des lunettes bleues, et qui s'appelait Grgoire. J'avais la crinire de filasse que vous me voyez, j'ouvrais l'oeil comme un livre au gte, j'tais droit comme un Russe au port d'armes, on ne pouvait donc pas me prendre pour le bossu lunettes bleues et crins noirs. J'avoue tout, on m'arrte, on me conduit au dpt, du dpt ici, et j'arrive au bon moment, juste pour arracher des pattes du Squelette le jeune homme dont M. Rodolphe m'avait dit: Je m'y intresse comme mon fils. --Ah! que ne vous dois-je pas... pour tant de dvouement! s'cria Germain. --Ce n'est pas moi... c'est M. Rodolphe que vous devez... --Mais la cause de son intrt pour moi? --Il vous la dira, moins qu'il ne vous la dise pas; car souvent il se contente de vous faire du bien, et si vous avez le toupet de lui demander pourquoi, il ne se gne pas pour vous rpondre: Mlez-vous de ce qui vous regarde. --Et M. Rodolphe sait-il que vous tes ici? --Pas si bte de lui avoir dit mon ide, il ne m'aurait peut-tre pas permis... cette farce... et sans me vanter, hein! elle est fameuse? --Mais que de risques vous avez courus... vous courez encore! --Qu'est-ce que je risquais? De n'tre pas conduit la Force, o vous tiez, c'est vrai... Mais je comptais sur la protection de M. Rodolphe pour me faire changer de prison et vous rejoindre; un seigneur comme lui, a peut tout. Et une fois que j'aurais t coffr, il aurait autant aim que a vous serve quelque chose. --Mais au jour de votre jugement? --Eh bien! je prierai M. Murph de m'envoyer la malle; je reprendrai devant le juge ma perruque noire, mes lunettes bleues, ma bosse, et je redeviendrai M. Grgoire pour le portier qui m'a lou la chambre, pour les marchands qui m'ont vendu, voil pour le vol... Si on veut revoir le voleur, je quitterai ma dfroque, et il sera clair comme le jour que le voleur et le vol a fait, au total, le Chourineur, ni plus ni moins. Alors que diable voulez-vous qu'on me fasse, quand il sera prouv que je me volais moi-mme? --En effet, dit Germain plus rassur. Mais puisque vous me portiez tant d'intrt, pourquoi ne m'avez-vous rien dit en entrant dans la prison? --J'ai tout de suite su le complot qu'on avait fait contre vous, j'aurais pu le dnoncer avant que Pique-Vinaigre et commenc ou fini son histoire; mais dnoncer mme des bandits pareils, a ne m'allait pas... j'ai mieux aim ne m'en fier qu' ma poigne... pour vous arracher des pattes du Squelette. Et puis quand je l'ai vu, ce brigand-l, je me suis dit: Voil une fameuse occasion de me rappeler la grle de coups de poing de M. Rodolphe, auxquels j'ai d l'honneur de sa connaissance. --Mais si tous les dtenus avaient pris parti contre vous seul, qu'auriez-vous pu faire? --Alors j'aurais cri comme un aigle et appel au secours! Mais a m'allait mieux de faire ma petite cuisine moi-mme, pour pouvoir dire M. Rodolphe: Il n'y a que moi qui me suis ml de la chose... j'ai dfendu et je dfendrai votre jeune homme, soyez tranquille. ce moment le gardien rentra brusquement dans la chambre. --Monsieur Germain, venez vite, vite chez M. le directeur... il veut vous parler l'instant mme. Et vous, Chourineur, mon garon, descendez la Fosse-aux-lions... Vous serez prvt, si cela vous convient; car vous avez tout ce qu'il faut pour remplir ces fonctions... et les dtenus ne badineront pas avec un gaillard de votre espce. --a me va tout de mme... autant tre capitaine que soldat pendant qu'on y est. --Refuserez-vous encore ma main? dit cordialement Germain au Chourineur. --Ma foi non... monsieur Germain, ma foi non; je crois que maintenant je peux me permettre ce plaisir-l, et je vous la serre de bon coeur. --Nous nous reverrons... car me voici sous votre protection... je n'aurai plus rien craindre, et de ma cellule je descendrai chaque jour au prau. --Soyez calme: si je le veux, on ne vous parlera qu' quatre pattes. Mais j'y songe, vous savez crire... mettez sur le papier ce que je viens de vous raconter, et envoyez l'histoire M. Rodolphe; il saura qu'il n'a plus tre inquiet de vous, et que je suis ici pour le bon motif, car s'il apprenait autrement que le Chourineur a vol et qu'il ne connaisse pas le dessous des cartes... tonnerre!... a ne m'irait pas... --Soyez tranquille... ce soir mme je vais crire mon protecteur inconnu; demain vous me donnerez son adresse et la lettre partira. Adieu encore, merci, mon brave! --Adieu, monsieur Germain; je vas retourner auprs de ces tas de gueux... dont je suis prvt... il faudra bien qu'ils marchent droit, ou sinon, gare dessous!... --Quand je songe qu' cause de moi vous allez vivre quelque temps encore avec ces misrables... --Qu'est-ce que a me fait? Maintenant il n'y a pas de risque qu'ils dteignent sur moi... M. Rodolphe m'a trop bien lessiv; je suis assur contre l'incendie. Et le Chourineur suivit le gardien. Germain entra chez le directeur. Quelle fut sa surprise!... Il y trouva Rigolette... Rigolette ple, mue, les yeux baigns de larmes, et pourtant souriant travers ses pleurs... Sa physionomie exprimait un ressentiment de joie, de bonheur inexprimable. --J'ai une bonne nouvelle vous apprendre, monsieur, dit le directeur Germain. La justice vient de dclarer qu'il n'y avait pas lieu suivre contre vous. Par suite du dsistement et surtout des explications de la partie civile, je reois l'ordre de vous mettre immdiatement en libert. --Monsieur... que dites-vous? Il serait possible! Rigolette voulut parler; sa trop vive motion l'en empcha; elle ne put que faire Germain un signe de tte affirmatif en joignant les mains. --Mademoiselle est arrive ici peu de moments aprs que j'ai reu l'ordre de vous mettre en libert, ajouta le directeur. Une lettre de toute-puissante recommandation, qu'elle m'apportait, m'a appris le touchant dvouement qu'elle vous a tmoign pendant votre sjour en prison, monsieur. C'est donc avec un vif plaisir que je vous ai envoy chercher, certain que vous serez trs-heureux de donner votre bras mademoiselle pour sortir d'ici! --Un rve!... non, c'est un rve! dit Germain. Ah! monsieur... que de bonts!... Pardonnez-moi si la surprise... la joie... m'empchent de vous remercier comme je le devrais... --Et moi donc, monsieur Germain, je ne trouve pas un mot dire, reprit Rigolette; jugez de mon bonheur: en vous quittant, je trouve l'ami de M. Rodolphe qui m'attendait. --Encore M. Rodolphe! dit Germain tonn. --Oui, maintenant on peut tout vous dire, vous saurez cela; M. Murph me dit donc: Germain est libre, voil une lettre pour M. le directeur de la prison; quand vous arriverez, il aura reu l'ordre de mettre Germain en libert et vous pourrez l'emmener. Je ne pouvais croire ce que j'entendais et pourtant c'tait vrai. Vite, vite, je prends un fiacre... j'arrive... et il est en bas qui nous attend. Nous renonons peindre le ravissement des deux amants lorsqu'ils sortirent de la Force, la soire qu'ils passrent dans la petite chambre de Rigolette, que Germain quitta onze heures pour gagner un modeste logement garni. Rsumons en peu de mots les ides pratiques ou thoriques que nous avons tch de mettre en relief dans cet pisode de la vie de prison. Nous nous estimerions trs-heureux d'avoir dmontr: L'insuffisance, l'impuissance et le danger de la rclusion en commun... Les disproportions qui existent entre l'apprciation et la punition de certains crimes (le vol domestique, le vol avec effraction) et celle de certains dlits (les abus de confiance)... Et enfin