Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) HISTOIRE DE LA LITTRATURE ANGLAISE TOME CINQUIME ET COMPLMENTAIRE LES CONTEMPORAINS OUVRAGES DU MME AUTEUR: (Librairie Hachette.) VOYAGE AUX PYRNES, in-18, 5e dition. LA FONTAINE ET SES FABLES, in-18, 4e dition. ESSAI SUR TITE-LIVE, in-18, 2e dition. LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU DIX-NEUVIME SICLE, in-18, 3e dition. ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e dition. NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, in-18, 2e dition. VIE ET OPINIONS DE M. GRAINDORGE, in-18, 4e dition. VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8. (Librairie Germer-Baillire.) PHILOSOPHIE DE L'ART, in-18. PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE, in-18. DE L'IDAL DANS L'ART, in-18. PHILOSOPHIE DE L'ART DANS LES PAYS-BAS, in-18. 10616.--Impr. gnr. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, Paris. HISTOIRE DE LA LITTRATURE ANGLAISE PAR H. TAINE TOME CINQUIME ET COMPLMENTAIRE LES CONTEMPORAINS DEUXIME DITION REVUE ET AUGMENTE PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N 77 1869 Droits de proprit et de traduction rservs AVERTISSEMENT. Ce volume est le complment de l'_Histoire de la littrature anglaise_; il est crit sur un autre plan, parce que le sujet est autre. La priode prsente n'est point encore accomplie, et les ides qui la gouverneront sont en voie de formation, c'est--dire l'tat d'bauches; c'est pourquoi on ne peut prsent les grouper en systme. Quand les documents ne sont encore que des indices, l'histoire doit se rduire des tudes: la science se modle sur la vie, et nos conclusions restent forcment incompltes, quand les faits qui nous les suggrent sont inachevs. Dans cinquante ans, on pourra crire l'histoire de ce sicle; en attendant on ne peut que l'esquisser. J'ai choisi parmi les crivains anglais contemporains les esprits les plus inventifs, les plus consquents et les plus opposs; on peut les considrer comme des _spcimens_ qui reprsentent les traits communs, les tendances contraires, et par suite la direction gnrale de l'esprit public. Ce ne sont que des spcimens. ct de Macaulay et de Carlyle, il y a des historiens comme Hallam, Buckle et Grote; ct de Dickens et de Thackeray, il y a des romanciers comme Bulwer, Charlotte Bront, mistress Gaskell, Elliot, et je ne sais combien d'autres; ct de Tennyson, il y a des potes comme Elisabeth Browning; ct de Stuart Mill, il y a des philosophes comme Hamilton, Bain et Herbert Spencer. Je laisse de ct le trs-grand nombre d'hommes de talent qui crivent sans les signer les articles des revues, et qui, comme des soldats dans une arme, manifestent parfois plus clairement que les gnraux les facults et les inclinations de leur temps et de leur nation. Si l'on cherche ce qu'il y a de commun dans cette multitude d'esprits divers, on y retrouvera, je pense, les deux traits saillants que j'ai dj marqus. L'un de ces traits est propre la civilisation anglaise, l'autre la civilisation du dix-neuvime sicle. L'un est national, l'autre est europen. D'un ct, et cela est particulier ce peuple, cette littrature est une enqute institue sur l'homme, toute positive et partant mdiocrement belle, ou philosophique, mais trs-exacte, trs-minutieuse, trs-utile, en outre trs-morale, et cela un tel degr que parfois la gnrosit ou la puret de ses aspirations l'lvent jusqu' une rgion que nul artiste ou philosophe n'a dpasse. D'un autre ct, et cela est commun aux divers peuples de notre ge, cette littrature subordonne les croyances et les institutions rgnantes l'examen personnel et la science tablie, je veux dire ce tribunal irrcusable qui se dresse dans la conscience solitaire de chaque homme, et cette autorit universelle que les diverses raisons humaines rectifies l'une par l'autre et contrles par la pratique, empruntent aux vrifications de l'exprience et leur propre accord. Quel que soit le jugement qu'on porte sur ces tendances et sur ces doctrines, on ne pourra, je pense, leur refuser le mrite d'tre spontanes et originales. Ce sont des plantes vivantes et des plantes vivaces. Les six crivains dcrits dans ce volume ont exprim sur Dieu, la nature, l'homme, la science, la religion, l'art et la morale, des ides efficaces et compltes. Pour produire de telles ides, il n'y a aujourd'hui en Europe que trois nations, l'Angleterre, l'Allemagne et la France. On trouvera ici celles de l'Angleterre ordonnes, discutes et compares celles des deux autres pays pensants. HISTOIRE DE LA LITTRATURE ANGLAISE. LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. CHAPITRE I. Le Roman. Dickens. 1. L'CRIVAIN. I. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance de la faon d'imaginer. II. Lucidit et intensit de l'imagination chez Dickens. -- Audace et vhmence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les objets inanims se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les hallucins et les fous. III. quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses trivialits et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres de son pays. -- En quoi il diffre de George Sand. -- _Miss Ruth_ et _Genevive_. -- _Un Voyage en diligence._ IV. Vhmence des motions que ce genre d'imagination doit produire. -- Son pathtique. -- L'ouvrier _Stephen_: -- Son comique. -- Pourquoi il arrive la bouffonnerie et la caricature. -- Emportement et exagration nerveuse de sa gaiet. 2. LE PUBLIC. I. Le roman anglais est oblig d'tre moral. -- En quoi cette contrainte modifie l'ide de l'amour. -- Comparaison de l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille et de l'pouse. II. En quoi cette contrainte modifie l'ide de la passion. -- Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. III. Inconvnients de ce parti pris. -- Comment les masques comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens l'ensemble manque l'action. 3. LES PERSONNAGES. I. Deux classes de personnages. -- Les caractres naturels et instinctifs. -- Les caractres artificiels et positifs. -- Prfrence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens pour les seconds. II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces personnages sont Anglais. III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littrature franaise. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple. IV. L'homme idal selon Dickens. -- En quoi cette conception correspond un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilit et de l'instinct opprims par la convention et par la rgle. -- Succs de Dickens. Si Dickens tait mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain de l'enterrement d'un homme clbre, ses amis et ses ennemis se mettent l'oeuvre; ses camarades de collge racontent dans les journaux ses espigleries d'enfance; un autre se rappelle exactement et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets, nominations, dates et chiffres, et rvle aux lecteurs positifs l'espce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les arrire-neveux et les petits-cousins publient la description de ses actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y a pas de gnie littraire dans la famille, on choisit un gradu d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le dfunt comme un auteur grec, entasse une infinit de documents, les surcharge d'une infinit de commentaires, couronne le tout d'une infinit de dissertations, et vient dix ans aprs, un jour de Nol, avec une cravate blanche et un sourire serein, offrir la famille assemble trois in-quarto de huit cents pages, dont le style lger endormirait un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait asseoir; il est le plus bel ornement de la fte, et l'on envoie son oeuvre la _Revue d'dimbourg_. Celle-ci frmit la vue de ce prsent norme, et dtache un jeune rdacteur intrpide qui compose avec la table des matires une vie telle quelle. Autre avantage des biographies posthumes: le dfunt n'est plus l pour dmentir le biographe ni le docteur. Malheureusement Dickens vit encore et dment les biographies qu'on fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prtend tre son propre biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il rpondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_, son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais quel point cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la vrit? Tout ce qu'on sait, ou plutt tout ce qu'on rpte, c'est que Dickens est n en 1812, qu'il est fils d'un stnographe, qu'il fut d'abord stnographe lui-mme, qu'il a t pauvre et malheureux dans sa jeunesse, que ses romans publis par livraisons lui ont acquis une grande fortune et une rputation immense. Le lecteur est libre de conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il crira ses mmoires. Jusque-l il ferme sa porte, et laisse sa porte les gens trop curieux qui s'obstinent y frapper. C'est son droit. On a beau tre illustre, on ne devient pas pour cela la proprit du public; on n'est pas condamn aux confidences; on continue s'appartenir; on peut rserver de soi ce qu'on juge propos d'en rserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donn. Quarante volumes suffisent, et au del, pour bien connatre un homme; d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient l'histoire; c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le gnie d'un homme ressemble une horloge: il a sa structure, et parmi toutes ses pices un grand ressort. Dmlez ce ressort, montrez comment il communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pice en pice jusqu' l'aiguille o il aboutit. Cette histoire intrieure du gnie ne dpend point de l'histoire extrieure de l'homme, et la vaut bien. 1. L'CRIVAIN. La premire question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci: Comment voit-il les objets? Avec quelle nettet, avec quel lan, avec quelle force? La rponse dfinit d'avance toute son oeuvre; car chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait d'abord. La rponse dfinit d'avance tout son talent; car dans un romancier l'imagination est la facult matresse; l'art de composer, le bon got, le sens du vrai en dpendent; un degr ajout sa vhmence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractres qu'elle produit, brise les plans o elle s'enferme. Considrez celle de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses dfauts et de ses mrites, de sa puissance et de ses excs. I Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je crois, ne s'est figur avec un dtail plus exact et une plus grande nergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez cette description d'un orage; les images semblent prises au daguerrotype, la lumire blouissante des clairs: L'oeil, aussi rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'et point vus au grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue qui les faisaient mouvoir; des nids dlabrs d'oiseaux dans les recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la bche des voitures qui passaient, emportes par leur attelage effarouch, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des charrues abandonnes dans les champs; des lieues et puis encore des lieues de pays coup de haies, avec la bordure lointaine d'arbres aussi visible que l'pouvantail perch dans le champ de fves trois pas d'eux; une minute de clart limpide, ardente, tremblotante, qui montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumire jaune, puis du bleu, puis un clat si intense, qu'on ne voyait plus que de la lumire: puis la plus paisse et la plus profonde obscurit[1]. Une imagination aussi lucide et aussi nergique doit animer sans effort les objets inanims. Elle soulve dans l'esprit o elle s'exerce des motions extraordinaires, et l'auteur verse sur les objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont il est combl. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs s'allongent comme de grands fantmes, les puits noirs billent hideusement et mystrieusement dans les tnbres; des lgions d'tres tranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique; la nature vide se peuple, la matire inerte s'agite. Mais les images restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni dsordre; les objets imaginaires sont dessins avec des contours aussi prcis et des dtails aussi nombreux que les objets rels, et le rve vaut la vrit. Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est l'imagination pure. Il ne dcrit point, comme Walter Scott, pour offrir une carte de gographie au lecteur et pour faire la topographie de son drame. Il ne dcrit point comme lord Byron, par amour de la magnifique nature, et pour taler une suite splendide de tableaux grandioses. Il ne songe ni obtenir l'exactitude, ni choisir la beaut. Frapp d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et clate en figures imprvues. Tantt ce sont les feuilles jaunies que le vent poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effares, d'une course perdue, se collant aux sillons, se noyant dans les fosss, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit qui tourne autour d'une glise, qui tte en gmissant, de sa main invisible, les fentres et les portes, qui s'enfonce dans les crevasses, et qui, enferm dans sa prison de pierre, hurle et se lamente pour en sortir: Quand il a rd dans les ailes, lorsqu'il s'est gliss autour des piliers, et qu'il a essay le grand orgue sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les poutres, puis il s'abat dsespr sur le parvis et s'engouffre en murmurant sous les votes. Parfois il revient furtivement et se trane en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les pitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit strident comme un clat de rire; sur d'autres, il crie et gmit comme s'il pleurait[3].--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la religion passionne d'un protestant rvolutionnaire, lorsqu'il vous parle des sons funbres que jette le vent attard autour de l'autel, des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne vos nerfs la sensation de la tourmente arienne. Le vent siffle et gambade dans les arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaants de la tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le vieux beffroi; sa pense est un miroir, il n'y a pas un des dtails les plus minutieux et les plus laids qui lui chappe. Il a compt les barres de fer ronges par la rouille, les feuilles de plomb rides et recroquevilles qui craquent et se soulvent tonnes sous le pied qui les foule, les nids d'oiseaux dlabrs et empils dans les recoins des madriers moisis, la poussire grise entasse, les araignes mouchetes, indolentes, engraisses par une longue scurit, qui, pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots aprs leurs cordages, ou se laissent glisser terre, et jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu cette hauteur, entre les nuages volants qui promnent leurs ombres sur la ville et les lumires affaiblies qu'on distingue peine dans la vapeur, on prouve une sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de dcouvrir, comme Dickens, une pense et une me dans la voix mtallique des cloches qui habitent ce chteau tremblant. Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un pote; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le rel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramne sous les yeux du matre dsol les heureuses soires, les entretiens confiants, le bien-tre, la tranquille gaiet dont il a joui et qu'il n'a plus. Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et prcoce qui se sent mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont berc. Les objets, chez Dickens, prennent la couleur des penses de ses personnages. Son imagination est si vive, qu'elle entrane tout avec elle dans la voie qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste, il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des rues, tout parle. Le style court travers un essaim de visions; il s'emporte jusqu'aux plus tranges bizarreries. Voici une jeune fille, jolie et honnte, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier des lgistes pour aller retrouver son frre. Quoi de plus simple? quoi de plus vulgaire mme? Dickens s'exalte l-dessus. Pour lui faire fte, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine, les bureaux, les dossiers de procdure, et bien d'autres choses encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement: Y avait-il assez de vie dans la triste vgtation de la cour des Fontaines pour que les rameaux enfums eussent senti venir la plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent les amours des plantes. Mais c'tait une bonne chose pour cette cour pave d'encadrer une si dlicate petite figure; elle passait comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des dalles uses, les laissant plus sombres, plus tristes, plus grimaantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette source d'esprance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards, nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient pu se taire pour couter des alouettes imaginaires au moment o passait cette frache petite crature; les branches sombres, qui ne se courbaient jamais que dans leur chtive croissance, auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une soeur, et verser leur bndiction sur sa gracieuse tte; les vieilles lettres d'amour enfermes dans les bureaux voisins, au fond d'une bote de fer, et oublies parmi les monceaux de papiers de famille o elles s'taient gares, auraient pu trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes tendresses, quand de son pas lger elle s'approchait d'elles. Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu arriver pour l'amour de Ruth[4]. Ceci est tourment, n'est-il pas vrai? Votre got franais, toujours mesur, se rvolte contre ces crises d'affectation, contre ces mivreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle; Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit d'elle-mme, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point ailleurs. On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe laquelle, la plus rbarbative; celle d'un marchand d'instruments de marine. Dickens voit les baromtres, les chronomtres, les compas, les tlescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant d'ides gographiques et nautiques tales sous les vitrines, pendues au plafond, attaches au mur, elles dbordent sur lui par tant de cts et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se transfigure: Dans la contagion gnrale, il semble qu'elle se change en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manire de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour tre lance et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle le dserte[5]. La diffrence entre un fou et un homme de gnie n'est pas fort grande. Napolon, qui s'y connaissait, le disait Esquirol. La mme facult nous porte la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est l'imagination visionnaire qui forge les fantmes du fou et qui cre les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent l'un peuvent servir l'autre. L'imagination de Dickens ressemble celle des monomanes. S'enfoncer dans une ide, s'y absorber, ne plus voir qu'elle, la rpter sous cent formes, la grossir, la porter, ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en blouir, l'en accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pntrante, qu'il ne puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont l les grands traits de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont rests plus visibles et plus prsents dans la mmoire du lecteur que ceux qu'il dcrit. La vieille maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la cour de l'cole, sont des tableaux d'intrieur dont rien n'gale le relief, l'nergie et la prcision. Dickens a la passion et la patience des peintres de sa nation: il compte un un les dtails, il note les couleurs diffrentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau fendu, les dalles verdies et casses, les crevasses des murs humides; il distingue les singulires odeurs qui en sortent; il marque la grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'coliers inscrits sur la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse description n'a rien de froid; si elle est si dtaille, c'est que la contemplation tait intense; elle prouve sa passion par son exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la distingue tout d'un coup au bout de la page; les tmrits du style la rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de l'impression. Des mtaphores excessives font passer devant l'esprit des rves grotesques. On se sent assig de visions extravagantes. M. Mell prend sa flte, et y souffle, dit Copperfield, au point que je finissais par penser qu'il ferait entrer tout son tre dans le grand trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas. Tom Pinch, dsabus, dcouvre que son matre Pecksniff est un coquin hypocrite. Il avait t si longtemps accoutum tremper dans son th le Pecksniff de son imagination, l'tendre sur son pain, le savourer avec sa bire, qu'il fit un assez pauvre djeuner le lendemain de son expulsion. On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on est pris d'une ide fixe et l'on a mal la tte. Ces excentricits sont le style de la maladie plutt que de la sant. Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On voit qu'il prouve celles de ses personnages, qu'il est obsd de leurs ides, qu'il entre dans leur folie. En sa qualit d'Anglais et de moraliste, il a dcrit nombre de fois le remords. Peut-tre dira-t-on qu'il en fait un pouvantail, et qu'un artiste a tort de se transformer en auxiliaire du gendarme et du prdicateur. Il n'importe; le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui pardonner d'tre utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tu en trahison son ennemi, et croit dornavant respirer en paix; mais le souvenir du meurtre, comme un poison, dsorganise insensiblement son esprit. Il n'est plus matre de ses ides; elles l'emportent avec la fougue d'un cheval effar. Il pense incessamment et en frissonnant la chambre o on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres, les creux du lit qu'il a dfait, la porte laquelle on peut frapper. mesure qu'il veut se dtacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est un gouffre ardent o il roule en se dbattant avec des cris et des sueurs d'angoisse. Il se suppose couch dans ce lit, comme il devrait y tre, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre lui-mme. Le rve est si fort, qu'il n'est pas bien sr de n'tre pas l-bas Londres. Il devient ainsi son propre spectre et son propre fantme. Et cet tre imaginaire, comme un miroir, ne fait que redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du chtiment. Il revient, et se glisse en plissant jusqu' la porte de sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des raisonnements positifs, le voil devenu aussi chimrique qu'une femme nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de rveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couch dans le lit. Au moment o il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse le saisit: si l'homme assassin allait se lever l, devant lui! Il entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brl par la fivre. Il relve les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie: Assassin! L'esprit fix avec une frnsie d'attention sur la porte, il finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations sont perverties; il n'ose s'en dfier, il n'ose plus y croire, et dans ce cauchemar, o la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de formes hideuses, il ne trouve plus rien de rel que l'oppression incessante de son dsespoir convulsif. Dornavant toutes ses penses, tous ses dangers, le monde entier disparat pour lui dans une seule question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce d'en arracher sa pense; elle y reste imprime et colle; elle l'y attache comme par une chane de fer. Il se figure toujours qu'il va dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit pas furtifs, en cartant les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse les mouches rpandues sur la chair par files paisses, comme des monceaux de groseilles sches. Et toujours il aboutit l'ide de la dcouverte; il en attend la nouvelle, coutant passionnment les cris et les rumeurs de la rue, coutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre, coutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En mme temps, il a toujours sous les yeux ce cadavre abandonn dans le bois; il le montre mentalement tous ceux qu'il aperoit, comme pour leur dire: Regardez! connaissez-vous cela? Me souponnez-vous? Le supplice de prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire reconnatre, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus lugubre que l'ide fixe laquelle sa conscience l'a condamn. Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout fait. Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, trs-plaisants au premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il fallait une imagination comme la sienne, drgle, excessive, capable d'ides fixes, pour mettre en scne les maladies de la raison. Il y en a deux surtout qui font rire et qui font frmir: Augustus, le maniaque triste, qui est sur le point d'pouser miss Pecksniff, et le pauvre M. Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood. Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprvues, ces incroyables soubresauts de la sensibilit pervertie; reproduire ces arrts de pense, ces interruptions de raisonnement, cette intervention d'un mot, toujours le mme, qui brise la phrase commence et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard vide, la physionomie niaise et inquite de ces vieux enfants hagards qui ttonnent douloureusement d'ides en ides, et se heurtent chaque pas au seuil de la vrit qu'ils ne peuvent franchir, c'est l une facult qu'Hoffmann seul eut au mme degr que Dickens. Le jeu de ces raisons dlabres ressemble au grincement d'une porte disloque: il fait mal entendre. On y trouve, si l'on veut, un clat de rire discordant; mais on y dcouvre mieux encore un gmissement et une plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidit, l'tranget, l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfant de telles cratures, qui les a portes et soutenues jusqu'au bout sans flchir, et qui s'est trouve dans son vrai monde en imitant et en produisant leur draison. quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffrent, non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; aprs avoir mesur leur nergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une classe d'objets qu'il prfre; les autres le laissent froid, et il ne les aperoit pas. Dickens n'aperoit pas les choses grandes: ceci est le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend propos de tout, particulirement propos des objets vulgaires, d'une boutique de bric--brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la vigueur, il n'atteint pas la beaut. Son instrument rend des sons vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il dcrit une maison, il la dessinera avec une nettet de gomtre; il en mettra toutes les couleurs en relief, il dcouvrira une physionomie et une pense dans les contrevents et dans les gouttires, il fera de la maison une sorte d'tre humain, grimaant et nergique, qui saisira le regard et qu'on n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes monumentales, la calme majest des grandes ombres largement dcoupes par les crpis blancs, la joie de la lumire qui les couvre, et devient palpable dans les noirs enfoncements o elle plonge, comme pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les cenelles qui parsment de leurs grains rouges les haies dpouilles, la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements d'un insecte dans l'herbe; mais la grande posie qu'et saisie l'auteur de _Valentine_ et d'_Andr_ lui chappera. Il se perdra, comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et passionne des petites choses; il n'aura point l'amour des belles formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une srnit grandiose, et ouvrent au plus profond de l'me une source de sant et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration est une verve fivreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au hasard les laideurs, les vulgarits, les sottises, et qui, en communiquant ses crations je ne sais quelle vie saccade et violente, leur te le bien-tre et l'harmonie qu'en d'autres mains elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille mnagre; elle met son tablier: quel trsor que ce tablier! Dickens le tourne et le retourne, comme un commis de nouveauts qui voudrait le vendre. Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille, elle lie les cordons, elle l'tale, elle le froisse pour qu'il tombe bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement de Dickens pendant ces oprations innocentes! Il pousse de petits cris d'espiglerie joyeuse: Oh! bon Dieu, quel mchant petit corsage! Il apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y a l une scne entire, dramatique et lyrique, avec exclamations, protase, pripties, aussi complte qu'une tragdie grecque. Ces gentillesses de cuisine et ces mivreries d'imagination font penser (par contraste) aux tableaux d'intrieur de George Sand. Vous rappelez-vous la chambre de la fleuriste Genevive? Elle fabrique, comme Ruth, un objet utile, trs-utile, puisque demain elle vendra dix sous; mais cet objet est une rose panouie, dont les frles ptales s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fe, dont la frache corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de ses joues, frle chef-d'oeuvre clos un soir d'motion potique, pendant que de sa fentre elle contemple au ciel les yeux perants et divins des toiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les roues, les claboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des chevaux, des harnais et de la machine, en voil assez pour le mettre hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle, et part en lanant cette ode, qui semble sortir de la trompette du conducteur: En avant sous l'obscurit qui s'paissit! Nous ne pensons pas aux noires ombres des arbres; nous franchissons du mme galop clarts, tnbres, comme si la lumire de Londres cinquante milles d'ici suffisait, et au del, pour illuminer la route! En avant par del la prairie du village, o s'attardent les joueurs de paume, o chaque petite marque laisse sur le frais gazon par les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, rpand son parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par del l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, o les buveurs s'assemblent la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitt, les traits pendants, s'en va l'aventure du ct de la mare, poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la route! prsent, c'est le vieux pont de pierre qui rsonne sous le sabot des chevaux, parmi les tincelles qui jaillissent. Puis nous voil encore sur la route ombrage, puis au del de la barrire ouverte, plus loin, bien loin au del, dans la campagne. Hurrah! Hol ho! l-bas, derrire, arrte cette trompette un instant; viens ici, conducteur, accroche-toi la bche, grimpe sur la banquette. On a besoin de toi pour tter ce panier. Nous ne ralentirons point pour cela le pas de nos btes; n'ayez crainte. Nous leur mettrons plutt le feu au ventre pour la glus grande gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de vieux vin n'a senti le contact du souffle tide de la nuit, comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill, de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor, Bill. Voil de la musique! voil un air! L-bas, l-bas, bien loin derrire les collines. Ma foi, oui! hurrah! la jument ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah! Voyez l-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous l'ayons aperue. Sous sa lumire, la terre rflchit les objets comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumires, les clochers d'glises, les vieux troncs fltris, les jeunes pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. L-bas, les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes puissent se voir sur le sol; le chne, point; il ne lui convient pas de trembler. Camp dans sa vieille solidit massive, il veille sur lui-mme, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal assise sur ses gonds grinants, boiteuse et dcrpite, se balance devant son mirage, comme une douairire fantastique, pendant que notre propre fantme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! travers fosss et broussailles, sur la terre unie et sur le champ labour, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus roide encore de la muraille, comme si c'tait un spectre chasseur! Des nuages aussi! Et sur la valle un brouillard! non pas un lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur lgre, arienne, pareille un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs modestes, ajoute un charme aux beauts devant lesquelles il est tendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze, ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous dplaise, quand nous serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voil que nous voyageons comme la lune elle-mme. Cachs dans un bouquet d'arbres, la minute d'aprs dans une tache de vapeur, puis reparaissant en pleine lumire, parfois effacs, mais avanant toujours, notre course rpte la sienne. Hurrah! Une joute contre la lune! Hol ho! hurrah! La beaut de la nuit a t sentie peine, quand dj le jour arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par l des jardins de marachers, des files de maisons, des villas, des terrasses, des places, des quipages, des chariots, des charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attards, des ivrognes, des porteurs jeun; par del toutes les formes de la brique et du mortier, puis sur le pav bruyant, qui force les gens juchs sur la banquette se bien tenir. Hurrah! travers des tours et dtours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans nombre, jusqu' ce qu'on atteigne une vieille cour d'htellerie, et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout tourdi, se trouve Londres[6]! Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive Londres! Cet accs de lyrisme o les folies les plus potiques naissent des banalits les plus vulgaires, semblables des fleurs maladives qui pousseraient dans un vieux pot cass, expose dans ses contrastes naturels et bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait prophtiser. [Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples, with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields; miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain; then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a brightness so intense that there was nothing else but light; and then the deepest and profoundest darkness. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)] [Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves; but this wind happening to come up with a great heap of them just after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there, rolling over each other, whirling round and round upon their thin edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this enough for its malicious fury: for not content with driving them abroad, it charged small parties of them and hunted them into the wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard, and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath, and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed at their heels! The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase it was; for they got into unfrequented places, where there was no outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went anywhere for safety. (_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)] [Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to issue forth again: and not content with stalking through the aisles, and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ, soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls; seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others, moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too, lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way, of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a church! But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles! High up in the steeple, where it is free to come and go through many an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is; and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper, shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in the vibration of the bells, and never loose their hold upon their thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save a life! High up in the steeple of an old church, far above the light and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it, is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)] [Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a question for gardeners, and those who are learned in the loves of plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have such a delicate little figure flitting through it; that it passed like a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt. The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling, through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows, bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed; the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went lightly by. Anything might have happened that did not happen, and never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 289.)] [Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.] [Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account the deep reflections of the trees, but scampering on through light and darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away, were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the village-green, where cricket-players linger yet; and every little indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats, while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and down again into the shadowy road, and through the open gate, and far away, away, into the world. Yoho! Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket! Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack. Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night. Yoho! Yoho! See the bright moon? High up before we know it: making the earth reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho! through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter. Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it, but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour; emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match against the Moon. Yoho! Yoho! The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up. Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas, crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down, quite stunned and giddy, is in London! (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)] II Le lecteur prvoit dj quelles violentes motions ce genre d'imagination va produire. La manire de concevoir rgle en l'homme la manire de sentir. Quand l'esprit, peine attentif, suit les contours indistincts d'une image bauche, la joie et la douleur l'effleurent d'un attouchement insensible. Quand l'esprit, avec une attention profonde, pntre les dtails minutieux d'une image prcise, la joie et la douleur le secouent tout entier. Dickens a cette attention et voit ces dtails; c'est pourquoi il rencontre partout des sujets d'exaltation. Il ne quitte point le ton passionn; il ne se repose jamais dans le style naturel et dans le rcit simple; il ne fait que railler ou pleurer; il n'crit que des satires et des lgies. Il a la sensibilit fivreuse d'une femme qui part d'un clat de rire ou qui fond en larmes au choc imprvu du plus lger vnement. Ce style passionn est d'une puissance extrme, et on peut lui attribuer la moiti de la gloire de Dickens. Le commun des hommes n'a que des motions faibles. Nous travaillons machinalement et nous billons beaucoup; les trois quarts des objets nous laissent froids; nous nous endormons dans l'habitude, et nous finissons par ne plus remarquer les scnes de mnage, les minces dtails, les aventures plates qui sont le fond de notre vie. Un homme vient qui, tout d'un coup, les rend intressantes; bien plus, il en fait des drames; il les change en objets d'admiration, de tendresse et d'pouvante. Sans sortir du coin du feu ou de l'omnibus, nous voil tremblants, les yeux pleins de larmes ou secous par les accs d'un rire inextinguible. Nous nous trouvons transforms, notre vie est double; notre me vgtait; elle sent, elle souffre, elle aime. Le contraste, la succession rapide, le nombre des sentiments ajoutent encore son trouble; nous roulons pendant deux cents pages dans un torrent d'motions nouvelles, contraires et croissantes, qui communique l'esprit sa violence, qui l'entrane dans des carts et des chutes, et ne le rejette sur la rive qu'enchant et puis. C'est une ivresse, et sur une me dlicate l'effet serait trop fort; mais il convient au public, et le public l'a justifi. Cette sensibilit ne peut gure avoir que deux issues: le rire et les larmes. Il y en a d'autres; mais on n'y arrive que par la haute loquence; elles sont le chemin du sublime, et l'on a vu que pour Dickens il est ferm. Cependant il n'y a pas d'crivain qui sache mieux toucher et attendrir; il fait pleurer, cela est la lettre; avant de l'avoir lu, on ne se savait pas tant de piti dans le coeur. Le chagrin d'une enfant qui voudrait tre aime de son pre et que son pre n'aime point, l'amour dsespr et la mort lente d'un pauvre jeune homme demi imbcile, toutes ces peintures de douleurs secrtes laissent une impression ineffaable. Les larmes qu'il verse sont vraies, et la compassion est leur source unique. Balzac, George Sand, Stendhal ont aussi racont les misres humaines; est-il possible d'crire sans les raconter? Mais ils ne les cherchent pas, ils les rencontrent; ils ne songent point nous les taler; ils allaient ailleurs, ils les ont trouves, sur leur route. Ils aiment l'art plutt que les hommes. Ils ne se plaisent qu' voir jouer les ressorts des passions, combiner de grands systmes d'vnements, construire de puissants caractres; ils n'crivent point par sympathie pour les misrables, mais par amour du beau. Quand vous finissez _Mauprat_, votre motion n'est pas la sympathie pure; vous ressentez encore une admiration profonde pour la grandeur et la gnrosit de l'amour. Quand vous achevez _le Pre Goriot_, vous avez le coeur bris par les tortures de cette agonie; mais l'tonnante invention, l'accumulation des faits, l'abondance des ides gnrales, la force de l'analyse, vous transportent dans le monde de la science, et votre sympathie douloureuse se calme au spectacle de cette physiologie du coeur. Dickens ne calme jamais la ntre; il choisit les sujets o elle se dploie seule et plus qu'ailleurs, la longue oppression des enfants tyranniss et affams par leur matre d'cole, la vie de l'ouvrier Stephen, vol et dshonor par sa femme, chass par ses camarades, accus de vol, languissant six jours au fond d'un puits o il est tomb, bless, dvor par la fivre, et mourant quand enfin on arrive lui. Rachel, sa seule amie, est l, et son garement, ses cris, le tourbillon de dsespoir dans lequel Dickens enveloppe ses personnages ont prpar la douloureuse peinture de cette mort rsigne. Le seau remonte un corps qui n'a presque plus de forme, et l'on voit la figure ple, puise, patiente, tourne vers le ciel, tandis que la main droite, brise et pendante, semble demander qu'une autre main vienne la soutenir. Il sourit pourtant et dit faiblement: Rachel! Elle vient et se penche jusqu' ce que ses yeux soient entre ceux du bless et le ciel, car il n'a pas la force de tourner les siens pour la regarder. Alors, en paroles brises, il lui raconte sa longue agonie. Depuis qu'il est n, il n'a prouv que misre et injustice: c'est la rgle; les faibles souffrent et sont faits pour souffrir. Ce puits o il est tomb a tu des centaines d'hommes, des pres, des maris, des fils qui faisaient vivre des centaines de familles. Les mineurs ont pri et suppli les hommes du parlement, par l'amour du Christ, de ne point permettre que leur travail ft leur mort, et de les pargner cause de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils aiment autant que les _gentlemen_ aiment les leurs: tout cela pour rien. Quand le puits travaillait, il tuait sans besoin; abandonn, il tue encore. Stephen dit cela sans colre, doucement, simplement, comme la vrit. Il a devant lui son calomniateur; il ne s'indigne pas, il n'accuse personne; il charge seulement le pre de dmentir la calomnie tout l'heure, quand il sera mort. Son coeur est l-haut, dans le ciel o il a vu briller une toile. Dans son tourment, sur son lit de pierres, il l'a contemple, et le tendre et touchant regard de la divine toile a calm, par sa srnit mystique, l'angoisse de son esprit et de son corps. J'ai vu plus clair, dit-il, et ma prire de mourant a t que les hommes puissent seulement se rapprocher un peu plus les uns des autres, que lorsque moi, pauvre homme, j'tais avec eux.--Ils le soulevrent, et il fut ravi de voir qu'ils allaient l'emporter du ct o l'toile semblait les conduire. Ils le portrent trs-doucement, travers les champs et le long des sentiers, dans la large campagne, Rachel tenant toujours sa main dans les siennes. Ce fut bientt une procession funbre. L'toile lui avait montr le chemin qui mne au Dieu des pauvres, et son humilit, ses misres, son oubli des injures, l'avaient conduit au repos de son rdempteur[7]. Ce mme crivain est le plus railleur, le plus comique et le plus bouffon de tous les crivains anglais. Singulire gaiet du reste! C'est la seule qui puisse s'accorder avec cette sensibilit passionne. Il y a un rire qui est voisin des larmes. La satire est soeur de l'lgie: si l'une plaide pour les opprims, l'autre combat contre les oppresseurs. Bless par les travers et par les vices, Dickens se venge par le ridicule. Il ne les peint pas, il les punit. Rien de plus accablant que ces longs chapitres d'ironie soutenue o le sarcasme s'enfonce chaque ligne plus sanglant et plus perant dans l'adversaire qu'il s'est choisi. Il y en a cinq ou six contre les Amricains, contre leurs journaux vendus, contre leurs journalistes ivrognes, contre leurs spculateurs charlatans, contre leurs femmes auteurs, contre leur grossiret, leur familiarit, leur insolence, leur brutalit, capable de ravir un absolutiste, et de justifier ce libral qui, revenant de New-York, embrassa les larmes aux yeux le premier gendarme qu'il aperut sur le port du Havre. Fondations de socits industrielles, entretiens d'un dput avec ses commettants, instructions d'un dput son secrtaire, parade des grandes maisons de banque, inauguration d'un difice, toutes les crmonies et tous les mensonges de la socit anglaise sont gravs avec la verve et l'amertume de Hogarth. Il y a des morceaux o le comique est si violent, qu'il a l'air d'une vengeance, par exemple le rcit de Jonas Chuzzlewit. Le premier mot qu'pela cet excellent jeune homme fut gain. Le second (quand il arriva aux dissyllabes) fut argent. Cette belle ducation avait produit par hasard deux inconvnients; l'un, c'est qu'habitu par son pre tromper les autres, il avait pris insensiblement le got d'attraper son pre; l'autre, c'est qu'instruit considrer tout comme une question d'argent, il avait fini par regarder son pre comme une sorte de proprit, qui serait trs-bien place dans le coffre-fort appel bire. Voil mon pre qui ronfle, dit M. Jonas. Pecksniff, ayez donc la bont de marcher sur son pied. C'est celui qui est contre vous qui a la goutte. Il entre en scne par cette attention: vous jugez du reste. Dickens est triste au fond comme Hogarth; mais, comme Hogarth, il fait rire aux clats par la bouffonnerie de ses inventions et par la violence de ses caricatures. Il pousse ses personnages dans l'absurde avec une intrpidit rare. Son Pecksniff invente des phrases morales et des actions sentimentales si grotesques qu'il en est extravagant. Jamais on n'a entendu de telles monstruosits oratoires. Sheridan a dj peint un hypocrite anglais, Joseph Surface; mais celui-l diffre autant de Pecksniff qu'un portrait du dix-huitime sicle diffre d'une vignette du _Punch_. Dickens fait l'hypocrisie si difforme et si norme, que son hypocrite cesse de ressembler un homme; on dirait une de ces figures fantastiques dont le nez est plus gros que le corps. Ce comique outr vient de l'imagination excessive. Dickens emploie partout le mme ressort. Pour mieux faire voir l'objet qu'il montre, il en crve les yeux du lecteur; mais le lecteur s'amuse de cette verve drgle; la fougue de l'excution lui fait oublier que la scne est improbable, et il rit de grand coeur en entendant l'entrepreneur des pompes funbres, M. Mould, numrer les consolations que la pit filiale, bien munie d'argent, peut trouver dans son magasin. Quelle douleur n'adouciraient pas les voitures quatre chevaux, les tentures de velours, les cochers en manteaux de drap et en bottes revers, les plumes d'autruche teintes en noir, les acolytes pied habills dans le grand style, portant des btons garnis de cuivre? Oh! ne disons pas que l'or est une boue, puisqu'il peut acheter des choses comme celles-l? Que de bndictions, s'crie M. Mould, que de bndictions j'ai verses sur l'humanit au moyen de mes quatre grands chevaux caparaonns, que je ne caparaonne jamais moins de 10 livres 10 shillings la course[8]! Ordinairement Dickens reste grave en traant ses caricatures. L'esprit anglais consiste dire en style solennel des plaisanteries folles. Le ton et les ides font alors contraste; tout contraste donne des impressions fortes. Dickens aime les produire, et son public les prouver. Si parfois il oublie de donner les verges au prochain, s'il essaye de s'amuser, s'il se joue, il n'en est pas plus heureux. Le fond du caractre anglais, c'est le manque de bonheur. L'ardente et tenace imagination de Dickens se prend trop fortement aux choses pour glisser lgrement et gaiement sur leur surface. Il appuie, il pntre, il enfonce, il creuse; toutes ces actions violentes sont des efforts, et tous les efforts sont des souffrances. Pour tre heureux, il faut tre lger comme un Franais du dix-huitime sicle, ou sensuel comme un Italien du seizime; il ne faut point s'inquiter des choses ou en jouir. Dickens s'en inquite et n'en jouit pas. Prenez un petit accident comique, comme on en rencontre dans la rue, un coup de vent qui retrousse les habits d'un commissionnaire. Scaramouche fera une grimace de bonne humeur; Lesage aura le sourire d'un homme amus; tous deux passeront et n'y songeront plus. Dickens y songe pendant une demi-page. Il voit si bien tous les effets du vent, il se met si compltement sa place, il lui suppose une volont si passionne et si prcise, il tourne et retourne si fort et si longtemps les habits du pauvre homme, il change le coup de vent en une tempte et en une perscution si grandes, qu'on est pris de vertige, et que tout en riant on se trouve en soi-mme trop de trouble et trop de compassion pour rire de bon coeur. C'tait un endroit ar, qui bleuissait le nez, qui rougissait les yeux, qui faisait venir la chair de poule, qui gelait les doigts du pied, qui faisait claquer les dents, que l'endroit o Toby Veck attendait en hiver, et Toby Veck le savait bien. Le vent arrivait en se dmenant autour du coin,--principalement le vent d'est,--comme s'il tait parti des confins de la terre pour tomber sur Toby. Et souvent on aurait dit qu'il arrivait sur lui plus tt qu'il n'avait pens, car tournant d'un bond autour du coin et dpassant Toby, il revenait soudain sur lui-mme en tourbillonnant, comme s'il criait: Ah! le voil! l'instant, son tablier blanc tait relev par dessus sa tte, comme la blouse d'un enfant mchant, et l'on voyait sa faible petite canne lutter et s'agiter inutilement dans sa main; ses jambes subissaient une agitation terrible, et Toby lui-mme tout courb, faisant face tantt d'un ct, tantt d'un autre, tait si bien soufflet et battu, et ross, et houspill, et tiraill, et bouscul, et soulev de terre, que c'tait presque positivement un miracle s'il n'tait pas enlev en chair et en os en haut de l'air, comme l'est parfois une colonie de grenouilles, ou d'escargots, ou d'autres cratures portatives, pour tomber en pluie, au grand tonnement des indignes, dans quelque coin recul du monde o l'espce des commissionnaires est inconnue[9]. Si l'on veut maintenant se figurer d'un regard cette imagination si lucide, si violente, si passionnment fixe sur l'objet qu'elle se choisit, si profondment touche par les petites choses, si uniquement attache aux dtails et aux sentiments de la vie vulgaire, si fconde en motions incessantes, si puissante pour veiller la piti douloureuse, la raillerie sarcastique et la gaiet nerveuse, on se reprsentera une rue de Londres par un soir pluvieux d'hiver. La lumire flamboyante du gaz brle les yeux, ruisselle travers les vitres des boutiques, rejaillit sur les figures qui passent, et sa clart crue, s'enfonant dans leurs traits contracts, met en relief, avec un dtail infini et une nergie blessante, leurs rides, leurs difformits, leur expression tourmente. Si dans cette foule presse et salie vous dcouvrez un frais visage de jeune fille, cette lumire artificielle le charge de tons excessifs et faux; elle le dtache sur l'ombre pluvieuse et froide avec une aurole trange. L'esprit est frapp d'tonnement: mais on porte la main ses yeux pour les couvrir, et en admirant la force de cette lumire, on pense involontairement au vrai soleil de la campagne et la tranquille beaut du jour. [Note 7: "It ha' shined upon me," he said reverently, "in my pain and trouble down below. It ha' shined into my mind. I ha' lookn at't an thowt o' thee, Rachael, till the muddle in my mind have cleared away, above a bit, I hope. If soom ha' been wantin' in unnerstan'in me better, I, too, ha' been wantin' in unnerstan'in them better. In my pain an trouble, lookin up yonder,--wi' it shinin' on me.--I ha' seen more clear, and ha' made it my dyin prayer that aw th' world may on'y coom toogether more, an get a better unnerstan'in o'one another, than when I were in't my own weak seln. "Often as I coom to myseln, and found it shinin on me down there in my trouble, I thowt it were the star as guided to Our Saviour's home. I awmust think it be the very star!" They carried him very gently along the fields, and down the lanes, and over the wide landscape; Rachael always holding the hand in hers. Very few whispers broke the mournful silence. It was soon a funeral procession. The star had shown him where to find the God of the poor; and through humility, and sorrow, and forgiveness, he had gone to his Redeemer's rest. (_Hard Times_, p. 345.)] [Note 8: "It can give him," said Mr. Mould, waving his watch-chain slowly round and round, so that he described one circle after every item; "it can give him four horses to each vehicle; it can give him velvet trappings; it can give him drivers in cloth cloaks and top-boots; it can give him the plumage of the ostrich, dyed black; it can give him any number of walking attendants, drest in the first style of funeral fashion, and carrying batons tipped with brass; it can give him a place in Westminster Abbey itself, if he choose to invest it in such a purchase. Oh! do not let us say that gold is dross, when it can buy such things as these, Mrs. Gamp." "Ay, Mrs. Gamp, you are right," rejoined the undertaker. "We should be an honoured calling. We do good by stealth, and blush to have it mentioned in our little bills. How much consolation may I--even I"--cried Mr. Mould, "have diffused among my fellow-creatures by means of my four longtailed prancers, never harnessed under ten pound ten!" (_Martin Chuzzlewit_, p. 349.)] [Note 9: And a breezy, goose-skinned, blue-nosed, red-eyed, stony-toed, tooth-chattering place it was, to wait in, in the winter-time, as Toby Veck well knew. The wind came tearing round the corner--especially the east wind--as if it had sallied forth, express, from the confines of the earth, to have a blow at Toby. And often-times it seemed to come upon him sooner than it had expected, for bouncing round the corner, and passing Toby, it would suddenly wheel round again, as if it cried: "Why, here he is!" Incontinently his little white apron would be caught up over his head like a naughty boy's garments, and his feeble little cane would be seen to wrestle and struggle unavailingly in his hand, and his legs would undergo tremendous agitation, and Toby himself all aslant, and facing now in this direction, now in that, would be so banged and buffeted, and touzled, and worried, and hustled, and lifted off his feet, as to render it a state of things but one degree removed from a positive miracle, that he wasn't carried up bodily into the air as a colony of frogs or snails or other portable creatures sometimes are, and rained down again, to the great astonishment of the natives, on some strange corner of the world where ticket-porters are unknown. (_Chimes_, p. 7.)] 2. LE PUBLIC. Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littraire du pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette opinion publique est son opinion prive; il ne la subit pas comme une contrainte extrieure, il la sent en lui comme une persuasion intime; elle ne le gne pas, elle le dveloppe, et ne fait que lui rpter tout haut ce qu'il se dit tout bas. Voici les conseils de ce got public, d'autant plus puissants qu'ils s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans son propre sens: Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent tre lus par les jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons pas que la littrature corrompe la vie pratique. Nous avons la religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littrature peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes protestants, et nous avons gard quelque chose de la svrit de nos pres contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la plus mauvaise. Gardez-vous cet endroit de ressembler la plus illustre de nos voisines. L'amour est le hros de tous les romans de Georges Sand. Mari ou non mari, peu importe; elle le trouve beau, saint, sublime par lui-mme, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple. L'amour ainsi prsent se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il fasse, il le traite en infrieur; il ne lui reconnat de saintet que celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le roman ainsi conu est une plaidoirie en faveur du coeur, de l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent une plaidoirie contre la socit et contre la loi; nous ne souffrons pas qu'on touche de prs ou de loin la socit ni la loi. Prsenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les institutions, le promener travers une suite d'actions gnreuses, chanter avec une sorte d'inspiration hroque les combats qu'il livre et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de l'loquence, le couronner de toutes les fleurs de la posie, c'est peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de tous les devoirs, dans une rgion sublime, sur un trne, d'o il brille comme une lumire, comme une consolation, comme une esprance, et attire lui tous les coeurs. Peut-tre ce monde est-il celui des artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-tre est-il conforme la nature; nous faisons flchir la nature devant l'intrt de la socit. Georges Sand peint des femmes passionnes; peignez-nous d'honntes femmes. Georges Sand donne envie d'tre amoureux; donnez-nous envie de nous marier. Cela a des inconvnients, il est vrai; l'art en souffre, si le public y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous rsignerez en songeant que vous tes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul intrt qu'offre leur ge, c'est la violence de la passion, et vous ne pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez deux honntes jeunes gens, semblables tous les jeunes gens, pousant deux honntes jeunes filles, semblables toutes les jeunes filles; dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honntes jeunes gens, parfaitement semblables aux deux premiers, pousant aussi deux honntes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premires; dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnte jeune homme et une honnte jeune fille. Du reste, nulle diffrence. Et ainsi de suite. Le nombre de vos mariages est tonnant, et vous en faites assez pour peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils sont tous dsintresss, et que le jeune homme et la jeune fille font fi de l'argent avec la mme sincrit qu' l'Opra-Comique. Vous insisterez infiniment sur le joli embarras des fiances, sur les larmes des mres, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les scnes rjouissantes et touchantes du dner; vous ferez une foule de tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agrables que des peintures de paravents. Le lecteur sera mu; il pensera voir les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garon et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons petits amis, continuez tre bien sages. Mais le principal intrt sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manire empresse, et pourtant convenable, un prtendu doit faire sa cour. Si vous hasardez une sduction, comme dans _Copperfield_, vous ne raconterez pas le progrs, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous n'en peindrez que les misres, le dsespoir et les remords. Si dans _Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage troubl et une femme souponne, vous vous hterez de rendre la paix au mariage et l'innocence la femme, et vous ferez par sa bouche un loge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modle M. mile Augier. Si dans _Hard Times_ l'pouse va jusqu'au bord de la faute, elle s'arrtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de telle sorte qu'on souhaitera d'tre le mari. Si enfin dans _Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour, vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire entendre le souffle ardent, gnreux, indisciplin, de la passion toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honntes ou un joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations. Votre gnie d'observateur et votre got pour les dtails s'exerceront sur les scnes de la vie domestique: vous excellerez peindre un coin du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur mre, un mari qui le soir veille la lampe prs de sa femme endormie, le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou srieux portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les rires, gayent le mnage comme un gazouillement d'oiseau; celui d'Esther, dont la parfaite bont et la divine innocence ne peuvent tre atteintes par les preuves ni par les annes; celui d'Agns, si calme, si patiente, si sense, si pure, si digne de respect, vritable modle de l'pouse, capable elle seule de mriter au mariage le respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer la beaut de ces devoirs, la grandeur de cette amiti conjugale, la profondeur du sentiment qu'ont creus dix annes de confiance, de soins et de dvouement rciproques, vous trouverez dans votre sensibilit, si longtemps contenue, des discours aussi pathtiques que les plus fortes paroles de l'amour[10]. Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter l'autre ct du dtroit pour oser ce que nos voisins ont os. Chez nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le tolrer. Quelques-uns prtendront qu'il n'est pas immoral; mais tout le monde reconnatra qu'il fait toujours et partout abstraction de la morale. Georges Sand n'a clbr qu'une passion; Balzac les a clbres toutes. Il les a considres comme des forces, et, jugeant que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entoures de leurs circonstances, dveloppes dans leurs effets, pousses l'extrme, et agrandies jusqu' en faire des monstres sublimes, plus systmatiques et plus vrais que la vrit. Nous n'admettons pas qu'un homme se rduise n'tre qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se spare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne consentirons jamais voir que tel est le trait dominant de notre Shakspeare: nous ne reconnatrons pas que, comme Balzac, il mne ses hros au crime et la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changs depuis le seizime sicle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intresse un avare, un ambitieux, un dbauch. Et il s'intresse lui lorsque l'crivain, sans louer ni blmer, s'attache expliquer le temprament, l'ducation, la forme du crne et les habitudes d'esprit qui ont creus en lui cette inclinaison primitive, faire toucher la ncessit de ses effets, la conduire travers toutes ses priodes, montrer la puissance plus grande que l'ge et le contentement lui communiquent, exposer la chute irrsistible qui prcipite l'homme dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique, admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le personnage qu'elle a cr; il dit: le bel avare! et il ne songe plus aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et ne se souvient plus qu'il est honnte homme. Souvenez-vous toujours que vous l'tes, et renoncez aux beauts qui peuvent fleurir sur ce sol corrompu. Entre celles-ci, la premire est la grandeur. Il faut s'intresser aux passions pour comprendre toute leur tendue, pour compter tous leurs ressorts, pour dcrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si on se contente de les maudire, on ne les connatra pas; si l'on n'est physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne fait pas d'elles ses hros, si on ne tressaille pas de plaisir la vue d'un beau trait d'avarice comme la vue d'un symptme prcieux, on ne peut drouler leur vaste systme et taler leur fatale grandeur. Vous n'aurez point ce mrite immoral; d'ailleurs il ne convient point votre genre d'esprit. Votre extrme sensibilit et votre ironie toujours prte ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme pour pntrer jusqu'au fond d'un caractre; vous aimez mieux vous attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez partie, vous vous faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant; vous ne le peignez pas; vous tes trop passionn et vous n'tes pas assez curieux. D'autre part, la tnacit de votre imagination, la violence et la fixit avec laquelle vous enfoncez votre pense dans le dtail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous arrtent sur un trait unique, vous empchent de visiter toutes les parties d'une me et d'en sonder la profondeur. Vous avez l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc les caractres que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans une attitude, vous ne verrez de lui que celle-l, et vous la lui imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura toujours la mme expression, et cette expression sera presque toujours une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus. Miss Mercy rira chaque parole; Marc Tapley prononcera chaque scne son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le mme genre de phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une brusquerie comique de la joie la douleur. Chacun de vos personnages sera un vice, une vertu, un ridicule incarn, et la passion que vous lui prterez sera si frquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne ressemblera plus un homme vivant, mais une abstraction habille en homme. Les Franais ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas dtruit le reste de son tre; s'il prte la comdie par son vice, il appartient l'humanit par sa nature. Il a, outre sa grimace, un caractre et un temprament; il est gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa promptitude de dcision, son mpris des hommes font de lui un grand politique. Quand il a occup le public pendant cinq actes, il offre encore au psychologue et au mdecin plus d'une chose tudier. Votre Pecksniff n'offrira rien ni au mdecin ni au psychologue. Il ne servira qu' instruire et amuser le public. Il sera une satire vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le got de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le temprament que vous lui prtez, rien ne l'exige: il est si enfonc dans la tartuferie, dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littraires, dans la moralit tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et si nergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des hypocrites. C'est notre but et c'est le vtre, et le recueil de vos caractres aura plutt les effets d'un livre de satires que ceux d'une galerie de portraits. Par la mme raison, ces satires, quoique runies, resteront effectivement dtaches, et ne formeront point de vritable ensemble. Vous avez commenc par des essais, et vos grands romans ne sont que des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une passion ou d'un caractre, de les prendre leur naissance, de les voir grandir, s'altrer et se dtruire, de comprendre la ncessit intrieure de leur dveloppement. Vous ne suivez pas ce dveloppement; vous maintenez toujours votre personnage dans la mme attitude; il est avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la mme faon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les circonstances o il se trouve; vous ne le changez pas lui-mme; il reste immobile, et, tous les chocs qui le frappent, il rend le mme son. La diversit des vnements que vous inventez n'est donc qu'une fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un systme, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'crirez que des vies, des aventures, des mmoires, des esquisses, des collections de scnes, et vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le got littraire de votre nation, joint la direction naturelle de votre gnie, vous impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des caractres, vous dfend la composition des ensembles, il offre votre observation, votre sensibilit et votre satire, une suite de figures originales qui n'appartiennent qu' l'Angleterre, qui, dessines par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec l'image de votre gnie, offriront celle de votre pays et de votre temps. [Note 10: _David Copperfield_, scne du docteur et de sa femme.] 3. LES PERSONNAGES. tez les personnages grotesques qui ne sont l que pour occuper de la place et pour faire rire, vous trouverez que tous les caractres de Dickens sont compris dans deux classes: les tres sensibles et les tres qui ne le sont pas. Il oppose les mes que forme la nature aux mes que dforme la socit. L'un de ses derniers romans, _Hard Times_, est un rsum de tous les autres. Il y prfre l'instinct au raisonnement, l'intuition du coeur la science positive; il attaque l'ducation fonde sur la statistique, sur les chiffres et sur les faits; il comble de malheurs et de ridicules l'esprit positif et mercantile; il combat l'orgueil, la duret, l'gosme du ngociant et du noble; il maudit les villes de manufactures, de fume et de boue, qui emprisonnent le corps dans une atmosphre artificielle et l'esprit dans une vie factice. Il va chercher de pauvres ouvriers, des bateleurs, un enfant trouv, et accable sous leur bon sens, sous leur gnrosit, sous leur dlicatesse, sous leur courage et sous leur douceur, la fausse science, le faux bonheur et la fausse vertu des riches et des puissants qui les mprisent. Il fait des satires contre la socit oppressive; il fait des lgies sur la nature opprime, et son gnie lgiaque, comme son gnie satirique, rencontre propos dans le monde anglais qui l'entoure la carrire dont il a besoin pour se dployer. I Le premier fruit de la socit anglaise est l'hypocrisie. Il y mrit au double souffle de la religion et de la morale; on sait quels sont leur popularit et leur empire au del du dtroit. Dans un pays o il est scandaleux de rire le dimanche, o le triste puritanisme a gard quelque chose de son ancienne animosit contre le bonheur, o les critiques qui tudient l'histoire ancienne insrent des dissertations sur le degr de vertu de Nabuchodonosor, il est naturel que l'apparence de la moralit soit utile. C'est une monnaie qu'il faut avoir; ceux qui n'ont pas la bonne en fabriquent de la fausse, et plus l'opinion publique la dclare prcieuse, plus on la contrefait. Aussi ce vice est-il anglais. M. Pecksniff ne peut pas se rencontrer en France. Ses phrases nous dgoteraient. S'il y a chez nous une affectation, ce n'est pas celle de vertu, c'est celle de vice; pour russir, on aurait tort d'y parler de ses principes; on aime mieux confesser ses faiblesses, et s'il y a des charlatans, ce sont des fanfarons d'immoralit. Nous avons eu jadis nos hypocrites; mais c'est lorsque la religion tait populaire. Depuis Voltaire, Tartufe est impossible. On n'essaye plus d'affecter une pit qui ne trompe personne et qui ne mne rien. L'hypocrisie vient, s'en va et varie selon l'tat des moeurs, de la religion et des esprits; aussi voyez comme l'hypocrisie de Pecksniff est conforme aux dispositions de son pays! La religion anglaise est peu dogmatique et toute morale. Pecksniff ne lche pas comme Tartufe des phrases de thologie; il s'panche tout entier en tirades de philanthropie. Il a march avec le sicle. Il est devenu philosophe humanitaire. Il a donn ses filles les noms de _Mercy_ (compassion) et _Charity_. Il est tendre, il est bon, il s'abandonne aux effusions de famille. Il offre innocemment en spectacle, lorsqu'on vient le voir, de charmantes scnes d'intrieur; il tale le coeur d'un pre, les sentiments d'un poux, la bienveillance d'un bon matre. Les vertus de famille sont en honneur aujourd'hui; il faut s'en affubler. Jadis Orgon disait, instruit par Tartufe: Et je verrais prir parents, enfants et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela. La vertu moderne et la pit anglaise pensent autrement; il ne faut pas mpriser ce monde en vue de l'autre; il faut l'amliorer en vue de l'autre. Tartufe parlera de sa haire et de sa discipline; Pecksniff, de son confortable petit parloir, du charme de l'intimit, des beauts de la nature. Il essayera de mettre la concorde entre les hommes. Il aura l'air d'un membre de la _Socit de la paix_. Il dveloppera les considrations les plus touchantes sur les bienfaits et sur les beauts de l'harmonie. Il sera impossible de l'couter sans avoir le coeur attendri. Les hommes sont raffins aujourd'hui, ils ont lu beaucoup de posies lgiaques; leur sensibilit est plus vive; on ne peut plus les tromper avec la grossire impudence de Tartufe. C'est pourquoi M. Pecksniff aura des gestes de longanimit sublime, des sourires de compassion ineffable, des lans, des mouvements d'abandon, des grces, des tendresses qui sduiront les plus difficiles et charmeront les plus dlicats. Les Anglais, dans leurs parlements, dans leurs _meetings_, dans leurs associations et dans leurs crmonies publiques, ont appris la phrase oratoire, les termes abstraits, le style de l'conomie politique, du journalisme et du prospectus. M. Pecksniff parlera comme un prospectus. Il en aura l'obscurit, le galimatias et l'emphase. Il semblera planer au-dessus du monde, dans la rgion des ides pures, au sein de la vrit. Il aura l'air d'un aptre lev dans les bureaux du _Times_. Il dbitera des ides gnrales propos de tout. Il trouvera une leon de morale dans les beefsteaks qu'il vient d'avaler. Ce beefsteak a pass, le monde passera aussi; souvenons-nous de notre fragilit et du compte qu'un jour nous aurons rendre. En pliant sa serviette, il s'lvera des contemplations grandioses: L'conomie de la digestion, dira-t-il, ce que m'ont appris certains anatomistes de mes amis, est un des plus merveilleux ouvrages de la nature. Je ne sais pas ce qu'prouvent les autres, mais c'est une grande satisfaction pour moi de penser, quand je jouis de mon humble dner, que je mets en mouvement la plus belle machine dont nous ayons connaissance. Il me semble vritablement, en de tels instants, que j'accomplis une fonction publique.