Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Eugne Sue LES MYSTRES DE PARIS Tome V (1842--1843) Table des matires NEUVIME PARTIE. I Les complices. II Rodolphe et Sarah. III Vengeance. IV Furens amoris. V Les visions. VI L'hospice. VII La visite. VIII Mademoiselle de Fermont. IX Fleur-de-Marie. X Esprance. XI Le pre et la fille. XII Dvouement. XIII Le mariage. XIV Bictre. XV Le Matre d'cole. XVI Morel le lapidaire. DIXIME PARTIE. I La toilette. II Martial et le Chourineur. III Le doigt de Dieu. PILOGUE.. I Gerolstein. II Gerolstein (suite). III Gerolstein (suite et fin). IV La princesse Amlie. V Les souvenirs. VI Aveux. VII La profession. Dernier chapitre Le 13 janvier. Monsieur le rdacteur en chef du _Journal des Dbats_ NOTES. NEUVIME PARTIE I Les complices peine l'abb fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprcation terrible. Son dsespoir et sa rage, si longtemps comprims, clatrent avec furie; haletant, la figure crispe, l'oeil gar, il marchait pas prcipits, allant et venant dans son cabinet comme une bte froce tenue la chane. Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le notaire. --Tonnerre et sang! s'cria enfin Jacques Ferrand d'une voix clatante de courroux, ma fortune entire engloutie dans ces stupides bonnes oeuvres!... moi qui mprise et excre les hommes... moi qui n'avais vcu que pour les tromper et les dpouiller... moi fonder des tablissements philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est donc le dmon que ton matre? s'cria-t-il exaspr, en s'arrtant brusquement devant Polidori. --Je n'ai pas de matre, rpondit froidement celui-ci. Ainsi que toi... j'ai un juge. --Obir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prtre!... qu' part moi j'ai si souvent raill d'tre, comme les autres, dupe de mon hypocrisie... chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi tait un coup de poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre! --Sinon l'chafaud. --Oh! ne pouvoir chapper cette domination fatale!... Mais enfin voil plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore? --Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de paille, Petit-Jean, n'tait que ton prte-nom pour les prts usuraires faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de Petit-Jean) si rudement ranonn d'ailleurs pour ses faux. Les sommes que Saint-Remy a payes lui avaient t prtes par une grande dame... probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans doute parce qu'elle est plus dlicate. --Enchan... enchan ici! --Aussi solidement qu'avec un cble de fer. --Toi... mon gelier... misrable. --Que veux-tu... selon le systme du prince, rien de plus logique: il punit le crime par le crime, le complice par le complice. -- rage! --Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas fait dire: Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison... je resterai tes cts, comme ton ombre... coute donc, ainsi que toi je mrite l'chafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reus comme ton gelier, ma tte tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus incorruptible. Quant fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui veillent jour et nuit la porte de ce logis et celle de la maison voisine, notre seule issue en cas d'escalade. --Mort et furie!... je le sais. --Rsigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Russt-elle, elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on mettrait la police nos trousses. Au contraire, toi en obissant et moi en surveillant l'exactitude de ton obissance, nous sommes certains de ne pas avoir le cou coup. Encore une fois, rsignons-nous. --Ne m'exaspre pas par cet ironique sang-froid... ou bien... --Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis arm, et lors mme que tu aurais retrouv pour me tuer le stylet empoisonn de Cecily... --Tais-toi. --Cela ne t'avancerait rien. Tu sais que toutes les deux heures, il faut que je donne qui de droit un bulletin de ta prcieuse sant... manire indirecte d'avoir de nos nouvelles tous deux. En ne me voyant pas paratre, on se douterait du meurtre, tu serais arrt. Et mais... tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as sacrifi plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta tte... pour le sot et strile plaisir de me tuer par vengeance! Allons donc, tu n'es pas assez bte pour cela. --C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles mes maux en les exasprant par tes sarcasmes. --Ta position est trs-originale... tu ne te vois pas... mais, d'honneur... c'est trs-piquant. --Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque ct que je me tourne, c'est la ruine, c'est le dshonneur, c'est la mort! Et dire que maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le nant! Maldiction sur moi, sur toi, sur la terre entire! --Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le monde. L'autre, un arrondissement de Paris. --Va... raille-moi, monstre! --Aimes-tu mieux que je t'crase de reproches? --Moi? -- qui la faute si nous sommes rduits cette position? toi. Pourquoi conserver ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de moi, relative ce meurtre qui t'a valu cent mille cus; ce meurtre que nous avions fait si adroitement passer pour un suicide? --Pourquoi? misrable! Ne t'avais-je pas donn cinquante mille francs pour ta coopration ce crime et pour cette lettre que j'ai exige, tu le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empcher de me ranonner plus tard en me menaant de me perdre? Car ainsi tu ne pouvais me dnoncer sans te livrer toi-mme. Ma vie et ma fortune taient donc attaches cette lettre... voil... pourquoi je la portais toujours si prcieusement sur moi. --C'est vrai, c'tait habile de ta part, car je ne gagnais rien te dnoncer, que le plaisir d'aller l'chafaud cte cte avec toi. Et pourtant ton habilet nous a perdus, lorsque la mienne nous avait jusqu'ici assur l'impunit de ce crime. --L'impunit... tu le vois... --Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire des choses, notre crime devait tre et a t impuni, grce moi. --Grce toi? --Oui, lorsque nous avons eu brl la cervelle de cet homme... tu voulais, toi, simplement contrefaire son criture et crire sa soeur que, ruin compltement, il se tuait par dsespoir. Tu croyais faire montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prtendue lettre du dpt qu'il t'avait confi. C'tait absurde. Ce dpt tant connu de la soeur de notre homme, elle l'et ncessairement rclam. Il fallait donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dpt, afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la ralit du suicide, tu fusses la dernire personne souponne. Comment supposer que, tuant un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confie, tu serais assez sot pour parler de ce dpt dans la fausse lettre que tu lui attribuerais? Aussi qu'est-il arriv? On a cru au suicide. Grce ta rputation de probit, tu as pu nier le dpt, et on a cru que le frre s'tait tu aprs avoir dissip la fortune de sa soeur. --Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est dcouvert. --Et grce qui? tait-ce ma faute si ma lettre tait une arme deux tranchants? Pourquoi as-tu t assez faible, assez niais pour livrer cette arme terrible... cette infernale Cecily? --Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'cria Jacques Ferrand avec une expression effrayante. --Soit... je ne veux pas te rendre pileptique... tu vois bien qu'en ne comptant que sur la justice ordinaire... nos prcautions mutuelles taient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous tient en son pouvoir redoutable procde autrement... --Oh! je ne le sais que trop. --Il croit, lui, que couper la tte aux criminels ne rpare pas suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en rsultait-il? Deux cadavres tout au plus bons engraisser l'herbe du cimetire! --Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui faut ce prince, ce dmon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi? --D'abord il prtend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux autres hommes, qu'il appelle navement ses frres; et puis il connat lui, ceux qui tu as fait du mal, et il te punit sa manire. --Mais de quel droit? --Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le pouvoir de te faire judiciairement couper la tte. Qu'en serait-il rsult? Tes deux seuls parents sont morts, l'tat profitait de ta fortune au dtriment de ceux que tu avais dpouills. Au contraire, en mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le pre de Louise, que tu as dshonore, se trouve, lui et sa famille, dsormais l'abri du besoin. Mme de Fermont, la soeur de M. de Renneville prtendu suicid, retrouve ses cent mille cus; Germain, que tu avais faussement accus de vol, est rhabilit et mis en possession d'une place honorable et assure, la tte de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on te force de fonder pour rparer et expier les outrages que tu as commis contre la socit. Entre sclrats on peut s'avouer cela; mais franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres, la socit n'aurait rien gagn ta mort, elle gagne beaucoup ta vie. --Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas l ma seule torture!... --Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il dcider de nous? Je l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous excutions aveuglment ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes suffisamment expis, il saura bien faire que la mort soit mille fois prfrable la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se croit autoris tre inexorable, il n'est pas de bourreau plus froce. Il faut qu'il ait le diable ses ordres pour avoir dcouvert ce que j'tais all faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un dmon son service, car cette Cecily, que la foudre crase!... --Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom! --Si, si, que la foudre crase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a tout perdu. Notre tte serait en sret sur nos paules sans ton imbcile amour pour cette crature. Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand rpondit avec un profond abattement: --La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue? --Jamais. On la dit belle, je le sais. --Belle! rpondit le notaire en haussant les paules. Tiens, ajouta-t-il avec une sorte d'amertume dsespre, tais-toi, ne parle pas de ce que tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait ma place. --Moi! mettre ma vie la merci d'une femme! --De celle-l, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais esprer ce qu'un moment j'ai espr. --Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'cria Polidori stupfait. --coute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire accentue et l par les lans de dsespoir incurable, coute, tu sais si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai brav pour en acqurir? Compter dans ma pense les sommes que je possdais, les voir se doubler par mon avarice, endurer toutes les privations et me savoir matre d'un trsor, c'tait ma joie, mon bonheur. Oui, possder, non pour dpenser, non pour jouir, mais pour thsauriser, c'tait ma vie... Il y a un mois, si l'on m'et dit: Entre ta fortune et ta tte, choisis, j'aurais livr ma tte. --Mais quoi bon possder, quand on va mourir? --Demande-moi donc alors: quoi bon possder quand on n'use pas de ce qu'on possde? Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire? Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc possder... pour possder. --Mais, encore une fois, quoi bon possder si l'on meurt? -- mourir en possdant! oui, jouir jusqu'au dernier moment de la jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, chafaud; oui, dire encore, la tte sur le billot: Je possde!!! Oh! vois-tu, la mort est douce, compare aux tourments que l'on endure en se voyant, de son vivant, dpossd comme je le suis, dpossd de ce qu'on a amass au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire chaque heure, chaque minute du jour: Moi qui avais plus d'un million, moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour augmenter ce trsor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doubl, tripl, je n'ai plus rien, rien! C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque jour, mais c'est mourir chaque minute du jour. Oui, cette horrible agonie qui doit durer des annes peut-tre, j'aurais prfr mille fois la mort rapide et sre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre trsor vous ait t enleve; encore une fois, au moins je serais mort en disant: Je possde! Polidori regarda son complice avec un profond tonnement. --Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obi aux ordres de celui qui n'a qu' dire un mot pour que ta tte tombe? Pourquoi as-tu prfr la vie sans ton trsor, si cette vie te semble si horrible? --C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le nant. Et Cecily? --Et tu espres? s'cria Polidori stupfait. --Je n'espre pas, je possde. --Quoi? --Le souvenir. --Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livr ta tte. --Mais je l'aime toujours, et plus frntiquement que jamais, moi! s'cria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui contrastrent avec le calme morne de ses dernires paroles. Oui, reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec un atroce plaisir dans cette fournaise o je me consume petit feu. Car tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit o je l'ai vue si belle, si passionne, si enivrante, cette nuit est toujours prsente mon souvenir. Ce tableau d'une volupt terrible est l, toujours l, devant mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou ferms par un assoupissement fbrile ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et enflamm qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix. --Mais ce sont l d'pouvantables tourments! --pouvantables! oui, pouvantables! Mais la mort! mais le nant! mais perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la ralit, mais renoncer ces souvenirs qui me dchirent, me dvorent et m'embrasent! Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, mpris, fltri, vivre au bagne, mais vivre pour que la pense me reste, puisque cette crature infernale a toute ma pense, est toute ma pense! --Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amre ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures n'approchrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne pouvait tre plus impitoyable. Il t'a condamn vivre, ou plutt attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique les symptmes alarmants qui chaque jour se dveloppent en toi, et dont je cherchais en vain la cause. --Mais ces symptmes n'ont rien de grave! c'est de l'puisement, c'est la raction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce pas?... --Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est certaines penses qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands dangers. --Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas mourir. Oh! les prtres parlent de damns! jamais ils n'ont imagin pour eux un supplice gal au mien. Tortur par la passion et la cupidit, j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens galement toutes deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'tre qu'une torture sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anantit mon funeste bonheur, ce mirage de ma pense, o m'apparat incessamment Cecily. --Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes crimes... --Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu sais bien, misrable, que je hais l'humanit; tu sais bien que ces expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, moi, que haine et fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent. Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je tranerai une vie pouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient les plus intrpides, ces hommes que j'excre verront, grce aux biens dont on m'a dpouill, leur misre s'allger... que cette veuve et sa fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir honorable et assur! Et ce prtre! ce prtre qui me bnissait, quand mon coeur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignard! Oh! c'en est trop! Non! non! s'cria-t-il en appuyant sur son front ses deux mains crispes, ma tte clate, la fin, mes ides se troublent. Je ne rsisterai pas de tels accs de rage impuissante, ces tortures toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, dmon sorti de l'enfer? Et Jacques Ferrand, puis par cette effroyable exaltation, retomba haletant sur son sige, et se tordit les bras en poussant des rugissements sourds et inarticuls. Cet accs de rage convulsive et dsespre n'tonna pas Polidori. Possdant une exprience mdicale consomme, il reconnut facilement que chez Jacques Ferrand la rage de se voir dpossd de sa fortune, jointe sa passion ou plutt sa frnsie pour Cecily, avait allum chez ce misrable une fivre dvorante. Ce n'tait pas tout... dans l'accs auquel Jacques Ferrand tait alors en proie, Polidori remarquait avec inquitude certains pronostics d'une des plus effrayantes maladies qui aient jamais pouvant l'humanit, et dont Paulus et Arte, aussi grands observateurs que grands moralistes, ont si admirablement trac le foudroyant tableau. Tout coup on frappa prcipitamment la porte du cabinet. --Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici quelqu'un... Le notaire ne l'entendit pas. demi couch sur son bureau, il se tordait dans des spasmes convulsifs. Polidori alla ouvrir la porte, il vit le matre-clerc de l'tude qui, ple et la figure bouleverse, s'cria: --Il faut que je parle l'instant M. Ferrand! --Silence... il est dans ce moment trs-souffrant... il ne peut vous entendre, dit Polidori voix basse, et, sortant du cabinet du notaire, il en ferma la porte. --Ah! monsieur, s'cria le matre-clerc, vous, le meilleur ami de M. Ferrand, venez son secours; il n'y a pas un moment perdre. --Que voulez-vous dire? --D'aprs les ordres de M. Ferrand, j'tais all dire Mme la comtesse Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi qu'elle le dsirait... --Eh bien? --Cette dame, qui parat maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans sa chambre. Elle s'est crie d'un ton menaant: Retournez dire M. Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la fin du jour il sera arrt comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait passer pour morte ne l'est pas... je sais qui il l'a livre, je sais o elle est[1]. --Cette femme dlirait, rpondit froidement Polidori en haussant les paules. --Vous le croyez, monsieur? --J'en suis sr. --Je l'avais pens d'abord, monsieur; mais l'assurance de Mme la comtesse... --Sa tte aura sans doute t affaiblie par la maladie... et les visionnaires croient toujours leurs visions. --Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer les menaces de la comtesse un homme aussi respectable que M. Ferrand. --Cela n'a pas le sens commun. --Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment o je quittais la chambre de Mme la comtesse, une de ses femmes est entre prcipitamment en disant: Son Altesse sera ici dans une heure. --Cette femme a dit cela? s'cria Polidori. --Oui, monsieur, et j'ai t trs-tonn, ne sachant de quelle Altesse il pouvait tre question... Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas ce rapprochement... il peut empirer notre position. Puis, s'adressant au matre-clerc, il ajouta:--Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part tout l'heure M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre. Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor. II Rodolphe et Sarah Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise salutaire venait d'arracher au dlire et aux souffrances qui pendant plusieurs jours avaient donn pour sa vie les craintes les plus srieuses. Le jour commenait baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et soutenue par son frre Thomas Seyton, se regardait avec une profonde attention dans un miroir que lui prsentait une de ses femmes agenouille devant elle. Cette scne se passait dans le salon o la Chouette avait commis sa tentative d'assassinat. La comtesse tait d'une pleur de marbre, que faisait ressortir encore le noir fonc de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entirement. --Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle une de ses femmes, d'une voix faible, mais imprieuse et brve. --Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous fatiguer... Il est dj d'une si grande imprudence de... --Le bandeau! le bandeau! rpta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou et le posa son gr sur son front. Maintenant, attachez-le... et laissez-moi, dit-elle ses femmes. Au moment o celles-ci se retiraient, elle ajouta: --On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu... puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimul, ds que S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici. Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, ds qu'elle fut seule avec son frre, enfin je touche cette couronne... le rve de ma vie... la prdiction va donc s'accomplir! --Sarah, calmez votre exaltation, lui dit svrement son frre. Hier encore on dsesprait de votre vie; une dernire dception vous porterait un coup mortel. --Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes esprances n'ont jamais t plus prs de se raliser. J'en suis certaine, ce qui m'a empche de succomber mes souffrances a t ma pense constante de profiter de la toute-puissante rvlation que m'a faite cette femme au moment de m'assassiner. --De mme pendant votre dlire... vous reveniez sans cesse cette ide. --Parce que cette ide seule soutenait ma vie chancelante. Quel espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec enivrement. --Encore une fois, Sarah, pas de rves insenss; le rveil serait terrible. --Des rves insenss?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune fille aujourd'hui prisonnire Saint-Lazare[2], et autrefois confie au notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez que... Seyton interrompit sa soeur: --Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons d'tat, les convenances politiques avant les devoirs naturels. --Comptez-vous si peu sur mon adresse? --Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionn que vous avez autrefois sduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma soeur. Sarah haussa lgrement les paules et dit: --Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la premire fois que Rodolphe m'a vue, la cour de Gerolstein, j'tais vtue de blanc, et je portais ce mme bandeau de corail dans mes cheveux. --Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa soeur avec surprise, vous voulez voquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire l'influence? --Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui changs par l'ge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune fille de seize ans qu'il a perdument aime, qu'il a seule aime, car j'tais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de l'homme, laisse toujours dans son coeur des traces ineffaables. Aussi, croyez-moi, mon frre, la vue de cette parure rveillera chez Rodolphe non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux et prcieux. --Mais ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre dnoment de votre amour? et l'odieuse conduite du pre du prince envers vous? et votre silence obstin lorsque Rodolphe, aprs votre mariage avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu pour vous que mpris et haine? --La piti a remplac la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque jour il a envoy le baron de Gran s'informer de mes nouvelles. --Par humanit. --Tout l'heure, il m'a fait rpondre qu'il allait venir ici. Cette concession est immense, mon frre. --Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu, et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui crire la rvlation que vous allez lui faire. --Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette rvlation le comblera de surprise, de joie et je serai l pour profiter de son premier lan d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: Un mariage doit lgitimer la naissance de notre enfant. S'il le dit, sa parole est sacre, et l'espoir de toute ma vie est enfin ralis. --S'il vous fait cette promesse, oui. --Et pour qu'il la fasse, rien n'est ngliger dans cette circonstance dcisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le motif de sa haine, car jamais je n'ai manqu devant lui au rle que je m'tais impos. --Peut-tre, car il n'est pas homme har sans raison. --Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouv sa fille, il surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice pour assurer son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi magnifiquement heureuse qu'elle aura t jusqu'alors infortune. --Qu'il assure le sort le plus brillant votre fille, soit; mais entre cette rparation et la rsolution de vous pouser afin de lgitimer la naissance de cette enfant, il y a un abme. --Son amour de pre comblera cet abme. --Mais cette infortune a sans doute vcu jusqu'ici dans un tat prcaire ou misrable? --Rodolphe voudra d'autant plus l'lever qu'elle aura t plus abaisse. --Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de l'Europe! la reconnatre pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces rois dont il est le parent ou l'alli! --Ne connaissez-vous pas son caractre trange, imptueux et rsolu, son exagration chevaleresque propos de tout ce qu'il regarde comme juste et command par le devoir? --Mais cette malheureuse enfant a peut-tre t si vicie par la misre o elle doit avoir vcu, que le prince, au lieu d'prouver de l'attrait pour elle... --Que dites-vous? s'cria Sarah en interrompant son frre. N'est-elle pas aussi belle jeune fille qu'elle tait ravissante enfant? Rodolphe, sans la connatre, ne s'tait-il pas assez intress elle pour vouloir se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoye sa ferme de Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?... --Oui, grce votre persistance vouloir rompre tous les liens d'affection du prince, dans l'espoir insens de le ramener un jour vous. --Et cependant, sans cet espoir insens, je n'aurais pas dcouvert, au prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin par cette femme qui l'avait arrache de la ferme que j'ai connu l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand? --Il est fcheux qu'on m'ait refus ce matin l'entre de Saint-Lazare, o se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgr ma vive insistance, on en a voulu rpondre aucun des renseignements que je demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprs du directeur de la prison. J'ai crit au prfet en votre nom, mais je n'aurai sans doute sa rponse que demain, et le prince va tre ici tout l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui prsenter vous-mme votre fille; il et mieux valu attendre sa sortie de prison avant de mander le grand-duc ici. --Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire o je me trouve durera jusqu' demain? Peut-tre suis-je passagrement soutenue par la seule nergie de mon ambition. --Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il? --Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la rvlation que j'crivais sous la dicte de cette femme quand elle m'a frappe, rvlation dont heureusement je n'ai oubli aucune circonstance; il me croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec Mme Sraphin et Jacques Ferrand jusqu' la mort suppose de l'enfant; il me croira lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, pouvant de mes menaces, sera ici tout l'heure; il me croira lorsqu'il verra le portrait de ma fille l'ge de six ans, portrait qui, m'a dit cette femme, est encore cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour dcider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une reine... Ah! ne ft-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais contente! ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour. --C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'cria Sarah Thomas Seyton. Celui-ci s'approcha prcipitamment d'un rideau, le souleva et rpondit: --Oui, c'est le prince; il descend de voiture. --Laissez-moi seule, voici le moment dcisif, dit Sarah avec un sang-froid inaltrable, car une ambition monstrueuse, un gosme impitoyable avait toujours t et tait encore l'unique mobile de cette femme. Dans l'espce de rsurrection miraculeuse de sa fille, elle ne voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie. Aprs avoir un moment hsit quitter l'appartement, Thomas Seyton, se rapprochant tout coup de sa soeur, lui dit: --C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait crue morte, a t sauve. Cet entretien serait trop dangereux pour vous... une motion violente vous tuerait, et aprs une sparation si longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps... --Votre main, mon frre, dit Sarah. Puis, appuyant sur son coeur impassible la main de Thomas Seyton, elle ajouta avec un sourire sinistre et glacial: --Suis-je mue? --Non... rien... rien... pas un battement prcipit, dit Seyton avec stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-mme. Mais dans un tel moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernire esprance vous serait mortelle. En vrit, votre calme me confond! --Pourquoi cet tonnement, mon frre? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas? rien... non, rien n'a jamais fait battre ce coeur de marbre: il ne palpitera que le jour o je sentirai poser sur mon front la couronne souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi... --Mais... --Laissez-moi, s'cria Sarah d'un ton si imprieux, si rsolu, que son frre quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y et introduit le prince. Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la piti. Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque pare, il recula de surprise, sa physionomie devint aussitt sombre et mfiante. La comtesse, devinant sa pense, lui dit d'une voix douce et faible: --Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes derniers adieux? --J'ai toujours regard comme sacrs les derniers voeux des mourants: mais il s'agit d'une tromperie sacrilge... --Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je ne vous ai pas tromp; il me reste, je crois, peu d'heures vivre. Pardonnez-moi une dernire coquetterie. J'ai voulu vous pargner le sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu mourir vtue comme je l'tais la premire fois o je vous vis. Hlas! aprs dix annes de sparation, vous voil donc enfin? Merci! oh! merci! Mais, votre tour, rendez grces Dieu de vous avoir inspir la pense d'couter ma dernire prire. Si vous m'aviez refus... j'emportais avec moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie mle de quelque tristesse... bonheur ml de quelques larmes... comme toute flicit humaine; mais cette flicit, vous l'achteriez encore au prix de la moiti des jours qui vous restent vivre! --Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise. --Oui, Rodolphe, si vous n'tiez pas venu... ce secret m'aurait suivie dans la tombe... c'et t ma seule vengeance... et encore... non, non, je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait souffrir, j'aurais partag avec vous ce suprme bonheur dont, plus heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espre. --Mais encore, madame, de quoi s'agit-il? --Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je mets vous en instruire, car vous regarderez cette rvlation comme un miracle du ciel. Mais, chose trange, moi qui d'un mot peux vous causer le plus grand bonheur que vous ayez peut-tre jamais ressenti... j'prouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptes, j'prouve une satisfaction indfinissable prolonger votre attente... et puis je connais votre coeur... et, malgr la fermet de votre caractre, je craindrais de vous annoncer sans prparation une dcouverte aussi incroyable. Les motions d'une joie foudroyante ont aussi leurs dangers. --Votre pleur augmente, vous contenez peine une violente agitation, dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel. --Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix mue; car, malgr son impassibilit habituelle, en songeant l'immense porte de la rvlation qu'elle allait faire Rodolphe, elle se sentait plus trouble qu'elle n'avait cru l'tre; aussi, ne pouvant se contraindre plus longtemps, elle s'cria: --Rodolphe... notre fille existe... --Notre fille!... --Elle vit! vous dis-je... Ces mots, l'accent de vrit avec lequel ils furent prononcs, remurent le prince jusqu'au fond des entrailles. --Notre enfant? rpta-t-il en se rapprochant prcipitamment du fauteuil de Sarah, notre enfant! ma fille! --Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrcusables... je sais o elle est... demain vous la reverrez. --Ma fille! ma fille! rpta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle vivrait! Puis tout coup, rflchissant l'invraisemblance de cet vnement, et craignant d'tre dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'cria: --Non... non... c'est un rve! c'est impossible! vous me trompez, c'est une ruse, un mensonge indigne! --Rodolphe! coutez-moi. --Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous tes capable, je devine le but de cette tromperie! --Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu vous abuser; oui, quelques jours avant d'tre frappe d'un coup mortel, j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais prsente la place de notre enfant... que vous regrettiez amrement. --Assez... oh! assez, madame. --Aprs cet aveu, vous me croirez peut-tre, ou plutt vous serez bien forc de vous rendre l'vidence. -- l'vidence... --Oui, Rodolphe, je le rpte, j'avais voulu vous tromper, substituer une jeune fille obscure celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu, lui, qu'au moment o je faisais ce march sacrilge... je fusse frappe mort. --Vous... ce moment! --Dieu a voulu encore qu'on me propost... pour jouer ce rle... de mensonge... savez-vous qui? notre fille... --tes-vous donc en dlire... au nom du ciel? --Je ne suis pas en dlire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des papiers et un portrait qui vous prouveront la vrit de ce que je vous dis, vous trouverez un papier tach de mon sang. --De votre sang? --La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette rvlation, lorsque j'ai t frappe d'un coup de poignard. --Et qui tait-elle? comment savait-elle?... --C'est elle qu'on avait livr notre fille... tout enfant... aprs l'avoir fait passer pour morte. --Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? o l'avez-vous connue? --Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a quelques mois, vous aviez tir une jeune fille de la misre pour l'envoyer la campagne, n'est-ce pas? --Oui, Bouqueval. --La jalousie, la haine, m'garaient. J'ai fait enlever cette jeune fille par la femme... dont je vous parle... --Et on a conduit la malheureuse enfant Saint-Lazare. --O elle est encore. --Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que vous avez fait... en arrachant cette infortune de la retraite o je l'avais place... mais... --Cette jeune fille n'est plus Saint-Lazare, s'cria Sarah avec pouvante, et vous parlez d'un malheur affreux! --Un monstre de cupidit avait intrt sa perte. Ils l'ont noye, madame... Mais rpondez... vous dites que... --Ma fille! s'cria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite, immobile comme une statue de marbre. --Que dit-elle? mon Dieu! s'cria Rodolphe. --Ma fille! rpta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de dsespoir; ils ont tu ma fille! --La Goualeuse, votre fille!!!... rpta Rodolphe en se reculant avec horreur. --La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnomme la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours le regard fixe; ils l'ont tue. --Sarah! reprit Rodolphe aussi ple, aussi effrayant que la comtesse, revenez vous... rpondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que vous avez fait enlever par la Chouette Bouqueval... tait... --Notre fille! --Elle!!! --Et ils l'ont tue! --Oh! non... non... vous dlirez... cela ne peut pas tre... Vous ne savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah! revenez vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous. Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si enclin croire ce qu'on dsire. Ce n'est pas un reproche que je vous fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui vous portent penser cela, car cela ne peut pas tre... non, non! il ne faut pas que cela soit! cela n'est pas! Aprs un moment de silence, la comtesse rassembla ses penses et dit Rodolphe d'une voix dfaillante: --Apprenant votre mariage, pensant me marier moi-mme, je n'ai pas pu garder notre fille auprs de moi; elle avait quatre ans alors... --Mais cette poque je vous l'ai demande, moi... avec prires, s'cria Rodolphe d'un ton dchirant, et mes lettres sont restes sans rponse. La seule que vous m'ayez crite m'annonait sa mort! --Je voulais me venger de vos mpris en vous refusant votre enfant. Cela tait indigne. Mais coutez-moi... je le sens... la vie m'chappe, ce dernier coup m'accable... --Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La Goualeuse... ma fille! mon Dieu, vous ne voudriez pas cela! --coutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frre chargea Mme Sraphin, veuve d'un ancien serviteur lui, d'lever l'enfant jusqu' ce qu'elle ft en ge d'entrer en pension. La somme destine assurer l'avenir de notre fille fut dpose par mon frre chez un notaire cit pour sa probit. Les lettres de cet homme et de Mme Sraphin, adresses cette poque moi et mon frre, sont l... dans cette cassette. Au bout d'un an on m'crivit que la sant de ma fille s'altrait... huit mois aprs qu'elle tait morte, et l'on m'envoya son acte de dcs. cette poque, Mme Sraphin est entre au service de Jacques Ferrand, aprs avoir livr notre fille la Chouette, par l'intermdiaire d'un misrable actuellement au bagne de Rochefort. Je commenais crire cette dclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a frappe. Ce papier est l... avec un portrait de notre fille l'ge de quatre ans. Examinez tout, lettres, dclaration, portrait; et vous, qui l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez. Aprs ces mots qui puisrent ses forces, Sarah tomba dfaillante dans son fauteuil. Rodolphe resta foudroy par cette rvlation. Il est de ces malheurs si imprvus, si abominables, qu'on tche de ne pas y croire jusqu' ce qu'une vidence crasante vous y contraigne... Rodolphe, persuad de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un espoir, celui de se convaincre qu'elle n'tait pas sa fille. Avec un calme effrayant qui pouvanta Sarah, il s'approcha de la table, ouvrit la cassette et se mit lire les lettres une une, examiner, avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient. Ces lettres timbres et dates par la poste, crites Sarah et son frre par le notaire et par Mme Sraphin, taient relatives l'enfance de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait. Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticit de cette correspondance. La dclaration de la Chouette se trouvait confirme par les renseignements dont nous avons parl au commencement de cette histoire, renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nomm Pierre Tournemine, forat alors Rochefort, comme l'homme qui avait reu Fleur-de-Marie des mains de Mme Sraphin pour la livrer la Chouette... la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse. Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identit de ces personnages et de celle de la Goualeuse. L'acte de dcs paraissait en rgle; mais Ferrand avait lui-mme avou Cecily que ce faux acte avait servi la spoliation d'une somme considrable, autrefois place en viager sur la tte de la jeune fille qu'il avait fait noyer par Martial l'le du Ravageur. Ce fut donc avec une croissante et pouvantable angoisse que Rodolphe acquit, malgr lui, cette terrible conviction que la Goualeuse tait sa fille et qu'elle tait morte. Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette crance. Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves donnes par le notaire lui-mme Cecily, le prince, dans son vif intrt pour la Goualeuse, ayant fait prendre des informations Asnires, avait appris qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vtue en paysanne, s'taient noyes en se rendant l'le du Ravageur, et que le bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime. Disons enfin que, malgr les soins du docteur Griffon, du comte de Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un tat dsespr, entrait peine en convalescence, et que sa faiblesse morale et physique tait encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prvenir ni Mme Georges ni Rodolphe de sa position. Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au prince. Une dernire preuve lui tait rserve. Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de regarder. Ce coup fut affreux. Dans cette figure enfantine et charmante, dj belle de cette beaut divine que l'on prte aux chrubins, il retrouva d'une manire saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son noble front, sa petite bouche dj un peu srieuse. Car, disait Mme Sraphin Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire, l'enfant demande toujours sa mre et est bien triste. C'taient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un _bleu de bluet_, avait dit la Chouette Sarah, en reconnaissant dans cette miniature les traits de l'infortune qu'elle avait poursuivie enfant sous le nom de Pgriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse. la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de Rodolphe furent touffs par ses larmes. Il retomba bris dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en sanglotant. III Vengeance Pendant que Rodolphe pleurait amrement, les traits de Sarah se dcomposaient d'une manire sensible. Au moment de voir se raliser enfin le rve de son ambitieuse vie, la dernire esprance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui chappait jamais. Cette affreuse dception devait avoir sur sa sant, momentanment amliore, une raction mortelle. Renverse dans son fauteuil, agite d'un tremblement fivreux, ses deux mains croises et crispes sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse attendit avec effroi la premire parole de Rodolphe. Connaissant l'imptuosit du caractre du prince, elle pressentait qu'au brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs cet homme aussi rsolu qu'inflexible, succderait quelque emportement terrible. Tout coup Rodolphe redressa la tte, essuya ses larmes, se leva debout et s'approchant de Sarah, les bras croiss sur sa poitrine, l'air menaant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence, puis il dit d'une voix sourde: --Cela devait tre... j'ai tir l'pe contre mon pre... je suis frapp dans mon enfant... Juste punition du parricide... coutez-moi, madame. --Parricide!... vous! mon Dieu! funeste jour! qu'allez-vous donc encore m'apprendre? --Il faut que vous sachiez dans ce moment suprme, tous les maux causs par votre implacable ambition, par votre froce gosme... Entendez-vous, femme sans coeur et sans foi? Entendez-vous, mre dnature?... --Grce!... Rodolphe... --Pas de grce pour vous... qui, autrefois, sans piti pour un amour sincre, exploitiez froidement, dans l'intrt de votre excrable orgueil, une passion gnreuse et dvoue que vous feigniez de partager... Pas de grce pour vous qui avez arm le fils contre le pre!... Pas de grce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur votre enfant, l'avez abandonne des mains mercenaires, afin de satisfaire votre cupidit par un riche mariage... comme vous aviez jadis assouvi votre ambition effrne en m'amenant vous pouser... Pas de grce pour vous qui, aprs avoir refus mon enfant ma tendresse, venez de causer sa mort par vos fourberies sacrilges!... Maldiction sur vous... vous... mon mauvais gnie et celui de ma race!... -- mon Dieu!... il est sans piti! Laissez-moi!... laissez-moi! --Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier jour... o je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez plus cacher les suites de notre secrte union, que, comme vous, je croyais indissoluble... Je connaissais le caractre inflexible de mon pre... je savais quel mariage politique il projetait pour moi... Bravant son indignation, je lui dclarai que vous tiez ma femme devant Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au monde un enfant, fruit de notre amour... La colre de mon pre fut terrible... il ne voulait pas croire mon mariage... tant d'audace lui semblait impossible... il me menaa de son courroux si je me permettais de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme un insens... dupe de vos sductions... je croyais que votre coeur d'airain avait battu pour moi... Je rpondis mon pre que jamais je n'aurais d'autre femme que vous... ces mots, son emportement n'eut plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'cria que notre mariage tait nul; que, pour vous punir de votre audace, il vous ferait attacher au pilori de la ville... Cdant une folle passion... la violence de mon caractre... j'osai dfendre mon pre, mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer. Exaspr par cette insulte, mon pre leva la main sur moi; la rage m'aveugla... je tirai mon pe... je me prcipitai sur lui... Sans Murph qui survint et dtourna le coup... j'tais parricide de fait... comme je l'ai t d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous dfendre... vous!... --Hlas! j'ignorais ce malheur! --En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me frappe aujourd'hui est ma punition. --Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la duret de votre pre, qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir aim... lorsque... --Pourquoi?... s'cria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur elle un regard de mpris crasant. Sachez-le donc, et ne vous tonnez plus de l'horreur que vous m'inspirez. Aprs cette scne funeste dans laquelle j'avais menac mon pre, je rendis mon pe. Je fus mis au secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage avait t conclu, fut arrt; il prouva que cette union tait nulle, que le ministre qui l'avait bnie tait un ministre suppos, et que vous, votre frre et moi, nous avions t tromps. Pour dsarmer la colre de mon pre son gard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres votre frre, intercepte lors d'un voyage que fit Seyton. --Ciel!... il serait possible? --Vous expliquez-vous mes mpris maintenant? --Oh! assez... assez. --Dans cette lettre, vous dvoiliez vos projets ambitieux avec un cynisme rvoltant. Vous me traitiez avec un ddain glacial; vous me sacrifiiez votre orgueil infernal; je n'tais que l'instrument de la fortune souveraine qu'on vous avait prdite... vous trouviez enfin que mon pre vivait bien longtemps. --Malheureuse que je suis! cette heure je comprends tout. --Et pour vous dfendre j'avais menac la vie de mon pre. Lorsque le lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette lettre... cette lettre qui chaque ligne rvlait la noirceur de votre me, je ne pus que tomber genoux et demander grce. Depuis ce jour j'ai t poursuivi par un remords inexorable. Bientt, je quittai l'Allemagne pour de longs voyages; alors commena l'expiation que je me suis impose... Elle ne finira qu'avec ma vie... Rcompenser le bien, poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies de l'humanit pour tcher d'arracher quelques mes la perdition, telle est la tche que je me suis donne. --Elle est noble et sainte, elle est digne de vous. --Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de ddain que d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout o je me suis trouv, ce n'est pas pour tre lou par vous. coutez-moi donc. Dernirement j'arrive en France; mon sjour dans ce pays ne devait pas tre perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honntes infortunes, je voulus aussi connatre ces classes que la misre crase, abrutit et dprave, sachant qu'un secours donn propos, que quelques gnreuses paroles, suffisent souvent sauver un malheureux de l'abme. Afin de juger par moi-mme, je pris l'extrieur et le langage des gens que je dsirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations... que... pour la premire fois... je... je... rencontrai... Puis, comme s'il et recul devant cette rvlation terrible, Rodolphe ajouta aprs un moment d'hsitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage. --Qu'avez-vous donc m'apprendre encore, mon Dieu? --Vous ne le saurez que trop tt... mais, reprit-il avec une sanglante ironie, vous portez au pass un si vif intrt que je dois vous parler des vnements qui ont prcd mon retour en France. Aprs de longs voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obir aux volonts de mon pre; j'pousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous aviez t chasse du grand-duch. Apprenant plus tard que vous tiez marie au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance: vous ne me rpondtes pas; malgr toutes mes informations je ne pus jamais savoir o vous aviez envoy cette malheureuse enfant, au sort de laquelle mon pre avait libralement pourvu. Il y a dix ans seulement, une lettre de vous m'apprit que notre fille tait morte. Hlas! plt Dieu qu'elle ft morte, alors... j'aurais ignor l'incurable douleur qui va dsormais dsesprer ma vie. --Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'tonne plus de l'aversion que je vous ai inspire depuis que vous avez lu cette lettre... Je le sens, je ne survivrai pas ce dernier coup. Eh bien! oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence passionne je cachais un coeur glac, j'affectais le dvouement, la franchise; je n'tais que dissimulation et gosme. Ne sachant pas combien vous avez le droit de me mpriser, de me har, mes folles esprances taient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une nouvelle crance cette prdiction qui me promettait une couronne, et lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a sembl voir dans cette fortune inespre une volont providentielle!... Oui, j'allai jusqu' croire que votre aversion pour moi cderait votre amour pour votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre le rang qui lui tait d... --Eh bien! que votre excrable ambition soit donc satisfaite et punie! Oui, malgr l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais... quoique dcid vivre ensuite spar de vous... j'aurais, par un mariage qui et lgitim la naissance de notre fille, rendu sa position aussi clatante, aussi haute qu'elle avait t misrable! --Je ne m'tais donc pas trompe!... Malheur!... Malheur!... il est trop tard!... --Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez, c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible opinitret!... Eh bien! que ces regrets infmes soient votre dernier chtiment!... --Le dernier... car je n'y survivrai pas... --Mais avant de mourir vous saurez... quelle a t l'existence de votre fille depuis que vous l'avez abandonne. --Pauvre enfant! bien misrable, peut-tre... --Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous souvenez-vous de cette nuit o vous et votre frre vous m'avez suivi dans un repaire de la Cit? --Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me glace. --En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces rues ignobles, de... malheureuses cratures... qui... mais non... non... Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je n'ose pas... mes paroles m'pouvantent. --Moi aussi, elles m'pouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu? --Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur lui-mme un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqu une jeune fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?... une pauvre enfant qui, au milieu de la dgradation o on l'avait plonge depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la tutoyaient... madame... l'avaient surnomme Fleur-de-Marie... L'avez-vous remarque, cette jeune fille... dites? dites, tendre mre? --Non... je ne l'ai pas remarque, dit Sarah presque machinalement, se sentant oppresse par une vague terreur. --Vraiment? s'cria Rodolphe avec un clat sardonique. C'est trange... je l'ai remarque, moi... Voici quelle occasion... coutez bien. Lors d'une de ces explorations dont je vous ai parl tout l'heure et qui avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cit: non loin du repaire o vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces malheureuses cratures; je la dfendis contre la brutalit de cet homme... Vous ne devinez pas qui tait cette crature... Dites, mre sainte et prvoyante, dites... vous ne devinez pas? --Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi. --Cette malheureuse tait Fleur-de-Marie... -- mon Dieu!... --Et vous ne devinez pas... qui tait Fleur-de-Marie... mre irrprochable? --Tuez-moi... oh! tuez-moi... --C'tait la Goualeuse... c'tait votre fille..., s'cria Rodolphe avec une explosion dchirante... Oui, cette infortune que j'ai arrache des mains d'un ancien forat, c'tait mon enfant, moi... moi... Rodolphe de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que je sauvais sans la connatre, quelque chose de fatal... de providentiel... une rcompense pour l'homme qui cherche secourir ses frres... une punition pour le parricide... --Je meurs maudite et damne..., murmura Sarah en se renversant dans son fauteuil et en cachant son visage dans ses mains. --Alors, continua Rodolphe, dominant peine ses ressentiments et voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps touffrent sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on la menaait, frapp de la douceur inexprimable de son accent... de l'anglique expression de ses traits... il m'a t impossible de ne pas m'intresser elle... Avec quelle motion profonde j'ai cout le naf et poignant rcit de cette vie d'abandon, de douleur et de misre; car, voyez-vous, c'est quelque chose d'pouvantable que la vie de votre fille... madame... Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rviez une couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait tait lasse de battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir, savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les dents!... --Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!... --coutez encore... S'chappant enfin des mains de la Chouette, errant sans pain, sans asile, ge de huit ans peine, on l'arrte comme vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a t le meilleur temps de la vie de votre fille... madame... Oui, dans sa gele, chaque soir, elle remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus tre battue. Et c'est dans une prison qu'elle a pass les annes les plus prcieuses de la vie d'une jeune fille, ces annes qu'une tendre mre entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au lieu d'atteindre ses seize ans environne de soins tutlaires, de nobles enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indiffrence des geliers, et puis, un jour, dans sa froce insouciance, la socit l'a jete, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la grande ville... Malheureuse enfant... abandonne... sans soutien, sans conseil, livre tous les hasards de la misre et du vice!... Oh! s'cria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui l'touffaient, votre coeur est endurci, votre gosme impitoyable, mais vous auriez pleur... oui... vous auriez pleur en entendant le rcit dchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souille, mais non corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dgradation qui tait pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour cette vie o elle tait fatalement enchane; oh! si vous saviez comme chaque instant il se rvlait en elle d'adorables instincts! Que de bont... que de charit touchante! oui... car c'tait pour soulager une infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait dpens le peu d'argent qui lui restait, et qui la sparait de l'abme d'infamie o on l'a plonge... Oui! car il est venu un jour... un jour affreux... o, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes l'ont rencontre extnue de faiblesse... de besoin... l'ont enivre... et... Rodolphe ne put achever; il poussa un cri dchirant en s'criant: --Et c'tait ma fille! ma fille!... --Maldiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains comme si elle et redout de voir le jour. --Oui, s'cria Rodolphe, maldiction sur vous! car c'est votre abandon qui a caus toutes ces horreurs... Maldiction sur vous! car, lorsque la retirant de cette fange je l'avais place dans une paisible retraite, vous l'en avez fait arracher par vos misrables complices. Maldiction sur vous! car cet enlvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand... ce nom Rodolphe se tut brusquement... Il tressaillit comme s'il l'et prononc pour la premire fois. C'est que pour la premire fois aussi il prononait ce nom depuis qu'il savait que sa fille tait la victime de ce monstre... Les traits du prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine. Muet, immobile, il restait comme cras par cette pense: que le meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgr sa faiblesse croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de Rodolphe, fut frappe de son air sinistre; elle eut peur pour elle... --Hlas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce pas assez de souffrances, mon Dieu?... --Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se parlant lui-mme et rpondant sa propre pense, je n'avais jamais prouv cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de sang... quelle rage calme et rflchie!... Quand je ne savais pas qu'une des victimes du monstre tait mon enfant... je me disais: La mort de cet homme serait strile... tandis que sa vie serait fconde, si, pour la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose... Le condamner la charit, pour expier ses crimes, me paraissait juste... Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualit frntique, devait tre une longue et double torture... Mais c'est ma fille qu'il a livre, enfant, toutes les horreurs de la misre... jeune fille, toutes les horreurs de l'infamie!... s'cria Rodolphe en s'animant peu peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je tuerai cet homme!... Et le prince s'lana vers la porte. --O allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'cria Sarah, se levant demi et tendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas seule!... je vais mourir... --Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre fille, dont vous avez caus la mort!... Sarah, perdue, se jeta genoux en poussant un cri d'effroi, comme si un fantme effrayant lui et apparu. --Piti! je meurs! --Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur. Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui avez livr votre fille son bourreau! Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand. IV Furens amoris La nuit tait venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire... Le pavillon occup par Jacques Ferrand est plong dans une obscurit profonde... Le vent gmit... La pluie tombe... Le vent gmissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre o Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalt la brutale passion de cet homme jusqu' la frnsie. tendu sur le lit de sa chambre coucher faiblement claire par une lampe, Jacques Ferrand est vtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une des manches de sa chemise est releve, tache de sang; une ligature de drap rouge, que l'on aperoit son bras nerveux, annonce qu'il vient d'tre saign par Polidori. Celui-ci, debout auprs du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble contempler les traits de son complice avec inquitude. Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand, alors plong dans cette torpeur somnolente qui succde ordinairement aux crises violentes. D'une pleur violace qui se dtache des ombres de l'alcve, son visage, inond d'une sueur froide, a atteint le dernier degr du marasme; ses paupires fermes sont tellement gonfles, injectes de sang, qu'elles apparaissent comme deux lobes rougetres au milieu de cette face d'une lividit cadavreuse. --Encore un accs aussi violent que celui de tout l'heure... et il est mort..., dit Polidori voix basse. Arte[4] l'a dit, la plupart de ceux qui sont atteints de cette trange et effroyable maladie prissent presque toujours le septime jour... et il y a aujourd'hui six jours que l'infernale crole a allum le feu inextinguible qui dvore cet homme... Aprs quelques moments de silence mditatif, Polidori s'loigna du lit et se promena lentement dans la chambre. --Tout l'heure, reprit-il en s'arrtant, pendant la crise qui a failli emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rve en l'entendant dcrire une une, et d'une voix haletante, les monstrueuses hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible maladie!... Tour tour elle soumet chaque organe des phnomnes qui dconcertent la science... pouvantent la nature... Ainsi tout l'heure l'oue de Jacques tait d'une sensibilit si incroyablement douloureuse, que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles brisaient ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son crne tait une cloche, et qu'un norme battant d'airain mis en branle au moindre son lui martelait la tte d'une tempe l'autre avec un fracas tourdissant et des lancements atroces. Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont il s'tait rapproch... La tempte grondait au-dehors; elle clata bientt en longs sifflements, en violentes rafales de vent et de pluie qui branlrent toutes les fentres de cette maison dlabre... Malgr son audacieuse sclratesse, Polidori tait superstitieux; de noirs pressentiments l'agitaient; il prouvait un malaise indfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre laquelle il voulait en vain se roidir. Pour se distraire de ses sombres penses, il se remit examiner les traits de son complice. --Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupires s'injectent... On dirait que son sang calcin y afflue et s'y concentre. L'organe de la vue va, comme tout l'heure celui de l'oue, offrir sans doute quelque phnomne extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme elles durent!... Comme elles sont varies!... Oh! ajouta-t-il avec un rire amer, quand la nature se mle d'tre cruelle... et de jouer le rle de tourmenteur, elle dfie les plus froces combinaisons des hommes. Ainsi, dans cette maladie, cause par une frnsie rotique, elle soumet chaque sens des tortures inoues, surhumaines... elle dveloppe la sensibilit de chaque organe jusqu' l'idal, pour que l'atrocit des douleurs soit idale aussi. Aprs avoir contempl pendant quelques moments les traits de son complice, il tressaillit de dgot, se recula et dit: --Ah! ce masque est affreux... Ces frmissements rapides qui le parcourent et le rident parfois le rendent effrayant... Au-dehors l'ouragan redoublait de furie... --Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne peut y en avoir de plus funestes pour l'tat de Jacques. Aprs un long silence il reprit: --Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des sductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prvu que chez un homme d'une trempe si nergique, d'une organisation si vigoureuse, l'ardeur d'une passion brlante et inassouvie, complique d'une sorte de rage cupide, dvelopperait l'effroyable nvrose dont Jacques est victime... mais cette consquence tait normale, force... Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il et t effray par cette pense, oui, le prince avait sans doute prvu cela... sa rare et vaste intelligence n'est trangre aucune science... Son coup d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose... Impitoyable dans sa justice, il a d baser et calculer srement le chtiment de Jacques sur les dveloppements logiques et successifs d'une passion brutale, exaspre jusqu' la rage. Aprs un long silence, Polidori reprit: --Quand je songe au pass... quand je songe aux projets ambitieux que, d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fonds sur la jeunesse du prince!... Que d'vnements! Par quelles dgradations suis-je tomb dans l'abjection criminelle o je vis, moi qui avais cru effminer ce prince et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rv!... De prcepteur je comptais devenir ministre... Et, malgr mon savoir, mon esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrs de l'infamie... Me voici enfin le gelier de mon complice. Et Polidori s'abma dans de sinistres rflexions qui le ramenrent la pense de Rodolphe. --Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forc de m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volont toute-puissante qui s'lance toujours d'un seul bond en dehors des routes connues... Quel contraste trange dans cet homme... assez tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans ouvrage, assez froce... pour arracher Jacques la mort afin de le livrer toutes les furies vengeresses de la luxure!... Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept pchs capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques hideux, convulsifs, de ces damns de la chair qui se tordaient sous la morsure aigu des serpents, taient moins effrayants que la face de Jacques pendant son accs de tout l'heure... il m'a fait peur! Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette vision formidable. --Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir port sa tte sur l'chafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui brle et troue les membres, que le supplice que ce misrable endure. force de le voir souffrir je finis par m'pouvanter pour mon propre sort... Que va-t-on dcider de moi... que me rserve-t-on, moi le complice de Jacques?... tre son gelier ne peut suffire la vengeance du prince... il ne m'a pas fait grce de l'chafaud... pour me laisser vivre. Peut-tre une prison ternelle m'attend-elle en Allemagne... Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre aveuglment la discrtion du prince... c'tait ma seule chance de salut... Quelquefois, malgr sa promesse, une crainte m'assige... peut-tre me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En dressant l'chafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la parole du prince est sacre... mais moi qui ai tant de fois viol les lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jure?... Il n'importe!... De mme qu'il tait de mon intrt que Jacques ne s'chappt pas, il serait aussi de mon intrt de prolonger ses jours... Mais chaque instant les symptmes de sa maladie s'aggravent... il faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire? ce moment, la tempte tait dans toute sa fureur; une chemine presque croulante de vtust, renverse par la violence du vent, tomba sur le toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre. Jacques Ferrand, brusquement arrach sa torpeur somnolente, fit un mouvement sur son lit. Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur qui le dominait. --C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix trouble, mais cette nuit me semble devoir tre sinistre... Un sourd gmissement du notaire attira l'attention de Polidori. --Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit; peut-tre va-t-il tomber dans une nouvelle crise. --Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours tendu sur son lit et tenant ses yeux ferms, Polidori quel est ce bruit? --Une chemine qui s'croule..., rpondit Polidori voix basse, craignant de frapper trop vivement l'oue de son complice; un affreux ouragan branle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est horrible... horrible! Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant demi la tte: --Polidori, tu n'es donc pas l? --Si... si... je suis l, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je t'ai rpondu doucement de peur de te causer, comme tout l'heure, de nouvelles douleurs, en parlant haut. --Non... maintenant ta voix arrive mon oreille sans me faire prouver ces affreuses douleurs de tantt... car il me semblait au moindre bruit que la foudre clatait dans mon crne... et pourtant, au milieu de ce fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionne de Cecily qui m'appelait... --Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces penses... elles te tueront! --Ces penses sont ma vie! Comme ma vie, elles rsistent mes tortures. --Mais, insens que tu es, ce sont ces penses seules qui causent tes tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frnsie sensuelle arrive sa dernire exaspration... Encore une fois, chasse de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu priras... --Chasser ces images! s'cria Jacques Ferrand avec exaltation, oh! jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pense s'puise les voquer... mais, par l'enfer! elle ne s'puise pas... Plus cet ardent mirage m'apparat, plus il ressemble la ralit... Ds que la douleur me laisse un moment de repos, ds que je puis lier deux ides, Cecily, ce dmon que je chris et que je maudis, surgit mes yeux. --Quelle fureur indomptable! Il m'pouvante! --Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux obstinment attachs sur un point obscur de son alcve, je vois dj comme une forme indcise et blanche se dessiner... l... l! Et il tendait son doigt velu et dcharn dans la direction de sa vision. --Tais-toi, malheureux. --Ah! la voil!... --Jacques... c'est la mort! --Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serres, sans rpondre Polidori; la voil! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses cheveux noirs flottent en dsordre sur ses paules!... Et ses petites dents qu'on aperoit entre ses lvres entr'ouvertes... ses lvres si rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent tour tour tinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!... --Jacques! coute, coute! --Oh! la damnation ternelle... et la voir ainsi pendant l'ternit!... --Jacques! s'cria Polidori alarm, n'excite pas ta vue sur ces fantmes! --Ce n'est pas un fantme! --Prends garde! tout l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton oue a t tout coup frappe d'une douleur effroyable... Prends garde! --Laisse-moi! s'cria le notaire avec un courroux impatient, laisse-moi!... quoi bon l'oue, sinon pour l'entendre?... la vue, sinon pour la voir?... --Mais, les tortures qui s'ensuivent, misrable fou! --Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai brav la mort pour une ralit... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour moi la ralit... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre, que tu es enivrante... quoi bon cette coquetterie infernale qui m'embrase encore!... Oh! l'excrable furie! tu veux donc que je meure!... Cesse... cesse... ou je t'trangle!... s'cria le notaire en dlire. --Mais tu te tues, misrable! s'cria Polidori en secouant rudement le notaire pour l'arracher son extase. Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation: -- reine chrie! dmon de volupt! jamais je n'ai vu... Le notaire n'acheva pas. Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrire. --Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec tonnement. --teins cette lumire; son clat devient trop vif... je ne puis le supporter: il me blesse... --Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe recouverte de son abat-jour, et sa lueur est trs-faible... --Je te dis que la clart augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! c'est trop... cela devient intolrable! ajouta Jacques Ferrand en fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante. --Tu es fou! cette chambre est peine claire, te dis-je; je viens au contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras! --Ouvrir les yeux!... mais je serais aveugl par les torrents de clart flamboyante dont cette pice est de plus en plus inonde... Ici, l, partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'tincelles blouissantes! s'cria le notaire en se levant sur son sant. Puis, poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur ses yeux.--Mais je suis aveugl! cette lumire torride traverse mes paupires fermes... elle me brle, elle me dvore... Ah! maintenant, mes mains me garantissent un peu!... mais teins cette lampe, elle jette une flamme infernale!... --Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappe de l'exorbitante sensibilit dont son oue avait t frappe tout l'heure... puis une crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet tat serait mortel... Il est perdu! Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la chambre. --Bourreau! teins donc cette lampe!... Son clat embras pntre travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler dans le rseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupires de toutes mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce sont des lancements blouissants comme si on m'enfonait au fond des orbites un fer aigu chauff blanc... Au secours! mon Dieu! au secours!... s'cria-t-il en se tordant sur son lit, en proie d'horribles convulsions de douleur. Polidori, effray de la violence de cet accs, teignit brusquement la lumire. Et tous les deux se trouvrent dans une obscurit profonde. ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrtait la porte de la rue... V Les visions Lorsque les tnbres eurent envahi la chambre o il se trouvait avec Polidori, les douleurs aigus de Jacques Ferrand cessrent peu peu. --Pourquoi as-tu autant tard teindre cette lampe? dit Jacques Ferrand. tait-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh! que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert! --Maintenant, souffres-tu moins? --J'prouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprs de ce que je ressentais tout l'heure. --Je te l'avais dit: ds que le souvenir de cette femme excitera l'un de tes sens, presque l'instant ce sens sera frapp par un de ces terribles phnomnes qui dconcertent la science, et que les croyants pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu... --Ne me parle pas de Dieu! s'cria le monstre en grinant des dents. --Je t'en parlais... pour mmoire... Mais, puisque tu tiens ta vie, si misrable qu'elle soit... songe bien, je te le rpte, que tu seras emport pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques encore... --Je tiens la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma vie... --Mais ce souvenir te tue, t'puise, te consume! --Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarn Cecily comme le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu me ravir l'ardente et imprissable image de cette enchanteresse; cette image est moi; toute heure elle est l comme mon esclave... elle dit ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je veux! s'cria le notaire dans un nouvel accs de passion frntique. --Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout l'heure! Le notaire n'entendit pas son complice, qui prvit une nouvelle hallucination. En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un clat de rire convulsif et sardonique: --M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facults sur un objet? Ainsi tout l'heure... je... vais monter dans la chambre de Cecily, o je n'ai pas os aller depuis son dpart... Oh! voir... toucher les vtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle elle s'habillait... ce sera la voir elle-mme! Oui, en attachant nergiquement mes yeux sur cette glace... bientt j'y verrai apparatre Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la trouverai l... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brle, ce ne sera pas une ple et froide Galate. --O vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se lever, car l'obscurit la plus profonde rgnait toujours dans cette pice. --Je vais trouver Cecily... --Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait. --Cecily m'attend l-haut. --Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lche pas, dit Polidori en saisissant le notaire par le bras. Jacques Ferrand, arriv au dernier degr de l'puisement, ne pouvait lutter contre Polidori qui l'treignait d'une main vigoureuse. --Tu veux m'empcher d'aller trouver Cecily? --Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allume dans la salle voisine; tu sais quel effet la lumire a tout l'heure produit sur ta vue. --Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que j'tais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes. --Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutt sur ton lit comme un fou furieux. --Polidori, coute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais bien que Cecily n'est pas matriellement l-haut... mais, pour moi, les fantmes de mon imagination valent des ralits... --Silence! s'cria tout coup Polidori en prtant l'oreille, tout l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrter la porte; je ne m'tais pas tromp; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour. --Tu veux me distraire de ma pense; le pige est grossier. --J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnatre... --Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne suis pas ta dupe... --Mais, misrable, coute donc, coute, tiens, n'entends-tu pas? --Laisse-moi!... Cecily est l-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en fureur. mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends garde... --Tu ne sortiras pas... --Prends garde... --Tu ne sortiras pas d'ici, mon intrt veut que tu restes... --Tu m'empches d'aller retrouver Cecily, mon intrt veut que tu meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde. Polidori poussa un cri. --Sclrat! tu m'as frapp au bras, mais ta main tait mal affermie; la blessure est lgre, tu ne m'chapperas pas... --Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonn de Cecily qui t'a frapp; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison. Ah! tu me lches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empcher d'aller l-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant ttons dans l'obscurit ouvrir la porte. --Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au secours!... je meurs!... Et il s'affaissa sur lui-mme. Le fracas d'une porte vitre, ouverte avec tant de violence que plusieurs carreaux se brisrent en clats, la voix retentissante de Rodolphe et un bruit de pas prcipits semblrent rpondre au cri d'angoisse de Polidori. Jacques Ferrand, ayant enfin trouv la serrure dans l'obscurit, ouvrit brusquement la porte de la pice voisine et s'y prcipita, son dangereux stylet la main... Au mme instant, menaant et formidable comme le gnie de la vengeance, le prince entrait dans cette pice par le ct oppos. --Monstre! s'cria Rodolphe en s'avanant vers Jacques Ferrand, c'est ma fille que tu as tue! tu vas... Le prince n'acheva pas, il recula pouvant... On et dit que ses paroles avaient foudroy Jacques Ferrand. Jetant son stylet et portant ses deux mains ses yeux, le misrable tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain. Par suite du phnomne dont nous avons parl et dont une obscurit profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans cette chambre vivement claire, il fut frapp d'blouissements plus vertigineux, plus intolrables que s'il et t jet au milieu d'un torrent de lumire aussi incandescente que celle du disque du soleil. Et ce fut un pouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se tordait dans d'pouvantables convulsions, raillant le parquet avec ses ongles, comme s'il et voulu se creuser un trou pour chapper aux tortures atroces que lui causait cette flamboyante clart. Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait t forc de conduire le prince jusqu' la porte de cette pice, restaient frapps d'horreur. Malgr sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de piti pour les souffrances inoues de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un canap. On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis l'action directe de la lampe, le notaire se dbattit violemment; mais lorsqu'il eut la face inonde de lumire, il poussa un nouveau cri... Un cri qui glaa Rodolphe de terreur. Aprs de nouvelles et longues tortures, le phnomne cessa par sa violence mme. Ayant atteint les dernires limites du possible sans que la mort s'ensuivt, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale de cette maladie, une hallucination dlirante vint succder cette crise. Tout coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses paupires, jusqu'alors obstinment fermes, s'ouvrirent brusquement; au lieu de fuir la lumire, ses yeux s'y attachrent invinciblement; ses prunelles, dans un tat de dilatation et de fixit extraordinaires, semblaient phosphorescentes et intrieurement illumines. Jacques Ferrand paraissait plong dans une sorte de contemplation extatique; son corps et ses membres restrent d'abord dans une immobilit complte; ses traits seuls furent incessamment agits par des tressaillements nerveux. Son hideux visage ainsi contract, contourn, n'avait plus rien d'humain; on et dit que les apptits de la bte, en touffant l'intelligence de l'homme, imprimaient la physionomie de ce misrable un caractre absolument bestial. Arriv la priode mortelle de son dlire, travers cette suprme hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait appel son tigre; peu peu sa raison s'gara; il s'imagina tre un tigre. Ses paroles entrecoupes, haletantes, peignaient le dsordre de son cerveau et l'trange aberration qui s'en tait empare. Peu peu ses membres, jusqu'alors roides et immobiles, se dtendirent; un brusque mouvement le fit choir du canap; il voulut se relever et marcher; mais, les forces lui manquant, il fut rduit tantt ramper comme un reptile, tantt se traner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant, de et del, selon que ses visions le poussaient et le possdaient. Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante ressemblance avec cette bte froce. --Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccade, en se ramassant sur lui-mme, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma caverne... cadavres dchirs! La Goualeuse... le frre de cette veuve... un petit enfant... le fils de Louise... voil des cadavres... ma tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts dcharns, dont les ongles avaient dmesurment pouss pendant sa maladie, il ajouta ces mots entrecoups: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi... On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!... elle appelle! dit-il en avanant son monstrueux visage et prtant l'oreille. Aprs un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en disant: --Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas l... mais je la vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voil... Elle m'appelle, elle rugit, rugit l-bas... Me voil... me voil... Et Jacques Ferrand se trana vers le milieu de la chambre sur ses genoux et sur ses mains. Quoique ses forces fussent puises, de temps autre il avanait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrtait, semblant couter attentivement. --O est-elle? o est-elle? j'approche, elle s'loigne... Ah!... l-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux froces... ils deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est toi, s'cria-t-il. Et d'un dernier lan il eut la force de se soulever et de se redresser sur ses genoux. Mais tout coup se renversant en arrire avec pouvante, le corps affaiss sur ses talons, les cheveux hrisss, le regard effar, la bouche contourne de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla lutter avec rage contre un objet invisible, prononant des paroles sans suite, et s'criant d'une voix entrecoupe: --Quelle morsure... au secours... noeuds glacs... mes bras briss... je ne peux pas l'ter... dents aigus... Non, non, oh! pas les yeux... au secours... un serpent noir... oh! sa tte plate... ses prunelles de feu. Il me regarde... c'est le dmon... Ah! il me reconnat... Jacques Ferrand... l'glise... saint homme... toujours l'glise... va-t'en... au signe de la croix... va-t'en... Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le parquet, tcha de l'autre de se signer. Son front livide tait inond de sueur froide, ses yeux commenaient perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques. Tous les symptmes d'une mort prochaine se manifestaient. Rodolphe et les autres tmoins de cette scne restaient immobiles et muets, comme s'ils eussent t sous l'obsession d'un rve abominable. --Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours demi tendu sur le parquet et se soutenant d'une main, le dmon... disparu... je vais l'glise... je suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois? non, non, tentateur... bien sr! Le secret? Eh bien! qu'elles viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas. Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damn de la luxure on put suivre les dernires convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds dans la tombe que sa passion frntique avait ouverte, obsd par son fougueux dlire, il voquait encore des images d'une volupt mortelle. --Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voil! trois... Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui... Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois, Jacques... quelle fort de cheveux bruns se dploie sur mes paules... Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me donnera-t-elle? Sa tte... coupe par le bourreau... Cette tte morte, elle me regarde... Cette tte morte... elle me parle... Ses lvres violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non... je ne veux pas... je ne veux pas... dmon... laisse-moi... va-t'en... vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de desse... mon sourire... mes yeux effronts... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui... Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grces... Louise... la duchesse et moi... choisis... Beaut du peuple... beaut patricienne... beaut sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!... L'enfer avec vous!... Oui, s'cria Jacques Ferrand en se soulevant sur ses genoux et en tendant ses bras pour saisir ces fantmes. Ce dernier lan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle. Il retomba aussitt en arrire, roide et inanim ses yeux semblaient sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient ses traits des contorsions surnaturelles, pareilles celle que la pile voltaque arrache au visage des cadavres; une cume sanglante inondait ses lvres; sa voix tait sifflante, strangule, comme celle d'un hydrophobe, car, dans son dernier paroxysme, cette maladie pouvantable... pouvantable punition de la luxure, offre les mmes symptmes que la rage. La vie du monstre s'teignit au milieu d'une dernire et horrible vision, car il balbutia ces mots: --Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu... m'enlacent... leurs doigts brlants... ma chair fume... ma moelle se calcine... spectre acharn... non! non... Cecily! le feu... Cecily!... Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand... Rodolphe sortit pouvant. VI L'hospice[6] On se souvient que Fleur-de-Marie, sauve par la Louve, avait t transporte, non loin de l'le du Ravageur, dans la maison de campagne du docteur Griffon, l'un des mdecins de l'hospice civil o nous conduirons le lecteur. Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un service dans cet hpital, regardait ses salles comme une espce de lieu d'essai o il exprimentait sur les pauvres les traitements qu'il appliquait ensuite ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tent et rpt l'application _in anima vili_, comme il le disait avec cette sorte de barbarie nave o peut conduire la passion aveugle de l'art, et surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans contrle, sur une crature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur. Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet comparatif d'une mdication nouvelle assez hasarde, afin de pouvoir dduire des consquences favorables tel ou tel systme: Il prenait un certain nombre de malades... Traitait ceux-ci selon la nouvelle mthode, Ceux-l par l'ancienne. Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de la nature... Aprs quoi il comptait les survivants... Ces terribles expriences taient, bien dire, un sacrifice humain fait sur l'autel de la science[7]. Le docteur Griffon n'y songeait mme pas. Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les malades de son hpital n'taient que de la matire tude, exprimentation; et comme, aprs tout, il rsultait parfois de ses essais un fait utile ou une dcouverte acquise la science, le docteur se montrait aussi ingnument satisfait et triomphant qu'un gnral aprs une victoire assez coteuse en soldats. L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus acharn que le docteur Griffon. Il traitait cette mthode d'absurde, de funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les homoeopathes, comme on dit, _au pied du mur_, il aurait voulu leur offrir, avec une loyaut chevaleresque, un certain nombre de malades sur lesquels l'homoeopathie instrumenterait son gr, sr d'avance que, de vingt malades soumis ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais la lettre de l'Acadmie de mdecine, qui refusait les expriences provoques par le ministre lui-mme, sur la demande de la socit de mdecine homoeopathique, rprima cet excs de zle, et, par esprit de corps, il ne voulut pas faire de son autorit prive ce que ses suprieurs hirarchiques avaient repouss. Seulement il continua avec la mme inconsquence que ses collgues dclarer la fois les doses homoeopathiques sans aucune action et trs-dangereuses, sans rflchir que ce qui est inerte ne peut en mme temps tre venimeux; mais les prjugs des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et il fallut bien des annes avant qu'un mdecin consciencieux ost exprimenter dans un hpital de Paris la mdecine des petites doses et sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saigne et envoys dans l'autre monde. Quant au docteur Griffon, qui dclarait si cavalirement homicides les millionimes de grains, il continua d'ingurgiter sans piti ses patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrmes de la _tolrance physiologique_, ou pour mieux dire jusqu' l'extinction de la vie. On et stupfi le docteur Griffon en lui disant, propos de cette libre et autocratique disposition de ses _sujets_: Un tel tat de choses ferait regretter la barbarie de ce temps o les condamns mort taient exposs subir des oprations chirurgicales rcemment dcouvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le vivant... L'opration russissait-elle, le condamn tait graci. Compare ce que vous faites, cette barbarie tait de la charit, monsieur. Aprs tout, on donnait ainsi une chance de vie un misrable que le bourreau attendait, et l'on rendait possible une exprience peut-tre utile au salut de tous. Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essay pralablement sur eux-mmes tous les mdicaments dont ils se servent pour combattre les maladies. Plusieurs ont succomb dans ces essais noblement tmraires, mais leur mort doit tre inscrite en lettres d'or dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas de semblables expriences que vous devriez convier vos lves? Mais leur indiquer la population d'un hpital comme une vile matire destine la manipulation thrapeutique, comme une espce de chair canon destine supporter les premires bordes de la mitraille mdicale, plus meurtrire que celle du canon; mais tenter vos aventureuses mdications sur de malheureux artisans dont l'hospice est le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais _essayer_ un traitement peut-tre funeste sur des gens que la misre vous livre confiants et dsarms... vous leur seul espoir, vous qui ne rpondez de leur vie qu' Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de la science jusqu' l'inhumanit, monsieur? Comment! les classes pauvres peuplent dj les ateliers, les champs, l'arme; de ce monde elles ne connaissent que misre et privations, et lorsqu' bout de fatigues et de souffrances elles tombent extnues... et demi-mortes... la maladie mme ne les prserverait pas d'une dernire et sacrilge exploitation? J'en appelle votre coeur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et cruel? Hlas! le docteur Griffon aurait t touch peut-tre par ces paroles svres, mais non convaincu. L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi ne plus considrer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on appelle une bataille. Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la socit doit protection ceux que le sort expose subir la raction de ces ncessits humaines. Or, le caractre du docteur Griffon une fois admis (et on peut l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de ses expriences: car il existe une fcheuse lacune dans l'organisation des hpitaux civils. Nous la signalons ici; puissions-nous tre entendu... Les hpitaux militaires sont chaque jour visits par un officier suprieur charg d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance contradictoire, compltement distincte de l'administration et du service de sant, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs rsultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des tablissements mieux tenus que les hpitaux militaires; les soldats y sont soigns avec une douceur extrme, et traits nous dirions presque avec une commisration respectueuse. Pourquoi une surveillance analogue celle que les officiers suprieurs exercent dans les hpitaux militaires n'est-elle pas exerce dans les hpitaux civils par des hommes compltement indpendants de l'administration et du service de sant, par une commission choisie peut-tre parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui exercent les diverses charges de l'dilit parisienne, charges toujours si ardemment brigues? Les rclamations du pauvre (si elles taient fondes) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le rptons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrle contradictoire du service des hospices... Cela nous semble exorbitant. Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois referme sur un malade, ce dernier appartenait corps et me la science. Aucune oreille amie ou dsintresse ne pouvait entendre ses dolances. On lui disait nettement qu'tant admis l'hospice par charit, il faisait dsormais partie du domaine exprimental du docteur, et que malade et maladie devaient servir de sujet d'tude, d'observation, d'analyse ou d'enseignement aux jeunes lves qui suivaient assidment la visite de M. Griffon. En effet, bientt le sujet avait rpondre aux interrogatoires souvent les plus pnibles, les plus douloureux, et cela non pas seul seul avec le mdecin, qui, comme le prtre, remplit un sacerdoce et a le droit de tout savoir; non, il lui fallait rpondre voix haute, devant une foule avide et curieuse. Oui, dans ce pandmonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille ou femme, taient obligs d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de honte, et de faire les rvlations les plus intimes, de se soumettre aux investigations matrielles les plus pnibles devant un nombreux public, et presque toujours ces cruelles formalits aggravaient les maladies. Et cela n'tait ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre l'hospice au nom saint et sacr de la charit qu'il doit tre trait avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majest[8]. En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons fait prcder de quelques rflexions. Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle d'hpital o nous introduirons le lecteur. Le long de ses grands murs sombres, percs et l de fentres grillages comme celles des prisons, s'tendent deux ranges de lits parallles, vaguement claires par la lueur spulcrale d'un rverbre suspendu au plafond. L'atmosphre est si nausabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcrot de souffrances est une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye invitablement au sinistre sjour de l'hospice. Au bout de quelque temps une certaine lividit morbide annonce que le malade a subi la premire influence de ce milieu dltre, et qu'il est, nous l'avons dit, acclimat[9]. L'air de cette salle immense est donc pais, ftide. et l le silence de la nuit est interrompue tantt par des gmissements plaintifs, tantt par de profonds soupirs arrachs par l'insomnie fbrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le balancement monotone et rgulier du pendule d'une grosse horloge qui sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille. Une des extrmits de cette salle tait presque plonge dans l'obscurit. Tout coup il se fit cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de pas prcipits; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une soeur de charit, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le vtement noir la clart d'une lumire qu'elle portait, s'approcha d'un des derniers lits de la range de droite. Quelques-unes des malades, veilles en sursaut, se levrent sur leur sant, attentives ce qui se passait. Bientt les deux battants de la porte s'ouvrirent. Un prtre entra portant un crucifix... les deux soeurs s'agenouillrent. la clart de la lumire qui entourait ce lit d'une ple aurole, tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put voir l'aumnier de l'hospice se pencher vers la couche de misre en prononant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le silence de la nuit. Au bout d'un quart d'heure le prtre souleva l'extrmit d'un drap dont il recouvrit compltement le chevet du lit... Puis il sortit... Une des soeurs agenouilles se releva, ferma les rideaux, qui crirent sur leurs tringles, et se remit prier auprs de sa compagne. Puis tout redevint silencieux. Une des malades venait de mourir... Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assist cette scne muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a t dj prononc dans le cours de cette histoire: Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruine par la cupidit de Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, qui Fleur-de-Marie avait autrefois donn le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport, soeur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force. Nous connaissons Mlle de Fermont et la soeur du conteur de la Force. Quant la Lorraine, c'tait une femme de vingt ans environ, d'une figure douce et rgulire, mais d'une pleur et d'une maigreur extrmes; elle tait phtisique au dernier degr, il ne restait aucun espoir de la sauver; elle le savait et s'teignait lentement. La distance qui sparait les lits de ces deux femmes tait assez petite pour qu'elles pussent causer voix basse sans tre entendues des soeurs. --En voil encore une qui s'en va, dit demi-voix la Lorraine, en songeant la morte et en se parlant elle-mme. Elle ne souffre plus... Elle est bien heureuse!... --Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne. --Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine. Comment a va-t-il, pour votre premire nuit ici? Hier soir, ds en entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas os ensuite vous parler, je vous entendais sangloter. --Oh! oui... j'ai bien pleur. --Vous avez donc grand mal? --Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais. Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des portes m'a veille. Lorsque le prtre est entr et que les bonnes soeurs se sont agenouilles, j'ai bien vu que c'tait une femme qui se mourait... alors j'ai dit en moi-mme un _Pater_ et un _Ave_ pour elle. --Moi aussi... et, comme j'ai la mme maladie que la femme qui vient de mourir, je n'ai pu m'empcher de m'crier: En voil une qui ne souffre plus; elle est bien heureuse! --Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant! --Vous en avez donc... vous, des enfants? --Trois..., dit la soeur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous? --J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas garde longtemps. La pauvre enfant avait t frappe d'avance; j'avais eu trop de misre pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaill tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqu, le pain m'a manqu aussi. On m'a renvoye de mon garni; je ne sais pas ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle dans une cave o elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait la tuer. C'est l que j'ai accouch sur la paille; mais, par bonheur, cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a retire de ma cave, m'a bien tablie dans un cabinet garni dont elle a pay un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grce elle, j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage. --Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontr par hasard comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrire bien serviable. J'tais alle... voir mon pauvre frre qui est prisonnier... dit Jeanne aprs un moment d'hsitation, et j'ai rencontr au parloir cette ouvrire dont je vous parle: m'ayant entendu dire que je n'tais pas heureuse, elle est venue moi, bien embarrasse, pour m'offrir de m'tre utile selon ses moyens, la pauvre enfant... --Comme c'tait bon elle! --J'ai accept: elle m'a donn son adresse, et, deux jours aprs, cette chre petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait une commande... --Rigolette! s'cria la Lorraine; voyez donc comme a se rencontre! --Vous la connaissez? --Non; mais la jeune fille qui a t si gnreuse pour moi a plusieurs fois prononc devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles taient amies ensemble... --Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes voisines de lit, nous devrions tre amies comme nos deux bienfaitrices. --Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine, blanchisseuse. --Et moi, Jeanne Duport, ouvrire frangeuse... Ah! c'est si bon, l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout fait tranger, surtout quand on y vient pour la premire fois, et qu'on a beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser cela... Dites-moi, la Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a t si bonne pour vous? --Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas revue depuis longtemps... Elle tait jolie comme une Sainte Vierge, avec de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux... Malheureusement, malgr son secours, mon pauvre enfant est mort... deux mois; il tait si chtif, il n'avait que le souffle... et la Lorraine essuya une larme. --Et votre mari? --Je ne suis pas marie... je blanchissais la journe chez une riche bourgeoise de mon pays: j'avais toujours t sage, mais je m'en suis laiss conter par le fils de la maison, et alors... --Ah! oui... je comprends. --Quand j'ai vu l'tat o je me trouvais, je n'ai pas os rester au pays; M. Jules, c'tait le fils de la riche bourgeoise, m'a donn cinquante francs pour venir Paris, disant qu'il me ferait passer vingt francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis mon dpart de chez nous, je n'ai plus jamais rien reu de lui, pas seulement de ses nouvelles; je lui ai crit une fois, il ne m'a pas rpondu... je n'ai pas os recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait plus entendre parler de moi... --Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche? --Sa mre a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'tais plus l... il m'a oublie... --Mais au moins... il n'aurait pas d vous oublier, cause de son enfant. --C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il m'en aura voulu d'tre enceinte, parce que je lui devenais un embarras. --Pauvre Lorraine! --Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chre petite! elle aurait eu trop de misre et aurait t orpheline de trop bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps vivre... --On ne doit pas avoir de ces ides-l votre ge. Est-ce qu'il y a beaucoup de temps que vous tes malade? --Bientt trois mois... Dame, quand j'ai eu gagner pour moi et mon enfant, j'ai redoubl de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage mon bateau; l'hiver tait trs-froid, j'ai gagn une fluxion de poitrine: c'est ce moment-l que j'ai perdu ma petite fille. En la veillant, j'ai nglig de me soigner... et puis par l-dessus le chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamne comme l'tait l'actrice qui vient de mourir. -- votre ge, il y a toujours de l'espoir. --L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez. --Celle que les bonnes soeurs veillent maintenant, c'tait donc une actrice? --Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait t belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d'argent, des quipages, des diamants; mais par malheur la petite vrole l'a dfigure, alors la gne est venue, puis la misre, enfin la voil morte l'hospice. Du reste, elle n'tait pas fire; au contraire, elle tait bien douce et bien honnte pour toute la salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou cinq jours, elle nous disait qu'elle avait crit un monsieur qu'elle avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aime; elle lui crivait pour le prier de venir rclamer son corps, parce que cela lui faisait mal de penser qu'elle serait dissque... coupe en morceaux. --Et ce monsieur... il est venu? --Non. --Ah! c'est bien mal. -- chaque instant la pauvre femme demandait aprs lui, disant toujours: Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sr... et pourtant elle est morte sans qu'il soit venu... --Sa fin lui aura t plus pnible encore. --Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera son pauvre corps... --Aprs avoir t riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins, nous autres nous ne changeons que de misres... -- propos de a, reprit la Lorraine aprs un moment d'hsitation, je voudrais bien que vous me rendiez un service. --Parlez... --Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je voudrais que vous rclamiez mon corps... J'ai la mme peur que l'actrice... et j'ai mis l le peu d'argent qui me reste pour me faire enterrer. --N'ayez donc pas ces ides-l. --C'est gal, me le promettez-vous? --Enfin, Dieu merci, a n'arrivera pas. --Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grce vous, le mme malheur que l'actrice. --Pauvre dame, aprs avoir t riche, finir ainsi! Il n'y a pas que l'actrice dans cette salle qui ait t riche, madame Jeanne. --Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine. --Vous tes bien bonne... --Qui donc encore a t riche aussi? --Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amene ici hier soir, avant que vous n'entriez. Elle tait si faible qu'on tait oblig de la porter. La soeur dit que cette jeune personne et sa mre sont des gens trs-comme il faut, qui ont t ruins... --Sa mre est ici aussi? --Non, la mre tait si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profit de son vanouissement pour l'emmener... C'est le propritaire d'un mchant garni o elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a t faire sa dclaration au commissaire. --Et o est-elle? --Tenez... l... dans le lit en face de vous... --Et elle a quinze ans? --Mon Dieu! tout au plus. --L'ge de ma fille ane!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses larmes. VII La visite Jeanne Duport, la pense de sa fille, s'tait mise pleurer amrement. --Pardon, lui dit la Lorraine attriste, pardon, si je vous ai fait de la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont peut-tre malades aussi? --Hlas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste ici plus de huit jours. --Et votre mari? Aprs un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes: --Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes peines, comme vous m'avez dit les vtres... cela me soulagera... Mon mari tait un bon ouvrier; il s'est drang, puis il m'a abandonne, moi et mes enfants, aprs avoir vendu tout ce que nous possdions; je me suis remise au travail, de bonnes mes m'ont aide, je commenais tre un peu flot, j'levais ma petite famille du mieux que je pouvais, quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui tait sa matresse, me reprendre le peu que je possdais, et 'a t encore recommencer. --Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empcher cela? --Il aurait fallu me sparer devant la loi; mais la loi est trop chre, comme dit mon frre. Hlas! mon Dieu, vous allez voir ce que a fait que la loi soit trop chre pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je retourne voir mon frre, il me donne trois francs qu'il avait ramasss conter des histoires aux autres prisonniers. --On voit que vous tes bien bons coeurs dans votre famille, dit la Lorraine qui, par une rare dlicatesse d'instinct, n'interrogea pas Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frre. --Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre. Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait prendre ma fille... ma pauvre Catherine... --Votre fille? --Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'tais travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu' son air, je m'aperois tout de suite qu'il a bu. Je viens chercher Catherine, qu'il me dit. Malgr moi je prends le bras de ma fille et je rponds Duport: O veux-tu l'emmener? --a ne te regarde pas, c'est ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive. ces mots-l, mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette mauvaise femme qui est avec mon mari... a fait frmir dire, mais enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps tirer parti de notre fille--qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme! --Ah! oui, c'est un vrai monstre. --Emmener Catherine! que je rponds Duport, jamais; je sais ce que ta mauvaise femme voudrait en faire.--Tiens, me dit mon mari, dont les lvres taient dj toutes blanches de colre, ne m'obstine pas ou je t'assomme. L-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: En route! Catherine. La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes et criant: Je veux rester avec maman! Voyant a, Duport devient furieux: il arrache ma fille d'aprs moi, me donne un coup de poing dans l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en s'interrompant, bien sr il n'a t si mchant que parce qu'il avait bu... enfin il trpigne sur moi... en m'accablant de sottises... --Faut-il tre mchant, mon Dieu! --Mes pauvres enfants se jettent ses genoux en demandant grce; Catherine aussi; alors il dit ma fille en jurant comme un furieux: Si tu ne viens pas avec moi, j'achve ta mre! Je vomissais le sang... je me sentais moiti morte... je ne pouvais pas faire un mouvement... mais je crie Catherine: Laisse-moi tuer plutt! mais ne suis pas ton pre!--Tu ne te tairas donc pas, me dit Duport en me donnant un nouveau coup de pied qui me fit perdre connaissance. --Quelle misre! Quelle misre! --Quand je suis revenue moi, j'ai retrouv mes deux petits garons qui pleuraient. --Et votre fille? --Partie!... s'cria la malheureuse mre, avec un accent et des sanglots dchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur pre l'avait battue... la menaant, en outre, de m'achever sur la place. Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tte... elle s'est jete sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrass ses petits frres en pleurant... et puis mon mari l'a entrane! Ah! sa mauvaise femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sre!... --Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire? --Dans le premier moment, je n'tais qu'au chagrin de savoir Catherine partie... mais j'ai senti bientt de grandes douleurs dans tout le corps, je ne pouvais pas marcher. Hlas! mon Dieu! ce que j'avais tant redout tait arriv. Oui, je l'avais dit mon frre, un jour mon mari me battra si fort... si fort... que je serai oblige d'aller l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et aujourd'hui m'y voil, l'hospice, et... je dis: Qu'est-ce qu'ils deviendront, mes enfants? --Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens? --Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frre, reprit Jeanne Duport avec amertume. Les voisins avaient t chercher le commissaire... son greffier est venu, a me rpugnait de dnoncer Duport... mais, cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il m'avait pousse... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait mon mari, ne la dbaucht. --Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier? --Que mon mari tait dans son droit d'emmener sa fille, n'tant pas spar d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par de mauvais conseils, mais que ce n'taient que des suppositions et que a ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. --Vous n'avez qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une sparation de corps et alors les coups que vous a donns votre mari, sa conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de la garder avec lui.--Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai mes enfants nourrir.--Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le greffier, c'est comme a. Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait raison... c'est comme a... dans trois mois ma fille sera peut-tre une crature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me sparer de mon mari, cela ne serait pas arriv. --Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer! --Mais elle est si jeune! cet ge-l on n'a pas de dfense; et puis la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-tre lui faire faire mal! Mon pauvre frre avait prvu tout ce qui arrive, lui; il me disait: Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]? Mon Dieu mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette anne encore, lui voulais faire renouveler sa premire communion! --Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants? -- cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne pas entrer l'hpital, mais je n'ai pu rsister. Je vomis le sang trois ou quatre fois par jour, j'ai une fivre qui me casse les bras et les jambes, je suis hors d'tat de travailler. Au moins en tant vite gurie, je pourrai retourner auprs de mes enfants, si avant ils ne sont pas morts de faim ou emprisonns comme mendiants. Moi ici, qui voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse? --Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins? --Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants dj. Aussi deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas dj de trop; il faut donc que je sois gurie dans huit jours; oh! oui, gurie ou non, je sortirai tout de mme. --Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas song cette bonne petite ouvrire, Mlle Rigolette, que vous avez rencontre en prison? elle les aurait gards, bien sr, elle. --J'y ai pens, et quoique la pauvre petite ait peut-tre aussi bien du mal vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine: malheureusement elle est la campagne o elle va se marier, a-t-on dit chez la portire de sa maison. --Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins n'auront pas le coeur de les renvoyer. --Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas dj selon leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois gurie dans huit jours; je l'ai demand tous les mdecins qui m'ont interroge depuis hier, mais ils me rpondaient en riant: C'est au mdecin en chef qu'il faut s'adresser pour cela. Quand viendra-t-il donc, le mdecin en chef, la Lorraine? --Chut! je crois que le voil; il ne faut pas parler pendant qu'il fait sa visite, rpondit tout bas la Lorraine. En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour tait venu peu peu. Un mouvement tumultueux annona l'arrive du docteur Griffon, qui entra bientt dans la salle, accompagn de son ami le comte de Saint-Remy, qui, portant, on le sait, un vif intrt Mme de Fermont et sa fille, tait loin de s'attendre trouver cette malheureuse jeune fille l'hpital. En entrant dans la salle, les traits froids et svres du docteur Griffon semblrent s'panouir: jetant autour de lui un regard de satisfaction et d'autorit, il rpondit d'un signe de tte protecteur l'accueil empress des soeurs. La rude et austre physionomie du vieux comte de Saint-Remy tait empreinte d'une profonde tristesse. La vanit de ses tentatives pour retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lchet du vicomte, qui avait prfr la mort une vie infme, l'crasaient de chagrin. --Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que pensez-vous de mon hpital? --En vrit, rpondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cd votre dsir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies de malades. Depuis mon entre ici, mon coeur est cruellement serr. --Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui tes philosophe, vous trouverez ample matire observations; et puis enfin il tait honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez pas le thtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez pas encore vu l'oeuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce un tort? --Non, certes; et aprs vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que vous avez sauve, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel charme touchant ses traits ont conserv malgr la maladie! --Elle m'a fourni un fait mdical fort curieux, je suis enchant d'elle. propos, comment a-t-elle pass cette nuit? L'avez-vous vue ce matin avant de partir d'Asnires? --Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dvouement sans pareil, m'a dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui permettre d'crire? Aprs un moment d'hsitation, le docteur rpondit: --Oui... Tant que le sujet n'a pas t compltement rtabli, j'ai craint pour lui la moindre motion, la moindre tension d'esprit; mais maintenant je ne vois aucun inconvnient ce qu'elle crive. --Au moins elle pourra prvenir les personnes qui s'intressent elle... --Sans doute... Ah ! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de Mme de Fermont et de sa fille? --Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches n'ont eu aucun rsultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intresse vivement aussi ces deux infortunes; peut-tre a-t-elle quelques renseignements qui pourront me mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis all chez elle; on m'a dit qu'elle arriverait d'un moment l'autre. Je lui ai crit ce sujet, la priant de me rpondre le plus tt possible. Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs groupes s'taient peu peu forms autour d'une grande table occupant le milieu de la salle; sur cette table tait un registre o les lves attachs l'hpital, et que l'on reconnaissait leurs longs tabliers blancs, venaient tour tour signer la feuille de prsence; un grand nombre de jeunes tudiants studieux et empresss arrivaient successivement du dehors pour grossir le cortge scientifique du docteur Griffon, qui, ayant devanc de quelques minutes l'heure habituelle de sa visite, attendait qu'elle sonnt. --Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon tat-major est assez considrable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule qui venait assister ses enseignements pratiques. --Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade? --Ils ne viennent que pour cela. --Mais tous ces lits sont occups par des femmes. --Eh bien? --La prsence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pnible. --Allons donc, un malade n'a pas de sexe. -- vos yeux peut-tre; mais aux siens, la pudeur, la honte... --Il faut laisser ces belles choses-l la porte, mon cher Alceste; ici nous commenons sur le vivant des expriences et des tudes que nous finissons l'amphithtre sur le cadavre. --Tenez, docteur, vous tes le meilleur et le plus honnte des hommes. Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualits; mais l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines questions d'une manire qui me rvolte... Je vous laisse..., dit M. de Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle. --Quel enfantillage! s'cria le docteur Griffon en le retenant. --Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prvois que ce serait un supplice pour moi que d'assister votre visite. Je ne m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, prs de cette table. --Quel homme vous tes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en lit; restez donc l, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez curieux. --Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste. Sept heures et demie sonnrent. --Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commena sa visite, suivi d'un nombreux auditoire. En arrivant au premier lit de la range droite, dont les rideaux taient ferms, la soeur dit au docteur: --Monsieur, le n 1 est mort cette nuit quatre heures et demie du matin. --Si tard? cela m'tonne; hier matin je ne lui aurais pas donn la journe. A-t-on rclam le corps? --Non, monsieur le docteur. --Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais faire un heureux. Puis, s'adressant un des lves de sa suite:--Mon cher Dunoyer, il y a longtemps que vous dsirez un sujet; vous tes inscrit le premier, celui-ci est vous. --Ah! monsieur, que de bonts! --Je voudrais plus souvent rcompenser votre zle, mon cher ami; mais marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards pres la cure... Et le docteur passa outre. L'lve, l'aide d'un scalpel, incisa trs-dlicatement un F et un D (Franois Dunoyer) sur le bras de l'actrice dfunte[11], pour prendre possession, comme disait le docteur. Et la visite continua. --La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport sa voisine, qu'est-ce donc que tout ce monde qui suit le mdecin? --Ce sont des lves et des tudiants. --Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront l lorsque le mdecin va m'interroger et me regarder? --Hlas! oui. --Mais c'est la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant tous ces hommes? --Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleur la premire fois, je mourais de honte. Je rsistais, on m'a menace de me renvoyer. Il a bien fallu me dcider; mais cela m'a fait une telle rvolution, que j'en ai t bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de monde, c'est bien pnible, allez! --Devant le mdecin lui seul, je comprends a, si c'est ncessaire, et encore a cote beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?... --Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous sommes ici pour a... c'est cette condition qu'on nous reoit l'hospice. --Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne rien pour rien, nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions o a ne peut pas tre. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans, viendrait l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir chez nous. --Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se rsignt comme les autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si cette pauvre demoiselle qui est l en face vous entendait, elle qui, dit-on, tait riche, elle qui n'a peut-tre jamais quitt sa mre, a va tre son tour. Jugez comme elle va tre confuse et malheureuse. --C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser, pour elle. Pauvre enfant! --Silence, Jeanne, voil le mdecin! dit la Lorraine. VIII Mademoiselle de Fermont Aprs avoir rapidement visit plusieurs malades qui ne lui offraient rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprs de Jeanne Duport. la vue de cette foule empresse qui, avide de voir et de savoir, de connatre et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa troitement dans ses couvertures. La figure svre et mditative du docteur Griffon, son regard pntrant, son sourcil toujours fronc par l'habitude de la rflexion, sa parole brusque, impatiente et brve, augmentaient encore l'effroi de Jeanne. --Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte o tait inscrit le genre de maladie de l'entrante. Aprs quoi il jeta sur Jeanne un long coup d'oeil investigateur. Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, l'imitation du prince de la science, attachrent curieusement leurs regards sur la malade. Celle-ci, pour se drober autant que possible la pnible motion que lui causaient tous ces yeux fixs sur elle, ne dtacha pas les siens de ceux du mdecin, qu'elle contemplait avec angoisse. Aprs plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque chose d'anormal dans la teinte jauntre du globe de l'oeil de la patiente, s'approcha plus prs d'elle et, du bout du doigt, lui retroussant la paupire, il examina silencieusement le cristallin. Puis, plusieurs lves, rpondant une sorte d'invitation muette de leur professeur, allrent tour tour observer l'oeil de Jeanne. Ensuite le docteur procda cet interrogatoire: --Votre nom? --Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effraye. --Votre ge? --Trente-six ans et demi. --Plus haut donc. Le lieu de votre naissance? --Paris. --Votre tat? --Ouvrire frangeuse. --tes-vous marie? --Hlas, oui! monsieur, rpondit Jeanne avec un profond soupir. --Depuis quand? --Depuis dix-huit ans. --Avez-vous des enfants? Ici, au lieu de rpondre, la pauvre mre donna cours ses larmes longtemps contenues. --Il ne s'agit pas de pleurer, mais de rpondre. Avez-vous des enfants? --Oui, monsieur, deux petits garons et une fille de seize ans. Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de rpter, mais auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et aprs plusieurs injonctions svres du docteur; la malheureuse femme se mourait de honte, oblige qu'elle tait de rpondre tout haut de telles demandes devant ce nombreux auditoire. Le docteur, compltement absorb par sa proccupation scientifique, ne songea pas le moins du monde la cruelle confusion de Jeanne, et reprit: --Depuis combien de temps tes-vous malade? --Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes. --Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue. --Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose... --Ah ! mais d'o sortez-vous, ma chre amie? dit impatiemment le docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un confessionnal?... Voyons... parlez... et dpchez-vous... --Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille... --Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui tait ce jour-l fort en gaiet. Voyons, finissons. De plus en plus intimide, Jeanne dit en balbutiant et en hsitant chaque mot: --J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de mes enfants... je veux dire de ma fille ane... il voulait l'emmener... Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, cause d'une vilaine femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples ma fille; alors mon mari, qui tait gris... oh! oui, monsieur... sans cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a pousse trs-fort... je suis tombe, et puis, peu de temps aprs j'ai commenc vomir le sang. --Ta, ta, ta, votre mari vous a pousse et vous tes tombe... vous nous la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il doit vous avoir parfaitement bien frappe dans l'estomac, plusieurs reprises... Peut-tre mme vous aura-t-il foule aux pieds... Voyons, rpondez! dites la vrit. --Ah! monsieur, je vous assure qu'il tait gris... sans cela il n'aurait pas t si mchant. --Bon ou mchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de a, ma brave femme; je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement prciser un fait: vous avez t renverse et foule aux pieds avec fureur, n'est-ce pas? --Hlas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je ne lui ai jamais donn un sujet de plainte... je travaille autant que je peux et je... --L'pigastre doit tre douloureux? Vous devez y ressentir une grande chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez prouver du malaise, de la lassitude, des nauses? --Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu' la dernire extrmit, quand la force m'a tout fait manqu; sans cela, je n'aurais pas abandonn mes enfants... dont je vais tre si inquite, car ils n'ont que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente, monsieur... si vous saviez... --Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la malade. Cet ordre parut si trange Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur, qu'elle ne lui rpondit pas tout d'abord et le regarda avec bahissement. --Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mchoire infrieure de Jeanne. Aprs avoir fait successivement et longuement tter et examiner par ses lves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la scheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa crainte, s'cria d'une voix tremblante: --Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours seulement... C'est dj beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu! gurissez-moi le plus vite possible... ou peu prs... que je puisse seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi... car... --Face dcolore, tat de prostration complte; cependant pouls assez fort, dur et frquent, dit imperturbablement le docteur en dsignant Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur l'pigastre: tous ces symptmes annoncent certainement une _hmatmse_... probablement complique d'une hpatite cause par des chagrins domestiques, ainsi que l'indique la coloration jauntre du globe de l'oeil; le sujet a reu des coups violents dans les rgions de l'pigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est ncessairement caus par quelque lsion organique de certains viscres... ce propos, j'appellerai votre attention sur un point trs-curieux, fort curieux: les ouvertures cadavriques de ceux qui sont morts de l'affection dont le sujet est atteint offrent des rsultats singulirement variables; souvent la maladie, trs-aigu et trs-grave, emporte le malade en peu de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois la rate, le foie, le pancras, offrent des lsions plus ou moins profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a souffert quelques-unes de ces lsions; nous allons donc tcher de nous en assurer, et vous vous en assurerez vous-mmes par un examen attentif du malade. Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au pied du lit, dcouvrit presque entirement Jeanne. Nous rpugnons peindre l'espce de lutte douloureuse de cette infortune, qui sanglotait, perdue de honte, implorant le docteur et son auditoire. Mais cette menace: On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne vous soumettez pas aux usages tablis, menace si crasante pour ceux dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit une investigation publique qui dura longtemps, trs-longtemps... car le docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptme, et les plus studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique la thorie et s'assurer par eux-mmes de l'tat physique du sujet. Ensuite de cette scne cruelle, Jeanne prouva une motion si violente qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon donna une prescription supplmentaire. La visite continua. Le docteur Griffon arriva bientt auprs du lit de Mlle Claire de Fermont, victime comme sa mre de la cupidit de Jacques Ferrand. Terrible et nouvel exemple des consquences sinistres qu'entrane aprs soi un abus de confiance, ce dlit si faiblement puni par la loi. Mlle de Fermont, coiffe du bonnet de toile fourni par l'hpital, appuyait languissamment sa tte sur le traversin de son lit; travers les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage les traces d'une beaut pleine de distinction. Aprs une nuit de douleurs aigus, la pauvre enfant tait tombe dans une sorte d'assoupissement fbrile, et, lorsque le docteur et son cortge scientifique taient entrs dans la salle, le bruit de la visite ne l'avait pas rveille. --Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant la pancarte qu'un lve lui prsenta. Maladie, fivre lente, nerveuse... Peste! s'cria le docteur avec une expression de satisfaction profonde, si l'interne de service ne s'est pas tromp dans son diagnostic, c'est une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je dsirais une fivre lente nerveuse... car ce n'est gnralement pas une maladie de pauvres. Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la position est leve, plus la perturbation est profonde. C'est du reste une affection des plus remarquables par ses caractres particuliers. Elle remonte la plus haute antiquit, les crits d'Hippocrate ne laissent aucun doute cet gard, et c'est tout simple: cette fivre, je l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents. Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulire, avant le dix-huitime sicle cette maladie n'avait t exactement dcrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore tant de titres la mdecine de cette poque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donn une monographie de la fivre nerveuse, monographie qui est devenue classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient cette grande, antique et illustre famille _febris_ dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Mais ne nous rjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le bonheur de possder un chantillon de cette curieuse affection. Cela se trouverait doublement dsirable, car il y a trs-longtemps que j'ai envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frmissement de curiosit, oui, messieurs, du phosphore; c'est une exprience fort curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais _audaces fortuna juvat..._ et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et principalement la poitrine, cette ruption miliaire si symptomatique selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mmes, en palpant le sujet, de l'espce de rugosit que cette ruption entrane. Mais ne vendons pas la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la science qui se trouvait dcidment fort en gaiet. Et il secoua lgrement l'paule de Mlle de Fermont pour l'veiller. La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creuss par la maladie. Que l'on juge de sa stupeur, de son pouvante... Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des yeux, elle sentit la main du docteur carter sa couverture et se glisser dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tter le pouls. Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et de terreur, s'cria: --Ma mre!... Au secours!... Ma mre!... Par un hasard presque providentiel, au moment o les cris de Mlle de Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune femme, vtue de deuil, entra prcipitamment, accompagne du directeur de l'hospice. Cette femme tait la marquise d'Harville. --De grce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxit, conduisez-moi auprs de Mlle de Fermont. --Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise, rpondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numro 17 de cette salle. --Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant ses larmes. Ah! c'est affreux. La marquise, prcde du directeur, s'approchait rapidement du groupe rassembl auprs du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots prononcs avec indignation: --Je vous dis que cela est un meurtre infme, vous la tuerez, monsieur. --Mais, mon cher Saint-Remy, coutez-moi donc... --Je vous rpte, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde Mlle de Fermont comme ma fille; je vous dfends d'en approcher; je vais la faire immdiatement transporter hors d'ici. --Mais, mon cher ami, c'est un cas de fivre lente nerveuse, trs-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'tait une occasion unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe o vous l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi prcieux. --Si vous n'tiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte de Saint-Remy. Clmence coutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule tait si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dt haute voix: --Place, messieurs, s'il vous plat, place Mme la marquise d'Harville qui vient voir le numro 17. ces mots, les lves se rangrent avec autant d'empressement que de respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clmence, que l'motion colorait des plus vives couleurs. --Madame d'Harville! s'cria le comte de Saint-Remy en cartant rudement le docteur et en se prcipitant vers Clmence. Ah c'est Dieu qui envoie ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intressiez ces deux infortunes. Plus heureuse que moi, vous les avez trouves... tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour assister une scne d'une barbarie inoue. Malheureuse enfant! Voyez, madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos soeurs, ayez piti d'une enfant de seize ans, je vous en supplie... laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici. --Soit... je signerai sa sortie! s'cria le docteur; mais je m'attacherai ses pas... mais je me cramponnerai vous. C'est un sujet qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits s'il le faut... comme je les ai passes auprs de vous, ingrat Saint-Remy... car cette fivre est aussi curieuse que l'tait la vtre. Ce sont deux soeurs qui ont le mme droit mon intrt. --Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont des mains plus habiles. --Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur l'oreille, j'ai beaucoup de science parce que j'tudie, parce que j'essaye, parce que je risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour. Ah ! j'aurai donc ma fivre lente, vilain bourru? --Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable? --Certainement. --Alors... pour Dieu... retirez-vous. --Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera prive d'une tude prcieuse... mais je vous tiendrai au courant. Et le docteur Griffon, accompagn de son auditoire, continua sa visite, laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprs de Mlle de Fermont. IX Fleur-de-Marie Pendant la scne que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours vanouie, tait reste livre aux soins empresss de Clmence et des deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tte ple et appesantie de la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penche sur le lit, essuyait avec son mouchoir la sueur glace qui inondait le front de la malade. Profondment mu, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant, lorsqu'une funeste pense lui traversant tout coup l'esprit, il s'approcha de Clmence et lui dit voix basse: --Et la mre de cette infortune, madame? La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui rpondit avec une tristesse navrante: --Cette enfant... n'a plus de mre... monsieur. --Grand Dieu!... morte!!! --J'ai appris seulement hier soir, mon retour, l'adresse de Mme de Fermont... et son tat dsespr. une heure du matin, j'tais chez elle avec mon mdecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misre dans toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mre expirante! --Oh! que son agonie a d tre affreuse, si la pense de sa fille lui tait prsente! --Son dernier mot a t: Ma fille! --Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mre si tendre, si dvoue. C'est pouvantable! Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et de Mme d'Harville, en disant celle-ci: --La jeune demoiselle est bien faible... elle entend peine; tout l'heure peut-tre elle reprendra un peu de connaissance... cette secousse l'a brise. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester l... en attendant que la malade revienne tout fait elle, je vous offrirais ma chaise. --Donnez... donnez, dit Clmence en s'asseyant auprs du lit; je ne quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmnerai avec moi, puisque le mdecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans danger. --Ah! madame, soyez bnie pour le bien que vous faites, dit M. de Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom; tant de chagrins tant d'motions... Je suis le comte de Saint-Remy, madame... le mari de Mme de Fermont tait mon ami le plus intime. J'habitais Angers... J'ai quitt cette ville dans mon inquitude de ne recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles avaient jusqu'alors habit cette ville, et on les disait compltement ruines: leur position tait d'autant plus pnible que jusqu'alors elles avaient vcu dans l'aisance. --Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a t indignement dpouille. --Par son notaire, peut-tre? Un moment j'en avais eu le soupon. --Cet homme tait un monstre, monsieur. Hlas! ce crime n'est pas le seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clmence avec exaltation en songeant Rodolphe, un gnie providentiel en a fait justice, et j'ai pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa fille. Sa mort a t ainsi moins cruelle. --Je le comprends; sachant sa fille un appui tel que le vtre, madame, ma pauvre amie a d mourir plus tranquille... --Non-seulement mon vif intrt est tout jamais acquis Mlle de Fermont... mais sa fortune lui sera rendue... --Sa fortune!... Comment? Le notaire...? --A t forc de restituer la somme... qu'il s'tait approprie par un crime horrible... --Un crime?... --Cet homme avait assassin le frre de Mme de Fermont pour faire croire que ce malheureux s'tait suicid aprs avoir dissip la fortune de sa soeur... --C'est horrible! mais c'est n'y pas croire... et pourtant, par suite de mes soupons sur le notaire, j'avais conserv de vagues doutes sur la ralit de ce suicide... car Renneville tait l'honneur, la loyaut mme. Et la somme que le notaire a restitue...? --...Est dpose chez un prtre vnrable, M. le cur de Bonne-Nouvelle; elle sera remise Mlle de Fermont. --Cette restitution ne suffit pas la justice des hommes, madame! L'chafaud rclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille endure sur ce lit d'hpital, ont t causes par l'infme abus de confiance de ce misrable! --Et ce misrable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi atrocement combin. --Que dites-vous, madame? --S'il s'est dfait du frre de Mme de Fermont par un prtendu suicide, afin de s'assurer l'impunit, il y a peu de jours il s'est dfait d'une malheureuse jeune fille qu'il avait intrt perdre en la faisant noyer... certain qu'on attribuerait cette mort un accident. M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en songeant Fleur-de-Marie et s'cria: --Ah! mon Dieu, madame, quel trange rapport!... --Qu'avez-vous, monsieur? --Cette jeune fille! o a-t-il voulu la noyer? --Dans la Seine... prs d'Asnires, m'a-t-on dit... --C'est elle! c'est elle! s'cria M. de Saint-Remy. --De qui parlez-vous, monsieur? --De la jeune fille que ce monstre avait intrt perdre... --Fleur-de-Marie!!! --Vous la connaissez, madame? --Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez, monsieur, combien elle tait belle et touchante... Mais comment se fait-il?... --Le docteur Griffon et moi nous lui avons donn les premiers secours... --Les premiers secours? elle? Et o cela? -- l'le du Ravageur... quand on l'a eu sauve... --Sauve, Fleur-de-Marie... sauve? --Par une brave crature qui, au risque de sa vie, l'a retire de la Seine... Mais qu'avez-vous, madame? --Ah! monsieur, je n'ose croire encore tant de bonheur... mais je crains encore d'tre dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi, cette jeune fille... comment est-elle? --D'une admirable beaut... une figure d'ange. --De grands yeux bleus... des cheveux blonds? --Oui, madame. --Et quand on l'a noye... elle tait avec une femme ge. --En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme ge l'accompagnait. --Dieu soit bni! s'cria Clmence en joignant les mains avec ferveur, je pourrai _lui_ apprendre que sa protge vit encore[12]. Quelle joie pour lui, qui dans sa dernire lettre me parlait de cette pauvre enfant avec des regrets si pnibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour une personne... qui, plus que moi encore, a aim et protg Fleur-de-Marie! Mais, de grce, cette heure... o est-elle? --Prs d'Asnires... dans la maison de l'un des mdecins de cet hpital... le docteur Griffon, qui, malgr des travers que je dplore, a d'excellentes qualits... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a t transporte; et depuis il lui a prodigu les soins les plus constants. --Et elle est hors de tout danger? --Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on lui permettra d'crire ses protecteurs. --Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou plutt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprs de ceux qui, la croyant morte, la regrettent si amrement. --Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connatre Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette anglique crature: sa grce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire indfinissable... La femme qui l'a sauve, et qui depuis l'a veille jour et nuit comme elle aurait veill son enfant, est une personne courageuse et dvoue, mais d'un caractre si habituellement emport qu'on l'a surnomme la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de dsespoir, lorsque ensuite d'une crise fcheuse le docteur Griffon avait presque dsespr de la vie de Fleur-de-Marie. --Cela ne m'tonne pas... je connais la Louve. --Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la Louve[13]? --En effet, cela doit vous tonner, monsieur, dit la marquise en souriant doucement; car Clmence tait heureuse... oh! bien heureuse... en songeant la douce surprise qu'elle mnageait au prince. Quel et t son enivrement si elle avait su que c'tait une fille qu'il croyait morte... qu'elle allait ramener Rodolphe!... --Ah! monsieur, dit-elle M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour moi... que je voudrais qu'il le ft aussi pour d'autres; il me semble qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honntes soulager, ce serait une digne manire de clbrer l'excellente nouvelle que vous me donnez. Puis, s'adressant la religieuse qui venait de faire boire quelques cuilleres d'une potion Mlle de Fermont: --Eh bien!... ma soeur, reprend-elle ses sens? --Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! peine si l'on sent les battements de son pouls. --J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en tat d'tre transporte dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma soeur, parmi toutes ces malheureuses malades, n'en connatriez-vous pas qui mritassent particulirement l'intrt et la piti, et qui je pourrais tre utile avant de quitter cet hospice? --Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la soeur; il y a l, ajouta-t-elle en montrant le lit de la soeur de Pique-Vinaigre, une pauvre femme trs-malade et trs plaindre: elle n'est entre ici qu' bout de ses forces; elle se dsole sans cesse parce qu'elle a t oblige d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour soutien. Elle disait tout l'heure M. le docteur qu'elle voulait sortir, gurie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et qu'aprs ce temps ils ne pourraient plus s'en charger. --Conduisez-moi son lit, je vous prie, ma soeur, dit Mme d'Harville en se levant et en suivant la religieuse. Jeanne Duport, peine remise de la crise violente que lui avaient cause les investigations du docteur Griffon, ne s'tait pas aperue de l'entre de Clmence d'Harville dans la salle de l'hospice. Quel fut son tonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de commisration et de bont: --Ma bonne mre, il ne faut plus tre inquite de vos enfants; j'en aurai soin; ne songez donc qu' vous gurir pour les aller bien vite retrouver! Jeanne Duport croyait rver. cette mme place o le docteur Griffon et son studieux auditoire lui avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme d'une ravissante beaut venir elle avec des paroles de piti, de consolation et d'esprance. L'motion de la soeur de Pique-Vinaigre tait si grande qu'elle ne put prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle et pri, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration. --Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, rpondez donc cette bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant la marquise: Ah! madame, vous la sauvez! Elle serait morte de dsespoir en pensant ses enfants, qu'elle voyait dj abandonns... N'est-ce pas, Jeanne? --Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mre... n'ayez aucune inquitude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains dlicates et blanches la main brlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous, ne soyez plus inquite de vos enfants; et mme, si vous le prfrez, vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque vous serez rtablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai mme d'attendre qu'il vous en arrive; et, ds aujourd'hui, je me charge de l'avenir de vos enfants! --Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chrubins descendent donc du ciel comme dans les livres d'glise! dit Jeanne Duport tremblante, gare, osant peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi tant de bonts pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? a n'est pas possible! Moi, sortir de l'hospice, o j'ai dj tant pleur, tant souffert! Ne plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme un miracle du bon Dieu! Et la pauvre femme disait vrai. Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et peu de frais de ces _miracles_! Hlas! pour certaines infortunes abandonnes ou repousses de tous, un salut immdiat, inespr, accompagn de paroles bienveillantes, d'gards tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence surnaturelle d'un miracle?... Ainsi tait-il humainement permis Jeanne Duport, non pas d'esprer, mais seulement de rver la probabilit de la fortune inoue que lui assurait Mme d'Harville? --Ce n'est pas un miracle, ma bonne mre, rpondit Clmence vivement mue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant lgrement au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspir par un gnreux esprit qui m'a appris compatir au malheur... c'est lui qu'il faut remercier et bnir... --Ah! madame, je bnirai vous et les vtres! dit Jeanne Duport en pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas l'habitude de ces grandes joies... c'est la premire fois que cela m'arrive. --Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est vrai, mais, quant au bon coeur, c'est la mme chose! Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui entendant prononcer ces deux noms. --Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrire nomme Rigolette? demanda Clmence la Lorraine. --Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an pass pour moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour Jeanne... Oui, madame! Oh! a me fait du bien dire et rpter tout le monde! La Goualeuse m'a retire d'une cave o je venais d'accoucher sur la paille... et le cher petit ange m'a tablie, moi et mon enfant, dans une chambre o il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse avait fait ces dpenses-l par pure charit, car elle me connaissait peine et tait pauvre elle-mme... C'est beau, cela, n'est-ce pas, madame? dit la Lorraine avec exaltation. --Oh! oui... la charit du pauvre envers le pauvre est grande et sainte, dit Clmence les yeux mouills de douces larmes. --Il en a t de mme de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite ouvrire, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses services Jeanne. --Quel singulier rapprochement! se dit Clmence de plus en plus mue, car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour vous? dit-elle la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur. --Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de rsignation amre; j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamne, je n'ai plus besoin de rien. --Quelle ide sinistre! votre ge... si jeune, il y a toujours de la ressource! --Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bonts. --Vous vous exagrez votre tat... --Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous tes si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante... --Parlez... dites... que voulez-vous? --J'avais demand un service Jeanne; mais puisque, grce Dieu et vous, elle s'en va... --Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre? --Certainement, madame... un mot de vous aux soeurs ou au mdecin arrangerait tout. --Ce mot, je le dirai, soyez-en sre... De quoi s'agit-il? --Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmente de la crainte d'tre coupe en morceaux aprs sa mort, j'ai la mme peur... Jeanne m'avait promis de rclamer mon corps et de me faire enterrer. --Ah! c'est horrible dit Clmence en frissonnant d'pouvante; il faut venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misres et des terreurs mme au del de la tombe!... --Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche et heureuse comme vous mritez de l'tre, cette demande est bien triste... je n'aurais pas d la faire! --Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une misre que j'ignorais, et cette science ne sera pas strile... Soyez tranquille, quoique ce moment fatal soit bien loign d'ici, quand il arrivera, vous serez sre de reposer en terre sainte! --Oh! merci, madame! s'cria la Lorraine: si j'osais vous demander la permission de baiser votre main... Clmence prsenta sa main aux lvres dessches de la Lorraine. --Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un aimer et bnir jusqu' la fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attriste pour aprs ma mort! Ce dtachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient pniblement affect Mme d'Harville; se penchant l'oreille de la soeur qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait compltement repris connaissance, elle lui dit: --Est-ce que rellement l'tat de cette jeune femme est dsespr? Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine. --Hlas! oui, madame; la Lorraine est condamne... elle n'a peut-tre pas huit jours vivre! Une demi-heure aprs, Mme d'Harville, accompagne de M. de Saint-Remy, emmenait chez elle la jeune orpheline, qui elle avait cach la mort de sa mre. Le jour mme un homme de confiance de Mme d'Harville, aprs avoir t visiter, rue de la Barillerie, la misrable demeure de Jeanne Duport, et avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua aussitt, sur le quai de l'cole, deux grandes chambres et un cabinet bien ar, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et, grce aux ressources instantanes du Temple, le soir mme, Jeanne Duport fut transporte dans cette demeure, o elle trouva ses enfants et une excellente garde-malade. Le mme homme de confiance fut charg de rclamer et de faire enterrer le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait sa maladie. Aprs avoir conduit et install chez elle Mlle de Fermont, Mme d'Harville partit aussitt pour Asnires, accompagne de M. de Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez Rodolphe. X Esprance Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commenait prendre un peu de force, le ciel tait pur, l'air tide... Fleur-de-Marie, appuye sur le bras de la Louve, essayait ses forces en se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon. La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade coloraient d'une teinte rose les traits ples et amaigris de la Goualeuse; ses vtements de paysanne ayant t dchirs dans la prcipitation des premiers secours qu'on lui avait donns, elle portait une robe de mrinos d'un bleu fonc, faite en blouse, et seulement serre autour de sa taille dlicate et fine par une cordelire de laine. --Quel bon soleil! dit-elle la Louve en s'arrtant au pied d'une charmille d'arbres verts exposs au midi et qui s'arrondissaient autour d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici, la Louve? --Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? rpondit brusquement la femme de Martial en haussant les paules. Puis, tant de son cou un chle de bourre de soie, elle le ploya en quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'alle et dit la Goualeuse: --Mettez vos pieds l-dessus. --Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'tait aperue trop tard du dessein de sa compagne pour l'empcher de l'excuter; mais, la Louve, vous allez abmer votre chle. --Pas tant de raisons!... la terre est frache, dit la Louve. Et, prenant d'autorit les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa sur le chle. --Comme vous me gtez, la Louve... --Hum!... vous ne le mritez gure: toujours vous dbattre contre ce que je veux faire pour votre bien... Vous n'tes pas fatigue? Voil une bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner Asnires. --Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du bien. --Vous voyez... vous tiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus tt de vous asseoir? --Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si bon de marcher quand on a t longtemps alite... de voir le soleil, les arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais! --Le fait est que vous avez t dans un tat dsespr durant deux jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on dsesprait de vous. --Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgr moi je me suis rappel qu'une mchante femme qui m'avait tourmente quand j'tais petite me menaait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: Je n'ai pas de bonheur... c'est une fatalit, je n'y chapperai pas... --Pauvre Goualeuse... 'a t votre dernire ide quand vous vous tes crue perdue? --Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie mourir... ma dernire pense a t pour celui que je regarde comme mon Dieu; de mme qu'en me sentant renatre, ma premire pense s'est leve vers lui... --C'est plaisir de vous faire du bien, vous... vous n'oubliez pas. --Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de s'veiller avec elle! --Aussi on se mettrait dans le feu pour vous. --Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir ma promesse... vous savez, nos chteaux en Espagne de Saint-Lazare? --Quant cela, il y a du temps de reste. Vous voil sur pied, j'ai fait mes frais... comme dit mon homme. --Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantt que le mdecin me permet d'crire Mme Georges! Elle doit tre si inquite! et peut-tre M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en rougissant de nouveau la pense de son Dieu. Peut-tre ils me croient morte! --Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite. Oh! les brigands! --Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve? --Un accident! Oui, les Martial appellent a des accidents... Quand je dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais Franois et Amandine. --Mais quel intrt pouvait-on avoir ma mort? Je n'ai jamais fait de mal personne... personne ne me connat. --C'est gal... si les Martial sont assez sclrats pour noyer quelqu'un, ils ne sont pas assez btes pour le faire sans y avoir un intrt. Quelques mots que la veuve a dits mon homme dans la prison... me le prouvent bien. --Il a donc t voir sa mre, cette femme terrible? --Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour Nicolas. On avait dcouvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas, dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dnonc sa mre et sa soeur pour un autre assassinat. a fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espre plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple. --Ah! c'est affreux! presque toute une famille. --Oui, moins que Nicolas ne s'vade. Il est dans la mme prison qu'un monstre de bandit appel le Squelette, qui machine un complot pour se sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela Martial par un prisonnier sortant; car mon homme a t encore assez faible pour aller voir son gueux de frre la Force. Alors, encourag par cette visite, ce misrable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire mon homme que d'un moment l'autre il pourrait s'chapper, et que Martial lui tienne prts chez le pre Micou de l'argent et des habits pour se dguiser. --Votre Martial a si bon coeur! --Bon coeur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me brle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer! Martial ne dnoncera pas le complot d'vasion, c'est dj beaucoup... D'ailleurs, maintenant que vous voil en sant, la Goualeuse, nous allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France; nous ne remettrons jamais les pieds Paris: c'tait bien assez pnible Martial d'tre appel fils du guillotin. Qu'est-ce que cela serait donc lorsque mre, frre et soeur y auraient pass? --Vous attendrez au moins que j'aie parl de vous M. Rodolphe, si je le revois. Vous tes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais rcompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauv la vie... et pendant ma maladie vous m'avez comble de soins. --Justement! maintenant j'aurais l'air intresse, si je vous laissais demander quelque chose pour moi vos protecteurs. Vous tes sauve... je vous rpte que j'ai fait mes frais. --Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez intresse, c'est moi qui serai reconnaissante. --coutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voil; l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans. --Oh! mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie avec motion, il m'a sembl reconnatre... --Qui donc? --Une jeune et jolie dame que j'ai vue Saint-Lazare, et qui a t bien bonne pour moi. --Elle sait donc que vous tes ici? --Je l'ignore; mais elle connat la personne dont je vous parlais toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espre, pourra raliser nos chteaux en Espagne de la prison. --Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout a c'est des feries... c'est trop beau, cela ne peut pas arriver. Un bruit de pas prcipits se fit entendre, derrire la charmille; Franois et Amandine qui, grce aux bonts du comte de Saint-Remy, n'avaient pas quitt la Louve, arrivrent essouffls en criant: --La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent voir tout de suite Fleur-de-Marie. --Je ne m'tais pas trompe! dit la Goualeuse. Presque au mme instant parut M. de Saint-Remy, accompagn de Mme d'Harville. peine celle-ci eut-elle aperu Fleur-de-Marie qu'elle s'cria en courant elle et en la serrant tendrement entre ses bras: --Pauvre chre enfant... vous voil... Ah!... sauve!... sauve miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous avais tant regrette! --Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais oubli vos bonts pour moi, dit Fleur-de-Marie en rpondant aux tendresses de Mme d'Harville avec une grce et une modestie charmantes. --Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos amis qui cette heure vous pleurent si amrement... Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'tait retire l'cart, dit Mme d'Harville en la lui prsentant: --Puisque mon salut est si cher mes bienfaiteurs, permettez-moi de vous demander leurs bonts pour ma compagne, qui m'a sauve au risque de sa vie... --Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront la brave Louve qu'ils savent que c'est elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir. La Louve, rouge, confuse, n'osant ni rpondre ni lever les yeux sur Mme d'Harville, tant la prsence d'une femme de cette dignit lui imposait, n'avait pu cacher son tonnement en entendant Clmence prononcer son nom... --Mais il n'y a pas un moment perdre, reprit la marquise. Je meurs d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apport dans la voiture un chle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant... Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien force de venir nous voir, ajouta Mme d'Harville en s'adressant la Louve. --Oh! madame, j'irai bien sr, rpondit celle-ci, puisque ce sera pour dire adieu la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas l'embrasser encore une fois. Quelques minutes aprs, Mme d'Harville et la Goualeuse taient sur la route de Paris. Rodolphe, aprs avoir assist la mort de Jacques Ferrand si terriblement puni de ses crimes, tait rentr chez lui dans un accablement inexprimable. Ensuite d'une longue et pnible nuit d'insomnie, il avait mand prs de lui sir Walter Murph, pour confier ce vieux et fidle ami l'crasante dcouverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie. Le digne squire fut atterr; mieux que personne il pouvait comprendre et partager l'immensit de la douleur du prince. Celui-ci, ple, abattu, les yeux rougis par des larmes rcentes, venait de faire Murph cette poignante rvlation. --Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgr son flegme, il avait aussi pleur. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit tre incurable... --Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprs de ce que je ressens aujourd'hui... --Hier, monseigneur... vous prouviez l'tourdissement de ce coup; mais sa raction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du courage!... L'avenir est triste... bien triste. --Et puis hier... le mpris et l'horreur que m'inspiraient cette femme... mais que Dieu en ait piti!... elle est cette heure devant lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions violentes refoulaient en moi ces lans de tendresse dsespre... qu' prsent je ne contiens plus... peine si je pouvais pleurer... Au moins maintenant... auprs de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis sans forces... je suis lche, pardonne-moi. Des larmes... encore... toujours... mon enfant!... mon pauvre enfant!... --Pleurez, pleurez, monseigneur... hlas! la perte est irrparable. --Et tant d'atroces misres lui faire oublier! s'cria Rodolphe avec un accent dchirant... aprs ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui l'attendait! --Peut-tre cette transition et-elle t trop brusque pour cette infortune, dj si cruellement prouve? --Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels mnagements... avec quelle rserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais doucement prpare cette rvlation... C'tait si simple... si facile... Oh! s'il ne s'tait agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince avec un sourire navrant, j'aurais t bien tranquille et pas embarrass. Me mettant genoux devant cette enfant idoltre, je lui aurais dit: Toi qui as t jusqu'ici si torture... sois enfin heureuse... et pour toujours heureuse... Tu es ma fille... Mais non, dit Rodolphe en se reprenant, non... cela aurait t trop brusque, trop imprvu... Oui, je me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: Mon enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous tonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouv les traces de vos parents... votre pre existe... et votre pre... c'est moi. Ici le prince s'interrompit de nouveau.--Non, non! c'est encore trop brusque, trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette rvlation me vient tout de suite aux lvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu comprends, mon ami, tu comprends... tre l, devant sa fille, et se contraindre! Puis, se laissant emporter un nouvel accs de dsespoir, Rodolphe s'cria:--Mais quoi bon, quoi bon ces vaines paroles? Je n'aurai plus jamais rien lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille prs de moi... pendant tout un jour... oui, pendant ce jour jamais maudit et sacr o je l'ai conduite la ferme, ce jour o les trsors de son me anglique se sont rvls moi dans toute leur puret! J'assistais au rveil de cette nature adorable... et rien dans mon coeur ne me disait: C'est ta fille... Rien... rien... aveugle, barbare, stupide, que j'tais!... Je ne devinais pas... Oh! j'tais indigne d'tre pre! --Mais, monseigneur... --Mais enfin... s'cria le prince, a-t-il dpendu de moi, oui ou non, de ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adopte, moi qui pleurais tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez Mme Georges, ne l'ai-je pas garde prs de moi...? Aujourd'hui je n'aurais qu' lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela? pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu' demi, parce qu'on n'apprcie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour toujours... parce qu'au lieu d'lever tout de suite sa vritable hauteur cette admirable jeune fille qui, malgr la misre, l'abandon, tait, par l'esprit et par le coeur, plus grande, plus noble peut-tre qu'elle ne le ft jamais devenue par les avantages de la naissance et de l'ducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaant dans une ferme... auprs de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la premire mendiante intressante qui se serait trouve sur ma route... C'est ma faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mrit... Mauvais fils... mauvais pre!... Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut. Aprs un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altre: --Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars... --Vous avez raison, monseigneur... --Nous ferons un dtour, je m'arrterai la ferme de Bouqueval... J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre o ma fille a passe les seuls jours heureux de sa triste vie... L on recueillera avec religion tout ce qui reste d'elle... les livres o elle commenait lire... les cahiers o elle a crit... les vtements qu'elle a ports... tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont je prendrai moi-mme un dessin exact... Et Gerolstein... dans le parc rserv o j'ai fait lever un monument la mmoire de mon pre outrag... je ferai construire une petite maison o se trouvera cette chambre... l j'irai pleurer ma fille... De ces deux funbres monuments, l'un me rappellera mon crime envers mon pre, l'autre le chtiment qui m'a frapp dans mon enfant... Aprs un nouveau silence, Rodolphe ajouta: Ainsi donc, que tout soit prt... demain matin... Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres penses, lui dit: --Tout sera prt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait avoir lieu Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de Rigolette... Non-seulement vous avez assur l'avenir de Germain et dot magnifiquement sa fiance... mais vous leur avez promis d'assister leur mariage comme tmoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom de leur bienfaiteur. --Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont la ferme... et je ne puis y aller demain... sans assister cette fte... et je l'avoue, je n'aurai pas ce courage... --La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-tre un peu votre chagrin. --Non, non, la douleur est solitaire et goste... Demain tu iras m'excuser et me reprsenter auprs d'eux, tu prieras Mme Georges de rassembler tout ce qui a appartenu ma fille... On fera faire le dessin de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne. --Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise d'Harville? Au souvenir de Clmence, Rodolphe tressaillit... ce sincre amour vivait toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il tait pour ainsi dire noy sous le flot d'amertume dont son coeur tait inond... Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider supporter le malheur qui le frappait, et il se reprochait cette pense comme indigne de la rigidit de sa douleur paternelle. --Je partirai sans voir Mme d'Harville, rpondit Rodolphe. Il y a peu de jours, je lui crivais la peine que me causait la mort de Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie tait ma fille, elle comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutt de ces punitions fatales qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalit m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... l'heure o le dclin de la vie commence aussi. On frappa lgrement et discrtement la porte du cabinet de Rodolphe, qui fit un mouvement d'impatience chagrine. Murph se leva et alla ouvrir. travers la porte entrebille, un aide de camp du prince dit au squire quelques mots voix basse. Celui-ci rpondit par un signe de tte, et, se tournant vers Rodolphe: --Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me parler l'instant mme pour le service de Votre Altesse Royale. --Va... rpondit le prince. peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses mains, poussa un long gmissement. --Oh! s'cria-t-il, ce que je ressens m'pouvante... Mon me dborde de fiel et de haine; la prsence de mon meilleur ami me pse... le souvenir d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est lche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de Sarah... de cette mre dnature qui a caus la perte de ma fille; je me plais retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon enfant. rage! je suis arriv trop tard! s'cria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais pas ces mots, qui dsormais empoisonneront ma vie: J'ai vu ma fille, je lui ai parl, j'ai admir tout ce qu'il y avait d'adorable en elle. Oh! que de temps j'ai perdu cette ferme! Quand je songe que je n'y suis all que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder jamais prs de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me rpter cela toujours... toujours! Et le malheureux trouvait une volupt cruelle revenir cette pense dsolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de s'aviver incessamment par de terribles redites. Tout coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra trs-ple, si ple que le prince se leva demi et s'cria: --Murph, qu'as-tu? --Rien, monseigneur... --Tu es bien ple, pourtant. --C'est... l'tonnement. --Quel tonnement? --Mme d'Harville! --Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!... --Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... l... dans le salon de service. --Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible! --Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise. --Une telle dmarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du ciel? --Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'prouve... --Tu me caches quelque chose? --Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas ce que Mme la marquise m'a dit. --Mais que t'a-t-elle dit? --Sir Walter--et sa voix tait mue, mais son regard rayonnait de joie--ma prsence ici doit vous tonner beaucoup. Mais il est certaines circonstances si imprieuses qu'elles laissent peu le temps de songer aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder l'instant quelques moments d'entretien en votre prsence, car je sais que le prince n'a pas au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire la grce de venir chez moi; mais c'et t un retard d'une heure peut-tre, et le prince me saura gr de n'avoir pas retard d'une minute cette entrevue..., a-t-elle ajout avec une expression qui m'a fait tressaillir. --Mais, dit Rodolphe d'une voix altre, et devenant plus ple encore que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton motion... de... ta pleur... il y a autre chose... Cette entrevue... --Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la marquise m'ont boulevers. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-mme, vous tes bien ple, monseigneur. --Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses genoux se drober sous lui. --Je vous dis, monseigneur, que vous tes aussi boulevers que moi. Qu'avez-vous? --Duss-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'cria le prince. Par une sympathie trange, la visite si inattendue, si extraordinaire de Mme d'Harville, avait veill chez Murph et chez Rodolphe une mme vague et folle esprance; mais cet espoir leur semblait si insens que ni l'un ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph, entra dans le cabinet du prince. XI Le pre et la fille Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie ft la fille du prince, Mme d'Harville, toute la joie de lui ramener sa protge, avait cru pouvoir la lui prsenter presque sans mnagements; seulement, elle l'avait laisse dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire connatre cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant de la profonde altration des traits de Rodolphe, qui trahissaient un morne dsespoir; remarquant dans ses yeux les traces rcentes de quelques larmes, Clmence pensa qu'il avait t frapp par un malheur bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant l'objet de sa visite, elle s'cria:--Grand Dieu! monseigneur... qu'avez-vous? --Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demand... j'avais cru... --Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici... monseigneur... Au nom de mon pre, dont vous avez sauv la vie... j'ai presque droit de vous demander la cause de la dsolation o vous tes plong... Votre abattement, votre pleur m'pouvantent... Oh! parlez, monseigneur... soyez gnreux... parlez, ayez piti de mes angoisses... -- quoi bon, madame? ma blessure est incurable. --Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il? --Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupe, en faisant un violent effort sur lui-mme, depuis que je vous ai instruite de la mort de Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle tait ma fille. --Fleur-de-Marie!... votre fille? s'cria Clmence avec un accent impossible rendre. --Oui. Et tout l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez me voir l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de joie, ayez piti de ma faiblesse, mais un pre, fou de douleur d'avoir perdu son enfant, est capable des plus folles esprances: un moment j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'tais tromp. Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misrable insens. Rodolphe, puis par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une dception crasante, retomba sur son sige en cachant sa figure dans ses mains. Mme d'Harville restait stupfaite, immobile, muette, respirant peine, tour tour en proie une joie enivrante, la crainte de l'effet foudroyant de la rvlation qu'elle devait faire au prince, exalte enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la chargeait, elle... elle... d'annoncer Rodolphe que sa fille vivait, et qu'elle la lui ramenait... Clmence, agite par ces motions si violentes, si diverses, ne pouvait trouver une parole. Murph, aprs avoir un moment partag la folle esprance du prince, semblait aussi accabl que lui. Tout coup la marquise, cdant un mouvement subit, involontaire, oubliant la prsence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les mains et s'cria avec l'expression d'une pit fervente et d'une gratitude ineffable: --Merci!... Dieu... soyez bni!... je reconnais votre volont toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui apprendre que sa fille est sauve!... Quoique dits voix basse, ces mots, prononcs avec un accent de sincrit et de sainte exaltation, arrivrent aux oreilles de Murph et du prince. Celui-ci redressa vivement la tte au moment o Clmence se relevait. Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits adorables, empreints d'une joie cleste, rayonnaient en ce moment d'une beaut surhumaine. Appuye d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son autre main les battements prcipits de son sein, elle rpondit par un signe de tte affirmatif un regard de Rodolphe qu'il faut encore renoncer rendre. --Et o est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille. --En bas, dans ma voiture. Sans Murph, qui, prompt comme l'clair, se jeta au-devant de Rodolphe, celui-ci sortait perdu. --Monseigneur, vous la tueriez! s'cria le squire en retenant le prince. --D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas d'imprudence, monseigneur, ajouta Clmence. --Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant peine, vous avez raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma premire motion soit apaise. Ah! c'est trop, trop en un jour! ajouta-t-il d'une voix altre. Puis, s'adressant Mme d'Harville et lui tendant la main, il s'cria, dans une effusion de reconnaissance indicible: Je suis pardonn... vous tes l'ange de la rdemption. --Monseigneur, vous m'avez rendu mon pre, Dieu veut que je vous ramne votre enfant, rpondit Clmence. Mais, mon tour je vous demande pardon de ma faiblesse. Cette rvlation si subite, si inattendue, m'a bouleverse. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher Fleur-de-Marie, mon motion l'effrayerait. --Et comment l'a-t-on sauve? qui l'a sauve? s'cria Rodolphe. Voyez mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question. --Au moment o elle se noyait, elle a t retire de l'eau par une femme courageuse. --Vous la connaissez? --Demain elle viendra chez moi. --La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter. --Comme j'ai t bien inspire, mon Dieu, en n'amenant pas Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scne lui et t funeste. --Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle ne soit pas ici. --J'ignorais si monseigneur dsirait tre connu d'elle, et je n'ai pas voulu la lui prsenter sans le consulter. --Maintenant, dit le prince, qui avait pass pour ainsi dire quelques minutes combattre, vaincre son agitation, et dont les traits semblaient presque calmes, maintenant je suis matre de moi, je vous l'assure. Murph, va chercher ma fille. Ces mots, _ma fille_, furent prononcs par le prince avec un accent que nous ne saurions non plus exprimer. --Monseigneur, tes-vous bien sr de vous? dit Clmence. Pas d'imprudence. --Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va! --Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement observ le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra. --Alors, va, va donc vite, mon vieil ami. --Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleur. --Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les siennes. --Allons, allons, monseigneur, m'y voil... je ne voulais pas traverser le salon de service plor comme une Madeleine. Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant: --Mais, monseigneur, que lui dirai-je? --Oui, que dira-t-il? demanda le prince Clmence. --Que M. Rodolphe dsire la voir, rien de plus, ce me semble? --Sans doute: que M. Rodolphe dsire la voir... rien de plus... Allons, va, va. --C'est certainement ce qu'il y a de mieux lui dire, reprit le squire, qui se sentait au moins aussi impressionn que Mme d'Harville. Je lui dirai simplement que M. Rodolphe dsire la voir. Cela ne lui fera rien prjuger, rien prvoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en effet. Et Murph ne bougeait pas. --Sir Walter, lui dit Clmence en souriant, vous avez peur. --C'est vrai, madame la marquise; malgr mes six pieds et mon paisse enveloppe, je suis encore sous le coup d'une motion profonde. --Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutt un moment encore, si tu n'es pas sr de toi. --Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le squire, aprs avoir pass sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est vident qu' mon ge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne craignez rien, monseigneur. Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible. Un moment de silence suivit son dpart. Alors Clmence songea en rougissant qu'elle tait chez Rodolphe, seule avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement: --Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincre, c'est que la solennit de ce jour, de ce moment, ajoutera encore la gravit de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que j'ai d cacher cet amour, je l'ai cach: maintenant vous tes libre, vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous tre sa mre? --Moi, monseigneur! s'cria Mme d'Harville. Que dites-vous? --Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour dcide du bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe. Clmence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle croyait rver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu la fois si simple, si grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait d'un bonheur inespr; elle rpondit en hsitant: --Monseigneur, c'est moi de vous rappeler la distance de nos conditions, l'intrt de votre souverainet. --Laissez-moi songer avant tout l'intrt de mon coeur, celui de ma fille chrie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi; faites que moi, qui tout l'heure tais sans famille, je puisse maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant qui, elle aussi tout l'heure tait sans famille, puisse dire... mon pre, ma mre, ma soeur, car vous avez une fille qui deviendra la mienne. --Ah! monseigneur, de si nobles paroles on ne peut rpondre que par des larmes de reconnaissance, s'cria Clmence. Puis, se contraignant, elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille. --Eh bien! notre fille, murmura Clmence au moment o Murph, ouvrant la porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince. La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le pristyle de cet immense htel, avait travers une premire antichambre remplie de valets de pied en grande livre, une salle d'attente o se tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le salon de service, occup par un chambellan et les aides de camp du prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'tonnement de la pauvre Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers, tincelants d'or, de glaces et de peintures. Ds qu'elle parut, Mme d'Harville courut elle, la prit par la main, et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit Rodolphe, qui, debout prs de la chemine, n'avait pu faire un pas. Murph, aprs avoir confi Fleur-de-Marie Mme d'Harville, s'tait ht de disparatre demi derrire un des immenses rideaux de la fentre, ne se trouvant pas suffisamment sr de lui. la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, dj si trouble, se mit trembler. --Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voil votre ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a t bien inquiet de vous. --Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours immobile et dont le coeur se fondait en larmes l'aspect du ple et doux visage de sa fille. Aussi, malgr sa rsolution, le prince fut-il un moment oblig de dtourner la tte pour cacher son attendrissement. --Tenez, mon enfant, vous tes encore bien faible, asseyez-vous l, dit Clmence pour dtourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la conduisit vers un grand fauteuil de bois dor, dans lequel la Goualeuse s'assit avec prcaution. Son trouble augmentait de plus en plus: elle tait oppresse, la voix lui manquait; elle se dsolait de n'avoir encore pu dire un mot de gratitude Rodolphe. Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoude au dossier du fauteuil, tait penche vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre ct du sige. Plus matre de lui, il dit alors Fleur-de-Marie, qui tourna vers lui son visage enchanteur: --Enfin, mon enfant, vous voil pour jamais runie vos amis!... Vous ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous avez souffert. --Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous aimez, ajouta Clmence, c'est d'oublier ce triste pass. --Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais quelquefois malgr moi, ce serait pour me dire que sans vous... je serais encore bien malheureuse. --Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres penses. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chre Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donn ce nom... la ferme. --Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de l'appeler... ma mre... se porte-t-elle bien? --Trs-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles vous apprendre. -- moi, monsieur Rodolphe? --Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes dcouvertes sur... sur... votre naissance. --Sur ma naissance? --On a su quels taient vos parents. On connat votre pre. Rodolphe avait tant de larmes dans la voix en prononant ces mots que Fleur-de-Marie, trs-mue, se retourna vivement vers lui; heureusement qu'il put dtourner la tte. Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et l'empcher de trop remarquer l'motion de son pre: le digne squire, qui ne sortait pas de derrire son rideau et semblait attentivement regarder le jardin de l'htel, ne put s'empcher de se moucher avec un bruit formidable, car il pleurait comme un enfant. --Oui, ma chre Marie, se hta de dire Clmence, on connat votre pre... il existe. --Mon pre! s'cria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage de Rodolphe une nouvelle preuve. --Et un jour... reprit Clmence, bientt peut-tre... vous le verrez. Ce qui vous tonnera sans doute, c'est qu'il est d'une trs-haute condition... d'une grande naissance. --Et ma mre, madame, la verrai-je? --Votre pre rpondra cette question, mon enfant... mais ne serez-vous pas bien heureuse de le voir? --Oh! oui, madame, rpondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux. --Combien vous l'aimerez, quand vous le connatrez! dit la marquise. --De ce jour-l... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas, Marie? ajouta le prince. --Oh! non, monsieur Rodolphe, rpondit navement la Goualeuse. Ma nouvelle vie a commenc du jour o vous avez eu piti de moi... o vous m'avez envoye la ferme. --Mais votre pre... vous chrit, dit le prince. --Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe. --Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-tre que vous n'aimeriez votre pre? --Je vous bnis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, rpondit la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidit habituelle. Quand madame a eu la bont de me parler la prison, je le lui ai dit, ainsi que je le disais tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux personnes qui taient bien malheureuses, je disais: Esprez, M. Rodolphe soulage les malheureux. celles qui hsitaient entre le bien et le mal, je disais: Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe rcompense ceux qui sont bons. celles qui taient mchantes, je disais: Prenez garde, M. Rodolphe punit les mchants. Enfin, quand j'ai cru mourir, je me suis dit: Dieu aura piti de moi, car M. Rodolphe m'a juge digne de son intrt. Fleur-de-Marie, entrane par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, avait surmont sa crainte, un lger incarnat colorait ses joues, et ses beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle et pri, brillaient du plus doux clat. Un silence de quelques secondes succda aux paroles enthousiastes de Fleur-de-Marie; l'motion des acteurs de cette scne tait profonde. --Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant peine contenir sa joie, que dans votre coeur j'ai peu prs pris la place de votre pre. --Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-tre mal moi... mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon pre; et elle ajouta en baissant la tte avec confusion: Et puis, enfin, vous savez le pass... monsieur Rodolphe... et malgr cela vous m'avez comble de bonts; mais mon pre ne le sait pas, lui... ce pass. Peut-tre regrettera-t-il de m'avoir retrouve, ajouta la malheureuse enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi. --Rougir de vous! s'cria Rodolphe en se redressant, le front altier, le regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre pre vous fera une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les grands de ce monde ne vous regarderont dsormais qu'avec un profond respect. Rougir de vous! non... non. Aprs les reines, auxquelles vous tes allie par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles princesses de l'Europe. --Monseigneur! s'crirent la fois Murph et Clmence, effrays de l'exaltation de Rodolphe et de la pleur croissante de Fleur-de-Marie, qui regardait son pre avec stupeur. --Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais t heureux et fier de mon rang souverain... c'est parce que, grce ce rang, je puis t'lever autant que tu as t abaisse... entends-tu, mon enfant chrie... ma fille adore?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton pre! Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son motion, se jeta aux pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses. --Soyez bni, mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il m'tait permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est mon pre... je pourrai le chrir sans remords... Soyez... bni... non. Elle ne put achever... la secousse tait trop violente; Fleur-de-Marie s'vanouit entre les bras du prince. Murph courut la porte du salon de service, l'ouvrit et dit: --Le docteur David... l'instant... pour Son Altesse Royale... quelqu'un se trouve mal. --Maldiction sur moi!... je l'ai tue... s'cria Rodolphe, en sanglotant, agenouill devant sa fille. Marie... mon enfant... coute-moi... c'est ton pre... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tue... mon Dieu! je l'ai tue! --Calmez-vous, monseigneur, dit Clmence; il n'y a sans doute aucun danger... Voyez... ses joues sont colores... c'est le saisissement... seulement le saisissement. --Mais peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur sur moi! ce moment, David, le mdecin ngre, entra prcipitamment, tenant la main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit Murph. --David... ma fille se meurt... Je t'ai sauv la vie... tu dois sauver mon enfant! s'cria Rodolphe. Quoique stupfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le docteur courut Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et se retournant vers Rodolphe qui, ple, pouvant, attendait son arrt: --Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure. --Tu dis vrai... aucun danger... aucun?... --Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'ther, et cette crise aura cess. --Oh! merci... David... mon bon David! s'cria le prince avec effusion. Puis, s'adressant Clmence, Rodolphe ajouta:--Elle vit... notre fille vivra... Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi. --Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille pourra dire Mme la marquise d'Harville: Ma mre... --Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier tait fausse... --Que dis-tu? --Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... la mort de la comtesse Sarah... --La comtesse! --Ce matin... on espre la sauver. -- mon Dieu!... mon Dieu! s'cria le prince atterr, pendant que Clmence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore. --Monseigneur, dit David, toujours occup de Fleur-de-Marie, il n'y a pas la moindre inquitude avoir... Mais le grand air serait urgent; on pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du jardin... l'vanouissement cesserait compltement. Aussitt Murph courut ouvrir la porte vitre qui donnait sur un immense perron formant terrasse; puis, aid de David, il y roula doucement le fauteuil o se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance. Rodolphe et Clmence restrent seuls. XII Dvouement --Ah! madame! s'cria Rodolphe ds que Murph et David se furent loigns, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la mre de Fleur-de-Marie! --Grand Dieu! --Et je la croyais morte! Il y eut un moment de profond silence. Mme d'Harville plit beaucoup, son coeur se brisa. --Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que cette femme, aussi goste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince, m'avait, dans ma premire jeunesse, amen une union plus tard rompue. Voulant alors se remarier, la comtesse a caus tous les malheurs de son enfant en l'abandonnant des mains mercenaires. --Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez pour elle. --Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par d'infmes dlations! Toujours en proie une implacable ambition, elle croyait me forcer de revenir elle en m'isolant de toute affection. --Oh! quel calcul affreux! --Et elle n'est pas morte! --Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous! --C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causs! En ce moment encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mre digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un dmon vengeur attach mes pas... --Allons, monseigneur, du courage, dit Clmence en essuyant ses larmes qui coulaient malgr elle, vous avez un grand, un saint devoir remplir. Vous l'avez dit vous-mme dans un juste et gnreux lan d'amour paternel, dsormais, le sort de votre fille doit tre aussi heureux qu'il a t misrable. Elle doit tre aussi leve qu'elle a t abaisse. Pour cela... il faut lgitimer sa naissance... pour cela, il faut pouser la comtesse Mac-Gregor. --Jamais, jamais. Ce serait rcompenser le parjure, l'gosme et la froce ambition de cette mre dnature. Je reconnatrai ma fille, vous l'adopterez, et, ainsi que je l'esprais, elle trouvera en vous une affection maternelle. --Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est disproportionne, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille ne sera pas lgitime, mais lgitime, et ainsi, quel que soit l'avenir qui l'attende, elle pourra se glorifier de son pre et avouer hautement sa mre. --Mais renoncer vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez pas ce qu'aurait t pour moi cette vie partage entre vous et ma fille, mes deux seuls amours de ce monde. --Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude! --Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime. --Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites vos devoirs vous semblera moins pnible. --Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il? --La charit, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez veill dans mon coeur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des chagrins, et qui j'ai d de bien douces consolations. --De grce, coutez-moi. Soit, j'pouserai cette femme; mais une fois le sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprs d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mpris? Non, non, nous resterons jamais spars l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mres. --Il lui restera le plus tendre des pres. Par le mariage, elle sera la fille lgitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi clatante qu'elle tait obscure. --Vous tes impitoyable... je suis bien malheureux! --Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui comprenez si noblement le devoir, le dvouement et l'abngation? Tout l'heure, avant cette rvlation providentielle, quand vous pleuriez votre enfant avec des sanglots si dchirants, si l'on vous et dit: Faites un voeu, un seul, et il sera ralis, vous vous seriez cri: Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive! Ce prodige s'accomplit... votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah! monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas! --Vous avez raison, dit Rodolphe aprs un long silence, tant de bonheur... c'et t le ciel... sur la terre... et je ne mrite pas cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hsitation, je lui ai d une nouvelle preuve de la beaut de votre me. --Cette me, c'est vous qui l'avez agrandie, leve. Si ce que je fais est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours glorifi des bonnes penses que j'ai eues. Courage, monseigneur, ds que Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera complte, et le pass ne sera plus pour elle qu'un songe triste et lointain. --Mais vous? mais vous? --Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je ferai de bien viendra de lui et retournera lui. Chaque jour je vous crirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me permette. Vous, monseigneur, vous me rpondrez quelquefois... pour me donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appele ma fille, dit Clmence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera toujours dans ma pense; enfin, lorsque les annes nous aurons donn le droit d'avouer hautement l'inaltrable affection qui nous lie... eh bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le dsirez, j'irai vivre en Allemagne, dans la mme ville que vous, pour ne plus nous quitter, et terminer ainsi une vie qui aurait pu tre plus digne. --Monseigneur! s'cria Murph en entrant prcipitamment, celle que Dieu vous a rendue a repris ses sens, elle renat. Son premier mot a t: Mon pre!... Elle demande vous voir. Peu d'instants aprs, Mme d'Harville avait quitt l'htel du prince, et celui-ci se rendait en hte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagn de Murph, du baron de Gran et d'un aide de camp. XIII Le mariage Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la comtesse Sarah Mac-Gregor crase par cette rvlation qui ruinait toutes ses esprances, torture par un remords tardif, avait t en proie de violentes crises nerveuses, un effrayant dlire; sa blessure, demi cicatrise, s'tait rouverte, et une longue syncope avait momentanment fait croire sa mort. Pourtant, grce la force de sa constitution, elle ne succomba pas cette rude atteinte; une nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore. Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la suffoquaient, Sarah tait depuis quelques moments plonge dans des rflexions accablantes, regrettant presque la mort laquelle elle venait d'chapper. Tout coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il contenait difficilement une motion profonde; d'un signe il loigna les deux femmes de Sarah; celle-ci parut peine s'apercevoir de la prsence de son frre. --Comment vous trouvez-vous? lui dit-il. --Dans le mme tat... j'prouve une grande faiblesse... et de temps autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas retire de ce monde... dans ma dernire crise? --Sarah, reprit Thomas Seyton aprs un moment de silence, vous tes entre la vie et la mort... une motion violente pourrait vous tuer... comme elle pourrait vous sauver. --Je n'ai plus d'motions prouver, mon frre. --Peut-tre... --La mort de Rodolphe me trouverait indiffrente... le spectre de ma fille noye... noye par ma faute... est l... toujours l... devant moi... Ce n'est pas une motion... c'est un remords incessant. Je suis rellement mre... depuis que je n'ai plus d'enfant. --J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous faisait regarder votre fille comme un moyen de raliser le rve de votre vie. --Les effrayants reproches du prince ont tu cette ambition, le sentiment maternel s'est veill en moi... au tableau des atroces misres de ma fille. --Et..., dit Seyton en hsitant et en pesant pour ainsi dire chaque parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une telle dcouverte? --Je mourrais de honte et de dsespoir sa vue. --Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivre du triomphe de votre ambition! Car enfin, si votre fille avait vcu, le prince vous pousait, il vous l'avait dit. --En admettant cette supposition insense, il me semble que je n'aurais pas le droit de vivre. Aprs avoir reu la main du prince, mon devoir serait de le dlivrer... d'une pouse indigne... ma fille, d'une mre dnature... L'embarras de Thomas Seyton augmentait chaque instant. Charg par Rodolphe, qui tait dans une pice voisine, d'apprendre Sarah que Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que rsoudre. La vie de la comtesse tait si chancelante qu'elle pouvait s'teindre d'un moment l'autre; il n'y avait donc aucun retard apporter au mariage _in extremis_ qui devait lgitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste crmonie, le prince s'tait fait accompagner d'un ministre, de Murph et du baron de Gran comme tmoins; le duc de Lucenay et lord Douglas, prvenus la hte par Seyton, devaient servir de tmoins la comtesse, et venaient d'arriver l'instant mme. Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse maternelle, qui remplaaient alors chez Sarah une impitoyable ambition, rendaient la tche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir tait que sa soeur le trompait ou se trompait elle-mme, et que l'orgueil de cette femme se rveillerait ds qu'elle toucherait cette couronne si longtemps rve. --Ma soeur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis dans une terrible perplexit... Un mot de moi va peut-tre vous rendre la vie... va peut-tre vous tuer... --Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'motions redouter... --Une seule... pourtant... --Laquelle? --S'il s'agissait... de votre fille?... --Ma fille est morte... --Si elle ne l'tait pas? --Nous avons puis cette supposition tout l'heure... Assez, mon frre... mes remords me suffisent. --Mais si ce n'tait pas une supposition?... Mais si par un hasard incroyable... inespr... votre fille avait t arrache la mort... mais si... elle vivait? --Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi. --Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit encore... --Ma fille? --Elle vit, vous dis-je... Le prince est l... avec un ministre... J'ai fait prvenir deux de vos amis pour vous servir de tmoins... Le voeu de votre vie est enfin ralis... La prdiction s'accomplit... Vous tes souveraine. Thomas Seyton avait prononc ces mots en attachant sur sa soeur un regard rempli d'angoisse, piant sur son visage chaque signe d'motion. son grand tonnement, les traits de Sarah restrent presque impassibles: elle porta seulement ses deux mains son coeur en se renversant dans son fauteuil, touffa un lger cri qui parut lui tre arrach par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint calme. --Qu'avez-vous, ma soeur? --Rien... la surprise... une joie inespre... Enfin mes voeux sont combls!... Je ne m'tais pas tromp! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine... elle est sauve... Puis s'adressant Sarah:--Eh bien! ma soeur, que vous disais-je? --Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la pense de son frre, l'ambition a encore touff en moi la maternit... --Vous vivrez! et vous aimerez votre fille... --Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme... --Et ce calme est rel? --Abattue, brise comme je le suis... aurais-je la force de feindre? --Vous comprenez maintenant mon hsitation de tout l'heure? --Non, je m'en tonne; car vous connaissiez mon ambition... O est le prince? --Il est ici. --Je voudrais le voir... avant la crmonie... Puis elle ajouta avec une indiffrence affecte: Ma fille est l... sans doute? --Non... vous la verrez plus tard. --En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince... --Ma soeur... je ne sais... mais votre air est trange... sinistre. --Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une expression douce et tendre?... Faites venir le prince! Malgr lui Seyton tait inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut voir dans ses yeux des larmes contenues; aprs une nouvelle hsitation, il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit. --Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille, je serai satisfaite... Ce sera bien difficile obtenir... Rodolphe, pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y parviendrai... Le voici. Rodolphe entra et ferma la porte. --Votre frre vous a tout dit? demanda froidement le prince Sarah. --Tout... --Votre... ambition... est satisfaite? --Elle est... satisfaite... --Le ministre... et les tmoins... sont l... --Je le sais... --Ils peuvent entrer... je pense?... --Un mot... monseigneur... --Parlez... madame... --Je voudrais... voir ma fille... --C'est impossible... --Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille! --Elle est peine convalescente... elle a prouv dj ce matin une violente secousse... cette entrevue lui serait funeste... --Mais au moins... elle embrassera sa mre... -- quoi bon? Vous voici princesse souveraine... --Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'aprs avoir embrass ma fille... Rodolphe regarda la comtesse avec un profond tonnement. --Comment! s'cria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre orgueil... -- la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous surprend... monseigneur?... --Hlas!... oui. --Verrai-je ma fille? --Mais... --Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-tre compts... Ainsi que l'a dit mon frre... cette crise peut me sauver comme elle peut me tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon nergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le saisissement d'une telle dcouverte... Je veux voir ma fille... ou sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera pas lgitime... --Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher... chez moi. --Envoyez-la chercher l'instant... et je consens tout. Comme les moments sont peut-tre compts, je vous l'ai dit... le mariage se fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra se rendre ici. --Quoique ce sentiment m'tonne de votre part... il est trop louable pour que je n'y aie pas gard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais lui crire... --L... sur ce bureau... o j'ai t frappe... Pendant que Rodolphe crivait quelques mots la hte, la comtesse essuya la sueur glace qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors calmes trahirent une souffrance violente et cache; on et dit que Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation douloureuse. Sa lettre crite, Rodolphe se leva et dit la comtesse: --Je vais envoyer cette lettre ma fille par un de mes aides de camp. Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et les tmoins?... --Vous le pouvez... ou plutt... je vous en prie, sonnez... ne me laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il ramnera les tmoins et le ministre. Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut... --Priez mon frre d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse. La femme de chambre sortit. --Cette union est triste, Rodolphe... dit amrement la comtesse. Triste pour moi... Pour vous, elle sera heureuse! Le prince fit un mouvement. --Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas! ce moment, Murph entra. --Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie l'instant cette lettre ma fille par le colonel; il la ramnera dans ma voiture... Prie le ministre et les tmoins d'entrer dans la salle voisine. --Mon Dieu! s'cria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne meure pas avant son arrive! --Ah! que n'avez-vous toujours t aussi bonne mre! --Grce vous, du moins, je connais le repentir, le dvouement, l'abngation... Oui, tout l'heure, quand mon frre m'a appris que notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas longtemps, j'ai senti au coeur un coup affreux; j'ai senti que j'tais frappe mort. J'ai cach cela, mais j'tais heureuse... La naissance de notre enfant serait lgitime, et je mourrais ensuite... --Ne parlez pas ainsi! --Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez! --Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue! Pourquoi la fatalit a-t-elle voulu que votre repentir ft si tardif? --Il est tardif, mais profond, mais sincre, je vous le jure. ce moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est que ma vie vous et t un horrible fardeau... --Sarah! de grce... --Rodolphe... une dernire prire... votre main... Le prince, dtournant la vue, tendit sa main la comtesse, qui la prit vivement entre les siennes. --Ah! les vtres sont glaces! s'cria Rodolphe avec effroi. --Oui... je me sens mourir! Peut-tre, par une dernire punition... Dieu ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille! --Oh! si... si! il sera touch de vos remords. --Et vous, mon ami, en tes-vous touch?... me pardonnez-vous?... Oh! de grce, dites-le! Tout l'heure, quand notre fille sera l, si elle arrive temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce serait lui apprendre combien j'ai t coupable... et cela, vous ne le voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle m'aime? --Rassurez-vous... elle ne saura rien! --Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans piti?... Ne suis-je pas assez malheureuse?... --Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait votre enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse femme! --Vous me pardonnez... du fond du coeur?... --Du fond du coeur... dit le prince d'une voix mue. La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lvres dfaillantes avec un lan de joie et de reconnaissance, puis elle dit: --Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne s'loigne pas... Je me sens bien faible! Cette scne tait dchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Gran, tmoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, tmoins de la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite. Tous les acteurs de cette scne douloureuse taient graves, tristes et recueillis: M. de Lucenay lui-mme avait oubli sa ptulance habituelle. Le contrat de mariage entre trs-haut et trs-puissant prince S. A. R. Gustave-Rodolphe V, grand-duc rgnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui lgitimait la naissance de Fleur-de-Marie) avait t prpar par les soins du baron de Gran; il fut lu par lui et sign par les poux et leurs tmoins. Malgr le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix solennelle Rodolphe: Votre Altesse Royale consent-elle prendre pour pouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor? et que le prince eut rpondu Oui d'une voix haute et ferme, le regard mourant de Sarah tincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe passa sur ses traits livides; c'tait le dernier clat de l'ambition qui mourait avec elle. Durant cette triste et imposante crmonie, aucune parole ne fut change entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les tmoins de Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer profondment le prince, puis sortirent. Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Gran les suivirent. --Mon frre, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner dans la pice voisine, et d'avoir la bont d'y attendre un moment. --Comment vous trouvez-vous, ma soeur? Vous tes bien ple... --Je suis sre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer. Reste seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix puise, pendant que ses traits se dcomposaient d'une manire effrayante: --Mes forces sont bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas! --Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez. --Je ne l'espre plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force surhumaine... Ma vue se trouble dj! --Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne peut tarder... --Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernire consolation. --Sarah! coutez, coutez... Il me semble entendre une voiture... Oui, c'est elle... voil votre fille! --Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'tais une mauvaise mre! articula lentement la comtesse qui dj n'entendait plus. Le bruit d'une voiture retentit sur les pavs sonores de la cour. La comtesse ne s'en aperut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus incohrentes; Rodolphe tait pench vers elle avec anxit; il vit ses yeux se voiler. --Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... aprs ma mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin. Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'ide fixe, dominante de toute sa vie revenait encore malgr son repentir sincre. Tout coup Murph entra. --Monseigneur... la princesse Marie... --Non! s'cria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis Seyton d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'teignait dans une lente agonie, Rodolphe ajouta: --Dieu lui refuse la consolation suprme d'embrasser son enfant. Une demi-heure aprs, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cess de vivre. XIV Bictre Quinze jours s'taient passs depuis que Rodolphe, en pousant Sarah _in extremis,_ avait lgitim la naissance de Fleur-de-Marie. C'tait le jour de la mi-carme. Cette date tablie, nous conduirons le lecteur Bictre. Cet immense tablissement, destin, ainsi que chacun sait, au traitement des alins, sert aussi de lieu de refuge sept ou huit cents vieillards pauvres, qui sont admis cette espce de maison d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont gs de soixante-dix ans ou atteints d'infirmits trs-graves. En arrivant Bictre, on entre d'abord dans une vaste cour plante de grands arbres, coupe de pelouses vertes ornes en t de plates-bandes de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce promenoir spcialement destin aux vieillards indigents dont nous avons parl; il entoure les btiments o se trouvent, au premier tage, de spacieux dortoirs bien ars, garnis de bons lits, et au rez-de-chausse des rfectoires d'une admirable propret, o les pensionnaires de Bictre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agrable et prpare avec un soin extrme, grce la paternelle sollicitude des administrateurs de ce bel tablissement. Un tel asile serait le rve de l'artisan veuf ou clibataire qui, aprs une longue vie de privations, de travail et de probit, trouverait l le repos, le bien-tre qu'il n'a jamais connus. Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'tend tout, envahit tout, s'est empar des bourses de Bictre, et ce sont en grande partie d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grce l'influence de leurs derniers matres. Ceci nous semble un abus rvoltant. Rien de plus mritoire que les longs et honntes services domestiques, rien de plus digne de rcompense que ces serviteurs qui, prouvs par des annes de dvouement, finissaient autrefois par faire presque partie de la famille; mais, si louables que soient de pareils antcdents, c'est le matre qui en a profit, et non l'tat, qui doit les rmunrer. Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bictre et celles d'autres tablissements semblables appartinssent de droit des artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite et de la plus grande infortune? Pour eux, si limit que ft leur nombre, ces retraites seraient au moins une lointaine esprance qui allgerait un peu leurs misres de chaque jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant dans un avenir loign sans doute, mais enfin certain, un peu de calme, de bonheur pour rcompense. Et, comme ils ne pourraient prtendre ces retraites que par une conduite irrprochable, leur moralisation deviendrait pour ainsi dire force. Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui atteignent un ge trs-avanc travers des privations de toutes sortes aient au moins la chance d'obtenir un jour Bictre du pain, du repos, un abri pour leur vieillesse puise? Il est vrai qu'une telle mesure exclurait l'avenir de cet tablissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand ge, qui n'ont pas d'autre refuge. Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont l'intelligence ont t estims de leur temps, obtiennent grand-peine une place parmi ces vieux serviteurs que le crdit de leur matre envoie Bictre. Au nom de ceux-l qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France, de ceux-l dont la rputation a t consacre par la voix populaire, est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrme vieillesse une retraite modeste mais digne? Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a dpens huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est ni un temple ni une glise: avec cette somme norme que de bien faire! Fonder, je suppose, une maison d'asile o deux cent cinquante ou trois cents personnes jadis remarquables comme savants, potes, musiciens, administrateurs, mdecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces professions ont successivement leurs reprsentants parmi les pensionnaires de Bictre), auraient trouv une retraite honorable. Sans doute c'tait l une question d'humanit, de pudeur, de dignit nationale pour un pays qui prtend marcher la tte des arts, de l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas song... Car Hgsippe Moreau et tant d'autres rares gnies sont morts l'hospice ou dans l'indigence... Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonn d'un pur et vif clat, portent aujourd'hui Bictre la houppelande des bons pauvres. Car il n'y a pas ici, comme Londres, un tablissement charitable[16] o un tranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un lit et un morceau de pain... Car les ouvriers qui vont en Grve chercher du travail et attendre les embauchements n'ont pas mme pour se garantir des intempries des saisons un hangar pareil celui qui, dans les marchs, abrite le btail en vente[17]. Pourtant la Grve est la Bourse des travailleurs sans ouvrage, et dans cette Bourse-l il ne se fait que d'honntes transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer... Car... Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a sacrifi d'utiles fondations cette grotesque imitation de temple grec, enfin destin au culte catholique. Mais revenons Bictre et disons, pour compltement numrer les diffrentes destinations de cet tablissement, qu' l'poque de ce rcit les condamns mort y taient conduits aprs leur jugement. C'est donc dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille Calebasse attendaient le moment de leur excution, fixe au lendemain; la mre et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grce ni en cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres sclrats taient parvenus s'vader de la Force la veille de leur transfrement Bictre. Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet difice lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres. Grce un printemps htif, les ormes et les tilleuls se couvraient dj de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon taient d'une fracheur extrme, et et l les plates-bandes s'maillaient de perce-neige, de primevres, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et varies; le soleil dorait le sable brillant des alles. Les vieillards pensionnaires, vtus de houppelandes grises, se promenaient et l, ou devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonait gnralement le calme, la quitude, ou une sorte d'insouciance tranquille. Onze heures venaient de sonner l'horloge lorsque deux fiacres s'arrtrent devant la grille extrieure; de la premire voiture descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise Morel et sa mre. Germain et Rigolette taient, on le sait, maris depuis quinze jours. Nous laissons le lecteur s'imaginer la ptulante gaiet, le bonheur turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les lvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme Georges, qu'elle appelait sa mre. Les traits de Germain exprimaient une flicit plus calme, plus rflchie, plus grave... il s'y mlait un sentiment de reconnaissance profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille qui lui avait apport en prison des consolations si secourables, si charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le moins du monde; aussi, ds que son petit Germain mettait l'entretien sur ce sujet, elle parlait aussitt d'autre chose, prtextant que ces souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle ft devenue Mme Germain et que Rodolphe l'et dote de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas voulu, et son mari avait t de cet avis, changer sa coiffure de grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilit ne servit mieux une innocente coquetterie; car rien n'tait plus gracieux, plus lgant que son petit bonnet barbes plates, un peu la paysanne, orn de chaque ct de deux gros noeuds orange, qui faisaient encore valoir le noir clatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et boucls, depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col richement brod entourait le cou charmant de la jeune marie; une charpe de cachemire franais de la mme nuance que les rubans du bonnet cachait demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'et pas de corset, selon son habitude (bien qu'elle et aussi le temps de se lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus lger pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galate de marbre. Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond, toujours nouveau. Louise Morel, aprs une instruction minutieuse et l'autopsie de son enfant, avait t mise en libert par la chambre d'accusation. Les beaux traits de la fille du lapidaire, creuss par le chagrin, annonaient une sorte de rsignation douce et triste. Grce la gnrosit de Rodolphe et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mre de Louise Morel, qui l'accompagnait, avait retrouv la sant. Le concierge de la porte extrieure ayant demand Mme Georges ce qu'elle dsirait, celle-ci lui rpondit que l'un des mdecins des salles d'alins lui avait donn rendez-vous onze heures et demie, ainsi qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans la grande cour plante dont nous avons parl. Elle prit ce dernier parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec la femme du lapidaire, elle parcourut les alles du jardin. Louise et Rigolette les suivaient peu de distance. --Que je suis donc contente de vous revoir, chre Louise! dit la grisette. Tout l'heure, quand nous avons t vous chercher rue du Temple, notre arrive de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais mon mari n'a pas voulu, disant que c'tait trop haut: j'ai attendu dans le fiacre. Votre voiture a suivi la ntre; a fait que je vous retrouve pour la premire fois depuis que... --Depuis que vous tes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle Rigolette, s'cria Louise avec attendrissement, quel bon coeur! quel... --D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la fille du lapidaire afin d'chapper ses remerciements, je ne suis plus Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et je tiens mes titres. --Oui... je vous savais... marie... Mais laissez-moi vous remercier encore de... --Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours de ses ides, ce que vous ignorez, c'est que je me suis marie grce la gnrosit de celui qui a t notre providence tous, vous, votre famille, moi, Germain, sa mre! --M. Rodolphe! Oh! nous le bnissons chaque jour!... Lorsque je suis sortie de prison, l'avocat qui tait venu de sa part me voir, me conseiller et m'encourager, m'a dit que grce M. Rodolphe, qui avait dj tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour rparer ses cruauts, avait assur une rente moi et une mon pauvre pre, qui est toujours ici, lui... mais qui, grce Dieu, va de mieux en mieux... --Et qui reviendra aujourd'hui avec vous Paris... si l'esprance de ce digne mdecin se ralise. --Plt au ciel!... --Cela doit plaire au ciel... Votre pre est si bon, si honnte! Et je suis sre, moi, que nous l'emmnerons. Le mdecin pense maintenant qu'il faut frapper un grand coup, et que la prsence imprvue des personnes que votre pre avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de perdre la raison... pourra terminer sa gurison... Moi, dans mon petit jugement... cela me parat certain... --Je n'ose encore y croire, mademoiselle. --Madame Germain... madame Germain... si a vous est gal, ma bonne Louise... Mais, pour en revenir ce que je vous disais, vous ne savez pas ce que c'est que M. Rodolphe? --C'est la providence des malheureux. --D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le dire... Puis, s'adressant son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'cria: --Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mre... et puis j'aime t'avoir plus prs de moi. Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit Rigolette, qui lui envoya furtivement un baiser. --Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec a l'air si distingu!... une si jolie taille! Avais-je raison de le trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur, et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! propos de Cabrion... M. Pipelet et sa femme, o sont-ils donc? Le mdecin avait dit qu'ils devaient venir aussi, parce que votre pre avait souvent prononc leur nom... --Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitt la maison, ils taient partis depuis longtemps. --Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M. Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons mon mariage et M. Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoye porter Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et l, aide de Germain, je fais une dnette... mais une dnette de vrais gourmands. Il est vrai que a ne nous a pas servi grand-chose; car, quand elle a t prte, nous n'avons mang ni l'un ni l'autre, nous tions trop contents. onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin. cinq heures, j'tais debout et l'ouvrage, car j'tais au moins de deux jours de travail en retard. huit heures, on frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je commence le remercier du fond du coeur pour ce qu'il a fait pour Germain; il ne me laisse pas finir. --Ma voisine, me dit-il, Germain va venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre; vous vous rendrez tout de suite un petit village appel Bouqueval, prs d'couen, route de Saint-Denis. Une fois l, vous demanderez Mme Georges... et bien du plaisir.--Monsieur Rodolphe, je vais vous dire; c'est que ce sera encore une journe de perdue, et, sans reproche, a fera trois.--Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.--Si c'est comme a, la bonne heure, monsieur Rodolphe.--Adieu, ma voisine.--Adieu et merci, mon voisin. Il part, et Germain arrive; je lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille... Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgr moi, les larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voil devant nous, c'tait la mre de Germain. --Sa mre!!! --Mon Dieu, oui... sa mre, qui on l'avait enlev tout enfant, et qu'il n'esprait plus revoir. Vous pensez leur bonheur tous deux. Quand Mme Georges a eu bien pleur, bien embrass son fils, 'a t mon tour. M. Rodolphe lui avait sans doute crit de bonnes choses de moi, car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma conduite pour son fils. Et si vous le voulez, ma mre, dit Germain, Rigolette sera votre fille aussi.--Si je le veux! mes enfants, de tout mon coeur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus gentille femme. Nous voil donc installs dans une belle ferme avec Germain, sa mre et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites btes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la campagne, les jours passaient si vite que c'tait comme un rve; je ne travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais avec Germain, je chantais, je sautais, c'tait en devenir folle... Enfin notre mariage est arrt pour il y a eu hier quinze jours... La surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M. Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand coffre de bois de rose, avec ces mots crits dessus en lettres d'or sur une plaque de porcelaine bleue: Travail et sagesse, amour et bonheur. J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de dentelle comme celui que je porte, des robes en pices, des bijoux, des gants, cette charpe, un beau chle; enfin, c'tait comme un conte de fes. --C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fes; mais voyez comme a vous a port bonheur... d'tre si bonne, si laborieuse. --Quant tre bonne et laborieuse... ma chre Louise, je ne l'ai pas fait exprs... a s'est trouv ainsi... tant mieux pour moi... Mais a n'est pas tout: au fond du coffret je dcouvre un joli portefeuille avec ces mots: Le voisin sa voisine. Je l'ouvre: il y avait deux enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain, je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe qui m'tait destine, trouve un bon de quarante mille francs sur le... sur le Trsor... oui... c'est cela, c'tait ma dot... Je veux le refuser; mais Mme Georges, qui avait caus avec le grand monsieur chauve et avec Germain, me dit: Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter; c'est la rcompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre dvouement ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits, au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens d'existence, que vous tes alle consoler vos amis malheureux. --Oh! a, c'est bien vrai, s'cria Louise; il n'y en a pas une autre comme vous au moins... mademoi... madame Germain. -- la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que j'ai fait c'est par plaisir; il me rpond: C'est gal, M. Rodolphe est immensment riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amiti: votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter. --Quel bonheur que tant de richesse tombe une personne aussi charitable que M. Rodolphe! --Sans doute il est bien riche, mais s'il n'tait que cela... Ah! ma bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La veille du mariage... le soir, trs-tard, le grand monsieur chauve arrive en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il tait souffrant, mais le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors, ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le ntre, tait... devinez quoi?... un prince! --Un prince? --Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc rgnant, un roi en petit... Germain m'a expliqu a. --M. Rodolphe! --Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demand de m'aider cirer ma chambre! --Un prince... presque un roi! C'est a qu'il a tant de pouvoir pour faire le bien. --Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que c'tait presque un roi, je n'ai pas os refuser la dot. Nous avons t maris. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, nous deux Germain et Mme Georges, qu'il serait trs-content que nous lui fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le coeur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonns, de messieurs en noir avec des chanes d'argent au cou et l'pe au ct, d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des dorures partout, qu'on en tait bloui. Enfin, nous trouvons le monsieur chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrs de broderies; il nous introduit dans une grande pice, o nous trouvons M. Rodolphe... c'est--dire le prince, vtu trs-simplement et l'air si bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois, que je me suis sentie tout de suite mon aise, en me rappelant que je lui avais fait m'attacher mon chle, me tailler des plumes et me donner le bras dans la rue. --Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais trembl! --Eh bien! moi, non. Aprs avoir reu Mme Georges avec une bont sans pareille et offert sa main Germain, le prince m'a dit en souriant: Eh bien! ma voisine, comment vont papa Crtu et Ramonette? (C'est le nom de mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en tre souvenu!) Je suis sr, a-t-il ajout, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants joyeux avec vos jolis oiseaux?--Oui, monseigneur. (Mme Georges nous avait fait la leon toute la route, nous deux Germain, nous disant qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore parce que nous vous le devons.--Ce n'est pas moi que vous le devez, mon enfant, mais vos excellentes qualits et celles de Germain. _Et ctera, et ctera,_ je passe le reste de ses compliments. Enfin nous avons quitt ce seigneur le coeur un peu gros, car nous ne le verrons plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours, peut-tre qu'il est dj parti; mais, parti ou non, son souvenir sera toujours avec nous. --Puisqu'il a des sujets, ils doivent tre bien heureux! --Jugez! il nous a fait tant de bien, nous qui ne lui sommes rien. J'oubliais de vous dire que c'tait cette ferme-l qu'avait habit une de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnte petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontr M. Rodolphe; mais Mme Georges m'avait bien recommand de n'en pas parler au prince, je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui parle du bien qu'il fait. Ce qui est sr, c'est qu'il parat que cette chre Goualeuse a retrouv ses parents, qui l'ont emmene avec eux, bien loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir embrasse avant son dpart. --Allons, tant mieux, dit amrement Louise; elle est heureuse aussi, elle... --Ma bonne Louise, pardon... je suis goste; c'est vrai, je ne vous parle que de bonheur... vous qui avez tant de raisons d'tre encore chagrine. --Si mon enfant m'tait rest, dit tristement Louise en interrompant Rigolette, cela m'aurait console; car maintenant quel est l'honnte homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent? --Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnte homme capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout, lorsqu'il vous connatra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer, et il sera bien sr d'avoir en vous une bonne et digne femme. --Vous me dites cela pour me consoler. --Non, je dis cela parce que c'est vrai. --Enfin, vrai ou non, a me fait du bien, toujours, et je vous en remercie. Mais qui vient donc l? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme! Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps, tait toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion. En effet, M. et Mme Pipelet s'avanaient allgrement, Alfred, toujours coiff de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit vert pr encore dans tout son lustre; sa cravate, coins brods, laissait dpasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moiti des joues; un grand gilet fond jaune vif, larges bandes marron, un pantalon noir un peu court, des bas d'une blouissante blancheur et des souliers cirs l'oeuf compltaient son accoutrement. Anastasie se prlassait dans une robe de mrinos amarante sur laquelle tranchait vivement un chle d'un bleu fonc. Elle exposait orgueilleusement tous les regards sa perruque frachement boucle et tenait son bonnet suspendu son bras par des brides de ruban vert en manire de ridicule. La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et dernirement si abattue, tait rayonnante, jubilante, rutilante; du plus loin qu'il aperut Louise et Rigolette, il accourut en s'criant de sa voix de basse: --Dlivr!... parti! --Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air joyeux! qu'avez-vous donc? --Parti... mademoiselle, ou plutt madame, veux-je, puis-je, dois-je dire, car maintenant vous tes exactement semblable Anastasie, grce au _conjungo_, de mme que votre mari, M. Germain, est exactement semblable moi. --Vous tes bien honnte, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant; mais qui est donc parti? --Cabrion! s'cria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une indicible satisfaction, comme s'il et t dgag d'un poids norme. Il quitte la France jamais, toujours... perptuit... enfin il est parti. --Vous en tes bien sr? --Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est--dire un tui chapeau, un appuie-mains et une bote couleurs. --Qu'est-ce qu'il vous chante l, ce vieux chri? dit Anastasie en arrivant essouffle, car elle avait difficilement suivi la course prcipite d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du dpart de Cabrion? Il n'a fait qu'en rabcher toute la route. --C'est--dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me semblait que mon chapeau tait doubl de plomb; maintenant on dirait que l'air me soulve vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne reviendra plus! --Heureusement, le gredin! --Anastasie... mnagez les absents... le bonheur me rend clment: je dirai simplement que c'tait un indigne polisson. --Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette. --Par un ami de mon roi des locataires. propos de ce cher homme, vous ne savez pas? grce aux bons renseignements qu'il a donns de nous, Alfred est nomm concierge-gardien d'un mont-de-pit et d'une banque charitable, fonds dans notre maison par une bonne me qui me fait joliment l'effet d'tre celle dont M. Rodolphe tait le commis voyageur en bonnes actions! --Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le directeur de cette banque, aussi par le crdit de M. Rodolphe. --Et allllez donc... s'cria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir Cabrion, figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demand si un peintre de beaucoup de talent, nomm Cabrion, n'avait pas demeur chez nous. Au nom de Cabrion, voil mon vieux chri qui lve sa botte en l'air et qui a la petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: Ce jeune peintre va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmne pour des travaux qui l'y retiendront pendant des annes... Peut-tre mme se fixera-t-il tout fait l'tranger. En foi de quoi le particulier donna mon vieux chri la date du dpart de Cabrion et l'adresse des Messageries. --Et j'ai le bonheur inespr de lire sur le registre: M. Cabrion, artiste peintre, dpart pour Strasbourg et l'tranger par correspondance. --Le dpart tait fix ce matin. --Je me rends dans la cour avec mon pouse. --Nous voyons le gredin monter sur l'impriale ct du conducteur. --Et enfin, au moment o la voiture s'branle, Cabrion m'aperoit, me reconnat, se retourne et me crie: Je pars pour toujours... toi pour la vie! Heureusement la trompette du conducteur touffa presque ces derniers mots et ce tutoiement indcent que je mprise... car enfin, Dieu soit lou, il est parti. --Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et ce qui va bien vous tonner... c'est que M. Rodolphe tait... --tait? --Un prince dguis... une altesse royale. --Allons donc, quelle farce! dit Anastasie. --Je vous le jure sur mon mari... dit trs-srieusement Rigolette. --Mon roi des locataires... une altesse royale! s'cria Anastasie. Allllez donc!... Et moi qui l'ai pri de garder ma loge!... Pardon... pardon... pardon... Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure et t plus convenable pour parler d'un prince. Par une manifestation diamtralement oppose quant la forme, mais toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se dcoiffa compltement et salua profondment le vide en s'criant:--Un prince, une altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'tais au lit par suite des indignits de Cabrion! ce moment Mme Georges se retourna et dit son fils et Rigolette: --Mes enfants, voici le docteur. XV Le Matre d'cole Le docteur Herbin, homme d'un ge mr, avait une physionomie infiniment spirituelle et distingue, un regard d'une profondeur, d'une sagacit remarquables, et un sourire d'une bont extrme. Sa voix, naturellement harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux alins; aussi la suavit de son accent, la mansutude de ses paroles semblaient souvent calmer l'irritabilit naturelle de ces infortuns. L'un des premiers il avait substitu, dans le traitement de la folie, la commisration et la bienveillance aux terribles moyens corcitifs employs autrefois: plus de chanes, plus de coups, plus de douches, plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels). Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanit, que la fureur s'exaltent par la squestration et par les brutalits; qu'en soumettant au contraire les alins la vie commune, mille distractions, mille incidents de tous les moments les empchent de s'absorber dans une ide fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus concentre par la solitude et par l'intimidation. Ainsi, l'exprience prouve que, pour les alins, l'isolement est aussi funeste qu'il est salutaire pour les dtenus criminels... la perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de mme que la perturbation ou plutt la subversion morale des seconds s'augmente et devient incurable par la frquentation de leurs pairs en corruption. Sans doute, dans plusieurs annes, le systme pnitentiaire actuel, avec ses prisons en commun, vritables coles d'infamie, avec ses bagnes, ses chanes, ses piloris et ses chafauds, paratra aussi vicieux, aussi sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux alins parat cette heure absurde et atroce... --Monsieur, dit Mme Georges[18] M. Herbin, j'ai cru pouvoir accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M. Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intressante que je n'ai pu rsister au dsir d'assister avec mes enfants au rveil complet de sa raison, qui, vous l'esprez, nous a-t-on dit, lui reviendra ensuite de l'preuve laquelle vous allez le soumettre. --Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que doit lui causer la prsence de sa fille et des personnes qu'il avait l'habitude de voir. --Lorsqu'on est venu arrter mon mari, dit la femme de Morel avec motion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine tait occupe me secourir moi et mes enfants. --Mon pre connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup de bonts pour nous, ajouta Louise. Puis, dsignant Alfred et Anastasie, elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils avaient aussi bien des fois aid notre famille dans son malheur autant qu'ils le pouvaient. --Je vous remercie, monsieur, dit le docteur Alfred, de vous tre drang pour venir ici; mais, d'aprs ce qu'on me dit, je vois que cette visite ne doit pas vous coter? --Mssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit s'entraider ici-bas... il est frre... sans compter que le pre Morel tait la crme des honntes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison par suite de son arrestation et celle de cette chre Mlle Louise. --Et mme, reprit Anastasie, et mme que je regrette toujours que l'cuelle de soupe brlante que j'ai jete sur le dos des recors n'aurait pas t du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chri, du pur plomb fondu? --C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage l'affection que mon pouse avait voue aux Morel. --Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin la mre de Germain, la vue des alins, nous traverserons plusieurs cours pour nous rendre au btiment extrieur o j'ai jug propos de faire conduire Morel et j'ai donn l'ordre ce matin qu'on ne le ment pas la ferme comme l'ordinaire. -- la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici? --Cela vous surprend, madame? je le conois. Oui, nous avons ici une ferme dont les produits sont d'une trs-grande ressource pour la maison et qui est mise en valeur par des alins[19]. --Ils y travaillent? en libert, monsieur? --Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature, est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'vasion; ils s'y rendent avec une satisfaction vritable... et le petit salaire qu'ils gagnent sert amliorer leur sort... leur procurer de petites douceurs. Mais nous voici arrivs la porte d'une des cours. Puis, voyant une lgre nuance d'apprhension sur les traits de Mme Georges, le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes vous serez aussi rassure que moi. --Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants. --Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui tait rest en arrire avec sa femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion et dur... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, tait relgu parmi ces malheureux que nous allons voir vtus des costumes les plus baroques, enchans par le milieu du corps ou enferms dans des loges comme les btes froces du Jardin des Plantes! --Ne m'en parle pas, vieux chri... On dit que les fous par amour sont comme de vrais singes ds qu'ils aperoivent une femme... Ils se jettent aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il faut que leurs gardiens les apaisent grands coups de fouet et en leur lchant sur la tte des immenses robinets d'eau glace qui tombent de cent pieds de haut... et a n'est pas de trop pour les rafrachir. --Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insenss, dit gravement Alfred; un malheur est si vite arriv! --Sans compter que a ne serait pas gnreux de ma part d'avoir l'air de les narguer, car, aprs tout, ajouta Anastasie avec mlancolie, c'est nos attraits qui rendent les hommes comme a. Tiens, je frmis, mon Alfred, quand je pense que si je t'avais refus ton bonheur, tu serais probablement, l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces enrags... que tu serais te cramponner aux barreaux de ta cage aussitt que tu verrais une femme, et rugir aprs, pauvre vieux chri... toi qui, au contraire, t'ensauves ds qu'elles t'agacent. --Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal trouv. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons voir d'abominables figures, entendre des bruits de chanes et des grincements de dents... M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la conversation du docteur Herbin, partageaient les prjugs populaires qui existent encore l'endroit des hospices d'alins, prjugs qui, du reste, il y a quarante ans, taient d'effroyables ralits. La porte de la cour s'ouvrit. Cette cour, formant un long paralllogramme, tait plante d'arbres, garnie de bancs; de chaque ct rgnait une galerie d'une trange construction; des cellules largement ares avaient accs sur cette galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformment vtus de gris, se promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis au soleil. Rien ne contrastait davantage avec l'ide qu'on se fait ordinairement des excentricits de costume et de la singularit physiognomonique des alins; il fallait mme une longue habitude d'observation pour dcouvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie. l'arrive du docteur Herbin, un grand nombre d'alins se pressrent autour de lui, joyeux et empresss, en lui tendant leurs mains avec une touchante expression de confiance et de gratitude, laquelle il rpondit cordialement en leur disant: --Bonjour, bonjour, mes enfants. Quelques-uns de ces malheureux, trop loigns du docteur pour lui prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hsitation craintive aux personnes qui l'accompagnaient. --Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une bont qui semblait les ravir. --Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous? --Ce sont peu prs les plus dangereux de la maison, dit le docteur en souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes. --Comment! ces gens sont compltement fous?... Mais quand sont-ils donc furieux?... --D'abord... ds le dbut de leur maladie, quand on les amne ici; puis peu peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord frquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des plus mchants. C'tait un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, la physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu: --Monsieur le docteur, je dois avoir mon tour le droit d'entretenir et de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y a une injustice flagrante priver ce malheureux de ma conversation pour le livrer... (et le fou sourit avec une ddaigneuse amertume) aux stupides divagations d'un idiot compltement tranger, je crois ne rien hasarder, compltement tranger aux moindres notions d'une science quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi, ajouta-t-il avec une extrme volubilit, je lui aurais dit mon avis sur les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les quations aux diffrences partielles, dont l'interprtation gomtrique se rsume en deux faces orthogonales, ne peuvent tre intgres gnralement cause de leur complication. Je lui aurais prouv que les surfaces conjugues sont ncessairement toutes isothermes, et nous aurions cherch ensemble quelles sont les surfaces capables de composer un systme triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion, monsieur... comparez cette rcration aux stupidits dont on entretient l'aveugle, ajouta l'alin en reprenant haleine, et dites-moi si ce n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien? --Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les lucubrations d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus hautes questions de gomtrie ou d'astronomie avec une sagacit qui ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense. Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hlas! martyr du dsir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorb toutes les connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge l'humanit dans les tnbres de la plus profonde ignorance. Le docteur reprit tout haut l'alin, qui semblait attendre sa rponse avec une respectueuse anxit: --Mon cher monsieur Charles, votre rclamation me semble de toute justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais heureusement n'est pas sourd, goterait un charme infini la conversation d'un homme aussi rudit que vous. Je vais m'occuper de vous faire rendre justice. --Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, priver l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis appropries en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu peu et en commenant gesticuler avec une extrme agitation. --Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement l'univers ne s'est pas encore aperu de ce qui lui manquait; ds qu'il rclamera, nous nous empresserons de satisfaire sa rclamation; en tout tat de cause, un homme de votre capacit, de votre savoir, peut toujours rendre de grands services. --Mais je suis pour la science ce qu'tait l'arche de No pour la nature physique, s'cria-t-il en grinant des dents et l'oeil gar. --Je le sais, mon cher ami. --Vous voulez mettre la lumire sous le boisseau! s'cria-t-il en fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il d'un air menaant, le visage empourpr de colre et les veines gonfles se rompre. --Ah! monsieur Charles, rpondit le docteur en attachant sur l'insens un regard calme, fixe, perant, et donnant sa voix un accent caressant et flatteur, je croyais que vous tiez le plus grand savant des temps modernes... --Et passs! s'cria le fou, oubliant tout coup sa colre pour son orgueil. --Vous ne me laissez pas achever... que vous tiez le plus grand savant des temps passs... prsents... --Et futurs... ajouta le fou avec fiert. --Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en souriant et en lui frappant amicalement sur l'paule. Ne dirait-on pas que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous mritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi prs de lui. --Docteur, vous tes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce qu'on l'oblige d'couter quand je pourrais lui dire de si belles choses, reprit le fou compltement calm en marchant devant le docteur d'un air satisfait. --Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'tait rapproch de sa mre et de sa femme, dont il avait remarqu l'effroi lorsque le fou avait parl et gesticul violemment; un moment, j'ai craint une crise. --Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jets sur lui; on l'et garrott, battu, inond de douches, une des plus atroces tortures que l'on puisse rver... Jugez de l'effet d'un tel traitement sur une organisation nergique et irritable, dont la force d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprime. Alors il serait tomb dans un de ces accs de rage effroyables qui dfiaient les treintes les plus puissantes, s'exaspraient par leur frquence et devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne comprimant pas d'abord cette effervescence momentane ou en la dtournant l'aide de l'excessive mobilit d'esprit que l'on remarque chez beaucoup d'insenss, ces bouillonnements phmres s'apaisent aussi vite qu'ils s'lvent. --Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une illusion de son esprit? demanda Mme Georges. --Non, madame, c'est une histoire fort trange, rpondit le docteur. Cet aveugle a t pris dans un repaire des Champs-lyses, o l'on a arrt une bande de voleurs et d'assassins; on a trouv cet homme enchan au milieu d'un caveau souterrain, ct du cadavre d'une femme si horriblement mutil qu'on n'a pu la reconnatre. --Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20]. --Cet homme est d'une pouvantable laideur, toute sa figure est corrode par le vitriol. Depuis son arrive ici il n'a pas prononc une parole. Je ne sais s'il est rellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passes pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les demandes qu'on lui adresse restent sans rponse, et il est impossible d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accs semblent causs par une fureur dont la cause est impntrable, car il ne prononce pas une parole. Les autres alins ont pour lui beaucoup d'attentions; ils guident sa marche et ils se plaisent l'entretenir, hlas! selon le degr de leur intelligence. Tenez... le voici... Toutes les personnes qui accompagnaient le mdecin reculrent d'horreur la vue du Matre d'cole, car c'tait lui. Il n'tait pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insens. Il avait massacr la Chouette, non dans un accs de folie, mais dans un accs de fivre chaude pareil celui dont il avait dj t frapp lors de sa terrible vision la ferme de Bouqueval. Ensuite de son arrestation la taverne des Champs-lyses, sortant de son dlire passager, le Matre d'cole s'tait veill dans une des cellules du dpt de la Conciergerie o l'on enferme provisoirement les insenss. Entendant dire autour de lui: C'est un fou furieux, il rsolut de continuer de jouer ce rle, et s'imposa un mutisme complet afin de ne pas se compromettre par ses rponses, dans le cas o l'on douterait de son insanit prtendue. Ce stratagme lui russit. Conduit Bictre, il simula de temps autre de violents accs de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour ces manifestations, afin d'chapper la pntrante observation du mdecin en chef, le chirurgien de garde, veill et appel la hte, n'arrivant presque jamais qu' l'issue ou la fin de la crise. Le trs-petit nombre des complices du Matre d'cole qui savaient son vritable nom et son vasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il tait devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intrt le dnoncer; on ne pouvait ainsi constater son identit. Il esprait donc rester toujours Bictre, en continuant son rle de fou et de muet. Oui, toujours, tel tait alors l'unique voeu, le seul dsir de cet homme, grce l'impuissance de nuire qui paralysait ses mchants instincts. Grce l'isolement profond o il avait vcu dans le caveau de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'tait peu peu empar de cette me de fer. force de concentrer son esprit dans une incessante mditation, le souvenir de ses crimes passs, priv de toute communication avec le monde extrieur, ses ides finissaient souvent par prendre un corps, par s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit la Chouette; alors lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce n'tait pas l de la folie, c'tait la puissance du souvenir port sa dernire expression. Ainsi cet homme, encore dans la force de l'ge, d'une constitution athltique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues annes, cet homme qui jouissait de toute la plnitude de sa raison, devait passer ces longues annes parmi les fous, dans un mutisme complet, sinon, s'il tait dcouvert, on le conduisait l'chafaud pour ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait une rclusion perptuelle parmi des sclrats pour lesquels il ressentait une horreur qui s'augmentait en raison de son repentir. Le Matre d'cole tait assis sur un banc; une fort de cheveux grisonnants couvraient sa tte hideuse et norme; accoud sur un de ses genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux ft priv de regard, que deux trous remplaassent son nez, que sa bouche ft difforme, un dsespoir crasant, incurable, se manifestait encore sur ce visage monstrueux. Un alin d'une figure triste, bienveillante et juvnile, agenouill devant le Matre d'cole, tenait sa robuste main entre les siennes, le regardait avec bont, et d'une voix douce rptait incessamment ces seuls mots: Des fraises... des fraises... des fraises... --Voil pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que cet idiot sache tenir l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont ferms, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gr de me mettre en communication avec lui. --Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insens figure mlancolique contemplait l'abominable figure du Matre d'cole, avec compassion et rptait de sa voix douce: Des fraises... des fraises... des fraises... --Depuis son entre ici, ce pauvre fou n'a pas prononc d'autres paroles que celles-l, dit le docteur Mme Georges, qui regardait le Matre d'cole avec horreur; quel vnement se rattache ces mots, les seuls qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pntrer... --Mon Dieu, ma mre, dit Germain Mme Georges, combien ce malheureux aveugle parat accabl!... --C'est vrai, mon enfant, rpondit Mme Georges, malgr moi mon coeur se serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanit sous ce sinistre aspect! peine Mme Georges eut-elle prononc ces mots que le Matre d'cole tressaillit; son visage coutur devint ple sous ses cicatrices; il leva et tourna si vivement la tte du ct de la mre de Germain que celle-ci ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignort quel tait ce misrable. Le Matre d'cole avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de Mme Georges lui disaient qu'elle parlait son fils. --Qu'avez-vous, ma mre? s'cria Germain. --Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de sa figure... tout cela m'a effraye... Tenez, monsieur, pardonnez ma faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque d'avoir cd ma curiosit en accompagnant mon fils. --Oh! pour une fois... ma mre... il n'y a rien regretter... --Bien certainement que notre bonne mre ne reviendra plus jamais ici, ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est si triste... a navre le coeur. --Allons, vous tes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une peureuse? --J'avoue, rpondit le mdecin, que la vue de ce malheureux aveugle et muet m'a impressionn... moi qui ai vu bien des misres. --Quelle frimousse... hein! vieux chri? dit tout bas Anastasie... Eh bien! auprs de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet affreux bonhomme... C'est pour a que personne ne peut se vanter de... tu comprends, mon Alfred?... --Anastasie, je rverai de cette figure-l... c'est sr... j'en aurai le cauchemar... --Mon ami, dit le docteur au Matre d'cole, comment vous trouvez-vous?... Le Matre d'cole resta muet. --Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant lgrement sur l'paule. Le Matre d'cole ne rpondit rien, il baissa la tte; au bout de quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme... --Il pleure, dit le docteur. --Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion. Le Matre d'cole frissonna; il entendait de nouveau la voix de son fils... Son fils prouvait pour lui un sentiment de compassion. --Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Matre d'cole, sans rpondre, cacha son visage dans ses mains. --Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur. --Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air grave et prtentieux. Je vais lui dmontrer que tous les genres de surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systmes sont isothermes sont: 1 ceux des surfaces du second ordre; 2 ceux des ellipsodes de rvolution autour du petit axe et du grand axe; 3 ceux... Mais, au fait, non, reprit le fou en se ravisant et rflchissant; je l'entretiendrai du systme plantaire. Puis, s'adressant au jeune alin toujours agenouill devant le Matre d'cole:--te-toi de l... avec tes fraises... --Mon garon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous conduise et entretienne son tour ce pauvre homme... Laissez votre camarade prendre votre place... Le jeune alin obit aussitt, se leva, regarda timidement le docteur de ses grands yeux bleus, lui tmoigna sa dfrence par un salut, fit un signe d'adieu au Matre d'cole et s'loigna en rptant d'une voix plaintive: Des fraises... des fraises... Le docteur, s'apercevant de la pnible impression que cette scne causait Mme Georges, lui dit: --Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon esprance se ralise, votre me s'panouira en voyant cet excellent homme rendu la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille. Et le mdecin s'loigna suivi des personnes qui l'accompagnaient. Le Matre d'cole resta seul avec le fou de science, qui commena de lui expliquer, d'ailleurs trs-savamment, trs-loquemment, la marche imposante des astres, qui dcrivent silencieusement leur courbe immense dans le ciel, dont l'tat normal est la nuit... Mais le Matre d'cole n'coutait pas... Il songeait avec un profond dsespoir qu'il n'entendrait plus jamais la voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'pouvante o les aurait plongs la rvlation de son nom, il et plutt endur mille morts que de se dcouvrir eux... Une seule, une dernire consolation lui restait: un moment il avait inspir quelque piti son fils. Et malgr lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant de lui infliger un chtiment terrible: Chacune de tes paroles est un blasphme, chacune de tes paroles sera une prire: tu es audacieux et cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras faible. Ton coeur est ferm au repentir... un jour tu pleureras tes victimes... D'homme tu t'es fait bte froce... Un jour ton intelligence se relvera par l'expiation. Tu n'as pas mme respect ce que respectent les btes sauvages, leur femelle et leurs petits... aprs une longue vie consacre la rdemption de tes crimes, ta dernire prire sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespr de mourir entre ta femme et ton fils... --Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au btiment o se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour o tait le Matre d'cole. XVI Morel le lapidaire Malgr la tristesse que lui avait inspire la vue des alins, Mme Georges ne put s'empcher de s'arrter un moment en passant devant une cour grille o taient enferms les idiots incurables. Pauvres tres, qui souvent n'ont pas mme l'instinct de la bte et dont on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mmes... Ils traversent ainsi la vie, absolument trangers aux sentiments, la pense, prouvant seulement les besoins animaux les plus limits... Le hideux accouplement de la misre et de la dbauche, au plus profond des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable abtardissement de l'espce... qui atteint en gnral les classes pauvres. Si gnralement la folie ne se rvle pas tout d'abord l'observateur superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'alin, il n'est que trop facile de reconnatre les caractres physiques de l'idiotisme. Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer Mme Georges l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilit stupide ou d'bahissement imbcile qui donnait aux traits de ces malheureux une expression la fois hideuse et pnible voir. Presque tous taient vtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgr toute la surveillance possible, on ne peut empcher ces tres, absolument privs d'instinct et de raison, de lacrer, de souiller leurs vtements en rampant, en se roulant comme des btes dans la fange des cours[21] o ils restent pendant le jour. Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les abritait, pelotonns, ramasss sur eux-mmes comme des animaux dans leurs tanires, faisaient entendre une sorte de rlement sourd et continuel. D'autres, adosss au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement le soleil. Un vieillard d'une obsit difforme, assis sur une chaise de bois, dvorait sa pitance avec une voracit animale, en jetant de ct et d'autre des regards obliques et courroucs. Ceux-ci marchaient circulairement et en hte dans un tout petit espace qu'ils se limitaient. Cet trange exercice durait des heures entires sans interruption. Ceux-l, assis par terre, se balanaient incessamment en jetant alternativement le haut de leur corps en avant et en arrire, n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire aux clats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme. D'autres enfin, dans un complet anantissement, n'ouvraient les yeux qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanims, sourds, muets, aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annont leur vitalit. L'absence complte de communication verbale ou intelligente est un des caractres les plus sinistrs d'une runion d'idiots; au moins, malgr l'incohrence de leurs paroles et de leurs penses, les fous se parlent, se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il rgne une indiffrence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend prononcer une parole articule; ce sont de temps autre quelques rires sauvages ou des gmissements et des cris qui n'ont rien d'humain. peine un trs-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens. Et pourtant, rptons-le avec admiration, par respect pour la crature, ces infortuns, qui semblent ne plus appartenir notre espce, et pas mme l'espce animale, par le complet anantissement de leurs facults intellectuelles; ces tres, incurablement frapps, qui tiennent plus du mollusque que de l'tre anim, et qui souvent traversent ainsi tous les ges d'une longue carrire, sont entours de soins recherchs et d'un bien-tre dont ils n'ont pas mme la conscience. Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignit humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que l'enveloppe; mais, rptons-le toujours, on devrait songer aussi la dignit de ceux qui, dous de toute leur intelligence, remplis de zle, d'activit, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de cette dignit en l'encourageant, en la rcompensant lorsqu'elle s'est manifeste par l'amour du travail, par la rsignation, par la probit; ne pas dire enfin, avec un gosme semi-orthodoxe: Punissons ici-bas, Dieu rcompensera l-haut. --Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, aprs avoir jet un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer qu'il n'y a aucun remde leurs maux! --Hlas! aucun, madame, rpondit le docteur, surtout arrivs cet ge; car maintenant, grce aux progrs de la science, les enfants idiots reoivent une sorte d'ducation qui dveloppe au moins l'atome d'intelligence incomplte dont ils sont quelquefois dous. Nous avons ici une cole[22], dirige avec autant de persvrance que de patience claire, qui offre dj des rsultats on ne peut plus satisfaisants: par des moyens trs-ingnieux et exclusivement appropris leur tat, on exerce la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et beaucoup parviennent connatre les lettres, les chiffres, se rendre compte des couleurs; on est mme arriv leur apprendre chanter en choeur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme trange, la fois triste et touchant, entendre ces voix tonnes, plaintives, quelquefois douloureuses, s'lever vers le ciel dans un cantique dont presque tous les mots, quoique franais, leur sont inconnus. Mais nous voici arrivs au btiment o se trouve Morel. J'ai recommand qu'on le laisst seul ce matin, afin que l'effet que j'espre produire sur lui et une plus grande action. --Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au docteur, afin de n'tre pas entendue de Louise. --Il s'imagine que s'il n'a pas gagn treize cents francs dans sa journe pour payer une dette contracte envers un notaire nomm Ferrand, Louise doit mourir sur l'chafaud pour crime d'infanticide. --Ah! monsieur, ce notaire... tait un monstre! s'cria Mme Georges, instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son pre, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un impitoyable acharnement. --Louise Morel m'a tout dit, madame, rpondit le docteur. Dieu merci, ce misrable a cess de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel. Puis s'adressant la fille du lapidaire: --Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment o je crierai: Venez!, paraissez aussitt, mais seule... Quand je dirai une seconde fois: Venez!, les autres personnes entreront avec vous... --Ah! monsieur, le coeur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes. Pauvre pre... Si cette preuve tait inutile!... --J'espre qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la mnage... Allons, rassurez-vous, et songez mes recommandations. Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans une chambre dont les fentres grilles ouvraient sur un jardin. Grce au repos, un rgime salubre, aux soins dont on l'entourait, les traits de Morel le lapidaire n'taient plus ples, hves et creuss par une maigreur maladive. Son visage plein, lgrement color, annonait le retour de la sant; mais un sourire mlancolique, une certaine fixit qui souvent encore immobilisait son regard, annonaient que sa raison n'tait pas encore compltement rtablie. Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courb devant une table, simulait l'exercice de son mtier de lapidaire en disant: --Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur l'chafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons... travaillons... Cette aberration, dont les accs taient d'ailleurs de moins en moins frquents, avait toujours t le symptme primordial de sa folie. Le mdecin, d'abord contrari de trouver Morel en ce moment sous l'influence de sa monomanie, espra bientt faire servir cette circonstance son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant soixante-cinq louis qu'il y avait placs d'avance, versa cet or dans sa main et dit brusquement Morel qui, profondment absorb par son simulacre de travail, ne s'tait pas aperu de l'arrive du docteur: --Mon brave Morel... assez travaill... Vous avez enfin gagn les treize cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voil... Et le docteur jeta sur la table la poigne d'or. --Louise est sauve! s'cria le lapidaire en ramassant l'or avec rapidit. Je cours chez le notaire. Et se levant prcipitamment il courut vers la porte. --Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la gurison instantane du lapidaire pouvait dpendre de cette premire impression. peine eut-il dit: Venez! que Louise parut la porte, au moment mme o son pre s'y prsentait. Morel, stupfait, recula deux pas en arrire et laissa tomber l'or qu'il tenait. Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un bahissement profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tcher de rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu peu, il la regarda avec une curiosit inquite et craintive. Louise, tremblante d'motion, contenait difficilement ses larmes, pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette, piait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours pench vers sa fille, commena de plir: il passa ses deux mains sur son front inond de sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler; mais sa voix expira sur ses lvres, sa pleur augmenta, et il regarda autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu peu d'un songe. --Bien... bien..., dit tout bas le docteur Louise, c'est bon signe... quand je dirai: Venez, jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre pre. Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se peut dire, des pieds la tte, comme pour se bien convaincre de son identit. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se drober sa vue. Alors, il se dit voix basse, d'une voix entrecoupe: --Non!... non!... un songe... o suis-je?... impossible!... un songe... ce n'est pas elle... Puis voyant les pices d'or parses sur le plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'veille donc?... la tte me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas Louise... --Venez, dit le docteur voix haute. --Mon pre... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!... s'cria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du lapidaire, au moment o entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme Georges, Germain et les Pipelet. --Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, o suis-je? que me veut-on? que s'est-il pass? je ne peux pas croire... Puis, aprs quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses deux mains la tte de Louise, la regarda fixement et s'cria, aprs quelques instants d'motion croissante: --Louise!... --Il est sauv! dit le docteur. --Mon mari... mon pauvre Morel!... s'cria la femme du lapidaire en venant se joindre Louise. --Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille! --Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont donn rendez-vous ici. --Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain. --Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en reconnaissant chaque personnage avec un nouvel tonnement. --Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant son tour avec Alfred, les voil, les Pipelet... les vieux Pipelet... amis mort... et allllez donc, pre Morel... voil une bonne journe... --Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi, Louise... n'est ce pas?... s'cria-t-il avec entranement en serrant sa fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sr?... --Mon pauvre pre... oui... c'est moi... c'est ma mre... ce sont tous vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux. --Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous heureux... il me semble pourtant qu'on tait venu te chercher pour te conduire en prison, Louise. --Oui... mon pre... mais j'en suis sortie... acquitte... Vous le voyez... me voici... prs de vous... --Attendez encore... attendez... voil la mmoire qui me revient. Puis le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?... --Mort... il est mort, mon pre... murmura Louise. --Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons tre heureux... Mais o suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et pourquoi... je ne me rappelle pas bien... --Vous avez t si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a transport ici... la campagne. Vous avez eu une fivre trs-violente, le dlire. --Oui, oui... je me souviens de la dernire chose avant ma maladie; j'tais parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme bien gnreux, M. Rodolphe... il m'avait empch d'tre arrt. Depuis, par exemple, je ne me souviens de rien. --Votre maladie s'tait complique d'une absence de mmoire, dit le mdecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a rendue. --Et chez qui suis-je donc ici? --Chez un ami de M. Rodolphe, se hta de dire Germain; on avait song que le changement d'air vous serait utile. -- merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant un surveillant il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il n'ait pas traverser les cours et sortir par la grande porte. Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait aucunement le souvenir et la conscience de l'alination dont il avait t atteint. Quelques moments aprs, appuy sur le bras de sa femme, de sa fille, et accompagn d'un lve chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur avait commis sa surveillance jusqu' Paris, Morel montait en fiacre et quittait Bictre sans souponner qu'il y avait t enferm comme fou. --Vous croyez ce pauvre homme compltement guri? disait Mme Georges au docteur, qui la reconduisait jusqu' la grande porte de Bictre. --Je le crois, madame, et j'ai voulu exprs le laisser sous l'heureuse influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en sparer. Du reste l'un de mes lves ne le quittera pas et indiquera le rgime suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu' ce que sa gurison soit tout fait consolide; car non-seulement il m'intresse beaucoup, mais il m'a encore t trs-particulirement recommand, son entre Bictre, par le charg d'affaires du grand-duch de Gerolstein. Germain et sa mre changrent un coup d'oeil significatif. --Je vous remercie, monsieur, dit Mme Georges, de la bont avec laquelle vous avez bien voulu me faire visiter ce bel tablissement, et je me flicite d'avoir assist la scne touchante que votre savoir avait si habilement prvue et annonce. --Et moi, madame, je me flicite doublement de ce succs, qui rend un si excellent homme la tendresse de sa famille. Encore tout mus de ce qu'ils venaient de voir, Mme Georges, Rigolette et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et Mme Pipelet. Au moment o le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un employ suprieur de la maison qui lui dit: --Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer quelle scne je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'et t une source inpuisable. --Comment donc? quelle scne? --Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnes mort, la mre et la fille, qui seront excutes demain? --Sans doute. --Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils celui de la mre. C'est une femme infernale. --N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montr tant de cynisme dans les dbats? --Elle-mme. --Et qu'a-t-elle fait encore? --Elle avait demand tre enferme dans le mme cabanon que sa fille jusqu'au moment de leur excution. On avait accd sa demande. Sa fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, parat s'amollir mesure que le moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve augmente encore, s'il est possible. Tout l'heure le vnrable aumnier de la prison est entr dans leur cachot pour leur offrir les consolations de la religion. La fille se prparait les accepter, lorsque sa mre, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a accable, elle et l'aumnier, de si indignes sarcasmes, que ce vnrable prtre a d quitter le cachot aprs avoir en vain tent de faire entendre quelques saintes paroles cette femme indomptable. -- la veille de monter l'chafaud! une telle audace est vraiment effrayante, dit le docteur. --Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalit antique. Le pre est mort sur l'chafaud, un autre fils est au bagne, un autre, aussi condamn mort, s'est dernirement vad. Le fils an seul et deux jeunes enfants ont chapp cette pouvantable contagion. Pourtant cette femme a fait demander ce fils an, le seul honnte homme de cette excrable race, de venir demain matin recevoir ses dernires volonts. --Quelle entrevue! --Vous n'tes pas curieux d'y assister? --Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir encore dans ma manire de voir. Si cette terrible femme porte son caractre indomptable jusque sur l'chafaud, quel dplorable exemple pour le peuple! --Il y a encore quelque chose dans cette double excution qui me parat trs-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire. --Comment? --C'est aujourd'hui la mi-carme. --Eh bien? --Demain l'excution a lieu sept heures. Or, des bandes de gens dguiss, qui auront pass cette nuit dans les bals de barrires, se croiseront ncessairement, en rentrant dans Paris, avec le funbre cortge. --Vous avez raison, ce sera un contraste hideux. --Sans compter que de la place de l'excution, barrire Saint-Jacques, on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour fter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu' dix et onze heures du matin. Le lendemain le soleil se leva radieux, blouissant. quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie vinrent entourer et garder les abords de Bictre. Nous conduirons le lecteur dans le cabanon o se trouvaient runies la veuve du supplici et sa fille Calebasse. _Fin de la neuvime partie_ DIXIME PARTIE I La toilette Bictre, un sombre corridor perc et l de quelques fentres grilles, sortes de soupiraux situs un peu au-dessus du sol d'une cour suprieure, conduisait au cachot des condamns mort. Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqu la partie suprieure de la porte, qui ouvrait sur le passage peine clair dont nous avons parl. Dans ce cabanon au plafond cras, aux murs humides et verdtres, au sol dall de pierres froides comme les pierres du spulcre, sont renfermes la femme Martial et sa fille Calebasse. La figure anguleuse de la veuve du supplici se dtache, dure, impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la demi-obscurit qui rgne dans le cachot. Prive de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise lace derrire le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en forme de sac, elle demande qu'on lui te son bonnet, se plaignant d'une vive chaleur la tte... Ses cheveux gris tombent pars sur ses paules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle, elle regarde fixement sa fille Calebasse, spare d'elle par la largeur du cachot... Celle-ci, demi couche et vtue aussi de la camisole de force, s'adosse au mur. Elle a la tte baisse sur sa poitrine, l'oeil fixe, la respiration saccade. Sauf un lger tremblement convulsif, qui de temps autre agite sa mchoire infrieure, ses traits paraissent assez calmes, malgr leur pleur livide. Dans l'intrieur et l'extrmit du cachot, auprs de la porte, au-dessous du guichet ouvert, un vtran dcor, figure rude et basane, au crne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur une chaise. Il garde vue les condamnes. --Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brlent... et puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques instants. Puis, s'adressant au vtran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous plat, monsieur... Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'tain plein d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire lentement, la camisole de force empchant la condamne de se servir de ses mains. Aprs avoir bu avec avidit, elle dit: --Merci, monsieur. --Voulez-vous boire? demanda le soldat la veuve. Celle-ci rpondit par un signe ngatif. Le vtran alla se rasseoir. Il se fit un nouveau silence. --Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse. --Bientt quatre heures et demie, dit le soldat. --Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et sinistre, faisant allusion au moment fix pour son excution, dans trois heures... Elle n'osa pas achever. La veuve haussa les paules... Sa fille comprit sa pense et reprit: --Vous avez plus de courage que moi... ma mre... Vous ne faiblissez jamais... vous... --Jamais! --Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi tranquille que si vous tiez assise au coin du feu de notre cuisine... occupe coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-l!... il est loin!... --Bavarde! --C'est vrai... au lieu de rester l penser... sans rien dire... j'aime mieux parler... j'aime mieux... --T'tourdir... poltronne! --Quand cela serait, ma mre, tout le monde n'a pas votre courage, non plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas cout le prtre, parce que vous ne le vouliez pas. a n'empche pas que j'ai peut-tre eu tort... car enfin... ajouta la condamne en frissonnant, aprs... qui sait?... et aprs... c'est bientt... c'est... dans... --Dans trois heures. --Comme vous dites cela froidement, ma mre!... Mon Dieu! mon Dieu! c'est pourtant vrai... dire que nous sommes l... toutes les deux... que nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que, pourtant, dans trois heures... --Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir... voil tout... Hardi, ma fille! --Cela n'est pas beau de parler ainsi votre fille, dit le vieux soldat d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser couter le prtre. La veuve haussa de nouveau les paules avec un ddain farouche et reprit en s'adressant Calebasse sans seulement tourner la tte du ct du vtran: --Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de coeur que ces hommes... avec leurs prtres... Les lches! --Le commandant Leblond tait le plus brave officier du 3e chasseurs pied... Je l'ai vu, cribl de blessures la brche de Saragosse... mourir en faisant le signe de la croix, dit le vtran. --Vous tiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un clat de rire sauvage. --J'tais son soldat... rpondit doucement le vtran. C'tait seulement pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans tre lche... Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basan, type parfait et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples paroles de ce vtran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge semblaient annoncer la bravoure calme et prouve par les batailles, frapprent profondment la fille de la veuve. Elle avait refus les consolations du prtre encore plus par fausse honte et par crainte des sarcasmes de sa mre que par endurcissement. Dans sa pense incertaine et mourante, elle opposa aux railleries sacrilges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce tmoignage, elle crut pouvoir couter sans lchet des instincts religieux auxquels des hommes intrpides avaient obi. --Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu entendre le prtre?... Il n'y avait pas de faiblesse cela... D'ailleurs a m'aurait tourdie... et puis... enfin... aprs... qui sait? --Encore! dit la veuve d'un ton de mpris crasant. Le temps manque... c'est dommage... tu serais religieuse. L'arrive de ton frre Martial achvera ta conversion. Mais il ne viendra pas, l'honnte homme... le bon fils! Au moment o la veuve prononait ces paroles, l'norme serrure de la prison retentit bruyamment, et la porte s'ouvrit: --Dj! s'cria Calebasse en faisant un bon convulsif. mon Dieu! on a avanc l'heure! on nous trompait! Et ses traits commenaient se dcomposer d'une manire effrayante. --Tant mieux... si la montre du bourreau avance... tes bguineries ne me dshonoreront pas. --Madame, dit l'un des employs de la prison la condamne avec cette commisration doucereuse qui sent la mort, votre fils est l... voulez-vous le voir? --Oui, rpondit la veuve sans tourner la tte. --Entrez... monsieur... dit l'employ. Martial entra. Le vtran resta dans le cachot, dont on laissa, pour plus de prcaution, la porte ouverte. travers la pnombre du corridor demi clair par le jour naissant et par un rverbre, on voyait plusieurs soldats et gardiens, les uns assis sur un banc, les autres debout. Martial tait aussi livide que sa mre; ses traits exprimaient une angoisse, une horreur profonde; ses genoux tremblaient sous lui. Malgr les crimes de cette femme, malgr l'aversion qu'elle lui avait toujours tmoigne, il s'tait cru oblig d'obir sa dernire volont. Ds qu'il entra dans le cachot, la veuve jeta sur lui un regard perant et lui dit d'une voix sourdement courrouce et comme pour veiller dans l'me de son fils une haine profonde: --Tu vois... ce qu'on va faire... de ta mre... de ta soeur? --Ah! ma mre... c'est affreux... mais je vous l'avais dit, hlas!... je vous l'avais dit! La veuve serra ses lvres blanches avec colre; son fils ne la comprenait pas; cependant elle reprit: --On va nous tuer... comme on a tu ton pre... --Mon Dieu!... mon Dieu!... et je ne puis rien... c'est fini. Maintenant... que voulez-vous que je fasse? pourquoi ne pas m'avoir cout... ni vous ni ma soeur? vous n'en seriez pas l. --Ah!... c'est ainsi... reprit la veuve avec son habituelle et farouche ironie, tu trouves cela bien? --Ma mre! --Te voil content... tu pourras dire, sans mentir, que ta mre est morte... tu ne rougiras plus d'elle. --Si j'tais mauvais fils, rpondit brusquement Martial, rvolt de l'injuste duret de sa mre, je ne serais pas ici. --Tu viens... par curiosit. --Je viens... pour vous obir. --Ah! si je t'avais cout, Martial, au lieu d'couter ma mre... je ne serais pas ici, s'cria Calebasse d'une voix dchirante et cdant enfin ses angoisses, ses terreurs, jusqu'alors contenues par l'influence de la veuve. C'est votre faute... soyez maudite, ma mre! --Elle se repent... elle m'accuse... tu dois jouir, hein? dit la veuve son fils avec un clat de rire diabolique. Sans lui rpondre, Martial se rapprocha de Calebasse, dont l'agonie commenait, et lui dit avec compassion: --Pauvre soeur... il est trop tard... maintenant. --Jamais... trop tard... pour tre lche! dit la mre avec une fureur froide. Oh! quelle race! quelle race! Heureusement Nicolas est vad. Heureusement Franois et Amandine... t'chapperont... Ils ont dj du vice... la misre les achvera! --Ah! Martial, veille bien sur eux... ou ils finiront... comme nous deux ma mre. On leur coupera aussi la tte! s'cria Calebasse en poussant de sourds gmissements. --Il aura beau veiller sur eux, s'cria la veuve avec une exaltation froce, le vice et la misre seront plus forts que lui... et un jour... ils vengeront pre, mre et soeur. --Votre horrible esprance sera trompe, ma mre, rpondit Martial indign. Ni eux ni moi nous n'aurons jamais la misre craindre. La Louve a sauv la jeune fille que Nicolas voulait noyer. Les parents de cette jeune fille nous ont propos ou beaucoup d'argent, ou moins d'argent et des terres en Alger... ct d'une ferme qu'ils ont dj donne un homme qui leur a aussi rendu de grands services. Nous avons prfr les terres. Il y a un peu de danger... mais a nous va... la Louve et moi. Demain nous partirons avec les enfants, et de notre vie nous ne reviendrons en Europe. --Ce que tu dis l est vrai? demanda la veuve Martial d'un ton de surprise irrite. --Je ne mens jamais. --Tu mens aujourd'hui pour me mettre en colre? --En colre, parce que le sort de ces enfants est assur? --Oui, de louveteaux on en fera des agneaux. Le sang de ton pre, de ta soeur, le mien, ne sera pas veng... -- ce moment ne parlez pas ainsi. --J'ai tu, on me tue... je suis quitte. --Ma mre, le repentir... La veuve poussa un nouvel clat de rire. --Je vis depuis trente ans dans le crime et pour me repentir de trente ans on me donne trois jours, avec la mort au bout... Est-ce que j'aurais le temps? Non, non, quand ma tte tombera, elle grincera de rage et de haine. --Mon frre, au secours! emmne-moi d'ici! ils vont venir, murmura Calebasse d'une voix dfaillante, car la misrable commenait dlirer. --Veux-tu te taire? dit la veuve exaspre par la faiblesse de Calebasse; veux-tu te taire? Oh! l'infme!... et c'est ma fille! --Ma mre! ma mre! s'cria Martial dchir par cette horrible scne, pourquoi m'avez-vous fait venir ici? --Parce que je croyais te donner du coeur et de la haine... mais qui n'a pas l'un n'a pas l'autre, lche! --Ma mre! --Lche, lche, lche! ce moment il se fit un assez grand bruit de pas dans le corridor. Le vtran tira sa montre et regarda l'heure. Le soleil, se levant au-dehors, blouissant et radieux, jeta tout coup une nappe de clart dore par le soupirail pratiqu dans le corridor en face de la porte du cachot. Cette porte s'ouvrit, et l'entre du cabanon se trouva vivement claire. Au milieu de cette zone lumineuse, des gardiens apportrent deux chaises[23], puis le greffier vint dire la veuve d'une voix mue: --Madame, il est temps... La condamne se leva droite, impassible; Calebasse poussa des cris aigus. Quatre hommes entrrent. Trois d'entre eux, assez mal vtus, tenaient la main de petits paquets de corde trs-dlie, mais trs-forte. Le plus grand de ces quatre hommes, correctement habill de noir, portant un chapeau rond et une cravate blanche, remit au greffier un papier. Cet homme tait le bourreau. Ce papier tait un reu des deux femmes bonnes guillotiner. Le bourreau prenait possession de ces deux cratures de Dieu; dsormais il en rpondait seul. l'effroi dsespr de Calebasse avait succd une torpeur hbte. Deux aides du bourreau furent obligs de l'asseoir sur son lit et de l'y soutenir. Ses mchoires, serres par une convulsion ttanique, lui permettaient peine de prononcer quelques mots sans suite. Elle roulait autour d'elle des yeux dj ternes et sans regard, son menton touchait sa poitrine, et, sans l'appui des deux aides, son corps serait tomb en avant comme une masse inerte. Martial, aprs avoir une dernire fois embrass cette malheureuse, restait immobile, pouvant, n'osant, ne pouvant faire un pas, et comme fascin par cette terrible scne. La froide audace de la veuve ne se dmentait pas: la tte haute et droite, elle aidait elle-mme se dpouiller de la camisole de force qui emprisonnait ses mouvements. Cette toile tomba, elle se trouva vtue d'une vieille robe de laine noire. --O faut-il me mettre? demanda-t-elle d'une voix ferme. --Ayez la bont de vous asseoir sur une de ces chaises, lui dit le bourreau en lui indiquant un des deux siges placs l'entre du cachot. La porte tant reste ouverte, on voyait dans le corridor plusieurs gardiens, le directeur de la prison et quelques curieux privilgis. La veuve se dirigeait d'un pas hardi vers la place qu'on lui avait indique, lorsqu'elle passa devant sa fille. Elle s'arrta, s'approcha d'elle et lui dit d'une voix lgrement mue: --Ma fille, embrasse-moi. la voix de sa mre, Calebasse sortit de son apathie, se dressa sur son sant, et, avec un geste de maldiction, elle s'cria: --S'il y a un enfer, descendez-y, maudite! --Ma fille, embrasse-moi, dit encore la veuve en faisant un pas. --Ne m'approchez pas! vous m'avez perdue! murmura la malheureuse en jetant ses mains en avant pour repousser sa mre. --Pardonne-moi! --Non, non, dit Calebasse d'une voix convulsive; et, cet effort ayant puis ses forces, elle retomba presque sans connaissance entre les bras des aides. Un nuage passa sur le front indomptable de la veuve; un instant ses yeux secs et ardents devinrent humides. ce moment, elle rencontra le regard de son fils. Aprs un moment d'hsitation, et comme si elle et cd l'effort d'une lutte intrieure, elle lui dit: --Et toi?... Martial se prcipita en sanglotant dans les bras de sa mre. --Assez! dit la veuve en surmontant son motion et en se dgageant des treintes de son fils. Monsieur attend, ajouta-t-elle en montrant le bourreau. Puis elle marcha rapidement vers la chaise, o elle s'assit rsolument. La lueur de sensibilit maternelle qui avait un moment clair les noires profondeurs de cette me abominable s'teignit tout coup. --Monsieur, dit le vtran Martial en s'approchant de lui avec intrt, ne restez pas ici. Venez, venez. Martial, gar par l'horreur et par l'pouvante, suivit machinalement le soldat. Deux aides avaient apport sur la chaise Calebasse agonisante; l'un maintenait ce corps dj presque priv de vie, pendant que l'autre homme, au moyen de cordes de fouet excessivement minces, mais trs-longues, lui attachait les mains derrire le dos par des liens et des noeuds inextricables, et lui nouait aux chevilles une corde assez longue pour que la marche petits pas ft possible. Cette opration tait la fois trange et horrible: on et dit que les longues cordes minces qu'on distinguait peine dans l'ombre, et dont ces hommes silencieux entouraient, garrottaient la condamne, avec autant de rapidit que de dextrit, sortaient de leurs mains comme les fils tnus dont les araignes enveloppent aussi leur victime avant de la dvorer. Le bourreau et son autre aide enchevtraient la veuve avec la mme agilit, sans que les traits de cette femme offrissent la moindre altration. Seulement de temps autre elle toussait lgrement. Lorsque la condamne fut ainsi mise dans l'impossibilit de faire un mouvement, le bourreau, tirant de sa poche une longue paire de ciseaux, lui dit avec politesse: --Ayez la complaisance de baisser la tte, madame. La veuve baissa la tte en disant: --Nous sommes de bonnes pratiques; vous avez eu mon mari, maintenant voil sa femme et sa fille. Sans rpondre, le bourreau ramassa dans sa main gauche les longs cheveux gris de la condamne et se mit les couper trs-ras, trs-ras, surtout la nuque. --a fait que j'aurai t coiffe trois fois dans ma vie, dit la veuve, avec un ricanement sinistre: le jour de ma premire communion, quand on m'a mis le voile; le jour de mon mariage, quand on m'a mis la fleur d'oranger; et puis aujourd'hui, n'est-ce pas, coiffeur de la mort! Le bourreau resta muet. Les cheveux de la condamne tant pais et rudes, l'opration fut si longue que la chevelure de Calebasse tombait entirement sur les dalles alors que celle de sa mre n'tait coupe qu' demi. --Vous ne savez pas quoi je pense? dit la veuve au bourreau, aprs avoir de nouveau contempl sa fille. Le bourreau continua de garder le silence. On n'entendait que le grincement sonore des ciseaux et que l'espce de hoquet et de rle qui de temps autre soulevait la poitrine de Calebasse. ce moment on vit dans le corridor un prtre figure vnrable s'approcher du directeur de la prison et causer voix basse avec lui. Ce saint ministre venait tenter une dernire fois d'arracher l'me de la veuve l'endurcissement. --Je pense, reprit la veuve au bout de quelques moments, et voyant que le bourreau ne lui rpondait pas, je pense qu' cinq ans ma fille, qui on va couper la tte, tait la plus jolie enfant qu'on puisse voir. Elle avait des cheveux blonds et des joues roses et blanches. Alors qui est-ce qui lui aurait dit que... Puis, ensuite d'un nouveau silence, elle s'cria, avec un clat de rire et une expression impossible rendre: Quelle comdie que le sort! ce moment les dernires mches de la chevelure grise de la condamne tombrent sur ses paules. --C'est fini, madame, dit poliment le bourreau. --Merci!... je vous recommande mon fils Nicolas, dit la veuve, vous le coifferez un de ces jours! Un gardien vint dire quelques mots tout bas la condamne. --Non, je vous ai dj dit que non, rpondit-elle brusquement. Le prtre entendit ces mots, leva les yeux au ciel, joignit les mains et disparut. --Madame, nous allons partir; vous ne voulez rien prendre? dit obsquieusement le bourreau. --Merci... ce soir je prendrai une gorge de terre. Et la veuve, aprs ce nouveau sarcasme, se leva droite; ses mains taient attaches derrire son dos, et un lien assez lche pour qu'elle pt marcher la garrottait d'une cheville l'autre. Quoique son pas ft ferme et rsolu, le bourreau et un aide voulurent obligeamment la soutenir; elle fit un geste d'impatience et dit d'une voix imprieuse et dure: --Ne me touchez pas, j'ai bon pied, bon oeil. Sur l'chafaud, on verra si j'ai une bonne voix, et si je dis des paroles de repentance... Et la veuve, accoste du bourreau et d'un aide, sortant du cachot, entra dans le corridor. Les deux autres aides furent obligs de transporter, Calebasse sur sa chaise; elle tait mourante. Aprs avoir travers le long corridor, le funbre cortge monta un escalier de pierre qui conduisait une cour extrieure. Le soleil inondait de sa lumire chaude et dore le fate des hautes murailles blanches qui entouraient la cour et se dcoupaient sur un ciel d'un bleu splendide: l'air tait doux et tide, jamais journe de printemps ne fut plus riante, plus magnifique. Dans cette cour on voyait un piquet de gendarmerie dpartementale, un fiacre et une voiture longue, troite, caisse jaune, attele de trois chevaux de poste qui hennissaient gaiement en faisant tinter leurs grelots retentissants. On montait dans cette voiture comme dans un omnibus, par une portire situe l'arrire. Cette ressemblance inspira une dernire raillerie la veuve. --Le conducteur ne dira pas... _Complet_, dit-elle. Puis elle gravit le marchepied aussi lestement que le lui permettaient ses entraves. Calebasse, expirante et soutenue par un aide, fut place dans la voiture en face de sa mre; puis on ferma la portire. Le cocher du fiacre s'tait endormi, le bourreau le secoua. --Excusez, bourgeois, dit le cocher en se rveillant et en descendant pesamment de son sige; mais une nuit de mi-carme, c'est rude. Je venais justement de conduire aux Vendanges de Bourgogne une tape de dbardeurs et de dbardeuses qui chantaient la mre Godichon, quand vous m'avez pris l'heure. --Allons, c'est bon. Suivez cette voiture, et... boulevard Saint-Jacques. --Excusez, bourgeois... il y a une heure aux Vendanges, maintenant la guillotine! a prouve que les courses se suivent et ne se ressemblent pas, comme dit c't'autre. Les deux voitures, prcdes et suivies du piquet de gendarmerie, sortirent de la porte extrieure de Bictre et prirent au grand trot la route de Paris. II Martial et le Chourineur Nous avons prsent le tableau de la toilette des condamns dans toute son effroyable vrit, parce qu'il nous semble qu'il ressort de cette peinture de puissants arguments. Contre la peine de mort. Contre la manire que cette peine est applique. Contre l'effet qu'on en attend comme exemple donn aux populations. Quoique dpouill de cet appareil la fois formidable et religieux dont devraient tre au moins entours tous les actes de suprme chtiment que la loi inflige au nom de la vindicte publique, la toilette est ce qu'il y a de plus terrifiant dans l'excution de l'arrt de mort, et c'est cela que l'on cache la multitude. Au contraire, en Espagne, par exemple, le condamn reste expos pendant trois jours dans une chapelle ardente, son cercueil est continuellement sous ses yeux; les prtres disent les prires des agonisants, les cloches de l'glise tintent jour et nuit un glas funbre[24]. On conoit que cette espce d'initiation une mort prochaine puisse pouvanter les criminels les plus endurcis, et inspirer une terreur salutaire la foule qui se presse aux grilles de la chapelle mortuaire. Puis le jour du supplice est un jour de deuil public; les cloches de toutes les paroisses sonnent les _trpasss_; le condamn est lentement conduit l'chafaud avec une pompe imposante, lugubre, son cercueil toujours port devant lui; les prtres, chantant les prires des morts, marchent ses cts; viennent ensuite les confrries religieuses, et enfin des frres quteurs demandent la foule de quoi dire des messes pour le repos de l'me du supplici... Jamais la foule ne reste sourde cet appel... Sans doute, tout cela est pouvantable, mais cela est logique, mais cela est imposant, mais cela montre que l'on ne retranche pas de ce monde une crature de Dieu pleine de vie et de force comme on gorge un boeuf, mais cela donne penser la multitude, qui juge toujours du crime par la grandeur de la peine... que l'homicide est un forfait bien abominable, puisque son chtiment branle, attriste, meut toute une ville. Encore une fois, ce redoutable spectacle peut faire natre de graves rflexions, inspirer un utile effroi... et ce qu'il y a de barbare dans ce sacrifice humain est au moins couvert par la terrible majest de son excution. Mais, nous le demandons, les choses se passant exactement comme nous les avons rapportes (et quelquefois mme moins gravement), de quel exemple cela peut-il tre? De grand matin on prend le condamn, on le garrotte, on le jette dans une voiture ferme, le postillon fouette, touche l'chafaud, la bascule joue, et une tte tombe dans un panier... au milieu des railleries atroces de ce qu'il y a de plus corrompu dans la populace!... Encore une fois, dans cette excution rapide et furtive, o est l'exemple? o est l'pouvante?... Et puis, comme l'excution a lieu pour ainsi dire huis clos, dans un endroit parfaitement cart, avec une prcipitation sournoise, toute la ville ignore cet acte sanglant et solennel, rien ne lui annonce que ce jour-l on tue un homme... les thtres rient et chantent... la foule bourdonne insoucieuse et bruyante... Au point de vue de la socit, de la religion, de l'humanit, c'est pourtant quelque chose qui doit importer tous que cet homicide juridique commis au nom de l'intrt de tous... Enfin, disons-le encore, disons-le toujours, voici le glaive, mais o est la couronne? ct de la punition, montrez la rcompense; alors seulement la leon sera complte et fconde... Si, le lendemain de ce jour de deuil et de mort, le peuple, qui a vu la veille le sang d'un grand criminel rougir l'chafaud, voyait rmunrer et exalter un grand homme de bien, il redouterait d'autant plus le supplice du premier qu'il ambitionnerait davantage le triomphe du second; la terreur empche peine le crime, jamais elle n'inspire la vertu. Considre-t-on l'effet de la peine de mort sur les condamns eux-mmes? Ou ils la bravent avec un cynisme audacieux... Ou ils la subissent inanims, demi morts d'pouvante... Ou ils offrent leur tte avec un repentir profond et sincre... Or, la peine est insuffisante pour ceux qui la narguent... Inutile pour ceux qui sont dj morts moralement... Exagre pour ceux qui se repentent avec sincrit. Rptons-le: la socit ne tue le meurtrier ni pour le faire souffrir, ni pour lui infliger la loi du talion... Elle le tue pour le mettre dans l'impossibilit de nuire... elle le tue pour que l'exemple de sa punition serve de frein aux meurtriers venir. Nous croyons, nous, que la peine est trop barbare, et qu'elle n'pouvante pas assez... Nous croyons, nous, que dans quelques crimes, tels que le parricide, ou autres forfaits qualifis, l'_aveuglement_ et un isolement perptuel mettraient un condamn dans l'impossibilit de nuire, et le puniraient d'une manire mille fois plus redoutable, tout en lui laissant le temps du repentir et de la rdemption. Si l'on doutait de cette assertion, nous rappellerions beaucoup de faits constatant l'horreur invincible des criminels endurcis pour l'isolement. Ne sait-on pas que quelques-uns ont commis des meurtres pour tre condamns mort, prfrant ce supplice une cellule?... Quelle serait donc leur terreur, lorsque l'_aveuglement_, joint l'isolement, terait au condamn l'espoir de s'vader, espoir qu'il conserve et qu'il ralise quelquefois mme en cellule et charg de fers? Et ce propos, nous pensons aussi que l'abolition des condamnations capitales sera peut-tre une des consquences forces de l'isolement pnitentiaire: l'effroi que cet isolement inspire la gnration qui peuple cette heure les prisons et les bagnes tant tel que beaucoup d'entre ces incurables prfreront encourir le dernier supplice que l'emprisonnement cellulaire, alors il faudra sans doute supprimer la peine de mort pour leur enlever cette dernire et pouvantable alternative. Avant de poursuivre notre rcit, disons quelques mots des relations rcemment tablies entre le Chourineur et Martial. Une fois Germain sorti de prison, le Chourineur prouva facilement qu'il s'tait vol lui-mme, avoua au juge d'instruction le but de cette singulire mystification, et fut mis en libert aprs avoir t justement et svrement admonest par ce magistrat. N'ayant pas alors retrouv Fleur-de-Marie, et voulant rcompenser de ce nouvel acte de dvouement le Chourineur, auquel il devait dj la vie, Rodolphe, pour combler les voeux de son rude protg, l'avait log l'htel de la rue Plumet, lui promettant de l'emmener sa suite lorsqu'il retournerait en Allemagne. Nous l'avons dit, le Chourineur prouvait pour Rodolphe l'attachement aveugle, obstin du chien pour son matre. Demeurer sous le mme toit que le prince, le voir quelquefois, attendre avec patience une nouvelle occasion de se sacrifier lui ou aux siens, l se bornaient l'ambition et le bonheur du Chourineur, qui prfrait mille fois cette condition l'argent et la ferme en Algrie que Rodolphe avait mis sa disposition. Mais, lorsque le prince eut retrouv sa fille, tout changea; malgr sa vive reconnaissance pour l'homme qui lui avait sauv la vie, il ne put se rsoudre emmener avec lui en Allemagne ce tmoin de la premire honte de Fleur-de-Marie... Bien dcid d'ailleurs combler tous les dsirs du Chourineur, il le fit venir une dernire fois et lui dit qu'il attendait de son attachement un nouveau service. ces mots, la physionomie du Chourineur rayonna; mais elle devint bientt consterne, lorsqu'il apprit que non-seulement il ne pourrait suivre le prince en Allemagne, mais qu'il faudrait quitter l'htel le jour mme. Il est inutile de dire les compensations brillantes que Rodolphe offrit au Chourineur: l'argent qui lui tait destin, le contrat de vente de la ferme en Algrie, plus encore, s'il le voulait... tout tait sa disposition. Le Chourineur, frapp au coeur, refusa; et, pour la premire fois de sa vie peut-tre, cet homme pleura... Il fallut l'instance de Rodolphe pour le dcider accepter ses premiers bienfaits. Le lendemain, le prince fit venir la Louve et Martial; sans leur apprendre que Fleur-de-Marie tait sa fille, il leur demanda ce qu'il pouvait faire pour eux; tous leurs dsirs devaient tre accomplis. Voyant leur hsitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui avait dit des gots un peu sauvages de la Louve et de son mari, il proposa au hardi mnage une somme d'argent considrable, ou bien la moiti de cette somme et des terres en plein rapport, dpendantes d'une ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et qui tait aussi vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore song que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, nergiques, tous deux dous de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la solitude, l'un cause de son pass, l'autre cause des crimes de sa famille. Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptrent avec transport; puis, ayant t, par l'intermdiaire de Murph, mis en rapport avec le Chourineur, tous trois se flicitrent bientt des relations que promettait leur voisinage en Algrie. Malgr la profonde tristesse o il tait plong, ou plutt cause mme de cette tristesse, le Chourineur, touch des avances cordiales de Martial et de sa femme, y rpondit avec affection. Bientt une amiti sincre unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite et s'aiment de mme... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgr leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre lthargie, ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et sur l'activit de leur vie venir; car, une fois en Algrie, ils seraient obligs de se mettre au fait de la culture des terres qu'on leur avait donnes, les propritaires devant, d'aprs les conditions de la vente, faire valoir les fermes pendant une anne encore, afin que les nouveaux possesseurs fussent en tat de surveiller plus tard l'exploitation. Ces prliminaires poss, on comprendra qu'instruit de la pnible entrevue laquelle Martial devait se rendre pour obir aux dernires volonts de sa mre, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami jusqu' la porte de Bictre, o il l'attendait dans le fiacre qui les avait amens, et qui les reconduisit Paris aprs que Martial, pouvant, eut quitt le cachot o l'on faisait les terribles prparatifs de l'excution de sa mre et de sa soeur. La physionomie du Chourineur tait compltement change: l'expression d'audace et de bonne humeur qui caractrisait ordinairement sa mle figure avait fait place un morne abattement; sa voix mme avait perdu quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'me, douleur jusqu'alors inconnue de lui, avait rompu, bris cette nature nergique. Il regardait Martial avec compassion. --Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave garon pouvait faire... C'est fini... Songez votre femme, ces enfants que vous avez empchs d'tre des gueux comme pre et mre... Et puis enfin, ce soir nous aurons quitt Paris pour n'y plus revenir, et vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige. --C'est gal, voyez-vous, Chourineur... aprs tout, c'est ma mre... c'est ma soeur. --Enfin, que voulez-vous... a est... et, quand les choses sont... il faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en touffant un soupir. Aprs un moment de silence, Martial lui dit cordialement: --Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garon... toujours cette tristesse. --Toujours, Martial... --Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris... a vous passera... --Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en frissonnant malgr lui, si je sors de Paris... --Puisque... nous partons ce soir. --C'est--dire vous autres... vous partez ce soir... --Et vous donc? est-ce que vous changez d'ide maintenant? --Non... --Eh bien? Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un effort sur lui-mme: --Tenez, Martial... vous allez hausser les paules... mais j'aime autant tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins a prouvera que je ne me suis pas tromp. --Qu'y a-t-il donc? --Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de partir ensemble pour Alger et d'y tre voisins, je n'ai pas voulu vous tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais t... --Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous tes aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conois que, comme moi, vous aimiez mieux aller vivre au loin... grce notre gnreux protecteur... que de rester ici... o, si l'aise et si honntes que nous soyons, on nous reprocherait toujours, vous un mfait que vous avez pay et dont vous vous repentez pourtant encore... moi les crimes de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous nous... le pass est pass... et bien pass... Soyez tranquille... nous comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous. --De vous moi... peut-tre... le pass est pass; mais, comme je le disais M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose l-haut... et j'ai tu un homme... --C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-l vous ne vous connaissiez plus... vous tiez comme fou... et puis enfin vous avez sauv la vie d'autres personnes... et a doit vous compter. --coutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voil pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rve... dans lequel je voyais... le sergent que j'ai tu... Depuis longtemps... je ne l'avais plus... ce rve... et cette nuit... je l'ai eu... --C'est un hasard. --Non... a m'annonce un malheur pour aujourd'hui. --Vous draisonnez, mon bon camarade... --J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris... --Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de quitter notre bienfaiteur... la pense de me conduire aujourd'hui Bictre... o de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura agit cette nuit: alors naturellement votre rve... vous sera revenu... Le Chourineur secoua tristement la tte. --Il m'est revenu juste la veille du dpart de M. Rodolphe... car c'est aujourd'hui qu'il part... --Aujourd'hui? --Oui... Hier j'ai envoy un commissionnaire son htel... n'osant pas y aller moi-mme... il me l'avait dfendu... On a dit que le prince partait ce matin, onze heures... par la barrire de Charenton. Aussi une fois que nous allons tre arrivs Paris... je me posterai l... pour tcher de le voir; a sera la dernire fois!... la dernire!... --Il parat si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez... --L'aimer! dit le Chourineur avec une motion profonde et concentre, oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du pain noir... tre son chien... mais tre o il aurait t, je ne demandais pas plus... C'tait trop... il n'a pas voulu. --Il a t si gnreux pour vous! --Ce n'est pas a qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps o j'tais farouche comme une bte brute, o je me mprisais comme le rebut de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en moi, puisque, ma peine faite, je m'tais repenti, et qu'aprs avoir souffert la misre des misres sans voler, j'avais travaill avec courage pour gagner honntement ma vie... sans vouloir de mal personne, quoique tout le monde m'ait regard comme un brigand fini, ce qui n'tait pas encourageant. --C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous relvent. --N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce temps-l, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion vienne, on verrait... Et a, grce qui?... grce M. Rodolphe. --C'est justement parce que vous tes mille fois meilleur que vous n'tiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre rve ne signifie rien. --Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprs... il n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans mon espce, bien entendu... j'aurais t l, lui corps et me, toujours prt... C'est gal, il a peut-tre tort... Tenez, Martial, je ne suis qu'un ver de terre auprs de lui... eh bien! quelquefois il arrive que les plus petits peuvent tre utiles aux plus grands... Si a devait tre, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'tre priv de moi. --Qui sait? un jour peut-tre vous le reverrez... --Oh! non. Il m'a dit: Mon garon, il faut que tu me promettes de ne jamais chercher me revoir; cela me rendra service. Vous comprenez, Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur. --Une fois l-bas vous oublierez peu peu ce qui vous chagrine. Nous travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers, sauf faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux! a nous ira nous deux ma femme; car elle est crne, allez, la Louve! --S'il s'agit de coups de fusil, a me regardera, Martial! dit le Chourineur un peu moins accabl. Je suis garon, et j'ai t troupier... --Et moi braconnier! --Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous tes comme le pre... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut plus tre bonne faire un paravent M. Rodolphe, je n'y tiens gure. Ainsi s'il y a un coup de peigne se donner, a me regardera. --a nous regardera tous les deux. --Non, moi seul... tonnerre!... moi les Bdouins! -- la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme tout l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frres; et puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore, car j'aurai les miens. La journe d'aujourd'hui comptera longtemps dans ma vie, allez... On ne voit pas sa mre, sa soeur... comme je les ai vues... sans que a vous revienne l'esprit... Nous nous ressemblons, vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'tre ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous serons moiti fermiers, moiti soldats... Il y a de la chasse l-bas... nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez, et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous lverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur oncle... puisque nous serons frres. a vous va-t-il? dit Martial en tendant la main au Chourineur. --a me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou je le tuerai... comme on dit. --Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons l-bas dans notre dsert, et tous les soirs nous dirons: Frre... merci M. Rodolphe... a sera notre prire pour lui... --Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang... -- la bonne heure... Ce bte de rve... vous n'y pensez plus, j'espre? --Je tcherai... --Ah !... vous venez nous prendre quatre heures: la diligence part cinq. --C'est convenu... Mais nous voici bientt Paris; je vais arrter le fiacre. J'irai pied jusqu' la barrire de Charenton; j'attendrai M. Rodolphe pour le voir passer. La voiture s'arrta; le Chourineur descendit. --N'oubliez pas... quatre heures... mon bon camarade, dit Martial. -- quatre heures!... Le Chourineur avait oubli qu'on tait au lendemain de la mi-carme; aussi, fut-il trangement surpris du spectacle la fois bizarre et hideux qui s'offrit sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du boulevard extrieur, qu'il suivait pour se rendre la barrire de Charenton. III Le doigt de Dieu Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emport malgr lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du faubourg de la Glacire, s'amoncelait aux abords de cette barrire, pour se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, o allait avoir lieu l'excution. Quoiqu'il ft grand jour, on entendait encore au loin la musique retentissante de l'orchestre des guinguettes, o clatait surtout la vibration sonore des cornets pistons. Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude. Presque tous, hommes, femmes, enfants, taient vtus de vieux costumes de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'lever jusqu' ce luxe portaient sur leurs vtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques jeunes gens taient affubls de robes de femmes demi dchires et souilles de boue; tous ces visages, fltris par la dbauche et par le vice, marbrs par l'ivresse, tincelaient d'une joie sauvage en songeant qu'aprs une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre mort deux femmes dont l'chafaud tait dress[25]. cume fangeuse et ftide de la population de Paris, cette immense cohue se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour au crime le pain de la journe... et qui chaque soir rentrent largement repus dans leurs tanires[26]. Le boulevard extrieur tant fort resserr cet endroit, la foule entasse refluait et entravait absolument la circulation. Malgr sa force athltique, le Chourineur fut oblig de rester presque immobile au milieu de cette masse compacte... Il se rsigna... Le prince, partant de la rue Plumet dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer la barrire de Charenton qu' onze heures environ, et il n'tait que sept heures. Quoiqu'il et nagure forcment frquent les classes dgrades auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant au milieu d'elles, prouvait un dgot invincible. Pouss par le reflux de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces boulevards, travers les fentres ouvertes, d'o s'chappaient les sons tourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur assista, malgr lui, un spectacle trange... Dans une vaste salle basse, occupe l'une de ses extrmits par les musiciens, entoure de bancs et de tables charges des dbris d'un repas, d'assiettes casses, de bouteilles renverses, une douzaine d'hommes et de femmes dguiss, moiti ivres, se livraient avec emportement cette danse folle et obscne appele le _chahut_, laquelle un petit nombre d'habitus de ces lieux ne s'abandonnent qu' la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont retirs. Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le cynisme rvoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs paroles... Le premier couple se composait d'un homme peu prs dguis en ours au moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tte de l'animal, sans doute trop gnante porter, avait t remplace par une sorte de capuce longs poils qui recouvrait entirement le visage; deux trous, la hauteur des yeux, une large fente la hauteur de la bouche, permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqu, l'un des prisonniers vads de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi Barbillon et les deux meurtriers arrts chez l'ogresse du tapis-franc au commencement de ce rcit), cet homme masqu tait Nicolas Martial, le fils, le frre des deux femmes dont l'chafaud tait dress quelques pas... Entran dans cet acte d'insensibilit froce, d'audacieuse forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, vad aussi... dguis aussi... ce misrable osait, l'aide de ce travestissement, se livrer aux dernires joies du carnaval... La femme qui dansait avec lui, costume en vivandire, portait un chapeau de cuir bouilli bossu, rubans dchirs, une sorte de justaucorps de drap rouge pass, orn de trois rangs de boutons de cuivre la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc; ses cheveux noirs tombaient en dsordre sur son front; ses traits hves et plombs respiraient l'effronterie et l'impudeur. Le vis--vis de ces deux danseurs tait non moins ignoble. L'homme, d'une trs-grande taille, dguis en Robert Macaire, avait tellement barbouill de suie sa figure osseuse qu'il tait mconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et le blanc mat du globe de l'oeil droit, se dtachant sur cette face noirtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette (on l'a dj reconnu sans doute) disparaissait entirement dans une haute cravate faite d'un vieux chle rouge. Coiff, selon la tradition, d'un chapeau gris, rp, aplati, sordide et sans fond, vtu d'un habit vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapic en mille endroits et attach aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lanant de droite, de gauche, en avant, en arrire, ses longs membres durs comme du fer, les dpliait et les repliait avec tant de vigueur et d'lasticit qu'on les et dits mis en mouvement par des ressorts d'acier... Digne coryphe de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste crature au visage impudent et avin, costume en dbardeur, coiffe d'un bonnet de police inclin sur une perruque poudre, grosse queue, portait une veste et un pantalon de velours vert raill, assujetti la taille par une charpe orange aux longs bouts flottants derrire le dos. Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette crature et de la vivandire, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial... Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux, habill en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop grand pour lui, d'un caleon rouge et d'un masque vert horrible et grimaant. Malgr son infirmit, ce petit monstre tait d'une agilit surprenante; sa dpravation prcoce atteignait, si elle ne dpassait pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontment que pas un devant une grosse femme dguise en bergre, qui excitait encore le dvergondage de son partner par ses clats de rire. Aucune charge ne s'tant leve contre Tortillard (on l'a aussi reconnu), et Bras Rouge ayant t provisoirement laiss en prison, l'enfant, la demande de son pre, avait t rclam par Micou, le receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas dnonc. Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire, athe, qui se montre de plus en plus hostile l'ordre social, et sur laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant ce rcit... Puisse cette dernire et horrible scne symboliser le pril qui menace incessamment la socit! Oui, que l'on y songe, la cohsion, l'augmentation inquitante de cette race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante contre le vice des lois rpressives, et surtout contre l'absence des mesures prventives, d'une lgislation prvoyante, de larges institutions prservatrices, destines surveiller, moraliser ds l'enfance cette foule de malheureux abandonns ou pervertis par d'effroyables exemples. Encore une fois, ces tres dshrits, que Dieu n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres cratures, ne se vicient, ne se gangrnent ainsi incurablement que dans la frange de misre, d'ignorance et d'abrutissement o ils se tranent en naissant. Encore excits par les rires, par les bravos de la foule presse aux fentres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crirent l'orchestre de jouer un dernier galop. Les musiciens, ravis de toucher la fin d'une sance si pnible pour leurs poumons, se rendirent au voeu gnral, et jourent avec nergie un air de galop d'une mesure entranante et prcipite. ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla, tous les couples s'treignirent, s'branlrent, et, suivant le Squelette et sa danseuse, commencrent une ronde infernale en poussant des hurlements sauvages... Une poussire paisse, souleve par ces pitinements furieux, s'leva du plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce tourbillon d'hommes et de femmes enlacs, qui tournoyaient avec une rapidit vertigineuses. Bientt, pour ces ttes exaspres par le vin, par le mouvement, par leurs propres cris, ce ne fut plus mme de l'ivresse, ce fut du dlire, de la frnsie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix haletante: --Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard... --Oui... oui... cria la foule entasse aux fentres, un galop jusqu' la barrire Saint-Jacques! --Voil bientt l'heure o on va raccourcir les deux _largues_[27]. --Le bourreau fait coup double; c'est drle! --Avec accompagnement de cornet pistons. --Nous danserons la contredanse de la guillotine! --En avant la femme sans tte!... cria Tortillard. --a gayera les condamnes. --J'invite la veuve... --Moi, la fille... --a mettra le vieux Charlot en gaiet... --Il chahutera sur sa boutique avec ses employs. --Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria le Squelette d'une voix frmissante. Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnes de chants obscnes, de cris, de sifflets, de hues, augmentrent encore lorsque la bande du Squelette eut fait, par la violence imptueuse de son impulsion, une large troue au milieu de cette foule compacte. Ce fut alors une mle pouvantable; on entendit des rugissements, des imprcations, des clats de rire qui n'avaient plus rien d'humain. Le tumulte fut tout coup port son comble par deux nouveaux incidents. La voiture renfermant les condamnes, accompagne de son escorte de cavalerie, parut au loin l'angle du boulevard; alors toute cette populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de satisfaction froce. ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrire de Charenton. Il tait vtu d'une veste bleu clair collet jaune, doublement galonne d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa casquette, aussi largement borde d'argent, tait entoure d'un crpe; enfin, sur les oeillres de la bride collier de grelots, on voyait en relief les armes souveraines de Gerolstein. Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en plus embarrasse, il fut presque oblig de s'arrter lorsqu'il se trouva au milieu du flot de populace dont nous avons parl... Quoiqu'il crit: Gare!... et qu'il conduist sa monture avec la plus grande prcaution, des cris, des injures et des menaces s'levrent bientt contre lui. --Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau... celui-l?... --Que a de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous son masque vert langue rouge. --S'il nous embte... mettons-le pied... --Et on lui dcoudra les galuches de sa veste pour les fondre, dit Nicolas. --Et on te dcoudra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en saisissant la bride de son cheval; car la foule tait devenue si compacte que le bandit avait renonc son projet de danse jusqu' la barrire. Le courrier, homme vigoureux et rsolu, dit au Squelette en levant le manche de son fouet: --Si tu ne lches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure... --Toi... mchant mufle? --Oui... Je vais au pas, je crie: Gare!, tu n'as pas le droit de m'arrter. La voiture de monseigneur arrive derrire moi... j'entends dj les fouets... Laissez-moi passer. --Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que a me fait moi, ton seigneur?... Je l'estourbirai si a me plat. Je n'en ai jamais refroidi, de seigneurs... et a m'en donne l'envie. --Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et, tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: En avant, marchons contre leurs canons, il se cramponna brusquement une des bottes du courrier, y pesa de tout son poids et le fit trbucher sur sa selle. Un coup de manche de fouet rudement assen sur la tte de Tortillard le punit de son audace. Mais aussitt la populace en fureur se prcipita sur le courrier; il eut beau mettre ses perons dans le ventre de son cheval pour le porter en avant et se dgager, il n'y put parvenir, non plus qu' tirer son couteau de chasse. Dmont, renvers, au milieu de cris et de hues enrages, il allait tre assomm sans l'arrive de la voiture de Rodolphe, qui fit diversion l'emportement stupide de ces misrables. Depuis quelque temps le coup du prince, attel de quatre chevaux de poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil ( cause de la mort de Sarah), assis sur le sige de derrire, tait mme prudemment descendu, se tenant une des portires, la voiture tant trs-basse. Les postillons criaient: Gare! et avanaient avec prcaution. Rodolphe, vtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite capote de crpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur blouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux blonds: on et dit que l'azur de ce beau jour se refltait dans ses grands yeux, qui n'avaient jamais t d'un bleu plus limpide et plus doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimt le calme, le bonheur, lorsqu'elle regardait son pre, une teinte de mlancolie, quelquefois mme de tristesse indfinissable, jetait souvent son ombre sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son pre n'taient plus attachs sur elle. --Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et d'avoir ainsi avanc le moment de notre dpart? lui dit Rodolphe en souriant. --Oh! non, mon pre; cette matine est si belle!... --C'est que j'ai pens, vois-tu, que notre journe serait mieux coupe en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatigue... Murph, mes aides de camp et la voiture de suite, o sont tes femmes, nous rejoindront notre premire halte, o tu te reposeras. --Bon pre... c'est moi... toujours moi qui vous proccupe... --Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir aucune autre pense... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un lan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front... vite... Fleur-de-Marie s'inclina vers son pre, et Rodolphe posa ses lvres avec dlices sur son front charmant. C'tait cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait commenc de marcher trs-lentement. Rodolphe, tonn, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de pied qui se tenait prs de la portire: --Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte? --Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus avancer. --Et pourquoi cette foule? --Monseigneur... --Eh bien? --C'est que Votre Altesse... --Parle donc... --Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a l-bas... une excution mort. --Ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe en se rejetant au fond de la voiture. --Qu'avez-vous; mon pre? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquitude. --Rien... rien... mon enfant. --Mais ces cris menaants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce que cela, mon Dieu? --Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe. --Monseigneur, il est trop tard... nous voil dans la foule... On arrte les chevaux... des gens de mauvaise mine... Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspre par les forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout coup la voiture en vocifrant. Malgr les efforts, les menaces des postillons, les chevaux furent arrts, et Rodolphe ne vit de tous cts, au niveau des portires, que des visages horribles, furieux, menaants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui s'avana la portire. --Mon pre... prenez garde! s'cria Fleur-de-Marie en jetant ses bras autour du cou de Rodolphe. --C'est donc vous qui tes le seigneur? dit le Squelette en avanant sa tte hideuse jusque dans la voiture. cette insolence, Rodolphe, sans la prsence de sa fille, se ft livr la violence de son caractre; mais il se contint et rpondit froidement: --Que voulez-vous? Pourquoi arrtez-vous ma voiture? --Parce que cela nous plat, dit le Squelette en mettant ses mains osseuses sur le rebord de la portire... Chacun son tour... hier tu crasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'crasera si tu bouges. --Mon pre... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie voix basse. --Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en dbarrasser. --Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria Nicolas. Pourquoi qu'ils crasent le pauvre monde! --Vous me paraissez avoir dj beaucoup bu, et avoir envie de boire encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voil pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa bourse. Tortillard l'attrapa au vol. --Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien risquer... je te demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le Squelette compltement ivre de vin et de rage sanguinaire. Et il ouvrit brusquement la portire. La patience de Rodolphe tait bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont l'effroi augmentait chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur imposerait ce misrable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa voiture pour saisir le Squelette la gorge... D'abord celui-ci se recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il se jeta sur Rodolphe. Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit lev sur son pre, poussa un cri dchirant, se prcipita hors de la voiture et l'enlaa de ses bras... C'en tait fait d'elle et de son pre sans le Chourineur, qui, au commencement de cette rixe, ayant reconnu la livre du prince, tait parvenu, aprs des efforts surhumains, s'approcher du Squelette. Au moment o celui-ci menaait le prince de son couteau, le Chourineur arrta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet et le renversa demi en arrire... Quoique surpris l'improviste et par derrire, le Squelette put se retourner, reconnut le Chourineur et s'cria: --L'homme la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue. Et, se prcipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son couteau dans la poitrine... Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait. --La garde! voici la garde! crirent quelques voix effrayes. ces mots, la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si compacte, craignant d'tre comprise dans cet assassinat, se dispersa comme par enchantement et se mit fuir dans toutes les directions... Le Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi... Lorsque la garde arriva, guide par le courrier, qui tait parvenu s'chapper lorsque la foule l'avait abandonn pour entourer la voiture du prince, il ne restait sur le thtre de cette lugubre scne que Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inond de sang. Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adoss un arbre. Tout ceci s'tait pass mille fois plus rapidement qu'il n'est possible de l'crire, quelques pas de la guinguette d'o taient sortis le Squelette et sa bande. Le prince, ple, mu, entourait de ses bras Fleur-de-Marie dfaillante, pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient t moiti briss dans la bagarre. --Vite, dit le prince ses gens, occups secourir le Chourineur, transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il s'adressant son courrier, monte sur le sige, et qu'on aille ventre terre chercher l'htel le docteur David; il ne doit partir qu' onze heures... on le trouvera... Quelques minutes aprs, la voiture partait au galop, et les deux domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse o avait eu lieu l'orgie, et o se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y avaient figur. --Ma pauvre enfant, dit Rodolphe sa fille, je vais te conduire dans une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de me sauver encore la vie. --Oh! mon pre, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'cria Fleur-de-Marie avec pouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai o vous irez... --Mais ce spectacle est affreux! --Mais grce cet homme... vous vivez pour moi, mon pre... permettez-moi au moins que je me joigne vous pour le remercier et pour le consoler. La perplexit du prince tait grande: sa fille tmoignait une si juste frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il se rsigna entrer avec elle dans la salle basse o se trouvait le Chourineur. Le matre de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y taient restes (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient la hte tendu le bless sur un matelas, et puis tanch, tamponn sa plaie avec des serviettes. Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. la vue du prince, ses traits, d'une pleur de mort, se ranimrent un peu... Il sourit pniblement et lui dit d'une voix faible: --Ah! monsieur Rodolphe... comme a s'est heureusement rencontr que je me sois trouv l!... --Brave et dvou... comme toujours! lui dit le prince avec un accent dsol, tu me sauves encore... --J'allais aller... la barrire de Charenton... pour tcher de vous voir partir... heureusement... je me suis trouv arrt ici par la foule... a devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit Martial... j'avais un pressentiment. --Un pressentiment!... --Oui... monsieur Rodolphe... Le rve du sergent... cette nuit je l'ai eu... --Oubliez ces ides... esprez... votre blessure ne sera pas mortelle... --Oh! si, le Squelette a piqu juste... C'est gal, j'avais raison... de dire Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois tre... utile... un grand seigneur comme vous... --Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore... --Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-l... voyez-vous... Oh! j'touffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas... --Non... c'est impossible... s'cria le prince en se courbant vers le Chourineur et serrant dans ses mains la main glace du moribond, non... vous vivrez... vous vivrez... --Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... l-haut... J'ai tu... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de... couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et touffe. ce moment, ses regards s'arrtrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait pas encore aperue. L'tonnement se peignit sur sa figure mourante; il fit un mouvement et dit: --Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse... --Oui... c'est ma fille... elle vous bnit de lui avoir conserv son pre... --Elle... votre fille... ici... a me rappelle notre connaissance... monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce... coup de couteau-l sera aussi... le coup... de la fin... J'ai chourin... on me... chourine... c'est juste... Puis il fit un profond soupir en renversant sa tte en arrire... il tait mort. Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait rencontr celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de rejoindre le prince, avaient prcipit leur dpart. David et le squire entrrent. --David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu? --Aucun, monseigneur, dit le docteur aprs une minute d'examen. Pendant cette minute, il s'tait pass une scne muette et effrayante entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas remarque. Lorsque le Chourineur avait prononc demi-voix le nom de la Goualeuse, l'ogresse, levant vivement la tte, avait vu Fleur-de-Marie. Dj l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle mtamorphose stupfiait l'ogresse, qui attachait opinitrement ses yeux stupidement effars sur son ancienne victime... Fleur-de-Marie, ple, pouvante, semblait fascine par ce regard. La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait rveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dgradation premire, lui paraissaient d'un sinistre prsage. De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappe d'un de ces pressentiments qui souvent ont, sur des caractres tels que le sien, une irrsistible influence. Peu de temps aprs ces tristes vnements, Rodolphe et sa fille avaient pour jamais quitt Paris. _Fin de la dixime partie_ PILOGUE I Gerolstein LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ Oldenzaal, 25 aot 1840[30][31] J'arrive de Gerolstein, o j'ai pass trois mois auprs du grand-duc et de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonant votre arrive Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin, lorsque j'apprends que vous tes encore retenu en Hongrie pour plusieurs semaines. Depuis quatre mois je n'ai pu vous crire, ne sachant o vous adresser mes lettres, grce votre manire originale et aventureuse de voyager; vous m'aviez pourtant formellement promis Vienne, au moment de notre sparation, de vous trouver le 1er aot Oldenzaal. Il me faut donc renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus besoin d'pancher mon coeur dans le vtre, mon bon Maximilien, mon plus vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amiti est ancienne: elle date de notre enfance. Que vous dirai-je? Depuis trois mois une rvolution complte s'est opre en moi... Je touche l'un de ces instants qui dcident de l'existence d'un homme... Jugez si votre prsence, si vos conseils me manquent! Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intrts qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon pre dont la sant est de plus en plus chancelante, m'a rappel de Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de le quitter... J'ai tant vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter l'poque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie... trange et triste hasard! Pendant cette poque nous sommes fatalement rests loigns l'un de l'autre, nous, les insparables, nous, les deux frres, nous, les deux plus fervents aptres de la trois fois sainte amiti! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de notre Schiller ne sont pas des idalistes, et que, comme ces divines crations du grand pote, nous savons goter les suaves dlices d'un tendre et mutuel attachement! Oh! mon ami, que n'tes-vous l! Que n'tiez-vous l! Depuis trois mois mon coeur dborde d'motions la fois d'une douceur ou d'une tristesse inexprimables. Et j'tais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous qui connaissez ma sensibilit quelquefois si bizarrement expansive, vous qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naf rcit d'une action gnreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une nuit d't paisible et toile! Vous souvenez-vous, l'an pass, lors de notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos rveries silencieuses pendant cette magnifique soire si remplie de calme, de posie et de srnit? Bizarre contraste!... C'tait trois jours avant ce duel sanglant o je n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour vous, si j'avais t bless sous vos yeux... Ce duel, o, pour une querelle de jeu, mon second, moi, a malheureusement tu ce jeune Franais, le vicomte de Saint-Remy... propos, savez-vous ce qu'est devenue cette dangereuse sirne que M. de Saint-Remy avait amene Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David? Mon ami, vous devez sourire de piti en me voyant m'garer ainsi parmi de vagues souvenirs du pass, au lieu d'arriver aux graves confidences que je vous annonce; c'est que, malgr moi, je recule l'instant de ces confidences; je connais votre svrit, et j'ai peur d'tre grond, oui, grond, parce qu'au lieu d'agir avec rflexion, avec sagesse (une sagesse de vingt et un ans, hlas!), j'ai agi follement, ou plutt je n'ai pas agi... je me suis laiss aveuglment emporter au courant qui m'entranait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que je me suis, pour ainsi dire, veill du songe enchanteur qui m'a berc pendant trois mois... et ce rveil est funeste... Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage. coutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent tre devenus si graves, si svres... homme stoque! Ayant obtenu un cong de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici quelque temps auprs de mon pre; sa sant tant bonne alors, il me conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane, suprieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami, que mon aeule tait cousine germaine de l'aeul du grand-duc actuel, et que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grce cette parent, a toujours bien voulu nous traiter, moi et mon pre, trs-affectueusement de cousins. Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le prince fit dernirement en France, il chargea mon pre de l'administration du grand-duch. Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de l'extrme intimit dans laquelle j'ai vcu avec le grand-duc et sa famille pendant mon sjour Gerolstein. Vous souvenez-vous que l'an pass, lors de notre voyage des bords du Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouv en France et pous in extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de lgitimer la naissance d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une premire union secrte, plus tard casse pour vice de forme et parce qu'elle avait t contracte malgr la volont du grand-duc alors rgnant? Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante princesse Amlie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue Gerolstein il y a maintenant une anne environ, nous parlait cet hiver, Vienne, avec un enthousiasme que nous accusions d'exagration... trange hasard!... Qui m'et dit alors!... Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant peu prs devin mon secret, laissez-moi suivre la marche des vnements sans l'intervertir... Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est peine loign d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison, compltement isole du clotre, avait t mise ma disposition par ma tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle. Le jour de mon arrive, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain rception solennelle et fte la cour, le grand-duc devant ce jour-l officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise d'Harville, arrive depuis peu Gerolstein, accompagne de son pre, M. le comte d'Orbigny[33]. Les uns blmaient le prince de n'avoir pas recherch encore cette fois une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince tait veuf appartenait la maison de Bavire), d'autres, au contraire, et ma tante tait du nombre, le flicitaient d'avoir prfr des vues d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et qui appartenait la plus haute noblesse de France. Vous savez d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait apprcier les minentes qualits du prince. --Mon cher enfant, me dit-elle, propos de cette rception solennelle o je devais me rendre le lendemain de mon arrive, mon cher enfant, ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette fte sera sans contredit la perle de Gerolstein. --De qui voulez-vous parler, ma bonne tante? --De la princesse Amlie... --La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parl Vienne avec un enthousiasme que nous avions tax d'exagration potique. -- mon ge, avec mon caractre et dans ma position, reprit ma tante, on s'exalte assez peu; aussi vous croirez l'impartialit de mon jugement, mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien connu de plus enchanteur que la princesse Amlie. Je vous parlerais de son anglique beaut, si elle n'tait pas doue d'un charme inexprimable qui est encore suprieur la beaut. Figurez-vous la candeur dans la dignit et la grce dans la modestie. Ds le premier jour o le grand-duc m'a prsente elle, j'ai senti pour cette jeune princesse une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule: l'archiduchesse Sophie est Gerolstein depuis quelques jours; c'est bien la plus fire et la plus hautaine princesse que je sache... --Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes chappent ses mordantes plaisanteries. Vienne on la craignait comme le feu... La princesse Amlie aurait-elle trouv grce devant elle? --L'autre jour elle vint ici aprs avoir visit la maison d'asile place sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit singulirement tourn la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sre, inoffensive... tant sa bont est pntrante et contagieuse. --Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je ma tante en souriant. --Son plus puissant attrait, mes yeux du moins, reprit ma tante, est ce mlange de douceur, de modestie et de dignit dont je vous ai parl, et qui donne son visage anglique l'expression la plus touchante. --Certes, ma tante, la modestie est une rare qualit chez une princesse si jeune, si belle et si heureuse. --Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux la princesse Amlie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute position qui lui est incontestablement acquise, que son lvation est rcente[34]. --Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait quelque allusion sa fortune passe? --Non; mais lorsque, malgr mon grand ge, je lui parlai avec le respect qui lui est d, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son trouble ingnu, ml de reconnaissance et de vnration pour moi, m'a profondment mue; car sa rserve, remplie de noblesse et d'affabilit, me prouvait que le prsent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oublit le pass, et qu'elle rendait mon ge ce que j'accordais son rang. --Il faut, en effet, dis-je ma tante, un tact exquis pour observer ces nuances si dlicates. --Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amlie, plus je me suis flicite de ma premire impression. Depuis qu'elle est ici, ce qu'elle a fait de bonnes oeuvres est incroyable, et cela avec une rflexion, une maturit de jugement qui me confondent chez une personne de son ge. Jugez-en: sa demande, le grand-duc a fond Gerolstein un tablissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnes, qui ont atteint seize ans, ge si fatal pour les infortunes que rien ne dfend contre la sduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de l'adoration que ces pauvres cratures dshrites ont pour la princesse Amlie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet tablissement, plac sous sa protection spciale; et, je vous le rpte, mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est presque du fanatisme. --Mais c'est un ange que la princesse Amlie, dis-je ma tante. --Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer avec quelle attendrissante bont elle traite ses protges, de quelle pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu mnager avec plus de dlicatesse la susceptibilit du malheur; on dirait qu'une irrsistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de pauvres abandonnes. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs. ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincrit, je vous jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque textuellement les paroles de ma tante. --Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement doue, j'prouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai prsent; vous connaissez mon insurmontable timidit, vous savez que l'lvation du caractre m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de paratre la princesse aussi stupide qu'embarrass; j'en prends mon parti d'avance. --Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura piti de vous, mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une nouvelle connaissance. --Moi, ma tante? --Sans doute. --Et comment cela? --Vous vous souvenez que, lorsqu' l'ge de seize ans vous avez quitt Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre pre, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous portiez au premier bal costum donn par feu la grande-duchesse. --Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe sicle. --Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidlement vos traits, n'avait pas seulement retrac un personnage du XVIe sicle; mais, par un caprice d'artiste, il s'tait plu imiter jusqu' la manire et jusqu' la vtust des tableaux peints cette poque. Quelques jours aprs son arrive en Allemagne, la princesse Amlie, tant venue me voir avec son pre, remarqua votre portrait et me demanda navement quelle tait cette charmante figure des temps passs. Son pre sourit, me fit un signe, et lui rpondit: Ce portrait est celui d'un de nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, son costume, ma chre Amlie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait dj tmoign d'une rare intrpidit et d'un coeur excellent; ne porte-t-il pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bont dans le sourire? (Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les paules avec un impatient ddain en me voyant crire de telles choses propos de moi-mme; cela me cote, vous devez le croire; mais la suite de ce rcit vous prouvera que ces purils dtails, dont je sens le ridicule amer, sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthse, et je continue.) --La princesse Amlie, reprit ma tante, dupe de cette innocente plaisanterie, partagea l'avis de son pre sur l'expression douce et fire de votre physionomie, aprs avoir plus attentivement considr le portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir Gerolstein, elle me demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passs. Je lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page du XVIe sicle tait simplement mon neveu, le prince Henri d'Herkasen-Oldenzaal, actuellement g de vingt et un ans, capitaine aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume, fort ressemblant son portrait. ces mots, la princesse Amlie, ajouta ma tante, rougit et redevint srieuse, comme elle l'est presque toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparl du tableau. Nanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas compltement tranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre portrait, ajouta ma tante en souriant. Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien, la veille du jour o je devais tre prsent la princesse ma cousine; je quittai ma tante, et je rentrai chez moi. Je ne vous ai jamais cach mes plus secrtes penses, bonnes ou mauvaises; je vais donc vous avouer quelles absurdes et folles imaginations je me laissai entraner aprs l'entretien que je viens de vous rapporter. II Gerolstein (suite) LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'tais dpourvu de toute vanit; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce rcit sans m'exposer passer vos yeux pour un prsomptueux. Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je ne pus m'empcher de songer, avec une secrte satisfaction, que la princesse Amlie, ayant remarqu ce portrait de moi fait depuis six ou sept ans, avait quelques jours aprs demand, en plaisantant, des nouvelles de son cousin des temps passs. Rien n'tait plus sot que de baser le moindre espoir sur une circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit, je serai comme toujours, envers vous, de la plus entire franchise: eh bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les louanges que j'avais entendu donner la princesse Amlie par une femme aussi grave, aussi austre que ma tante, en levant davantage la princesse mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction qu'elle avait daign m'accorder, ou plutt qu'elle avait accorde mon portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction veilla en moi des esprances si folles que, jetant cette heure un regard plus calme sur le pass, je me demande comment j'ai pu me laisser entraner ces penses qui aboutissaient invitablement un abme. Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui, il m'tait impossible de concevoir la moindre esprance de mariage avec la princesse, lors mme qu'elle et agr mon amour, ce qui tait plus qu'improbable. Notre famille tient honorablement son rang, mais elle est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du grand-duc, le prince le plus riche de la Confdration germanique; et puis enfin j'avais vingt et un ans peine, j'tais simple capitaine aux gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le grand-duc ne pouvait songer moi pour sa fille. Toutes ces rflexions auraient d me prserver d'une passion que je n'prouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier pressentiment. Hlas! je m'abandonnai au contraire de nouvelles purilits. Je portais au doigt une bague qui m'avait t autrefois donne par Thcla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce gage d'un amour tourdi, facile et lger, ne pt me gner beaucoup, j'en fis hroquement le sacrifice mon amour naissant, et le pauvre anneau disparut dans les eaux rapides de la rivire qui coule sous mes fentres. Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais la princesse Amlie blonde et d'une anglique beaut: je tchai de m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix, l'expression de son regard; puis, songeant mon portrait qu'elle avait remarqu, je me rappelai regret que l'artiste maudit m'avait dangereusement flatt; de plus, je comparais avec dsespoir le costume pittoresque du page du XVIe sicle au svre uniforme du capitaine aux gardes de Sa Majest Impriale. Puis, ces niaises proccupations succdaient et l, je vous l'assure, mon ami, quelques penses gnreuses, quelques nobles lans de l'me; je me sentais mu, oh! profondment mu, au ressouvenir de cette adorable bont de la princesse Amlie, qui appelait les pauvres abandonnes qu'elle protgeait ses soeurs, m'avait dit ma tante. Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus humble opinion de moi-mme... et j'tais cependant assez glorieux pour supposer que la vue de mon portrait avait frapp la princesse; j'avais assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me sparait d'elle jamais, et cependant je me demandais avec une vritable anxit si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'tais convaincu d'avance qu'elle me remarquerait peine... et cependant je me croyais le droit de lui sacrifier le gage de mon premier amour. Je passai dans de vritables angoisses la nuit dont je vous parle et une partie du lendemain. L'heure de la rception arriva. J'essayai deux ou trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les autres, et je partis pour le palais grand-ducal trs-mcontent de moi. Quoique Gerolstein soit peine loign d'un quart de lieue de l'abbaye de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille penses m'assaillirent, toutes les purilits dont j'avais t si occup disparurent devant une ide grave, triste, presque menaante; un invincible pressentiment m'annonait une de ces crises qui dominent la vie tout entire, une sorte de rvlation me disait que j'allais aimer, aimer passionnment, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble de fatalit, cet amour, aussi hautement que dignement plac, devait tre pour moi toujours malheureux. Ces ides m'effrayrent tellement que je pris tout coup la sage rsolution de faire arrter ma voiture, de revenir l'abbaye et d'aller rejoindre mon pre, laissant ma tante le soin d'excuser mon brusque dpart auprs du grand-duc. Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont quelquefois immenses m'empcha d'excuter mon premier dessein. Ma voiture tant arrte l'entre de l'avenue qui conduit au palais, je me penchais la portire pour donner mes gens ordre de retourner, lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient la cour, m'aperurent et firent aussi arrter leur voiture. Le baron, me voyant en uniforme, me dit: Pourrai-je vous tre bon quelque chose, mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais, montez avec nous, dans le cas o un accident serait arriv vos chevaux. Rien ne m'tait plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une dfaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit impuissance, soit secret dsir d'chapper la dtermination salutaire que je venais de prendre, je rpondis d'un air embarrass que je donnais ordre mon cocher de s'informer la grille du palais si l'on y entrait par le pavillon neuf ou par la cour de marbre. --On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me rpondit le baron, car c'est une rception de grand gala. Dites votre voiture de suivre la mienne, je vous indiquerai le chemin. Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner l'abbaye pour m'pargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y opposait, je m'abandonnai mon toile. Vous ne connaissez pas le palais grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visit les capitales d'Europe, il n'est pas, l'exception de Versailles, une rsidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus majestueux. Si j'entre dans quelques dtails ce sujet, c'est qu'en me souvenant cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappel mon nant; car enfin la princesse Amlie tait fille du souverain matre de ce palais, de ces gardes, de ces richesses merveilleuses. La cour de marbre, vaste hmicycle, est ainsi appele parce qu' l'exception d'un large chemin de ceinture o circulent les voitures, elle est dalle de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques mosaques au centre desquelles se dessine un immense bassin revtu de brche antique, aliment par d'abondantes eaux qui tombent incessamment d'une large vasque de porphyre. Cette cour d'honneur est circulairement entoure d'une range de statues de marbre blanc du plus haut style, portant des torchres de bronze dor d'o jaillissent des flots de gaz blouissant. Alternant avec ces statues, des vases Mdicis, exhausss sur leurs socles richement sculpts, renfermaient d'normes lauriers-roses, vritables buissons fleuris, dont le feuillage lustr, vu aux lumires, resplendissait d'une verdure mtallique. Les voitures s'arrtaient au pied d'une double rampe balustres qui conduisait au pristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient en vedette, monts sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du rgiment des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les sous-officiers les plus grands de son arme. Vous, mon ami, qui aimez tant les gens de guerre, vous eussiez t frapp de la tournure svre et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier d'un profil antique, sans cimier ni crinire, tincelaient aux lumires; ces cavaliers portaient l'habit bleu collet jaune, le pantalon de daim blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous, mon ami, qui aimez ces dtails militaires, j'ajouterai qu'au haut de l'escalier, de chaque ct de la porte, deux grenadiers du rgiment d'infanterie de la garde grand-ducale taient en faction. Leur tenue, sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, celle des grenadiers de Napolon. Aprs avoir travers le vestibule o se tenaient, hallebarde en main, les suisses de livre du prince, je montai un imposant escalier de marbre blanc qui aboutissait un portique orn de colonnes de jaspe et surmont d'une coupole peinte et dore. L se trouvaient deux longues files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, la porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp de service, chargs de conduire auprs de Son Altesse Royale les personnes qui avaient droit lui tre particulirement prsentes. Ma parent, quoique loigne, me valut cet honneur: un aide de camp me prcda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou d'uniforme, et de femmes en grande parure. Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis quelques paroles qui augmentrent encore mon motion: de tous cts on admirait l'anglique beaut de la princesse Amlie, les traits charmants de la marquise d'Harville, et l'air vritablement imprial de l'archiduchesse Sophie, qui, rcemment arrive de Munich avec l'archiduc Stanislas, allait bientt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant hommage l'altire dignit de l'archiduchesse, la gracieuse distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'tait plus idal que la figure enchanteresse de la princesse Amlie. mesure que j'approchais de l'endroit o se tenaient le grand-duc et sa fille, je sentais mon coeur battre avec violence. Au moment o j'arrivai la porte de ce salon (j'ai oubli de vous dire qu'il y avait bal et concert la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi le silence le plus recueilli succda-t-il au lger murmure des conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste jouait avec sa supriorit accoutume, je restai dans l'embrasure d'une porte. Alors, mon cher Maximilien, pour la premire fois je vis la princesse Amlie. Laissez-moi vous dpeindre cette scne, car j'prouve un charme indicible rassembler ces souvenirs. Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meubl avec une somptuosit royale, blouissant de lumires et tendu d'toffe de soie cramoisie, sur laquelle courait un feuillage d'or brod en relief. Au premier rang, sur de grands fauteuils dors, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince lui faisait les honneurs de son palais); sa gauche Mme la marquise d'Harville, et sa droite la princesse Amlie; debout derrire elles tait le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans; l'habit militaire faisait encore valoir l'lgance de sa taille et la beaut de ses traits; auprs de lui tait l'archiduc Stanislas en costume de feld-marchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de la princesse Amlie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et enfin ceux-ci. Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amlie, moins encore par son rang que par sa grce et sa beaut, dominait cette foule tincelante? Ne me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille fois encore au-dessous de la ralit, vous comprendrez mon adoration, vous comprendrez que ds que je la vis je l'aimai, et que la rapidit de cette passion ne put tre gale que par sa violence et son ternit. La princesse Amlie, vtue d'une simple robe de moire blanche, portait, comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre imprial de Saint-Npomucne, qui lui avait t rcemment envoy par l'impratrice. Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide, s'harmonisait ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond cendr magnifique qui encadraient ses joues lgrement roses; ses bras charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'o ils sortaient, taient demi cachs par des gants qui s'arrtaient au-dessous de son coude fossette; rien de plus accompli que sa taille, rien de plus joli que son pied chauss de satin blanc. Au moment o je la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, taient rveurs; je ne sais mme si cet instant elle subissait l'influence de quelque pense srieuse, ou si elle tait vivement impressionne par la sombre harmonie du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une douceur et d'une mlancolie indicibles. La tte lgrement baisse sur sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'oeillets blancs et de roses qu'elle tenait la main. Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce que m'avait dit ma tante de l'ineffable bont de la princesse Amlie me revint la pense... Souriez, mon ami... mais malgr moi je sentis mes yeux devenir humides en voyant rveuse, presque triste, cette jeune fille si admirablement belle, entoure d'honneurs, de respects, et idoltre par un pre tel que le grand-duc. Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de mme que je crois l'homme incapable de goter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets, trop immenses pour ses facults bornes, de mme aussi je crois certains tres trop divinement dous pour ne pas quelquefois sentir avec amertume combien ils sont esseuls ici-bas, et pour ne pas alors regretter vaguement leur exquise dlicatesse, qui les expose tant de dceptions, tant de froissements ignors des natures moins choisies... Il me semblait qu'alors la princesse Amlie prouvait la raction d'une pense pareille. Tout coup, par un hasard trange (tout est fatalit dans ceci), elle tourna machinalement les yeux du ct o je me trouvais. Vous savez combien l'tiquette et la hirarchie des rangs sont scrupuleusement observes chez nous. Grce mon titre et aux liens de parent qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles je m'tais d'abord plac s'taient peu peu recules, de sorte que je restai presque seul et trs-en vidence au premier rang, dans l'embrasure de la porte de la galerie. Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amlie, sortant de sa rverie, m'apert et me remarqut sans doute, car elle fit un lger mouvement de surprise, et rougit. Elle avait vu mon portrait l'abbaye, chez ma tante, elle me reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait peine regard pendant une seconde, mais ce regard me fit prouver une commotion violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'couter avec le plus affectueux intrt. Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui exprimer son admiration de la manire la plus gracieuse. Le prince, revenant sa place, m'aperut, me fit un signe de tte rempli de bienveillance et dit quelques mots l'archiduchesse en me dsignant du regard. Celle-ci, aprs m'avoir un instant considr, se retourna vers le grand-duc, qui ne put s'empcher de sourire en lui rpondant et en adressant la parole sa fille. La princesse Amlie me parut embarrasse, car elle rougit de nouveau. J'tais au supplice; malheureusement l'tiquette ne me permettait pas de quitter la place o je me trouvais avant la fin du concert, qui recommena bientt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amlie la drobe; elle me sembla pensive et attriste; mon coeur se serra; je souffrais de la lgre contrarit que je venais de lui causer involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui avait demand en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance avec le portrait de son cousin des temps passs; et, dans son ingnuit, elle se reprochait peut-tre de n'avoir pas dit son pre qu'elle m'avait dj reconnu. Le concert termin, je suivis l'aide de camp de service; il me conduisit auprs du grand-duc, qui voulut bien faire quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle: --Je demande Votre Altesse Impriale la permission de lui prsenter mon cousin le prince Henri d'Herkasen-Oldenzaal. --J'ai dj vu le prince Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir, rpondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondment. --Ma chre Amlie, reprit le prince en s'adressant sa fille, je vous prsente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un de mes plus vnrables amis, que je regrette bien de ne pas voir aujourd'hui Gerolstein. --Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage vivement les regrets de mon pre, car je serai toujours bien heureuse de connatre ses amis, me rpondit ma cousine avec une simplicit pleine de grce... Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse; imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus dlicates de l'me. --J'espre, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre tante que j'aime, que je respecte comme ma mre, vous le savez, me dit le grand-duc avec bont. Venez souvent nous voir en famille, la fin de la matine, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre promenade; vous savez que je vous ai toujours aim, parce que vous tes un des plus nobles coeurs que je connaisse. --Je ne sais comment exprimer Votre Altesse Royale ma reconnaissance pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire. --Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en souriant, invitez votre cousine pour la deuxime contredanse, car la premire appartient de droit l'archiduc... --Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grce?... dis-je la princesse Amlie en m'inclinant devant elle. --Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le crmonial ne convient pas entre parents. --Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec moi? --Oui, mon cousin, me rpondit la princesse Amlie. III Gerolstein (suite et fin) LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ Je ne saurais vous dire, mon ami, combien je fus la fois heureux et pein de la paternelle cordialit du grand-duc; la confiance qu'il me tmoignait, l'affectueuse bont avec laquelle il avait engag sa fille et moi substituer aux formules de l'tiquette ces appellations de famille d'une intimit si douce, tout me pntrait de reconnaissance; je me reprochais d'autant plus amrement le charme fatal d'un amour qui ne devait ni ne pouvait tre agr par le prince. Je m'tais promis, il est vrai (je n'ai pas failli cette rsolution) de ne jamais dire un mot qui pt faire souponner ma cousine l'amour que je ressentais; mais je craignais que mon motion, que mes regards me trahissent... Malgr moi pourtant, ce sentiment, si muet, si cach qu'il dt tre, me semblait coupable. J'eus le temps de faire ces rflexions pendant que la princesse Amlie dansait la premire contredanse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure de l'orchestre; rien ne pouvait faire valoir davantage la grce srieuse du maintien de ma cousine. J'attendais avec un bonheur ml d'anxit le moment d'entretien que la libert du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez matre de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprs de la marquise d'Harville. En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais voir la princesse Amlie partager mon embarras; je ne me trompais pas. Je me souviens presque mot pour mot de notre premire conversation; laissez-moi vous la rapporter, mon ami: --Votre Altesse me permettra-t-elle, lui dis-je, de l'appeler ma cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise? --Sans doute, mon cousin, me rpondit-elle avec grce; je suis toujours heureuse d'obir mon pre. --Et je suis d'autant plus fier de cette familiarit, ma cousine, que j'ai appris par ma tante vous connatre, c'est--dire vous apprcier. --Souvent aussi mon pre m'a parl de vous, mon cousin, et ce qui vous tonnera peut-tre, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous connaissais dj, si cela peut se dire, de vue... Mme la suprieure de Sainte-Hermangilde, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous avait un jour montr, mon pre, et moi, un portrait... --O j'tais reprsent en page du XVIe sicle? --Oui, mon cousin; et mon pre fit mme la petite supercherie de me dire que ce portrait tait celui d'un de nos parents du temps pass, en ajoutant d'ailleurs des paroles si bienveillantes pour ce cousin d'autrefois que notre famille doit se fliciter de le compter parmi nos parents d'aujourd'hui... --Hlas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait moral que le grand-duc a daign faire de moi qu'au page du XVIe sicle. --Vous vous trompez, mon cousin, me dit navement la princesse; car, la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du ct de la galerie, je vous ai reconnu tout de suite, malgr la diffrence du costume. Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui l'embarrassait, elle me dit: --Quel admirable talent que celui de M. Liszt, n'est-ce pas? --Admirable. Avec quel plaisir vous l'coutiez! --C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la musique sans paroles: non-seulement on jouit d'une excellente excution, mais on peut appliquer sa pense du moment aux mlodies que l'on coute, et qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagnement... Je ne sais si vous me comprenez, mon cousin? --Parfaitement. Les penses sont alors des paroles que l'on met mentalement sur l'air que l'on entend. --C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle avec un mouvement de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je ressentais tout l'heure pendant cette mlodie si plaintive et si touchante. --Grce Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune parole mettre sur un air triste. Soit que ma question ft indiscrte et qu'elle voult viter d'y rpondre, soit qu'elle ne l'et pas entendue, tout coup la princesse Amlie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, donnant le bras l'archiduchesse Sophie, traversait alors la galerie o l'on dansait: --Mon cousin, voyez donc mon pre, comme il est beau!... Quel air noble et bon! Comme tous les regards le suivent avec sollicitude! Il me semble qu'on l'aime encore plus qu'on ne le rvre... --Ah! m'criai-je, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour, qu'il est chri! Si les bndictions du peuple retentissaient dans la postrit, le nom de Rodolphe de Gerolstein serait justement immortel. En parlant ainsi, mon exaltation tait sincre; car vous savez, mon ami, qu'on appelle, bon droit, les tats du prince le _Paradis de l'Allemagne._ Il m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma cousine jeta sur moi en m'entendant parler de la sorte. --Apprcier ainsi mon pre, me dit-elle avec motion, c'est tre bien digne de l'attachement qu'il vous porte. --C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire! En outre des rares qualits qui font les grands princes, n'a-t-il pas le gnie de la bont, qui fait les princes adors?... --Vous ne savez pas combien vous dites vrai!... s'cria la princesse encore plus mue. --Oh! je le sais, je le sais, et tous ceux qu'il gouverne le savent comme moi... On l'aime tant que l'on s'affligerait de ses chagrins comme on se rjouit de son bonheur; l'empressement de tous venir offrir leurs hommages Mme la marquise d'Harville consacre la fois et le choix de Son Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse. --Mme la marquise d'Harville est plus digne que qui que ce soit de l'attachement de mon pre; c'est le plus bel loge que je puisse vous faire d'elle. --Et vous pouvez sans doute l'apprcier justement: car vous l'avez probablement connue en France, ma cousine? peine avais-je prononc ces derniers mots, que je ne sais quelle soudaine pense vint l'esprit de la princesse Amlie; elle baissa les yeux, et, pendant une seconde, ses traits prirent une expression de tristesse qui me rendit muet de surprise. Nous tions alors la fin de la contredanse, la dernire figure me spara un instant de ma cousine; lorsque je la reconduisis auprs de Mme d'Harville, il me sembla que ses traits taient encore lgrement altrs... Je crus et je crois encore que mon allusion au sjour de la princesse en France, lui ayant rappel la mort de sa mre, lui causa l'impression pnible dont je viens de vous parler. Pendant cette soire, je remarquai une circonstance qui vous paratra purile, mais qui m'a t une nouvelle preuve de l'intrt que cette jeune fille inspire tous. Son bandeau de perles s'tant un peu drang, l'archiduchesse Sophie, qui elle donnait alors le bras, eut la bont de vouloir lui replacer elle-mme ce bijou sur le front. Or, pour qui connat la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle prvenance de sa part semble peine croyable. Du reste, la princesse Amlie, que j'observais attentivement ce moment, parut la fois si confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrasse de cette gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux. Telle fut, mon ami, ma premire soire Gerolstein. Si je vous l'ai raconte avec tant de dtails, c'est que presque toutes ces circonstances ont eu plus tard pour moi leurs consquences. Maintenant, j'abrgerai; je ne vous parlerai que de quelques faits principaux relatifs mes frquentes entrevues avec ma cousine et son pre. Le surlendemain de cette fte, je fus du trs-petit nombre de personnes invites la clbration du mariage du grand-duc avec Mme la marquise d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amlie plus radieuse et plus sereine que pendant cette crmonie. Elle contemplait son pre et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui donnait un nouveau charme ses traits; on et dit qu'ils refltaient le bonheur ineffable du prince et de Mme d'Harville. Ce jour-l, ma cousine fut trs-gaie, trs-causante. Je lui donnai le bras dans une promenade que l'on fit aprs dner dans les jardins du palais, magnifiquement illumins. Elle me dit, propos du mariage de son pre: --Il me semble que le bonheur de ceux que nous chrissons nous est encore plus doux que notre propre bonheur; car il y a toujours une nuance d'gosme dans la jouissance de notre flicit personnelle. Si je vous cite entre mille cette rflexion de ma cousine, mon ami, c'est pour que vous jugiez du coeur de cette crature adorable, qui a, comme son pre, le gnie de la bont. Quelques jours aprs le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez longue conversation; il m'interrogea sur le pass, sur mes projets d'avenir; il me donna les conseils les plus sages, les encouragements les plus flatteurs, me parla mme de plusieurs de ses projets de gouvernement avec une confiance dont je fus aussi fier que flatt; enfin, que vous dirai-je? un moment, l'ide la plus folle me traversa l'esprit: je crus que le prince avait devin mon amour, et que dans cet entretien il voulait m'tudier, me pressentir, et peut-tre m'amener un aveu... Malheureusement, cet espoir insens ne dura pas longtemps: le prince termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres tait fini; que je devais profiter de mon nom, de mes alliances, de l'ducation que j'avais reue et de l'troite amiti qui unissait mon pre au prince de M. Premier ministre de l'empereur, pour parcourir la carrire diplomatique au lieu de la carrire militaire, ajoutant que toutes les questions qui se dcidaient autrefois sur les champs de bataille se dcideraient dsormais dans les congrs; que bientt les traditions tortueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient place une politique large et humaine, en rapport avec les vritables intrts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la conscience de leurs droits; qu'un esprit lev, loyal et gnreux pourrait avoir avant quelques annes un noble et grand rle jouer dans les affaires politiques, et faire ainsi beaucoup de bien. Il me proposait enfin le concours de sa souveraine protection pour me faciliter les abords de la carrire qu'il m'engageait instamment parcourir. Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur moi, il ne m'et pas fait de telles ouvertures. Je le remerciai de ses offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le prix de ses conseils, et que j'tais dcid les suivre. J'avais d'abord mis la plus grande rserve dans mes visites au palais; mais, grce l'insistance du grand-duc, j'y vins bientt presque chaque jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante simplicit de nos cours germaniques. C'tait la vie des grands chteaux d'Angleterre, rendue plus attrayante par la simplicit cordiale, la douce libert des moeurs allemandes. Lorsque le temps le permettait, nous faisions de longues promenades cheval avec le grand-duc, la grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre d'une puret, d'une suavit sans gales, et que je n'ai jamais pu entendre sans me sentir remu jusqu'au fond de l'me. D'autres fois, nous visitions en dtail les merveilleuses collections de tableaux et d'objets d'art, ou les admirables bibliothques du prince, qui, vous le savez, est un des hommes les plus savants et les plus clairs de l'Europe; assez souvent je revenais dner au palais, et, les jours d'Opra, j'accompagnais au thtre la famille grand-ducale. Chaque jour passait comme un songe; peu peu ma cousine me traita avec une familiarit toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir qu'elle prouvait me voir, elle me confiait tout ce qui l'intressait; deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines; souvent aussi elle me parlait de mon avenir avec une maturit de raison, avec un intrt srieux et rflchi qui me confondait de la part d'une jeune fille de son ge; elle aimait aussi beaucoup s'informer de mon enfance, de ma mre, hlas! toujours si regrette. Chaque fois que j'crivais mon pre, elle me priait de la rappeler son souvenir; puis, comme elle brodait ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie laquelle elle avait longtemps travaill. Que vous dirai-je, mon ami? un frre et une soeur, se retrouvant aprs de longues annes de sparation, n'eussent pas joui d'une intimit plus douce. Du reste, lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrive d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou mme l'accent de notre conversation. Vous vous tonnerez peut-tre, mon ami, de cette fraternit entre deux jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus ma cousine me tmoignait de confiance et de familiarit, plus je m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette adorable familiarit. Et puis, ce qui augmentait encore ma rserve, c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de franchise, tant de noble confiance, et surtout si peu de coquetterie, que je suis presque certain qu'elle a toujours ignor ma violente passion. Il me reste un lger doute ce sujet, propos d'une circonstance que je vous raconterai tout l'heure. Si cette intimit fraternelle avait d toujours durer, peut-tre ce bonheur m'et suffi; mais par cela mme que j'en jouissais avec dlices, je songeais que bientt mon service ou la carrire que le prince m'engageait parcourir m'appellerait Vienne ou l'tranger; je songeais enfin que prochainement peut-tre le grand-duc penserait marier sa fille d'une manire digne d'elle... Ces penses me devinrent d'autant plus pnibles que le moment de mon dpart approchait. Ma cousine remarqua bientt le changement qui s'tait opr en moi. La veille du jour o je la quittai, elle me dit que depuis quelque temps, elle me trouvait sombre, proccupe. Je tchai d'luder ces questions, j'attribuai ma tristesse un vague ennui. --Je ne puis vous croire, me dit-elle; mon pre vous traite presque comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait de l'ingratitude. --Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon motion, ce n'est pas de l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'prouve. --Et pourquoi? Que vous est-il arriv? me demanda-t-elle avec intrt. --Tout l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre pre me traitait comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il me faudra renoncer ces affections si prcieuses, il faudra enfin... quitter Gerolstein, et je vous l'avoue, cette pense me dsespre. --Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon cousin? --Sans doute... mais les annes, mais les vnements amnent tant de changements imprvus! --Il est du moins des affections qui ne sont pas changeantes: celle que mon pre vous a toujours tmoigne... celle que je ressens pour vous est de ce nombre, vous le savez bien; on est frre et soeur... pour ne jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grands yeux bleus humides de larmes. Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir; heureusement je me contins. --Il est vrai que les affections durent, lui dis-je avec embarras; mais les positions changent... Ainsi, ma cousine, quand je reviendrai dans quelques annes, croyez-vous qu'alors cette intimit, dont j'apprcie tout le charme, puisse encore durer? --Pourquoi ne durerait-elle pas? --C'est qu'alors vous serez sans doute marie, ma cousine... vous aurez d'autres devoirs... et vous aurez oubli votre pauvre frre. Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus; j'ignore encore si elle vit dans ces mots un aveu qui l'offensa, ou si elle fut comme moi douloureusement frappe des changements invitables que l'avenir devait ncessairement apporter nos relations; mais, au lieu de me rpondre, elle resta un moment silencieuse, accable; puis, se levant brusquement, la figure ple, altre, elle sortit aprs avoir regard pendant quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'embrasure d'une des fentres du salon o avait lieu notre entretien. Le soir mme de ce jour, je reus de mon pre une nouvelle lettre qui me rappelait prcipitamment ici. Le lendemain matin j'allai prendre cong du grand-duc; il me dit que ma cousine tait un peu souffrante, qu'il se chargerait de mes adieux pour elle; il me serra paternellement dans ses bras, regrettant, ajouta-t-il, mon prompt dpart, et surtout que ce dpart ft caus par les inquitudes que me donnait la sant de mon pre; puis, me rappelant avec la plus grande bont ses conseils au sujet de la nouvelle carrire qu'il m'engageait trs-instamment embrasser, il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congs, il me reverrait toujours Gerolstein avec un vif plaisir. Heureusement, mon arrive ici, je trouvai l'tat de mon pre un peu amlior; il est encore alit, et toujours d'une grande faiblesse, mais il ne me donne plus d'inquitude srieuse. Malheureusement il s'est aperu de mon abattement, de ma sombre taciturnit; plusieurs fois, mais en vain, il m'a dj suppli de lui confier la cause de mon morne chagrin. Je n'oserais, malgr son aveugle tendresse pour moi; vous savez sa svrit au sujet de tout ce qui lui parat manquer de franchise et de loyaut. Hier je le veillais; seul auprs de lui, le croyant endormi, je n'avais pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant mes beaux jours de Gerolstein. Il me vit pleurer, car il sommeillait peine, et j'tais compltement absorb par ma douleur; il m'interrogea avec la plus touchante bont; j'attribuai ma tristesse aux inquitudes que m'avait donnes sa sant, mais, il ne fut pas dupe de cette dfaite. Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort est-il assez dsespr?... Que faire?... Que rsoudre?... Ah! mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon Dieu?... Tout est jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes, si mon pre ne renonce pas son projet. Voici ce qui vient d'arriver: Tout l'heure, je terminais cette lettre, lorsqu' mon grand tonnement, mon pre, que je croyais couch, est entr dans son cabinet, o je vous crivais; il vit sur son bureau mes quatre premires grandes pages dj remplies, j'tais la fin de celle-ci. -- qui cris-tu si longuement? me demanda-t-il en souriant. -- Maximilien, mon pre. --Oh! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui! Il pronona ces derniers mots d'un ton si douloureusement navr que, touch de son accent, je lui rpondis en lui donnant ma lettre presque sans rflexion: --Lisez, mon pre... Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, aprs tre rest quelque temps mditatif? --Henri, je vais crire au grand-duc ce qui s'est pass pendant votre sjour Gerolstein. --Mon pre, je vous en conjure, ne faites pas cela. --Ce que vous racontez Maximilien est-il scrupuleusement vrai? --Oui, mon pre. --En ce cas, jusqu'ici votre conduite a t loyale... Le prince l'apprciera. Mais il ne faut pas qu' l'avenir vous vous montriez indigne de sa noble confiance, ce qui arriverait si, abusant de son offre, vous retourniez plus tard Gerolstein dans l'intention peut-tre de vous faire aimer de sa fille. --Mon pre... pouvez-vous penser...? --Je pense que vous aimez avec passion, et que la passion est tt ou tard une mauvaise conseillre. --Comment! mon pre, vous crirez au prince que... --Que vous aimez perdument votre cousine. --Au nom du ciel! mon pre, je vous en supplie, n'en faites rien! --Aimez-vous votre cousine? --Je l'aime avec idoltrie, mais... Mon pre m'interrompit. --En ce cas, je vais crire au grand-duc et lui demander pour vous la main de sa fille... --Mais, mon pre, une telle prtention est insense de ma part! --Il est vrai... Nanmoins je dois faire franchement cette demande au prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent cette dmarche. Il vous a accueilli avec la plus loyale hospitalit, il s'est montr pour vous d'une bont paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le tromper. Je connais l'lvation de son me, il sera sensible mon procd d'honnte homme; s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela est presque indubitable, il saura du moins qu' l'avenir, si vous retourniez Gerolstein, vous ne devez plus vivre avec elle dans la mme intimit. Vous m'avez, mon enfant, ajouta mon pre avec bont, librement montr la lettre que vous criviez Maximilien. Je suis maintenant instruit de tout; il est de mon devoir d'crire au grand-duc... et je vais lui crire l'instant mme. Vous le savez, mon ami, mon pre est le meilleur des hommes, mais il est d'une inflexible tnacit de volont lorsqu'il s'agit de ce qu'il regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes. Quoique la dmarche qu'il va tenter soit, aprs tout, franche et honorable, elle ne m'en inquite pas moins. Comment le grand-duc accueillera-t-il cette folle demande? N'en sera-t-il pas choqu, et la princesse Amlie ne sera-t-elle pas aussi blesse que j'aie laiss mon pre prendre une rsolution pareille sans son agrment? Ah! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je contemple un abme et que le vertige me saisit... Je termine la hte cette longue lettre; bientt je vous crirai. Encore une fois, plaignez-moi, car en vrit je crains de devenir fou si la fivre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout vous de coeur et toujours. HENRI D'H. O. Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habit par Fleur-de-Marie depuis son retour de France. IV La princesse Amlie L'appartement occup par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la princesse Amlie qu'officiellement) dans le palais grand-ducal avait t meubl, par les soins de Rodolphe, avec un got et une lgance extrmes. Du balcon de l'oratoire de la jeune fille on dcouvrait au loin les deux tours du couvent de Sainte-Hermangilde, qui, dominant d'immenses massifs de verdure, taient elles-mmes domines par une haute montagne boise, au pied de laquelle s'levait l'abbaye. Par une belle matine d't, Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui s'tendait au loin. Coiffe en cheveux, elle portait une robe montante d'toffe printanire blanche petites raies bleues; un large col de batiste trs-simple, rabattu sur ses paules, laissait voir les deux bouts et le noeud d'une petite cravate de soie du mme bleu que la ceinture de sa robe. Assise dans un grand fauteuil d'bne sculpt, haut dossier de velours cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce sige, la tte un peu baisse, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, lgrement veine d'azur. L'attitude languissante de Fleur-de-Marie, sa pleur, la fixit de son regard, l'amertume de son demi-sourire rvlaient une mlancolie profonde. Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son sein. Laissant alors retomber la main o elle appuyait sa joue, elle inclina davantage encore sa tte sur sa poitrine. On et dit que l'infortune se courbait sous le poids de quelque grand malheur. cet instant une femme d'un ge mr, d'une physionomie grave et distingue, vtue avec une lgante simplicit, entra presque timidement dans l'oratoire et toussa lgrement pour attirer l'attention de Fleur-de-Marie. Celle-ci, sortant de sa rverie, releva vivement la tte et dit en saluant avec un mouvement plein de grce: --Que voulez-vous, ma chre comtesse? --Je viens prvenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre; car il va se rendre ici dans quelques minutes, rpondit la dame d'honneur de la princesse Amlie avec une formalit respectueuse. --Aussi je m'tonnais de n'avoir pas encore embrass mon pre aujourd'hui; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque matin!... Mais j'espre que je ne dois pas une indisposition de Mlle d'Harneim le plaisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma chre comtesse? --Que Votre Altesse n'ait aucune inquitude ce sujet; Mlle d'Harneim m'a prie de la remplacer aujourd'hui; demain elle aura l'honneur de reprendre son service auprs de Votre Altesse, qui daignera peut-tre excuser ce changement. --Certainement, car je n'y perdrai rien; aprs avoir eu le plaisir de vous voir deux jours de suite, ma chre comtesse, j'aurai pendant deux autres jours Mlle d'Harneim auprs de moi. --Votre Altesse nous comble, rpondit la dame d'honneur en s'inclinant de nouveau; son extrme bienveillance m'encourage lui demander une grce! --Parlez... parlez; vous connaissez mon empressement vous tre agrable... --Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habitue ses bonts; mais il s'agit d'un sujet tellement pnible, que je n'aurais pas le courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action trs-mritante; aussi j'ose compter sur l'indulgence extrme de Votre Altesse. --Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chre comtesse; je suis toujours trs-reconnaissante des occasions que l'on me donne de faire un peu de bien. --Il s'agit d'une pauvre crature qui malheureusement avait quitt Gerolstein avant que Votre Altesse et fond son oeuvre si utile et si charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnes, que rien ne dfend contre les mauvaises passions. --Et qu'a-t-elle fait? Que rclamez-vous pour elle? --Son pre, homme trs-aventureux, avait t chercher fortune en Amrique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez prcaire. La mre mourut; la fille, ge de seize ans peine, livre elle-mme, quitta le pays pour suivre Vienne un sducteur, qui la dlaissa bientt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le sentier du vice conduisit cette malheureuse un abme d'infamie; en peu de temps elle devint, comme tant d'autres misrables, l'opprobre de son sexe... Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit et ne put cacher un lger tressaillement qui n'chappa pas sa dame d'honneur. Celle-ci, craignant d'avoir bless la chaste susceptibilit de la princesse en l'entretenant d'une telle crature, reprit avec embarras: --Je demande mille pardons Votre Altesse, je l'ai choque sans doute, en attirant son attention sur une existence si fltrie; mais l'infortune manifeste un repentir si sincre... que j'ai cru pouvoir solliciter pour elle un peu de piti. --Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit Fleur-de-Marie en surmontant sa douloureuse motion; tous les garements sont en effet dignes de piti, lorsque le repentir leur succde. --C'est ce qui est arriv dans cette circonstance, ainsi que je l'ai fait observer Votre Altesse. Aprs deux annes de cette vie abominable, la grce toucha cette abandonne... Saisie d'un tardif remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a t se loger dans une maison qui appartient une digne veuve, dont la douceur et la piti sont populaires. Encourage par la pieuse bont de la veuve, la pauvre crature lui a avou ses fautes, ajoutant qu'elle ressentait une juste horreur pour sa vie passe, et qu'elle achterait au prix de la pnitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison religieuse o elle pourrait expier ses garements et mriter leur rdemption. La digne veuve qui elle fit cette confidence, sachant que j'avais l'honneur d'appartenir Votre Altesse, m'a crit pour me recommander cette malheureuse qui, par la toute-puissante intervention de Votre Altesse auprs de la princesse Juliane, suprieure de l'abbaye, pourrait esprer d'entrer soeur converse au couvent de Sainte-Hermangilde; elle demande comme une faveur d'tre employe aux travaux les plus pnibles, pour que sa pnitence soit plus mritoire. J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre d'implorer pour elle la piti de Votre Altesse, et je suis fermement convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'ge qui la ramne au bien; elle a dix-huit ans peine, elle est trs-belle encore, et possde une petite somme d'argent qu'elle veut affecter une oeuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite. --Je me charge de votre protge, dit Fleur-de-Marie en contenant difficilement son trouble, tant sa vie passe offrait de ressemblance avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait; puis elle ajouta: Le repentir de cette infortune est trop louable pour ne pas l'encourager. --Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance Votre Altesse. J'osais peine esprer qu'elle daignt s'intresser si charitablement une pareille crature... --Elle a t coupable, elle se repent..., dit Fleur-de-Marie avec un accent de commisration et de tristesse indicible; il est juste d'avoir piti d'elle... Plus ses remords sont sincres, plus ils doivent tre douloureux, ma chre comtesse... --J'entends, je crois, monseigneur, dit tout coup la dame d'honneur sans remarquer l'motion profonde et croissante de Fleur-de-Marie. En effet, Rodolphe entra dans un salon qui prcdait l'oratoire, tenant la main un norme bouquet de roses. la vue du prince, la comtesse se retira discrtement. peine eut-elle disparu que Fleur-de-Marie se jeta au cou de son pre, appuya son front sur son paule et resta ainsi quelques secondes sans parler. --Bonjour... bonjour, mon enfant chrie, dit Rodolphe en serrant sa fille dans ses bras avec effusion sans s'apercevoir encore de sa tristesse. Vois donc ce buisson de roses... quelle belle moisson j'ai faite ce matin pour toi! C'est ce qui m'a empch de venir plus tt. J'espre que je ne t'ai jamais apport un plus magnifique bouquet... Tiens. Et le prince, ayant toujours son bouquet la main, fit un lger mouvement en arrire pour se dgager des bras de sa fille et la regarder; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une table, prit les mains de Fleur-de-Marie dans les siennes et s'cria: --Tu pleures, mon Dieu! qu'as-tu donc? --Rien... rien... mon bon pre..., dit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes et tchant de sourire Rodolphe. --Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attriste? --Je vous assure, mon pre, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiter... La comtesse tait venue solliciter mon intrt pour une pauvre femme si intressante... si malheureuse... que malgr moi je me suis attendrie son rcit. --Bien vrai?... Ce n'est que cela... --Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les fleurs que Rodolphe avait jetes. Mais comme vous me gtez! ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous... --Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxit, tu me caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet. --Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimes... Vous vous souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gard les dbris... cette pnible allusion au temps pass, Rodolphe s'cria: --Malheureuse enfant! mes soupons seraient-ils fonds?... Au milieu de l'clat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois cet horrible temps?... Hlas! j'avais cru cependant te le faire oublier force de tendresse! --Pardon, pardon, mon pre! Ces paroles m'ont chapp. Je vous afflige... --Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces retours vers le pass doivent tre affreux pour toi... parce qu'ils empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner. --Mon pre... c'est par hasard... Depuis notre arrive ici, c'est la premire fois... --C'est la premire fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est peut-tre pas la premire fois que ces penses te tourmentent... Je m'tais aperu de tes accs de mlancolie, et quelquefois j'accusais le pass de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas mme essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de t'en montrer le nant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une autre cause, si le pass avait t pour toi ce qu'il doit tre, un vain et mauvais songe, je risquais d'veiller en toi les ides pnibles que je voulais dtruire... --Combien vous tes bon!... Combien ces craintes tmoignent encore de votre ineffable tendresse! --Que veux-tu... ma position tait si difficile, si dlicate... Encore une fois, je ne te disais rien, mais j'tais sans cesse proccup de ce qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes voeux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus ton repos. Je connaissais trop l'excessive dlicatesse de ton coeur pour esprer que jamais... jamais tu ne songerais plus au pass; mais je me disais que si par hasard ta pense s'y arrtait, tu devais, en te sentant maternellement chrie par la noble femme qui t'a connue et aime au plus profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le pass comme suffisamment expi par tes atroces misres et tre indulgente ou plutt juste envers toi-mme; car enfin ma femme a droit par ses rares qualits aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! ds que tu es pour elle une fille, une soeur chrie, ne dois-tu pas tre rassure? Son tendre attachement n'est-il pas une rhabilitation complte? Ne te dit-il pas qu'elle sait comme toi que tu as t victime et non coupable, qu'on ne peut enfin te reprocher que le malheur... qui t'a accable ds ta naissance! Aurais-tu mme commis de grandes fautes, ne seraient-elles pas mille fois expies, rachetes par tout ce que tu as fait de bien, par tout ce qui s'est dvelopp d'excellent et d'adorable en toi?... --Mon pre... --Oh! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pense entire, puisqu'un hasard, qu'il faudra bnir sans doute, a amen cet entretien. Depuis longtemps je le dsirais et je le redoutais la fois... Dieu veuille qu'il ait un succs salutaire!... J'ai te faire oublier tant d'affreux chagrins; j'ai remplir auprs de toi une mission si auguste, si sacre, que j'aurais eu le courage de sacrifier ton repos mon amour pour Mme d'Harville... mon amiti pour Murph, si j'avais pens que leur prsence t'et trop douloureusement rappel le pass. --Oh! mon bon pre, pouvez-vous le croire?... Leur prsence, eux, qui savent... ce que j'tais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon pre, ma vie entire n'et-elle pas t dsole si pour moi vous aviez renonc votre mariage avec Mme d'Harville? --Oh! je n'aurais pas t seul vouloir ce sacrifice s'il avait d assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clmence s'tait dj volontairement impos?... Car elle aussi comprend toute l'tendue de mes devoirs envers toi. --Vos devoirs envers moi, mon Dieu! Et qu'ai-je fait pour mriter autant? --Ce que tu as fait, pauvre ange aim?... Jusqu'au moment o tu m'as t rendue, ta vie n'a t qu'amertume, misre, dsolation... et tes souffrances passes je me les reproche comme si je les avais causes! Aussi, lorsque je te vois souriante, satisfaite, je me crois pardonn... Mon seul but, mon seul voeu est de te rendre aussi idalement heureuse que tu as t infortune, de t'lever autant que tu as t abaisse, car il me semble que les derniers vestiges du pass s'effacent lorsque les personnes les plus minentes, les plus honorables, te rendent les respects qui te sont dus. -- moi du respect?... Non, non, mon pre... mais mon rang, ou plutt celui que vous m'avez donn. --Oh! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on rvre... c'est toi, entends-tu bien, mon enfant chrie, c'est toi-mme, c'est toi seule... Il est des hommages imposs par le rang, mais il en est aussi d'imposs par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-l, toi, parce que tu t'ignores, parce que, par un prodige d'esprit et de tact qui me rend aussi fier qu'idoltre de toi, tu apportes dans ces relations crmonieuses, si nouvelles pour toi, un mlange de dignit, de modestie et de grce, auquel ne peuvent rsister les caractres les plus hautains... --Vous m'aimez tant, mon pre, et on vous aime tant, que l'on est sr de vous plaire en me tmoignant de la dfrence. --Oh! la mchante enfant! s'cria Rodolphe en interrompant sa fille et en l'embrassant avec tendresse. La mchante enfant, qui ne veut accorder aucune satisfaction mon orgueil de pre! --Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant vous seul la bienveillance que l'on me tmoigne, mon bon pre? --Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant sa fille pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non, mademoiselle, ce n'est pas la mme chose; car il ne m'est pas permis d'tre fier de moi, et je puis et je dois tre fier de vous... oui, fier. Encore une fois, tu ne sais pas combien tu es divinement doue... En quinze mois ton ducation s'est si merveilleusement accomplie que la mre la plus difficile serait enthousiaste de toi; et cette ducation a encore augment l'influence presque irrsistible que tu exerces autour de toi sans t'en douter. --Mon pre... vos louanges me rendent confuse. --Je dis la vrit, rien que la vrit. En veux-tu des exemples? Parlons hardiment du pass: c'est un ennemi que je veux combattre corps corps, il faut le regarder en face. Eh bien! te souviens-tu de la Louve, de cette courageuse femme qui t'a sauve? Rappelle-toi cette scne de la prison que tu m'as raconte: une foule de dtenues, plus stupides encore que mchantes, s'acharnaient tourmenter une de leurs compagnes faible et infirme, leur souffre-douleur: tu parais, tu parles... et voil qu'aussitt ces furies, rougissant de leur lche cruaut envers leur victime, se montrent aussi charitables qu'elles avaient t mchantes. N'est-ce donc rien, cela? Enfin, est-ce, oui ou non, grce toi que la Louve, cette femme indomptable, a connu le repentir et dsir une vie honnte et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chrie, celle qui avait domin la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la bont jointe une rare lvation d'esprit, celle-l, quoique dans d'autres circonstances et dans une sphre tout oppose, devait par le mme charme (n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle) fasciner aussi l'altire archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car bons et mchants, grands et petits, subissent presque toujours l'influence des mes suprieures... Je ne veux pas dire que tu sois ne princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre flatterie te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre d'tres privilgis qui sont ns pour dire une reine ce qu'il faut pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire une pauvre crature, avilie et abandonne, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, la consoler et s'en faire adorer. --Mon bon pre... de grce... --Oh! tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon coeur dborde. Songe donc, avec mes craintes d'veiller en toi les souvenirs de ce pass que je veux anantir, que j'anantirai jamais dans ton esprit... je n'osais t'entretenir de ces comparaisons... de ces rapprochements qui te rendent si adorable mes yeux. Que de fois Clmence et moi nous sommes-nous extasis sur toi!... Que de fois, si attendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit: N'est-il pas merveilleux que cette chre enfant soit ce qu'elle est, aprs le malheur qui l'a poursuivie? ou plutt, reprenait Clmence, n'est-il pas merveilleux que, loin d'altrer cette noble et rare nature, l'infortune ait au contraire donn plus d'essor ce qu'il y avait d'excellent en elle? ce moment-l, la porte du salon s'ouvrit et Clmence, grande-duchesse de Gerolstein, entra, tenant une lettre la main. --Voici, mon ami, dit-elle Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu vous l'apporter afin de dire bonjour ma paresseuse enfant, que je n'ai pas encore vue ce matin, ajouta Clmence en embrassant tendrement Fleur-de-Marie. --Cette lettre arrive merveille, dit gaiement Rodolphe aprs l'avoir parcourue; nous causions justement du pass... de ce monstre que nous allons incessamment combattre, ma chre Clmence... car il menace le repos et le bonheur de notre enfant. --Serait-il vrai, mon ami? Ces accs de mlancolie que nous avions remarqus... --N'avaient pas d'autre cause que de mchants souvenirs; mais heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en triompherons... --Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clmence. --De la gentille Rigolette... la femme de Germain. --Rigolette..., s'cria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses nouvelles! --Mon ami, dit tout bas Clmence Rodolphe, en lui montrant Fleur-de-Marie du regard, ne craignez-vous pas que cette lettre... ne lui rappelle des ides pnibles? --Ce sont justement ces souvenirs que je veux anantir, ma chre Clmence; il faut les aborder hardiment, et je suis sr que je trouverai dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette bonne petite crature adorait notre enfant et l'apprciait comme elle devait l'tre. Et Rodolphe lut haute voix la lettre suivante: Ferme de Bouqueval, 15 aot 1841 Monseigneur, Je prends la libert de vous crire encore pour vous faire part d'un bien grand bonheur qui nous est arriv, et pour vous demander une nouvelle faveur, vous qui nous devons dj tant, ou plutt qui nous devons le vrai paradis o nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne mre. Voil de quoi il s'agit, monseigneur: depuis dix jours je suis comme folle de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fille; moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain; lui, que c'est tout le mien; notre chre maman Georges dit qu'elle nous ressemble tous les deux; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et des cheveux noirs tout friss comme moi. Par exemple, contre son habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur ses genoux... tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas, monseigneur? --Braves et dignes jeunes gens! Qu'ils doivent tre heureux! dit Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-l. --Et combien Rigolette mrite son bonheur! dit Fleur-de-Marie. --Aussi j'ai toujours bni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit Rodolphe; et il continua: Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles querelles de mnage qui finissent toujours par un baiser... Du reste les oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe pas de jour que nous ne disions, en nous regardant nous deux Germain: Sommes-nous heureux, mon Dieu! sommes-nous heureux!... et naturellement votre nom vient tout de suite aprs ces mots-l... Excusez ce griffonnage qu'il y a l, monseigneur, avec un pt; c'est que, sans y penser, j'avais crit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et j'ai ratur. J'espre, propos de cela, que vous trouverez que mon criture a bien gagn, ainsi que mon orthographe; car Germain me montre toujours, et je ne fais plus des grands btons en allant tout de travers, comme du temps o vous me tailliez mes plumes... --Je dois avouer, dit Rodolphe, en riant, que ma petite protge se fait un peu illusion, et je suis sr que Germain s'occupe plutt de baiser la main de son lve que de la diriger. --Allons, mon ami, vous tes injuste, dit Clmence en regardant la lettre; c'est un peu gros, mais trs-lisible. --Le fait est qu'il y a progrs, reprit Rodolphe; autrefois il lui aurait fallu huit pages pour contenir ce qu'elle crit maintenant en deux. Et il continua: C'est pourtant vrai que vous m'avez taill des plumes, monseigneur; quand nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en nous rappelant que vous tiez si peu fiers... Ah! mon Dieu! voil encore que je me surprends vous parler d'autre chose que de ce que nous voulons vous demander, monseigneur; car mon mari se joint moi et c'est bien important; nous y attachons une ide... vous allez voir. Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bont de nous choisir et de nous donner un nom pour notre petite fille chrie; c'est convenu avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et Mme la marquise d'Harville vous avez tires de la peine pour les rendre bien heureuses, aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et Jeanne Duport, la soeur d'un pauvre prisonnier nomm Pique-Vinaigre, une digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y visiter mon pauvre Germain, et que plus tard Mme la marquise a fait sortir de l'hpital. Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous sommes dit, nous deux Germain: a sera comme une manire de remercier encore M. Rodolphe de ses bonts que de prendre pour parrain et marraine de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout lui et Mme la marquise... sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont la crme des honntes gens... Ils sont de notre classe, et de plus, comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protgs, monseigneur. --Ah! mon pre, ne trouvez-vous pas cette ide d'une dlicatesse charmante? dit Fleur-de-Marie avec motion. Prendre pour parrain et marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, vous et ma seconde mre? --Vous avez raison, chre enfant, dit Clmence; je suis on ne peut plus touche de ce souvenir. --Et moi je suis trs-heureux d'avoir si bien plac mes bienfaits, dit Rodolphe en continuant sa lecture: Du reste, au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, monsieur Rodolphe, Morel est maintenant courtier en pierres fines; il gagne de quoi bien lever sa famille et faire apprendre un tat ses enfants. La bonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui l'aime et la respecte comme elle doit l'tre, car elle a t bien malheureuse, mais non coupable, et le fianc de Louise a assez de coeur pour comprendre cela... --J'tais bien sr, s'cria Rodolphe en s'adressant sa fille, de trouver dans la lettre de cette chre petite Rigolette des armes contre notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de cette me honnte et droite... Elle dit de Louise: _Elle a t malheureuse et non coupable, et son fianc a assez de coeur pour comprendre cela._ Fleur-de-Marie, de plus en plus mue et attriste par la lecture de cette lettre, tressaillit du regard que son pre attacha un moment sur elle en prononant les derniers mots que nous avons souligns. Le prince continua: Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duport, par la gnrosit de Mme la marquise, a pu se faire sparer de son mari, ce vilain homme qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa fille ane auprs d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie o elle vend ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospre. Il n'y a pas non plus de gens plus heureux, et cela, grce qui? grce vous, monseigneur, grce Mme la marquise, qui, tous deux, savez si bien donner, et donner si propos. propos de a, Germain vous crit comme d'ordinaire, monseigneur, la fin du mois, au sujet de la _Banque des travailleurs sans ouvrage et des prts gratuits._ Il n'y a presque jamais de remboursements en retard et on s'aperoit dj beaucoup du bien-tre que cela rpand dans le quartier. Au moins maintenant, de pauvres familles peuvent supporter la morte-saison du travail sans mettre leur linge et leurs matelas au mont-de-pit. Ainsi, quand l'ouvrage revient, faut voir avec quel coeur ils s'y mettent; ils sont si fiers qu'on ait eu confiance dans leur travail et dans leur probit!... Dame! ils n'ont que a. Aussi comme ils vous bnissent de leur avoir fait prter l-dessus! Oui, monseigneur, ils vous bnissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'tes pour rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous aimons mieux croire que c'est vous qu'on le doit; c'est plus naturel! D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour rpter tout bout de champ que c'est vous qu'on doit bnir; cette trompette est Mme Pipelet, qui rpte chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir fait cette oeuvre charitable, et son vieux chri d'Alfred est toujours de son avis. Quant lui, il est si fier et si content de son poste de gardien de la banque qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui seraient maintenant indiffrentes. Pour en finir avec votre famille de reconnaissants, monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les journaux que le nomm Martial, un colon d'Algrie, avait t cit avec de grands loges pour le courage qu'il avait montr en repoussant la tte de ses mtayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, aussi intrpide que lui, avait t lgrement blesse ses cts, o elle tirait des coups de fusil, comme un vrai grenadier. Depuis ce temps-l, dit-on dans le journal, on l'a baptise Mme Carabine. Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pens que vous ne seriez pas fch d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont vous avez t la providence... Je vous cris de la ferme de Bouqueval, o nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mre. Germain part le matin pour ses affaires, et il revient le soir. l'automne, nous retournerons habiter Paris. Comme c'est drle, monsieur Rodolphe, moi qui n'aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique a, parce que Germain l'aime beaucoup. propos de la ferme, monsieur Rodolphe, vous qui savez sans doute o est cette bonne petite Goualeuse, si vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle comme de ce qu'il y a de plus doux et de meilleur au monde, et que, pour moi, je ne pense jamais notre bonheur sans me dire: Puisque M. Rodolphe tait aussi le M. Rodolphe de cette chre Fleur-de-Marie, grce lui elle doit tre heureuse comme nous autres, et a me fait trouver mon bonheur encore meilleur. Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez dire, monseigneur? Mais bah! vous tes si bon... Et puis, voyez-vous, c'est votre faute si je gazouille autant et aussi joyeusement que papa Crtu et Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec moi. Allez, monsieur Rodolphe, je vous en rponds, je les mets sur les dents. Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur? Si vous donnez un nom notre petite fille chrie, il nous semble que a lui portera bonheur, que ce sera comme sa bonne toile. Tenez, monsieur Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous flicitons presque d'avoir connu la peine, parce que nous sentons doublement combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la misre par o nous avons pass. Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tchons de secourir par-ci par-l de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez donn. D'ailleurs nous disons toujours ceux que nous secourons: Ce n'est pas nous qu'il faut remercier et bnir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le plus gnreux qu'il y ait au monde. Et ils vous prennent pour une espce de saint, si ce n'est plus. Adieu, monseigneur. Croyez que, lorsque notre petite fille commencera peler, le premier mot qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe; et puis aprs, ceux-ci, que vous avez fait crire sur ma corbeille de noces: _Travail et sagesse--Honneur et bonheur._ Grce ces quatre mots-l, notre tendresse et nos soins, nous esprons, monseigneur, que notre enfant sera toujours digne de prononcer le nom de celui qui a t notre providence et celle de tous les malheureux qu'il a connus. Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses larmes dans les yeux... mais c'est de bonnes larmes... Excusez, s'il vous plat... ce n'est pas ma faute, mais je n'y vois plus bien clair, et je griffonne... J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que de reconnaissance. RIGOLETTE, femme GERMAIN. _P. S._ Ah! mon Dieu! monseigneur, en relisant ma lettre, je m'aperois que j'ai mis bien des fois _monsieur Rodolphe_. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un autre, nous vous respectons et nous vous bnissons la mme chose, monseigneur. V Les souvenirs --Chre petite Rigolette! dit Clmence attendrie par la lecture que venait de faire Rodolphe. Cette lettre nave est remplie de sensibilit. --Sans doute, reprit Rodolphe; on ne pouvait mieux placer un bienfait. Notre protge est doue d'un excellent naturel; c'est un coeur d'or, et notre chre enfant l'apprcie comme nous, ajouta-t-il en s'adressant sa fille. Puis, frapp de sa pleur et de son accablement, il s'cria: --Mais qu'as-tu donc? --Hlas!... quel douloureux contraste entre ma position et celle de Rigolette... Travail et sagesse. Honneur et bonheur, ces quatre mots disent tout ce qu'a t... tout ce que doit tre sa vie... Jeune fille laborieuse et sage, pouse chrie, heureuse mre, femme honore... telle est sa destine! tandis que moi... --Grand dieu! Que dis-tu? --Grce... mon bon pre; ne m'accusez pas d'ingratitude... mais, malgr votre ineffable tendresse, malgr celle de ma seconde mre, malgr les respects et les splendeurs dont je suis entoure... malgr votre puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anantir le pass... Encore une fois, pardonnez-moi, mon pre... je vous l'ai cach jusqu' prsent... mais le souvenir de ma dgradation premire me dsespre et me tue... --Clmence, vous l'entendez!... s'cria Rodolphe avec dsespoir. --Mais, malheureuse enfant! dit Clmence en prenant affectueusement la main de Fleur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse, l'affection de ceux qui vous entourent, et que vous mritez, tout ne vous prouve-t-il pas que ce pass ne doit plus tre pour vous qu'un vain et mauvais songe? --Oh! fatalit... fatalit! reprit Rodolphe. Maintenant je maudis mes craintes, mon silence: cette funeste ide, depuis longtemps enracine dans son esprit, y a fait notre insu d'affreux ravages, et il est trop tard pour combattre cette dplorable erreur... Ah! je suis bien malheureux! --Courage, mon ami, dit Clmence Rodolphe; vous le disiez tout l'heure, il vaut mieux connatre l'ennemi qui nous menace... Nous savons maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en triompherons, parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre tendresse. --Et puis enfin parce qu'elle verra que son affliction, si elle tait incurable, rendrait la ntre incurable aussi, reprit Rodolphe; car en vrit ce serait dsesprer de toute justice humaine et divine, si cette infortune n'avait fait que changer de tourments. Aprs un assez long silence, pendant lequel Fleur-de-Marie parut se recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle de Clmence et leur dit d'une voix profondment altre: --coutez-moi, mon bon pre... et vous aussi, ma tendre mre... ce jour est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me ft impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute souffrance a son terme... et, si cache que ft la mienne, je n'aurais pu vous la taire plus longtemps. --Ah!... je comprends tout, s'cria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir pour elle. --J'espre dans l'avenir, mon pre, et cet espoir me donne la force de vous parler ainsi. --Et que peux-tu esprer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort prsent ne te cause que chagrins et amertume? --Je vais vous le dire, mon pre... mais avant, permettez-moi de vous rappeler le pass... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai ressenti jusqu'ici. --Parle... parle, nous t'coutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec Clmence auprs de Fleur-de-Marie. --Tant que je suis reste Paris... auprs de vous, mon pre, dit Fleur-de-Marie, j'ai t si heureuse, oh! si compltement heureuse, que ces beaux jours ne seraient pas trop pays par des annes de souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur. --Pendant quelques jours peut-tre... --Oui; mais quelle flicit pure et sans mlange! Vous m'entouriez, comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte aux lans de reconnaissance et d'affection qui chaque instant emportaient mon coeur vers vous... L'avenir m'blouissait: un pre adorer, une seconde mre chrir doublement, car elle devait remplacer la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout avouer, mon orgueil s'exaltait malgr moi, tant j'tais honore de vous appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne pouvais m'empcher d'tre fire de ce titre. Si alors je pensais quelquefois vaguement au pass, c'tait pour me dire: Moi, jadis, si avilie, je suis la fille chrie d'un prince souverain que chacun bnit et rvre; moi, jadis si misrable, je jouis de toutes les splendeurs du luxe et d'une existence presque royale! Hlas! que voulez-vous, mon pre, ma fortune tait si imprvue... votre puissance m'entourait d'un si splendide clat, que j'tais excusable, peut-tre de me laisser aveugler ainsi. --Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aim. Quel mal de t'enorgueillir d'un rang qui tait le tien? De jouir des avantages de la position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-l, je me le rappelle bien, tu tais d'une gaiet charmante; que de fois je t'ai vue tomber dans mes bras comme accable par la flicit, et me dire avec un accent enchanteur ces mots qu'hlas! je ne dois plus entendre: Mon pre... c'est trop... trop de bonheur! Malheureusement ce sont ces souvenirs-l... vois-tu, qui m'ont endormi dans une scurit trompeuse; et plus tard je ne me suis pas assez inquit des causes de ta mlancolie... --Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clmence, qui a pu changer en tristesse cette joie si pure, si lgitime, que vous prouviez d'abord? --Hlas! une circonstance bien funeste et bien imprvue!... --Quelle circonstance?... --Vous vous rappelez, mon pre..., dit Fleur-de-Marie, ne pouvant vaincre un frmissement d'horreur, vous vous rappelez la scne terrible qui a prcd notre dpart de Paris... lorsque votre voiture a t arrte prs de la barrire? --Oui..., rpondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur!... Aprs m'avoir encore une fois sauv la vie, il est mort l... devant nous... en disant: Le ciel est juste... j'ai tu, on me tue!... --Eh bien!... mon pre, au moment o ce malheureux expirait, savez-vous qui j'ai vu... me regarder fixement?... Oh! ce regard... ce regard... il m'a toujours poursuivie depuis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant. --Quel regard? De qui parles-tu? s'cria Rodolphe. --De l'ogresse du tapis-franc..., murmura Fleur-de-Marie. --Ce monstre! tu l'as revu? Et o cela? --Vous ne l'avez pas aperue dans la taverne o est mort le Chourineur? Elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient. --Ah! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends... Dj frappe de terreur par le meurtre du Chourineur, tu auras cru voir quelque chose de providentiel dans cette affreuse rencontre!!! --Il n'est que trop vrai, mon pre; la vue de l'ogresse, je ressentis un froid mortel; il me sembla que sous son regard mon coeur, jusqu'alors rayonnant de bonheur et d'espoir, se glaait tout coup. Oui, rencontrer cette femme au moment mme o le Chourineur mourait en disant: Le ciel est juste!... cela me parut un blme providentiel de mon orgueilleux oubli du pass, que je devais expier force d'humiliation et de repentir. --Mais le pass, on te l'a impos; tu n'en peux rpondre devant Dieu! --Vous avez t contrainte... enivre... malheureuse enfant. --Une fois prcipite malgr toi dans cet abme, tu ne pouvais plus en sortir, malgr tes remords, ton pouvante et ton dsespoir, grce l'atroce indiffrence de cette socit dont tu tais victime. Tu te voyais jamais enchane dans cet antre; il a fallu, pour t'en arracher, le hasard qui t'a place sur mon chemin. --Et puis enfin, mon enfant, votre pre vous le dit, vous tiez victime et non complice de cette infamie! s'cria Clmence. --Mais cette infamie... je l'ai subie... ma mre, reprit douloureusement Fleur-de-Marie. Rien ne peut anantir ces affreux souvenirs... Sans cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dgrades, mes compagnes de Saint-Lazare... mais ils me poursuivront jusque dans ce palais... peupl de l'lite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans les bras de mon pre, jusque sur les marches de son trne. Et Fleur-de-Marie fondit en larmes. Rodolphe et Clmence restrent muets devant cette effrayante expression d'un remords invincible; ils pleuraient aussi, car ils sentaient l'impuissance de leurs consolations. --Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, chaque instant du jour, je me dis avec une honte amre: On m'honore, on me rvre; les personnes les plus minentes, les plus vnrables, m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la soeur d'un empereur a daign rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vcu dans la fange de la Cit, tutoye par des voleurs et des assassins! Oh! mon pre, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est leve... plus j'ai t frappe de la dgradation profonde o j'tais tombe; chaque hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y donc, mon Dieu! aprs avoir t ce que j'ai t... souffrir que des vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes filles, que des femmes justement respectes se trouvent flattes de m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et par l'ge et par leur caractre sacerdotal, me comblent de prvenances et d'loges... cela n'est-il pas impie et sacrilge! Et puis, si vous saviez, mon pre, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque jour en me disant: Si Dieu voulait que le pass ft connu... avec quel mpris mrit on traiterait celle qu' cette heure on lve si haut!... Quelle juste et effrayante punition! --Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le pass... nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chrissons... nous t'adorons. --Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un pre et d'une mre... --Tout le bien que tu as fait depuis ton sjour ici? Et cette institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et aux pauvres filles abandonnes, ces soins admirables d'intelligence et de dvouement dont tu les entoures? Ton insistance les appeler tes soeurs, vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les traites en soeurs?... n'est-ce donc rien pour la rdemption de fautes qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te tmoigne la digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connat que depuis ton arrive ici, ne la dois-tu pas absolument l'lvation de ton esprit, la beaut de ton me, ta pit sincre? --Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne s'adressent qu' ma conduite prsente, j'en jouis sans scrupule, mon pre; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un modle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si j'tais complice d'un mensonge indigne. Aprs un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement douloureux: --Je le vois, il faut dsesprer de te persuader: les raisonnements sont impuissants contre une conviction d'autant plus inbranlable qu'elle a sa source dans un sentiment gnreux et lev, puisque chaque instant tu jettes un regard sur le pass. Le contraste de ces souvenirs et de ta position prsente doit tre en effet pour toi un supplice continuel... Pardon, mon tour, pauvre enfant. --Vous, mon bon pre, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu? --De n'avoir pas prvu tes susceptibilits... D'aprs l'excessive dlicatesse de ton coeur, j'aurais d les deviner... Et pourtant... que pouvais-je faire?... Il tait de mon devoir de te reconnatre solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est si douloureux, venaient ncessairement t'entourer... Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai t, vois-tu, trop orgueilleux de toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beaut, que ton esprit, que ton caractre inspiraient tous ceux qui t'approchaient... J'aurais d cacher mon trsor... vivre presque dans la retraite avec Clmence et toi... renoncer ces ftes, ces rceptions nombreuses o j'aimais tant te voir briller... croyant follement t'lever si haut... si haut... que le pass disparatrait entirement tes yeux... Mais hlas! le contraire est arriv... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es leve, plus l'abme dont je t'ai retire t'a paru sombre et profond... Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis tromp... Et puis, je me suis cru pardonn trop tt... la vengeance de Dieu n'est pas satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma fille!... Quelques coups discrtement frapps la porte du salon qui prcdait l'oratoire de Fleur-de-Marie interrompirent ce triste entretien. Rodolphe se leva et entr'ouvrit la porte. Il vit Murph, qui lui dit: --Je demande pardon Votre Altesse Royale de venir la dranger; mais un courrier du prince d'Herkasen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre qui, dit-il, est trs-importante et doit tre sur-le-champ remise Votre Altesse Royale. --Merci, mon bon Murph. Ne t'loigne pas, lui dit Rodolphe avec un soupir; tout l'heure j'aurai besoin de causer avec toi. Et le prince, ayant ferm la porte, resta un moment dans le salon pour y lire la lettre que Murph venait de lui remettre. Elle tait ainsi conue: Monseigneur, Puis-je esprer que les liens de parent qui m'attachent Votre Altesse Royale et que l'amiti dont elle a toujours daign m'honorer excuseront une dmarche qui serait d'une grande tmrit si elle ne m'tait pas impose par une conscience d'honnte homme? Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramenant avec vous une fille d'autant plus chrie que vous l'aviez crue perdue pour toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitt sa mre, que vous avez pouse Paris _in extremis_, afin de lgitimer la naissance de la princesse Amlie, qui est ainsi l'gale des autres Altesses de la Confdration germanique. Sa naissance est donc souveraine, sa beaut incomparable, son coeur est aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beaut, ainsi que me l'a crit ma soeur l'abbesse de Sainte-Hermangilde, qui a souvent l'honneur de voir la fille bien-aime de Votre Altesse Royale. Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement le sujet de cette lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient Oldenzaal, et m'empche de se rendre auprs de Votre Altesse Royale. Pendant le temps que mon fils a pass Gerolstein, il a vu presque chaque jour la princesse Amlie, il l'aime perdument, mais il lui a toujours cach son amour. J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daign accueillir paternellement mon fils et l'engager revenir, au sein de votre famille, vivre de cette intimit qui lui tait si prcieuse; j'aurais indignement manqu la loyaut en dissimulant Votre Altesse Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui tait rserv mon fils. Je sais qu'il serait insens nous d'oser esprer nous allier plus troitement encore la famille de Votre Altesse Royale. Je sais que la fille dont vous tes bon droit si fier, monseigneur, doit prtendre de hautes destines. Mais je sais aussi que vous tes le plus tendre des pres, et que, si vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le bonheur de la princesse Amlie, vous ne seriez pas arrt par les graves disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespre. Il ne m'appartient pas de faire l'loge d'Henri, monseigneur; mais j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent daign lui accorder. Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur; mon motion est trop profonde. Quelle que soit votre dtermination, veuillez croire que nous nous y soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidle aux sentiments profondment dvous avec lesquels j'ai l'honneur d'tre, de Votre Altesse Royale le trs-humble et obissant serviteur, GUSTAVE-PAUL, prince d'Herkasen-Oldenzaal VI Aveux Aprs la lecture de la lettre du prince, pre d'Henri, Rodolphe resta quelque temps triste et pensif; puis, un rayon d'espoir clairant son front, il revint auprs de sa fille, qui Clmence prodiguait en vain les plus tendres consolations. --Mon enfant, tu l'as dit toi-mme, Dieu a voulu que ce jour ft celui des explications solennelles, dit Rodolphe Fleur-de-Marie, je ne prvoyais pas qu'une nouvelle et grave circonstance dt encore justifier tes paroles. --De quoi s'agit-il, mon pre? --Mon ami, qu'y a-t-il? --De nouveaux sujets de crainte. --Pour qui donc, mon pre? --Pour toi. --Pour moi? --Tu ne nous as avou que la moiti de tes chagrins, pauvre enfant. --Soyez assez bon pour vous expliquer, mon pre, dit Fleur-de-Marie en rougissant. --Maintenant je le puis, je n'ai pu le faire plus tt, ignorant que tu dsesprais ce point de ton sort. coute, ma fille chrie, tu te crois, ou plutt tu es bien malheureuse. Lorsqu'au commencement de notre entretien tu m'as parl des esprances qui te restaient, j'ai compris... mon coeur a t bris... car il s'agissait pour moi de te perdre jamais, de te voir t'enfermer dans un clotre, de te voir descendre vivante dans un tombeau. Tu voudrais entrer au couvent... --Mon pre... --Mon enfant, est-ce vrai? --Oui, si vous me le permettez, rpondit Fleur-de-Marie d'une voix touffe. --Nous quitter! s'cria Clmence. --L'abbaye de Sainte-Hermangilde est bien rapproche de Gerolstein: je vous verrai souvent, vous et mon pre. --Songez donc que de tels voeux sont ternels, ma chre enfant. Vous n'avez pas dix-huit ans, et peut-tre un jour... --Oh! je ne me repentirai jamais de la rsolution que je prends: je ne trouverai le repos et l'oubli que dans la solitude d'un clotre, si toutefois mon pre, et vous, ma seconde mre, vous me continuez votre affection. --Les devoirs, les consolations de la vie religieuse pourraient, en effet, dit Rodolphe, sinon gurir, du moins calmer les douleurs de ta pauvre me abattue et dchire. Et, quoiqu'il s'agisse de la moiti du bonheur de ma vie, il se peut que j'approuve ta rsolution. Je sais ce que tu souffres, et je ne dis pas que le renoncement au monde ne doive pas tre le terme fatalement logique de ta triste existence. --Quoi! vous aussi, Rodolphe! s'cria Clmence. --Permettez-moi, mon amie, d'exprimer toute ma pense, reprit Rodolphe. Puis, s'adressant sa fille: Mais avant de prendre cette dtermination extrme, il faut examiner si un autre avenir ne serait pas plus selon tes voeux et selon les ntres. Dans ce cas, aucun sacrifice ne me coterait pour assurer ton avenir. Fleur-de-Marie et Clmence firent un mouvement de surprise; Rodolphe reprit en regardant fixement sa fille: --Que penses-tu... de ton cousin le prince Henri? Fleur-de-Marie tressaillit et devint pourpre. Aprs un moment d'hsitation elle se jeta dans les bras du prince en pleurant. --Tu l'aimes, pauvre enfant! --Vous ne me l'aviez jamais demand, mon pre! rpondit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux. --Mon ami, nous ne nous tions pas tromps, dit Clmence. --Ainsi, tu l'aimes..., ajouta Rodolphe en prenant les mains de sa fille dans les siennes; tu l'aimes bien, mon enfant chrie? --Oh! si vous saviez, reprit Fleur-de-Marie, ce qu'il m'en a cot de vous cacher ce sentiment ds que je l'ai eu dcouvert dans mon coeur. Hlas! la moindre question de votre part, je vous aurais tout avou... Mais la honte me retenait et m'aurait toujours retenue. --Et crois-tu qu'Henri connaisse ton amour pour lui? dit Rodolphe. --Grand Dieu! mon pre, je ne le pense pas! s'cria Fleur-de-Marie avec effroi. --Et lui... crois-tu qu'il t'aime? --Non, mon pre... non... Oh! j'espre que non... il souffrirait trop. --Et comment cet amour est-il venu, mon ange aim? --Hlas! presque mon insu... Vous vous souvenez d'un portrait de page? --Qui se trouve dans l'appartement de l'abbesse de Sainte-Hermangilde... c'tait le portrait d'Henri. --Oui, mon pre... Croyant cette peinture d'une autre poque, un jour, en votre prsence, je ne cachai pas la suprieure que j'tais frappe de la beaut de ce portrait. Vous me dtes alors, en plaisantant, que ce tableau reprsentait un de nos parents d'autrefois, qui, trs-jeune encore, avait montr un grand courage et d'excellentes qualits. La grce de cette figure, jointe ce que vous me dtes du noble caractre de ce parent, ajouta encore ma premire impression... Depuis ce jour, souvent je m'tais plu me rappeler ce portrait, et cela sans le moindre scrupule, croyant qu'il s'agissait d'un de nos cousins mort depuis longtemps... Peu peu, je m'habituai ces douces penses... sachant qu'il ne m'tait pas permis d'aimer sur cette terre..., ajouta Fleur-de-Marie avec une expression navrante, et en laissant de nouveau couler ses larmes. Je me fis de ces rveries bizarres une sorte de mlancolique intrt, moiti sourire et moiti larmes; je regardai ce joli page des temps passs comme un fianc d'outre-tombe... que je retrouverais peut-tre un jour dans l'ternit; il me semblait qu'un tel amour tait seul digne d'un coeur qui vous appartenait tout entier, mon pre... Mais pardonnez-moi ces tristes enfantillages. --Rien de plus touchant, au contraire, pauvre enfant! dit Clmence profondment mue. --Maintenant, reprit Rodolphe, je comprends pourquoi tu m'as reproch un jour, d'un air chagrin, de t'avoir trompe sur ce portrait. --Hlas! oui, mon pre... Jugez de ma confusion, lorsque plus tard la suprieure m'apprit que ce portrait tait celui de son neveu, l'un de nos parents... Alors, mon trouble fut extrme, je tchai d'oublier mes premires impressions, mais, plus j'y tchais, plus elles s'enracinaient dans mon coeur, par suite mme de la persvrance de mes efforts... Malheureusement encore, souvent je vous entendis, mon pre, vanter le coeur, l'esprit, le caractre du prince Henri... --Tu l'aimais dj, mon enfant chrie, alors que tu n'avais encore vu que son portrait et entendu parler que de ses rares qualits. --Sans l'aimer, mon pre, je sentais pour lui un attrait que je me reprochais amrement; mais je me consolais en pensant que personne au monde ne saurait ce triste secret, qui me couvrait de honte mes propres yeux. Oser aimer... moi... moi... et puis ne pas me contenter de votre tendresse, de celle de ma seconde mre! Ne vous devais-je pas assez pour employer toutes les forces, toutes les ressources de mon coeur vous chrir tous deux?... Oh! croyez-moi, parmi mes reproches, ces derniers furent les plus douloureux. Enfin, pour la premire fois je vis mon cousin... cette grande fte que vous donniez l'archiduchesse Sophie; le prince Henri ressemblait d'une manire si saisissante son portrait que je le reconnus tout d'abord... Le soir mme, mon pre, vous m'avez prsent mon cousin, en autorisant entre nous l'intimit que permet la parent. --Eh bientt vous vous tes aims? --Ah! mon pre, il exprimait son respect, son attachement, son admiration pour vous avec tant d'loquence... vous m'aviez dit vous-mme tant de bien de lui!... --Il le mritait... Il n'est pas de caractre plus lev, il n'est pas de meilleur et de plus valeureux coeur. --Ah! de grce, mon pre... ne le louez pas ainsi... Je suis dj si malheureuse!... --Et moi, je tiens te bien convaincre de toutes les rares qualits de ton cousin... Ce que je te dis t'tonne... Je le conois, mon enfant... Continue... --Je sentais le danger que je courais en voyant le prince Henri chaque jour, et je ne pouvais me soustraire ce danger. Malgr mon aveugle confiance en vous, mon pre, je n'osais vous exprimer mes craintes. Je mis tout mon courage cacher cet amour; pourtant, je vous l'avoue, mon pre, malgr mes remords, souvent, dans cette fraternelle intimit de chaque jour, oubliant le pass, j'prouvai des clairs de bonheur inconnu jusqu'alors, mais bientt suivis, hlas! de sombres dsespoirs, ds que je retombais sous l'influence de mes tristes souvenirs... Car, hlas! s'ils me poursuivaient au milieu des hommages et des respects de personnes presque indiffrentes, jugez, jugez... mon pre, de mes tortures, lorsque le prince Henri me prodiguait les louanges les plus dlicates... m'entourait d'une adoration candide et pieuse, mettant, disait-il, l'attachement fraternel qu'il ressentait pour moi sous la sainte protection de sa mre, qu'il avait perdue bien jeune. Du moins, ce doux nom de soeur qu'il me donnait, je tchais de le mriter, en conseillant mon cousin sur son avenir, selon mes faibles lumires, en m'intressant tout ce qui le touchait, en me promettant de toujours vous demander pour lui votre bienveillant appui... Mais souvent, aussi, que de tourments, que de pleurs dvors, lorsque par hasard le prince Henri m'interrogeait sur mon enfance, sur ma premire jeunesse... Oh! tromper... toujours tromper... toujours craindre... toujours mentir, toujours trembler devant le regard de celui qu'on aime et qu'on respecte, comme le criminel tremble devant le regard inexorable de son juge!... Oh! mon pre! j'tais coupable, je le sais, je n'avais pas le droit d'aimer; mais j'expiais ce triste amour par bien des douleurs... Que vous dirai-je? Le dpart du prince Henri, en me causant un nouveau et violent chagrin, m'a claire... J'ai vu que je l'aimais plus encore que je ne croyais... Aussi, ajouta Fleur-de-Marie avec accablement, et comme si cette confession et puis ses forces, bientt je vous aurais fait cet aveu, car ce fatal amour a combl la mesure de ce que je souffre... Dites, maintenant que vous savez tout, dites, mon pre, est-il pour moi un autre avenir que celui du clotre? --Il en est un autre, mon enfant... oui... et cet avenir est aussi doux et aussi riant, aussi heureux que celui du couvent est morne et sinistre! --Que dites-vous, mon pre? --coute-moi mon tour... Tu sens bien que je t'aime trop, que ma tendresse est trop clairvoyante pour que ton amour et celui d'Henri m'aient chapp; au bout de quelques jours, je fus certain qu'il t'aimait, plus encore peut-tre que tu ne l'aimes... --Mon pre... non... non... c'est impossible, il ne m'aime pas ce point. --Il t'aime, te dis-je... Il t'aime avec passion, avec dlire. -- mon Dieu! Mon Dieu! --coute encore... lorsque je t'ai fait cette plaisanterie du portrait, j'ignorais qu'Henri dt venir bientt voir sa tante Gerolstein. Lorsqu'il y vint, je cdai au penchant qu'il m'a toujours inspir; je l'invitai nous voir souvent... Jusqu'alors, je l'avais trait comme mon fils, je ne changeai rien ma manire d'tre envers lui... Au bout de quelques jours, Clmence et moi nous ne pmes douter de l'attrait que vous prouviez l'un pour l'autre... Si ta position tait plus douloureuse, ma pauvre enfant, la mienne aussi tait pnible, et surtout d'une dlicatesse extrme... Comme pre, sachant les rares et excellentes qualits d'Henri, je ne pouvais qu'tre profondment heureux de votre attachement, car jamais je n'aurais pu rver un poux plus digne de toi. --Ah! mon pre... piti! piti! --Mais, comme homme d'honneur, je songeais au triste pass de mon enfant... Aussi, loin d'encourager les esprances d'Henri, dans plusieurs entretiens je lui donnai des conseils absolument contraires ceux qu'il aurait d attendre de moi si j'avais song lui accorder ta main. Dans des conjonctures si dlicates, comme pre et comme homme d'honneur, je devais garder une neutralit rigoureuse, ne pas encourager l'amour de ton cousin, mais le traiter avec la mme affabilit que par le pass... Tu as t jusqu'ici si malheureuse, mon enfant chrie, que, te voyant pour ainsi dire te ranimer sous l'influence de ce noble et pur amour, pour rien au monde je n'aurais voulu te ravir ces joies divines et rares. En admettant mme que cet amour dt tre bris plus tard... tu aurais au moins connu quelques jours d'innocent bonheur... Et puis, enfin... cet amour pouvait assurer ton repos venir... --Mon repos? --coute encore... Le pre d'Henri, le prince Paul, vient de m'crire; voici sa lettre... Quoiqu'il regarde cette alliance comme une faveur inespre... il me demande ta main pour son fils, qui, me dit-il, prouve pour toi l'amour le plus respectueux et le plus passionn. -- mon Dieu! Mon Dieu! dit Fleur-de-Marie, en cachant son visage dans ses mains, j'aurais pu tre si heureuse! --Courage, ma fille bien-aime! Si tu le veux, ce bonheur est toi! s'cria tendrement Rodolphe. --Oh! jamais!... Jamais!... Oubliez-vous?... --Je n'oublie rien... Mais que demain tu entres au couvent, non-seulement je te perds jamais... mais tu me quittes pour une vie de larmes et d'austrits... Eh bien! te perdre pour te perdre... qu'au moins je te sache heureuse et marie celui que tu aimes... et qui t'adore. --Marie avec lui... moi, mon pre!... --Oui... mais la condition que, sitt aprs votre mariage, contract ici la nuit, sans d'autres tmoins que Murph pour toi et que le baron de Gran pour Henri, vous partirez tous deux pour aller dans quelque tranquille retraite de Suisse ou d'Italie, vivre inconnus, en riches bourgeois. Maintenant, ma fille chrie, sais-tu pourquoi je me rsigne t'loigner de moi? Sais-tu pourquoi je dsire qu'Henri quitte son titre une fois hors de l'Allemagne? C'est que je suis sr qu'au milieu d'un bonheur solitaire, concentre dans une existence dpouille de tout faste, peu peu tu oublieras cet odieux pass, qui t'est surtout pnible parce qu'il contraste amrement avec les crmonieux hommages dont chaque instant tu es entoure. --Rodolphe a raison, s'cria Clmence. Seule avec Henri, continuellement heureuse de son bonheur et du vtre, il ne vous restera pas le temps de songer vos chagrins d'autrefois, mon enfant. --Puis, comme il me serait impossible d'tre longtemps sans te voir, chaque anne Clmence et moi nous irons vous visiter. --Et un jour... lorsque la plaie dont vous souffrez tant, pauvre petite, sera cicatrise... lorsque vous aurez trouv l'oubli dans le bonheur... et ce moment arrivera plus tt que vous ne le pensez... vous reviendrez prs de nous pour ne plus nous quitter! --L'oubli dans le bonheur!... murmura Fleur-de-Marie qui, malgr elle, se laissait bercer par ce songe enchanteur. --Oui... oui, mon enfant, reprit Clmence, lorsqu' chaque instant du jour vous vous verrez bnie, respecte, adore par l'poux de votre choix, par l'homme dont votre pre vous a mille fois vant le coeur noble et gnreux... aurez-vous le loisir de songer au pass? Et, lors mme que vous y songeriez... comment ce pass vous attristerait-il? Comment vous empcherait-il de croire la radieuse flicit de votre mari? --Enfin c'est vrai... car dis-moi, mon enfant, reprit Rodolphe, qui pouvait peine contenir des larmes de joie en voyant sa fille branle, en prsence de l'idoltrie de ton mari pour toi... lorsque tu auras la conscience et la preuve du bonheur qu'il te doit... quels reproches pourras-tu te faire? --Mon pre..., dit Fleur-de-Marie, oubliant le pass pour cette esprance ineffable, tant de bonheur me serait-il encore rserv? --Ah! j'en tais bien sr! s'cria Rodolphe dans un lan de joie triomphante, est-ce qu'aprs tout un pre qui le veut... ne peut pas rendre au bonheur son enfant adore?... --Elle mrite tant... que nous devions tre exaucs, mon ami, dit Clmence en partageant le ravissement du prince. --pouser Henri... et un jour... passer ma vie entre lui... ma seconde mre... et mon pre..., rpta Fleur-de-Marie, subissant de plus en plus la douce ivresse de ces penses. --Oui, mon ange aim, nous serons tous heureux!... Je vais rpondre au pre d'Henri que je consens au mariage, s'cria Rodolphe en serrant Fleur-de-Marie dans ses bras avec une motion indicible. Rassure-toi, notre sparation sera passagre... les nouveaux devoirs que le mariage va t'imposer raffermiront encore tes pas dans cette voie d'oubli et de flicit o tu vas marcher dsormais... car, enfin, si un jour tu es mre, ce ne sera pas seulement pour toi qu'il te faudra tre heureuse... --Ah! s'cria Fleur-de-Marie avec un cri dchirant, car ce mot de mre la rveilla du songe enchanteur qui la berait, mre!... moi? Oh! jamais! Je suis indigne de ce saint nom... Je mourrais de honte devant mon enfant... si je n'tais pas morte de honte devant son pre... en lui faisant l'aveu du pass... --Que dit-elle? mon Dieu! s'cria Rodolphe, foudroy par ce brusque changement... --Moi mre! reprit Fleur-de-Marie avec une amertume dsespre, moi respecte, moi bnie par un enfant innocent et candide! Moi autrefois l'objet du mpris de tous! Moi profaner ainsi le nom sacr de mre... oh! jamais... Misrable folle que j'tais de me laisser entraner un espoir indigne!... --Ma fille, par piti, coute-moi. Fleur-de-Marie se leva droite, ple, et belle de la majest d'un malheur incurable. --Mon pre... nous oublions qu'avant de m'pouser... le prince Henri doit connatre ma vie passe. --Je ne l'avais pas oubli, s'cria Rodolphe; il doit tout savoir... il saura tout... --Et vous ne voulez pas que je meure... de me voir ainsi dgrade ses yeux? --Mais il saura aussi quelle irrsistible fatalit t'a jete dans l'abme... mais il saura ta rhabilitation. --Et il sentira enfin, reprit Clmence en serrant Fleur-de-Marie dans ses bras, que lorsque je vous appelle ma fille... il peut sans honte vous appeler sa femme... --Et moi... ma mre... j'aime trop... j'estime trop le prince Henri pour jamais lui donner une main qui a t touche par les bandits de la Cit... Peu de temps aprs cette scne douloureuse, on lisait dans la _Gazette officielle de Gerolstein:_ Hier a eu lieu, en l'abbaye grand-ducale de Sainte-Hermangilde, en prsence de Son Altesse Royale le grand-duc rgnant et de toute la cour, la prise de voile de trs-haute et trs-puissante princesse Son Altesse Amlie de Gerolstein. Le noviciat a t reu par l'illustrissime et rvrendissime seigneur monseigneur Charles-Maxime, archevque duc d'Oppenheim; monseigneur Annibal-Andr Montano, des princes de Delphes, vque de Ceuta _in partibus infidelium_ et nonce apostolique, y a donn le salut et la bndiction papale. Le sermon a t prononc par le rvrendissime seigneur Pierre d'Asfeld, chanoine du chapitre de Cologne, comte du Saint-Empire romain. VENI, CREATOR OPTIME. VII La profession RODOLPHE CLMENCE Gerolstein, 12 janvier 1842[35] En me rassurant compltement aujourd'hui sur la sant de votre pre, mon amie, vous me faites esprer que vous pourrez, avant la fin de cette semaine, le ramener ici. Je l'avais prvenu que dans la rsidence de Rosenfeld, situe au milieu des forts, il serait expos, malgr toutes les prcautions possibles, l'pre rigueur de nos froids; malheureusement sa passion pour la chasse a rendu nos conseils inutiles. Je vous en conjure, Clmence, ds que votre pre pourra supporter le mouvement de la voiture, partez aussitt; quittez ce pays sauvage et cette sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au corps de fer dont la race a disparu. Je tremble qu' votre tour vous ne tombiez malade; les fatigues de ce voyage prcipit, les inquitudes auxquelles vous avez t en proie jusqu' votre arrive auprs de votre pre, toutes ces causes ont d ragir cruellement sur vous. Que n'ai-je pu vous accompagner!... Clmence, je vous en supplie, pas d'imprudence; je sais combien vous tes vaillante et dvoue... je sais de quels soins empresss vous allez entourer votre pre; mais il serait aussi dsespr que moi si votre sant s'altrait pendant ce voyage. Je dplore doublement la maladie du comte, car elle vous loigne de moi dans un moment o j'aurais puis bien des consolations dans votre tendresse... La crmonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixe demain... demain 13 janvier, poque fatale... C'est le TREIZE JANVIER que j'ai tir l'pe contre mon pre... Ah! mon amie... je m'tais cru pardonn trop tt... L'enivrant espoir de passer ma vie auprs de vous et de ma fille m'avait fait oublier que ce n'tait pas moi, mais elle, qui avait t punie jusqu' prsent, et que mon chtiment tait encore venir. Et il est venu... lorsqu'il y a six mois l'infortune nous a dvoil la double torture de son coeur: sa honte incurable du pass... jointe son malheureux amour pour Henri... Ces deux amers et brlants ressentiments exalts l'un par l'autre, devaient, par une logique fatale, amener son inbranlable rsolution de prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de toutes les forces de notre adoration pour elle, nous ne pouvions nous dissimuler que sa digne et courageuse conduite et t la ntre. Que rpondre ces mots terribles: J'aime trop le prince Henri pour lui donner une main touche par les bandits de la Cit? Elle a d se sacrifier ses nobles scrupules, au souvenir ineffaable de sa honte! Elle l'a fait vaillamment... Elle a renonc aux splendeurs du monde, elle est descendue des marches d'un trne pour s'agenouiller, vtue de bure, sur la dalle d'une glise; elle a crois ses mains sur sa poitrine, courb sa tte anglique... ses beaux cheveux blonds que j'aimais tant, et que je conserve comme un trsor, sont tombs tranchs par le fer... mon amie, vous savez notre motion dchirante ce moment lugubre et solennel; cette motion est, cette heure, aussi poignante que par le pass... En vous crivant ces mots, je pleure comme un enfant. Je l'ai vue ce matin; quoiqu'elle m'ait paru moins ple que d'habitude, et qu'elle prtende ne pas souffrir... sa sant m'inquite, mortellement. Hlas! lorsque, sous le voile et le bandeau qui entourent son noble front, je vois ses traits amaigris qui ont la froide blancheur du marbre, et qui font paratre ses grands yeux bleus plus grands encore, je ne puis m'empcher de songer au doux et pur clat dont brillait sa beaut lors de notre mariage. Jamais, n'est-ce pas? nous ne l'avions vue plus charmante... notre bonheur semblait rayonner sur son dlicieux visage. Comme je vous le disais, je l'ai vue ce matin; elle n'est pas prvenue que la princesse Juliane se dmet volontairement en sa faveur de sa dignit abbatiale: demain donc, jour de sa profession, notre enfant sera lue abbesse, puisqu'il y a unanimit parmi les demoiselles nobles de la communaut pour lui confrer cette dignit[36]. Depuis le commencement de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa pit, sur sa charit, sur sa religieuse exactitude remplir toutes les rgles de son ordre, dont elle exagre malheureusement les austrits... Elle a exerc dans ce couvent l'influence qu'elle exerce partout, sans y prtendre et en l'ignorant, ce qui en augmente la puissance... Son entretien de ce matin m'a confirm ce dont je me doutais; elle n'a pas trouv dans la solitude du clotre et dans la pratique svre de la vie monastique le repos et l'oubli... elle se flicite pourtant de sa rsolution, qu'elle considre comme l'accomplissement d'un devoir imprieux; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas ne pour ces contemplations mystiques, au milieu desquelles certaines personnes, oubliant toutes les affections, tous les souvenirs terrestres, se perdent en ravissements asctiques. Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet la rigoureuse et dure observance de son ordre; elle prodigue les consolations les plus vangliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui sont traites dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refus jusqu' l'aide d'une soeur converse pour le modeste mnage de cette triste cellule froide et nue o nous avons remarqu avec un si douloureux tonnement, vous vous le rappelez, mon amie, les branches dessches de son petit rosier, suspendues au-dessous de son christ. Elle est enfin l'exemple chri, le modle vnr de la communaut... Mais elle me l'a avou ce matin, en se reprochant cette faiblesse avec amertume, elle n'est pas tellement absorbe par la pratique et par les austrits de la vie religieuse, que le pass ne lui apparaisse sans cesse non-seulement tel qu'il a t... mais tel qu'il aurait pu tre. --Je m'en accuse, mon pre, me disait-elle avec cette calme et douce rsignation que vous lui connaissez, je m'en accuse, mais je ne puis m'empcher de songer souvent, que, si Dieu avait voulu m'pargner la dgradation qui a fltri jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours auprs de vous, aime de l'poux de votre choix. Malgr moi, ma vie se partage entre ces douloureux regrets et les effroyables souvenirs de la Cit. En vain je prie Dieu de me dlivrer de ces obsessions, de remplir uniquement mon coeur de son pieux amour, de ses saintes esprances, de me prendre enfin tout entire, puisque je veux me donner tout entire lui... il n'exauce pas mes voeux... sans doute parce que mes proccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en communication avec lui. --Mais alors, m'criai-je, saisi d'une folle lueur d'esprance, il en est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement demain qu'aura lieu ta profession solennelle; tu es encore libre, renonce cette vie si rude et si austre qui ne t'offre pas les consolations que tu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir dans nos bras, notre tendresse adoucira tes chagrins. Secouant tristement la tte, elle me rpondit avec cette inflexible justesse de raisonnement qui nous a si souvent frapps: --Sans doute, mon bon pre, la solitude est bien triste pour moi... pour moi dj si habitue vos tendresses de chaque instant. Sans doute je suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends, mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais dplace; je me retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai dj tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fiert aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit tre... fera ce qu'elle doit faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle fange vous m'avez tire... qu'en me voyant repentante au pied de la croix on me pardonnerait peut-tre le pass en faveur de mon humilit prsente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon pre, si l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et svres exigences du monde, c'est me satisfaire moi-mme; aussi je remercie et je bnis Dieu de toute la puissance de mon me, en songeant que lui seul pouvait offrir votre fille un asile et une position dignes d'elle et de vous... une position enfin qui ne formt pas un affligeant contraste avec ma dgradation premire... et pt mriter le seul respect qui me soit d... celui que l'on accorde au repentir et l'humilit sincres. Hlas! Clmence... que rpondre cela?... Fatalit! Fatalit! Car cette malheureuse enfant est doue, si cela peut se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les dlicatesses du coeur et de l'honneur. Avec un esprit et une me pareils, il ne faut pas songer pallier, tourner les positions fausses; il faut en subir les implacables consquences... Je l'ai quitte, comme toujours, le coeur bris. Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernire avant sa profession, je m'tais dit: Aujourd'hui encore elle peut renoncer au clotre. Mais vous le voyez, mon amie, sa volont est irrvocable, et je dois, hlas! en convenir avec elle et rpter ses paroles: Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes d'elle et de moi. Encore une fois, sa rsolution est admirablement convenable et logique au point de vue de la socit o nous vivons... Avec l'exquise susceptibilit de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si des devoirs sacrs, plus sacrs encore que ceux de la famille, ne me retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu la providence, je serais all avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre heureux et obscur dans quelque retraite ignore. Alors, loin des lois imprieuses d'une socit impuissante gurir les maux qu'elle a faits, nous aurions bien forc cette malheureuse enfant au bonheur et l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet clat, de ce crmonial, si restreint qu'il ft, c'tait impossible... Mais encore une fois... fatalit! fatalit! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens! qu'ils ignorent toujours ce que leur fidlit me cote!... Adieu, tendrement adieu, ma bien-aime Clmence. Il m'est presque consolant de vous voir aussi afflige que moi du sort de mon enfant, car ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'gosme dans ma souffrance. Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces penses m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous me restez, vous... Et elle, que lui reste-t-il? Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours mauvais. Revenez bientt; cette absence vous pse autant qu' moi... vous ma vie et mon amour!... me et coeur, vous! R. Je vous envoie cette lettre par un courrier; moins de changement imprvu, je vous en expdierai une autre demain, sitt aprs la triste crmonie. Mille voeux et espoirs votre pre pour son prompt rtablissement. J'oubliais de vous donner des nouvelles du pauvre Henri. Son tat s'amliore et ne donne plus de si graves inquitudes. Son excellent pre, malade lui-mme, a retrouv des forces pour le soigner, pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous tonne pas, nous autres. Ainsi donc, amie, demain... demain, jour sinistre et nfaste pour moi! vous encore, vous toujours. R. Abbaye de Sainte-Hermangilde, quatre heures du matin. Rassurez-vous, Clmence, rassurez-vous, quoique l'heure laquelle je vous cris cette lettre et le lieu d'o elle est date doivent vous effrayer... Grce Dieu, le danger est pass; mais la crise a t terrible... Hier, aprs vous avoir crit, agit par je ne sais quel funeste pressentiment, me rappelant la pleur, l'air souffrant de ma fille, l'tat de faiblesse o elle languit depuis quelque temps, songeant enfin qu'elle devait passer en prires, dans une immense et glaciale glise, presque toute cette nuit qui prcde sa profession, j'ai envoy Murph et David l'abbaye demander la princesse Juliane de leur permettre de rester jusqu' demain dans la maison extrieure qu'Henri habitait ordinairement. Ainsi ma fille pouvait avoir de prompts secours et moi de ses nouvelles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour accomplir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation de rester une nuit de janvier en prires par un froid excessif. J'avais aussi crit Fleur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses devoirs religieux, je la suppliais de songer sa sant et de faire sa veille de prires dans sa cellule et non dans l'glise. Voici ce qu'elle m'a rpondu: Mon bon pre, je vous remercie du plus profond de mon coeur de cette nouvelle et tendre preuve de votre intrt. N'ayez aucune inquitude; je me crois en tat d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon pre, ne peut tmoigner ni crainte ni faiblesse. La rgle est telle, je dois m'y conformer. En rsultt-il quelques souffrances physiques, c'est avec joie que je les offrirais Dieu. Vous m'approuverez, je l'espre, vous qui avez toujours pratiqu le renoncement et le devoir avec tant de courage. Adieu, mon bon pre, je ne vous dirai pas que je vais prier pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est impossible de ne pas vous confondre avec la divinit que j'implore. Vous avez t pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mrite, sera pour moi dans le ciel. Daignez bnir ce soir votre fille par la pense, mon bon pre... Elle sera demain l'pouse du Seigneur. Elle vous baise la main avec un pieux respect. Soeur AMLIE Cette lettre, que je ne pus lire sans fondre en larmes, me rassura pourtant quelque peu; je devais, moi aussi, accomplir une veille sinistre. La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon que j'ai fait construire non loin du monument lev au souvenir de mon pre, en expiation de cette nuit fatale... Vers une heure du matin, j'entendis la voix de Murph; je frissonnai d'pouvante. Il arrivait en toute hte du couvent. Que vous dirai-je, mon amie? Ainsi que je l'avais prvu, la malheureuse enfant, malgr son courage et sa volont, n'a pas eu la force d'accomplir entirement cette pratique barbare, dont il avait t impossible la princesse Juliane de la dispenser, la rgle tant formelle ce sujet. huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouille sur la pierre de cette glise. Jusqu' plus de minuit elle a pri. Mais, cette heure, succombant sa faiblesse, cet horrible froid, son motion, car elle a longuement et silencieusement pleur, elle s'est vanouie. Deux religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliane, avaient partag sa veille, vinrent la relever et la transportrent dans sa cellule. David fut l'instant prvenu. Murph monta en voiture, accourut me chercher. Je volai au couvent; je fus reu par la princesse Juliane. Elle me dit que David craignait que ma vue ne ft une trop vive impression sur ma fille; que son vanouissement, dont elle tait revenue, ne prsentait rien de trs-alarmant, ayant t caus seulement par une grande faiblesse. D'abord une horrible pense me vint. Je crus qu'on voulait me cacher quelque grand malheur, ou du moins me prparer l'apprendre; mais la suprieure me dit: Je vous l'affirme, monseigneur, la princesse Amlie est hors de danger; un lger cordial que le docteur David lui a fait prendre a ranim ses forces. Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, et j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience. Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grce Dieu, elle allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veille de prires dans l'glise, en consentant seulement s'agenouiller sur un coussin. Et, comme je me rvoltais et m'indignais de ce que la suprieure et lui eussent accd son dsir, ajoutant que je m'y opposais formellement, il me rpondit qu'il et t dangereux de contrarier la volont de ma fille dans un moment o elle tait sous l'influence d'une vive motion nerveuse, et que d'ailleurs il tait convenu avec la princesse Juliane que la pauvre enfant quitterait l'glise l'heure des matines pour prendre un peu de repos et se prparer la crmonie. --Elle est donc maintenant l'glise? lui dis-je. --Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quitte. Je me fis aussitt conduire notre tribune du nord, d'o l'on domine tout le choeur. L, au milieu des tnbres de cette vaste glise, seulement claire par la ple clart de la lampe du sanctuaire, je la vis, prs de la grille, agenouille, les mains jointes, et priant encore avec ferveur. Moi aussi je m'agenouillai en pensant mon enfant. Trois heures sonnrent; deux soeurs assises dans les stalles, qui ne l'avaient pas quitte des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de quelques moments elle se signa, se releva et traversa le choeur d'un pas assez ferme; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour d'elle. Je sortis aussitt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre; mais je craignis qu'une nouvelle motion l'empcht de goter quelques moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait: il revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tcher de dormir un peu. Je reste l'abbaye pour la crmonie qui aura lieu ce matin. Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette lettre incomplte. Je la terminerai demain, en vous racontant les vnements de cette triste journe. bientt donc, mon amie. Je suis bris de douleur, plaignez-moi. Dernier chapitre Le 13 janvier RODOLPHE CLMENCE. Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!! Mon amie... nous la perdons jamais! Tout est fini... tout! coutez ce rcit: Il est donc vrai... on prouve une volupt atroce raconter une horrible douleur. Hier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi... aujourd'hui, Clmence, je me flicite de ce que vous n'tes pas ici: vous souffririez trop... Ce matin, je sommeillais peine, j'ai t veill par le son des cloches... j'ai tressailli d'effroi... cela m'a sembl funbre... on et dit un glas de funrailles. En effet... ma fille est morte pour nous... morte, entendez-vous... Ds aujourd'hui, Clmence... il vous faut commencer porter son deuil dans votre coeur, dans votre coeur toujours pour elle si maternel. Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la vote d'un clotre... pour nous... quelle est la diffrence? Ds aujourd'hui, entendez-vous, Clmence, il faut la regarder comme morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa sant, altre par tant de chagrins, par tant de secousses, est si chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complte encore? La fatalit n'est pas lasse... Et puis d'ailleurs... d'aprs ma lettre d'hier, vous devez comprendre que cela serait peut-tre plus heureux pour elle... qu'elle ft morte. Morte... ces cinq lettres ont une physionomie trange... ne trouvez-vous pas?... quand on les crit propos d'une fille idoltre... d'une fille si belle... si charmante, d'une bont si anglique... Dix-huit ans peine... et morte au monde!... Au fait... pour nous et pour elle, quoi bon vgter souffrante dans la morne tranquillit de ce clotre? Qu'importe qu'elle vive, si elle est perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalit lui a faite!... Ce que je dis l est affreux... il y a un gosme barbare dans l'amour paternel!... midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle. Cach derrire les rideaux de notre tribune, j'y ai assist... J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensit, toutes les poignantes motions que nous avions prouves lors de son noviciat... Chose bizarre! elle est adore, on croit gnralement qu'elle est attire vers la vie religieuse par une irrsistible vocation, on devrait voir dans sa profession un vnement heureux pour elle, et, au contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule. Au fond de l'glise, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tte et pleurer... On et dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du moins s'il tait fond, il n'est ralis qu' demi... La profession termine, on a ramen notre enfant dans la salle du chapitre, o devait avoir lieu la nomination de la nouvelle abbesse... Grce mon privilge souverain, j'allai dans cette salle attendre Fleur-de-Marie au retour du choeur. Elle rentra bientt... Son motion, sa faiblesse taient si grandes que deux soeurs la soutenaient... Je fus effray, moins encore de sa pleur et de la profonde altration de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint d'une sorte de satisfaction sinistre... Clmence... je vous le dis... peut-tre bientt nous faudra-t-il du courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre enfant est mortellement frappe... ...Aprs tout, sa vie serait si malheureuse... Voil deux fois que je me dis, en pensant la mort possible de ma fille... que cette mort mettrait du moins un terme sa cruelle existence... Cette pense est un horrible symptme... Mais, si ce malheur doit nous frapper, il vaut mieux y tre prpar, n'est-ce pas, Clmence? Se prparer un pareil malheur... c'est en savourer peu peu et d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs inou... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe imprvu... Au moins la stupeur, l'anantissement vous pargnent une partie de cet atroce dchirement... Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prpare... Probablement je n'agirais pas autrement moi-mme, pauvre amie... si j'avais vous apprendre le funeste vnement dont je vous parle... Ainsi pouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens d'elle... avec des mnagements, des dtours d'une tristesse dsespre, aprs vous avoir annonc que sa sant ne me donnait pourtant pas de graves inquitudes. Oui, pouvantez-vous, si je vous parle comme je vous cris maintenant... car, quoique je l'aie quitte assez calme il y a une heure pour venir terminer cette lettre, je vous le rpte, Clmence, il me semble ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le parat... Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments la dsesprante tristesse que m'a inspire cette crmonie lugubre! Fleur-de-Marie entra donc dans la grande salle du chapitre. Toutes les stalles furent successivement occupes par les religieuses. Elle alla modestement se mettre la dernire place de la range de gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des soeurs, car elle semblait toujours bien faible. Au haut de la salle, la princesse Juliane tait assise, ayant d'un ct la grande prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant la main la crosse d'or, symbole de l'autorit abbatiale. Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en main et dit d'une voix grave et mue: --Mes chres filles, mon grand ge m'oblige de confier des mains plus jeunes cet emblme de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa crosse. J'y suis autorise par une bulle de notre Saint-Pre; je prsenterai donc la bndiction de monseigneur l'archevque d'Oppenheim et l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, celle de vous, mes chres filles, qui par vous aura t dsigne pour me succder. Notre grande prieure va vous faire connatre le rsultat de l'lection, et celle-l que vous aurez lue je remettrai ma crosse et mon anneau. Je ne quittai pas ma fille des yeux. Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux baisss, demi enveloppe de son voile blanc et des longs plis tranants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle n'avait pas un moment suppos qu'on pt l'lire; son lvation n'avait t confie qu' moi par l'abbesse. La grande prieure prit un registre et lut: --Chacune de nos chres soeurs ayant t, suivant la rgle, invite, il y a huit jours, dposer son vote entre les mains de notre sainte mre et tenir son choix secret jusqu' ce moment; au nom de notre sainte mre, je dclare qu'une de vous, mes chres soeurs, a par sa pit exemplaire, par ses vertus angliques, mrit le suffrage unanime de la communaut, et celle-l est notre soeur Amlie, de son vivant trs-haute et trs-puissante princesse de Gerolstein. ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse satisfaction circula dans la salle; tous les regards des religieuses se fixrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie; malgr mes accablantes proccupations, je fus moi-mme vivement mu de cette nomination qui, faite isolment et secrtement, offrait nanmoins une si touchante unanimit. Fleur-de-Marie, stupfaite, devint encore plus ple; ses genoux tremblaient si fort qu'elle fut oblige de s'appuyer d'une main sur le rebord de la stalle. L'abbesse reprit d'une voix haute et grave: --Mes chres filles, c'est bien soeur Amlie que vous croyez la plus digne et la plus mritante de vous toutes? C'est bien elle que vous reconnaissez pour votre suprieure spirituelle? Que chacune de vous me rponde son tour, mes chres filles. Et chaque religieuse rpondit haute voix: --Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis soeur Amlie pour ma sainte mre et suprieure. Saisie d'une motion inexprimable, ma pauvre enfant tomba genoux, joignit les deux mains et resta ainsi jusqu' ce que chaque vote ft mis. Alors l'abbesse, dposant la crosse et l'anneau entre les mains de la grande prieure, s'avana vers ma fille pour la prendre par la main et la conduire au sige abbatial. Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu reprendre courage pour achever de vous raconter cette scne dchirante... --Relevez-vous, ma chre fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la place qui vous appartient; vos vertus vangliques, et non votre rang, vous l'ont gagne. En disant ces mots, la vnrable princesse se pencha vers ma fille pour l'aider se relever. Fleur-de-Marie fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de la salle du chapitre elle s'arrta, et dit d'une voix dont le calme et la fermet m'tonnrent: --Pardonnez-moi, sainte mre... je voudrais parler mes soeurs. --Montez d'abord, ma chre fille, sur votre sige abbatial, dit la princesse; c'est de l que vous devez leur faire entendre votre voix. --Cette place, sainte mre... ne peut tre la mienne, rpondit Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante. --Que dites-vous, ma chre fille? --Une si haute dignit n'est pas faite pour moi, sainte mre. --Mais les voeux de toutes vos soeurs vous y appellent. --Permettez-moi, sainte mre, de faire ici deux genoux une confession solennelle, mes soeurs verront bien, et vous aussi, sainte mre, que la condition la plus humble n'est pas encore assez humble pour moi. --Votre modestie vous abuse, ma chre fille, dit la suprieure avec bont, croyant en effet que la malheureuse enfant cdait un sentiment de modestie exagr; mais moi je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie allait faire. Saisi d'effroi, je m'criai d'une voix suppliante: --Mon enfant... je t'en conjure... ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible... Ainsi que vous le saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris que je devais partager la honte de cette horrible rvlation... Elle avait compris qu'aprs de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de mensonge... car j'avais toujours d laisser croire que jamais Fleur-de-Marie n'avait quitt sa mre... cette pense, la pauvre enfant s'tait crue coupable envers moi d'une noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut et baissa la tte avec accablement... --Encore une fois, ma chre fille, reprit l'abbesse, votre modestie vous trompe... l'unanimit du choix de vos soeurs vous prouve combien vous tes digne de me remplacer... Par cela mme que vous avez pris part aux joies du monde, votre renoncement ces joies n'en est que plus mritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amlie qui est lue, c'est soeur Amlie... Pour nous, votre vie a commenc du jour o vous avez mis le pied dans la maison du Seigneur... et c'est cette exemplaire et sainte vie que nous rcompensons... Je vous dirai plus, ma chre fille; avant d'entrer au bercail votre existence aurait t aussi gare qu'elle a t au contraire pure et louable... que les vertus vangliques dont vous nous avez donn l'exemple depuis votre sjour ici expieraient et rachteraient encore aux yeux du Seigneur un pass si coupable qu'il ft... D'aprs cela, ma chre fille, jugez si votre modestie doit tre rassure. Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie, d'autant plus prcieuses pour Fleur-de-Marie qu'elle croyait le pass ineffaable. Malheureusement, cette scne l'avait profondment mue, et, quoiqu'elle affectt du calme et de la fermet, il me sembla que ses traits s'altraient d'une manire inquitante... Par deux fois elle tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie. --Je crois vous avoir convaincue, ma chre fille, reprit la princesse Juliane, et vous ne voudrez pas causer vos soeurs un vif chagrin en refusant cette marque de leur confiance et de leur affection. --Non, sainte mre, dit-elle avec une expression qui me frappa, et d'une voix de plus en plus faible, je crois maintenant pouvoir accepter... Mais, comme je me sens bien fatigue et un peu souffrante, si vous le permettiez, sainte mre, la crmonie de ma conscration n'aurait lieu que dans quelques jours... --Il sera fait comme vous le dsirez, ma chre fille... mais en attendant que votre dignit soit bnie et consacre... prenez cet anneau... venez votre place... nos chres soeurs vous rendront hommage selon notre rgle. Et la suprieure, glissant son anneau pastoral au doigt de Fleur-de-Marie, la conduisit au sige abbatial. Ce fut un spectacle simple et touchant. Auprs de ce sige o elle s'assit, se tenaient, d'un ct, la grande prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane. Chaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser respectueusement la main. Je voyais chaque instant son motion augmenter, ses traits se dcomposer davantage; enfin cette scne fut sans doute au-dessus de ses forces... car elle s'vanouit avant que la procession des soeurs ft termine... Jugez de mon pouvante!... Nous la transportmes dans l'appartement de l'abbesse... David n'avait pas quitt le couvent; il accourut, lui donna les premiers soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas tromp! mais il m'a assur que ce nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrme faiblesse cause par le jene, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'tait imposs pendant son rude et long noviciat... Je l'ai cru, parce que en effet ses traits angliques, quoique d'une effrayante pleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit connaissance... Je fus mme frapp de la srnit qui rayonnait sur son beau front. De nouveau cette quitude m'effraya: il me sembla qu'elle cachait le secret espoir d'une dlivrance prochaine... La suprieure tait retourne au chapitre pour clore la sance, je restai seul avec ma fille. Aprs m'avoir regard en silence pendant quelques moments, elle me dit: --Mon bon pre... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrez-vous oublier qu'au moment o j'allais faire cette pnible confession vous m'avez demand grce? --Tais-toi... je t'en supplie. --Et je n'avais pas song, reprit-elle avec amertume, qu'en disant la face de tous de quel abme de dpravation vous m'aviez retire... c'tait rvler un secret que vous aviez gard par tendresse pour moi... c'tait vous accuser publiquement, vous, mon pre, d'une dissimulation laquelle vous ne vous tiez rsign que pour m'assurer une vie clatante et honore... Oh! pourrez-vous me pardonner? Au lieu de lui rpondre, je collai mes lvres sur son front, elle sentit couler mes larmes... Aprs avoir bais mes mains plusieurs reprises, elle me dit: --Maintenant, je me sens mieux, mon bon pre... maintenant que me voici, ainsi que le dit notre rgle, morte au monde... je voudrais faire quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme tout ce que je possde est vous... m'y autorisez-vous, mon pre?... --Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de ces penses sinistres... Plus tard tu t'occuperas de ce soin... n'as-tu pas le temps? --Sans doute, mon bon pre, j'ai encore bien du temps vivre, ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau tressaillir. Je la regardai plus attentivement; aucun changement dans ses traits ne justifia mon inquitude. Oui, j'ai encore bien du temps vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses terrestres... car, aujourd'hui, je renonce tout ce qui m'attache au monde... Je vous en prie, ne me refusez pas... --Ordonne... je ferai ce que tu dsires... --Je voudrais que ma tendre mre gardt toujours dans le petit salon o elle se tient habituellement... mon mtier broder... avec la tapisserie que j'avais commence... --Tes dsirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est rest comme il tait le jour o tu as quitt le palais; car tout ce qui t'a appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clmence sera profondment touche de ta pense... --Quant vous, mon bon pre, prenez, je vous en prie, mon grand fauteuil d'bne, o j'ai tant pens, tant rv... --Il sera plac ct du mien, dans mon cabinet de travail, et je t'y verrai chaque jour assise prs de moi, comme tu t'y asseyais si souvent, lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes. --Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi ceux qui m'ont tmoign tant d'intrt quand j'tais malheureuse. Mme Georges je voudrais donner l'critoire dont je me servais dernirement. Ce don aura quelque -propos, ajouta-t-elle avec son doux sourire, car c'est elle qui, la ferme, a commenc de m'apprendre crire. Quant au vnrable cur de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui destine le beau christ de mon oratoire... --Bien, mon enfant. --Je dsirerais aussi envoyer mon bandeau de perles ma bonne petite Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux cheveux noirs... Et puis, si cela tait possible, puisque vous savez o se trouvent Martial et la Louve en Algrie, je voudrais que cette courageuse femme qui m'a sauv la vie et ma croix d'or maille... Ces diffrents gages de souvenir, mon bon pre, seraient remis ceux qui je les envoie de la part de Fleur-de-Marie. --J'excuterai tes volonts... Tu n'oublies personne?... --Je ne crois pas, mon bon pre... --Cherche bien... Parmi ceux qui t'aiment n'y a-t-il pas quelqu'un de bien malheureux? d'aussi malheureux que ta mre et moi... quelqu'un enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entre au couvent? La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une lgre rougeur colora un instant son ple visage. Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me faire, je lui dis: --Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours... --Et son pre? --Il se ressent de l'amlioration de la sant de son fils... il va mieux aussi... Et Henri? Que lui donnes-tu?... Un souvenir de toi lui serait une consolation si chre et si prcieuse!... --Mon pre... offrez-lui mon prie-Dieu... Hlas! je l'ai bien souvent arros de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri, puisque j'tais indigne de son amour... --Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pense pour lui!... --Quant la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles abandonnes de leurs parents, je dsirerais, mon bon pre, que... Ici la lettre de Rodolphe tait interrompue par ces mots presque illisibles: Clmence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tte moi; je suis fou... Ah! le 13 JANVIER!!! La fin de cette lettre, de l'criture de Murph, tait ainsi conue: Madame, D'aprs les ordres de Son Altesse Royale, je complte ce triste rcit. Les deux lettres de monseigneur auront d prparer Votre Altesse Royale l'accablante nouvelle qu'il me reste lui apprendre. Il y a trois heures, monseigneur tait occup crire Votre Altesse Royale; j'attendais dans une pice voisine qu'il me remt la lettre pour l'expdier aussitt par un courrier. Tout coup j'ai vu entrer la princesse Juliane d'un air constern. O est Son Altesse Royale? me dit-elle d'une voix mue.--Princesse, monseigneur crit Mme la grande-duchesse des nouvelles de la journe.--Sir Walter, il faut apprendre monseigneur un vnement terrible... Vous tes son ami... veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible... Je compris tout; je crus plus prudent de me charger de cette funeste rvlation... La suprieure ayant ajout que la princesse Amlie s'teignait lentement, et que monseigneur, devait se hter de venir recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement pas le temps d'employer des mnagements. J'entrai dans le salon; Son Altesse Royale s'aperut de ma pleur. Tu viens m'apprendre un malheur!...--Un irrparable malheur, monseigneur... Du courage!...--Ah! mes pressentiments!!... s'cria-t-il. Et, sans ajouter un mot, il courut au clotre. Je le suivis. De l'appartement de la suprieure, la princesse Amlie avait t transporte dans sa cellule aprs sa dernire entrevue avec monseigneur. Une des soeurs la veillait; au bout d'une heure, elle s'aperut que la voix de la princesse Amlie, qui lui parlait par intervalles, s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La soeur s'empressa d'aller prvenir la suprieure. Le docteur David fut appel; il crut remdier cette nouvelle perte de forces par un cordial, mais en vain; le pouls tait peine sensible... Il reconnut avec dsespoir que, des motions ritres ayant probablement us le peu de forces de la princesse Amlie, il ne restait aucun espoir de la sauver. Ce fut alors que monseigneur arriva; la princesse Amlie venait de recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait encore; dans une de ses mains, croises sur son sein, elle tenait les _dbris de son petit rosier_... Monseigneur tomba agenouill son chevet; il sanglotait. --Ma fille!... mon enfant chrie!... s'cria-t-il d'une voix dchirante. La princesse Amlie l'entendit, tourna lgrement la tte vers lui... ouvrit les yeux... tcha de sourire, et dit d'une voix dfaillante: --Mon bon pre... pardon... aussi Henri... ma bonne mre... pardon... Ce furent ses derniers mots... Aprs une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible... elle rendit son me Dieu... Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un mot... son calme et son silence taient effrayants... il ferma les paupires de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit pieusement les dbris du petit rosier et sortit de la cellule. Je le suivis; il revint dans la maison extrieure du clotre, et, me montrant la lettre qu'il avait commenc d'crire Votre Altesse Royale, et laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main tremblait convulsivement, il me dit: --Il m'est impossible d'crire... Je suis ananti... ma tte se perd! cris la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!... J'ai excut les ordres de monseigneur. Qu'il me soit permis, comme son plus vieux serviteur, de supplier Votre Altesse Royale de hter son retour... autant que la sant de M. le comte d'Orbigny le permettra. La prsence seule de Votre Altesse Royale pourrait calmer le dsespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit veiller sur sa fille jusqu'au jour o elle sera ensevelie dans la chapelle grand-ducale. J'ai accompli ma triste tche, madame; veuillez excuser l'incohrence de cette lettre, et recevoir l'expression du respectueux dvouement avec lequel j'ai l'honneur d'tre de Votre Altesse Royale, Le trs-obissant serviteur, WALTER MURPH. La veille du service funbre de la princesse Amlie, Clmence arriva Gerolstein avec son pre. Rodolphe ne fut pas seul le jour des funrailles de Fleur-de-Marie. FIN DE L'PILOGUE. MONSIEUR LE RDACTEUR EN CHEF DU _JOURNAL DES DBATS_ Monsieur, _Les Mystres de Paris_ sont termins; permettez-moi de venir publiquement vous remercier d'avoir bien voulu prter cette oeuvre, malheureusement aussi imparfaite qu'incomplte, la grande et puissante publicit du _Journal des dbats_; ma reconnaissance est d'autant plus vive, monsieur, que plusieurs des ides, mises dans cet ouvrage diffraient essentiellement de celles que vous soutenez avec autant d'nergie que de talent, et qu'il est rare de rencontrer la courageuse et loyale impartialit dont vous avez fait preuve mon gard. J'invoquerai encore une fois cette impartialit, monsieur, pour vous dire quelques mots en faveur d'une modeste publication, fonde et _exclusivement rdige par des ouvriers_, sous le titre de _La Ruche populaire._ Quelques artisans honntes et clairs ont lev cette tribune populaire, o ils exposent leurs rclamations avec autant de convenance que de modration. (Je citerai entre autres une lettre aussi touchante que respectueuse, adresse au roi par M. Duquesne, ouvrier imprimeur.) L'organisation du travail, la limitation de la concurrence, le tarif des salaires y sont traits par les ouvriers eux-mmes, et, cet gard, leur voix mrite, ce me semble, d'tre attentivement coute par tous ceux qui s'occupent des affaires publiques. Mais malheureusement il se passera peut-tre bien des annes encore avant que ces grandes questions d'un intrt si vital pour les masses soient rsolues. En attendant, chaque jour amne et dvoile de nouvelles misres, de nouvelles souffrances individuelles: les fondateurs de _La Ruche_ ont espr qu'en faisant chaque mois un appel en faveur des plus malheureux de leurs frres, ils seraient peut-tre couts des heureux du monde. Permettez-moi, monsieur, de vous citer la premire page de _La Ruche populaire:_ _LA RUCHE POPULAIRE._ Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enqurir de ceux qui luttent avec honneur, avec nergie, et leur venir en aide, quelquefois leur insu... prvenir temps la misre ou les tentations qui mnent au crime... c'est mieux. (RODOLPHE, dans _Les Mystres de Paris_.) Si, dans notre conviction, le peuple ne peut tre dlivr ou secouru avec efficacit que par des mesures lgislativement prvoyantes, ce n'est pas pour nous une raison de mconnatre ou de repousser aveuglment les dons offerts avec dlicatesse. Le rle que M. Eugne Sue fait remplir Rodolphe dans _Les Mystres de Paris_ nous ayant inspir l'ide de nous enqurir de familles honntes et malheureuses, et qui, ces titres, sont dignes de l'vanglique fraternit, nous faisons l'humanit des personnes riches un pieux appel: car un bienfait suffit quelquefois dtourner le malheur, sauver de la misre, du dsespoir, du crime peut-tre, une famille dpourvue de tout... Et puis les aumnes dgradent... Ce que nous conseillerons principalement sera de procurer du travail ou quelques places rtribues suffisamment, enfin, tout ce qui peut mettre au-dessus de la terrible ncessit! Nous avons soulager plusieurs familles intressantes et dans la dtresse: les bienfaiteurs peuvent s'adresser au bureau de ce journal, o on leur confiera les adresses, pour qu'ils puissent aller eux-mmes administrer leurs dons. Nous citerons entre autres une famille compose du pre, de la mre et de quatre enfants, dont le plus g a six ans; ils ont vainement sollicit des emplois qui leur permissent de vivre, mais qu'ils n'ont pas obtenus pour le mme motif qui devrait exciter le plus touchant intrt parce qu'ils avaient une nombreuse famille... Une autre de ces familles vient de perdre son chef, honnte ouvrier peintre, qui, en travaillant, est tomb d'un quatrime tage. Il laisse une femme enceinte et plusieurs enfants en bas ge dans la plus profonde douleur et le plus grand dnuement. C'est avec bonheur, je vous l'avoue, monsieur, que j'ai cit cette page, o mon nom est inscrit d'une manire si flatteuse; car je me regarderai toujours comme rcompens au del de toute esprance chaque fois que je croirai avoir inspir, par mes crits, quelque action gnreuse ou quelque pense charitable, et l'ide mise en pratique par les fondateurs de _La Ruche populaire_ me semble de ce nombre. Ainsi les personnes riches qui voudraient s'abonner ce journal mensuel (six francs par an, au bureau de _La Ruche_, rue des Quatre-Fils, n 17, au Marais) seraient chaque mois instruites de quelque infortune respectable qu'il leur serait peut-tre doux de soulager; car, disons-le hautement, il y a gnralement en France beaucoup de commisration pour ceux qui souffrent; mais bien souvent l'occasion manque pour exercer la charit d'une faon profitable au coeur, et, si cela peut se dire, intressante. Sous ce rapport, _La Ruche populaire_ offrirait de prcieux renseignements aux mes d'lite qui recherchent les pures et nobles jouissances. Un dernier mot, monsieur. Comme vous avez t de moiti dans mon oeuvre par l'immense publicit que vous lui avez donne, je crois pouvoir vous instruire d'un rsultat dont vous vous fliciterez, je l'espre, avec moi. On m'crit de Bordeaux et de Lyon que plusieurs personnes riches et compatissantes s'occupent de raliser dans ces deux villes mon projet d'une banque de prts gratuits pour les travailleurs sans ouvrage, et quelqu'un qui fait ici l'usage le plus gnreux et le plus clair d'une immense fortune m'a donn, au sujet d'une fondation pareille pour Paris, les plus encourageantes esprances. Souhaitons maintenant, monsieur, qu'un lgislateur vritablement ami du peuple prenne en main les questions relatives: l'tablissement d'avocats des pauvres; l'abaissement du taux exorbitant de l'intrt prlev par le mont-de-pit; la tutelle prservatrice exerce par l'tat sur les enfants des supplicis et des condamns perptuit; la rforme du code pnal l'endroit des abus de confiance. Et peut-tre ce livre, attaqu rcemment encore avec tant d'amertume et de violence, aura du moins produit quelques bons rsultats. Veuillez encore agrer, monsieur, l'expression de ma vive gratitude et l'assurance de mes sentiments les plus dvous. EUGNE SUE Paris, ce 15 octobre 1843 NOTES Au sujet de l'impossibilit o sont les classes pauvres de jouir du bnfice des lois civiles, nous avons reu de nouvelles rclamations et quelques documents curieux, les uns de Hollande, les autres d'Italie; nous donnons ces renseignements ci-aprs, en exprimant toute notre gratitude aux personnes qui nous ont fait l'honneur de nous les adresser. Plusieurs officiers judiciaires ont bien voulu nous faire observer que, dans beaucoup de circonstances, la chambre des avous de Paris a instrument officieusement et sans frais, lorsque les parties faisaient preuve d'indigence. Rien de plus honorable, de plus louable, de plus charitable assurment que cette aumne judiciaire. Mais ceci est un DON, un OCTROI VOLONTAIRE, par consquent VARIABLE, RVOCABLE, et non pas une INSTITUTION, un FAIT LGAL et acquis virtuellement aux classes pauvres. Ce n'est pas une AUMNE que nous demandons pour elles, c'est un DROIT RECONNU; car il nous semble que l'indigence a aussi ses droits. Il est au moins trange que la France, qui devrait marcher la tte de la civilisation, ne fasse point jouir les classes les plus nombreuses et les plus laborieuses de la socit des charitables avantages qui leur sont acquis chez presque toutes les nations de l'Europe. En Hollande, en Sardaigne, dans presque toutes les lgations d'Italie, les pauvres, ainsi qu'on va le voir, sont mille fois mieux traits qu'en France sous ce rapport. Le document suivant, traduit du Code hollandais, vient de nous tre communiqu par l'un des avocats les plus distingus d'Amsterdam. On ne peut qu'admirer une telle lgislation. _Extrait du Code de procdure civile nerlandais relatif aux classes pauvres._ Art. 855. Toutes personnes, soit demandeurs, soit dfendeurs, en fournissant la preuve qu'elles sont hors d'tat de payer les frais d'un procs, peuvent obtenir du juge qui doit connatre de l'objet du procs l'autorisation de plaider SANS FRAIS. Art. 856. Cette autorisation se demande par requte crite sur papier NON TIMBR; et, si la requte est adresse une cour ou un tribunal d'arrondissement, elle est signe par un avou dsign cet effet au besoin, par le prsident. Art. 857. Cette requte contiendra le rsum des faits et une indication sommaire des arguments sur lesquels est fonde la demande ou la dfense de l'exposant. Art. 858. Cette requte sera accompagne d'un certificat de l'indigence de l'exposant, dlivr par le chef de l'administration du lieu de son domicile. Art. 859. La cour ou le tribunal ordonne, par simple disposition la citation de la partie adverse devant deux juges-commissaires, et dsigne, selon l'importance de la cause, un avou, ou bien un avocat et un avou, pour l'assister l'audience. Art. 860. La demande, ainsi que l'ordonnance du juge, seront, la requte de l'exposant, signifies par huissier et SANS FRAIS la personne ou au domicile de la partie adverse. Cet exploit sera enregistr GRATIS ET EXEMPT DE DROIT DE TIMBRE. Art. 861. Si la partie adverse ne comparait pas devant les commissaires, la cour ou le tribunal, sur le rapport de ces commissaires, examinera si l'exposant a suffisamment prouv son indigence; elle accorde, dans ce cas, l'autorisation demande, moins que le juge ne considre la demande ou la dfense au fond dnue de tout fondement. Art. 862. Si la partie adverse comparat, elle peut s'opposer ce que l'autorisation soit accorde en prouvant que les assertions de l'exposant sont sans fondement. Ces preuves doivent se faire, quant aux faits, par des documents concluants, et, quant au droit, par une disposition expresse de la loi. Art. 863. La partie adverse peut galement fonder son opposition sur le manque ou sur l'insuffisance du certificat d'indigence, ou bien sur l'indication des moyens pcuniaires suffisants de la part de l'exposant. Art. 864. Sur le rapport des juges-commissaires, la demande de l'exposant est accueillie ou refuse. Si elle est accueillie, on dsigne pour l'ASSISTER GRATIS un avou, ou un avocat et un avou, si dj il n'y a t pourvu. Art. 865. Si celui qui a obtenu de plaider sans frais a succomb en premire instance, il ne pourra plaider sans frais en appel ou en cassation sans y tre autoris de nouveau. S'il a gagn son procs en premire instance, il n'a pas besoin de nouvelle autorisation pour plaider sans frais en appel ou en cassation. Sur sa requte, il lui sera seulement dsign un nouvel avocat et un nouvel avou. Art. 866. Tous exploits devront se faire par un huissier domicili dans le canton, ou, son dfaut, par l'huissier d'un canton voisin. Art. 867. Le jugement qui accueille la demande de plaider sans frais et tous les actes qui l'ont prcd SONT EXEMPTS DE TIMBRE ET SERONT ENREGISTRS GRATIS. AUCUN SALAIRE D'HUISSIER, D'AVOU ET D'AVOCAT NE POURRA JAMAIS DE CE CHEF TRE PORT EN COMPTE NI L'EXPOSANT NI LA PARTIE ADVERSE. Art. 868. Si la demande de plaider sans frais est accueillie, tous les actes produits par le plaideur sans frais seront viss pour timbre et enregistrs en DBET, tous droits de greffe et d'amendes judiciaires, dus de ce chef, seront galement mis en DBET, et le plaideur sans frais ne SERA JAMAIS TENU DE PAYER aucun salaire aux avocat, avou et huissier qui lui auront t adjoints. Art. 872. Lorsque les indigents, en dehors d'un procs proprement dit, ont besoin d'une autorisation judiciaire, d'une approbation ou de toute autre ordonnance sur requte, ils peuvent adresser leur requte crite sur papier NON TIMBR, en y joignant un certificat d'indigence. Dans ce cas, la rponse ou l'ordonnance leur sera dlivre LIBRE DE TIMBRE, DE DROIT D'ENREGISTREMENT ET SANS AUCUNS FRAIS. Art. 873. Dans ce cas, et si les indigents ne sont pas munis d'avou, il leur en sera dsign un par le prsident. Art. 874. Les bureaux de bienfaisance, les administrations d'institutions charitables et des glises des divers cultes peuvent galement, et de la mme manire, obtenir de plaider sans frais, sans tre tenus de produire des certificats d'indigence. Art. 875. Les dcisions des cours, tribunaux et justices de canton (de paix), relativement l'admission de plaider sans frais, ne sont pas sujettes appel. Le document suivant est relatif aux institutions de certains tats d'Italie: Dans les tats du duch de Modne et dans les lgations des tats romains, o toutes les lois civiles et criminelles protgent et favorisent les riches et les nobles, il y a cependant une institution fort belle. Il arrive trs-frquemment que des pauvres ont besoin de faire valoir leurs droits, et se trouveraient dans la ncessit de les abandonner faute de moyens pcuniaires, s'ils devaient payer les taxes prescrites, les rtributions aux avocats et les dpenses du papier timbr. Il y a, dans lesdits tats, une institution trs-charitable, c'est--dire qu'il existe auprs des tribunaux des avocats reconnus, qu'on appelle AVOCATS DES PAUVRES, lesquels sont autoriss faire les actes sur PAPIER LIBRE, avec EXEMPTION DE TOUTE TAXE, et obligs d'agir SANS RECEVOIR AUCUNE RTRIBUTION. Les places d'avocats des pauvres sont trs-recherches, particulirement par les jeunes avocats qui commencent leur carrire. Le malheureux qui veut jouir du bnfice de la susdite loi n'a qu' produire au tribunal civil un certificat d'indigence dlivr par le cur et vis par le maire de l'arrondissement ou de la commune. propos d'institutions philanthropiques, on nous communique cette autre note. Que l'on compare les intrts normes que le Mont-de-Pit, en France, exige des malheureux, et la charitable gnrosit avec laquelle ces tablissements sont administrs dans plusieurs tats d'Italie: Il y a dans toutes les villes d'Italie des Monts-de-Pit. L'intrt fix par les lois est de 6 pour 100 pour les GRANDS MONTS-DE-PIT, et de 3 et 4 pour 100 pour les petits. Ceux-ci servent absolument aux pauvres, parce qu'on n'y fait que de petits prts. Dans plusieurs villes commerantes, les lois qui rglent les intrts de l'argent permettent, titre de commerce, de porter les intrts 8 et mme 10 pour cent; mais JAMAIS LES INTRTS SUR LES PRTS DES MONTS-DE-PIT NE DPASSENT 6 POUR 100. On conoit facilement cette mesure d'quit et de moralit pour les tablissements de bienfaisance. Il y a dans plusieurs villes d'Italie des Monts-de-Pit tout fait GRATUITS (dans lesquels on prte sans intrts); entre autres celui qui existe la Mirandole, duch de Modne. Non-seulement cet tablissement prte sans intrts, mais il tient pendant cinq ans (y compris l'accumulation dsintrts 5 pour 100) la disposition des emprunteurs ou hritiers l'excdant qu'on a retir de la vente aux enchres les objets engags. Lorsque ce dlai de cinq ans est expir, il y a prescription; mais les sommes abandonnes ne tombent pas dans le domaine de l'tablissement: elles servent former des dots pour de pauvres filles indigentes, parmi lesquelles on donne la prfrence aux orphelines. M. LE RDACTEUR DU JOURNAL DES DBATS. Monsieur, propos d'un chapitre des _Mystres de Paris_, dans lequel j'essayais de prouver par l'exposition d'un fait dramatis QUE LES PAUVRES NE POUVAIENT PRESQUE JAMAIS JOUIR DU BNFICE DE LA LOI CIVILE, j'ai reu les rclamations de plusieurs magistrats et officiers judiciaires. Tout en m'encourageant avec une bienveillance sympathique, dont je suis aussi touch que reconnaissant, persvrer dans la tche que j'ai entreprise, ils m'engagent carter de mes assertions tout ce qui, en paraissant exagr, pourrait diminuer la porte morale qu'ils reconnaissent mon livre. Permettez-moi, monsieur, de rpondre ce passage d'une lettre que M. ***, prsident d'un tribunal civil du ressort de la cour royale de Nancy, m'a fait l'honneur de m'crire, ce passage rsumant pour ainsi dire les diverses objections qui m'ont t adresses: Vous dites, monsieur, que la justice civile est TROP CHRE POUR LES PAUVRES GENS. Je crois que, dans son malheur, la femme dont vous peignez la triste situation avait un abri sr contre la brutalit, les perscutions et les dsordres de son mari; il lui suffisait de dposer sa plainte au parquet de M. le procureur du roi; des poursuites auraient t diriges par ce magistrat au nom de la vindicte publique; et la rpression et t prompte et efficace, sans qu'il en cott rien l'pouse; le mari pouvait tre puni, la femme protge. Avec le jugement obtenu en police correctionnelle contre son mari, pour dlit de coups volontaires, elle avait la facult d'intenter ensuite une action en sparation de corps pour svices, et sa demande et t ncessairement ACCUEILLIE TRS-PEU DE FRAIS... car ici l'audition des tmoins au civil devenait inutile: la seule production du jugement motivait la sparation. Nous reconnaissons tout ce qu'il y a de juste dans cette observation; mais nous croyons que le vice que nous avons signal n'en subsiste pas moins. En effet, LA FEMME EST TOUJOURS OBLIGE D'INTENTER UNE ACTION EN SPARATION DE CORPS; or, quoique cette demande soit accueillie trs-peu de frais, ces frais n'en sont pas moins si exorbitants relativement la condition du pauvre, qu'il lui devient matriellement impossible de profiter du bnfice de la loi. Nous avions, d'aprs des autorits irrcusables, port le chiffre de la somme ncessaire pour payer les frais d'une demande en sparation de corps 4 ou 500 francs: en admettant que ces frais soient rduits de moiti, par la production du jugement obtenu en police correctionnelle pour svices et violences, il restera toujours 200 francs de frais, 100 mme si l'on veut... Eh bien! ceux qui connaissent la position des classes ouvrires diront comme nous que 100 francs est une somme non pas difficile, mais IMPOSSIBLE RALISER, pour une mre de famille qui, gagnant peine trente sous par jour, est oblige d'entretenir et de nourrir elle et ses enfants avec cette somme. Pour raliser 400 francs, il lui faudrait ne pas vivre, elle et sa famille, pendant plus de deux mois. Un officier judiciaire nous a object qu'un magistrat pouvait, prventivement et en vertu de son pouvoir discrtionnaire, ordonner d'expulser un mari violent et dbauch du domicile conjugal. Soit: ceci est une mesure transitoire; mais la SPARATION LGALE, efficace, dfinitive, ne peut s'obtenir que par un jugement ressortissant d'un tribunal civil, et, nous le rptons, nous le prouvons, il est impossible aux pauvres de subvenir aux frais de ce jugement. Nous convenons de notre peu d'autorit comme lgiste; c'est le seul bon sens qui nous a toujours guid dans nos nombreuses observations critiques: laissons parler un magistrat, auteur d'un noble et beau livre o respire la plus touchante, la plus intelligente philanthropie, unie un sentiment religieux d'une haute lvation[37]. Les pauvres ont le droit de plaider; mais devant les tribunaux civils il ne s'agit pas d'avancer 15 francs. Pour lancer une assignation, les frais sont normes; peu de procs cotent moins de 50 francs; il s'agit donc, pour le journalier, du prix de vingt-cinq journes de travail, c'est--dire que PENDANT VINGT-CINQ JOURS IL NE DONNERA PAS DE PAIN SA FAMILLE, ou grvera son avenir d'un passif qu'il payera Dieu sait quand. Que fera-t-il? Il ira chez le juge de paix, qui citera les parties par lettres; le dfendeur ne se rendra pas devant le magistrat, l'ouvrier sera oblig de le faire assigner, c'est--dire qu'il faudra qu'il fasse l'avance des fonds ncessaires: indigence trouve peu de crdit. Si le journalier ne peut faire valoir ses droits, le dbiteur abusera de cette misrable position; il ne le payera pas, ou le rduira subir des transactions dsastreuses. Et plus loin (page 274): Si l'ouvrier maltraite sa femme, s'il passe sa vie dans les cabarets et dans les maisons de dbauche, s'il force sa compagne travailler seule pour les faire vivre tous deux, s'il la CONTRAINT DE SE PROSTITUER AU PROFIT DE LA COMMUNAUT, qui dfendra cette malheureuse contre son infortune? Elle gagne 73 centimes 1 franc par jour. Nous le rptons; si modrs que soient les frais de justice civile, ils sont matriellement inabordables aux classes pauvres. Dans le mme chapitre, nous tchions de peindre les douleurs et l'effroi d'une malheureuse mre qui craint de voir son mari chercher un lucre infme dans la prostitution de sa propre fille. On nous crit ce sujet: Quant au projet de prostitution ou d'excitation la dbauche du pre envers sa fille, il convient aussi de se pntrer des dispositions de l'article 334 du Code, et vous serez convaincu, monsieur, que la socit n'est pas dsarme en prsence de si monstrueux attentats, et la prvoyance du lgislateur ne pouvait aller plus loin. ceci, je me permettrai de rpondre qu'ainsi que je l'ai prouv: Le pre est admis faire inscrire sa fille AU BUREAU DES MOEURS, sur le registre de la prostitution; le mari a le mme pouvoir sur sa femme. Enfin, je citerai les passages suivants du livre de M. Prosper Tarb: ... Aujourd'hui, si une jeune fille de ONZE ANS ET DEMI (et Dieu sait quelle raison, quelle exprience on peut avoir cet ge!) est victime d'une sduction, si sa mre plore vient demander justice aux magistrats, on lui demande s'il y a eu publicit ou violence; et, si cette malheureuse rpond ngativement, on ne peut rien pour son coeur de mre profondment outrag, rien pour sa pauvre fille corrompue, dshonore avant d'tre femme, rien pour la socit, qui voit avec indignation toutes les lois de la morale indignement mconnues. (Page 114). Longtemps j'ai refus de croire l'inceste; ce me semblait une fiction faite pour la tragdie... mais la vie judiciaire tue une une toutes les illusions du coeur... Que de pauvres mres sont venues conter en pleurant qu'elles avaient pour rivales leurs propres filles!... D'autres se disent victimes des brutales amours de leurs fils... Faut-il dire que quelquefois j'ai vu le pre et la fille maltraiter la mre et la chasser honteusement de sa propre maison pour y goter en paix, si Dieu le permettait, leurs coupables amours!.. Et lorsque ces misres sont connues d'un procureur du roi, LA LOI LE CONDAMNE L'INACTION... Oh! c'est alors qu'on sent combien est vicieuse une lgislation qui laisse la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur la terre! la socit qui demande vengeance, aux bonnes moeurs, la religion, la nature qui s'indignent, au malheureux qui pleure et vient demander justice et secours, l'homme de la loi doit rpondre: JE NE PEUX RIEN... JE NE FERAI RIEN. Qu'on ne me dise pas que le ministre public peut faire des remontrances. Nul n'est cens ignorer la loi, cet adage est une vrit, et l'on sait bien maintenant rpondre aux reproches du parquet:--La loi ne le dfend pas, de quoi vous mlez-vous? (Pages 120 et 121.) La loi tant impuissante rprimer l'inceste, comment, je le demande, atteindra-t-elle le pre qui, usant de son droit de chef de la communaut, poussera sa fille au dshonneur, afin de profiter du prix de la honte de cette malheureuse? Veut-on un autre exemple de l'impossibilit o sont les classes pauvres de jouir du bnfice de certaines lois civiles? Voici un fait qui s'est pass le 8 de ce mois: Une rixe s'engage entre deux hommes; l'un reoit un coup dangereux, dont il meurt. Je lis dans le journal qui rend compte des assises[38]: ...On introduit la veuve de la victime, jeune femme de vingt-cinq ans, vtue en grand deuil, et d'une pleur mortelle. _Demande_.--Avant de s'aliter, votre mari n'tait-il pas venu au parquet de M. le procureur du roi pour porter plainte et pour dclarer qu'il se portait partie civile? _Rponse_.--Oui, monsieur le prsident; il voulait s'assurer, pour viter d'aller l'hospice, qu'il serait en tat de payer son mdecin en demandant des dommages et intrts, car il ne doutait pas qu'il allait faire une maladie (en suite du coup qu'il avait reu); mais, comme on lui demanda de DPOSER D'ABORD UNE SOMME QUE NOUS N'AVIONS PAS, NOUS AUTRES PAUVRES GENS, IL FALLUT RENONCER AU BNFICE DE LA LOI; et je vous le dis, messieurs, quelque temps aprs mon mari mourut l'hpital. La pauvre veuve se met pleurer. M. LE PRSIDENT, _avec bont_.--Venez, madame, venez vous asseoir au pied de la cour, ct de votre avocat... Je le rpte, ceci s'est pass hier... J'avais dit, dans le mme chapitre des _Mystres de Paris_, qu'au moins l'excution capitale tait inflige GRATIS... On m'crit ce sujet: Voici, monsieur, ce qui est arriv dans une ville du dpartement de l'Oise, o j'ai une maison de campagne: un homme fut condamn mort par la cour d'assises; il fut excut. Eh bien! monsieur, LES FRAIS D'EXCUTION FURENT TELS QUE SA MALHEUREUSE VEUVE FUT OBLIGE DE VENDRE SA VACHE ET SA PETITE MAISON POUR Y SUBVENIR... Ce fut grce une souscription ouverte par moi dans le pays, et gnreusement remplie par nos braves paysans, que la pauvre femme dut de ne pas mourir de faim. Je n'aurais pas, monsieur, de nouveau soulev ces questions sans les rclamations que je viens de signaler; l'extrme bienveillance dont elles taient empreintes, l'autorit morale que leur donnaient le caractre et la position des personnes qui ont bien voulu me les adresser, motivaient cette rponse, ou plutt cette preuve de dfrence, toujours et seulement due une critique loyale, intelligente et srieuse... C'est pour cela qu'il ne me convient pas de rpondre aux attaques dont les _Mystres de Paris_ ont t hier l'objet la tribune de la chambre des dputs. Permettez-moi, monsieur, de le rpter encore en terminant cette lettre: Oui, il est d'utiles, de grandes, d'importantes rformes introduire dans certaines parties de la lgislation; et pour revenir au sujet prcdent: Le jugement de police correctionnelle qui condamnerait un homme accus de violences graves envers sa femme ne pourrait-il pas, LA DEMANDE DE LA FEMME DONT LA PAUVRET SERAIT CONSTATE, ENTRANER VIRTUELLEMENT ET SANS FRAIS LA SPARATION DE CORPS? Je livre cette proposition l'examen des gens spciaux. Veuillez agrer, monsieur, l'assurance, etc. EUGNE SUE. Paris, le 13 juin. * * * * * AU MME. Monsieur, Je reois d'un haut fonctionnaire diplomatique franais en Pimont la note suivante, qu'il me fait l'honneur de m'adresser au sujet de l'institution de l'AVOCAT DES PAUVRES. Cette belle institution, fonde en Pimont depuis plusieurs sicles, permet aux indigents d'intenter SANS FRAIS OU DROITS RGALIENS TOUTE ESPCE D'ACTION JUDICIAIRE TANT AU CIVIL QU'AU CRIMINEL. Ainsi que je l'ai fait remarquer dans la premire de ces notes, cette mme lgislation si charitable et si rellement librale et dmocratique existe en Hollande, dans le duch de Modne et dans la plupart des lgations. Est-il permis d'esprer qu'un jour la chambre des dputs, qui toute initiative appartient, comprendra qu'il est au moins trange qu'en France les classes pauvres et ouvrires soient incomparablement moins bien traites que dans les tats si souvent appels DESPOTIQUES? Il est du moins consolant de constater que des souverains en qui rside la toute-puissance veillent si paternellement, si pieusement aux intrts des malheureux. En raison mme du pouvoir presque absolu dont ils jouissent, ce sont ces princes que l'on doit personnellement glorifier, au nom de l'humanit, d'avoir maintenu ou fond des institutions si gnreuses. Voici la note sur l'INSTITUTION DE L'AVOCAT DES PAUVRES, qui vous semblera, je l'espre, monsieur, digne d'un vif intrt: L'institution d'un magistrat charg, aux frais du gouvernement, de la dfense des pauvres, tant au civil qu'au criminel, est trs-ancienne dans les tats de Pimont et de Savoie. On a, ce sujet, une constitution du duc Amde VIII, qui remonte au quatorzime sicle. Voici comment ce service est maintenant organis: Il y a auprs de chaque snat du royaume (Turin, Chambry, Nice, Gnes et Casale) un bureau des pauvres qui se compose: 1 D'un AVOCAT DES PAUVRES qui trs-souvent a le grade de snateur, avec un nombre proportionn de substituts, selon l'tendue de la juridiction du snat: ces substituts sont tous avocats, ils font partie de la magistrature et passent ensuite des places plus minentes; 2 D'un AVOU DES PAUVRES assist d'un certain nombre de substituts; 3 De quelques secrtaires occups de la tenue des registres. Le bureau des pauvres est d'abord charg de la dfense de tous les criminels; il a le privilge d'intervenir dans les procs qui se jugent par dfaut; cependant il ne se sert que rarement de ce droit, et dans des cas extraordinaires: car autrement il y aurait lsion de la justice, et ce serait autoriser tous les prvenus se soustraire aux mesures gnrales d'arrestation provisoire. L'avocat des pauvres intervient aux visites des prisons, qui sont prescrites deux fois par an au snat. Le snat se runit dans une salle des prisons, assist de l'avocat gnral, du greffier, etc., et l il entend toutes les rclamations des dtenus; l'AVOCAT DES PAUVRES est autoris les appuyer et les soutenir, s'il les juge raisonnables. Les prvenus ne peuvent pas refuser le patronage de l'avocat des pauvres. Le gouvernement a dict cette mesure dans l'intrt des prvenus, voulant qu'ils soient dfendus et bien dfendus. Maintenant ils sont libres d'associer leur dfense un autre jurisconsulte. Dans les affaires civiles, la partie qui veut tre admise au BNFICE DES PAUVRES prsente une requte au prsident du tribunal dans le ressort duquel elle veut intenter son action? cette requte est communique l'avocat des pauvres, qui rend ses conclusions pour l'admission ou pour le rejet. Les conditions d'admissibilit sont: 1 L'INDIGENCE; elle est atteste par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune, lgalis par le juge de paix, qui est oblig de prendre des informations particulires, et d'attester qu'elle rsulte de la vrit de ce qui est exprim dans le certificat; 2 que l'action que veulent intenter les pauvres soit fonde en droit. Sur ce point, la plus grande circonspection est recommande aux avocats des pauvres, afin que ce qui est un bnfice pour les uns ne devienne pas un moyen de vexation pour les autres. Une fois qu'on est admis au bnfice des pauvres, il n'y a plus aucuns frais faire; l'administration de l'enregistrement dlivre du papier timbr dbit (A DEBITO). Tous les fonctionnaires publics, compris les notaires, sont obligs de dlivrer l'avocat des pauvres tous les actes qu'il requiert, sauf rptition en cas de succs. Si l'affaire doit se plaider dans la ville de la rsidence du snat, par-devant quelque tribunal que ce soit, l'avocat des pauvres instruit et discute lui-mme l'affaire; si c'est dans la province, le prsident du tribunal dlgue un avocat et un procureur pour faire les fonctions du bureau des pauvres. Dans les procs qui concernent les pauvres, les tribunaux sont autoriss abrger les dlais. L'avocat des pauvres, outre son traitement fixe (5,000 francs), peroit en rptition ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de condamnation de la partie adverse aux dpens. Quelques clients de mauvaise foi s'taient permis de transiger sur les frais, et de donner quittance moyennant la moiti ou un quart. La jurisprudence des tribunaux a par cet abus indigne, en dclarant que le montant des frais tait une crance particulire du bureau des pauvres, qui seul peut librer le dbiteur. Cette jurisprudence, dsormais tablie, tait ncessaire dans l'intrt du fisc, qui fait l'avance de tous les frais, et ncessaire aussi dans l'intrt de tous les fonctionnaires publics, qui dlivrent copie de leurs actes. Pour assister le bureau des pauvres, tous les stagiaires y sont attachs pendant un an. Ceux qui aspirent entrer dans la magistrature y restent ordinairement pendant plusieurs annes, et ils y trouvent l'avantage de voir passer sous leurs yeux grand nombre d'affaires dont autrement ils ignoreraient. Tous les rglements qui concernent le bureau des pauvres se trouvent dans les anciennes constitutions du Pimont. Probablement elles seront reproduites, quelques modifications prs, dans le nouveau code de procdure dont on s'occupe. Puisse, monsieur, ce nouvel exemple de justice et du charit, emprunt au code PIMONTAIS, non moins admirable en cela que le code HOLLANDAIS, inspirer enfin quelqu'un de nos lgislateurs la pense de soulever devant le pays cette grave question... cette question vitale pour les classes pauvres! EUGNE SUE. Paris, 30 juin. * * * * * La lettre suivante, d'un de MM. les magistrats du parquet de Toulouse, a t adresse M. Eugne Sue, au sujet des _Mystres de Paris_. Toulouse, le 7 aot 1845. Monsieur, Dans le chapitre II de la 8e partie des _Mystres de Paris_, vous tracez le plan d'une banque destine prter, sans intrt, des ouvriers sans travail. Je crois devoir vous faire connatre qu'une institution de ce genre existe dj Toulouse, sous le titre de Socit de prt charitable et gratuit, o elle a t autorise par une ordonnance du roi du 27 aot 1828. Fonde par des personnes bienfaisantes, qui ont contribu son tablissement par une souscription de 600 fr. au moins, elle prte sans intrt et sur gage des ouvriers d'une moralit reconnue, jusqu' concurrence de la somme de 300 fr. L'administration municipale a contribu cette bonne oeuvre en affectant dans l'Htel-de-Ville un local pour le service de ses bureaux et lui allouant un secours annuel de 1,000 fr. pour ses frais d'administration. Quoique ses moyens d'action ne soient pas aussi tendus qu'on pourrait le dsirer, elle contribue toutefois arracher quelques victimes la rapacit des usuriers. Mais si les ravages de l'usure sont diminus dans la ville de Toulouse par cette institution charitable, sa population pauvre n'en ressent pas moins les tristes consquences de l'lvation des frais de justice, et de l'impossibilit o se trouve l'indigent d'avoir recours aux tribunaux. Ces inconvnients, que vous avez fait ressortir avec tant de force dans une autre partie de votre ouvrage, appellent hautement une rforme, et nul n'en sent plus l'indispensable ncessit que les magistrats du parquet, appels trop souvent tre sur ce point les tmoins de la douleur de l'indigent, qui ils ne peuvent offrir que de striles conseils. Attach ces fonctions depuis treize annes, combien de fois j'ai appel de mes voeux une loi qui permt aux pauvres l'accs gratuit des tribunaux! Cependant notre lgislation n'est pas compltement muette cet gard: l'article 75 de la loi du 25 mars 1817 autorise le procureur du roi poursuivre d'office, sans droits de timbre et d'enregistrement, les rectifications et rparations d'omissions, dans les registres de l'tal civil, d'actes qui intressent les individus notoirement indigents, et cette disposition, que la mauvaise tenue de ces registres dans les campagnes rend d'une application frquente, pargne bien des pauvres gens, qui en usent le plus souvent au moment de contracter mariage, c'est--dire dans une poque o leurs faibles ressources doivent pourvoir de nombreuses dpenses, leur pargne, dis-je, les frais d'une procdure qui ne coterait pas moins de 50 60 fr. Sans doute on doit se fliciter d'une semblable disposition; mais ne serait-il pas juste qu'elle ft tendue d'autres cas non moins urgents? Sur ce point on peut citer, indpendamment des exemples pris chez divers peuples d'Italie et que vous avez fait connatre dans le _Journal des Dbats_, la lgislation des Pays-Bas: elle se trouve consigne pour ce pays dans divers lois et arrts de 1814,1815 et 1824, qu'on trouve rapports dans le _Rpertoire de Jurisprudence_ de Merlin (v Pauvres, tome XVII, 4e dit.). Il en rsulte que les indigents qui justifient de leur position sont admis plaider dans tous les tribunaux, soit en demandant, soit en dfendant, avec exemption des droits de timbre, d'enregistrement, du greffe, d'expdition, et d'honoraires d'avous et d'huissiers. Ces droits sont toutefois acquitts par la partie qui perd son procs, si elle n'est pas indigente; ainsi la perte pour le fisc n'est pas absolue dans tous les cas. Combien il serait dsirer que la France, dont la lgislation a servi de modle ses voisins sur tant de points, leur empruntt son tour une si philanthropique institution. Par l se trouverait ananti un des griefs que le peuple exprime avec le plus d'amertume contre l'ordre de choses existant: par l les magistrats ne se verraient pas trop souvent forcs de refuser un justiciable la justice qu'il rclame et qui lui est due. Continuez, monsieur, faire servir votre voix puissante signaler d'aussi dplorables lacunes dans notre lgislation: il est impossible qu'elle ne soit pas enfin entendue de nos lgislateurs. Veuillez agrer, monsieur, l'assurance de ma haute considration. FIN DES MYSTRES DE PARIS. * * * * * NOTES: [Note 1: Le lecteur sait que Sarah croyait encore Fleur-de-Marie enferme Saint-Lazare, d'aprs ce que la Chouette avait dit avant de la frapper.] [Note 2: Le lecteur n'a pas oubli que la Chouette, un moment avant de frapper Sarah croyait et lui avait dit que la Goualeuse tait encore Saint-Lazare, ignorant que le jour mme Jacques Ferrand l'avait fait conduire l'le du Ravageur par Mme Sraphin.] [Note 3: Celle de retrouver les traces de Germain, fils de Mme Georges.] [Note 4: _Nam plerumque in septima die hominem consumit_ (Arte). Voir aussi la traduction de Baldassar, (Cas. med. lib. III, _Salacitas nitro curata.)_ Voir aussi les admirables pages d'Ambroise Par sur le _satyriasis_, cette trange et effrayante maladie qui ressemble tant, dit-il, un chtiment de Dieu.] [Note 5: Emport par son sujet, l'imagination gare par huit ans de mditations continues sur un jour si horrible pour un croyant, Michel-Ange, lev la dignit de prdicateur, et ne songeant plus qu' son salut, a voulu punir de la manire la plus frappante le vice alors le plus la mode. L'horreur de ce supplice me semble arriver au vrai sublime du genre. Stendhal, _Histoire de la peinture en Italie._] [Note 6: Le nom que j'ai l'honneur de porter, et que mon pre, mon grand-pre, mon grand-oncle et mon bisaeul (l'un des hommes les plus rudits du dix-septime sicle) ont rendu clbre par de beaux et de grands travaux pratiques et thoriques sur toutes les branches de l'art de gurir, m'interdirait la moindre attaque ou allusion irrflchie propos des mdecins, lors mme que la gravit du sujet que je traite et la juste et immense clbrit de l'cole mdicale franaise ne s'y opposeraient pas; dans la cration du docteur Griffon j'ai seulement voulu personnifier un de ces hommes respectables d'ailleurs, mais qui peuvent se laisser quelquefois entraner par la passion de l'art, des expriences, de graves abus de pouvoir mdical, s'il est permis de s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus sacr que la science: l'humanit.] [Note 7: Par une rencontre dont nous nous flicitons au nom de la vrit, ces lignes taient sous presse depuis quelques jours, lorsqu'a paru dans _le Sicle_ (6 aot 1843) un article sign de plusieurs chirurgiens des hpitaux de paris, o nous lisons les lignes suivantes: Les intrusions que nous dplorons (il s'agit de mdecins ayant obtenu par faveur des salles dans les hpitaux civils) doivent tre encore examines d'un autre point de vue, celui de la moralit. Un mot malheureux a t prononc, le mot d'_essai_. Des arrts, portant cration de services donns contre l'esprit et contre la lettre du rglement, disposent que cette cration a pour objet d'autoriser telle personne faire l'essai de sa mthode de traitement. Un pareil langage tonne une poque comme la ntre, o personne n'a le droit de considrer les malades pauvres comme une matire essai de quelque genre que ce soit; et d'ailleurs, ces essais, combien de temps doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils tre tents? Ne doivent-ils pas tre constamment surveills par une commission permanente, tenue d'en faire connatre les rsultats? Il y aurait une incurie profonde laisser non rsolues de semblables questions. Puis, une fois lanc dans cette malheureuse carrire des essais, qui sait o l'on s'arrtera? Toutes les prtendues mthodes nouvelles ne viendront-elles pas demander leur tour de faire leurs preuves dans un service d'hpital? et alors homoeopathie, hydrosudopathie, magntisme, machines rompre les ankyloses, tout cela, soyez-en srs, rclamera son droit d'essai. Et plus loin: Des frais trs-considrables ont t faits avec une utilit trs-problmatique pour ces services, vritables superftations dans les hpitaux, qui n'ont pas toujours le ncessaire. Ainsi, tandis que l'administration est rduite conomiser sur l'eau de Seiltz, sur les sirops ncessaires la tisane des pauvres fivreux, sur la charpie, et., etc., on a accord en dpenses extraordinaires, pour frais d'appareils, des sommes trop considrables, eu gard au peu d'avantage qu'on en a retir.] [Note 8: Ceci n'a rien d'exagr; nous empruntons les passages suivants un article du _Constitutionnel_ (19 janvier 1836). Cet article intitul: Une visite d'hpital, est sign Z., et nous savons que cette initiale cache le nom d'une de nos clbrits mdicales, qui ne peut tre accuse de partialit dans la question des hpitaux civils. Lorsqu'un malade arrive l'hpital, on a soin d'inscrire aussitt sur une pancarte le nom de l'arrivant, le numro du lit, la dsignation de la maladie, l'ge du malade, sa profession, sa demeure actuelle. Cette pancarte est ensuite appendue l'une des extrmits du lit. Cette mesure ne laisse pas d'avoir de graves inconvnients pour ceux qui des revers imprvus font temporairement partager le dernier refuge du pauvre. Croiriez-vous, par exemple, que ce ft l pour Gilbert, malade, une circonstance indiffrente sa gurison? J'ai vu des jeunes gens, j'ai vu des vieillards imprvoyants qui cette divulgation de leur misre et de leur nom de famille inspirait une profonde tristesse. C'est une rude corve pour un malade que le jour o on l'admet l'hpital. Jugez si le malade doit tre fatigu ds le lendemain de son arrive; dans l'espace de vingt-quatre heures, il s'est vu successivement interrog: 1 par son propre mdecin; 2 par les mdecins du bureau d'administration; 3 par le chirurgien de garde; 4 par l'interne de la salle; 5 par le mdecin sdentaire de l'hpital; et enfin 6 le lendemain matin par le mdecin en chef du service, ainsi que par dix ou vingt des lves zls et studieux qui suivent la clinique publique. Sans doute cela profite l'exprience maintenant si prcoce des jeunes mdecins, autant qu'aux progrs de l'art; mais cela aggrave les maux ou retarde certainement la gurison du malade... Un de ces malheureux disait un jour: Je serais un accus de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont harcel de questions presque toujours semblables. Je n'avais qu'une pleursie en entrant ici; mais je crains bien que l'insatiable curiosit de tant de personnes ne me donne la fin une fluxion de poitrine. Une femme me disait: On m'obsde chaque instant, on veut connatre mon ge, mon temprament, ma constitution, la couleur de mes cheveux, si j'ai la peau brune ou blanche, mon rgime, mes habitudes, la sant de mes ascendants, les circonstances sous lesquelles je suis ne, ma fortune, ma position, mes plus secrtes affections et le motif suppos de mes chagrins; on va jusqu' scruter ma conduite, et jusqu' pier des sentiments que je devrais soigneusement renfermer dans mon coeur et dont le soupon me fait rougir. Et plus loin:--On frappe ma poitrine en vingt endroits et devant tout le monde; on y fait de vilaines marques d'encre pour indiquer apparemment le progrs des obstructions qui ont envahi mes entrailles.--Les mdecins d' prsent, ajoutait cette femme, ressemblent des inquisiteurs: on gurit maintenant comme on punissait jadis, et cela me chagrine. Plus loin, aprs avoir dcrit les formalits de la visite, M. Z. ajoute: Le docteur ne fait qu'apparatre au lit des anciens malades qui sont en voie de gurison ou convalescents; mais, parvenu un des lits occups par des malades nouveaux ou en danger, il ne saurait en approcher qu'aprs avoir travers la double haie d'tudiants conservant l patiemment depuis le matin leur poste d'observateurs vigilants. Quant au malade, il reste muet et silencieux au milieu de cette foule curieuse et attentive, et souvent la maladie s'aggrave en proportion de cette affluence, indiquant le danger et motivant toujours l'inquitude. Tandis que le patient envisage le mdecin avec cette motion qui participe de la confiance et de l'anxit, celui-ci porte circulairement sur les assistants un regard de recueillement et de circonspections, qui s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intrieur est ainsi combl.] [Note 9: moins de circonstances trs-urgentes, on ne pratique jamais de graves oprations chirurgicales avant que le malade soit acclimat.] [Note 10: Nous rappellerons au lecteur que le pre ou la mre sont admis faire inscrire leur fille sur le livre de prostitution au bureau des moeurs.] [Note 11: Personne n'est plus convaincu que nous du savoir et de l'humanit de la jeunesse studieuse et claire qui se voue l'apprentissage de l'art de gurir; nous voudrions seulement que quelques-uns des matres qui l'enseignent nous donnassent de plus frquents exemples de cette rserve compatissante, de cette douceur charitable qui peut avoir une si salutaire influence sur le moral des malades.] [Note 12: Mme d'Harville, arrive seulement de la veille, ignorait que Rodolphe avait dcouvert que la Goualeuse (qu'il croyait morte) tait sa fille. Quelques jours auparavant, le prince, en crivant la marquise, lui avait appris les nouveaux crimes du notaire ainsi que les restitutions qu'il l'avait oblig faire. C'est par les soins de M. Badinot que l'adresse de Mme de Fermont, passage de la Brasserie, avait t dcouverte, et Rodolphe en avait aussitt fait part Mme d'Harville.] [Note 13: Dans sa visite Saint-Lazare, Mme d'Harville avait entendue parler de la Louve par Mme Armand, la surveillante.] [Note 14: Dans une des caves submerges de Bras-Rouge, aux Champs-lyses.] [Note 15: Nous ne saurions trop rpter qu' la session dernire une ptition base sur les sentiments et les voeux les plus honorables, tendant demander la fondation de maisons d'invalides civils pour les ouvriers, a t carte au milieu de l'hilarit gnrale de la Chambre. (V. le _Moniteur_.)] [Note 16: Socit de bienfaisance, fonde Londres par un de nos compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue cette noble et digne oeuvre son patronage aussi gnreux qu'clair.] [Note 17: Nous connaissons l'activit, le zle de M. le prfet de la Seine et de M. le prfet de police, leur excellent vouloir pour les classes pauvres et ouvrires. Esprons que cette rclamation parviendra jusqu' eux, et que leur initiative auprs du conseil municipal fera cesser un tel tat de choses. La dpense serait minime et le bienfait serait grand. Il en serait de mme pour les prts gratuits faits par le Mont-de-Pit, lorsque la somme emprunte serait au-dessous de 3 ou 4 fr., je suppose. Ne devrait-on pas aussi, rptons-le, abaisser le taux exorbitant de l'intrt? Comment la ville de Paris, si puissamment riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur offrent, ainsi que je l'ai dit, beaucoup de villes du nord et du midi de la France, en prtant soit gratuitement, soit 3 ou 4 pour cent d'intrt? (Voir l'excellent ouvrage de M. Blaise, sur _la Statistique et l'Organisation de Mont-de-Pit,_ ouvrage rempli de faits curieux, d'apprciations sincres, loquentes et leves.)] [Note 18: Nous savons que les femmes sont trs-difficilement admises dans les maisons d'alins: mais nous demandons pardon au lecteur de cette irrgularit ncessaire notre fable.] [Note 19: Cette ferme, admirable institution curative, est situe trs-peu de distance de Bictre.] [Note 20: Rodolphe avait toujours laiss ignorer Mme Georges le sort du Matre d'cole depuis que celui-ci s'tait vad du bagne de Rochefort.] [Note 21: Disons ce propos qu'il est impossible de voir sans une profonde admiration pour les intelligences charitables qui ont combin ces recherches de propret hyginique, de voir, disons-nous, les dortoirs et les lits consacrs aux idiots. Quand on pense qu'autrefois ces malheureux croupissaient dans une paille infecte, et qu' cette heure, ils ont des lits excellents, maintenus dans un tat de salubrit parfaite par des moyens vraiment merveilleux, on ne peut, encore une fois, que glorifier ceux qui se sont vous l'adoucissement de telles misres. L, nulle reconnaissance attendre, pas mme la gratitude de l'animal pour son matre. C'est donc le bien seulement fait pour le bien au saint nom de l'humanit; et cela n'en est que plus digne, que plus grand. On ne saurait donc trop louer MM. les administrateurs et mdecins de Bictre, dignement soutenus d'ailleurs par la haute et juste autorit du clbre docteur Ferrus, charg de l'inspection gnrale des hospices d'alins, et auquel on doit l'excellente loi sur les alins, loi base sur ses savantes et profondes observations.] [Note 22: Cette cole est encore une des institutions les plus curieuses et les plus intressantes.] [Note 23: Ordinairement _la toilette_ des condamns a lieu dans l'avant-greffe; mais quelques rparations indispensables obligeaient de faire dans le cachot les sinistres apprts.] [Note 24: C'est ainsi que cela se passait en Espagne pendant le sjour que j'y fis de 1824 1825.] [Note 25: L'excution de Norbert et de Desprs a eu lieu cette anne le lendemain de la mi-carme.] [Note 26: Selon M. Fregier, l'excellent historien des classes dangereuses de la socit, il existe Paris trente mille personnes qui n'ont d'autres moyens d'existence que le vol.] [Note 27: Les deux femmes.] [Note 28: Mort aux honntes gens! Vivent les voleurs et les assassins!...] [Note 29: Femme.] [Note 30: Nous rappellerons au lecteur qu'environ quinze mois se sont passs depuis le jour o Rodolphe a quitt Paris par la barrire Saint-Jacques, aprs le meurtre du Chourineur.] [Note 31: Cette date est incohrente avec deux lettres qui vont suivre (de Rigolette au chapitre IV, de Rodolphe au chapitre VII). Il s'agit du 25 aot 1841. (_Note du correcteur--ELG_.)] [Note 32: Le nom de Marie rappelant Rodolphe et sa fille de tristes souvenirs, il lui avait donn le nom d'Amlie, l'un des noms de sa mre lui.] [Note 33: Nous rappellerons au lecteur, pour la vraisemblance de ce rcit, que la dernire princesse souveraine de Courlande, femme aussi remarquable par la rare supriorit de son esprit que par le charme de son caractre et l'adorable bont de son coeur, tait Mlle de Medem.] [Note 34: En arrivant en Allemagne, Rodolphe avait dit que Fleur-de-Marie, longtemps crue morte, n'avait jamais quitt sa mre la comtesse Sarah.] [Note 35: Environ six mois se sont passs depuis que Fleur-de-Marie est entre comme novice au couvent de Sainte-Hermangilde.] [Note 36: Dans quelques circonstances, on levait une religieuse la dignit d'abbesse le jour mme de sa profession. Voir la _Vie de trs-haute et trs-religieuse princesse Mme Charlotte-Flandrine de Nassau, trs-digne abbesse du royal monastre de Sainte-Croix, qui fut lue abbesse dix-neuf ans._] [Note 37: Travail et Salaire, par M. Prosper Tarb, substitut du procureur du roi Reims. Paris, 1841.] [Note 38: Bulletin des Tribunaux, 8 juin 1843. Cour d'assises, prsidence de M. Bresson.] End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome V, by Eugne Sue License: Share Alike