l'impossibilit matrielle o sont les classes pauvres de jouir du bnfice des lois civiles[41]. XIII Punition Nous conduirons de nouveau le lecteur dans l'tude du notaire Jacques Ferrand. Grce la loquacit habituelle des clercs, presque incessamment occups des bizarreries croissantes de leur patron, nous exposerons ainsi les faits accomplis depuis la disparition de Cecily. --Cent sous contre dix que, si son dprissement continue, avant un mois le patron aura crev comme un mousquet? --Le fait est que, depuis que la servante qui avait l'air d'une Alsacienne a quitt la maison, il n'a plus que la peau sur les os. --Et quelle peau! --Ah ! il tait donc amoureux de l'Alsacienne, alors, puisque c'est depuis son dpart qu'il se racornit ainsi? --Lui! le patron, amoureux? Quelle farce!!! --Au contraire, il se remet voir des prtres plus que jamais! --Sans compter que le cur de la paroisse, un homme bien respectable, il faut tre juste, s'en est all (je l'ai entendu), en disant un autre prtre qui l'accompagnait: C'est admirable!... M. Jacques Ferrand est l'idal de la charit et de la gnrosit sur la terre... --Le cur a dit a? De lui-mme? Et sans effort? --Quoi? --Que le patron tait l'idal de la charit et de la gnrosit sur la terre?... --Oui, je l'ai entendu... --Alors je n'y comprends plus rien; le cur a la rputation, et il la mrite, d'tre ce qu'on appelle un vrai bon pasteur... --Oh! a, c'est vrai, et de celui-l faut parler srieusement et avec respect! Il est aussi bon et aussi charitable que le Petit-Manteau-Bleu[42], et quand on dit a d'un homme, il est jug. --Et a n'est pas peu dire. --Non. Pour le Petit-Manteau-Bleu comme pour le bon prtre, les pauvres n'ont qu'un cri... et un brave cri du coeur. --Alors j'en reviens mon ide. Quand le cur affirme quelque chose, il faut le croire, vu qu'il est incapable de mentir; et pourtant, croire d'aprs lui que le patron est charitable et gnreux... a me gne dans les entournures de ma croyance. --Oh! que c'est joli, Chalamel! Oh! que c'est joli!... --Srieusement, j'aime autant croire cela qu' un miracle... Ce n'est pas plus difficile. --M. Ferrand, gnreux!... Lui... qui tondrait sur un oeuf! --Pourtant, messieurs, les quarante sous de notre djeuner? --Belle preuve! C'est comme lorsqu'on a par hasard un bouton sur le nez... C'est un accident. --Oui; mais d'un autre ct, le matre clerc m'a dit que depuis trois jours le patron a ralis une norme somme en bons du Trsor, et que... --Eh bien? --Parle donc... --C'est que c'est un secret... --Raison de plus... Ce secret? --Votre parole d'honneur que vous n'en direz rien?... --Sur la tte de nos enfants, nous la donnons. --Que ma tante Messidor fasse des folies de son corps si je bavarde! --Et puis, messieurs, rapportons-nous ce que disait majestueusement le grand roi Louis XIV au doge de Venise, devant sa cour assemble: _Lorsqu'un secret est possd par un clerc,_ _Ce secret, il doit le dire, c'est clair._ --Allons, bon! voil Chalamel avec ses proverbes! --Je demande la tte de Chalamel! --Les proverbes sont la sagesse des nations; c'est ce titre que j'exige ton secret. --Voyons, pas de btises... Je vous dis que le matre clerc m'a fait promettre de ne dire personne... --Oui, mais il ne t'a pas dfendu de le dire tout le monde? --Enfin a ne sortira pas d'ici. Va donc!... --Il meurt d'envie de nous le dire, son secret. --Eh bien! le patron vend sa charge; l'heure qu'il est, c'est peut-tre fait!... --Ah! bah! --Voil une drle de nouvelle!... --C'est renversant! --blouissant! --Voyons, sans charge, qui se charge de la charge dont il se dcharge? --Dieu! que ce Chalamel est insupportable avec ses rbus! --Est-ce que je sais qui il la vend? --S'il la vend, c'est qu'il veut peut-tre se lancer, donner des ftes... des _routes_, comme dit le beau monde. --Aprs tout, il a de quoi. --Et pas la queue d'une famille. --Je crois bien qu'il a de quoi! Le matre clerc parle de plus d'un million y compris la valeur de la charge. --Plus d'un million, c'est caressant. --On dit qu'il a jou la Bourse en catimini, avec le commandant Robert, et qu'il a gagn beaucoup d'argent. --Sans compter qu'il vivait comme un ladre. --Oui; mais ces ladrichons-l, une fois qu'ils se mettent dpenser, deviennent plus prodigues que les autres. --Aussi, je suis comme Chalamel; je croirais assez que maintenant le patron veut la passer douce. --Et il aurait joliment tort de ne pas s'abmer de volupt et de ne pas se plonger dans les dlices de Golconde... s'il en a le moyen... car, comme dit le vaporeux Ossian dans la grotte de Fingal: _Tout notaire qui bambochera,_ _S'il a du_ quibus _raison aura._ --Je demande la tte de Chalamel! --C'est absurde! --Avec a que le patron a joliment l'air de penser s'amuser. --Il a une figure porter le diable en terre! --Et puis M. le cur qui vante sa charit! --Eh bien! charit bien ordonne commence par soi-mme... Tu ne connais donc seulement pas tes commandements de Dieu, sauvage? Si le patron se demande lui-mme l'aumne des plus grands plaisirs... il est de son devoir de se les accorder... ou il se regarderait comme bien peu... --Moi, ce qui m'tonne, c'est cet ami intime qui lui est comme tomb des nues, et qui ne le quitte pas plus que son ombre... --Sans compter qu'il a une mauvaise figure... --Il est roux comme une carotte... --Je serais assez port induire que cet intrus est le fruit d'un faux pas qu'aurait fait M. Ferrand son aurore; car, comme le disait l'aigle de Meaux propos de la prise de voile de la tendre La Vallire: _Qu'on aime jeune homme ou vieux bibard,_ _Souvent la fin est un moutard._ --Je demande la tte de Chalamel! --C'est vrai... avec lui il est impossible de causer un moment. --Quelle btise! Dire que cet inconnu est le fils du patron! il est plus g que lui, on le voit bien. --Eh bien! la grande rigueur, qu'est-ce que a ferait? --Comment! qu'est-ce que a ferait: que le fils soit plus g que le pre? --Messieurs, j'ai dit la grande, la grandissime rigueur. --Et comment expliques-tu a? --C'est tout simple: dans ce cas-l, l'intrus aurait fait le faux pas et serait le pre de matre Ferrand au lieu d'tre son fils. --Je demande la tte de Chalamel! --Ne l'coutez donc pas: vous savez qu'une fois qu'il est en train de dire des btises il en a pour une heure! --Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une mauvaise figure et ne quitte pas matre Ferrand d'un moment. --Il est toujours avec lui dans son cabinet; ils mangent ensemble, ils ne peuvent faire un pas l'un sans l'autre. --Moi, il me semble que je l'ai dj vu ici, l'intrus. --Moi, pas... --Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez pas aussi remarqu que depuis quelques jours, il vient rgulirement presque toutes les deux heures un homme grandes moustaches blondes, tournure militaire, faire demander l'intrus par le portier? L'intrus descend, cause une minute avec l'homme moustaches; aprs quoi, celui-l fait demi-tour comme un automate, pour revenir deux heures aprs? --C'est vrai, je l'ai remarqu... Il m'a sembl aussi rencontrer dans la rue, en m'en allant, des hommes qui avaient l'air de surveiller la maison... --Srieusement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. --Qui vivra verra. -- ce sujet, le matre clerc en sait peut-tre plus que nous, mais il fait le diplomate. --Tiens, au fait, o est-il donc, depuis tantt? --Il est chez cette comtesse qui a t assassine; il parat qu'elle est maintenant hors