Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Eugne Sue LES MYSTRES DE PARIS Tome III (1842--1843) Table des matires CINQUIME PARTIE. I Conseils. II Le pige. III Rflexions. IV Projets d'avenir. V Djeuner de garons. VI Saint-Lazare. VII Mont-Saint-Jean. VIII La Louve et la Goualeuse. IX Chteaux en Espagne. X La protectrice. XI Une intimit force. XII Cecily. XIII Le premier chagrin de Rigolette. XIV Amiti. XV Le testament. XVI L'le du Ravageur. SIXIME PARTIE. I Le pirate d'eau douce. II La mre et le fils. III Franois et Amandine. IV Un garni. V Les victimes d'un abus de confiance. VI La rue de Chaillot. VII Le comte de Saint-Remy. VIII L'entretien. IX La perquisition. X Les adieux. XI Souvenirs. XII Le bateau. Notes CINQUIME PARTIE I Conseils Rodolphe et Clmence causaient ensemble pendant que M. d'Harville lisait par deux fois la lettre de Sarah. Les traits du marquis restrent calmes; un tremblement nerveux presque imperceptible agita seulement sa main, lorsque aprs un moment d'hsitation il mit le billet dans la poche de son gilet. --Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il Rodolphe en souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller rpondre cette lettre... plus importante que je ne le pensais d'abord... --Ne vous reverrai-je pas ce soir? --Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espre que Votre Altesse voudra bien m'excuser. --Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas, madame, de le retenir? --Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essay en vain. --Srieusement, mon cher Albert, tchez de nous revenir ds que votre lettre sera crite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments un matin... J'ai mille choses vous dire. --Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondment. Et il se retira, laissant Clmence avec le prince. --Votre mari est proccup, dit Rodolphe la marquise; son sourire m'a paru contraint... --Lorsque Votre Altesse est arrive, M. d'Harville tait profondment mu; il a eu grand-peine vous le cacher. --Je suis peut-tre arriv mal propos? --Non, monseigneur. Vous m'avez mme pargn la fin d'un entretien pnible. --Comment cela? --J'ai dit M. d'Harville la nouvelle conduite que j'tais rsolue de suivre son gard... en lui promettant soutien et consolation. --Qu'il a d tre heureux! --D'abord il l'a t autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont caus une motion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste vengeance! Mon chagrin n'en tait ensuite que plus amer... Tandis que tout l'heure... quelle diffrence! J'avais demand mon mari s'il sortait; il m'avait rpondu tristement qu'il passerait la soire seul, comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprs de lui... si vous aviez vu son tonnement, monseigneur! Combien ses traits, toujours sombres, sont tout coup devenus radieux... Ah! vous aviez bien raison... rien de plus charmant mnager que ces surprises de bonheur!... --Mais comment ces preuves de bont de votre part ont-elles amen cet entretien pnible dont vous me parliez? --Hlas! monseigneur, dit Clmence en rougissant, des esprances que j'avais fait natre, parce que je pouvais les raliser... ont succd chez M. d'Harville des esprances plus tendres... que je m'tais bien garde de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les satisfaire... --Je comprends... il vous aime si tendrement... --Autant j'avais d'abord t touche de sa reconnaissance... autant je me suis sentie glace, effraye, ds que son langage est devenu passionn... Enfin, lorsque dans son exaltation il a pos ses lvres sur ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi l'invincible loignement que me causait son amour... Je le regrette... Mais au moins M. d'Harville est maintenant jamais convaincu, malgr mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amiti la plus dvoue... --Je le plains... sans pouvoir vous blmer; il est des susceptibilits pour ainsi dire sacres... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!! d'un coeur si vaillant, d'une me si ardente! Si vous saviez combien j'ai t longtemps proccup de la tristesse qui le dvorait, quoique j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu peu il reconnatra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se rsignera comme il s'tait rsign jusqu'ici sans avoir les touchantes consolations que vous lui offrez... --Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur. --Maintenant, songeons d'autres infortunes. Je vous ai promis une bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens remplir mon engagement. --Dj, monseigneur? Quel bonheur! --Ah! que j'ai t bien inspir en louant cette pauvre chambre de la rue du Temple, dont je vous ai parl... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai trouv l de curieux, d'intressant!... D'abord vos protgs de la mansarde jouissent du bonheur que votre prsence leur avait promis; ils ont cependant encore subir de rudes preuves; mais je ne veux pas vous attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent accabler une seule famille... --Quelle doit tre leur reconnaissance envers vous! --C'est votre nom qu'ils bnissent... --Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur? --Pour leur rendre l'aumne plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que raliser vos promesses. --Oh! j'irai les dtromper... leur dire ce qu'ils vous doivent. --Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison, redoutez de nouvelles lchets anonymes de vos ennemis... ou des miens... et puis les Morel sont maintenant l'abri du besoin... Songeons notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mre et de sa fille, qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une spoliation infme... rduites au sort le plus affreux. --Malheureuses femmes!... Et o demeurent-elles, monseigneur? --Je l'ignore. --Mais comment avez-vous connu leur misre? --Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le Temple, madame la marquise? --Non, monseigneur... --C'est un bazar trs-amusant voir; j'allais donc faire l quelques emplettes avec ma voisine du quatrime... --Votre voisine?... --N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple? --Je l'oubliais, monseigneur... --Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant. --Quelle vertu... pour une grisette! --Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle n'a pas, dit-elle, le loisir d'tre amoureuse; cela lui prendrait trop de temps, car il lui faut travailler douze quinze heures par jour pour gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!... --Elle peut vivre de si peu? --Comment donc! Elle a mme comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus coquettes. --Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige... --Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'conomie et de philosophie pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est, dit-elle, trs-habile couturire... En tout cas, vous ne seriez pas oblige de porter les robes qu'elle vous ferait... --Ds demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue nous autres riches, que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur! --Vous vous intressez donc ma petite protge, c'est convenu; revenons notre aventure. J'tais donc all au Temple, avec Mlle Rigolette, pour quelques achats destins vos pauvres gens de la mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrtaire vendre, je trouvai un brouillon de lettre, crite par une femme qui se plaignait un tiers d'tre rduite la misre, elle et sa fille, par l'infidlit d'un dpositaire. Je demandai au marchand d'o lui venait ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune encore, lui avait vendu, tant sans doute bout de ressources... Cette femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient tre des bourgeoises et supporter firement leur dtresse. --Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur? --Malheureusement, non... jusqu' prsent... Mais j'ai donn ordre M. de Gran de tcher de la dcouvrir, en s'adressant, s'il le faut, la prfecture de police. Il est probable que, dnues de tout, la mre et la fille auront t chercher un refuge dans quelque misrable htel garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les matres de ces maisons y inscrivent chaque soir les trangers qui y sont venus dans la journe. --Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec tonnement. Combien cela est attachant! --Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre reste dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: crire Mme de Lucenay. --Quel bonheur! Peut-tre saurons-nous quelque chose par la duchesse, s'cria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais, ignorant le nom de cette femme, comment la dsigner Mme de Lucenay? --Il faudra lui demander si elle ne connat pas une veuve, jeune encore, d'une physionomie distingue, et dont la fille, ge de seize ou dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom. --Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de s'intresser ces infortunes. --J'oubliais de vous dire que le frre de cette veuve s'est suicid il y a quelques mois. --Si Mme de Lucenay connat cette famille, reprit Mme d'Harville en rflchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura d frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hte d'aller la voir! Je lui crirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain matin. Quelles peuvent tre ces femmes? D'aprs ce que vous savez d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir une classe distingue de la socit... Et se voir rduites une telle dtresse!... Ah! pour elles la misre doit tre doublement affreuse. --Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais dj d'autres mfaits... un certain Jacques Ferrand. --Le notaire de mon mari! s'cria Clmence, le notaire de ma belle-mre! Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnte homme du monde. --J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire personne mes doutes ou plutt mes certitudes au sujet de ce misrable; il est aussi adroit que criminel, et, pour le dmasquer, j'ai besoin qu'il croie encore quelques jours l'impunit. Oui, c'est lui qui a dpouill ces infortunes, en niant un dpt qui, selon toute apparence, lui avait t remis par le frre de cette veuve. --Et cette somme? --tait toutes leurs ressources! --Oh! voil de ces crimes... --De ces crimes, s'cria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance au meurtre... Mais ce notaire dj riche, mais cet homme revtu par la socit d'un caractre presque sacerdotal, d'un caractre qui impose, qui force la confiance... cet homme est pouss au crime, lui, par une cupidit froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les formules du dsespoir et de la misre o il vous plonge... Pour un homme comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si laborieusement amasss... rien n'est sacr! Vous lui confiez de l'or, cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volont_ de cet homme vous fait mendiant et dsol!... force de privations et de travaux, vous avez assur le pain et l'abri de votre vieillesse... la _volont_ de cet homme arrache votre vieillesse ce pain et cet abri... Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes consquences de ces spoliations infmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure de chagrin et de dtresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans ressource, habitue l'aisance, inapte, par son ducation, gagner sa vie, se trouve bientt entre le dshonneur et la faim! Qu'elle s'gare, qu'elle succombe... la voil perdue, avilie, dshonore!... Par sa spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mre, de la prostitution de la fille!... Il a tu le corps de l'une, tu l'me de l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les autres homicides, mais avec lenteur et cruaut. Clmence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant d'indignation et d'amertume; elle l'coutait en silence, frappe de ces paroles d'une loquence sans doute morose, mais qui rvlaient une haine vigoureuse contre le mal. --Pardon, madame, lui dit Rodolphe aprs quelques instants de silence, je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles qui pourraient atteindre vos futures protges... Ah! croyez-moi, on n'exagre jamais les consquences qu'entranent souvent la ruine et la misre. --Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles paroles, encore augment, s'il est possible, la tendre piti que m'inspire cette mre infortune. Hlas! c'est surtout pour sa fille qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons, nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai M. d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser aucun de mes nouveaux caprices, et je prvois que j'en aurai beaucoup de ce genre. Nos protges sont fires, m'avez-vous dit, monseigneur; je les en aime davantage; la fiert dans l'infortune prouve toujours une me leve... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient devoir mes secours un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux! Oh! j'ai dj mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que l'adresse et la finesse ne me manqueront pas. --J'entrevois dj les combinaisons les plus machiavliques, dit Rodolphe en souriant. --Mais il faut d'abord les dcouvrir. Que j'ai hte d'tre demain! En sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai leur ancienne demeure, j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-mme, je demanderai des renseignements tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je serais si fire d'obtenir par moi-mme et par moi seule le rsultat que je dsire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante! Pauvres femmes! Il me semble que je m'intresse encore davantage elles quand je songe ma fille. Rodolphe, mu de ce charitable empressement, souriait avec mlancolie en voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tchant d'oublier dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient; les yeux de Clmence brillaient d'un vif clat, ses joues taient lgrement colores, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un nouvel attrait sa ravissante physionomie. II Le pige Mme d'Harville s'aperut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion charmante, elle lui dit: --Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente de goter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu' prsent triste et inutile. Tel n'tait pas sans doute le sort que j'avais rv... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je ne dois jamais connatre. Quoique bien jeune encore, il me faut y renoncer!... ajouta Clmence avec un soupir contraint. Puis elle reprit: Mais enfin, grce vous, mon sauveur, toujours grce vous, je me serai cr d'autres intrts; la charit remplacera l'amour. J'ai dj d vos conseils de si touchantes motions! Vos paroles, monseigneur, ont tant d'influence sur moi!... Plus je mdite, plus j'approfondis vos ides, plus je les trouve justes, grandes, fcondes. Puis, quand je songe que, non content de prendre en commisration des peines qui devraient vous tre indiffrentes, vous me donnez encore les avis les plus salutaires, en me guidant pas pas dans cette voie nouvelle que vous avez ouverte un pauvre coeur chagrin et abattu... oh! monseigneur, quel trsor de bont renferme donc votre me? O avez-vous puis tant de gnreuse piti? --J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voil pourquoi je sais le secret de bien des douleurs! --Vous, monseigneur, vous malheureux! --Oui, car l'on dirait que, pour me prparer compatir toutes les infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a frapp dans mon ami; amant, il m'a frapp dans la premire femme que j'ai aime avec l'aveugle confiance de la jeunesse; poux, il m'a frapp dans ma femme; fils, il m'a frapp dans mon pre; pre, il m'a frapp dans mon enfant. --Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas laiss d'enfant. --En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute petite... Eh bien! si trange que cela vous paraisse, la perte de cette enfant, que j'ai vue peine, est le regret de toute ma vie. Plus je vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque anne en redouble l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'ge que devrait avoir ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans! --Et sa mre, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clmence aprs un moment d'hsitation. --Oh! ne m'en parlez pas, s'cria Rodolphe, dont les traits se rembrunirent la pense de Sarah. Sa mre est une indigne crature, une me bronze par l'gosme et par l'ambition. Quelquefois je me demande s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'tre morte que d'tre reste aux mains de sa mre. Clmence prouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe s'exprimer ainsi. --Oh! je conois alors, s'cria-t-elle, que vous regrettiez doublement votre fille. --Je l'aurais tant aime!... Et puis il me semble que chez nous autres princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte d'intrt de race et de nom, d'arrire-pense politique. Mais une fille! une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela mme que l'on a vu, hlas! l'humanit sous ses faces les plus sinistres, quelles dlices de se reposer dans la contemplation d'une me candide et pure! de respirer son parfum virginal, d'pier avec une tendresse inquite ses tressaillements ingnus! La mre la plus folle, la plus fire de sa fille, n'prouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour l'apprcier, pour goter ces douceurs ineffables; elle apprciera bien davantage les mles qualits d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-tre l'amour d'une mre pour son fils, l'amour d'un pre pour sa fille, c'est que dans ces affections il y a un tre faible qui a toujours besoin de protection? Le fils protge sa mre, le pre protge sa fille. --Oh! c'est vrai, monseigneur. --Mais, hlas! quoi bon comprendre ces jouissances ineffables, lorsqu'on ne doit jamais les prouver! reprit Rodolphe avec abattement. Clmence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait t profond, dchirant. Aprs un moment de silence, rougissant presque de l'motion laquelle il s'tait laiss entraner, il dit Mme d'Harville en souriant tristement: --Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emport malgr moi; vous m'excuserez, n'est-ce pas? --Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le droit? N'avez-vous pas partag les miens? Malheureusement les consolations que je puis vous offrir sont vaines... --Non, non... le tmoignage de votre intrt m'est doux et salutaire; c'est dj presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a rveill en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis entendre parler d'une jeune fille sans songer celle que j'ai perdue... --Ces proccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que je vous ai vu, j'ai accompagn dans ses visites aux prisons une femme de mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes dtenues de Saint-Lazare; cette maison renferme des cratures bien coupables. Si je n'avais pas t mre, je les aurais juges, sans doute, avec encore plus de svrit... tandis que je ressens pour elles une piti douloureuse en songeant que peut-tre elles n'eussent pas t perdues sans l'abandon et la misre o on les a laisses depuis leur enfance... Je ne sais pourquoi, aprs ces penses, il me semble aimer ma fille davantage encore... --Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mlancolique. Cet entretien me laisse rassur sur vous... Une voie salutaire vous est ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces annes d'preuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme doue comme vous l'tes. Votre mrite sera grand... vous aurez encore lutter, souffrir... car vous tes bien jeune, mais vous reprendrez des forces en songeant au bien que vous aurez fait... celui que vous aurez faire encore... Mme d'Harville fondit en larmes. --Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais, n'est-ce pas, monseigneur? --De prs ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intrt ce qui vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai votre bonheur... celui de l'homme auquel j'ai vou la plus constante amiti. --Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clmence en essuyant ses larmes. Sans votre gnreux soutien, je le sens, mes forces m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici, j'accomplirai courageusement mon devoir. ces mots, une petite porte cache dans la tenture s'ouvrit brusquement. Clmence poussa un cri; Rodolphe tressaillit. M. d'Harville parut, ple, mu, profondment attendri, les yeux humides de larmes. Le premier tonnement pass, le marquis dit Rodolphe en lui donnant la lettre de Sarah: --Monseigneur... voici la lettre infme que j'ai reue tout l'heure devant vous... Veuillez la brler aprs l'avoir lue. Clmence regardait son mari avec stupeur. --Oh! c'est infme! s'cria Rodolphe indign. --Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lche encore que cette lchet anonyme... C'est ma conduite! --Que voulez-vous dire? --Tout l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement, hardiment, je vous l'ai cache, j'ai feint le calme pendant que j'avais la jalousie, la rage, le dsespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout... Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis all honteusement me tapir derrire cette porte pour vous pier... Oui, j'ai t assez misrable pour douter de votre loyaut, de votre honneur... Oh! l'auteur de ces lettres sait qui il les adresse... Il sait combien ma tte est faible... Eh bien! monseigneur, dites, aprs avoir entendu ce que je viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car je sais quels intrts vous attirent rue du Temple... aprs avoir t assez bassement dfiant pour me faire le complice de cette horrible calomnie en y croyant... n'est-ce pas genoux que je dois vous demander grce et piti?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est ce que je fais, Clmence car je n'ai plus d'espoir que dans votre gnrosit. --Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je vous pardonner? dit Rodolphe en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialit. Maintenant, vous savez nos secrets, moi et Mme d'Harville; j'en suis ravi, je pourrai vous sermonner tout mon aise. Me voici votre confident forc, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que vous devez attendre de ce noble coeur. --Et vous, Clmence, dit tristement M. d'Harville sa femme, me pardonnerez-vous encore cela? --Oui, condition que vous m'aiderez assurer votre bonheur... Et elle tendit la main son mari, qui la serra avec motion. --Ma foi, mon cher marquis, s'cria Rodolphe, nos ennemis sont maladroits! Grce eux, nous voici plus intimes que par le pass. Vous n'avez jamais plus justement apprci Mme d'Harville, jamais elle ne vous a t plus dvoue. Avouez que nous sommes bien vengs des envieux et des mchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je devine d'o le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir patiemment le mal que l'on fait mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu, madame, voici notre intrigue dcouverte, vous ne serez plus seule secourir vos protgs. Soyez tranquille, nous renouerons bientt quelque mystrieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la dcouvre. Aprs avoir accompagn Rodolphe jusqu' sa voiture pour le remercier encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clmence. III Rflexions Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires dont fut agit M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul. Il reconnaissait avec joie l'insigne fausset de l'accusation porte contre Rodolphe et contre Clmence; mais il tait aussi convaincu qu'il lui fallait renoncer l'espoir d'tre aim d'elle. Plus, dans sa conversation avec Rodolphe, Clmence s'tait montre rsigne, courageuse, rsolue au bien, plus il se reprochait amrement d'avoir, par un coupable gosme, enchan cette malheureuse jeune femme son sort. Loin d'tre consol par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans une tristesse, dans un accablement inexprimables. La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien ne la dfend des ressentiments douloureux. N'tant jamais forcment proccupe des ncessits de l'avenir ou des labeurs de chaque jour, elle demeure tout entire en proie aux grandes afflictions morales. Pouvant possder ce qui se possde prix d'or, elle dsire ou elle regrette avec une violence inoue ce que l'or seul ne peut donner. La douleur de M. d'Harville tait dsespre, car il ne voulait, aprs tout, rien que de juste, que de lgal. La possession... sinon l'amour de sa femme. Or, en face des refus inexorables de Clmence, il se demandait si ce n'tait pas une drision amre que ces paroles de la loi: La femme appartient son mari. quel pouvoir, quelle intervention recourir pour vaincre cette froideur, cette rpugnance qui changeaient sa vie en un long supplice, puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme? Il lui fallait reconnatre qu'en cela, comme en tant d'autres incidents de la vie conjugale, la simple volont de l'homme ou de la femme se substituait imprieusement, sans appel, sans rpression possible, la volont souveraine de la loi. ces transports de vaine colre succdait parfois un morne abattement. L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glac. Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus frquentes encore les crises de son effroyable maladie. --Oh! s'cria-t-il, la fois attendri et dsol, c'est ma faute... c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompe... indignement trompe! Elle peut... elle doit me har... et pourtant, tout l'heure encore, elle m'a tmoign l'intrt le plus touchant; mais, au lieu de me contenter de cela, ma folle passion m'a gar, je suis devenu tendre, j'ai parl de mon amour, et peine mes lvres ont-elles effleur sa main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la rpugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne m'aurait laiss aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux. Et de quel droit lui a-t-elle confi ce hideux secret? Cela est une trahison indigne! De quel droit? Hlas! du droit que les victimes ont de se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout ce qu'elle a trouv de plus cruel dire contre l'horrible existence que je lui ai faite... c'est que tel n'tait pas le sort qu'elle avait rv, et qu'elle tait bien jeune pour renoncer l'amour! Je connais Clmence... cette parole qu'elle m'a donne, qu'elle a donne au prince, elle la tiendra dsormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs. Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succder des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me traiter toujours avec un mpris glacial, sans qu'il me ft possible de me plaindre. Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible, que je suis lche! N'est-ce pas ma femme, aprs tout? N'est-elle pas moi, bien moi? La loi ne me reconnat-elle pas mon pouvoir sur elle? Ma femme rsiste... eh bien! j'ai le droit de... Il s'interrompit avec un clat de rire sardonique. --Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un insens... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour, et non sa tide affection de soeur. Oh! la fin il faudra bien qu'elle ait piti... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non, non! jamais! Il est une cause d'loignement qu'une femme ne surmonte pas. Le dgot... oui... le dgot... entends-tu? le dgot!... Il faut bien te convaincre de cela: ton horrible infirmit lui fera horreur... toujours... entends-tu? toujours! s'cria M. d'Harville dans une douloureuse exaltation. Aprs un moment de farouche silence, il reprit: --Cette anonyme dlation, qui accusait le prince et ma femme, part encore d'une main ennemie; et tout l'heure, avant de l'avoir entendue, j'ai pu un instant le souponner! Lui, le croire capable d'une si lche trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le mme soupon! Oh! la jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus gnreux, engage Clmence occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables; s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de conseils, d'appui. Au fait, si belle, si jeune, si entoure, sans amour au coeur qui la dfende, presque excuse de ses torts par les miens, qui sont atroces, ne peut-elle pas faillir? Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine. Clmence a jur de ne pas manquer ses devoirs... elle tiendra ses promesses... mais quel prix, mon Dieu! quel prix! Tout l'heure, lorsqu'elle revenait moi avec d'affectueuses paroles, combien son sourire doux, triste, rsign, m'a fait de mal! Combien ce retour vers son bourreau a d lui coter! Pauvre femme! qu'elle tait belle et touchante ainsi! Pour la premire fois j'ai senti un remords dchirant; car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez venge. Oh! malheureux, malheureux que je suis! Aprs une longue nuit d'insomnie et de rflexions amres, les agitations de M. d'Harville cessrent comme par enchantement. Il attendit le jour avec impatience. IV Projets d'avenir Ds le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre. Le vieux Joseph en entrant chez son matre l'entendit, son grand tonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de la bonne humeur de M. d'Harville. --Ah! monsieur le marquis, dit le fidle serviteur attendri, quelle jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus souvent! --Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en riant. --Monsieur le marquis aurait la voix aussi enroue qu'un chat-huant ou qu'une crcelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix. --Taisez-vous, flatteur! --Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous tes content... et alors votre voix me parat la plus charmante musique du monde... --En ce cas, mon vieux Joseph, apprte-toi ouvrir tes longues oreilles. --Que dites-vous? --Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu parais si avide. --Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'cria Joseph en joignant les mains avec un radieux tonnement. --Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, toi, seul et discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma femme est un ange de bont... elle m'a demand pardon de son loignement pass, l'attribuant, le devinerais-tu?... la jalousie!... -- la jalousie? --Oui, d'absurdes soupons excits par des lettres anonymes... --Quelle indignit!... --Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas fallu davantage pour nous sparer; mais heureusement hier soir elle s'en est franchement explique avec moi. Je l'ai dsabuse; te dire son ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La froideur qu'elle me tmoignait lui pesait aussi cruellement qu' moi-mme... Enfin notre cruelle sparation a cess... juge de ma joie!... --Il serait vrai! s'cria Joseph les yeux mouills de larmes. Il serait donc vrai, monsieur le marquis! Vous voil heureux pour toujours, puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutt puisque son loignement faisait seul votre malheur, comme vous me le disiez... --Et qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possdais-tu pas un secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour est trop beau... Tu t'aperois peut-tre que j'ai pleur?... C'est qu'aussi, vois-tu, le bonheur me dbordait... Je m'y attendais si peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas? --Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de contentement, vous avez assez pleur de douleur. Et moi donc! tenez... est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais pas pour dix annes de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne pouvoir pas m'empcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la premire fois que je vais la voir... --Vieux fou, tu es aussi draisonnable que ton matre... Maintenant, j'ai une crainte aussi, moi... --Laquelle? mon Dieu! --C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me manque? --Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien... --C'est pour cela. Je me dfie de ces bonheurs si parfaits, si complets... --Hlas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je n'ose... --Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La rvolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je suis sr d'tre peu prs sauv! --Comment cela? --Mon mdecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente secousse morale suffisait pour donner ou pour gurir cette funeste maladie?... Pourquoi les motions heureuses seraient-elles impuissantes nous sauver? --Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est... vous tes guri! Mais c'est donc un jour bni que celui-ci? Ah! comme vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du ciel, et je commence presque m'effrayer aussi, monsieur: c'est peut-tre trop de flicit en un jour; mais, j'y songe... si pour vous rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre affaire. --Comment? --Un de vos amis a reu trs-heureusement et trs -propos, voyez comme a se trouve! a reu un coup d'pe, bien peu grave, il est vrai; mais c'est gal, a suffira toujours vous chagriner assez pour qu'il y ait, comme vous le dsiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est vrai qu'eu gard cela il vaudrait mieux que le coup d'pe ft plus dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a. --Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler? --De M. le duc de Lucenay. --Il est bless? --Une gratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur, et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de th... --Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit... --Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis. Aprs un moment de rflexion M. d'Harville reprit: --Tu as raison; ce lger chagrin satisfera sans doute la jalouse destine... Mais il me vient une ide, j'ai envie d'improviser ce matin un djeuner de garons, tous amis de M. de Lucenay, pour fter l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas cette runion il sera enchant. -- la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au matre d'htel? --Six personnes dans la petite salle manger d'hiver. --Et les invitations? --Je vais les crire. Un homme d'curie montera cheval et les portera l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne. Joseph sonna. M. d'Harville entra dans un cabinet et crivit les lettres suivantes, sans autre variante que le nom de l'invit: Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay doit venir djeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un tte--tte; faites-lui la trs-aimable surprise de vous joindre moi et quelques-uns de ses amis que je fais aussi prvenir. midi sans faute. A. D'HARVILLE Un domestique entra. --Faites monter quelqu'un cheval, et que l'on porte l'instant ces lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant Joseph: cris les adresses: M. le vicomte de Saint-Remy..., Lucenay ne peut se passer de lui, se dit M. d'Harville; M. de Montville..., un des compagnons de voyage du duc; lord Douglas, son fidle partner au whist, le baron de Szannes, son ami d'enfance... As-tu crit? --Oui, monsieur le marquis. --Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah! Philippe, priez M. Doublet de venir me parler. Philippe sortit. --Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville Joseph qui le regardait avec bahissement. --Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en train, si gai. Et puis, vous qui tes ordinairement ple, vous avez de belles couleurs... vos yeux brillent... --Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah , il faut que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprs de Mlle Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de ses diamants... --Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est charge; je l'ai aide, il n'y a pas huit jours, les nettoyer. --Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa matresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci la marquise!... --Ah! je comprends, monsieur... une surprise... --Va vite. Voici M. Doublet. En effet, l'intendant entra au moment o sortait Joseph. --J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis. --Mon cher monsieur Doublet, je vais vous pouvanter, dit M. d'Harville en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de dtresse. -- moi, monsieur le marquis? -- vous. --Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis. --Je vais dpenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, normment d'argent. --Qu' cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci! nous le pouvons. --Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de btisse: il s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin l'aile droite de l'htel. Aprs avoir hsit devant cette folie, dont je ne vous ai pas parl jusqu'ici, je me dcide... Il faudra prvenir aujourd'hui mon architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien! monsieur Doublet, vous ne gmissez pas de cette dpense? --Je puis affirmer monsieur le marquis que je ne gmis pas... --Cette galerie sera destine donner des ftes; je veux qu'elle s'lve comme par enchantement: or, les enchantements tant fort chers, il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour tre en mesure de fournir aux dpenses, car je veux que les travaux commencent le plus tt possible. --Et c'est trs-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais toujours: Il ne manque rien monsieur le marquis, si ce n'est un got quelconque... Celui des btiments a cela de bon que les btiments restent... Quant l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquite pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plat, se passer cette fantaisie de galerie-l. Joseph entra. --Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M. Baudoin, dit-il M. d'Harville. --Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivire de diamants, laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes... Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement. --Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gmirai pas. Des diamants, c'est comme des btiments, a reste; et puis cette surprise fera sans doute bien plaisir Mme la marquise, sans compter le plaisir que cela vous procure vous-mme. C'est qu'aussi, comme j'avais l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence plus belle que celle de monsieur le marquis. --Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses flicitations sont toujours d'un -propos inconcevable... --C'est leur seul mrite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-tre, ce mrite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit. Ds qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras croiss sur la poitrine, l'oeil fixe, mditatif. Sa physionomie changea tout coup; elle n'exprima plus ce contentement dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'tre dupes, mais une rsolution calme, morne, froide. Aprs avoir march quelque temps, il s'assit lourdement et comme accabl sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et cacha son front dans ses mains. Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui vint mouiller sa paupire rougie et dit avec effort: --Allons... courage... allons. Il crivit alors diverses personnes sur des objets assez insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait diffrents rendez-vous plusieurs jours de l. Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce dernier tait si gai qu'il s'oubliait jusqu' chantonner son tour. --Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son matre en souriant. --Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; a chante si fort au dedans de moi qu'il faut bien que a s'entende au dehors... --Tu feras mettre ces lettres la poste. --Oui, monsieur le marquis; mais o recevrez-vous ces messieurs tout l'heure? --Ici, dans mon cabinet, ils fumeront aprs djeuner, et l'odeur du tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville. ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'htel. --C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demand ce matin ses chevaux de trs-bonne heure, dit Joseph. --Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir. --Oui, monsieur le marquis. peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une glace et s'examina attentivement. --Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues colores, le regard brillant... Joie ou fivre... peu importe... pourvu qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lvres. Il y a tant de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui pourrait pntrer sous ce masque menteur, dire: Ce rire cache un sombre dsespoir, cette gaiet bruyante cache une pense de mort? Qui pourrait deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh! si... l'amour ne s'y mprendrait pas, lui; son instinct l'clairerait. Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... ton rle, histrion sinistre. Clmence entra dans le cabinet de M. d'Harville. --Bonjour, Albert, mon bon frre, lui dit-elle d'un ton plein de douceur et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami? Vous avez l'air radieux. --C'est qu'au moment o vous tes entre, ma chre petite soeur, je pensais vous... De plus, j'tais sous l'impression d'une excellente rsolution... --Cela ne m'tonne pas... --Ce qui s'est pass hier, votre admirable gnrosit, la noble conduite du prince, tout cela m'a donn beaucoup rflchir, et je me suis converti vos ides; mais converti tout fait, en regrettant mes vellits de rvolte d'hier... que vous excuserez, au moins par coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez pas pardonn, j'en suis sr, de renoncer trop facilement votre amour. --Quel langage! quel heureux changement! s'cria Mme d'Harville. Ah! j'tais bien sre qu'en m'adressant votre coeur, votre raison, vous me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir. --Ni moi non plus, Clmence, je vous l'assure. Oui, depuis ma rsolution de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est singulirement clairci, simplifi. --Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un mme but, appuys fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre carrire, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce sentiment sera inaltrable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce sera, car je l'ai mis l, dit Clmence en posant son doigt sur son front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est l... que cette bonne pense veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous verrez, monsieur mon frre, ce que c'est que l'enttement d'un coeur bien dvou. --Chre Clmence! rpondit M. d'Harville avec une motion contenue. Puis, aprs un moment de silence, il reprit gaiement: --Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre dpart, pour vous prvenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le th avec vous. J'ai plusieurs personnes djeuner; c'est une espce d'impromptu pour fter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste, n'a t que trs-lgrement bless par son adversaire. Mme d'Harville rougit en songeant la cause de ce duel: un propos ridicule adress devant elle par M. de Lucenay M. Charles Robert. Ce souvenir fut cruel pour Clmence, il lui rappelait une erreur dont elle avait honte. Pour chapper cette pnible impression, elle dit son mari: --Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient djeuner avec vous; je vais, moi, peut-tre trs-indiscrtement, m'inviter ce matin chez Mme de Lucenay; car j'ai beaucoup causer avec elle de mes deux protges inconnues. De l je compte aller la prison de Saint-Lazare avec Mme de Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: cette heure j'intrigue pour tre admise dans l'oeuvre des jeunes dtenues. --En vrit vous tes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il ajouta avec une douloureuse motion qui, malgr ses efforts, se trahit quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se hta-t-il de dire. --tes-vous contrari que je sorte de si matin? lui demanda vivement Clmence, tonne de l'accent de sa voix. Si vous le dsirez, je puis remettre ma visite Mme de Lucenay. Le marquis avait t sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus affectueux: --Oui, ma chre petite soeur, je suis aussi contrari de vous voir sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voil de ces dfauts dont je ne me corrigerai jamais. --Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais dsole. Un timbre annonant une visite retentit dans l'htel. --Voil sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous laisse. propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas dispos de votre soire, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-tre maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage! --Je me mets vos ordres avec le plus grand plaisir. --Sortez-vous tantt, mon ami? Vous reverrai-je avant dner? --Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici. --Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre djeuner de garon a t amusant. --Adieu, Clmence. --Adieu, mon ami... bientt!... Je vous laisse le champ libre, je vous souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai! Et, aprs avoir cordialement serr la main de son mari, Clmence sortit par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrt par une autre. --Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage tre gai... Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon me l'agonie, dans cette parole de suprme et ternelle sparation, elle a compris: bientt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait honneur ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon comdien... Mais voici Lucenay... V Djeuner de garons M. de Lucenay entra chez M. d'Harville. La blessure du duc avait si peu de gravit qu'il ne portait mme plus son bras en charpe; sa physionomie tait toujours goguenarde et hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser toujours insurmontable. Malgr ses travers, ses plaisanteries de mauvais got, malgr son nez dmesur qui donnait sa figure un caractre presque grotesque, M. de Lucenay n'tait pas, nous l'avons dit, un type vulgaire, grce une sorte de dignit naturelle et de courageuse impertinence qui ne l'abandonnait jamais. --Combien vous devez me croire indiffrent ce qui vous regarde, mon cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main M. de Lucenay; mais c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fcheuse aventure. --Fcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donn pour mon argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent M. Robert avait l'air si solennellement dtermin ne pas passer pour avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'tait la cause du duel. L'autre soir, l'ambassade de ***, je lui avais demand, devant votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait, sa pituite. _Inde ir_; car, entre nous, il n'avait pas cet inconvnient-l. Mais c'est gal. Vous comprenez... s'entendre dire cela devant de jolies femmes, c'est impatientant. --Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert? --Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai rencontr aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de l'ambassade, je l'ai appel pour lui faire cette bte plaisanterie, il y a rpondu le surlendemain en me donnant trs-galamment un petit coup d'pe; voil nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je viens vous demander une tasse de th. Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'tendit sur un sofa; aprs quoi, introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau plac au-dessus de sa tte, il commena de tracasser et de balancer ce cadre. --Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai mnag une surprise, dit M. d'Harville. --Ah! bah! et laquelle? s'cria M. de Lucenay en imprimant au tableau un balancement trs-inquitant. --Vous allez finir par dcrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur la tte... --C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre surprise, dites-la donc? --J'ai pri quelques-uns de nos amis de venir djeuner avec nous. --Ah bien! par exemple, pour a, marquis, bravo! bravissimo! archi-bravissimo! cria M. de Lucenay tue-tte en frappant de grands coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy? Non, au fait, il est la campagne depuis quelques jours; que diable peut-il manigancer la campagne en plein hiver? --Vous tes sr qu'il n'est pas Paris? --Trs-sr; je lui avais crit pour lui demander de me servir de tmoin... Il tait absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur Szannes... --Cela se rencontre merveille, ils djeunent avec nous. --Bravo! bravo! bravo! se mit crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris inhumains d'une srie de sauts de carpe dsesprer un bateleur. Les volutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par l'arrive de M. de Saint-Remy. --Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay tait ici, dit gaiement le vicomte. On l'entend d'en bas! --Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'cria le duc tonn, en se redressant brusquement; on vous croyait la campagne. --Je suis de retour depuis hier; j'ai reu tout l'heure l'invitation de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M. de Saint-Remy tendit la main M. de Lucenay, puis au marquis. --Et je vous sais bien gr de cet empressement, mon cher Saint-Remy. N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se rjouir de l'heureuse issue de ce duel, qui, aprs tout, pouvait avoir des suites fcheuses. --Mais, reprit obstinment le duc, qu'est-ce donc que vous avez t faire la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue. --Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant M. d'Harville. Puis il rpondit au duc:--Je veux me sevrer peu peu de Paris... puisque je dois le quitter bientt... --Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher la lgation de France Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos billeveses de diplomatie! vous n'irez jamais l... ma femme le dit et tout le monde le rpte... --Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde. --Elle vous a dit devant moi que c'tait une folie... --J'en ai tant fait dans ma vie! --Des folies lgantes et charmantes, la bonne heure, comme qui dirait de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets a; mais aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... Gerolstein! Voyez donc la belle pousse... a n'est pas une folie, c'est une btise, et vous avez trop d'esprit pour en faire... des btises. --Prenez garde, mon cher Lucenay; en mdisant de cette cour allemande, vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du grand-duc rgnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la meilleure grce du monde l'ambassade de ***, o je lui ai t prsent. --Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait aucune rpugnance aller passer quelque temps Gerolstein. --Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise firement original, votre grand-duc; mais a n'empche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu' Paris... il n'est en toute valeur qu' Paris. Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph entra et dit quelques mots tout bas son matre. --Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma femme qui m'apporte des diamants choisir pour elle... une surprise. Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille roche, nous autres... --Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'cria le duc, ma femme m'en a fait une hier... et une fameuse encore!!! --Quelque cadeau splendide? --Elle m'a demand... cent mille francs... --Et comme vous tes magnifique... vous les lui avez... --Prts!... Ils seront hypothqus sur sa terre d'Arnouville... Les bons comptes font les bons amis... Mais c'est gal... prter en deux heures cent mille francs quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui tes trs-connaisseur en emprunts?... dit en riant le duc M. de Saint-Remy, sans se douter de la porte de ses paroles. Malgr son audace, le vicomte rougit d'abord lgrement un peu, puis il reprit effrontment: --Cent mille francs! mais c'est norme... Comment une femme peut-elle jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, la bonne heure. --Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-l... ma femme. D'ailleurs a m'est gal. Des arrirs de toilette probablement... des fournisseurs impatients et exigeants; a la regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui prtant mon argent, il et t du plus mauvais got moi de lui en demander l'emploi. --C'est pourtant presque toujours une curiosit particulire ceux qui prtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur emprunte..., dit le vicomte en riant. --Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent got, vous allez m'aider choisir la parure que je destine ma femme; votre approbation consacrera mon choix, vos arrts sont souverains en fait de modes... Le joaillier entra, portant plusieurs crins dans un grand sac de peau. --Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay. -- vous rendre mes devoirs, monsieur le duc. --Je suis sr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations infernales et blouissantes? dit M. de Lucenay. --Mme la duchesse s'est contente de faire seulement remonter ses diamants cet hiver, dit le joaillier avec un lger embarras. Et justement, en venant chez M. le marquis, je les ai ports Mme la duchesse. M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir son aide, avait chang ses pierreries pour des diamants faux; il fut dsagrablement frapp de cette rencontre... mais il reprit audacieusement: --Ces maris sont-ils curieux! ne rpondez donc pas, monsieur Baudoin. --Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi... Pendant cet entretien, M. Baudoin avait tal sur un bureau plusieurs admirables colliers de rubis et de diamants. --Quel clat!... et que ces pierres sont divinement tailles! dit lord Douglas. --Hlas! monsieur, rpondit le joaillier, j'employais ce travail un des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtire en pierreries m'a dit que c'est probablement la misre qui lui a fait perdre la tte, ce pauvre homme. --La misre!... Et vous confiez des diamants des gens dans la misre! --Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait jamais rien dtourn, quoique ce soit un rude et pauvre tat que le leur. --Combien ce collier? demanda M. d'Harville. --Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une coupe magnifiques, presque toutes de la mme grosseur. --Voici des prcautions oratoires des plus menaantes pour votre bourse, dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, quelque prix exorbitant. --Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M. d'Harville. --Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier prix sera de quarante-deux mille francs. --Messieurs! s'cria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous autres maris... Mnager sa femme une surprise de quarante-deux mille francs!... Diable! n'allons pas bruiter cela, ce serait d'un exemple dtestable. --Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en vante! --On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus que toutes les protestations du monde. --Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette monture d'mail noir vous semble de bon got, Saint-Remy. --Elle fait encore valoir l'clat des pierreries; elle est dispose merveille! --Je me dcide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur Baudoin, compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires. --M. Doublet m'a prvenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il sortit aprs avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa confiance tait grande), les diverses pierreries qu'il avait apportes, et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement manies et examines durant cet entretien. M. d'Harville, donnant le collier Joseph qui avait attendu ses ordres, lui dit tout bas: --Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de sa matresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit plus complte. ce moment, le matre d'htel annona que le djeuner tait servi; les convives du marquis passrent dans la salle manger et s'attablrent. --Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison est une des plus lgantes et des mieux distribues de Paris? --Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville dsire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas. Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empitements des ftes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont elles vous exilent de temps autre. --Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus mesquin, de plus bourgeois que ces dmnagements forcs par autorit de bals ou de concerts... Pour donner des ftes vraiment belles sans se gner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de vastes blouissantes salles, destines un bal splendide, doivent avoir un tout autre caractre que celui des salons ordinaires: il y a entre ces deux espces d'appartements la mme diffrence qu'entre la peinture fresque monumentale et les tableaux de chevalet. --Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que Saint-Remy n'ait pas douze quinze cent mille livres de rentes! Quelles merveilles il nous ferait admirer! --Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement reprsentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un million par an Saint Remy, et le charger de reprsenter Paris le got et l'lgance franaise qui dcideraient du got et de l'lgance de l'Europe... du monde? --Adopt! cria-t-on en choeur. --Et l'on prlverait ce million annuel, en manire d'impt, sur ces abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes normes, seraient prvenus, atteints et convaincus de vivre comme des grippe-sous, ajouta M. de Lucenay. --Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamns dfrayer des magnificences qu'ils devraient taler. --Sans compter que ces fonctions de grand prtre, ou plutt de grand matre de l'lgance, reprit M. de Lucenay, dvolues Saint-Remy, auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le got gnral. --Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler. --C'est clair. --Et en tchant de le copier, le got s'purerait. --Au temps de la Renaissance, le got est devenu partout excellent, parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui tait exquis. -- la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M. d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une ptition aux chambres pour l'tablissement de la charge de grand matre de l'lgance franaise. --Et comme les dputs, sans exception, passent pour avoir des ides trs-grandes, trs-artistiques et trs-magnifiques, cela sera vot par acclamation. --En attendant la dcision qui consacrera en droit la suprmatie que Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai t frapp de ses ides sur la splendeur des ftes. --Mes faibles lumires sont vos ordres, d'Harville. --Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher? --L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immdiatement les travaux. --Quel homme projets vous tes! --J'en ai bien d'autres, ma foi... Je mdite un bouleversement complet du Val-Richer. --Votre terre de Bourgogne? --Oui; il y a l quelque chose d'admirable faire, si toutefois... Dieu me prte vie... --Pauvre vieillard!... --Mais n'avez-vous pas achet dernirement une ferme prs du Val-Richer pour vous arrondir encore? --Oui, une trs-bonne affaire que mon notaire m'a conseille. --Et quel est ce rare et prcieux notaire qui conseille de si bonnes affaires? --M. Jacques Ferrand. ce nom, un lger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy. --Est-il vraiment aussi honnte homme qu'on le dit? demanda-t-il ngligemment M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe avait racont Clmence propos du notaire. --Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probit antique, dit M. de Lucenay. --Aussi respect que respectable. --Trs-pieux... ce qui ne gte rien. --Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients. --C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reu propos de l'argent qu'on leur confie. --Rien qu' cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune. --Mais o diable Saint-Remy a-t-il t chercher ses doutes propos de ce digne homme d'une intgrit proverbiale? --Je ne suis que l'cho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune raison pour nier ce phnix des notaires... Mais, pour revenir vos projets, d'Harville, que voulez-vous donc btir au Val-Richer? On dit le chteau admirable?... --Vous serez consult, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus tt peut-tre que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir ainsi des intrts successifs qui chelonnent et occupent les annes venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard, c'est autre chose... Joignez cela une femme charmante que l'on adore, qui est de moiti dans tous vos gots, dans tous vos desseins, et ma foi, la vie se passe assez doucement. --Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre. --Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le djeuner fut termin, si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d'excellents. On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de sa chambre coucher, qui y communiquait, tait ouverte. Nous avons dit que le seul ornement de cette pice se composait de deux panoplies de trs-belles armes. M. de Lucenay, ayant allum un cigare, suivit le marquis dans sa chambre. --Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville. --Voil, en effet, de magnifiques fusils anglais et franais; ma foi, je ne saurais auxquels donner la prfrence... Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton. Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrrent dans la chambre du marquis pour examiner les armes. M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant: --Voici, messieurs, la panace universelle pour tous les maux... le spleen... l'ennui... Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lvres. --Ma foi! moi, je prfre un autre spcifique! dit Saint-Remy; celui-l n'est bon que dans les cas dsesprs. --Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la volont n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux. --Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-l sont toujours dangereuses; un malheur est si vite arriv! dit M. de Lucenay, voyant le marquis approcher encore le pistolet de ses lvres. --Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il tait charg je jouerais ce jeu-l? --Sans doute, mais c'est toujours imprudent. --Tenez, messieurs, voil comme on s'y prend: on introduit dlicatement le canon entre ses dents... et alors... --Mon Dieu! que vous tes donc bte, d'Harville, quand vous vous y mettez! dit M. de Lucenay en haussant les paules. --On approche le doigt de la dtente..., ajouta M. d'Harville. --Est-il enfant... est-il enfant... son ge! --Un petit mouvement sur la gchette, reprit le marquis, et l'on va droit chez les mes. Avec ces mots le coup partit. M. d'Harville s'tait brl la cervelle. Nous renonons peindre la stupeur, l'pouvante des convives de M. d'Harville. Le lendemain on devait lire dans un journal: Hier, un vnement aussi imprvu que dplorable a mis en moi tout le faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amnent chaque anne de si funestes accidents a caus un affreux malheur. Voici les faits que nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticit: M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, g peine de vingt-six ans, cit pour la bont de son coeur, mari depuis peu d'annes une femme qu'il idoltrait, avait runi quelques-uns de ses amis djeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre coucher de M. d'Harville, o se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant examiner ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas charg et l'approcha de ses lvres... Dans sa scurit, il pesa sur la gchette... le coup partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tte horriblement fracasse! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M. d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de bonheur et d'avenir, il faisait part de diffrents projets! Enfin, comme si toutes les circonstances de ce douloureux vnement devaient le rendre plus cruel encore par de pnibles contrastes, le matin mme, M. d'Harville, voulant mnager une surprise sa femme, avait achet une parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment o peut-tre jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle qu'il tombe victime d'un effroyable accident... En prsence d'un pareil malheur, toutes rflexions sont inutiles, on ne peut que rester ananti devant les arrts impntrables de la Providence. Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance gnrale, qui attribua la mort du mari de Clmence une fatale et dplorable imprudence. Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le mystrieux secret de sa mort volontaire?... Oui, volontaire et calcule, et mdite avec autant de sang-froid que de gnrosit, afin que Clmence ne pt concevoir le plus lger soupon sur la vritable cause de ce suicide. Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et ses amis, ces heureuses confidences son vieux serviteur, la surprise que le matin mme il avait mnage sa femme, tout cela tait autant de piges tendus la crdulit publique. Comment supposer qu'un homme si proccup de l'avenir, si jaloux de plaire sa femme, pt songer se tuer?... Sa mort ne fut donc attribue et ne pouvait qu'tre attribue une imprudence. Quant sa rsolution, un incurable dsespoir l'avait dicte. En se montrant son gard aussi affectueuse, aussi tendre qu'elle s'tait montre jadis froide et hautaine, en revenant noblement lui, Clmence avait veill dans le coeur de son mari de douloureux remords. La voyant si mlancoliquement rsigne cette longue vie sans amour, passe auprs d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie; bien certain, d'aprs la solennit des paroles de Clmence, qu'elle ne pourrait jamais vaincre la rpugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville s'tait pris d'une profonde piti pour sa femme et d'un effrayant dgot de lui-mme et de la vie. Dans l'exaspration de sa douleur, il se dit: Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne. Sa conduite, pleine de coeur et d'lvation, augmenterait encore ma folle passion, s'il tait possible de l'augmenter. Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir... Elle a le droit de me mpriser, de me har... Je l'ai, par une tromperie infme, enchane, jeune fille, mon dtestable sort... Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant? La dlivrer des liens odieux que mon gosme lui a imposs. Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue... Et voil pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux sacrifice. Si le divorce et exist, ce malheureux se serait-il suicid? Non! Il pouvait rparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme la libert, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union... L'inexorable immutabilit de la loi rend donc souvent certaines fautes irrmdiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par un nouveau crime. VI Saint-Lazare Nous croyons devoir prvenir les plus timors de nos lecteurs que la prison de Saint-Lazare, spcialement destine aux voleuses et aux prostitues, est journellement visite par plusieurs femmes dont la charit, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de tous. Ces femmes, leves au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes, bon droit comptes parmi la socit la plus choisie, viennent chaque semaine passer de longues heures auprs des misrables prisonnires de Saint-Lazare; piant dans ces mes dgrades la moindre aspiration vers le bien, le moindre regret d'un pass criminel, elles encouragent les tendances meilleures, fcondent le repentir, et par la puissante magie de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la fange une de ces cratures abandonnes, avilies, mprises. Habitues aux dlicatesses, la politesse exquise de la meilleure compagnie, ces femmes courageuses quittent leur htel sculaire, appuient leurs lvres au front virginal de leurs filles pures comme les anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indiffrence grossire ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces prostitues... Fidles leur mission de haute moralit, elles descendent vaillamment dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrens, et, si quelque faible battement d'honneur leur rvle un lger espoir de salut, elles disputent et arrachent une irrvocable perdition l'me malade dont elles n'ont pas dsespr. Les lecteurs timors auxquels nous nous adressons calmeront donc leur susceptibilit en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, aprs tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vnres que nous venons de citer. Sans oser tablir un ambitieux parallle entre leur mission et la ntre, pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre longue, pnible, difficile, c'est la conviction d'avoir veill quelques nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, immrites, pour les repentirs sincres, pour l'honntet simple, nave; et d'avoir inspir le dgot, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout ce qui tait absolument impur et criminel? Nous n'avons pas recul devant les tableaux les plus hideusement vrais, pensant que, comme le feu, la vrit morale purifie tout. Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorit, pour que nous prtendions enseigner ou rformer. Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens de bien sur de grandes misres sociales, dont on peut dplorer, mais non contester la ralit. Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, rvolts de la crudit de ces douloureuses peintures, ont cri l'exagration, l'invraisemblance, l'impossibilit, pour n'avoir pas plaindre (nous ne disons pas secourir) tant de maux. Cela se conoit. L'goste gorg d'or ou bien repu veut avant tout digrer tranquille. L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est particulirement importun, il prfre cuver sa richesse ou sa bonne chre, les yeux demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet d'opra. Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont gnreusement compati certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques personnes mme nous ont su gr de leur avoir indiqu le bienfaisant emploi d'aumnes nouvelles. Nous avons t puissamment soutenu, encourag par de pareilles adhsions. Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficult pour un livre mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'tre pas un mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous, n'aurait-il eu dans sa carrire phmre que le dernier rsultat dont nous avons parl, que nous serions trs-fier, trs-honor de notre oeuvre. Quelle plus glorieuse rcompense pour nous que les bndictions de quelques pauvres familles qui auront d un peu de bien-tre aux penses que nous avons souleves! Cela dit propos de la nouvelle prgrination o nous engageons le lecteur, aprs avoir, nous l'esprons, apais ses scrupules, nous l'introduirons Saint-Lazare, immense difice d'un aspect imposant et lugubre, situ rue du Faubourg-Saint-Denis. Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville s'tait rendue la prison, aprs avoir obtenu quelques renseignements de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidit du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la dtresse. Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes dtenues, n'ayant pu ce jour-l accompagner Clmence Saint-Lazare, celle-ci y tait venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables leurs vtements noirs et au ruban bleu mdaillon d'argent qu'elles portaient en sautoir. Une de ces inspectrices, femme d'un ge mr, d'une figure grave et douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au greffe. On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dvouement ignor, d'intelligence, de commisration, de sagacit, chez ces femmes respectables qui se consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des dtenues. Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnires, dans l'espoir que ces enseignements survivront au sjour de la prison. Tour tour indulgentes et fermes, patientes et svres, mais toujours justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les dtenues, finissent, au bout de longues annes, par acqurir une telle science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent presque toujours srement du premier coup d'oeil, et qu'elles les classent l'instant selon leur degr d'immoralit. Mme Armand, l'inspectrice qui tait reste seule avec Mme d'Harville, possdait un point extrme cette prescience presque divinatrice du caractre des prisonnires; ses paroles, ses jugements, avaient dans la maison une autorit considrable. Mme Armand dit Clmence: --Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui dsigner celles de nos dtenues qui, par une meilleure conduite ou par un repentir sincre, pourraient mriter son intrt, je crois pouvoir lui recommander une infortune que je crois plus malheureuse encore que coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize ou dix-sept ans tout au plus. --Et qu'a-t-elle fait pour tre emprisonne? --Elle est coupable de s'tre trouve aux Champs-lyses le soir. Comme il est dfendu ses pareilles, sous des peines trs-svres, de frquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que les Champs-lyses sont au nombre des promenades interdites, on l'a arrte. --Et elle vous semble intressante? --Je n'ai jamais vu de traits plus rguliers, plus candides. Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait encore sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en arrivant ici elle tait vtue comme une paysanne des environs de Paris. --C'est donc une fille de campagne? --Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle demeurait dans une horrible maison de la Cit, dont elle tait absente depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demand sa radiation des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel qui l'a envoye ici. --Mais peut-tre avait-elle quitt Paris pour tcher de se rhabiliter? --Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intresse elle. Je l'ai interroge sur le pass, je lui ai demand si elle venait de la campagne, lui disant d'esprer, dans le cas o, comme je le croyais, elle voudrait revenir au bien. --Qu'a-t-elle rpondu? --Levant sur moi ses grands yeux bleus mlancoliques et pleins de larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur anglique: Je vous remercie, madame, de vos bonts; mais je ne puis rien dire sur le pass; on m'a arrte, j'tais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'o venez-vous? O tes-vous reste depuis votre dpart de la Cit? Si vous tes alle la campagne chercher une existence honorable, dites-le, prouvez-le: nous ferons crire M. le prfet pour obtenir votre libert; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera vos bonnes rsolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez pas, je ne pourrais vous rpondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh! jamais, s'est-elle crie.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait, a-t-elle rpondu en laissant retomber sa tte sur sa poitrine. --Cela est trange!... Et elle s'exprime...? --En trs-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux, mais sans bassesse; je dirai plus: malgr la douceur extrme de sa voix et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une sorte de tristesse fire qui me confond. Si elle n'appartenait pas la malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette fiert annonce une me qui a la conscience de son lvation. --Mais c'est tout un roman! s'cria Clmence, intresse au dernier point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien n'tait souvent plus amusant faire que le bien. Et quels sont ses rapports avec les autres prisonnires? Si elle est doue de l'lvation d'me que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses misrables compagnes? --Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par tat et par habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'tonnement. peine ici depuis trois jours, elle possde dj une sorte d'influence sur les autres dtenues. --En si peu de temps? --Elles prouvent pour elle non-seulement de l'intrt, mais presque du respect. --Comment! ces malheureuses... --Ont quelquefois un instinct d'une singulire dlicatesse pour reconnatre, deviner mme les nobles qualits des autres. Seulement elles hassent souvent les personnes dont elles sont obliges d'admettre la supriorit. --Et elles ne hassent pas cette pauvre jeune fille? --Bien loin de l, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son entre ici. Elles ont t d'abord frappes de sa beaut; ses traits, bien que d'une puret rare, sont pour ainsi dire voils par une pleur touchante et maladive; ce mlancolique et doux visage leur a d'abord inspir plus d'intrt que de jalousie. Ensuite elle est trs-silencieuse, autre sujet d'tonnement pour ces cratures qui, pour la plupart, tchent toujours de s'tourdir force de bruit, de paroles et de mouvements. Enfin, quoique digne et rserve, elle s'est montre compatissante, ce qui a empch ses compagnes de se choquer de sa froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une crature indomptable surnomme la Louve, tant son caractre est violent, audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcs de la mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle sortait de cellule, encore irrite de la punition qu'elle venait de subir; c'tait l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne mangeait pas; elle dit tristement ses compagnes: Qui veut mon pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi! dit ensuite une crature presque contrefaite, appele Mont-Saint-Jean, qui sert de rise, et quelquefois, malgr nous, de souffre-douleur aux autres dtenues, quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord son pain cette dernire, la grande colre de la Louve. --C'est moi qui t'ai d'abord demand ta ration, s'cria-t-elle furieuse.