d'affaire. --La comtesse Mac-Gregor? --Oui; ce matin elle avait fait demander le patron dare-dare, mais il lui a envoy le matre clerc sa place. --C'est peut-tre pour un testament? --Non, puisqu'elle va mieux. --En a-t-il, de la besogne, le matre clerc, en a-t-il, maintenant qu'il remplace Germain comme caissier! -- propos de Germain, en voil encore une drle de chose! --Laquelle? --Le patron, pour le faire remettre en libert, a dclar que c'tait lui, M. Ferrand, qui avait fait erreur de compte et qu'il avait retrouv l'argent qu'il rclamait de Germain. --Moi, je ne trouve pas cela drle, mais juste; vous vous le rappelez, je disais toujours: Germain est incapable de voler. --C'est nanmoins trs-ennuyeux pour lui d'avoir t arrt et emprisonn comme voleur. --Moi, sa place, je demanderais des dommages et intrts M. Ferrand. --Au fait, il aurait d au moins le reprendre comme caissier, afin de prouver que Germain n'tait pas coupable. --Oui, mais Germain n'aurait peut-tre pas voulu. --Est-il toujours cette campagne o il est all en sortant de prison, et d'o il nous a crit pour nous annoncer le dsistement de M. Ferrand? --Probablement, car hier je suis all l'adresse qu'il nous avait donne; on m'a dit qu'il tait encore la campagne, et qu'on pouvait lui crire Bouqueval, par couen, chez Mme Georges, fermire. --Ah! messieurs, une voiture! dit Chalamel en se penchant vers la fentre. Dame! ce n'est pas un fringant quipage comme celui de ce fameux vicomte. Vous rappelez-vous ce flambant Saint-Remy, avec son chasseur chamarr d'argent et son gros cocher perruque blanche? Cette fois, c'est tout bonnement un _sapin_, une citadine. --Et qui en descend? --Attendez donc!... Ah! une robe noire! --Une femme! Une femme!... Oh! voyons voir! --Dieu! que ce saute-ruisseau est indcemment charnel pour son ge! Il ne pense qu'aux femmes; il faudra finir par l'enchaner, ou il enlvera des Sabines en pleine rue; car, comme dit le Cygne de Cambrai dans son _Trait d'ducation_ pour le Dauphin: _Dfiez-vous du saute-ruisseau,_ _Au beau sexe il donne l'assaut._ --Je demande la tte de Chalamel! --Dame!... monsieur Chalamel, vous dites une robe noire... moi je croyais... --C'est M. le cur, imbcile!... Que a te serve d'exemple! --Le cur de la paroisse? Le bon pasteur? --Lui-mme, messieurs. --Voil un digne homme! --Ce n'est pas un jsuite, celui-l! --Je le crois bien, et, si tous les prtres lui ressemblaient, il n'y aurait que des gens dvots. --Silence! on tourne le bouton de la porte. -- vous! vous!... C'est lui! Et tous les clercs, se courbant sur leurs pupitres, se mirent griffonner avec une ardeur apparente, faisant bruyamment crier leurs plumes sur le papier. La ple figure de ce prtre tait la fois douce et grave, intelligente et vnrable; son regard rempli de mansutude et de srnit. Une petite calotte noire cachait sa tonsure; ses cheveux gris, assez longs, flottaient sur le collet de sa redingote marron. Htons-nous d'ajouter que, grce une confiance des plus candides, cet excellent prtre avait toujours t et tait encore dupe de l'habile et profonde hypocrisie de Jacques Ferrand. --Votre digne patron est-il dans son cabinet, mes enfants? demanda le cur. --Oui, monsieur l'abb, dit Chalamel en se levant respectueusement. Et il ouvrit au prtre la porte d'une chambre voisine de l'tude. Entendant parler avec une certaine vhmence dans le cabinet de Jacques Ferrand, l'abb, ne voulant pas couter malgr lui, marcha rapidement vers la porte et y frappa. --Entrez! dit une voix avec un accent italien assez prononc. Le prtre se trouva en face de Polidori et de Jacques Ferrand. Les clercs du notaire ne semblaient pas s'tre tromps en assignant un terme prochain la mort de leur patron. Depuis la fuite de Cecily, le notaire tait devenu presque mconnaissable. Quoique son visage ft d'une maigreur effrayante, d'une lividit cadavreuse, une rougeur fbrile colorait ses pommettes saillantes; un tremblement nerveux, interrompu et l par quelques soubresauts convulsifs, l'agitait presque continuellement; ses mains dcharnes taient sales et brlantes; ses larges lunettes vertes cachaient ses yeux injects de sang, qui brillaient du sombre feu d'une fivre dvorante; en un mot, ce masque sinistre trahissait les ravages d'une consomption sourde et incessante. La physionomie de Polidori contrastait avec celle du notaire; rien de plus amrement, de plus froidement ironique que l'expression des traits de cet autre sclrat; une fort de cheveux d'un roux ardent, mlangs de quelques mches argentes, couronnait son front blme et rid; ses yeux pntrants, transparents et verts comme l'aigue-marine, taient trs-rapprochs de son nez crochu; sa bouche, aux lvres minces, rentres, exprimait le sarcasme et la mchancet. Polidori, compltement vtu de noir, tait assis auprs du bureau de Jacques Ferrand. la vue du prtre, tous deux se levrent. --Eh bien! comment allez-vous, mon digne monsieur Ferrand? dit l'abb avec sollicitude, vous trouvez-vous un peu mieux? --Je suis toujours dans le mme tat, monsieur l'abb; la fivre ne me quitte pas, rpondit le notaire; les insomnies me tuent! Que la volont de Dieu soit faite! --Voyez, monsieur l'abb, ajouta Polidori avec componction; quelle pieuse rsignation! Mon pauvre ami est toujours le mme; il ne trouve quelque adoucissement ses maux que dans le bien qu'il fait! --Je ne mrite pas ces louanges, veuillez m'en dispenser, dit schement le notaire en dissimulant peine un ressentiment de colre et de haine contraintes. Au Seigneur seul appartient l'apprciation du bien et du mal; je ne suis qu'un misrable pcheur... --Nous sommes tous pcheurs, reprit doucement l'abb; mais nous n'avons pas tous la charit qui vous distingue, mon respectable ami. Bien rares ceux qui, comme vous, se dtachent assez des biens terrestres pour songer les employer de leur vivant d'une faon si chrtienne... Persistez-vous toujours vous dfaire de votre charge, afin de vous livrer plus entirement aux pratiques de la religion? --Depuis avant-hier ma charge est vendue, monsieur l'abb; quelques concessions m'ont permis d'en raliser, chose bien rare, le prix comptant; cette somme, ajoute d'autres, me servira fonder l'institution dont je vous ai parl, et dont j'ai dfinitivement arrt le plan que je vais vous soumettre... --Ah! mon digne ami! dit l'abb avec une profonde et sainte admiration; faire tant de bien... si simplement... et, je puis le dire, si naturellement!... Je vous le rpte, les gens comme vous sont rares, il n'y a pas assez de bndictions pour eux. --C'est que bien peu de personnes runissent, comme Jacques, la richesse la pit, l'intelligence la charit, dit Polidori avec un sourire ironique qui chappa au bon abb. ce nouvel et sarcastique loge, la main du notaire se crispa involontairement; il lana, sous ses lunettes, un regard de rage infernale Polidori. --Vous voyez, monsieur l'abb, se hta de dire l'ami intime de Jacques Ferrand; toujours ses soubresauts nerveux, et il ne veut rien faire. Il me dsole... il est son propre bourreau... Oui, j'aurai le courage de le dire devant M. l'abb, tu es ton propre bourreau, mon pauvre ami! ces mots de Polidori, le notaire tressaillit encore convulsivement, mais il se calma. Un homme moins naf que l'abb et remarqu pendant cet entretien, et surtout pendant celui qui va suivre, l'accent contraint et courrouc de Jacques Ferrand; car il est inutile de dire qu'une volont suprieure la sienne, que la volont de Rodolphe, en un mot, imposait cet homme des paroles et des actes diamtralement opposs son vritable caractre. Aussi, quelquefois pouss bout, le notaire paraissait hsiter obir cette toute-puissante et invisible autorit, mais un regard de Polidori mettait un terme cette indcision; alors, concentrant avec un soupir de fureur les plus violents ressentiments, Jacques Ferrand subissait le joug qu'il ne pouvait briser. --Hlas! monsieur l'abb, reprit Polidori, qui semblait prendre tche de torturer son complice, comme on dit vulgairement, coups d'pingles, mon pauvre ami nglige trop sa sant... Dites-lui donc, avec moi, qu'il se soigne, sinon pour lui, pour ses amis, du moins pour les malheureux dont il est l'espoir et le soutien... --Assez!... Assez!... murmura le notaire d'une voix sourde. --Non, ce n'est pas assez, dit le prtre avec motion; on ne saurait trop vous rpter que vous ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de ngliger ainsi votre sant. Depuis dix ans que je vous connais, je ne vous ai jamais vu malade; mais depuis un mois environ vous n'tes plus reconnaissable. Je suis d'autant plus frapp de l'altration de vos traits que j'tais rest quelque temps sans vous voir. Aussi, lors de notre premire entrevue, je n'ai pu vous cacher ma surprise; mais le changement que je remarque en vous depuis plusieurs jours est bien plus grave: vous dprissez vue d'oeil, vous nous inquitez srieusement... Je vous en conjure, mon digne ami, songez votre sant... --Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de votre intrt, monsieur l'abb; mais je vous assure que ma position n'est pas aussi alarmante que vous le croyez. --Puisque tu t'opinitres ainsi, reprit Polidori, je vais tout dire M. l'abb, moi: il t'aime, il t'estime, il t'honore beaucoup; que sera-ce donc lorsqu'il saura tes nouveaux mrites? Lorsqu'il saura la vritable cause de ton dprissement? --Qu'est-ce encore? dit l'abb. --Monsieur l'abb, dit le notaire avec impatience, je vous ai pri de vouloir bien venir me visiter pour vous communiquer des projets d'une haute importance, et non pour m'entendre ridiculement louanger par mon ami. --Tu sais, Jacques, que de moi il faut te rsigner tout entendre, dit Polidori en regardant fixement le notaire. Celui-ci baissa les yeux et se tut. Polidori continua: --Vous avez peut-tre remarqu, monsieur l'abb, que les premiers symptmes de la maladie nerveuse de Jacques ont eu lieu peu de temps aprs l'abominable scandale que Louise Morel a caus dans cette maison. Le notaire frissonna. --Vous savez donc le crime de cette malheureuse fille, monsieur? demanda le prtre tonn. Je ne vous croyais arriv Paris que depuis peu de jours? --Sans doute, monsieur l'abb; mais Jacques m'a tout racont, comme son ami, comme son mdecin; car il attribue presque l'indignation que lui a fait prouver le crime de Louise l'branlement nerveux dont il se ressent aujourd'hui... Ce n'est rien encore, mon pauvre ami devait, hlas! endurer de nouveaux coups, qui ont, vous le voyez, altr sa sant... Une vieille servante, qui depuis bien des annes lui tait attache par les sentiments de la reconnaissance... --Mme Sraphin? dit le cur en interrompant Polidori, j'ai su la mort de cette infortune, noye par une malheureuse imprudence, et je comprends le chagrin de M. Ferrand; on n'oublie pas ainsi dix ans de loyaux services... de tels regrets honorent autant le matre que le serviteur. --Monsieur l'abb, dit le notaire, je vous en supplie, ne parlez pas de mes vertus... vous me rendez confus... cela m'est pnible. --Et qui en parlera donc? Sera-ce toi? reprit affectueusement Polidori; mais vous allez avoir le louer bien davantage, monsieur l'abb: vous ignorez peut-tre quelle est la servante qui a remplac, chez Jacques, Louise Morel et Mme Sraphin? Vous ignorez enfin ce qu'il a fait pour cette pauvre Cecily... car cette nouvelle servante s'appelait Cecily, monsieur l'abb. Le notaire, malgr lui, fit un bond sur son sige; ses yeux flamboyrent sous ses lunettes; une rougeur brlante empourpra ses traits livides. --Tais-toi... Tais-toi... s'cria-t-il en se levant demi. Pas un mot de plus, je te le dfends... --Allons, allons, calmez-vous, dit l'abb en souriant avec mansutude, quelque gnreuse action rvler encore?... Quant moi, j'approuve fort l'indiscrtion de votre ami... Je ne connais pas, en effet, cette servante, car c'est justement peu de jours aprs son entre chez notre digne M. Ferrand, qu'accabl d'occupations il a t oblig, mon grand regret, d'interrompre momentanment nos relations. --C'tait pour vous cacher la nouvelle bonne oeuvre qu'il mditait, monsieur l'abb; aussi, quoique sa modestie se rvolte, il faudra bien qu'il m'entende, et vous allez tout savoir, reprit Polidori en souriant. Jacques Ferrand se tut, s'accouda sur son bureau et cacha son front dans ses mains. XIV La banque des pauvres --Imaginez-vous donc, monsieur l'abb, reprit Polidori en s'adressant au cur, mais en accentuant, pour ainsi dire, chaque phrase par un coup d'oeil ironique jet Jacques Ferrand, imaginez-vous que mon ami trouva dans sa nouvelle servante, qui, je vous l'ai dj dit, s'appelait Cecily, les meilleures qualits... une grande modestie... une douceur anglique... et surtout beaucoup de pit. Ce n'est pas tout. Jacques, vous le savez, doit sa longue pratique des affaires une pntration extrme; il s'aperut bientt que cette jeune femme, car elle tait jeune et fort jolie, monsieur l'abb, que cette jeune et jolie femme n'tait pas faite pour l'tat de servante, et qu' des principes... vertueusement austres... elle joignait une instruction solide et des connaissances... trs-varies. --En effet, ceci est trange, dit l'abb fort intress. J'ignorais compltement ces circonstances... Mais qu'avez-vous, mon bon monsieur Ferrand? vous semblez plus souffrant... --En effet, dit le notaire en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front, car la contrainte qu'il s'imposait tait atroce, j'ai un peu de migraine... mais cela passera. Polidori haussa les paules en souriant. --Remarquez, monsieur l'abb, ajouta-t-il, que Jacques est toujours ainsi lorsqu'il s'agit de dvoiler quelqu'une de ses charits caches; il est si hypocrite au sujet du bien qu'il fait! Heureusement me voici: justice clatante lui sera rendue. Revenons Cecily. son tour, elle eut bientt devin l'excellence du coeur de Jacques; et, lorsque celui-ci l'interrogea sur le pass, elle lui avoua navement qu'trangre, sans ressources et rduite, par l'inconduite de son mari, la plus humble des conditions, elle avait regard comme un coup du ciel de pouvoir entrer dans la sainte maison d'un homme aussi vnrable que M. Ferrand. la vue de tant de malheur, de rsignation, de vertu, Jacques n'hsita pas; il crivit au pays de cette infortune pour avoir sur elle quelques renseignements, ils furent parfaits et confirmrent la ralit de tout ce qu'elle avait racont notre ami; alors, sr de placer justement son bienfait, Jacques bnit Cecily comme un pre, la renvoya dans son pays avec une somme d'argent qui lui permettait d'attendre des jours meilleurs et l'occasion de trouver une condition convenable. Je n'ajouterai pas un mot de louange pour Jacques: les faits sont plus loquents que mes paroles. --Bien, trs-bien! s'cria le cur attendri. --Monsieur l'abb, dit Jacques Ferrand d'une voix sourde et brve, je ne voudrais pas abuser de vos prcieux moments, ne parlons