--C'est vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que vous, rpondit la jeune fille. La Louve nanmoins arracha le pain des mains de Mont-Saint-Jean et commena de vocifrer en agitant son couteau. Comme elle est trs-mchante et trs-redoute, personne n'osa prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les dtenues lui donnassent raison intrieurement. --Comment dites-vous ce nom, madame? --La Goualeuse... c'est le nom ou plutt le surnom sous lequel a t croue ici ma protge, qui, je l'espre, sera bientt la vtre, madame la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt. --Celui-ci est singulier... --Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune fille a, dit-on, une trs-jolie voix; je le crois sans peine, car son accent est enchanteur... --Et comment a-t-elle chapp cette vilaine Louve? --Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle courut elle l'injure la bouche, son couteau lev; toutes les prisonnires jetrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant sans crainte cette redoutable crature, lui sourit avec amertume, en lui disant de sa voix anglique: Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien... et ne me faites pas trop souffrir! Ces mots, m'a-t-on rapport, furent prononcs avec une simplicit si navrante que presque toutes les dtenues en eurent les larmes aux yeux. --Je le crois bien, dit Mme d'Harville, pniblement mue. --Les plus mauvais caractres, reprit l'inspectrice, ont heureusement quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une rsignation dchirante, la Louve, remue, a-t-elle dit plus tard, jusqu'au fond de l'me, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds, et s'cria: J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi qui te dfendrais... --Quel caractre singulier! --L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et aujourd'hui, chose peu prs sans exemple, presque aucune des prisonnires ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent mme lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre prisonnires. Je me suis adresse quelques dtenues de son dortoir pour savoir la cause de la dfrence qu'elles lui tmoignaient. --C'est plus fort que nous, m'ont-elles rpondu, on voit bien que ce n'est pas une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a pas dit, cela se voit.--Mais encore quoi?-- mille choses. D'abord, hier, avant de se coucher, elle s'est mise genoux et a fait sa prire: pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le droit. --Quelle observation trange! --Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilge ou impie; vous verrez, madame, dans toutes nos salles, des espces d'autels o la statue de la Vierge est entoure d'offrandes et d'ornements faits par elles-mmes. Chaque dimanche, il se brle un grand nombre de cierges en ex-voto. Celles qui vont la chapelle s'y comportent parfaitement; mais gnralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour revenir la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: On voit qu'elle n'est pas comme nous autres, son air doux, sa tristesse, la manire dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la Louve, qui assistait cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas des ntres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi... nous tions honteuses de nous habiller devant elle... --Quelle bizarre dlicatesse au milieu de tant de dgradation! s'cria Mme d'Harville. --Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est inconnue, et elles sont pniblement confuses d'tre vues demi vtues par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que Dieu a mis en nous se rvle encore, mme chez ces cratures, l'aspect des seules personnes qu'elles puissent respecter. --Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments naturels plus forts que la dpravation. --Sans doute, car ces femmes sont capables de dvouements qui, honntement placs, seraient trs-honorables... Il est encore un sentiment sacr pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien: c'est la maternit; elles s'en honorent, elles s'en rjouissent; il n'y a pas de meilleures mres, rien ne leur cote pour garder leur enfant auprs d'elles; elles s'imposent, pour l'lever, les plus pnibles sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit tre est le seul qui ne les mprise pas. --Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection? --On ne les mprise jamais autant qu'elles se mprisent elles-mmes... Chez quelques-unes dont le repentir est sincre, cette tache originelle du vice reste ineffaable leurs yeux, lors mme qu'elles se trouvent dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'ide de leur abjection premire est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame, je ne serais pas tonne que le chagrin profond de la Goualeuse ne ft caus par un remords de ce genre. --Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne peut calmer! --Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espce humaine, ces remords sont plus frquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne s'endort jamais compltement; ou plutt, chose trange! quelquefois on dirait que l'me veille pendant que le corps est assoupi; c'est une observation que j'ai faite de nouveau cette nuit propos de ma protge. --De la Goualeuse? --Oui, madame. --Et comment donc cela? --Assez souvent, lorsque les prisonnires sont endormies, je vais faire une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame... combien les physionomies de ces femmes diffrent d'expression pendant qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour insouciantes, moqueuses, effrontes, hardies, me semblaient compltement changes lorsque le sommeil dpouillait leurs traits de toute exagration de cynisme; car le vice, hlas! a son orgueil. Oh! madame, que de tristes rvlations sur ces visages alors abattus, mornes et sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux involontairement arrachs par quelques rves empreints sans doute d'une inexorable ralit!... Je vous parlais tout l'heure, madame, de cette fille surnomme la Louve, crature indompte, indomptable. Il y a quinze jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les dtenues; je haussai les paules, mon indiffrence exaspra sa rage... Alors, pour me blesser srement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles injures sur ma mre... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici... --Ah! quelle horreur!... --Je l'avoue, toute stupide qu'tait cette attaque, elle me fit mal... La Louve s'en aperut et triompha. Ce soir-l, vers minuit, j'allai faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai prs du lit de la Louve, qui ne devait tre mise en cellule que le lendemain matin; je fus frappe, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, compare l'expression dure et insolente qui lui tait habituelle; ses traits semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lvres taient demi ouvertes, sa poitrine oppresse; enfin, chose qui me parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractre de fer!... Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je l'entendis prononcer ces mots: Pardon... pardon!... sa mre!... J'coutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand... prononc avec un soupir. --Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injuri votre mre... --Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins svre. Sans doute, aux yeux de ses compagnes elle avait voulu, par une dplorable vanit, exagrer encore sa grossiret naturelle; peut-tre un bon instinct la faisait se repentir pendant son sommeil. --Et le lendemain, vous tmoigna-t-elle quelque regret de sa conduite passe? --Aucun; elle se montra, comme toujours, grossire, farouche et emporte. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus la piti que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion peut-tre! que pendant leur sommeil ces infortunes redeviennent meilleures, ou plutt redeviennent elles-mmes, avec tous leurs dfauts, il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus dissimuls par une dtestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai t amene croire que ces cratures sont gnralement moins mchantes qu'elles n'affectent de le paratre; agissant d'aprs cette conviction, j'ai souvent obtenu des rsultats impossibles raliser si j'avais compltement dsespr d'elles. Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon sens, tant de haute raison joints des sentiments d'humanit si levs, si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues. --Mon Dieu, madame, reprit Clmence, vous avez une telle manire d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent tre pour vous des plus intressantes. Que d'observations, que d'tudes curieuses, mais surtout que de bien vous pouvez, vous devez faire! --Le bien est trs-difficile obtenir: ces femmes ne restent ici que peu de temps; il est donc difficile d'agir trs-efficacement sur elles; il faut se borner semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se ralise. --Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne pas reculer devant l'ingratitude d'une tche qui vous donne de si rares satisfactions! --La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis quelquefois on est rcompens par d'heureuses dcouvertes: ce sont et l quelques claircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord absolument tnbreux. --Il n'importe; les femmes comme vous doivent tre bien rares, madame. --Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus de succs et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre quartier de Saint-Lazare, destine aux prvenues de diffrents crimes, vous intresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin l'arrive d'une jeune fille prvenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien entendu de plus dchirant... Le pre de cette malheureuse, un honnte artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa fille; il parat que rien n'tait plus affreux que la misre de toute cette famille, loge dans une misrable mansarde de la rue du Temple. --La rue du Temple! s'cria Mme d'Harville tonne, quel est le nom de cet artisan? --Sa fille s'appelle Louise Morel... --C'est bien cela... --Elle tait au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, notaire. --Cette pauvre famille m'avait t recommande, dit Clmence en rougissant; mais j'tais loin de m'attendre la voir frappe de ce nouveau coup terrible... Et Louise Morel? --Se dit innocente: elle jure que son enfant tait mort... et il parat que ces paroles ont l'accent de la vrit. Puisque vous vous intressez sa famille, madame la marquise, si vous tiez assez bonne pour daigner la voir, cette marque de votre bont calmerait son dsespoir, qu'on dit effrayant. --Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protges au lieu d'une... Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette pauvre fille me touche un point extrme... Mais que faut-il faire pour obtenir sa libert? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son avenir... --Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous sera trs-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela dpend absolument de la volont de M. le prfet de police... la recommandation d'une personne considrable serait dcisive auprs de lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite sur le sommeil de la Goualeuse. Et ce propos je dois vous avouer que je ne serais pas tonne qu'au sentiment profondment douloureux de sa premire abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel. --Que voulez-vous dire, madame? --Peut-tre me tromp-je... mais je ne serais pas tonne que cette jeune fille, sortie par je ne sais quel vnement de la dgradation o elle tait d'abord plonge, et prouv... prouvt peut-tre un amour honnte... qui ft la fois son bonheur et son tourment... --Et pour quelle raison croyez-vous cela? --Le silence obstin qu'elle garde sur l'endroit o elle a pass les trois mois qui ont suivi son dpart de la Cit me donne penser qu'elle craint de se faire rclamer par les personnes chez qui peut-tre elle avait trouv un refuge. --Et pourquoi cette crainte? --Parce qu'il lui faudrait avouer un pass qu'on ignore sans doute. --En effet, ses vtements de paysanne... --Puis une dernire circonstance est venue renforcer mes soupons. Hier au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis approche du lit de la Goualeuse; elle dormait profondment; au contraire de ses compagnes, sa figure tait calme et sereine; ses grands cheveux blonds, demi dtachs sous sa cornette, tombaient en profusion sur son cou et sur ses paules. Elle tenait ses deux petites mains jointes et croises sur son sein, comme si elle se ft endormie en priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement cette anglique figure, lorsqu' voix basse et avec un accent la fois respectueux, triste et passionn elle pronona un nom... --Et ce nom? Aprs un moment de silence, Mme Armand reprit gravement: --Bien que je considre comme sacr ce que l'on peut surprendre pendant le sommeil, vous vous intressez si gnreusement cette infortune, madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom tait Rodolphe... --Rodolphe! s'cria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis, rflchissant qu'aprs tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, elle dit l'inspectrice, qui semblait tonne de son exclamation: --Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse m'intresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... tout l'heure?... --Si, madame; je vais, si vous le dsirez, la chercher... Je pourrai m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la prison. --Je vous en serai trs-oblige, madame, rpondit Mme d'Harville, qui resta seule. C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de l'impression trange que m'a cause ce nom de Rodolphe... En vrit, je suis folle! Entre lui... et une crature pareille, quels rapports peuvent exister? Puis, aprs un moment de silence, la marquise ajouta: Il avait raison!... combien tout cela m'intresse!... L'esprit, le coeur s'agrandissent lorsqu'on les applique de si nobles occupations!... Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la Providence en secourant ceux qui mritent... Et puis, ces excursions dans un monde que nous ne souponnons mme pas sont si attachantes, si amusantes, comme il se plat le dire! Quel roman me donnerait ces motions touchantes, exciterait ce point ma curiosit?... Cette pauvre Goualeuse, par exemple, d'aprs ce qu'on vient de me dire, m'inspire une piti profonde; je me laisse aveuglment aller cette commisration, car la surveillante a trop d'exprience pour se tromper l'gard de notre protge... Et cette autre infortune... la fille de l'artisan... que le prince a si gnreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur misre affreuse lui a servi de prtexte pour me sauver... J'ai chapp la honte, la mort peut-tre... par un mensonge hypocrite: cette tromperie me pse, mais je l'expierai force de bienfaisance... cela me sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obir!... Oh! je le sens avec ivresse... son souffle seul anime et fconde la nouvelle vie qu'il m'a cre pour la consolation de ceux qui souffrent... j'prouve une adorable jouissance n'agir que par lui, n'avoir d'autres ides que les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il ignorera cette ternelle passion de ma vie... Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le lecteur au milieu des dtenues. VII Mont-Saint-Jean Deux heures sonnaient l'horloge de la prison de Saint-Lazare. Au froid qui rgnait depuis quelques jours avait succd une temprature douce, tide, presque printanire; les rayons du soleil se refltaient dans l'eau d'un grand bassin carr, margelles de pierre, situ au milieu d'une cour plante d'arbres et entoure de hautes murailles noirtres, perces de nombreuses fentres grilles; des bancs de bois taient scells et l dans cette vaste enceinte pave, qui servait de promenade aux dtenues. Le tintement d'une cloche annonant l'heure de la rcration, les prisonnires dbouchrent en tumulte par une porte paisse et guichete qu'on leur ouvrit. Ces femmes, uniformment vtues, portaient des cornettes noires et de longs sarraus d'toffe de laine bleue, serrs par une ceinture boucle de fer. Elles taient l deux cents prostitues, condamnes pour contraventions aux ordonnances particulires qui les rgissent et les mettent en dehors de la loi commune. Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces physionomies les stigmates presque ineffaables du vice et surtout de l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misre. l'aspect de ces rassemblements de cratures perdues, on ne peut s'empcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont t pures et honntes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette restriction, parce qu'un grand nombre ont t vicies, corrompues, dpraves, non pas seulement ds leur jeunesse, mais ds leur plus tendre enfance... mais ds leur naissance, si cela se peut dire, ainsi qu'on le verra plus tard... On se demande donc avec une curiosit douloureuse quel enchanement de causes funestes a pu amener l celles de ces misrables qui ont connu la pudeur et la chastet. Tant de pentes diverses inclinent cet gout!... C'est rarement la passion de la dbauche pour la dbauche, mais le dlaissement, mais le mauvais exemple, mais l'ducation perverse, mais surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses l'infamie; car les classes pauvres payent seules la civilisation cet impt de l'me et du corps. Lorsque les dtenues se prcipitrent en courant et en criant dans le prau, il tait facile de voir que la seule joie de sortir de leurs ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Aprs avoir fait irruption par l'unique porte qui conduisait la cour, cette foule s'carta et fit cercle autour d'un tre informe, qu'on accablait de hues. C'tait une petite femme de trente-six quarante ans, courte, ramasse, contrefaite, ayant le cou enfonc entre des paules ingales. On lui avait arrach sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutt d'un jaune blafard, hrisss, emmls, nuancs de gris, retombaient sur son front bas et stupide. Elle tait vtue d'un sarrau bleu comme les autres prisonnires et portait sous son bras droit un petit paquet envelopp d'un mauvais mouchoir carreaux, trou. Elle tchait, avec son coude gauche, de parer les coups qu'on lui portait. Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse: c'tait une ridicule et hideuse figure, allonge en museau, ride, tanne, sordide, d'une couleur terreuse, perce de deux narines et de deux petits yeux rouges brids et raills; tour tour colre ou suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de ses plaintes que de ses menaces. Cette femme tait le jouet des dtenues. Une chose aurait d pourtant la garantir de ces mauvais traitements... elle tait grosse. Mais sa laideur, son imbcillit et l'habitude qu'on avait de la regarder comme une victime voue l'amusement gnral, rendaient ses perscutrices implacables malgr leur respect ordinaire pour la maternit. Parmi les ennemies les plus acharnes de Mont-Saint-Jean (c'tait le nom du souffre-douleur), on remarquait la Louve. La Louve tait une grande fille de vingt ans, leste, virilement dcouple, et d'une figure assez rgulire; ses rudes cheveux noirs se nuanaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un duvet brun ombrageait ses lvres charnues; ses sourcils chtains, pais et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves; quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui, retroussant surtout sa lvre suprieure lors de ses accs de colre, laissait voir ses dents blanches et cartes, expliquait son surnom de la Louve. Nanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de cruaut; en un mot, on comprenait que, plutt vicie que foncirement mauvaise, cette femme ft encore susceptible de quelques bons mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter Mme d'Harville. --Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait Mont-Saint-Jean en se dbattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi vous acharnez-vous aprs moi?... --Parce que a nous amuse. --Parce que tu n'es bonne qu' tre tourmente... --C'est ton tat. --Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre... --Mais vous savez bien que je ne me plains qu' la fin... je souffre tant que je peux. --Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu t'appelles Mont-Saint-Jean. --Oui, oui, raconte-nous a. --Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aim dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait t bless la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gard son nom, l... Maintenant tes-vous contentes? Quand vous me ferez rpter toujours la mme chose? --S'il te ressemblait, il tait frais, ton soldat! --a devait tre un invalide... --Un restant d'homme... --Combien avait-il d'yeux de verre? --Et de nez de fer-blanc? --Il fallait qu'il et les deux jambes et les deux bras de moins, avec a sourd et aveugle... pour vouloir de toi... --Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... a m'est gal; mais ne me battez pas, je ne demande que a. --Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve. --Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a l? --Qu'elle nous le montre! --Voyons! voyons! --Oh! non, je vous en supplie!... s'cria la misrable en serrant de toutes ses forces son petit paquet entre ses mains. --Il faut lui prendre... --Oui, arrache-lui... la Louve! --Mon Dieu! faut-il que vous soyez mchantes, allez... mais laissez donc a... laissez donc a... --Qu'est-ce que c'est? --Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais a avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je ramasse; a vous est gal, n'est-ce pas? --Oh! la layette du petit Mont-Saint-Jean! C'est a qui doit tre farce! --Voyons!! --La layette... la layette! --Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien sr... -- vous, vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des mains de Mont-Saint-Jean. Le mouchoir presque en lambeaux se dchira, bon nombre de rognures d'toffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge demi faonns voltigrent dans la cour et furent fouls aux pieds par les prisonnires, qui redoublrent de hues et d'clats de rire. --Que a de guenilles! --On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier! --En voil des chantillons de vieilles loques! --Quelle boutique!... --Et pour coudre tout a... --Il y aura plus de fil que d'toffe... --a fait des broderies! --Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean! --Faut-il tre mchant, mon Dieu! faut-il tre mchant! s'cria la pauvre crature en courant et l aprs les chiffons qu'elle tchait de ramasser, malgr les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait de mal personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services qu'elles voudraient, de leur donner la moiti de ma ration, quoique j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de mme... Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas seulement piti d'une pauvre femme enceinte! Faut tre plus sauvage que des btes... J'avais eu tant de peine ramasser ces petits bouts de linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant, puisque je n'ai de quoi rien acheter? qui a fait-il du tort de ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout coup Mont-Saint-Jean s'cria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous voil... la Goualeuse... je suis sauve... parlez-leur pour moi... elles vous couteront, bien sr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me hassent. La Goualeuse, arrivant la dernire des dtenues, entrait alors dans le prau. Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des prisonnires; mais, sous ce grossier costume, elle tait encore charmante. Pourtant, depuis son enlvement de la ferme de Bouqueval (enlvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits semblaient profondment altrs; sa pleur, autrefois lgrement rose, tait mate comme la blancheur de l'albtre; l'expression de sa physionomie avait aussi chang: elle tait alors empreinte d'une sorte de dignit triste. Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre la hauteur de la rhabilitation. --Demandez-leur donc grce pour moi, la Goualeuse, reprit Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles tranent dans la cour tout ce que j'avais rassembl avec tant de peine pour commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir a peut-il leur faire? Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit ramasser activement un un, sous les pieds des dtenues, tous les chiffons qu'elle put recueillir. Une prisonnire retenait mchamment sous son sabot une sorte de brassire de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baisse, leva sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce: --Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre femme qui pleure... La dtenue recula son pied... La brassire fut sauve ainsi que presque tous les autres haillons, que la Goualeuse conquit ainsi pice pice. Il lui restait rcuprer un petit bonnet d'enfant que deux dtenues se disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit: --Voyons, soyez tout fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet... --Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il est fait d'un morceau d'toffe grise, avec des pointes en futaine vertes et noires, et une doublure de toile matelas. Ceci tait exact. Cette description du bonnet fut accueillie avec des hues et des rires sans fin. --Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout ne le tranez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante. -- moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita en l'air comme un trophe. --Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse. --Non, c'est pour le rendre Mont-Saint-Jean! --Certainement. --Ah! bah! a en vaut bien la peine... une pareille guenille! --C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des guenilles... que vous devriez avoir piti d'elle, la Louve, dit tristement Fleur-de-Marie en tendant la main vers le bonnet. --Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas toujours vous cder, vous, parce que vous tes la plus faible?... Vous abusez de cela la fin!... --O serait le mrite de me cder... si j'tais la plus forte?... rpondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grce. --Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix douce... Vous ne l'aurez pas. --Voyons, la Louve, ne soyez pas mchante... --Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez... --Je vous en prie!... --Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'cria la Louve tout fait irrite. --Ayez donc piti d'elle... voyez comme elle pleure! --Qu'est-ce que a me fait, moi?... tant pis pour elle! Elle est notre souffre-douleur... --C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques, murmuraient les dtenues, entranes par l'exemple de la Louve. Tant pis pour Mont-Saint-Jean!... --Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se rsigner... ses gmissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut bien passer le temps quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle n'aurait rien dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!... Cette pauvre femme ne fait de mal personne, elle ne peut pas se dfendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est surtout bien brave et bien gnreux! --Nous sommes donc des lches? s'cria la Louve emporte par la violence de son caractre et par son impatience de toute contradiction. Rpondras-tu! Sommes-nous des lches, hein? reprit-elle de plus en plus irrite. Des rumeurs menaantes pour la Goualeuse commencrent se faire entendre. Les dtenues offenses se rapprochrent et l'entourrent en vocifrant, oubliant ou plutt se rvoltant contre l'ascendant que la jeune fille avait jusqu'alors pris sur elles. --Elle nous appelle lches! --De quel droit vient-elle nous blmer? --Est-ce qu'elle est plus que nous? --Nous avons t trop bonnes enfants avec elle. --Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous. --Si a nous plat de faire de la misre Mont-Saint-Jean, qu'est-ce qu'elle a dire? --Puisque c'est comme a, tu seras encore plus battue qu'auparavant, entends-tu, Mont-Saint-Jean? --Tiens, voil pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de poing. --Et si tu te mles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on te traitera de mme. --Oui!... oui! --a n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous demande pardon de nous avoir appeles lches! C'est vrai... si on la laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous sommes bien btes, aussi... de ne pas nous apercevoir de a! --Qu'elle nous demande pardon! -- genoux! -- deux genoux! --Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protge. -- genoux! genoux! --Ah! nous sommes des lches! --Rpte-le donc, hein! Fleur-de-Marie ne s'mut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les prisonnires son beau regard calme et mlancolique, elle rpondit la Louve, qui vocifrait de nouveau: --Ose donc rpter que nous sommes des lches! --Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez dchir les vtements, que vous avez battue, trane dans la boue: c'est elle qui est lche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lche, puisqu'elle a peur de vous! L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle et invoqu la justice, le devoir, pour dsarmer l'acharnement stupide et brutal des prisonnires contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'et pas t coute. Elle les mut en s'adressant ce sentiment de gnrosit naturelle qui jamais ne s'teint tout fait, mme dans les masses les plus corrompues. La Louve et ses compagnes murmurrent encore, mais elles se sentaient, elles s'avouaient lches. Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua: --Votre souffre-douleur ne mrite pas de piti, dites-vous; mais, mon Dieu! son enfant en mrite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous donnez sa mre? Quand elle vous crie grce! ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous supplie, les larmes aux yeux, d'pargner ses haillons qu'elle a eu tant de peine rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! Ce pauvre petit bonnet de pices et de morceaux doubl de toile matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-tre; pourtant, moi, rien qu' le voir, il me donne envie de pleurer, je vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous voulez. Les dtenues ne rirent pas. La Louve regarda mme tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore la main. --Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa main blanche et dlicate, je sais que vous n'tes pas mchantes... Vous tourmentez Mont-Saint-Jean par dsoeuvrement, non par cruaut. Mais vous oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre ses bras qu'il la protgerait contre vous... Non-seulement vous ne la battriez pas, de peur de faire du mal ce pauvre innocent, mais s'il avait froid, vous donneriez sa mre tout ce que vous pourriez pour le couvrir, n'est-ce pas, la Louve? --C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas piti?... --C'est tout simple, a... --S'il avait faim, vous vous teriez le pain de la bouche pour lui, n'est-ce pas, la Louve? --Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus mchante qu'une autre. --Ni nous non plus... --Un pauvre petit innocent! --Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal? --Faudrait tre des monstres! --Des sans-coeur! --Des btes sauvages! --Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'tiez pas mchantes; vous tes bonnes, votre tort c'est de ne pas rflchir que Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous apitoyer... l'a dans son sein... voil tout... --Voil tout! reprit la Louve avec exaltation, non, a n'est pas tout. Vous avez raison, la Goualeuse, nous tions des lches... et vous tes brave d'avoir os nous le dire, et vous tes brave de n'avoir pas trembl aprs nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau faire, nous dbattre contre a, que vous n'tes pas une crature comme nous autres, faut toujours finir par en convenir... a me vexe, mais a est... Tout l'heure encore nous avons eu tort... vous tiez plus courageuse que nous... --C'est vrai qu'il lui a fallu du courage cette blondinette pour nous dire comme a nos vrits en face... --Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que a s'y met... --a devient des vrais petits lions. --Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fire chandelle! --Aprs tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean, nous battons son enfant. --Je n'avais pas pens cela. --Ni moi non plus. --Mais la Goualeuse, elle, pense tout. --Et battre un enfant... c'est affreux! --Pas une de nous n'en serait capable. Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque, de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal. Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opr une raction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait d'attendrissement. Tous les coeurs taient mus, parce que, nous l'avons dit, les sentiments qui se rattachent la maternit sont toujours vifs et puissants chez les malheureuses dont nous parlons. Tout coup la Louve, violente et exalte en toute chose, prit le petit bonnet qu'elle tenait la main, en fit une sorte de bourse, fouilla dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'cria en le prsentant ses compagnes: --Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mmes, afin que la faon ne lui cote rien... --Oui... oui... --C'est a!... cotisons-nous!... --J'en suis! --Fameuse ide! --Pauvre femme! --Elle est laide comme un monstre... mais elle est mre comme une autre... --La Goualeuse avait raison, au fait, c'est pleurer toutes les larmes de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons. --Je mets dix sous. --Moi trente. --Moi vingt. --Moi, quatre sous... je n'ai que a. --Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre la masse. Qui me l'achte? --Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse. Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son grotesque et laid visage, inond de larmes, devenait presque touchant. Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient. Fleur-de-Marie aussi tait bien heureuse, quoiqu'elle et t oblige de dire la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet: --Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra... --Oh! mon bon petit ange du paradis, s'cria Mont-Saint-Jean en tombant aux genoux de la Goualeuse, et en tchant de lui prendre la main pour la baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible, mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette, tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en deviendrai folle, c'est sr. Moi qui tout l'heure tais le _ptiras_ de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit... quelque chose... de votre chre petite voix de sraphin... voil que vous les retournez de mal bien, voil qu'elles m'aiment cette heure. Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me fcher. tais-je donc bte, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me faisaient, c'tait pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'tait pour mon bien, en voil la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur la place que je ne dirais pas ouf. J'tais par trop susceptible aussi! --Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trsorire jusqu' ce qu'on ait employ l'argent! Faut pas le donner Mont-Saint-Jean, elle est trop sotte. --Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix. --Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice, Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes ncessaires la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible la bonne action que vous avez faite, et peut-tre demandera-t-elle qu'on te quelques jours de prison celles qui sont bien notes... Eh bien! la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras, est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout l'heure, quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean? La Louve ne rpondit pas d'abord. l'exaltation gnreuse qui avait un moment anim ses traits succdait une sorte de dfiance farouche. Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien ce changement subit. --Goualeuse... venez... j'ai vous parler, dit la Louve d'un air sombre. Et, se dtachant du groupe des dtenues, elle emmena brusquement Fleur-de-Marie prs du bassin margelles de pierre creus au milieu du prau. Un banc tait tout prs. La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvrent ainsi presque isoles de leurs compagnes. VIII La Louve et la Goualeuse Nous croyons fermement l'influence de certains caractres dominateurs, assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur imposer le bien ou le mal. Les uns, audacieux, emports, indomptables, s'adressant aux mauvaises passions, les soulveront comme l'ouragan soulve l'cume de la mer; mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux qu'phmres; ces funestes effervescences succderont de sourds ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus misrables conditions. Le dboire d'une violence est toujours amer, le rveil d'un excs toujours pnible. _La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste. D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs gnreux instincts soient fconds par l'intelligence, et que chez elles l'esprit soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien, ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pntrera doucement les mes, comme les tides rayons du soleil pntrent les corps d'une chaleur vivifiante... comme la frache rose d'une nuit d't imbibe la terre aride et brlante. _Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence bienfaisante. La raction en bien n'est pas brusque comme la raction en mal; ses effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux, d'ineffable, qui peu peu dtend, calme, panouit les coeurs les plus endurcis et leur fait goter une sensation d'une inexprimable srnit. Malheureusement le charme cesse. Aprs avoir entrevu de clestes clarts, les gens pervers retombent dans les tnbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves motions qui les ont un moment surpris s'efface peu peu. Parfois pourtant ils cherchent vaguement se les rappeler, de mme que nous essayons de murmurer les chants dont notre heureuse enfance a t berce. Grce la bonne action qu'elle leur avait inspire, les compagnes de la Goualeuse venaient de connatre la douceur passagre de ces ressentiments, aussi partags par la Louve. Mais celle-ci, pour des raisons que nous dirons bientt, devait rester moins longtemps que les autres prisonnires sous cette bienfaisante impression. Si l'on s'tonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, nagure si passivement, si douloureusement rsigne, agir, parler avec courage et autorit, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reus pendant son sjour la ferme de Bouqueval avaient rapidement dvelopp les rares qualits de cette nature excellente. Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un pass irrparable, et qu'on ne se rhabilitait qu'en faisant le bien ou en l'inspirant. Nous l'avons dit: la Louve s'tait assise sur un banc de bois ct de la Goualeuse. Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier contraste. Les ples rayons d'un soleil d'hiver les clairaient; le ciel pur se pommelait et l de petites nues blanches et floconneuses; quelques oiseaux, gays par la tideur de la temprature, gazouillaient dans les branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois moineaux plus effronts que les autres venaient boire et se baigner dans un petit ruisseau o s'coulait le trop-plein du bassin; les mousses vertes veloutaient les revtements de pierre des margelles; entre leurs assises disjointes poussaient et l quelques touffes d'herbe et de plantes paritaires pargnes par la gele. Cette description d'un bassin de prison semblera purile, mais Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces dtails; les yeux tristement fixs sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide o se rflchissait la blancheur mobile des nues courant sur l'azur du ciel, o se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature qu'elle aimait, qu'elle admirait si potiquement, et dont elle tait encore prive. --Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse sa compagne, qui, assise auprs d'elle, restait sombre et silencieuse. --Il faut que nous ayons une explication, s'cria durement la Louve; a ne peut pas durer ainsi. --Je ne vous comprends pas, la Louve. --Tout l'heure, dans la cour, propos de Mont-Saint-Jean, je m'tais dit: Je ne veux plus cder la Goualeuse, et pourtant je viens encore de vous cder... --Mais... --Mais je vous dis que a ne peut pas durer... --Qu'avez-vous contre moi, la Louve? --J'ai... que je ne suis plus la mme depuis votre arrive ici, non, je n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse... Puis, s'interrompant, la Louve releva tout coup la manche de sa robe, et, montrant la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antrieure de ce bras, un tatouage indlbile reprsentant un poignard bleu demi enfonc dans un coeur rouge; au-dessous de cet emblme on lisait ces mots: _Mort aux lches!_ _Martial._ _P. L. V. (pour la vie)._ --Voyez-vous cela? s'cria la Louve. --Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en dtournant la vue. --Quand Martial, mon amant, m'a crit, avec une aiguille rougie au feu, ces mots sur le bras: Mort aux lches! il me croyait brave; s'il savait ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le corps comme ce poignard est plant dans ce coeur... et il aurait raison, car il a crit l: Mort aux lches! et je suis lche. --Qu'avez-vous fait de lche? --Tout... --Regrettez-vous votre bonne pense de tout l'heure? --Oui... --Ah! je ne vous crois pas... --Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu Mont-Saint-Jean quand elle tait genoux... vous remercier?... --Qu'a-t-elle dit? --Elle a dit, en parlant de nous, que d'un rien vous nous tourniez de mal bien. Je l'aurais trangle quand elle a dit a... car, pour notre honte... c'tait vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez du blanc au noir: on vous coute, on se laisse aller ses premiers mouvements... et on est votre dupe, comme tout l'heure... --Ma dupe... pour avoir secouru gnreusement cette pauvre femme! --Il ne s'agit pas de tout a, s'cria la Louve avec colre, je n'ai jusqu'ici courb la tte devant personne... La Louve est mon nom, et je suis bien nomme... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me mettra sous ses pieds... --Moi!... et comment? --Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez d'abord par m'offenser... --Vous offenser? --Oui... vous demandez qui veut votre pain... la premire, je rponds: Moi!... Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui donnez la prfrence... Furieuse de cela, je m'lance sur vous, mon couteau lev... --Et je vous dis: Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop souffrir..., reprit la Goualeuse... voil tout. --Voil tout?... oui, voil tout!... Et pourtant ces seuls mots-l m'ont fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon... vous qui m'aviez offense... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand je reviens dans mon bon sens, je me fais piti moi-mme... Et le soir de votre arrive ici, lorsque vous vous tes mise genoux pour votre prire, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le dortoir, pourquoi ai-je dit: Faut la laisser tranquille... Elle prie, c'est qu'elle en a le droit... Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous? --Je ne sais pas... la Louve. --Vraiment! reprit cette violente crature avec ironie, vous ne le savez pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en plaisantant, que vous tes d'une autre espce que nous. Vous croyez peut-tre cela? --Je ne vous ai jamais dit que je le croyais. --Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme. --Je vous en prie, coutez-moi. --Non, a m'a t trop mauvais de vous couter... de vous regarder. Jusqu'ici je n'avais jamais envi personne; eh bien! deux ou trois fois je me suis surprise... faut-il tre bte et lche!... je me suis surprise envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et triste... Oui, j'ai envi jusqu' vos cheveux blonds et vos yeux bleus, moi qui ai toujours dtest les blondes, vu que je suis brune... Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours, j'aurais marqu celui qui m'aurait dit a... Ce n'est pourtant pas votre sort qui peut tenter; vous tes chagrine comme une Madeleine. Est-ce naturel, dites? --Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous cause? --Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y toucher. --Mais quel mauvais dessein me supposez-vous? --Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends rien tout cela que je me dfie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici j'avais t toujours gaie ou colre... mais jamais songeuse... et vous m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgr moi, m'ont remu le coeur et m'ont fait songer toutes sortes de choses tristes. --Je suis fche de vous avoir peut-tre attriste, la Louve... mais je ne me souviens pas de vous avoir dit... --Eh! mon Dieu, s'cria la Louve en interrompant sa compagne avec une impatience courrouce, ce que vous faites est quelquefois aussi mouvant que ce que vous dites!... Vous tes si maligne!... --Ne vous fchez pas, la Louve... expliquez-vous... --Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la tte et les yeux baisss sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse larme est tombe sur votre main... Vous l'avez regarde pendant une minute... et puis vous avez port votre main vos lvres, comme pour la baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai? --C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant. --a n'a l'air de rien... mais dans cet instant-l vous aviez l'air si malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout coeure, toute sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est amusant? Comment! j'ai toujours t dure comme roc pour ce qui me touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des lchets plein le coeur!... Oui, car tout a c'est des pures lchets; et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas os crire Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre frquentation m'affadit le caractre, il faut que a finisse... j'en ai assez; a tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je suis... et ne pas me faire moquer de moi... --Et pourquoi se moquerait-on de vous? --Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bte, moi qui faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis aussi belle que vous dans mon genre, je suis mchante... on me craint, c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crve qui dit le contraire! --Vous tes fche contre moi, la Louve? --Oui, vous tes pour moi une mauvaise connaissance; si a continuait, dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la Brebis. Merci!... a n'est pas moi qu'on chtrera jamais comme a... Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous frquenter; pour me sparer tout fait de vous, je vais demander tre change de salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu' ma sortie... Voil ce que j'avais vous dire, la Goualeuse. Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'tait pas compltement vici, se dbattait, pour ainsi dire, contre de meilleures tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient t veilles chez la Louve par la sympathie, par l'intrt involontaire que lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanit, de rares mais clatants exemples prouvent, nous le rptons, qu'il est des mes d'lite, doues, presque leur insu, d'une telle puissance d'attraction qu'elles forcent les tres les plus rfractaires entrer dans leur sphre et tendre plus ou moins s'assimiler elles. Les rsultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, ne s'expliquent pas autrement... Dans un cercle infiniment born, telle tait la nature des rapports de Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction singulire, ou plutt par une consquence de son caractre intraitable et pervers, se dfendait de tout son pouvoir contre la salutaire influence qui la gagnait... de mme que les caractres honntes luttent nergiquement contre les influences mauvaises. Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne s'tonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa rputation de crature indomptable et redoute, et pour ne pas devenir de louve... brebis, ainsi qu'elle disait. Pourtant ces hsitations, ces colres, ces combats, mls et l de quelques lans gnreux, rvlaient chez cette malheureuse des symptmes trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnt l'espoir qu'elle avait un moment conu. Oui, pressentant que la Louve n'tait pas absolument perdue, elle aurait voulu la sauver comme on l'avait sauve elle-mme. La meilleure manire de prouver ma reconnaissance mon bienfaiteur, pensait la Goualeuse, c'est de donner d'autres, qui peuvent encore les entendre, les nobles conseils qu'il m'a donns. Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une sombre dfiance, Fleur-de-Marie lui dit: --Je vous assure, la Louve... que vous vous intressez moi... non pas parce que vous tes lche, mais parce que vous tes gnreuse. Les braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des autres. --Il n'y a ni gnrosit ni courage l-dedans, dit brutalement la Louve; c'est de la lchet... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que je me suis attendrie... a n'est pas vrai... --Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez tmoign de l'intrt... vous me laisserez vous en tre reconnaissante, n'est-ce pas? --Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que vous... ou seule au cachot, et bientt je serai dehors, Dieu merci! --Et o irez-vous en sortant d'ici? --Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles. --Et Martial... dit la Goualeuse, qui esprait continuer l'entretien en parlant la Louve d'un objet intressant pour elle, et Martial, vous serez bien contente de le revoir? --Oui... oh, oui!... rpondit-elle avec un accent passionn. Quand j'ai t arrte, il relevait de maladie... une fivre qu'il avait eue parce qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, je ne l'ai pas quitt d'une minute, j'ai vendu la moiti de mon bazar pour payer le mdecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter, et je m'en vante... si mon homme vit, c'est moi qu'il le doit... J'ai encore hier fait brler un cierge pour lui... C'est des btises... mais c'est gal, on a vu quelquefois de trs-bons effets de a pour la convalescence... --Et o est-il maintenant? Que fait-il? --Il demeure toujours prs du pont d'Asnires, sur le bord de l'eau. --Sur le bord de l'eau? --Oui, il est tabli l, avec sa famille, dans une maison isole. Il est toujours en guerre avec les gardes-pche, et une fois qu'il est dans son bateau, avec son fusil deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, allez! dit orgueilleusement la Louve. --Quel est donc son tat? --Il pche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un lion, quand un poltron veut faire chercher querelle un autre, il s'en charge, lui... Son pre a eu des malheurs avec la justice. Il a encore sa mre, deux soeurs et un frre... Autant vaudrait pour lui... ne pas l'avoir, ce frre-l, car c'est un sclrat qui se fera guillotiner un jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est eux leur cou. --Et o l'avez-vous connu, Martial? -- Paris. Il avait voulu apprendre l'tat de serrurier... un bel tat, toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... a lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tte, a n'a pas pu marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourn auprs de ses parents, et il s'est mis marauder sur la rivire. Il vient me voir Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir Asnires: c'est tout prs: a serait plus loin que j'irais tout de mme, quand a serait sur les genoux et sur les mains. --Vous serez bien heureuse d'aller la campagne... vous la Louve! dit la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, vous promener dans les champs. --J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes forts, avec mon homme. --Dans les forts?... Vous n'auriez pas peur? --Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la fort serait dserte et paisse, plus j'aimerais a. Une hutte isole o j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit tendre des piges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous arrter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est a qui serait bon! --Vous avez donc dj habit des bois, la Louve? --Jamais. --Qui vous a donc donn ces ides-l? --Martial. --Comment? --Il tait braconnier dans la fort de Rambouillet. Il y a un an, il a _cens_ tirer sur un garde qui avait tir sur lui... gueux de garde! Enfin a n'a pas t prouv en justice, mais Martial a t oblig de quitter le pays... Alors il est venu Paris pour apprendre l'tat de serrurier: c'est l o je l'ai connu. Comme il tait trop mauvaise tte pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aim retourner Asnires prs de ses parents, et marauder sur la rivire; c'est moins assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un jour ou l'autre. force de me parler du braconnage et des forts, il m'a fourr ces ides-l dans la tte... et maintenant il me semble que je suis ne pour a. Mais c'est toujours de mme... ce que veut votre homme, vous le voulez... Si Martial avait t voleur... j'aurais t voleuse... Quand on a un homme, c'est pour tre comme son homme. --Et vos parents, la Louve, o sont-ils? --Est-ce que je sais, moi!... --Il y a longtemps que vous ne les avez vus? --Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie. --Ils taient donc mchants pour vous? --Ni bons ni mchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mre s'en est alle d'un ct avec un soldat. Mon pre, qui tait journalier, a amen dans notre grenier une matresse lui, avec deux garons qu'elle avait, un de six ans et un de mon ge. Elle tait marchande de pommes la brouette. a n'a pas t trop mal dans les commencements; mais ensuite, pendant qu'elle tait sa charrete, il venait chez nous une caillre avec qui mon pre faisait des traits l'autre... qui l'a su. Depuis ce temps-l, il y avait presque tous les soirs la maison des batteries si enrages que a nous en donnait la petite mort, moi et aux deux garons avec qui je couchais; car notre logement n'avait qu'une pice, et nous avions un lit pour nous trois... dans la mme chambre que mon pre et sa matresse. Un jour, c'tait justement le jour de sa fte, elle, la Sainte-Madeleine, voil-t-il pas qu'elle lui reproche de ne pas lui avoir souhait sa fte! De raisons en raisons, mon pre a fini par lui fendre la tte d'un coup de manche balai. J'ai joliment cru que c'tait fini. Elle est tombe comme un plomb, la mre Madeleine mais elle avait la vie dure et la tte aussi. Aprs a, elle le rendait bien mon pre; une fois, elle l'a mordu si fort la main que le morceau lui est rest dans les dents. Faut dire que ces massacres-l, c'tait comme qui dirait les jours des grandes eaux Versailles; les jours ouvrables, les batteries taient moins voyantes; il y avait des bleus, mais pas de rouge... --Et cette femme tait mchante pour vous? --La mre Madeleine? Non, au contraire, elle n'tait que vive; sauf a une brave femme... Mais la fin mon pre en a eu assez; il lui a abandonn le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus revenu. Il tait bourguignon, faut croire qu'il sera retourn au pays. Alors j'avais quinze ou seize ans. --Et vous tes reste avec l'ancienne matresse de votre pre? --O est-ce que je serais alle? Alors elle s'est mise avec un couvreur qui est venu habiter chez nous. Des deux garons de la mre Madeleine, il y en a un, le plus grand, qui s'est noy l'le des Cygnes; l'autre est entr en apprentissage chez un menuisier. --Et que faisiez-vous chez cette femme? --Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter manger son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait plus souvent qu' son tour, j'aidais la mre Madeleine le rouer de coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la mme chambre. Il tait mchant comme un ne rouge quand il tait dans le vin, il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arrach sa hachette, il nous aurait assassines toutes les deux. La mre Madeleine a eu pour sa part un coup sur l'paule qui a saign comme une vraie boucherie. --Et comment tes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie en hsitant. --Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noy l'le des Cygnes, avait t... avec moi... peu prs depuis le temps que lui, sa mre et son frre taient venu loger chez nous, quand nous tions deux enfants... quoi!... Aprs lui le couvreur, a m'est gal; mais j'avais peur d'tre mise la porte par la mre Madeleine, si elle s'apercevait de quelque chose. a est arriv; comme elle tait bonne femme, elle m'a dit: Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es propre rien, tu es trop mauvaise tte pour te mettre en place ou pour apprendre un tat; tu vas venir avec moi te faire inscrire la police; dfaut de tes parents, je rpondrai de toi, a te fera toujours un sort autoris par le gouvernement; t'auras rien faire qu' nocer; je serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus charge. Qu'est-ce que tu dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai rpondu, je n'avais pas song a. Nous avons t au bureau des moeurs, elle m'a recommande dans une maison et c'est depuis ce temps-l que je suis inscrite. J'ai revu la mre Madeleine, il y a de a un an; j'tais boire avec mon homme, nous l'avons invite; elle nous a dit que le couvreur tait aux galres. Depuis je ne l'ai pas rencontre, elle; je ne sais plus qui, dernirement, soutenait qu'elle avait t apporte la morgue il y a trois mois. Si a est, ma foi, tant pis! car c'tait une brave femme, la mre Madeleine, elle avait le coeur sur la main, et pas plus de fiel qu'un pigeon. Fleur-de-Marie, quoique plonge jeune, dans une atmosphre de corruption, avait depuis respir un air si pur qu'elle prouva une oppression douloureuse l'horrible rcit de la Louve. Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce rcit, c'est qu'il faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille fois au-dessous d'innombrables ralits. Oui, l'ignorance et la misre conduisent souvent les classes pauvres ces effrayantes dgradations humaines et sociales. Oui, il est une foule de tanires o enfants et adultes, filles et garons, lgitimes ou btards, gisant ple-mle sur la mme paillasse comme des btes dans la mme litire, ont continuellement sous les yeux d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de dbauches et de meurtres. Oui, et trop frquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de plus ces horreurs. Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystre, et respecter la saintet du foyer domestique. Mais les artisans les plus honntes, occupant presque toujours une seule chambre avec leur famille, sont forcs, faute de lits et d'espace, de faire coucher leurs enfants ensemble frres et soeurs, quelques pas d'eux, maris et femmes. Si l'on frmit dj des fatales consquences de telles ncessits, presque toujours invitablement imposes aux artisans pauvres, mais probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dpravs par l'ignorance ou par l'inconduite? Quels pouvantables exemples ne donneront-ils pas de malheureux enfants abandonns, ou plutt excits, ds leur plus tendre jeunesse, tous les penchants brutaux, toutes les passions animales! Auront-ils seulement l'ide du devoir, de l'honntet, de la pudeur? Ne seront-ils pas aussi trangers aux lois sociales que les sauvages du nouveau monde? Pauvres cratures corrompues en naissant, qui, dans les prisons o les conduisent souvent le vagabondage et le dlaissement, sont dj fltries par cette grossire et terrible mtaphore: Graines de bagne!!! Et la mtaphore a raison. Cette sinistre prdiction s'accomplit presque toujours: galres ou lupanar, chaque sexe a son avenir. Nous ne voulons justifier ici aucun dbordement. Que l'on compare seulement la dgradation volontaire d'une femme pieusement leve au sein d'une famille aise, qui ne lui aurait donn que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dgradation celle de la Louve, crature pour ainsi dire leve dans le vice, par le vice et pour le vice, qui l'on montre, non sans raison, la prostitution comme un tat protg par le gouvernement! Ce qui est vrai. Il y a un bureau o cela s'enregistre, se certifie et se paraphe. Un bureau o souvent la mre vient autoriser la prostitution de sa fille; le mari, la prostitution de sa femme. Cet endroit s'appelle le bureau des moeurs!!! Ne faut-il pas qu'une socit ait un vice d'organisation bien profond, bien incurable, l'endroit des lois qui rgissent la condition de l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave et morale abstraction--soit oblig non-seulement de tolrer, mais de rglementer, mais de lgaliser, mais de protger, pour la rendre moins dangereuse, cette vente du corps et de l'me, qui, multiplie par les apptits effrns d'une population immense, atteint chaque jour un chiffre presque incommensurable! IX Chteaux en Espagne La Goualeuse, surmontant l'motion que lui avait caus la triste confession de sa compagne, lui dit timidement: --coutez-moi sans vous fcher. --Voyons, dites, j'espre que j'ai assez bavard; mais au fait c'est gal, puisque c'est la dernire fois que nous causons ensemble. --tes-vous heureuse, la Louve? --Comment? --De la vie que vous menez? --Ici, Saint-Lazare? --Non, chez vous, quand vous tes libre? --Oui, je suis heureuse. --Toujours? --Toujours. --Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre? --Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi. --Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, aprs un moment de silence, est-ce que vous n'aimez pas faire quelquefois des chteaux en Espagne? C'est si amusant en prison! -- propos de quoi, des chteaux en Espagne? -- propos de Martial. --De mon homme? --Oui. --Ma foi, je n'en ai jamais fait. --Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial. --Bah! quoi bon? -- passer le temps. --Eh bien! voyons ce chteau en Espagne. --Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: Abandonne de votre pre et de votre mre, votre enfance a t entoure de si mauvais exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blmer d'tre devenue... --D'tre devenue quoi? --Ce que vous et moi nous sommes devenues, rpondit la Goualeuse d'une voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise encore: Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie mauvaise; au lieu d'tre sa matresse, soyez sa femme. La Louve haussa les paules. --Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme? --Except le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre action coupable? --Non... il est braconnier sur la rivire comme il l'tait dans les bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme le gibier, qui peut les prendre? O donc est la marque de leur propritaire? --Eh bien! supposez qu'ayant renonc son dangereux mtier de maraudeur de rivire, il veuille devenir tout fait honnte; supposez qu'il inspire, par la franchise de ses bonnes rsolutions, assez de confiance un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de garde-chasse, par exemple, lui qui tait braconnier, a serait dans ses gots, j'espre; c'est le mme tat, mais en bien. --Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois. --Seulement on ne lui donnerait cette place qu' la condition qu'il vous pouserait et qu'il vous emmnerait avec lui. --M'en aller avec Martial! --Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond des forts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de braconnier, o vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir une honnte petite chaumire dont vous seriez la mnagre active et laborieuse? --Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible? --Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un chteau en Espagne. --Ah! comme a, la bonne heure. --Dites donc, la Louve, il me semble dj vous voir tablie dans votre maisonnette, en pleine fort, avec votre mari et deux ou trois enfants. Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas! --Des enfants de mon homme? s'cria la Louve avec une passion farouche; oh! oui, ils seraient firement aims, ceux-l! --Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand ils seraient un peu grands, ils commenceraient vous rendre bien des services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la fort faire pturer une vache ou deux qu'on vous donnerait pour rcompenser votre mari de son activit; car ayant t braconnier, il n'en serait que meilleur garde-chasse. --Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces chteaux en Espagne. Dites-m'en donc encore, la Goualeuse! --On serait trs-content de votre mari... vous auriez de son matre quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au soir. --Oh! si ce n'tait que a, une fois auprs de mon homme, l'ouvrage ne me ferait pas peur, moi... j'ai de bons bras... --Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en rponds... Il y a tant faire!... tant faire!... C'est l'table soigner, les repas prparer, les habits de la famille raccommoder; c'est un jour le blanchissage, un autre jour le pain cuire, ou bien encore la maison nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la fort disent: Oh! il n'y a pas une mnagre comme la femme Martial; de la cave au grenier sa maison est un miracle de propret... et des enfants toujours si bien soigns! C'est qu'aussi elle est firement laborieuse, Mme Martial... --Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial... reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!... --Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas? --Bien sr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une bte... Mais, bah!... bah!... louve je suis ne... louve je mourrai... --Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure, mais honnte, a porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait pas?... --Oh! pour a non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches soigner qui m'embarrasseraient, allez! --Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos; l'hiver, la veille, pendant que les enfants dorment, et que votre mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... coutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps. --Bah! bah! du bon temps... rester les bras croiss! ma foi non; j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du feu; a n'est pas dj si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts! Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le prsent pour ces rves d'avenir... aussi vivement intresse que prcdemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parl des douceurs rustiques de la ferme de Bouqueval. La Louve ne cachait pas les gots sauvages que lui avait inspirs son amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, propos de la vie des champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le mme moyen d'action sur la Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez mouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour dsirer ardemment une vie pareille... cette femme mriterait intrt et piti. Enchante de voir sa compagne l'couter avec curiosit, la Goualeuse reprit en souriant: --Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler ainsi... qu'est-ce que cela vous fait? --Tiens, au contraire, a me flatte... Puis la Louve haussa les paules en souriant aussi et reprit: Quelle btise de jouer la madame! Sommes-nous enfants!... C'est gal... allez toujours... c'est amusant... Vous dites donc?... --Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond des bois, nous ne songeons qu' la pire des saisons. --Ma foi, non, a n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit dans la fort et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien loin... je ne trouverais pas a ennuyeux, moi, pourvu que je sois au coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou mme toute seule sans mon homme, s'il tait faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, moi... Si j'avais mes enfants dfendre... je serais bonne, l... allez... La Louve garderait bien ses louveteaux! --Oh! je vous crois... vous tes trs-brave, vous... mais moi, poltronne, je prfre le printemps l'hiver... Oh! le printemps! madame Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est embaum... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans l'herbe nouvelle; et puis la fort serait si touffue qu'on apercevrait peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a plante et qui ombrage le banc de gazon o il dort durant la grande chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux enfants de ne pas rveiller leur pre... Je ne sais pas si vous avez remarqu cela: mais dans le fort de l't, sur le midi, il se fait dans les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les feuilles remuer, ni les oiseaux chanter... --a, c'est vrai, rpta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en plus la ralit, croyait presque voir se drouler ses yeux les riants tableaux que lui prsentait l'imagination potique de Fleur-de-Marie, si instinctivement amoureuse des beauts de la nature. Ravie de la profonde attention que lui prtait sa compagne, la Goualeuse reprit en se laissant elle-mme entraner au charme des penses qu'elle voquait: --Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois, c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d't tombant sur les feuilles; aimez-vous cela aussi? --Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d't. --N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien tremp, quelle bonne odeur frache! Et puis, comme le soleil, en passant travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui pendent aux feuilles aprs l'onde! Avez-vous aussi remarqu cela? --Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites prsent... Comme c'est drle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on semble tout voir, tout voir, mesure que vous parlez... et puis, dame! je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous dites... a sent bon... a rafrachit... comme la pluie d't dont nous parlons. Ainsi que le beau, que le bien, la posie est souvent contagieuse. La Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant: --Il ne faut pas croire que nous soyons seules aimer la pluie d't. Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enfants... vos enfants libres, gais et lgers comme eux. Voyez-vous, la tombe du jour, les plus petits courir travers bois au-devant de l'an, qui ramne deux gnisses du pturage? Ils ont bien vite reconnu le tintement lointain des clochettes, allez!... --Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus hardi, qui s'est fait mettre, par son frre an qui le soutient, califourchon sur le dos d'une des vaches... --Et l'on dirait que la pauvre bte sait quel fardeau elle porte, tant elle marche avec prcaution... Mais voil l'heure du souper: votre an, tout en menant pturer son btail, s'est amus remplir pour vous un panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportes au frais, sous une couche paisse de violettes sauvages. --Fraises et violettes... c'est a qui doit tre un baume! Mais mon Dieu! mon Dieu! o diable allez-vous donc chercher ces ides-l, la Goualeuse? --Dans les bois o mrissent les fraises, o fleurissent les violettes... il n'y a qu' regarder et ramasser, madame Martial... Mais parlons mnage... voici la nuit, il faut traire vos laitires, prparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer les chiens de votre mari, et bientt la voix de leur matre, qui, tout harass qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de chanter, quand, par une belle soire d't, le coeur satisfait, on regarde la maison o vous attendent une bonne femme et deux enfants? N'est-ce pas, madame Martial? --C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse. -- moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, mue elle-mme. Et ces larmes-l sont aussi douces que des chansons... Et puis, quand la nuit est venue tout fait, quel bonheur de rester sous la tonnelle jouir de la srnit d'une belle soire... respirer l'odeur de la fort... couter babiller ses enfants... regarder les toiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il dborde par la prire... Comment ne pas remercier celui qui l'on doit la fracheur du soir, la senteur des bois, la douce clart du ciel toil?... Aprs ce remerciement ou cette prire, on va dormir paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Crateur... car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnte, est celle de tous les jours... --De tous les jours!... rpta la Louve, la tte baisse sur sa poitrine, le regard fixe, le sein oppress, car c'est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu... --Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne devrait-il pas tre bni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie paisible et laborieuse, au lieu de la vie misrable que vous menez dans la boue des rues de Paris? Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve la ralit. Il venait de se passer dans l'me de cette crature un phnomne trange. Peinture nave d'une condition humble et rude, ce simple rcit, tour tour clair des douces lueurs du foyer domestique, dor par quelques joyeux rayons de soleil, rafrachi par la brise des grands bois ou parfum de la senteur des fleurs sauvages, ce rcit avait fait sur la Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait fait une exhortation d'une moralit transcendante. Oui, mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait dsir d'tre mnagre infatigable, vaillante pouse, mre pieuse et dvoue. Inspirer, mme pendant un moment, une femme violente, immorale, avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le got du travail, la reconnaissance envers le Crateur, et cela seulement en lui promettant ce que Dieu donne tous, le soleil du ciel et l'ombre des forts... ce que l'homme doit qui travaille, un toit et du pain, n'tait-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie! Le moraliste le plus svre, le prdicateur le plus fulminant, auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prdictions menaantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines? La colre douloureuse dont se sentit transporte la Louve en revenant la ralit, aprs s'tre laiss charmer par la rverie nouvelle et salutaire o, pour la premire fois, l'avait plonge Fleur-de-Marie, prouvait l'influence des paroles de cette dernire sur sa malheureuse compagne. Plus les regrets de la Louve taient amers en retombant de ce consolant mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse tait manifeste. Aprs un moment de silence et de rflexion, la Louve redressa brusquement la tte, passa la main sur son front, et se levant menaante, courrouce: --Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me dfier de toi et de ne pas vouloir t'couter... parce que a tournerait mal pour moi! Pourquoi m'as-tu parl ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela, parce que j'ai t assez bte pour te dire que j'aurais aim vivre au fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse! Maintenant, malgr moi, je vais toujours penser cette fort, cette maison, ces enfants, tout ce bonheur que je n'aurai jamais... jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma vie va donc tre un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui, par ta faute!... --Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie. --Tu dis tant mieux? s'cria la Louve, les yeux menaants. --Oui, tant mieux; car si votre misrable vie d' prsent vous parat un enfer, vous prfrerez celle dont je vous ai parl. --Et quoi bon la prfrer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? quoi bon regretter d'tre une fille des rues, puisque je dois mourir fille des rues? s'cria la Louve de plus en plus irrite, en saisissant dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Rponds... rponds! Pourquoi es-tu venue me faire dsirer ce que je ne peux pas avoir? --Dsirer une vie honnte et laborieuse, c'est tre digne de cette vie, je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher dgager sa main. --Eh bien! aprs, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? quoi a m'avancera-t-il? -- voir se raliser ce que vous regardez comme un rve, dit Fleur-de-Marie, d'un ton si srieux, si convaincu, que la Louve, domine de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappe d'tonnement. --coutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de compassion, me croyez-vous assez mchante pour veiller chez vous ces penses, ces esprances, si je n'tais pas sre, en vous faisant rougir de votre condition prsente, de vous donner les moyens d'en sortir? --Vous? Vous pourriez cela? --Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu... --Puissant comme Dieu?... --coutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'tais une pauvre crature perdue... abandonne. Un jour, celui dont je vous parle avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un jour celui-l est venu moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute mprise que j'tais, de me dire de consolantes paroles... les premires que j'aie entendues!... Je lui avais racont mes souffrances, mes misres, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout l'heure racont votre vie, la Louve... Aprs m'avoir coute avec bont, il ne m'a pas blme, il m'a plainte; il ne m'a pas reproch mon abjection, il m'a vant la vie calme et pure que l'on menait aux champs. --Comme vous tout l'heure... --Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir qu'il me montrait me semblait plus beau! --Comme moi, bon Dieu! --Oui, et ainsi que vous je disais: quoi bon, hlas! me faire entrevoir ce paradis, moi qui suis condamne l'enfer?... Mais j'avais tort de dsesprer... car celui dont je vous parle est, comme Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre crature qui ne demandait personne ni piti, ni bonheur, ni esprance. --Et pour vous... qu'a-t-il fait? --Il m'a traite en enfant malade; j'tais, comme vous, plonge dans un air corrompu, il m'a envoy respirer un air salubre et vivifiant; je vivais aussi parmi des tres hideux et criminels, il m'a confie des tres faits son image... qui ont pur mon me, lev mon esprit... car, comme Dieu encore, tous ceux qui l'aiment et le respectent, il donne une tincelle de sa cleste intelligence... Oui, si mes paroles vous meuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que son esprit et sa pense m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore cette heure l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: Esprez!... c'est qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... car Dieu l'a envoy sur terre pour faire croire la Providence... En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, inspire; ses joues ples se colorrent un moment d'un lger incarnat, ses beaux yeux brillrent doucement; elle rayonnait alors d'une beaut si noble, si touchante, que la Louve, dj profondment mue de cet entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et s'cria: --Mon Dieu!... o suis-je? Est-ce que je rve? Je n'ai jamais rien entendu, rien vu de pareil... a n'est pas possible!... Mais qui tes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous tiez tout autre que nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous soyez ici... prisonnire avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour nous tenter!!! Vous tes donc pour le bien... comme le dmon pour le mal? Fleur-de-Marie allait rpondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et la chercher pour la conduire auprs de Mme d'Harville. La Louve restait frappe de stupeur; l'inspectrice lui dit: --Je vois avec plaisir que la prsence de la Goualeuse dans la prison vous a port bonheur vous et vos compagnes... Je sais que vous avez fait une qute pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela est charitable, la Louve. Cela vous sera compt... J'tais bien sre que vous valiez mieux que vous ne vouliez le paratre... En rcompense de votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abrger de beaucoup les jours de prison qui vous restent subir. Et Mme Armand s'loigna, suivie de Fleur-de-Marie. L'on ne s'tonnera pas du langage presque loquent de Fleur-de-Marie en songeant que cette nature, si merveilleusement doue, s'tait rapidement dveloppe, grce l'ducation et aux enseignements qu'elle avait reus la ferme de Bouqueval. Puis la jeune fille tait surtout forte de son exprience. Les sentiments qu'elle avait veills dans le coeur de la Louve avaient t veills en elle par Rodolphe, lors de circonstances peu prs semblables. Croyant reconnatre quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait tch de la ramener l'honntet en lui prouvant (selon la thorie de Rodolphe applique la ferme de Bouqueval) qu'il tait de son intrt de devenir honnte, et en lui montrant sa rhabilitation sous de riantes et attrayantes couleurs... Et, ce propos, rptons que l'on procde d'une manire incomplte et, ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien. Afin de les dtourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire leurs oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chanes de bagne; et enfin au loin, dans une pnombre effrayante, l'extrme horizon du crime, on leur montre le coupe-tte du bourreau, tincelant aux lueurs des flammes ternelles... On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable, terrible... qui fait le mal... captivit, infamie, supplice... Cela est juste; mais qui fait le bien, la socit dcerne-t-elle dons honorables, distinctions glorieuses? Non. Par des bienfaisantes rmunrations, la socit encourage-t-elle la rsignation, l'ordre, la probit, cette masse immense d'artisans vous tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours une misre profonde? Non. En regard de l'chafaud o monte le grand coupable, est-il un pavois o monte le grand homme de bien? Non. trange, fatal symbole! On reprsente la justice aveugle, portant d'une main un glaive pour punir, de l'autre des balances o se psent l'accusation et la dfense. Ceci n'est pas l'image de la justice. C'est l'image de la loi, ou plutt de l'homme qui condamne ou absout selon sa conscience. La JUSTICE tiendrait d'une main une pe, de l'autre une couronne; l'une pour frapper les mchants, l'autre pour rcompenser les bons. Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles chtiments pour le mal, il est d'clatants triomphes pour le bien; tandis qu' cette heure, dans son naf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des tribunaux, des geles, des galres et des chafauds. Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ compose d'hommes fermes, intgres, clairs, toujours occups rechercher, dcouvrir, punir des sclrats. Il ne voit pas de justice vertueuse[1], compose d'hommes fermes, intgres, clairs, toujours occups rechercher, rcompenser les gens de bien. Tout lui dit: Tremble!... Rien ne lui dit: Espre!... Tout le menace... Rien ne le console. L'tat dpense annuellement beaucoup de millions pour la strile punition des crimes. Avec cette somme norme, il entretient prisonniers et geliers, galriens et argousins, chafauds et bourreaux. Cela est ncessaire, soit. Mais combien dpense l'tat pour la rmunration si salutaire, si fconde, des gens de bien? Rien. Et ce n'est pas tout. Ainsi que nous le dmontrerons lorsque le cours de ce rcit nous conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irrprochable probit seraient au comble de leurs voeux s'ils taient certains de jouir un jour de la condition matrielle des prisonniers, toujours assurs d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gte! Et pourtant, au nom de leur dignit d'honntes gens rudement et longuement prouve, n'ont-ils pas le droit de prtendre jouir du mme bien-tre que les sclrats, ceux-l qui, comme Morel le lapidaire, auraient pendant vingt ans vcu laborieux, probes, rsigns, au milieu de la misre et des tentations? Ceux-l ne mritent-ils pas assez de la socit pour qu'elle se donne la peine de les chercher et, sinon de les rcompenser, la glorification de l'humanit, du moins de les soutenir dans la voie pnible et difficile qu'ils parcourent vaillamment? Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus obscurment que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas toujours dcouverts par la justice criminelle? Hlas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant. Supposez, par la pense, une socit organise de telle sorte qu'elle ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du crime. Un ministre public signalant les nobles actions, les dnonant la reconnaissance de tous, comme on dnonce aujourd'hui les crimes la vindicte des lois. Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus fconde en enseignements, en consquences, en rsultats positifs: Un homme a tu un autre homme pour le voler: Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin recul de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau. Voil le dernier mot de la socit. Voil le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voil le plus grand chtiment... voil l'enseignement le plus terrible, le plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple... Le seul... car rien ne sert de contrepoids ce billot dgouttant de sang. Non... la socit n'a aucun spectacle doux et bienfaisant opposer ce spectacle funbre. Continuons notre utopie... N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifies et matriellement rmunres par l'tat? Ne serait-il pas sans cesse encourag au bien, s'il voyait souvent un tribunal auguste, imposant, vnr, voquer devant lui, aux yeux d'une foule immense, un pauvre et honnte artisan, dont on raconterait la longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait: --Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaill, souffert, courageusement lutt contre l'infortune; votre famille a t leve par vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus suprieures vous ont hautement distingu: soyez glorifi et rcompens. Vigilante, juste et toute-puissante, la socit ne laisse jamais dans l'oubli ni le mal ni le bien... chacun elle paye selon ses oeuvres... l'tat vous assure une pension suffisante vos besoins. Environn de la considration publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance une vie qui doit servir d'enseignement tous... et ainsi sont et seront toujours exalts ceux qui, comme vous, auront justifi, perdant beaucoup d'annes, d'une admirable persvrance dans le bien... et fait preuve de rares et grandes qualits morales... Votre exemple encouragera le plus grand nombre vous imiter... l'esprance allgera le pnible fardeau que le sort leur impose durant une longue carrire. Anims d'une salutaire mulation, ils lutteront d'nergie dans l'accomplissement des devoirs les plus difficiles, afin d'tre un jour distingus entre tous et rmunrs comme vous... Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier gorg, du grand homme de bien rcompens, ragira sur le peuple d'une faon plus salutaire, plus fconde? Sans doute beaucoup d'esprits dlicats s'indigneront la seule pense de ces ignobles rmunrations matrielles accordes ce qu'il y a au monde de plus thr: la vertu! Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou moins philosophiques, platoniques, thologiques, mais surtout conomiques, telles que celles-ci: _Le bien porte en soi sa rcompense..._ _La vertu est une chose sans prix..._ _La satisfaction de la conscience est la plus noble des rcompenses._ Et enfin cette objection triomphante et sans rplique: _Le bonheur ternel qui attend les justes dans l'autre vie doit uniquement suffire pour les encourager au bien._ cela nous rpondrons que la socit, pour intimider et punir les coupables, ne nous parat pas exclusivement se reposer sur la vengeance divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie. La socit prlude au jugement dernier par des jugements humains... En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente modestement... de gendarmes. Nous le rptons: Pour terrifier les mchants, on matrialise, ou plutt on rduit des proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticips du courroux cleste... Pourquoi n'en serait-il pas de mme des effets de la rmunration divine l'gard des gens de bien? Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, comme de vritables utopies qu'elles sont. La socit est si bien comme elle est! Interrogez plutt tous ceux qui, la jambe avine, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux banquet! X La protectrice L'inspectrice entra bientt avec la Goualeuse dans le petit salon o se trouvait Clmence; la pleur de la jeune fille s'tait lgrement colore ensuite de son entretien avec la Louve. --Mme la marquise, touche des excellents renseignements que je lui ai donns sur vous, dit Mme Armand Fleur-de-Marie, dsire vous voir, et daignera peut-tre vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre peine. --Je vous remercie, madame, rpondit timidement Fleur-de-Marie Mme Armand, qui la laissa seule avec la marquise. Celle-ci, frappe de l'expression candide des traits de sa protge, de son maintien rempli de grce et de modestie, ne put s'empcher de se souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononc le nom de Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnire en proie un amour profond et cach. Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait tre question du grand-duc Rodolphe, Clmence reconnaissait que du moins, quant la beaut, la Goualeuse tait digne de l'amour d'un prince... l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit, respirait une bont charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement attire vers elle. --Mon enfant, lui dit Clmence, en louant beaucoup la douceur de votre caractre et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se plaint de votre peu de confiance envers elle. Fleur-de-Marie baissa la tte sans rpondre. --Les habits de paysanne dont vous tiez vtue lorsqu'on vous a arrte, votre silence au sujet de l'endroit o vous demeuriez avant d'tre amene ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances. --Madame... --Je n'ai aucun droit votre confiance, ma pauvre enfant, je ne voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que si je demandais votre sortie de prison, cette grce pourrait m'tre accorde. Avant d'agir, je dsirerais causer avec vous de vos projets, de vos ressources pour l'avenir. Une fois libre... que ferez-vous? Si, comme je n'en doute pas, vous tes dcide suivre la bonne voie o vous tes entre, ayez confiance en moi, je vous mettrai mme de gagner honorablement votre vie... La Goualeuse fut mue jusqu'aux larmes de l'intrt que lui tmoignait Mme d'Harville. Aprs un moment d'hsitation, elle lui dit: --Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si gnreuse, que je dois peut-tre rompre le silence que j'ai gard jusqu'ici sur le pass... un serment m'y forait. --Un serment? --Oui, madame, j'ai jur de taire la justice et aux personnes employes dans cette prison par suite de quels vnements j'ai t conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une promesse... --Laquelle? --Celle de me garder le secret, je pourrais, grce vous, madame, sans manquer pourtant mon serment, rassurer des personnes respectables qui, sans doute, sont bien inquites de moi. --Comptez sur ma discrtion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez dire. --Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes bienfaiteurs ne ressemblt de l'ingratitude!... Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frapprent Mme d'Harville d'un nouvel tonnement. --Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles, tout m'tonne au dernier point. Comment, avec une ducation qui parat distingue, avez-vous pu... --Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume. C'est qu'hlas! cette ducation, il y a bien peu de temps que je l'ai reue. Je dois ce bienfait un protecteur gnreux, qui, comme vous, madame... sans me connatre... sans mme avoir les favorables renseignements qu'on vous a donns sur moi, m'a prise en piti... --Et ce protecteur... quel est-il? --Je l'ignore, Madame... --Vous l'ignorez? --Il ne se fait connatre, dit-on, que par son inpuisable bont; grce au ciel, je me suis trouve sur son passage. --Et o l'avez-vous rencontr? --Une nuit... dans la Cit, madame, dit la Goualeuse en baissant les yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a courageusement dfendue: telle a t ma premire rencontre avec lui. --C'tait donc un homme... du peuple? --La premire fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le langage... mais plus tard... --Plus tard? --La manire dont il m'a parl, le profond respect dont l'entouraient les personnes auxquelles il m'a confie, tout m'a prouv qu'il avait pris par dguisement l'extrieur d'un de ces hommes qui frquentent la Cit. --Mais dans quel but? --Je ne sais... --Et le nom de ce protecteur mystrieux, le connaissez-vous? --Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je puis sans cesse bnir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M. Rodolphe, madame... Clmence devint pourpre. --Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement Fleur-de-Marie. --Je l'ignore, madame... Dans la ferme o il m'avait envoye, on ne le connaissait que sous le nom de M. Rodolphe. --Et son ge? --Il est jeune encore, madame... --Et beau? --Oh! oui... beau, noble... comme son coeur... L'accent reconnaissant, passionn de Fleur-de-Marie en prononant ces mots, causa une impression douloureuse Mme d'Harville. Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait du prince. Les remarques de l'inspectrice taient fondes, pensait Clmence... la Goualeuse aimait Rodolphe... c'tait son nom qu'elle avait prononc pendant son sommeil... Dans quelles circonstances tranges le prince et cette malheureuse s'taient-ils rencontrs? Pourquoi Rodolphe tait-il all dguis dans la Cit? La marquise ne put rsoudre ces questions. Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois mchamment et faussement racont des prtendues excentricits de Rodolphe, de ses amours tranges... N'tait-il pas, en effet, bizarre, qu'il et retir de la fange cette crature d'une ravissante beaut, d'une intelligence peu commune?... Clmence avait de nobles qualits; mais elle tait femme, et elle aimait profondment Rodolphe, quoiqu'elle ft dcide ensevelir ce secret au plus profond de son coeur... Sans rflchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions gnreuses que le prince tait accoutum de faire dans l'ombre; sans rflchir qu'elle confondait peut-tre avec l'amour un sentiment de gratitude exalt; sans rflchir enfin que, ce sentiment et-il t plus tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment d'amertume et d'injustice, ne put s'empcher de regarder la Goualeuse comme sa rivale. Son orgueil se rvolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle souffrait malgr elle d'une rivalit si abjecte. Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec l'affectueuse bienveillance de ses premires paroles: --Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse en prison? Comment vous trouvez-vous ici? --Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappe de ce brusque changement de langage, vous ai-je dplu en quelque chose?... --Et en quoi pouvez-vous m'avoir dplu? demanda Mme d'Harville avec hauteur. --C'est qu'il me semble... que tout l'heure... vous me parliez avec plus de bont, madame... --En vrit, mademoiselle, ne faut-il pas que je pse chacune de mes paroles? Puisque je consens m'intresser vous... j'ai le droit, je pense, de vous adresser certaines questions... peine ces mots taient-ils prononcs que Clmence, pour plusieurs raisons, en regretta la duret. D'abord par un louable retour de gnrosit, puis parce qu'elle songea qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle dsirait savoir. En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et confiante, devint tout coup craintive. De mme que la sensitive, la premire atteinte, referme ses feuilles dlicates et se replie sur elle-mme... le coeur de Fleur-de-Marie se serra douloureusement. Clmence reprit doucement, pour ne pas veiller les soupons de sa protge par un revirement trop subit: --En vrit, je vous le rpte, je ne puis comprendre qu'ayant autant vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnire. Comment, aprs tre sincrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrter la nuit dans une promenade qui vous tait interdite? Tout cela, je vous l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a jusqu'ici impos le silence... mais ce serment mme est si trange!... --J'ai dit la vrit, madame... --J'en suis certaine... il n'y a qu' vous voir, qu' vous entendre, pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a d'incomprhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon impatiente curiosit; c'est seulement cela que vous devez attribuer la vivacit de mes paroles de tout l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit vos confidences que mon vif dsir de vous tre utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous n'avez dit personne, et je suis trs-touche, croyez-moi, pauvre enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intrt que je vous porte... Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous vous proposez. Grce ce _repltrage_ assez habile (qu'on nous passe cette trivialit), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un moment effarouche. Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha mme d'avoir mal interprt les mots qui l'avaient blesse. --Pardonnez-moi, madame, dit-elle Clmence; j'ai sans doute eu tort de ne pas vous dire tout de suite ce que vous dsirez savoir; mais vous m'avez demand le nom de mon sauveur... malgr moi je n'ai pu rsister au bonheur de parler de lui... --Rien de mieux... cela prouve combien vous lui tes reconnaissante. Mais par quelle circonstance avez-vous quitt les honntes gens chez lesquels il vous avait place sans doute? Est-ce cet vnement que se rapporte le serment dont vous m'avez parl? --Oui, madame; mais, grce vous, je crois maintenant pouvoir, tout en restant fidle ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma disparition... --Voyons, ma pauvre enfant, je vous coute. --Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait place dans une ferme situe quatre ou cinq lieues d'ici... --Il vous y avait conduite... lui-mme? --Oui, madame... il m'avait confie une dame aussi bonne que vnrable... que j'aimai bientt comme ma mre... Elle et le cur du village, la recommandation de M. Rodolphe, s'occuprent de mon ducation... --Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent la ferme? --Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis reste. Clmence ne put cacher un tressaillement de joie. --Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse... n'est-ce pas? --Oh! oui, madame!... C'tait pour moi plus que du bonheur... c'tait un sentiment ml de reconnaissance, de respect, d'admiration et mme d'un peu de crainte... --De la crainte? --De lui moi... de lui aux autres... la distance est si grande!... --Mais... quel est donc son rang? --J'ignore s'il a un rang, madame. --Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les autres. --Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est l'lvation de son caractre... c'est son inpuisable gnrosit pour ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire tous... Les mchants mmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une ide incomplte de celui que l'on doit se borner adorer en silence... autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu. --Cette comparaison... --Est peut-tre sacrilge, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de lui comparer celui qui m'a donn la conscience du bien et du mal, celui qui m'a retire de l'abme... celui enfin qui je dois une vie nouvelle? --Je ne vous blme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles exagrations. Mais comment avez-vous abandonn cette ferme o vous deviez vous trouver si heureuse? --Hlas!... cela n'a pas t volontairement, madame! --Qui vous y a donc force? --Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore ce rcit, je me rendais au presbytre du village, lorsqu'une mchante femme, qui m'avait tourmente pendant mon enfance... et un homme son complice... qui tait embusqu avec elle dans un chemin creux, se jetrent sur moi, et, aprs m'avoir billonne, m'emportrent dans un fiacre. --Et dans quel but? --Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obissaient, je crois, des personnes puissantes. --Quelles furent les suites de cet enlvement? -- peine le fiacre tait-il en marche que la mchante femme, qui s'appelle la Chouette, s'cria: J'ai du vitriol, je vais en frotter le visage de la Goualeuse pour la dfigurer. --Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauve de ce danger? --Le complice de cette femme... un aveugle, nomm le Matre d'cole. --Il a pris votre dfense? --Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le Matre d'cole la fora de jeter par la portire la bouteille qui contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu, aprs avoir pourtant aid mon enlvement... La nuit tait profonde... Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrta, je crois, sur la grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme cheval attendait cet endroit... --Eh bien! dit-il, la tenez-vous enfin?--Oui, nous la tenons! rpondit la Chouette, qui tait furieuse de ce qu'on l'avait empche de me dfigurer. Si vous voulez vous dbarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'tendre par terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la tte... elle aura l'air d'avoir t crase par accident. --Mais c'est pouvantable! --Hlas! madame, la Chouette tait bien capable de faire ce qu'elle disait. Heureusement l'homme cheval lui rpondit qu'il ne voulait pas qu'on me ft mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois enferme dans un endroit d'o je ne pourrais ni sortir ni crire personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appel Bras-Rouge, matre d'une taverne situe aux Champs-lyses. Dans cette taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme cheval accepta cette proposition; puis il me promit qu'aprs tre reste deux mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empcherait de regretter la ferme de Bouqueval. --Quel mystre trange! --Cet homme donna de l'argent la Chouette, lui en promit encore lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant d'arriver la barrire, le Matre d'cole dit la Chouette: Tu veux enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien qu'tant prs de la rivire, ces caves sont dans l'hiver toujours submerges!... Tu veux donc la noyer?--Oui, rpondit la Chouette. --Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait cette horrible femme? --Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharne sur moi... Le Matre d'cole lui rpondit: --Je ne veux pas qu'on noie la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.--La Chouette tait aussi tonne que moi, madame, d'entendre cet homme me dfendre ainsi. Elle se mit alors dans une colre horrible et jura qu'elle me conduirait chez Bras-Rouge, malgr le Matre d'cole. --Je t'en prie, dit celui-ci, car je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lcherai pas et je t'tranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire alors? s'cria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant deux mois sans qu'on sache o elle est?--Il y a un moyen, dit le Matre d'cole; nous allons aller aux Champs-lyses, nous ferons stationner le fiacre quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher Bras-Rouge sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le ramneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en dclarant que c'est une fille de la Cit qu'il a trouve rdant autour de son cabaret. Comme les filles sont condamnes trois mois de prison quand on les surprend aux Champs-lyses, et que la Goualeuse est encore inscrite la police, on l'arrtera, on la mettra Saint-Lazare, o elle sera aussi bien garde et cache que dans la cave de Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas arrter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enleve, elle nous dnoncera. En supposant mme qu'on l'emprisonne, elle crira ses protecteurs, tout sera dcouvert.--Non, elle ira en prison de bonne volont, reprit le Matre d'cole, et elle va jurer de ne nous dnoncer personne tant qu'elle restera Saint-Lazare, ni ensuite non plus; elle me doit cela, car je l'ai empche d'tre dfigure par toi, la Chouette, et noye chez Bras-Rouge. Mais si, aprs avoir jur de ne pas parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de Bouqueval feu et sang. Puis, s'adressant moi, le Matre d'cole ajouta:--Dcide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne la Chouette, qui te mnera dans la cave de Bras-Rouge, o tu seras noye. Voyons, dpche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le tiendras. --Et vous avez jur? --Hlas! oui, madame, tant je craignais d'tre dfigure par la Chouette ou d'tre noye par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux... Une autre mort m'et paru moins effrayante; je n'aurais peut-tre pas cherch y chapper. --Quelle ide sinistre, votre ge!... dit Mme d'Harville en regardant la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir n'aura-t-il pas effac le pass? --Est-ce que le pass s'efface? Est-ce que le pass s'oublie? Est-ce que le repentir tue la mmoire, madame? s'cria Fleur-de-Marie d'un ton si dsespr que Clmence tressaillit. --Mais toutes les fautes se rachtent, malheureuse enfant! --Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en plus terrible mesure que l'me s'pure, mesure que l'esprit s'lve! Hlas! plus vous montez, plus l'abme dont vous sortez vous parat profond. --Ainsi, vous renoncez tout espoir de rhabilitation, de pardon? --De la part des autres... non, madame; vos bonts prouvent que l'indulgence ne manque jamais aux remords. --Vous serez donc la seule impitoyable envers vous? --Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai t... Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier... --Et quelquefois vous dsirez mourir? --Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle reprit, aprs un moment de silence: Quelquefois... oui, madame. --Pourtant, vous craigniez d'tre dfigure par cette horrible femme; vous teniez donc votre beaut, pauvre petite? Cela annonce que la vie a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!... --C'est peut-tre une faiblesse de penser cela; mais si j'tais belle, comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononant le nom de mon bienfaiteur... Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes. Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits angliques, ples, abattus, son douloureux sourire, taient tellement d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la ralit de son funeste dsir. Mme d'Harville tait doue de trop de dlicatesse pour ne pas sentir ce qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pense de la Goualeuse: Je n'oublierai jamais ce que j'ai t... Ide fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de Fleur-de-Marie. Clmence, honteuse d'avoir un instant mconnu la gnrosit toujours si dsintresse du prince, regrettait aussi de s'tre laiss entraner un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec une nave exaltation sa reconnaissance envers son protecteur. Chose trange, l'admiration que cette pauvre prisonnire ressentait si vivement pour Rodolphe augmentait peut-tre encore l'amour profond que Clmence devait toujours lui cacher. Elle reprit, pour fuir ces penses: --J'espre qu' l'avenir vous serez moins svre pour vous-mme. Mais parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous n'avez pas voulu dnoncer ces misrables? --Quoique le Matre d'cole et pris part mon enlvement, il m'avait deux fois dfendue... j'aurais craint d'tre ingrate envers lui. --Et vous vous tes prte aux desseins de ces monstres? --Oui, madame... j'tais si effraye! La Chouette alla chercher Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait trouve rdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas ni, on m'a arrte et l'on m'a conduite ici. --Mais vos amis de la ferme doivent tre en proie une inquitude mortelle? --Hlas madame, dans mon premier mouvement d'pouvante, je n'avais pas rflchi que mon serment m'empcherait de les rassurer... Maintenant cela me dsole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer ma parole, je puis vous prier d'crire Mme Georges, la ferme de Bouqueval, de n'avoir aucune inquitude mon gard, sans lui apprendre pourtant o je suis, car j'ai promis de le taire... --Mon enfant, ces prcautions deviendront inutiles si, ma recommandation, on vous fait grce. Demain vous retournerez la ferme, sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos bienfaiteurs pour savoir jusqu' quel point vous engage cette promesse arrache par la menace. --Vous croyez, madame... que, grce vos bonts... je puis esprer de sortir bientt d'ici? --Vous mritez tant d'intrt que je russirai, j'en suis sre; et je ne doute pas qu'aprs-demain vous ne puissiez aller vous-mme rassurer vos bienfaiteurs... --Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mriter tant de bonts de votre part? Comment les reconnatre?... --En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur que vos amis se sont rserv... Mme Armand entra tout coup d'un air constern. --Madame la marquise, dit-elle Clmence avec hsitation, je suis dsole du message que j'ai remplir auprs de vous. --Que voulez-vous dire, madame?... --M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame... --Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il? --Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est charg pour vous, dit-il, d'une nouvelle... aussi triste qu'imprvue... Il a appris chez Mme la duchesse, sa femme, que vous tiez ici, et il est venu en toute hte... --Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout coup, elle s'cria avec un accent dchirant: Ma fille... ma fille... peut-tre!... Oh! parlez, madame!... --J'ignore, madame... --Oh! de grce, de grce, madame, conduisez-moi auprs de M. de Lucenay! s'cria Mme d'Harville en sortant, tout perdue, suivie de Mme Armand. --Pauvre mre! dit tristement la Goualeuse en suivant Clmence du regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment mme o elle vient de se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non, non, encore une fois, c'est impossible. XI Une intimit force Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir. M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable, s'occupait de restaurer la botte qui lui tait plus d'une fois tombe des mains lors de la dernire et audacieuse incartade de Cabrion. La physionomie du chaste portier tait abattue et beaucoup plus mlancolique que de coutume. Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa dfaite, passe tristement la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt tremblant sur la cassure transversale dont son vnrable chapeau tromblon avait t sillonn par la main insolente de Cabrion. Alors tous les chagrins, toutes les inquitudes, toutes les craintes d'Alfred se rveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes poursuites du rapin. M. Pipelet n'avait pas un esprit trs-tendu, trs-lev; son imagination n'tait pas des plus vives ni des plus potiques, mais il possdait un sens trs-droit, trs-solide et trs-logique. Malheureusement, par une consquence naturelle de la rectitude de son jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle porte de ce qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforait de trouver des motifs raisonnables, possibles, la conduite exorbitante de Cabrion, et il se posait ce sujet une foule de questions insolubles. Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige force de sonder l'abme sans fond que le gnie infernal du peintre avait creus sous ses pas. Que de fois, bless dans ses panchements, il avait t forc de se replier sur lui-mme, grce au pyrrhonisme effrn de Mme Pipelet, qui, ne s'arrtant qu'aux faits et ddaignant d'approfondir les causes, considrait grossirement la conduite incomprhensible de Cabrion l'gard d'Alfred comme une simple farce! M. Pipelet, homme srieux et grave, ne pouvait admettre une telle interprtation; il gmissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignit d'homme se rvoltait cette pense qu'il pouvait tre le jouet d'une combinaison aussi vulgaire: une farce... Il tait absolument convaincu que la conduite inoue de Cabrion cachait quelque complot tnbreux dissimul sous une frivole apparence. Nous l'avons dit, c'est rsoudre ce funeste problme que l'homme au chapeau tromblon puisait incessamment sa puissance dialectique. --Je porterais plutt ma tte sur l'chafaud, disait cet homme austre, qui, ds qu'il les touchait, agrandissait immensment les questions, je porterais ma tte sur l'chafaud plutt que d'admettre que, dans l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne si opinitrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie. Or, dans sa dernire entreprise, cette crature malfaisante n'avait aucun tmoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour dposer sur mon front indign son hideux baiser. Et cela, je le demanderai toute personne dsintresse: dans quel but? Ce n'tait pas par bravade... personne ne le voyait; ce n'tait pas par plaisir... les lois de la nature s'y opposent; ce n'tait pas par amiti... je n'ai qu'un ennemi au monde, c'est lui. Il faut donc reconnatre qu'il y a l un mystre que ma raison ne peut pntrer! Alors, o tend ce plan diabolique, concert de longue main et poursuivi avec une persistance qui m'pouvante? Voil ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilit o je suis de soulever ce voile qui peu peu me mine et me consume! Telles taient les rflexions pnibles de M. Pipelet au moment o nous les prsentons au lecteur. L'honnte portier venait mme de raviver ses plaies toujours saignantes en portant mlancoliquement la main la cassure de son chapeau, lorsqu'une voix perante, partant d'un des tages suprieurs de la maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier: --Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dpchez-vous! --Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, aprs un moment d'audition rflchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chauss de la botte qu'il rparait. --Monsieur Pipelet, dpchez-vous donc! rpta la voix d'un ton pressant. --Cet organe m'est compltement tranger. Il est mle, il m'appelle, lui... voil ce que je puis affirmer... a n'est pas une raison suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la dserter en l'absence de mon pouse... jamais! s'cria hroquement Alfred, jamais!! --Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se trouve mal!... --Anastasie!... s'cria Alfred en se levant de son sige; puis il retomba, en se disant lui-mme: Enfant que je suis... c'est impossible, mon pouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne peut-elle pas tre rentre sans que je l'aie aperue? Ceci serait peu rgulier; mais je dois dclarer que cela peut tre. --Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras! --On a mon pouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant brusquement. --Je ne puis pas dlacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix. Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa chastet se rvolta. --L'organe mle et inconnu parler de dlacer Anastasie! s'cria-t-il, je m'y oppose! Je le dfends!! Et il se prcipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrta. M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques et minemment dramatiques souvent exploites par les potes. D'un ct le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre ct sa pudique et conjugale susceptibilit l'appelait aux tages suprieurs de la maison. Au milieu de ces perplexits terribles, la voix reprit: --Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les cordons et je ferme les yeux!... Cette menace dcida M. Pipelet. --Mssieurr..., s'cria-t-il d'une voix de stentor, en sortant perdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, mssieurr, de ne rien couper, de laisser mon pouse intacte!... Je monte... Et Alfred s'lana dans les tnbres de l'escalier, en laissant, dans son trouble, la porte de sa loge ouverte. peine l'eut-il quitte que tout coup un homme y entra vivement, prit sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de quatre pointes fiches d'avance chaque coin d'un pais carton qu'il tenait la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcve de M. Pipelet, puis disparut. Cette opration fut faite si prestement que le portier, s'tant souvenu presque au mme instant qu'il avait laiss la porte de sa loge ouverte, redescendit prcipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans pouvoir souponner que quelqu'un tait entr chez lui. Aprs cette mesure de prcaution, Alfred s'lana de nouveau au secours d'Anastasie en criant de toutes ses forces: --Mssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon pouse sous la sauvegarde de votre dlicatesse! Le digne portier devait tomber d'tonnement en tonnement. peine avait-il de nouveau gravi les premires marches de l'escalier qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas l'tage suprieur, mais dans l'alle. Cette voix, plus glapissante que jamais, s'criait: --Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... O es-tu donc, vieux coureur? ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du premier tage; il resta ptrifi, la tte tourne vers le bas de l'escalier, la bouche bante, les yeux fixes, le pied lev. --Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet. Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupe se trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidle son argumentation logique et serre. Mais alors... cet organe mle et inconnu qui me menaait de la dlacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un jeu cruel de mon inquitude?... Quel est son dessein? Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. Fais ton devoir, advienne que pourra... Aprs avoir t rpondre mon pouse, je remonterai pour claircir ce mystre et vrifier cet organe. M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face face avec sa femme. --C'est toi! lui dit-il. --Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que a _soye_? --C'est toi, ma vue ne m'abuse point? --Ah ! qu'est-ce que tu as encore faire tes gros yeux en boules de loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger... --C'est que ta prsence me rvle qu'il se passe ici des choses... des choses... --Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, o j'tais alle en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas ce petit gueux de Tortillard... et il a raison! En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait la main, ouvrit la loge et y prcda son mari. peine le couple tait-il rentr qu'un personnage, descendant lgrement l'escalier, passa rapidement et inaperu devant la loge. C'tait l'organe mle qui avait si vivement excit les inquitudes d'Alfred. M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit sa femme d'une voix mue: --Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutume; il se passe ici des choses... des choses... --Voil que tu rabches encore; mais il s'en passe partout, des choses! Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah ! mais tu es tout en eau... tout en nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux chri! --Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la main sur son visage baign de sueur, car il se passe ici des choses vous renverser... --Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester tranquille sur ta chaise garder la loge. --Anastasie, vous tes injuste... en disant que je trotte comme un chat maigre. Si je trotte... c'est pour vous. --Pour moi? --Oui... Pour vous pargner un outrage dont nous eussions tous les deux gmi et rougi... j'ai dsert un poste que je considre comme aussi sacr que la gurite du soldat... --On voulait me faire outrage, moi? --Ce n'tait pas vous... puisque l'outrage dont on vous menaait devait s'accomplir l-haut, et que vous tiez sortie... mais... --Que le diable m'emporte si je comprends rien ce que tu me chantes l! Ah ! est-ce que dcidment tu perds la boule?... Tiens, vois-tu... je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et a par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri... cet tre-l sera donc toujours ton cauchemar? peine Anastasie avait-elle prononc ces mots qu'il se passa une chose trange. Alfred se tenait assis, le visage tourn du ct du lit. La loge tait claire par la clart blafarde d'un jour d'hiver et par une lampe. la lueur de ces deux lumires douteuses, M. Pipelet, au moment o sa femme pronona le nom de Cabrion, crut voir apparatre dans l'ombre de l'alcve la figure immobile et narquoise du peintre. C'tait lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre, son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur... Un moment M. Pipelet crut rver; il passa sa main sur ses yeux... se croyant le jouet d'une illusion... Ce n'tait pas une illusion... Rien de plus rel que cette apparition... Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tte, dont la carnation vivante se dtachait de l'obscurit de l'alcve... cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrire sans prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et dsigna cette terrible vision d'un geste si pouvant que Mme Pipelet se retourna pour chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientt, malgr sa crnerie habituelle. Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'cria: --CABRION!!! --Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix teinte et caverneuse, en fermant les yeux. La stupeur des deux poux faisait le plus grand honneur au talent de l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de Cabrion. Sa premire surprise passe, Anastasie, intrpide comme une lionne, courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le carton du mur o il avait t clou. L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri de guerre son exclamation favorite: --Et alllllez donc!... Alfred, les yeux toujours ferms, les mains tendues en avant, restait immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon rvlait seule de temps autre la violence contenue de ses motions intrieures. --Ouvre donc l'oeil, vieux chri, dit Mme Pipelet triomphante, a n'est rien... c'est une peinture... le portrait de ce sclrat de Cabrion!... Tiens, regarde comme je le trpigne! Et Anastasie, dans son indignation, jeta la peinture terre et la foula aux pieds en s'criant: Voil comme je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc! Alfred secoua ngativement la tte sans dire un mot, et en faisant signe sa femme d'loigner de lui cette image dteste. --A-t-on vu un effront pareil!... a n'est pas tout... il y a crit au bas, en lettres rouges: _Cabrion son bon ami Pipelet, pour la vie, _dit la portire en examinant le carton la lumire. --Son bon ami... pour la vie!... murmura Alfred. Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre tmoin de cette nouvelle et outrageante ironie. --Mais propos, comment a se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y tait pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sr... tu avais tout l'heure emport la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait se trouve-t-il ici?... Ah ! est-ce que par hasard ce serait toi qui l'aurais mis l, vieux chri? cette monstrueuse hypothse, Alfred bondit sur son sige; il ouvrit des yeux furieux, menaants. --Moi... moi, accrocher dans mon alcve le portrait de cet tre malfaisant qui, non content de me perscuter de son odieuse prsence, me poursuit encore la nuit en rve, le jour en peinture! Mais vous voulez donc me rendre fou, Anastasie... fou lier?... --Eh bien! aprs? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommod... avec Cabrion pendant mon absence... o serait le grand mal? --Moi... raccommod avec... mon Dieu! vous l'entendez!... --Et alors... il t'aurait donn son portrait... en gage de bonne amiti... Si a est, ne t'en dfends pas... --Anastasie!... --Si a est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie femme. --Mon pouse! --Mais, enfin, il faut bien que a soit toi qui aies accroch ce portrait? --Moi!... mon Dieu! mon Dieu!... --Mais... qui est-ce, alors? --Vous, madame... --Moi!... --Oui! s'cria M. Pipelet avec garement, c'est vous, j'ai besoin de croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourn au lit, je ne me serai aperu de rien. --Mais... vieux chri... --Je vous dis qu'il faut que a soit vous... sinon je croirai que c'est le diable... puisque je n'ai pas quitt la loge, et que lorsque je suis mont en haut pour rpondre l'appel de l'organe mle j'avais la clef. La porte tait bien ferme, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela? --C'est ma foi, vrai! --Vous avouez donc? --J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est joliment faite... faut tre juste. --Une farce! s'cria M. Pipelet, emport par une indignation dlirante. Ah! vous y voil encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela cache quelque trame abominable... il y a quelque chose l-dessous. C'est un coup mont... un complot. On dissimule l'abme sous des fleurs, on tente de m'tourdir pour m'empcher de voir le prcipice o l'on veut me plonger... Il ne me reste plus qu' me mettre sous la protection des lois... Heureusement, Dieu protge la France. Et M. Pipelet se dirigea vers la porte. --O vas-tu donc, vieux chri? --Chez M. le commissaire... dposer ma plainte et ce portrait, comme preuve des perscutions dont on m'accable. --Mais de quoi te plaindras-tu? --De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharn trouvera moyen par des procds frauduleux... de me forcer avoir son portrait chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront pas sous leur gide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie... donnez-le-moi... pas du ct de la peinture... cette vue me rvolte! Le tratre ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion son bon ami Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que cet tre infernal est l, toujours l! sous le plancher, dans la muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon pouse... le jour, qu'il est debout derrire moi, toujours avec son sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment mme il n'est pas ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y es-tu, monstre? Y es-tu?... s'cria M. Pipelet en accompagnant cette imprcation furibonde d'un mouvement de tte circulaire, comme s'il et voulu interroger du regard toutes les parties de la loge. --J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion. Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcve, grce un simple effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la porte de la loge, jouissant des moindres dtails de cette scne. Pourtant, aprs avoir prononc ces derniers mots, il s'esquiva prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau sujet de colre, d'tonnement et de mditation sa victime. Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit, les derniers recoins de la loge sans rien dcouvrir, explora l'alle sans tre plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet, atterr par ce dernier coup, tait retomb assis sur sa chaise, dans un tat d'accablement dsespr. --a n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours trs-esprit fort, le gredin tait cach prs de la porte, et, pendant que nous cherchions d'un ct, il se sera sauv de l'autre. Patience! je l'attraperai un jour, et alors... gare lui! il mangera mon manche balai! La porte s'ouvrit, et Mme Sraphin, femme de charge du notaire Jacques Ferrand, entra dans la loge. --Bonjour, madame Sraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher une trangre ses chagrins domestiques, prit tout coup un air gracieux et avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service? --D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne? --Notre nouvelle enseigne? --Le petit criteau... --Un petit criteau? --Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroch au-dessus de la porte de votre alle. --Comment! Dans la rue?... --Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte. --Ma chre madame Sraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y comprends rien du tout; et toi, vieux chri? Alfred resta muet. --Au fait, c'est M. Pipelet que a regarde, dit Mme Sraphin; il va m'expliquer a, lui. Alfred poussa une sorte de gmissement sourd, inarticul, en agitant son chapeau tromblon. Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien expliquer aux autres, tant suffisamment proccup d'une infinit de problmes plus insolubles les uns que les autres. --Ne faites pas attention, madame Sraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre Alfred a sa crampe au pylore, a le rend tout chose... Mais qu'est-ce que c'est donc que cet criteau dont vous parlez... peut-tre celui du rogomiste d' ct? --Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit criteau accroch tout juste au-dessus de votre porte. --Allons, vous voulez rire... --Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus crit en grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITI ET AUTRES. _S'adresser au portier._ --Ah! mon Dieu!... il y a cela crit au-dessus de notre porte! Entends-tu, Alfred? M. Pipelet regarda Mme Sraphin d'un air gar; il ne comprenait pas, il ne voulait pas comprendre. --Il y a cela... dans la rue... sur un criteau? reprit Mme Pipelet, confondue de cette nouvelle audace. --Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: Quelle drle de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son tat, et il apprend aux passants par une affiche qu'il fait commerce d'amiti avec un M. Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose l-dessous... a n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'criteau: Adressez-vous au portier, Mme Pipelet va m'expliquer cela. Mais regardez donc, s'cria tout coup Mme Sraphin en s'interrompant, votre mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber la renverse!... Mme Pipelet reut Alfred dans ses bras, demi pm. Ce dernier coup avait t trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit peu prs connaissance en murmurant ces mots: --Le malheureux! il m'a publiquement affich!! --Je vous le disais, madame Sraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans compter un polisson dchan qui le mine coups d'pingle... Ce pauvre vieux chri n'y rsistera pas! Heureusement, j'ai l une goutte d'absinthe, a va peut-tre le remettre sur ses pattes... En effet, grce au remde infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu peu ses sens; mais, hlas! peine renaissait-il la vie qu'il fut soumis une nouvelle et cruelle preuve. Un personnage d'un ge mr, honntement vtu et d'une physionomie si candide, ou plutt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre arrire-pense ironique ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la partie mobile et vitre de la porte et dit d'un air singulirement intrigu: --Je viens de voir crit sur un criteau plac au-dessus de cette alle: Pipelet et Cabrion font commerce d'amiti et autres. Adressez-vous au portier. Pourriez-vous, s'il vous plat, me faire l'honneur de m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui tes le portier de la maison? --Ce que cela veut dire!... s'cria M. Pipelet d'une voix tonnante, en donnant enfin cours ses ressentiments si longtemps comprims, cela veut dire que M. Cabrion est un infme imposteur, _mssieur_!... Le gobe-mouche, cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas. Alfred, exaspr, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le corps demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispes au panneau infrieur de la porte, pendant que les figures de Mme Sraphin et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la demi-obscurit de la loge. --Apprenez, _mssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec ce gueux de Cabrion, et celui d'amiti encore moins que tout autre! --C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en bocal, vieux cornichon que vous tes, pour venir faire une telle demande! s'cria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse au-dessus de l'paule de son mari. --Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre pas, les affiches sont faites pour tre lues. Vous affichez, je lis, je suis dans mon droit, et vous n'tes pas dans le vtre en me disant une grossiret! --Grossiret vous-mme... grigou! riposta Anastasie en montrant les dents. --Vous tes une manante! --Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui apprendre venir faire le farceur son ge... vieux paltoquet! --Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous indiquez sur votre affiche! a ne se passera pas comme a, madame! --Mais, _mssieur_..., s'cria le malheureux portier. --Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspr, faites amiti tant qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans l'obligation de vous prvenir que vous tes un fier malotru, et que je vais dposer ma plainte chez le commissaire. Et le gobe-mouche s'en alla courrouc. --Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le sens, je suis frapp mort... je n'ai pas l'espoir de lui chapper. Tu le vois, mon nom est publiquement accol celui de ce misrable. Il ose afficher que je fais commerce d'amiti avec lui, et le public le croit; j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux... c'est norme, c'est une ide infernale; mais il faut que a finisse... la mesure est comble... il faut que lui ou moi succombions dans cette lutte! Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, dtermin une vigoureuse rsolution, saisit le portrait de Cabrion et s'lana vers la porte. --O vas-tu, Alfred? --Chez le commissaire. Je vais enlever en mme temps cet infme criteau; alors, cet criteau et ce portrait la main, je crierai au commissaire: Dfendez-moi! Vengez-moi! Dlivrez-moi de Cabrion! --Bien dit, vieux chri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas enlever l'criteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prter sa petite chelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le pouvais, je le mettrais frire dans ma pole, tant je voudrais le voir souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas autant mrit que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grve, le sclrat! Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimit sublime. Malgr ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la gnrosit de manifester quelques sentiments pitoyables l'gard du rapin. --Non, dit-il, non, quand mme je le pourrais, je ne demanderais pas sa tte! --Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'cria la froce Anastasie. --Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de rclamer la rclusion perptuelle de cet tre malfaisant; mon repos l'exige, ma sant me le commande... la loi doit m'accorder cette rparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voil ce qu'on y gagnera. Et Alfred, abm dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, comme une de ces imposantes victimes de la fatalit antique. XII Cecily Avant de faire assister le lecteur l'entretien de Mme Sraphin et de Mme Pipelet, nous le prviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins du monde la vertu et la dvotion du notaire, blmait extrmement la svrit qu'il avait dploye l'gard de Louise Morel et de Germain. Naturellement la portire enveloppait Mme Sraphin dans la mme rprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons que nous dirons plus bas, dissimulait son loignement pour la femme de charge sous l'accueil le plus cordial. Aprs avoir formellement dsapprouv l'indigne conduite de Cabrion, Mme Sraphin reprit: --Ah ! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui cris, pas de rponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espre qu' cette heure j'aurai plus de bonheur. Mme Pipelet feignit la contrarit la plus vive. --Ah! par exemple, s'cria-t-elle, faut avoir du guignon! --Comment? --M. Bradamanti n'est pas encore rentr. --C'est insupportable! --Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Sraphin! --Moi qui ai tant lui parler! --Si a n'est pas comme un sort! --D'autant plus qu'il faut que j'invente des prtextes pour venir ici; car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui est si dvot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scne! --C'est comme Alfred: il est si bgueule, si bgueule qu'il s'effarouche de tout. --Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti? --Il a donn rendez-vous quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et il m'a prie de dire, la personne qu'il attend, de repasser s'il n'tait pas encore rentr. Revenez dans la soire, vous serez sre de le trouver. Et Anastasie ajouta mentalement: Compte l-dessus; dans une heure il sera en route pour la Normandie. --Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Sraphin d'un air contrari. Puis elle ajouta: J'avais autre chose vous dire, ma chre madame Pipelet. Vous savez ce qui est arriv cette drlesse de Louise, que tout le monde croyait si honnte? --Ne m'en parlez pas, rpondit Mme Pipelet en levant les yeux avec componction, a fait dresser les cheveux sur la tte. --C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne travailleuse, bien honnte, vous seriez bien aimable de me l'adresser. Les excellents sujets sont si difficiles rencontrer qu'il faut se mettre en qute de vingt cts pour les trouver. --Soyez tranquille, madame Sraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je vous prviendrai... coutez donc, les bonnes places sont aussi rares que les bons sujets. Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement: Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crve de faim dans ta baraque! Ton matre est trop avare et trop mchant; dnoncer du mme coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain! --Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Sraphin, combien notre maison est tranquille; il n'y a qu' gagner pour une jeune fille tre place chez nous, et il a fallu que cette Louise ft un mauvais sujet incarn pour avoir mal tourn, malgr les bons et saints conseils que lui donnait M. Ferrand. --Bien sr... Aussi fiez-vous moi si j'entends parler d'une jeunesse comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite. --Il y a encore une chose, reprit Mme Sraphin: M. Ferrand tiendrait, autant que possible, ce que cette servante n'et pas de famille, parce qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle risquerait moins de se dranger; de sorte que, si par hasard cela se trouvait, monsieur prfrerait une orpheline, je suppose... d'abord parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prtexte pour sortir. Cette misrable Louise est une fire leon pour monsieur... allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une pieuse maison comme la ntre... quelle horreur! Allons, ce soir; en montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mre Burette. -- ce soir, madame Sraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sr. Mme Sraphin sortit. --Est-elle acharne aprs Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle peut lui vouloir? Et lui, est-il acharn ne pas la voir avant son dpart pour la Normandie! J'avais une fire peur qu'elle ne s'en allt pas, la Sraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est dj venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je vas joliment tcher de la dvisager, ni plus ni moins que l'autre jour la particulire de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brler son bois... oui, je le brlerai, tout ton bois! freluquet manqu. Va donc! avec tes mauvais douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! a t'a servi grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti? Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je suis curieuse comme une pie; a n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a faite comme a. Qu'il s'arrange! voil mon caractre. Tiens... une ide, et fameuse encore, pour savoir son nom, cette dame! Il faudra que j'essaie. Mais qui est-ce qui vient l? Ah! c'est mon roi des locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au port d'arme, le revers de sa main gauche sa perruque. C'tait en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville. --Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle chez elle? J'ai lui parler. --Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et son travail, donc! Est-ce qu'elle chme jamais!... --Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage? --Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grce vous ou au protecteur dont vous tes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits, une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu de votre part un mdecin ngre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh! dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit moi-mme: Ah ! mais c'est donc le mdecin des charbonniers, ce moricaud-l? Il peut leur tter le pouls sans se salir les mains. C'est gal, la couleur n'y fait rien; il parat qu'il est fameux mdecin, tout de mme! Il a ordonn une potion la femme Morel, qui l'a soulage tout de suite. --Pauvre femme! Elle doit tre toujours bien triste? --Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou... et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son crve-coeur! Pour une famille honnte, c'est terrible... Et quand je pense que tout l'heure la mre Sraphin, la femme de charge du notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je n'avais pas eu un goujon lui faire avaler, la Sraphin, a ne se serait pas pass comme a; mais pour le quart d'heure j'ai fil doux. Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne connatrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de notaire?... Sont-ils rous et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une orpheline pour servante, si a se rencontre. Savez-vous pourquoi, monsieur Rodolphe? C'est cens parce qu'une orpheline, n'ayant pas de parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien plus tranquille. Mais a n'est pas a, c'est une frime. La vrit vraie est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait rien, parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur ses gages tout leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe? --Oui... oui..., rpondit celui-ci d'un air proccup. Apprenant que Mme Sraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise comme servante auprs de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette circonstance un moyen peut-tre certain d'arriver la punition du notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu peu le rle qu'il avait jusqu'alors dans sa pense destin Cecily, principal instrument du juste chtiment qu'il voulait infliger au bourreau de Louise Morel. --J'tais bien sre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet; oui, je le rpte, ils ne veulent chez eux une jeunesse isole que pour rogner ses gages; aussi plutt mourir que de leur adresser quelqu'un. D'abord je ne connais personne... mais je connatrais n'importe qui, que je l'empcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison? --Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? --Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu, friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je morde quelqu'un? Parlez... je suis toute vous... moi et mon coeur nous sommes des esclaves... except ce qui serait de faire des traits Alfred... --Rassurez-vous, madame Pipelet... voil de quoi il s'agit... J'ai placer une jeune orpheline... elle est trangre... elle n'tait jamais venue Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand... --Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil avare?... --C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son compte. --Dame, monsieur Rodolphe, a vous regarde, vous tes prvenu... Si, malgr a, vous trouvez la place bonne... vous tes le matre... Et puis aussi, faut tre juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un ne, bigot comme un sacristain, c'est vrai... mais il est honnte homme comme il n'y en a pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle... _La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la mme chose. Enfin, c'est une maison o il faut travailler comme un cheval; mais c'est une maison on ne peut pas plus embtante... o il n'y a jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise, c'est un hasard. --Madame Pipelet, je vais confier un secret votre honneur. --Foi d'Anastasie Pipelet, ne Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette comme une tanche... --Il ne faudra rien dire M. Pipelet!... --Je le jure sur la tte de mon vieux chri... si le motif est honnte... --Ah! madame Pipelet! --Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence et la malice. --J'ai confiance en vous. coutez-moi donc. --C'est entre nous la vie, la mort, mon roi des locataires... Allez votre train. --La jeune fille dont je vous parle a fait une faute... --Connu!... Si je n'avais pas quinze ans pous Alfred, j'en aurais peut-tre commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi, telle que vous ne voyez... j'tais un vrai salptre dchan, nom d'un petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a teinte dans sa vertu... sans a... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de l'espoir. --Je le crois aussi. Cette jeune fille tait servante, en Allemagne, chez une de mes parentes; le fils de cette parente a t le complice de la faute; vous comprenez? --Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la faute. --La mre a chass la servante; mais le jeune homme a t assez fou pour quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille Paris. --Que voulez-vous?... Ces jeunes gens... --Aprs le coup de tte sont venues les rflexions, rflexions d'autant plus sages que le peu d'argent qu'il possdait tait mang. Mon jeune parent s'est adress moi; j'ai consenti lui donner de quoi retourner auprs de sa mre, mais condition qu'il laisserait ici cette fille et que je tcherais de la placer. --Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'tait plu m'en accorder un... --Je suis enchant de votre approbation; seulement, comme la jeune fille n'a pas de rpondants et qu'elle est trangre, il est trs-difficile de la placer... Si vous vouliez dire Mme Sraphin qu'un de vos parents, tabli en Allemagne, vous a adress et recommand cette jeune fille, le notaire la prendrait peut-tre son service; j'en serais doublement satisfait. Cecily, n'ayant t qu'gare, se corrigerait certainement dans une maison aussi svre que celle du notaire... C'est pour cette raison surtout que je tiendrais la voir, cette jeune fille, entrer chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que prsente par vous... personne si respectable... --Ah! monsieur Rodolphe... --Si estimable... --Ah! mon roi des locataires... --Que cette jeune fille enfin, recommande par vous, serait certainement accepte par Mme Sraphin, tandis que prsente par moi... --Connu!... C'est comme si je prsentais un petit jeune homme! Eh bien! tope... a me chausse... Allez donc!... Enfonce la Sraphin! Tant mieux, j'ai une dent contre elle; je vous rponds de l'affaire, monsieur Rodolphe! Je lui ferai voir des toiles en plein midi; je lui dirai que depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine tablie en Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle est dfunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me tomber sur le dos d'un jour l'autre. --Trs-bien... Vous conduirez vous-mme Cecily chez M. Ferrand, sans en parler davantage Mme Sraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez vu votre cousine, vous n'aurez rien rpondre, si ce n'est que depuis son dpart pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle. --Ah ! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand? --Elle parle parfaitement franais. Je lui ferai sa leon; ne vous occupez de rien, sinon de la recommander trs-instamment Mme Sraphin; ou plutt, j'y songe, non... car elle souponnerait peut-tre que vous voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on demande quelque chose pour qu'on vous refuse... -- qui le dites-vous!... C'est pour a que j'ai toujours rembarr les enjleurs. S'ils ne m'avaient rien demand... je ne dis pas... --Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition Mme Sraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est orpheline, trangre, trs-jeune, trs-jolie, qu'elle va tre pour vous une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une trs-mdiocre affection, vu que vous tiez brouille avec votre cousine, et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait l... --Dieu de Dieu! que vous tes malin!... Mais soyez tranquille, nous deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez t de mon ge dans le temps o j'tais un vrai salptre... ma foi, je ne sais pas... et vous? --Chut!... Si M. Pipelet... --Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien la gaudriole! Vous ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous dirai cela plus tard... Quant votre jeune fille, soyez calme... je gage que j'amne la Sraphin me demander de placer ma parente chez eux. --Si vous y russissez, ma chre madame Pipelet, il y a cent francs pour vous. Je ne suis pas riche, mais... --Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que vous croyez que je fais a par intrt? Dieu de Dieu!... C'est de la pure amiti... Cent francs! --Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille ma charge, cela me coterait bien plus que cette somme... au bout de quelques mois... --C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine la loterie pour nous que vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous tes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien la voir... Je vas lanterner lui rpondre pour la bien dvisager; sans compter que j'ai invent un moyen pour avoir son nom... Vous allez me voir _travailler_... a vous amusera. --Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge. --Madame! cria Anastasie en se prcipitant au-devant de la personne qui entrait, o allez-vous, madame? --Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrarie d'tre ainsi arrte au passage. --Il n'y est pas... --C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui. --Il n'y est pas... --Vous vous trompez... --Je ne me trompe pas du tout..., dit la portire en manoeuvrant toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M. Bradamanti est sorti, bien sorti, trs-sorti... c'est--dire except pour une dame... --Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer. --Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce nom-l... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter... --Il vous a dit mon nom? s'cria la femme avec autant de surprise que d'inquitude. --Oui, madame... --Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, aprs un moment d'hsitation, elle ajouta impatiemment voix basse, et comme si elle et craint d'tre entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny. ce nom, Rodolphe tressaillit. C'tait le nom de la belle-mre de Mme d'Harville. Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avana, et, la lueur du jour et de la lampe, il reconnut facilement cette femme grce au portrait que Clmence lui en avait plus d'une fois trac. --Mme d'Orbigny? rpta Mme Pipelet, c'est bien a le nom que m'a dit M. Bradamanti; vous pouvez monter, madame. La belle-mre de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge. --Et alllllez donc! s'cria la portire d'un air triomphant, enfonce la bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc? Vous voil tout pensif! --Cette dame est dj venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe la portire. --Oui. Hier soir, ds qu'elle a t partie, M. Bradamanti est tout de suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place la diligence pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a prie d'accompagner ce matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas ce petit gueux de Tortillard. --Et o va M. Bradamanti? Le savez-vous? --En Normandie... route d'Alenon. Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, tait situe en Normandie. Plus de doute, le charlatan se rendait auprs du pre de Clmence, ncessairement dans de sinistres intentions! --C'est son dpart, M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la Sraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enrage pour voir M. Bradamanti, qui l'vite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommand de lui cacher qu'il partait ce soir six heures; aussi, quand elle va revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de a pour lui parler de votre jeunesse. propos, comment donc qu'elle s'appelle... _Cic_? --Cecily... --C'est comme qui dirait Ccile avec un i au bout. C'est gal, faudra que je mette un morceau de papier dans ma tabatire pour me rappeler ce diable de nom-l... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voil. --Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe Mme Pipelet, en sortant de sa loge. --Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas bonjour ce pauvre vieux chri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes... --Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame Pipelet... Et Rodolphe, singulirement proccup de la visite de Mme d'Orbigny Polidori, monta chez Mlle Rigolette. XIII Le premier chagrin de Rigolette La chambre de Rigolette brillait toujours de la mme propret coquette; la grosse montre d'argent, place sur la chemine dans un cartel de buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cess, l'conome ouvrire n'avait pas allum son pole. peine de la fentre apercevait-on un coin du ciel bleu travers la masse irrgulire de toits, de mansardes et de hautes chemines qui de l'autre ct de la rue formait l'horizon. Tout coup un rayon de soleil, pour ainsi dire gar, glissant entre deux pignons levs, vint pendant quelques instants empourprer d'une teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille. Rigolette travaillait assise ct de la croise; le doux clair-obscur de son charmant profil se dtachait alors sur la transparence lumineuse de la vitre comme un came d'une blancheur rose sur un fond vermeil. De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrire sa tte, et nuanaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une incomparable agilit. Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure d'un tablier vert, cachaient demi son fauteuil de paille; ses deux jolis pieds, toujours parfaitement chausss, s'appuyaient au rebord d'un tabouret plac devant elle. Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice cacher les murs d'une chaumire sous d'blouissantes draperies, un moment le soleil couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de reflets dors les rideaux de perse grise et verte, fit tinceler le poli des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette. Mais, hlas! malgr la joyeuset provocante de ce rayon de soleil, les deux canaris mle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur habitude, ne chantaient pas. C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas. Tous trois ne gazouillaient gure les uns sans les autres. Presque toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'veil aux chansons de ceux-l, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de si bonne heure. C'taient alors des dfis, des luttes de notes claires, sonores, perles, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas toujours l'avantage. Rigolette ne chantait plus... parce que pour la premire fois de sa vie elle prouvait un chagrin. Jusqu'alors l'aspect de la misre des Morel l'avait souvent affecte; mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur causer des sentiments trs-durables. Aprs avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le pouvait, sincrement pleur avec eux et sur eux, la jeune fille se sentait la fois mue et satisfaite... mue de ces infortunes... satisfaite de s'y tre montre pitoyable. Mais ce n'tait pas l un chagrin. Bientt la gaiet naturelle du caractre de Rigolette reprenait son empire... Et puis, sans gosme, mais par un simple fait de comparaison, elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de l'horrible rduit des Morel que sa tristesse phmre se dissipait bientt. Cette mobilit d'impression tait si peu entache de personnalit que, par un raisonnement d'une touchante dlicatesse, la grisette regardait presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle, pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien prcaire sans doute, et entirement acquise par son travail, mais qui, auprs de l'pouvantable dtresse de la famille du lapidaire, lui paraissait presque luxueuse. --Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprs de soi des gens si plaindre, disait-elle navement, il faut leur avoir t aussi charitable que possible. Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette, nous dsirons le rassurer et l'difier compltement sur la vertu de cette jeune fille. Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux, solennel, qui entrane presque toujours avec soi des ides de sacrifice douloureux, de lutte pnible contre les passions, d'austres mditations sur la fin des choses d'ici-bas. Telle n'tait pas la vertu de Rigolette. Elle n'avait ni lutt ni mdit. Elle avait travaill, ri et chant. Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincrement Rodolphe, dpendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas le loisir d'tre amoureuse. Avant tout, gaie, laborieuse, ordonne, l'ordre, le travail, la gaiet, l'avaient, son insu, dfendue, soutenue, sauve. On trouvera peut-tre cette morale lgre, facile et joyeuse; mais qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste? Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur s'panouisse pure, brillante et parfume?... propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les rcompenses que la socit devrait accorder aux artisans remarquables par d'minentes qualits sociales, nous avons parl de cet espionnage de la vertu, un des projets de l'empereur. Supposons cette fconde pense du grand homme ralise!... Un de ces vrais philanthropes, chargs par lui de rechercher le bien, a dcouvert Rigolette. Abandonne, sans conseils, sans appui, expose tous les dangers de la pauvret, toutes les sductions dont la jeunesse et la beaut sont entoures, cette charmante fille est reste pure; sa vie honnte, laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple. Cette enfant ne mritera-t-elle pas, non une rcompense, non un secours, mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront ses propres yeux, qui l'obligeront mme pour l'avenir? Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de protection dans la voie difficile o elle marche avec tant de courage et de srnit. Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaait de rompre l'quilibre de cette vie pauvre et proccupe qui repose tout entire sur le travail et sur la sant, un lger secours d ses mrites passs lui viendrait en aide. L'on se rcriera sans doute sur l'impossibilit de cette surveillance tutlaire dont seraient entoures les personnes particulirement dignes d'intrt par leurs excellents antcdents. Il nous semble que la socit a dj rsolu ce problme. N'a-t-elle pas imagin la surveillance de la haute police vie ou temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrler incessamment la conduite des personnes dangereuses signales par leurs dtestables antcdents? Pourquoi la socit n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de haute charit morale? Mais descendons de la sphre des utopies et revenons la cause du premier chagrin de Rigolette. Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette avaient pris tout d'abord son originale familiarit, ses offres de bon voisinage, pour des agaceries trs-significatives; mais ces messieurs avaient t obligs de reconnatre, avec autant de surprise que de dpit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon pour leurs rcrations dominicales, une voisine serviable et bonne enfant, mais non pas une matresse. Leur surprise et leur dpit, trs-vifs d'abord, cdrent peu peu devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi qu'elle l'avait judicieusement dit Rodolphe, ses voisins taient fiers le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de plus d'une manire (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne leur cotait que le partage de modestes plaisirs dont sa prsence et sa gentillesse doublaient le prix. D'ailleurs la chre fille se contentait si facilement!... Dans les jours de pnurie elle dnait si bien et si gaiement avec un beau morceau de galette chaude o elle mordait de toutes les forces de ses petites dents blanches! Aprs quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les boulevards ou dans les passages! Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils conviendront qu'il aurait fallu tre bien sot ou bien barbare pour refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions une si gracieuse crature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'tre jalouse, n'empchait jamais ses sigisbes de se consoler de ses rigueurs auprs de belles moins cruelles! Franois Germain seul ne fonda aucune folle esprance sur la familiarit de la jeune fille; ft-ce instinct du coeur ou dlicatesse d'esprit, il devina, ds le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant dans la camaraderie singulire que lui offrait Rigolette. Ce qui devait fatalement arriver arriva. Germain devint passionnment amoureux de sa voisine, sans oser lui dire un mot de cet amour. Loin d'imiter ses prdcesseurs, qui, bien convaincus de la vanit de leurs poursuites, s'taient consols par d'autres amours, sans pour cela vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait dlicieusement joui de son intimit avec la jeune fille, passant auprs d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soires o il n'tait pas occup. Durant ces longues heures, Rigolette s'tait montre, comme toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, srieux, souvent mme un peu triste. Cette tristesse tait son seul inconvnient; car ses manires, naturellement distingues, ne pouvaient se comparer aux ridicules prtentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes excentricits de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable loquacit, et le peintre par son hilarit non moins intarissable l'emportaient sur Germain, dont la douce gravit imposait un peu sa voisine. Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de prfrence marque pour aucun de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement, elle trouvait que Germain runissait seul toutes les qualits ncessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable. Ces antcdents poss, nous dirons pourquoi Rigolette tait chagrine et pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient. Sa ronde et frache figure avait un peu pli; ses grands yeux noirs, ordinairement gais et brillants, taient lgrement battus et voils; ses traits rvlaient une fatigue inaccoutume. Elle avait employ travailler une grande partie de la nuit. De temps autre, elle regardait tristement une lettre place tout ouverte sur une table auprs d'elle; celle lettre venait de lui tre adresse par Germain, et contenait ce qui suit: Prison de la Conciergerie. Mademoiselle, Le lieu d'o je vous cris vous dira l'tendue de mon malheur. Je suis incarcr comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et j'ose pourtant vous crire! C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi comme un tre criminel et dgrad. Je vous en supplie, ne me condamnez pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier coup m'accablerait tout fait! Voici ce qui s'est pass. Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais par la pauvre Louise que la famille Morel, laquelle vous et moi nous nous intressions tant, tait de plus en plus misrable. Hlas! ma piti pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort est bien cruel!... Hier, j'tais rest assez tard chez M. Ferrand, occup d'critures presses. Dans la chambre o je travaillais se trouvait un bureau, mon patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-l, il paraissait inquiet, agit; il me dit: Ne vous en allez pas que ces comptes ne soient termins, vous les dposerez dans le bureau dont je vous laisse la clef. Et il sortit. Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes yeux s'arrtrent sur une lettre dploye, o je lus le nom de Jrme Morel, le lapidaire. Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortun, j'eus l'indiscrtion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait tre le lendemain arrt pour une lettre de change de mille trois cent francs la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom suppos, le faisait emprisonner. Cet avis tait de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui porterait l'incarcration de son seul soutien... Je fus aussi dsol qu'indign. Malheureusement je vis dans le mme tiroir une bote ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... ce moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans rflchir la gravit de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis l'argent dans la main, et lui dis: On doit arrter votre pre demain au point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est un mchant homme!... Vous le voyez, mademoiselle, mon intention tait bonne, mais ma conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse. Depuis longtemps, force d'conomies, j'avais ralis et plac chez un banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours, il me prvint que, le terme de son obligation envers moi tant arriv, il tenait mes fonds ma disposition dans le cas o je ne les lui laisserais pas. Je possdais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du jour qu'on devait arrter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en mesure de payer de trs-bonne heure; sinon, lors mme que je serais all dans la journe le tirer de prison, il n'en et pas moins t arrt et emmen aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De plus, les frais considrables de l'arrestation auraient encore t la charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand se ft aperu de quelque chose. Malheureusement je me suis tromp. Je sortis de chez M. Ferrand n'tant plus sous l'impression d'indignation et de piti qui m'avait fait agir. Je rflchis tout le danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je connaissais la svrit du notaire; il pouvait, aprs mon dpart, revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car ses yeux, aux yeux de tous, c'est un vol. Ces ides me bouleversrent: quoiqu'il ft tard, je courus chez le banquier pour le supplier de me rendre mes fonds l'instant; j'aurais motiv cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourn chez M. Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris. Le banquier, par un funeste hasard, tait depuis deux jours Belleville dans une maison de campagne, o il faisait faire des plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin j'arrivai Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait de repartir l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent. Je me prsente chez M. Ferrand, tout tait dcouvert! Mais ce n'est l qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire m'accuse de lui avoir vol quinze mille francs, en billets de banque, qui taient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infme! Je m'avoue coupable de la premire soustraction; mais par tout ce qu'il y a de plus sacr au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize cents francs que je rapportais. Telle est la vrit, mademoiselle: je suis sous le coup d'une accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hlas! comme m'a dit M. Ferrand, celui qui a vol une faible somme peut en voler une plus forte, et ses paroles ne mritent aucune confiance. Je vous ai toujours vue si bonne et si dvoue pour les malheureux, mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous guidera, je l'espre, dans l'apprciation de la vrit. Je ne demande rien de plus... Ajoutez foi mes paroles, et vous me trouverez aussi plaindre qu' blmer; car, je le rpte, mon intention tait bonne, des circonstances impossibles prvoir m'ont perdu. Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au milieu de quelles gens je suis destin vivre jusqu'au jour de mon jugement! Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dpt de prfecture de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai prouv lorsque aprs avoir mont un sombre escalier, je suis arriv devant une porte guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientt referme sur moi. J'tais si troubl que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, nausabond, m'a frapp au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix ml et l de rires sinistres, d'accents de colre et de chansons grossires; je me tenais immobile prs de la porte, regardant les dalles de grs de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant que tout le monde m'examinait. On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquite peu ces gens-l. Enfin je me suis hasard lever la tte. Quelles horribles figures, mon Dieu! Que de vtements en lambeaux! Que de haillons souills de boue! Tous les dehors de la misre et du vice. Ils taient l quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchs sur des bancs scells dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous ceux qui avaient t arrts la nuit ou dans la journe. Lorsqu'ils se sont aperus de ma prsence, j'ai prouv une triste consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'tais pas des leurs. Quelques-uns me regardrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent parler entre eux voix basse je ne sais quel langage hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'paule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenue. J'ai donn quelques pices de monnaie, esprant acheter ainsi le repos: cela ne leur a pas suffi, ils ont exig davantage, j'ai refus. Alors plusieurs m'ont entour en m'accablant d'injures et de menaces; ils allaient se prcipiter sur moi lorsque heureusement, attir par le tumulte, un gardien est entr. Je me suis plaint lui: il a exig que l'on me rendt l'argent que j'avais donn, et m'a dit que si je voulais je serais, pour une modique somme, conduit ce qu'on appelle la pistole, c'est--dire que je pourrais tre seul dans une cellule. J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur la place. Le gardien me mena dans une cellule o je passai le reste de la nuit. C'est de l que je vous cris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantt, aprs mon interrogatoire, je serai conduit une autre prison qu'on appelle la Force, o je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons du dpt. Le gardien, intress par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui soient trs-svrement dfendues. J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne amiti, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amiti. Dans le cas o vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici: Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n 11. Je le prviens que vous pouvez disposer comme moi-mme de tout ce qui m'appartient, et qu'il doit excuter vos ordres. Il vous conduira dans ma chambre. Vous aurez la bont d'ouvrir mon secrtaire avec la clef que je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant diffrents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous tait destin, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont t crits propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fchez pas, vous ne deviez jamais les connatre. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernires promenades du dimanche, et que vous m'avez donne le jour o j'ai quitt la rue du Temple. Je voudrais enfin qu' l'exception d'un peu de linge que vous m'enverriez la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que je possde: acquitt ou condamn, je n'en serai pas moins fltri et oblig de quitter Paris. O irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu le sait. Mme Bouvard, qui a dj vendu et achet plusieurs objets, se chargerait peut-tre du tout; c'est une honnte femme; cet arrangement vous pargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est prcieux. J'avais pay mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, mademoiselle, de vous importuner de tous ces dtails, mais vous tes la seule personne au monde laquelle j'ose et je puisse m'adresser. J'aurais pu rclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec lequel je suis assez li; mais j'aurais craint son indiscrtion au sujet de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport de tristes vnements de ma vie. Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette dernire preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation dans le grand malheur qui m'accable; malgr moi j'espre que vous ne me refuserez pas. Je vous demande aussi la permission de vous crire quelquefois... Il me serait si doux, si prcieux, de pouvoir pancher dans un coeur bienveillant la tristesse qui m'accable! Hlas! je suis seul au monde; personne ne s'intresse moi. Cet isolement m'tait dj bien pnible, jugez maintenant!... Et je suis honnte pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais nui personne, d'avoir toujours, mme au pril de ma vie, tmoign de mon aversion pour ce qui tait mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respect par tout le monde, sa rputation de probit est tablie depuis longtemps, il y a un juste grief me reprocher... il m'crasera... Je me rsigne d'avance mon sort. Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je l'espre, aucun mpris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez quelquefois un ami sincre. Alors, si je vous fais bien... bien piti, peut-tre vous pousserez la gnrosit jusqu' venir un jour... un dimanche (hlas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu' venir un dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous tes si bonne... que... Je suis oblig d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais crire la hte. Le gardien vient m'avertir que je vais tre conduit devant le juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule! FRANOIS GERMAIN _P. S.--_Si vous me rpondez, adressez votre lettre la prison de la Force. On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son coeur excellent s'tait profondment mu d'une infortune dont elle n'avait eu jusqu'alors aucun soupon. Elle croyait aveuglment l'entire vracit du rcit de Germain, ce fils infortun du Matre d'cole. Assez peu rigoriste, elle trouvait mme que son ancien voisin s'exagrait normment sa faute. Pour sauver un malheureux pre de famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette action, aux yeux de la grisette, n'tait que gnreuse. Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait prouv pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse amiti, ressentit pour lui une vive prfrence. Ds qu'elle le sut malheureux... injustement accus et prisonnier, son souvenir effaa celui de ses anciens rivaux. Chez Rigolette, ce n'tait pas encore l'amour, c'tait une affection vive, sincre, remplie de commisration et de dvouement rsolu: sentiment trs-nouveau pour elle en raison mme de l'amertume qui s'y joignait. Telle tait la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra dans sa chambre, aprs avoir discrtement frapp la porte. XIV Amiti --Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe Rigolette; je ne vous drange pas? --Non, mon voisin; je suis au contraire trs-contente de vous voir, car j'ai beaucoup de chagrin. --En effet, je vous trouve ple, vous semblez avoir pleur. --Je crois bien que j'ai pleur!... Il y a de quoi! Pauvre Germain! Tenez, lisez. Et Rigolette remit Rodolphe la lettre du prisonnier. Si ce n'est pas fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous intressiez lui... voil le moment de le montrer, ajouta-t-elle pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M. Ferrand soit acharn aprs tout le monde! D'abord 'a t contre Louise, maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas mchante; mais il arriverait quelque bon malheur ce notaire, que j'en serais contente. Accuser un si honnte garon de lui avoir vol quinze mille francs! Germain! lui! la probit en personne!... Et puis, si rang, si doux, si triste. Va-t-il tre plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces sclrats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je commence voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie. --Et que comptez-vous faire, ma voisine? --Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et cela le plus tt possible. Je serais dj partie sans cet ouvrage trs-press que je finis et que je vais porter tout l'heure rue Saint-Honor, en me rendant la chambre de Germain chercher les papiers dont il me parle. J'ai pass une partie de la nuit travailler pour gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses faire en dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-tre trs-difficile, mais enfin je tcherai... Malheureusement je ne sais pas seulement qui m'adresser... --J'avais song cela. --Vous, mon voisin? --Voici une permission. --Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi pour la prison de ce malheureux Germain?... a lui ferait tant de plaisir! --Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain. --Oh! merci, monsieur Rodolphe. --Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison? --Bien sr le coeur me battra trs-fort la premire fois... Mais c'est gal. Est-ce que, quand Germain tait heureux, je ne le trouvais pas toujours prt aller au-devant de toutes mes volonts, me mener au spectacle ou promener, me faire la lecture le soir, m'aider arranger mes caisses de fleurs, cirer ma chambre? Eh bien il est dans la peine, c'est mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez, monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me dsole, c'est sa mfiance. Me croire capable de le mpriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce vieil avare de notaire l'accuse d'avoir vol; qu'est-ce que a me fait?... Je sais bien que a n'est pas vrai. La lettre de Germain ne m'aurait pas prouv clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne l'aurais pas cru coupable; il n'y qu' le voir, qu' le connatre, pour tre sr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut tre aussi mchant que M. Ferrand pour soutenir des faussets pareilles. --Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation. --Oh! tenez, je voudrais tre homme pour pouvoir aller trouver ce notaire, et lui dire: Ah! vous soutenez que Germain vous a vol, eh bien! tenez, voil pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela, toujours! Et pan! pan! pan! je le battrais comme pltre. --Vous avez une justice trs-expditive, dit Rodolphe en souriant de l'animation de Rigolette. --C'est que a rvolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron est riche, considr, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans protection, moins que vous ne veniez son secours, monsieur Rodolphe, vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y aurait pas faire quelque chose? --Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitt, comme je le crois, de nombreuses preuves d'intrt lui seront donnes, je vous l'assure. Mais coutez, ma voisine, je sais par exprience qu'on peut compter sur votre discrtion. --Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais t bavarde. --Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-mme ignore que des amis veillent sur lui... car il a des amis. --Vraiment? --De trs-puissants, de trs-dvous. --a lui donnerait tant de courage de le savoir! --Sans doute; mais il ne pourrait peut-tre pas s'en taire. Alors M. Ferrand, effray, se mettrait sur ses gardes, sa dfiance s'veillerait, et, comme il est trs-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre: ce qui serait fcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit dmasqu. --Je vous comprends, monsieur Rodolphe. --Il en est de mme de Louise; je vous apportais cette permission de la voir, afin que vous la priiez de ne parler personne de ce qu'elle m'a rvl; elle saura ce que cela signifie. --Cela suffit, monsieur Rodolphe. --En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la mchancet de son matre, c'est trs-important. Mais elle devra ne rien cacher un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa dfense; faites-lui bien toutes ces recommandations. --Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mmoire. Mais je parle de bont! C'est vous qui tes bon et gnreux! Quelqu'un est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite l. --Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand; mais quand, en flnant de ct et d'autre, je trouve de braves gens qui mritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute confiance en moi, et on les secourt. a n'est pas plus malin que a. --Et o logez-vous, maintenant que vous avez cd votre chambre aux Morel? --Je loge... en garni. --Oh! que je dtesterais a! tre o a t tout le monde, c'est comme si tout le monde avait t chez vous. --Je n'y suis que la nuit, et alors... --Je conois, c'est moins dsagrable. Ce que c'est que de nous, pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je m'tais arrang une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a port. J'ai vu les Morel et d'autres encore bien plaindre, c'est vrai; mais enfin la misre est la misre, entre pauvres gens on s'y attend, a ne surprend pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre. Quant soi, avec du courage et de la gaiet, on se tire d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnte et bon, qui a t votre ami pendant longtemps, le voir accus de vol et emprisonn ple-mle avec des sclrats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je suis sans force contre a, c'est un malheur auquel je n'avais jamais pens, a me bouleverse. Et les grands yeux de Rigolette se voilrent de larmes. --Courage! courage! Votre gaiet reviendra quand votre ami sera acquitt. --Oh! il faudra bien qu'il soit acquitt. Il n'y aura qu' lire aux juges la lettre qu'il m'a crite: a suffira, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? --En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractre de la vrit; il faudra mme que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera ncessaire la dfense de Germain. --Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'crivais pas comme un vrai chat, malgr les leons qu'il m'a donnes, ce bon Germain, je vous proposerais de vous la copier; mais mon criture est si grosse, si de travers, et puis il y a tant, tant de fautes... --Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu' demain. --La voil, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas? J'ai brl tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau m'crivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des coeurs enflamms et des colombes sur le haut du papier, quand ils croyaient que je me laisserais prendre leurs cajoleries; mais cette pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres aussi, s'il m'en crit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, a prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services? --Sans doute, cela prouve que vous tes la meilleure petite amie qu'on puisse dsirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout l'heure seule chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne? --Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne pas tre toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte de l'ouvrage prs le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, a va vous fatiguer et vous ennuyer peut-tre? --Pas du tout... nous prendrons un fiacre. --Vraiment! Oh! comme a m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voil la premire fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chant de la journe. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites btes! ils ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crtu a chant un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui rpondre; ah bien! oui... au bout d'une minute je me suis mise pleurer. Ramonette a recommenc, mais je n'ai pas pu lui rpondre davantage. --Quels singuliers noms vous avez donns vos oiseaux, papa Crtu et Ramonette! --Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce sont mes meilleurs amis; je leur ai donn le nom des braves gens qui ont fait la joie de mon enfance et qui ont t aussi mes meilleurs amis; sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crtu et Ramonette taient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu. --Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs s'appelaient ainsi. --Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais, mais a ne regarde que moi. Tenez, c'est encore ce sujet-l que j'ai vu que Germain avait bien bon coeur. --Comment donc? --Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout, taient toujours faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux; appeler un serin papa Crtu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas, et il partait de l pour faire des gorges chaudes n'en plus finir. Si c'tait un coq, disait-il la bonne heure, vous pourriez l'appeler Crtu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; a ressemble Ramona. Enfin il m'a si fort impatiente que j'ai t deux dimanches sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit trs-srieusement que s'il recommenait ses moqueries, qui me faisaient de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble. --Quelle courageuse rsolution! --a m'a cot, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute seule par un temps superbe; mais, c'est gal, j'aimais encore mieux sacrifier mon dimanche que de continuer entendre M. Cabrion se moquer de ce que je respectais. Aprs a, certainement que, sans l'ide que j'y attachais, j'aurais prfr donner d'autres noms mes oiseaux. Tenez, il y a surtout un nom que j'aurais aim l'adoration. Colibri... Eh bien! je m'en suis prive, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux que j'aurai autrement que Crtu et Ramonette; sinon il me semblerait que je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? --Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de ces noms, lui? --Au contraire; seulement la premire fois ils lui ont sembl drles, ainsi qu' tout le monde: c'tait tout simple; mais, quand je lui ai expliqu mes raisons, comme je les avais pourtant expliques M. Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-l je me suis dit: M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa tristesse. Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, a m'a port malheur de lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pt tre triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voil mon paquet fini, mon ouvrage prt emporter. Voulez-vous me donner mon chle, mon voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce pas? --Nous allons en voiture et je vous ramnerai. --C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours a de temps gagn. --Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir de vos visites aux prisons? --Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-l, a me servira de promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver mon aise, je travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai minuit au lieu de me coucher onze heures; a me fera un gain tout clair de sept ou huit heures par semaine, que je pourrai dpenser pour aller voir Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air, ajouta Rigolette en souriant. --Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue? --Bah! je m'y ferai, on se fait tout. Et puis a ne durera pas toujours. --Voil votre chle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lvres de ce cou charmant. --Ah! mon voisin, hier, c'tait hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui c'est diffrent. Prenez garde de me piquer. --Allons, l'pingle est tordue. --Eh bien! prenez-en une autre, l, sur la pelote. Ah! j'oubliais, voulez-vous tre bien gentil, mon voisin? --Ordonnez, ma voisine. --Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en rentrant, crire ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il aura ma lettre demain de bonne heure la prison, a lui fera un bon rveil. --Et o sont vos plumes? --L, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous allumer ma bougie, car il commence n'y plus faire clair. --a ne sera pas de refus pour tailler la plume. --Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit ptiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un petit bougeoir bien luisant. --Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe! --Pour ce que j'en brle, a me cote une ide plus cher que de la chandelle, et c'est bien plus propre. --Pas plus cher? --Mon Dieu, non! J'achte ces bouts de bougie la livre, et une demi-livre me fait presque mon anne. --Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de prparatifs pour votre dner. --Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin, j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez. --Vous ne voulez pas venir sans faon dner avec moi en sortant de chez Germain? --Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois, avec plaisir. Tenez, la veille du jour o ce pauvre Germain sortira de prison, je m'invite, et aprs vous me mnerez au spectacle. Est-ce dit? --C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez? --Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade, sans compter que a me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que je dpense un quart d'heure mal propos. --Allons, je renonce ce plaisir... pour aujourd'hui. --Tenez, voil mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la porte. --Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet. --Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, a garde le pli; tenez-le votre main, comme a, lgrement. Bien, passez, je vous clairerai. Et Rodolphe descendit, prcd de Rigolette. Au moment o le voisin et la voisine passrent devant la loge du portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avanait vers eux du fond de l'alle; d'une main il tenait l'enseigne qui annonait au public qu'il ferait commerce d'amiti avec Cabrion, de l'autre main il tenait le portrait du damn peintre. Le dsespoir d'Alfred tait si crasant que son menton touchait sa poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau tromblon. En le voyant venir ainsi, la tte baisse, vers Rodolphe et Rigolette, on et dit un blier ou un brave champion breton se prparant au combat. Anastasie parut bientt sur le seuil de sa loge et s'cria l'aspect de son mari: --Eh bien! vieux chri, te voil donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer dans mon roi des locataires qui te crve les yeux. Pardon, monsieur Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le fera, bien sr, tourner en bourrique, ce vieux chri!!! Alfred, mais rponds donc! cette voix chre son coeur, M. Pipelet releva la tte; ses traits taient empreints d'une sombre amertume. --Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie. --Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possdons, serrer nos amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de la France... de ma belle France! car, sr maintenant de l'impunit, le monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'tendue des dpartements du royaume. --Comment! Le commissaire? --Le commissaire! s'cria M. Pipelet avec une indignation courrouce, le commissaire!... Il m'a ri au nez... -- toi... un homme d'ge, qui as l'air si respectable que tu en paratrais bte comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!... --Eh bien! malgr cela, lorsque j'eus respectueusement dpos par-devant lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce magistrat, aprs avoir regard en riant... oui, en riant... et, j'ose le dire, en riant indcemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais comme pices justificatives, ce magistrat m'a rpondu: --Mon brave homme, ce Cabrion est un trs-drle de corps, c'est un mauvais farceur; ne faites pas attention ses plaisanteries. Je vous conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de quoi!--D'en rire, _mssieur_! me suis-je cri, d'en rire!... Mais le chagrin me dvore... mais ce gueux-l empoisonne mon existence... il m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme, qu'on l'exile... au moins de ma rue. ces mots, le commissaire a souri, il m'a obligeamment montr la porte... J'ai compris ce geste du magistrat... et me voici. --Magistrat de rien du tout!... s'cria Mme Pipelet. --Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a plus de justice en France... je suis atrocement sacrifi!... Et, pour proraison, M. Pipelet lana de toutes ses forces l'enseigne et le portrait au fond de l'alle... Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du dsespoir de M. Pipelet. Aprs avoir adress quelques mots de consolation Alfred, qu'Anastasie calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue du Temple avec Rigolette, et tous deux montrent en fiacre pour se rendre chez Franois Germain. XV Le testament Franois Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n 11. Nous rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oubli, que Mme Mathieu, la courtire en diamants dont nous avons parl propos de Morel le lapidaire, logeait dans la mme maison que Germain. Pendant le long trajet de la rue du Temple la rue Saint-Honor, o demeurait la matresse couturire qui Rigolette avait d'abord voulu rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprcier davantage encore l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractres instinctivement bons et dvous, elle n'avait pas la conscience de la dlicatesse, de la gnrosit de sa conduite, qui lui semblait fort simple. Rien n'et t plus facile Rodolphe que de libralement assurer le prsent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi mme d'aller charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se proccupt du temps que ses visites drobaient son travail, son unique ressource; mais le prince craignait d'affaiblir le mrite du dvouement de la grisette en le rendant trop facile; bien dcid rcompenser les qualits rares et charmantes qu'il avait dcouvertes en elle, il voulait la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intressante preuve. Est-il besoin de dire que, dans le cas o la sant de la jeune fille se ft le moins du monde altre par le surcrot de travail qu'elle s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine la fille du lapidaire et au fils du Matre d'cole, Rodolphe ft l'instant venu au secours de sa protge? Il tudiait avec autant de bonheur que d'motion ce caractre si naturellement heureux et si peu habitu au chagrin que et l un clair de gaiet venait l'illuminer encore. Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue Saint-Honor, s'arrta boulevard Saint-Denis, n 11, devant une maison de modeste apparence. Rodolphe aida Rigolette descendre; celle-ci entra chez le portier et lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification promise. Grce l'amnit de son caractre, le fils du Matre d'cole tait partout aim. Le confrre de M. Pipelet fut constern d'apprendre que la maison perdait un locataire si honnte et si tranquille... Telles furent ses expressions. La grisette, munie d'une lumire, rejoignit son compagnon, le portier ne devant monter que quelque temps aprs pour recevoir ses dernires instructions. La chambre de Germain tait situe au quatrime tage. En arrivant devant la porte, Rigolette dit Rodolphe, en lui donnant la clef: --Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un mort... --Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces ides-l! --J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme. Sans tre aussi mu que sa compagne, Rodolphe prouvait nanmoins une impression pnible en pntrant dans ce modeste rduit. Sachant de quelles dtestables obsessions les complices du Matre d'cole avaient poursuivi et poursuivaient peut-tre encore Germain, il pressentait que cet infortun avait d passer de bien tristes heures dans cette solitude. Rigolette posa la lumire sur une table. Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garon, compos d'une couchette, d'une commode, d'un secrtaire de noyer, de quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc drapaient les fentres et l'alcve; pour tout ornement on voyait sur la chemine une carafe et un verre. l'affaissement du lit, qui n'tait pas dfait, on s'apercevait que Germain avait d s'y jeter quelques instants tout habill pendant la nuit qui avait prcd son arrestation. --Pauvre garon! dit tristement Rigolette en examinant avec intrt l'intrieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa voisine... C'est rang, mais a n'est pas soign; il y a de la poussire partout, les rideaux sont enfums, les vitres sont ternes, le carreau n'est pas cir... Ah! quelle diffrence! Rue du Temple, a n'tait pas plus beau, mais c'tait plus gai, parce que tout brillait de propret, comme chez moi... --C'est qu'aussi vous tiez l pour donner vos avis. --Mais voyez donc! s'cria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas couch l'autre nuit, tant il tait inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a laiss l, il a t tout tremp de larmes. a se voit bien... Et elle le prit en ajoutant: Germain a gard une petite cravate de soie orange que je lui ai donne quand nous tions heureux; moi, je garderai ce mouchoir en souvenir de ses malheurs; je suis sr qu'il ne s'en fchera pas... --Au contraire, il sera trs-heureux de ce tmoignage de votre affection. --Maintenant songeons aux choses srieuses: je ferai tout l'heure un paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter en prison; la mre Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du reste... Je vais d'abord ouvrir le secrtaire pour y prendre les papiers et l'argent que Germain me prie de lui garder. --Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize cents francs en or que Germain lui avait donns pour acquitter la dette du lapidaire, que j'avais dj paye; j'ai cet argent: il appartient Germain, puisqu'il a rembours le notaire; je vais vous le remettre, vous le joindrez celui dont vous allez tre dpositaire. --Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs maintenant!... Des papiers, la bonne heure... on n'a rien craindre, mais de l'argent... c'est dangereux... --Vous avez peut-tre raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai ce qu'il vous demandera. --Tenez, mon voisin, je n'aurais pas os vous prier de nous rendre ce service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en ouvrant le secrtaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela. Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe, comme c'est triste ce qu'il y a d'crit dessus. Et elle lut d'une voix mue: Dans le cas o je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la personne qui ouvrira ce secrtaire de porter ces papiers chez Mlle Rigolette, couturire, rue du Temple, n 17. --Est-ce que je puis dcacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe? --Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulirement adresse? La jeune fille rompit le cachet; plusieurs crits s'y trouvaient renferms; l'un d'eux portant cette suscription: _ Mademoiselle Rigolette_, contenait ces mots: Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus... Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un guet-apens semblable celui auquel j'ai dernirement chapp, quelques renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront mettre sur la trace de mes assassins. --Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'tonne plus maintenant de ce qu'il tait si triste! Pauvre Germain! Toujours poursuivi de pareilles ides! --Oui, il a d tre bien afflig; mais ses plus mauvais jours sont passs... croyez-moi. --Hlas! je le dsire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, tre en prison... accus de vol... --Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mre bien-aime, dont il a t spar depuis son enfance. --Sa mre! Il a encore sa mre? --Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle le reverra, mais absous de l'indigne accusation porte contre lui! J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours taient passs. Ne lui parlez pas de sa mre. Je vous confie ce secret parce que vous vous intressez si gnreusement Germain qu'il faut au moins qu' votre dvouement ne se joignent pas de trop cruelles inquitudes sur son sort venir. --Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez tre tranquille, je garderai votre secret... Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain. Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous verrez que j'ai t toute ma vie bien malheureux... except pendant le temps que j'ai pass auprs de vous... Ce que je n'aurais jamais os vous dire, vous le trouverez crit dans une espce de _memento _intitul: _Mes seuls jours de bonheur._ Presque chaque soir, en vous quittant, j'panchais ainsi les consolantes penses que votre affection m'inspirait, et qui seules adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui tait amiti chez vous tait de l'amour chez moi. Je vous ai cach que je vous aimais ainsi jusqu' ce moment o je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma destine tait si malheureuse que je ne vous aurais jamais parl de ce sentiment; quoique sincre et profond, il vous et port malheur. Il me reste un dernier voeu former, et j'espre que vous voudrez bien l'accomplir. J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous gagnez si pniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai trembl en pensant qu'une maladie, cause peut-tre par l'excs du labeur, pouvait vous rduire une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager sans frmir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous pargner en grande partie les tourments et peut-tre... les misres que votre insouciante jeunesse ne prvoit pas, heureusement. --Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette tonne. --Continuez... nous allons voir. Rigolette reprit: Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre, mais force d'conomie, j'ai mis de ct quinze cents francs, placs chez un banquier; c'est tout ce que je possde. Par mon testament, que vous trouverez ici, je me permets de vous les lguer; acceptez cela d'un ami, d'un bon frre... qui n'est plus. --Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent! --Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec motion. Mais calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce testament anticip aura du moins servi vous apprendre combien il vous aimait... combien il vous aime. --Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes, que je ne m'en tais jamais doute! Dans les commencements de notre voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur passion enflamme, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les menait rien, ils s'taient dshabitus de me dire de ces choses-l; Germain, au contraire, ne m'avait jamais parl d'amour. Quand je lui ai propos d'tre bons amis, il a franchement accept, et depuis nous avons vcu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'tais pas fche que Germain ne m'et pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour. --Mais enfin vous en tiez... tonne? --Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'tait sa tristesse... qui le rendait ainsi. --Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse? --C'tait son seul dfaut, dit navement la grisette; mais maintenant je l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reproche. --D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de sujets de chagrin, et puis... peut-tre parce que vous voil certaine que, malgr cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe en souriant. --C'est vrai... tre aime d'un si brave jeune homme, a flatte le coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? --Et un jour peut-tre vous partagerez cet amour. --Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si plaindre! Je me mets sa place... si, au moment o je me croyais abandonne, mprise de tout le monde, une personne, bien amie, venait moi encore plus tendre que je ne l'esprais, je serais si heureuse. Aprs un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre ct... nous sommes si pauvres tous les deux que a ne serait peut-tre pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser cela, je me trompe peut-tre; ce qu'il y a de sr, c'est que je ferai pour Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amiti que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon voisin... a sera de l'amour... Jusque-l a me gnerait de savoir quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah! j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai donne. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voil. Oh! voyez donc comme il est joli, ce sachet, et tout brod! Pauvre Germain, il l'a garde comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la dernire fois o je l'ai mise, et quand je la lui ai donne... Il a t si content, si content!... ce moment on frappa la porte de la chambre. --Qui est l? demanda Rodolphe. --On voudrait parler _m'ame_ Mathieu, rpondit une voix grle et enroue, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme Mathieu tait la courtire en diamants dont nous avons parl.) Cette voix, singulirement accentue, veilla quelques vagues souvenirs dans la pense de Rodolphe. Voulant les claircir, il prit la lumire et alla lui-mme ouvrir la porte. Il se trouva face face avec un des habitus du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant l'empreinte du vice tait fatalement, profondment marque sur cette physionomie imberbe et juvnile: c'tait Barbillon. Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Matre d'cole et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du mari de cette malheureuse laitire qui avait ameut contre la Goualeuse les laboureurs de la ferme d'Arnouville. Soit que ce misrable et oubli les traits de Rodolphe, qu'il n'avait vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de costume l'empcht de reconnatre le vainqueur du Chourineur, il ne manifesta aucun tonnement son aspect. --Que voulez-vous? lui dit Rodolphe. --C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette elle-mme, rpondit Barbillon. --Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe. --Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte gauche, je me suis tromp. Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtire en diamants, que Morel le lapidaire n'avait prononc qu'une ou deux fois. Il n'avait donc aucun motif de s'intresser la femme auprs de laquelle Barbillon venait comme messager. Nanmoins, quoiqu'il ignort les crimes de ce bandit, sa figure avait un tel caractre de perversit qu'il resta sur le seuil de la porte, curieux de voir la personne qui Barbillon apportait cette lettre. peine Barbillon eut-il frapp la porte oppose celle de Germain qu'elle s'ouvrit et que la courtire, grosse femme de cinquante ans environ, y parut tenant une chandelle la main. --_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon. --C'est moi, mon garon. --Voil une lettre, il y a rponse... Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtire; mais celle-ci lui fit signe de ne pas avancer, dcacheta la lettre tout en tenant son flambeau, lut et rpondit d'un air satisfait: --Vous direz que c'est bon, mon garon; j'apporterai ce qu'on demande. J'irai la mme heure que l'autre fois. Bien des compliments... cette dame... --Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire... --Va demander ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi... Et la courtire ferma sa porte. Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement l'escalier. Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et froce, qui l'attendait devant une boutique. Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre, il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empcher de dire son compagnon: --Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le point_ mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mre Martial nous aidera lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et aprs nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2]. --_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois Asnires de bonne heure; je crains que mon frre Martial se doute de quelque chose. Et les deux bandits, aprs avoir tenu cette conversation inintelligible pour ceux qui auraient pu les couter, se dirigrent vers la rue Saint-Denis. Quelques moments aprs, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain, remontrent en fiacre et arrivrent rue du Temple. Le fiacre s'arrta. Au moment o la portire s'ouvrit, Rodolphe reconnut, la lueur du quinquet du rogomiste, son fidle Murph qui l'attendait la porte de l'alle. La prsence du squire annonait toujours quelque vnement grave ou inattendu, car lui seul savait o trouver le prince. --Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette rassemblait plusieurs paquets dans la voiture. --Un grand malheur, monseigneur! --Parle, au nom du ciel! --M. le marquis d'Harville... --Tu m'effraies! --Il avait donn ce matin djeuner plusieurs de ses amis... Tout s'tait pass merveille... lui surtout n'avait jamais t plus gai, lorsqu'une fatale imprudence... --Achve... achve donc! --En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas charg... --Il s'est bless grivement? --Monseigneur!... --Eh bien?... --Quelque chose de terrible! --Que dis-tu? --Il est mort!... --D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'cria Rodolphe avec un accent si dchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses paquets, s'cria: --Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe? --Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre mon ami, mademoiselle, dit Murph la jeune fille; car le prince, accabl, ne pouvait rpondre. --C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante. --Un bien grand malheur, rpondit le squire. --Ah! c'est pouvantable! dit Rodolphe aprs quelques minutes de silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit: --Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous... Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer la prison de Germain... bientt je vous reverrai. --Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagne... bientt, n'est-ce pas? --Oui, mon enfant, bientt. --Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut dans l'alle, avec les diffrents objets quelle rapportait de chez Germain. Le prince et Murph montrent dans le fiacre, qui les conduisit rue Plumet. Aussitt Rodolphe crivit Clmence le billet suivant: Madame, J'apprends l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui m'enlve un de mes meilleurs amis; je renonce vous peindre ma stupeur, mon chagrin. Il faut pourtant que je vous entretienne d'intrts trangers ce cruel vnement... Je viens d'apprendre que votre belle-mre, Paris depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie emmenant avec elle Polidori. C'est vous dire le pril qui sans doute menace monsieur votre pre. Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Aprs l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre belle-mre, du moins en mme temps qu'elle. Soyez tranquille, madame, de prs comme de loin je veille sur vous... Les abominables projets de votre belle-mre seront djous... Adieu, madame; je vous cris ces mots la hte... J'ai l'me brise quand je songe cette soire d'hier o je l'_ai_ quitt, _lui_... plus tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait t depuis longtemps... Croyez, madame, mon dvouement profond et sincre... RODOLPHE Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures aprs avoir reu cette lettre, tait en route avec sa fille pour la Normandie. Une voiture de poste, partie de l'htel de Rodolphe, suivait la mme route. Malheureusement, dans le trouble o la plongrent cette complication d'vnements et la prcipitation de son dpart, Clmence oublia de faire savoir au prince qu'elle avait rencontr Fleur-de-Marie Saint-Lazare. On se souvient peut-tre que, la veille, la Chouette tait venue menacer Mme Sraphin de dvoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir (et elle disait vrai) o tait alors cette jeune fille. On se souvient encore qu'aprs cet entretien le notaire Jacques Ferrand, craignant la rvlation de ses criminelles menes, se crut un puissant intrt faire disparatre la Goualeuse, dont l'existence, une fois connue, pouvait le compromettre dangereusement. Il avait donc fait crire Bradamanti, un de ses complices, de venir le trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont Fleur-de-Marie devait tre la victime. Bradamanti, occup des intrts non moins pressants de la belle-mre de Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan auprs de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage servir son ancienne amie, ne se rendit pas l'invitation du notaire et partit pour la Normandie sans voir Mme Sraphin. L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journe, la Chouette tait venue ritrer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'taient pas vaines, elle avait dclar au notaire que la petite fille autrefois abandonne par Mme Sraphin tait alors prisonnire Saint-Lazare sous le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui apprendraient qu'elle avait t dans son enfance confie aux soins de Jacques Ferrand. Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la Chouette comme une effronte menteuse, quoiqu'il ft convaincu et effray de la dangereuse porte de ses menaces. Grce ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer dans la journe mme (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme d'Harville) que la Goualeuse tait en effet prisonnire Saint-Lazare et si parfaitement cite pour sa bonne conduite qu'on s'attendait voir cesser sa dtention d'un moment l'autre. Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mri un projet diabolique, sentit que, pour l'excuter, le secours de Bradamanti lui tait de plus en plus indispensable; de l les vaines instances de Mme Sraphin pour rencontrer le charlatan. Apprenant le soir mme le dpart de ce dernier, le notaire, press d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la famille Martial, ces pirates d'eau douce tablis prs du pont d'Asnires, chez lesquels Bradamanti lui avait propos d'envoyer Louise Morel pour s'en dfaire impunment. Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les prcautions les plus habiles pour n'tre pas compromis dans le cas o un nouveau crime serait commis et, le lendemain du dpart de Bradamanti pour la Normandie, Mme Sraphin se rendit en hte chez Martial. XVI L'le du Ravageur Les scnes suivantes vont se passer pendant la soire du jour o Mme Sraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue chez les Martial, pirates d'eau douce, tablis la pointe d'une petite le de la Seine, non loin du pont d'Asnires. Le pre Martial, mort sur l'chafaud comme son pre, avait laiss une veuve, quatre fils et deux filles... Le second de ces fils tait dj condamn aux galres perptuit... De cette nombreuse famille il restait donc l'le du Ravageur (nom que dans le pays on donnait ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait, disons-nous: La mre Martial; Trois fils: l'an (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre vingt ans; le plus jeune douze ans; Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans. Les exemples de ces familles, o se perptue une sorte d'pouvantable hrdit dans le crime, ne sont que trop frquents. Cela doit tre. Rptons-le sans cesse: la socit songe punir, jamais prvenir le mal. Un criminel sera jet au bagne pour sa vie... Un autre sera dcapit... Ces condamns laisseront de jeunes enfants... La socit prendra-t-elle souci des orphelins?... De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur pre de mort civile, ou en lui coupant la tte? Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, prservatrice, la dchance de celui que la loi a dclar indigne, infme... la dchance de celui que la loi a tu? Non... Morte la bte... mort le venin... dit la socit... Elle se trompe. Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux, qu'il devient presque toujours hrditaire; mais, combattu temps, il ne serait jamais incurable. Contradiction bizarre!... L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie transmissible? force de soins prservatifs, on mettra les descendants de cet homme l'abri de l'affection dont il a t victime... Que les mmes faits se reproduisent dans l'ordre moral... Qu'il soit dmontr qu'un criminel lgue presque toujours son fils le germe d'une perversit prcoce... Fera-t-on pour le salut de cette jeune me ce que le mdecin fait pour le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice hrditaire? Non... Au lieu de gurir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu' la mort... Et alors, de mme que le peuple croit le fils du bourreau forcment bourreau... on croira le fils d'un criminel forcment criminel... Et alors on regardera comme le fait d'une hrdit inexorablement fatale une corruption cause par l'goste incurie de la socit... De sorte que si, malgr de funestes enseignements, l'orphelin que la loi a fait... reste par hasard laborieux et honnte, un prjug barbare fera rejaillir sur lui la fltrissure paternelle. En butte une rprobation immrite, peine trouvera-t-il du travail... Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du dcouragement, du dsespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui poussent quelquefois les caractres les plus gnreux la rvolte, au mal... la socit dira: Qu'il tourne mal... nous verrons bien. N'ai-je pas l geliers, gardes-chiourme et bourreaux? Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur malgr de dtestables exemples, aucun appui, aucun encouragement. Ainsi, pour celui qui, plong en naissant dans un foyer de dpravation domestique, est vici tout jeune encore, aucun espoir de gurison! Si! si! moi je le gurirai, cet orphelin que j'ai fait, rpond la socit, mais en temps et lieu... mais ma mode... mais plus tard. Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostme... il faut qu'ils soient point. Un criminel demande tre attendu... Prisons et galres, voil mes hpitaux... Dans les cas incurables, j'ai le couperet. Quant la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais patience, laissons mrir le germe de corruption hrditaire qui couve en lui, laissons-le grandir, laissons-le tendre profondment ses ravages. Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol ou un bon meurtre l'auront jet sur le banc d'infamie o s'est assis son pre, oh! alors nous gurirons l'hritier du mal... comme nous avons guri le donateur. Au bagne ou sur l'chafaud, le fils trouvera la place paternelle encore toute chaude... Oui, dans ce cas, la socit raisonne ainsi. Et elle s'tonne, et elle s'indigne, et elle s'pouvante de voir des traditions de vol et de meurtre fatalement perptues de gnration en gnration. Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de montrer ce que peut tre dans une famille l'hrdit du mal, lorsque la socit ne vient pas, soit lgalement, soit officieusement, prserver les malheureux orphelins de la loi des terribles consquences de l'arrt fulmin contre leur pre. Le lecteur nous excusera de faire prcder ce nouvel pisode d'une sorte d'introduction. Voici pourquoi nous agissons ainsi: mesure que nous avanons dans cette publication, son but moral est attaqu avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, qu'on nous permettra d'insister sur la pense srieuse, honnte, qui, jusqu' prsent, nous a soutenu, guid. Plusieurs esprits graves, dlicats, levs, ayant bien voulu nous encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des tmoignages flatteurs de leur adhsion, nous devons peut-tre ces amis connus et inconnus de rpondre une dernire fois des rcriminations aveugles, obstines, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemble lgislative. Proclamer l'odieuse immoralit de notre oeuvre, c'est proclamer implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies. C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au ntre que nous tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet ouvrage n'est pas compltement dpourvu d'ides gnreuses et pratiques. L'an pass, dans l'une des premires parties de ce livre nous avons donn l'aperu d'une ferme modle, fonde par Rodolphe pour encourager, enseigner et rmunrer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux. ce propos, nous ajoutions: Les honntes gens malheureux mritent au moins autant d'intrt que les criminels; pourtant il y a de nombreuses socits destines au patronage des jeunes dtenus ou librs, mais aucune socit n'est fonde dans le but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours t exemplaire. De sorte qu'il faut ncessairement avoir commis un dlit... pour tre apte jouir du bnfice de ces institutions, d'ailleurs si mritantes et si salutaires. Et nous faisions dire un paysan de la ferme de Bouqueval: Il est humain et charitable de ne jamais dsesprer des mchants; mais il faudrait aussi faire esprer les bons. Un honnte garon, robuste et laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se prsenterait cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin vol et vagabond?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici pour toi.. Cette discordance avait aussi frapp des esprits meilleurs que le ntre. Grce eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'tre ralis. Sous la prsidence d'un des hommes les plus minents, les plus honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente direction d'un vritable philanthrope au coeur gnreux, l'esprit pratique et clair, M. Allier, une socit vient d'tre fonde dans le but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honntes du dpartement de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles. Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pense morale de notre oeuvre. Nous sommes trs-fier, trs-heureux de nous tre rencontr dans un mme milieu d'ides, de voeux et d'esprance avec les fondateurs de cette nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vrits: qu'il est du devoir de la socit de prvenir le mal et d'encourager, de rcompenser le bien autant qu'il est en elle. Puisque nous avons parl de cette nouvelle oeuvre de charit, dont la pense juste et morale doit avoir une action salutaire et fconde, esprons que ses fondateurs songeront peut-tre combler une autre lacune, en tendant plus tard leur tutlaire patronage ou du moins leur sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le pre aurait t supplici ou condamn une peine infamante entranant la mort civile, et qui, nous le rptons, sont rendus orphelins par le fait de l'application de la loi. Ceux de ces malheureux enfants qui seraient dj dignes d'intrt par leurs saines tendances et par leur misre mriteraient encore une attention particulire, en raison mme de leur position exceptionnelle, pnible, difficile, dangereuse. Oui, pnible, difficile, dangereuse. Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles rpulsions, souvent la famille d'un condamn, demandant en vain du travail, se voit, pour chapper la rprobation gnrale, contrainte d'abandonner les lieux o elle trouvait des moyens d'existence. Alors, aigris, irrits par l'injustice, dj fltris l'gal des criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois bout de ressources honorables, les infortuns ne seront-ils pas bien prs de faillir, s'ils sont rests probes? Ont-ils, au contraire, dj subi une influence presque invitablement corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps encore? La prsence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants recueillis par la socit dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent mme dans l'estime du monde, si, force de courage, de vertus, ils parviennent rhabiliter un nom dshonor. Dira-t-on que le lgislateur a voulu rendre le chtiment plus terrible encore, en frappant virtuellement le pre criminel dans l'avenir de son fils innocent? Cela serait barbare, immoral, insens. N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralit de prouver au peuple: --Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarit hrditaire. --Que la tache originelle n'est pas ineffaable? Osons esprer que ces rflexions paratront dignes de quelque intrt la nouvelle socit de patronage. Sans doute, il est douloureux de songer que l'tat ne prend jamais l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif de l'organisation sociale. En peut-il tre autrement? l'une des dernires sances lgislatives, un ptitionnaire, frapp, dit-il, de la misre et des souffrances des classes pauvres, a propos, entre autres moyens d'y remdier, la fondation de maisons d'invalides destines aux travailleurs. Ce projet, sans doute dfectueux dans sa forme, mais qui renfermait du moins une haute ide philanthropique digne du plus srieux examen, en cela qu'elle se rattache l'immense question de l'organisation du travail, ce projet, disons-nous, a t accueilli par une hilarit gnrale et prolonge. Cela dit, passons. Revenons aux pirates d'eau douce et l'le du Ravageur. Le chef de la famille Martial, qui le premier s'tablit dans cette petite le moyennant un loyer modique, tait _ravageur_. Les ravageurs, ainsi que les dbardeurs et les dchireurs de bateaux, restent pendant toute la journe plongs dans l'eau jusqu' la ceinture pour exercer leur mtier. Les dbardeurs dbarquent le bois flott. Les dchireurs dmolissent les trains qui ont amen le bois. Tout aussi aquatique que les industries prcdentes, l'industrie des ravageurs a un but diffrent. S'avanant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, l'aide d'une longue drague, le sable de rivire sous la vase; puis le recueillant dans de grandes sbiles de bois, il le lave comme un minerai ou comme un gravier aurifre et en retire ainsi une grande quantit de parcelles mtalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb, tain, provenant des dbris d'une foule d'ustensiles. Souvent mme les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de bijoux d'or ou d'argent apports dans la Seine, soit par les gouts o se dgorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace ramasses dans les rues et que l'hiver on jette la rivire. Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces industriels, gnralement honntes, paisibles et laborieux, sont si formidablement baptiss. Le pre Martial, premier habitant de l'le, jusqu'alors inoccupe, tant ravageur (fcheuse exception), les riverains du fleuve la nommrent l'le du Ravageur. L'habitation des pirates d'eau douce est donc situe la partie mridionale de cette _terre_. Dans le jour, on peut lire sur un criteau qui se balance au-dessus de la porte: AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS bon vin, bonne matelote et friture _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_ On le voit, ses mtiers patents ou occultes le chef de cette famille maudite avait joint ceux de cabaretier, de pcheur et de loueur de bateaux. La veuve de ce supplici continuait de tenir la maison: des gens sans aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non fris en parties de plaisir. Martial (l'amant de la Louve), fils an de la famille, le moins coupable de tous, pchait en fraude et, au besoin, prenait, en vritable _bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts. Un de ses autres frres, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le meurtre de la courtire en diamants, tait en apparence ravageur, mais de fait il se livrait la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses rives. Enfin Franois, le plus jeune des fils du supplici, conduisait les curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mmoire d'Ambroise Martial, condamn aux galres pour vol de nuit avec effraction et tentative de meurtre. La fille ane, surnomme _Calebasse_, aidait sa mre faire la cuisine et servir les htes; sa soeur Amandine, ge de neuf ans, s'occupait aussi des soins du mnage, selon ses forces. Ce soir-l, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et opaques, chasss par le vent, laissent voir et l, travers leurs dchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'toiles. La silhouette de l'le, borde de hauts peupliers dpouills, se dessine vigoureusement en noir sur l'obscurit diaphane du ciel et sur la transparence blanchtre de la rivire. La maison, pignons irrguliers, est compltement ensevelie dans l'ombre; deux fentres du rez-de-chausse sont seulement claires; leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se refltent comme de longues tranes de feu dans les petites vagues qui baignent le dbarcadre, situ proche de l'habitation. Les chanes des bateaux qui y sont amarrs font entendre un cliquetis sinistre: il se mle tristement aux rafales de la bise dans les branches des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux... Une partie de la famille est rassemble dans la cuisine de la maison. Cette pice est vaste et basse; en face de la porte sont deux fentres, au-dessous desquelles s'tend un long fourneau; gauche, une haute chemine; droite, un escalier qui monte l'tage suprieur; ct de cet escalier, l'entre d'une grande salle garnie de plusieurs tables destines aux habitus du cabaret. La lumire d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long des murailles ou rangs sur des tablettes avec diffrentes poteries; une grande table occupe le milieu de cette cuisine. La veuve du supplici, entoure de trois de ses enfants, est assise au coin du foyer. Cette femme, grande et maigre, parat avoir quarante-cinq ans. Elle est vtue de noir; un mouchoir de deuil nou en marmotte, cachant ses cheveux, entoure son front plat, blme, dj sillonn de rides; son nez est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses, son teint bilieux, blafard, et profondment marqu de petite vrole; les coins de sa bouche, toujours abaisss, rendent plus dure encore l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne. La veuve du supplici s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses deux filles. L'ane, sche et grande, ressemble beaucoup sa mre... C'est sa physionomie calme, dure et mchante, son nez mince, sa bouche svre, son regard ple... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing, lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet. Franois, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau, remaille un aldret, filet de pche destructeur svrement interdit sur la Seine. Malgr le hle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une fort de cheveux roux couvre sa tte; ses traits sont arrondis, ses lvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perants: il ne ressemble ni sa mre, ni sa soeur ane; il a l'air sournois, craintif; de temps autre, travers l'espce de crinire qui retombe sur son front, il jette obliquement sur sa mre un coup d'oeil dfiant, ou change avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et d'affection... Celle-ci, assise ct de son frre, s'occupe non pas marquer, mais dmarquer du linge vol la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble autant son frre que sa soeur ressemble sa mre; ses traits, sans tre plus rguliers, sont moins grossiers que ceux de Franois. Quoique couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fracheur clatante; ses lvres sont paisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins, soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux. Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frre, elle lui montre la porte; ce signe, Franois rpond par un soupir; puis, appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet... Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frre Martial ne doit rentrer qu' dix heures. En voyant ces deux femmes silencieuses, l'air mchant, et ces deux pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine l deux bourreaux et deux victimes. Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui dit d'une voix dure: --Auras-tu bientt fini de dmarquer cette chemise?... L'enfant baissa la tte sans rpondre; l'aide de ses doigts et de ses ciseaux, elle acheva d'enlever la hte les fils de coton rouge qui dessinaient des lettres sur la toile. Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement la veuve, lui prsenta son ouvrage: --Ma mre, j'ai fini, lui dit-elle. Sans lui rpondre, la veuve lui jeta une autre pice de linge. L'enfant ne put la recevoir temps et la laissa tomber. Sa grande soeur lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en s'criant: --Petite bte!!! Amandine regagna sa place et se mit activement l'oeuvre, aprs avoir chang avec son frre un regard o roulait une larme. Le mme silence continua de rgner dans la cuisine. Au-dehors le vent gmissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret. Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite place devant le feu taient les seuls bruits qu'on entendt. Les deux enfants observaient avec une secrte frayeur que leur mre ne parlait pas. Quoiqu'elle ft habituellement silencieuse, ce mutisme complet et certain pincement de ses lvres leur annonaient que la veuve tait dans ce qu'ils appelaient ses colres blanches, c'est--dire en proie une irritation concentre. Le feu menaait de s'teindre faute de bois. --Franois, une bche! dit Calebasse. Le jeune raccommodeur de filets dfendus regarda derrire le pilier de la chemine et rpondit: --Il n'y en a plus l... --Va au bcher, reprit Calebasse. Franois murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas. --Ah ! Franois, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse. La veuve du supplici posa sur ses genoux une serviette, qu'elle dmarquait aussi et jeta les yeux sur son fils. Celui-ci avait la tte baisse, mais il devina, mais il sentit pour ainsi dire le terrible regard de sa mre peser sur lui... Craignant de rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile. --Ah ! es-tu sourd, Franois? reprit Calebasse irrite. Ma mre... tu vois... La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants et de requrir les peines que la veuve appliquait impitoyablement. Amandine, sans qu'on pt remarquer son mouvement, poussa doucement le coude de son frre pour l'engager tacitement obir Calebasse. Franois ne bougea pas. La soeur ane regarda sa mre pour lui demander la punition du coupable: la veuve l'entendit. De son long doigt dcharn elle lui montra une baguette de saule forte et souple, place dans l'encoignure de la chemine. Calebasse se pencha en arrire, prit cet instrument de correction et le remit sa mre. Franois avait parfaitement suivi le geste de sa mre; il se leva brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaante baguette. --Tu veux donc que ma mre te roue de coups? s'cria Calebasse. La veuve, tenant toujours le bton la main, pinant de plus en plus ses lvres ples, regardait Franois d'un oeil fixe, sans prononcer un mot. Au lger tremblement des mains d'Amandine, dont la tte tait baisse, la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant, quoique habitue de pareilles scnes, s'effrayait du sort qui attendait son frre. Celui-ci, rfugi dans un coin de la cuisine, semblait craintif et irrit. --Prends garde toi, ma mre va se lever, et il ne sera plus temps! dit la grande soeur. --a m'est gal, reprit Franois en plissant. J'aime mieux tre battu comme avant-hier... que d'aller dans le bcher... et la nuit... encore... --Et pourquoi a? reprit Calebasse avec impatience. --J'ai peur dans le bcher... moi..., rpondit l'enfant en frissonnant malgr lui. --Tu as peur... imbcile... et de quoi? Franois hocha la tte sans rpondre. --Parleras-tu?... De quoi as-tu peur? --Je ne sais pas... mais j'ai peur... --Tu es all l cent fois, et encore hier soir? --Je ne veux plus y aller maintenant... --Voil ma mre qui se lve!... --Tant pis! s'cria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne me fera pas aller dans le bcher... la nuit... surtout... --Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse. --Eh bien! parce que... --Parce que? --Parce qu'il y a quelqu'un... --Il y a quelqu'un? --D'enterr l..., murmura Franois en frissonnant. La veuve du supplici, malgr son impassibilit, ne put rprimer un brusque tressaillement; sa fille l'imita; on et dit ces deux femmes frappes d'une mme secousse lectrique. --Il y a quelqu'un d'enterr dans le bcher? reprit Calebasse en haussant les paules. --Oui, dit Franois d'une voix si basse qu'on l'entendit peine. --Menteur!... s'cria Calebasse. --Je te dis, moi, que tantt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin noir du bcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui tait humide l'entour..., rpliqua Franois. --L'entends-tu, ma mre? Est-il bte! dit Calebasse en faisant un signe d'intelligence la veuve, ce sont des os de mouton que je mets l pour la lessive. --Ce n'tait pas un os de mouton, reprit l'enfant avec pouvante, c'taient des os enterrs... des os de mort... un pied qui sortait de terre... je l'ai bien vu. --Et tu as tout de suite racont cette belle trouvaille-l... ton frre... ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une ironie sauvage. Franois ne rpondit pas. --Mchant petit _raille_[4]! s'cria Calebasse furieuse, parce qu'il est poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme on a _fauch_[5] notre pre! --Puisque tu m'appelles _raille_, s'cria Franois exaspr, je dirai tout mon frre Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai pas vu depuis tantt... Mais quand il reviendra ce soir... je... L'enfant n'osa pas achever. Sa mre s'avanait vers lui, calme, mais inexorable. Quoiqu'elle se tnt habituellement un peu courbe, sa taille tait trs-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la veuve prit son fils par le bras et, malgr la terreur, la rsistance, les prires, les pleurs de l'enfant, l'entranant aprs elle, elle le fora de monter l'escalier du fond de la cuisine. Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trpignements sourds, mls de cris et de sanglots. Quelques minutes aprs ce bruit cessa. Une porte se referma violemment. Et la veuve du supplici redescendit. Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule sa place, se rassit auprs du foyer et reprit son travail de couture sans prononcer une parole. _Fin de la cinquime partie_ SIXIME PARTIE I Le pirate d'eau douce Aprs quelques moments de silence, la veuve du supplici dit sa fille: --Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bcher... au retour de Nicolas et de Martial. --De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que... --Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille. Celle-ci, habitue subir cette volont de fer, alluma une lanterne et sortit. Au moment o elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on entendit le craquement des hauts peupliers agits par le vent, le cliquetis des chanes de bateaux, les sifflements de la bise, le mugissement de la rivire. Ces bruits taient profondment tristes. Pendant la scne prcdente, Amandine, pniblement mue du sort de Franois, qu'elle aimait tendrement, n'avait os ni lever les yeux, ni essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte goutte sur ses genoux. Ses sanglots contenus la suffoquaient, elle tchait de rprimer jusqu'aux battements de son coeur palpitant de crainte. Les larmes obscurcissaient sa vue. En se htant de dmarquer la chemise qu'on lui avait donne, elle s'tait blesse la main avec ses ciseaux; la piqre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins sa douleur qu' la punition qui l'attendait pour avoir tach de son sang cette pice de linge. Heureusement, la veuve, absorbe dans une rflexion profonde, ne s'aperut de rien. Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mre, elle rpondit par un signe de tte affirmatif. Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre... La veuve pina ses lvres et continua de travailler, seulement elle parut manier plus prcipitamment son aiguille. Calebasse ranima le feu, surveilla l'bullition de la marmite qui cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprs de sa mre. --Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni d'o elle venait. La veuve haussa les paules. --Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mre? Aprs tout, vous avez peut-tre raison... La vieille lui demandait de se trouver sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et l d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti pour mot de passe. Au fait, a n'est pas bien prilleux. Si Nicolas s'attarde, c'est qu'il aura peut-tre trouv quelque chose en route, comme avant-hier ce linge-l, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de blanchisseuse. Et elle montra une des pices que dmarquait Amandine; puis, s'adressant l'enfant: Qu'est-ce que a veut dire, _grinchir_? --a veut dire... prendre..., rpondit l'enfant sans lever les yeux. --a veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler... --Oui, ma soeur... --Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque chose gagner... Le linge qu'il a vol hier nous a remonts et ne nous cotera que la faon du dmarquage, n'est-ce pas... ma mre? ajouta Calebasse avec un clat de rire qui laissa voir des dents dchausses et jaunes comme son teint. La veuve resta froide cette plaisanterie. -- propos de remonter notre mnage gratis, reprit Calebasse, nous pourrons peut-tre nous fournir une autre boutique. Vous savez bien qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de campagne de M. Griffon, le mdecin de l'hospice de Paris; cette maison isole cent pas du bord de l'eau, en face du four pltre? La veuve baissa la tte. --Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-tre l un bon coup faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a l du butin pour sr; il faudra envoyer Amandine flner autour de la maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant Amandine. --Oui, ma soeur, j'irai, rpondit l'enfant en tremblant. --Tu dis toujours: Je ferai et tu ne fais pas, sournoise! La fois o je t'avais command de prendre cent sous dans le comptoir de l'picier d'Asnires pendant que je l'occupais d'un autre ct de sa boutique, c'tait facile: on ne se dfie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas obi? --Ma soeur... le coeur m'a manqu... je n'ai pas os... --L'autre jour tu as bien os voler un mouchoir dans la balle du colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperu de quelque chose, imbcile? --Ma soeur, vous m'y avez force... le mouchoir tait pour vous; et puis ce n'tait pas de l'argent... --Qu'est-ce que a fait? --Dame!... prendre un mouchoir, a n'est pas si mal que de prendre de l'argent. --Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-l, n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter, petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton Martial?... Puis, s'adressant la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma mre, a finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et Franois contre nous, contre toi... Est-ce que a peut durer?... --Non..., dit la mre d'un ton bref et dur. --C'est surtout depuis que sa Louve est Saint-Lazare qu'il est comme un dchan aprs tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, nous, si elle est en prison... sa matresse? Une fois sortie, elle n'a qu' venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la mchante... La veuve, aprs un moment de rflexion, dit sa fille: --Tu crois qu'il y a un coup faire sur ce vieux qui habite la maison du mdecin? --Oui, ma mre... --Il a l'air d'un mendiant! --a n'empche pas que c'est un noble. --Un noble? --Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille Paris pied tous les jours, et qu'il revienne de mme, avec son gros bton pour toute voiture. --Qu'en sais-tu s'il a de l'or? --Tantt j'ai t au bureau de poste d'Asnires pour voir s'il n'y avait pas de lettre de Toulon... ces mots qui lui rappelaient le sjour de son fils au bagne, la veuve du supplici frona ses sourcils et touffa un soupir. Calebasse continua: --J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le mdecin est entr; je l'ai tout de suite reconnu sa barbe blanche comme ses cheveux, sa face couleur de buis, et ses sourcils noirs. Il n'a pas l'air facile... Malgr son ge, a doit tre un vieux dtermin... Il a dit la buraliste: Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de Saint-Remy?--Oui, a-t-elle rpondu, en voil une.--C'est pour moi, a-t-il dit; voil mon passeport. Pendant que la buraliste l'examinait, le vieux, pour payer le port, a tir sa bourse de soie verte. un bout j'ai vu de l'or reluire travers les mailles; il y en avait gros comme un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'cria Calebasse, les yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux. C'est un de ces vieux avares farcis de trsors... Allez, ma mre! nous savons son nom, a pourra peut-tre servir... pour s'introduire chez lui quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques. Des aboiements violents interrompirent Calebasse. --Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est Martial ou Nicolas... Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimrent une joie contrainte. Aprs quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, son grand regret, entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon. La physionomie de Nicolas Martial tait la fois ignoble et froce; petit, grle, chtif, on ne concevait pas qu'il pt exercer son dangereux et criminel mtier. Malheureusement une sauvage nergie morale supplait chez ce misrable la force physique qui lui manquait. Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans manches, faite d'une peau de bouc longs poils bruns; en entrant il jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait pniblement apport sur son paule. --Bonne nuit et bon butin, la mre! s'cria-t-il d'une voix creuse et enroue, aprs s'tre dbarrass de son fardeau; il y a encore trois saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amus l'ouvrir. Peut-tre que je suis vol... on verra! --Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve regardait silencieusement son fils. Celui-ci, pour toute rponse, plongea sa main dans la poche de son pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pices d'argent. --Tu lui as pris tout a?... s'cria Calebasse. --Non, il a aboul de lui-mme deux cents francs; et il en aboulera encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord dchargeons mon bachot, nous jaserons aprs... Martial n'est pas ici? --Non, dit la soeur. --Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache pas... --Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse. --Peur de lui?... moi!... (Il haussa les paules.) J'ai peur qu'il ne nous vende... voil tout. Quant le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la langue trop bien affile!... --Oh! quand il n'est pas l... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, a te clt le bec. Nicolas parut insensible ce reproche et dit: --Allons, vite! vite!... Au bateau... O est donc Franois, la mre? Il nous aiderait. --Ma mre l'a enferm l-haut aprs l'avoir rinc; il se couchera sans souper, dit Calebasse. --Bon; mais qu'il vienne tout de mme aider dcharger le bachot, n'est-ce pas, la mre? Moi, lui et Calebasse, en une tourne nous rentrerons tout ici... La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher Franois. Le sombre visage de la mre Martial s'tait quelque peu drid depuis l'arrive de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour maternel de cette farouche crature s'levait en proportion de la criminalit des siens. Cette prfrence perverse explique suffisamment l'loignement de la veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonaient pas de dispositions mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils an, qui, sans mener une vie irrprochable, pouvait passer pour un trs-honnte homme si on le comparait Nicolas, Calebasse et son frre le forat de Toulon. --O as-tu picor cette nuit? dit la veuve Nicolas. --En m'en retournant du quai de Billy, o j'ai rencontr le bourgeois avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqu, prs du pont des Invalides, une galiote amarre au quai. Il faisait noir; j'ai dit: Pas de lumire dans la cabine... les mariniers sont terre... J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, cens pour reficeler ma rame... J'entre dans la cabine... personne... Alors j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont, quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournes, la galiote tait charge de cuivre et de fer. Mais voil Franois et Calebasse: vite au bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les hardes... Avant de chasser... faut rapporter... Reste seule, la veuve s'occupa des prparatifs du souper de la famille, plaa sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faence et des couverts d'argent. Au moment o elle terminait ses apprts, ses enfants rentrrent pesamment chargs. Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses paules semblait craser le petit Franois; Amandine disparaissait moiti sous le monceau de hardes voles qu'elle tenait sur sa tte; enfin Nicolas, aid de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il avait plac le quatrime saumon de cuivre. --La caisse, la caisse!... ventrons-la, la caisse! s'cria Calebasse avec une sauvage impatience. Les saumons de cuivre furent jets sur le sol. Nicolas s'arma du fer pais de la hachette qu'il portait sa ceinture et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, place au milieu de la cuisine, afin de le soulever. La lueur rougetre et vacillante du foyer clairait cette scne de pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence. Nicolas, vtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tchait de le briser, et profrait d'horribles blasphmes en voyant l'pais couvercle rsister de vigoureuses peses. Les yeux enflamms de cupidit, les joues colores par l'emportement de la rapine, Calebasse, agenouille sur la caisse, y faisait porter tout le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe l'action du levier de Nicolas. La veuve, spare de ce groupe par la largeur de la table, o elle allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet vol, le regard tincelant d'une fivreuse convoitise. Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants, dont les bons instincts naturels avaient souvent triomph de l'influence maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants, oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cdaient l'attrait d'une curiosit fatale... Serrs l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppresse, Franois et Amandine n'taient pas les moins empresss de connatre le contenu du coffre, ni les moins irrits des lenteurs de l'effraction de Nicolas. Enfin le couvercle sauta en clats. --Ah!... s'cria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse. Et tous, depuis la mre jusqu' la petite fille, s'abattirent et se prcipitrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondre. Sans doute expdie de Paris un marchand de nouveauts d'un bourg riverain, elle contenait une grande quantit de pices d'toffe l'usage des femmes. --Nicolas n'est pas vol! s'cria Calebasse en droulant une pice de mousseline de laine. --Non, rpondit le brigand en dployant son tour un paquet de foulards, j'ai fait mes frais... --De la levantine... a se vendra comme du pain..., dit la veuve en puisant son tour dans la caisse. --La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achtera les toffes, ajouta Nicolas; et le pre Micou, le logeur en garni du quartier Saint-Honor, s'arrangera du _rouget_[8]. --Amandine, dit tout bas Franois sa petite soeur, comme a ferait une jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient la main!... --a ferait aussi une bien jolie marmotte, rpondit l'enfant avec admiration. --Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote, Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voil des chles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma mre!... --La mre Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la veuve aprs un mr examen. --Alors a doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais, comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer par o la mre Burette voudra et le pre Micou aussi; mais lui, c'est un ami. --C'est gal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux, reprit Calebasse en se drapant dans un des chles, et ils en abusent! --Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse. --Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve. --Moi, je garde ce chle-l, reprit Calebasse. --Tu gardes... tu gardes..., s'cria brusquement Nicolas, tu le garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame _Pas-Gne.._. --Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre! --Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais t _enflaque_ si on m'avait pinc sur la galiote... --Eh bien! le voil, ton chle, je m'en moque pas mal! dit aigrement Calebasse en le rejetant dans la caisse. --C'est pas cause du chle... que je parle; je ne suis pas assez chiche pour lsiner sur un chle: un de plus ou un de moins, la mre Burette ne changera pas son prix; elle achte en bloc, reprit Nicolas. Mais, au lieu de dire que tu prends ce chle, tu peux me demander que je te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite. Ces paroles calmrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le chle sans rancune. Nicolas tait sans doute en veine de gnrosit, car, dchirant avec ses dents le chef d'une des pices de soierie, il en dtacha deux foulards et les jeta Amandine et Franois, qui n'avaient pas cess de contempler cette toffe avec envie. --Voil pour vous, gamins! Cette bouche-l vous mettra en got de grinchir. L'apptit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher... j'ai jaser avec la mre; on vous portera souper l-haut. Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitrent triomphalement les foulards vols qu'on venait de leur donner. --Eh bien! petits btas, dit Calebasse, couterez-vous encore Martial? Est-ce qu'il vous a jamais donn des beaux foulards comme a, lui? Franois et Amandine se regardrent, puis ils baissrent la tte sans rpondre. --Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais fait des cadeaux, Martial? --Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit Franois en regardant son mouchoir de soie rouge avec bonheur. Amandine ajouta bien bas: --Notre frre Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas de quoi... --S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas, Franois? --Oui, mon frre, rpondit Franois. Puis il ajouta: Oh le beau foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche! --Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine. --Sans compter que les enfants du chaufournier du four pltre rageront joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la mchante porte de ces paroles. L'abominable crature appelait la vanit son aide pour touffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crveront de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous aurez l'air de petits bourgeois! --Tiens! c'est vrai, reprit Franois; alors je suis bien plus content de ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine? --Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voil tout. --Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit ddaigneusement Calebasse. Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les donna aux enfants et leur dit: --Montez vous coucher... Voil une lanterne, prenez garde au feu, et teignez-la avant de vous endormir. --Ah ! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur de parler Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes, vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous retirerai les foulards. Aprs le dpart des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes, la caisse d'toffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau surbaiss de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin de la chemine. --Ah ! la mre... boire et du chenu!... s'cria le bandit; du cachet, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagn ma journe... Sers le souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou aprs-demain il faut que a chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je vas te conter a, la mre... Mais boire, tonnerre!!! boire... C'est moi qui rgale! Et Nicolas fit de nouveau bruire les pices de cent sous qu'il avait dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine noire, il s'assit table devant un norme plat de ragot de mouton, un morceau de veau froid et une salade. Lorsque Calebasse eut apport du vin et de l'eau-de-vie, la veuve, toujours impassible et sombre, s'assit d'un ct de la table, ayant Nicolas sa droite, sa fille sa gauche; en face d'elle taient les places inoccupes de Martial et des deux enfants. Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan manche de corne, lame aigu. Contemplant cette arme meurtrire avec une sorte de satisfaction froce, il dit la veuve: --_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la mre!... -- propos de couteau, dit Calebasse, Franois s'est aperu de la chose dans le bcher. --De quoi? dit Nicolas sans la comprendre. --Il a vu un des pieds... --De l'homme? s'cria, Nicolas. --Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de son fils. --C'est drle!... La fosse tait pourtant bien profonde, dit le brigand, mais depuis le temps... la terre aura tass... --Il faudra cette nuit jeter tout la rivire, dit la veuve. --C'est plus sr, rpondit Nicolas. --On y attachera un pav avec un brin de vieille chane de bateau, dit Calebasse. --Pas si bte!... rpondit Nicolas en se versant boire; puis, s'adressant la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec nous, a vous gaiera, la mre! La veuve secoua la tte, recula son verre et dit son fils: --Et l'homme du quai de Billy? --Voil la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de boire. En arrivant la gare, j'ai attach mon bachot et j'ai mont au quai; sept heures sonnaient la boulangerie militaire de Chaillot, on ne s'y voyait pas quatre pas. Je me promenais le long du parapet depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrire moi; je ralentis; un homme embaluchonn dans un manteau s'approche de moi en toussant; je m'arrte, il s'arrte... Tout ce que je sais de sa figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les yeux. (Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystrieux tait Jacques Ferrand le notaire, qui, voulant se dfaire de Fleur-de-Marie, avait, le matin mme, dpch Mme Sraphin chez les Martial, dont il esprait faire les instruments de son nouveau crime.) --_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'tait le mot de passe convenu avec la vieille pour me reconnatre avec le particulier. --_Ravageur_, que je lui rponds, comme c'tait encore convenu. --Vous vous appelez Martial? me dit-il. --Oui, bourgeois. --Il est venu ce matin une femme votre le; que vous a-t-elle dit? --Que vous aviez me parler de la part de M. Bradamanti. --Voulez-vous gagner de l'argent? --Oui, bourgeois, beaucoup. --Vous avez un bateau? --Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et ravageurs de pre en fils, votre service. --Voil ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur... --Peur... de quoi, bourgeois? --De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait d'aider l'accident... Comprenez-vous? --Ah ! bourgeois, faut donc faire boire un particulier mme la Seine comme par hasard? a me va... Mais, comme c'est un fricot dlicat, a cote cher d'assaisonnement... --Combien... pour deux?... --Pour deux... il y aura deux personnes mettre au court-bouillon dans la rivire? --Oui... --Cinq cents francs par tte, bourgeois... c'est pas cher! --Va pour mille francs... --Pays d'avance, bourgeois. --Deux cents francs d'avance, le reste aprs... --Vous vous dfiez de moi, bourgeois? --Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos conventions. --Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai les huit cents francs, vous pouvez me rpondre: Merci, je sors d'en prendre! --C'est une chance, a vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs comptant, et aprs-demain soir, ici neuf heures, je vous remettrai huit cents francs. --Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes? --Je le saurai... a me regarde... Est-ce dit? --C'est dit, bourgeois. --Voil deux cents francs... Maintenant, coutez-moi: vous reconnatrez bien la vieille femme qui est alle vous trouver ce matin? --Oui, bourgeois. --Demain ou aprs-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les quatre heures du soir, sur la rive en face de votre le, avec une jeune fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir. --Oui, bourgeois. --Combien faut-il de temps pour aller de la rive votre le? --Vingt bonnes minutes. --Vos bateaux sont fond plat? --Plat comme la main, bourgeois. --Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le faire couler volont en un clin d'oeil... Comprenez-vous? --Trs-bien, bourgeois; vous tes malin! J'ai justement un vieux bateau moiti pourri; je voulais le dchirer... il sera bon pour ce dernier voyage. --Vous partez donc de votre le avec ce bateau soupape; un bon bateau vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous prenez la vieille femme et la jeune fille blonde bord du bateau trou, et vous regagnez votre le: mais, une distance raisonnable du rivage, vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la vieille femme et la jeune fille blonde... --Boivent la mme tasse... a y est, bourgeois! --Mais tes-vous sr de n'tre pas drang? S'il venait des pratiques dans votre cabaret? --Il n'y a pas de crainte, bourgeois. cette heure-l, et en hiver surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en viendrait, qu'ils ne seraient pas gnants, au contraire... c'est tous des amis connus. --Trs-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau sera cens couler par vtust, et la vieille femme qui vous aura amen la jeune fille disparatra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que toutes deux seront noyes (toujours par accident), vous pourrez, si elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et... --Et les aider... replonger. Bien, bourgeois! --Il faudra mme que la promenade se fasse aprs le soleil couch, afin que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont l'eau. --Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si les deux femmes ont bu leur sol, ou si elles en veulent encore? --C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil. -- la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien? --Non. En arrivant elle vous dira l'oreille: Il faut noyer la petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour que je sois prte me sauver avec vous. Vous rpondrez la vieille de manire loigner ses soupons. --De faon qu'elle croira mener la petite blonde boire... --Et qu'elle boira avec la petite blonde. --C'est crnement arrang, bourgeois. --Et surtout que la vieille ne se doute de rien! --Calmez-vous, bourgeois, elle avalera a doux comme miel. --Allons, bonne chance, mon garon! Si je suis content, peut-tre je vous emploierai encore. -- votre service, bourgeois! L-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitt l'homme au manteau, j'ai regagn mon bateau et, en passant devant la galiote, j'ai rafl le butin de tout l'heure. On voit, par le rcit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un double crime, se dbarrasser la fois de Fleur-de-Marie et de Mme Sraphin, en faisant tomber celle-ci dans le pige qu'elle croyait seulement tendu la Goualeuse. Avons-nous besoin de rpter que, craignant juste titre que la Chouette n'apprt, d'un moment l'autre, Fleur-de-Marie qu'elle avait t abandonne par Mme Sraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant intrt faire disparatre cette jeune fille, dont les rclamations auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa rputation? Quant Mme Sraphin, le notaire, en la sacrifiant, se dfaisait de l'un des deux complices (Bradamanti tait l'autre) qui pouvaient le perdre en se perdant eux-mmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses secrets mieux gards par la tombe que par l'intrt personnel. La veuve du supplici et Calebasse avaient attentivement cout Nicolas, qui ne s'tait interrompu que pour boire avec excs. Aussi commenait-il parler avec une exaltation singulire: --a n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanch une autre affaire avec la Chouette et Barbillon, de la rue aux Fves. C'est un fameux coup crnement mont; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi frire, je m'en vante. Il s'agit de dpouiller une courtire en diamants, qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son cabas. --Cinquante mille francs! s'crirent la mre et la fille, dont les yeux tincelrent de cupidit. --Oui... rien que a. Bras-Rouge en sera. Hier il a dj empaum la courtire par une lettre que nous lui avons porte nous deux Barbillon, boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a de quoi, on ne se mfie pas de lui. Pour amorcer la courtire, il lui a dj vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se dfiera pas de venir, la tombe du jour, dans son cabaret des Champs-lyses. Nous serons l cachs. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le long de la Seine. S'il faut emballer la courtire morte ou vive, a sera une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voil un plan! Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne! --Je me dfie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Aprs l'affaire de la rue Montmartre, ton frre Ambroise a t Toulon et Bras-Rouge a t relch. --Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais trahir les autres... jamais! La veuve secoua la tte, comme si elle n'et t qu' demi convaincue de la probit de Bras-Rouge. Aprs quelques moments de rflexion, elle dit: --J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou aprs-demain soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gnera... comme toujours... --Le tonnerre du diable ne nous dbarrassera donc pas de lui?... s'cria Nicolas moiti ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la table. --J'ai dit ma mre que nous en avions assez, que a ne pouvait pas durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire des enfants... --Je vous dis qu'il est capable de nous dnoncer un jour ou l'autre, le brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mre... si tu m'en avais cru..., ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mre, tout serait dit... --Il y a d'autres moyens. --C'est le meilleur! dit le brigand. --Maintenant... non, rpondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas se tut, domin par l'influence de sa mre, qu'il savait aussi criminelle, aussi mchante, mais encore plus dtermine que lui. La veuve ajouta: --Demain matin il quittera l'le pour toujours. --Comment? dirent la fois Calebasse et Nicolas. --Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face... comme vous n'avez jamais os le faire... Venez-en aux coups, s'il le faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai... Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas bless. --Et puis aprs, la mre? demanda Nicolas. --Aprs... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'le demain... sinon que tous les jours la scne de ce soir recommencera... Je le connais, ces batteries continuelles le dgoteront. Jusqu' prsent on l'a laiss trop tranquille... --Mais il est entt comme un mulet; il est capable de vouloir rester tout de mme cause des enfants..., dit Calebasse. --C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit Nicolas. --Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est l'enfer... il cdera... --Et s'il ne cdait pas? --Alors j'ai un autre moyen sr de le forcer partir cette nuit, ou demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire trange. --Vraiment, la mre? --Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y russissais pas... alors, l'autre moyen. --Et si l'autre moyen ne russissait pas non plus, la mre? dit Nicolas. --Il y en a un dernier qui russit toujours, rpondit la veuve. Tout coup la porte s'ouvrit, Martial entra. Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements des chiens annoncer le retour du fils an de la veuve du supplici. II La mre et le fils Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement dans la cuisine. Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont dj fait connatre la singulire existence de cet homme. Dou de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement basse ou mchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu rgulire. Il pchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient assez de crainte aux gardes-pche pour qu'ils fermassent les yeux sur son braconnage de rivire. cette industrie dj trs-peu lgale, Martial en joignait une autre fort illicite. Bravo redout, il se chargeait volontiers, plus encore par excs de courage, par crnerie, que par cupidit, de venger, dans des rencontres de pugilat ou de bton, les victimes d'adversaires d'une force trop ingale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de droiture les causes qu'il plaidait coups de poing; gnralement il prenait le parti du faible contre le fort. L'amant de la Louve ressemblait beaucoup Franois et Amandine; il tait de taille moyenne, mais robuste, large d'paules; ses pais cheveux roux, coups en brosse, formaient cinq pointes sur son front bien ouvert; sa barbe paisse, drue et courte, ses joues larges, son nez saillant carrment accus, ses yeux bleus et hardis, donnaient ce mle visage une expression singulirement rsolue. Il tait coiff d'un vieux chapeau cir; malgr le froid, il ne portait qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros velours de coton tout us. Il tenait la main un norme bton noueux, qu'il dposa prs de lui sur le buffet... Un gros chien basset, jambes torses, au pelage noir marqu de feux trs-vifs, tait entr avec Martial; mais il restait auprs de la porte, n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives dj attabls, l'exprience ayant prouv au vieux Miraut (c'tait le nom du basset, ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il tait, ainsi que son matre, trs-peu sympathique la famille. --O sont donc les enfants? Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit table. --Ils sont o ils sont, rpondit aigrement Calebasse. --O sont les enfants, ma mre? reprit Martial sans s'inquiter de la rponse de sa soeur. --Ils sont couchs, reprit schement la veuve. --Est-ce qu'ils n'ont pas soup, ma mre? --Qu'est-ce que a te fait, toi? s'cria brutalement Nicolas, aprs avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le caractre et la force de son frre lui imposaient beaucoup. Martial, aussi indiffrent aux attaques de Nicolas qu' celles de Calebasse, dit de nouveau sa mre: --Je suis fch que les enfants soient dj couchs. --Tant pis..., rpondit la veuve. --Oui, tant pis!... car j'aime les avoir ct de moi quand je soupe. --Et nous, comme ils nous embtent, nous les avons renvoys, s'cria Nicolas. Si a ne te plat pas, va-t'en les retrouver! Martial, surpris, regarda fixement son frre. Puis, comme s'il et rflchi la vanit d'une querelle, il haussa les paules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande. Le basset s'tait approch de Nicolas, quoiqu' distance trs-respectueuse; le bandit, irrit de la ddaigneuse insouciance de son frre, et esprant lui faire perdre patience en frappant son chien, donna un furieux coup de pied Miraut, qui poussa des cris lamentables. Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractes le couteau qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant encore, il appela son chien et lui dit doucement: --Ici, Miraut. Le basset vint se coucher aux pieds de son matre. Cette modration contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser son frre bout pour amener un clat. Il ajouta donc: --Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste ici. Pour toute rponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement. changeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea d'un signe continuer ses hostilits contre Martial, esprant, nous l'avons dit, qu'une violente querelle amnerait une rupture et une sparation complte. Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'tait servie la veuve pour battre Franois, et, s'avanant vers le basset, il le frappa rudement en disant: --Hors d'ici, h, Miraut! Jusqu'alors Nicolas s'tait souvent montr sournoisement agressif envers Martial; mais jamais il n'avait os le provoquer avec tant d'audace et de persistance. L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser bout, dans quelque but cach, redoubla de modration. Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper. Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractre ordinairement emport de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se regardrent profondment surpris. Lui, paraissant compltement tranger ce qui se passait, mangeait glorieusement et gardait un profond silence. --Calebasse, te le vin, dit la veuve sa fille. Celle-ci se htait d'obir, lorsque Martial dit: --Attends... je n'ai pas fini de souper... --Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-mme la bouteille. --Ah!... c'est diffrent!... reprit l'amant de la Louve. Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue contre son palais et dit: --Voil de fameuse eau! Cet imperturbable sang-froid irritait la colre haineuse de Nicolas, dj trs-exalt par de nombreuses libations; nanmoins il reculait encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de son frre; tout coup il s'cria, ravi de son inspiration: --Tu as bien fait de cder pour ton basset, Martial; c'est une bonne habitude prendre; car il faut t'attendre nous voir chasser ta matresse coups de pied, comme nous avons chass ton chien. --Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'le, en sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, c'est moi qui la souffletterais drlement! --Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, prs la baraque du bout de l'le, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la renfoncerais dedans coups de soulier... la carne... Cette insulte adresse la Louve, qu'il aimait avec une passion sauvage, triompha des pacifiques rsolutions de Martial; il frona ses sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se gonflrent et se tendirent comme des cordes; nanmoins il eut assez d'empire pour dire Nicolas d'une voix lgrement altre par une colre contenue: --Prends garde toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une tourne que tu ne cherches pas. --Une tourne... moi? --Oui... meilleure que la dernire. --Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un tonnement sardonique, Martial t'a battu... Dites donc, ma mre, entendez-vous?... a ne m'tonne plus, que Nicolas ait si peur de lui. --Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en tratre, s'cria Nicolas devenant blme de fureur. --Tu mens; tu m'avais attaqu en sournois, je t'ai cross et j'ai eu piti de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma matresse... entends-tu bien, de ma matresse... cette fois-ci pas de grce... tu porteras longtemps mes marques. --Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse... --Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu recommences... je recommencerai t'avertir. --Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve. --Vous? --Oui... moi. --Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-mme, vous? --Tu me battras aussi? N'est-ce pas? --Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas; maintenant, allez... a vous regarde... et lui aussi... --Toi, s'cria le bandit furieux en levant son dangereux couteau catalan, tu me rosseras!!! --Nicolas... pas de couteau! s'cria la veuve en se levant promptement pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de colre, se leva, repoussa rudement sa mre et se prcipita sur son frre. Martial se recula vivement, saisit le gros bton noueux qu'il avait en entrant dpos sur le buffet et se mit sur la dfensive. --Nicolas, pas de couteau! rpta la veuve. --Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du ravageur. Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, piait le moment de se jeter sur son frre. --Je te dis, s'cria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous crverai tous les deux, et je commence... moi, ma mre!... moi, Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure! Et, croyant le moment favorable son attaque, le brigand s'lana sur son frre le couteau lev. Martial, btonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son bton, qui, rapide comme la foudre, dcrivit en sifflant un huit de chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que celui-ci, frapp d'un engourdissement subit, douloureux, laissa chapper son couteau. --Brigand... tu m'as cass le bras! s'cria-t-il en saisissant de sa main gauche son bras droit, qui pendait inerte son ct. --Non, j'ai senti mon bton rebondir..., rpondit Martial en envoyant d'un coup de pied le couteau sous le buffet. Puis, profitant de la souffrance qu'prouvait Nicolas, il le prit au collet, le poussa rudement en arrire, jusqu' la porte du petit caveau dont nous avons parl, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y enferma son frre, encore tout tourdi de cette brusque attaque. Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les paules et, malgr sa rsistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa lgrement la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui communiquait la cuisine. Alors, s'adressant la veuve, encore stupfaite de cette manoeuvre aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement: --Maintenant, ma mre... nous deux... --Eh bien!... oui... nous deux..., s'cria la veuve; et sa figure impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina sa prunelle jusqu'alors teinte; la colre, la haine, donnrent ses traits un caractre terrible. Oui... nous deux!... reprit-elle d'une voix menaante; j'attendais ce moment, tu vas savoir la fin ce que j'ai sur le coeur. --Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur. --Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit... --Je m'en souviendrai!... Mon frre et ma soeur ont voulu m'assassiner, vous n'avez rien fait pour les en empcher... Mais voyons... parlez... qu'avez-vous contre moi? --Ce que j'ai?... --Oui... --Depuis la mort de ton pre... tu n'as fait que des lchets! --Moi? --Oui, lche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es sauv Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de gibier que tu avais connu Bercy. --Si j'tais rest ici, maintenant je serais aux galres comme Ambroise, ou prs d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu tre voleur comme vous autres... de l votre haine. --Et quel mtier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol sans danger, vol de lche!... --Le poisson, comme le gibier, n'appartient personne; aujourd'hui chez l'un, demain chez l'autre, il est qui sait le prendre... Je ne vole pas... Quant tre lche... --Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi! --Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux. --Mtier de lche!... Mtier de lche!... --Il y en a de plus honntes, c'est vrai; ce n'est pas vous me le dire! --Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces mtiers honntes, au lieu de venir ici fainantiser et vivre mes crochets? --Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... a n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous cote rien... J'ai essay d'tre serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son enfance on a vagabond sur la rivire et dans les bois, on ne peut pas s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis..., ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aim vivre seul sur l'eau ou dans une fort... l personne ne me questionne. Au lieu qu'ailleurs, qu'on me parle de mon pre, faut-il pas que je rponde... guillotin! de mon frre... galrien! de ma soeur... voleuse! --Et de ta mre, qu'en dis-tu? --Je dis... --Quoi? --Je dis qu'elle est morte... --Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lche! Ton frre est au bagne! Ton grand-pre et ton pre ont bravement fini sur l'chafaud en narguant le prtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu trembles!... --Les venger? --Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur la casaque rouge, et finir comme pre et mre, frre et soeur... Si habitu qu'il ft aux exaltations froces de sa mre, Martial ne put s'empcher de frissonner. La physionomie de la veuve du supplici, en prononant ces derniers mots, tait pouvantable. Elle reprit avec une fureur croissante: --Oh! lche, encore plus crtin que lche! Tu veux tre honnte!!! Honnte? Est-ce que tu ne seras pas toujours mpris, rebut, comme fils d'assassin, frre de galrien! Mais toi, au lieu de te mettre la vengeance et la rage au ventre, a t'y met la peur! Au lieu de mordre tu te sauves: quand ils ont eu guillotin ton pre... tu nous as quitts... lche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'le pour aller au bourg sans qu'on hurle aprs nous, en nous poursuivant coups de pierres comme des chiens enrags... Oh! on nous payera a, vois-tu! on nous payera a!!! --Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais tre hu par tout le monde comme fils et frre de condamn... eh bien! non! je n'ai pas pu... j'ai mieux aim m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le vendeur de gibier. --Fallait y rester... dans tes bois. --Je suis revenu cause de mon affaire avec un garde, et surtout cause des enfants... parce qu'ils taient en ge de tourner mal par l'exemple. --Qu'est-ce que a te fait? --a me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme Ambroise, Nicolas et Calebasse... --Pas possible! --Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqu. Je m'tais mis en apprentissage pour tcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces enfants, et quitter l'le... mais Paris, tout se sait... c'tait toujours fils de guillotin... frre de forat... j'avais des batteries tous les jours... a m'a lass... --Et a ne t'a pas lass d'tre honnte... a te russissait si bien!... Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous... comme feront les enfants... malgr toi... oui, malgr toi... Tu crois les enjler avec ton prche... mais nous sommes l... Franois est dj nous... peu prs... une occasion, et il sera de la bande... --Je vous dis que non... --Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le gnes... Quant Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira toute seule... Ah! on nous a jet des pierres! Ah! on nous a poursuivis comme des chiens enrags!... On verra ce que c'est que notre famille... except toi, lche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]! --C'est dommage... --Et comme tu te gterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y jamais rentrer... Martial regarda sa mre avec surprise; aprs un moment de silence, il lui dit: --Vous m'avez cherch querelle souper pour en arriver l? --Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgr nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle, des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours... --Vous croyez me faire peur? --Je ne te dis que ce qui t'arrivera... --a m'est gal... je reste... --Tu resteras ici? --Oui. --Malgr nous? --Malgr vous, malgr Calebasse, malgr Nicolas, malgr tous les gueux de sa trempe! --Tiens... tu me fais rire. Dans la bouche de cette femme figure sinistre et froce, ces mots taient horribles. --Je vous dis que je resterai ici jusqu' ce que je trouve le moyen de gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas embarrass, je retournerais dans les bois; mais cause d'eux, il me faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En attendant, je reste. --Ah! tu restes... jusqu'au moment o tu emmneras les enfants? --Comme vous dites! --Emmener les enfants? --Quand je leur dirai: Venez, ils viendront... et en courant, je vous en rponds. La veuve haussa les paules et reprit: --coute: je t'ai dit tout l'heure que, quand bien mme tu vivrais cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi; mais avant, es-tu bien dcid ne pas t'en aller d'ici? --Oui! Oui! Mille fois oui! --Tout l'heure, tu diras non! Mille fois non! coute-moi bien... Sais-tu quel mtier fait ton frre? --Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir... --Tu le sauras... il vole... --Tant pis pour lui. --Et pour toi... --Pour moi? --Il vole la nuit avec effraction, cas de galres; nous reclons ses vols; qu'on le dcouvre, nous sommes condamns la mme peine que lui comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants seront sur le pav, o ils apprendront l'tat de ton pre et de ton grand-pre aussi bien qu'ici. --Moi, arrt comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve? --On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la rputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; qui feras-tu croire que tu ignores nos vols et nos recels? --Je prouverai que non. --Nous te chargerons comme notre complice. --Me charger! Pourquoi? --Pour te rcompenser d'avoir voulu rester ici malgr nous. --Tout l'heure vous vouliez me faire peur d'une faon, maintenant c'est d'une autre; a ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais vol. Je reste. --Ah tu restes! coute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce qui s'est pass ici pendant la nuit de Nol? --La nuit de Nol? dit Martial en cherchant rassembler ses souvenirs. --Cherche bien... cherche bien... --Je ne me rappelle pas... --Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amen ici, le soir, un homme bien mis, qui avait besoin de se cacher?... --Oui, maintenant je me souviens; je suis mont me coucher, et je l'ai laiss souper avec vous... Il a pass la nuit dans la maison; avant le jour, Nicolas l'a conduit Saint-Ouen... --Tu es sr que Nicolas l'a conduit Saint-Ouen? --Vous me l'avez dit le lendemain matin. --La nuit de Nol, tu tais donc ici? --Oui... eh bien? --Cette nuit-l... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a t assassin dans cette maison. --Lui!... Ici?... --Et vol... et enterr dans le petit bcher. --Cela n'est pas vrai, s'cria Martial devenant ple de terreur, et ne voulant pas croire ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. Encore une fois, a n'est pas vrai! --Demande ton protg Franois ce qu'il a vu ce matin dans le bcher! --Franois! Et qu'a-t-il vu? --Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, vas-y, tu t'en assureras. --Non, dit Martial en essuyant son front baign d'une sueur froide, non je ne vous crois pas... Vous dites cela pour... --Pour te prouver que, si tu demeures ici malgr nous, tu risques chaque instant d'tre arrt comme complice de vol et de meurtre; tu tais ici la nuit de Nol; nous dirons que tu nous as aids faire le coup. Comment prouveras-tu le contraire? --Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains. --Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique. Martial tait atterr: il ne doutait malheureusement pas de ce que venait de lui dire sa mre; la vie vagabonde qu'il menait, sa cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire peser sur lui de terribles soupons, et ces soupons pouvaient se changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mre, son frre, sa soeur, le dsignaient comme leur complice. La veuve jouissait de l'abattement de son fils. --Tu as un moyen de sortir d'embarras: dnonce-nous! --Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien. --C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu? Martial voulut tenter d'attendrir cette mgre; d'une voix moins rude il lui dit: --Ma mre, je ne vous crois pas capable de ce meurtre... --Comme tu voudras, mais va-t'en... --Je m'en irai une condition. --Pas de condition! --Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en province... --Ils resteront ici... --Voyons, ma mre, quand vous les aurez rendus semblables Nicolas, Calebasse, Ambroise, mon pre... quoi a vous servira-t-il? -- faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas dj de trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est seul: une fois dresss, Franois et Amandine l'aideront; on leur a aussi jet des pierres, eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!... --Ma mre, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas? --Aprs? --Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se dcouvrent... --Aprs? --Ils vont l'chafaud, comme mon pre. --Aprs, aprs? --Et leur sort ne vous fait pas trembler! --Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je tue, ils tuent; qui prendra la mre prendra les petits... Nous ne nous quitterons pas. Si nos ttes tombent, elles tomberont dans le mme panier... o elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que toi de lche dans la famille, nous te chassons... va-t'en! --Mais les enfants! Les enfants! --Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient dj forms. Franois est presque prt; quand tu seras parti, Amandine rattrapera le temps perdu... --Ma mre, je vous en supplie, consentez envoyer les enfants en apprentissage loin d'ici. --Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici? La veuve du supplici articula ces derniers mots d'une manire si inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette me de bronze. --Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et rsolu, coutez-moi bien votre tour, ma mre... Je reste. --Ah! ah! --Pas dans cette maison... je serais assassin par Nicolas ou empoisonn par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'le; la porte est solide, je la renforcerai encore... Une fois l, bien barricad, avec mon fusil, mon bton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin j'emmnerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront prs de moi, dans la cabane; nous vivrons de ma pche; a durera jusqu' ce que j'aie trouv les placer, et je trouverai... --Ah! c'est ainsi! --Ni vous, ni mon frre, ni Calebasse ne pouvez empcher que a soit, n'est-ce pas!... Si on dcouvre vos vols ou votre assassinat durant mon sjour dans l'le... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que je suis revenu, que je suis rest cause des enfants, pour les empcher de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'crase si je quitte l'le, et si les enfants restent un jour de plus dans cette maison... Oui, et je vous dfie, vous et les vtres, de me chasser de l'le! La veuve connaissait la rsolution de Martial; les enfants aimaient leur frre an autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans hsiter lorsqu'il le voudrait. Quant lui, bien arm, bien rsolu, toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranch et barricad dans la cabane de l'le pendant la nuit, il n'avait rien redouter des mauvais desseins de sa famille. Le projet de Martial pouvait donc de tout point se raliser... Mais la veuve avait beaucoup de raisons pour en empcher l'excution. D'abord, ainsi que les honntes artisans considrent quelquefois le nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur Franois pour l'assister dans ses crimes. Puis, ce qu'elle avait dit de son dsir de venger son mari et son fils tait vrai. Certains tres, nourris, vieillis, durcis dans le crime, entrent en rvolte ouverte; en guerre acharne contre la socit, et croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a frapp eux ou les leurs. Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et plus tard contre la courtire, pouvaient tre contraris par la prsence de Martial. La veuve avait espr amener une sparation immdiate entre elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en lui rvlant que, s'il s'obstinait rester dans l'le, il risquait de passer pour complice de plusieurs crimes. Aussi ruse que pntrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'tait trompe, sentit qu'il fallait recourir la perfidie pour faire tomber son fils dans un pige sanglant... Elle reprit donc, aprs un assez long silence, avec une amertume affecte: --Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dnoncer toi-mme, tu veux nous faire dnoncer par les enfants. --Moi! --Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterr ici; ils savent que Nicolas a vol... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voil ce qui arriverait si je t'coutais, si je te laissais chercher placer les enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hte pas le moment o nous serons pris. Le ton radouci de la veuve fit croire Martial que ses menaces avaient produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un pige affreux. --Je connais les enfants, reprit-il, je suis sr qu'en leur recommandant de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une faon ou d'une autre, je serais toujours avec eux et je rpondrais de leur silence. --Est-ce qu'on peut rpondre des paroles d'un enfant... Paris surtout, o l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils puissent nous aider faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas nous vendre, que je veux les garder ici. --Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et Paris? Qui les empcherait de parler... s'ils ont parler? S'ils taient loin d'ici, la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger... --Loin d'ici? Et o a? dit la veuve en regardant fixement son fils. --Laissez-moi les emmener... peu vous importe... --Comment vivras-tu, et eux aussi? --Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce qu'il faudra lui dire, et peut-tre qu'il me prtera quelque chose cause des enfants; avec a j'irai les mettre en apprentissage loin d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de nous... --Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sre d'eux. --Alors je m'tablis demain la baraque de l'le, en attendant mieux... J'ai une tte aussi, vous le savez?... --Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi n'es-tu pas rest dans tes bois? --Je vous offre de vous dbarrasser de moi et des enfants... --Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout coup la veuve. --a me regarde: je sais ce que j'ai faire, j'ai mon ide... --Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et Franois, vous ne remettriez jamais les pieds Paris? --Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous. --J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'tre toujours me dfier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y rsigner, emmne-les... et allez-vous-en tous le plus tt possible... que je ne vous revoie jamais!... --C'est dit!... --C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre Nicolas. --Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin. --Et Calebasse? --C'est diffrent; ouvrez-lui quand je serai mont; elle me rpugne voir. --Va... que l'enfer te confonde! --C'est votre bonsoir, ma mre? --Oui... --a sera le dernier, heureusement, dit Martial. --Le dernier, reprit la veuve. Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son matre l'tage suprieur de la maison. --Va, ton compte est bon! murmura la mre en montrant le poing son fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu. Puis, aide de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs, la veuve crocheta le caveau o se trouvait Nicolas et remit celui-ci en libert. III Franois et Amandine Franois et Amandine couchaient dans une pice situe immdiatement au-dessus de la cuisine, l'extrmit d'un corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de socit aux habitus du cabaret. Aprs avoir partag leur souper frugal, au lieu d'teindre leur lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veill laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frre Martial au passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre. Pose sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de ples clarts travers sa corne transparente. Des murs de pltre rays de voliges brunes, un grabat pour Franois, un vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de dbris de chaises et de bancs briss par les htes turbulents de la taverne de l'le du Ravageur, tel tait l'intrieur de ce rduit. Amandine, assise sur le bord du grabat, s'tudiait se coiffer en marmotte avec le foulard vol, don de son frre Nicolas. Franois, agenouill, prsentait un fragment de miroir sa soeur, qui, la tte demi tourne, s'occupait alors d'panouir la grosse rosette, qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir. Fort attentif et fort merveill de cette coiffure, Franois ngligea un moment de prsenter le morceau de glace de faon ce que l'image de sa soeur pt s'y rflchir. --Lve donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois plus... L... bien... attends encore un peu... voil que j'ai fini... Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffe? --Oh! trs-bien! trs-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en feras une pareille ma cravate, n'est-ce pas? --Oui, tout l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras devant moi... reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que je puisse me voir en marchant... Franois excuta de son mieux cette manoeuvre difficile, la grande satisfaction d'Amandine, qui se prlassait, triomphante et glorieuse, sous les cornes et l'norme bouffette de son foulard. Trs-innocente et trs-nave dans toute autre circonstance, cette coquetterie devenait coupable en s'exerant propos du produit d'un vol que Franois et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante facilit avec laquelle des enfants, mme bien dous, se corrompent presque leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongs dans une atmosphre criminelle. Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frre Martial, n'tait pas lui-mme irrprochable, nous l'avons dit; incapable de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie vagabonde et peu rgulire. Sans doute les crimes de sa famille le rvoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les dfendait contre les mauvais traitements; il tchait de les soustraire la pernicieuse influence de sa famille; mais, n'tant pas appuys sur des enseignements d'une moralit rigoureuse, absolue, ses conseils sauvegardaient faiblement ses protgs. Ils se refusaient commettre certaines mauvaises actions, non par honntet, mais pour obir Martial, qu'ils aimaient, et pour dsobir leur mre, qu'ils redoutaient et hassaient. Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune, familiariss qu'ils taient avec les dtestables exemples qu'ils avaient chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champtre, hant pas le rebut de la plus basse populace, servait de thtre d'ignobles orgies, de crapuleuses dbauches; et Martial, si ennemi du vol et du meurtres se montrait assez indiffrent ces immondes saturnales. C'est dire combien les instincts de moralit des enfants taient douteux, vacillants, prcaires, chez Franois surtout, arriv ce terme dangereux o l'me hsitant indcise, entre le bien et le mal, peut tre en un moment jamais perdue ou sauve... --Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit Franois; est-il joli! Quand nous irons jouer sur la grve devant le four pltre du chaufournier, faudra te coiffer comme a, pour faire enrager ses enfants, qui sont toujours nous jeter des pierres et nous appeler petits guillotins... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et nous leur dirons: C'est gal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de soie comme nous deux! --Mais, dis donc, Franois..., reprit Amandine aprs un moment de rflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont vols, ils nous appelleraient petits voleurs... --Avec a qu'ils s'en gnent de nous appeler voleurs! --Quand c'est pas vrai... c'est gal... Mais maintenant... --Puisque Nicolas nous les a donns, ces deux mouchoirs, nous ne les avons pas vols. --Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frre Martial dit qu'il ne faut pas voler... --Mais, puisque c'est Nicolas qui a vol, a ne nous regarde pas. --Tu crois, Franois? --Bien sr... --Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne qui ils taient nous les et donns... Et toi, Franois? --Moi, a m'est gal... On nous en a fait cadeau; c'est nous. --Tu en es bien sr? --Mais, oui, oui, sois donc tranquille!... --Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frre Martial nous dfend, et nous avons de beaux mouchoirs. --Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait prendre ce fichu carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il avait le dos tourn? --Oh! Franois, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se mouillrent de larmes. Mon frre Martial serait capable de ne plus nous aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici... --N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je riais... --Oh! ne ris pas de cela, Franois; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais il a bien fallu; ma soeur m'a pince jusqu'au sang, et puis elle me faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a manqu, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne s'est aperu de rien, et ma soeur a gard le fichu. Si on m'avait prise pourtant, Franois, on m'aurait mise en prison... --On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas vol. --Tu crois? --Pardi! --Et en prison, comme on doit tre malheureux! --Ah! bien oui... au contraire... --Comment, Franois, au contraire? --Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge Paris chez le pre Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni Paris, passage de la Brasserie? --Un gros boiteux? --Mais oui, qui est venu ici, la fin de l'automne, de la part du pre Micou, avec un montreur de singes et deux femmes. --Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dpens tant, tant d'argent? --Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... mme que le montreur de singes avait emport son orgue pour faire de la musique dans le bateau?... --Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tir, Franois! --Et le gros boiteux n'tait pas chiche! Il m'a donn dix sous pour moi! Il ne prenait jamais que du vin cachet; ils avaient du poulet tous leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs. --Tant que a, Franois? --Oh! oui... --Il tait donc bien riche? --Du tout... ce qu'il dpensait, c'tait de l'argent qu'il avait gagn en prison, d'o il sortait. --Il avait gagn tout cet argent-l en prison? --Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on le prenait... a lui tait bien gal, parce qu'il retournerait rejoindre les bons enfants de la gele, comme il dit. --Il n'avait donc pas peur de la prison, Franois? --Mais au contraire... il disait Calebasse qu'ils sont l un tas d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant... tandis qu'il y a des btes d'ouvriers honntes qui crvent de faim et de froid, faute d'ouvrage... --Pour sr, Franois, il disait a, le gros boiteux? --Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot pendant qu'il racontait son histoire Calebasse et aux deux femmes, qui disaient que c'tait la mme chose dans les prisons de femmes d'o elles sortaient. --Mais alors, Franois, faut donc pas que a soit si mal de voler, puisqu'on est si bien en prison? --Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frre Martial qui dise que c'est mal de voler... peut-tre qu'il se trompe... --C'est gal, il faut le croire, Franois... il nous aime tant! --Il nous aime, c'est vrai... quand il est l, il n'y a pas de risque qu'on nous batte... S'il avait t ici ce soir, notre mre ne m'aurait pas rou de coups... Vieille bte! Est-elle mauvaise!... Oh! je la hais... je la hais... que je voudrais tre grand pour lui rendre tous les coups qu'elle nous a donns... toi, surtout, qui est bien moins dure que moi... --Oh! Franois, tais-toi... a me fait peur de t'entendre dire que tu voudrais battre notre mre! s'cria la pauvre petite en pleurant et en jetant ses bras autour du cou de son frre, qu'elle embrassa tendrement. --Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit Franois en repoussant Amandine avec douceur, pourquoi ma mre et Calebasse sont-elles toujours si acharnes sur nous? --Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa main; c'est peut-tre parce qu'on a mis notre frre Ambroise aux galres et qu'on a guillotin notre pre, qu'elles sont injustes pour nous... --Est-ce que c'est notre faute? --Mon Dieu, non; mais que veux-tu? --Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, la fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... quoi a m'avance-t-il de ne pas voler? --Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait? --Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car a lasse aussi d'tre battu; tiens, ce soir, jamais ma mre n'avait t aussi mchante... c'tait comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait voir ses yeux reluire... --Pauvre Franois... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans le bcher. --Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit Franois en tressaillant d'effroi; j'en suis bien sr. --Peut-tre qu'il y aura eu autrefois un cimetire ici, n'est-ce pas? --Faut croire... mais alors pourquoi notre mre m'a-t-elle dit qu'elle m'abmerait encore si je parlais de l'os de mort mon frre Martial?... Vois-tu, c'est plutt quelqu'un qu'on aura tu dans une dispute et qu'on aura enterr l pour que a ne se sache pas. --Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a dj manqu d'arriver. --Quand cela? --Tu sais, la fois o M. Barbillon a donn un coup de couteau ce grand qui est si dcharn, si dcharn, si dcharn, qu'il se fait voir pour de l'argent. --Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mre est venue, les a spars... sans a, Barbillon aurait peut-tre tu le grand dcharn! As-tu vu comme il cumait et comme les yeux lui sortaient de la tte, Barbillon?... --Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien. C'est lui qui est un crne! --Si jeune et si mchant... Franois! --Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi mchant que lui, s'il tait assez fort. --Oh! oui, il est bien mchant... L'autre jour il m'a battue, parce que je n'ai pas voulu jouer avec lui. --Il t'a battue?... Bon... la premire fois qu'il viendra... --Non, non, vois-tu, Franois, c'tait pour rire... --Bien sr? --Oui, bien vrai. -- la bonne heure... sans a... Mais je ne sais pas comment il fait, ce gamin-l, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montr des pices d'or de vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: Vous en auriez comme a, si vous n'tiez pas des petits _sinves_. --Des sinves? --Oui, en argot a veut dire des btes, des imbciles. --Ah! oui, c'est vrai. --Quarante francs... en or... comme j'achterais des belles choses avec a... Et toi, Amandine? --Oh! moi aussi. --Qu'est-ce que tu achterais? --Voyons, dit l'enfant en baissant la tte d'un air mditatif; j'achterais d'abord pour mon frre Martial une bonne casaque bien chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau. --Mais pour toi?... Pour toi?... --J'aimerais bien un petit Jsus en cire avec son mouton et sa croix, comme ce marchand de figures de pltre en avait dimanche... tu sais, sous le porche de l'glise d'Asnires? -- propos, pourvu qu'on ne dise pas ma mre ou Calebasse qu'on nous a vus dans l'glise! --C'est vrai, elle qui nous a toujours tant dfendu d'y entrer... C'est dommage, car c'est bien gentil en dedans, une glise... n'est-ce pas, Franois? --Oui... quels beaux chandeliers d'argent! --Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne... --Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand buffet du fond, o le prtre disait la messe avec ses deux amis, habills comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin? --Dis donc, Franois, te souviens-tu, l'autre anne la Fte-Dieu, quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites communiantes avec leurs voiles blancs? --Avaient-elles de beaux bouquets! --Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur bannire! --Et comme les broderies d'argent de leur bannire reluisaient au soleil!... C'est a qui doit coter cher!... --Mon Dieu, que c'tait donc joli, hein, Franois! --Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc au bras... et leurs cierges poigne de velours rouge avec de l'or aprs. --Ils avaient aussi leur bannire, les petits garons, n'est-ce pas, Franois? Ah! mon Dieu! ai-je t battue encore ce jour-l pour avoir demand notre mre pourquoi nous n'allions pas la procession comme les autres enfants! --C'est alors qu'elle nous a dfendu d'entrer jamais dans l'glise, quand nous irions au bourg ou Paris, moins que a ne soit pour y voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant qu'ils couteraient la messe, a ajout Calebasse en riant et en montrant ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bte, va! --Oh! pour a... voler dans une glise, on me tuerait plutt, n'est-ce pas, Franois? --L ou ailleurs, qu'est-ce que a fait, une fois qu'on est dcid? --Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais jamais... -- cause des prtres? --Non... peut-tre cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a l'air si douce, si bonne. --Qu'est-ce que a fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse bte!... --C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... a n'est pas ma faute... -- propos de prtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... o Nicolas m'a donn deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le cur sur la grve? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais pas faire mal, moi. --Oui, mais cette fois-l, par exemple, notre frre Martial a dit, comme Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prtres. ce moment, Franois et Amandine entendirent marcher dans le corridor. Martial regagnait sa chambre sans dfiance aprs son entretien avec sa mre, croyant Nicolas enferm jusqu'au lendemain matin. Voyant un rayon de lumire s'chapper du cabinet des enfants par la porte entr'ouverte, Martial entra chez eux. Tous deux coururent lui, il les embrassa tendrement. --Comment! Vous n'tes pas encore couchs petits bavards? --Non, mon frre, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et vous dire bonsoir, dit Amandine. --Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on s'tait disput, ajouta Franois. --Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai une bonne nouvelle vous apprendre. -- nous, mon frre? --Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi ailleurs, bien loin, bien loin? --Oh! oui, mon frre!... --Oui, mon frre. --Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'le tous les trois. --Quel bonheur! s'cria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains. --Et o irons-nous? demanda Franois. --Tu le verras, curieux... mais n'importe, o nous irons tu apprendras un bon tat... qui te mettra mme de gagner ta vie... voil ce qu'il y a de sr. --Je n'irai plus la pche avec toi, mon frre? --Non, mon garon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant ferme, au bout d'un an tu pourras dj gagner quelque chose. Ah ! qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content. --C'est que... mon frre... je... --Voyons, parle. --C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi pcher... raccommoder tes filets, que d'apprendre un tat. --Vraiment? --Dame! tre enferm dans un atelier toute la journe, c'est triste... et puis tre apprenti, c'est ennuyeux... Martial haussa les paules. --Vaut mieux tre paresseux, vagabond, flneur, n'est-ce pas? lui dit-il svrement, en attendant qu'on devienne voleur... --Non, mon frre, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous vivons ici, voil tout... --Oui, c'est a, boire, manger, dormir et t'amuser pcher comme un bourgeois, n'est-ce pas? --J'aimerais mieux a... --C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon pauvre Franois, il est crnement temps que je t'emmne d'ici; sans t'en douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mre avait raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce que a ne te plairait pas d'apprendre un tat? --Oh! si, mon frre... j'aimerais bien apprendre, j'aime mieux que de rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec Franois! --Mais qu'est-ce que tu as l sur la tte, ma fille? dit Martial en remarquant la triomphante coiffure d'Amandine. --Un foulard que Nicolas m'a donn... --Il m'en a donn un aussi, moi, dit orgueilleusement Franois. --Et d'o viennent-ils, ces foulards? a m'tonnerait que Nicolas les et achets pour vous en faire cadeau. Les deux enfants baissrent la tte sans rpondre. Au bout d'une seconde, Franois dit rsolument: --Nicolas nous les a donns; nous ne savons pas d'o ils viennent, n'est-ce pas, Amandine? --Non... non... mon frre, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial. --Ne mentez pas, dit svrement Martial. --Nous ne mentons pas, ajouta hardiment Franois. --Amandine, mon enfant..., dis la vrit, reprit Martial avec douceur. --Eh bien! pour dire toute la vrit, reprit timidement Amandine, ces beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'toffes que Nicolas a rapporte ce soir dans son bateau... --Et qu'il a vole? --Je crois que oui, mon frre... sur une galiote. --Vois-tu, Franois! tu mentais, dit Martial. L'enfant baissa la tte sans rpondre. --Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, Franois. La petite se dcoiffa, regarda une dernire fois l'norme rosette qui ne s'tait pas dfaite et remit le foulard Martial en touffant un soupir de regret. Franois tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le rendit Martial. --Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards Nicolas; vous n'auriez pas d les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme si on volait soi-mme. --C'est dommage; il taient bien jolis, ces mouchoirs, dit Franois. --Quand tu auras un tat et que tu gagneras de l'argent en travaillant, tu en achteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes enfants. --Vous n'tes pas fch, mon frre? dit timidement Amandine. --Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez bientt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir! --Bonsoir, mon frre! Martial embrassa les enfants. Ils restrent seuls. --Qu'est-ce que tu as donc, Franois? Tu as l'air tout triste! dit Amandine. --Tiens! mon frre m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas entendu? --Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage... --a ne te fait pas plaisir? --Ma foi, non... --Tu aimes mieux rester ici tre battu tous les jours? --Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la journe en bateau ou pcher, ou jouer, ou servir les pratiques, qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien plus amusant que d'tre du matin au soir enferm dans un atelier travailler comme un chien. --Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frre nous a dit que si nous restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux! --Ah bah! a m'est bien gal... puisque les autres enfants nous appellent dj petits voleurs... petits guillotins... Et puis, travailler... c'est trop ennuyeux... --Mais ici on nous bat toujours, mon frre! --On nous bat parce que nous coutons plutt Martial que les autres... --Il est si bon pour nous! --Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmne promener... c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien... --Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne notre mre pour sa nourriture. --Nicolas a quelque chose, lui... Bien sr que si nous l'coutions, et ma mre aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se dfieraient plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard. --Mais, mon Dieu, pour a il faudrait voler, et a ferait tant de peine notre frre Martial! --Eh bien! tant pis! --Oh! Franois... et puis si on nous prenait, nous irions en prison. --tre en prison ou tre enferm dans un atelier toute la journe... c'est la mme chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse... en prison. --Mais le chagrin que nous ferions Martial... tu n'y penses donc pas? Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui tout seul, il ne serait pas gn, il retournerait tre braconnier dans les bois qu'il aime tant. --Eh bien! qu'il nous emmne avec lui dans les bois, dit Franois, a vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne travaillerais pas des mtiers qui m'ennuient. La conversation de Franois et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on ferma la porte double tour. --On nous enferme! s'cria Franois. --Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frre? Qu'est-ce qu'on va nous faire? --C'est peut-tre Martial. --coute... coute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prtant l'oreille. Au bout de quelques instants Franois ajouta: --On dirait qu'on frappe sa porte avec un marteau... on veut l'enfoncer peut-tre! --Oui, oui, son chien aboie toujours... --coute, Franois! maintenant c'est comme si on clouait quelque chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait notre frre? Voil son chien qui hurle maintenant. --Amandine... on n'entend plus rien..., reprit Franois en s'approchant de la porte. Les deux enfants, suspendant leur respiration, coutaient avec anxit. --Voil qu'ils reviennent de chez mon frre, dit Franois voix basse; j'entends marcher dans le corridor. --Jetons-nous sur nos lits; ma mre nous tuerait si elle nous trouvait levs, dit Amandine avec terreur. --Non..., reprit Franois en coutant toujours, ils viennent de passer devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant... --Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?... --Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant... --Tu crois? --Oui, oui... j'ai reconnu son bruit... --Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en coutant... Tout coup, elle s'cria: --Franois! Mon frre nous appelle... --Martial? --Oui... entends-tu? Entends-tu?... En effet, malgr l'paisseur des deux portes fermes, la voix retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants, arriva jusqu' eux. --Mon Dieu, nous ne pouvons aller lui... nous sommes enferms, dit Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle... --Oh! pour a... si je pouvais les en empcher, s'cria rsolument Franois, je les empcherais, quand on devrait me couper en morceaux!... --Mais notre frre ne sait pas qu'on a donn un tour de clef notre porte; il va croire que nous ne voulons pas aller son secours; crie-lui donc que nous sommes enferms, Franois! Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent branla au-dehors la persienne de la petite fentre du cabinet des deux enfants. --Ils viennent par la croise pour nous tuer! s'cria Amandine; et, dans son pouvante, elle se prcipita sur son lit et cacha sa tte dans ses mains. Franois resta immobile, quoiqu'il partaget la terreur de sa soeur. Pourtant, aprs le choc violent dont on a parl, la persienne ne s'ouvrit pas; le plus profond silence rgna dans la maison. Martial avait cess d'appeler les enfants. Un peu rassur, et excit par une vive curiosit, Franois se hasarda d'entrebiller doucement sa croise et tcha de regarder au-dehors travers les feuilles de la persienne. --Prends bien garde, mon frre! dit tout bas Amandine, qui, entendant Franois ouvrir la fentre, s'tait mise sur son sant. Est-ce que tu vois quelque chose? ajouta-t-elle. --Non... la nuit est trop noire. --Tu n'entends rien? --Non, il fait trop grand vent. --Reviens... reviens alors! --Ah! maintenant je vois quelque chose. --Quoi donc? --La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient. --Qui est-ce qui la porte? --Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle. --Qui a? --coute... coute... c'est Calebasse. --Que dit-elle? --Elle dit de bien tenir le pied de l'chelle. --Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande chelle qui tait appuye contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout l'heure. --Je n'entends plus rien. --Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'chelle, maintenant? --Je ne peux plus voir... --Tu n'entends plus rien? --Non... --Mon Dieu, Franois, c'est peut-tre pour monter chez notre frre Martial par la fentre... qu'ils ont pris l'chelle! --a se peut bien. --Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir... --Je n'ose pas. --Rien qu'un peu. --Oh! non, non. Si ma mre s'en apercevait! --Il fait si noir, il n'y a pas de danger. Franois se rendit, quoique regret, au dsir de sa soeur, entrebilla la persienne et regarda. --Eh bien! mon frre? dit Amandine en surmontant ses craintes et s'approchant de Franois sur la pointe du pied. -- la clart de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient le pied de l'chelle... ils l'ont appuye la fentre de Martial. --Et puis? --Nicolas monte l'chelle, il a sa hachette la main, je la vois reluire... --Ah! vous n'tes pas couchs et vous nous espionnez! s'cria tout coup la veuve, en s'adressant du dehors Franois et sa soeur. Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur qui s'chappait de la persienne entr'ouverte. Les malheureux enfants avaient nglig d'teindre leur lumire. --Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver, petits mouchards! Tels taient les vnements qui se passrent l'le du Ravageur, la veille du jour o Mme Sraphin devait y amener Fleur-de-Marie. IV Un garni Le passage de la Brasserie, passage tnbreux et assez peu connu, quoique situ au centre de Paris, aboutit d'un ct la rue Traversire-Saint-Honor, de l'autre la cour Saint-Guillaume. Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, o presque jamais le soleil ne pntre, s'levait une maison garnie (vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers). Sur un mchant criteau on lisait: _Chambres et cabinets meubls_; droite d'une alle obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins obscur, o se tenait habituellement le principal locataire du garni. Cet homme, dont le nom a t plusieurs fois prononc l'le du Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles ferrailles, mais secrtement il achte et recle les mtaux vols, tels que fer, plomb, cuivre et tain. Dire que le pre Micou tait en relation d'affaires et d'amiti avec les Martial, c'est apprcier suffisamment sa moralit. Il est, du reste, un fait la fois curieux et effrayant; c'est l'espce d'affiliation, de communion mystrieuse qui relie presque tous les malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres o affluent et d'o refluent incessamment ces flots de corruption qui envahissent peu peu la capitale et y laissent de si sanglantes paves. Le pre Micou est un gros homme de cinquante ans, physionomie basse, ruse, au nez bourgeonnant, aux joues avines; il porte un bonnet de loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert. Au-dessus du petit pole de fonte auprs duquel il se chauffe, on remarque une planche numrote attache au mur; l sont accroches les clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la devanture vitre qui s'ouvrait sur la rue, derrire d'pais barreaux de fer, taient peints de faon ce que du dehors on ne pt pas voir (et pour cause) ce qui se passait dans la boutique. Il rgne dans ce vaste magasin une assez grande obscurit; aux murailles noirtres et humides pendent des chanes rouilles de toutes grosseurs et de toutes longueurs; le sol disparat presque entirement sous des monceaux de dbris de fer et de fonte. Trois coups frapps la porte, d'une faon particulire, attirrent l'attention du logeur-revendeur-receleur. --Entrez! cria-t-il. On entra. C'tait Nicolas, le fils de la veuve du supplici. Il tait trs-ple; sa figure semblait encore plus sinistre que la veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaiet bruyante pendant l'entretien suivant. (Cette scne se passait le lendemain de la querelle de ce bandit avec son frre Martial.) --Ah! te voil, bon sujet! lui dit cordialement le logeur. --Oui, pre Micou; je viens faire affaire avec vous. --Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte... --C'est que mon chien et ma petite charrette sont l... avec la chose. --Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]? --Non, pre Micou. --C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne travailles plus... c'est peut-tre du _dur_[12]? --Non, pre Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage. --Va me chercher le _rouget_; nous allons peser. --Faut que vous m'aidiez, pre Micou; j'ai mal au bras. Et, au souvenir de sa lutte avec son frre Martial, les traits du bandit exprimrent la fois un ressentiment de haine et de joie froce, comme si dj sa vengeance et t satisfaite. --Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garon? --Rien... une foulure. --Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remde de ferrailleur, mais excellent. --Merci, pre Micou. --Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux! En deux voyages, les saumons furent retirs d'une petite charrette tire par un norme dogue, et apports dans la boutique. --C'est une bonne ide, ta charrette! dit le pre Micou en ajustant les plateaux de bois d'normes balances pendues une des solives du plafond. --Oui, quand j'ai quelque chose apporter, je mets mon dogue et la charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait peut-tre, mon chien ne jase pas. --Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le cuivre; ta mre et ta soeur sont en bonne sant? --Oui, pre Micou. --Les enfants aussi? --Les enfants aussi. Et votre neveu, Andr, o donc est-il? --Ne m'en parle pas! Il tait en ribote hier; Barbillon et le gros boiteux me l'ont emmen, il n'est rentr que ce matin; il est dj en course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton frre Martial, toujours sauvage? --Ma foi, je n'en sais rien. --Comment! Tu n'en sais rien? --Non, dit Nicolas en affectant un air indiffrent: depuis deux jours nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-tre retourn braconner dans les bois, moins que son bateau qui tait vieux, vieux... n'ait coul bas au milieu de la rivire, et lui avec... --a ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le sentir, ton frre! --C'est vrai... on a comme a des ides sur les uns et sur les autres. Combien y a-t-il de livres de cuivre? --T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garon. --Et vous me devez? --Trente francs tout au juste. --Trente francs, quand le cuivre est vingt sous la livre! Trente francs! --Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette. --Mais, pre Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens! --Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en donne quinze sous la livre. --Toujours la mme chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de brigands! peut-on corcher les amis comme a! Mais c'est pas tout: si je vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au moins? --Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chanes ou des crampons pour tes bachots? --Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tle trs-forte, comme qui dirait pour doubler des volets. --J'ai ton affaire... quatre lignes d'paisseur... une balle de pistolet ne traverserait pas a. --C'est ce que je veux... justement!... --Et de quelle grandeur? --Mais... en tout, sept huit pieds carrs. --Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore? --Trois barres de fer de trois quatre pieds de long et de deux pouces carrs. --J'ai dmoli l'autre jour une grille de croise, a t'ira comme un gant... Et puis? --Deux fortes charnires et un loquet pour ajuster et fermer volont une soupape de deux pieds carrs. --Une trappe, tu veux dire? --Non, une soupape... --Je ne comprends pas quoi a peut te servir, une soupape. --C'est possible; moi, je le comprends. -- la bonne heure; tu n'auras qu' choisir, j'ai l un tas de charnires. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore? --C'est tout. --a n'est gure. --Prparez-moi tout de suite ma marchandise, pre Micou, je la prendrai en repassant; j'ai encore des courses faire. --Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet tout le monde, petit gourmand? --Comme vous dites, pre Micou; mais vous ne mangez pas de a. Ne me faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois l'le avant midi. --Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une heure tu peux revenir, tout sera prt, argent et fournitures... Veux-tu boire la goutte? --Toujours... vous me la devez bien!... Le pre Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie, un verre fl, une tasse sans anse, et versa. -- la vtre, pre Micou! -- la tienne, mon garon, et ces dames de chez toi! --Merci... Et a va bien toujours, votre garni? --Comme ci, comme a... J'ai toujours quelques locataires pour qui je crains les descentes du commissaire... mais ils paient en consquence. --Pourquoi donc? --Es-tu bte! Quelquefois je loge comme j'achte... ceux-l, je ne demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente toi. --Connu!... Mais, ceux-l, vous louez aussi cher que vous m'achetez bon march. --Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle maison garnie de la rue Saint-Honor, mme que sa femme est une forte couturire qui emploie jusqu' des vingt ouvrires, soit chez elle, soit dans leur chambre. --Dites donc, vieux obstin, il doit y en avoir de _girondes_[14] l-dedans? --Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses vingt ans! --Allons, papa, teignez-vous, ou je crie au feu! --Mais c'est honnte, mon garon... c'est honnte... --Colasse! va... et vous disiez que votre cousin... --Tient trs-bien sa maison; et, comme il est du mme numro que cette petite Rigolette... --Honnte? --Tout juste! --_Colas_! --Il ne veut que des locataires passeport ou papiers. Mais s'il s'en prsente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il m'envoie ces pratiques-l. --Et elles paient en consquence? --Toujours. --Mais c'est tous amis de la _pgre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers! --Eh! non! Tiens, justement, propos de a, mon cousin m'a envoy il y a quelques jours une pratique... que le diable me brle si j'y comprends rien... Encore une tourne! --a va... le liquide est bon... la vtre, pre Micou! -- la tienne, garon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a envoy une pratique o je ne comprends rien. Figure-toi une mre et sa fille qui avaient l'air bien panes et bien rpes, c'est vrai; elles portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique a doive tre des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais d'hommes... et pourtant, si elles n'taient pas si maigres et si ples, a ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! a vous a quinze ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des yeux grands comme a... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux! --Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces deux femmes? --Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient honntes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reoivent des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit gure bon crire. --Comment cela? --Elles ont envoy ce matin mon neveu Andr au bureau de la poste restante, pour rclamer une lettre adresse Mme X. Z. La lettre doit venir de Normandie, d'un bourg appel Les Aubiers. Elles ont crit cela sur un papier, afin qu'Andr puisse rclamer la lettre en donnant ces renseignements-l... Tu vois que a n'a pas l'air de grand-chose, des femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais d'hommes! --Elles ne vous payeront pas. --Ce n'est pas un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces. Elles ont pris un cabinet sans chemine, que je leur fais payer vingt francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-tre malades, car, depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles aient jamais allum un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont ici. Mais j'en reviens toujours l... jamais d'hommes et pas de papiers... --Si vous n'avez que des pratiques comme a, pre Micou... --a va et a vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je loge aussi des gens cals. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs, un facteur de la poste, le chef d'orchestre du caf des Aveugles et une rentire, tous gens honntes; ce sont eux qui sauveraient la rputation de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop prs... C'est pas des locataires de nuit, ceux-l, c'est des locataires de plein soleil. --Quand il en fait dans votre passage, pre Micou. --Farceur!... Encore une tourne? --Mais la dernire; faut que je file... propos, Robin le gros boiteux loge donc encore ici? --En haut... la porte ct de la mre et de la fille... Il finit de manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste gure. --Dites donc, gare vous! il est en rupture de ban. --Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dptrer. Je crois qu'il monte quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse tort mes bons locataires, ce damn Robin; aussi, une fois sa quinzaine finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentire. --Une rentire? --Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que a... remeubls neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne... Quatre-vingts francs par mois... et pays d'avance par son oncle, qui elle donne une de ses chambres en pied--terre, quand il vient de la campagne. Aprs a, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait rue Vivienne, rue Saint-Honor, ou dans les environs de ces paysages-l. --Connu!... Elle est rentire parce que le vieux lui fait des rentes. --Tais-toi donc! Justement voil sa bonne! Une femme assez ge, portant un tablier blanc d'une propret douteuse, entra dans le magasin du revendeur. --Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles? --Pre Micou, votre neveu n'est pas l? --Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va rentrer tout l'heure. --M. Badinot voudrait qu'il portt tout de suite cette lettre son adresse; il n'y a pas de rponse, mais c'est trs-press. --Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles. --Et qu'il se dpche. --Soyez tranquille. La bonne sortit. --C'est donc la bonne d'un de vos locataires, pre Micou? --Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentire, Mme de Saint-Ildefonse. Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse: Vois donc: que a de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des gens cals: il crit un vicomte. --Ah bah! --Tiens, vois plutt: _ Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de Chaillot... Trs-presse... lui-mme._ J'espre que quand on loge des rentires qui ont des oncles qui crivent des vicomtes, on peut bien ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la maison, hein? --Je crois bien. Allons, tout l'heure, pre Micou. Je vas attacher mon chien votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai porter pied... Prparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie qu' filer. --Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tle de deux pieds carrs chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnires pour ta soupape. Cette soupape me parat drle; enfin c'est gal... est-ce l tout? --Oui, et mon argent? --Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te dise... depuis que tu es l... je t'examine... --Eh bien? --Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose. --Moi? --Oui. --Vous tes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim. --Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et qui te cuit... _une puce la muette_[16], comme dit l'autre... et pour que a te dmange, il faut que a te gratte fort... car tu n'es pas bgueule. --Je vous dis que vous tes fou, pre Micou, dit Nicolas en tressaillant malgr lui. --On dirait que tu viens de trembler, vois-tu. --C'est mon bras qui me fait mal. --Alors n'oublie pas ma recette, a te gurira. --Merci, pre Micou... tout l'heure. Et le bandit sortit. Le receleur, aprs avoir dissimul les saumons de cuivre derrire son buffet, s'occupait de rassembler les diffrents objets que lui avait demands Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique. C'tait un homme de cinquante ans environ, figure fine et sagace, portant un pais collier de favoris gris trs-touffu et des besicles d'or; il tait vtu avec assez de recherche; les larges manches de son paletot brun, parements de velours noir, laissaient voir des mains gantes de gants paille; ses bottes devaient avoir t enduites la veille d'un brillant vernis. Tel tait M. Badinot, l'oncle de la rentire, cette Mme de Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la scurit du pre Micou. On se souvient peut-tre que M. Badinot, ancien avou, chass de sa corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires quivoques, servait d'espion au baron de Gran et avait donn ce diplomate des renseignements assez nombreux et trs-prcis sur bon nombre des personnages de cette histoire. --Mme Charles vient de vous donner une lettre porter, dit M. Badinot au logeur. --Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira. --Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravis, j'irai moi-mme chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention et fatuit sur cette adresse aristocratique. --Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission? --Non, pre Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des reproches vous faire. -- moi, monsieur? --De trs-graves reproches. --Comment, monsieur? --Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie trs-cher votre premier; ma nice est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands gards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le bruit des voitures, elle esprait tre ici comme la campagne. --Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y connatre, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un vrai hameau. --Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal. --Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du caf des Aveugles et un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il y a... --Il ne s'agit pas de ces personnes-l, elles sont fort tranquilles et fort honntes, ma nice n'en disconvient pas; mais il y a au quatrime un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontr hier encore ivre dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque une rvolution, tant elle a t effraye... Si vous croyez qu'avec de tels locataires votre maison ressemble un hameau... --Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce gros boiteux la porte; il m'a pay sa dernire quinzaine d'avance sans quoi il serait dj dehors. --Il ne fallait pas l'accepter pour locataire. --Mais, sauf lui, j'espre que madame n'a pas se plaindre; il y a un facteur la petite poste, qui est la crme des honntes gens; et au-dessus, ct de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille qui ne bougent pas plus que des marmottes. --Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drle-l! Je vous en prviens, si vous le gardez, il fera dserter tous les honntes gens. --Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas lui. --Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas votre maison. --Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros boiteux comme dj parti, car il n'a plus que quatre jours rester ici. --C'est beaucoup trop; enfin a vous regarde... la premire algarade, ma nice abandonne cette maison. --Soyez tranquille, monsieur. --Tout ceci est dans votre intrt, mon cher. Faites-en votre profit... car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur. Et il sortit. Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui vivaient si solitaires, taient les deux victimes de la cupidit du notaire? Nous conduirons le lecteur dans le triste rduit qu'elles habitaient. V Les victimes d'un abus de confiance Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois de prison et vingt-cinq francs d'amende. Art. 406 et 408 du Code pnal Que le lecteur se figure un cabinet situ au quatrime tage de la triste maison du passage de la Brasserie. Un jour ple et sombr pntre peine dans cette pice troite par une petite fentre un seul vantail, garnie de trois vitres fles, sordides; un papier dlabr, d'une couleur jauntre, couvre les murailles; aux angles du plafond lzard pendent d'paisses toiles d'araignes. Le sol, dcarrel en plusieurs endroits, laisse voir et l les poutres et les lattes qui supportent les carreaux. Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et un lit de sangle dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le mobilier de ce garni. Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont. Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel tait le nom des deux victimes de Jacques Ferrand). Ne possdant qu'un lit, la mre et la fille s'y couchaient tour tour, se partageant ainsi les heures de la nuit. Trop d'inquitudes, trop d'angoisses torturaient la mre pour qu'elle cdt souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques instants de repos et d'oubli. Dans ce moment elle dormait. Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette misre impose par la cupidit du notaire deux femmes jusqu'alors habitues aux modestes douceurs de l'aisance et entoures dans leur ville natale de la considration qu'inspire toujours une famille honorable et honore. Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est la fois remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beaut remarquable, sont ples et altrs; ses cheveux noirs, spars sur son front et aplatis en bandeaux, se tordent derrire sa tte; le chagrin y a dj ml quelques mches argentes. Vtue d'une robe de deuil rapice en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuy sur sa main, s'accoude au misrable chevet de sa fille et la regarde avec une affliction inexprimable. Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, amaigri comme celui de sa mre, se dessine sur la couleur grise des gros draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois. Le teint de la jeune fille a perdu de son clatante puret; ses grands yeux ferms projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sches et ples, ses lvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc mail de ses dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine avait rougi, marbr en plusieurs endroits la carnation dlicate du cou, des paules et des bras de la jeune fille. De temps autre, un lger tressaillement rapprochait ses sourcils minces et velouts, comme si elle et t poursuivie par un rve pnible. L'aspect de ce visage, dj empreint d'une expression morbide, est pnible; on y dcouvre les sinistres symptmes d'une maladie qui couve et menace. Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait sur sa fille un oeil sec et enflamm par l'ardeur d'une fivre lente qui la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement, prcurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire, s'effrayer soi-mme, elle luttait de toutes ses forces contre les premires atteintes de la maladie. Par des motifs d'une gnrosit pareille, Claire, afin de ne pas inquiter sa mre, tchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux malheureuses cratures, frappes des mmes chagrins, devaient tre encore frappes des mmes maux. Il arrive un moment suprme dans l'infortune o l'avenir se montre sous un aspect si effrayant que les caractres les plus nergiques, n'osant l'envisager en face, ferment les yeux et tchent de se tromper par de folles illusions. Telle tait la position de Mme et de Mlle de Fermont. Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures o elle contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au pass, au prsent, l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une mre ont de plus poignant, de plus dsespr, de plus insens; souvenirs enchanteurs, craintes sinistres, prvisions terribles, regrets amers, abattement mortel, lans de fureur impuissante contre l'auteur de tant de maux, supplications vaines, prires violentes, et enfin... enfin... doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste inexorable ce cri arrach des entrailles maternelles... ce cri sacr dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Piti pour ma fille! --Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mre en touchant lgrement de sa main glace les bras glacs de son enfant, elle a bien froid... Il y a une heure elle tait brlante... c'est la fivre!... Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!... Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux chle sur le lit... mais si je l'te de la porte o je l'ai suspendu... ces hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous qui sont la serrure ou par les ais disjoints du chambranle... Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle tait habite... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions pas restes ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers, on est repouss des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille voyaget dans une voiture publique... pouvais-je croire que... Puis, s'interrompant avec un lan de colre: --Mais c'est pourtant infme, cela... parce que ce notaire a voulu me dpouiller, me voici rduite aux plus affreuses extrmits, et contre lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas o j'aurais de l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traner dans la boue la mmoire de mon bon et noble frre... pour entendre dire que dans sa ruine il a mis fin ses jours, aprs avoir dissip toute ma fortune et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a rduites la dernire misre!... Oh! jamais! Jamais! Pourtant... si la mmoire de mon frre est sacre... la vie... l'avenir de ma fille... me sont aussi sacrs... mais je n'ai pas de preuves contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile... Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle aprs un moment de silence, c'est que quelquefois, aigrie, irrite par ce sort atroce, j'ose accuser mon frre... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant deux noms maudire, ma peine serait soulage... et puis je m'indigne de mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal des frres. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables consquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont deux mes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir petit feu... Hlas! oui, je n'ose jamais dire ma pauvre enfant toutes mes craintes pour ne pas la dsoler... mais je souffre... j'ai la fivre... je ne me soutiens qu' force d'nergie; je sens en moi les germes d'une maladie... dangereuse peut-tre... oui, je la sens venir... elle s'approche... ma poitrine brle; ma tte se fend... Ces symptmes sont plus graves que je ne veux me l'avouer moi-mme... Mon Dieu... si j'allais tomber... tout fait malade... si j'allais mourir!... Non! Non! s'cria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je ne veux pas mourir... Laisser Claire... seize ans... sans ressources, seule, abandonne au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?... Non! je ne suis pas malade, aprs tout... qu'est-ce que j'prouve? un peu de chaleur la poitrine, quelque pesanteur la tte; c'est la suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquitudes; tout le monde ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de srieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se laissant aller des ides pareilles, c'est en s'coutant ainsi... que l'on tombe rellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!... Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures colorier... Aprs un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation: --Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chtif moyen d'existence, parce que je n'ai pas voulu que ma fille allt travailler seule le soir chez lui!... Peut-tre trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture ou en broderie... Mais, quand on ne connat personne, c'est si difficile!... Dernirement encore, j'ai tent en vain... Lorsqu'on est si misrablement log, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la petite somme qui nous reste une fois puise, que faire?... Que devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la terre... mais pas une obole... et j'tais riche pourtant!... Ne songeons pas cela... ces penses me donnent le vertige... me rendent folle... Voil ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces ides, au lieu de tcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non, non, je ne suis pas malade... je crois mme que j'ai moins de fivre, ajouta la malheureuse mre en se ttant le pouls elle-mme. Mais, hlas! les pulsations prcipites, saccades, irrgulires, qu'elle sentit battre sous sa peau la fois sche et froide ne lui laissrent pas d'illusion. Aprs un moment de morne et sombre dsespoir, elle dit avec amertume: --Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous jamais fait? Ma fille n'tait-elle pas un modle de candeur et de pit? son pre, l'honneur mme? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes devoirs d'pouse et de mre? Pourquoi permettre qu'un misrable fasse de nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma fille... Nous serions cette heure dans notre maison, sans inquitude pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon pauvre frre; dans deux ou trois ans, j'aurais song marier Claire, et j'aurais trouv un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si belle!... Qui n'et pas t heureux d'obtenir sa main?... Je voulais d'ailleurs, me rservant une petite pension pour vivre auprs d'elle, lui abandonner en mariage tout ce que je possdais, cent mille cus au moins... car j'aurais pu encore faire quelques conomies; et quand une jeune personne aussi jolie, aussi bien leve que mon enfant chrie, apporte en dot plus de cent mille cus... Puis, revenant par un douloureux contraste la triste ralit de sa position, Mme de Fermont s'cria dans une sorte de dlire: --Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je voie patiemment ma fille rduite la plus affreuse misre... elle qui avait droit tant de flicit... Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car, enfin, si le sort me pousse bout, si je ne trouve pas moyen de sortir de l'atroce position o ce misrable m'a jete avec mon enfant, je ne sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme. Aprs, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les mres... Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonne, voil ma terreur, voil pourquoi je ne veux pas mourir... voil pourquoi je ne puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais l'abandon, mais la misre, mais la faim... quel effrayant vertige tous ces malheurs runis ne peuvent-ils pas causer une enfant de cet ge... et alors... et alors dans quel abme ne peut-elle pas tomber? Oh! c'est affreux... mesure que je creuse ce mot, misre, j'y trouve d'pouvantables choses. La misre... la misre est atroce pour tous, mais peut-tre plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vcu dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en prsence de tant de maux menaants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de fiert. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me rsigner mendier... Comme je suis lche, pourtant! Et elle ajouta avec une sombre amertume: --Ce notaire m'a rduite l'aumne, il faut pourtant que je me rompe aux ncessits de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de dlicatesse, cela tait bon autrefois; maintenant il faut que je tende la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de travail... il faudra bien me rsoudre implorer la charit des autres, puisque le notaire l'aura voulu. Il y a sans doute l-dedans une adresse, un art que l'exprience vous donne; j'apprendrai; c'est un mtier comme un autre, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation dlirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce qu'il faut pour intresser... des malheurs horribles, immrits, et une fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Aprs tout, de quoi me plaindrais-je? s'cria-t-elle avec un clat de rire sinistre. La fortune est prcaire, prissable... Le notaire m'aura au moins appris un tat. Mme de Fermont resta un moment absorbe dans ses penses; puis elle reprit avec plus de calme: --J'ai souvent pens demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette place, peut-tre, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de Claire... peut-tre, par la protection de cette femme, pourrais-je trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rve!... Et puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette servante... et peut-tre son sort serait-il alors aussi malheureux que le ntre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule me dpouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez cette femme du premier? Par quel moyen vincer sa domestique? Car une telle place serait pour nous une position inespre. Deux ou trois coups violents frapps la porte firent tressaillir Mme de Fermont et veillrent sa fille en sursaut. --Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'cria Claire en se levant brusquement sur son sant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras autour du cou de sa mre, qui, aussi effraye, se serra contre sa fille en regardant la porte avec terreur. --Maman, qu'est-ce donc? rpta Claire. --Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a seulement frapp... c'est peut-tre la rponse qu'on nous apporte de la poste restante... cet instant la porte vermoulue s'branla de nouveau sous le choc de plusieurs vigoureux coups de poing. --Qui est l? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante. Une voix ignoble, rauque, enroue, rpondit: --Ah ! vous tes donc sourdes, les voisines? Oh!... les voisines! Oh!... --Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont en tchant de dissimuler l'altration de sa voix. --Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma pipe... allons, houp! et plus vite que a! --Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas la mre sa fille. --Ah !... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un tonnerre! --Monsieur... je n'ai pas de feu... --Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... ouvrez-vous... voyons? --Monsieur... retirez-vous... --Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?... --Je vous prie de vous retirer ou j'appelle... --Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas? Alors je dmolis tout!... Hue! donc. Et le misrable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle cda, la mchante serrure qui la fermait ayant t brise. Les deux femmes poussrent un grand cri d'effroi. Mme de Fermont, malgr sa faiblesse, se prcipita au-devant du bandit au moment o il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage. --Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'cria la malheureuse mre en retenant de toutes ses forces la porte entrebille. Je vais crier au secours... Et elle frissonnait l'aspect de cet homme figure hideuse et avine. --De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfonc. Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant sur ses jambes ingales: --Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie allum ma pipe. --Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous. --C'est pas vrai, vous dites a pour que je ne voie pas la petite qui est couche. Hier vous avez bouch les trous de la porte. Elle est gentille, je veux la voir... Prenez garde vous... je vous casse la figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je dmolis tout! Et vous avec!... --Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui sentit la porte cder sous un violent coup d'paule du gros boiteux. Intimid par ces cris, l'homme fit un pas en arrire et montra le poing Mme de Fermont en lui disant: --Tu me payeras a, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la langue et tu ne pourras pas crier... Et le gros boiteux, comme on l'appelait l'le du Ravageur, descendit en profrant d'horribles menaces. Mme de Fermont, craignant qu'il ne revnt sur ses pas et voyant la serrure brise, trana la table contre la porte afin de la barricader. Claire avait t si mue, si bouleverse de cette horrible scne, qu'elle tait retombe sur son grabat presque sans mouvement, en proie une crise nerveuse. Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut sa fille, la serra dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, force de soins, de caresses, parvint la ranimer. Elle la vit bientt reprendre peu peu ses sens et lui dit: --Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce mchant homme s'en est all. Puis la malheureuse mre s'cria avec un accent d'indignation et de douleur indicible: --C'est pourtant ce notaire qui est la cause premire de toutes nos tortures!... Claire regardait autour d'elle avec autant d'tonnement que de crainte. --Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant tendrement sa fille, ce misrable est parti. --Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as cri au secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette maison... j'y mourrai de peur. --Comme tu trembles!... Tu as la fivre. --Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mre, ce n'est rien, c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes mains... Mon Dieu, comme elles sont brlantes! Vois-tu, c'est toi qui souffres, tu veux me le cacher. --Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'motion que cet homme m'a cause qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise trs-profondment, je ne me suis veille qu'en mme temps que toi... --Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflamms! --Ah! tu conois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins... vois-tu! --Bien vrai, tu ne souffres pas? --Non, non, je t'assure... Et toi? --Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie, maman, quittons cette maison. --Et o irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouv ce malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et puis nous avons pay quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons mnager le plus possible. --Peut-tre M. de Saint-Remy te rpondra-t-il un jour ou l'autre. --Je ne l'espre plus... Il y a si longtemps que je lui ai crit! --Il n'aura pas reu ta lettre... Pourquoi ne lui crirais-tu pas de nouveau? D'ici Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa rponse. --Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a cot dj... --Que risques-tu? Il est si bon malgr sa brusquerie! N'tait-il pas un des plus vieux amis de mon pre?... Et puis enfin il est notre parent... --Mais il est pauvre lui-mme; sa fortune est bien modeste... Peut-tre ne nous rpond-il pas pour s'viter le chagrin de nous refuser. --Mais s'il n'avait pas reu ta lettre, maman? --Et s'il l'a reue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est lui-mme dans une position trop gne pour venir notre secours... ou il ne ressent aucun intrt pour nous: alors quoi bon nous exposer un refus ou une humiliation? --Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-tre ce matin nous rapportera-t-on une bonne rponse... --De M. d'Orbigny? --Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon tait si simple, si touchante... exposait si naturellement notre malheur, qu'il aura piti de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que vous avez tort de dsesprer de lui. --Il a si peu de raisons de s'intresser nous! Il avait, il est vrai, autrefois connu ton pre, et j'avais souvent entendu mon pauvre frre parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de trs-bonnes relations avant que celui-ci ne quittt Paris pour se retirer en Normandie avec sa jeune femme. --C'est justement cela qui me fait esprer; il a une jeune femme, elle sera compatissante... Et puis, la campagne, on peut faire tant de bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je travaillerais la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est trs-riche, dans une grande maison il y a toujours de l'emploi... --Oui; mais nous avons si peu de droits son intrt!... --Nous sommes si malheureuses! --C'est un titre aux yeux des gens trs-charitables, il est vrai. --Esprons que M. d'Orbigny et sa femme le sont... --Enfin, dans le cas o il ne faudrait rien attendre de lui, je surmonterais encore ma fausse honte, et j'crirais Mme la duchesse de Lucenay. --Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il vantait sans cesse le bon coeur et la gnrosit? --Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il la traitait presque comme son enfant... car il tait intimement li avec le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle pourrait peut-tre trouver nous placer. --Sans doute, maman; mais je comprends ta rserve, tu ne la connais pas du tout, tandis qu'au moins mon pre et mon pauvre oncle connaissaient un peu M. d'Orbigny. --Enfin, dans le cas o Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous, j'aurais recours une dernire ressource. --Laquelle, maman? --C'est une bien faible... une bien folle esprance, peut-tre; mais pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est... --M. de Saint-Remy a un fils? s'cria Claire en interrompant sa mre avec tonnement. --Oui, mon enfant, il a un fils... --Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais Angers... --En effet, et pour des raisons que tu ne peux connatre, M. de Saint-Remy, ayant quitt Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils depuis cette poque. --Quinze ans sans voir son pre... cela est-il possible, mon Dieu. --Hlas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy tant fort rpandu dans le monde, et fort riche... --Fort riche?... Et son pre est pauvre? --Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mre... --Mais il n'importe... comment laisse-t-il son pre...? --Son pre n'aurait rien accept de lui. --Pourquoi cela? --C'est encore une question laquelle je ne puis rpondre, ma chre enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frre qu'on vantait beaucoup la gnrosit de ce jeune homme... Jeune et gnreux, il doit tre bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari tait l'ami intime de son pre, peut-tre voudra-t-il bien s'intresser nous pour tcher de nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile... --Et puis l'on saurait par lui peut-tre si M. de Saint-Remy, son pre, n'aurait pas quitt Angers avant que vous ne lui ayez crit; cela expliquerait alors son silence. --Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conserv aucune relation. Enfin, c'est toujours tenter... -- moins que M. d'Orbigny ne vous rponde d'une manire favorable... et, je vous le rpte, je ne sais pourquoi, malgr moi, j'ai de l'espoir. --Mais voil plusieurs jours que je lui ai crit, mon enfant, lui exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une lettre mise la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain matin la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir reu sa rponse... --Peut-tre cherche-t-il, avant de t'crire, de quelle manire il pourra nous tre utile avant de nous rpondre. --Dieu t'entende, mon enfant! --Cela me parat tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous, il t'en aurait instruite tout de suite. -- moins qu'il ne veuille rien faire... --Ah! maman... est-ce possible? Ddaigner de nous rpondre et nous laisser esprer quatre jours, huit jours, peut-tre... car lorsqu'on est malheureux on espre toujours... --Hlas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indiffrence pour les maux que l'on ne connat pas! --Mais votre lettre... --Ma lettre ne peut lui donner une ide de nos inquitudes, de nos souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout l'heure encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon Dieu... tu trembles... tu as froid... --Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout nous manque, que le peu d'argent qui nous reste l, dans cette malle, soit dpens... il serait donc possible que dans une ville riche comme Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misre... faute d'ouvrage, et parce qu'un mchant homme t'a pris tout ce que tu avais?... --Tais-toi, malheureuse enfant... --Mais enfin, maman, cela est donc possible?... --Hlas!... --Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il ainsi, lui que nous n'avons jamais offens? --Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces ides dsolantes... j'aime mieux encore te voir esprer, sans grande raison peut-tre... Allons, rassure-moi au contraire par tes chres illusions; je ne suis que trop sujette au dcouragement... tu sais bien... --Oui! oui! esprons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore une course payer sur votre petit trsor... et par ma faute... Si je n'avais pas t si faible hier et aujourd'hui, nous serions alles la poste nous-mmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me laisser seule ici en y allant vous-mme. --Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout l'heure... ce misrable qui a enfonc cette porte, si tu t'tais trouve seule ici, pourtant! --Oh! maman, tais-toi... rien qu' y songer, cela pouvante... ce moment, on frappa assez brusquement la porte. --Ciel!... c'est lui! s'cria Mme de Fermont encore sous sa premire impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table contre la porte. Ses craintes cessrent lorsqu'elle entendit la voix du pre Micou. --Madame, mon neveu Andr arrive de la poste restante... C'est une lettre avec un X et un Z pour adresse... a vient de loin... Il y a huit sous de port et la commission... c'est vingt sous... --Maman... une lettre de province, nous sommes sauvs... c'est de M. de Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mre, tu ne souffriras plus, tu ne t'inquiteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu est bon!... s'cria la jeune fille; et un rayon d'espoir claira sa douce et charmante figure. --Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en drangeant la table la hte et en entrebillant la porte. --C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si impatiemment dsire. --Je vais vous payer, monsieur. --Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en passant. Le revendeur remit la lettre Mme de Fermont et disparut. --La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers... c'est de M. d'Orbigny! s'cria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _ Madame_ _X. Z., poste restante, Paris_[17]. --Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat! --Notre bon ou mauvais sort est l pourtant..., dit Mme de Fermont d'une voix altre, en montrant la lettre. Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre. Elle n'en eut pas le courage. Peut-on esprer de peindre la terrible angoisse laquelle sont en proie ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le dsespoir? La brlante et fivreuse motion du joueur dont les dernires pices sont aventures sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflamm, attend d'un coup dcisif sa ruine ou son salut; cette motion si violente donnerait pourtant peine une ide de la terrible angoisse dont nous parlons. En une seconde l'me s'lve jusqu' la plus radieuse esprance, ou retombe dans un dcouragement mortel. Selon qu'il croit tre secouru ou repouss, le malheureux passe tour tour par les motions les plus violemment contraires: ineffables lans de bonheur et de reconnaissance envers le coeur gnreux qui s'est apitoy sur un sort misrable; amers et douloureux ressentiments contre l'goste indiffrence! Lorsqu'il s'agit d'infortunes mritantes, ceux qui donnent souvent donneraient peut-tre toujours... et ceux qui refusent toujours donneraient peut-tre souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus ddaigneux... ce que leur volont enfin... peut soulever d'ineffable ou d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent. --Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, notre sort est l... (Elle montrait la lettre.) Je brle de le connatre et je n'ose... Si c'est un refus, hlas! il sera toujours assez tt... --Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment de bonheur perdu? --Oui, mon enfant; mais si au contraire... --Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sre. Quand je vous disais que M. d'Orbigny n'avait autant tard vous rpondre que pour pouvoir vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la lettre, maman; je suis sre de deviner, seulement l'criture, si la nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sre maintenant, dit Claire en prenant la lettre; rien qu' voir cette bonne criture simple, droite et ferme, on devine une main loyale et gnreuse, habitue s'offrir ceux qui souffrent... --Je t'en supplie, Claire, pas de folles esprances, sinon j'oserais encore moins ouvrir cette lettre. --Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire peu prs ce qu'elle contient; coute-moi: Madame, votre sort et celui de votre fille sont si dignes d'intrt que je vous prie de vouloir bien vous rendre auprs de moi dans le cas o vous voudriez vous charger de la surveillance de ma maison... --De grce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir insens... Le rveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprtant briser le cachet. --Du courage? Pour vous, la bonne heure! dit Claire, souriant et entrane par un de ces accs de confiance si naturels son ge; moi, je n'en ai pas besoin; je suis sre de ce que j'avance. Tenez, voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse... --Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce soit moi! Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur. Sa fille, aussi profondment mue, malgr son apparente confiance, respirait peine. --Lis tout haut, maman, dit-elle. --La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme de Fermont en regardant la signature. --Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune dame aura voulu te rpondre elle-mme. --Nous allons voir. Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante: Madame, M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous rpondre pendant mon absence... --Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute. --coute, coute! Arrive ce matin de Paris, je m'empresse de vous crire, madame, aprs avoir confr de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort confusment les relations que vous dites avoir exist entre lui et monsieur votre frre. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il n'est pas inconnu M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle circonstance il l'a entendu prononcer. La prtendue spoliation dont vous accusez si lgrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle calomnie dont vous n'avez sans doute pas calcul la porte. Ainsi que moi, madame, mon mari connat et admire l'clatante probit de l'homme respectable et pieux que vous attaquez si aveuglment. C'est vous dire, madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part la fcheuse position dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de rechercher la vritable cause, se voit dans l'impossibilit de vous secourir. Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M. d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingus. Comtesse d'ORBIGNY La mre et la fille se regardrent avec une stupeur douloureuse, incapables de prononcer une parole. Le pre Micou frappa la porte et dit: --Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission? C'est vingt sous. --Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous dpenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit. --Nous sommes voles! s'cria la malheureuse femme avec pouvante; rien, plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne. Et, anantie, elle s'appuya sur la malle. --Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent... Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et, s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier: --Monsieur, lui dit-elle, l'oeil tincelant, les joues colores par l'indignation et par l'pouvante, j'avais un sac d'argent dans cette malle... On me l'a vol avant-hier sans doute, car je suis sortie pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve, entendez-vous? Vous en tes responsable. --On vous a vole! a n'est pas vrai; ma maison est honnte, dit insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me payer mon port de lettre et ma commission. --Je vous dis, monsieur, que cet argent tant tout ce que je possdais au monde, on me l'a vol; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma plainte. Oh! je ne mnagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, je vous en avertis. --a serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en dfie, moi! La malheureuse femme tait atterre. Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alite, depuis la frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout aprs les menaces que lui adressait le revendeur. Celui-ci reprit: --C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or; vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! a m'est gal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai votre vieux chle noir des paules... il est bien pan, mais il vaut toujours au moins vingt sous. --Oh! monsieur, s'cria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grce, ayez piti de nous... cette faible somme tait tout ce que nous possdions, ma fille et moi; cela vol, mon Dieu, il ne nous reste plus rien, entendez-vous?... Rien qu' mourir de faim!... --Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a vole... et de l'argent encore (ce qui me parat louche), il y a longtemps qu'il est frit, l'argent! --Mon Dieu! Mon Dieu! --Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas t assez bon enfant pour marquer les pices et les garder ici pour se faire pincer, si c'est quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le disais encore ce matin l'oncle de la dame du premier, ici c'est un vrai hameau; si l'on vous a vole... c'est un malheur. Vous dposeriez cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en serez pas plus avance... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien! s'cria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous plissez?... Prenez donc garde... Mademoiselle, votre mre se trouve mal!... ajouta le revendeur en s'avanant assez temps pour retenir la malheureuse mre, qui, frappe par ce dernier coup, se sentait dfaillir; l'nergie factice qui la soutenait depuis si longtemps cdait cette nouvelle atteinte. --Ma mre... mon Dieu, qu'avez-vous? s'cria Claire toujours couche. Le receleur, encore vigoureux malgr ses cinquante ans, saisi d'un mouvement de piti passagre, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit: --Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous tes couche, mais faut pourtant que je vous ramne votre mre... elle est vanouie... a ne peut pas durer. En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture. Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise ct du lit de sangle et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant bris la serrure. Une heure aprs cette dernire secousse, la violente maladie qui depuis longtemps couvait et menaait Mme de Fermont avait clat. En proie une fivre ardente, un dlire affreux, la malheureuse femme tait couche dans le lit de sa fille, perdue, pouvante, qui, seule, presque aussi malade que sa mre, n'avait ni argent ni ressources, et craignait chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le mme palier. VI La rue de Chaillot Nous prcderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la Brasserie, se rendait en hte chez le vicomte de Saint-Remy. Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait seul une charmante petite maison, btie entre cour et jardin, dans ce quartier solitaire, quoique trs-voisin des Champs-lyses, la promenade la plus la mode de Paris. Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy, spcialement homme bonnes fortunes, retirait de la position d'une demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait entrer trs-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument dserte, communiquant de la rue Marbeuf la rue de Chaillot. Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux tablissements d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage cart, une sortie peu frquente; les mystrieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas de surprise ou de rencontre imprvue, taient donc armes d'un prtexte parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle fatale. Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un clbre jardinier fleuriste renomm par la beaut de ses serres chaudes. Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu' demi: le vicomte, largement dou de tous les gots d'un luxe distingu, avait une charmante serre chaude qui s'tendait en partie le long de la ruelle dont nous avons parl; la petite porte drobe donnait dans ce dlicieux jardin d'hiver, qui aboutissait un boudoir (qu'on nous pardonne cette expression suranne) situe au rez-de-chausse de la maison. Il serait donc permis de dire sans mtaphore qu'une femme qui passait ce seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait sa perte par un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette lgante alle tait borde de vritables buissons de fleurs clatantes et parfumes. Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionne, avait exig une clef de cette petite porte. Si nous insistons quelque peu sur le caractre gnral de cette singulire habitation, c'est qu'elle refltait, pour ainsi dire, une de ces existences dgradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de l'poque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression plus particulire, nous appellerions ces gens-l des hommes-courtisanes, si cela se pouvait dire. L'intrieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport, un aspect curieux, ou plutt cette maison tait spare en deux zones trs-distinctes: Le rez-de-chausse, o il recevait les femmes; Le premier tage, o il recevait ses compagnons de jeu, de table, de chasse, ce qu'on appelle enfin des amis... Ainsi, au rez-de-chausse se trouvaient une chambre coucher qui n'tait qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de musique o l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy tait excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosits, le boudoir communiquant la serre chaude; une salle manger pour deux personnes, servie et desservie par un tour; une salle de bains, modle achev du luxe et du raffinement oriental, et tout auprs une petite bibliothque en partie forme d'aprs le catalogue de celle que La Mettrie avait collige pour le grand Frdric. Il est inutile de dire que toutes ces pices, meubles avec un got exquis, avec une recherche vritablement sardanapalesque, avaient pour ornement des Watteau peu connus, des Boucher indits, des groupes de biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de brche antique, quelques prcieuses copies des plus jolis groupes du muse, en marbre blanc. Joignez cela, l't, pour perspective, les vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombr de fleurs, peupl d'oiseaux, arros d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de se rpandre sur la frache pelouse, tombe du haut d'une roche noire et agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame nacre dans un bassin limpide o de beaux cygnes blancs se jouent avec grce. Et quand venait la nuit tide et sereine, que d'ombre, que de parfum, que de silence dans les bosquets odorants dont l'pais feuillage servait de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes! Pendant l'hiver, au contraire, except la porte de glace qui s'ouvrait sur la serre chaude, tout tait bien clos: la soie transparente des stores, le rseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus mystrieux encore; sur tous les meubles, des masses de vgtaux exotiques semblaient jaillir de grandes coupes tincelantes d'or et d'mail. Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphre amoureuse, enivrante, qui plongeait l'me et les sens dans de brlantes langueurs... Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait lev l'amour antique ou aux divinits nues de la Grce, un homme, jeune et beau, lgant et distingu, tour tour spirituel ou tendre, romanesque ou libertin, tantt moqueur et gai jusqu' la folie, tantt plein de charme et de grce, excellent musicien, dou d'une de ces voix vibrantes, passionnes, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme amoureux surtout... amoureux toujours... tel tait le vicomte. Athnes il et t sans doute admir, exalt, difi l'gal d'Alcibiade; de nos jours, et l'poque dont nous parlons, le vicomte n'tait plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misrable escroc. Le premier tage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un aspect tout viril. C'est l qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la meilleure compagnie. L, rien de coquet, rien d'effmin: un ameublement simple et svre, pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui avaient gagn au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et d'argent poss sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu avoisinaient une joyeuse salle manger, o huit personnes (nombre de convives strictement limit lorsqu'il s'agit d'un dner _savant) _avaient bien des fois apprci l'excellence du cuisinier et le non moins excellent mrite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui quelque nerveuse partie de whist de cinq six cents louis, ou d'agiter bruyamment les cornets d'un creps infernal. Ces deux nuances assez tranches de l'habitation de M. de Saint-Remy exposes, le lecteur voudra bien nous suivre dans des rgions plus infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui conduisait au trs-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef d'curie de M. de Saint-Remy. Cet illustre coachman avait invit djeuner M. Boyer, valet de chambre de confiance du vicomte. Une trs-jolie servante anglaise s'tant retire aprs avoir apport la thire d'argent, nos deux personnages restrent seuls. Edwards tait g de quarante ans environ; jamais plus habile et plus gros cocher ne fit gmir son sige sous une rotondit plus imposante, n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne runit plus lgamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un _four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de Londres, ayant t dans sa jeunesse aussi bon entraneur que le vieux et clbre Chiffney, le vicomte avait trouv dans Edwards, chose rare, un excellent cocher et un homme trs-capable de diriger l'entranement de quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris. Edwards, lorsqu'il n'talait pas sa somptueuse livre brun et argent sur la housse blasonne de son sige, ressemblait fort un honnte fermier anglais; c'est sous cette dernire apparence que nous le prsenterons au lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colore, on devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon. M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, tait un grand homme mince, cheveux gris et plats, au front chauve, au regard fin, la physionomie froide, discrte et rserve; il s'exprimait en termes choisis, avait des manires polies, aises, quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une prise de tabac dans une tabatire d'or rehausse de perles fines... aprs quoi il secouait ngligemment du revers de sa main, aussi soigne que celle de son matre, les plis de sa chemise de fine toile de Hollande. --Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait une petite cuisine bourgeoise fort supportable? --Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement franais, et je l'emmnerai avec moi dans mon tablissement, si toutefois je me dcide le prendre; et ce propos, puisque nous voici seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez trs-bien? --Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac. Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des autres. --J'ai donc un conseil trs-important vous demander; c'est pour cela que je vous avais pri de venir prendre une tasse de th avec moi. --Tout votre service, mon cher Edwards. --Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec M. le vicomte, pour l'entretien complet de son curie, btes et gens, c'est--dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, raison de vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris. --C'tait raisonnable. --Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement pay; mais, vers le milieu de l'an pass, il m'a dit: Edwards, je vous dois environ vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne peuvent pas tre vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans l'autre, et encore c'est donn (et c'est vrai, Boyer; car la paire de chevaux de phaton a t paye cinq cents guines), a fera donc vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a repris M. le vicomte, achetez-moi le tout ce prix-l, condition que pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances rembourses, vous entretiendrez et laisserez ma disposition chevaux, gens et voitures pendant six mois. --Et vous avez sagement accept le march, Edwards? C'tait une affaire d'or. --Sans doute; dans quinze jours les six mois seront couls, je rentre dans la proprit des chevaux et des voitures. --Rien de plus simple. L'acte a t rdig par M. Badinot, l'homme d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils? --Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de dpart de M. le vicomte, et tout se vendra trs-bien, car il est connu pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'tablir marchand de chevaux, avec mon curie, qui ferait un joli commencement? Que me conseillez-vous? --Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-mme. --Comment? --Je me trouve dans la mme position que vous. --Vous? --M. le vicomte dteste les dtails; quand je suis entr ici, j'avais d'conomies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait les dpenses de la maison comme vous celles de l'curie, et tous les ans M. le vicomte m'a pay sans examen; peu prs la mme poque que vous, je me suis trouv dcouvert, pour moi, d'une vingtaine de mille francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le vicomte m'a propos comme vous, pour me rembourser, de me vendre le mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est trs-belle, de trs-bons tableaux, etc.; le tout a t estim, au plus bas prix, cent quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs payer, restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu' leur entier puisement, aux dpenses de la table, aux gages des gens, etc., et non autre chose: c'tait une condition du march. --Parce que sur ces dpenses vous gagniez encore? --Ncessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs que je ne payerai qu'aprs la vente, dit Boyer en aspirant une forte prise de tabac, de sorte qu' la fin de ce mois-ci... --Le mobilier est vous comme les chevaux et les voitures sont moi. --videmment. M. le vicomte a gagn cela de vivre pendant les derniers temps comme il aime vivre... en grand seigneur, et ceci la barbe de ses cranciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait t pay comptant sa majorit, et tait devenu notre proprit vous et moi. --Ainsi M. le vicomte se sera ruin?... --En cinq ans... --Et M. le vicomte avait hrit?... --D'un pauvre petit million comptant, dit assez ddaigneusement M. Boyer en prenant une prise de tabac, ajoutez ce million deux cent mille francs de dettes environ, c'est passable... C'tait donc pour vous dire, mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison admirablement meuble, comme elle l'est, des Anglais, linge, cristaux, porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes auraient pay cela fort cher. --Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas? --Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me dcide donc vendre le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cit comme connaisseur en meubles prcieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura toujours une double valeur: de la sorte, je raliserai une somme ronde. Faites comme moi, Edwards, ralisez, ralisez et n'aventurez pas vos gains dans des spculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de Saint-Remy, c'est qui voudra vous avoir: on m'a justement parl hier d'un mineur mancip, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son prcepteur, et qui monte sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres, mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la confiance, tous les enivrements de la dpense, prodigue comme un prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence: il m'a dj presque agr comme premier valet de chambre: il me protge, le niais! Et M. Boyer leva les paules en aspirant violemment sa prise de tabac. --Vous esprez le dbusquer? --Parbleu! c'est un imbcile ou un impertinent. Il me met l, comme si je n'tais pas craindre pour lui! Avant deux mois je serai sa place. --Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards en rflchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison... --Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous mon protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez l, c'est une fortune qui a des racines et laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage; car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus. --Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre proposition: mais, j'y songe, si je proposais ce jeune duc l'curie de M. le vicomte! Elle est toute prte, elle est connue et admire de tout Paris. --C'est juste, vous pouvez faire l une affaire d'or. --Mais vous-mme, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si admirablement monte en tout? Que trouverait-il de mieux? --Pardieu, Edwards, vous tes un homme d'esprit, a ne m'tonne pas, mais vous me donnez l une excellente ide; il faut nous adresser M. le vicomte, il est si bon matre qu'il ne refusera pas de parler pour nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la lgation de Gerolstein, o il est attach, il veut se dfaire de tout son tablissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute meuble, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante mille francs pour l'curie et les voitures, a fait deux cent trente mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut se monter de tout; il dpenserait trois fois cette somme avant de runir quelque chose d'aussi compltement lgant et choisi que l'ensemble de cet tablissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un second comme M. le vicomte pour entendre la vie. --Et les chevaux! --Et la bonne chre! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois meilleur qu'il n'y est entr; M. le vicomte lui a donn d'excellents conseils, l'a normment raffin. --Par l-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur! --Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indiffrence qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment. --Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long l-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du rez-de-chausse... --J'ai mes secrets comme vous avez les vtres, mon cher. --Les miens? --Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos confidences? Je ne veux pas attaquer la probit des jockeys de vos adversaires... Mais enfin certains bruits... --Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la rputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'couter... --Qu'un galant homme ne compromet la rputation d'une femme qui a eu des bonts pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutt les secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards. --Ah !... qu'est-ce qu'il va faire maintenant? --Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas embarrass de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent toujours sur leurs jambes, comme on dit... --Et il n'a plus aucun hritage attendre? --Aucun, car son pre a tout juste une petite aisance. --Son pre? --Certainement... --Le pre de M. le vicomte n'est pas mort?... --Il ne l'tait pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte lui a crit pour certains papiers de famille... --Mais on ne le voit jamais ici? --Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'annes il habite en province, Angers. --Mais M. le vicomte ne va pas le visiter? --Son pre? --Oui. --Jamais... jamais... ah bien! non. --Ils sont donc brouills? --Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont. --Le pre de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et significatif dont M. Boyer, fidle ses habitudes de rserve et de discrtion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit donc froidement: --Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de Noirmont; le pre de M. le vicomte tait intimement li avec le prince; Mme la duchesse tait alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy pre, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familirement que si elle et t sa fille. Je tiens ces dtails de Simon, l'homme de confiance du prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous raconter a t dans le temps la fable de tout Paris. Malgr ses soixante ans, le pre de M. le vicomte est un homme d'un caractre de fer, d'un courage de lion, d'une probit que je me permettrai d'appeler fabuleuse; il ne possdait presque rien et avait pous par amour la mre de M. le vicomte, jeune personne assez riche, qui possdait le million la fonte duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister. Et M. Boyer s'inclina. Edwards l'imita. --Le mariage fut trs-heureux jusqu'au moment o le pre de M. le vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient videmment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans aprs son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain comte polonais. --Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'tais chez M. le marquis de Senneval, Mme la marquise... une enrage... M. Boyer interrompit son compagnon. --Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes familles avant de parler; sans cela, vous vous rservez de cruels mcomptes. --Comment? --Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison, o vous dsirez entrer... --Ah! diable! --Jugez de l'effet, si vous aviez t parler d'elle en des termes pareils devant les envieux ou des dlateurs: vous ne seriez pas rest vingt-quatre heures dans la maison. --C'est juste, Boyer... je tcherai de connatre les alliances... --Je reprends... Le pre de M. le vicomte dcouvrit donc, aprs douze ou quinze ans d'un mariage jusque-l fort heureux, qu'il avait se plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le vicomte tait n neuf mois aprs que son pre... ou plutt que M. le comte de Saint-Remy, tait revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne pouvait pas tre certain, malgr de grandes probabilits, que M. le vicomte ft le fruit de l'adultre. Nanmoins, M. le comte se spara l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher un sou de la fortune qu'elle lui avait apporte et se retira en province avec environ quatre-vingt mille francs qu'il possdait; mais vous allez voir la rancune de ce caractre diabolique. Quoique l'outrage datt de quinze ans lorsqu'il le dcouvrit, et qu'il dt y avoir prescription, le pre de M. le vicomte, accompagn de M. de Fermont, un de ses parents, se mit aux trousses du Polonais sducteur et l'atteignit Venise, aprs l'avoir cherch pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de l'Europe. --Quel obstin!... --Une rancune de dmon, vous dis-je, mon cher Edwards... Venise eut lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tu. Tout s'tait pass loyalement; mais le pre de M. le vicomte montra, dit-on, une joie si froce de voir le Polonais bless mortellement que son parent, M. de Fermont, fut oblig de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux. --Quel homme! Quel homme! --Le comte, lui, revint Paris, alla chez sa femme, lui annona qu'il venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni elle ni son fils, et il s'est retir Angers; c'est l qu'il vit, dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses quatre-vingt mille francs, bien corns par ses courses aprs le Polonais, comme vous pensez. Angers il ne voit personne, si ce n'est la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis quelques annes. Du reste, cette famille a du malheur, car le frre de M. de Fermont s'est brl, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois. --Et la mre de M. le vicomte? --Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, sa majorit, a joui de la fortune de sa mre... Vous voyez donc bien, mon cher Edwards, qu'en fait d'hritage, M. le vicomte n'a rien ou presque rien attendre de son pre... --Qui, du reste, doit le dtester. --Il n'a jamais voulu le voir, depuis la dcouverte en question, persuad sans doute qu'il est fils du Polonais. L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied gant, soigneusement poudr quoiqu'il ft peine onze heures. --Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonn deux fois, dit le gant. Boyer parut dsol d'avoir manqu son service, se leva prcipitamment et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que s'il n'et pas t le propritaire de la maison de son matre. VII Le comte de Saint-Remy Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'tait rendu auprs de M. de Saint-Remy, lorsque le pre de ce dernier vint frapper la porte cochre de la maison de la rue de Chaillot. Le comte de Saint-Remy tait un homme de haute taille, encore alerte et vigoureux malgr son ge; la couleur presque cuivre de son teint contrastait trangement avec la blancheur clatante de sa barbe et de ses cheveux; ses pais sourcils, rests noirs, recouvraient demi ses yeux perants profondment enfoncs dans leur orbite. Quoiqu'il portt, par une sorte de manie misanthropique, des vtements presque sordides, il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui commandait le respect. La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra. Un portier en grande livre brun et argent, parfaitement poudr et chauss de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge lgante, qui avait autant de rapport avec l'antre enfum des Pipelet que le tonneau d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une lingerie la mode. --M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref. Le portier, au lieu de rpondre, examinait avec une ddaigneuse surprise la barbe blanche, la redingote rpe et le vieux chapeau de l'inconnu, qui tenait la main une grosse canne. --M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqu de l'impertinent examen du portier. --M. le vicomte n'y est pas. Ce disant, le confrre de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste significatif, invita l'inconnu se retirer. --J'attendrai, dit le comte. Et il passa outre. --Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'cria le portier en courant aprs le comte et en le prenant par le bras. --Comment, drle! rpondit le vieillard d'un air menaant en levant sa canne, tu oses me toucher!... --J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous ai dit que M. le vicomte n'y tait pas, ainsi allez-vous-en. ce moment, Boyer, attir par ces clats de voix, parut sur le perron de la maison. --Quel est ce bruit? demanda-t-il. --Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je lui aie dit que M. le vicomte n'y tait pas. --Finissons! reprit le comte en s'adressant Boyer, qui s'tait approch; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai... Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du pre de son matre; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un moment de l'identit du comte, le salua respectueusement et rpondit: --Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis ses ordres... --Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond bahissement du portier. Toujours prcd du valet de chambre, le comte arriva au premier tage et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de Florestan de Saint-Remy (nous dsignerons dsormais le vicomte par ce nom de baptme pour le distinguer de son pre), l'introduisit dans un petit salon communiquant cette pice, et situ immdiatement au-dessus du boudoir du rez-de-chausse. --M. le vicomte a t oblig de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas rentrer. Et le valet de chambre disparut. Rest seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indiffrence; mais tout coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses joues s'empourprrent, la colre contracta ses traits. Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mre de Florestan de Saint-Remy. Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tte comme pour chapper cette vision et marcha grands pas. --Cela est trange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tu son amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore teinte, ma farouche misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laiss face face avec la pense de mon outrage. Oui, car la mort du complice de cette infme a veng mon outrage, mais ne l'a pas effac de mon souvenir. Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que pendant quinze ans j'ai t dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai entour d'estime, de respect, une misrable qui m'avait indignement tromp. C'est que j'ai aim son fils, le fils de son crime, comme s'il et t mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultre! Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illgitimit; il est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est affreux... S'il tait mon fils pourtant! Alors l'abandon o je l'ai laiss, l'loignement, que je lui ai toujours tmoign, mon refus de le jamais voir, seraient impardonnables. Mais, aprs tout, il est riche, jeune, heureux: quoi lui aurais-je t utile?... Oui, mais sa tendresse et peut-tre adouci les chagrins que m'a causs sa mre! Aprs un moment de rflexion profonde, le comte reprit en haussant les paules: --Encore ces suppositions insenses, sans issue, qui ravivent toutes les peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pnible motion que je ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix annes, j'ai aim avec la plus folle idoltrie, que j'ai aim comme mon fils, lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon pe avec tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de joie! Et ils m'ont empch d'assister son agonie... sa mort!... Oh! ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir t frapp aussi cruellement que je l'ai t!... Et puis, penser que mon nom, toujours respect, honor, a d tre si souvent prononc avec insolence et drision... comme on prononce celui d'un mari tromp!... Penser que mon nom... mon nom dont j'ai toujours t si fier, appartient cette heure au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe cela! Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva machinalement la portire qui sparait le salon du cabinet de travail de Florestan et fit quelques pas dans cette dernire pice. Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masque dans la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppe d'un grand chle de cachemire vert, coiffe d'un chapeau de velours noir trs-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un moment. Expliquons la cause de cette apparition inattendue. Florestan de Saint-Remy avait donn la veille rendez-vous la duchesse pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de la petite porte de la ruelle tait, comme d'habitude, entre par la serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du rez-de-chausse; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela tait arriv quelquefois) le vicomte occup crire dans son cabinet... Un escalier drob conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours, dfendu sa porte. Malheureusement, une visite assez menaante de M. Badinot ayant oblig Florestan de sortir prcipitamment, il avait oubli le rendez-vous de Mme de Lucenay. Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les rideaux de la portire du salon s'cartrent, et la duchesse se trouva en face face avec le pre de Florestan. Elle ne put retenir un cri d'effroi. --Clotilde! s'cria le comte stupfait. Intimement li avec le comte de Noirmont, pre de Mme de Lucenay, M. de Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait autrefois ainsi familirement appele par son nom de baptme. La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard barbe blanche et mal vtu, dont elle se rappelait pourtant confusment les traits. --Vous, Clotilde! rpta le comte avec un accent de reproche douloureux, vous... ici... chez mon fils! Ces derniers mots fixrent les souvenirs indcis de Mme de Lucenay; elle reconnut enfin le pre de Florestan et s'cria: --Monsieur de Saint-Remy! La position tait tellement nette et significative que la duchesse, dont on sait d'ailleurs le caractre excentrique et rsolu, ddaigna de recourir un mensonge pour expliquer le motif de sa prsence chez Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui avait jadis tmoigne, elle lui tendit la main et lui dit de cet air la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu' elle: --Voyons... ne me grondez pas... vous tes mon plus vieil ami; souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chre Clotilde... --Oui... je vous appelais ainsi... mais... --Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma devise: Ce qui est, est... Ce qui sera, sera... --Ah! Clotilde!... --pargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutt vous parler de ma joie de vous revoir; votre prsence me rappelle tant de choses: mon pauvre pre... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est beau! --C'est parce que votre pre tait mon ami, que... --Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux rubans verts... Vous lui disiez toujours: Vous gtez Clotilde... prenez garde; et il vous rpondait en m'embrassant: Je le crois bien que je la gte, et il faut que je me dpche et que je redouble, car bientt le monde me l'enlvera pour la gter son tour. Excellent pre! Quel ami j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay; puis, tendant la main M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix mue: Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous veillez des souvenirs si prcieux, si chers mon coeur!... Le comte, quoiqu'il connt ds longtemps ce caractre original et dlibr, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait cette position si dlicate: rencontrer chez son amant le pre de son amant! --Si vous tes Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est mal vous de n'tre pas venu me voir plus tt; nous aurions tant caus du pass... car savez-vous que je commence atteindre l'ge o il y a un charme extrme dire de vieux amis: Vous souvenez-vous? Certes, la duchesse n'et pas parl avec un plus tranquille nonchaloir si elle et reu une visite du matin l'htel de Lucenay. M. de Saint-Remy ne put s'empcher de lui dire svrement: --Au lieu de parler du pass, il serait plus propos de parler du prsent... mon fils peut rentrer d'un moment l'autre, et... --Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte de la serre, et on annonce toujours son arrive par un coup de timbre lorsqu'il rentre par la porte cochre; ce bruit je disparatrai aussi mystrieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout votre joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer... depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais des reproches vous faire. -- moi?... moi?... --Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un pre sont indispensables... Aussi, franchement, il est trs-mal vous de... Ici Mme de Lucenay, cdant la bizarrerie de son caractre, ne put s'empcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au comte: --Avouez que la position est au moins singulire, et qu'il est trs-piquant que ce soit moi qui vous sermonne. --Cela est trange, en effet; mais je ne mrite ni vos sermons ni vos louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... son ge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils. --Que voulez-vous dire? --Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris en horreur, dit le comte avec une expression pnible et contrainte. Il a donc fallu des circonstances de la dernire importance pour m'obliger quitter Angers, et surtout venir ici... dans cette maison... Mais j'ai d braver mes rpugnances et recourir toutes les personnes qui pouvaient m'aider ou me renseigner propos de recherches d'un grand intrt pour moi. --Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux, je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous tre utile quelque chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un certain crdit, car les jours o je vais dner chez ma grand'tante de Montbrison, il donne manger chez moi des dputs; on ne fait pas a sans motifs; cet inconvnient doit tre rachet par quelque avantage, probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous pouvons vous servir, regardez-nous comme vous. Il y a encore mon jeune cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-mme, est li avec toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je puis me dire amie vaillante et dvoue! --Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant... --Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je suppose, l'affaire qui vous intresse, et qui maintenant m'intresse extrmement, puisqu'elle est vtre. Causons donc de cela, et trs- fond... je l'exige... Ce disant, la duchesse s'approcha de la chemine, s'y appuya et avana vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment, tait glac. Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce dernier attachait beaucoup d'importance... La conduite de Clotilde et t diffrente en prsence de la mre de Florestan; c'est avec bonheur, avec fiert, qu'elle lui et longuement avou combien il lui tait cher. Malgr son rigorisme et son pret, M. de Saint-Remy subit l'influence de la grce cavalire et cordiale de cette femme qu'il avait vue et aime tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait la matresse de son fils. Comment, d'ailleurs, rsister la contagion de l'exemple, lorsque le hros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas mme se douter ou vouloir se douter de la difficult de la circonstance o il se trouve? --Vous ignorez peut-tre, Clotilde, dit le comte, que depuis trs-longtemps j'habite Angers? --Non, je le savais. --Malgr l'espce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette ville, parce que l habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors de l'affreux malheur qui m'a frapp, s'est conduit pour moi comme un frre. Aprs m'avoir accompagn dans toutes les villes de l'Europe, o j'esprais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi de tmoin lors d'un duel... --Oui, un duel terrible; mon pre m'a tout dit autrefois, reprit tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce duel... et aussi la cause qui l'a amen... --J'ai voulu lui laisser respecter sa mre, rpondit le comte en touffant un soupir... Il continua: --Au bout de quelques annes, M. de Fermont mourut Angers, dans mes bras, laissant une fille et une femme que, malgr ma misanthropie, j'avais t oblig d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus pur, de plus noble que ces deux excellentes cratures. Je vivais seul dans un faubourg loign de la ville; mais, quand mes accs de noire tristesse me laissaient quelque relche, j'allais chez Mme de Fermont parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce intimit, o j'avais dsormais concentr toutes mes affections. Le frre de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires de sa soeur lors de la mort de son mari et plaa chez un notaire cent mille cus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de Fermont; son frre, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa premire douleur calme, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre ses affaires. Au bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le modeste mobilier de la maison qu'elle louait Angers et que cette somme avait t employe payer quelques dettes laisses par elle. Inquiet de cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la dtresse, victimes sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une extrmit pareille, compter sur quelqu'un, c'tait sur moi... pourtant je ne reus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette intimit si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous figurer mes souffrances, mes inquitudes depuis le dpart de Mme de Fermont et de sa fille... Leur pre, leur mari tait pour moi un frre... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi dans leur ruine elles ne s'adressaient pas moi, tout pauvre que j'tais; je partis pour venir ici, laissant Angers, une personne qui, si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en instruire. --Eh bien? --Hier encore j'ai reu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En arrivant Paris j'ai commenc mes recherches... je suis all d'abord l'ancien domicile du frre de Mme de Fermont. L on m'a dit qu'elle demeurait sur le quai du canal Saint-Martin. --Et cette adresse? --Avait t la sienne, mais on ignorait son nouveau logement. Malheureusement, jusqu' prsent mes recherches ont t inutiles. Aprs mille vaines tentatives avant de dsesprer tout fait, je me suis dcid venir ici: peut-tre Mme de Fermont, qui, par un motif inexplicable, ne m'a demand ni aide ni appui, aura eu recours mon fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier espoir est bien peu fond... mais je ne veux rien avoir nglig pour retrouver cette pauvre femme et sa fille. Depuis quelques minutes Mme de Lucenay coutait le comte avec un redoublement d'attention; tout coup elle dit: --En vrit, il serait bien singulier qu'il s'agt des mmes personnes... auxquelles s'intresse Mme d'Harville... --Quelles personnes? demanda le comte. --La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure est trs-noble? --Sans doute; mais comment savez-vous... --Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus? --Oui... oui... --Et elle s'appelle Claire? --Oh! de grce! dites, o sont-elles? --Hlas! je l'ignore... --Vous l'ignorez? --Voici ce qui est arriv: une femme de ma socit, Mme d'Harville, est venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont la fille se nommait Claire, et dont le frre se serait suicid; Mme d'Harville s'adressait moi, parce qu'elle avait vu ces mots: crire Mme de Lucenay, tracs au bas d'un brouillon de lettre que cette malheureuse femme crivait une personne inconnue, dont elle rclamait l'appui. --Elle voulait vous crire... vous, et pourquoi? --Je l'ignore... je ne la connais pas. --Mais elle vous connaissait, elle! s'cria M. de Saint-Remy, frapp d'une ide subite. --Que dites-vous? --Cent fois elle m'avait entendu parler de votre pre, de vous, de votre gnreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura song recourir vous. --En effet, cela peut s'expliquer ainsi. --Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en sa possession? --Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore o taient rfugies cette pauvre mre et sa fille, elle tait, je crois, sur leurs traces. --Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprs de Mme d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui. --Impossible! Son mari vient d'tre victime d'un effroyable accident; une arme qu'il ne croyait pas charge est partie entre ses mains, il a t tu sur le coup. --Ah! c'est horrible! --La marquise est aussitt partie pour aller passer les premiers temps de son deuil chez son pre, en Normandie. --Clotilde, je vous en conjure, crivez-lui aujourd'hui, demandez-lui les renseignements qu'elle possde dj; puisqu'elle s'intresse ces pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux auxiliaire que moi; mon seul dsir est de retrouver la veuve de mon ami et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possde. Maintenant c'est ma seule famille. --Toujours le mme, toujours gnreux et dvou! Comptez sur moi, j'crirai aujourd'hui mme Mme d'Harville. O adresserai-je ma rponse? -- Asnires, poste restante. --Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger l, et pas Paris? --J'excre Paris, cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien mdecin, le docteur Griffon, avec qui je suis rest en correspondance, possde une petite maison de campagne sur le bord de la Seine, prs d'Asnires; il ne l'habite pas l'hiver, il me l'a propose; c'tait presque un faubourg de Paris; je pouvais, aprs m'tre livr mes recherches, trouver l l'isolement qui me plat... J'ai accept. --Je vous crirai donc Asnires; je puis d'ailleurs vous donner dj un renseignement qui pourra vous servir peut-tre... et que je dois Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a t cause par la friponnerie du notaire chez qui tait place toute la fortune de votre parente... Ce notaire a ni le dpt. --Le misrable!... Et il se nomme? --M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie de rire. --Que vous tes trange, Clotilde! Il n'y a rien que de srieux, que de triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mcontent. En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse dclaration du notaire, n'avait pu rprimer un mouvement d'hilarit. --Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais, srieusement, si sa rputation d'honnte homme n'est pas plus mrite que sa rputation de saint homme (et je dclare celle-ci usurpe), c'est un grand misrable! --Et il demeure? --Rue du Sentier. --Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui conciderait alors assez avec certains soupons... --Quels soupons? --D'aprs quelques renseignements pris sur la mort du frre de ma pauvre amie, je serais presque tent de croire que ce malheureux, au lieu de se suicider... a t victime d'un assassinat. --Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?... --Plusieurs raisons qui seraient trop longues vous dire; je vous laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en votre nom et en celui de M. de Lucenay... --Comment! vous partez... sans voir Florestan? --Cette entrevue me serait trop pnible, vous devez le comprendre... Je la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien nglig pour la retrouver; maintenant, adieu... --Ah! vous tes impitoyable! --Ne savez-vous pas...? --Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils... --Comment? N'est-il pas riche, heureux?... --Oui, mais il ne connat pas les hommes. Aveuglment prodigue, parce qu'il est confiant et gnreux, en tout, partout et toujours trs-grand seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bont. Si vous saviez ce qu'il y a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais os le sermonner au sujet de ses dpenses et de son dsordre, d'abord parce que je suis au moins aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au contraire, vous pourriez... Mme de Lucenay n'acheva pas. Tout coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy. Il entra prcipitamment dans le cabinet voisin du salon; aprs en avoir brusquement ferm la porte, il dit d'une voix altre quelqu'un qui l'accompagnait: --Mais c'est impossible!... --Je vous le rpte, rpondit la voix claire et perante de M. Badinot, je vous rpte que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrt... Car s'il n'a pas l'argent tantt, notre homme va dposer sa plainte au parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme celui-l: les galres, mon pauvre vicomte!... VIII L'entretien Il est impossible de peindre le regard qu'changrent Mme de Lucenay et le pre de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour vous... des galres!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier d'un fauteuil, ses genoux se drobaient sous lui. Son nom vnrable et respect... son nom dshonor par un homme qu'il accusait d'tre le fruit de l'adultre! Ce premier abattement pass, les traits courroucs du vieillard, un geste menaant qu'il fit en s'avanant vers le cabinet, rvlrent une rsolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrta et lui dit voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction: --Il est innocent... je vous le jure!... coutez en silence... Le comte s'arrta. Il voulait croire ce que lui disait la duchesse. Celle-ci tait en effet persuade de la loyaut de Florestan. Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglment gnreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre l'abri d'une prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait affirm Mme de Lucenay que, dupe d'un misrable dont il avait reu en paiement une traite fausse, il risquait d'tre regard comme complice du faussaire, ayant lui-mme mis cette traite en circulation. Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, dsordonn; mais jamais elle ne l'aurait un moment suppos capable, non pas d'une bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus lgre indlicatesse. En lui prtant par deux fois des sommes considrables dans des circonstances trs-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu' la condition expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double de ces sommes. Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay, cdant l'impulsion de sa bont naturelle, n'avait song qu' tre utile Florestan, et nullement s'assurer s'il pouvait s'acquitter envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; et-il accept sans cela des prts aussi importants? En rpondant de l'honneur de Florestan, en suppliant le vieux comte d'couter la conversation de son fils, la duchesse pensait qu'il allait tre question de l'abus de confiance dont le vicomte se prtendait victime, et qu'il serait ainsi compltement innocent aux yeux de son pre. --Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altre, ce Petit-Jean est un infme; il m'avait assur n'avoir pas d'autres traites que celles que j'ai retires de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais celle-ci en circulation, elle n'tait payable que dans trois mois Londres, chez Adams et Compagnie. --Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte, que vous aviez adroitement combin votre affaire; vos faux ne devaient tre dcouverts que lorsque vous seriez dj loin... Mais vous avez voulu attraper plus fin que vous. --Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous tes..., s'cria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en rapport avec celui qui m'a ngoci ces traites! --Voyons, mon cher aristocrate, rpondit froidement Badinot, du calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une familiarit dsagrable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse, arrangez-vous comme vous voudrez... --Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit tre dpose aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis perdu... --C'est justement ce que je vous dis, moins que... vous n'ayez encore recours votre charmante Providence aux yeux bleus... --C'est impossible. --Alors, rsignez-vous. C'est dommage, c'tait la dernire traite... et pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bte! Comment un habile homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi? --Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis moi. --Vos amis? --Eh! je dois tous ceux qui pourraient me prter; me croyez-vous assez sot pour avoir attendu jusqu' aujourd'hui pour m'adresser eux? --C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur moyen d'arriver une solution raisonnable. Tout l'heure je voulais vous expliquer comment vous vous tiez attaqu plus fin que vous. Vous ne m'avez pas cout. --Allons, parlez, si cela peut tre bon quelque chose. --Rcapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: J'ai pour cent treize mille francs de traites sur diffrentes maisons de banque longues chances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les ngocier... --Eh bien!... Ensuite?... --Attendez... je vous ai demand voir ces valeurs... Un certain je ne sais quoi m'a dit que ces traites taient fausses, quoique parfaitement imites. Je ne vous souponnais pas, il est vrai, un talent calligraphique aussi avanc; mais, m'occupant du soin de votre fortune depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais compltement ruin. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures, le mobilier de cet htel, appartenaient Boyer et Edwards... Il n'tait donc pas indiscret moi de m'tonner de vous voir possesseur de valeurs de commerce si considrables, hein? --Faites-moi grce de vos tonnements, arrivons au fait. --M'y voici... J'ai assez d'exprience ou de timidit... pour ne pas me soucier de me mler directement d'affaires de cette sorte; je vous adressai donc un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, souponna le mauvais tour que vous vouliez lui jouer. --C'est impossible, il n'aurait pas escompt ces valeurs s'il les avait crues fausses. --Combien vous a-t-il donn d'argent comptant, pour ces cent treize mille francs? --Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en crances recouvrer... --Et qu'avez-vous retir de ces crances?... --Rien, vous le savez bien; elles taient illusoires... mais il aventurait toujours vingt-cinq mille francs. --Que vous tes jeune, mon cher vicomte! Ayant recevoir de vous ma commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'tais bien gard de dire au tiers l'tat rel de vos affaires... Il vous croyait encore votre aise, et il vous savait surtout trs-ador d'une grande dame puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il tait donc peu prs sr de rentrer au moins dans ses fonds, par transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de gagner beaucoup, et son calcul tait bon; car l'autre jour, vous lui avez dj compt bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour la seconde... Pour celle-ci, il s'est content, il est vrai, du remboursement intgral. Comment vous tes-vous procur ces trente mille francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous tes un homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean vous force payer la dernire traite de vingt-cinq mille francs, il aura reu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille qu'il vous aura compts; or, j'avais raison de dire que vous vous tiez jou plus fin que vous. --Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernire traite, qu'il prsente aujourd'hui, tait ngocie? --Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'except celle de cinquante-huit mille francs, les autres taient en circulation; une fois la premire paye, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la troisime. --Le misrable!... --coutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un clbre jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne serais pas tonn que, malgr sa sainte renomme, le Jacques Ferrand ne ft de moiti dans ses spculations), ceci vous prouve, dis-je, que le Petit-Jean, allch par vos premiers paiements, spcule sur cette dernire traite, comme il a spcul sur les autres, bien certain que vos amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est vous de voir si ces amitis ne sont pas exploites, pressures jusqu' l'corce, et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or en exprimer; car si dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble vicomte, vous tes coffr. --Quand vous me rpterez cela sans cesse... -- force de m'entendre vous consentirez peut-tre essayer de tirer une dernire plume de l'aile de cette gnreuse duchesse... --Je vous rpte qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver encore vingt-cinq mille francs, aprs les sacrifices qu'elle a dj faits, ce serait folie que de l'esprer. --Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible. --Eh! elle l'a dj tent, l'impossible... c'tait d'emprunter cent mille francs son mari et de russir; mais ce sont de ces phnomnes qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot, jusqu'ici vous n'avez pas eu vous plaindre de moi... j'ai toujours t gnreux, tchez d'obtenir quelque sursis de ce misrable Petit-Jean... Vous le savez, je trouve toujours moyen de rcompenser qui me sert; une fois cette dernire affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous serez content de moi. --Petit-Jean est aussi inflexible que vous tes peu raisonnable. --Moi!... --Tchez seulement d'intresser encore votre gnreuse amie votre funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non plus, comme dj, que vous avez t dupe de faussaires, mais que vous tes faussaire vous-mme. --Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage. --Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des tribunaux?_ --J'ai trois heures devant moi, je puis fuir. --Et o irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux retir, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore la duchesse. Vous tes si rou! vous saurez vous rendre intressant malgr vos erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-tre un peu moins ou plus du tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une heure ou deux de sursis. --Enfer! Il faut boire la honte jusqu' la lie! --Allons! bonne chance, soyez tendre, passionn, charmant; je cours chez Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu' trois heures... plus tard il ne serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que jusqu' quatre heures... Et M. Badinot sortit. Lorsque la porte fut ferme, on entendit Florestan s'crier avec un profond dsespoir: --Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Pendant cet entretien, qui dvoilait au comte l'infamie de son fils, et Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglment aim, tous deux taient rests immobiles, respirant peine, sous cette pouvantable rvlation. Il serait impossible de rendre l'loquence muette de la scne douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. tendant le bras vers la pice o se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une ironie amre, jetant un regard crasant sur Mme de Lucenay, et sembla lui dire: Voil celui pour lequel vous avez brav toutes les hontes, consomm tous les sacrifices! Voil celui que vous me reprochiez d'avoir abandonn!... La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tte sous le poids de sa honte. La leon tait terrible... Puis, peu peu, l'anxit cruelle qui avait contract les traits de Mme de Lucenay, succda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes inexcusables de cette femme taient au moins pallies par la loyaut de son amour, par la hardiesse de son dvouement, par la grandeur de sa gnrosit, par la franchise de son caractre et par son inexorable aversion pour tout ce qui tait bas ou lche. Encore trop jeune, trop belle, trop recherche, pour prouver l'humiliation d'avoir t exploite, une fois le prestige de l'amour subitement vanoui chez elle, cette femme altire et dcide ne ressentit ni haine ni colre; instantanment, sans transition aucune, un dgot mortel, un ddain glacial, tua son affection jusqu'alors si vivace; ce ne fut plus une matresse indignement trompe par son amant, ce fut une femme de bonne compagnie dcouvrant qu'un homme de sa socit tait un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle. En supposant mme que quelques circonstances eussent pu attnuer l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises; selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit par vice, entranement ou faiblesse, n'existait plus ses yeux; l'honorabilit tant pour elle une question d'tre ou de non-tre. Le seul ressentiment douloureux qu'prouva la duchesse fut excit par l'effet terrible que cette rvlation inattendue produisait sur le comte, son vieil ami. Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses yeux taient fixes, sa tte baisse, ses bras pendants, sa pleur livide; de temps autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine. Chez un homme aussi rsolu qu'nergique, un tel abattement tait plus effrayant que les transports de la colre. Mme de Lucenay le regardait avec inquitude. --Courage, mon ami, lui dit-elle voix basse. Pour vous... pour moi... pour cet homme... je sais ce qu'il me reste faire... Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il et t arrach sa stupeur par une commotion violente, il redressa la tte, ses traits devinrent menaants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il s'cria: --Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me reste faire... --Qui est donc l? demanda Florestan surpris. Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la petite porte et descendit par l'escalier drob. Florestan, ayant encore demand qui tait l et ne recevant pas de rponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte. La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il tait si pauvrement vtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs annes, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avana vers lui d'un air menaant. --Que faites-vous l...? Qui tes-vous? --Je suis le mari de cette femme! rpondit le comte en montrant le portrait de Mme de Saint-Remy. --Mon pre! s'cria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela les traits du comte, depuis longtemps oublis. Debout, formidable, le regard irrit, le front empourpr par la colre, ses cheveux blancs rejets en arrire, ses bras croiss sur sa poitrine, le comte dominait, crasait son fils, qui, la tte baisse, n'osait lever les yeux sur lui. Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments. --Mon pre! reprit Florestan d'une voix altre, vous tiez l?... --J'tais l... --Vous avez entendu?... --Tout. --Ah! s'cria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses mains. Il y eut un moment de silence. Florestan, d'abord aussi tonn que chagrin de l'apparition inattendue de son pre, songea bientt, en homme de ressources, au parti qu'il pourrait tirer de cet incident. Tout n'est pas perdu, se dit-il. La prsence de mon pre est un coup du sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser fltrir son nom; il n'est pas riche, mais il doit toujours possder plus de vingt-cinq mille francs. Jouons serr... De l'adresse, de l'entrain, de l'motion... je laisse reposer la duchesse et je suis sauv! Puis, donnant ses traits charmants une expression de douloureux abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix la plus vibrante, son accent le plus pathtique, il s'cria en joignant les mains avec un geste dsespr: --Ah! mon pre... je suis bien malheureux!... Aprs tant d'annes... vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paratre si coupable! Mais daignez m'couter, je vous en supplie; permettez-moi, non de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous, mon pre?... M. de Saint-Remy ne rpondit pas un mot; ses traits restrent impassibles; il s'assit dans un fauteuil, o il s'accouda, et l, le menton appuy sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en silence. Si Florestan et connu les motifs qui remplissaient l'me de son pre de haine, de fureur et de vengeance, pouvant du calme apparent du comte, il n'et pas sans doute essay de le duper, ni plus ni moins qu'un bonhomme Gronte. Mais ignorant les funestes soupons qui pesaient sur la lgitimit de sa naissance, mais ignorant la faute de sa mre, Florestan ne douta pas du succs de sa piperie, croyant n'avoir qu' attendrir un pre qui, la fois trs-misanthrope et trs-fier de son nom, serait capable, plutt que de le laisser dshonorer, de se dcider aux derniers sacrifices. --Mon pre, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tcher, non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entranements involontaires... je suis arriv, presque malgr moi, jusqu' des actions... infmes... je l'avoue?... Le vicomte prit le silence de son pre pour un consentement tacite et continua: --Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mre... ma pauvre mre qui m'avait tant aim... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul... sans conseil... sans appui... Matre d'une fortune considrable... habitu au luxe ds mon enfance... je m'en tais fait une habitude... un besoin. Ignorant combien il tait difficile de gagner de l'argent, je le prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement, parce que cela m'a perdu, mes dpenses, toutes folles qu'elles taient, furent remarquables par leur lgance... force de got, j'clipsai des gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succs m'enivra, je devins homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'tat; oui, j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le peintre aime la peinture, comme le pote aime la posie; comme tout artiste, j'tais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre, moi, c'tait mon luxe. Je sacrifiai tout sa perfection... Je le voulus beau, grand, complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon curie jusqu' ma table, depuis mon habit jusqu' ma maison... Je voulus que ma vie ft comme un enseignement de got et d'lgance. Comme un artiste enfin, j'tais la fois avide des applaudissements de la foule et de l'admiration des gens d'lite: ce succs si rare, je l'obtins... En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu peu leur expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il disait vrai; il avait t d'abord sduit par cette manire assez peu commune de comprendre le luxe. Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son pre; elle lui parut s'adoucir un peu. Il reprit avec une exaltation croissante: --Oracles et rgulateurs de la mode, mon blme ou ma louange faisaient loi; j'tais cit, copi, vant, admir, et cela par la meilleure compagnie de Paris, c'est--dire de l'Europe, du monde... Les femmes partagrent l'engouement gnral, les plus charmantes se disputaient le plaisir de venir quelques ftes trs-restreintes que je donnais, et partout et toujours on s'extasiait sur l'lgance incomparable, sur le got exquis de ces ftes... que les millionnaires ne pouvaient ni galer ni clipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce mot vous dira tout, mon pre, si vous le comprenez. --Je le comprends... et je suis sr qu'au bagne vous inventeriez quelque lgance raffine dans la manire de porter votre chane... cela deviendrait la mode dans la chiourme et s'appellerait... la Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!... Et il se tut, restant toujours accoud, toujours le menton dans la paume de sa main. Il fallut Florestan beaucoup d'empire sur lui-mme pour cacher la blessure que lui fit ce sarcasme acr. Il reprit d'un ton plus humble: --Hlas! mon pre, ce n'est pas par orgueil que j'voque le souvenir de ces succs... car, je vous le rpte, ce succs m'a perdu... Recherch, envi, flatt, adul, non par des parasites intresss, mais par des gens dont la position dpassait de beaucoup la mienne et sur lesquels j'avais seulement l'avantage que donne l'lgance... qui est au luxe ce que le got est aux arts... la tte me tourna. Je ne calculai plus: ma fortune devait tre dissipe en quelques annes, peu m'importait. Pouvais-je renoncer cette vie fivreuse, blouissante, dans laquelle les plaisirs succdaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances, les ftes aux ftes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon pre, ce que c'est que d'tre partout signal comme le hros du jour... d'entendre le murmure qui accueille votre entre dans un salon... d'entendre les femmes se dire: C'est lui!... le voil!... Oh! si vous saviez... --Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y avait foule; tout coup on entendit un murmure... pareil celui qui vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des femmes surtout se fixrent sur un trs-beau garon... toujours comme ils se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en se disant: C'est lui... le voil..., toujours comme s'il s'tait agi de vous... --Mais cet homme, mon pre? --tait un faussaire que l'on mettait au carcan. --Ah! s'cria Florestan avec une rage concentre; puis feignant une affliction profonde, il ajouta: Mon pre, vous tes sans piti... Que voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas nier les torts... je veux seulement vous expliquer l'entranement fatal qui les a causs. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants sarcasmes, je tcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je tcherai de vous faire comprendre cette exaltation fivreuse qui m'a perdu, parce que alors peut-tre vous me plaindrez... Oui, car on plaint un fou... et j'tais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais l'tincelant tourbillon dans lequel j'entranais avec moi les femmes les plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrter, le pouvais-je? Autant dire au pote qui s'puise, et dont le gnie dvore la sant: Arrtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!... Non, je ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royaut que j'exerais, et rentrer honteux, ruin, moqu, dans la plbe inconnue; donner ce triomphe mes envieux que j'avais jusqu'alors dfis, domins, crass!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins. Vint le jour fatal o pour la premire fois l'argent m'a manqu. Je fus surpris comme si ce moment n'avait jamais d arriver. Cependant j'avais encore moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison... Mes dettes payes, il me serait rest soixante mille francs... peut-tre... Qu'aurai-je fait de cette misre? Alors, mon pre, je fis le premier pas dans une voie infme... j'tais encore honnte... je n'avais dpens que ce qui m'appartenait; mais alors je commenai faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je possdais deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de pouvoir, pendant six mois encore, malgr mes cranciers, jouir du luxe qui m'enivrait... Pour subvenir mes besoins de jeu et de folles dpenses, j'empruntai d'abord des juifs; puis, pour payer les juifs, mes amis, et, pour payer mes amis, mes matresses. Ces ressources puises, il y eut un nouveau temps d'arrt dans ma vie... D'honnte homme j'tais devenu chevalier d'industrie... mais je n'tais pas encore criminel... Cependant j'hsitai... je voulais prendre une rsolution violente... j'avais prouv dans plusieurs duels que je ne craignais pas la mort... je voulais me tuer!... --Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche. --Vous ne me croyez pas, mon pre? --C'tait bien tt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible et dans la mme attitude. Florestan, pensant avoir mu son pre en lui parlant de son projet de suicide, crut ncessaire de remonter la scne par un coup de thtre. Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdtre et dit au comte en le posant sur la table: --Un charlatan italien m'a vendu ce poison... --Et... il tait pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours accoud. Florestan comprit la porte des paroles de son pre. Ses traits exprimrent cette fois une indignation relle, car il disait vrai. Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie phmre! Les gens de sa sorte sont trop lches pour se rsoudre froidement et sans tmoins la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel. Il s'cria donc avec l'accent de la vrit: --Je suis tomb bien bas... mais du moins pas jusque-l, mon pre! C'tait pour moi que je rservais ce poison! --Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position. --Je l'avoue, j'ai recul devant cette extrmit terrible; rien n'tait encore dsespr: les personnes auxquelles je devais taient riches et pouvaient attendre... mon ge, avec mes relations, j'esprai un moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position honorable, indpendante, qui m'en et tenu lieu... Plusieurs de mes amis, peut-tre moins bien dous que moi, avaient fait un chemin rapide dans la diplomatie. J'eus une vellit d'ambition... Je n'eus qu' vouloir, et je fus attach la lgation de Gerolstein... Malheureusement, quelques jours aprs cette nomination, une dette de jeu contracte envers un homme que je hassais me mit dans un cruel embarras... J'avais puis mes dernires ressources... Une ide fatale me vint. Me croyant certain de l'impunit, je commis une action infme... Vous le voyez... mon pre... je ne vous ai rien cach... j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche l'attnuer en rien... Deux partis me restent prendre, et je suis galement dcid tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom dshonor, car si je ne paie pas aujourd'hui mme vingt-cinq mille francs, la plainte est dpose, l'clat a lieu, et, mort ou vivant, je suis fltri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon pre... de vous dire: Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment rhabilit... Ce que je vous dis l, mon pre, voyez-vous, est vrai... En prsence de l'extrmit qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Dcidez... ou je mourrai couvert de honte, ou, grce vous... je vivrai pour rparer ma faute... Ce ne sont pas l des menaces et des paroles de jeune homme, mon pre... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas aller au bagne... Le comte se leva. --Je ne veux pas que mon nom soit dshonor, dit-il froidement Florestan. --Ah! mon pre!... Mon sauveur, s'cria chaleureusement le vicomte; et il allait se prcipiter dans les bras de son pre, lorsque celui-ci, d'un geste glacial, calma cet entranement. --On vous attend jusqu' trois heures... chez cet homme qui a le faux? --Oui, mon pre... il est deux heures... --Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi crire. --Voici, mon pre. Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et crivit d'une main ferme: Je m'engage payer ce soir dix heures les vingt-cinq mille francs que doit mon fils. Comte de SAINT-REMY --Votre crancier ne veut que de l'argent; malgr ses menaces, cet engagement de moi le fera consentir un nouveau dlai; il ira chez M. Dupont, banquier, rue de Richelieu, n 7, qui lui rpondra de la valeur de cet acte. -- mon pre!... Comment jamais... --Vous m'attendrez ce soir... dix heures, je vous apporterai l'argent... Que votre crancier se trouve ici... --Oui, mon pre: et aprs-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez si je suis ingrat!... Alors, peut-tre, lorsque je serai rhabilit, vous accepterez mes remerciements. --Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas dshonor davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant sa canne qu'il avait dpose sur le bureau; et il se dirigea vers la porte. --Mon pre, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant. --Ici, ce soir, dix heures, dit le comte en refusant sa main. Et il sortit. --Sauv!... s'cria Florestan radieux. Sauv! Puis il reprit, aprs un moment de rflexion: Sauv peu prs... N'importe, c'est toujours cela... Peut-tre ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en train... il ne voudra pas s'arrter en si beau chemin, et que son premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se dcouvre, je garderai l'argent qu'il me donnera pour teindre cette dernire dette... J'ai eu de la peine l'mouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne rsolution; mais ma menace de suicide, la crainte de voir son nom fltri, l'ont dcid; c'tait bien l qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre qu'il n'affecte de l'tre... S'il possde une centaine de mille francs, il a d faire des conomies en vivant comme il vit... Encore une fois, sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le crois bon homme... Courons chez cet huissier! Il sonna. M. Boyer parut. --Comment ne m'avez-vous pas averti que mon pre tait ici? Vous tes d'une ngligence... --Par deux fois j'ai voulu adresser la parole monsieur le vicomte, qui rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte, probablement proccup de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis d'insister... Je serais dsol que monsieur le vicomte pt me croire coupable de ngligence... --C'est bien... Dites Edwards de me faire tout de suite atteler _Orion_, non, _Plower_ au cabriolet. M. Boyer s'inclina respectueusement. Au moment o il allait sortir, on frappa. M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif. --Entre! dit Florestan. Un second valet de chambre parut, tenant la main un petit plateau de vermeil. M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prvenance, de respectueux empressement, et vint le prsenter au vicomte. Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scelle d'un cachet de cire noire. Les deux serviteurs se retirrent discrtement. Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en bons du Trsor... sans autre avis. --Dcidment, s'cria-t-il avec joie, la journe est bonne... Sauv! Cette fois, et pour le coup compltement sauv... je cours chez le joaillier... et encore..., se dit-il, peut-tre... Non, attendons on ne peut avoir aucun soupon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon toile... au moment o elle semble obscurcie, ne reparat-elle pas plus brillante encore?... Mais d'o vient cet argent? l'criture de l'adresse m'est inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et pas un mot... c'est bizarre! Quel -propos!... Ah! mon Dieu! j'y songe... je lui avais donn rendez-vous ce matin... Ces menaces de Badinot m'ont boulevers... J'ai oubli Clotilde... aprs m'avoir attendu au rez-de-chausse, elle s'en sera alle?... Sans doute, cet envoi est un moyen dlicat de me faire entendre qu'elle craint de se voir oublie pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect de ne m'tre pas adress elle comme toujours... Bonne Clotilde; toujours la mme! Gnreuse comme une reine! Quel dommage d'en tre venu l avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je ne me suis adress elle qu' la dernire extrmit. J'y ai t forc. --Le cabriolet de monsieur le vicomte est avanc, vint dire M. Boyer. --Qui a apport cette lettre? lui demanda Florestan. --Je l'ignore, monsieur le vicomte. --Au fait, je le demanderai en bas. --Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chausse? ajouta le vicomte en regardant Boyer d'un air significatif. --Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte. Je ne m'tais pas tromp, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en est alle. --Si monsieur le vicomte voulait avoir la bont de m'accorder deux minutes, dit Boyer. --Dites et dpchez-vous. --Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison dsirait monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait tre assez bon pour lui proposer la sienne toute meuble, ainsi que son curie toute monte... ce serait pour moi et pour Edwards une trs-bonne occasion de nous dfaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-tre une bonne occasion de motiver cette vente. --Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-mme je prfre cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos conditions? --Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tcher de profiter le plus possible de sa gnrosit. --Et gagner sur votre march; rien de plus simple! Voyons... le prix? --Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte. --Vous gagnez l-dessus, vous et Edwards?... --Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte... --C'est joli! Du reste, tant mieux; car, aprs tout, je suis content de vous... et si j'avais eu un testament faire, je vous aurais laiss cette somme, vous et Edwards. Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son crancier, puis chez Mme de Lucenay qu'il ne souponnait pas d'avoir assist son entretien avec Badinot. IX La perquisition L'htel de Lucenay tait une de ces royales habitations du faubourg Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison moderne tiendrait l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces palais, et on btirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils occupent. Vers les neuf heures du soir de ce mme jour, les deux battants de l'norme porte de cet htel s'ouvrirent devant un tincelant coup qui, aprs avoir dcrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrta devant un large perron abrit qui conduisait une premire antichambre. Pendant que le pitinement de deux chevaux ardents et vigoureux retentissait sur le pav sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la portire armorie; un jeune homme descendit lestement de cette brillante voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron. Ce jeune homme tait le vicomte de Saint-Remy. En sortant de chez son crancier, qui, satisfait de l'engagement du pre de Florestan, avait accord le dlai demand et devait revenir toucher son argent dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy s'tait rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontr la duchesse le matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera, _heure qu'elle lui rservait habituellement. l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent ouvrir la porte vitre ds qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, l'air profondment respectueux avec lequel le reste de la livre se leva spontanment sur le passage du vicomte; enfin quelques nuances presque imperceptibles, on devinait le second, ou plutt le vritable matre de la maison. Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie la main et les pieds chausss de socques dmesurs (il dtestait de sortir le jour en voiture), les mmes volutions domestiques se rptaient tout aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait une grande diffrence de physionomie entre l'accueil fait au mari et celui qu'on rservait l'amant. Le mme empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre lorsque Florestan y entra; l'instant l'un d'eux le prcda pour aller l'annoncer Mme de Lucenay. Jamais le vicomte n'avait t plus glorieux, ne s'tait senti plus lger, plus sr de lui, plus conqurant... La victoire qu'il avait remporte le matin sur son pre, la nouvelle preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'tre sorti si miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans son toile donnaient sa jolie figure une expression d'audace et de bonne humeur qui la rendait plus sduisante encore; jamais enfin il ne s'tait senti mieux. Et il avait raison. Jamais sa taille mince et flexible ne s'tait dresse plus cavalire; jamais il n'avait port le front et le regard plus haut; jamais son orgueil n'avait t plus dlicieusement chatouill par cette pense: La trs-grande dame, matresse de ce palais, est moi, est mes pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi... Florestan s'tait livr ces rflexions singulirement vaniteuses en traversant trois ou quatre salons qui conduisaient une petite pice o la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jet sur une glace complta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-mme. Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et annona: --M. le vicomte de Saint-Remy! L'tonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables. Elle croyait que le comte n'avait pas cach son fils qu'elle aussi avait tout entendu... Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan tait infme, l'amour de Mme de Lucenay, subitement teint, s'tait chang en un ddain glacial. Nous l'avons dit encore: au milieu de ses lgrets, de ses erreurs, Mme de Lucenay avait conserv purs et intacts des sentiments de droiture, d'honneur, de loyaut chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence toutes viriles; elle avait les qualits de ses dfauts, les vertus de ses vices: traitant l'amour aussi cavalirement qu'un homme le traite, elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dvouement, la gnrosit, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse. Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, tait, quoique sans diamants, habille avec son got et sa magnificence habituels; cette toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment, en femme de cour, jusque sous les paupires, sa beaut surtout clatante aux lumires, sa taille de desse marchant sur les nues, rendaient plus frappant encore ce grand air que personne au monde ne possdait comme elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu' une foudroyante insolence... On connat le caractre altier, dtermin de la duchesse: qu'on se figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avanant, pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour: --Ma chre Clotilde... combien vous tes bonne!... Combien vous... Le vicomte ne put achever. La duchesse tait assise et n'avait pas boug: mais son geste, son coup d'oeil rvlrent un mpris la fois si calme et si crasant... que Florestan s'arrta court... Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus. Jamais de Lucenay ne s'tait montre lui sous cet aspect. Il ne pouvait croire que ce ft la mme femme qu'il avait toujours trouve douce, tendre, passionnment soumise; car rien n'est plus humble, plus timide qu'une femme rsolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la domine. Sa premire surprise passe, Florestan eut honte de sa faiblesse; son audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante: --Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie, et pourtant... --Ah! c'est trop d'impudence! s'cria la duchesse en se reculant avec tant de dgot et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et atterr. Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit: --M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous? Sans lui rpondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement, des pieds la tte, avec une expression si insultante que Florestan sentit le rouge de la colre lui monter au front, et il s'cria: --Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures... Est-ce une rupture que vous voulez? --La prtention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un clat de rire sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec lui... je le chasse... --Madame!... --Finissons, dit la duchesse d'une voix brve et insolente, votre prsence me rpugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu votre argent? --Il tait donc vrai... Je vous avais devine... Ces vingt-cinq mille francs... --Votre dernier FAUX est retir, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre famille est sauv. C'est bien... allez-vous-en... --Ah! croyez... --Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honntes gens... mais il fallait songer la honte de votre pre et la mienne. --Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il ne me reste plus qu' mourir..., s'cria Florestan du ton le plus pathtique et le plus dsespr. Un impertinent clat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation tragique, et elle ajouta entre deux accs d'hilarit: --Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pt tre si ridicule! --Madame!... s'cria Florestan les traits contracts par la rage. Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annona: --M. le duc de Montbrison! Malgr son empire sur lui-mme, Florestan contint peine la violence de ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc et certainement remarqus. M. de Montbrison avait peine dix-huit ans. Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et rose, dont les lvres vermeilles et le menton satin seraient lgrement ombrags d'une barbe naissante; qu'on ajoute cela de grands yeux bruns encore un peu timides, qui ne demandent qu' s'merillonner, une taille aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-tre l'ide de ce jeune duc, le chrubin le plus idal que jamais comtesse et suivante aient coiff d'un bonnet de femme, aprs avoir remarqu la blancheur de son cou d'ivoire. Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester... --Que vous tes aimable, Conrad, d'avoir pens moi ce soir! dit Mme de Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc. Celui-ci allait donner un _shake-hands_ sa cousine, mais Clotilde haussa lgrement la main et lui dit gaiement: --Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants. --Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lvres sur la main nue et charmante qu'on lui prsentait. --Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans paratre s'occuper le moins du monde de Florestan. --Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club. --Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme de Senneval, c'est son jour; elle m'a dj demand plusieurs fois de vous prsenter elle. --Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre vos ordres. --Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir dj ces habitudes et ces gots de club; vous avez tout ce qu'il faut pour tre parfaitement accueilli et mme recherch dans le monde... il faut donc y aller beaucoup. --Oui, ma cousine. --Et comme je suis avec vous peu prs sur le pied d'une grand'mre... mon cher Conrad, je me dispose exiger infiniment. Vous tes mancip, c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une tutelle... Et il faudra vous rsoudre accepter la mienne. --Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc. Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours debout, appuy la chemine. Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention lui. Sachant combien Mme de Lucenay se dcidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et le mpris jusqu' vouloir se mettre aussitt et devant lui en coquetterie rgle avec M. de Montbrison. Il n'en tait rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une affection toute maternelle, l'ayant presque vu natre. Mais le jeune duc tait si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine que la jalousie, ou plutt l'orgueil, de Florestan s'exaspra; son coeur se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fte, d'o il sortait, lui, ruin, fltri, mpris, dshonor. M. de Saint-Remy tait brave de cette bravoure de tte, si cela se peut dire, qui fait par colre ou par vanit affronter un duel; mais, vil et corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais penchants, ou qui, du moins, vous donne l'nergie d'chapper l'infamie par une mort volontaire. Furieux de l'infernal mpris de la duchesse, croyant voir un successeur dans le jeune duc, M. de Saint-Remy rsolut de lutter d'insolence avec Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle Conrad. La duchesse, irrite de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et M. de Montbrison, dans son empressement auprs de sa cousine, oubliant un peu les convenances, n'avait pas salu ni dit un mot, au vicomte, qu'il connaissait pourtant. Celui-ci, s'avanant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha lgrement le bras et dit d'un ton sec et ironique: --Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperu. M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse, se retourna vivement et dit cordialement au vicomte: --Monsieur, je suis confus, en vrit... Mais j'ose esprer que ma cousine, qui a caus ma distraction, voudra bien l'excuser auprs de vous... et... --Conrad, dit la duchesse, pousse bout par l'impudence de Florestan, qui persistait rester chez elle et la braver, Conrad, c'est bon; pas d'excuses... a n'en vaut pas la peine. M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant d'tre trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blme de colre: --Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le dfend... Vous le voyez, sa tutelle commence. --Et cette tutelle ne s'arrtera pas l... mon cher monsieur, soyez-en certain. Aussi dans cette prvision (que Mme la duchesse s'empressera de raliser, je n'en doute pas), dans cette prvision, dis-je, il me vient l'ide de vous faire une proposition... -- moi, monsieur? dit Conrad, commenant se choquer du ton sardonique de Florestan. -- vous-mme... je pars dans quelques jours pour la lgation de Gerolstein, laquelle je suis attach... Je voulais me dfaire de ma maison toute meuble, de mon curie toute monte; vous devriez vous en arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce pas, madame la duchesse? --Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en plus tonn. --Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on vous fait, dit Clotilde. --Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la duchesse? --Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est dj vendu d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvnient d'tre vol comme dans un bois. Florestan se mordit les lvres de rage. --Prenez garde, madame! s'cria-t-il. --Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'cria Conrad. --Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en prenant une pastille dans une bonbonnire avec un imperturbable sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi! Un terrible clat allait avoir lieu peut-tre, lorsque les deux battants de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra bruyamment, violemment, tourdiment, selon sa coutume. --Comment, ma chre, vous tes dj prte? dit-il sa femme; mais c'est tonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir, Conrad... Ah! vous voyez le plus dsespr des hommes... c'est--dire que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel vnement! Et M. de Lucenay, se jetant la renverse sur une sorte de causeuse deux dossiers, lana son chapeau loin de lui avec un geste de dsespoir, et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manire de contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations dsoles. L'motion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se ft aperu de rien. Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'tait pas femme s'embarrasser jamais, on le sait, mais parce que la prsence de Florestan lui tait aussi rpugnante qu'insupportable, dit au duc: --Quand vous voudrez, nous partirons, je prsente Conrad Mme de Senneval. --Non, non, non! se mit crier le duc, en abandonnant son pied pour saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux poings au grand moi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari, bondit sur son fauteuil. --Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une peur horrible. --Non! rpta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement et se mit gesticuler en marchant; je ne puis me faire l'ide de la mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy? --En effet, cet vnement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais celui-ci, d'aprs les derniers mots de sa cousine, non par manque de coeur, mais par fiert, dtournait sa vue d'un homme si cruellement fltri. --De grce, monsieur, dit la duchesse son mari, en se levant, ne regrettez pas M. d'Harville d'une manire si bruyante et surtout si singulire... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens. --C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il tait plein de vie et de sant... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!! Ces trois dernires exclamations furent accompagnes de trois secousses si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait la main, toujours en gesticulant, se spara du ressort suprieur, tomba sur un candlabre garni de bougies allumes, en renversa deux; l'une, s'arrtant sur la chemine, brisa une charmante petite coupe de vieux svres, l'autre roula terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un moment enflamm, fut presque aussitt teint sous le pied de Conrad. Au mme instant deux valets de chambre, appels par cette sonnerie formidable, accoururent en hte et trouvrent M. de Lucenay le cordon de sonnette la main, la duchesse riant aux clats de cette ridicule cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarit de sa cousine. M. de Saint-Remy seul ne riait pas. M. de Lucenay, fort habitu ces sortes d'accidents, conservait un srieux parfait; il jeta le cordon de sonnette un des gens et leur dit: --La voiture de madame. Clotilde, un peu calme, reprit: --En vrit, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner rire propos d'un vnement aussi lamentable. --Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc pouvantable. Tenez, depuis hier, je suis chercher combien il y a de personnes, mme dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui est si impatientant cause de son bgaiement; ou bien encore votre tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et qui vous avale tous les jours, pour attendre le dner, une abominable crote au pot, comme une portire! Est-ce que vous y tenez beaucoup votre tante Merinville? --Allons donc, monsieur, vous tes fou! dit la duchesse en haussant les paules. --Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt indiffrents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy? --Sans doute. --C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu, Conrad, l'histoire du tailleur? --Non, mon cousin. --Tu vas comprendre tout de suite l'allgorie. Un tailleur est condamn tre pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font les habitants? Ils disent au juge: Monsieur le juge, nous n'avons qu'un tailleur, et nous avons trois cordonniers; si a vous tait gal de pendre un des trois cordonniers la place du tailleur, nous aurions bien assez de deux cordonniers. Comprends-tu l'allgorie, Conrad? --Oui, mon cousin. --Et vous, Saint-Remy? --Moi aussi. --La voiture de madame la duchesse! dit un des gens. --Ah ! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout coup M. de Lucenay; avec cette toilette-l ils iraient joliment bien! Saint-Remy tressaillit. --Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus, Saint-Remy? --Oui... monsieur les connat parfaitement, dit Clotilde; puis elle ajouta: Votre bras, Conrad... M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possdait pas de colre. --Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy? lui dit M. de Lucenay. --Non... impossible, rpondit-il brusquement. --Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voil encore une personne... qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers; car son mari est aussi sur ma liste. --Quelle liste? --Celle des gens qu'il m'aurait t bien gal de voir mourir, pourvu que d'Harville nous ft rest. Au moment o, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la duchesse mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant son cousin, lui dit: --Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis ta voiture de suivre la ntre... moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut bien celle du tailleur. --Je vous remercie, dit schement Saint-Remy; je ne puis vous accompagner. --Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous tes en querelle avec ma femme? La voil qui monte en voiture sans vous dire un mot. En effet, la voiture de la duchesse tant avance au bas du perron, elle y monta lgrement. --Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par dfrence. --Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrt un moment au haut du perron, considrait l'lgant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont vos chevaux alezans... Saint-Remy? --Oui... --Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voil ce qui s'appelle un cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la main!... Il faut tre juste, il n'y a pourtant que ce diable de Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout. --Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de Saint-Remy avec amertume. --C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah! j'oubliais, dit le duc en s'arrtant au milieu du perron, si vous n'avez rien de mieux faire, venez donc dner avec nous demain; lord Dudley m'a envoy d'cosse des grouses (coqs de bruyre). Figurez-vous que c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas? Et le duc rejoignit sa femme et Conrad. Saint-Remy, rest seul sur le perron, vit la voiture partir. La sienne s'avana. Il y monta en jetant un regard de colre, de haine et de dsespoir sur cette maison, o il tait entr si souvent en matre, et qu'il quittait ignominieusement chass. --Chez moi! dit-il brusquement. -- l'htel! dit le valet de pied Edwards, en fermant la portire. On comprend quelles furent les penses amres et dsolantes de Saint-Remy en revenant chez lui. Au moment o il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le pristyle, lui dit: --M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte. --C'est bien... --Il y a aussi l un homme qui M. le vicomte a donn rendez-vous dix heures, M. Petit-Jean... --Bien, bien. Oh! quelle soire! dit Florestan en montant rejoindre son pre, qu'il trouva dans le salon du premier tage, o s'tait passe leur entrevue du matin. --Mille pardons! mon pre, de ne pas m'tre trouv ici lors de votre arrive... mais je... --L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en interrompant son fils. --Oui, mon pre, il est en bas. --Faites-le monter... Florestan sonna; Boyer parut. --Dites M. Petit-Jean de monter. --Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit. --Combien vous tes bon, mon pre, de vous tre souvenu de votre promesse. --Je me souviens toujours de ce que je promets... --Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver... --Je ne voulais pas que mon nom ft dshonor... Il ne le sera pas... --Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure, mon pre... Le comte regarda son fils d'un air singulier et il rpta: --Non, il ne le sera plus. Puis il ajouta d'un air sardonique: --Vous tes devin? --C'est que je lis ma rsolution dans mon coeur. Le pre de Florestan ne rpondit rien. Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plonges dans les poches de sa longue redingote. Il tait ple. --Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme figure basse, sordide et ruse. --O est cette traite? dit le comte. --La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques Ferrand le notaire), en prsentant le titre au comte. --Est-ce bien cela? dit celui-ci son fils, en lui montrant la traite d'un coup d'oeil. --Oui, mon pre. Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille francs, les remit son fils et lui dit: --Payez! Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction. M. Petit-Jean plaa soigneusement les billets dans un vieux portefeuille et salua. M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan dchirait prudemment la traite. Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne se dcouvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a trait!... Ah ! qu'est-ce que mon pre peut avoir dire M. Petit-Jean? Le bruit d'une serrure que l'on fermait double tour fit tressaillir le vicomte. Son pre rentra. Sa pleur avait augment. --Il me semble, mon pre, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet? --Oui, je l'ai ferme. --Vous, mon pre? Et pourquoi? demanda Florestan stupfait. --Je vais vous le dire. Et le comte se plaa de manire ce que son fils ne pt passer par l'escalier drob qui conduisait au rez-de-chausse. Florestan, inquiet, commenait remarquer la physionomie sinistre de son pre et suivait tous ses mouvements avec dfiance. Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur. --Mon pre... qu'avez-vous? --Ce matin, en me voyant, votre seule pense a t celle-ci: Mon pre ne laissera pas dshonorer son nom, il payera... si je parviens l'tourdir par quelques feintes paroles de repentir. --Ah! pouvez-vous croire que...? --Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas t votre dupe: il n'y a chez vous ni honte, ni regrets, ni remords: vous tes vici jusqu'au coeur, vous n'avez jamais eu un sentiment honnte; vous n'avez pas vol tant que vous avez possd de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on appelle la probit des riches de votre espce; puis sont venues les indlicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est que la premire priode de votre vie... elle est belle et pure, compare celle qui vous attendrait... --Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai, mon pre, je vous l'ai jur. --Vous n'en changeriez pas... --Mais... --Vous n'en changeriez pas... Chass de la socit o vous avez jusqu'ici vcu, vous deviendriez bientt criminel la manire des misrables parmi lesquels vous serez rejet, voleur invitablement... et, si besoin est, assassin. Voil votre avenir. --Assassin!... Moi!... --Oui, parce que vous tes lche! --J'ai eu des duels, et j'ai prouv... --Je vous dis que vous tes lche! Vous avez prfr l'infamie la mort! Un jour viendrait o vous prfreriez l'impunit de vos nouveaux crimes la vie d'autrui. Cela ne peut pas tre, je ne veux pas que cela soit. J'arrive temps pour sauver du moins dsormais mon nom d'un dshonneur public. Il faut en finir. --Comment, mon pre... en finir! Que voulez-vous dire? s'cria Florestan de plus en plus effray de l'expression redoutable de la figure de son pre et de sa pleur croissante. Tout coup on heurta violemment la porte du cabinet; Florestan fit un mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme une scne qui l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint. --Qui frappe? demanda le comte. --Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix. --Ce faux n'tait donc pas le dernier? s'cria le comte voix basse, en regardant son fils d'un air terrible. --Si, mon pre... je vous le jure, dit Florestan en tchant en vain de se dbarrasser de la vigoureuse treinte de son pre. --Au nom de la loi... ouvrez!... rpta la voix. --Que voulez-vous? demanda le comte. --Je suis le commissaire de police; je viens procder des perquisitions pour un vol de diamants dont est accus M. de Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez pas, monsieur... je serai oblig de faire enfoncer la porte. --Dj voleur! Je ne m'tais pas tromp, dit le comte voix basse. Je venais vous tuer... j'ai trop tard. --Me tuer! --Assez de dshonneur sur mon nom; finissons: j'ai l deux pistolets... vous allez vous brler la cervelle... sinon, moi, je vous la brle, et je dirai que vous vous tes tu de dsespoir pour chapper la honte. Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet et, de la main qu'il avait de libre, le prsenta son fils en lui disant: --Allons! finissons, si vous n'tes pas un lche! Aprs de nouveaux et inutiles efforts pour chapper aux mains du comte, son fils se renversa en arrire, frapp d'pouvante, et devint livide. Au regard terrible, inexorable de son pre, il vit qu'il n'y avait aucune piti attendre de lui. --Mon pre! s'cria-t-il. --Il faut mourir! --Je me repens! --Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils branlent la porte! --J'expierai mes fautes! --Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue? --Grce! --La porte va cder! Tu l'auras voulu!... Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan. Le bruit extrieur annonait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait rsister plus longtemps. Le vicomte se vit perdu. Une rsolution soudaine et dsespre clata sur son front; il ne se dbattit plus contre son pre, et lui dit avec autant de fermet que de rsignation: --Vous avez raison, mon pre... donnez cette arme. Assez d'infamie sur mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine d'tre dispute. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lche. Et il tendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul mot de consolation, de piti, d'adieu, dit Florestan. Et ses lvres tremblantes, sa pleur, sa physionomie bouleverse annonaient l'motion terrible de ce moment suprme. Si c'tait mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hsitant lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins hsiter devant ce sacrifice. Un long craquement de la porte du cabinet annona qu'elle venait d'tre force. --Mon pre... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et pardonnez-moi! Malgr sa duret, le comte ne put s'empcher de tressaillir et de dire d'une voix mue: --Je vous pardonne. --Mon pre... la porte s'ouvre... allez eux... qu'on ne vous souponne pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empcheraient d'en finir... Adieu. Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pice voisine. Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur. Le coup partit au moment o le comte, pour chapper cet horrible spectacle, dtournait la vue et se prcipitait hors du salon, dont les portires se refermrent sur lui. Au bruit de l'explosion, la vue du comte ple et gar, le commissaire s'arrta subitement prs du seuil de la porte, faisant signe ses agents de ne pas avancer. Averti par Boyer que le vicomte tait enferm avec son pre, le magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur. --Mort!... s'cria le comte en cachant sa figure dans ses mains... mort!!! rpta-t-il avec accablement. Cela tait juste... mieux vaut la mort que l'infamie... mais c'est affreux! --Monsieur, dit tristement le magistrat aprs quelques minutes de silence, pargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison... Maintenant il me reste remplir un autre devoir plus pnible encore que celui qui m'appelait ici. --Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant la victime du vol, vous pouvez lui dire de se prsenter chez M. Dupont, banquier. --Rue de Richelieu... il est bien connu, rpondit le magistrat. -- quelle somme sont estims les diamants vols? -- trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a achets, et par laquelle le vol s'est dcouvert, en a donn cette somme... votre fils. --Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve aprs-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui. Le commissaire s'inclina. Le comte sortit. Aprs le dpart de ce dernier, le magistrat, profondment touch de cette scne inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les portires taient baisses. Il les souleva avec motion. --Personne!... s'cria-t-il stupfait, en regardant autour du salon et n'y voyant pas la moindre trace de l'vnement tragique qui avait d s'y passer. Puis, remarquant la petite porte pratique dans la tenture, il y courut. Elle tait ferme du ct de l'escalier drob. --C'tait une ruse... c'est par l qu'il aura pris la fuite! s'cria-t-il avec dpit. En effet, le vicomte, devant son pre, s'tait pos le pistolet sur le coeur, mais il avait ensuite fort habilement tir par-dessous son bras et avait prestement disparu. Malgr les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put retrouver Florestan. Pendant l'entretien de son pre et du commissaire, il avait rapidement gagn le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle dserte et enfin les Champs-lyses. Le tableau de cette ignoble dpravation dans l'opulence est chose triste... Nous le savons. Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement leurs misres, leurs vices, leurs crimes. Rien de plus frquent et de plus affligeant que ces prodigalits insenses, striles, que nous venons de peindre, et qui toujours entranent ruine, dconsidration, bassesse ou infamie. C'est un spectacle dplorable... funeste... autant voir un florissant champ de bl inutilement ravag par une horde de btes fauves. Sans doute l'hritage, la proprit sont et doivent tre inviolables, sacrs... La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunment et magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes. Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel. Mais, par cela mme que ces disproportions invitables sont consacres, protges par la loi, ceux qui possdent tant de biens en doivent user moralement comme ceux qui ne possdent que probit, rsignation, courage et ardeur au travail. Aux yeux de la raison, du droit humain et mme de l'intrt social bien entendu, une grande fortune serait un dpt hrditaire, confi des mains prudentes, fermes, habiles, gnreuses, qui, charges la fois de faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser, vivifier, amliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son rayonnement splendide et salutaire. Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares. Que de jeunes gens comme Saint-Remy ( l'infamie prs), matres vingt ans d'un patrimoine considrable, le dissipent follement dans l'oisivet, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux ces biens et pour eux et pour autrui! D'autres, effrays de l'instabilit des choses humaines, thsaurisent d'une manire sordide. Enfin ceux-l, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se livrent, forcment dupes ou fripons, cet agiotage hasardeux, immoral, que le pouvoir encourage et patronne. Comment en serait-il autrement? Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'conomie individuelle et par cela mme sociale, qui les donne la jeunesse inexprimente? Personne. Le riche est jet au milieu de la socit avec sa richesse, comme le pauvre avec sa pauvret. On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de l'autre. On ne songe pas plus moraliser la fortune que l'infortune. N'est-ce pas au pouvoir remplir cette grande et noble tche? Si, prenant enfin en piti les misres, les douleurs toujours croissantes des travailleurs encore rsigns... rprimant une concurrence mortelle tous, abordant enfin l'imminente question de l'organisation du travail, il donnait lui-mme le salutaire exemple de l'association des capitaux et du labeur... Mais d'une association honnte, intelligente, quitable, qui assurerait le bien-tre de l'artisan sans nuire la fortune du riche... et qui, tablissant entre ces deux classes des liens d'affection, de reconnaissance, sauvegarderait jamais la tranquillit de l'tat... Combien seraient puissantes les consquences d'un tel enseignement pratique! Parmi les riches, qui hsiterait alors: Entre les chances improbes, dsastreuses de l'agiotage, Les farouches jouissances de l'avarice, Les folles vanits d'une dissipation ruineuse, Ou un placement la fois fructueux, bienfaisant, qui rpandrait l'aisance, la moralit, le bonheur, la joie dans vingt familles?... X Les adieux ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure... WORDSWORTH Le lendemain de cette soire o le comte de Saint-Remy avait t si indignement jou par son fils, une scne touchante se passait Saint-Lazare, l'heure de la rcration des dtenues. Ce jour-l, pendant la promenade des autres prisonnires, Fleur-de-Marie tait assise sur un banc avoisinant le bassin du prau, et dj surnomm le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les dtenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce influence de la jeune fille avait encore augment. La Goualeuse affectionnait ce banc situ prs du bassin, parce qu'au moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce rservoir lui rappelait la verdure des champs, de mme que l'eau limpide dont il tait rempli lui rappelait la petite rivire du village de Bouqueval. Pour le regard attrist du prisonnier, une touffe d'herbe est une prairie... une fleur est un parterre... Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville, Fleur-de-Marie s'tait attendue depuis deux jours quitter Saint-Lazare. Quoiqu'elle n'et aucune raison de s'inquiter du retard que l'on apportait sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du malheur, osait peine esprer d'tre libre... Depuis son retour parmi ces cratures, dont l'aspect, dont le langage ravivaient chaque instant dans son me le souvenir incurable de sa premire honte, la tristesse de Fleur-de-Marie tait devenue plus accablante encore. Ce n'est pas tout. Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'pouvante pour elle, naissait de l'exaltation passionne de sa reconnaissance envers Rodolphe. Chose trange! elle ne sondait la profondeur de l'abme o elle avait t plonge que pour mesurer la distance qui la sparait de cet homme dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme la fois d'une bont si auguste... et d'une puissance si redoutable aux mchants... Malgr le respect dont tait empreinte son adoration pour lui, quelquefois hlas! Fleur-de-Marie craignait de reconnatre dans cette adoration les caractres de l'amour, mais d'un amour aussi cach que profond, aussi chaste que cach, aussi dsespr que chaste. La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette dsolante rvlation qu'aprs son entretien avec Mme d'Harville, prise elle-mme pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait. Aprs le dpart et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait d tre transporte de joie en songeant ses amis de Bouqueval, Rodolphe qu'elle allait revoir... Il n'en fut rien. Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient son souvenir les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme d'Harville, lorsque la pauvre prisonnire s'tait leve jusqu' l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur. Par une singulire intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une partie du secret de Mme d'Harville. L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a bless cette jeune dame si belle et d'un rang si lev, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie ddaigneuse... Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgr moi?... L'aimer... moi, moi... crature jamais fltrie, ingrate et misrable que je suis... oh! si cela tait... mieux vaudrait cent fois la mort... Htons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait voue tous les martyres, s'exagrait ce qu'elle appelait son amour. sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration involontaire pour la grce, la force, la beaut qui le distinguaient entre tous; rien de plus immatriel, rien de plus pur que cette admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beaut physique est toujours attrayante. Et puis enfin, la voix du sang, si souvent nie, muette, ignorante ou mconnue, se fait parfois entendre; ces lans de tendresse passionne qui entranaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait, parce que, dans son ignorance, elle en dnaturait la tendance, ces lans rsultaient de mystrieuses sympathies, aussi videntes mais aussi inexplicables que la ressemblance des traits... En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle tait fille de Rodolphe, se ft expliqu la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors, compltement claire, elle et admir, sans scrupule, la beaut de son pre. Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dt s'attendre d'un moment l'autre, d'aprs la promesse de Mme d'Harville, quitter Saint-Lazare. Fleur-de-Marie, mlancolique et pensive, tait donc assise sur un banc auprs du bassin, regardant avec une sorte d'intrt machinal les jeux de quelques oiseaux effronts qui venaient s'battre sur les margelles de pierre. Un moment elle avait cess de travailler une petite brassire d'enfant qu'elle finissait d'ourler. Est-il besoin de dire que cette brassire appartenait la nouvelle layette si gnreusement offerte Mont-Saint-Jean par les prisonnires, grce la touchante intervention de Fleur-de-Marie? La pauvre et difforme protge de la Goualeuse tait assise ses pieds; tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps autre elle jetait sur sa bienfaitrice un regard la fois reconnaissant, timide et dvou... le regard du chien sur son matre. La beaut, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient cette femme avilie autant d'attrait que de respect. Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations d'un coeur mme dgrad, qui, pour la premire fois, s'ouvre la reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean mme d'prouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour elle. Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit lgrement, essuya une larme et se remit coudre avec activit. --Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la rcration, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean la Goualeuse. --Je n'ai pas donn d'argent pour acheter la layette... je dois fournir ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille. --Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on tranait dans la boue de la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont t trs-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? vous!... comment donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre crature en hsitant et trs-embarrasse d'exprimer sa pense. Tenez, reprit-elle, voil le soleil, n'est-ce pas? Voil le soleil?... --Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous coute, rpondit Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure de sa compagne. --Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, je veux me mler de parler... et je ne le sais pas... --Dites toujours, Mont-Saint-Jean. --Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnire en contemplant Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons yeux... voyons, je vas tcher de dire ce que je voulais; voil le soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il gaie la prison, il est bien agrable voir et sentir, pas vrai? --Sans doute... --Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et si on est reconnaissant pour lui, plus forte raison pour... --Pour celui qui l'a cr, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez raison... aussi celui-l on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu. --C'est a... voil mon ide, s'cria joyeusement la prisonnire; c'est a: je dois tre reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez rendues bonnes pour moi, au lieu de mchantes qu'elles taient. --C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi. --Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et par vous et par les autres. --Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier. --Ah! dame... alors, peut-tre bien... puisque vous le dites, reprit la prisonnire indcise; si a vous fait plaisir... comme a... la bonne heure... --Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la meilleure manire de me prouver que vous m'aimez un peu... --Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres dtenues pour les empcher de me battre? Ce n'est pas seulement elle que vous battez... c'est aussi son enfant... Eh bien!... c'est tout de mme, pour vous aimer; a n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi pour mon enfant... --Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant cela. Et Fleur-de-Marie mue tendit sa main sa compagne. --Quelle belle petite menotte de fe!... Est-elle blanche et mignonne! dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle et craint de toucher, de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante. Pourtant, aprs un moment d'hsitation, elle effleura respectueusement de ses lvres le bout des doigts effils que lui prsentait Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit la contempler fixement dans un recueillement attentif, profond. --Mais venez donc vous asseoir l... prs de moi, lui dit la Goualeuse. --Oh! pour a non, par exemple... jamais... jamais... --Pourquoi cela? --Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses pareils. --Vous tes folle... Il n'y a aucune diffrence entre nous deux... --Aucune diffrence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez... qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi l, genoux, vous bien, bien regarder comme tout l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-tre... On dit que quelquefois par un regard... a arrive. Puis, par un scrupule d'une incroyable dlicatesse chez une crature de cette espce, craignant d'avoir peut-tre humili ou bless Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement: --Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me permettrais pas de vous regarder dans cette ide-l... sans que vous me le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que a me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il n'a pas demand natre, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hlas!... oui... qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu? La Goualeuse tressaillit ces paroles. En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misrable, avilie, dgrade, pauvre et mprise?... Quel sort!... Quel avenir!... --Ne pensez pas cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; esprez que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin. --Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit amrement Mont-Saint-Jean en secouant la tte; je vous ai rencontre... vous, c'est dj un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous offenser, j'aurais mieux aim que mon enfant ait eu ce bonheur-l que moi. Ce voeu-l... c'est tout ce que je peux lui donner. --Priez, priez... Dieu vous exaucera. --Allons, je prierai, si a vous fait plaisir, la Goualeuse, a me portera peut-tre bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me battait, et que j'tais le _ptiras_ de tout le monde, qu'il se trouverait l un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce, serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et si mchante?... --Oui, mais la Louve a t bien bonne pour vous... quand elle a rflchi que vous tiez doublement plaindre. --Oh! a c'est vrai... grce vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, demand changer de quartier, la Louve... elle qui, malgr ses colres, avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous? --Elle est un peu capricieuse... --C'est drle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la prison o est la Louve dit qu'elle est toute change... --Comment cela? --Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le dos et ne vous rpond pas. prsent la voir muette, elle qui criait toujours, c'est tonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas. --Quoi donc? --Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est impossible. --Pauvre Louve! c'est cause de moi qu'elle a voulu changer de quartier... je l'ai chagrine sans le vouloir, dit la Goualeuse en soupirant. --Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur... ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le prau. Aprs avoir cherch des yeux Fleur-de-Marie, elle vint elle l'air satisfait et souriant. --Bonne nouvelle, mon enfant... --Que dites-vous, madame? s'cria la Goualeuse en se levant. --Vos amis ne vous ont pas oublie, ils ont obtenu votre mise en libert... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis. --Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et l'motion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle plit, mit sa main sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc. --Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bont, heureusement ces secousses-l sont sans danger. --Ah! madame, que de reconnaissance!... --C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre libert... Il y a l une vieille dame charge de vous conduire chez des personnes qui s'intressent vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai quelques mots dire l'atelier. Il serait difficile de peindre l'expression de morne dsolation qui assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare. La douleur de cette femme tait moins cause par la crainte de redevenir le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir spare du seul tre qui lui et jamais tmoign quelque intrt. Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux deux touffes de cheveux hrisss qui sortaient en dsordre de son vieux bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction faisant place l'abattement, elle laissa retomber sa tte et resta muette, immobile, le front cach dans ses mains, les coudes appuys sur ses genoux. Malgr sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empcher de frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Matre d'cole, se rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas informer ses bienfaiteurs de son triste sort. Mais ces funestes penses s'effacrent bientt de l'esprit de Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges, Rodolphe, qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui semblait mme que le sentiment exalt qu'elle se reprochait d'prouver pour son bienfaiteur, n'tant plus nourri par le chagrin et par la solitude, se calmerait ds qu'elle reprendrait ses occupations rustiques, qu'elle aimait tant partager avec les bons et simples habitants de la ferme. tonne du silence de sa compagne, silence dont elle ne souponnait pas la cause, la Goualeuse lui toucha lgrement l'paule, en disant: --Mont-Saint-Jean, puisque me voil libre... ne pourrais-je pas vous tre utile quelque chose? En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnire tressaillit, laissa retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son visage ruisselant de larmes. Une si amre douleur clatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa laideur disparaissait. --Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez! --Vous vous en allez! murmura la dtenue d'une voix entrecoupe de sanglots; je n'avais pourtant jamais pens que d'un moment l'autre vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus... jamais... --Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amiti... Mont-Saint-Jean. --Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais dj tant... Quand j'tais l assise par terre, vos pieds... il me semblait que j'tais sauve... que je n'avais plus rien craindre. Ce n'est pas pour les coups que les autres vont peut-tre recommencer me donner que je dis cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous tiez ma bonne chance et que vous porteriez bonheur mon enfant, rien que parce que vous aviez eu piti de moi... C'est vrai, allez, a; quand on est habitu tre maltrait, on est plus sensible que d'autres la bont. Puis, s'interrompant pour clater encore en sanglots, elle s'cria: Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... a devait arriver un jour ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pens... C'est fini... plus rien... plus rien... --Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous souviendrez de moi. --Oh! pour a on me couperait en morceaux plutt que de me faire vous renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues, que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le premier mot que j'apprendrai mon enfant, a sera votre nom, la Goualeuse, car il vous aura d de n'tre pas mort de froid... --coutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touche de l'affection de cette misrable, je ne puis rien vous promettre pour vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour votre enfant... c'est diffrent... il est innocent de tout, lui, et les personnes dont je vous parle voudront peut-tre bien se charger de le faire lever quand vous pourrez vous en sparer... --M'en sparer... jamais, oh! jamais, s'cria Mont-Saint-Jean avec exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compt sur lui... --Mais... comment l'lverez-vous? Fille ou garon, il faut qu'il soit honnte, et pour cela... --Il faut qu'il mange un pain honnte, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai chiffonnire, balayeuse des rues, mais honnte; on doit a, sinon soi, du moins son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle avec une sorte de fiert. --Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je l'espre, le placer la campagne chez de braves gens qui en feraient une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-tre moyen de vous en rapprocher tout fait; la campagne on vit de si peu! --Mais m'en sparer, m'en sparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi qui n'ai rien qui m'aime. --Il faut songer plus lui qu' vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans deux ou trois jours j'crirai Mme Armand, et, si la demande que je compte faire en faveur de votre enfant russit, vous n'aurez plus dire de lui ce qui tout l'heure m'a tant navre: Hlas! mon Dieu, que deviendra-t-il? L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait chercher Fleur-de-Marie. Aprs avoir de nouveau clat en sanglots et baign de larmes dsespres les mains de la jeune fille, Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne songeant pas mme la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire propos de son enfant. --Pauvre crature! dit Mme Armand en sortant du prau suivie de Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion d'elle. En apprenant que la Goualeuse tait gracie, les autres dtenues, loin de se montrer jalouses de cette faveur, en tmoignrent leur joie; quelques-unes entourrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins de cordialit, la flicitrent franchement de sa prompte sortie de prison. --C'est gal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer un bon moment... c'est quand nous avons boursill pour la layette de Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela Saint-Lazare. Lorsque Fleur-de-Marie eut quitt le btiment des prisons sous la conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit: --Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire o vous dposerez vos vtements de dtenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par leur simplicit rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez tre heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. Mais... tenez... je ne suis gure raisonnable, dit Mme Armand, dont les yeux se mouillrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher combien je m'tais dj attache vous, pauvre petite! Puis, voyant le regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta: Vous ne m'en voudrez pas, je l'espre, d'attrister ainsi votre dpart? --Ah! madame... n'est-ce pas grce votre recommandation que cette jeune dame, qui je dois ma libert, s'est intresse mon sort? --Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne m'avaient pas trompe. ce moment une cloche sonna. --Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, encore adieu, ma chre enfant!... Et Mme Armand, aussi mue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement; puis elle dit un des employs de la maison: --Conduisez mademoiselle au vestiaire. Un quart d'heure aprs, Fleur-de-Marie, vtue en paysanne ainsi que nous l'avons vue la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, o l'attendait Mme Sraphin. La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette malheureuse enfant pour la conduire l'le du Ravageur. XI Souvenirs Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la libert de Fleur-de-Marie, libert qui dpendait d'une simple dcision administrative. Instruit par la Chouette du sjour de la Goualeuse Saint-Lazare, il s'tait aussitt adress l'un de ses clients, homme honorable et influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord gare mais sincrement repentante et rcemment enferme Saint-Lazare, risquait, par le contact des autres prisonnires, de voir s'affaiblir peut-tre ses bonnes rsolutions. Cette jeune fille lui ayant t vivement recommande par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle sa sortie de prison, avait ajout Jacques Ferrand, il priait son tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la rhabilitation future de cette infortune, de solliciter sa libration. Enfin le notaire, pour se mettre l'abri de toute recherche ultrieure, avait surtout et instamment pri son client de ne pas le nommer dans l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribu la modestie philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable, fut scrupuleusement observ: la libert de Fleur-de-Marie fut demande et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya directement Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pt l'adresser aux protecteurs de la jeune fille. Mme Sraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta qu'elle tait charge de conduire la Goualeuse auprs des personnes qui s'intressaient elle. D'aprs les excellents renseignements donns par l'inspectrice Mme d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dt sa libert l'intervention de la marquise. La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la dfiance de sa victime. Mme Sraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement, l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son sourire hypocrite. Malgr sa profonde sclratesse, qui l'avait rendue complice ou confidente des crimes de son matre, Mme Sraphin ne put s'empcher d'tre frappe de la touchante beaut de cette jeune fille, qu'elle avait livre tout enfant la Chouette... et qu'elle conduisait alors une mort certaine. --Eh bien! ma chre demoiselle, lui dit Mme Sraphin d'une voix mielleuse, vous devez tre bien contente de sortir de prison? --Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, la protection de Mme d'Harville, qui a t si bonne pour moi... --Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes dj un peu en retard... et nous avons une longue route faire. --Nous allons la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas... madame? s'cria la Goualeuse. --Oui... certainement, nous allons la campagne... chez Mme Georges, dit la femme de charge pour loigner tout soupon de l'esprit de Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie: Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous allez pousser en sortant d'ici... chre demoiselle!... Allons, partons... Votre servante, messieurs. Et Mme Sraphin, aprs avoir salu le greffier et son commis, descendit avec la Goualeuse. Un gardien les suivait, charg de faire ouvrir les portes. La dernire venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis, lorsqu'elles se rencontrrent avec une jeune fille qui venait sans doute visiter quelque prisonnire. C'tait Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit bonnet trs-simple, mais bien frais et orn de faveurs cerise qui accompagnaient merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun. Elle portait au bras un cabas de paille; grce sa dmarche de chatte attentive et proprette, ses brodequins semelles paisses taient d'une propret miraculeuse, quoiqu'elle vnt, hlas! de bien loin, la pauvre enfant. --Rigolette! s'cria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne compagne de prison[18] et de promenades champtres. --La Goualeuse! dit son tour la grisette. Et les deux jeunes filles se jetrent dans les bras l'une de l'autre. Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize ans, tendrement embrasses, toutes deux si charmantes, et pourtant si diffrentes de physionomie et de beaut. L'une blonde, aux grands yeux bleus mlancoliques, au profil d'une anglique puret idale, un peu pli, un peu attrist, un peu spiritualis, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si frais et si transparent... mlange ineffable de rverie, de candeur et de grce... L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux noirs, au rire ingnu, la mine veille, type ravissant de jeunesse, d'insouciance et de gaiet, exemple rare et touchant du bonheur dans l'indigence, de l'honntet dans l'abandon et de la joie dans le travail. Aprs l'change de leurs naves caresses, les deux jeunes filles se regardrent... Rigolette tait radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse... La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui avait prcd sa dgradation premire. --C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette... --Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous ne sommes vues..., rpondit la Goualeuse. --Ah! maintenant, je ne m'tonne plus de ne t'avoir pas rencontre depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vtements rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?... --Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les yeux... --Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison? --Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en balbutiant et en rougissant de honte. --Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chre petite Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien l... Te rappelles-tu cette pauvre femme en couches qui tu avais donn ton matelas, du linge et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dpenser la campagne... Car alors tu tais dj folle de la campagne, toi... mademoiselle la villageoise. --Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; tais-tu complaisante! C'est pour moi que tu y venais pourtant. --Et pour moi aussi... car toi, qui tais toujours un peu srieuse, tu devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs ou des bois... que rien que de t'y voir... c'tait pour moi un plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Dcidment... c'tait ta vocation de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de grisette. Te voil selon ton got, tu dois tre contente... Du reste, a ne m'tonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: Cette bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-l ne vivent pas dans la capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera mise en place chez de braves gens la campagne: c'est ce que tu as fait, n'est-ce pas? --Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant. --Seulement... j'ai un reproche te faire. -- moi?... --Tu aurais d me prvenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles. --Je... j'ai quitt Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus confuse, que je n'ai pas pu... --Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isole comme nous sommes peut tourner mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour vous conseiller... on a si peu de dfense... les hommes vous font toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misre est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui tait si gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs? --Oui... je m'en souviens. --Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont t trompes toutes les deux, puis abandonnes, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombes tre de ces vilaines femmes que l'on renferme ici... --Ah! mon Dieu! s'cria Fleur-de-Marie qui baissa la tte et devint pourpre. Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit: --Elles sont coupables, mprisables... mme, si tu veux, je ne dis pas; mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de rester honntes: toi, parce que tu as t vivre la campagne auprs de braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps perdre avec les amoureux... que je leur prfrais mes oiseaux, et que je mettais tout mon plaisir avoir, grce mon travail, un petit mnage, bien gentil... il ne faut pas tre trop svre pour les autres; mon Dieu; qui sait... si l'occasion, la tromperie, la misre n'ont pas t pour beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si leur place nous n'aurions pas fait comme elles!... --Oh! dit amrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les plains... --Allons, allons, nous sommes presses, ma chre demoiselle, dit Mme Sraphin en offrant son bras sa victime avec impatience. --Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette. --C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; dj trois heures, et nous avons une longue course faire, rpondit Mme Sraphin fort contrarie de cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes... --Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans les siennes, tu as un caractre si heureux; tu es toujours gaie? toujours contente?... --Je l'tais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant... --Tu as des chagrins? --Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne suis pas change... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme moi... Et comme les autres ont des chagrins, a fait que j'en ai. --Toujours bonne... --Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille... une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse tort et qui est bien plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un honnte ouvrier qui est devenu fou tant il tait malheureux. Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Sraphin tressaillit et regarda trs-attentivement Rigolette. La figure de la grisette lui tait absolument inconnue; nanmoins la femme de charge prta ds lors beaucoup d'attention l'entretien des deux jeunes filles. --Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit tre contente de ce que tu ne l'oublies pas dans son malheur! --Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes. --D'une prison d'hommes, toi?... --Ah! mon Dieu oui, j'ai l une autre pauvre pratique bien triste... aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partag en deux, chacun a son ct: aujourd'hui j'apporte Louise un peu de linge, et tantt j'ai aussi port quelque chose ce pauvre Germain... mon prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser ce qui vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bte, je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme a. --Et pourquoi as-tu envie de pleurer? --Figure-toi que Germain est si malheureux d'tre confondu avec ces mauvais hommes de la prison qu'il est tout accabl, n'ayant de got rien, ne mangeant pas et maigrissant vue d'oeil... Je m'aperois de a, et je me dis: Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite friandise qu'il aimait bien quand il tait mon voisin, a le ragotera... Quand je dis friandise, entendons-nous, c'taient tout bonnement de belles pommes de terre jaunes, crases avec un peu de lait et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantt je lui porte a sa prison en lui disant que j'avais prpar moi-mme ce pauvre petit rgal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui... --Comment? --a lui a donn envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis fondre en larmes... et, par-dessus le march, j'ai fini par faire comme lui, quoique j'aie voulu m'en empcher. Tu vois comme j'ai de la chance, je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attrist davantage encore. --Oui, mais ces larmes-l lui auront t si douces! --C'est gal, j'aurais autant aim le consoler autrement; mais je te parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin moi... le plus honnte garon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frre. --Oh! alors, je conois que ses chagrins soient devenus les tiens. --N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis en alle, je lui ai demand, comme toujours, ses commissions, lui disant en riant, afin de l'gayer un peu, que j'tais sa petite femme de mnage et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique. Alors lui, s'efforant de sourire, m'a demand de lui apporter un des romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que je travaillais; ce roman-l s'appelle _Ivan... Ivanho..._ oui, c'est a. J'aimais tant ce livre-l qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre Germain! il tait si complaisant!... --C'est un souvenir de cet heureux temps pass qu'il veut avoir... --Certainement, puisqu'il m'a prie d'aller dans le mme cabinet de lecture, non pour louer, mais pour acheter les mmes volumes que nous lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un sacrifice, car il est aussi pauvre que nous. --Excellent coeur! dit la Goualeuse tout mue. --Te voil aussi attendrie que moi... quand il m'a charge de cette commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me sentais envie de pleurer, plus je tchais de rire, car, pleurer deux fois dans une visite faite exprs pour l'gayer, c'tait trop fort... Aussi, pour cacher a, je me suis mise lui rappeler les drles d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses, grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, a m'a fendu le coeur; j'avais beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire comme lui; quand je l'ai quitt, il sanglotait et je me disais, furieuse de ma sottise: Si c'est comme a que je le console et que je l'gaie, c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le faire rire, c'est tonnant comme j'y russis! Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Sraphin avait redoubl d'attention. --Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour tre en prison? demanda Fleur-de-Marie. --Lui! s'cria Rigolette, dont l'attendrissement cdait l'indignation, il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est aussi le dnonciateur de Louise. --De Louise, que tu viens voir ici? --Sans doute; elle tait la servante du notaire, et Germain tait son caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien injustement ce pauvre garon... Mais, ce qu'il y a de sr, c'est que ce mchant homme est comme un enrag aprs ces deux malheureux, qui ne lui ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son tour... Rigolette pronona ces derniers mots avec une expression qui inquita Mme Sraphin. Se mlant la conversation, au lieu d'y demeurer trangre, elle dit Fleur-de-Marie d'un air patelin: --Ma chre demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intresse, car moi, qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, a me dsole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si mchants! Et comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez, mademoiselle? Rigolette n'avait aucune raison de se dfier de Mme Sraphin. Nanmoins, se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la plus grande rserve au sujet de la protection cache qu'il accordait Germain et Louise, elle regretta de s'tre laiss entraner dire: Patience, chacun aura son tour. --Ce mchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette, ajoutant trs-adroitement, pour rparer sa lgre indiscrtion: Et c'est d'autant plus mal lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne s'intresse eux... except moi... ce qui ne leur sert pas grand-chose. --Quel malheur! reprit Mme Sraphin, j'avais espr le contraire quand vous avez dit: Mais patience... Je croyais que vous comptiez sur quelque protecteur pour soutenir ces deux infortuns contre ce mchant notaire. --Hlas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de dtourner compltement les soupons de Mme Sraphin; qui serait assez gnreux pour prendre le parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant, comme l'est ce M. Ferrand? --Oh! il y a des coeurs assez gnreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie aprs un moment de rflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je connais quelqu'un qui se fait un devoir de protger ceux qui souffrent et de les dfendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux honntes gens que redoutable aux mchants. Rigolette regarda la Goualeuse avec tonnement et fut sur le point de lui dire, en songeant Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais, toujours fidle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle appelait le prince), la grisette rpondit Fleur-de-Marie: --Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez gnreux pour venir aussi en aide aux pauvres gens?... --Oui... et, quoique j'aie dj implorer sa piti, sa bienfaisance pour d'autres personnes, je suis sre que s'il connaissait le malheur immrit de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur perscuteur... car sa justice et sa bont sont inpuisables comme celles de Dieu... Mme Sraphin regarda sa victime avec surprise. Cette petite fille serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se dit-elle; si j'avais pu en avoir piti, ce qu'elle vient de dire rendrait invitable l'accident qui va nous en dbarrasser. --Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne mritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis ne pouvaient que gagner avoir deux dfenseurs au lieu d'un. --Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes protgs auprs de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie. --M. Rodolphe! s'cria Rigolette trangement surprise. --Sans doute, dit la Goualeuse. --M. Rodolphe!... Un commis voyageur? --Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet tonnement? --Parce que je connais aussi un M. Rodolphe. --Ce n'est peut-tre pas le mme. --Voyons, voyons le tien; comment est-il? --Jeune!... --C'est a. --Une figure pleine de noblesse et de bont. --C'est bien a... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit Rigolette de plus en plus tonne, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il de petites moustaches? --Oui. --Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien a le tien? --Sans doute, c'est lui, rpondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui m'tonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur. --Quant cela, j'en suis sre... il me l'a dit. --Tu le connais? --Si je le connais? c'est mon voisin. --M. Rodolphe? --Il a une chambre au quatrime, ct de la mienne. --Lui?... Lui?... --Qu'est-ce qu'il y a d'tonnant cela? C'est tout simple; il ne gagne gure que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui cotent... mon cher voisin... --Non... non..., ce n'est pas le mme..., dit Fleur-de-Marie en rflchissant. --Ah ! le tien est donc un phnix pour l'ordre? --Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour et vnration... son aspect trouble, impose... et l'on est tent de s'agenouiller devant sa grandeur et sa bont... --Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, a n'est plus le mme, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est trs-bon enfant, trs-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au contraire, car il m'avait promis de m'aider cirer ma chambre, sans compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que a n'est pas un gros seigneur. Mais quoi est-ce que je pense, j'ai joliment le coeur la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi. Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie rflchissait profondment; elle s'tait tout coup rappel que, lors de sa premire entrevue avec Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extrieur et le langage des htes du tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rle de commis voyageur auprs de Rigolette? Mais quel tait le but de cette nouvelle transformation? La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie: --Il n'est pas besoin de te creuser la tte pour cela, ma bonne Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le mme M. Rodolphe; quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je lui parlerai de toi; de cette manire-l nous saurons tout de suite quoi nous en tenir. --Et o demeures-tu, Rigolette? --Rue du Temple, n 17. Voil qui est trange et bon savoir, se dit Mme Sraphin, qui avait attentivement cout cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystrieux et tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrire, qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce dfenseur des opprims loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti... Bon, bon, si la grisette et le prtendu commis voyageur continuent se mler de ce qui ne les regarde pas, on saura o les trouver. --Lorsque j'aurai parl M. Rodolphe, je t'crirai, dit la Goualeuse, et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me rpondre; mais rpte-moi la tienne, je crains de l'oublier. --Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse mes pratiques, et elle donna Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle tait crit en magnifique btarde: _Mademoiselle Rigolette, couturire, rue du Temple, n 17._ C'est comme imprim, n'est-ce pas? ajouta la grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a crites dans le temps, ces cartes-l; il tait si bon, si prvenant!... Tiens, vois-tu, c'est comme un fait exprs, on dirait que je ne m'aperois de toutes ses excellentes qualits que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je suis toujours me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer... --Tu l'aimes donc? --Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prtexte pour aller le voir en prison... Avoue que je suis une drle de fille, dit Rigolette en touffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le pote. --Tu es bonne et gnreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en pressant tendrement les mains de son amie. Mme Sraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux jeunes filles, car elle dit presque brusquement Fleur-de-Marie: --Allons, allons, ma chre demoiselle, partons; il est tard, voil un quart d'heure de perdu. --A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit tout bas Rigolette Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand tu viendras Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journe avec toi, de te montrer mon petit mnage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai des oiseaux... c'est mon luxe. --Je tcherai de t'aller voir, mais certainement je t'crirai; allons, adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de t'avoir rencontre! --Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernire fois, je l'espre; et puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le mme que le mien... cris-moi bien vite ce sujet, je t'en prie. --Oui, oui... adieu, Rigolette. --Adieu, ma bonne petite Goualeuse. Et les deux jeunes filles s'embrassrent tendrement en dissimulant leur motion. Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grce au permis que lui avait fait obtenir Rodolphe. Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Sraphin, qui ordonna au cocher d'aller aux Batignolles et de s'arrter la barrire. Un chemin de traverse trs-court conduisait de cet endroit presque directement au bord de la Seine, non loin de l'le du Ravageur. Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la voiture suivait une autre route que celle de la barrire Saint-Denis. Ce fut seulement lorsque le fiacre s'arrta aux Batignolles qu'elle dit Mme Sraphin, qui l'invitait descendre: --Mais il me semble, madame, que ce n'est pas l le chemin de Bouqueval... Et puis comment irons-nous pied d'ici jusqu' la ferme? --Tout ce que je puis vous dire, ma chre demoiselle, reprit cordialement la femme de charge, c'est que j'excute les ordres de vos bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hsitiez me suivre... --Oh! madame, ne le pensez pas! s'cria Fleur-de-Marie; vous tes envoye par eux, je n'ai aucune question vous adresser... Je vous suis aveuglment; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien. --Elle se porte ravir. --Et M. Rodolphe? --Parfaitement bien aussi. --Vous le connaissez donc, madame; mais tout l'heure, quand je parlais de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit? --Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres... --C'est lui qui vous les a donns? --Est-elle curieuse, cette chre demoiselle, est-elle curieuse! dit en riant la femme de charge. --Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons pied l'endroit o vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en souriant doucement, je saurai bientt ce que je dsire tant de savoir. --En effet, ma chre demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons arrives. La femme de charge, ayant laiss derrire elle les dernires maisons des Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonn bord de noyers. Le jour tait tide et beau, le ciel demi-voil de nuages empourprs par le couchant; le soleil, commenant dcliner, jetait ses rayons obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre ct de la Seine. mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivire, ses joues ples se coloraient lgrement; elle aspirait avec dlices l'air vif et pur de la campagne. Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme Sraphin lui dit: --Vous semblez bien contente, ma chre demoiselle? --Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-tre M. Rodolphe... j'ai de pauvres cratures trs-malheureuses leur recommander... j'espre qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas contente? Si j'tais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et le gazon... est-il vert malgr la saison! et l-bas... l-bas... derrire ces saules, la rivire... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil y brille, c'est blouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait ainsi tout l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse reconnaissance; puis, ramene par le souvenir de sa captivit mieux apprcier encore le bonheur d'tre libre, elle s'cria dans un lan de joie nave: --Ah! madame... et l-bas, au milieu de la rivire, voyez donc cette jolie petite le borde de saules et de peupliers, avec cette maison blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit tre charmante l't quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence, quelle fracheur on doit y trouver! --Ma foi, dit Mme Sraphin avec un sourire trange, je suis ravie que vous trouviez cette le jolie. --Pourquoi cela, madame? --Parce que nous y allons. --Dans cette le? --Oui, cela vous surprend? --Un peu, madame. --Et si vous trouviez l vos amis? --Que dites-vous? --Vos amis rassembls pour fter votre sortie de prison? ne seriez-vous pas encore plus agrablement surprise? --Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe... --Tenez, ma chre demoiselle, je n'ai pas plus de dfense qu'un enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne dois pas dire. --Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat! --N'allez donc pas si vite, je conois votre impatience, mais je puis peine vous suivre... petite folle... --Pardon, madame, j'ai tant de hte d'arriver... --C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au contraire... --Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras, madame? --Ce n'est pas de refus, ma chre demoiselle... car vous tes leste et ingambe, et moi je suis vieille. --Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer... --Merci, ma chre demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route. --Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis le croire. --Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez et vous le croirez alors! --Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie aprs un moment de rflexion, c'est que Mme Georges m'attende l au lieu de m'attendre la ferme. --Toujours curieuse, cette chre demoiselle, toujours curieuse... --Comme je suis indiscrte, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en souriant. --Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos amis vous mnagent. --Une surprise? moi, madame? --Tenez, laissez-moi tranquille, petite espigle, vous me feriez encore parler malgr moi. Nous laisserons Mme Sraphin et sa victime dans le chemin qui conduit la rivire. Nous les prcderons toutes deux de quelques moments l'le du Ravageur. XII Le bateau --Eh quoi! dj partir? --Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste ici, matre... WOLFGANG, _Scne_ _II_ Pendant la nuit, l'aspect de l'le habite par la famille Martial tait sinistre; mais, la brillante clart du soleil, rien de plus riant que ce sjour maudit. Borde de saules et de peupliers, presque entirement couverte d'une herbe paisse, o serpentaient quelques alles de sable jaune, l'le renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque toit de chaume dans laquelle Martial voulait se retirer avec Franois et Amandine. De ce ct, l'le se terminait sa pointe par une sorte d'estacade forme de gros pieux destins contenir l'boulement des terres. Devant la maison, touchant presque au dbarcadre, s'arrondissait une tonnelle de treillage vert, destine supporter pendant l't les tiges grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous lequel on disposait alors les tables des buveurs. l'une des extrmits de la maison, peinte en blanc et recouverte de tuiles, un bcher surmont d'un grenier formait en retour une petite aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque au-dessus de cette aile on remarquait une fentre aux volets garnis de plaques de tle, et extrieurement condamns par deux barres de fer transversales, que de forts crampons fixaient au mur. Trois bachots se balanaient, amarrs aux pilotis du dbarcadre. Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu de la soupape qu'il y avait adapte. Debout sur un banc situ en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main place au-dessus de ses yeux en manire d'abat-jour, regardait au loin dans la direction que Mme Sraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre pour se rendre l'le. --Personne ne parat encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en descendant de son banc et s'adressant Nicolas. Ce sera comme hier! nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut mieux, il nous attend. La courtire doit venir cinq heures chez lui, aux Champs-lyses. Il faut que nous soyons arrivs avant elle. Ce matin la Chouette nous l'a rpt... --Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre crase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va... comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-tre pas une... --Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... eux deux ils ne peuvent rien. --C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge reste en dehors de son cabaret pour tre au guet, et Barbillon n'est pas assez fort pour entraner lui tout seul la courtire dans le caveau... elle regimbera, cette vieille. --Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait le Matre d'cole... en pension... dans ce caveau? --Pas dans celui-l. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est inond quand la rivire est haute. --Doit-il marronner dans ce caveau, le Matre d'cole! tre l-dedans tout seul, et aveugle! --Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est noir comme un four. --C'est gal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les romances qu'il sait, le temps doit lui paratre joliment long. --La Chouette dit qu'il s'amuse faire la chasse aux rats, et que ce caveau-l est trs-giboyeux. --Dis donc, Nicolas, propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et marronner, reprit Calebasse avec un sourire froce, en montrant du doigt la fentre garnie de plaques de tle, il y en a l un qui doit se manger le sang. --Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien est muet. --Peut-tre qu'il l'a trangl pour le manger. Depuis deux jours ils doivent tous deux enrager la faim et la soif l-dedans. --a les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme a, si a l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; a ne fera pas un pli. --Tu crois? --Bien sr. En allant ce matin Asnires, la mre a rencontr le pre Frot, le pcheur, comme il s'tonnait de ne pas avoir vu son ami Martial depuis deux jours, la mre lui a dit que Martial ne quittait pas son lit, tant il tait malade, et qu'on dsesprait de lui. Le pre Frot a aval a doux comme miel... il le redira d'autres... et quand la chose arrivera... elle paratra toute simple. --Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette manire-l. --Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir bout autrement. Cet enrag de Martial, quand il s'y met, est mchant en diable, et fort comme un taureau, par l-dessus; il se dfiait, nous n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois bien cloue en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fentre tait grille. --Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le pltre avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, monte l'chelle, je ne lui avais pas dchiquet les mains coups de hachette toutes les fois qu'il voulait commencer son ouvrage. --Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as d t'amuser! --Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tle que tu avais t chercher chez le pre Micou. --Devait-il cumer... cher frre! --Il grinait des dents comme un possd; deux ou trois fois il a voulu me repousser travers les barreaux grands coups de bton; mais alors, n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et desceller la grille. C'est ce qu'il fallait. --Heureusement qu'il n'y a pas de chemine dans sa chambre! --Et que la porte est solide et qu'il a les mains abmes! sans a, il serait capable de trouer le plancher. --Et les poutres, il passerait donc travers? Non, non, va, il n'y a pas de danger qu'il s'chappe; les volets sont garnis de tle et assurs par deux barres de fer; la porte... cloue en dehors avec des clous bateau de trois pouces. Sa bire est plus solide que si elle tait en chne et en plomb. --Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour chercher son homme... comme elle l'appelle? --Eh bien! on lui dira: Cherche. -- propos, sais-tu que si ma mre n'avait pas enferm ces gueux d'enfants, ils auraient t capables de ronger la porte comme des rats pour dlivrer Martial? Ce petit gredin de Franois est un vrai dmon depuis qu'il se doute que nous avons emball le grand frre. --Ah ! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut pendant que nous allons quitter l'le? Leur fentre n'est pas grille; ils n'ont qu' descendre en dehors... ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirrent l'attention de Calebasse et de Nicolas. Ils virent la porte du rez-de-chausse, jusqu'alors ouverte, se fermer violemment, une minute aprs, la figure ple et sinistre de la mre Martial apparut travers les barreaux de la fentre de la cuisine. De son long bras dcharn, la veuve du supplici fit signe ses enfants de venir elle. --Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore Franois qui se rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-l aurait t tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles, appelle-moi. Pendant que Calebasse, remonte sur son banc, piait au loin la venue de Mme Sraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison. La petite Amandine, agenouille au milieu de la cuisine, sanglotait et demandait grce pour son frre Franois. Irrit, menaant, celui-ci, accul dans un des angles de cette pice, brandissait la hachette de Nicolas et semblait dcid apporter cette fois une rsistance dsespre aux volonts de sa mre. Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant Nicolas l'entre du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte tait entrebille, la veuve fit signe son fils d'y enfermer Franois. --On ne m'enfermera pas l-dedans! s'cria l'enfant dtermin dont les yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frre Martial. --Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur. La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de n'avoir pas encore excut ses ordres, puis, d'un nouveau geste imprieux, lui dsigna Franois. Voyant son frre s'avancer vers lui, le jeune garon brandit sa hachette d'un air dsespr et s'cria: --Si on veut m'enfermer l, que ce soit ma mre, mon frre ou Calebasse, tant pis... je frappe, et la hache coupe. Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente ncessit d'empcher les deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison resterait seule, et aussi de leur drober la connaissance des scnes qui allaient se passer, car de leur fentre on dcouvrait la rivire, o l'on voulait noyer Fleur-de-Marie. Mais Nicolas, aussi froce que lche, et se souciant peu de recevoir un coup de la dangereuse hachette dont son jeune frre tait arm, hsitait s'approcher de lui. La veuve, courrouce de l'hsitation de son fils an, le poussa rudement par l'paule au-devant de Franois. Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'cria: --Quand il m'aura bless, qu'est-ce que je ferai, la mre? Vous savez bien que je vais avoir besoin de mes bras tout l'heure, et je me ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donn. La veuve haussa les paules avec mpris et fit un pas vers Franois. --N'approchez pas, ma mre, s'cria Franois furieux, ou vous allez me payer tous les coups que vous nous avez donns nous deux Amandine. --Mon frre, laisse-toi plutt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas notre mre! s'cria Amandine pouvante. Tout coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine dont on s'tait servi pour le repassage; il la saisit, la dploya moiti et la lana adroitement sur la tte de Franois, qui, malgr ses efforts, se trouvant engag sous ses plis pais, ne put faire usage de son arme. Alors Nicolas se prcipita sur lui et, aid de sa mre, il le porta dans le caveau. Amandine tait reste agenouille au milieu de la cuisine; ds qu'elle vit le sort de son frre, elle se leva vivement et, malgr sa terreur, alla d'elle-mme le rejoindre dans le sombre rduit. La porte fut ferme double tour sur le frre et sur la soeur. --C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont maintenant comme des dchans aprs nous, s'cria Nicolas. --On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien... --C'est ce qui prouve, la mre, que tu as bien fait de dire tantt au pre Frot, le pcheur d'Asnires, que Martial tait depuis deux jours dans son lit malade crever. Comme a, quand tout sera dit, on ne s'tonnera de rien. Aprs un moment de silence, et comme si elle et voulu chapper une pense pnible, la veuve reprit brusquement: --La Chouette est venue ici pendant que j'tais Asnires? --Oui, la mre. --Pourquoi n'est-elle pas reste pour nous accompagner chez Bras-Rouge? Je me dfie d'elle. --Bah! vous vous dfiez de tout le monde, la mre: aujourd'hui c'est de la Chouette, hier c'tait de Bras-Rouge. --Bras-Rouge est libre, mon fils est Toulon, et ils avaient commis le mme vol. --Quand vous rpterez toujours cela... Bras-Rouge a chapp parce qu'il est fin comme l'ambre, voil tout. La Chouette n'est pas reste ici parce qu'elle avait rendez-vous deux heures, prs de l'Observatoire, avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlev cette jeune fille de campagne avec l'aide du Matre d'cole et de Tortillard, mme que c'tait Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en deuil avait lou pour cette affaire. Voyons, la mre, comment voulez-vous que la Chouette nous dnonce, puisqu'elle nous dit les coups qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les ntres? Car elle ne sait rien de la noyade de tout l'heure. Soyez tranquille, allez, la mre, les loups ne se mangent pas, la journe sera bonne; quand je pense que la courtire a souvent pour des vingt, des trente mille francs de diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez donc! --Et pendant que nous tiendrons la courtire, Bras-Rouge restera en dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air souponneux. --Et o voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne faut-il pas qu'il rponde et qu'il empche d'approcher de l'endroit o nous ferons notre affaire? --Nicolas! Nicolas! cria tout coup Calebasse au-dehors, voil les deux femmes. --Vite, vite, la mre, votre chle; je vais vous conduire terre, a sera autant de fait, dit Nicolas. La veuve avait remplac sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle noir. Elle s'enveloppa dans un grand chle de tartan carreaux gris et blancs, ferma la porte de la cuisine, plaa la clef derrire un des volets du rez-de-chausse et suivit son fils l'embarcadre. Presque malgr elle, avant de quitter l'le, elle jeta un long regard sur la fentre de Martial, frona les sourcils, pina ses lvres; puis, aprs un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas: C'est sa faute, c'est sa faute. --Nicolas, les vois-tu... l-bas, le long de la butte? il y a une paysanne et une bourgeoise, s'cria Calebasse en montrant, de l'autre ct de la rivire, Mme Sraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un petit sentier contournant un escarpement assez lev d'o l'on dominait un four pltre. --Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit Nicolas. --Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui est venue avant-hier! Vois donc son chle orange. Et la petite paysanne, comme elle se dpche! Elle est encore bonne enfant, celle-l, on voit bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend. --Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, a chauffe, a chauffe. Ah ! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la vieille et la jeune dans le bachot soupape, tu me suivras dans l'autre bout bout, et attention ramer juste, pour que d'un saut je puisse me lancer dans ton bateau ds que j'aurai fait jouer la trappe et que le mien enfoncera. --N'aie pas peur, ce n'est pas la premire fois que je rame, n'est-ce pas? --Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne sautais pas temps dans l'autre bachot, les femelles, en se dbattant contre la noyade, pourraient s'accrocher moi, et, merci, je n'ai pas envie de faire une pleine eau avec elles. --La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voil sur la grve. --Allons, allons, embarquez, la mre, dit Nicolas en dmarrant, venez dans le bachot soupape. Comme a, les deux femmes ne se dfieront de rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le ct de toi, il est pointu comme une lance, a pourra servir, et en route! dit le bandit en plaant dans le bateau de Calebasse un long croc arm d'un fer aigu. En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre par Calebasse, abordrent sur la grve, o Mme Sraphin et Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes. Pendant que Nicolas attachait son bateau un pieu plac sur le rivage, Mme Sraphin s'approcha et lui dit tout bas et trs-rapidement: --Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit haute voix: --Nous sommes un peu en retard, mon garon? --Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a dj demandes plusieurs fois. --Vous voyez, ma chre demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme Sraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgr sa confiance, avait senti son coeur se serrer l'aspect des sinistres figures de la veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la rassura, et elle rpondit: --Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le trajet n'est pas long. --Va-t-elle tre contente, cette chre dame! dit Mme Sraphin. Puis, s'adressant Nicolas:--Voyons, mon garon, approchez encore un peu plus votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la. --C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe, donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est prpar, vous n'avez rien craindre, rpondit tout bas Nicolas. Puis, avec une impassibilit froce, sans tre touch ni de la beaut ni de la jeunesse de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras. La jeune fille s'y appuya lgrement et entra dans le bateau. -- vous, ma brave dame, dit Nicolas Mme Sraphin. Et il lui offrit la main son tour. Fut-ce pressentiment, dfiance ou seulement crainte de ne pas sauter assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et la Goualeuse lorsqu'elle coulerait fond, la femme de charge de Jacques Ferrand dit Nicolas en se reculant: --Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle. Et elle se plaa prs de Calebasse. -- la bonne heure, dit Nicolas en changeant un coup d'oeil expressif avec sa soeur. Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion son bachot. Sa soeur l'imita lorsque Mme Sraphin fut ct d'elle. Debout, immobile, sur le rivage, indiffrente cette scne, la veuve, pensive et absorbe, attachait obstinment son regard sur la fentre de Martial, que l'on distinguait de la grve travers les peupliers. Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Sraphin et Calebasse, s'loignrent lentement du bord. _Fin de la sixime partie_ [Note 1: Quelques jours aprs avoir crit ces lignes, nous relisions le _Mmorial de Sainte-Hlne_, ce livre immortel qui nous semble un sublime trait de philosophie pratique; nous avons remarqu ce passage, qui nous avait jusqu'alors chapp. Aprs un de mes rves (c'est l'empereur qui parle), nos grands vnements de guerre accomplis et solds, de retour l'intrieur, en repos et respirant, et t de chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse dissmins dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me rendre compte moi-mme; ils eussent t les espions de la vertu; ils seraient venus me trouver directement; ils eussent t mes confesseurs, mes directeurs spirituels, et mes dcisions avec eux eussent t mes bonnes oeuvres secrtes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos, et t, du sommet de ma puissance, de m'occuper fond d'amliorer la condition de la socit; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances individuelles._ (_Mmorial_, t. V, p. 100, dition de 1824.)] [Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans le pige_ mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mre Martial nous aidera _lui prendre de force ses pierreries_, et aprs nous _emporterons le cadavre dans ton bateau_.] [Note 3: Dpchons-nous.] [Note 4: Mouchard.] [Note 5: Guillotin.] [Note 6: Vol.] [Note 7: Mon couteau.] [Note 8: Cuivre.] [Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas exagrs. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de Bretignres sur la colonie pnitentiaire de Mettray (sance du 12 mars 1842): L'tat civil de nos colons est important constater: parmi eux nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les pre et mre sont remaris, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont pas t l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongs dans la plus profonde misre. Ces chiffres sont loquents et grands d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et donnent l'espoir d'arrter les progrs d'un mal dont l'origine est ainsi constate. Le nombre des parents criminels fait apprcier l'ducation qu'ont d recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides. Instruits au mal par leurs pres, les fils ont failli sous leurs ordres et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice, ils se rsignent partager dans la prison le destin de leur famille; ils n'y apportent que l'mulation du vice, et il faut vraiment qu'une lueur de la grce divine existe encore au fond de ces rudes et grossires natures pour que tous germes honntes ne soient pas teints.] [Note 10: Lames de plomb gnralement voles sur les toits.] [Note 11: Dbris mtalliques recueillis par les ravageurs.] [Note 12: Fer.] [Note 13: Cuivre.] [Note 14: Jolies.] [Note 15: Voleurs.] [Note 16: la conscience.] [Note 17: Mme de Fermont ayant crit cette lettre dans son dernier domicile, et ignorant alors o elle irait se loger, avait pri M. d'Orbigny de lui rpondre poste restante; mais, faute de passeport pour retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqu une de ces adresses d'initiales qu'il suffit de dsigner pour qu'on vous remette la lettre qui porte cette suscription.] [Note 18: Le lecteur se souvient peut-tre que, dans le rcit de ses premires annes qu'elle a fait Rodolphe lors de son entretien avec lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parl de Rigolette, qui, enfant vagabond comme elle, avait t enferme jusqu' seize ans dans une maison de dtention.] End of Project Gutenberg's Les mystres de Paris, Tome III, by Eugne Sue License: Share Alike