plus de moi, je vous en conjure, mais du projet pour lequel je vous ai pri de venir ici, et propos duquel je vous ai demand votre bienveillant concours. --Je conois que les louanges de votre ami blessent votre modestie; occupons-nous donc de vos nouvelles bonnes oeuvres, et oublions que vous en tes l'auteur; mais avant, parlons de l'affaire dont vous m'avez charg. J'ai, selon votre dsir, dpos la Banque de France, et sous mon nom, la somme de cent mille cus destins la restitution dont vous tes l'intermdiaire, et qui doit s'oprer par mes mains. Vous avez prfr que ce dpt ne restt pas chez vous, quoique pourtant il y et t, ce me semble, aussi srement plac qu' la banque. --En cela, monsieur l'abb, je me suis conform aux intentions de l'auteur inconnu de cette restitution; il agit ainsi pour le repos de sa conscience. D'aprs ses voeux, j'ai d vous confier cette somme, et vous prier de la remettre Mme veuve de Fermont, ne de Renneville (la voix du notaire trembla lgrement en prononant ces noms), lorsque cette dame se prsenterait chez vous en justifiant de sa possession d'tat. --J'accomplirai la mission dont vous me chargez, dit le prtre. --Ce n'est pas la dernire, monsieur l'abb. --Tant mieux, si les autres ressemblent celle-ci; car sans vouloir rechercher les motifs qui l'imposent, je suis toujours touch d'une restitution volontaire; ces arrts souverains, que la seule conscience dicte et qu'on excute fidlement et librement dans son for intrieur, sont toujours l'indice d'un repentir sincre, et ce n'est pas une expiation strile que celle-l. --N'est-ce pas, monsieur l'abb? Cent mille cus restitus d'un coup, c'est rare; moi, j'ai t plus curieux que vous; mais que pouvait ma curiosit contre l'inbranlable discrtion de Jacques? Aussi, j'ignore encore le nom de l'honnte homme qui faisait cette noble restitution. --Quel qu'il soit, dit l'abb, je suis certain qu'il est plac trs-haut dans l'estime de M. Ferrand. --Cet honnte homme est en effet, monsieur l'abb, plac trs-haut dans mon estime, rpondit le notaire avec une amertume mal dissimule. --Et ce n'est pas tout, monsieur l'abb, reprit Polidori en regardant Jacques Ferrand d'un air significatif, vous allez voir jusqu'o vont les gnreux scrupules de l'auteur inconnu de cette restitution; et, s'il faut tout dire, je souponne fort notre ami de n'avoir pas peu contribu veiller ces scrupules, et trouver moyen de les calmer. --Comment cela? demanda le prtre. --Que voulez-vous dire? ajouta le notaire. --Et les Morel, cette brave et honnte famille? --Ah! oui... oui... en effet... j'oubliais..., dit Jacques Ferrand d'une voix sourde. --Figurez-vous, monsieur l'abb, reprit Polidori, que l'auteur de cette restitution, sans doute conseill par Jacques, non content de rendre cette somme considrable, veut encore... Mais je laisse parler ce digne ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui ravir... --Je vous coute, mon cher monsieur Ferrand, dit le prtre. --Vous savez, reprit Jacques Ferrand avec une componction hypocrite, mle et l de mouvements de rvolte involontaire contre le rle qui lui tait impos, mouvements que trahissaient frquemment l'altration de sa voix et l'hsitation de sa parole, vous savez, monsieur l'abb, que l'inconduite de Louise Morel... a port un coup si terrible son pre qu'il est devenu fou. La nombreuse famille de cet artisan courait risque de mourir de misre, prive de son seul soutien. Heureusement la Providence est venue son secours, et... la... personne qui fait la restitution volontaire dont vous voulez bien tre l'intermdiaire, monsieur l'abb, n'a pas cru avoir suffisamment expi un grand abus... de confiance... Elle m'a donc demand si je ne connatrais pas une intressante infortune soulager. J'ai d signaler sa gnrosit la famille Morel, et l'on m'a pri, en me donnant les fonds ncessaires que je vous remettrai tout l'heure, de vous charger de constituer une rente de deux mille francs sur la tte de Morel, rversible sur sa femme et sur ses enfants... --Mais, en vrit, dit l'abb, tout en acceptant cette nouvelle mission, bien respectable sans doute, je m'tonne qu'on ne vous en ait pas charg vous-mme. --La personne inconnue a pens, et je partage cette croyance, que ses bonnes oeuvres acquerraient un nouveau prix... seraient pour ainsi dire sanctifies... en passant par des mains aussi pieuses que les vtres, monsieur l'abb... -- cela je n'ai rien rpondre; je constituerai la rente de deux mille francs sur la tte de Morel, le digne et malheureux pre de Louise. Mais je crois, comme votre ami, que vous n'avez pas t tranger la rsolution qui a dict ce nouveau don expiatoire... --J'ai dsign la famille Morel, rien de plus, je vous prie de le croire, monsieur l'abb, rpondit Jacques Ferrand. --Maintenant, dit Polidori, vous allez voir, monsieur l'abb, quelle hauteur de vues philanthropiques mon bon Jacques s'est lev propos de l'tablissement charitable dont nous nous sommes dj entretenus; il va nous lire le plan qu'il a dfinitivement arrt; l'argent ncessaire pour la fondation des rentes est l, dans sa caisse; mais depuis hier il lui est survenu un scrupule, et, s'il n'ose vous le dire, je m'en charge. --C'est inutile, reprit Jacques Ferrand, qui quelquefois aimait encore mieux s'tourdir par ses propres paroles que d'tre forc de subir en silence les louanges ironiques de son complice. Voici le fait, monsieur l'abb. J'ai rflchi... qu'il serait d'une humilit... plus chrtienne... que cet tablissement ne ft pas institu sous mon nom. --Mais cette humilit est exagre, s'cria l'abb. Vous pouvez; vous devez lgitimement vous enorgueillir de votre charitable fondation; c'est un droit, presque un devoir pour vous d'y attacher votre nom. --Je prfre cependant, monsieur l'abb, garder l'incognito; j'y suis rsolu... et je compte assez sur votre bont pour esprer que vous voudrez bien remplir pour moi, en me gardant le plus profond secret, les dernires formalits, et choisir les employs infrieurs de cet tablissement. Je me suis seulement rserv la nomination du directeur et d'un gardien. --Lors mme que je n'aurais pas un vrai plaisir concourir cette oeuvre, qui est la vtre, il serait de mon devoir d'accepter... J'accepte donc. --Maintenant, monsieur l'abb, si vous le voulez bien, mon ami va vous lire le plan qu'il a dfinitivement arrt... --Puisque vous tes si obligeant, mon ami, dit Jacques Ferrand avec amertume, lisez vous-mme... pargnez-moi cette peine... je vous en prie... --Non, non, rpondit Polidori en jetant au notaire un regard dont celui-ci comprit la signification sarcastique. Je me fais un vrai plaisir de t'entendre exprimer toi-mme les nobles sentiments qui t'ont guid dans cette fondation philanthropique. --Soit, je lirai, dit brusquement le notaire en prenant un papier sur son bureau. Polidori, depuis longtemps complice de Jacques Ferrand, connaissait les crimes et les secrtes penses de ce misrable; aussi ne put-il retenir un sourire cruel en le voyant forc de lire cette note dicte par Rodolphe. On le voit, le prince se montrait d'une logique inexorable dans la punition qu'il infligeait au notaire. Luxurieux... il le torturait par la luxure. Cupide... par la cupidit. Hypocrite... par l'hypocrisie. Car si Rodolphe avait choisi le prtre vnrable, dont il est question pour tre l'agent des restitutions et de l'expiation imposes Jacques Ferrand, c'est qu'il voulait doublement punir celui-ci d'avoir, par sa dtestable hypocrisie, surpris la nave estime et l'affection candide du bon abb. N'tait-ce pas, en effet, une grande punition pour ce hideux imposteur, pour ce criminel endurci, que d'tre contraint de pratiquer enfin les vertus chrtiennes qu'il avait si souvent simules, et cette fois de mriter, en frmissant d'une rage impuissante, les justes loges d'un prtre respectable dont il avait jusqu'alors fait sa dupe! Jacques Ferrand lut donc la note suivante avec les ressentiments cachs qu'on peut lui supposer. TABLISSEMENT DE LA BANQUE DES TRAVAILLEURS SANS OUVRAGE _Aimons-nous les uns les autres_, a dit le Christ. Ces divines paroles contiennent le germe de tous devoirs, de toutes vertus, de toutes charits. Elles ont inspir l'humble fondateur de cette institution. Au Christ seul appartient le bien qu'il aura fait. Limit quant aux moyens d'action, le fondateur a voulu du moins faire participer le plus grand nombre possible de ses frres aux secours qu'il leur offre. Il s'adresse d'abord aux ouvriers honntes, laborieux et chargs de famille, que le manque de travail rduit souvent de cruelles extrmits. Ce n'est pas une aumne dgradante qu'il fait ses frres, c'est un prt gratuit qu'il leur offre. Puisse ce prt, comme il l'espre, les empcher souvent de grever indfiniment leur avenir par ces emprunts crasants qu'ils sont forcs de contracter afin d'attendre le retour du travail, leur seule ressource, et de soutenir la famille dont ils sont l'unique appui! Pour garantie de ce prt, il ne demande ses frres qu'un engagement d'honneur et une solidarit de parole jure. Il affecte un revenu annuel de douze mille francs faire, la premire anne, jusqu' la concurrence de cette somme des prts-secours, de vingt quarante francs, sans intrts, en faveur des ouvriers maris et sans ouvrage, domicilis dans le VIIe arrondissement. On a choisi ce quartier comme tant l'un de ceux o la classe ouvrire est la plus nombreuse. Ces prts ne seront accords qu'aux ouvriers ou ouvrires porteurs d'un certificat de bonne conduite, dlivr par leur dernier patron, qui indiquera la cause et la date de la suspension du travail. Ces prts seront remboursables mensuellement par siximes ou par douzimes, au choix de l'emprunteur, partir du jour o il aura retrouv de l'emploi. Il souscrira un simple engagement d'honneur de rembourser le prt aux poques fixes. cet engagement adhreront, comme garants, deux de ses camarades, afin de dvelopper et d'tendre, par la solidarit, la religion de la promesse jure[43]. L'ouvrier qui ne rembourserait pas la somme emprunte par lui ne pourrait, ainsi que ses deux garants, prtendre dsormais un nouveau prt; car il aurait forfait un engagement sacr, et surtout priv successivement plusieurs de ses frres de l'avantage dont il a joui, la somme qu'il ne rendrait pas tant perdue pour la Banque des pauvres. Ces sommes prtes tant, au contraire, scrupuleusement rembourses, les prts-secours augmenteront d'anne en anne de nombre et de quotit, et un jour il sera possible de faire participer d'autres arrondissements aux mmes bienfaits. Ne pas dgrader l'homme par l'aumne... Ne pas encourager la paresse par un don strile... Exalter les sentiments d'honneur et de probit naturels aux classes laborieuses... Venir fraternellement en aide au travailleur qui, vivant dj difficilement au jour le jour, grce l'insuffisance des salaires, ne peut, quand vient le chmage, suspendre ses besoins ni ceux de sa famille parce qu'on suspend ses travaux... Telles sont les penses qui ont prsid cette institution[44]. Que celui qui a dit: _Aimons-nous les uns les autres_ en soit seul glorifi. --Ah! monsieur, s'cria l'abb avec une religieuse admiration, quelle ide charitable! Combien je comprends votre motion en lisant ces lignes d'une si touchante simplicit! En effet, en achevant cette lecture, la voix de Jacques Ferrand tait altre; sa patience et son courage taient bout; mais, surveill par Polidori, il n'osait, il ne pouvait enfreindre les moindres ordres de Rodolphe. Que l'on juge de la rage du notaire, forc de disposer si libralement, si charitablement de sa fortune en faveur d'une classe qu'il avait impitoyablement poursuivie dans la personne de Morel le lapidaire. --N'est-ce pas, monsieur l'abb, que l'ide de Jacques est excellente? reprit Polidori. --Ah! monsieur, moi qui connais toutes les misres, je suis plus mme que personne de comprendre de quelle importance peut tre, pour de pauvres et honntes ouvriers sans travail, ce prt, qui semblerait bien modique aux heureux du monde... Hlas! que de bien ils feraient s'ils savaient qu'avec une somme si minime qu'elle dfraierait peine le moindre de leurs fastueux caprices... qu'avec trente ou quarante francs qui leur seraient scrupuleusement rendus, mais sans intrt... ils pourraient souvent sauver l'avenir, quelquefois l'honneur d'une famille que le manque d'ouvrage met aux prises avec les effrayantes obsessions de la misre et du besoin! L'indigence sans travail ne trouve jamais de crdit, ou, si l'on consent lui prter de petites sommes sans nantissement, c'est au prix d'intrts usuraires monstrueux; elle empruntera trente sous pour huit jours, et il faudra qu'elle en rende quarante, et encore ces prts modiques sont rares et difficiles. Les prts du mont-de-pit eux-mmes cotent, dans certaines circonstances, prs de trois cents pour cent[45]. L'artisan sans travail y dpose souvent pour quarante sous l'unique couverture qui, dans les nuits d'hiver, dfend lui et les siens de la rigueur du froid... Mais, ajouta l'abb avec enthousiasme, un prt de trente quarante francs sans intrt, et remboursable par douzimes quand l'ouvrage revient... mais pour d'honntes ouvriers, c'est le salut, c'est l'esprance, c'est la vie!... Et avec quelle fidlit ils s'acquitteront! Ah! monsieur, ce n'est pas l que vous trouverez des faillites... C'est une dette sacre que celle que l'on a contracte pour donner du pain sa femme et ses enfants! --Combien les loges de M. l'abb doivent t'tre prcieux, Jacques! dit Polidori, et combien il va t'en adresser encore... pour ta fondation du mont-de-pit gratuit! --Comment? --Certainement, monsieur l'abb; Jacques n'a pas oubli cette question, qui est pour ainsi dire une annexe de sa Banque des pauvres. --Il serait vrai! s'cria le prtre en joignant les mains avec admiration. --Continue, Jacques, dit Polidori. Le notaire continua d'une voix rapide; car cette scne lui tait odieuse. Les prts-secours ont pour but de remdier l'un des plus graves accidents de la vie ouvrire, l'interruption du travail. Ils ne seront donc absolument accords qu'aux artisans qui manqueront d'ouvrage. Mais il reste prvoir d'autres cruels embarras qui atteignent mme le travailleur occup. Souvent un chmage d'un ou deux jours ncessit quelquefois par la fatigue, par les soins donner une femme ou un enfant malade, par un dmnagement forc, prive l'ouvrier de sa ressource quotidienne... Alors il a recours au mont-de-pit, dont l'argent est un taux norme, ou des prteurs clandestins, qui prtent des intrts monstrueux. Voulant, autant que possible, allger le fardeau de ses frres, le fondateur de la Banque des pauvres affecte un revenu de vingt-cinq mille francs par an des prts sur gages qui ne pourrait s'lever au del de dix francs pour chaque prt. Les emprunteurs ne payeront ni frais ni intrts, mais ils devront prouver qu'ils exercent une profession honorable et fournir une dclaration de leurs patrons, qui justifiera de leur moralit. Au bout de deux annes, on vendra sans frais les effets qui n'auront pas t dgags; le montant provenant du surplus de cette vente sera plac cinq pour cent d'intrts au profit de l'engagiste. Au bout de cinq ans, s'il n'a pas rclam cette somme, elle sera acquise la Banque des pauvres et, jointe aux rentres successives, elle permettra d'augmenter successivement le nombre des prts[46]. L'administration et le bureau des prts de la Banque des pauvres seront placs rue du Temple, n 17, dans une maison achete cet effet au sein de ce quartier populeux. Un revenu de dix mille francs sera affect aux frais et l'administration de la Banque des pauvres, dont le directeur vie sera... Polidori interrompit le notaire et dit au prtre: --Vous allez voir, monsieur l'abb, par le choix du directeur de cette administration, si Jacques sait rparer le mal qu'il a fait involontairement. Vous savez que, par une erreur qu'il dplore, il avait faussement accus son caissier du dtournement d'une somme qui s'est ensuite retrouve. --Sans doute... --Eh bien! c'est cet honnte garon, nomm Franois Germain, que Jacques accorde la direction vie de cette banque, avec des appointements de quatre mille francs. N'est-ce pas admirable... monsieur l'abb? --Rien ne m'tonne plus maintenant, ou plutt rien ne m'a tonn jusqu'ici, dit le prtre... La fervente pit, les vertus de notre digne ami devaient tt ou tard avoir un rsultat pareil. Consacrer toute sa fortune une si belle institution, ah! c'est admirable! --Plus d'un million, monsieur l'abb! dit Polidori, plus d'un million amass force d'ordre, d'conomie et de probit!... Et il y avait pourtant des misrables capables d'accuser Jacques d'avarice!... Comment, disaient-ils, son tude lui rapporte cinquante ou soixante mille francs par an, et il vit de privations! -- ceux-l, reprit l'abb avec enthousiasme, je rpondrais: Pendant quinze ans il a vcu comme un indigent... afin de pouvoir un jour magnifiquement soulager les indigents. --Mais sois donc au moins fier et joyeux du bien que tu fais! s'cria Polidori en s'adressant Jacques Ferrand qui, sombre, abattu, le regard fixe, semblait absorb dans une mditation profonde. --Hlas! dit tristement l'abb, ce n'est pas dans ce monde que l'on reoit la rcompense de tant de vertus, on a une ambition plus haute... --Jacques, dit Polidori en touchant lgrement l'paule du notaire, finis donc ta lecture. Le notaire tressaillit, passa sa main sur son front, puis, s'adressant au prtre, il lui dit: --Pardon, monsieur l'abb, mais je songeais... je songeais l'immense extension que pourra prendre cette Banque des pauvres par la seule accumulation des revenus, si les prts de chaque anne, rgulirement rembourss, ne les entamaient pas. Au bout de quatre ans, elle pourrait dj faire pour environ cinquante mille cus de prts gratuits ou sur gages. C'est norme... norme... et je m'en flicite, ajouta-t-il en songeant, avec une rage cache, la valeur du sacrifice qu'on lui imposait. Il reprit: j'en tais, je crois... -- la nomination de Franois Germain pour directeur de la socit, dit Polidori. Jacques Ferrand continua: Un revenu de dix mille francs sera affect aux frais et l'administration de la _Banque des travailleurs sans ouvrage_, dont le directeur vie sera Franois Germain, et dont le gardien sera le portier actuel de la maison, nomm Pipelet. M. l'abb Dumont, auquel les fonds ncessaires la fondation de l'oeuvre seront remis, instituera un conseil suprieur de surveillance, compos du maire et du juge de paix de l'arrondissement, qui s'adjoindront les personnes qu'ils jugeront utiles au patronage et l'extension de la Banque des pauvres; car le fondateur s'estimerait mille fois pay du peu qu'il fait, si quelques personnes charitables concouraient son oeuvre. On annoncera l'ouverture de cette banque par tous les moyens de publicit possibles. Le fondateur rpte, en finissant, qu'il n'a aucun mrite ce qu'il fait pour ses frres. Sa pense n'est que l'cho de cette pense divine: AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES. --Et votre place sera marque dans le ciel auprs de celui qui a prononc ces paroles immortelles, s'cria l'abb en venant serrer avec effusion les mains de Jacques Ferrand dans les siennes. Le notaire tait debout. Les forces lui manquaient. Sans rpondre aux flicitations de l'abb, il se hta de lui remettre en bons du Trsor la somme considrable ncessaire la fondation de cette oeuvre et celle de la rente de Morel le lapidaire. --J'ose croire, monsieur l'abb, dit enfin Jacques Ferrand, que vous ne refuserez pas cette nouvelle mission, confie votre charit. Du reste, un tranger... nomm Walter Murph... qui m'a donn quelques avis... sur la rdaction de ce projet, allgera quelque peu votre fardeau... et ira aujourd'hui mme causer avec vous de la pratique de l'oeuvre et se mettre votre disposition, s'il peut vous tre utile. Except pour lui, je vous prie donc de me garder le plus profond secret, monsieur l'abb. --Vous avez raison... Dieu sait ce que vous faites pour vos frres... Qu'importe le reste? Tout mon regret est de ne pouvoir apporter que mon zle dans cette noble institution; il sera du moins aussi ardent que votre charit est intarissable. Mais qu'avez-vous? Vous plissez... Souffrez-vous? --Un peu, monsieur l'abb. Cette longue lecture, l'motion que me causent vos bienveillantes paroles... le malaise que j'prouve depuis quelques jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Ferrand en s'asseyant pniblement; cela n'a rien de grave sans doute, mais je suis puis. --Peut-tre ferez-vous bien de vous mettre au lit? dit le prtre avec un vif intrt, de faire demander votre mdecin... --Je suis mdecin, monsieur l'abb, dit Polidori. L'tat de Jacques Ferrand demande de grands soins, je les lui donnerai. Le notaire tressaillit. --Un peu de repos vous remettra, je l'espre, dit le cur. Je vous laisse; mais avant, je vais vous donner le reu de cette somme. Pendant que le prtre crivait le reu, Jacques Ferrand et Polidori changrent un regard impossible rendre. --Allons, bon courage, bon espoir! dit le prtre en remettant le reu Jacques Ferrand. D'ici bien longtemps, Dieu ne permettra pas qu'un de ses meilleurs serviteurs quitte une vie si utilement, si religieusement employe. Demain je reviendrai vous voir. Adieu, monsieur... adieu, mon ami... mon digne et saint ami. Le prtre sortit. Jacques Ferrand et Polidori restrent seuls. _Fin de la huitime partie_ NOTES: [Note 1: Poignard.] [Note 2: De ta conscience.] [Note 3: Nous dnoncer.] [Note 4: Le diable.] [Note 5: On se souvient peut-tre qu'on pouvait lire, il y a quelques annes, sur tous les murs et dans tous les quartiers de Paris le nom de _Crdeville_, ainsi crit par suite d'une _charge d'ateliers_.] [Note 6: Deux danseuses de la Porte-Saint-Martin, amies de Cabrion, vtues de maillots et d'un costume de ballet.] [Note 7: Le lecteur se souvient que, trompe par l'missaire de Sarah, qui lui avait dit que Fleur-de-Marie avait quitt Bouqueval par ordre du prince, Mme Georges tait sans inquitude sur sa protge, qu'elle attendait de jour en jour.] [Note 8: Louis Desnoyers.] [Note 9: Salaire lev, si l'on songe que, dfray de tout, le condamn peut gagner de 5 10 sous par jour. Combien est-il d'ouvriers qui puissent conomiser une telle somme?] [Note 10: Du plomb vol.] [Note 11: Le juge.] [Note 12: Le bourreau.] [Note 13: Des grands voleurs.] [Note 14: Dnonc. On se souvient que Germain, lev pour le crime par un ami de son pre, le Matre d'cole, ayant refus de favoriser un vol que l'on voulait commettre chez le banquier o il tait employ Nantes, avait instruit son patron de ce qu'on tramait contre lui et s'tait rfugi Paris. Quelques temps aprs, ayant rencontr dans cette ville le misrable dont il avait refus d'tre le complice Nantes, Germain, pi par lui, avait manqu d'tre victime d'un guet-apens nocturne. C'tait pour chapper de nouveaux dangers qu'il avait quitt la rue du Temple et tenu secret son nouveau domicile.] [Note 15: Forcer donner de l'argent en menaant de faire certaines rvlations.] [Note 16: On vient de trouver, assure-t-on, le moyen de prserver les malheureux ouvriers vous ces effroyables industries. (Voir le _Mmoire descriptif d'un nouveau procd de fabrication de blanc de cruse,_ prsent l'Acadmie des sciences, par M. J.-N. Gannal.)] [Note 17: En chambre particulire. Les prvenus qui peuvent faire cette dpense obtiennent cet avantage.] [Note 18: Par une excellente mesure hyginique d'ailleurs, chaque prisonnier est, son arrive, et ensuite deux fois par mois, conduit la salle de bains de la prison; puis on soumet ses vtements une fumigation sanitaire. Pour un artisan, un bain chaud est une recherche d'un luxe inou.] [Note 19: ce propos, nous prouvons un scrupule. Cette anne, un pauvre diable, seulement coupable de vagabondage, et nomm Decure, a t condamn un mois de prison; il exerait en effet, dans une foire, le mtier de _squelette ambulant_, vu son tat d'incroyable et pouvantable maigreur. Ce type nous a paru curieux, nous l'avons exploit; mais le vritable squelette n'a _moralement_ aucun rapport avec notre personnage fictif. Voici un fragment de l'histoire de l'interrogatoire de Decure: Le prsident: Que faisiez-vous dans la commune de Maisons au moment de votre arrestation? R.: Je m'y livrais, suivant la profession que j'exerce de _squelette ambulant,_ toutes sortes d'exercices, pour amuser la jeunesse; je rduis mon corps l'tat de squelette, je dploie mes os et mes muscles volont; je mange l'arsenic, le sublim-corrosif, les crapauds, les araignes, et en gnral tous les insectes; je mange aussi du feu, j'avale de l'huile bouillante, je me lave dedans, je suis au moins une fois par an appel Paris par les mdecins les plus clbres, tels que MM. Dubois, Orfila, qui me font faire toutes sortes d'expriences avec mon corps, etc. (_Bulletin des tribunaux_.)] [Note 20: Dnonc.] [Note 21: La police.] [Note 22: Un homme complice ou instigateur d'un crime, qu'il dnonce ensuite l'autorit, est un _mangeur_.] [Note 23: perptuit.] [Note 24: Trahi.] [Note 25: Dnoncer les voleurs.] [Note 26: Causer avec son avocat.] [Note 27: De la victime.] [Note 28: Repris de justice arrt de nouveau.] [Note 29: Juges.] [Note 30: Pour comprendre le sens de cette horrible plaisanterie, il faut savoir que le couperet glisse entre les rainures de la guillotine aprs avoir t mis en mouvement par la dfense d'un ressort au moyen d'un cordon qui y est attach.] [Note 31: Du diable.] [Note 32: La guillotine.] [Note 33: Assassins.] [Note 34: Nous maintenons ce barbarisme, l'expression de ccit s'appliquant une maladie accidentelle ou une infirmit naturelle; tandis que ce driv du verbe aveugler rend mieux notre pense, _l'action d'aveugler_.] [Note 35: Mon pre, le docteur Jean-Joseph Sue, croyait le contraire: une srie d'observations intressantes et profondes, publies par lui ce sujet, tendent prouver que la _pense survit quelques minutes la dcollation instantane._ Cette probabilit seule fait frissonner d'pouvante.] [Note 36: Nous l'avons manque.] [Note 37: Vol prpar de longue main.] [Note 38: Honnte homme.] [Note 39: Les honntes gens.] [Note 40: Tel est le rgime alimentaire des prisons au repas du matin, chaque dtenu reoit une cuelle de soupe maigre ou grasse, trempe avec un demi-litre de bouillon. Au repas du soir, une portion de boeuf d'un quarteron, sans os, ou une portion de lgumes, haricots, pommes de terre, etc.; jamais les mmes lgumes deux jours de suite. Sans doute les dtenus ont droit, au nom de l'humanit, cette nourriture saine et presque abondante... Mais, rptons-le, la plupart des ouvriers les plus laborieux, les plus rangs, ne mangent pas de viande et de soupe dix fois par an.] [Note 41: Voir les notes la fin de l'ouvrage.] [Note 42: Qu'on nous permette de mentionner ici avec une vnration profonde le nom de ce grand homme de bien, M. Champion, que nous n'avons pas l'honneur de connatre personnellement, mais dont tous les pauvres de Paris parlent avec autant de respect que de reconnaissance.] [Note 43: On ignore peut-tre que la classe ouvrire porte gnralement un tel respect la chose due que les vampires qui lui prtent la petite semaine au taux norme de 300 400% n'exigent aucun engagement crit; et qu'ils sont toujours religieusement rembourss. C'est surtout la Halle et dans les environs que s'exerce cette abominable industrie.] [Note 44: Notre projet, sur lequel nous avons consult plusieurs ouvriers aussi honorables qu'clairs est bien imparfait sans doute, mais nous le livrons aux rflexions des personnes qui s'intressent aux classes ouvrires, esprant que le germe d'utilit qu'il renferme (nous ne craignons pas de l'affirmer) pourra tre fcond par un esprit plus puissant que le ntre.] [Note 45: Nous empruntons les renseignements suivants un loquent et excellent travail publi par M. Alphonse Esquiros dans la _Revue de Paris_ du 11 juin 1843. La moyenne des articles engags pour _trois francs_ chez les commissionnaires des VIIIe et XIIe arrondissements est au moins de _cinq cents_ dans un jour. La population ouvrire, rduite d'autres faibles ressources, ne retire donc du mont-de-pit que des avances insignifiantes en comparaison de ses besoins. Aujourd'hui les droits du mont-de-pit s'lvent, dans les cas ordinaires, 13%; mais ces droits augmentent dans une proportion effrayante si le prt, au lieu d'tre annuel, est fait pour un temps moins long. Or, comme les articles dposs par la classe pauvre sont, en gnral, des objets de premire ncessit, il rsulte qu'on les apporte et qu'on les retire presque aussitt; il est des effets qui sont rgulirement engags et dgags une fois par semaine. Dans cette circonstance, supposons un prt de 3 francs; l'intrt pay par l'emprunteur sera alors calcul sur le taux de 294% par an. L'argent qui s'amasse, chaque anne, dans la caisse du mont-de-pit tombe incontinent dans celle des hospices: cette somme est trs-considrable. En 1840, anne de dtresse, les bnfices se sont levs 422 215 francs. On ne peut nier, dit en terminant M. Esquiros avec une haute raison, que cette somme n'ait une destination louable, puisque venant de la misre elle retourne la misre; mais on se fait nanmoins cette question grave: _si c'est bien au pauvre qu'il appartient de venir au secours du pauvre!_ Disons enfin que M. Esquiros, tout en rclamant de grandes amliorations tablir dans l'exercice du mont-de-pit, rend hommage au zle du directeur actuel, M. Delaroche, qui a dj entrepris d'utiles rformes.] [Note 46: Nous avons dit que dans quelques petits tats d'Italie il existe des monts-de-pit gratuits, fondations charitables qui ont beaucoup d'analogie avec l'tablissement que nous supposons.] End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome IV, by Eugne Sue License: Share Alike