--Quand j'ai remont cette montre intrieure, si je puis employer une telle expression, dit M. Pecksniff avec une sensibilit exquise, et quand je sais qu'elle va, je sens que la leon offerte par elle aux hommes fait de moi un des bienfaiteurs de mon espce. Vous reconnaissez un nouveau genre d'hypocrisie. Les vices changent chaque sicle en mme temps que les vertus. L'esprit pratique, comme l'esprit moral, est anglais; force de commercer, de travailler et de se gouverner, ce peuple a pris le got et le talent des affaires; c'est pourquoi ils nous regardent comme des enfants et des fous. L'excs de cette disposition est la destruction de l'imagination et de la sensibilit. On devient une machine spculation en qui s'alignent des chiffres et des faits; on nie la vie de l'esprit et les joies du coeur; on ne voit plus dans le monde que des pertes et des bnfices; on devient dur, pre, avide et avare; on traite les hommes en rouages; un jour on se trouve tout entier ngociant, banquier, statisticien; on a cess d'tre homme. Dickens a multipli les portraits de l'homme positif: Ralph Nickleby, Scrooge, Antony Chuzzlewit, Jonas, l'alderman Cute, M. Murdstone et sa soeur, Bounderby, Tom Gradgrind; il y en a dans tous ses romans. Les uns le sont par ducation, les autres le sont par nature; mais ils sont tous odieux, car ils prennent tous tche de railler et de dtruire la bont, la sympathie, la compassion, les affections dsintresses, les motions religieuses, l'enthousiasme de l'imagination, tout ce qu'il y a de beau dans l'homme. Ils oppriment des enfants, ils frappent des femmes, ils affament des pauvres, ils insultent des malheureux. Les meilleurs sont des automates de fer poli qui excutent mthodiquement leurs devoirs lgaux et ne savent pas qu'ils font souffrir les autres. Ces sortes de gens ne se trouvent pas dans notre pays. Leur rigidit n'est point dans notre caractre. Ils sont produits en Angleterre par une cole qui a sa philosophie, ses grands hommes, sa gloire, et qui ne s'est jamais tablie chez nous. Plus d'une fois, il est vrai, nos crivains ont peint des avares, des gens d'affaires et des boutiquiers; Balzac en est rempli. Mais il les explique par leur imbcillit, ou il en fait des monstres curieux comme Grandet et Gobseck. Ceux de Dickens forment une classe relle et reprsentent un vice national. Lisez ce passage de _Hard Times_, et voyez si, corps et me, M. Gradgrind n'est pas tout Anglais. prsent, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez ces filles et ces garons que des faits; on n'a besoin que de faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux; dracinez en eux toute autre chose. Vous ne pouvez former l'esprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits. Aucune autre chose ne pourra leur tre utile. C'est le principe d'aprs lequel j'lve mes propres enfants, et c'est l le principe d'aprs lequel je veux que les enfants soient levs. Attachez-vous aux faits, monsieur! La scne tait la vote nue, unie, monotone d'une cole, et le doigt carr de l'orateur donnait de l'autorit ses observations, en soulignant chaque sentence par un trait sur la manche du matre d'cole. Cette autorit tait accrue par le front de l'orateur, sorte de mur carr, ayant les sourcils pour base, pendant que ses yeux trouvaient une cage commode dans deux caves noires qu'ombrageait le mur. Cette autorit tait accrue par la bouche de l'orateur, qui tait grande, mince et dure. Cette autorit tait accrue par la voix de l'orateur, qui tait inflexible, sche et imprative. Cette autorit tait accrue par les cheveux de l'orateur, qui se dressaient sur les cts de sa tte chauve, sorte de plantation de pins ayant pour but de protger contre le vent la surface luisante, toute couverte de protubrances, ainsi qu'une crote de pt aux prunes, comme si la tte et t un magasin insuffisant pour la dure masse de faits accumuls dans son intrieur. L'attitude obstine de l'orateur, son habit carr, ses jambes carres, ses paules carres, jusqu' sa cravate, qui le prenait la gorge de son noeud roide, comme un fait entt qu'elle tait, tout ajoutait cette autorit. Dans cette vie, il ne nous faut que des faits, monsieur; rien que des faits! L'orateur et le matre d'cole et la troisime grande personne prsente reculrent tous un peu et parcoururent des yeux le plan inclin des petits vases qui taient l rangs en ordre pour recevoir les grandes potes de faits qu'on allait verser en eux, afin de les remplir jusqu'au bord[11]! --Thomas Gradgrind, monsieur! Homme de ralits, homme de faits et de calculs, homme qui part de ce principe que deux et deux font quatre, et rien de plus, et qui sous aucun prtexte et pour aucune raison n'accordera rien de plus! Thomas Gradgrind, monsieur! Thomas lui-mme, Thomas Gradgrind avec une rgle et une paire de balances, et la table de multiplication toujours dans sa poche, monsieur, prt peser et mesurer n'importe quel fragment de la nature humaine, et vous dire exactement ce qu'on peut en tirer. C'est une pure question de chiffres, un simple cas d'arithmtique. Vous pourriez esprer de faire entrer quelque autre croyance dans la tte de Georges Gradgrind, ou d'Auguste Gradgrind, ou de John Gradgrind, ou de Joseph Gradgrind (toutes personnes fictives, non existantes), mais dans la tte de Thomas Gradgrind,--non, monsieur! C'est dans ces termes que M. Gradgrind se prsentait toujours lui-mme mentalement, soit au cercle de ses relations particulires, soit au public en gnral. C'est dans ces termes videmment, en substituant le mot jeunes lves au mot monsieur, que Thomas Gradgrind prsentait en ce moment Thomas Gradgrind aux petits vases rangs devant lui, lesquels devaient tre si fort remplis de faits[12]. Un autre dfaut que donne l'habitude de commander et de lutter est l'orgueil. Il abonde dans un pays d'aristocratie, et personne n'a raill plus durement une aristocratie que Dickens; tous ses portraits sont des sarcasmes: c'est celui de James Harthouse, dandy dgot de tout, principalement de lui-mme, et ayant parfaitement raison; c'est celui de sir Frederick, pauvre sot dup, abruti par le vin, dont l'esprit consiste regarder fixement les gens en mangeant le bout de sa canne; c'est celui de lord Feenix, sorte de mcanique phrases parlementaires, dtraque, et peine capable d'achever les priodes ridicules o il a soin de toujours tomber; c'est celui de mistress Skewton, hideuse vieille ruine, coquette jusqu' la mort, demandant pour son lit d'agonie des rideaux roses, et promenant sa fille dans tous les salons de l'Angleterre, pour la vendre quelque mari vaniteux; c'est celui de sir John Chester, sclrat de bonne compagnie, qui, de peur de se compromettre, refuse de sauver son fils naturel et refuse avec toutes sortes de grces en achevant de manger son chocolat. Mais la peinture la plus complte et la plus anglaise de l'esprit aristocratique est le portrait d'un ngociant de Londres, M. Dombey. Ce n'est pas l qu'en France nous irons chercher nos types; c'est l qu'on les trouve en Angleterre, aussi nergiques que dans nos plus orgueilleux chteaux. M. Dombey, comme un noble, aime sa maison autant que lui-mme. S'il ddaigne sa fille et s'il souhaite un fils, c'est pour perptuer l'ancien nom de sa banque. Il a ses anctres en commerce, il veut avoir ses descendants. Ce sont des traditions qu'il soutient, et c'est une puissance qu'il continue. cette hauteur d'opulence et avec cette tendue d'action, c'est un prince, et, comme il a la situation d'un prince, il en a les sentiments. Vous voyez l un caractre qui ne pouvait se produire que dans un pays dont le commerce embrasse le monde, o les ngociants sont des potentats, o une compagnie de marchands a exploit des continents, soutenu des guerres, dfait des royaumes, et fond un empire de cent millions d'hommes. L'orgueil d'un tel homme n'est pas petit, il est terrible; il est si tranquille et si haut, que, pour en trouver un semblable, il faudrait relire les _Mmoires_ de Saint-Simon. M. Dombey a toujours command, et il n'entre pas dans sa pense qu'il puisse cder quelqu'un ou quelque chose. Il reoit la flatterie comme un tribut auquel il a droit, et aperoit au-dessous de lui, une distance immense, les hommes comme des tres faits pour l'implorer et lui obir. Sa seconde femme, la fire dith Skewton, lui rsiste et le mprise; l'orgueil du ngociant se heurte contre l'orgueil de la fille noble, et les clats contenus de cette inimiti croissante rvlent une intensit de passion que des mes ainsi nes et ainsi nourries pouvaient seules contenir. dith, pour se venger, s'enfuit le jour anniversaire de son mariage, et se donne les apparences de l'adultre C'est alors que l'inflexible orgueil se dresse dans toute sa roideur. Il a chass sa fille, qu'il croit complice de sa femme; il dfend qu'on s'occupe de l'une ni de l'autre; il impose silence sa soeur et ses amis; il reoit ses htes du mme ton et avec la mme froideur. Dsespr dans le coeur, dvor par l'insulte, par la conscience de sa dfaite, par l'ide de la rise publique, il reste aussi ferme, aussi hautain, aussi calme qu'il fut jamais. Il pousse plus audacieusement ses affaires et se ruine; il va se tuer. Jusqu'ici tout tait bien: la colonne de bronze tait reste entire et invaincue; mais les exigences de la morale publique pervertissent l'ide du livre. Sa fille arrive juste point. Elle le supplie; il s'attendrit; elle l'emmne; il devient le meilleur des pres, et gte un beau roman. [Note 11: "Now, what I want is, Facts. Teach these boys and girls nothing but Facts. Facts alone are wanted in life. Plant nothing else, and root out everything else. You can only form the minds of reasoning animals upon Facts: nothing else will ever be of any service to them. This is the principle on which I bring up these children. Stick to Facts, Sir!" The scene was a plain, bare, monotonous vault of a school-room, and the speaker's square forefinger emphasised his observations by underscoring every sentence with a line on the school-master's sleeve. The emphasis was helped by the speaker's square wall of a forehead, which had his eyebrows for its base, while his eyes found commodious cellarage in two dark caves, overshadowed by the wall. The emphasis was helped by the speaker's mouth, which was wide, thin, and hard set. The emphasis was helped by the speaker's voice, which was inflexible, dry, and dictatorial. The emphasis was helped by the speaker's hair, which bristled on the skirts of his bald head, a plantation of firs to keep the wind from its shining surface, all covered with knobs, like the crust of a plum-pie, as if the head had scarcely warehouse room for the hard facts stored inside. The speaker's obstinate carriage, square coat, square legs, square shoulders,--nay, his very neckcloth, trained to take him by the throat with an unaccommodating grasp, like a stubborn fact, at it was,--all helped the emphasis. "In this life, we want nothing but Facts, Sir; nothing but Facts!" The speaker, and the schoolmaster, and the third grown person present, all backed a little, and swept with their eyes the inclined plane of little vessels then and there arranged in order, ready to have imperial gallons of facts poured into them until they were full to the brim.] [Note 12: "THOMAS GRADGRIND. Sir! A man of realities. A man of facts and calculations. A man who proceeds upon the principle that two and two are four, and nothing over, and who is not to be talked into allowing for anything over. Thomas Gradgrind, Sir--peremptorily Thomas--Thomas Gradgrind. With a rule and a pair of scales, and the multiplication table always in his pocket, Sir, ready to weigh and measure any parcel of human nature, and tell you exactly what it comes to. It is a mere question of figures, a case of simple arithmetic. You might hope to get some other nonsensical belief into the head of George Gradgrind, or Augustus Gradgrind, or John Gradgrind, or Joseph Gradgrind (all suppositious, non-existant persons), but into the head of Thomas Gradgrind--no, Sir? In such terms Mr. Gradgrind always mentally introduced himself, whether to his private circle of acquaintance, or to the public in general. In such terms, no doubt, substituting the words "boys and girls," for "Sir," Thomas Gradgrind now presented Thomas Gradgrind to the little pitchers before him, who were to be filled so full of facts. (_Hard Times_, p. 4.)] II Retournons la liste: par opposition ces caractres factices et mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des tres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les enfants. Nous n'en avons point dans notre littrature. Le petit Joas de Racine n'a pu natre que dans une pice compose pour Saint-Cyr; encore le pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et apprises comme s'il rcitait son catchisme. Aujourd'hui, on ne voit chez nous de ces portraits que dans les livres d'trennes, lesquels sont crits pour offrir des modles aux enfants sages. Dickens a peint les siens avec une complaisance particulire; il n'a point song difier le public, et il l'a charm. Tous les siens ont une sensibilit extrme; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'tre aims. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce choix de caractres, songer leur type physique. Ils ont une carnation si frache, un teint si dlicat, une chair si transparente, et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent de belles fleurs. Rien d'tonnant si un romancier les aime, s'il prte leur me la sensibilit et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge que ces frles et charmantes roses doivent se briser sous les mains grossires qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux intrieurs o ils croissent. Lorsqu' cinq heures le ngociant et l'employ quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au plus vite dans le joli cottage o toute la journe leurs enfants ont jou sur la pelouse. Ce coin du feu o ils vont passer la soire est un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule posie dont ils aient besoin. Un enfant priv de ces affections et de ce bien-tre semblera priv de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a racont en dix volumes, et il a fini par crire l'histoire de David Copperfield. David est aim par sa mre et par une brave servante, Peggotty; il joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies qui se promnent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement heureux. Sa mre se remarie, et tout change. Le beau-pre, M. Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des tres pres, mthodiques et glacs. Le pauvre petit David est chaque moment bless par des paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa mre; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard froid des deux nouveaux htes. Il se replie sur lui-mme, tudie en machine les leons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouett, enferm au pain et l'eau dans une chambre carte. Il s'effraye de la nuit, il a peur de lui-mme. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou mchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans issue, le spectacle de cette sensibilit qu'on froisse et de cette intelligence qu'on abrutit, les longues anxits, les veilles, la solitude du pauvre enfant emprisonn, son dsir passionn d'embrasser sa mre ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transporte dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se fltrit. Les gens du peuple sont comme des enfants, dpendants, peu cultivs, voisins de la nature et sujets l'oppression. C'est dire que Dickens les relve. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M. Eugne Sue nous en ont donn plus d'un exemple, et cette thse remonte Rousseau; mais entre les mains de l'crivain anglais elle a pris une force singulire. Ses hros ont des dlicatesses et des dvouements admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en eux n'est que noblesse et gnrosit. Vous voyez un bateleur abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque chose. Une jeune femme se dvoue pour sauver la femme indigne de l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue, par pure abngation, soigner la crature dgrade. Un pauvre charretier qui croit sa femme infidle la dclare tout haut innocente, et pour toute vengeance ne songe qu' la combler de tendresses et de bonts. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le bonheur d'aimer et d'tre aim, les joies pures de la vie de famille. Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres tres dforms et infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent natre que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus inflexible. J'avoue mme que les hros de Dickens ont le malheur de ressembler aux pres indigns de nos mlodrames. Lorsque le vieux Peggotty apprend que sa nice est sduite, il se met en route, un bton la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour la retrouver et la ramener son devoir. Mais, par-dessus tout, ils ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrtiens. Ce ne sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se rfugient dans l'ide d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, o il y a tant de sectes et o tout le monde choisit la sienne, chacun croit la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble lve encore le trne o la droiture de leur volont et la dlicatesse de leur coeur les ont ports. Au fond, les romans de Dickens se rduisent tous une phrase, et la voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les motions du coeur; la sensibilit est tout l'homme. Laissez aux savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez compassion des humbles misres; l'tre le plus petit et le plus mpris peut valoir seul autant que des milliers d'tres puissants et superbes. Prenez garde de froisser les mes dlicates qui fleurissent dans toutes les conditions, sous tous les habits, tous les ges. Croyez que l'humanit, la piti, le pardon, sont ce qu'il y a de plus beau dans l'homme; croyez que l'intimit, les panchements, la tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde. Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'tre puissant, savant, illustre; ce n'est pas assez d'tre utile. Celui-l seul a vcu et est un homme, qui a pleur au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reu. III Nous ne pensons pas que ce contraste entre les faibles et les forts, ni que cette rclamation contre la socit en faveur de la nature soient le caprice d'un artiste ou le hasard d'un moment. Lorsqu'on remonte loin dans l'histoire du gnie anglais, on trouve que son fond primitif tait la sensibilit passionne, et que son expression naturelle fut l'exaltation lyrique. L'une et l'autre furent apportes de Germanie et composent la littrature qui vcut avant la conqute. Aprs un intervalle, vous les retrouvez au seizime sicle, quand eut pass la littrature franaise importe de Normandie; elles sont l'me mme de la nation. Mais l'ducation de cette me fut contraire son gnie; son histoire a contredit sa nature, et son inclination primitive s'est heurte contre tous les grands vnements qu'elle a faits ou qu'elle a subis. Le hasard d'une invasion victorieuse et d'une aristocratie impose, en fondant l'exercice de la libert politique, a imprim dans le caractre des habitudes de lutte et d'orgueil. Le hasard d'une position insulaire, la ncessit du commerce, la possession abondante des matriaux premiers de l'industrie ont dvelopp les facults pratiques et l'esprit positif. L'acquisition de ces habitudes, de ces facults et de cet esprit, jointe au hasard d'une ancienne hostilit contre Rome et de ressentiments anciens contre une glise oppressive, a fait natre une religion orgueilleuse et raisonneuse qui remplace la soumission par l'indpendance, la thologie potique par la morale pratique, et la foi par la discussion. La politique, les affaires et la religion, comme trois puissantes machines, ont form, par-dessus l'homme ancien, un homme nouveau. La dignit roide, l'empire sur soi, le besoin de commander, la duret dans le commandement, la morale stricte sans mnagement ni piti, le got des chiffres et du raisonnement sec, l'aversion pour les faits qui ne sont pas palpables et pour les ides qui ne sont pas utiles, l'ignorance du monde invisible, le mpris des faiblesses et des tendresses du coeur, telles sont les dispositions que le courant des faits et l'ascendant des institutions tendent tablir dans les mes. Mais la posie et la vie de famille prouvent qu'ils n'y russissent qu' demi. L'antique sensibilit, opprime et pervertie, vit et s'agite encore. Le pote subsiste sous le puritain, sous le commerant, sous l'homme d'tat. L'homme social n'a pas dtruit l'homme naturel. Cette enveloppe glace, cette morgue insociable, cette attitude rigide, couvrent souvent un tre bon et tendre. C'est le masque anglais d'une tte allemande, et lorsqu'un crivain de talent, qui est souvent un crivain de gnie, vient toucher la sensibilit froisse ou ensevelie sous l'ducation et sous les institutions nationales, il remue l'homme dans son fond le plus intime, et devient le matre de tous les coeurs. CHAPITRE II. Le Roman (_suite_). Thackeray. I. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- Supriorit de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens et de Thackeray. II. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations morales. III. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. -- Diffrence des deux tempraments, des deux gots et des deux esprits. IV. Supriorit de Thackeray dans la satire amre et grave. -- L'ironie srieuse. -- _Les snobs littraires; Miss Blanche Amory._ -- La caricature srieuse. -- _Mistress Hoggarty._ V. Solidit et prcision de cette conception satirique. -- Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un ambassadeur._ VI. Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses hrones. -- Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des gnrosits et des exaltations humaines. VII. Ses tendances galitaires. -- Dfaut des caractres et de la socit en Angleterre. -- Ses aversions et ses prfrences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet tablissement aristocratique. -- Excs de cette satire. VIII. L'artiste. -- Ide de l'art pur. -- En quoi la satire nuit l'art. -- En quoi elle diminue l'intrt. -- En quoi elle fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. -- _Valrie Marneffe_, et _Rebecca Sharp_. IX. Rencontre de l'art pur. Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idal. X. La littrature est une dfinition de l'homme. Quelle est cette dfinition dans Thackeray. -- En quoi elle diffre de la vritable. Le roman de moeurs pullule en Angleterre, et il y a de cela plusieurs causes: d'abord il y est n, et toute plante pousse bien dans sa patrie. En second lieu, c'est un dbouch: on n'y a pas la musique comme en Allemagne et la conversation comme en France; et les gens qui ont besoin de penser et de sentir y trouvent un moyen de sentir et de penser. D'autre part, les femmes s'en mlent fort; dans la nullit de galanterie et dans la froideur de la religion, il ouvre une carrire l'imagination et aux rves. Enfin, par ses dtails minutieux et ses conseils pratiques, il offre une matire l'esprit prcis et moraliste. Aussi le critique se trouve comme noy dans cette abondance; il doit choisir pour saisir l'ensemble, et se rduire quelques-uns pour les embrasser tous. Dans cette foule, deux hommes ont paru, d'un talent suprieur, original et contraire, populaires au mme titre, serviteurs de la mme cause, moralistes dans la comdie et dans le drame, dfenseurs des sentiments naturels contre les institutions sociales, et qui, par la prcision de leurs peintures, par la profondeur de leurs observations, par la suite et l'pret de leurs attaques, ont ranim, avec d'autres vues et un autre style, l'ancien esprit militant de Swift et de Fielding. L'un, plus ardent, plus expansif, tout livr la verve, peintre passionn de tableaux crus et blouissants, prosateur lyrique, tout-puissant sur le rire et sur les larmes, a t lanc dans l'invention fantasque, dans la sensibilit douloureuse, dans la bouffonnerie violente, et, par les tmrits de son style, par l'excs de ses motions, par la familiarit grotesque de ses caricatures, il a donn en spectacle toutes les forces et toutes les faiblesses d'un artiste, toutes les audaces, tous les succs et toutes les bizarreries de l'imagination. L'autre, plus contenu, plus instruit et plus fort, amateur de dissertations morales, conseiller du public, sorte de prdicateur laque, moins occup dfendre les pauvres, plus occup censurer l'homme, a mis au service de la satire un bon sens soutenu, une grande connaissance du coeur, une habilet consomme, un raisonnement puissant, un trsor de haine mdite, et il a perscut le vice avec toutes les armes de la rflexion. Par ce contraste, l'un complte l'autre, et l'on se fait une ide exacte du got anglais en ajoutant le portrait de William Thackeray au portrait de Charles Dickens. 1. LE SATIRIQUE. Rien d'tonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un homme triste et rflchi y est pouss par son naturel; il y est encore pouss par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de contempler les passions comme des puissances potiques; on lui ordonne de les apprcier comme des qualits morales. Ses peintures deviennent des sentences; il est conseiller plutt qu'observateur, et justicier plutt qu'artiste. Vous voyez par quel mcanisme Thackeray a chang en satire le roman. J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire aux vanits_, _les Newcomes_. Chaque scne met en relief une vrit morale; l'auteur veut qu' chaque page nous portions un jugement sur le vice et sur la vertu; d'avance il a blm ou approuv, et les dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par lesquels il ajoute notre approbation son approbation, notre blme son blme. Ce sont des leons qu'il nous donne, et, sous les sentiments qu'il dcrit, comme sous les vnements qu'il raconte, nous dmlons toujours des prceptes de conduite et des intentions de rformateur. la premire page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux major, homme du monde, goste et vaniteux, confortablement assis son club, auprs du feu et de la fentre, envi par le chirurgien Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des ftes aristocratiques son nom glorieusement plac entre ceux d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il l'carte, et la lit avec ngligence aprs toutes les autres. Il pousse un cri d'horreur: son neveu veut pouser une actrice. Il fait arrter des places la diligence (aux frais de la famille), et court sauver le petit sot. S'il y avait une msalliance, que deviendraient ses invitations? Conclusion vidente: ne soyons ni gostes, ni vaniteux, ni gourmands comme le major. Chapitre deux: Pendennis, pre du jeune homme, tait de son temps apothicaire, mais d'une bonne famille, et dsol d'tre descendu jusqu' ce mtier. L'argent lui vient; il se donne pour mdecin, pouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes familles. Il se vante toute sa vie d'avoir t invit par lord Ribstone. Il achte un domaine, tche d'enterrer l'apothicaire, et s'tale dans sa gloire nouvelle de propritaire terrien. Chacun de ces dtails est un sarcasme dissimul ou visible qui dit au lecteur: Mon bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'tes, et, pour l'amour de votre fils et de vous-mme, gardez-vous de trancher du grand seigneur! Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble hritier du domaine, grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks, commence rgner sur sa mre, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des posies lamentables aux journaux du comt, commence un pome pique, une tragdie o meurent seize personnes, une histoire foudroyante des jsuites, et dfend en loyal tory l'glise et le roi. Il soupire aprs l'idal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en question, femme de trente-deux ans, perroquet de thtre, ignorante et bte plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous tes tous affects, prtentieux, dupes de vous-mmes et des autres. Attendez pour juger le monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas matres quand vous tes coliers. L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Pre Goriot_, l'auteur de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, dou de sentiments bons, mme gnreux, qui veut parvenir et qui s'accommode aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout l'autre, travaille nous corriger. Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en dtail l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez point la verve indiffrente attache copier la nature, mais la rflexion attentive occupe transformer en satire les objets, les paroles et les vnements. Tous les mots du personnage sont choisis et pess pour tre odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-mme, il prend soin d'taler son vice, et sous sa voix on entend la voix de l'crivain qui le juge, qui le dmasque et qui le punit. Miss Crawley, vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente, accourt pour la sauver et sauver l'hritage. Il s'agit de faire exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori, lgataire prsum de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable mre de famille, digne pouse d'un ecclsiastique, habitue composer les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les rpondants de nos familles? et n'est-ce pas nous de publier les fautes de nos parents? C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en conscience. Elle fait provision d'histoires difiantes sur le neveu, et elle en difie la tante. Il a ruin celui-ci, il a mis mal celle-l. Il a dup ce marchand, il a tu ce mari. Et, par-dessus tout, l'indigne, il s'est moqu de sa tante! Cette gnreuse tante continuera-t-elle rchauffer une pareille vipre? souffrira-t-elle que ses innombrables sacrifices soient pays par cette ingratitude et ces drisions? Vous imaginez d'ici l'loquence ecclsiastique de mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde vue la malade, la comble de potions, la rjouit de sermons terribles, et monte la garde la porte contre l'invasion de l'hritier probable. Le sige tait bien fait, l'hritage attaqu si obstinment devait se rendre; les dix doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en esprance dans la substantielle masse d'cus qu'elle voyait luire. Et cependant un spectateur difficile et pu trouver quelques dfauts dans sa manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme perscute de sermons, manoeuvre comme un ballot, rgle comme une horloge, pouvait prendre en aversion une autorit si harassante. Ce qui est pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confine chez elle, accable de prdications, empoisonne de pilules, pouvait mourir avant d'avoir chang son testament, et tout laisser, hlas! son bandit de neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant ruin sa sant pour soigner sa belle-soeur bien-aime et prserver le prcieux hritage, tait justement sur le point, grce son dvouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bire et l'hritage entre les mains de son neveu. L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chre cliente; elle lui vaut deux cents guines par an; il est bien dcid sauver, contre mistress Bute, cette vie prcieuse. Mistress Bute lui coupe la parole: Je me suis sacrifie, mon cher monsieur. Son neveu l'a tue, et je viens la sauver. C'est lui qui l'a jete sur ce lit de douleur, et c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point goste, moi; je ne refuse jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari. L'apothicaire dsintress revient hroquement la charge. Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'loquence coule de ses lvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de sa tte: Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne dserterai la place o mon devoir m'enchane. Mre de famille, femme d'un ecclsiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et jusqu'au dernier soupir j'y serai fidle. Quand mon petit James avait la petite vrole, ai-je permis une mercenaire de le soigner? Non. Le patient Clump se rpand en compliments doucereux, et poussant sa pointe travers les interruptions, les protestations, les offres de sacrifice, les dclamations contre le neveu, finit par toucher terre. Il insinue dlicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air. La vue de son horrible neveu rencontr dans le parc, o l'on dit que le misrable se promne avec la complice endurcie de ses crimes, dit alors mistress Bute (laissant chapper le chat de l'gosme hors du sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous aurions la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai l pour veiller sur elle. Et quant _ma_ sant, qu'importe? je la sacrifie de bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir. Il est clair que l'auteur en veut sa mistress Bute et aux capteurs d'hritages. Il lui prte des gestes ridicules, des phrases pompeuses, une hypocrisie transparente, grossire et bruyante. Le lecteur prouve de la haine et du dgot pour elle mesure qu'elle parle. Il voudrait la dmasquer; il est content de la voir presse, accule, prise par les manoeuvres polies de son adversaire, et se rjouit avec l'auteur, qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace et de son avidit. Arrive cet endroit, la rflexion satirique quitte la forme littraire. Pour mieux se dployer, elle s'tale seule. Thackeray vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fcond en dissertations; il entre chaque instant dans son rcit pour nous tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de thorie la morale en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes d'essais la faon de la Bruyre ou d'Addison. Il y en a sur l'amour, sur la vanit, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en trouvera un sur les comdies d'hritages et sur les parents trop empresss. Quelle dignit donne une vieille dame un compte ouvert chez son banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associ de Hobs et Dobs sourit en la reconduisant sa voiture blasonne, garnie du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient nous rendre visite, dcouvrir l'occasion d'apprendre nos amis sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite sincrit): Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter pour un bon de cinq mille guines.--Cela ne la gnerait pas, dit votre femme.--Elle est ma tante, dites-vous d'un air ais, insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne serait pas votre parente. Votre femme lui envoie chaque instant de petits tmoignages d'affection; vos petites filles font pour elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset. La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un air propre, agrable, confortable, joyeux, un air de fte qu'elle n'a point en d'autres saisons. Vous-mme, mon cher monsieur, vous oubliez votre sieste ordinaire aprs dner, et vous vous trouvez tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement) trs-amoureux du whist. Quels bons dners vous offrez! Du gibier tous les jours, du madre-malvoisie, et rgulirement du poisson de Londres. Les gens de cuisine eux-mmes prennent part la prosprit gnrale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais pendant le sjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bire est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants (o sa bonne prend ses repas) la consommation du th et du sucre n'est plus surveille du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs clestes! que ne m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante avec une voiture blasonne et un tour de cheveux couleur caf clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour elle! Douce, douce vision! vain, trop vain rve[14]! Il n'y a pas se mprendre. Le lecteur le plus dcid ne pas tre averti est averti. Quand nous aurons une tante grosse succession, nous estimerons leur juste valeur nos attentions et notre tendresse. L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transform par la rflexion, devient une cole de moeurs. [Note 13: Voyez _Vanity Fair_.] [Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally find an opportunity to let our friends know her station in the world! We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it, says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is perpetually sending her little testimonies of affection, your little girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her. What a good fire there is in her room when she comes to pay you a visit, although your wife laces her stays without one! The house during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London. Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and, somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least. Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream! (_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)] II On fouette trs-fort dans cette cole; c'est le got anglais. Des gots et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on peut comprendre, et le plus sr moyen de comprendre le got anglais est de l'opposer au got franais. Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est l leur fond. Vous pouvez leur parler de la sclratesse humaine, mais c'est la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colre, elles seront choques; si vous faites la leon, elles billeront. Riez, c'est ici la rgle, non pas cruellement et par inimiti visible, mais par belle humeur et par agilit d'esprit. Cet esprit si leste veut agir; pour lui, la dcouverte d'une bonne sottise est la rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme lgre, il glisse et gambade par subites chappes sur la surface effleure des objets. Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire des gens gais, soyez gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable l'autre. Vous parlez des gens sociables, dlicats, vaniteux, qu'il faut mnager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter leur conviction de force, coups presss d'arguments solides, par un talage d'loquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur pour supposer qu'ils vous entendent demi-mot, qu'un sourire indiqu vaut pour eux un syllogisme tabli, qu'une fine allusion entrevue au vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire gomtrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en religion, depuis mille ans, ils sont trs-gouverns, trop gouverns; que lorsqu'on est gn, on a envie de ne plus l'tre, qu'un habit trop troit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs; volontiers ils entendent insinuer les choses dfendues, et souvent, par abus de logique, par entranement, par vivacit, par mauvaise humeur, ils frappent travers le gouvernement la socit, travers la religion, la morale. Ce sont des coliers tenus trop longtemps sous la frule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas vous exhorter leur plaire; je remarque seulement que pour leur plaire un grain d'humeur sditieuse ne nuit pas. Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle svre, garnie de bancs multiplis, orne de becs de gaz, balaye, rgulire, club de controverses du temple de sermons. Il y a l cinq cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un temprament plus grossier, surcharg d'une nourriture plus lourde et plus forte, a t aux impressions leur mobilit rapide, et la pense, moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacit sa gaiet. Si vous raillez devant eux, songez que vous parlez des hommes attentifs, concentrs, capables de sensations durables et profondes, incapables d'motions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles et contracts veulent garder la mme attitude: ils rpugnent aux sourires fugitifs et demi-forms; ils ne savent se dtendre, et leur rire est une convulsion aussi roide que leur gravit. N'effleurez pas, appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent ici pour tre instruits, que vous leur devez des vrits solides, que leur bon sens un peu troit ne s'accommode point d'improvisations aventureuses ni d'indications hasardes, qu'ils exigent des rfutations dveloppes et des explications compltes, et que s'ils ont pay leur billet d'entre, c'est pour couter des conseils applicables et de la satire prouve. Leur temprament vous demande des motions fortes; leur esprit vous demande des dmonstrations prcises. Pour plaire leur temprament, il ne faut point gratigner, mais supplicier le vice; pour plaire leur esprit, il ne faut point railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot: l-bas, au milieu de l'assemble, regardez ce livre dor, magnifique, royalement pos sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a autour d'elle cinquante moralistes qui dernirement se sont donn rendez-vous au thtre, et ont chass coups de pommes un acteur coupable d'avoir pour matresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du doigt, avec toutes les salutations et tous les dguisements du monde, vous touchez un seul des feuillets sacrs ou la plus petite des convenances morales, l'instant cinquante mains accroches au collet de votre habit vous mettront la porte. Devant des Anglais, il faut tre Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs lisires. Ainsi enferme dans les vrits reconnues, votre satire deviendra plus pre, et ajoutera le poids de la croyance publique la pression de la logique et la force du ressentiment. [Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)] III Nul crivain ne fut mieux dou que Thackeray pour ce genre de satire; c'est que nulle facult n'est plus propre ce genre de satire que la rflexion. La rflexion est l'attention concentre, et l'attention concentre centuple la force et la dure des motions. Celui qui s'est enfonc dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le vice, et l'intensit de sa haine a pour mesure l'intensit de sa contemplation. Au premier instant, la colre est un vin gnreux qui enivre et qui exalte; conserve et enferme, elle devient une liqueur qui brle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la contient. De tous les satiriques, Thackeray, aprs Swift, est le plus triste. Ses compatriotes eux-mmes[16] lui ont reproch de peindre le monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mpris, le dgot, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en carte et imagine des mes tendres, il exagre leur sensibilit pour rendre leur oppression plus odieuse; l'gosme qui les brise parat horrible, et leur douceur rsigne est une mortelle injure contre leurs tyrans: c'est la mme haine qui a calcul la bont des victimes et la duret des perscuteurs[17]. Cette colre exaspre par la rflexion est encore arme par la rflexion. On voit qu'il n'est pas emport par une indignation ou par une piti passagre. Il s'est matris avant de parler. Il a pes plusieurs fois la coquinerie qu'il va dcrire. Il en possde les motifs, l'espce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est sr de son jugement, et l'a mri. Il punit en homme convaincu, qui tient sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document ou un raisonnement, qui a prvu toutes les objections et rfut toutes les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'tre inflexible, qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa vengeance sur toutes les forces de la mditation et de l'quit. L'effet de cette haine justifie et contenue est accablant. Lorsqu'on achve de lire les romans de Balzac, on prouve le plaisir d'un naturaliste promen dans un muse travers une belle collection de spcimens et de monstres. Lorsqu'on achve de lire Thackeray, on prouve le saisissement d'un tranger amen devant le matelas de l'amphithtre le jour o l'on pose les moxas et o l'on fait les amputations. En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie srieuse, car elle tmoigne d'une haine rflchie: celui qui l'emploie supprime son premier mouvement; il feint de parler contre lui-mme, et se matrise jusqu' prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette attitude pnible et voulue est le signe d'un mpris excessif; la protection apparente qu'on prte son ennemi est la pire des insultes. Il semble qu'on lui dise: J'ai honte de vous attaquer; vous tes si faible, que mme avec un appui vous tombez; vos raisons sont votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation. Aussi, plus l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin dfendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on parat l'aider, plus on l'crase. C'est pourquoi le sarcasme srieux de Swift est terrible; on croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation. Entre ses lves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans _le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littraires, sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les _snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frres, les _snobs_ littraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tte ses propres fils? En vrit, vous auriez bien mauvaise opinion de la littrature moderne et des modernes littrateurs, si vous doutiez qu'un seul d'entre nous hsitt enfoncer un couteau dans le corps de son confrre en cas de besoin public. Mais le fait est que dans la profession de littrateur il n'y a point de _snobs_. Regardez de tous cts dans toute l'assemble des crivains anglais, et je vous dfie d'y montrer un seul exemple de vulgarit, ou d'envie, ou de prsomption.--Hommes et femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur maintien, lgants dans leurs manires, irrprochables dans leur vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit l'gard du monde.--Il n'est pas impossible peut-tre que (par hasard) vous entendiez un littrateur dire du mal de son frre; mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune faon. Simplement par amour de la vrit et par devoir public. Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un dfaut dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P. est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez et le menton d'Apollon et de l'Antinos; ceci prouve-t-il que je veuille du mal M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir du critique de montrer les dfauts aussi bien que les mrites, et invariablement il accomplit son devoir avec la plus entire sincrit et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'galit et de la fraternit entre les auteurs m'a toujours frapp comme une des plus aimables qualits distinctives de cette classe. C'est parce que nous nous apprcions et nous nous respectons les uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous tenons un si bon rang dans la socit et que nous nous y comportons d'une manire si irrprochable. La littrature est si fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ douze cents guines par an mise de ct pour pensionner les personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux, et aussi une preuve que leur condition est gnralement prospre et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si conomes, qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19]. On est tent de se mprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin de se rappeler que, dans une socit aristocratique et marchande, sous le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et roturier est trait comme le mritent sa roture et sa pauvret[20]. Ce qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur dure; il y en a qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des _Bottes fatales_. Un Franais ne pourrait continuer aussi longtemps le sarcasme. Il s'chapperait droite ou gauche par des motions diffrentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une attitude si fixe, indice d'une animosit si dcide, si calcule et si amre. Il y a des caractres que Thackeray dveloppe pendant trois volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les introduit sans les combler de tendresses: la chre Rebecca! la tendre Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et littraire, oblige de vivre avec des parents qui ne la comprennent pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout le monde; elle est si opprime par la sottise de sa mre et de son beau-pre, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur stupidit. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne serait-ce point de sa part un manque de sincrit que d'affecter une gaiet qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les poupes, ce coeur aimant s'est pris d'abord de Trenmor, de Stnio, du prince Djalma et autres hros des romanciers franais. Hlas! le monde imaginaire ne suffit pas aux mes blesses, et le dsir de l'idal, pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux tres de la terre. onze ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur d'orgue Paris, qu'elle crut un jeune prince enlev; douze ans, un vieux et hideux matre de dessin agita son coeur vierge; l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux jeunes coliers du collge Charlemagne. Chre me dlaisse, ses pieds dlicats se sont dj froisss aux sentiers de la vie; chaque jour ses illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en vers, dans un petit livre reli de velours bleu avec un fermoir d'or, intitul: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent leur vue une attraction magntique, elle devient leur soeur, sauf les mettre de ct demain, comme une vieille robe: nous ne commandons pas nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de got, l'imagination vive, une inclination potique pour le changement, elle tient sa femme de chambre Pincott l'ouvrage nuit et jour. En personne dlicate, vraie _dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus et son visage ple. L-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec ses mnagements et sa franchise ordinaires: Pincott, je vous renverrai, car vous tes beaucoup trop faible, et vos yeux vous manquent, et vous tes toujours gmir, pleurnicher, demander le mdecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misrable et vos faons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur crire et de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services. Cette pcore de Pincott n'apprcie pas son bonheur. Peut-on tre triste quand on sert un tre aussi suprieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas ddaign d'crire une charmante pice de vers sur la petite servante arrache au foyer paternel, triste exile sur la terre trangre. Hlas! le plus petit vnement suffit pour blesser ce coeur trop sensible. la moindre motion, ses larmes coulent, ses sentiments frmissent, comme un papillon dlicat qu'on crase ds qu'on le touche. La voil qui passe, arienne, les yeux au ciel, un faible sourire arrt sur ses lvres roses, touchante sylphide, si consolante pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un puits. Un degr ajout l'ironie srieuse produit la caricature srieuse. Ici, comme tout l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la seule diffrence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une insulte sur une insulte. ce titre, elle abonde dans Thackeray. Quelques-uns de ses grotesques sont normes, par exemple M. Alcide de Mirobolan, cuisinier franais, artiste en sauces, qui dclare sa flamme miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un _gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupe rgenter le rgiment et marier bon gr mal gr les clibataires; miss Briggs, vieille dame de compagnie, ne pour recevoir des affronts, faire des phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve ses lves mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit l'chafaud. Ces difformits calcules n'excitent qu'un rire triste. On aperoit toujours derrire la grimace du personnage l'air sardonique du peintre, et l'on conclut la bassesse et la stupidit du genre humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus naturelles. On voit que l'auteur les jette exprs dans des sottises palpables et dans des contradictions marques. Telle est miss Crawley, vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages disproportionns, et tombe en convulsions quand la page suivante son neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son gale, et au mme instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le dpart de sa favorite, s'crie avec dsespoir: Bont du ciel! qui est-ce qui maintenant va me faire mon chocolat? Ce sont l des scnes de comdie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles. Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du chteau de Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter dans de grosses dpenses, perscuter sa femme, chasser ses amis, dsoler son mariage. Le pauvre diable ruin est mis en prison. Elle le dnonce aux cranciers avec une indignation vraie et le foudroie de la meilleure foi du monde. Le misrable a t le bourreau de sa tante. Elle a t attire par lui hors de chez elle, tyrannise par lui, vole par lui, outrage par sa femme. Elle a vu le beurre prodigu comme l'eau, le charbon dilapid, les chandelles brles par les deux bouts. Et maintenant vous avez l'audace, emprisonn comme vous l'tes et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non, monsieur, c'est assez que votre mre tombe la charge de sa paroisse, et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis l'abri de vos perfidies. Le mobilier de la maison est moi, et, puisqu'il entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pav, je vous prviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira que j'tais dcide vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa prsence, j'ai solennellement dchir mon testament, et, par cette lettre, je renonce toute relation avec vous et avec votre famille de mendiants. J'ai recueilli une vipre dans mon sein, elle m'a pique.--Cette femme juste et compatissante rencontre son gal, un homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de la compagnie indpendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie du Diddlesex oriental. Ce chrtien vertueux a hum de loin la rjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs mobilires et immobilires. Il court sus la belle fortune de mistress Hoggarthy, afflig de voir qu'elle rapporte peine quatre pour cent mistress Hoggarthy, dcid doubler le revenu de mistress Hoggarthy. Il la rencontre l'htel le visage enfl. (Toute la nuit, elle avait t mange aux puces.) Bont du ciel, s'crie John Brough esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose! L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que mistress Hoggarthy, du chteau de Hoggarthy, pourra tre soumise une si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison lui offrir, une maison humble, heureuse, chrtienne, madame, quoique peut-tre infrieure la splendeur de celles auxquelles vous avez t accoutume dans votre illustre carrire! Isabelle, mon amour! Belinda! Parlez mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John Brough est elle depuis la mansarde jusqu' la cave. Je le rpte, madame, depuis la cave jusqu' la mansarde: je dsire, je supplie, j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du chteau de Hoggarthy, soient en ce moment mme portes dans ma voiture. Ce style fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Afflig, on se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lvres que des sarcasmes, sur son front que du chagrin. [Note 16: Dans la _Revue d'dimbourg_.] [Note 17: Rle d'Amlia dans _Vanity Fair_.--Rle du colonel Newcome dans _les Newcomes_.] [Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, dsignant un homme qui admire bassement des choses basses.] [Note 19: My dear and excellent querist, whom does the schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the present state of literature and of literary men, if you fancy that any one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman, if the latter's death could do the state any service. But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS. Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or assumption. Men and women, as far as I have known them, they are all modest in their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives, and honourable in their conduct to the world and to each other. You _may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr. Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS, which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he invariably does his duty with the utmost gentleness and candour. That sense of equality and fraternity amongst Authors has always struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It is because we know and respect each other, that the world respects us so much, that we hold such a good position in society, and demean ourselves so irreproachably when there. Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two of them have been absolutely invited to Court during the present reign: and it is probable that towards the end of the season, one or two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL. They are such favourites with the public, that they are continually obliged to have their pictures taken and published; and one or two could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of the affectionate regard which the people has for its instructors. Literature is held in such honour in England, that there is a sum of near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving persons following that profession. And a great compliment this is, too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p. 201.)] [Note 20: L'esprit et le gnie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en abordant en Angleterre. (Stendhal.)] IV Cherchons bien; peut-tre en des sujets moins graves trouverons-nous quelque occasion de franc rire. Considrons, non plus une coquinerie, mais une msaventure: une coquinerie rvolte, une msaventure peut amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici conserve sa force, parce que la rflexion conserve ici son intensit. Il y a dans la drlerie anglaise un srieux, un effort, une application tonnante, et leurs folies comiques sont composes avec autant de science que leurs sermons. La puissante attention dcompose son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un relief qui font illusion. Swift dcrit la contre des chevaux parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'le-Volante, avec des dtails aussi prcis et aussi concordants qu'un voyageur expriment, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus, le monstre impossible et le grotesque littraire entrent dans la vie relle, et le fantme de l'imagination prend la consistance des objets que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravit imperturbable, cette solidit de conception et ce talent d'illusion. Regardez une de ses thses morales: il veut prouver que dans le monde il faut se conformer aux usages reus, et transforme ce lieu commun en une anecdote orientale. Comptez les dtails de moeurs, de gographie, de chronologie, de cuisine, la dsignation mathmatique de chaque objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidit d'imagination, la profusion de vrits locales; vous comprendrez pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si poignante, et vous y retrouverez le mme degr d'tude et la mme nergie d'attention que dans les ironies et dans les exagrations prcdentes: son enjouement est aussi rflchi et aussi fort que sa haine; il a chang d'attitude, il n'a point chang de facult. J'ai une aversion naturelle pour l'_gotisme_, et je dteste infiniment l'habitude de se louer soi-mme; mais je ne puis m'empcher de raconter ici une anecdote qui claire le point en question, et o j'ai agi, je crois, avec une remarquable prsence d'esprit. tant Constantinople, il y a quelques annes, pour une mission dlicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre ct il devint ncessaire d'envoyer un ngociateur supplmentaire), Leckerbiff, pacha de Roumlie, alors premier _galongi_ de la Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d't Bukjdr. J'tais la gauche du galongi, et l'agent russe, le comte Diddlof, tait sa droite. Diddlof est un dandy qui mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essay trois fois de me faire assassiner dans le cours de la ngociation; mais naturellement nous tions amis en public, et nous changions des saluts de la faon la plus cordiale et la plus charmante. Le galongi est, ou plutt tait (car hlas! un lacet lui a serr le cou) un fidle sectateur en politique de la vieille cole turque. Nous dinmes avec nos doigts, et nous emes des quartiers de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit tait l'usage de liqueurs europennes, et il s'y livrait avec un grand got. Il mangeait normment. Parmi les plats, il y en eut un trs-vaste qu'on plaa devant lui, un agneau apprt dans sa laine, bourr d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres assaisonnements, le plus abominable mlange que jamais mortel ait flair ou got. Le galongi en mangea normment; suivant la coutume orientale, il insistait pour servir ses amis droite et gauche, et, quand il arrivait un morceau particulirement pic, il l'enfonait de ses propres mains jusque dans le gosier de ses convives. Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son Excellence, ayant roul en boule un gros paquet de cette mixture, et s'criant _tuk, tuk_ (c'est trs-bon), administra l'horrible pilule Diddlof. Les yeux du Russe roulrent effroyablement au moment o il la reut. Il l'avala avec une grimace qui annonait une convulsion imminente, et saisissant ct de lui une bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva tre de l'eau-de-vie franaise, il en but prs d'une pinte avant de reconnatre son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emport presque mort de la salle manger, et dpos au frais dans un pavillon d't sur le Bosphore. Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je dis _Bismillah_, et je lchai mes lvres avec un air de contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en fis moi-mme une boule avec tant de dextrit et je la fourrai dans le gosier du vieux galongi avec tant de grce, que son coeur fut gagn. La Russie fut mise d'emble hors de cause, et le _trait de Kabobanople fut sign_. Quant Diddlof, tout tait fini pour lui; il fut rappel Saint-Ptersbourg, et sir Roderick Murchison le vit, sous le n 3967, travaillant aux mines de l'Oural[21]. L'anecdote videmment est authentique, et, quand De Fo racontait l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un procs-verbal. Cette rflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se divertir des passions humaines, il faut les considrer en curieux, comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages rgls, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous enchaneront dans des penses noires, et vous ne trouverez en l'homme que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray dprcie notre nature tout entire. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en philosophie. Presque toujours, lorsqu'il dcrit de beaux sentiments, il les drive d'une vilaine source. La tendresse, la bont, l'amour sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une maladie morale. Amlia Sedley, sa favorite et l'un de ses chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable de rflexion et de dcision, aveugle, adoratrice exalte d'un mari goste et grossier, toujours sacrifie par sa volont et par sa faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent injuste, habitue voir faux, et plus digne de compassion que de respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve prise, comme Amlia, d'un rustre buveur et imbcile, et sa jalousie sauvage, exaspre au moindre soupon, implacable contre son mari, panche violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la vertu, mais du temprament. Hlne Pendennis, le modle des mres, est une prude provinciale un peu niaise, d'ducation troite, jalouse aussi, et portant dans sa jalousie toute la duret du puritanisme et de la passion. Elle s'vanouit en apprenant que son fils a une matresse: c'est une action odieuse, abominable, horrible; elle voudrait que son enfant ft mort avant d'avoir commis ce crime. Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, son visage prend une expression cruelle et inexorable. Rencontrant Fanny au chevet du jeune homme malade, elle la chasse comme une prostitue et comme une servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres, est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; force d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et malheureux. Quant l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge d'aprs les peintures de l'auteur, on ne peut prouver pour lui que de la compassion, et voir en lui que du ridicule. un certain ge[22], selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non, bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fivre. six mois, les chiens ont leur maladie; l'homme a la sienne vingt ans. Si l'on aime, ce n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin d'aimer. Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim? Il raconte l'histoire de cette faim et de cette soif avec une verve amre. Il a l'air d'un homme dgris qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long, d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amlia, comment le major achte les mauvais vins du pre d'Amlia, comment il presse les postillons, rveille les valets, perscute ses amis pour revoir Amlia plus vite; comment, aprs dix ans de sacrifices, de tendresse et de services, il se voit prfrer le vieux portrait d'un mari infidle, grossier, goste et dfunt. Le plus triste de ces rcits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay, l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne mnagre, a l'esprit et l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de prparer: Pendennis dcouvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence tonnante et une majest d'abngation surhumaine. Il demande miss Fotheringay, qui vient de jouer Ophlie, si Ophlie est amoureuse d'Hamlet. Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley! Pen explique qu'il s'agit de l'Ophlie de Shakspeare. Bien, il n'y a pas d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de punch. Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue: Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pice o vous avez jou si admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du volume est Thompson. Pen est ravi de cette simplicit adorable: Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... milie, milie! qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est parfaite! Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il semble que Thackeray dise ses lecteurs: Mes chers confrres en humanit, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante; le cinquantime, si nous chappons l'orgueil, la vanit, la mchancet, l'gosme, c'est que nous tombons en fivre chaude; notre folie fait notre dvouement. [Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate self-laudation consumedly; but I can't help relating here a circumstance illustrative of the point in question, in which I must think I acted with considerable prudence. Being at Constantinople a few years since--(on a delicate mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves, and it became necessary on our part to employ an _extra negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated three times in the course of the negotiation: but of course we were friends in public, and saluted each other in the most cordial and charming manner. The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he admitted was the use of European liquors, in which he indulged with great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion, insisted on helping his friends right and left, and when he came to a particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his guests' very mouths. I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency, rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF. The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he knew his error. It finished him; he was carried away from the dining room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the Bosphorus. When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said "_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him, under the n 3967, working in the Ural mines. (_The Snobs of England_, p. 146.)] [Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.] V Pourtant, moins d'tre Swift, il faut bien aimer quelque chose; on ne peut pas toujours blesser et dtruire, et le coeur, lass de mpris et de haine, a besoin de se reposer dans l'loge et l'attendrissement. D'un autre ct, blmer un dfaut, c'est louer la qualit contraire, et l'on ne peut immoler une victime sans btir un autel; ce sont les circonstances qui dsignent l'une, ce sont les circonstances qui lvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son pays et de son sicle prche la vertu contraire au vice de son sicle et de son pays. Dans une socit aristocratique et marchande, ce vice est l'gosme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la tendresse. Que l'amour et la bont soient aveugles, instinctifs, draisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses hros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est ironique, le second est louangeur; le premier met en scne les niaiseries de l'amour, le second en fait le pangyrique; le haut de la page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en tirades. Les compliments qu'il prodigue Amlia Sedley, Hlne Pendennis, Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus visiblement et plus obstinment la cour ses femmes: il leur immole les hommes, non pas une fois, mais cent. Trs-vraisemblablement les plicans aiment saigner sous le bec goste de leurs petits. Il est certain que c'est le got des femmes. Il doit y avoir dans la douleur du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent pas.... Ne mprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les sentir. Les femmes ont t faites pour notre bien-tre et notre agrment, messieurs, comme toute la troupe des animaux infrieurs. Que ce soit un mari fainant, un fils dissipateur, un bien-aim garnement de frre, comme leurs coeurs sont prts rpandre sur lui leurs trsors de tendresse! Et comme nous sommes prts, de notre part, leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! peine y a-t-il un de mes lecteurs qui n'ait administr du plaisir sous cette forme ses femmes, et ne les ait rgales du contentement de lui pardonner! Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mre ou d'une jeune fille honnte, il baisse les yeux comme la porte d'un sanctuaire. En prsence de Laura rsigne, pieuse, il s'arrte. Comme elle faisait son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir, elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour, pareilles des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal. Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et simples, des contentements tranquilles et purs qu'on gote au coin du foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope si rflchi et si pre rencontre un panchement filial ou une douleur maternelle, il est bless l'endroit sensible, et, comme Dickens, il fait pleurer[23]. On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on a des prfrences. Si l'on prfre la bont dvoue et les affections tendres, on prend en aversion l'arrogance et la duret; la cause de l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public. C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre l'aristocratie. Comme Rousseau, il a lou les moeurs simples et affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs. Il a crit l-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des socits aristocratiques; perch sur son barreau dans la grande chelle, il respecte l'homme du barreau suprieur et mprise l'homme du barreau infrieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray numre tout au long les suites de cette habitude. coutez la conclusion: Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bont naturelle et l'amiti honnte! Juste fiert, n'est-ce pas? rang et prsance? Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un mensonge, et devrait tre jete au feu. Organiser les rangs et les prsances! cela tait bon pour les matres de crmonies des anciens ges. Vienne maintenant quelque grand marchal pour organiser l'_galit_[24]. Puis il ajoute avec bon sens, une pret et une familiarit tout anglaises: Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en mme temps que lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion aprs dner, et je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: Monsieur, la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guines de revenu. L'ineffable sagesse de nos anctres vous a plac au-dessus de moi comme chef et lgislateur hrditaire. Notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des nations voisines) m'oblige vous recevoir comme mon snateur, mon suprieur et mon tuteur. Votre fils an, Fitz-Hi-Han, est sr d'un sige au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray, daigneront consentir tre capitaines de vaisseau et lieutenants-colonels, nous reprsenter dans les cours trangres, accepter de bons bnfices, quand il s'en prsentera de convenables. Ces avantages, notre admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) dclare qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbcillit, de vos vices, de votre gosme, ou de votre incapacit et de votre parfaite extravagance. Si imbcile que vous soyez (et nous avons le droit de supposer que milord est un ne aussi justement que de prendre pour accord qu'il est un patriote clair), si imbcile que vous soyez (je me rpte), personne ne vous accusera d'une folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indiffrent votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi, si nous tions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas encore comtes. Nous ne croyons pas utile l'arme de Smith que le jeune de Bray soit colonel vingt-cinq ans,--aux relations diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur Constantinople,-- notre politique, que Longues-Oreilles y fourre son pied hrditaire.--Nous ne pouvons nous empcher de voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous savons mme l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour matre, ni cirer plus longtemps vos souliers[25]. Cette opinion du politique ne fait que rsumer les remarques du moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en dformant la vie sociale, elle dforme la vie prive; en instituant des injustices, elle institue des vices; aprs avoir accapar l'tat, elle empoisonne l'me, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversit et dans la sottise de toutes les classes et de tous les sentiments. Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV, le premier gentilhomme du monde. Ce grand monarque, si justement regrett, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus hideux btiment du monde. Nous l'avons vu au thtre de Drury-Lane, nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y tait. Les estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne (lord du cabinet poudre) et plusieurs autres grands officiers de l'tat taient debout derrire le fauteuil o il tait assis..., o il tait assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frise, son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient, les mres embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'vanouirent. Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver de cette joie. D'autres ont vu Napolon. Que ce soit notre juste orgueil devant notre postrit d'avoir contempl Georges le Bon, Georges le Magnifique, Georges le Grand. Cher prince! la vertu mane de son trne hroque se rpandait dans le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver qu'il l'tait. Il force sa femme s'asseoir table ct de filles perdues, ses matresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal son fils an, hritier prsomptif du marquisat, qu'il laisse jener et qu'il engage faire des dettes. En ce moment il courtise une charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son hypocrisie, son sang-froid et son insensibilit sans gale. Le marquis, force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a fini par har et mpriser l'homme; il n'a plus de got que pour les sclrats parfaits. Celle-ci le rveille; un jour mme elle le transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade, et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflamms, l'pe prte, d'un tel air que chacun frmit. _Brava! brava!_ crie le vieux Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait! On voit qu'il a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise touchante. Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chre Briggs, lui dit Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai ruine.--Ruine? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas? Du reste, _gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au lecteur la scne domestique o il donne l'ordre d'inviter mistress Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera pas au dner, et restera chez elle. Trs-bien! vous y trouverez les recors; cela me dispensera de prter vos parents et de voir vos airs tragiques. Qui tes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous tiez ici pour avoir des enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'tiez. Vous, prude! De grce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur milady Bareacres, votre maman? Le reste est du mme style. Ses belles-filles, pousses bout, disent qu'elles voudraient tre mortes. Cette dclaration le met en joie, et il conclut par ce principe: Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reus. L'habitude du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'tat. Reposons-nous contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des champs, les respects hrditaires, les traditions de famille, la pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont d produire l des hommes probes, senss, pleins de bont et d'honntet, protecteurs de leur comt et serviteurs de leur pays. Sir Pitt Crawley leur offre un modle; il a 100000 francs de rente, deux siges au parlement. Il est vrai que les deux siges lui sont donns par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis par an. Il est excellent conome, et tond de si prs ses fermiers, qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il paye si mal ses agents et pargne si fort sur la dpense, que ses mines s'inondent, ses chevaux crvent, ses fournitures lui sont renvoyes. Homme populaire, il prfre toujours la socit d'un maquignon la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante avec les filles d'auberge, vide un verre de vin la table d'un fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il envoie deux jours aprs _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un provincial, l'esprit d'un laquais, les faons d'un rustre. table, servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif, il demande compte des plats et des btes qui les ont fournis. Qui tait ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tu?--Un des cossais tte noire, sir Pitt. Nous l'avons tu jeudi.--Qui en a pris?--Steel de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit que le dernier tait trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et les paules? Le dialogue continue sur le mme ton: aprs le mouton d'cosse, le cochon noir de Kent; ces btes semblent la famille de sir Pitt, tant il s'y intresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder dans la loge du jardinier, o elles prendront l'ducation qui se trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps autre. Pour ses gens, il leur redemande les liards de sa monnaie. Un liard par jour fait sept schellings par an; sept schellings par an sont l'intrt de sept guines. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guines vous viendront d'elles-mmes.--Il n'a jamais donn un liard dans sa vie, dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un; c'est contre mon principe. Il est impudent, brutal, grossier, ladre, retors, extravagant. Du reste, courtis par les ministres, grand shrif, honor, puissant, il roule en carrosse dor et se trouve un des piliers de l'tat. Ceux-l sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande me, livre elle-mme, laissera voir toute sa beaut native: sir Francis Clavering est dans ce cas. Il a jou, bu et soup jusqu' se mettre sur la paille. Il a escroqu de l'argent dans son rgiment, montr sa plume blanche[26], et, aprs avoir couru tous les billards de l'Europe, s'est vu dposer en prison par des cranciers discourtois. Pour en sortir, il a pous une bonne veuve crole qui traite outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la ruine, se met genoux devant elle pour obtenir des cus et son pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis en scne, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volont ni bon sens: c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure, demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un instant aprs jure et tempte, pour retomber dans l'abattement de la plus extrme lchet. Il implore, menace, et dans le mme quart d'heure prend l'homme menac pour confident intime et ami de coeur. N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui commencent rire, les infmes gredins! Ils ne rpondent plus ma sonnette. Et mon valet qui tait au Vauxhall la nuit dernire avec une de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de valets! Sa conversation est un compos de jurons, de lamentations et de radotages; ce n'est plus un homme, mais les dbris d'un homme: il ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles, pareilles aux tronons d'un serpent cras, et qui, faute de pouvoir mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue. L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux ferms travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir a disparu; il ne voit que le prsent. Il signera une lettre de change de vingt louis trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son abrutissement est devenu de l'imbcillit; ses yeux sont bouchs; il ne voit pas que ses protestations excitent la dfiance, que ses mensonges excitent le dgot, qu' force de bassesse il perd le fruit de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on prouve la violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter, comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier. Il faut s'arrter; un volume n'puiserait pas la liste des perfections que Thackeray dcouvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis de Farintosh, vingt-cinquime du nom, illustre imbcile, bien portant et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et corrompue, qui fait la guerre sa fille et la chasse aux mariages; c'est sir Barnes Newcome, un des tres les plus poltrons, les plus mchants, les plus menteurs, les mieux bafous et les plus battus qui aient souri dans un salon et harangu dans un parlement. Je n'en vois qu'un seul estimable, personnage effac, lord Kew, qui, aprs beaucoup de sottises et de dbauches, est touch par sa vieille mre puritaine et se repent. Mais ces portraits sont doux auprs des dissertations; le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre l'ingalit des hritages et l'envie des cadets, contre l'ducation des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades l'arme, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats la nature et la famille invents par la socit et par la loi. Par derrire cette philosophie s'tend une seconde galerie de portraits aussi insultants que les premiers: car l'ingalit, ayant corrompu les grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands. Selon Thackeray, la socit anglaise est un compos de flatteries et d'intrigues, chacun s'efforant de se guinder d'un chelon et de repousser ceux qui montent. tre reu la cour, voir son nom dans les journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse de th quelque illustre pair hbt et bouffi, telle est la borne suprme de l'ambition et de la flicit humaine. Pour un matre, il y a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme rsolu, de sang-froid et habile, a contract cette lpre. Son bonheur aujourd'hui est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans un parc d'aristocratie. Il a besoin d'tre trait avec cette bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs infrieurs. Il embourse trs-bien les manques d'gards, et dne gracieusement une table illustre o on l'invite en trois ans deux fois pour boucher un trou. Il quitte un homme de gnie ou une femme d'esprit pour causer avec une pcore titre ou un lord ivrogne. Il aime mieux tre tolr chez un marquis que respect chez un bourgeois. Ayant rig ces belles inclinations en principes, il les inculque son neveu qu'il aime, et, pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune escroque et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais beaux deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des cus bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant cent mille guines donns au pre, Pump le marchand pouse lady Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme. Naturellement il est mpris par elle, comme bourgeois, et de plus dtest, comme l'ayant faite demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le sommelier de sa femme, la rise de son beau-pre, le domestique de son fils, et se console en esprant que ses petits-fils, devenus barons Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une troisime faon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne voir personne. Ce moyen ingnieux est employ la campagne par Mme la majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable, qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il tait d'Alger, mais qui a fait l'ducation de deux marquis et d'une comtesse. Cette solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme de loi.--Une famille comme la ntre, cher monsieur, est-ce possible?--Le docteur?--Lui peut-tre; mais sa femme et ses enfants, fi donc!--Les gens de cette grande maison l-bas?--L-bas? Le chteau calicot? un drapier retir! Des gens comme nous sont obligs de se respecter eux-mmes.--Le ministre?--Horreur! Il prche en surplis, mon cher monsieur, c'est un pusiste. Cette famille sense bille toute seule six mois durant, et le reste de l'anne jouit de la gloutonnerie des hobereaux qu'elle rgale et des rebuffades des grands lords qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend au pre trois cents guines par an sur neuf cents qui font tout le revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes les vilenies et toutes les misres que Thackeray attribue l'esprit aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur anoblie, la jalousie de la soeur roturire, l'abaissement des caractres dresss ds l'cole vnrer les petits lords, la dgradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage des vanits refoules, la lchet des complaisances offertes, le triomphe de la sottise, le mpris du talent, l'injustice consacre, le coeur dnatur, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de vrit et de gnie, on a besoin de se rappeler que cette ingalit blessante est la cause d'une libert salutaire, que l'iniquit sociale produit la prosprit politique, qu'une classe de grands hrditaires est une classe d'hommes d'tat hrditaires, qu'en un sicle et demi l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un sicle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement, que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une politique suivie, des lections libres, et la surveillance du gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce talent, fond sur la rflexion intense et concentr dans les proccupations morales, a d transformer la peinture des moeurs en satire systmatique et militante, exasprer la satire jusqu' l'animosit calcule et implacable, noircir la nature humaine, et s'acharner, avec une haine choisie, redouble et naturelle, contre le vice principal de son pays et de son temps. [Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_, p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la dernire ligne: Fun is good, truth is still better, and love best of all.] [Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and precedence! that was well for the masters of ceremonies of former ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in society. (_The snobs of England_, p. 322.)] [Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a present of a number of thousand pounds every year. The ineffable wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good luck which you possess, or have any inclination to part with it. No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I, I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order. We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.) which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil particularly at that notion of hereditary superiority which brought so many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its present admirable condition. But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that LONGEARS should put his hereditary foot into them. This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any more." (_The Snobs of England_, p. 322.)] [Note 26: Refus un duel.] 2. L'ARTISTE. I En littrature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents, comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse, un peuple est toujours demi malheureux; quelque gnie qu'il ait, un crivain est toujours demi impuissant. Nous ne pouvons garder la fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le dformer: celui qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui donner l'art pour rgle, et toutes les forces du satirique sont des faiblesses du romancier. Qu'est-ce qu'un romancier? mon avis, c'est un psychologue, un psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime se reprsenter des sentiments, sentir leurs attaches, leurs prcdents, leurs suites, et il se donne ce plaisir. ses yeux, ce sont des forces ayant des directions et des grandeurs diffrentes. De leur justice ou de leur injustice, il s'inquite peu. Il les assemble en caractres, conoit la qualit dominante, aperoit les traces qu'elle laisse sur les autres, note les influences contraires ou concordantes du temprament, de l'ducation, du mtier, et travaille manifester le monde invisible des inclinations et des dispositions intrieures par le monde visible des paroles et des actions extrieures. cela se rduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attach et des muscles vigoureux, quand mme ils seraient employs assommer un homme. Un vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment nuisible ou du mcanisme ordonn d'un caractre pernicieux. Pour talent il a la sympathie, car elle est la seule facult qui copie exactement la nature; occup ressentir les motions de ses personnages, il ne songe qu' en marquer la vigueur, l'espce et les contre-coups. Il nous les reprsente telles qu'elles sont, tout entires, sans les blmer, sans les punir, sans les mutiler; il les transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre visibles, de dgager les types obscurcis et altrs par les accidents et les imperfections de la vie relle, de mettre en relief les larges passions humaines, d'tre branl par la grandeur des tres qu'il ranime, de nous soulever hors de nous-mmes par la force de ses crations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance cratrice, indiffrente et universelle comme la nature, plus libre et plus puissante que la nature, reprenant l'oeuvre bauche ou dfigure de sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions. Tout est chang par l'arrive de la satire, et d'abord le rle de l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une facult; dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a vu combien de leons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient bonnes, personne n'en dispute: tout le moins elles prennent la place des explications utiles. Le tiers du volume, employ en avertissements, est perdu pour l'art. Somms de rflchir sur nos fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu dcouvrir et nous montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intrt, moins concentr, est moins vif. Dtourns de lui, au lieu d'tre ramens sur lui, nos yeux s'garent et l'oublient; au lieu d'tre absorbs, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons par prouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collge ou des manuels de sminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres dors, couvertures histories, qu'on donne pour trennes aux enfants. tes-vous bien rjoui d'apprendre que les mariages de convenance ont leurs inconvnients, qu'en l'absence de son ami on dit volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses dsordres afflige souvent sa mre, que l'gosme est un vilain dfaut? Tout cela est vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons couter un homme pour entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralits, quoique utiles et bien dites, sentent le pdant pay, si commun en Angleterre, l'ecclsiastique en cravate blanche plant comme un piquet au centre de sa table, et dbitant pour trois cents louis d'admonestations quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre chaude dans sa maison. Cette prsence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel malheur de rpter les romans de miss Edgeworth ou les contes du chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux, dpensier, cervel, paresseux, refus aux examens avec honte, pendant que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reus avec honneur. Cette opposition difiante nous laisse froids; nous n'avons pas envie de retourner l'cole; nous fermons le livre, et nous le conseillons comme pilule notre petit cousin. D'autres purilits moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le contraste prolong du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents. Ce colonel donne de l'argent et des gteaux tous les enfants, de l'argent et des cachemires toutes les cousines, de l'argent et de bonnes paroles tous les domestiques, et ces gens ne lui rpondent que par de la froideur et des grossirets. Il est clair, ds la premire page, que l'auteur veut nous persuader d'tre affables, et nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas tre tancs dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre cette invasion de pdagogie. Nous voulions aller au thtre; nous avons t tromps par l'affiche, et nous grondons tout bas d'tre au sermon. Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mmes; l'auteur les gte en nous prchant; ils sont sacrifis, comme nous, la satire. Ce ne sont point des tres qu'il anime, ce sont des marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des dsappointements. Au bout de quelques scnes, on connat ce ressort, et dornavant on prvoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prvision te au personnage une partie de sa vrit, et au lecteur une partie de son illusion. Les sottises parfaites, les msaventures compltes, les mchancets acheves, sont choses rares. Les vnements et les sentiments de la vie relle ne s'arrangent pas de manire former des contrastes si calculs et des combinaisons si habiles. La nature n'invente point ces jeux de scne; l'on s'aperoit vite qu'on est devant une rampe, en face d'acteurs fards, dont les paroles sont crites et les gestes sont nots. Pour se reprsenter exactement cette altration de la vrit et de l'art, il faut comparer pied pied deux caractres. Il y a un personnage que l'on reconnat unanimement comme le chef-d'oeuvre de Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme suprieure et de bonnes faons. Comparons-le un personnage semblable de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valrie Marneffe. La diffrence des deux oeuvres marquera la diffrence des deux littratures. Autant les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les Franais l'emportent comme artistes et romanciers. Balzac aime sa Valrie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il ne travaille pas la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne une ducation de courtisane, un mari dprav comme un bagne, l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalit, des nerfs de femme, des dgots de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi ne et leve, sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'lgance comme on a besoin d'air. Elle en prend n'importe o, sans remords, comme on boit de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son mtier; elle en a toutes les excuses innes, acquises, de temprament, de tradition, de circonstance, de ncessit; elle en a toutes les forces, l'abandon, la grce, la gaiet folle, les alternatives de trivialit et d'lgance; l'audace improvise, les inventions comiques, la magnificence et le succs. Elle est parfaite en son genre, pareille un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se plat la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il lui pose des mouches, il dploie ses robes, il frmit devant ses mouvements de danseuse. Il dtaille ses gestes avec autant de plaisir et de vrit que s'il et t femme de chambre. Sa curiosit d'artiste trouve un aliment dans les moindres traits de caractre et de moeurs. Au bout d'une scne violente, il s'arrte sur un moment vide, et la montre, paresseuse, tendue sur des divans, comme une chatte qui bille et se dtire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs de la bte de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que pour dormir. Mais quels bonds! Elle blouit, elle fascine, elle tient tte coup sur coup trois accusations prouves; elle rfute l'vidence; tour tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille, elle adore, elle dmontre, changeant vingt fois de tons, d'ides, d'expdients, dans le mme quart d'heure. Un vieux boutiquier, cuirass contre les motions par le mtier et par l'avarice, tressaille sous sa parole: Elle me met les pieds sur le coeur, elle m'crase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle descendait l'escalier en l'clairant de ses regards!_ Partout la fougue, la force, l'atrocit, couvrent la laideur et la corruption. Attaque dans sa fortune par une femme honnte, elle improvise une comdie incomparable, joue avec l'loquence et l'exaltation d'un grand pote, et rompue tout d'un coup par l'clat de rire et la trivialit crue d'une actrice fille de portier. Le style et les actions s'lvent jusqu' la grandeur de l'pope. Au mot Hulot et deux cent mille francs, Valrie eut un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa fume, entre ses deux longues paupires. Un peu plus loin, surprise en flagrant dlit par un de ses amants, Brsilien et capable de la tuer, elle flchit un instant; redresse dans la mme seconde, ses larmes schent. Elle vint lui, et le regarda si firement que ses yeux tincelrent comme des armes. Le danger la relve et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient flots le gnie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette nature imptueuse, suprieure et mobile, Balzac, au dernier instant, la fait repentante. Pour mesurer sa fortune son vice, il la conduit triomphante travers la ruine, la mort ou le dsespoir de vingt personnes, et la brise au moment suprme d'une chute aussi horrible que son succs. Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp? Une intrigante raisonnable, d'un temprament froid, pleine de bon sens, ancienne sous-matresse, ayant des habitudes de parcimonie, vritable homme d'affaires, toujours dcente, toujours active, dnue du caractre fminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain diabolique qui peuvent donner de l'clat son caractre et de la grce son mtier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en jupon et sans coeur. Rien de plus propre inspirer l'aversion. L'auteur ne manque pas une occasion de lui tmoigner la sienne; pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de msaventures; il ne lui prte que des paroles fausses, des actions perfides, des sentiments rvoltants. Ds son entre en scne, dix-sept ans, accueillie avec la bont la plus rare par une honnte famille, elle ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations grossires, essaye d'y pcher un mari. Pour mieux l'accabler, Thackeray fait ressortir lui-mme toutes ces bassesses, tous ces mensonges et toutes ces indcences. Rebecca a serr tendrement la main du gros Joseph. C'tait une avance, et, ce titre, quelques dames d'une ducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chre Rebecca tait oblige de faire tout par elle-mme. Quand une personne est trop pauvre pour avoir une servante, si lgante qu'elle soit, elle est bien force de balayer sa propre chambre. Si une chre jeune fille n'a pas de chre maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien qu'elle l'arrange elle-mme.--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne l'amiti de ses lves en lisant avec elles Crbillon jeune et Voltaire. La femme du recteur, crit-elle, m'a fait une vingtaine de compliments sur les progrs de mes lves, pensant sans doute toucher mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour un ftu de mes lves! Cette phrase est une imprudence peu naturelle dans une personne si rflchie, et que l'auteur ajoute au rle pour rendre le rle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossirement flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration, soulvent le dgot. Elle est goste et menteuse avec son mari, et, le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu' se faire une petite bourse. Thackeray insiste dessein sur le contraste: le lourd officier a compt en partant tous ses effets, calculant la somme qu'ils pourront produire sa femme; il endosse pour tre tu conomiquement son habit le plus vieux et le plus rp. Il y eut sur ses lvres quelque chose de pareil une prire pour celle qu'il quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serre contre son coeur qui battait fort. Son visage tait pourpre et ses yeux mouills, quand il la dposa terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons dit, elle avait pris la sage rsolution de ne point cder une sentimentalit inutile. Je suis affreuse voir, dit-elle en s'examinant dans la glace. Quelle figure vous donne cette toilette rose! L-dessus elle se dbarrassa de sa toilette rose, posa son bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit trs-confortablement. Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray n'est occup qu' dgrader Rebecca Sharp. Il la convainc de duret envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle fasse, elle n'arrive rien. Compromise par les avances qu'elle a prodigues l'imbcile Joseph, elle attend de minute en minute une demande en mariage. Une lettre arrive, annonant que Joseph est parti pour l'cosse, et qu'il offre ses compliments miss Rebecca.--Trois mois plus tard, elle a pous secrtement le capitaine Rawdon, lourdaud pauvre. Sir Pitt, pre de Rawdon, se jette ses pieds, muni de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consterne, elle pleure de dsespoir. Marie, marie, marie dj! c'est l son cri, et il y a de quoi percer les mes sensibles.--Plus tard elle essaye de gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mre. Pourquoi m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez jamais la maison. L-dessus, discrdit complet; cette fois encore elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la prsente dans le monde, la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur de quelque le orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de paratre honnte. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la rejette terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un hanneton, la laissant grimper pniblement au haut de l'chelle pour la tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la traner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. la dernire page, il l'installe bourgeoisement dans une mdiocre fortune escroque par des manoeuvres obscures, et la laisse, dcrie, inutilement hypocrite, relgue dans le demi-monde. Sous cette pluie d'ironies et de mcomptes, l'hrone s'est rapetisse, l'illusion s'est affaiblie, l'intrt a diminu, l'art s'est amoindri, la posie a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et moins beau. [Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Prface de _Vanity Fair_.)] II Supposez qu'un heureux hasard carte ces causes de faiblesse et ouvre ces sources de talent. Entre tous ces romans altrs paratra un roman vritable, lev, touchant, simple, original, l'histoire de Henry Esmond. Thackeray n'en a pas fait de moins populaire ni de plus beau. Ce livre comprend les mmoires fictifs du colonel Esmond, contemporain de la reine Anne, qui, aprs une vie agite en Europe, se retira avec sa femme en Virginie, et y fut planteur. Esmond parle, et l'obligation d'approprier le ton au personnage supprime le style satirique, l'ironie rpte, le sarcasme sanglant, les scnes apprtes pour railler la sottise, les vnements combins pour craser le vice. Ds lors on rentre dans le monde rel, on se laisse aller l'illusion, on jouit d'un spectacle vari, aisment droul, sans prtention morale. Vous n'tes plus perscut de conseils personnels; vous restez votre place, tranquille, en sret, sans que le doigt d'un acteur, lev vers votre figure, vous avertisse, au moment intressant, que la pice se joue votre intention et pour oprer votre salut. En mme temps, et sans y penser, vous vous trouvez votre aise. Au sortir de la satire acharne, la pure narration vous charme; vous vous reposez de har. Vous tes comme un chirurgien d'arme qui, aprs une journe de combats et d'oprations, s'assirait sur un tertre et contemplerait le mouvement du camp, le dfil des quipages et les horizons lointains adoucis par les teintes brunes du soir. D'autre part, les longues rflexions, qui semblaient banales et dplaces sous la plume de l'crivain, deviennent naturelles et attachantes dans la bouche du personnage. Esmond est un vieillard qui crit pour ses enfants et leur commente son exprience. Il a le droit de juger la vie; ses maximes appartiennent son ge; devenues des traits de moeurs, elles perdent leur air doctoral; on les coute avec complaisance, et l'on aperoit, en tournant la page, le sourire calme et triste qui les a dictes. Avec les rflexions, on souffre les dtails. Ailleurs les minutieuses descriptions paraissent souvent puriles; nous blmions l'auteur de s'arrter, avec un scrupule de peintre anglais, sur des aventures d'cole, des scnes de diligence, des accidents d'auberge; nous jugions que cette attention intense, faute de pouvoir se prendre aux grands sujets de l'art, se rabaissait enchane des observations de microscope et des dtails de photographie. Ici tout change. Un auteur de mmoires a le droit de raconter ses impressions d'enfance. Ses souvenirs lointains, dbris mutils d'une vie oublie, ont un charme extrme; on redevient enfant avec lui. Une leon de latin, un passage de soldats, un voyage en croupe, deviennent des vnements importants que la distance embellit; on jouit de son plaisir si paisible et si intime, et l'on prouve comme lui une douceur trs-grande voir renatre avec tant d'aisance, et dans une lumire si pleine, les fantmes familiers du pass. Le dtail minutieux ajoute l'intrt en ajoutant au naturel. Les rcits de campagnes, les jugements pars sur les livres et les vnements du temps, cent petites scnes, mille petits faits visiblement inutiles, font par cela mme illusion. On oublie l'auteur, on entend le vieux colonel, on se trouve transport cent ans en arrire, et l'on a le contentement extrme et si rare de croire ce qu'on lit. En mme temps que le sujet supprime les dfauts ou les tourne en qualits, il offre aux qualits la plus belle matire. Cette puissante rflexion a dcompos et reproduit les moeurs du temps avec une fidlit tonnante. Thackeray connat Swift, Steele, Addison, Saint-John, Malborough, aussi profondment que l'historien le plus attentif et le plus instruit. Il peint leurs habits, leur mnage, leur conversation, comme Walter Scott lui-mme, et, ce que Walter Scott ne sait pas faire, il imite leur style, tellement qu'on s'y trompe, et que plusieurs de leurs phrases authentiques intercales dans son texte ne s'en distinguent pas. Cette parfaite imitation ne se borne pas quelques scnes choisies; elle embrasse tout le volume. Le colonel Esmond crit comme en 1700. Le tour de force, j'allais dire le tour de gnie, est aussi grand que l'effort et le succs de Courier retrouvant le style de l'antique Grce. Celui d'Esmond a la mesure, la justesse, la simplicit, la solidit des classiques. Nos tmrits modernes, nos images prodigues, nos figures heurtes, notre usage de gesticuler, notre volont de faire effet, toutes nos mauvaises habitudes littraires ont disparu. Thackeray a d remonter au sens primitif des mots, retrouver des tours oublis, recomposer un tat d'intelligence effac et une espce d'ides perdue, pour rapprocher si fort la copie de l'original. L'imagination de Dickens elle-mme et manqu cette oeuvre. Il a fallu, pour la tenter et l'accomplir, toute la sagacit, tout le calme et toute la force de la science et de la mditation. Mais le chef-d'oeuvre du livre est le caractre d'Esmond. Thackeray lui a donn cette bont tendre, presque fminine, qu'il lve partout au-dessus des autres vertus humaines, et cet empire de soi qui est l'effet de la rflexion habituelle. Ce sont l toutes les plus belles qualits de son magasin psychologique; chacune d'elles, par son opposition, ajoute au prix de l'autre. Nous voyons un hros, mais original et nouveau, Anglais par sa volont froide, moderne par la dlicatesse et la sensibilit de son coeur. Henry Esmond est un pauvre enfant, btard prsum d'un lord Castlewood et recueilli par les hritiers du nom. Ds la premire scne, on est pntr de l'motion modre et noble qu'on gardera jusqu'au bout du volume. Lady Castlewood, arrivant pour la premire fois au chteau, vient lui dans la grande bibliothque; instruite par la femme de charge, elle rougit, s'loigne; un instant aprs, touche de remords, elle revient. Avec un regard de tendresse infinie, elle lui prit la main, lui posant son autre belle main sur la tte, et lui disant quelques mots si affectueux et d'une voix si douce, que l'enfant, qui jamais n'avait vu auparavant de crature si belle, sentit comme l'attouchement d'un tre suprieur ou d'un ange qui le faisait flchir jusqu' terre, et baisa la belle main protectrice en s'agenouillant sur un genou. Jusqu' la dernire heure de sa vie, Esmond se rappellera les regards et la voix de la dame, les bagues de ses belles mains, jusqu'au parfum de sa robe, le rayonnement de ses yeux clairs par la bont et la surprise, un sourire panoui sur ses lvres, et le soleil faisant autour de ses cheveux une aurole d'or.... Il semblait, dans la pense de l'enfant, qu'il y et dans chaque geste et dans chaque regard de cette belle crature une douceur anglique, une lumire de bont. Au repos, en mouvement, elle tait galement gracieuse. L'accent de sa voix, si communes que fussent ses paroles, lui donnait un plaisir qui montait presque jusqu' l'angoisse. On ne peut pas appeler amour ce qu'un enfant de douze ans, presque un domestique, ressentait pour une dame de si haut rang, sa matresse; c'tait de l'adoration. Ce sentiment si noble et si pur se dploie par une suite d'actions dvoues, racontes avec une simplicit extrme; dans les moindres paroles, dans un tour de phrase, dans un entretien indiffrent, on aperoit un grand coeur, passionn de gratitude, ne se lassant jamais d'inventer des bienfaits ou des services, consolateur, ami, conseiller, dfenseur de l'honneur de la famille et de la fortune des enfants. Deux fois Esmond s'est interpos entre lord Castlewood et le duelliste lord Mohun; il n'a point tenu lui que l'pe du meurtrier ne trouvt sa poitrine. Quand lord Castlewood mourant lui rvle qu'il n'est point btard, que le titre et la fortune lui appartiennent, il brle sans rien dire la confession qui pourrait le tirer de la pauvret et de l'humiliation o il a langui si longtemps. Outrag par sa matresse, malade d'une blessure qu'il a reue aux cts de son matre, accus d'ingratitude et de lchet, sa justification dans sa main, il persiste se taire. Quand le combat fut fini dans son me, un rayon de pure joie la remplit, et, avec des larmes de reconnaissance, il remercia Dieu du parti qu'il lui avait donn la force d'embrasser. Plus tard, amoureux d'une autre femme, certain de ne pouvoir l'pouser si sa naissance reste tache aux yeux du monde, acquitt envers sa bienfaitrice dont il a sauv le fils, suppli par elle de reprendre le nom qui lui appartient, il sourit doucement et lui rpond de sa voix grave: La chose a t rgle, il y a douze ans, auprs du lit de mon cher lord. Les enfants n'en doivent rien savoir. Franck et ses hritiers porteront notre nom. Il est lui lgitimement; je n'ai pas mme la preuve du mariage de mon pre et de ma mre[28], quoique mon pauvre cher lord, son lit de mort, m'ait dit que le P. Holt en avait apport une Castlewood. Je n'ai pas voulu la chercher quand j'tais sur le continent. Je suis all regarder le tombeau de ma pauvre mre dans son couvent; que lui importe maintenant? Aucun tribunal, sur ma simple parole, n'terait milord vicomte son titre pour me le donner. Je suis le chef de la maison, chre Lady; mais Franck reste vicomte de Castlewood, et, plutt que de le troubler, je me ferais moine, ou je disparatrais en Amrique. Comme il parlait ainsi sa chre matresse, pour laquelle il aurait consenti donner sa vie ou faire tout instant tout sacrifice, la tendre crature se jeta genoux devant lui et baisa ses deux mains dans un transport d'amour passionn et de gratitude tel que son coeur fondit et qu'il se sentit trs-fier et trs-reconnaissant que Dieu lui et donn le pouvoir de montrer son amour pour elle et de le prouver par quelque petit sacrifice de sa part. tre capable de rpandre des bienfaits et du bonheur sur ceux qu'on aime est la plus grande bndiction accorde un homme. Et quelle richesse ou quel nom, quel contentement de vanit ou d'ambition et pu se comparer au plaisir qu'prouvait Esmond en ce moment, de pouvoir tmoigner quelque affection ses meilleurs et ses plus chers amis? Chre sainte, dit-il, me pure qui avez eu tant souffrir, qui avez combl le pauvre orphelin dlaiss d'un si grand trsor de tendresse, c'est moi de m'agenouiller, non vous; c'est moi d'tre reconnaissant de ce que je puis vous rendre heureuse. Bni soit Dieu de ce que je puis vous servir[29]! Ces tendresses si nobles paraissent encore plus touchantes par le contraste des actions qui les entourent. Esmond fait la guerre, sert un parti, vit au milieu des dangers et des affaires, jugeant de haut les rvolutions et la politique, homme expriment, instruit, lettr, prvoyant, capable de grandes entreprises, muni de prudence et de courage, poursuivi de proccupations et de chagrins, toujours triste et toujours fort. Il finit par mener en Angleterre le prtendant, frre de la reine Anne, et le tient dguis Castlewood, attendant l'instant o la reine mourante et gagne va le dclarer hritier du trne. Ce jeune prince, vrai Stuart, fait la cour la fille de lord Castlewood, Batrix, aime d'Esmond, et s'chappe de nuit pour la rejoindre. Esmond, qui l'attend, voit la couronne perdue et sa maison dshonore. Son honneur insult et son amour outrag clatent d'un lan superbe et terrible. Ple, les dents serres, le cerveau fivreux par quatre nuits de penses et de veilles, il garde sa raison lucide, son ton contenu, et explique au prince en style d'tiquette, avec la froideur respectueuse d'un rapporteur officiel, la sottise que le prince a faite et la lchet que le prince a voulu faire. Il faut lire la scne pour sentir ce que ce calme et cette amertume tmoignent de supriorit et de passion. Le prince murmura le mot de guet-apens. Le guet-apens, sire, n'est pas de nous. Ce n'est pas nous qui vous avons invit ici. Nous sommes venus pour venger, non pour achever le dshonneur de notre famille. --Dshonneur! dit le prince en devenant pourpre; morbleu! il n'y a point eu de dshonneur, seulement un peu de gaiet innocente.... --Qui devait avoir une fin srieuse. --Je jure, milords, cria le prince imprieusement, sur l'honneur d'un gentilhomme.... --Que nous sommes arrivs temps. Il n'y a point eu de mal encore, Franck, dit le colonel Esmond en se tournant vers le jeune Castlewood. Regardez; voici un papier o Sa Majest a daign commencer quelques vers en l'honneur ou au dshonneur de Batrix. Voici _madame_ et _flamme_, _cruelle_ et _rebelle_, _amour_ et _jour_, avec l'criture et l'orthographe royale. Si l'auguste amant et t heureux, il n'et point pass son temps soupirer. --Monsieur, dit le prince enflamm de fureur, suis-je venu ici pour recevoir des insultes? --Pour en faire, sauf le bon plaisir de Votre Majest, dit le colonel en s'inclinant trs-bas, et les gentilshommes de notre famille sont venus pour vous remercier. --Maldiction! dit le jeune homme les larmes aux yeux de rage impuissante et de mortification. Que voulez-vous de moi, messieurs? --Si Votre Majest veut bien entrer dans l'appartement voisin, dit Esmond du mme ton grave, j'ai quelques papiers que je voudrais lui soumettre, et avec sa permission je vais l'y conduire. Puis, prenant le flambeau, et reculant devant le prince avec grande crmonie, M. Esmond passa dans la petite chambre du chapelain. Franck, veuillez avancer un sige pour Sa Majest, dit le colonel; et, ouvrant le secret au-dessus de la chemine, il en tira les papiers qui y taient demeurs si longtemps. Plaise Votre Majest, dit-il, voici la patente de marquis envoye de Saint-Germain par votre royal pre au vicomte Castlewood mon pre. Voici le certificat du mariage de mon pre avec ma mre, de ma naissance et de mon baptme. J'ai t baptis dans la religion dont votre pre canonis a donn pendant toute sa vie un si clatant exemple. Voil mes titres, cher Franck, et voici ce que j'en fais. Au feu baptme et mariage, et le marquisat, et l'auguste seing dont votre prdcesseur a daign honorer notre famille. Et comme Esmond parlait, il jeta les papiers dans le brasier; puis, continuant: Vous voudrez bien, sire, vous rappeler que notre famille s'est ruine par sa fidlit pour la vtre, que mon grand-pre a dpens son domaine et donn son sang et le sang de son fils pour votre service, que le grand-pre de mon cher lord (car vous ts lord maintenant, Franck, par droit et par titre aussi) est mort pour la mme cause, que ma pauvre parente, la seconde femme de mon pre, aprs avoir sacrifi son honneur votre race perverse et parjure, a envoy toute sa fortune au roi et obtenu en retour ce prcieux titre que voil en cendres et cet inestimable bout de ruban bleu. Je le mets vos pieds et je marche dessus; je tire cette pe, et je la brise, et je vous renie. Et si vous aviez achev l'outrage que vous mditiez contre nous, par le ciel, je l'aurais passe dans votre coeur, et je ne vous aurais pas plus pardonn que votre pre n'a pardonn Monmouth[30]. Deux pages aprs, il parle ainsi de son mariage avec lady Castlewood: Ce bonheur ne peut tre crit avec des paroles. Il est de sa nature sacr et secret. On ne peut en parler, si pleine que soit la reconnaissance, except Dieu, et un seul coeur, la chre crature, la plus fidle, la plus tendre, la plus pure des femmes qui ait t accorde un homme. Et quand je pense l'immense flicit qui m'tait rserve, la profondeur et l'intensit de cet amour qui m'a t prodigu pendant tant d'annes, j'avoue que je ressens un transport d'tonnement et de gratitude pour une telle faveur. Oui, je suis reconnaissant d'avoir reu un coeur capable de connatre et d'apprcier la beaut et la gloire immense du don que Dieu m'a fait. Srement l'amour _vincit omnia_; il est cent mille lieues au-dessus de toute ambition, plus prcieux que la richesse, plus noble que la gloire. Celui qui l'ignore ignore la vie; celui qui n'en a pas joui n'a pas senti la plus haute facult de l'me. En crivant le nom de ma femme, j'cris l'achvement de toute esprance et le comble de tout bonheur. Avoir possd un tel amour est la bndiction unique. Auprs d'elle toute joie terrestre est nulle: Penser elle, c'est louer Dieu[31]. Un caractre capable de tels contrastes est une grande oeuvre; on se souvient que Thackeray n'en a point fait d'autre; on regrette que les intentions morales aient dtourn du but ces belles facults littraires, et l'on dplore que la satire ait enlev l'art un pareil talent. [Note 28: Il l'a.] [Note 29: "It was settled twelve years since, by my dear lord's bedside, says Colonel Esmond. "The children must know nothing of this. Frank and his heirs after him must bear our name. 'Tis his rightfully; I have not even a proof of that marriage of my father and mother, though my poor lord, on his death-bed, told me that Father Holt had brought such a proof to Castlewood. I would not seek it when I was abroad. I went and looked at my poor mother's grave in her convent. What matter to her now? No court of law on earth, upon my mere word, would deprive my Lord Viscount and set me up. I am the head of the house, dear lady; but Frank is Viscount of Castlewood still. And rather than disturb him, I would turn monk, or disappear in America." As he spoke so to his dearest mistress, for whom he would have been willing to give up his life, or to make any sacrifice any day, the fond creature flung herself down on her knees before him, and kissed both his hands in an outbreak of passionate love and gratitude, such as could not but melt his heart, and make him feel very proud and thankful that God had given him the power to show his love for her, and to prove it by some little sacrifice on his own part. To be able to bestow benefits or happiness on those one loves is sure the greatest blessing conferred upon a man, and what wealth or name, or gratification of ambition or vanity could compare with the pleasure Esmond now had of being able to confer some kindness upon his best and dearest friends? "Dearest saint," says he--"purest soul, that has had so much to suffer, that has blessed the poor lonely orphan with such a treasure of love. 'Tis for me to kneel, not for you: 'tis for me to be thankful that I can make you happy. Hath my life any other aim? Blessed be God that I can serve you!" (_Henry Esmond_, t. II, p. 119.)] [Note 30: "What mean you, my Lord?" says the Prince, and muttered something about a _guet-apens_, which Esmond caught up. "The snare, Sir," said he, "was not of our laying; it is not we that invited you. We came to avenge, and not to compass, the dishonour of our family." "Dishonour! Morbleu! there has been no dishonour," says the Prince, turning scarlet, "only a little harmless playing." "That was meant to end seriously." "I swear," the Prince broke out impetuously, "upon the honour of a gentleman, my Lords,--" "That we arrived in time. No wrong hath been done, Frank," says Colonel Esmond, turning round to young Castlewood, who stood at the door as the talk was going on. "See! here is a paper whereon his Majesty hath deigned to commence some verses in honour, or dishonour, of Beatrix. Here is 'Madame' and 'Flamme,' 'Cruelle' and 'Rebelle,' and 'Amour' and 'Jour,' in the Royal writing and spelling. Had the Gracious lover been happy, he had not passed his time in sighing. "In fact, and actually as he was speaking, Esmond cast his eyes down towards the table, and saw a paper on which my young Prince had been scrawling a Madrigal, that was to finish his charmer on the morrow. "Sir," says the Prince, burning with rage (he had assumed his Royal coat unassisted by this time), "did I come here to receive insults?" "To confer them, may it please your Majesty," says the Colonel, with a very low bow, "and the gentlemen of our family are come to thank you." "_Maldiction!_" says the young man, tears starting into his eyes, with helpless rage and mortification. "What will you with me, gentlemen?" "If your Majesty will please to enter the next apartment," says Esmond, preserving his grave tone, "I have some papers there which I would gladly submit to you, and by your permission I will lead the way;" and taking the taper up, and backing before the Prince with very great ceremony, Mr. Esmond passed into the little Chaplain's room, through which we had just entered into the house:--"Please to set a chair for his Majesty, Frank," says the Colonel to his companion, who wondered almost as much at this scene, and was as much puzzled by it, as the other actor in it. Then going to the crypt over the mantel-piece, the Colonel opened it, and drew thence the papers which so long had lain there. "Here, may it please your Majesty," says he, "is the Patent of Marquis sent over by your Royal Father at St. Germain's to Viscount Castlewood, my father: here is the witnessed certificate of my father's marriage to my mother, and of my birth and christening; I was christened of that religion of which your sainted sire gave all through life so shining an example. These are my titles, dear Frank, and this what I do with them: here go Baptism and Marriage, and here the Marquisate and the August Sign-Manual, with which your predecessor was pleased to honour our race." And as Esmond spoke he set the papers burning in the brazier. "You will please, Sir, to remember," he continued, "that our family hath ruined itself by fidelity to yours: that my grandfather spent his estate, and gave his blood and his son to die for your service; that my dear lord's grandfather (for lord you are now, Frank, by right and title too), died for the same cause; that my poor kinswoman, my father's second wife, after giving away her honour to your wicked perjured race, sent all her wealth to the king: and got in return that precious title that lies in ashes, and this inestimable yard of blue ribband. I lay this at your feet and stamp upon it: I draw this sword, and break it and deny you; and had you completed the wrong you designed us, by Heaven, I would have driven it through your heart, and no more pardoned you than your father pardoned Monmouth." (_Henry Esmond_, t. II, p. 303.)] [Note 31: That happiness, which hath subsequently crowned it, cannot be written in words; 'tis of its nature sacred and secret, and not to be spoken of, though the heart be ever so full of thankfulness, save to Heaven and the One Ear alone--to one fond being, the truest and tenderest and purest wife ever man was blessed with. As I think of the immense happiness which was in store for me, and of the depth and intensity of that love, which, for so many years, hath blessed me, I own to a transport of wonder and gratitude for such a boon--nay, am thankful to have been endowed with a heart capable of feeling and knowing the immense beauty and value of the gift which God hath bestowed upon me. Sure, love _vincit omnia_; is immeasurably above all ambition, more precious than wealth, more noble than name. He knows not life who knows not that: he hath not felt the highest faculty of the soul who hath not enjoyed it. In the name of my wife I write the completion of hope, and the summit of happiness. To have such a love is the one blessing, in comparison of which all earthly joy is of no value; and to think of her, is to praise God. (_Henry Esmond_, t. II, p. 310.)] III Qui est-il, et que vaut cette littrature dont il est un des princes? Au fond, comme toute littrature, elle est une dfinition de l'homme, et pour la juger, il faut la comparer l'homme. Nous le pouvons en ce moment; nous venons d'tudier un esprit, Thackeray lui-mme; nous avons considr ses facults, leurs liaisons, leurs suites, leur degr; nous avons sous les yeux un exemplaire de la nature humaine. Nous avons le droit de juger de la copie par l'exemplaire et de contrler la dfinition que ses romans rdigent par la dfinition que son caractre fournit. Les deux dfinitions sont contraires, et son portrait est la critique de son talent. On a vu que les mmes facults produisent chez lui le beau et le laid, la force et la faiblesse, le succs et la dfaite; que la rflexion morale, aprs l'avoir muni de toutes les puissances satiriques, le rabaisse dans l'art; qu'aprs avoir rpandu sur ses romans contemporains une teinte de vulgarit et de fausset, elle relve son roman historique jusqu'au niveau des plus belles oeuvres; que la mme constitution d'esprit lui enseigne le style sarcastique et violent avec le style tempr et simple, l'acharnement et l'pret de la haine avec les effusions et les dlicatesses de l'amour. Le mal et le bien, le beau et le laid, le rebutant et l'agrable, ne sont donc en lui que des effets lointains, d'importance mdiocre, ns par la rencontre de circonstances changeantes, qualits drives et fortuites, non essentielles et primitives, formes diverses que des rives diverses peignent dans le mme courant. Il en est ainsi pour les autres hommes. Sans doute, les qualits morales sont de premier ordre; elles sont le moteur de la civilisation, et font la noblesse de l'individu; la socit ne subsiste que par elles, et l'homme n'est grand que par elles. Mais si elles sont le plus beau fruit de la plante humaine, elles n'en sont pas la racine; elles nous donnent notre valeur, mais elles ne constituent pas notre fonds. Ni les vices, ni les vertus de l'homme ne sont sa nature; ce n'est point le connatre que le louer ou le blmer; ni l'approbation, ni la dsapprobation ne le dfinissent; les noms de bons et de mauvais ne nous disent rien de ce qu'il est. Mettez Cartouche dans une cour italienne du quinzime sicle: il sera un grand homme d'tat. Transportez ce noble, ladre et d'esprit troit, dans une boutique; ce sera un marchand exemplaire. Cet homme public, d'une probit inflexible, est dans son salon un vaniteux insupportable. Ce pre de famille si humain est un politique imbcile. Changez une vertu de milieu, elle devient un vice; changez un vice de milieu, il devient une vertu. Regardez la mme qualit par deux endroits; d'un ct elle est un dfaut, de l'autre elle est un mrite. L'essence de l'homme se trouve cache bien loin au-dessous de ces tiquettes morales: elles ne dsignent que l'effet utile ou nuisible de notre constitution intrieure; elles ne rvlent pas notre constitution intrieure. Elles sont des lanternes de sret ou d'annonce appliques sur notre nom pour engager le passant s'carter ou s'approcher de nous; elles ne sont point la carte explicative de notre tre. Notre vritable essence consiste dans les causes de nos qualits bonnes ou mauvaises, et ces causes se trouvent dans le temprament, dans l'espce et le degr d'imagination, dans la quantit et la vlocit de l'attention, dans la grandeur et la direction des passions primitives. Un caractre est une force, comme la pesanteur ou la vapeur d'eau, capable par rencontre d'effets pernicieux ou profitables, et qu'on doit dfinir autrement que par la quantit des poids qu'il soulve ou par la valeur des dgts qu'il cause. C'est donc mconnatre l'homme que de le rduire, comme fait Thackeray et comme fait la littrature anglaise, un assemblage de vertus ou de vices; c'est n'apercevoir de lui que la surface extrieure et sociale; c'est ngliger le fond intime et naturel. Vous trouverez le mme dfaut dans leur critique toujours morale, jamais psychologique, occupe mesurer exactement le degr d'honntet des hommes, ignorant le mcanisme de nos sentiments et de nos facults; vous trouverez le mme dfaut dans leur religion, qui n'est qu'une motion ou une discipline, dans leur philosophie, vide de mtaphysique, et si vous remontez la source, selon la rgle qui fait driver les vices des vertus et les vertus des vices, vous verrez toutes ces faiblesses driver de leur nergie native, de leur ducation pratique et de cette sorte d'instinct potique religieux et svre qui les a faits jadis protestants et puritains. CHAPITRE III. La critique et l'histoire. Macaulay. I. Rle et position de Macaulay en Angleterre. II. Ses _Essais_. -- Agrment et utilit du genre. -- Ses opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le vritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des anciens. III. Sa critique. -- Ses proccupations morales. -- Comparaison de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est religieux. -- Liaison de la religion et du libralisme en Angleterre. -- Libralisme de Macaulay. -- _Essai sur l'glise et l'tat._ IV. Sa passion pour la libert politique. -- Comment il est l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la Rvolution et les Stuarts._ V. Son talent. -- Son got pour la dmonstration. -- Son got pour les dveloppements. Caractre oratoire de son esprit. -- En quoi il diffre des orateurs classiques. -- Son estime pour les faits particuliers, les expriences sensibles, et les souvenirs personnels. -- Importance des spcimens dcisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._ VI. Caractres anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa plaisanterie. -- Sa posie. VII. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de son opinion et de son oeuvre. -- Universalit, unit, intrt de son histoire. -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte de Tolrance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces d'amplification et de rhtorique. VIII. Comparaison de Macaulay et des historiens franais. -- En quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position intermdiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit germanique. Je n'entreprendrai point ici d'crire la vie de lord Macaulay; c'est dans vingt ans seulement qu'on pourra la raconter, lorsque ses amis auront recueilli leurs souvenirs. Pour ce qui est public aujourd'hui, il me semble inutile de le rappeler; chacun sait qu'il eut pour pre un philanthrope abolitionniste, qu'il fit les plus brillantes et les plus compltes tudes classiques, qu' vingt-cinq ans son essai sur Milton le rendit clbre, qu' trente ans il entra au Parlement, et y marqua entre les premiers orateurs, qu'il alla dans l'Inde rformer la loi, et qu'au retour il fut nomm de grandes places, qu'un jour, ses opinions librales en matire de religion lui trent les voix de ses lecteurs, qu'il fut rlu aux applaudissements universels, qu'il demeura le publiciste le plus clbre et l'crivain le plus accompli du parti whig, et qu' ce titre, la fin de sa vie, la reconnaissance de son parti et l'admiration publique le firent lord et pair d'Angleterre.--Ce sera une belle vie raconter, honore et heureuse, dvoue de nobles ides et occupe par des entreprises viriles, littraire par excellence, mais assez remplie d'action et assez mle aux affaires pour fournir la substance et la solidit l'loquence et au style, pour former l'observateur ct de l'artiste, et le penseur ct de l'crivain. Je ne veux dcrire aujourd'hui que ce penseur et cet crivain; je laisse la vie, je prends ses livres et d'abord ses _Essais_. 1. CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS. I Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y tes pas serviteur, mais matre; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le journal d'un esprit.--En second lieu, il est vari; d'une page l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvime sicle, de l'Inde l'Angleterre; cette diversit surprend et plat.--Enfin, involontairement, l'auteur y est indiscret; il se dcouvre nous, sans rien rserver de lui-mme; c'est une conversation intime, et il n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce gnreux et puissant esprit, de dcouvrir quelles facults ont nourri son talent, quelles recherches ont form sa science, quelles opinions il s'est faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'tat, sur les lettres, ce qu'il tait et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce qu'il croit. Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu peu, en tournant les feuillets, une physionomie anime et pensante se dessiner comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du relief; ses divers traits s'expliquent et s'clairent les uns les autres; bientt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons les causes et la gnration de toutes ses penses, nous prvoyons ce qu'il va dire; ses faons d'tre et de parler nous sont aussi familires que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses opinions corrigent et branlent les ntres; il entre pour sa part dans notre pense et dans notre vie; il est deux cents lieues de nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumire rflchie va peindre au bout de l'horizon l'objet d'o elle est partie. Tel est le charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promnent dans toutes les parties de sa pense, et, pour ainsi dire, nous font faire le tour de son esprit. Macaulay traite la philosophie la faon des Anglais, en homme pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les philosophes; il juge que la vritable science date de lui, que les spculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis Bacon seulement il a dcouvert le but vers lequel il doit tendre et la mthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet de la science n'est pas la thorie, mais l'application. L'objet des mathmatiques n'est pas la satisfaction d'une curiosit oisive, mais l'invention de machines propres allger le travail de l'homme, augmenter sa puissance dompter la nature, rendre la vie plus sre, plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de fournir matire d'immenses calculs et des cosmogonies potiques, mais de servir la gographie, et de guider la navigation. L'objet de l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggrer d'loquents systmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux yeux l'ordre des animaux par une classification ingnieuse, mais de conduire la main du chirurgien et les prvisions du mdecin. L'objet de toute recherche et de toute tude est de diminuer la douleur, d'augmenter le bien-tre, d'amliorer la condition de l'homme; les lois thoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux du laboratoire et du cabinet ne reoivent leur sanction et leur prix que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux crits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rveries creuses, des systmes renverss par des systmes, et a laiss le monde aussi ignorant, aussi malheureux et aussi mchant qu'elle l'a trouv. Celle de Bacon a produit des observations, des expriences, des dcouvertes, des machines, des arts et des industries entires. Elle a allong la vie, elle a diminu la douleur, elle a teint des maladies; elle a accru la fertilit du sol; elle a enlev la foudre au ciel; elle a clair la nuit de toute la splendeur du jour; elle a tendu la porte de la vue humaine; elle a acclr le mouvement, ananti les distances; elle a rendu l'homme capable de pntrer dans les profondeurs de l'ocan, de s'lever dans l'air, de traverser la terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'ocan sur des navires qui filent dix noeuds l'heure contre le vent. L'une s'est consume dchiffrer des nigmes indchiffrables, fabriquer les portraits d'un sage imaginaire, se guinder d'hypothses en hypothses, rouler d'absurdits en absurdits; elle a mpris ce qui tait praticable; elle a promis ce qui tait impraticable, et, parce qu'elle a mconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignor la puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a dtourns des routes qui nous taient fermes, pour nous lancer dans les routes qui nous taient ouvertes; elle a connu les faits et leurs lois, parce qu'elle s'est rsigne ne point connatre leur essence ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle n'a point prtendu le rendre parfait; elle a dcouvert de grandes vrits et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et le bon sens d'tudier de petits objets et de se traner longtemps sur des expriences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante, parce qu'elle a daign se faire humble et utile. La science autrefois ne formait que des prtentions vaniteuses, et des conceptions chimriques, lorsqu'elle se tenait l'cart, loin de la vie pratique, et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possde des vrits acquises, l'esprance de dcouvertes plus hautes, une autorit sans cesse croissante, parce qu'elle est entre dans la vie active, et qu'elle s'est dclare servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pntrer dans le domaine de l'invisible; qu'elle renonce ce qu'il faut ignorer; elle n'a point son but en elle-mme, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble ces thermomtres et ces piles qu'elle construit pour ses expriences; toute sa gloire, tout son mrite, tout son office est d'tre un instrument. Un disciple d'pictte et un disciple de Bacon, compagnons de route, arrivent ensemble dans un village o la petite vrole vient d'clater. Ils trouvent les maisons fermes, les communications suspendues, les malades abandonns, les mres saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stocien assure la population dsole qu'il n'y a rien de mauvais dans la petite vrole, et que pour un homme sage la maladie, la difformit, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le baconien tire sa lancette et commence vacciner.--Ils trouvent une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de vapeurs dltres a tu plusieurs de ceux qui taient l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le stocien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple [Grec: apoprogmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de sret.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufrag qui se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison d'un prix norme, et il se trouve rduit en un moment de l'opulence la mendicit. Le stocien l'exhorte ne point chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-mme, et lui rcite tout le chapitre d'pictte: _ ceux qui craignent la pauvret_. Le baconien construit une cloche plongeur, y entre, descend et revient avec les objets les plus prcieux de la cargaison. Telle est la diffrence entre la philosophie des mots et la philosophie des effets[32]. Je n'ai point discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blmer ou de les louer, s'il le trouve propos; je ne veux point juger des doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus frappant que ce mpris absolu de la spculation et cet amour absolu de la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout fait conforme au gnie de la nation; en Angleterre, un baromtre s'appelle encore un instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de mtaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il est sceptique en mtaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que pour les rfuter; il regarde la philosophie spculative comme une extravagance de cerveaux creux, et il est oblig de demander grce ses lecteurs pour l'tranget de la matire, lorsqu'il essaye de tcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel. Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique subtile et des systmes grandioses; et Cicron jadis s'excusait aussi, lorsqu'il tentait d'exposer son auditoire de snateurs et d'hommes publics les profondes et audacieuses dductions des stociens. La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce caractre est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'tudiait point autre chose Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham, Reid, et tant d'autres, ont rempli le sicle dernier de dissertations et de discussions sur la rgle qui fixe nos devoirs, et sur la facult qui les dcouvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degr d'honntet et de malhonntet du personnage, voil pour lui la question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache partout qu' justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout mesurer exactement le nombre et la grandeur de leurs dfauts ou de leurs vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considre en lgiste et en moraliste, d'aprs la loi positive et d'aprs la loi naturelle; il tient compte au prvenu de l'tat de l'opinion publique, des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de l'ducation qu'il avait reue; il appuie son opinion sur des analogies qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de la lgislation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat pourrait trouver en lui un modle, et quand enfin il prononce la sentence, on croit entendre le rsum d'un prsident de cour d'assises. S'il analyse une littrature, par exemple celle de la Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la juger. Il la fait comparatre, et lit l'acte d'accusation; il prsente ensuite le plaidoyer des dfenseurs, qui essayent d'excuser ses lgrets et ses indcences; enfin, il prend la parole son tour, et prouve que les raisonnements exposs ne s'appliquent pas au cas en question, que les crivains inculps ont travaill avec effet et prmditation corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont employ des mots inconvenants, mais qu'ils ont dessein et de propos dlibr reprsent des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de ranger l'adultre parmi les belles faons et les exploits obligs d'un homme de got, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle tait dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur sicle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier, o la diversit des talents, des caractres, des rangs, des emplois, disparatra devant la considration de la vertu et du vice, et o il n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des pcheurs. La critique en France a des allures plus libres; elle est moins asservie la morale, et ressemble plus l'art. Quand nous essayons de raconter la vie ou de figurer le caractre d'un homme, nous le considrons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de science: nous ne songeons qu' exposer les divers sentiments de son coeur, la liaison de ses ides et la ncessit de ses actions; nous ne le jugeons pas, nous ne voulons que le reprsenter aux yeux et le faire comprendre la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus. Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'tait l'affaire des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser qu' le mpriser et le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de ses prises, et la haine a disparu avec le danger. cette distance et dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine spirituelle, munie de ressorts donns, lance par une impulsion premire, heurte par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois d'avance la courbe que son mouvement va dcrire; je n'prouve pour elle ni aversion ni dgot; j'ai laiss ces sentiments la porte de l'histoire, et je gote le plaisir trs-profond et trs-pur de voir agir une me selon une loi dfinie, dans un milieu fix, avec toute la varit des passions humaines, avec la suite et l'enchanement que la construction intrieure de l'homme impose au dveloppement extrieur de ses passions. Dans un pays o l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie, il y a beaucoup de religion. Faute d'une thologie naturelle, on s'en tient la thologie positive, et l'on demande la Bible la mtaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant, et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libral, il garde parfois les prjugs anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme passe toujours en Angleterre pour une idoltrie impie, et pour une servitude dgradante. Depuis les deux rvolutions, le protestantisme, alli la libert, a paru la religion de la libert, et le catholicisme, alli au despotisme, a paru la religion du despotisme; les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause qu'elles avaient soutenue. On a report sur la premire l'amour et la vnration qu'on avait pour les droits qu'elle dfendait; on a vers sur la seconde le mpris et la haine qu'on ressentait pour la servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont enflamm les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le prjug a subsist quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des catholiques la bienveillance ou mme l'impartialit que les catholiques de France ont pour les doctrines des protestants. Mais ces opinions anglaises sont tempres dans Macaulay par l'amour ardent de la justice. Il est libral dans le plus large et le plus beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient gaux devant la loi, que les hommes de toutes les sectes soient dclars capables de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs puissent, comme les luthriens, les anglicans et les calvinistes, s'asseoir au parlement. Il rfute M. Gladstone et les partisans des religions d'tat avec une ardeur d'loquence, une abondance de preuves, une force de raisonnement incomparables; il dmontre jusqu' l'vidence que l'tat n'est qu'une association laque, que son but est tout temporel, que son seul objet est de protger la vie, la libert et la proprit des citoyens; qu'en lui confiant la dfense des intrts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler un homme qui, non content de marcher avec ses pieds, confierait encore ses pieds le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois trait cette question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y a port plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments plus palpables. Macaulay tire la discussion de la rgion mtaphysique; il la ramne sur terre; il la rend accessible tous les esprits; il prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, l'artiste, au savant, tout le monde; il attache la vrit qu'il dmontre aux vrits familires et intimes que personne ne peut s'empcher d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'exprience et de l'habitude; il emporte et matrise la croyance par des raisons si solides que ses adversaires lui sauront bon gr de les avoir convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient besoin d'une leon de tolrance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles devraient la chercher. Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la libert politique; c'est l le point sensible, et quand on la touche, on touche l'crivain au coeur. Macaulay l'aime par intrt, parce qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un hritage lgu par les gnrations prcdentes, parce que, depuis deux cents ans, une succession d'hommes honntes et de grands hommes l'ont dfendue contre toutes les attaques et sauve de tous les dangers, parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en enseignant aux citoyens vouloir et juger par eux-mmes, elle accrot leur dignit et leur intelligence, parce qu'en assurant la paix intrieure et le progrs continu, elle garantit le pays des rvolutions sanglantes et de la dcadence tranquille. Tous ces biens sont perptuellement prsents ses yeux; et quiconque attaque la libert qui les fonde devient l'instant son ennemi. Il ne peut voir paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat la volont humaine le blesse comme un outrage personnel. chaque pas, les mots amers lui chappent, et les plates adulations des courtisans qu'il rencontre amnent sur ses lvres des sarcasmes d'autant plus violents qu'ils sont plus mrits. Pitt, dit-il, fit au collge des vers latins sur la mort de George Ier. Dans cette pice, les Muses sont pries de venir pleurer sur l'urne de Csar; car Csar, dit le pote, aimait les Muses, Csar qui n'tait pas capable de lire un vers de Pope, et qui n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.--Ailleurs, dans la biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille, devenue clbre par ses deux premiers romans, reut en rcompense, et par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine Charlotte; comment, puise de veilles, malade, presque mourante, elle demanda en grce la permission de s'en aller; comment la douce reine s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refust de mourir son service et pour son service, ou qu'une femme de lettres prfrt la sant, la vie et la gloire, l'honneur de plier les robes de Sa Majest. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive l'histoire de la rvolution qu'il tire justice et vengeance de ceux qui ont viol les droits du public, qui ont ha ou trahi la cause nationale, qui ont attent la libert. Il ne parle pas en historien, mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu, qu'il plaide pour lui-mme, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il entend la porte les mousquets et les pes des gardes envoys pour arrter Pym et Hampden. M. Guizot a racont la mme histoire; mais vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'motion impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le naturel imprieux, le gnie dominateur qui se sent n pour commander et briser les rsistances, qu'un penchant invincible rvolte contre la loi ou le droit qui l'enchane, qui opprime par une sorte de ncessit intrieure, et qui est fait pour gouverner comme une pe pour frapper. Il montre dans Charles le respect inn de la royaut, la croyance au droit divin, la conviction enracine que toute remontrance ou rclamation est une insulte sa couronne, un attentat sa proprit, une sdition impie et criminelle: ds lors, vous ne voyez plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux doctrines; vous cessez de prendre intrt une ou l'autre pour prendre intrt toutes les deux; vous tes les spectateurs d'un drame; vous n'tes plus les juges d'un procs. C'est un procs que Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son rcit est un rquisitoire, le plus entranant, le plus pre, le mieux raisonn qu'on ait crit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore et admire Cromwell; il exalte le caractre des puritains; il loue Hampden jusqu' l'galer Washington; il n'a pas de paroles assez mprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifi par autant de citations, d'autorits, de prcdents historiques, de raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste rudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge de cette passion emporte et de cette logique accablante par un seul passage: Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui appartenaient double titre, par hritage immmorial et par achat rcent, briss par le roi perfide qui les avait reconnus. la fin, les circonstances foraient Charles de convoquer un nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait nos pres: devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejet la premire? devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des promesses violes, et puis violes encore? devaient-ils aller dposer une seconde ptition des droits au pied du trne, prodiguer une seconde fois des subsides en change d'une seconde crmonie vaine, ensuite prendre leur cong, jusqu' ce que, aprs dix autres annes de fraude et d'oppression, leur prince demandt un nouveau subside et le payt d'un nouveau parjure? Ils taient forcs de choisir entre deux partis: se fier un tyran ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et noblement. Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs, contre lesquels on produit des preuves accablantes, vitent ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent d'en appeler aux tmoignages ports sur son caractre. Il avait tant de vertus prives! Est-ce que Jacques II n'avait pas de vertus prives? Et quelles sont, aprs tout, ces vertus attribues Charles? un zle religieux qui n'tait pas plus sincre que celui de son fils, et qui tait tout aussi troit et tout aussi puril, et un petit nombre de ces qualits ordinaires de mnage et de biensance, que la moiti des pierres tumulaires rclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon pre! Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de perscution, de tyrannie et de mensonge! Nous lui imputons d'avoir viol son voeu de couronnement, et on nous rpond qu'il a gard son voeu de mariage! Nous l'accusons d'avoir livr son peuple aux svrits impitoyables des prlats les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il prit son petit garon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui reprochons d'avoir viol les articles de la Ptition des droits, aprs avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller couter des prires ds six heures du matin! C'est des considrations de ce genre, et aussi son habit par Van Dick, sa belle figure, sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le croyons fermement, la popularit dont il jouit auprs de notre gnration. Quant nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisment qu'on dt: homme de bien, et pre dnatur; homme de bien, et ami dloyal. Nous ne pouvons, en apprciant le caractre d'un individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office, nous le trouvons goste, cruel et trompeur, nous prendrons la libert de l'appeler mchant homme; en dpit de toute sa temprance table et de toute sa rgularit la chapelle[35]. Voil pour le pre; voici pour le fils. Le lecteur sentira, la fureur de l'invective, quel excs de rancune le gouvernement des Stuarts a laiss dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un protestant et d'un Anglais: Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans rougir, jours de servitude sans fidlit, de sensualit sans amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le paradis des coeurs froids et des esprits troits, l'ge d'or des lches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit jusqu' tre un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie complaisante, ses insultes dgradantes et son or plus dgradant encore. Les caresses des prostitues et les plaisanteries des bouffons rglrent la politique de l'tat; le gouvernement eut juste assez d'habilet pour tromper, et juste assez de religion pour perscuter; les principes de la libert furent la drision de tout arlequin de cour et l'anathme de tout valet d'glise. Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage Charles et Jacques, Blial et Moloch; et l'Angleterre apaisa ces obscnes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des plus braves de ses enfants. Le crime succda au crime, la honte la honte, jusqu' ce que la race maudite de Dieu et des hommes ft une seconde fois chasse pour errer sur la face de la terre, pour servir de proverbe aux peuples et pour tre montre au doigt par les nations[36]. Je n'ai pu traduire toutes les mtaphores bibliques de ce morceau, qui a gard quelque chose de l'accent de Milton et des prophtes puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique, la prsence incessante des ides morales et religieuses, l'amour de la patrie et de la justice, concourent faire de lui l'historien de la libert. [Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon should be introduced as fellow travellers. They come to a village where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up, intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror over their children. The Stoic assures the dismayed population that there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease, deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many of these who were at work; and the survivors are afraid to venture into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is nothing but a mere [Grec: apoprogmenon]. The Baconian, who has no such fine word at his command, contents himself with devising a safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down, and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself, and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tn aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It would by easy to multiply illustrations of the difference between the philosophy of words and the philosophy of works. (_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. d. Tauschnitz.)] [Note 33: T. IV, p. 102.] [Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a complete subjection of reason to authority, a weak preference of form to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous veneration for the priestly character, and above all a merciless intolerance. (T. I, p. 31. d. Tauschnitz.) It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)] [Note 35: For more than ten years the people had seen the rights which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised them. At length circumstances compelled Charles to summon another parliament: another chance was given to our fathers, were they to throw it away as they had thrown away the former? Were they again to be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and then to take their departure, till, after ten years more of fraud and oppression, their prince should again require a supply, and again repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely and nobly. The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all controversy about the facts, and content themselves with calling testimony to character. He had so many private virtues! And had James the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years of persecution, tyranny, and falsehood! We charge him with having broken his coronation oath; and we are told that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his people to the merciless inflictions of the most hot-headed and hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable consideration, promised to observe them; and we are informed that he was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe, most of his popularity with the present generation. For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot, in estimating the character of an individual, leave out of our consideration his conduct in the most important of all human relations; and if in that relation we find him to have been selfish, cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man, in spite of all his temperance at table, and all his regularity at chapel. (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)] [Note 36: Then came those days, never to be recalled without a blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy of the State. The government had just ability enough to deceive, and just religion enough to persecute. The principles of liberty were the scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the nations. (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)] II Son talent y a aid; car ses opinions sont de la mme famille que son talent. Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrme solidit de son esprit. Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorit tonnantes. On est presque sr de ne jamais s'garer en le suivant. S'il emprunte un tmoignage, il commence par mesurer la vracit et l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs qu'ils peuvent avoir commises par ngligence ou partialit. S'il prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur les principes les plus clairs, sur les dductions les plus simples et les mieux suivies. S'il dveloppe un raisonnement, il ne se perd jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il y marche par le chemin le plus sr et le plus droit. S'il s'lve des considrations gnrales, il monte pas pas tous les degrs de la gnralisation, sans en omettre un seul; il sonde chaque instant le terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix de toutes les prcautions et de toutes les recherches, arriver l'exacte vrit. Il sait un nombre infini de dtails de toute espce; il possde un trs-grand nombre d'ides philosophiques et de tout ordre; mais son rudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprs de tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison; que, si on rvoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des vues qu'il propose, on verrait arriver l'instant une multitude de documents authentiques et un bataillon serr d'arguments convaincants. Nous sommes trop habitus en France et en Allemagne recevoir des hypothses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses sous le nom d'vnements attests. Nous voyons trop souvent des systmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un crivain, sortes de chteaux fantastiques dont l'ordonnance rgulire simule l'apparence des difices vritables, et qui s'vanouissent d'un souffle ds qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des thories, au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause, lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche, semblables ces gnraux chinois qui, pour effrayer les ennemis, rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint. Nous avons jug les hommes la vole, sur l'impression du moment, sur une action dtache, sur un document isol, et nous les avons affubls de vices ou de vertus, de sottise ou de gnie, sans contrler par la logique ni par la critique les dcisions aventureuses o notre prcipitation nous avait emports. Aussi prouve-t-on un contentement profond et une sorte de paix intrieure, lorsqu'on quitte tant de doctrines closes au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues, pour suivre la marche assure d'un guide si clairvoyant, si rflchi, si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi les Anglais accusent les Franais d'tre lgers et les Allemands d'tre chimriques. Macaulay porte dans les sciences morales cet esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans les sciences le mrite et la puissance de sa nation. Si l'art et la beaut y perdent, la vrit et la certitude y gagnent; et, par exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gr d'avoir insr la dmonstration suivante dans la vie d'Addison: Pope voulait refondre son pome sur la _Boucle de cheveux enleve_. Addison essaya de l'en dtourner, et Pope dclara dans la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la premire fois la dloyaut de celui qui l'avait donn. Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne ft trs-ingnieux et qu'il ne l'ait excut avec une habilet et un succs trs-grands. Mais s'ensuit-il ncessairement que l'avis d'Addison ft mauvais? Et si l'avis d'Addison tait mauvais, s'ensuit-il ncessairement qu'il ait t donn avec de mauvaises intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie o il n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour l'empcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez heureux pour gagner le lot de trente mille guines, nous n'admettrions pas que notre conseil ft pour cela mauvais, et nous croirions certainement que ce serait lui le comble de l'injustice de nous accuser d'avoir agi par mchancet. Nous pensons que l'avis d'Addison tait un bon avis. Il tait appuy sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste exprience. La rgle gnrale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage d'imagination a russi, on ne doit pas le refondre. Nous ne pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple o cette rgle ait t transgresse avec un heureux effet, except l'exemple de la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jrusalem_. Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _ptre Curion_; Pope lui-mme, enhardi sans doute par le succs avec lequel il avait tendu et remani la _Boucle de cheveux_, fit la mme exprience sur la _Dunciade_. Tous ces essais chourent. Qui pouvait prvoir que Pope, une fois dans sa vie, serait capable de faire ce qu'il ne put faire lui-mme une seconde fois, et ce que personne autre n'a jamais fait? L'avis d'Addison tait bon. Mais, quand mme il et t mauvais, pourquoi le dclarerions-nous dloyal? Walter Scott nous dit qu'un de ses meilleurs amis prdisait une chute son _Waverley_. Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si dfavorable que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'crire l'_Histoire de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-mme fut parmi ceux qui prdisaient que _Caton_ ne russirait jamais sur la scne, et il engagea Addison l'imprimer, sans risquer une reprsentation. Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens et la gnrosit de supposer leurs conseillers des intentions pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37]. Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double srie d'inductions? La dmonstration ne serait ni plus soigne, ni plus rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique. Ce talent de dmontrer est accru par le talent de dvelopper. Macaulay porte la lumire dans les esprits inattentifs, comme il porte la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il fait croire, et rpand autant d'vidence sur les questions obscures, que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le retourne de tous les cts; il semble qu'il s'occupe de tous les spectateurs, et songe se faire entendre de chacun en particulier; il calcule la porte de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous conduit tour tour au but qu'il s'est marqu. Il part des donnes les plus simples, il descend notre niveau, il se met de plain-pied avec notre esprit; il nous pargne la peine du plus lger effort; puis il nous emmne, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous montons peu peu sans nous apercevoir de la pente, et la fin, nous nous trouvons sur la hauteur, aprs avoir march aussi commodment qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une premire explication, il en donne une seconde, puis une troisime; il jette profusion la lumire, il l'apporte de tous cts, il va la chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait mauvais gr d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se rjouit de voir sortir et jaillir flots cette clart surabondante; le style exact, les antithses d'ides, les constructions symtriques, les paragraphes opposs avec art, les rsums nergiques, la suite rgulire des penses, les comparaisons frquentes, la belle ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une ide ni une phrase de ses crits o n'clatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le propre de l'orateur. Il tait membre du parlement, et parlait si bien, dit-on, qu'on l'coutait pour le seul plaisir de l'entendre. L'habitude de la tribune est peut-tre la cause de cette lucidit incomparable. Pour convaincre une grande assemble, il faut s'adresser tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et fatigus, il faut leur viter toute fatigue; il faut qu'ils comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est vulgariser les ides; c'est tirer la vrit des hauteurs o elle habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette intervention, ne l'auraient jamais aperue que de loin, et bien au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent crire, ils sont les plus puissants des crivains; ils rendent la philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un tage, et semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de Cicron les dogmes des stociens et la dialectique des acadmiciens perdent leurs pines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent unis et aiss; les difficiles problmes de la providence, de l'immortalit, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les snateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des formules et de la procdure, les massives et troites intelligences des publicains comprennent les dductions de Chrysippe; et le livre des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Pantius. Aujourd'hui M. Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis la porte du premier venu les questions les plus embrouilles de stratgie et de finances; s'il voulait faire un cours d'conomie politique au commissionnaire du coin, je suis sr qu'il se ferait comprendre; et des coliers de seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot. Lorsqu'avec la facult de prouver et d'expliquer, on en ressent le dsir, on arrive la vhmence. Ces raisonnements serrs et multiplis qui se portent tous vers un seul but, ces coups rpts de logique qui viennent chaque instant, et l'un sur l'autre, branler l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement loquence fut plus entranante que celle de Macaulay. Il a le souffle oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la rsistance, qu'il combat en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement gal, avec une force croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amrique, aussi imptueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette abondance de pense et de style, cette multitude d'explications, d'ides et de faits, cet amas norme de science historique va roulant, prcipit en avant par la passion intrieure, entranant les objections sur son passage, et ajoutant l'lan de l'loquence la force irrsistible de sa masse et de son poids. On peut dire que l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononc d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit l'oppression et le mcontentement commencer, grandir, s'tendre, les partisans de Jacques l'abandonner un un, l'ide de la rvolution natre dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les prparatifs se faire, l'vnement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trne et sa race avec la violence d'une tempte prvue et fatale. La vritable loquence est celle qui achve ainsi le raisonnement par l'motion, qui reproduit par l'unit de la passion l'unit des vnements, qui rpte le mouvement et l'enchanement des faits par le mouvement et l'enchanement des ides. Elle est la vritable imitation de la nature; elle est plus complte que la pure analyse; elle ranime les tres; son lan et sa vhmence font partie de la science et de la vrit. Quelle que soit la question qu'il traite, conomie politique, morale, philosophie, littrature, histoire, Macaulay se passionne pour son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, ds qu'il l'aperoit, un courant qui emporte sa pense. Il n'expose pas son opinion; il la plaide. Il a ce ton nergique, soutenu et vibrant, qui fait flchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pense est une force active; elle s'impose l'auditeur; elle l'aborde avec tant d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortge de preuves, avec une autorit si manifeste et si lgitime, avec un lan si puissant, qu'on ne songe pas lui rsister, et elle matrise le coeur par sa vhmence en mme temps que par son vidence elle matrise la raison. Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des proportions et des degrs diffrents chez des hommes comme Cicron et Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des ides particulires aux ides gnrales, avec ordre et avec suite, comme on monte un escalier en posant le pied tour tour sur chaque degr. L'inconvnient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec prcision, ils tombent aisment dans la rhtorique vague. Ils ont en main des dveloppements tout faits, sorte d'chelles portatives qui s'appliquent galement bien sur les deux faces contraires de la mme question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une rgion moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et Rome, chez les races latines, surtout au dix-septime sicle, ils aiment se tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les considrations gnrales, dans le style de salon et d'acadmie. Ils ne descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux dtails probants, jusqu'aux exemples circonstancis de la vie vulgaire. Ils sont plus enclins plaider qu' dmontrer. En cela Macaulay se spare d'eux. Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit qu'une rflexion gnrale. Il sait que pour donner des hommes une ide nette et vive, il faut les reporter leur exprience personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une tempte, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mmoire est encore pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens. Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon lui comme selon eux, le commencement de toute ide est une sensation. Tout raisonnement compliqu, toute conception d'ensemble a pour unique soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout chafaudage d'ides comme pour une thorie scientifique. Au-dessous des longs calculs, des formules d'algbre, des dductions subtiles, des volumes crits qui contiennent les combinaisons et les laborations des cervelles savantes, il y a deux ou trois expriences sensibles, deux ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une coloration imprvue dans un liquide. Ce sont l les _spcimens dcisifs_. Toute la substance de la thorie, toute la force de la preuve y est contenue. La vrit y est comme une noix dans sa coque; la pnible et ingnieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit avant tout prsenter ces spcimens, insister sur eux, les rendre visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots. Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule ressource de l'crivain est d'employer des mots qui mettent les choses devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel l'observation personnelle du lecteur, partir de son exprience, comparer les objets inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les jours, rapprocher les vnements anciens des vnements contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le souvenir dtaill et prsent d'une rue de Londres, d'un cellier spiritueux, d'une alle de pauvres, d'une aprs-midi Hyde-Park, d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en casquette de cuir. C'est ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend encore plus prcis par des peintures et des statistiques; il marque les couleurs et les qualits; il est passionn pour l'exactitude; ses descriptions sont dignes la fois d'un peintre et d'un gographe; il crit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en mme temps le classe et l'value. Vous le verrez porter ses nombres jusque dans les valeurs morales ou littraires, assignera une action, une vertu, un livre, un talent sa case et son rang dans l'chelle avec une telle nettet et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans un musum cadastr non pas de peaux empailles, je vous prie de le croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants. Considrez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de rendre sensibles un public anglais les vnements de l'Inde: Au temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de la Compagnie tait d'extorquer aux indignes cent ou deux cent mille livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir revenir en Angleterre avant que sa constitution et souffert du climat, pour pouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris dans le Cornouailles, et donner des bals Saint-James square.... Il y avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le mme rle vis--vis des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprs d'Odoacre, ou les derniers Mrovingiens avec Charles Martel et Ppin le Bref. Il vivait Moorshedabad, entour d'un appareil magnifique et princier. On l'approchait avec des marques extrieures de respect, et son nom figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays, il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service de la Compagnie.... Pour Nuncomar, le ministre indigne de la Compagnie, il est difficile d'en donner une ide ceux qui ne connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se montre dans notre le. Ce que l'Italien est l'Anglais, ce que l'Hindou est l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous, Nuncomar l'tait aux autres Bengalais. L'organisation physique du Bengalais est si faible qu'elle est effmine. Il vit dans un bain perptuel de vapeur. Ses occupations sont sdentaires, ses membres dlicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs sicles, il a t foul aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus entreprenante. Le courage, l'esprit d'indpendance, la vracit sont des qualits auxquelles sa constitution et sa situation sont galement dfavorables. Son esprit est singulirement analogue son corps. Il est faible jusqu' s'abandonner lorsqu'il faut une rsistance virile; mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de ddain. Tous les artifices qui sont la dfense naturelle du faible sont plus familiers cette race subtile qu' l'Ionien du temps de Juvnal, ou au juif du moyen ge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la beaut, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses mielleuses, tissus labors de mensonges compliqus, chicanes, parjures, faux, telles sont les armes dfensives et offensives des gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un cipaye aux armes de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs, procureurs retors, aucune classe d'tres ne peut supporter avec eux la comparaison[39].... Ce sont ces hommes et ces affaires qui allaient fournir Burke la plus ample et la plus clatante matire d'loquence, et lorsque Macaulay dcrit le talent propre du grand orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il dcrit. Il avait au plus haut degr la magnifique facult par laquelle l'homme est capable de vivre dans le pass et dans l'avenir, dans les choses loignes, et dans les choses imaginaires. L'Inde et ses habitants n'taient point pour lui comme pour la plupart des Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays rel et des hommes rels. Le soleil brlant, l'trange vgtation de cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le rservoir d'eau, les arbres normes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la hutte du paysan, les riches arabesques de la mosque o l'iman prie la face tourne vers la Mecque, les tambours et les bannires, les idoles pares, le pnitent balanc dans l'air, la gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tte, descendant les marches de la rivire, les figures noires, les longues barbes, les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes flottantes, les lances et les masses d'armes, les lphants avec leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la litire ferme de la noble dame; toutes ces choses taient pour lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'tait passe, comme les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et Saint-James Street. L'Inde entire tait prsente devant les yeux de son esprit, depuis les salles o les suppliants dposent l'or et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage o le camp des Bohmiens est dress, depuis les bazars qui bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des vendeurs et des acheteurs, jusqu' la jungle o le courrier solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour carter les hynes. Il avait une ide prcisment aussi vive de l'insurrection de Bnars que de l'meute de lord George Gordon, et de l'excution de Nuncomar que de l'excution du docteur Dodd. L'oppression au Bengale tait la mme chose pour lui que l'oppression dans les rues de Londres[40]. D'autres parties de ce talent sont plus particulirement anglaises. Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous, disait Branger, Chez nous point Point de ces coups de poing Qui font tant d'honneur l'Angleterre. Et le lecteur franais s'tonnerait s'il entendait un grand historien traiter un illustre pote de la faon que voici: Dans tous les ouvrages o M. Southey a compltement abandonn la narration, et essay de traiter des questions morales et politiques, sa chute a t complte et ignominieuse. En ces occasions, ses crits n'ont t protgs contre l'extrme mpris et l'extrme drision que par la beaut et la puret du style. Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son anglais, que mme lorsqu'il crit des absurdits, nous le lisons gnralement avec plaisir, except lorsqu'il essaye d'tre plaisant. Un plus intolrable bouffon n'a jamais exist. Il s'efforce trs-souvent d'tre comique, et pourtant nous ne nous rappelons pas une seule occasion o il ait russi tre autre chose que bizarrement et tourdiment insipide. Un homme sens pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais qu'un tre humain, aprs avoir fait de tels jeux de mots, les crive, les recopie, les transmette l'imprimeur, en corrige les preuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous faire rougir de notre espce[41]. On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevque Laud: Le plus svre chtiment que les deux chambres eussent pu lui infliger, tait de le mettre en libert et de l'envoyer Oxford. L il serait demeur, tortur par son humeur diabolique, affam de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur, s'acquittant dans la cathdrale de ses gnuflexions et de ses grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne regardons jamais sans que l'imbcillit de son intelligence nous fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses rves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez, surveillant de quel ct tombait le sel et coutant les cris de la chouette. Le mpris et la piti taient la seule vengeance que le parlement aurait d prendre d'un si ridicule vieux bigot[42]. Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les crivains de son pays. L'_humour_ consiste dire d'un ton solennel des choses extrmement comiques, et garder le style noble et la phrase ample, au moment mme o l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh: L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un tonnement semblable celui qu'prouva le capitaine Lemuel Gulliver, lorsqu'il aborda pour la premire fois Brobdingnag, et vit des tiges de bl aussi hautes que des chnes, des ds aussi grands que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons. L'ouvrage et toutes ses parties sont composs sur une chelle gigantesque; le titre est aussi long qu'une prface ordinaire, la prface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient autant de matire qu'une bibliothque. Nous ne pouvons mieux rsumer les mrites de cette prodigieuse masse de papier qu'en disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4 environ d'impression serre, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces cubes, et qu'elle pse soixante livres bien comptes. Un tel livre, avant le dluge, et t considr comme une lecture aise par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous empcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien lui de nous demander une grande portion d'une si courte existence[43]. Cette comparaison, emprunte Swift, est une moquerie dans le got de Swift. Les mathmatiques deviennent, entre les mains des Anglais, un excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le spirituel doyen, comparant par des chiffres la gnrosit romaine et la gnrosit anglaise, accablait Marlborough sous une addition. L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments de commerant, des contrastes bizarres tirs de la vie vulgaire. Cela surprend et droute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement sous quelque dtail familier et grotesque; le choc est violent; on clate de rire sans beaucoup de gaiet; la dtente part si soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En voici un exemple: Macaulay rfute ceux qui ne veulent pas qu'on imprime les auteurs classiques indcents: Nous avons peine croire, dit-il, que dans un monde aussi plein de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait t vertueux s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvnal, devienne vicieux parce qu'il les a lus. Celui qui, expos toutes les influences d'un tat de socit semblable au ntre, craint de s'exposer aux influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous, comme le voleur qui demandait aux shrifs de lui faire tenir un parapluie au-dessus de la tte, depuis la porte de Newgate jusqu' la potence, parce que la matine tait pluvieuse et qu'il craignait de prendre froid[44]. L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont habituels aux Anglais: ils dchirent lorsqu'ils gratignent. Si l'on veut s'en convaincre, on peut comparer la mdisance franaise telle que Molire l'a reprsente dans le _Misanthrope_, et la mdisance anglaise telle que Shridan l'a reprsente en imitant Molire et le _Misanthrope_. Climne pique, mais ne blesse pas; les amis de lady Sneerwell blessent et laissent dans toutes les rputations qu'ils touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est une des plus douces de Macaulay. Les ministres donnrent, dit-il, le commandement lord Galway, vtran expriment, qui tait dans la guerre ce que les docteurs de Molire taient en mdecine, qui trouvait beaucoup plus honorable d'chouer en suivant les rgles que de russir par des innovations, et qui aurait t trs-honteux de lui-mme s'il avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la manire la plus scientifique. Il rencontra l'arme des Bourbons dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'aprs les mthodes prescrites par les meilleurs crivains, et en peu d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt tendards, tout son bagage et toute son artillerie[45]. Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus noble et plus srieux. On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme d'esprit; il y a encore dans Macaulay un pote; et, quand on n'aurait pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner, de lire quelques-unes de ses phrases o l'imagination, longtemps contenue par la svrit de la dmonstration, dborde tout d'un coup par des mtaphores magnifiques, et se rpand en comparaisons splendides, dignes par leur ampleur d'tre reues dans une pope. L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fe, qui par une loi mystrieuse de sa nature, tait condamne paratre en certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. Ceux qui la maltraitaient pendant la priode de son dguisement taient jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux hommes. Mais pour ceux qui, en dpit de son aspect repoussant, avaient piti d'elle et la protgeaient, elle se rvlait plus tard leurs yeux sous la belle et cleste forme qui lui tait naturelle, accompagnait leurs pas, exauait tous leurs dsirs, remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette desse qu'on nomme la Libert. Parfois elle prend la forme d'un odieux reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur ceux qui, saisis de dgot, essayeront de l'craser! Et heureux les hommes, qui, ayant os la recevoir sous sa forme effrayante et dgrade, seront enfin rcompenss par elle au temps de sa beaut et de sa gloire[46]! Ces gnreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a beau couler, elle ne tarit pas; ds que l'crivain parle de la cause qu'il aime, ds qu'il voit se lever devant lui la Libert, l'Humanit et la Justice, la Posie nat d'elle-mme dans son me, et vient poser sa couronne sur le front de ses nobles soeurs. La Rforme, dit-il ailleurs, est un vnement depuis longtemps accompli; ce volcan a puis sa rage; les vastes ravages causs par son irruption sont oublis. Les bornes qu'il avait emportes ont t replaces; les difices ruins ont t rpars. La lave a couvert d'une crote fconde les champs que jadis elle avait dvasts, et aprs avoir chang un riche et beau jardin en un dsert, elle a chang de nouveau le dsert en un jardin plus riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore termine. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous; les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques directions, ce dluge de feu continue encore s'tendre. Cependant l'exprience nous autorise croire avec certitude que cette explosion, comme celle qui l'a prcde, fertilisera le sol qu'elle a dvast. Dj, dans les parties qui ont souffert le plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles habitations commencent s'lever au milieu de la solitude. Plus nous lirons l'histoire des ges passs, plus nous observerons les signes de notre poque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir et se soulever d'esprance la pense des futures destines du genre humain[47]. Je devrais peut-tre, en achevant cette analyse, indiquer quelles imperfections sont l'effet de ces grandes qualits; comment l'aisance, la grce, la verve aimable, la varit, la simplicit, l'enjouement, manquent cette mle loquence, cette solide raison, cette ardente dialectique; pourquoi l'art d'crire et la puret classique ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Franais ni un Athnien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennit et la magnificence donneront quelque ide des srieux et riches ornements qu'il jette sur son rcit, sorte de vgtation puissante, fleurs de pourpre clatante, pareilles celles qui s'panouissent chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting arrivait de l'Inde et venait d'tre dcrt d'accusation. Le 13 fvrier 1788, les sances de la cour commencrent. On a vu des spectacles plus blouissants pour l'oeil, plus resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants pour des hommes enfants; mais peut-tre il n'y en eut jamais de mieux calcul pour frapper un esprit rflchi et une imagination cultive. Tous les genres divers d'intrt qui appartiennent au pass et au prsent, aux objets voisins et aux objets loigns, taient rassembls dans un mme lieu, et dans une mme heure. Tous les talents et toutes les facults qui sont dvelopps par la libert et par la civilisation taient en ce moment dploys avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter leur alliance et leur contraste. Chaque pas du procs reportait l'esprit, soit en arrire, travers tant de sicles troubls, jusqu'aux jours o les fondements de notre constitution furent poss; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des dserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzes, qui habitent sous des toiles inconnues, qui adorent des dieux inconnus, et qui crivent en caractres tranges de droite gauche. La grande cour du parlement allait siger, selon les formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un Anglais accus d'avoir exerc la tyrannie sur le souverain de la sainte cit de Bnars, et sur les dames de la maison princire d'Oude. L'endroit tait digne d'un tel jugement. C'tait la grande salle de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la salle o l'loquence de Strafford avait pour un moment confondu et touch un parti victorieux enflamm d'un juste ressentiment, la salle o Charles avait fait face la haute cour de justice avec ce tranquille courage qui a rachet demi sa rputation. Ni la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient ce spectacle. Les avenues taient bordes d'une ligne de grenadiers; des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs, en robe d'or et d'hermine, taient conduits leurs places par des hrauts sous l'ordre de Jarretire, le roi d'armes; les juges, dans leurs vtements d'office, taient l pour donner leur avis sur les points de loi. Prs de cent soixante-dix lords, les trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de leur lieu ordinaire d'assemble au tribunal; le plus jeune des barons conduisait le cortge, Georges Elliot, lord Heathfield, rcemment anobli pour sa mmorable dfense de Gibraltar contre les flottes et les armes de France et d'Espagne. La longue procession tait ferme par le duc de Norfolk, comte marchal du royaume, par les grands dignitaires, par les frres et fils du roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la beaut de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs gris taient tendus d'carlate; les longues galeries taient couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de semblable pour exciter les craintes ou l'mulation des orateurs. L taient rassembls, de toutes les parties d'un empire vaste, libre, clair et prospre, la grce et l'amabilit fminines, l'esprit et la science, les reprsentants de toute science et de tout art. L taient assis autour de la reine les jeunes princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux; l, les ambassadeurs de grands rois et de grandes rpubliques contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre contre ne pouvait leur prsenter. L, Siddons, dans toute la fleur de sa majestueuse beaut, regardait avec motion une scne qui surpassait toutes les imitations du thtre. L, l'historien de l'empire romain pensait aux jours o Cicron plaidait la cause de la Sicile contre Verrs, o, devant un snat qui retenait encore quelque apparence de libert, Tacite tonnait contre l'oppresseur de l'Afrique. L, on voyait assis l'un ct de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand rudit de l'poque. Ce spectacle avait fait quitter Reynold le chevalet qui nous a conserv les fronts pensifs de tant d'crivains et d'hommes d'tat, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il avait engag Parr suspendre les travaux qu'il poursuivait dans la sombre et profonde mine d'o il avait tir un si vaste trsor d'rudition, trsor trop souvent enseveli dans la terre, trop souvent tal avec ostentation, sans jugement et sans got, mais cependant prcieux, massif et splendide. L, se montraient les charmes voluptueux de celle qui l'hritier du trne avait en secret engag sa foi; l aussi tait cette beaut, mre d'une race si belle, la sainte Ccile dont les traits dlicats, illumins par l'amour et la musique, ont t drobs par l'art la destruction commune; l taient les membres de cette brillante socit qui citait, critiquait et changeait des reparties sous les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de mistress Montague; l enfin, ces dames dont les lvres, plus persuasives que celles de Fox lui-mme, avaient emport l'lection de Westminster en dpit de la cour et de la trsorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de Devonshire[48]. Cette vocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espce de patriotisme et de posie qu'elle rvle est le rsum du talent de Macaulay; et le talent, comme le tableau, est tout anglais. [Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes to the baseness of him who gave it. Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and that he afterwards executed it with great skill and success. But does it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against him, we should do our best to dissuade him from running such a risk. Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we should not admit that we had counselled him ill; and we should certainly think it the height of injustice in him to accuse us of having been actuated by malice. We think Addison's advice a good advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful work of imagination has been produced, it should not be recast. We cannot at this moment call to mind a single instance in which this rule has been transgressed with happy effect, except the instance of the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself, emboldened no doubt by the success with which he had expanded and remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope would, once in his life, be able to do what he could not himself do twice, and what nobody else has ever done? Addison's advice was good. But had it been bad, why should we pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was one of those who prophesied that Cato would never succeed on the stage, and advised Addison to print out without risking a representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good sense and generosity to give their advisers credit for the best intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs. (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)] [Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.] [Note 39: During that interval the business of a servant of the Company was simply to wring out of the natives a hundred or two hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return home before his constitution had suffered from the heat, to marry a peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood to the English rulers of his country in the same relation in which Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and his name was used in public instruments. But in the government of the country, he had less real share than the youngest writer or cadet in the Company's service.... Of his moral character it is difficult to give a notion to those who are acquainted with human nature only as it appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos, that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities to which his constitution and his situation are equally unfavourable. His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and its tact move the children of sterner climates to admiration non unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman, deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal practitioners, no class of human beings can bear a comparison with them.] [Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby man is able to live in the past and in the future, in the distant and in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden, with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side, the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the prince, and the close litter of the noble lady, all those things were to him as the objects amidst which his own life had been placed, as the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James street. All India was present to the eye of his mind, from the hall where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to him the same thing as oppression in the streets of London.] [Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and political questions, his failure has been complete and ignominious. On such occasions his writings are rescued from utter contempt and derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed. He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man might talk folly like this by his own fireside; but that any human being, after having made such a joke, should write it down, and copy it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets, and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our species. (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)] [Note 42: The severest punishment which the two Houses could have inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral, continuing that incomparable diary, which we never see without forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect, minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from his nose, watching the direction of the salt, and listening for the note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot. (_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)] [Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the merits of the stupendous mass of paper which lies before us better than by saying that it consists of about two thousand closely printed quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure, and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum. But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so large a portion of so short an existence. (_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)] [Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so full of temptation as this, any gentleman whose life would have been virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of such a state of society as that in which we live, is yet afraid of exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses, acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take cold. (_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)] [Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an experienced veteran, a man who was in war what Molire's doctors were in medicine, who thought it much more honourable to fail according to rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as those which Peterborough employed. This great commander conducted the campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops according to the methods prescribed by the best writers, and in a few hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all his baggage and all his artillery.] [Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured her during the period of her disguise were for ever excluded from participation in the blessings which she bestowed. But to those who, in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes, filled their houses with wealth, made them happy in love and victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are those who, having dared to receive her in her degraded and frightful shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty and her glory! (T. I, p. 40.)] [Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten. The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined edifices have been repaired. The lava has covered with a rich incrustation the fields which it once devastated, and, after having turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet experience surely entitles us to believe that this explosion, like that which preceded it, will fertilise the soil which it has devastated. Already, in those parts which have suffered most severely, rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the waste. The more we read of the history of past ages, the more we observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the human race. (T. II, p. 92.)] [Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye, more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster; but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the present and to the past were collected on one spot and in one hour. All the talents and all the accomplishments which are developed by liberty and civilisation were now displayed with every advantage that could be derived both from cooperation and from contrast. Every step in the proceedings carried the mind either backward, through many centuries, to the days when the foundations of our constitution were laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives living under strange stars, worshipping strange gods and writing strange characters from right to left. The high Court of Parliament was to sit, according to forms handed down from the days of the Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely house of Oude. The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles had confronted the high court of justice with the placid courage which has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their vestments of state attended to give advice on points of law. Near a hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet. The long galleries were crowded by an audience such as has rarely excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous empire, grace and female loveliness, wit and learning, the representation of every science and of every art. There were seated round the queen the fair-haired young daughters of the house of Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths gazed with admiration on a spectacle which no other country in the world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the stage. There the historian of the Roman empire thought of the days when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when, before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend his labours in that dark and profound mine from which he had extracted a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation, but still precious, massive, and splendid. There appeared the voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by love and music, art has rescued from the common decay. There were the members of that brilliant society which quoted, criticised, and exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague. And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox himself, had carried the Westminster election against palace and treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.] 2. Ainsi prpar, il a abord l'histoire d'Angleterre; il y a choisi l'poque qui convenait le mieux ses opinions politiques, son style, sa passion, sa science, au got de sa nation, la sympathie de l'Europe. Il a racont l'tablissement de la constitution anglaise, et concentr tout le reste de l'histoire autour de cet vnement unique, le plus beau qu'il y ait au monde[49], aux yeux d'un Anglais et d'un politique. Il a port dans cette oeuvre une mthode nouvelle d'une grande beaut, d'une extrme puissance: le succs a t extraordinaire. Quand parut le second volume, trente mille exemplaires taient demands d'avance. Essayons de dcrire cette histoire, de la rattacher cette mthode, et cette mthode ce genre d'esprit. Cette histoire est universelle et n'est point brise. Elle comprend les vnements de tout genre et les mne de front. Les uns ont racont l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des gouvernements, d'autres celle des sentiments, des ides et des moeurs; Macaulay les raconte toutes: J'accomplirais bien imparfaitement la tche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des siges, de l'lvation et de la chute des gouvernements, des intrigues du palais, des dbats du parlement. Mon but et mes efforts seront de faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du gouvernement, de marquer le progrs des beaux-arts et des arts utiles, de dcrire la formation des sectes religieuses et les variations du got littraire, de peindre les moeurs des gnrations successives, et de ne point ngliger mme les rvolutions qui ont chang les habits, les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai volontiers le reproche d'tre descendu au-dessous de la dignit de l'histoire, si je russis mettre sous les yeux des Anglais du dix-neuvime sicle un tableau vrai de la vie de leurs anctres[50]. Il a tenu parole. Il n'a rien spar et rien omis. Chez lui, les portraits se mlent au rcit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham, de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux dcisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les dtails d'intrieur, la description d'un mobilier viennent couper l'expos d'une guerre sans le rompre. En quittant le rcit des grandes affaires, on voit volontiers les gots hollandais du roi Guillaume, le muse chinois, les grottes, les labyrinthes, les volires, les tangs, les parterres gomtriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une dissertation politique prcde ou suit la narration d'une bataille; d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de devenir politique ou tacticien. Il dcrit les hautes terres d'cosse, demi-papistes et demi-paennes, les voyants envelopps dans une peau de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptiss faisant aux dmons du lieu des libations de lait ou de bire; les femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misrable champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pres, hommes athltiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries regards comme de belles actions; les gens poignards par derrire ou brls vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gteaux de sang de vache vivante offerts aux htes par faveur et politesse; les huttes infectes, o l'on se couchait sur la fange, et o l'on se rveillait demi touff, demi aveugl et demi lpreux. Un instant aprs, il s'arrte pour noter un changement du got public, l'horreur qu'on prouvait alors pour ces repaires de brigands, pour cette contre de rocs sauvages et de landes striles; l'admiration qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers hroques, pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de dfils pittoresques. Il trouve dans le progrs du bien-tre physique les causes de cette rvolution morale, et juge que si nous louons les montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasis de scurit. Il est tour tour conomiste, littrateur, publiciste, artiste, historien, biographe, conteur, philosophe mme; par cette diversit de rles, il gale la diversit de la vie humaine, et prsente aux yeux, au coeur, l'esprit, toutes les facults de l'homme, l'histoire complte de la civilisation de son pays. D'autres, comme Hume, ont essay ou essayent de le faire. Ils mettent ici les affaires religieuses, un peu plus loin les vnements politiques, ensuite des dtails littraires, la fin des considrations gnrales sur les changements de la socit et du gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et que des membres attachs bout bout sont un corps. Macaulay ne l'a point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble. Tant d'vnements amasss font chez lui non un total, mais un tout. Explications, rcits, dissertations, anecdotes, peintures, rapprochements, allusions aux vnements modernes, tout se tient dans son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par elles les vnements pars se rassemblent en un vnement unique; elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unit qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une peinture curieuse? Arriv Cork, il ne trouve point de chevaux pour le porter. Le pays est un dsert. Plus d'industrie, plus de culture, plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont t chasss, vols, tus. Il est reu entre deux haies de brigands demi-nus, arms de couteaux et de btons; sous les pas de son cheval, on tend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de tiges de choux en manire de couronnes de lauriers. Dans un large district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du lord lieutenant est si mal bti que la pluie noie les appartements. On part pour l'Ulster; les officiers franais croient voyager dans les solitudes de l'Arabie. Le comte d'Avaux crit sa cour que, pour trouver une botte de foin, il faut courir cinq ou six milles. Charlemont, grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura un sac de gruau l'ambassade franaise. Les officiers suprieurs couchent dans des tanires qu'ils auraient trouves trop sales pour leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages qui ne savent que crier, gorger et se dbander. Mal rassasis de pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affams sur les grands troupeaux des protestants. Ils dchirent, belles dents, la chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et demi-pourrie. Faute de chaudires, ils la font cuire dans la peau. Le carme survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent pas de tuer les btes. Un paysan abat une vache pour se faire une paire de souliers. Parfois, une bande gorge d'un coup cinquante ou soixante btes, enlve les peaux et abandonne les corps qui empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines il y eut cinquante mille btes cornes abattues qui pourrirent sur le sol. On valuait le nombre des moutons et brebis tus trois ou quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la rvolte? Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que pourra-t-on tirer d'un pays dvast, et peupl de dvastateurs? quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces bouchers? Quelle rsistance feront-ils la Boyne, quand ils verront les vieux rgiments de Guillaume, les furieux escadrons des rfugis franais, les protestants acharns et insults de Londonderry et d'Enniskillen se lancer dans la rivire et courir l'pe haute contre leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tte, et les minutieuses anecdotes, parses dans le rcit des rceptions, des voyages et des crmonies, auront annonc la victoire des protestants. L'histoire des moeurs se trouve ainsi rattache l'histoire des vnements; les uns causent les autres, et la description explique le rcit. Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir beaucoup. Tout vnement en a une multitude. Me suffit-il, pour comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une disposition ou qualit qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour cause toute une situation et tout un caractre, il faut que j'aperoive d'un seul coup et en abrg tout le caractre et toute la situation qui l'ont produite. Le gnie concentre. Il se mesure au nombre des souvenirs et des ides qu'il ramasse en un seul point. Ce que Macaulay en rassemble est norme. Je ne sache point d'historien qui ait une mmoire plus sre, mieux fournie, mieux rgle. Lorsqu'il raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute tous les vnements de son histoire, et toutes les maximes de sa conduite; il a tous les dtails prsents; ils lui reviennent chaque instant par multitudes. Il n'a rien oubli; il les parcourt aussi aisment, aussi compltement, aussi srement que le jour o il les a numrs et crits. Personne n'a si bien enseign et si bien su l'histoire. Il en est aussi pntr que ses personnages. Le whig ou le tory ardent, expriment, rompu aux affaires, qui se levait et agitait la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangs, plus prcis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause; il n'tait pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les variations des partis, les chances de la lutte, les intrts des particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'me de leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs ides, leur langage; il semble que Balzac ait t commis-voyageur, portire, courtisane, vieille fille, pote, et qu'il ait employ sa vie tre chacun de ces personnages: son tre est multiple et son nom est lgion. Avec un talent diffrent, Macaulay a la mme puissance: avocat incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possde chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des rponses pour toutes les objections, des claircissements pour toutes les obscurits, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prt chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il ait t whig, tory, puritain, membre du conseil priv, ambassadeur. Il n'est point pote comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme M. Guizot; mais il possde si bien toutes les puissances oratoires, il accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si serrs, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il russit recomposer la trame entire et suivie de l'histoire, sans en omettre un fil et sans en sparer les fils. Le pote ranime les tres morts; le philosophe formule les lois cratrices; l'orateur connat, expose et plaide des causes. Le pote ressuscite des mes, le philosophe ordonne un systme, l'orateur reforme des chanes de raisons; mais tous trois vont au mme but par des voies diffrentes, et l'orateur comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit dans son oeuvre l'unit et la complexit de la vie. Un second caractre de cette histoire est la clart. Elle est populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et qu'il lui dise: Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il vous plaira. Vous aurez beau tre distrait, vous m'couterez; vous aurez beau tre sot, vous comprendrez; vous aurez beau tre ignorant, vous apprendrez. Je rpterai la mme ide sous tant de formes, je la rendrai sensible par des exemples si familiers et si prcis, je l'annoncerai si nettement au commencement, je la rsumerai si soigneusement la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai si exactement l'ordre des ides, je tmoignerai un si grand dsir de vous clairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'tre clair et convaincu. Certainement, il pensait ainsi, quand il prparait ce morceau sur la loi qui, pour la premire fois, accorda aux dissidents l'exercice de leur culte. De toutes les lois qui furent jamais portes par un parlement, l'Acte de Tolrance est peut-tre celle qui met le mieux en lumire les vices particuliers et l'excellence particulire de la lgislation anglaise. La science de la politique, quelques gards, ressemble fort la science de la mcanique. Le mathmaticien peut aisment dmontrer qu'une certaine force, applique au moyen d'un certain levier ou d'un certain systme de poulies, suffira pour lever un certain poids. Mais sa dmonstration part de cette supposition que la machine est telle que nulle charge ne la fera flchir ou rompre. Si le mcanicien, qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres relles et de cordes relles, se fiait sans rserve la proposition qu'il trouve dans les traits de dynamique, et ne tenait pas compte de l'imperfection de ses matriaux, tout son appareil de leviers, de roues et de cordes s'croulerait bientt en dbris, et avec toute sa science gomtrique, on le jugerait bien infrieur dans l'art de btir ces barbares barbouills d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du paralllogramme des forces, trouvrent le moyen d'empiler les pierres de Stonehenge. Ce que le mcanicien est au mathmaticien, l'homme d'tat pratique l'est l'homme d'tat spculatif. la vrit, il est trs-important que les lgislateurs et les administrateurs soient verss dans la philosophie du gouvernement; de mme qu'il est trs-important que l'architecte qui doit fixer un oblisque sur son pidestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une embouchure de fleuve, soit vers dans la philosophie de l'quilibre et du mouvement. Mais, de mme que celui qui veut btir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses qui n'ont jamais t remarques par d'Alembert ni Euler, celui qui veut gouverner effectivement doit tre perptuellement guid par des considrations dont on ne trouvera point la moindre trace dans les crits d'Adam Smith et de Jrmie Bentham. Le parfait lgislateur est un exact intermdiaire entre l'homme de pure thorie, qui ne voit rien que des principes gnraux, et l'homme de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances particulires. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernires annes, a t singulirement fcond en lgislateurs en qui l'lment spculatif prdominait l'exclusion de l'lment pratique. L'Europe et l'Amrique ont d leur sagesse des douzaines de constitutions avortes, constitutions qui ont vcu juste assez longtemps pour faire un tapage misrable, et ont pri dans les convulsions. Mais dans la lgislature anglaise, l'lment pratique a toujours prdomin, et plus d'une fois prdomin avec excs sur l'lment spculatif. Ne point s'inquiter de la symtrie, et s'inquiter beaucoup de l'utilit; n'ter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se dbarrasser du malaise; n'tablir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remdie: telles sont les rgles qui, depuis l'ge de Jean jusqu' l'ge de Victoria, ont gnralement guid les dlibrations de nos deux cent cinquante parlements[51]. L'ide est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de preuves, d'claircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous rpondez non; Macaulay rpond oui. Aprs l'explication gnrale vient l'explication particulire; aprs la thorie, l'application; aprs la dmonstration thorique, la dmonstration pratique. Vous vouliez vous arrter, il poursuit: L'Acte de Tolrance approche trs-prs de l'idal d'une grande loi anglaise. Pour un juriste vers dans la thorie de la lgislation, mais qui ne connatrait point fond les dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre tait divise au temps de la Rvolution, cet acte ne serait qu'un chaos d'absurdits et de contradictions. Il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'aprs des principes gnraux solides. Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'aprs un principe solide ou non. Le principe solide est videmment que la simple erreur thologique ne doit pas tre punie par le magistrat civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de Tolrance, mais encore il est rejet positivement. Pas une seule des lois cruelles portes contre les non-conformistes par les Tudors et les Stuarts n'est rapporte. La perscution continue tre la rgle gnrale; la tolrance est l'exception. Ce n'est point tout. La Libert qui est donne la conscience est donne de la faon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une dclaration de foi en termes gnraux, obtient le plein bnfice de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un ministre indpendant, qui est parfaitement dispos faire la dclaration demande au quaker, mais qui a des doutes sur six ou sept des articles, demeure sous le coup des lois pnales. Howe est expos des chtiments, s'il prche avant d'avoir solennellement dclar qu'il adhre la doctrine anglicane touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entirement l'Eucharistie, obtient la parfaite libert de prcher sans faire aucune dclaration, quelle qu'elle soit, ce sujet. Voil quelques-uns des dfauts qui ne peuvent manquer de frapper toute personne qui examinera l'Acte de Tolrance d'aprs ces lois de la raison qui sont les mmes dans tous les pays et dans tous les ges. Mais ces dfauts paratront peut-tre des mrites, si nous prenons garde aux passions et aux prjugs de ceux pour qui l'Acte de Tolrance fut compos. Cette loi, remplie de contradictions que peut dcouvrir le premier colier venu en philosophie politique, fit ce que n'et pu faire une loi compose par toute la science des plus grands matres de philosophie politique. Que les articles rsums tout l'heure soient gnants, purils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la vraie thorie de la libert religieuse, chacun doit le reconnatre. Tout ce qu'on peut dire pour leur dfense est qu'ils ont t une grande masse de maux sans choquer une grande masse de prjugs; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule meute dans les rues, sans presque un seul murmure mme dans les classes qui taient le plus profondment imprgnes de bigoterie, ils ont mis fin une perscution qui s'tait dchane pendant quatre gnrations, qui avait bris un nombre infini de coeurs, qui avait dsol un nombre infini de foyers, qui avait rempli les prisons d'hommes dont le monde n'tait pas digne, qui avait chass des milliers de ces laboureurs et de ces artisans honntes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations, et les avait forcs chercher un refuge au del de l'Ocan, parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des panthres. Une telle dfense paratra faible peut-tre des thoriciens troits. Mais probablement les hommes d'tat la jugeront complte[52]. Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de dvelopper. Ces antithses d'ides soutenues par des antithses de mots, ces phrases symtriques, ces expressions rptes dessein pour attirer l'attention, cet puisement de la preuve mettent sous nos yeux le talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout l'heure dans l'art de plaider toutes les causes, de possder un nombre infini de moyens, de les possder tous et toujours chaque incident du procs. Ce qui achve de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes o son talent l'entrane. force de dvelopper, il allonge. Plus d'une fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le monde accorde. Il claircit ce qui est clair. Tel passage sur la ncessit des ractions semble l'amplification d'un bon lve[53]. Tel autre, excellent et nouveau, ne peut tre lu qu'une fois avec plaisir. la seconde, il parat trop vrai; on a tout vu du premier coup, et l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolrance; et les esprits vifs diront que j'aurais d en omettre un autre tiers. Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette histoire, c'est qu'elle est intressante. Macaulay a crit, dans _la Revue d'dimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le premier mrite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour rien; sa taille rclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La solide reliure, la table symtrique, la prface, les chapitres substantiels aligns comme des soldats en bataille, tout vous ordonne de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos pieds au feu, et d'tudier; vous ne devez pas moins l'homme grave qui se prsente vous arm de six cents pages de texte et de trois ans de rflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un caf, une revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de conqurir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice, et il a conserv dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnes dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention, bons ou mdiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres, l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un directeur de revue qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu. Dieu! cela n'a pas d'actualit! Macaulay en profite. S'il nomme un rgiment, il indique en quelques lignes les actions d'clat qu'il a faites depuis son institution jusqu' nos jours: voil les officiers de ce rgiment camps en Crime, Malte ou Calcutta, obligs de lire son histoire.--Il raconte la rception de Schomberg par la Chambre: qui s'intresse Schomberg? l'instant il ajoute que Wellington, cent ans plus tard, fut reu en pareilles circonstances avec un crmonial copi du premier: quel Anglais ne s'intresse pas Wellington?--Il raconte le sige de Londonderry, il dsigne la place que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui tait couvert par le camp irlandais, le puits o buvaient les assigeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empcher d'acheter son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutes, les btiments rpars ou construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries nouvelles: voil tous les aldermen et tous les ngociants obligs de souscrire son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur un acteur et une actrice: comme les superlatifs intressent, il commence par dire que William Mountford tait le plus agrable comdien, qu'Anne Bracegirdle tait l'actrice la plus populaire du temps. S'il introduit un homme d'tat, il l'annonce toujours par quelque grand mot: c'tait le plus insinuant, ou bien le plus quitable, ou bien le plus instruit, ou bien le plus acharn et le plus dbauch de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes qualits le servent aussi bien l-dessus que ces machines littraires un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossires. La multitude tonnante des dtails, le mlange de dissertations psychologiques et morales, des descriptions, des rcits, des jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne composition et le courant continu d'loquence occupent et retiennent l'attention jusqu'au bout. On prouve de la peine finir un volume de Lingard et de Robertson; on aurait de la peine ne pas finir un volume de Macaulay. Voici une narration dtache qui montre fort bien et en abrg les moyens d'intresser qu'il emploie, et le grand intrt qu'il excite. Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par dcrire l'endroit en voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de Londres. Mac-Ian habitait l'entre d'un ravin situ prs du rivage mridional de Lochleven. Prs de la maison taient deux ou trois petits hameaux habits par sa tribu. La population qu'il gouvernait n'excdait pas, dit-on, deux cents mes. Dans le voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques bois-taillis et quelques pturages; mais, en remontant un peu le dfil, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En langue galique, Glencoe signifie Valle des Larmes; en effet, elle est le plus mlancolique et le plus dsol de tous les dfils cossais. C'est vraiment la valle de l'Ombre de la Mort[54]. Des brouillards et des orages psent sur elle pendant la plus grande partie des beaux ts; et mme dans les jours rares o le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre et du plus lugubre des tangs de montagne. De grands murs de roc menacent des deux cts. Mme en juillet, on peut souvent distinguer des lignes de neige dans les fentes, prs des sommets. Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course furieuse des torrents. Mille aprs mille, le voyageur cherche en vain des yeux la fume d'une hutte, ou une forme humaine enveloppe dans un plaid; il coute en vain pour entendre les aboiements d'un chien de berger ou le blement d'un agneau. Mille aprs mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct d'un oiseau de proie, perch sur quelque crneau de roche battu par la tempte. Le progrs de la civilisation qui a chang tant de landes incultes en champs dors de moissons, ou gays par les fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus dsole. Toute la science et toute l'industrie d'un ge pacifique ne peuvent extraire rien d'utile de ce dsert; mais dans un ge de violence et de rapine, le dsert lui-mme devenait utile par l'abri qu'il offrait au bandit et son butin[55]. La description, quoique fort belle, est crite en style dmonstratif. L'antithse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que les gens de Glencoe taient les plus grands brigands du pays. Le matre de Stairs, qui reprsentait Guillaume en cosse, s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prt le serment de fidlit au jour marqu, voulut dtruire le chef et son clan. Il n'tait pouss ni par une haine hrditaire, ni par un intrt priv; il tait homme de got, poli et aimable. Il fit ce crime par humanit, persuad qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes terres. L-dessus, Macaulay insre une dissertation de quatre pages, fort bien faite, pleine d'intrt et de science, dont la diversit nous repose, qui nous fait voyager travers toutes sortes d'exemples historiques, et toutes sortes de leons morales. Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de rforme politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour s'enrichir ou se venger eux-mmes. Devant une tentation directement offerte notre cupidit prive ou notre animosit prive, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu elle-mme contribue la chute de celui qui croit pouvoir, en violant quelque rgle morale importante, rendre un grand service une glise, un tat, l'humanit. Il fait taire les objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les spectacles les plus mouvants, en se rptant lui-mme que ses intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un petit mal pour un grand bien. Par degrs, il arrive oublier entirement l'infamie des moyens en considrant l'excellence de la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des actions qui feraient horreur un boucanier. Il n'est pas croire que saint Dominique, pour le meilleur archevch de la chrtient, et pouss des pillards froces voler et massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'verard Digby, pour un duch, et fait sauter une grande assemble en l'air, ou que Robespierre et tu, moyennant salaire, une seule des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56] Ne reconnat-on pas ici l'Anglais lev parmi les essais et les sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, chaque instant, en rpand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu' descendre de la chaire et du journal. Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner des prcdents au matre de Stairs. Suit une discussion trs-circonstancie et trs-solide prouvant que le roi Guillaume n'est pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggrer un jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralit de l'acte, que nous l'attribuions ses vritables auteurs, que chacun d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin, quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant chti svrement les excuteurs, se contentera de rvoquer le matre de Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour juger cette injustice et pour blmer le roi. Ici, comme ailleurs, il est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour intresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient enfin narrateur; les menus dtails qu'il choisit alors fixent l'attention et mettent la scne sous les yeux. La vue des habits rouges qui approchaient inquita un peu la population de la valle. John, le fils an du chef, accompagn par vingt hommes de son clan, vint la rencontre des trangers, et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant Lindsay rpondit que les soldats venaient en amis et ne demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement et loges sous les toits de chaume de la petite communaut. Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reus dans la maison d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de huttes sur lesquelles il avait autorit. Lindsay eut son logis plus prs de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commande par le sergent Barbour. Les provisions furent libralement fournies. On mangea des boeufs qui probablement avaient t engraisss dans des pturages loigns; aucun payement ne fut demand; car, en hospitalit comme en brigandage, les maraudeurs celtes taient rivaux des Bdouins. Pendant douze jours, les soldats vcurent familirement avec les habitants de la valle. Le vieux Mac-Ian, qui avait t fort inquiet, ne sachant s'il tait considr comme sujet ou comme rebelle, parat avoir vu cette visite avec plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps avec lui et avec sa famille. Les longues soires coulaient gaiement auprs du feu de tourbe, grce quelques paquets de cartes, qui avaient trouv leur chemin jusqu' ce coin recul du monde, et quelques flacons d'eau-de-vie franaise, qui probablement, taient l'adieu de Jacques ses partisans des hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attach la nice du vieux chef et son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait avec une attention scrupuleuse tous les chemins par o les Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le signal du massacre, et il envoyait le rsultat de ses observations Hamilton[57].... La nuit tait rude. Trs-tard dans la soire, le vague soupon de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils an du chef. Les soldats taient videmment dans un tat d'agitation; et quelques-uns d'entre eux prononaient des cris singuliers. On entendit, ce que l'on prtend, deux hommes chuchoter: Je n'aime pas cette besogne. Un d'entre eux murmura: Je serais content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, rpondit une autre voix; s'il y a l quelque chose de mal, c'est l'affaire de nos officiers.--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu aprs minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes taient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en tat pour une action. John, trs-alarm, demanda pourquoi ces prparatifs. Glenlyon se rpandit en protestations amicales. Des gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous prparons pour marcher contre eux. Vous tes bien en sret. Croyez-vous que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donn un avis votre frre Sandy et sa femme? Les soupons de John se calmrent. Il revint chez lui, et se coucha[58]. Le lendemain, cinq heures du matin, le vieux chef fut assassin, ses hommes fusills dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes furent gorges; un enfant de douze ans, qui demandait la vie genoux, tu; ceux qui s'taient enfuis demi-nus, les femmes, les enfants, prirent de froid et de faim dans la neige. Ces dtails prcis, ces conversations de soldats, cette peinture des soires passes au coin du foyer, donnent l'histoire le mouvement et la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a choisi tous ces faits pour mettre en lumire la perfidie des assassins et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander, avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition des criminels. Ainsi, cette histoire dont les qualits semblent si peu anglaises porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle, suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la diviser ni la rompre. Dveloppe, abondante, elle claircit les faits obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus compliques. Intressante, varie, elle attire elle l'attention et la garde. Elle a la vie, la clart, l'unit, qualits qui semblaient toutes franaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. La vrit est qu'il est orateur, et orateur la faon de son pays; mais comme il possde au plus haut degr les facults oratoires, et qu'il les possde avec un tour et des instincts nationaux, il parat suppler par elles aux facults qu'il n'a pas. Il n'est pas vritablement philosophe: la mdiocrit de ses premiers chapitres sur l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent l'unit dans son histoire. Il n'est pas vritablement artiste: quand il fait une peinture, il songe toujours prouver quelque chose; il insre des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni grce, ni lgret, ni vivacit, ni finesse, mais une mmoire tonnante, une science norme, une passion politique ardente, un grand talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une connaissance prcise des faits prcis et petits qui attachent l'attention, font illusion, diversifient, animent et chauffent un rcit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop acharn prouver, conqurir des croyances, abattre ses adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui rpand partout de la lumire, et ne verse nulle part la chaleur, mais il est si bien fourni de dtails et de raisons, si avide de convaincre, si riche en dveloppements, qu'il ne peut manquer d'tre populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du sicle, en manifestant le gnie de sa nation. Cette solidit, cette nergie, cette profonde passion politique, ces proccupations de morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limite en philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilit ni douceur, ce srieux ternel, cette marche gomtrique vers un but marqu, annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intrt, la clart, l'unit de son rcit les tonnent. Ils le trouvent brillant, rapide, hardi; c'est, disent-ils, un esprit franais. Sans doute, il l'est en plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet; ses amis disent qu'il faisait de Mme de Svign sa lecture journalire. Bien plus, par la structure de son esprit, par son loquence et par sa rhtorique, il est latin; en sorte que la charpente intrieure de son talent le range parmi les classiques; c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et sensible, par son nergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde de son imagination, par l'intensit de son coloris, qu'il est de sa race. Comme Addison et Burke, il ressemble une greffe trangre alimente et transforme par la sve du tronc national. En tout cas, ce jugement est la plus forte marque de la diffrence des deux peuples. Pour aller chez ses voisins, un Franais doit faire deux voyages. Quand il a franchi la premire distance, qui est grande, il aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une seconde traverse aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple, sur un esprit foncirement germanique, sur le vrai sol anglais. [Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.] [Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the history of the people as well as the history of the government, to trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise of religious sects and the changes of literary taste, to portray the manners of successive generations, and not to pass by with neglect even the revolutions which have taken place in dress, furniture, repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach of having descended below the dignity of history, if I can succeed in placing before the English of the nineteenth century a true picture of the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. d. Tauchnitz.)] [Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English legislation. The science of Politics bears in one respect a close analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams, wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman. It is indeed most important that legislators and administrators should be versed in the philosophy of government, as it is most important that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by considerations to which no allusion can be found in the writings of Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper between the mere man of theory, who can see nothing but general principles, and the mere man of business, who can see nothing but particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe and America have owed scores of abortive constitutions, scores of constitutions have lived just long enough to make a miserable noise, and have then gone off in convulsions. But in the English legislature the practical element has always predominated, and not seldom unduly predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt; never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never to lay down any proposition of wider extent than the particular case for which it is necessary to provide; these are the rules which have, from the age of John to the age of Victoria, generally guided the deliberations of our two hundred and fifty Parliaments. (_History of England_, t. IV, p. 84.)] [Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation, but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties into which the nation was divided at the time of the Revolution, that act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions. It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule. Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker, by making a declaration of faith in general terms, obtains the full benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making any declaration whatever on the subject. These are some of the obvious faults which must strike every person who examines the Toleration Act by that standard of just reason which is the same in all countries and in all ages. But these very faults may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer in political philosophy can detect, did what a law framed by the utmost skill of the greatest masters of political philosophy might have failed to do. That the provisions which have been recapitulated are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end, at once and for ever, without one division in either house of Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a persecution which had raged during four generations, which had broken innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate, which had filled the prisons with men of whom the world was not worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation, to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to some shallow speculators, will probably be thought complete by statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)] [Note 53: T. IV, p. 5. d. Tauchnitz.] [Note 54: Allusion un livre populaire, _the Pilgrim's progress_, par Bunyan.] [Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the little cluster of villages was some copsewood and some pasture land: but a little further up the defile no sign of population or of fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright, and when there is no cloud in the sky, the impression made by the landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents. Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut, for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation, which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the wilderness itself was valued on account of the shelter which it afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)] [Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for their country, for their favourite schemes of political and social reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a temptation directly addressed to our private cupidity or to our private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in his power, by violating some general rule of morality, to confer an important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart against the most touching spectacles of misery, by repeating to himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he comes altogether to forget the turpitude of the means in the excellence of the end, and at length perpetrates without one internal twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom, have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom have blown a large assembly of people into the air, or that Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he murdered from philanthropy. (_Ibid._, p. 12.)] [Note 57: The sight of the red coats approaching caused some anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but quarters. They were kindly received, and were lodged under the thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his men were taken into the house of a tacksman who was named, from the cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen. Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief. Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian, who had before felt many misgivings as to the relation in which he stood to the government, seems to have been pleased with the visit. The officers passed much of their time with him and his family. The long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of some packs of cards which had found their way to that remote corner of the world, and of some French brandy which was probably part of James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he observed with minute attention all the avenues by which, when the signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt to escape to the hills; and he reported the result of his observations to Hamilton.] [Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow progress, and were long after their time. While they were contending with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the morrow. Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries. Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds. But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed, asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the country. We are getting ready to march against them. You are quite safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.] CHAPITRE IV. La philosophie et l'histoire. Carlyle. 1. SON STYLE ET SON ESPRIT. Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. I. Ses bizarreries, ses obscurits, ses violences. -- Son imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudits, ses bouffonneries. II. L'_humour_. En quoi elle consiste. Comment elle est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies et les mendiants. -- Catchisme des cochons. -- Extrme tension de son esprit et de ses nerfs. III. Quelles barrires qui le contiennent et le dirigent. -- Le sentiment du rel et le sentiment du sublime. IV. Sa passion pour le fait exact et prouv. -- Sa recherche des sentiments teints. -- Vhmence de son motion et de sa sympathie. -- Intensit de sa croyance et de sa vision. -- _Past and Present. Cromwell's Letters and speeches._ -- Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment il figure le monde d'aprs son propre esprit. V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la pense humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux faons principales de le reproduire, et deux sortes principales d'esprit. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. -- Inconvnients du second procd. -- Comment il est obscur, hasard, dnu de preuves. -- Comment il pousse l'affectation et l'exagration. -- Durets et outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable l'invention originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait. 2. SON RLE. Introduction des ides allemandes en Europe et en Angleterre. -- tudes allemandes de Carlyle. I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment elles agissent et finissent. -- Le gnie artistique de la Renaissance. -- Le gnie oratoire de l'ge classique. -- Le gnie philosophique de l'ge moderne. -- Analogie probable des trois priodes. II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. -- Comment l'aptitude aux ides universelles a renouvel la linguistique, la mythologie, l'esthtique, l'histoire, l'exgse, la thologie et la mtaphysique. -- Comment le penchant mtaphysique a transform la posie. III. Ide capitale qui s'en dgage. -- Conception des parties solidaires et complmentaires. -- Nouvelle conception de la nature et de l'homme. IV. Inconvnients de cette aptitude. -- L'hypothse gratuite et l'abstraction vague. -- Discrdit momentan des spculations allemandes. V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens: L'Espagne au seizime et au dix-septime sicle. -- Les puritains et les jansnistes au dix-septime sicle. -- La France au dix-huitime sicle. -- Par quels chemins ces ides peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique. VI. Par quels chemins ces ides peuvent entrer en Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionne et potique. -- Quelle voie suit Carlyle. 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. Sa mthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractre divin et mystrieux de l'tre. -- Sa mtaphysique. II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les ides positivistes, potiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment chez Carlyle la mtaphysique allemande s'est change en puritanisme anglais. III. Caractre moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir. -- Conception de Dieu. IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme vritable et le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et porte de la doctrine. V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux crivains. -- Quelle classe d'crivains il exalte. -- Quelle classe d'crivains il dprcie. -- Son esthtique. -- Son jugement sur Voltaire. VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux prjugs de sicle et de rle. -- Le got n'a qu'une autorit relative. 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. I. Suprme importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des rvlateurs. -- Ncessit de les vnrer. II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. -- Porte de sa conception. III. Comment la vritable histoire est celle des sentiments hroques. -- Que les vritables historiens sont des artistes et des psychologues. IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que de textes relis par un commentaire. -- Sa nouveaut et sa valeur. -- Comment il faut considrer Cromwell et les puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. V. Son histoire de la Rvolution franaise. -- Svrit de son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est injuste. VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le got du bien-tre et la tideur des convictions. -- Sombres prvisions pour l'avenir de la dmocratie contemporaine. -- Contre l'autorit des votes. -- Thorie du souverain. VII. Critique de ces thories. -- Dangers de l'enthousiasme. -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. Lorsqu'on demande aux Anglais, surtout ceux qui n'ont pas quarante ans, quels sont chez eux les hommes qui pensent, ils nomment d'abord Carlyle; mais en mme temps ils vous conseillent de ne pas le lire, en vous avertissant que vous n'y entendrez rien du tout. L-dessus, comme il est naturel, on se hte de prendre les vingt volumes de Carlyle, critique, histoire, pamphlets, fantaisies, philosophie; on les lit avec des motions fort tranges, et en dmentant chaque matin son jugement de la veille. On dcouvre enfin qu'on est devant un animal extraordinaire, dbris d'une race perdue, sorte de mastodonte gar dans un monde qui n'est point fait pour lui. On se rjouit de cette bonne fortune zoologique, et on le dissque avec une curiosit minutieuse, en se disant qu'on n'en retrouvera peut-tre pas un second. 1. SON STYLE ET SON ESPRIT. I On est drout d'abord. Tout est nouveau ici, les ides, le style, le ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui les paradoxes sont poss en principe; le bon sens prend la forme de l'absurde: on est comme transport dans un monde inconnu dont les habitants marchent la tte en bas, les pieds en l'air, en habits d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des contorsions, des soubresauts et des cris; on est tourdi douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se boucher les oreilles, on a mal la tte, on est oblig de dchiffrer une nouvelle langue. On regarde la table des volumes qui doivent tre les plus clairs, l'_Histoire de la Rvolution franaise_, par exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: Idaux raliss--Viatique--_Astra redux_--Ptitions en hiroglyphes--Outres--Mercure de Brz--Broglie le dieu de la guerre. On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et les vnements si nets que nous connaissons tous. On s'aperoit alors qu'il parle toujours en nigmes. Hacheurs de logique[59], voil comme il dsigne les analystes du dix-huitime sicle. Sciences de castors, c'est l son mot pour les catalogues et les classifications de nos savants modernes. Le clair de lune transcendantal, entendez par l les rveries philosophiques et sentimentales importes d'Allemagne. Culte de la calebasse rotatoire: cela signifie la religion extrieure et mcanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir l'expression simple; il entre chaque pas dans les figures; il donne un corps toutes ses ides; il a besoin de toucher des formes. On voit qu'il est obsd et hant de visions clatantes ou lugubres; chaque pense en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent d'images dborde et roule avec toutes les boues et toutes les splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il d'expliquer l'embarras d'un jeune homme oblig de choisir une carrire parmi les convoitises et les doutes de l'ge o nous vivons, il vous montre[61] un monde dtraqu, ballott, et plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure de ses iniquits fut comble; les abmes, les dluges suprieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans ce furieux chaos de clart blafarde, toutes les toiles du ciel teintes. peine une toile du ciel qu'un oeil humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, except sur les plus hauts sommets, ont effac toutes les toiles du ciel. Des feux follets, qui et l courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des toiles. Sur la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des flamboiements brusques d'clairs rvolutionnaires; puis rien que les tnbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain mtore; et l un luminaire ecclsiastique qui se balance encore, suspendu ses vieilles attaches vacillantes, prtendant tre encore une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une lanterne chinoise, compose surtout de papier, avec un bout de chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur. Figurez-vous un volume, vingt volumes composs de tableaux pareils, relis par des exclamations et des apostrophes; l'histoire mme, son _Histoire de la Rvolution franaise_, ressemble un dlire. Carlyle est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les chafauds, les orgies, les massacres, les batailles, et qui, assig de fantmes furieux ou sanglants, prophtise, encourage ou maudit. Si vous ne jetez pas le livre de colre et de fatigue, vous perdez le jugement; vos ides s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures contractes et froces tourbillonne dans votre tte; vous entendez des hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous tes malade: vous ressemblez ces auditeurs des covenantaires que la prophtie remplissait de dgot ou d'enthousiasme, et qui cassaient la tte au prophte, s'ils ne le prenaient pour gnral. Ces violentes saillies vous paratront encore plus violentes si vous remarquez l'tendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime l'ignoble, du pathtique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour Carlyle. Il touche du mme coup les deux extrmes. Ses adorations finissent par des sarcasmes. L'univers est pour lui aussi bien un oracle et un temple qu'une cuisine et une curie. Il est son aise dans le mysticisme comme dans la brutalit. Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre et le pacifique murmure de l'Ocan polaire soulev par une ondulation lente, au-dessus duquel, dans l'extrme nord, pend le grand soleil, bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant sa couche de nuages est tissue d'carlate et de drap d'or; pourtant sa lumire ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui vacille descendant vers l'abme et se couchant sous mes pieds. En de tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou tre vu, lorsque derrire lui gisent l'Europe et l'Afrique profondment endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensit silencieuse et le palais de l'ternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du porche[63]? Voil les magnificences qu'il rencontre toutes les fois qu'il est face face avec la nature. Nul n'a contempl avec une motion plus puissante les astres muets qui roulent ternellement dans le firmament ple et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contempl avec une terreur plus religieuse l'obscurit infinie o notre pauvre pense apparat un instant comme une lueur, et tout ct de nous le morne abme o la chaude frnsie de la vie va s'teindre. Ses yeux sont habituellement fixs sur ces grandes tnbres, et il peint avec un frmissement de vnration et d'esprance l'effort que les religions ont fait pour les percer. Au coeur des plus lointaines montagnes[64], dit-il, s'lve la petite glise. Les morts dorment tous l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente d'une rsurrection heureuse. Ton me serait bien morte, si jamais, aucune heure, l'heure gmissante de minuit, quand le spectre de cette glise pendait dans le ciel, et que l'tre tait comme englouti dans les tnbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des choses indicibles qui sont alles jusqu' l'me de ton me. Celui-l tait fort qui avait une glise, ce que nous pouvons appeler une glise. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des immensits, au confluent des ternits; il se tenait debout comme un homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage tait devenu pour lui une ferme cit, une demeure qu'il connaissait[65]. Rembrandt seul a rencontr ces sombres visions noyes d'ombre, traverses de rayons mystiques; voil l'glise qu'il a peinte[66]; voil la mystrieuse apparition flottante pleine de formes radieuses qu'il a pose au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit orageuse et de la terreur qui secoue les tres mortels. Les deux imaginations ont la mme grandeur douloureuse, les mmes rayonnements et les mmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement dans la trivialit et la crudit. Nul ulcre, nulle fange n'est assez repoussante pour dgoter Carlyle. l'occasion il comparera la politique qui cherche la popularit[67] au chien noy de l't dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la mare, que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez l chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus intolrable. Le saugrenu, les disparates abondent dans son style. Quand le cardinal de Lomnie, si frivole, propose de convoquer une cour plnire, il le trouve semblable aux serins dresss qui sont capables de voler gaiement avec une mche allume entre leurs pattes, et de mettre le feu des canons, des magasins de poudre[68]. Au besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par une caricature. Il clabousse les magnificences avec des polissonneries baroques. Il accouple la posie au calembour. Le gnie de l'Angleterre, dit-il la fin de son livre sur Cromwell, ne plane plus les yeux sur le soleil, dfiant le monde, comme un aigle travers les temptes! Le gnie de l'Angleterre, bien plus semblable une autruche vorace tout occupe de sa pture et soigneuse de sa peau, prsente son _autre_ extrmit au soleil, sa tte d'autruche enfonce dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclsiastiques, sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les dfroques qui peuvent se trouver l; c'est dans cette position qu'elle attend l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle est invitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupe de sa grossire pture terrestre, et la tte enfonce dans de vieilles dfroques, qui ne soit veille un jour d'une faon terrible, _ posteriori_, sinon autrement[69]. C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans quitter l'accent srieux, douloureux, au milieu des anathmes et des prophties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se tenir en place, n'occuper la fois qu'une province littraire. Il bondit par saccades effrnes d'un bout l'autre du champ des ides; il confond tous les styles, il entremle toutes les formes; il accumule les allusions paennes, les rminiscences de la Bible, les abstractions allemandes, les termes techniques, la posie, l'argot, les mathmatiques, la physiologie, les vieux mots, les nologismes. Il n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symtriques de l'art et de la pense humaine, disperses et bouleverses, s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de dbris informes, au haut duquel, comme un conqurant barbare, il gesticule et il combat. [Note 59: _Logick-choppers._] [Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prires dans une calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, leur avis, une adoration perptuelle. De mme les moulins prire du Tibet.] [Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul exhalations grown continual, have, except on the highest mountain tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering, hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_ mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of Sterling_, p. 55).] [Note 62: _Sartor resartus._] [Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof our sun is but a porch-lamp?"] [Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.] [Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little kirk; the dead all slumbering round it, under their white memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless universe had become for him a firm city and dwelling which he knew. (_History of the French Revolution_, chap. II.)] [Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.] [Note 67: _Latter day Pamphlets._] [Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.] [Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth," as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its _other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other "sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich intent on gross terrene provender, and sticking its head into fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_ manner, if not otherwise. (_Cromwell's Letters_, fin.)] II Cette disposition d'esprit produit l'_humour_, mot intraduisible, car la chose nous manque. L'_humour_ est le genre de talent qui peut amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient leur esprit comme la bire et l'eau-de-vie leur palais. Pour les gens d'une autre race, il est dsagrable; nos nerfs le trouvent trop pre et trop amer. Entre autres choses, ce talent contient le got des contrastes. Swift plaisante avec la mine srieuse d'un ecclsiastique qui officie, et dveloppe en homme convaincu, les absurdits les plus grotesques. Hamlet, secou de terreur et dsespr, ptille de bouffonneries. Heine se moque de ses motions au moment o il s'y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux ides comiques, une casaque d'arlequin aux ides graves.--Un autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L'auteur nous dclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'tre compris ni approuv, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son got et ses ides nous dplaisent, nous n'avons qu' dcamper. Il veut tre raffin et original tout son aise; il est chez lui dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre, bien souvent les pieds en l'air, parfois sans chemise. Carlyle a son style propre, et note son ide sa faon; c'est nous de la comprendre. Il fait allusion un mot de Goethe, de Shakspeare, une anecdote qui en ce moment le frappe; tant pis pour nous si nous ne le savons pas. Il crie quand l'envie lui en prend; tant pis pour nous si nos oreilles ne s'y accommodent pas. Il crit selon les caprices de l'imagination, avec tous les soubresauts de l'invention; tant pis pour nous si notre esprit va d'un autre pas. Il note au vol toutes les nuances, toutes les bizarreries de sa conception; tant pis pour nous si la ntre n'y atteint pas.--Un dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialit violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indcence saugrenue apparat brusquement. La nature physique, cache et opprime sous des habitudes de rflexion mlancolique, se met nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson, puis tout rentre dans la solennit habituelle.--Ajoutez enfin les clats d'imagination imprvus. L'humoriste renferme un pote; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage tincelle: beau ou laid, il n'importe; il suffit qu'il frappe. Ces ingalits peignent bien le Germain solitaire, nergique, imaginatif, amateur de contrastes violents, fond sur la rflexion personnelle et triste, avec des retours imprvus de l'instinct physique, si diffrent des races latines et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, o l'on n'crit qu'en vue du public, o l'on ne gote que des ides suivies, o l'on n'est heureux que par le spectacle des formes harmonieuses, o l'imagination est rgle, o la volupt semble naturelle. Carlyle est profondment germain, plus voisin de la souche primitive qu'aucun de ses contemporains, trange et norme dans ses fantaisies et dans ses plaisanteries; il s'appelle lui-mme un taureau sauvage embourb dans les forts de la Germanie[70]. Par exemple, son premier livre, _Sartor resartus_, qui est une philosophie du costume, contient, propos des tabliers et des culottes, une mtaphysique, une politique, une psychologie. L'homme, d'aprs lui, est un animal habill. La socit a pour fondement le drap. Car, comment sans habits pourrions-nous possder la facult matresse, le sige de l'me, la vraie glande pinale du corps social, je veux dire une _bourse_? D'ailleurs, aux yeux de la pure raison, qu'est-ce que l'homme? Un esprit, une apparition divine, un moi mystrieux, qui, sous ses guenilles de laine, porte un vtement de chair tissu dans les mtiers du ciel, par lequel il est rvl ses semblables, par lequel il voit et se fabrique pour lui-mme un univers avec des espaces azurs pleins d'toiles et de longs milliers de sicles[71]. Le paradoxe continue, la fois baroque et mystique, cachant des thories sous des folies, mlant ensemble les ironies froces, les pastorales tendres, les rcits d'amour, les explosions de fureur, et des tableaux de carnaval. Il dmontre fort bien que le plus remarquable vnement de l'histoire moderne n'est pas la dite de Worms, ni la bataille d'Austerlitz ou de Wagram, ou toute autre bataille, mais bien l'ide qui vint Fox le quaker de se faire un habillement de cuir[72]; car ainsi vtu pour toute sa vie, logeant dans un arbre et mangeant des baies sauvages, il pouvait rester oisif et inventer son aise le puritanisme, c'est--dire le culte de la conscience. Voil de quelle faon Carlyle traite les ides qui lui sont les plus chres. Il ricane propos de la doctrine qui va employer sa vie et occuper tout son coeur. Veut-on avoir l'abrg de sa politique et son opinion sur sa patrie? Il prouve que dans la transformation moderne des religions, deux sectes principales se sont leves, surtout en Angleterre, l'une, celle des porte-guenilles, l'autre, celle des dandies. La premire est compose de personnes ayant fait voeu de pauvret et d'obissance, et qu'on pourrait prendre pour des adorateurs d'Hertha, la Terre; car ils fouillent avec zle et travaillent continuellement dans son sein, ou bien renferms dans des oratoires particuliers, ils mditent et manipulent les substances qu'ils ont extraites de ses entrailles. D'autre part, comme les druides, ils vivent dans des demeures sombres, souvent mme ils cassent les vitres de leurs fentres et les bourrent de pices d'toffes ou d'autres substances opaques, jusqu' ce que l'obscurit convenable soit rtablie. Ils sont tous rhizophages ou mangeurs de racines. Quelques-uns sont ichthyophages et usent des harengs sals, s'abstenant de toute autre nourriture animale, hormis des animaux morts de mort naturelle, ce qui indique peut-tre un sentiment brahminique trangement perverti. Leur moyen universel de subsistance est la racine nomme pomme de terre, qu'ils cuisent avec le feu. Dans toutes les crmonies religieuses, le fluide appel whisky est, dit-on, chose requise, et il s'y en fait une large consommation[73].--L'autre secte, celle des dandies, affecte une grande puret et le sparatisme, se distinguant par un costume particulier, et autant que possible par une langue particulire, ayant pour but principal de garder une vraie tenue nazarenne, et de se prserver des souillures du monde. Du reste, ils professent plusieurs articles de foi dont les principaux sont: que les pantalons doivent tre trs-collants aux hanches; qu'il est permis l'humanit, sous certaines restrictions, de porter des gilets blancs;--que nulle licence de la mode ne peut autoriser un homme de got dlicat adopter le luxe additionnel postrieur des Hottentots.--Une certaine nuance de manichisme peut tre discerne en cette secte, et aussi une ressemblance assez grande avec la superstition des moines du mont Athos, qui, force de regarder de toute leur attention leur nombril, finissaient par y discerner la vraie Apocalypse de la nature et le ciel rvl. Selon mes propres conjectures, cette secte n'est qu'une modification approprie notre temps de la superstition primitive, appele culte de soi-mme[74]. Cela pos, il tire les consquences. J'appellerais volontiers ces deux sectes deux machines lectriques immenses et vraiment sans modle (tournes par la grande roue sociale), avec des batteries de qualit oppose; celle des porte-guenilles tant la ngative, et celle du dandysme tant la positive; l'une attirant soi et absorbant heure par heure l'lectricit positive de la nation ( savoir, l'argent); l'autre, galement occupe s'approprier la ngative ( savoir, la faim, aussi puissante que l'autre). Jusqu'ici vous n'avez vu que des ptillements et des tincelles partielles et passagres. Mais attendez un peu jusqu' ce que toute la nation soit dans un tat lectrique, c'est--dire jusqu' ce que toute votre lectricit vitale, non plus neutre comme l'tat sain, soit distribue en deux portions isoles, l'une ngative, l'autre positive ( savoir, la faim et l'argent), et enfermes en deux bouteilles de Leyde grandes comme le monde! Le frlement du doigt d'un enfant les met en contact et[75].... Il s'arrte brusquement et vous laisse vos conjectures. Cette amre gaiet est celle d'un homme furieux ou dsespr qui, de parti pris, et justement cause de la violence de sa passion, la contiendrait et s'obligerait rire, mais qu'un tressaillement soudain rvlerait la fin tout entier. Il dit quelque part[76] qu'il y a au fond du naturel anglais, sous toutes les habitudes de calcul et de sang-froid, une fournaise inextinguible, un foyer de rage extraordinaire, la rage des dvous Scandinaves[77], qui, une fois lancs au fort de la bataille, ne sentaient plus les blessures et vivaient et combattaient, et tuaient, percs de coups dont le moindre, pour un homme ordinaire, et t mortel. C'est cette frnsie destructive, ce soulvement de puissances intrieures, inconnues, ce dchanement d'une frocit, d'un enthousiasme et d'une imagination dsordonns et irrfrnables, qui a paru chez eux la Renaissance et la Rforme, et dont un reste subsiste aujourd'hui dans Carlyle. En voici un vestige dans un morceau presque digne de Swift, et qui est l'abrg de ses motions habituelles en mme temps que sa conclusion sur l'ge o nous voici[78]: Supposons, dit-il, que des cochons (j'entends des cochons quatre pieds), dous de sensibilit et d'une aptitude logique suprieure, ayant atteint quelque culture, puissent, aprs examen et rflexion, coucher sur le papier, pour notre usage, leur ide de l'univers, de leurs intrts et de leurs devoirs; ces ides pourraient intresser un public plein de discernement comme le ntre, et leurs propositions en gros seraient celles qui suivent: 1 L'univers, autant qu'une saine conjecture peut le dfinir, est une immense auge porcs, consistant en solides et en liquides, et autres varits ou contrastes, mais spcialement en relavures qu'on peut atteindre et en relavures qu'on ne peut pas atteindre, ces dernires tant en quantit infiniment plus grande pour la majorit des cochons. 2 Le mal moral est l'impossibilit d'atteindre les relavures. Le bien moral, la possibilit d'atteindre lesdites relavures. 3 La posie des cochons consiste reconnatre universellement l'excellence des relavures et de l'orge moulue, ainsi que la flicit des cochons dont l'auge est en bon ordre, et qui ont le ventre plein. Grun! 4 Le cochon connat le temps. Il doit mettre le nez au vent pour regarder quelle sorte de temps va venir. 5 Qui a fait le cochon? Inconnu. Peut-tre le boucher. 6 Dfinissez le devoir complet des cochons.--La mission de la cochonnerie universelle et le devoir de tous les cochons en tous les temps, est de diminuer la quantit des relavures qu'on ne peut atteindre, et d'augmenter la quantit de celles qu'on peut atteindre. Toute connaissance, toute industrie, tout effort doit tre dirig vers ce terme et vers ce terme seul: La science des cochons, l'enthousiasme des cochons, le dvouement des cochons, n'ont pas d'autre but. C'est le devoir complet des cochons[79]. Voil la fange o il plonge la vie moderne, et par-dessous toutes les autres la vie anglaise, noyant du mme coup et dans la mme bourbe l'esprit positif, le got du confortable, la science industrielle, l'glise, l'tat, la philosophie et la loi. Ce catchisme cynique, jet au milieu de dclamations furibondes, donne, je crois, la note dominante de cet esprit trange: c'est cette tension forcene qui fait son talent; c'est elle qui produit et explique ses images et ses disparates, son rire et ses fureurs. Il y a un mot anglais intraduisible qui peint cet tat et montre toute la constitution physique de la race: _His blood is up._ En effet, le temprament flegmatique et froid recouvre la surface; mais quand le sang soulev a tourbillonn dans les veines, l'animal enfivr ne s'assouvit que par des ravages et ne se contente que par des excs. [Note 70: Such a bemired auerochs or uras of the German woods...: the poor wood-ox so bemired in the forests. (_Life of Stirling_, p. 147.)] [Note 71: "To the eye of vulgar logic," says he, "what is man? An omnivorous biped that wears breeches. To the eye of pure reason what is he? A soul, a spirit, and divine apparition. Round his mysterious ME, there lies, under all those wool-rags, a garment of flesh (or of senses), contextured in the loom of heaven; whereby he is revealed to his like, and dwells with them in UNION and DIVISION; and sees and fashions for himself a universe with azure starry spaces and long thousands of years. Deep hidden is he under that strange garment; amid sounds and colours and forms, as it were, swathed in and inextricably overshrouded: yet it is skywoven and worthy of a God."] [Note 72: Perhaps the most remarkable incident in modern history is not the diet of Worms, still less the battle of Austerlitz, Wagram, Waterloo, or any other battle, but an incident passed carelessly over by most historians, and treated with some degree of ridicule by others, namely George Fox's making to himself a suit of leather.] [Note 73: Something monastic there appears to be in their constitution; we find them bound by the two monastic vows of poverty and obedience: which vows, especially the former, it is said, they observe with great strictness; nay, as I have understood it, they are pledged, and be it by any solemn Nazarene ordination or not, irrevocably enough consecrated thereto, even _before_ birth. That the third monastic vow, of chastity, is rigidly enforced among them, I find no ground to conjecture. Furthermore, they appear to imitate the Dandiacal sect in their grand principle of wearing a peculiar costume. Their raiment consists of innumerable skirts, lappets, and irregular wings, of all colours; through the labyrinthic intricacies of which their bodies are introduced by some unknown process. It is fastened together by a multiplex combination of buttons, thrums and skewers, to which frequently is added a girdle of leather, of hempen or even of straw rope, round the loins. To straw rope, indeed, they seem partial and often wear it by way of sandals. One might fancy them worshippers of Hertha, or the Earth: for they dig and affectionately work continually in her bosom; or else, shut up in private oratories, meditate and manipulate the substances derived from her; seldom looking up towards the heavenly luminaries, and then with comparative indifference. Like the druids, on the other hand, they live in dark dwellings; often even breaking their glass-windows, where they find such, and stuffing them up with pieces of raiment or other opaque substances, till the fit obscurity is restored. In respect of diet, they have also their observances. All poor slaves are rhizophagous (or root-eaters); a few are ichthyophagous, and use salted herrings: other animal food they abstain from, except indeed, with perhaps some strange inverted fragment of a brahminical feeling, such animals as die a natural death. Their universal sustenance is the root named potato, cooked by fire alone.... In all their religious solemnities Potheen is said to be an indispensable requisite and largely consumed.] [Note 74: A certain touch of manicheism, not indeed in the gnostic shape, is discernible enough: also (for human error walks in a cycle, and reappears at intervals) a not inconsiderable resemblance to that superstition of the Athos monks, who by fasting from all nourishment, and looking intensely for a length of time into their own navels, came to discern therein the true Apocalypse of Nature, and Heaven unveiled. To my own surmise, it appears as if the Dandiacal sect were but a new modification, adapted to the new time, of that primeval superstition, _self-worship_. They affect great purity and separatism; distinguish themselves by a particular costume (whereof some notices were given in the earlier part of this volume); likewise, so far as possible, by a particular speech (apparently some broken _lingua franca_, or English-French); and on the whole, strive to maintain a true Nazarene deportment, and keep themselves unspotted from the world. They have their temples, whereof the chief, as the Jewish Temple did, stands in their metropolis; and is named _Almack's_, a word of uncertain etymology. They worship principally by night; and have their highpriests and highpriestesses, who, however, do not continue for life. The rites, by some supposed to be of the Menadic sort, or perhaps with an Eleusinian or Cabiric character, are held strictly secret. Nor are sacred books wanting to the sect; these they call _fashionable Novels_: however, the Canon is not completed, and some are canonical and others not.... 1 Coats should have nothing of the triangle about them; at the same time, wrinkles behind should be carefully avoided. 2 The collar is a very important point: it should be low behind, and slightly rolled. 3 No licence of fashion can allow a man of delicate taste to adopt the posterial luxuriance of a Hottentot. 4 There is safety in a swallow-tail. 5 The good sense of a gentleman is nowhere more finely developed than in his rings. 6 It is permitted to mankind, under certain restrictions, to wear white waistcoats. 7 The trowsers must be exceedingly tight across the hips. All which proposition I, for the present, content myself with modestly but peremptorily and irrevocably denying.] [Note 75: I might call them two boundless and indeed unexampled electric machines (turned by the machinery of society) with batteries of opposite quality, Drudgism the negative, Dandyism the positive; one attracts hourly toward it and appropriates all the positive electricity of the nation (namely the money thereof); the other is equally busy with the negative (that is to say the hunger), which is equally potent. Hitherto you see only partial transient sparkles and sputters; but wait a little, till the entire nation is in an electric state; till your whole vital electricity, no longer healthfully neutral, is cut into two isolated portions of positive and negative (of money and of hunger), and stands there bottled up in two world-batteries. The stirring of a child's finger brings the two together, and then....] [Note 76: Deep hidden it lies, far down in the centre, like genial central fire, with stratum after stratum of arrangement, traditionary method, composed productiveness, all built above it, vivified and rendered fertile by it: justice, clearness, silence, perseverance unhasting, unresting diligence, hatred of disorder, hatred of injustice, which is the worst disorder, characterise this people: the inward fire we say, as all such fires would be, is hidden in the centre. Deep hidden, but awakenable, but immeasurable; let no man awaken it.] [Note 77: Berserkir.] [Note 78: _Latter day Pamphlets, jesuitism_, p. 28.] [Note 79: Supposing swine (I mean fourfooted swine), of sensibility and superior logical parts, had attained such culture; and could, after survey and reflection, set down for us their notion of the Universe, and of their interests and duties there, might it not well interest a discerning public, perhaps in unexpected ways, and give a stimulus to the languishing book trade? The votes of all creatures, it is understood at present, ought to be had, that you may "legislate" for them with better insight. "How can you govern a thing," say many, "without first asking its vote?" Unless, indeed, you already chance to know its vote,--and even something more, namely, what you are to think of its vote: what _it_ wants by its vote; and, still more important, what Nature wants,--which latter, at the end of the account, is the only thing that will be got!--Pig propositions, in a rough form, are somewhat as follows: 1 The universe, so far as sane conjecture can go, is an immeasurable swine's-trough, consisting of solid and liquid, and of other contrasts and kinds;--especially consisting of attainable and unattainable, the latter in immensely greater quantities for most pigs. 2 Moral evil is unattainability of pig's-wash; moral good, attainability of ditto. 3 What is paradise, or the state of innocence? Paradise, called also state of innocence, age of gold, and other names, _was_ (according to pigs of weak judgment) unlimited attainability of pig's-wash; perfect fulfilment of one's wishes, so that the pig imagination could not outrun reality: a fable, an impossibility, as pigs of sense now see. 4 "Define the whole duty of pigs." It is the mission of universal pighood, and the duty of all pigs, in all times, to diminish the quantity of unattainable and increase that of attainable. All knowledge and device and effort ought to be directed thither and thither only; pig science, pig enthusiasm and devotion have this one aim. It is the whole duty of pigs. 5 Pig poetry ought to consist of universal recognition of the excellence of pig's-wash and ground barley, and the felicity of pigs whose trough is in order, and who have had enough: Hrumph! 6 The pig knows the weather; he ought to look out what kind of weather it will be. 7 "Who made the pig?" Unknown;--perhaps the pork-butcher? 8 "Have you law and justice in pigdom?" Pigs of observation have discerned that there is, or was once supposed to be, a thing called justice. Undeniably at least there is a sentiment in pig-nature called indignation, revenge, etc., which, if one pig provoke another, comes out in a more or less destructive manner: hence laws are necessary, amazing quantities of laws. For quarrelling is attended with loss of blood, of life, at any rate with frightful effusion of the general stock of hog's-wash, and ruin (temporary ruin) to large sections of the universal swine's trough: wherefore let justice be observed, that so quarrelling be avoided. 9 "What is justice?" Your own share of the general swine's-trough, not any portion of my share. 10 "But what is my share?" Ah! there in fact lies the grand difficulty; upon which pig science, meditating this long while, can settle absolutely nothing. My share--hrumph!--my share is, on the whole, whatever I can contrive to get without being hanged or sent to the hulks.] III Il semble qu'une me si violente, si enthousiaste et si sauvage, si abandonne aux folies de l'imagination, si dpourvue de got, d'ordre et de mesure, ne soit capable que de divaguer et de s'user en hallucinations pleines de douleur et de danger. En effet, beaucoup de ceux qui ont eu ce temprament, et qui sont vritablement ses anctres, les pirates norses, les potes du seizime sicle, les puritains du dix-septime, ont t des insenss, pernicieux aux autres et eux-mmes, occups ravager les choses et les ides, dvastateurs de la scurit publique et de leur propre coeur. Deux barrires tout anglaises ont contenu et dirig celui-ci: le sentiment du rel, qui est l'esprit positif, et le sentiment du sublime, qui fait l'esprit religieux; l'un l'a appliqu aux choses relles, l'autre lui a fourni l'interprtation des choses relles; au lieu d'tre malade et visionnaire, il s'est trouv philosophe et historien. IV Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu' quel degr ce sentiment du rel le pntre, de quelles lumires ce sentiment du rel le munit; comme il rectifie les dates et les textes, comme il vrifie les traditions et les gnalogies; comme il visite les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les cultures, les prix, toute l'conomie domestique et rurale, toutes les circonstances politiques et littraires; avec quelle minutie, quelle prcision et quelle vhmence il reconstruit devant ses yeux et devant nos yeux le tableau extrieur des objets et des affaires, le tableau intrieur des ides et des motions! Et ce n'est point simplement de sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur ce grand vide obscur du pass, ses yeux s'attachent aux rares points lumineux, comme un trsor. La noire mare de l'oubli a englouti le reste; les millions de penses et d'actions de tant de millions d'tres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir la lumire. Ces quelques points subsistent seuls, comme les ttes des plus hauts rocs dans un continent submerg. De quelle ardeur, avec quel profond sentiment des mondes dtruits dont elles sont le tmoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes, pour dcouvrir par leur nature et leur structure quelque rvlation des grands espaces noys que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un dtail de dpense, une misrable phrase de latin barbare est sans prix aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression qu'un fait prouv produit sur une telle me, tout ce qu'un vieux mot barbare, un compte de cuisine y soulve d'attention et d'motion. Le roi Jean sans-Terre passa chez nous, crit Jocelyn, laissant en tout treize pence sterling pour la dpense (_tredecim sterlingii_). Il a t l, il y a t, lui, vritablement. Voil la grande particularit, l'incommensurable,--celle qui distingue un degr effectivement infini le plus pauvre fait historique de toute espce de fiction quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la posie imaginative, quand elles ne sont pas le vhicule de quelque vrit, c'est--dire d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette Angleterre de l'an 1200 n'tait pas un vide chimrique, une terre de songes, peuple par de simples fantmes vaporeux, par les Foedera de Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre verte o poussaient le bl et diverses autres choses. Le soleil luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes humaines. On y tissait les toffes, on s'en habillait; des fosss taient creuss, des sillons tracs, des maisons bties; jour par jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par nuit, ils retournaient lasss chacun dans son gte.--Ces vieux murs menaants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais un fait srieux; c'est pour un but bien rel et srieux qu'ils ont t btis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines, blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraches, taient des murailles et pour la premire fois ont vu le soleil--il y a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues de terre fodale? Oui. Mais ce n'est l qu'une petite portion de la chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais rflchir, cette autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-l avaient une _me_,--non par ou-dire seulement, et par figure de style,--mais comme une vrit qu'ils savaient et d'aprs laquelle ils agissaient[81]. Et l-dessus il essaye de faire revivre devant nous cette me; car c'est l son trait propre, le trait propre de tout historien qui a le sentiment du rel, de comprendre que les parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mmes ne sont que des enveloppes et des documents; que le fait vritable est le sentiment intrieur des hommes qui ont vcu, que le seul fait important est l'tat et la structure de leur me, qu'il s'agit avant tout et uniquement d'arriver lui, que de lui dpend le reste. Il faut se dire et se rpter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du coeur; nous avons chercher les sentiments des gnrations passes, et nous n'avons chercher rien autre chose. Voil ce qu'aperoit Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscit; il perce jusque dans son intrieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la faon particulire et personnelle, absolument perdue et teinte, dont il a senti, souffert et voulu. Et il assiste ce spectacle, non pas froidement, en homme qui voit les objets demi, dans une brume grise, indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les choses passes, une fois prouves, sont aussi prsentes et visibles que les objets corporels que la main manie et palpe en ce mme instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa philosophie de l'histoire. son avis, les grands hommes, rois, crivains, prophtes et potes, ne sont grands que par l. Le caractre de tout hros, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, est de revenir aux ralits, de prendre son point d'appui sur les choses, non sur les apparences des choses[82]. Le grand homme dcouvre quelque fait inconnu ou mconnu, le proclame; on l'coute, on le suit, et voil toute l'histoire. Et non-seulement il le dcouvre et le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par ou-dire ou par conjecture, comme une vrit simplement probable et transmise. Il le voit personnellement et face face, avec une foi absolue et indomptable. Il a quitt l'opinion pour la conviction, la tradition pour l'intuition. Carlyle est si pntr de son procd, qu'il l'attribue tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il n'y en a pas de plus puissant. Partout o il entre avec cette lampe, il porte une lumire inconnue. Il perce les montagnes de l'rudition paperassire, et pntre dans le coeur des hommes. Il dpasse partout l'histoire politique et officielle. Il devine les caractres, il comprend l'esprit des ges teints, il sent mieux qu'aucun Anglais, mieux que Macaulay lui-mme, les grandes rvolutions de l'me. Il est presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacit d'antiquaire, par ses larges vues gnrales. Et nanmoins il n'est pas faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'nergique besoin de croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de got pour l'histoire aventureuse. Il rejette les ou-dire et les lgendes; il n'accepte que sous rserve et demi les tymologies et les hypothses germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active pour lui-mme et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les additions incertaines et agrables que la curiosit scientifique et l'imagination romanesque y accumulent. Il carte cette vgtation parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi, il le trane si nergiquement devant nous pour nous le faire toucher, il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumire si pre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en dpit de nous-mmes l'intensit de sa croyance et de sa vision. Il va au del, ou plutt il est emport au del. Les faits saisis par cette imagination vhmente s'y fondent comme dans une flamme. Sous cette furie de la conception, tout vacille. Les ides, changes en hallucinations, perdent leur solidit; les tres semblent des rves; le monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar; l'attestation des sens corporels perd son autorit devant des visions intrieures aussi lucides qu'elle-mme. L'homme ne trouve plus de diffrence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre comme une fume dans les parois surchauffes de l'intelligence qui craque. C'est ainsi qu'il a pntr autrefois dans les extases des asctes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers sicles. Partout le mme tat de l'imagination a produit la mme doctrine. Les puritains, qui sont les vrais anctres de Carlyle, s'y trouvaient tout ports. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rve potique, et Carlyle rpte sans cesse d'aprs lui que nous sommes faits de la mme toffe que nos songes. Ce monde rel, ces vnements si prement poursuivis, circonscrits et palps, ne sont pour lui que des apparitions; cet univers est divin. Ton pain, tes habits, tout y est miracle, la nature est surnaturelle.--Oui, il y a un sens divin, ineffable, plein de splendeur, d'tonnement et de terreur, dans l'tre de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la prsence de Dieu qui a fait tout homme et toute chose[83]. Dlivrons-nous de ces pauvres enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ou-dire scientifiques qui nous empchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le redoutable mystre des choses. La science athe bavarde misrablement du monde, avec ses classifications, ses expriences, et je ne sais quoi encore, comme si le monde tait une misrable chose morte, bonne pour tre fourre en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs. C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est toujours la vnration, le prosternement pieux, l'humilit de l'me, l'adoration du silence, sinon des paroles[84]. En effet, telle est l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est la stupeur[85] qu'il aboutit. Au del et au-dessous des choses, il aperoit comme un abme, et s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans l'histoire de la rvolution franaise, on le voit qui abandonne son rcit et qui rve. L'immensit de la nuit noire o surgissent pour un instant les apparitions humaines, la fatalit du crime qui une fois commis reste attach la chane des choses comme un chanon de fer, la conduite mystrieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but ignor et invitable, ce sont l les grandes et sinistres images qui l'obsdent. Il songe anxieusement ce foyer de l'tre, dont nous ne sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble la pense que ces fantmes humains ont leur substance _ailleurs_ et rpondront ternellement de leur court passage. Il s'crie et frmit l'ide de ce monde immobile, dont le ntre n'est que la figure changeante. Il y devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le faonne et faonne le ntre l'image de son propre esprit; il le dfinit par les motions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reoit. Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'meut et bouillonne en lui au moindre vnement qu'il touche; les ides affluent, violentes, entrechoques, prcipites de tous les coins de l'horizon parmi les tnbres et les clairs; sa pense est une tempte: et ce sont les magnificences, les obscurits et les terreurs d'une tempte qu'il attribue l'univers. Une telle conception est la source vritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pntr passe sa vie comme les puritains, vnrer et craindre. Carlyle passe sa vie exprimer et imprimer la vnration et la crainte, et tous ses livres sont des prdications. [Note 80: _Past and present._] [Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc., except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms, Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid place, that grew corn and several other things. The sun shone on it; the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a most real and serious purpose they were built for. Yes, another world it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically went upon? (_Past and Present_, p. 65.)] [Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every place, in every situation, that he comes back to reality; that he stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)] [Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder; thy very blankets and breeches are miracles.... The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and terror lies in the being of every man and of every thing: the presence of God who made every man and thing.] [Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike thing, towards which the best attitude for us, after never so much science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)] [Note 85: Wonder.] V Voil certes un esprit trange, et qui nous fait rflchir. Rien de plus propre manifester des vrits que ces tres excentriques. Ce ne sera pas mal employer le temps que de chercher celui-ci sa place, et d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer ou atteindre la beaut et la vrit. Sitt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier et distinct, c'est--dire un ensemble de dtails lis entre eux et spars de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal, sentiment, vnement, il en est toujours de mme; il a toujours des parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier, est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pense humaine est de reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est complet ou partiel. Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en sparer toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin runir le tout sous quelque caractre gnral et dominateur; bref, imiter les classifications hirarchiques des sciences. Mais la tche n'est point finie l; cette hirarchie n'est point un arrangement artificiel et extrieur, mais une ncessit naturelle et intrieure. Les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit et organise ce groupe, qui rattache les dtails et l'ensemble, qui rpte le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-mme avec tous ses effets; il faut qu'il la sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le groupe entier, qu'elle se dveloppe en lui comme elle s'est dveloppe hors de lui, que la srie des ides intrieures imite la srie des choses extrieures, que l'motion s'ajoute la conception, que la vision achve l'analyse, que l'esprit devienne crateur comme la nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons. Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies. Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent des tempraments opposs. Dans la premire sont les simples savants, les vulgarisateurs, les orateurs, les crivains, en gnral les sicles classiques et les races latines; dans la seconde sont les potes, les prophtes, ordinairement les inventeurs, en gnral les sicles romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas pas, d'une ide dans l'ide voisine; ils sont mthodiques et prcautionns; ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments pralables, pour puiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes droites et unies, pour tre srs de ne tomber jamais; ils procdent par transitions, par numrations, par rsums; ils avancent de conclusions gnrales en conclusions plus gnrales; ils font l'exacte et complte classification du groupe. Quand ils dpassent la simple analyse, tout leur talent consiste plaider loquemment des thses; parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modle le plus achev de ce genre d'esprit.--Les autres, aprs avoir fouill violemment et confusment dans les dtails du groupe, s'lancent d'un saut brusque dans l'ide mre. Ils le voient alors tout entier; ils sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus expressifs et les plus tranges; ils ne sont pas capables de le dcomposer en sries rgulires, ils aperoivent toujours en bloc. Ils ne pensent que par des concentrations brusques d'ides vhmentes. Ils ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont rvlateurs ou potes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais. Il le sait, et prtend fort bien que le gnie est une intuition, une vue du dedans (_insight_). La mthode de Teufelsdroeckh, dit-il en parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-mme, n'est jamais celle de la vulgaire logique des coles, o toutes les vrits sont ranges en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais celle de la raison pratique, procdant par de larges intuitions qui embrassent des groupes et des royaumes entiers systmatiques; ce qui fait rgner une noble complexit, presque pareille celle de la nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas, n'est pas dpourvu de plan[86]. Sans doute, mais les inconvnients n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurit et la barbarie. Il faut l'tudier laborieusement pour l'entendre, ou bien avoir prcisment le mme genre d'esprit que lui; mais peu de gens sont critiques de mtier ou voyants de nature; en gnral, on crit pour tre compris, et il est fcheux d'aboutir aux nigmes.--D'autre part, ce procd de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du premier coup dans l'ide intime et gnratrice, on court risque de tomber ct; la dmarche progressive est plus lente, mais plus sre: les mthodiques, tant raills par Carlyle, ont au moins sur lui l'avantage de pouvoir vrifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces divinations et ces affirmations vhmentes sont fort souvent dpourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire le devin sur parole.--Considrez encore que l'affectation entre infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit invitable, puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple crivain, prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas d'efforts. Au contraire, la prophtie est un tat violent qui ne soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes. Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se dmne, et cette pilepsie voulue, perptuelle, est le spectacle le plus choquant. On ne peut souffrir un homme qui divague, se rpte, revient sur les bizarreries et les exagrations qu'il a dj oses, s'en fait un jargon, dclame, s'exclame, et prend tche, comme un mauvais comdien ampoul, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre d'esprit rencontre dans une me orgueilleuse des habitudes de prcheur triste, il produit les mauvaises manires. Bien des gens trouveront Carlyle outrecuidant, grossier; ils souponneront, d'aprs ses thories et aussi d'aprs sa faon de parler, qu'il se considre comme un grand homme mconnu, de l'espce des hros; qu' son avis le genre humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires. Certainement il nous fait la leon et de haut. Il mprise son poque; il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les chasses. Il ddaigne les objections. ses yeux ses adversaires ne sont pas de sa taille. Il brutalise ses prdcesseurs; quand il parle des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de gnie gar parmi des cuistres. Il a le suprme sourire, la condescendance rsigne d'un hros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier tue-tte, comme un plbien mal appris. Tout cela est rachet et au del par des avantages rares. Il dit vrai: les esprits comme le sien sont les plus fconds. Ils sont presque les seuls qui fassent les dcouvertes. Les purs classificateurs n'inventent pas, ils sont trop secs. Pour connatre une chose, ce que nous pouvons appeler _connatre_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec elle[87].--L'entendement est ta fentre; tu ne peux pas la rendre trop nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par lequel nous percevons le divin[88]. En langage plus simple, cela signifie que tout objet, anim ou inanim, est dou de forces qui constituent sa nature et produisent son dveloppement; que pour le connatre, il faut le recrer en nous-mmes avec le cortge de ses puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant intrieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intrieurement tous ses effets. Et vritablement ce procd, qui est l'imitation de la nature, est le seul par lequel nous puissions pntrer dans la nature; Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour mthode. Il n'y en a point de si puissant ni de si dlicat, de si accommod la complexit des choses et la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit plus propre renouveler nos ides, nous retirer des formules, nous dlivrer des prjugs dont l'ducation nous recouvre, renverser les barrires dont notre entourage nous enclt. C'est par lui que Carlyle, tant sorti des ides officielles anglaises, a pntr dans la philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser sa faon les dcouvertes germaniques et donner une thorie originale de l'homme et de l'univers. [Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of common school logic, where the truths all stand in a row, each holding by the skirts of the other; but at best that of practical reason, proceeding by large intuition over whole systematic groups and kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.] [Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)] [Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.] 2. SON RLE. C'est d'Allemagne que Carlyle a tir ses plus grandes ides. Il y a tudi. Il en connat parfaitement la littrature et la langue. Il met cette littrature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a compos sur les crivains allemands une longue srie d'articles critiques. En ce moment, il crit une histoire de Frdric le Grand. Il a t le plus accrdit et le plus original des interprtes qui ont introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas l une petite oeuvre, car c'est une oeuvre semblable que tout le monde pensant travaille aujourd'hui. I De 1780 1830, l'Allemagne a produit toutes les ides de notre ge historique, et pendant un demi-sicle encore, pendant un sicle peut-tre, notre grande affaire sera de les repenser. Les penses qui sont nes et qui ont bourgeonn dans un pays ne manquent pas de se propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce qui nous arrive est dj arriv vingt fois dans le monde; la vgtation de l'esprit a toujours t la mme, et nous pouvons, avec quelque assurance, prvoir pour l'avenir ce que nous observons pour le pass. de certains moments parat une _forme_ d'esprit originale, qui produit une philosophie, une littrature, un art, une science, et qui, ayant renouvel la pense de l'homme, renouvelle lentement, infailliblement, toutes ses penses. Tous les esprits qui cherchent et trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y opposent, ils sont arrts; s'ils en dvient, ils sont ralentis; s'ils y aident, ils sont ports plus loin que les autres. Et le mouvement continue, tant qu'il reste quelque chose inventer. Quand l'art a donn toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses thories, la science toutes ses dcouvertes, il s'arrte; une autre forme d'esprit prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut la Renaissance le gnie artistique et potique qui, n en Italie et port en Espagne, s'y teignit au bout d'un sicle et demi dans l'extinction universelle, et qui, avec d'autres caractres, transplant en France et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements des maniristes et les folies des sectaires, aprs avoir fait la Rforme, assur la libre pense et fond la science. Ainsi naquit avec Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit la littrature du dix-septime sicle et la philosophie du dix-huitime, se desscha sous les successeurs de Voltaire et de Pope, et mourut au bout de deux cents ans, aprs avoir poli l'Europe et soulev la rvolution franaise. Ainsi s'leva, la fin du dernier sicle, le gnie philosophique allemand, qui, ayant engendr une mtaphysique, une thologie, une posie, une littrature, une linguistique, une exgse, une rudition nouvelles, descend en ce moment dans les sciences et continue son volution. Nul esprit plus original, plus universel, plus fcond en consquences de toute porte et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout refaire, ne s'est montr depuis trois cents ans. Il est du mme ordre que celui de la Renaissance et celui de l'ge classique. Il se rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence contemporaine. Il apparat comme eux dans tous les pays civiliss. Il se propage comme eux avec le mme fonds et sous plusieurs formes. Il est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre dans la mme civilisation et dans les mmes races. Nous pouvons donc, sans trop de tmrit, conjecturer qu'il aura une dure et une destine semblables. Nous arrivons par l fixer avec quelque prcision notre place dans le fleuve infini des vnements et des choses. Nous savons que nous sommes peu prs au milieu de l'un des courants partiels qui le composent. Nous pouvons dmler la forme d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles ides il nous conduit. II En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de dcouvrir les ides gnrales. Nulle nation et nul ge ne l'a possde un si haut degr que ces Allemands. C'est l leur facult dominante; c'est par cette force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on runit sous une ide matresse toutes les parties parses d'un sujet; on aperoit sous les divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les oppositions; on ramne les contrastes apparents une unit profonde. C'est la facult philosophique par excellence, et, en effet, c'est la facult philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprim son sceau. Par elle, ils ont vivifi des tudes sches qui ne semblaient bonnes que pour occuper des pdants d'acadmie ou de sminaire. Par elle, ils ont devin la logique involontaire et primitive qui a cr et organis les langues, les grandes ides qui sont caches au fond de toute oeuvre d'art, les sourdes motions potiques et les vagues intuitions mtaphysiques qui ont engendr les religions et les mythes. Par elle, ils ont aperu l'esprit des sicles, des civilisations et des races, et transform en systme de lois l'histoire qui n'tait qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouv ou renouvel le sens des dogmes, reli Dieu au monde, l'homme la nature, l'esprit la matire, aperu l'enchanement successif et la ncessit originelle des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une linguistique, une mythologie, une critique, une esthtique, une exgse, une histoire, une thologie et une mtaphysique tellement neuves, qu'elles sont restes longtemps inintelligibles et n'ont pu s'exprimer que par un langage part. Et ce penchant s'est trouv tellement souverain, qu'il a soumis son empire les arts et la posie elle-mme. Ls potes se sont faits rudits, philosophes; ils ont construit leurs drames, leurs popes et leurs odes d'aprs des thories pralables, et pour manifester des ides gnrales. Ils ont rendu sensibles des thses morales, des priodes historiques; ils ont fabriqu et appliqu des esthtiques; ils n'ont point eu de navet, ou ils ont fait de leur navet un usage rflchi; ils n'ont point aim leurs personnages pour eux-mmes; ils ont fini par les transformer en symboles; leurs ides philosophiques ont dbord chaque instant hors du moule potique o ils voulaient les enfermer; ils ont t tous des critiques[89], occups construire ou reconstruire, possesseurs d'rudition et de mthodes, conduits vers l'imagination par l'art et l'tude, incapables de crer des tres vivants, sinon par science et par artifice, vritables systmatiques qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employ, au lieu de formules, les actions des personnages et la musique des vers. [Note 89: Goethe au premier rang.] III De cette aptitude concevoir les ensembles une seule ide pouvait natre, celle des ensembles. En effet, toutes les ides labores depuis cinquante ans en Allemagne se rduisent une seule, celle du _dveloppement_ (_entwickelung_), qui consiste reprsenter toutes les parties d'un groupe comme solidaires et complmentaires, en sorte que chacune d'elles ncessite le reste, et que toutes runies, elles manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualit intrieure qui les assemble et les produit. Vingt systmes, cent rveries, cent mille mtaphores ont figur ou dfigur diversement cette ide fondamentale. Dpouille de ses enveloppes, elle n'affirme que la dpendance mutuelle qui joint les termes d'une srie, et les rattache toutes quelque proprit abstraite situe dans leur intrieur. Si on l'applique la Nature, on arrive considrer le monde comme une chelle de formes et comme une suite d'tats ayant en eux-mmes la raison de leur succession et de leur tre, enfermant dans leur nature la ncessit de leur caducit et de leur limitation, composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant lui-mme, puisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis le temps et l'espace jusqu' la vie et la pense, ressemble par son harmonie et sa magnificence quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique l'homme, on arrive considrer les sentiments et les penses comme des produits naturels et ncessaires, enchans entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce qui conduit concevoir les religions, les philosophies, les littratures, toutes les conceptions et toutes les motions humaines comme les suites obliges d'un tat d'esprit qui les emporte en s'en allant, qui, s'il revient, les ramne, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire volont. Voil les deux doctrines qui circulent travers les crits des deux premiers penseurs du sicle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont servis partout comme d'une mthode, Hegel pour saisir la formule de toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en sont imbus si profondment, qu'ils en ont tir leurs sentiments intrieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les considrer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne a faits au genre humain. IV Mais ces legs n'ont point t purs, et cette passion pour les vues d'ensemble a gt ses propres oeuvres par son excs. Il est rare que notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrs dans un coin trop troit du temps et de l'espace; nos sens n'aperoivent que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite porte; nous n'exprimentons que depuis trois cents ans; notre mmoire est courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le pass ne sont que des flambeaux douteux, pars sur un champ immense, qu'ils font entrevoir sans l'clairer. Pour relier les petits fragments que nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou employer des ides gnrales tellement vastes, qu'elles peuvent convenir tous les faits; il faut avoir recours l'hypothse ou l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans les explications vagues. Ce sont l, en effet, les deux vices qui ont corrompu la pense allemande. La conjecture et la formule y ont abond. Les systmes ont pullul les uns par-dessus les autres et dbord en une vgtation inextricable, o nul tranger n'osait entrer, ayant prouv que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et que la dcouverte dfinitive proclame la veille allait tre touffe par une autre dcouverte infaillible, capable tout au plus de durer jusqu'au lendemain matin. Le public europen s'tonnait de voir tant d'imagination et si peu de bon sens, des prtentions si ambitieuses et des thories si vides, une pareille invasion d'tres chimriques et un tel regorgement d'abstractions inutiles, un si trange manque de discernement et un si grand luxe de draison. C'est que les folies et le gnie dcoulaient de la mme source; une mme facult, dmesure et toute-puissante, produisait les dcouvertes et les erreurs. Si aujourd'hui on regarde l'atelier des ides humaines tout surcharg qu'il est et encombr de ses oeuvres, on peut le comparer quelque haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboy infatigablement, demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et o le minerai brut, empil par tages, a bouillonn pour descendre en coules ardentes dans les rigoles o il s'est fig. Nul autre engin n'et pu fondre la masse informe empte par les scories primitives; il a fallu, pour la dompter, cette laboration obstine et cette intense chaleur. Aujourd'hui les coules inertes jonchent la terre; leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer quelque usage, elles rsistent ou cassent: telles que les voil, elles ne peuvent servir; et cependant telles que les voil, elles sont la matire de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est nous de les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte sa forge, les pure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur mtal. V Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre foyer; car toute nation a son gnie original dans lequel elle moule les ides qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizime et au dix-septime sicle, a renouvel avec un autre esprit la peinture et la posie italiennes. Ainsi les puritains et les jansnistes ont repens dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les Franais du dix-huitime sicle ont largi et publi les ides librales que les Anglais avaient appliques ou proposes en religion et en politique. Il en est de mme aujourd'hui. Les Franais ne peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas pas, en partant des ides sensibles, en s'levant insensiblement aux ides abstraites, selon les mthodes progressives et l'analyse graduelle de Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque aussi loin que l'autre, et par surcrot elle vite bien des faux pas. C'est par elle que nous parviendrons corriger et comprendre les vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les ides qui percent, on dcouvre que nous y arrivons dj. Le positivisme, appuy sur toute l'exprience moderne, et allg, depuis la mort de son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une nouvelle vie en se rduisant marquer la liaison des groupes naturels et l'enchanement des sciences tablies. D'autre part, l'histoire, le roman et la critique, aiguiss par les raffinements de la culture parisienne, ont fait toucher les lois des vnements humains; la nature s'est montre comme un ordre de faits, l'homme comme une continuation de la nature; et l'on a vu un esprit suprieur, le plus dlicat, le plus lev qui se soit montr de nos jours, reprenant et modrant les divinations allemandes, exposer en style franais tout ce que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au del du Rhin depuis soixante ans[90]. [Note 90: M. Renan.] VI La perce est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux ides gnrales y est moindre et la dfiance contre les ides gnrales y est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de prs ou de loin semble capable de nuire la morale pratique ou au dogme tabli. L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les ides allemandes; et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple, les thologiens[91], ayant voulu se reprsenter avec une nettet et une certitude entire les personnages du Nouveau Testament, ont supprim l'aurole et la brume dans lesquelles l'loignement les enveloppait; ils se les sont figurs avec leurs vtements, leurs gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'motion que leur style a notes, avec le genre d'imagination que leur sicle leur a impos, parmi les paysages qu'ils ont regards, parmi les monuments devant lesquels ils ont parl, avec toutes les circonstances physiques ou morales que l'rudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes peuvent suggrer; ils nous en ont donn l'ide prcise et prouve, colore et figurative[92]; ils les ont vus non pas travers des ides et comme des mythes, mais face face et comme des hommes. Ils ont appliqu l'art de Macaulay l'exgse, et si l'rudition allemande pouvait tout entire repasser par ce creuset, sa solidit serait double, et aussi son prix. Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les ides allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise; c'est par elle que la religion et la posie dans les deux pays se correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le sentiment des choses intrieures (_insight_) est dans la race, et ce sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspir, passionn, pntre dans l'intrieur des choses; il aperoit les causes par la secousse qu'il en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidit et la vlocit de son imagination cratrice; il dcouvre l'unit d'un groupe par l'unit de l'motion qu'il en reoit. Car sitt que vous crez, vous sentez en vous-mme la force qui agit dans les objets que vous pensez; votre sympathie vous rvle leur sens et leur lien; l'intuition est une analyse acheve et vivante; les potes et les prophtes, Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont t sans le vouloir des thoriciens systmatiques, et leurs visions renferment des conceptions gnrales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une puissance du mme genre. Il traduit en style potique et religieux la philosophie allemande. Il parle comme Fichte de l'ide divine du monde, de la ralit qui gt au fond de toute apparence. Il parle comme Goethe de l'esprit qui tisse ternellement la robe vivante de la Divinit. Il emprunte leurs mtaphores, seulement il les prend au pied de la lettre. Il considre comme un tre mystrieux et sublime le Dieu qu'ils considrent comme une forme ou comme une loi. Il conoit par l'exaltation, par la rverie douloureuse, par le sentiment confus de l'entrelacement des tres, cette unit de la nature qu'ils dmlent force de raisonnements et d'abstractions. Voil un dernier chemin, escarp sans doute et peu frquent, pour atteindre aux sommets o s'est lance du premier coup la pense allemande. L'analyse mthodique jointe la coordination des sciences positives, la critique franaise raffine par le got littraire et l'observation mondaine, la critique anglaise appuye sur le bon sens pratique et l'intuition positive; enfin, dans un recoin cart, l'imagination sympathique et potique, ce sont l les quatre routes par lesquelles l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconqurir les hauteurs sublimes o il s'tait cru port et qu'il a perdues. Ces voies mnent toutes sur la mme cime, mais des points de vue diffrents. Celle o Carlyle a march, tant la plus lointaine, l'a conduit vers la perspective la plus trange. Je le laisserai parler lui-mme; il va dire au lecteur ce qu'il a vu. [Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.] [Note 92: Graphic.] 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. Ceci n'est pas une mtaphysique, ou quelque autre science abstraite, ayant son origine dans la tte seule, mais une philosophie de la vie, ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93]. Carlyle a cont, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des motions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce sont les doutes, les dsespoirs, les combats intrieurs, les exaltations et les dchirements par lesquels les anciens puritains arrivaient la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui comme chez eux, l'homme spirituel et intrieur se dgage de l'homme extrieur et charnel, dmle le devoir travers les sollicitations du plaisir, dcouvre Dieu travers les apparences de la nature, et, au del du monde et des instincts sensibles, aperoit un monde et un instinct surnaturels. [Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy (_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which originates equally in the Character (_Gemth_), and equally speaks thereto, can attain its significance till the Character itself is known and seen.] I Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables de deux interprtations: l'une grossire, ouverte tous, bonne pour la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte quelques-uns, propre la vie suprieure. Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle, qu'est-ce que l'homme? Un bipde omnivore qui porte des culottes. Aux yeux de la pure raison, qu'est-il? Une me, un esprit, une divine apparition.--Il y a un moi mystrieux cach sous ce vtement de chair. Profond est son ensevelissement sous ce vtement trange, parmi les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son linceul. Et pourtant ce vtement est tiss dans le ciel et digne de Dieu[94].--Car la matire est esprit, manifestation de l'esprit. La chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vtement de quelque chose de suprieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme, obscurci par l'excs mme de son clat[95].... Toutes les choses visibles sont des emblmes: ce que tu vois n'est pas l pour son propre compte. proprement parler, il n'y a rien l. La matire n'existe que spirituellement, pour reprsenter quelque ide et l'incarner extrieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas oblige de tisser des vtements, des corps visibles par lesquels les inspirations et les crations invisibles de notre raison sont rvles comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes? Le langage, la posie, les arts, l'glise, l'tat ne sont que des symboles. Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guid et command, heureux ou misrable; il se trouve de toutes parts envelopp des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une rvlation sensible du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui? Montons plus haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abmes que rien ne semble pouvoir combler ni dtruire, et sur lesquels flottent notre vie et notre univers. Ils ne sont que les formes de notre pense... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes apparences, enveloppes de notre pense et de notre monde[97]. Notre racine est dans l'ternit; nous avons l'air de natre et de mourir, mais vritablement _nous sommes_. Sache bien que les ombres du temps ont seules pri et sont seules prissables, que la substance relle de tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment mme et pour toujours. Tels que nous voil, avec notre chair et nos sens, nous nous croyons solides; mais tout cet extrieur n'est qu'un fantme. Ces membres[98], cette forme temptueuse, ce sang vivant avec ses passions ardentes, ce ne sont que poussires et ombres, un systme d'ombres rassembles autour de notre moi. Nous y glapissons, nous piaulons dans nos disputes et nos aigres rcriminations de hiboux criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien nous hurlons et nous nous dmenons dans notre folle danse des morts, jusqu' ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle notre demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'veille et devienne le jour[99]. Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est cet tre immobile dont la nature n'est que la robe changeante et vivante? Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne l'aperoit pas. La cration s'tale devant nous comme un glorieux arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrire nous, hors de notre vue[100]. Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons point l'ide. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; mais son essence restera toujours sans nom[101]. Nous n'avons qu' tomber genoux devant cette face voile; la stupeur et l'adoration sont notre vritable attitude. La science sans vnration est strile, peut-tre vnneuse. L'homme qui ne peut pas vnrer, qui ne sait pas habituellement vnrer et adorer, quand il serait le prsident de cent Socits royales, et quand il porterait dans sa seule tte toute la Mcanique cleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrg de tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs rsultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrire laquelle il n'y a point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Acadmies des sciences luttent bravement, et, parmi les myriades d'hiroglyphes inextricablement entasss et entrelacs, recueillent par des combinaisons adroites quelques lettres en criture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en former une ou deux recettes conomiques fort utiles dans la pratique[103]. Croient-ils par hasard que la nature n'est qu'un monceau de ces sortes de recettes, quelque norme livre de cuisine? te les cailles de tes yeux, et regarde. Tu verras que ce sublime univers, dans la moindre de ses provinces, est, la lettre, la cit toile de Dieu; qu' travers chaque toile, travers vers chaque brin de gazon, surtout travers chaque me vivante rayonne la gloire d'un Dieu prsent.--Gnration aprs gnration, l'humanit prend la forme d'un corps, et, s'lanant de la nuit cimmrienne, apparat avec une mission du ciel. Puis l'envoy cleste est rappel; son vtement de terre tombe, et bientt devient pour les sens eux-mmes une ombre vanouie. Ainsi, comme une artillerie cleste pleine de foudroiements et de flammes, cette mystrieuse humanit tonne et flamboie, en files grandioses, en successions rapides, travers l'abme inconnu. Ainsi, comme une arme d'esprits enflamms, crs par Dieu, nous sortons du vide, nous nous htons orageusement travers la terre, puis nous nous replongeons dans le vide. Mais d'o venons-nous? Dieu, o allons-nous? Les sens ne rpondent pas, la foi ne rpond pas; seulement nous savons que c'est d'un mystre un autre mystre, et de Dieu Dieu[104]. [Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.] [Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more? The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess of bright?" All visible things are emblems; what thou seest is not there on its own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.] [Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols, recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to Sense of the mystic god-given Force that is in him?] [Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in this Phantasm Existence, weave and paint themselves.] [Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.] [Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh. And again, do we not squeak and gibber (in our discordant, screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our still home; and dreamy night becomes awake and day?] [Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.] [Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.] [Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually wonder (and worship), were he president of innumerable Royal Societies, and carried the whole _Mcanique cleste_ and _Hegel's Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles behind which there is no eye. Let those who have eyes look through him, then he may be useful. Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he kicks his foot through it?] [Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man, so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences, and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee. It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred writing; of which even Prophets are happy that they can read here a line and there a line. As for your Institutes, and Academies of science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded, inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put together this and the other economic recipe, of high avail in practice. That Nature is more than some boundless volume of such recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of which the whole secret will in this manner one day evolve itself. And what is that Science, which the scientific head alone, were it screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ? I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.] [Note 104: Generation after generation takes to itself the form of a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife, in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus, like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again into the Inane. But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only that it is through mystery to mystery, from God and to God.] II Cette vhmente posie religieuse, toute remplie des souvenirs de Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des ides allemandes. Il y a une rgle fixe pour _transposer_, c'est--dire pour convertir les unes dans les autres les ides d'un positiviste, d'un panthiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un pote, d'une tte images et d'une tte formules. On peut marquer tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique l'tat extrme et violent. Prenez le monde tel que le montrent les sciences: c'est un groupe rgulier, ou, si vous voulez, une srie qui a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on dduit la srie, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considrer cette loi comme une force. Si vous tes artiste, vous saisirez d'ensemble la force, la srie des effets et la belle faon rgulire dont la force produit la srie; mon gr, cette reprsentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complte; la connaissance est borne tant qu'elle ne s'avance pas jusque-l, et la connaissance est acheve quand elle est arrive l. Mais au del commencent les fantmes que l'esprit cre, et par lesquels il se dupe lui-mme. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force un tre distinct, situ hors des prises de l'exprience, spirituel, principe et substance des choses sensibles. Voil un tre mtaphysique. Ajoutez un degr votre imagination et votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situ hors du temps et de l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le mouvement, l'tre et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et l'extase, vous dclarerez que ce principe est seul rel, que le reste n'est qu'apparence; ds lors vous voil priv de tous les moyens de le dfinir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considrez comme un abme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver lui, une voie autre que les ides claires; vous prconisez le sentiment, l'exaltation. Si vous avez le temprament triste, vous le cherchez, comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les angoisses. Par cette chelle de transformations, l'ide gnrale devient un tre potique, puis un tre philosophique, puis un tre mystique, et la mtaphysique allemande, concentre et chauffe, se trouve change en puritanisme anglais. III Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique. Le puritain s'inquite non-seulement de ce qu'il doit croire, mais encore de ce qu'il doit faire; il veut une rponse ses doutes, mais surtout une rgle sa conduite; il est tourment par le sentiment de son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu, mais en mme temps le devoir. ses yeux, les deux n'en font qu'un; le sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. Est-ce qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui reste assis depuis le premier sabbat la porte de son univers et le regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et un guide, mais un fantme terrestre et trompeur fabriqu avec le dsir et la crainte, avec les manations de la potence et le lit cleste du docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a dclar saint, ne sentait pas qu'il tait le premier des pcheurs? Est-ce que Nron de Rome, l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps jouer de la lyre? Malheureux pileur de mots et dcoupeur de motifs, qui, dans ton moulin logique, possdes un mcanisme pour le divin lui-mme et voudrais m'extraire la vertu des corces du plaisir; je te dis non[105]! Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous dcouvrons en nous quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur, l'amour du sacrifice. Voil la partie divine de notre me. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours cach. Nous perons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a un tat extraordinaire de l'me par lequel elle sort de l'gosme, renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-mme, adore la douleur, comprend la saintet[106]. Cet obscur _au del_ que les sens n'atteignent point, que la raison ne peut dfinir, que l'imagination figure comme un roi et comme une personne, c'est la saintet, c'est le sublime. Le hros y habite: Il y vit[107] dans cette sphre intrieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'ternel qui existe toujours, invisible la foule, sous le temporaire et le trivial; son tre est l, sa vie est un fragment du coeur immortel de la nature[108]. La vertu est une rvlation, l'hrosme est une lumire, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrg ce mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystre dont le seul nom est l'idal. [Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God, sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm, made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience! Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!] [Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on Morality, but on cookery let us build our stronghold: there brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided for his Elect!] [Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.] [Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things, in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most, under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a piece of the everlasting heart of nature itself. (_On Heroes_, p. 245.)] IV Cette facult d'apercevoir dans les choses le sens intrieur, et cette disposition rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion l'allemande, d'une faon symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthiste: ce qui, en bon franais moderne, signifie fou ou sclrat. En Angleterre aussi, on l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le ramener au Dieu personnel. chaque instant il blesse au vif les thologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le dogme; il considre le christianisme comme un mythe, dont l'essence est l'adoration de la douleur. Son temple, fond il y a dix-huit sicles, gt en ruines maintenant, recouvert de vgtations parasites, habit par des cratures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et la lampe sacre qui brle ternellement[109]. Mais ses gardiens ne la connaissent plus. Une friperie de dcorations officielles la cache aux regards des hommes. L'glise protestante au dix-neuvime sicle, comme l'glise catholique au seizime sicle, a besoin d'une rforme. Il nous faut un nouveau Luther. Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_, l'glise est l'habit, le tissu spirituel et intrieur, qui administre la vie et la chaude circulation tout le reste; sans lui, le cadavre, et jusqu' la poussire de la socit, finiraient par s'vaporer et s'anantir. Cependant, en notre ge du monde, ces habits ecclsiastiques se sont misrablement percs aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, o il n'y a plus que des araignes et de sales scarabes, horrible amas, qui de leurs pattes tracassent leur mtier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une gnration ou deux, la religion s'est retire de lui, et, dans des coins que nul ne remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vtements dans lesquels elle apparatra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils, ou nos petits-fils[110].--Une fois le christianisme rduit au sentiment de l'abngation, les autres religions reprennent par contre-coup leur dignit et leur importance. Elles sont, comme le christianisme, des formes de la religion universelle. Elles renferment toutes une vrit, autrement les hommes ne les auraient pas embrasses[111]. Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un jeu d'imaginations potiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble du mystre auguste et infini qui est au fond de l'univers. Le plus grossier paen qui adora l'toile Canope ou la pierre noire de la Caaba y reconnaissait une beaut, un sens divin.... Canope luisant sur le dsert, avec son clat de diamant bleutre (cet trange clat bleutre qui semble celui d'un esprit), perait jusqu'au coeur du sauvage Ismalite qu'elle guidait travers le dsert vide. Pour ce coeur sauvage, plein de toutes les motions, sans langage pour aucune motion, elle pouvait sembler un petit oeil, cette toile Canope, qui le regardait du plus profond de l'ternit et lui rvlait la splendeur intrieure. Le culte du grand Lama, le papisme lui-mme, interprtent leur faon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-mme est respectable. Qu'il dure aussi longtemps qu'il pourra (ceci est bien hardi en Angleterre), aussi longtemps qu'il pourra guider une vie pieuse. On l'appelle idoltrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole, sinon un symbole, une chose vue ou imagine qui reprsente le divin? Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa confession de foi; sa reprsentation intellectuelle des choses divines. Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les conceptions dont se revt le sentiment religieux, sont en ce sens des idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles, des idoles; nous pouvons dire que toute idoltrie est comparative, et que la pire idoltrie n'est qu'une idoltrie plus grande. La seule qui soit dtestable est celle d'o le sentiment s'est retir, qui ne consiste qu'en crmonies apprises, en rptition machinale de prires, en profession dcente de formules qu'on n'entend pas. La vnration profonde d'un moine du douzime sicle prostern devant les reliques de saint Edmond, valait mieux que la pit de convenance et la froide religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. La seule fin[112], la seule essence, le seul usage de toute religion passe prsente ou venir, est de garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumire intrieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou moins bien ce que nous savons dj plus ou moins bien, savoir qu'il y a une diffrence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme mchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et d'viter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'tre l'un et de n'tre point l'autre[113].--Toute religion qui n'aboutit pas l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes, les antinomiens, les derviches tourneurs, partout o elle voudra; chez moi, elle n'a pas de place[114]. Chez vous, fort bien, mais elle en trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et troit de cette conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point pratiques. Carlyle veut rduire le coeur de l'homme au sentiment anglais du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect. La moiti de la posie humaine chappe ses prises. Car si une portion de nous-mme nous soulve jusqu' l'abngation et la vertu, une autre portion nous emmne vers la jouissance et le plaisir. L'homme est paen aussi bien que chrtien; la nature a deux faces; plusieurs races, l'Inde, la Grce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu pour religions que l'adoration de la force dvergonde et l'extase de l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme harmonieuse avec le culte de la volupt, de la beaut et du bonheur. [Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins, overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures. Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp perennially burning.] [Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying _under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers life and warm circulation to the whole. Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and bless us, or our sons and grandsons.] [Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._ Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness (that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling, it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On Heroes_, p. 14.)] [Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.] [Note 113: The one end, essence and use of all religion past, present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to remind us better or worse of what we already know better or worse of the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad; to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All religion issues in due practical Hero-worship." (_Past and Present_, p. 305.)] [Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past and Present_, p. 270.)] V Sa critique des oeuvres littraires a la mme chaleur et la mme violence, la mme porte et les mmes limites, le mme principe et les mmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a introduit les grandes ides de Hegel et de Goethe, et les a resserres sous la discipline troite du sentiment puritain[115]. Il considre le pote, l'crivain, l'artiste comme un interprte de l'ide divine qui est au fond de toute apparence, comme un rvlateur de l'infini, comme un reprsentant de son sicle, de sa nation, de son ge; vous reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que l'artiste dmle et exprime mieux que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son oeuvre une thorie de l'homme et de la nature, en mme temps qu'une peinture de sa race et de son temps. Cette dcouverte a renouvel la critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leons sur Shakspeare et sur Dante, ses tudes sur Goethe, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. L-dessus et par un entranement naturel, il est devenu le hraut de la littrature allemande; il s'est fait l'aptre de Goethe; il l'a lou avec une ferveur de nophyte jusqu' manquer son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle hros, il prsente sa vie comme un exemple tous les gens de notre sicle; il ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre contre-coup des mmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon affect, l'humoriste extravagant, un gant, une sorte de prophte; il a combl d'loges Novalis et les rveurs mystiques; il a mis le dmocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalt Johnson, ce brave pdant, le plus grotesque des taureaux littraires. Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de chose, le fond seul est important. Sitt qu'un homme a un sentiment profond, une conviction forte, son livre est beau. Un crit, quel qu'il soit, ne fait que manifester une me; si cette me est srieuse, si elle est intimement et habituellement branle par les graves penses qui doivent proccuper une me, si elle aime le bien, si elle est dvoue, si elle s'attache de tous ses efforts, sans arrire-pense d'intrt ou d'amour-propre, publier la vrit qui la frappe, elle a touch le but: nous n'avons que faire du talent; nous n'avons pas besoin d'tre flatts par de belles formes; notre unique objet est de nous trouver face face avec le sublime; toute la destine de l'homme est de sentir l'hrosme; la posie et les arts n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mrite. Vous voyez quel degr et avec quel excs Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les humoristes, les prophtes, les crivains illettrs et hommes d'action, les potes primesautiers, tous ceux qui violentent la beaut rgulire par ignorance, par brutalit, par folie ou de parti pris. Il va jusqu' excuser la rhtorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal et sincre; il ne distingue pas en lui l'homme littraire de l'homme pratique; il cesse de voir le dclamateur classique, trange compos de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnach majestueusement dans la dfroque cicronienne, pour ne regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moiti des choses. Carlyle parle avec une indiffrence mprisante[116] du dilettantisme moderne, semble mpriser les peintres, n'admet pas la beaut sensible. Tout entier aux crivains, il nglige les artistes; en effet, la source des arts est le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens, les Grecs, n'ont connu, comme leurs prtres et leurs potes, que la beaut de la volupt et de la force. De l vient encore qu'il n'a point de got pour la littrature franaise. Cet ordre exact, ces belles proportions, ce perptuel souci de l'agrable et du convenable, cette architecture harmonieuse d'ides claires et suivies, cette peinture dlicate de la socit, cette perfection du style, rien de ce qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa faon d'entendre la vie est trop loigne de la ntre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il n'arrive qu' le diffamer[117]. Il n'y a pas une seule grande pense dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrte la superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beaut et sa mystrieuse grandeur infinie, ne lui a jamais t rvl; mme un seul instant; il a regard et not seulement tel atome, et puis tel autre, leurs diffrences et leurs oppositions[118].... Sa thorie du monde, sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine, pitoyable mme, pour un pote et un philosophe. Il lit l'histoire, non pas avec les yeux d'un voyant pieux ou mme d'un critique, mais avec une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour lui un drame grandiose, jou sur le thtre de l'infini, avec les soleils pour lampes et l'ternit pour fond.... mais une pauvre insipide dispute de club dvide dix sicles durant entre l'Encyclopdie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agrable et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un but juste ou noble ne peut lui tre accorde sans beaucoup de rserves, et peut mme, avec assez d'apparence, lui tre refuse. La force qui lui tait ncessaire n'tait ni noble ni grande, mais petite et quelques gards de basse espce. Seulement il en fait usage avec dextrit et propos. Pour btir le temple d'phse, il avait fallu le travail de bien des ttes sages et de bien des bras robustes, pendant des vies entires; et ce mme temple a pu tre dtruit par un fou en une heure. Voil d'assez gros mots; nous n'en emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un jugeait Carlyle en Franais, comme il juge Voltaire en Anglais, ce quelqu'un ferait de Carlyle un portrait diffrent de celui que j'essaye de tracer ici. [Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.] [Note 116: _Life of Sterling._] [Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.] [Note 118: We find no heroism of character in him, from first to last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling the small me into nothingness, has never even for moments been revealed to him; only this and that other atom of it, and the differences and discrepancies of these two, has he looked into and noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles. It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome debating-club dispute, spun through ten centuries, between the _Encyclopdie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble aim cannot be conceded to him without many limitations, and may plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single hour.] VI Ce commerce de dnigrements tait en vigueur il y a cinquante ans; dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cess tout fait. Nous commenons comprendre le srieux des puritains; peut-tre les Anglais finiront-ils par comprendre la gaiet de Voltaire; nous travaillons goter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goter Racine. Goethe, le matre de tous les esprits modernes, a bien su goter tous les deux[119]. Il faut que le critique son me naturelle et nationale ajoute cinq ou six mes artificielles et acquises, et que sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments teints ou trangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous dprendre de nous-mmes, de nous contraindre faire la part du milieu o nous vivons plongs, de nous enseigner dmler les objets eux-mmes travers les apparences passagres dont notre caractre et notre sicle ne manquent jamais de les revtir. Chacun les regarde avec des lunettes de porte et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la vrit qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la structure de ses verres impose aux objets qu'il aperoit. Jusqu'ici nous nous sommes disputs et battus, l'un disant que les choses sont vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'tre de mauvaise foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous dcouvrons que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mmes; nous pardonnons nos voisins de voir autrement que nous; nous reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous parat bleu, vert ce qui nous parat jaune; nous pouvons mme dfinir l'espce de lunettes qui produit le jaune et l'espce de lunettes qui produit le vert, deviner leurs effets d'aprs leur nature, prdire aux gens la teinte sous laquelle leur apparatra l'objet qu'on va leur prsenter, construire d'avance le systme de tout esprit, et peut-tre un jour nous dgager de tout systme. Comme pote, disait Goethe, je suis polythiste; comme naturaliste, panthiste; comme tre moral, diste; et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes. En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est particulire, de savoir que derrire ces milliers de teintes mouvantes et potiques, l'optique ne constate que des changements rgis par une loi. [Note 119: Voyez ce double loge dans Wilhelm Meister.] 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. I. L'histoire universelle[120], dit Carlyle, l'histoire de ce que l'homme a accompli dans le monde, est au fond l'histoire des grands hommes qui ont travaill ici-bas. Ils ont t les conducteurs des peuples, ces grands hommes; les formateurs, les modles, et, dans un sens large, les crateurs de tout ce que la masse des hommes pris ensemble est parvenue faire ou atteindre. Toutes les choses que nous voyons debout dans le monde sont proprement le rsultat matriel extrieur, l'accomplissement pratique et l'incarnation des penses qui ont habit dans les grands hommes envoys au monde. L'me de l'histoire entire du monde, ce serait leur histoire[121]. Quels qu'ils soient, potes, rformateurs; crivains, hommes d'action, rvlateurs, il leur donne tous un caractre mystique. Le hros est un messager envoy du fond du mystrieux Infini avec des nouvelles pour nous.... Il vient de la substance intrieure des choses. Il y vit et il y doit vivre en communion quotidienne.... Il vient du coeur du monde, de la ralit primordiale des choses; l'inspiration du Tout-Puissant lui donne l'intelligence, et vritablement ce qu'il prononce est une sorte de rvlation[122]. En vain l'ignorance de son sicle et ses propres imperfections altrent la puret de sa vision originale; il atteint toujours quelque vrit immuable et vivifiante; c'est pour cette vrit qu'il est cout, et c'est par cette vrit qu'il est puissant. Ce qu'il en a dcouvert est immortel et efficace[123]. Les oeuvres d'un homme, quand vous les enseveliriez dans des montagnes de guano, sous les obscnes ordures de tous les hibous antiquaires, ne prissent pas, ne peuvent pas prir. Ce qu'il y avait de lumire ternelle dans un homme et dans sa vie, cela prcisment est ajout aux ternits, cela subsiste pour toujours comme une nouvelle et divine portion de la somme des choses[124]. C'est pour cela que le culte des hros est cette heure et toutes les heures la puissance vivifiante de la vie humaine; la religion est fonde dessus; toute socit s'y appuie. Car qu'est-ce proprement que la loyaut[125] qui est le souffle vital de toute socit, sinon une manation du culte des hros, une admiration soumise pour ceux qui sont vraiment grands? Ce sentiment est le fonds mme de l'homme. Il subsiste aujourd'hui mme dans cet ge de nivellement et de destruction. Je vois dans cette indestructibilit du culte de l'hrosme la base de roc ternel au-dessous de laquelle les ruines confuses des croulements rvolutionnaires ne peuvent tomber. [Note 120: _On Heroes_, t. I, p. 71.] [Note 121: Universal history, the history of what man has accomplished in this world, is at bottom the history of the great men who have worked here. They were the leaders of men, these great ones; the modellers, patterns, and in a wide sense creators, of whatsoever the general mass of men contrived to do or to attain; all things that we see standing accomplished in the world are properly the outer material result, the practical realisation and embodiment of thoughts that dwelt in the great men sent into the world; the soul of the whole world's history, it may be justly considered, were the history of these. (_On Heroes_, p. 1.)] [Note 122: Such a man is what we call an _original_ man; he comes to us at first hand. A messenger he, sent from the infinite unknown with tidings to us.... Direct from the inner fact of things.--He lives and has to live in daily communion with that. Hearsays cannot hide it from him; he is blind, homeless, miserable following hearsays; it glares upon him.... It is from the heart of the world that he comes. He is portion of the primal reality of things. (_On Heroes_, p. 71.)] [Note 123: _Cromwell's Speeches and Letters_, t. II, p. 668.] [Note 124: The works of a man, bury them under what guano-mountains and obscene owl-droppings you will, do not perish, cannot perish. What of heroism, what of Eternal light was in man and his life, is with very great exactness added to the Eternities, remains for ever a new divine portion of the sum of things. (_Cromwell's Letters_, dernier chapitre.)] [Note 125: _Loyalty_, mot intraduisible, qui dsigne le sentiment de subordination, quand il est noble.] II Il y a l une thorie allemande, mais transforme, prcise et paissie la manire anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute priode, toute civilisation a son _ide_, c'est--dire son trait principal, duquel tous les autres drivent; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties de la pense et de l'action peuvent tre dduites de quelque qualit originelle et fondamentale de laquelle tout part et laquelle tout aboutit. L o Hegel mettait une ide, Carlyle met un sentiment hroque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir du vague, il considre ce sentiment dans un hros. Il a besoin de donner aux abstractions un corps et une me; il est mal son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un tre rel. Mais cet tre, tel qu'il le conoit, est un abrg du reste. Car, selon lui, le hros contient et reprsente la civilisation o il est compris; il a dcouvert, proclam ou pratiqu une conception originale, et son sicle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment hroque donne ainsi la connaissance d'un ge tout entier. Par l Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouv les grandes vues de ses matres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si disperse qu'elle soit travers le temps et l'espace, forme un tout indivisible. Il a rassembl sous un hrosme les fragments pars qu'Hegel runissait par une loi. Il a driv d'un sentiment commun les vnements que les Allemands dduisaient d'une dfinition commune. Il a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui rattachent un grand homme son temps, celles qui nouent les oeuvres de la pense accomplie aux bgayements de la pense naissante, celles qui enchanent les savantes inventions des Constitutions modernes aux fureurs dsordonnes de la barbarie primitive[126]. Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lvres serres, qui dfiaient le sauvage Ocan avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont t les anctres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Normandie, a une part cette heure-ci dans le gouvernement de l'Angleterre[127].--S'il n'y avait pas eu de sauvages saints Dominiques ni d'ermites de la Thbade, il n'y aurait point eu un harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs, depuis Odin jusqu' Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu' Cranmer, a rendu Shakspeare capable de parler. Un pote avec tout son charme, qu'est-il, sinon le produit et l'achvement dfinitif de la Rforme ou de la Prophtie avec son pret? Bien plus, le pote accompli, je le remarque souvent, est un symptme que son poque elle-mme vient d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps on aura besoin d'une nouvelle poque et de nouveaux rformateurs. Car chaque ge a son thorme ou reprsentation spirituelle de l'univers. Ses grandes oeuvres potiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette ide matresse; l'historien se sert d'elle pour retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la conception d'ensemble qui les unit. [Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious that they were specially brave, defying the wild Ocean with its monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a share in governing England at this hour. No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other, from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished; that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On Heroes_, p. 184.)] [Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.] III De l une faon nouvelle d'crire l'histoire. Puisque le sentiment hroque est la cause du reste, c'est lui que l'historien doit s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des rvolutions, le matre et le rgnrateur de la vie humaine, c'est en lui qu'il faut observer la civilisation, les rvolutions et la vie humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que l'on comprendra tout mouvement. Libre aux mtaphysiciens d'aligner des dductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations et des constitutions. L'homme n'est point un tre inerte faonn par une constitution ni un tre mort exprim par une formule; il est une me active et vivante, capable d'agir, de dcouvrir, de crer, de se dvouer et avant tout d'oser; la vritable histoire est l'pope de l'hrosme.--Cette ide est, mon avis, une vive lumire. Car les hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes motions. Le premier et souverain moteur d'une rvolution extraordinaire est un sentiment extraordinaire. ce moment, on a vu paratre et s'enfler une passion exalte et toute-puissante qui a rompu les digues anciennes et lanc le courant des choses dans un nouveau lit. Tout part de l, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de ct les formules mtaphysiques et les considrations politiques, et regardez l'tat intrieur de chaque esprit; quittez le rcit nu, oubliez les explications abstraites, et observez les mes passionnes. Une rvolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degr, sa source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement, les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle proportion de folie et de raison il renferme, ce sont l les questions capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer le dsespoir calme des asctes qui, amortis par la pense du vide infini et par l'attente de l'anantissement final, atteignaient, dans leur quitude monotone, le sentiment de la fraternit universelle. Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'me d'un saint Jean o d'un saint Paul, le renouvellement subit de la conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'me pntre par la prsence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse, de gnrosit, d'abngation, de confiance et d'esprance qui vint dgager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la dcadence romaine. Expliquer une rvolution, c'est faire un morceau de psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions l'avoir prcise et profonde, il faudrait la demander ceux qui, par mtier ou par gnie, sont connaisseurs de l'me, Shakspeare, Saint-Simon, Balzac, Stendhal. Voil pourquoi on peut la demander quelquefois Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui demander mieux qu' tout autre, celle de la Rvolution qui eut pour source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'tat, qui imposa le devoir strict, qui provoqua l'hrosme austre. Le meilleur historien du puritanisme est un puritain. IV Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une runion de lettres et de discours comments et joints par un rcit continu. L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires constitutionnelles languissent auprs de cette compilation. Il a voulu faire comprendre une me, l'me de Cromwell, le plus grand des puritains, leur chef, leur abrg, leur hros et leur modle. Son rcit ressemble celui d'un tmoin oculaire. Un covenantaire qui aurait runi des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par jour y aurait ajout des rflexions, des interprtations, des notes et des anecdotes, n'aurait point crit un autre livre: Enfin nous voil face face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les circonstances qui l'ont fait natre; nous le voyons sous sa tente, au conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout le dtail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincrit est aussi grande que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique pote et sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout la fois nos conjectures, et nous sentons chaque pas, travers nos affirmations et nos rserves, que nous posons solidement le pied sur la vrit. Je voudrais que toute histoire ft, comme celle-ci, un choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire pareille tous les raisonnements rguliers, toutes les belles narrations dcolores de Robertson et de Hume. Je puis vrifier, en lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'aprs lui, mais par moi-mme: l'historien ne se place pas entre moi et les choses; je vois un fait, et non le rcit d'un fait; l'enveloppe oratoire et personnelle dont le rcit recouvre la vrit a disparu; je puis toucher la vrit elle-mme. Et ce Cromwell, avec ses puritains, sort de cette preuve rform et renouvel. Nous devinions bien dj qu'il n'tait point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considrions ces puritains comme des fous tristes, cerveaux troits et scrupules. Sortons de nos ides franaises et modernes, et entrons dans ces mes; nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a l un grand sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur moi?--Voil l'ide originelle qui a fait les puritains, et par eux la rvolution d'Angleterre. Le sentiment de la diffrence qu'il y a entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout l'espace, et s'tait incarn et exprim pour eux par un ciel et un enfer. Ils ont t frapps de l'ide du devoir; ils se sont examins cette lumire, sans piti et sans relche; ils ont conu le modle sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils ont englouti dans cette pense absorbante toutes les proccupations mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnte homme se pardonne; ils ont exig d'eux-mmes la perfection absolue et continue, et ils se sont lancs dans la vie avec la fixe rsolution de tout souffrir et de tout faire plutt que d'en dvier d'un pas. Vous vous moquez d'une rvolution faite propos de surplis et de chasubles: il y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur un Dieu sublime et terrible, et ce n'tait pas une petite chose pour eux que la faon de l'adorer[128]. Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un intrt vital et infini, que votre me tout entire, rendue muette par l'excs de son motion, ne puisse en aucune faon l'exprimer, en sorte qu'elle prfre le silence toute expression possible, que diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer votre place au moyen d'une mascarade et la faon d'un tapissier dcorateur?--Cet homme-l, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-mme!--Vous avez perdu votre fils unique; vous tes muet, cras, vous n'avez pas mme de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunits, vous offre de clbrer pour lui des jeux funraires la faon des anciens Grecs[129]! Voil ce qui a soulev la rvolution, et non la taxe des vaisseaux ou toute autre vexation politique: Vous pouvez me prendre ma bourse, mais non anantir mon me. Mon me est Dieu et moi[130].--Et le mme sentiment qui les a faits rebelles les a faits vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu subsister dans une arme o un caporal inspir gourmandait un colonel tide. On trouvait trange que des gnraux qui cherchaient en pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et la stratgie. On s'tonnait que des fous eussent t des hommes d'affaires. C'est qu'ils n'taient point des fous, mais des hommes d'affaires; toute la diffrence entre eux et les gens pratiques que nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette conscience tait leur flamme: le mysticisme et les rves n'en taient que la fume. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues prires, leurs prdications nasales, leurs citations bibliques, leurs larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincrit et l'ardeur avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en eux-mmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la violentaient quand ils voulaient vrifier par des textes les suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les runit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur courage et leur audace, qui souleva jusqu' l'hrosme antique Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions dcisives, toutes les rsolutions grandioses, tous les succs extraordinaires, la dclaration de la guerre, le jugement du roi, la purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les vritables hros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractres originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la pit pratique, le gouvernement de la conscience, la volont virile, l'nergie indomptable. Ils ont fond l'Angleterre travers la corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opinitret du travail, par la revendication du droit, par la rsistance l'oppression, par la conqute de la libert, par la rpression du vice. Ils ont fond l'cosse; ils ont fond les tats-Unis; ils fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent le monde. Carlyle est si bien leur frre, qu'il excuse ou admire leurs excs, l'excution du roi, la mutilation du Parlement, leur intolrance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la thocratie de Knox. Il nous les impose pour modles, et ne juge le pass ou le prsent que d'aprs eux. [Note 128: _On Heroes_, p. 323.] [Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment, some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_ itself into utterance at all, and preferred formless silence to any utterance there possible.--What should we say of a man coming forward to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery? Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost your only son, are mute, struck down, without even tears: an importunate man importunately offers to celebrate funeral games for him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)] [Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)] [Note 131: T. I, p. 120.] V C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Rvolution franaise. Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mmes raisons. Il n'entend pas mieux notre manire d'agir que notre manire de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y trouve pas, il nous condamne. L'ide du devoir, l'esprit religieux, le gouvernement de soi-mme, l'autorit de la conscience austre, peuvent seuls, son gr, rformer une socit gte, et rien de tout cela ne se rencontrait dans la socit franaise[132]. La philosophie qui a produit et conduit la rvolution tait simplement destructive, proclamant pour tout vangile que les mensonges sociaux doivent tomber, et que dans les matires spirituelles suprasensibles, il n'y a rien de croyable. La thorie des droits de l'homme, emprunte Rousseau, n'tait qu'un jeu logique, une pdanterie, peu prs aussi opportune qu'une thorie des verbes irrguliers. Les moeurs en vogue taient l'picurisme de Faublas. La morale en vogue tait la promesse du bonheur universel. Incrdulit, bavardage creux, sensualit, voil les ressorts de cette rforme. On dchana les instincts et l'on renversa les barrires. On remplaa l'autorit corrompue par l'anarchie effrne. quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans abrutis, lchs par des raisonneurs athes? La destruction accomplie, restrent les cinq sens inassouvis, et le sixime sens insatiable, la vanit; toute la nature dmoniaque de l'homme apparut, et avec elle le cannibalisme[133].--Ajoutez donc le bien ct du mal, et marquez les vertus ct des vices! Ces sceptiques croyaient la vrit prouve, et ne voulaient qu'elle pour matresse. Ces logiciens ne fondaient la socit que sur la justice, et risquaient leur vie plutt que de renoncer un thorme tabli. Ces picuriens embrassaient dans leurs sympathies l'humanit tout entire. Ces furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se battaient la frontire pour des intrts humanitaires et des principes abstraits. La gnrosit et l'enthousiasme ont abond ici comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la vtre. Ils sont dvous la vrit abstraite comme vos puritains la vrit divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la socit comme vos puritains dans l'me. Ils ont t gnreux comme vos puritains vertueux. Ils ont eu comme eux un hrosme, mais sympathique, sociable, prompt la propagande, et qui a rform l'Europe pendant que le vtre ne servait qu' vous. [Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.] [Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy against corrupt worn-out authority. So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques! To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell beneath him, he has no God in the world. While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of vanity); the whole _dmoniac_ nature of man will remain. Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself together for continual endeavour and endurance. (_French Revolution_, t. I, passim.)] VI Ce puritanisme outr qui a rvolt Carlyle contre la Rvolution franaise le rvolte contre l'Angleterre moderne. Nous avons oubli Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement ferm les yeux la substance ternelle des choses, et nous les avons ouverts l'apparence et la fiction. Nous croyons tranquillement que cet univers est au fond un grand Peut-tre inintelligible; l'extrieur, la chose est assez claire: c'est un enclos btail et une maison de correction fort considrable, avec des tables de cuisine et des tables de restaurant non moins considrables, o celui-l est sage qui peut trouver une place! Toute la vrit de cet univers est incertaine. Il n'y a que le profit et la perte, le pudding et son loge, qui soient et restent visibles l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour nous! Les lois de Dieu sont transformes en principes du _plus grand bonheur possible_, en expdients parlementaires; le ciel ne dresse sa coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge astronomique, un but aux tlescopes d'Herschel, une matire formules, un prtexte sentimentalits. Voil vritablement la partie empeste, le centre de l'universelle gangrne sociale qui menace toutes les choses modernes d'une mort pouvantable. Pour celui qui veut y penser, c'est l le mancenillier avec sa souche, ses racines et son pivot, avec ses branches dployes sur tout l'univers, avec ses exsudations maudites et empoisonnes, sous lequel le monde gt et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous posez votre main l. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu. L'homme a perdu son me et cherche en vain le sel antiputride qui empchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les meurtres de rois, des bills de rforme, les rvolutions franaises, les insurrections de Manchester. Il dcouvre que ce ne sont point des remdes. L'ignoble lphantiasis est allge pour une heure, et sa lpre reparat aussi pre et aussi dsespre l'heure d'aprs[135]. Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques. Nous ne croyons qu' l'observation, aux statistiques, aux vrits grossires et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons demi, par ou-dire, avec des rserves. Nous n'avons pas de convictions morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons perdu le ressort de l'action; nous n'enfonons plus le devoir au centre de notre volont comme le fondement unique et inbranlable de notre vie; nous nous accrochons toutes sortes de petites recettes exprimentales et positives, et nous nous amusons toutes sortes de jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangs. Nous sommes gostes ou dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste, mais comme une machine profits solides, ou comme une salle de divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels, des banquiers qui prchent l'vangile de l'or; et nous avons des gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prchent l'vangile du savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guines, ou bien nous nous affadissons pour atteindre la dignit lgante. Notre enfer n'est plus, comme sous Cromwell, la terreur d'tre trouvs coupables devant le juste juge, mais la crainte de faire de mauvaises affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie des marchands rapaces qui rduisent leur vie au calcul du prix de revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande proccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne sommes plus gouverns. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impt. Notre constitution pose en principe que, pour dcouvrir le vrai et le bien, il n'y a qu' faire voter deux millions d'imbciles. Notre parlement est un grand moulin paroles o les intrigants s'poumonent pour arriver faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de conventions et de phrases gronde sourdement la dmocratie irrsistible. L'Angleterre prit si un jour elle cesse de pouvoir vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre arrt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage vivent de la charit publique. La formidable masse, livre aux chances de l'industrie, pousse par les convoitises, prcipite par la faim, oscille entre les frles barrires qui craquent; nous approchons de la dbcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la dmocratie s'y agitera parmi les ruines, jusqu' ce que le sentiment du divin et du devoir l'ait rallie autour du culte de l'hrosme, jusqu' ce qu'elle ait fond son gouvernement et son glise, jusqu' ce qu'elle ait dcouvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus capables[138], jusqu' ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu de leur imposer ses caprices, jusqu' ce qu'elle ait reconnu et vnr son Luther et son Cromwell, son prtre et son roi[139]. [Note 134: _Past and Present_, p. 185.] [Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal substance of things, and opened them only to the shews and shams of things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great, most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very visible to the practical man. There is no longer any God for us! God's laws are become a greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of him; and now, after the due period,--begins to find the want of it! This is verily the plague-spot; centre of the universal social gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him that will consider it, here is the stem with his roots and taproots, with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt. Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force and desperateness next hour. _Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._] [Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other thinking British man that said finale, the advent namely of actual open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy, long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that the one method of staving off the fatal consummation, and steering towards the continents of the future, lies not in the direction of reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on. To find a Parliament more and more the express image of the people, could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_, made in the image of God, who could a little achieve for the people, if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far different matter usually in this babbling world of ours. A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their work what it may, there is one man here who by character, faculty, position, is fittest of all to do it. He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.] [Note 137: 1842. Rapport officiel.] [Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.] [Note 139: _Past and Present_, p. 323. L'Europe demande une aristocratie relle, un clerg rel, ou bien elle ne peut continuer exister.] VII Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilis, la dmocratie enfle ou dborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont fragiles ou passagers. Mais c'est une offre trange que de lui prsenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La socit et l'esprit que Carlyle propose en modles la nature humaine n'ont dur qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps. L'asctisme de la rpublique a produit la dbauche de la restauration; les Harrisson ont amen les Rochester, les Bunyan ont suscit les Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de l'enthousiasme, ont tabli par contre-coup l'autorit de l'esprit positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas stable, et l'on ne peut la rclamer de l'homme sans injustice ou sans danger. La gnrosit sympathique de la Rvolution franaise a fini par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La pit chevaleresque et potique de la grande monarchie espagnole a vid l'Espagne d'hommes et de penses. La primaut du gnie, du got et de l'intelligence a rduit l'Italie, au bout d'un sicle, l'inertie voluptueuse et la servitude politique. Qui fait l'ange fait la bte, et le parfait hrosme, comme tous les excs, aboutit la stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont les circonstances violentes qui produisent les tats extrmes; il faut de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous tes oblig de chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs. Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont tristes; il n'est qu'une crise, et la sant vaut mieux. cet gard, Carlyle lui-mme peut servir de preuve. Il y a peut-tre moins de gnie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri pendant quelque temps de ce style exagr et dmoniaque, de cette philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaante et prophtique, de cette politique sinistre et forcene, on revient volontiers l'loquence continue, la raison vigoureuse, aux prvisions modres, aux thories prouves du gnreux et solide esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et que personne ne remplacera. CHAPITRE V. La philosophie. Stuart Mill. I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science positive. -- Absence des ides gnrales. II. Pourquoi la mtaphysique manque. -- Autorit de la religion. III. Indices et clats de la pense libre. -- L'exgse nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des spculations suprieures dans la civilisation humaine. 1. EXPOSITION. I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la psychologie et de la mtaphysique. II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du monde extrieur et du monde intrieur. -- Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait un fait. III. Thorie de la dfinition. -- En quoi cette thorie est importante. -- Rfutation de l'ancienne thorie. -- Il n'y a pas de dfinitions des choses, mais des dfinitions des noms. IV. Thorie de la preuve. -- Thorie ordinaire. Rfutation. -- Quelle est dans un raisonnement la partie probante. V. Thorie des axiomes. -- Thorie ordinaire. Rfutation. -- Les axiomes ne sont que des expriences d'une certaine classe. VI. Thorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son antcdent invariable. -- L'exprience seule prouve la stabilit des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par quelles mthodes on dcouvre les lois. -- La mthode des concordances, la mthode des diffrences, la mthode des rsidus, la mthode des variations concomitantes. VII. Exemple et applications. -- Thorie de la rose. VIII. La mthode de dduction. -- Son domaine. -- Ses procds. IX. Comparaison de la mthode d'induction et de la mthode de dduction. -- Emploi ancien de la premire. -- Emploi moderne de la seconde. -- Sciences qui rclament la premire. -- Sciences qui rclament la seconde. -- Caractre positif de l'oeuvre de Mill. -- Ligne de ses prdcesseurs. X. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les vnements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature. 2. DISCUSSION. I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle facult ouvre le monde des causes. II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rle de l'abstraction dans la science. III. Thorie de la dfinition. -- Elle est l'expos des abstraits gnrateurs. IV. Thorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement est une loi abstraite. V. Thorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations d'abstraits. -- Ils se ramnent l'axiome d'identit. VI. Thorie de l'induction. -- Ses procds sont des liminations ou abstractions. VII. Les deux grandes oprations de l'esprit, l'exprience et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et porte de l'axiome des causes. VIII. Il est possible de connatre les lments premiers. -- Erreur de la mtaphysique allemande. -- Elle a nglig la part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi philosophe pourrait savoir. -- Ide et limites d'une mtaphysique. -- Position de la mtaphysique chez les trois nations pensantes. -- Une matine Oxford. I J'tais Oxford l'an dernier, pendant les sances de la _British Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouv, parmi les rares tudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au nouveau musum, tout peupl de spcimens: on y professe de petits cours, on met en jeu des instruments nouveaux; les dames y assistent et s'intressent aux expriences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme, elles chantrent _God save the Queen_. J'admirais ce zle, cette solidit d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions volontaires, cette aptitude l'association et au travail, cette grande machine pousse par tant de bras, et si bien construite pour accumuler, contrler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister un congrs de chefs d'usines; tous ces savants vrifiaient des dtails et changeaient des recettes. Il me semblait entendre des contre-matres occups se communiquer leurs procds pour le tannage du cuir ou la teinture du coton: les ides gnrales taient absentes. Je m'en plaignais mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence qui enveloppe l-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous deux les raisons. II Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que les Allemands appellent mtaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez pas de penseurs. Votre Dieu vous gne; il est la cause suprme, et vous n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois bien qu'il le mrite; car il fait partie de la constitution, il est le gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les questions, il remplace avec avantage les prfets et les gendarmes dont les peuples du continent sont encore encombrs. Nanmoins, ce haut rang a l'inconvnient de toutes les positions officielles; il produit un jargon, des prjugs, une intolrance et des courtisans. Voici tout prs de nous le pauvre M. Max Mller, qui, pour acclimater ici les tudes sanscrites, a t forc de dcouvrir dans les Vdas l'adoration d'un dieu moral, c'est--dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a quinze jours, Londres, je lisais une proclamation de la reine qui dfend aux gens de jouer aux cartes, mme chez eux, le dimanche. Il parat que, si j'tais vol, je ne pourrais appeler mon voleur en justice sans prter le serment thologique pralable; sinon, on a vu le juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus le march. Chaque anne, quand nous lisons dans vos journaux le discours de la couronne, nous y trouvons la mention oblige de la divine Providence; cette mention arrive mcaniquement, comme l'apostrophe aux dieux immortels la quatrime page d'un discours de rhtorique, et vous savez qu'un jour la priode pieuse ayant t omise, on fit tout exprs une seconde communication au parlement pour l'insrer. Toutes ces tracasseries et toutes ces pdanteries indiquent mon gr une monarchie cleste; naturellement celle-ci ressemble toutes les autres: je veux dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens vrifier ses titres. Comme d'ailleurs la vtre est utile, voulue et morale, elle ne vous rvolte pas; vous lui restez soumis sans difficult, vous lui tes attachs de coeur; vous craindriez, en la touchant, d'branler la constitution et la morale. Vous la laissez au plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous vous rduisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux oprations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser des coquilles. La science se trouve dcapite; mais tout est pour le mieux, car la vie pratique s'amliore, et le dogme reste intact. III --Vous tes bien Franais, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous voil de prime-saut install dans une thorie. Sachez qu'il y a chez nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, Christ-Church par exemple. L'un d'eux, professeur de grec, a parl si profondment de l'inspiration, de la cration et des causes finales, qu'on l'a disgraci. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_; vos liberts philosophiques du dernier sicle, les conclusions rcentes de la gologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exgse allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre autres les polissonneries de Voltaire, le jargon nbuleux d'outre-Rhin et la grossiret prosaque de M. Comte; mon gr, la perte est petite. Attendez vingt ans, vous trouverez Londres les ides de Paris et de Berlin.--Mais ce seront les ides de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son petit crit _On liberty_ est aussi bon que le _Contrat social_ de votre Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi fortement l'indpendance de l'individu que Rousseau au despotisme de l'tat.--Soit, mais il n'y a pas l de quoi faire un philosophe. Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un conomiste qui va au del de sa science, et qui subordonne la production l'homme au lieu de subordonner l'homme la production.--Soit, mais il n'y a pas l non plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle cole?--De la sienne. Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hglien?--Oh! pas du tout; il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore moins; il sait trop bien les sciences modernes.--Imite-t-il Condillac?--Non certes; Condillac n'enseigne qu' bien crire.--Alors quels sont ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et Newton.--Est-ce un systmatique, un rformateur spculatif?--Il a trop d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures thories et expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en restaurateur de la science; il ne dclare pas, comme vos Allemands, que son livre va ouvrir une nouvelle re au genre humain. Il marche pas pas, un peu lentement, et souvent terre terre, travers une multitude d'exemples. Il excelle prciser une ide, dmler un principe, le retrouver sous une foule de cas diffrents, rfuter, distinguer, argumenter. Il a la finesse, la patience, la mthode et la sagacit d'un lgiste.--Trs-bien, voil que vous me donnez raison d'avance: lgiste, parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons-l que de la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une ide personnelle et complte de la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassembl les oprations et les dcouvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut dmler ce principe.--C'est votre affaire, et j'espre bien que vous allez vous en charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de mal.--Mais tout ce raisonnement serr sera comme une haie d'pines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des gens jetteraient l ces spculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un sicle, sinon pour les former? On n'est compltement homme que par l. Si quelque habitant d'une autre plante descendait ici pour nous demander o en est notre espce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes ides que nous avons sur l'esprit et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. Exposez-moi votre thorie; je m'en retournerai plus instruit qu'aprs avoir vu les tas de briques que vous appelez Londres et Manchester. 1. L'EXPRIENCE. I --Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le commencement. Stuart Mill a crit une logique. Qu'est-ce que la logique? C'est une science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: car supposez que vous ayez parcouru l'univers et que vous le connaissiez tout entier, astres, terre, soleil, chaleur, pesanteur, affinits, espces minrales, rvolutions gologiques, plantes, animaux, vnements humains, et tout ce qu'expliquent ou embrassent les classifications et les thories; il vous restera encore connatre ces classifications et ces thories. Non-seulement il y a l'ordre des tres, mais il y a encore l'ordre des penses qui les reprsentent; non-seulement il y a des plantes et des animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore il y a une gomtrie et une arithmtique. Les sciences sont donc des choses relles comme les faits eux-mmes: elles peuvent donc tre, comme les faits, un sujet d'tude. On peut les analyser comme on analyse les faits, rechercher leurs lments, leur composition, leur ordre, leurs rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est cette science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart Mill. On n'y dcompose point les oprations de l'esprit en elles-mmes, la mmoire, l'association des ides, la perception extrieure; ceci est une affaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces oprations, la vracit de notre intelligence, la certitude absolue de nos connaissances lmentaires; ceci est une affaire de mtaphysique. On y suppose nos facults en exercice, et l'on y admet leurs dcouvertes originelles. On prend l'instrument tel que la nature nous le fournit, et l'on se fie son exactitude. On laisse d'autres le soin de dmontrer son mcanisme et la curiosit de contrler ses rsultats. On part de ses oprations primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes aux autres; comment elles se combinent les unes avec les autres; comment elles se transforment les unes les autres; comment, force d'additions, de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un systme de vrits lies et croissantes. On fait la thorie de la science comme d'autres font la thorie de la vgtation, de l'esprit, des nombres. Voil l'ide de la logique, et il est clair qu'elle a, au mme titre que les autres sciences, sa matire relle, son domaine distinct, son importance visible, sa mthode propre et son avenir certain. II Ceci pos, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait que lier ou sparer un sujet et un attribut, c'est--dire un nom et un autre nom, une qualit et une substance, c'est--dire une chose et une autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que nous dsignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons dans les objets, ce que nous lions et sparons, ce qui est la matire de toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a un lment commun qui, perptuellement rpt, compose toutes nos ides. Il y a un petit cristal primitif qui, indfiniment et diversement ajout lui-mme, engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance les lois et la composition des corps complexes qu'il a forms. Or, quand nous regardons attentivement l'ide que nous nous faisons d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances, c'est--dire les corps et les esprits[140]. Cette table est brune, longue, large et haute de trois pieds l'oeil: cela signifie qu'elle fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pse dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine sensation musculaire. Elle est dure et carre; cela signifie encore qu'tant pousse, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux espces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand j'examine de prs ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre ide d'un corps ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les sensations qu'il excite en nous; nous le dterminons par l'espce, le nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature intime, ou s'il en a une, nous affirmons simplement qu'il est la cause inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos sensations il a dur, nous voulons dire simplement que si, pendant ce temps-l, nous nous tions trouvs sa porte, nous aurions eu les sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le dfinissons jamais que par nos impressions prsentes ou passes, futures ou possibles, complexes ou simples. Cela est si vrai que des philosophes comme Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matire est un tre imaginaire, et que tout l'univers sensible se rduit un ordre de sensations. tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et les jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions par lesquelles il se manifeste nous. Il en est de mme pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en nous une me, un moi, un sujet ou rcipient des sensations et de nos autres faons d'tre, distinct de ces sensations et de nos autres faons d'tre; mais nous n'en connaissons rien. Tout ce que nous apercevons en nous-mmes, dit Mill[141], c'est une certaine trame d'tats intrieurs, une srie d'impressions, sensations, penses, motions et volonts.[142] Nous n'avons pas plus d'ide de l'esprit que de la matire; nous ne pouvons rien dire de plus sur lui que sur la matire. Ainsi les substances quelles qu'elles soient, corps ou esprits, en nous ou hors de nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqus, plus ou moins rguliers, dont nos impressions ou manires d'tre forment tous les fils. Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par l que, lorsque la neige est prsente ma vue, j'ai la sensation de blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par l que, lorsque le feu est porte de mon corps, j'ai la sensation de chaleur. Quand nous disons d'un esprit qu'il est dvot ou superstitieux, ou mditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les ides, les motions, les volonts dsignes par ces mots reviennent frquemment dans la srie de ses manires d'tre[143]. Quand nous disons que les corps sont pesants, divisibles, mobiles, nous voulons dire simplement qu'abandonns eux-mmes, ils tomberont; que tranchs, ils se spareront; que, pousss, ils se mettront en mouvement; c'est--dire qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle sensation sur nos muscles ou sur notre vue. Toujours un attribut dsigne une de nos manires d'tre, ou une srie de nos manires d'tre. En vain nous les dguisons en les groupant, en les cachant sous des mots abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que souvent nous avons peine les reconnatre: toutes les fois que nous regardons au fond de nos mots et de nos ides, nous les y trouvons, et nous n'y trouvons pas autre chose. Dcomposez, dit Mill, une proposition abstraite; par exemple: Une personne gnreuse est digne d'honneur[144].--Le mot _gnreux_ dsigne certains tats habituels d'esprit et certaines particularits habituelles de conduite, c'est--dire des manires d'tre intrieures et des faits extrieurs sensibles. Le mot _honneur_ exprime un sentiment d'approbation et d'admiration suivi l'occasion par les actes extrieurs correspondants. Le mot _digne_ indique que nous approuvons l'action d'honorer. Toutes ces choses sont des phnomnes ou tats d'esprit suivis ou accompagns de faits sensibles. Ainsi nous avons beau nous tourner de tous cts, nous restons dans le mme cercle. Que l'objet soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait, compos ou simple, son toffe pour nous est la mme: nous n'y mettons que nos manires d'tre. Notre esprit est dans la nature comme un thermomtre est dans une chaudire: nous dfinissons les proprits de la nature par les impressions de notre esprit, comme nous dsignons les tats de la chaudire par les variations du thermomtre. Nous ne savons de l'un et de l'autre que des tats et des changements; nous ne composons l'un et l'autre que de donnes isoles et transitoires: une chose n'est pour nous qu'un amas de phnomnes. Ce sont l les seuls lments de notre science: partant, tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un l'autre, ou de lier un fait un fait. [Note 140: It is certain, then, that a part of our notion of a body consists of the notion of a number of sensations of our own, or of other sentient beings, habitually occurring simultaneously. My conception of the table at which I am writing is compounded of its visible form and size, which are complex sensations of sight; its tangible form and size, which are complex sensations of our organs of touch and of our muscles; its weight, which is also a sensation of touch and of the muscles; its colour, which is a sensation of sight; its hardness, which is a sensation of the muscles; its composition, which is another word for all the varieties of sensation which we receive under various circumstances from the wood of which it is made; and so forth. All or most of these various sensations frequently are, and, as we learn by experience, always might be experienced simultaneously, or in many different orders of succession, at our own choice: and hence the thought of any one of them makes us think of the others, and the whole becomes mentally amalgamated into one mixed state of consciousness, which, in the language of the school of Locke and Hartley, is termed a complex idea.] [Note 141: For, as our conception of a body is that of an unknown exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of an unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, but of all our other feelings. As body is the mysterious something which excites the mind to feel, so mind is the mysterious which feels and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave in the case of matter, a particular statement of the sceptical system by which its existence as a Thing in itself, distinct from the series of what are denominated its states, is called in question. But it is necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with our faculties must always remain entirely in the dark. All which we are aware of, even in our own minds, is a certain "thread of consciousness;" a series of feelings, that is, of sensations, thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and complicated.] [Note 142: "Feelings, states of consciousness."] [Note 143: Every attribute of a mind consists either in being itself affected in a certain way, or affecting other minds in a certain way. Considered in itself, we can predicate nothing of it but the series of its own feelings. When we say of any mind, that it is devout, or superstitious, or meditative, or cheerful, we mean that the ideas, emotions, or volitions implied in those words, form a frequently recurring part of the series of feelings, or states of consciousness, which fill up the sentient existence of that mind. In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, in the same manner as to a body, grounded on the feelings which it excites in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite sensations, but it may excite thoughts or emotions. The most important example of attributes ascribed on this ground, is the employment of terms expressive of approbation or blame. When, for example, we say of any character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, we mean that the contemplation of it excites the sentiment of admiration; and indeed somewhat more, for the word implies that we not only feel admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some cases, under the semblance of a single attribute, two are really predicated: one of them, a state of the mind itself, the other, a state with which other minds are affected by thinking of it. As when we say of any one that he is generous, the word generosity expresses a certain state of mind, but being a term of praise, it also expresses that this state of mind excites in us another mental state, called approbation. The assertion made, therefore, is twofold, and of the following purport: Certain feelings form habitually a part of this person's sentient existence; and the idea of those feelings of his excites the sentiment of approbation in ourselves or others.] [Note 144: Take the following example: A generous person is worthy of honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence between phenomena? But so it is. The attribute which causes a person to be termed generous, is ascribed to him on the ground of states of his mind, and particulars of his conduct: both are phenomena; the former are facts of internal consciousness, the latter, so far as distinct from the former, are physical facts, or perceptions of the senses. Worthy of honour, admits a similar analysis. Honour, as here used, means a state of approving and admiring emotion, followed on occasion by corresponding outward acts. "Worthy of honour" connotes all this, together with our approval of the act of showing honour. All these are phenomena, states of internal consciousness, accompanied or followed by physical facts. When we say: A generous person is worthy of honour, we affirm coexistence between the two complicated phenomena connoted by the two terms respectively. We affirm, that wherever and whenever the inward feelings and outward facts implied in the word generosity have place, then and there the existence and manifestation of an inward feeling, honour, would be followed in our minds by another inward feeling, approval.] III Cette petite phrase est l'abrg de tout le systme; pntrons-nous-en. Elle explique toutes les thories de Mill. C'est ce point de vue qu'il a tout dfini. C'est d'aprs ce point de vue qu'il a partout innov. Il n'a reconnu dans toutes les formes et tous les degrs de la connaissance que la connaissance des faits et de leurs rapports. Or, l'on sait que la logique a deux pierres angulaires, la thorie de la _dfinition_ et la thorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les logiciens ont pass leur temps les polir. On n'osait y toucher que respectueusement. Elles taient saintes. Tout au plus, de temps en temps, quelque novateur osait les retourner avec prcaution pour les mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse et les remplace toutes les deux, de la mme manire et du mme effort. IV Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la dfinition; ce sont les railleurs qui mriteraient la raillerie. Il n'y a pas de thorie plus fconde en consquences universelles et capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science humaine vgte et se soutient. Car dfinir les choses, c'est marquer leur nature. Apporter une ide neuve de la dfinition, c'est apporter une ide neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les tres, de quoi ils se composent, en quels lments ils se rduisent. Voil le mrite de ces spculations si sches; le philosophe a l'air d'aligner des formules; la vrit est qu'il y renferme l'univers. Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une figure de gomtrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans doute l'objet a ses proprits, mais il a aussi son essence. Il se manifeste au dehors par une multitude indfinie d'effets et de qualits, mais toutes ces manires d'tre sont les suites ou les oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds cach, seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni tre conu, et qui constitue son tre et sa notion[145]. Ils appellent dfinitions les propositions qui la dsignent, et dcident que le meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions. Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien; elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146]. Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois lignes? La premire partie de votre phrase m'exprime par un mot abrviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution dveloppe. Vous me dites deux fois la mme chose; vous mettez le mme fait sous deux termes diffrents: vous n'ajoutez pas un fait un fait, vous allez du mme au mme. Votre proposition n'est pas instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les qualits sont accessoires, il faut dire que les propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui concernent les qualits sont importantes. Je n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure forme par la rvolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs gaux sont gales, ou que trois points suffisent pour dterminer la circonfrence. Ce qu'on appelle la nature d'un tre est le rseau des faits qui constituent cet tre. La nature d'un mammifre carnassier consiste en ce que la proprit d'allaiter, avec toutes les particularits de structure qui l'amnent, se trouve jointe la possession des dents ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux facults correspondantes. Voil les lments qui composent sa nature. Ce sont des faits lis l'un l'autre comme une maille une maille. Nous en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au del de notre science prsente et de notre exprience future, le filet tend l'infini ses fils entrecroiss et multiplis. L'essence ou nature d'un tre est la somme indfinie de ses proprits. Nulle dfinition, dit Mill, n'exprime cette nature tout entire, et toute proposition exprime quelque partie de cette nature[147]. Quittez donc la vaine esprance de dmler sous les proprits quelque tre primitif et mystrieux, source et abrg du reste; laissez les entits Duns Scott; ne croyez pas qu'en sondant vos ides comme les Allemands, en classant les objets d'aprs le genre et l'espce comme les scolastiques, en renouvelant la science nominale du moyen ge, ou les jeux d'esprit de la mtaphysique hglienne, vous puissiez suppler l'exprience. Il n'y a pas de dfinitions de choses; s'il y a des dfinitions, ce ne sont que des dfinitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces six lettres. Nulle phrase n'puisera la totalit inpuisable des qualits qui font un tre, mais plusieurs phrases pourront dsigner les faits qui correspondent un mot. Dans ce cas, la dfinition peut se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il reprsente et de ces attributs aux expriences intrieures ou sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous fait remonter aux attributs mammifre, carnassier et autres qu'il reprsente, et de ces attributs aux expriences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de fondement. Elle rduit le compos au simple, le driv au primitif. Elle ramne notre connaissance ses origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des dfinitions comme celles de la gomtrie, qui semblent capables d'engendrer de longues suites de vrits neuves[148], c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la dfinition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure termine par trois lignes droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La premire est un postulat, la seconde est une dfinition. La premire est cache, la seconde est visible; la premire est susceptible de vrit ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de l'autre. La premire est la source de tous les thormes qu'on peut faire sur les triangles, la seconde ne fait que rsumer en un mot les faits contenus dans l'autre. La premire est une vrit, la seconde une commodit; la premire est une partie de la science, la seconde un expdient du langage. La premire exprime une relation possible entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La premire seule est fructueuse, parce que seule, conformment l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots, ou aux tres, ou tous les deux la fois. S'il s'agit de mots, comme dans les dfinitions de noms, tout son effort est de ramener les mots aux expriences primitives, c'est--dire aux faits qui leur servent d'lments. S'il s'agit d'tres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de joindre un fait un fait, pour rapprocher la somme finie des proprits connues de la somme infinie des proprits connatre. S'il s'agit des deux, comme dans les dfinitions de nom qui cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et l'autre. Partout l'opration est la mme. Il ne s'agit partout que de s'entendre, c'est--dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, c'est--dire de joindre des faits. [Note 145: Selon les logiciens idalistes, on dmle cet tre en consultant cette notion, et l'ide dcompose met l'essence nu. Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet tre en logeant l'objet dans son groupe, et l'on dfinit cette notion en nommant le genre voisin et la diffrence propre. Les uns et les autres s'accordent croire que nous pouvons saisir l'essence.] [Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is asserted of it in the fact of calling it by that name; and which therefore either gives no information, or gives it respecting the name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. They predicate of a thing some fact not involved in the signification of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not connoted by that name.] [Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the thing: but no definition can unfold its whole nature and every proposition in which any quality whatever is predicated of the thing, unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except to explain the meaning of the word; while in others, besides explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that there exists a thing, corresponding to the word.] [Note 148: The definition above given of a triangle, obviously comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. The one is, "There may exist a figure bounded by three straight lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The former of these propositions is not a definition at all; the latter is a mere nominal definition, or explanation of the use and application of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter can neither be true nor false; the only character it is susceptible of is that of conformity to the ordinary usage of language.] V Voil un premier rempart dtruit; les adversaires se rfugient derrire le second, la thorie de la _preuve_. En effet, celle-ci, depuis deux mille ans, passe pour une vrit acquise, dfinitive, inattaquable. Plusieurs l'ont juge inutile, mais personne n'a os la dire fausse. Chacun l'a considre comme un thorme tabli. Regardons-la de prs et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci: Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel. Voil le modle de la preuve, et toute preuve complte se ramne celle-l. Or, selon les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition gnrale concernant tous les hommes qui aboutit une proposition particulire concernant un certain homme. De la premire on passe la seconde, parce que la seconde est contenue dans la premire. Du gnral on passe au particulier, parce que le particulier est contenu dans le gnral. La seconde n'est qu'un cas de la premire; sa vrit est enferme par avance dans celle de la premire, et c'est pour cela qu'elle est une vrit. En effet, sitt que la conclusion n'est plus contenue dans les prmisses, le raisonnement est faux, et toutes les rgles compliques du moyen ge ont t rduites par Port-Royal cette seule rgle, que la conclusion doit tre contenue dans les prmisses. Ainsi toute la marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste reconnatre dans les individus ce qu'il a connu de la classe, affirmer en dtail ce qu'il a tabli pour l'ensemble, poser une seconde fois et pice pice ce qu'il a pos tout d'un coup une premire fois. Point du tout, rpond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert rien. Il n'est point un progrs, mais une rptition. Quand j'ai affirm que tous les hommes sont mortels, j'ai affirm par cela mme que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entire, c'est--dire de tous les individus, j'ai parl de chaque individu, et notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle n'ajoute rien ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous une autre forme une connaissance que j'avais dj. Elle n'est point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en sais autant en le commenant qu'aprs l'avoir fini. J'ai transform des mots en d'autres mots; j'ai pitin sur place. Or cela ne peut tre, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vrits neuves. J'apprends une vrit neuve quand je dcouvre que le prince Albert est mortel, et je la dcouvre par la vertu du raisonnement, puisque le prince Albert tant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par del la thorie toute scolastique du syllogisme qui rduit le raisonnement des substitutions de mots, il faut chercher une thorie de la preuve, toute positive, qui dmle dans le raisonnement des dcouvertes de faits. Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition gnrale n'est point la vritable preuve de la proposition particulire. Elle le parat, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalit de tous les hommes que je conclus la mortalit du prince Albert; les prmisses sont ailleurs, et par derrire. La proposition gnrale n'est qu'un mmento, une sorte de registre abrviatif, o j'ai consign le fruit de mes expriences. Vous pouvez considrer ce mmento comme un livre de notes o vous vous reportez quand vous voulez rafrachir votre mmoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science: vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mmento n'a de valeur que par les expriences qu'il rappelle. Ma proposition gnrale n'a de valeur que par les faits particuliers qu'elle rsume. La mortalit de Jean, Thomas et compagnie[149] est aprs tout la seule preuve que nous ayons de la mortalit du prince Albert.--La vraie raison qui nous fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses anctres, et nos anctres et toutes les autres personnes qui leur taient contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prmisses du raisonnement. C'est d'eux que nous avons tir la proposition gnral; ce sont eux qui lui communiquent sa porte et la vrit; elle se borne les mentionner sous une forme plus courte; elle reoit d'eux toute sa substance; ils agissent par elle et travers elle pour amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur reprsentant, et l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le soleil se lvera, que l'eau les noiera, que le feu les brlera, sans employer l'intermdiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du gnral au particulier, mais du particulier au particulier. L'esprit ne va jamais que des cas observs aux cas non observs, avec ou sans formules commmoratives. Nous ne nous en servons que pour la commodit[150].--Si nous avions une mmoire assez ample et la facult de maintenir l'ordre dans une grosse masse de dtails, nous pourrions raisonner sans employer une seule proposition gnrale[151]. Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mpris: ils ont donn le premier rang aux oprations verbales; ils ont laiss sur l'arrire-plan les oprations fructueuses. Ils ont donn la prfrence aux mots sur les faits. Ils ont continu la science nominale du moyen ge. Ils ont pris l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation des ides pour le progrs de l'esprit. C'est nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous l'avons renvers dans les sciences, de relever les expriences particulires et instructives, et de leur rendre dans nos thories la primaut et l'importance que notre pratique leur confre depuis trois cents ans. [Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a general proposition. Since the individual cases are all the evidence we can possess, evidence which no logical form into which we choose to throw it can make greater than it is; and since that evidence is either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road", by the arbitrary fiat of logicians.] [Note 150: All inference is from particulars to particulars: General propositions are merely registers of such inferences already made, and short formul for making more. The major premiss of a syllogism, consequently, is a formula of this description; and the conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an inference drawn _according_ to the formula: the real logical antecedent, or premisses, being the particular facts from which the general proposition was collected by induction. Those facts, and the individual instances which supplied them, may have been forgotten; but a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but showing how those cases may be distinguished respecting which the facts, when known, were considered to warrant a given inference. According to the indications of this record we draw our conclusion, which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten facts. For this it is essential that we should read the record correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to ensure our doing so.] [Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a sufficient power of maintaining order among a huge mass of details, the reasoning could go on without any general propositions; they are mere formul for inferring particulars from particulars.] VI Reste une sorte de forteresse philosophique o se rfugient les idalistes. l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent enclore un espace, deux qualits gales une troisime sont gales entre elles; si l'on ajoute des quantits gales des quantits gales, les sommes ainsi formes sont encore gales: voil des propositions instructives, car elles expriment non des sens de mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des propositions fcondes, car toute l'arithmtique, l'algbre et la gomtrie sont des suites de leur vrit. D'autre part, cependant, elles ne sont point l'oeuvre de l'exprience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de consulter la conception intrieure que nous en avons: le tmoignage de nos sens cet gard est inutile; notre croyance nat tout entire, et avec toute sa force, de la simple comparaison de nos ides. De plus, l'exprience ne suit ces deux lignes que jusqu' une distance borne, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille, un million de lieues, et l'infini; donc, partir de l'endroit o l'exprience cesse, ce n'est plus elle qui tablit l'axiome. Enfin l'axiome est ncessaire, c'est--dire que le contraire est inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux lignes droites; sitt que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux lignes cessent d'tre droites; sitt que nous imaginons les deux lignes comme droites, l'espace cesse d'tre enclos. Dans l'affirmation des axiomes, les ides constitutives s'attirent invinciblement. Dans la ngation des axiomes, les ides constitutives se repoussent invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions d'expriences; elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport ncessaire; elles posent que deux faits sont lis et non que les deux faits doivent tre lis; elles tablissent que les corps sont pesants, et non que les corps doivent tre pesants. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peuvent pas tre les produits de l'exprience. Ils ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tte et sans exprience. Ils ne peuvent pas l'tre, puisqu'ils dpassent, par la nature et la porte de leurs vrits, les vrits de l'exprience. Ils ont une autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs. Point du tout, rpond Mill. Ici, comme tout l'heure, vous raisonnez en scolastique; vous oubliez les faits cachs derrire les conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez dcouvrir, sans employer vos yeux et par une pure contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation n'est que l'exprience dplace. Les lignes imaginaires remplacent ici les lignes relles; vous reportez les figures en vous-mme, au lieu de les reporter sur le papier: votre imagination fait le mme office qu'un tableau; vous vous fiez l'une comme vous vous fiez l'autre, et une substitution vaut l'autre, car, en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez exactement de mme une minute aprs, les yeux ferms, et vous tudiez les proprits gomtriques transplantes dans le champ de la vision intrieure aussi srement que vous les tudieriez maintenues dans le champ de la vision extrieure. Il y a donc une exprience de tte comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'aprs une exprience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, mme prolonges l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre l'infini, vous n'avez qu' vous transporter par l'imagination endroit o elles convergent, et vous avez cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, c'est--dire qui cesse d'tre droite[152]. Cette prsence imaginaire tient lieu d'une prsence relle; vous affirmez par l'une ce que vous affirmeriez par l'autre, et du mme droit. La premire n'est que la seconde plus maniable, ayant plus de mobilit et de porte. C'est un tlescope au lieu d'un oeil. Or les tmoignages du tlescope sont des propositions d'exprience, donc les tmoignages de l'imagination en sont aussi. Quant l'argument qui distingue les axiomes et les propositions d'exprience, sous prtexte que le contraire des unes est concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car cette distinction n'existe pas. Rien n'empche que le contraire de certaines propositions d'exprience soit concevable, et le contraire de certaines autres inconcevable. Cela dpend de la structure de notre esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse dmentir son exprience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception diffre de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diffre pas. Il se peut qu'en certains cas la vue extrieure s'oppose la vue intrieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a dj vu qu'en matire de figures, la vue intrieure reproduit exactement la vue extrieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue intrieure ne pourra s'opposer la vue extrieure; l'imagination ne pourra contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit inconcevable, sont des expriences d'une certaine classe, et c'est parce qu'ils sont des expriences d'une certaine classe que leur contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, qui est l'abrg du systme: toute proposition instructive ou fconde vient d'une exprience, et n'est qu'une liaison de faits. [Note 152: For though, in order actually to see that two given lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity; yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, after diverging from one another, they begin again to approach, this must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing, therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in imagination, and can frame a mental image of the appearance which one or both of the lines must present at that point, which we may rely on as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the generalizations we have had occasion to make from former ocular observation, we learn by the evidence of experience, that a line which, after diverging from another straight line, begins to approach to it, produces the impression on our senses which we describe by the expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".] VII Il suit de l que l'induction est la seule clef de la nature. Cette thorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi dvou de l'exprience qui pt faire la thorie de l'induction. Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opration qui dcouvre et prouve des propositions gnrales. C'est le procd par lequel nous concluons que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout temps, les circonstances tant pareilles[153]. C'est le raisonnement par lequel, ayant remarqu que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref, l'induction lie la mortalit et la qualit d'homme, c'est--dire deux faits gnraux ordinairement successifs, et dclare que le premier est la _cause_ du second. Cela revient dire que le cours de la nature est uniforme. Mais l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la trouvons pas au commencement, mais la fin de nos recherches[154]. Au fond l'exprience ne prsuppose rien hors d'elle-mme. Nul principe priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette pierre est tombe, que ce charbon rouge nous a brls, que cet homme est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et la comparaison de ces petits faits isols et momentans. Nous apprenons par la simple pratique que le soleil claire, que les corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour tendre ou contrler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-mme et de ses voisines. C'est toujours l'exprience qui juge l'exprience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps de nos vrits n'a point une me diffrente de lui-mme qui lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties prises ensemble et par la vitalit de chacune de ses parties prises part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des hommes dont la tte est au-dessous des paules. Vous ne refuseriez pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et cependant votre exprience de la chose est la mme dans les deux cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu que des hommes ayant la tte au-dessus des paules. D'o vient donc que le second tmoignage vous parat plus croyable que le premier? Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des animaux que dans la structure gnrale de leurs parties anatomiques. Mais comment savez-vous cela? videmment par l'exprience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de l'exprience pour nous apprendre quel degr, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier l'exprience. L'exprience doit tre consulte, pour apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche d'aprs laquelle nous puissions vrifier l'exprience; nous faisons de l'exprience la pierre de touche de l'exprience. Il n'y a qu'elle et elle est partout. Considrons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons former des propositions gnrales, particulirement les plus nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux vnements successifs en disant que le premier est la cause du second. Il y a l un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son sein toute une philosophie. De l'ide que vous y attachez, dpend toute votre ide de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la pense humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, transform cette notion. Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne parle pas du lien mystrieux par lequel les mtaphysiciens attachent la cause l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu gnratrice que certaines philosophies insrent entre le producteur et le produit. La seule notion, dit-il[156], dont l'induction ait besoin cet gard peut tre donne par l'exprience. Nous apprenons par l'exprience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable, et que chaque fait y est toujours prcd par un autre fait. Nous appelons cause l'_antcdent invariable_, effet le _consquent invariable_[157]. Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la dilatation du corps. La cause relle est la srie des conditions, l'ensemble des antcdents sans lesquels l'effet ne serait pas arriv[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un phnomne et ses conditions.... La distinction que l'on tablit entre le patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions ngatives et positives prises ensemble, la totalit des circonstances et contingences de toute espce, lesquelles, une fois donnes, sont invariablement suivies du consquent[159]. On fait grand bruit du mot ncessaire. Ce qui est ncessaire, ce qui ne peut pas ne pas tre, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que nous puissions faire propos de toutes les autres choses[160]. Voil tout ce que l'on veut dire quand on prtend que la notion de cause enferme la notion de ncessit. On veut dire que l'antcdent est suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre condition n'est exige. Succder sans condition, voil toute la notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se mprennent quand ils dcouvrent dans notre volont un type diffrent de la cause, et dclarent que nous y voyons la force efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons l comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre. Notre volont, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une tincelle produit une explosion de poudre canon. Il y a l un antcdent comme ailleurs, la rsolution ou tat de l'esprit, et un consquent comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'exprience les lie et nous fait prvoir que l'effort suivra la rsolution, comme elle nous fait prvoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de l'tincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phnomnes, qui _forment des couples sans exception ni condition_. Or, pour tablir ces liaisons exprimentales, Mill dcouvre quatre mthodes, et quatre mthodes seulement: celle des concordances[161], celle des diffrences[162], celle des rsidus[163], celle des variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par lesquelles nous puissions pntrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont partout. Et elles emploient toutes le mme artifice. Cet artifice est l'_limination_; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antcdents, l'autre de consquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'lments: dix, par exemple. quel antcdent chaque consquent est-il joint? Le premier consquent est-il joint au premier antcdent, ou bien au troisime, ou bien au sixime? Toute la difficult et toute la dcouverte sont l. Pour lever la difficult et pour oprer la dcouverte, il faut liminer, c'est--dire exclure les antcdents qui ne sont point lis au consquent que l'on considre[165]. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours le couple est entour de circonstances, on assemble divers cas qui, par leur diversit, permettent l'esprit de retrancher ces circonstances, et de voir le couple nu. En dfinitive, on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne les isole que par des comparaisons. [Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by which we infer that what we know to be true in a particular case or cases, will be true in all cases which resemble the former in certain assignable respects. In other words, Induction is the process by which we conclude that what is true of certain individuals of a class is true of the whole class, or that what is true at certain times will be true in similar circumstances at all times.] [Note 154: We must first observe, that there is a principle implied in the very statement of what Induction is; an assumption with regard to the course of nature and the order of universe: namely, that there are such things in nature as parallel cases; that what happens once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances, happen again, and not only again, but as often as the same circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so constituted, that whatever is true in any one case, is true at all cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_ description.] [Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion that there are black swans while we should refuse credence to any testimony which asserted there were men wearing their heads underneath their shoulders? The first assertion was more credible than the latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been actually witnessed, what reason was there for finding the one harder to be believed than the other? Apparently, because there is less constancy in the colours of animals, than in the general structure of their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from experience. It appears, then, that we need experience to inform us in what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be relied on. Experience must be consulted in order to learn from it under what circumstances arguments from it will be valid. We have no ulterior test to which we subject experience in general; but we make experience its own test. Experience testifies that among the uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed, from any given number of instances, with a greater degree of assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the uniformities have hitherto been found more uniform.] [Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.] [Note 157: The only notion of a cause, which the theory of induction requires, is such a notion as can be gained from experience. The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of inductive science, is but the familiar truth, that invariability of succession is found by observation to obtain between every fact in nature and some other fact which has preceded it; independently of all consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena, and of every other question regarding the nature of "Things in themselves".] [Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.] [Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum total of the conditions, positive and negative, taken together; the whole of the contingencies of every description, which being realized, the consequent invariably follows.] [Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever supposition we may make in regard to all other things.] [Note 161: 1 Prenons cinquante creusets de matire fondue qu'on laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse vaporer; toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les substances, les tempratures, les circonstances sont aussi diffrentes que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de l'tat liquide l'tat solide; nous concluons que ce passage est l'antcdent invariable de la cristallisation. Voil un exemple de la _mthode de concordance_: sa rgle fondamentale est que si deux ou plusieurs cas du phnomne en question n'ont qu'une circonstance commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet. (T. I, p. 396.)] [Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du mme oiseau et presque au mme instant; ils ne diffrent que par une circonstance, l'immersion dans l'acide carbonique substitue l'immersion dans l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antcdents invariables de la suffocation. Voil un exemple de la _mthode de diffrence_; sa rgle fondamentale est que si un cas o le phnomne en question se rencontre et un cas o il ne se rencontre pas ont toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phnomne a cette circonstance pour cause ou pour effet.] [Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antcdents, l'autre de consquents. On a li tous les antcdents, moins un, leurs consquents, et tous les consquents, moins un, leurs antcdents. On peut conclure que l'antcdent qui reste est li au consquent qui reste. Par exemple, les physiciens, ayant calcul, d'aprs les lois de la propagation des ondes sonores, quelle doit tre la vitesse du son, trouvrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble l'indiquer. Ce surplus ou rsidu de vitesse est un consquent et suppose un antcdent; Laplace trouva l'antcdent dans la chaleur que dveloppe la condensation de chaque onde sonore, et cet lment nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voil un exemple de la _mthode des rsidus_. Sa rgle est que si l'on retranche d'un phnomne la partie qui est l'effet de certains antcdents, le rsidu du phnomne est l'effet des antcdents qui restent.] [Note 164: Prenons deux faits: la prsence de la terre et l'oscillation du pendule, ou bien encore la prsence de la lune et le mouvement des mares. Pour joindre directement ces deux phnomnes l'un l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vrifier si cette suppression entranerait l'absence du second. Or cette suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matriellement impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les deux phnomnes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un correspondent certaines variations de l'autre; que toutes les oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la terre; que toutes les circonstances des mares correspondent aux diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait est l'antcdent du premier. Voil un exemple de la _mthode des variations concomitantes_: sa rgle fondamentale est que: si un phnomne varie d'une faon quelconque toutes les fois qu'un autre phnomne varie d'une certaine faon, le premier est une cause ou un effet direct ou indirect du second.] [Note 165: La mthode de diffrence, dit Mill, a pour fondement, que tout ce qui ne saurait tre limin est li au phnomne par une loi. La mthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut tre limin n'est point li au phnomne par une loi. La mthode des rsidus est un cas de la mthode de diffrence; la mthode des variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction qu'elle opre, non sur les deux phnomnes, mais sur leurs variations.] VIII Ce sont l des formules, un fait sera plus clair. En voici un: on y va voir les mthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble presque toutes. Il s'agit de la thorie de la rose du docteur Well. Je cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut se donner le plaisir de les mditer. Il faut d'abord distinguer la rose de la pluie aussi bien que des brouillards, et la dfinir en disant qu'elle est l'apparition spontane d'une moiteur sur des corps exposs en plein air, quand il ne tombe point de pluie ni d'humidit visible[166]. La rose ainsi dfinie, quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouve? D'abord, nous avons des phnomnes analogues dans la moiteur qui couvre un mtal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui apparat en t sur les parois d'un verre d'eau frache qui sort du puits, qui se montre l'intrieur des vitres quand la grle ou une pluie soudaine refroidit l'air extrieur, qui coule sur nos murs lorsqu'aprs un long froid arrive un dgel tide et humide.--Comparant tous ces cas, nous trouvons qu'ils contiennent tous le phnomne en question. Or, tous ces cas s'accordent en un point, savoir que l'objet qui se couvre de rose est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de la rose nocturne? Est-ce un fait que l'objet baign de rose est plus froid que l'air? Nous sommes tents de rpondre que non, car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'exprience est aise: nous n'avons qu' mettre un thermomtre en contact avec la substance couverte de rose, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la porte de son influence. L'exprience a t faite, la question a t pose, et toujours la rponse s'est trouve affirmative. Toutes les fois qu'un objet se recouvre de rose, il est plus froid que l'air[167]. Voil une application complte de la _mthode de concordance_: elle tablit une liaison invariable entre l'apparition de la rose sur une surface et la froideur de cette surface compare l'air extrieur. Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la mthode de concordance ne nous fournit aucune lumire. Nous devons avoir recours une mthode plus puissante: nous devons varier les circonstances, nous devons noter les cas o la rose manque; car une des conditions ncessaires pour appliquer la _mthode de diffrence_, c'est de comparer des cas o le phnomne se rencontre avec d'autres o il ne se rencontre pas[168]. Or la rose ne se dpose pas sur la surface des mtaux polis, tandis qu'elle se dpose trs-abondamment sur le verre. Voil un cas o l'effet se produit, et un autre o il ne se produit point.... Mais, comme les diffrences qu'il y a entre le verre et les mtaux polis sont nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore tre srs, c'est que la cause de la rose se trouvera parmi les circonstances qui distinguent le verre des mtaux polis[169].... Cherchons donc dmler cette circonstance, et pour cela employons la seule mthode possible, celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des mtaux polis et du verre poli, le contraste montre videmment que la _substance_ a une grande influence sur le phnomne. C'est pourquoi faisons varier autant que possible la substance seule, en exposant l'air les surfaces polies de diffrentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paratre une chelle d'intensit. Les substances polies qui conduisent le plus mal la chaleur sont celles qui s'imprgnent le plus de rose; celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le moins[170]: d'o l'on conclut que l'apparition de la rose est lie au pouvoir que possde le corps de rsister au passage de la chaleur. Mais si nous exposons l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces polies, nous trouvons quelquefois cette loi renverse. Ainsi le fer rude, particulirement s'il est peint ou noirci, se mouille de rose plus vite que le papier verni. L'_espce de surface_ a donc beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la mme substance en faisant varier le plus possible l'tat de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la mthode des variations concomitantes), et une nouvelle chelle d'intensit se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus aisment par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus abondamment de rose[171]. On en conclut que l'apparition de la rose est lie la capacit de perdre la chaleur par voie de rayonnement. prsent l'influence que nous venons de reconnatre la _substance_ et la _surface_ nous conduit considrer celle de la _texture_, et l nous rencontrons une troisime chelle d'intensit, qui nous montre les substances d'une texture ferme et serre, par exemple les pierres et les mtaux, comme dfavorables l'apparition de la rose, et au contraire les substances d'une texture lche, par exemple le drap, le velours, la laine, le duvet, comme minemment favorables la production de la rose. La texture lche est donc une des circonstances qui la provoquent. Mais cette troisime cause se ramne la premire, qui est le pouvoir de rsister au passage de la chaleur, car les substances de texture lche sont prcisment celles qui fournissent les meilleurs vtements, en empchant la chaleur de passer de la peau l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface intrieure trs-chaude pendant que leur surface extrieure est trs-froide[172]. Ainsi les cas trs-varis dans lesquels beaucoup de rose se dpose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent rapidement,--deux qualits qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend perdre sa chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui tre restitue par le dedans. Au contraire, les cas trs-varis dans lesquels la rose manque ou est trs-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette proprit. Nous pouvons maintenant rpondre la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la rose, est la cause de l'autre. Nous venons de trouver que la substance sur laquelle la rose se dpose doit, par ses seules proprits, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rose, et, comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rose qui dpend de la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la rose[173]. Maintenant cette loi si amplement tablie peut se confirmer de trois manires diffrentes. Premirement, par dduction, en partant des lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par l'exprience directe que la quantit d'eau qui peut rester suspendue dans l'air l'tat de vapeur est limite pour chaque degr de temprature, et que ce maximum devient moindre mesure que la temprature diminue. Il suit de l dductivement que, s'il y a dj autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en contenir sa temprature prsente, tout abaissement de cette temprature portera une portion de la vapeur se condenser et se changer en eau. Mais, de plus, nous savons dductivement, d'aprs les lois de la chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-mme abaissera ncessairement la temprature de la couche d'air immdiatement applique sa surface, et par consquent la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'aprs les lois ordinaires de la gravitation ou cohsion, s'attachera la surface du corps, ce qui constituera la rose.... Cette preuve dductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est--dire des cas o, ce corps tant plus froid que l'air, il ne se dpose pourtant point de rose: car elle montre qu'il en sera ncessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu fourni de vapeur aqueuse, comparativement sa temprature, que mme, tant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, dans un t trs-sec, il n'y a pas de rose, ni dans un hiver trs-sec de geles blanches[174]. La seconde confirmation de la thorie se tire de l'exprience directe pratique selon la mthode de diffrence. Nous pouvons, en refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une temprature laquelle la rose commence se dposer. Nous ne pouvons, la vrit, faire cela que sur une petite chelle; mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la mme opration, si elle tait conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au mme effet. Et finalement nous sommes capables de vrifier le rsultat, mme sur cette grande chelle. Le cas est un de ces cas rares o la nature fait l'exprience pour nous de la mme manire que nous la ferions nous-mmes, c'est--dire en introduisant dans l'tat antrieur des choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement dfinie, et en manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout autre changement considrable dans les circonstances antrieures. On a observ que la rose ne se dpose jamais abondamment dans des endroits fort abrits contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits nuageuses; mais que, si les nuages s'cartent, ft-ce pour quelques minutes seulement, de faon laisser une ouverture, la rose commence se dposer, et va en augmentant. Ici il est compltement prouv que la prsence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel cause la prsence ou l'absence de la rose; mais puisqu'un ciel clair n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps qu'un simple fluide lastique spare d'un objet donn, ont cette proprit connue, qu'ils tendent lever ou maintenir la temprature de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, nous voyons l'instant que la retraite des nuages refroidira la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement dans l'antcdent par des moyens connus et dfinis, le consquent suit et doit suivre: exprience naturelle conforme aux rgles de la mthode de diffrence[175]. [Note 166: We must separate dew from rain, and the moisture of fogs, and limit the application of the term to what is really meant, which is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed in the open air when no rain or _visible_ wet is falling.] [Note 167: "Now, here we have analogous phenomena in the moisture which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills the external air; that which runs down our walls when, after a long frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find that they all contain the phenomenon which was proposed as the subject of investigation. Now "all these instances agree in one point, the coldness of the object dewed in comparison with the air in contact with it." But there still remains the most important case of all, that of nocturnal dew: does the same circumstance exist in this case? "Is it a fact that the object dewed _is_ colder than the air? Certainly not, one would at first be inclined to say; for what is to make it so? But.... the experiment is easy; we have only to lay a thermometer in contact with the dewed substance, and hang one at a little distance above it, out of reach of its influence. The experiment has been therefore made; the question has been asked, and the answer has been invariably in the affirmative. Whenever an object contracts dew, it _is_ colder than the air."] [Note 168: Here then is a complete application of the Method of Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between the deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface compared with the external air. But which of these is cause, and which effect? Or are they both effects of something else? On this subject the Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same thing, vary the circumstances; since every instance in which the circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the contrary or negative cases, i. e., where no dew is produced: for a comparison between instances of dew and instances of no dew is the condition necessary to bring the Method of Difference into play.] [Note 169: "Now, first, no dew is produced on the surface of polished metals, but it _is_ very copiously on glass, both exposed with their faces upwards, and in some cases the under side of a horizontal plate of glass is also dewed." Here is an instance in which the effect is produced, and another instance in which it is not produced; but we cannot yet pronounce, as the canon of the Method of Difference requires, that the latter instance agrees with the former in all its circumstances except in one; for the differences between glass and polished metals are manifold, and the only thing we can as yet be sure of, is, that the cause of dew will be found among the circumstances by which the former substance is distinguished from the latter.] [Note 170: In the cases of polished metal and polished glass, the contrast shows evidently that the _substance_ has much to do with the phenomenon; therefore let the substance _alone_ be diversified as much as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This done, a _scale of intensity_ becomes obvious. Those polished substances are found to be most strongly dewed which conduct heat worst, while those which conduct well, resist dew most effectually.] [Note 171: The conclusion obtained is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is in some proportion to the power which the body possesses of resisting the passage of heat; and that this, therefore (or something connected with this), must be at least one of the causes which assist in producing the deposition of dew on the surface. But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind of _surface_, therefore, has a great influence. Expose, then, the _same_ material in very diversified states as to surface (that is, employ the Method of Difference to ascertain concomitance of variations), "and another scale of intensity becomes at once apparent; those _surfaces_ which _part with their heat_ most readily by radiation, are found to contact dew most copiously."] [Note 172: The conclusion obtained by this new application of the method is, that, _ceteris paribus_, the deposition of dew is also in some proportion to the power of radiating heat; and that the quality of doing this abundantly (or some cause on which that quality depends) is another of the causes which promote the deposition of dew on the substance. "Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and _surface_ leads us to consider that of _texture_: and here, again, we are presented on trial with remarkable differences, and with a third scale of intensity, pointing out substances of a close firm texture, such as stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose one, as cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently favourable to the contraction of dew. The Method of Concomitant Variations is here, for the third time, had recourse to; and, as before, from necessity, since the texture of no substance is absolutely firm or absolutely loose. Looseness of texture, therefore, or something which is the cause of that quality, is another circumstance which promotes the deposition of dew; but this third cause resolves, itself into the first, viz. the quality of resisting the passage of heat: for substances of loose texture are precisely those which are best adapted for clothing or for impeding the free passage of heat from the skin into the air, so as to allow their outer surfaces to be very cold, while they remain warm within."] [Note 173: It thus appears that the instances in which much dew is deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we are able to observe, in this only, that they either radiate heat rapidly or conduct it slowly: qualities between which there is no other circumstance of agreement, than that by virtue of either, the body tends to lose heat from the surface more rapidly than it can be restored from within. The instances, on the contrary, in which no dew, or but a small quantity of it, is formed, and which are also extremely various, agree (so far as we can observe) in nothing, except in _not_ having this same property. This doubt we are now able to resolve. We have found that, in every such instance, the substance must be one which, by its own properties or laws, would, if exposed in the night, become colder than the surrounding air. The coldness therefore, being accounted for independently of the dew, while it is proved that there is a connexion between the two, it must be the dew which depends on the coldness; or in other words, the coldness is the cause of the dew.] [Note 174: The law of causation, already so amply established, admits, however, of efficient additional corroboration in no less than three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour when diffused through air or any other gas; and though we have not yet come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to render the speculation complete. It is known by direct experiment that only a limited quantity of water can remain suspended in the state of vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less and less as the temperature diminishes. From this it follows, deductively, that if there is already as much vapour suspended as the air will contain at its existing temperature, any lowering of that temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat, that the contact of the air with a body colder than itself, will necessarily lower the temperature of the stratum of air immediately applied to its surface; and will therefore cause it to part with a portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body, thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been seen, has the advantage of proving at once causation as well as coexistence; and it has the additional advantage that it also accounts for the _exceptions_ to the occurrence of the phenomenon, the cases in which, although the body is colder than the air, yet no dew is deposited; by showing that this will necessarily be the case when the air is so undersupplied with aqueous vapour, comparatively to its temperature, that even when somewhat cooled by the contact of the colder body, it can still continue to hold in suspension all the vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry summer there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.] [Note 175: The second corroboration of the theory is by direct experiment, according to the canon of the Method of Difference. We can, by cooling the surface of any body, find in all cases some temperature (more or less inferior to that of the surrounding air, according to its hygrometric condition), at which dew will begin to be deposited. Here, too, therefore, the causation is directly proved. We can, it is true, accomplish this only on a small scale; but we have ample reason to conclude that the same operation, if conducted in Nature's great laboratory, would equally produce the effect. And, finally, even on that great scale we are able to verify the result. The case is one of those rare cases; as we have shown them to be, in which nature works the experiment for us in the same manner in which we ourselves perform it; introducing into the previous state of things a single and perfectly definite new circumstance, and manifesting the effect so rapidly, that there is not time for any other material change in the preexisting circumstances. It is observed that dew is never copiously deposited in situations much screened from the open sky, and not at all in a cloudy night, but _if the clouds withdraw even for a few minutes, and leave a clear opening, a deposition of dew presently begins_, and goes on increasing.... Dew formed in clear intervals will often even evaporate again, when the sky becomes thickly overcast. The proof, therefore, is complete that the presence or absence of an uninterrupted communication with the sky causes the deposition or non-deposition of dew. Now, since a clear sky is nothing but the absence of clouds, and it is a known property of clouds, as of all other bodies between which and any given object nothing intervenes but an elastic fluid, that they tend to raise or keep up the superficial temperature of the object by radiating heat to it, we see at once that the disappearance of clouds will cause the surface to cool; so that Nature, in this case, produces a change in the antecedent by definite and known means, and the consequent follows accordingly: a natural experiment which satisfies the requisitions of the Method of Difference.] IX Ce ne sont pas l tous les procds des sciences, mais ceux-ci mnent aux autres. Ils s'enchanent tous, et personne, mieux que Mill, n'a montr leur enchanement. En beaucoup de cas les procds d'isolement sont impuissants, et ces cas sont ceux o l'effet, tant produit par un concours de causes, ne peut tre divis en ses lments. Les mthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus liminer, et par consquent nous ne pouvons plus induire. Et cette difficult si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui mls un tel point qu'on ne peut les sparer sans le dtruire, en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicit par deux forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque lment de son mouvement est l'effet combin de deux forces sollicitantes. Les deux effets se pntrent tellement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter sa source. Pour apercevoir sparment chaque effet, il faudrait considrer des mouvements diffrents, c'est--dire supprimer le mouvement donn et le remplacer par d'autres. Ni la mthode de concordance ou de diffrence, ni la mthode des rsidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes dcomposantes et liminatives, ne peuvent servir contre un phnomne qui par nature exclut toute limination et toute dcomposition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparat la dernire clef de la nature, la mthode de dduction. Nous quittons le phnomne, nous nous reportons ct de lui, nous en tudions d'autres plus simples, nous tablissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux sa cause par les procds de l'induction ordinaire; puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'aprs leurs lois connues quel devra tre leur effet total. Nous vrifions ensuite si le mouvement donn est exactement semblable au mouvement prdit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'o nous l'avons dduit. Ainsi, pour dcouvrir les causes des mouvements des plantes, nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirige selon la tangente, l'autre qui est la force acclratrice attractive. De ces lois induites nous dduisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis leurs sollicitations combines, et, vrifiant que les mouvements plantaires observs concident exactement avec les mouvements prvus, nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les causes des mouvements plantaires. C'est cette mthode, dit Mill, que l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les thories qui ont runi des phnomnes vastes et compliqus sous quelques lois simples. Ses dtours nous ont conduits plus loin que la voie directe; elle a tir son efficacit de son imperfection. X Que si nous comparons maintenant les deux mthodes, leur opportunit, leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrg l'histoire, les divisions, les esprances et les limites de la science humaine. La premire apparat au dbut, la seconde la fin. La premire a d prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence le perdre; la seconde a d perdre l'empire au temps de Bacon, et commence le prendre: en sorte que la science, aprs avoir pass de l'tat dductif l'tat exprimental, passe de l'tat exprimental l'tat dductif. La premire a pour province les phnomnes dcomposables et sur lesquels nous pouvons exprimenter. La seconde a pour domaine les phnomnes indcomposables, ou sur lesquels nous ne pouvons exprimenter. La premire est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, dans les premires dmarches de toute science, et aussi partout o les phnomnes sont mdiocrement compliqus, proportionns notre force, capables d'tre transforms par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en astronomie, dans les parties suprieures de la physique, en physiologie, en histoire, dans les dernires dmarches de toute science, partout o les phnomnes sont fort compliqus, comme la vie animale et sociale, ou placs hors de nos prises, comme le mouvement des corps clestes et les rvolutions de l'enveloppe terrestre. Quand la mthode convenable n'est pas employe, la science s'arrte; quand la mthode convenable est pratique, la science marche. L est tout le secret de son pass et de son prsent. Si les sciences physiques sont restes immobiles jusqu' Bacon, c'est qu'on dduisait lorsqu'il fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait dduire. C'est par dduction et d'aprs les lois physiques et chimiques qu'on pourra expliquer les phnomnes physiologiques. C'est par dduction et d'aprs les lois mentales qu'on pourra expliquer les phnomnes historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent devenir dductives; toutes aspirent se rsumer en quelques propositions gnrales desquelles le reste puisse se dduire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la science est avance. Moins une science exige de suppositions et de donnes, plus elle est parfaite. Cette rduction est son tat final. L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son modle. Nous connatrons la nature quand nous aurons dduit ses millions de faits de deux ou trois lois. J'ose dire que la thorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnatre que nulle part l'induction n'a t explique d'une faon si complte et si prcise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes, avec des applications si tendues et si exactes, avec une telle connaissance des pratiques effectives et des dcouvertes acquises, avec une plus entire exclusion des principes mtaphysiques et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux procds rigoureux de l'exprience moderne. Vous me demandiez tout l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je rponds: la thorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande ligne qui commence Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continue jusqu' nous. Ils ont port dans la philosophie notre esprit national; ils ont t positifs et pratiques; ils ne se sont point envols au-dessus des faits; ils n'ont point tent des routes extraordinaires; ils ont purg le cerveau humain de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employ du seul ct o il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrires et des flambeaux sur le chemin dj fray par les sciences fructueuses. Ils n'ont point voulu dpenser vainement leur travail hors de la voie explore et vrifie. Ils ont aid la grande oeuvre moderne, la dcouverte des lois applicables; ils ont contribu, comme les savants spciaux, augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de philosophies qui en aient fait autant. [Note 176: T. I, p. 500.] [Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication, d'aprs Liebig, de la dcomposition, de la respiration, de l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la mthode des sciences morales; je ne connais pas de meilleur trait sur ce sujet.] XI Vous allez me dire que mon philosophe s'est coup les ailes pour fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'exprience borne la carrire qu'elle nous ouvre; elle nous a donn notre but; elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu' regarder les lments qui la composent et les vnements dont elle part pour comprendre que sa porte est restreinte. Sa nature et son procd rduisent sa marche quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernires de la nature ne peuvent tre moins nombreuses que les espces distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien rduire un mouvement un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un l'autre des phnomnes de degr diffrent, mais non des phnomnes d'espce diffrente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme des lments simples, indcomposables, absolument spars les uns des autres, absolument incapables d'tre ramens les uns aux autres. L'exprience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversits qui la fondent.--D'autre part, l'exprience a beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son domaine, il est limit dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle observe est born et amen par une infinit d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est oblige de supposer ou de reconnatre quelque tat primordial d'o elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout problme a ses donnes accidentelles ou arbitraires: on en dduit le reste, mais on ne les dduit de rien. Le soleil, la terre, les plantes, l'impulsion initiale des corps clestes, les proprits primitives des substances chimiques, sont de ces donnes[180]. Si nous les possdions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mmes. Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils exist l'origine plutt que d'autres? Pourquoi ont-ils t mls en telles ou telles proportions? Pourquoi ont-ils t distribus de telle ou telle manire dans l'espace? C'est l une question laquelle nous ne pouvons rpondre. Bien plus, nous ne pouvons dcouvrir rien de rgulier dans cette distribution mme; nous ne pouvons la rduire quelque uniformit, quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181]. Et l'astronomie, qui tout l'heure nous offrait le modle de la science acheve, nous offre maintenant l'exemple de la science limite. Nous pouvons bien prdire les innombrables positions de tous les corps plantaires; mais nous sommes obligs de supposer, outre l'impulsion primitive et son degr, outre la force attractive et sa loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des consquences ncessaires, mais au moyen d'antcdents accidentels, en sorte que, si la thorie de notre univers tait acheve, elle aurait encore deux grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au dbut du monde moral; l'une comprenant les lments de l'tre, l'autre renfermant les lments de l'exprience; l'une contenant les sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. Notre science, dit votre Royer-Collard, consiste puiser l'ignorance sa source la plus leve. Pouvons-nous au moins affirmer que ces donnes irrductibles ne le sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles ont des causes comme les faits drivs dont elles sont les causes? Pouvons-nous dcider que tout vnement tout point du temps et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si bien rgl, est un abrg du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de notre enceinte si troite, et affirmer quelque chose de l'univers? En aucune faon, et c'est ici que Mill pousse aux dernires consquences; car la loi qui attribue une cause tout vnement n'a pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre porte que notre exprience. Elle ne renferme point sa ncessit en elle-mme; elle tire toute son autorit du grand nombre des cas o on l'a reconnue vraie; elle ne fait que rsumer une somme d'observations; elle lie deux donnes qui, considres en elles-mmes, n'ont point de liaison intime; elle joint l'antcdent et le consquent pris en gnral, comme la loi de la pesanteur joint un antcdent et un consquent pris en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois exprimentales, et participe leur incertitude comme leurs restrictions. coutez ces fortes paroles: Je suis convaincu que si un homme, habitu l'abstraction et l'analyse, exerait loyalement ses facults cet effet, il ne trouverait point de difficult, quand son imagination aurait pris le pli, concevoir qu'en certains endroits, par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidrale compose prsent l'univers, les vnements puissent se succder au hasard, sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre exprience, ni dans notre constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni mme une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182]. Pratiquement, nous pouvons nous fier une loi si bien tablie; mais dans les parties lointaines des rgions stellaires, o les phnomnes peuvent tre entirement diffrents de ceux que nous connaissons, ce serait folie d'affirmer hardiment le rgne de cette loi gnrale, comme ce serait folie d'affirmer pour l-bas le rgne des lois spciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre plante[183]. Nous sommes donc chasss irrvocablement de l'infini; nos facults et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous restons confins dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas au del de son exprience; nous ne pouvons tablir entre les faits aucune liaison universelle et ncessaire; peut-tre mme n'existe-t-il entre les faits aucune liaison universelle et ncessaire. Mill s'arrte l; mais certainement, en menant son ide jusqu'au bout, on arriverait considrer le monde comme un simple monceau de faits. Nulle ncessit intrieure ne produirait leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures donnes, c'est--dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre systme, ils se trouveraient assembls de faon amener des retours rguliers; quelquefois ils seraient assembls de manire n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez Dmocrite, serait au coeur des choses. Les lois en driveraient, et n'en driveraient que et l. Il en serait des tres comme des nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des deux facteurs primitifs, tantt s'talent, tantt ne s'talent pas en priodes rgulires. Voil sans doute une conception originale et haute. Elle est la dernire consquence de l'ide primitive et dominante que nous avons dmle au commencement du systme, qui a transform les thories de la dfinition, de la proposition et du syllogisme; qui a rduit les axiomes des vrits d'exprience; qui a dvelopp et perfectionn la thorie de l'induction; qui a tabli le but, les bornes, les provinces et les mthodes de la science; qui, dans la nature et dans la science, a partout supprim les liaisons intrieures; qui a remplac le ncessaire par l'accidentel, la cause par l'antcdent, et qui consiste prtendre que toute assertion utile a pour effet de former un couple, c'est--dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont spars. [Note 178: T. II, p. 4.] [Note 179: There exists in nature a number of permanent causes, which have subsisted ever since the human race has been in existence, and for an undefinite and probably an enormous length of time previous. The sun, the earth, and planets, with their various constituents, air, water, and the other distinguishable substances, whether simple or compound, of which nature is made up, are such Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences which they were fitted to produce have taken place (as often as the other conditions of the production met), from the very beginning of our experience. But we can give no account of the origin of the Permanent Causes themselves.] [Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions, established the previously unknown ultimate property of a mutual attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition, electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately inherent in the particles of which bodies are composed; the comparative atomic weights of different kinds of bodies were ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities observed in the proportions in which substances combine with one another; and so forth. Thus although every resolution of a complex uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really does remove many properties from the list; yet (since the result of this simplifying process is to trace up an ever greater variety of different effects to the same agents), the further we advance in this direction, the greater number of distinct properties we are forced to recognise in one and the same object: the coexistences of which properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities of nature.] [Note 181: Why these particular natural agents existed originally and no others, or why they are commingled in such and such proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a question we cannot answer. More than this: we can discover nothing regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity, to no law. There are no means by which, from the distribution of these causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a similar distribution prevails in another.] [Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, will, when his imagination has once learnt to entertain the notion, find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the many firmaments into which sidereal astronomy now divides the universe, events may succeed one another at random, without any fixed law; nor can anything in our experience, or in our mental nature, constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of which we have experience, must be sought elsewhere than in any supposed necessity of our intellectual faculties.] [Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, it would be folly to affirm confidently that this general law prevails, any more than those special ones which we have found to hold universally on our own planet. The uniformity in the succession of events, otherwise called the law of causation, must be received not as law of the universe, but of that portion of it only which is within the range of our means of sure observation, with a reasonable degree of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a supposition without evidence, and to which, in the absence of any ground from experience for estimating its degree of probability, it would be idle to attempt to assign any.] 2. L'ABSTRACTION. I --Un abme de hasard et un abme d'ignorance. La perspective est sombre: il n'importe, si elle est vraie. tout le moins, cette thorie de la science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, un penseur a mieux rsum par sa doctrine la pratique de son pays; rarement un homme a mieux reprsent par ses ngations et ses dcouvertes les limites et la porte de sa race. Les procds dont celui-ci compose la science sont ceux o vous excellez par-dessus tous les autres, et les procds qu'il exclut de la science sont ceux qui vous manquent plus qu' personne. Il a dcrit l'esprit anglais en croyant dcrire l'esprit humain. C'est l sa gloire, mais c'est aussi l sa faiblesse. Il y a dans votre ide de la connaissance une lacune qui, incessamment ajoute elle-mme, finit par creuser ce gouffre de hasard du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrter. Et voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance des premires causes, c'est--dire des choses divines, vous rduisez l'homme devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalt, mthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce grand vide inconnu que vous placez au del de notre petit monde, les gens tte chaude ou conscience triste peuvent loger tous leurs rves, et les hommes jugement froid, dsesprant d'y rien atteindre, n'ont plus qu' se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui peuvent amliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces deux dispositions se rencontrent dans une tte anglaise. L'esprit religieux et l'esprit positif y vivent cte cte et spars. Cela fait un mlange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manire dont les Allemands ont concili la science et la foi.--Mais leur philosophie n'est qu'une posie mal crite.--Peut-tre.--Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que la puissance de btir des hypothses.--Peut-tre.--Mais les systmes qu'ils ont arrangs n'ont pas tenu devant l'exprience.--Je vous abandonne leur oeuvre.--Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le reste ne sont que de grands mots.--Je vous abandonne leur style.--Alors que gardez-vous?--Leur ide de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on dcouvre les causes par une rvlation de la raison?--Point du tout.--Vous croyez comme nous qu'on dcouvre les causes par la simple exprience?--Pas davantage.--Vous pensez qu'il y a une facult autre que l'exprience et la raison propre dcouvrir les causes?--Oui.--Vous croyez qu'il y a une opration moyenne, situe entre l'illumination et l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la premire, capable d'atteindre des vrits comme on l'prouve pour la seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. Reprenons votre ide primitive; je tcherai de dire en quoi je la trouve incomplte, et en quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer. II Votre point de dpart est bon: en effet, l'homme ne connat point les substances; il ne connat ni l'esprit ni le corps: il n'aperoit que ses tats intrieurs tout passagers et isols; il s'en sert pour affirmer et dsigner des tats extrieurs, positions, mouvements, changements, et ne s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au dedans, soit au dehors, tantt caducs, quand son impression ne se rpte pas, tantt permanents, quand son impression, maintes fois rpte, lui fait supposer qu'elle sera rpte toutes les fois qu'il voudra l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des rsistances, des mouvements, tantt momentans et variables, tantt semblables eux-mmes et renouvels. Il ne suppose des qualits et proprits que par un artifice de langage, et pour grouper plus commodment des faits. Nous allons mme plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits ni corps, mais simplement des groupes de mouvements prsents ou possibles, et des groupes de penses prsentes ou possibles. Nous croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systmes de faits. Nous regardons l'ide de substance comme une illusion psychologique. Nous considrons la substance, la force et tous les tres mtaphysiques des modernes comme un reste des entits scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est--dire des vnements et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que toute connaissance consiste d'abord lier ou additionner des faits. Mais cela termin, une nouvelle opration commence, la plus fconde de toutes, et qui consiste dcomposer ces donnes complexes en donnes simples. Une facult magnifique apparat, source du langage, interprte de la nature, mre des religions et des philosophies, seule distinction vritable, qui, selon son degr, spare l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire l'_abstraction_, qui est le pouvoir d'isoler les lments des faits et de les considrer part. Mes yeux suivent le contour d'un carr, et l'abstraction en isole les deux proprits constitutives, l'galit des cts et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et l'abstraction en isole les deux lments gnrateurs, la notion de rectangle et la rvolution de ce rectangle autour d'un de ses cts pris comme axe. Cent mille expriences me dveloppent par une infinit de dtails la srie des oprations physiologiques qui font la vie, et l'abstraction isole la direction de cette srie, qui est un circuit de dperdition constante et de rparation continue. Douze cents pages m'ont expos le jugement de Mill sur les diverses parties de la science, et l'abstraction isole son ide fondamentale, savoir, que les seules propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait un fait non contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de mme. Toujours un fait ou une srie de faits peut tre rsolu en ses composants. C'est cette dcomposition que l'on rclame lorsqu'on demande quelle est la nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on veut pntrer dans l'intrieur d'un tre. Ce sont eux que l'on dsigne sous les noms de forces, causes, lois, essences, proprits primitives. Ils ne sont pas un nouveau fait ajout aux premiers; ils en sont une portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mmes. On ne passe pas, en les dcouvrant, d'une donne une donne diffrente, mais de la mme la mme, du tout la partie, du compos aux composants. On ne fait que voir la mme chose sous deux formes, d'abord entire, puis divise; on ne fait que traduire la mme ide d'un langage en un autre, du langage sensible en langage abstrait, comme on traduit une courbe en une quation, comme on exprime un cube par une fonction de son ct. Que cette traduction soit difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la comparaison d'un nombre norme de faits pour y atteindre, et que maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore. Toujours est-il que dans cette opration, qui est videmment fructueuse, au lieu d'aller d'un fait un autre fait, on va du mme au mme; au lieu d'ajouter une exprience une exprience, on met part quelque portion de la premire; au lieu d'avancer, on s'arrte pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant ne sont pas des expriences; il y a donc des propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une opration diffrente de l'exprience, qui agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acqurir, s'applique aux donnes acquises, et qui par del l'observation, ouvrant aux sciences une carrire nouvelle, dfinit leur nature, dtermine leur marche, complte leurs ressources et marque leur but. Voil la grande omission du systme: l'abstraction y est laisse sur l'arrire-plan, peine mentionne, recouverte par les autres oprations de l'esprit, traite comme un appendice des expriences; nous n'avons qu' la rtablir dans la thorie gnrale pour reformer les thories particulires o elle a manqu. III D'abord la dfinition. Il n'y a pas, dit Mill, de dfinition des choses, et quand on me dfinit la sphre le solide engendr par la rvolution d'un demi-cercle autour de son diamtre, on ne me dfinit qu'un nom. Sans doute on vous apprend par l le sens d'un nom, mais on vous apprend encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les proprits de toute sphre drivent de cette formule gnratrice. On rduit une donne infiniment complexe deux lments. On transforme la donne sensible en donnes abstraites; on exprime l'essence de la sphre, c'est--dire la cause intrieure et primordiale de toutes ses proprits. Voil la nature de toute vraie dfinition; elle ne se contente pas d'expliquer un nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement une proprit distinctive, elle ne se borne pas coller sur l'objet une tiquette propre le faire reconnatre entre tous. Il y a en dehors de la dfinition plusieurs faons de faire reconnatre l'objet; il y a telle autre proprit qui n'appartient qu' lui; on pourrait dsigner la sphre en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, surface gale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces dsignations ne sont pas des dfinitions; elles exposent une proprit caractristique et drive, non une proprit gnratrice et premire; elles ne ramnent pas la chose ses facteurs, elles ne la recrent pas sous nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses lments irrductibles. La dfinition est la proposition qui marque dans un objet la qualit d'o drivent les autres, et qui ne drive point d'une autre qualit. Ce n'est point l une proposition verbale, car elle vous enseigne la qualit d'une chose. Ce n'est point l l'affirmation d'une qualit ordinaire, car elle vous rvle la qualit qui est la source du reste. C'est une assertion d'une espce extraordinaire, la plus fconde et la plus prcieuse de toutes, qui rsume toute une science, et en qui toute science aspire se rsumer. Il y a une dfinition dans chaque science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possdons pas partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus dfinir le mouvement des plantes par la force tangentielle et l'attraction qui le composent; nous dfinissons dj en partie le corps chimique par la notion d'quivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous travaillons transformer chaque groupe de phnomnes en quelques lois, forces ou notions abstraites. Nous nous efforons d'atteindre en chaque objet les lments gnrateurs, comme nous les atteignons dans la sphre, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cne, et dans tous les composs mathmatiques. Nous rduisons les corps naturels deux ou trois sortes de mouvements, attraction, vibration, polarisation, comme nous rduisons les corps gomtriques deux ou trois sortes d'lments, le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science partielle ou complte, provisoire ou dfinitive, suivant que cette rduction est approximative ou absolue, imparfaite ou acheve. IV Mme changement dans la thorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont mortels, car ce serait dire deux fois la mme chose, mais en posant que Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu parler, sont morts.--Je rponds que la vraie preuve n'est ni dans la mortalit de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalit de tous les hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote[184], en montrant sa cause. On prouvera donc la mortalit du prince Albert en montrant la cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le corps humain, tant un compos chimique instable, doit se dissoudre au bout d'un temps; en d'autres termes, parce que la mortalit est jointe la qualit d'homme. Voil la cause et voil la preuve. C'est cette loi abstraite qui, prsente dans la nature, amnera la mort du prince, et qui, prsente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition particulire, ni la proposition gnrale. Elle est si bien la preuve qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, c'est parce que la mortalit est jointe la qualit d'homme. Si tous les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalit est jointe la qualit d'homme. Ici, une fois de plus, le rle de l'abstraction a t oubli. Mill l'a confondue avec les expriences; il n'a pas distingu la preuve et les matriaux de la preuve, la loi abstraite et le nombre fini ou indfini de ses applications. Les applications contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce n'est pas assez d'additionner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez d'exprimenter, il faut abstraire. Voil la grande opration scientifique. Le syllogisme ne va pas du particulier au particulier, comme dit Mill, ni du gnral au particulier, comme disent les logiciens ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est--dire de la cause l'effet. C'est ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et il en marque tous les chanons; il relie les principes aux effets; il fait communiquer les dfinitions avec les phnomnes. Il porte sur toute l'chelle de la science l'abstraction que la dfinition a porte au sommet. [Note 184: Voyez les seconds analytiques, si suprieurs aux premiers: [Grec: di aitin kai protern].] V La mme opration explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons que des grandeurs gales ajoutes des grandeurs gales font des sommes gales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, c'est par une exprience extrieure faite avec nos yeux, ou par une exprience intrieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut savoir ainsi que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on peut le savoir encore d'une autre faon. On peut se reprsenter une droite par l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la raison. On peut considrer son image ou sa dfinition. On peut l'tudier en elle-mme ou dans les lments gnrateurs. Je puis me reprsenter une droite toute faite, mais je puis aussi la rsoudre en ses facteurs. Je puis assister sa formation, et dgager les lments abstraits qui l'engendrent, comme j'ai assist la formation du cylindre et dgag le rectangle en rvolution qui l'a engendr. Je puis dire non pas que la ligne droite est la plus courte d'un point un autre, ce qui est une proprit drive, mais qu'elle est la ligne forme par le mouvement d'un point qui tend se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui revient dire que deux points suffisent dterminer une droite, en d'autres termes que deux droites ayant deux points communs concident dans toute leur tendue intermdiaire; d'o l'on voit que si deux droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et n'enfermeraient rien du tout. Voil une seconde manire de connatre l'axiome, et il est clair qu'elle diffre beaucoup de la premire. Dans la premire, on le constate; dans la seconde, on le dduit. Dans la premire, on prouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il est vrai. Dans la premire, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. Dans la premire, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome est inconcevable; dans la seconde, on dcouvre en plus que le contraire de l'axiome est contradictoire. tant donne la dfinition de la ligne droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y trouve compris; il en drive comme une consquence de son principe. En somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes spars, irrductibles l'un l'autre: il unit deux termes dont le second est une portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont ainsi. Il suffit de les dcomposer pour apercevoir qu'ils vont non d'un objet un objet diffrent, mais du mme au mme. Il suffit de rsoudre les notions d'galit, de cause, de substance, de temps et d'espace en leurs abstraits, pour dmontrer les axiomes d'galit, de substance, de cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identit. Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Cela admis, on voit l'instant que la porte de notre esprit se trouve change. Nous ne sommes plus simplement capables de connaissances relatives et bornes: nous sommes capables aussi de connaissances absolues et infinies; nous possdons dans les axiomes des donnes qui non-seulement s'accompagnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre. Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions forcs de conclure, comme Mill, que peut-tre elles ne s'accompagnent pas toujours. Nous ne verrions point la ncessit intrieure de leur jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux donnes tant de leur nature isoles, il peut se rencontrer des circonstances qui les sparent; nous n'affirmerions la vrit des axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au contraire les deux donnes sont telles que la premire enferme la seconde, nous tablissons par cela mme la ncessit de leur jonction: partout o sera la premire, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une partie d'elle-mme et qu'elle ne peut pas se sparer de soi. Il n'y a point de place entre elles deux pour une circonstance qui vienne les disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur liaison est donc absolue et universelle, et nous possdons des vrits qui ne souffrent ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. L'abstraction rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et nous restituons la science la porte qu'on lui te en restituant l'esprit la facult qu'on lui tait. VI Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure exprience. Et c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. Lorsque je dcouvre par induction que le froid cause la rose, ou que le passage de l'tat liquide l'tat solide produit la cristallisation, j'tablis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la rose, ni le passage de l'tat solide l'tat liquide, ni la cristallisation n'existent en soi. Ce sont des portions de phnomnes, des extraits de cas complexes, des lments simples enferms dans des ensembles plus composs. Je les en retire et je les isole; j'isole la rose prise en gnral de toutes les roses locales, temporaires, particulires, que je puis observer; j'isole le froid pris en gnral de tous les froids spciaux, varis, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les diffrences de texture, toutes les diversits de substance, toutes les ingalits de temprature, toutes les complications de circonstances. Je joins un antcdent abstrait un consquent abstrait, et je les joins, comme le montre Mill lui-mme, par des retranchements, des suppressions, des liminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes les circonstances adjacentes; je dmle le couple dans l'entourage qui l'offusque; je dtache, par une srie de comparaisons et d'expriences, tous les accidents parasites qui se sont colls lui, et je finis ainsi par le mettre nu. J'ai l'air de considrer vingt cas diffrents, et dans le fonds, je n'en considre qu'un seul; j'ai l'air de procder par addition, et en somme je n'opre que par soustraction. Tous les procds de l'induction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les oeuvres de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits. VII Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux grandes apparences de la nature. Il y a deux oprations, l'exprience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui des lments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en dduit, comme une consquence de son principe. Tous deux s'quivalent; ils sont une seule chose considre sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos tumultueux d'vnements entrecroiss, cette vie incessante infiniment varie et multiple, se rduisent quelques lments et leurs rapports. Tout notre effort consiste passer de l'un l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des expriences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que j'aperois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience dcoupent dans la trame infinie et continue de l'tre. S'ils taient construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a dtermin celle-l. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait l'tre moins, et qui pourrait l'tre davantage. Le cercle qu'ils dcrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il l'est en deux manires, l'extrieur et l'intrieur. Car, lorsque je constate un vnement, je l'isole artificiellement de son entourage naturel, et je le compose artificiellement d'lments qui ne sont point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je spare la chute des circonstances antrieures qui rellement lui sont jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la couleur, le son et vingt autres circonstances qui rellement ne sont point lies. Un fait est donc un amas arbitraire, en mme temps qu'une coupure arbitraire, c'est--dire un groupe factice, qui spare ce qui est uni, et unit ce qui est spar[185]. Ainsi, tant que nous ne regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une ide provisoire et illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu' l'envers. Voil pourquoi nous tchons de la retourner. Nous nous efforons de dmler des lois, c'est--dire des groupes naturels qui soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composs d'lments effectivement unis. Nous dcouvrons des couples, c'est--dire des composs rels et des liaisons relles. Nous passons de l'accidentel au ncessaire, du relatif l'absolu, de l'apparence la vrit; et ces premiers couples trouvs, nous pratiquons sur eux la mme opration que sur les faits. Car, un moindre degr, ils ont la mme nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent tre dcomposs et expliqus. Ils ont une raison d'tre. Il y a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les faits, de chercher les lments gnrateurs en qui ils peuvent se rsoudre et de qui ils peuvent se dduire, et l'opration doit continuer jusqu' ce qu'on soit arriv des lments tout fait simples, c'est--dire tels que leur dcomposition soit contradictoire. Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait dmenti, s'ils manquaient. Il y a donc des lments indcomposables, desquels drivent les lois les plus gnrales, et de celles-ci les lois particulires et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il y a en gomtrie deux ou trois notions primitives, desquelles drivent les proprits des lignes, et de celles-ci les proprits des surfaces, des solides, et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des causes qui rgit toutes choses, et que Mill a mutil. Il y a une force intrieure et contraignante qui suscite tout vnement, qui lie tout compos, qui engendre toute donne. Cela signifie, d'une part, qu'il y a une raison toute chose, que tout fait a sa loi; que tout compos se rduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que toute qualit et toute existence doivent se rduire de quelque terme suprieur et antrieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit quivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une mme chose sous deux apparences; que la cause ne diffre pas de l'effet; que les puissances gnratrices ne sont que les proprits lmentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la ncessit logique qui transforme l'un dans l'autre le compos et le simple, le fait et la loi. Par l nous dsignons d'avance le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui, tablissant la liaison invincible et la production spontane des tres, pose dans la nature le ressort de la nature, en mme temps qu'elle enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la ncessit. [Note 185: Un fait, me disait un physicien minent, est une superposition de lois.] VIII Pouvons-nous connatre ces lments premiers? Pour mon compte, je le pense, et la raison en est qu'tant des abstraits, ils ne sont pas situs en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il n'y a qu' les en retirer. Bien plus, tant les plus abstraits, c'est--dire les plus gnraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limite que soit notre exprience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'aprs cette remarque que les modernes mtaphysiciens d'Allemagne ont tent leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples, c'est--dire des abstraits indcomposables, que leurs combinaisons engendrent le reste, et que les rgles de leurs unions ou de leurs contrarits mutuelles sont des lois premires de l'univers. Ils ont essay de les atteindre et de retrouver par la pense pure le monde tel que l'observation nous l'a montr. Ils ont chou demi, et leur gigantesque btisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable ces chafaudages provisoires qui ne servent qu' marquer le plan d'un difice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes dbords de tous cts par l'infinit du temps et de l'espace; nous nous trouvons jets dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une grve, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos donnes: nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu' un tat initial; mais cet tat dpend d'un prcdent, qui dpend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes obligs de l'accepter comme une pure donne, et de renoncer le dduire, quoique nous sachions qu'il doive tre dduit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en gologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident primitif tend ses effets dans toutes les parties de la sphre o il est compris. S'il avait t diffrent, nous n'aurions ni les mmes plantes, ni les mmes espces chimiques, ni les mmes vgtaux, ni les mmes animaux, ni les mmes races d'hommes, ni peut-tre aucune de ces sortes d'tres. Si la fourmi tait porte dans une autre contre, elle ne verrait ni les mmes arbres, ni les mmes insectes, ni la mme disposition du sol, ni les mmes rvolutions de l'air, ni peut-tre aucune de ces formes de l'tre. Il y a donc en tout fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion norme, qui, comme le reste, dpend des lois primitives, mais n'en dpend qu' travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois primitives, il y a une lacune infinie qu'une srie infinie de dductions pourrait seule combler. Voil la portion inexplicable des phnomnes, et voil ce que les mtaphysiciens d'outre-Rhin ont tent d'expliquer. Ils ont voulu dduire de leurs thormes lmentaires la forme du systme plantaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la vie, la succession des civilisations et des penses humaines. Ils ont tortur leurs formules universelles pour en tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprim le grand jeu qui s'interpose entre les premires lois et les dernires consquences; ils ont cart de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des matriaux postiches, a fait crouler tout le btiment. Est-ce dire que dans les donnes que ce petit canton de l'univers nous fournit, tout soit local? En aucune faon. Si la fourmi tait capable d'exprimenter, elle pourrait atteindre l'ide d'une loi physique, d'une forme vivante, d'une sensation reprsentative, d'une pense abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme tout cela; donc, si limit que soit le champ d'un esprit, il contient des donnes gnrales, c'est--dire rpandues sur des territoires extrieurs fort vastes, o sa limitation l'empche de pntrer. Si la fourmi tait capable de raisonner, elle pourrait construire l'arithmtique, l'algbre, la gomtrie, la mcanique; car un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le nombre et la force, tous les matriaux des mathmatiques: donc, si limit que soit le champ d'un esprit, il renferme des donnes universelles, c'est--dire rpandues sur tout le territoire du temps et de l'espace. Si la fourmi tait philosophe, elle pourrait dmler les ides de l'tre, du nant, et tous les matriaux de la mtaphysique; car un phnomne quelconque, intrieur ou extrieur, suffit pour les prsenter: donc, si limit que soit le champ d'un esprit, il contient des donnes absolues, c'est--dire telles qu'il n'y a nul objet o elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car mesure qu'une donne est plus gnrale, il faut parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgr l'troitesse de notre exprience, la mtaphysique, j'entends la recherche des premires causes, est possible, la condition que l'on reste une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le dtail, que l'on considre seulement les lments les plus simples de l'tre et les tendances les plus gnrales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes ides o aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'existence qui rsument notre univers; s'il comparait ces deux tranges quantits qu'on nomme la dure et l'tendue, ces principales formes ou dtermination de la quantit qu'on appelle les lois physiques, les types chimiques et les espces vivantes, et cette merveilleuse puissance reprsentative qui est l'esprit, et qui, sans tomber dans la quantit, reproduit les deux autres et elle-mme; s'il dcouvrait, entre ces trois termes, la quantit pure, la quantit dtermine et la quantit supprime[186], un ordre tel que la premire appelt la seconde, et la seconde la troisime; s'il tablissait ainsi que la quantit pure est le commencement ncessaire de la nature, et que la pense est le terme extrme auquel la nature est tout entire suspendue; si ensuite, isolant les lments de ces donnes, il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combins, et non autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres lments, et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquiss une mtaphysique sans empiter sur les sciences positives, et touch la source sans tre oblig de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux. mon avis, ces deux grandes oprations, l'exprience telle que vous l'avez dcrite et l'abstraction telle que j'ai essay de la dfinir, font elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la direction pratique, l'autre la direction spculative. La premire conduit considrer la nature comme une rencontre de faits, la seconde comme un systme de lois: employe seule, la premire est anglaise; employe seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les deux nations, c'est la ntre. Nous avons largi les ides anglaises au dix-huitime sicle: nous pouvons, au dix-neuvime sicle, prciser les ides allemandes. Notre affaire est de temprer, de corriger, de complter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel. [Note 186: Die aufgehobene quantitt.] IX Nous sortmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux avait fait rflchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuad l'autre; mais ces rflexions furent courtes: devant une belle matine d'aot, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres ronges par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumire jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage clatant des lierres. Les roses grimpantes, les chvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles tremblaient et luisaient au souffle lger de l'air. Les jets d'eau murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville sortait de la brume matinale aussi pare et aussi tranquille qu'un palais de fes, et sa robe de molle vapeur rose, semblable une jupe ouvrage de la Renaissance, tait bossele par une broderie de clochers, de clotres et de palais, chacun encadr dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les ges mlaient leurs ogives et leurs trfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumire, et la vieille cit semblait un crin o tous les sicles et tous les gnies avaient pris soin tour tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la rivire coulait pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes; les faucheurs y entraient jusqu'au dessus du genou. Les boutons d'or, les reines-des-prs par myriades, les gramines penches sous le poids de leur tte gristre, les plantes abreuves par la rose de la nuit, avaient pullul dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette fracheur de teintes et cette abondance de sve. mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. les voir virginales et timides dans ce voile dor, on pensait aux joues empourpres, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la premire fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des arbres normes, vieux de quatre sicles, allongeaient leur files rgulires; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique qui a accompli des rvolutions sans commettre de ravages, qui, en amliorant tout, n'a rien renvers, qui a conserv ses arbres comme sa constitution, qui a lagu les vieilles branches sans abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit non-seulement du prsent, mais du pass. CHAPITRE VI. La posie. Tennyson. I. Son talent et son oeuvre. -- Ses dbuts. -- En quoi il s'opposait aux potes prcdents. -- En quoi il les continuait. II. Premire priode. -- Ses portraits de femmes. -- Dlicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. -- Varit de ses motions et de ses sujets. -- Sa curiosit littraire et son dilettantisme potique. -- _The Dying Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ III. Deuxime priode. -- Sa popularit, son bonheur et sa vie. -- Sensibilit et virginit permanentes du temprament potique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ IV. Retour de Tennyson son premier style. -- _In Memoriam._ -- lgance, froideur et longueurs de ce pome. -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent l'artiste dilettante. -- _The Princess._ -- Comparaison de ce pome et d'_As you like it._ -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. V. Comment Tennyson retrouve la navet et la simplicit de l'ancienne pope. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a renouvel l'pope de la Table-Ronde. -- Puret et lvation de ses modles et de sa posie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilit et dsintressement de son esprit. -- Son talent pour se mtamorphoser, pour embellir, et pour purer. VI. Son public. -- Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- L'lgance. -- L'ducation. -- Les habitudes. -- En quoi Tennyson convient un pareil monde. -- Le monde en France. -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La reprsentation. -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de Musset convient un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes et des deux potes. 1. SON TALENT ET SON OEUVRE. Lorsque Tennyson publia ses premiers pomes, les critiques en dirent du mal. Il se tut; pendant dix ans personne ne vit son nom dans une revue, ni mme dans un catalogue. Mais quand il parut de nouveau devant le public, ses livres avaient fait leur chemin tout seuls et sous terre, et du premier coup il passa pour le plus grand pote de son pays et de son temps. On se trouva surpris, et d'une surprise charmante. La puissante gnration de potes qui venait de s'teindre avait pass comme un orage. Ainsi que leurs devanciers du seizime sicle, ils avaient emport et prcipit tout jusqu'aux extrmes. Les uns avaient ramass les lgendes gigantesques, accumul les rves, fouill l'Orient, la Grce, l'Arabie, le moyen ge, et surcharg l'imagination humaine des couleurs et des fantaisies de tous les climats. Les autres s'taient guinds dans la mtaphysique et la morale, avaient rv infatigablement sur la condition humaine, et pass leur vie dans le sublime et le monotone. Les autres, entrechoquant le crime et l'hrosme, avaient promen parmi les tnbres et sous les clairs un cortge de figures contractes et terribles, dsespres par leurs remords, illumines par leur grandeur. On voulait se reposer de tant d'efforts et de tant d'excs. Au sortir de l'cole imaginative, sentimentale et satanique, Tennyson parut exquis. Toutes les formes et toutes les ides qui venaient de plaire se retrouvaient chez lui, mais pures, modres, encadres dans un style d'or. Il achevait un ge, il jouissait de ce qui avait agit les autres; sa posie ressemblait aux beaux soirs d't; les lignes du paysage y sont les mmes que pendant le jour; mais l'clat de la coupole blouissante s'est mouss; les plantes rafrachies se relvent, et le soleil calme au bord du ciel enveloppe harmonieusement dans un rseau de rayons roses les bois et les prairies que tout l'heure il brlait de sa clart. I Ce qui attira d'abord, ce furent ses portraits de femmes. Adeline, lonore, Lilian, la Reine de Mai, taient des personnages de keepsake, sortis de la main d'un amoureux et d'un artiste. Ce keepsake est dor sur tranches, brod de fleurs et d'ornements, par, soyeux, rempli de dlicates figures toujours fines et toujours correctes, qu'on dirait esquisses la vole, et qui pourtant sont traces avec rflexion sur le vlin blanc que leur contour effleure, toutes choisies pour reposer et pour occuper les molles mains blanches d'une jeune marie ou d'une jeune fille. J'ai traduit bien des ides et bien des styles, je n'essayerai pas de traduire un seul de ces portraits-l. Chaque mot y est comme une teinte, curieusement rehausse ou nuance par la teinte voisine, avec toutes les hardiesses et les russites du raffinement le plus heureux. La moindre altration brouillerait tout. Et ce n'est pas trop d'un art si juste, si consomm, pour peindre les mivreries charmantes, les subites fierts, les demi-rougeurs, les caprices imperceptibles et fuyants de la beaut fminine. Il les oppose, il les harmonise, il fait d'elles comme une galerie. Voici l'enfant foltre, la petite fe voltigeante qui bat des mains, et de ses yeux noirs malicieusement vous regarde en face, et se sauve pendant que ses rires clatants creusent des fossettes dans les roses enfantines de ses joues. Voici la blonde pensive qui songe, ses grands yeux bleus tout ouverts, fleur arienne et vaporeuse comme un lis pench sur un buisson de roses et que le soleil mourant traverse de sa lumire, faiblement souriante, pareille une naade qui au fond d'une source regarde le dclin du jour. Voici la changeante Madeline, soudain rieuse, puis soudain boudeuse, puis encore gaie, puis encore fche, puis incertaine entre les deux, tranges sourires, dlicieuses colres qui ressemblent de petits nuages frangs par le soleil[187]. Le pote revenait avec complaisance sur toutes les choses fines et exquises. Il les caressait si soigneusement que ses vers parfois semblaient recherchs, affects, presque prcieux. Il y mettait trop d'ornement et de ciselures; il avait l'air d'tre picurien en fait de style et aussi en fait de beaut. Il cherchait de jolies scnes rustiques, de touchants souvenirs, des sentiments curieux ou purs. Il en faisait des lgies, des pastorales et des idylles. Il composait dans tous les tons et se plaisait prouver les motions de tous les sicles. Il crivait sainte Agns, Simon Stylite, Ulysse, Oenone, sir Galahad, lady Clare, Fatima, la Belle au bois dormant. Il imitait tour tour Homre et Chaucer, Thocrite et Spenser, les vieux potes anglais et les anciens potes arabes. Il animait tour tour les petits vnements rels de la vie anglaise et les grandes aventures fantastiques de la chevalerie teinte. Il tait comme ces musiciens qui mettent leur archet au service de tous les matres. Il se promenait dans la nature et dans l'histoire, sans parti pris, sans passion pre, occup sentir, goter, cueillir partout, dans les jardinires des salons comme sur la haie des cottages, les fleurs rares ou champtres dont le parfum ou l'clat pouvait le charmer ou l'amuser. On en jouissait avec lui; on respirait les gracieux bouquets qu'il savait si bien faire; on acceptait de prfrence ceux qu'il prenait dans la campagne; on trouvait que nulle part son talent n'tait plus l'aise. On admirait combien ce regard minutieux et ce sentiment dlicat savaient en saisir et en interprter les aspects mobiles. On oubliait dans _le Cygne mourant_ que le sujet tait presque us et l'intrt un peu faible, pour savourer des vers comme ceux-ci: Quelques pics bleus dans le lointain s'levaient,--et blanche sur la froide blancheur du ciel--brillait leur couronne de neige.--Un saule se penchait en pleurant sur la rivire,--et secouait le flot quand le vent soupirait.--Au-dessus, dans le vent courait l'hirondelle,--qui se pourchassait elle-mme dans ses sauvages caprices;--et plus loin, travers le marais vert et tranquille,--les canaux enchevtrs dormaient,--tachs de pourpre, de vert, et de jaune[188]. Mais ces peintures mlancoliques ne le montraient point tout entier; on allait avec lui dans le pays du soleil, vers les molles volupts des mers mridionales; on revenait par un attrait insensible aux vers o il peint les compagnons d'Ulysse qui, assoupis sur la terre des Lotos, rveurs heureux comme lui-mme, oubliaient la patrie et renonaient l'action. Une terre d'eaux courantes: quelques-unes, comme une fume qui descend,--laissent tomber lentement leur voile de fine gaze;--d'autres, lances travers des ombres et des clarts vacillantes,--roulaient avec un bruit assoupissant leur nappe d'cume.--Ils voyaient la rivire luisante rouler vers l'Ocan,--sortie du milieu des terres; bien loin, trois cimes de montagnes,--trois tours silencieuses de neige antique--se dressaient rougies par le soleil couchant, et le pin ombreux,--humect de rose, montait au-dessus des taillis entrelacs. Il y a ici une musique suave, qui tombe plus doucement--que les ptales des roses panouies sur le gazon,--que les roses de la nuit sur les eaux calmes--entre des parois de granit sombre dans un creux qui luit;--une musique qui se pose plus mollement sur l'me--que des paupires lasses sur des yeux lasss;--une musique qui amne un doux sommeil du haut des cieux bienheureux.--Il y a ici de fraches mousses profondes,--et travers les mousses rampent les lierres,--et dans le courant pleurent les fleurs aux longues feuilles,--et sur les corniches rocheuses le pavot pend endormi. Regardez; au milieu du bois, sur la branche,--la feuille plie sort du bouton,--sollicite par la brise caressante;--elle devient verte et large et ne prend point de souci,--toute baigne de soleil midi, et, sous la lune,--nourrie de rose nocturne; puis elle jaunit,--tombe et descend en flottant travers l'air.--Regardez; adoucie par la lumire d't,--la pomme juteuse devenue trop mre--se dtache par une nuit silencieuse d'automne.--Selon la longueur des jours qui lui sont accords,--la fleur s'panouit sa place,--s'panouit et se fltrit et tombe, et n'a point de travail,--solidement enracine dans le sol fertile. Qu'il est doux, pendant que la brise tide en chuchotant nous caresse de son souffle,--appuys sur des couches d'amarante et de moly[189],--nos calmes paupires demi baisses,--sous les votes sacres du ciel sombre,--de suivre la longue rivire brillante qui trane lentement--ses eaux en quittant la colline empourpre;--d'entendre les chos humides qui s'appellent--de caverne en caverne travers les paisses vignes entrelaces;--d'entendre les eaux qui tombent avec des teintes d'meraude,-- travers les guirlandes tresses de l'acanthe divine;--entendre et voir seulement dans le lointain la vague tincelante;--rien que l'entendre serait doux;--rien que l'entendre et sommeiller sous les pins[190]. [Note 187: Frowns perfect-sweet along the brow Light-glooming over eyes divine, Like little clouds sun-fringed..... So innocent-arch, so cunning-simple, From beneath her gather'd wimple, Glancing with black-beaded eyes, Till the lightning laughters dimple The baby-roses in her cheeks; Then away she flies..... Whence that aery bloom of thine, Like a lily which the sun Looks thro' in his sad decline, And a rose-bush leans upon? Thou that faintly smilest still, As a Naiad in a well Looking at the set of day.] [Note 188: Some blue peaks in the distance rose, And white against the cold-white sky, Shone out their crowning snows. One willow over the river wept, And shook the wave as the wind did sigh; Above in the wind was the swallow, Chasing himself at its own wild will, And far thro' the marish green and still The tangled water-courses slept, Shot over with purple, and green, and yellow.] [Note 189: Nom de la plante donne par Mercure Ulysse.] [Note 190: A land of streams! some, like a downward smoke, Slow-dropping veils of the thinnest lawn, did go. And some thro' wavering lights and shadows broke, Rolling a slumbrous sheet of foam below. They saw the gleaming river seaward flow From the inner land: far off, three mountain-tops, Three silent pinnacles of aged snow, Stood sunset-flush'd: and dew'd with showery drops, Up-clomb the shadowy pine above the woven copse.... There is sweet music here, that softer falls Than petal from blown roses on the grass, Or night-dews on still waters between walls Of shadowy granite, in a gleaming pass; Music that gentler on the spirit lies, Than tir'd eyelids upon tir'd eyes; Music that brings sweet sleep down from the blissful skies. Here are cool mosses deep, And thro' the moss the ivies creep, And in the stream the long-leaved flowers weep, And from the craggy ledge the poppy hangs in sleep. Lo! In the middle of the wood, The folded leaf is woo'd from out the bud With winds upon the branch, and there Grows green and broad, and takes no care, Sun-steep'd at noon, and in the moon Nightly dew-fed; and turning yellow Falls, and floats adown the air. Lo! sweeten'd with the summer light, The full-juiced apple, waxing over-mellow, Drops in a silent autumn night. All its allotted length of days, The flower ripens in its place, Ripens, and fades, and falls, and hath no toil, Fast-rooted in the fruitful soil..... But, propt on beds of amaranth and moly, How sweet (while warm airs lull us, blowing lowly), With half-dropt eyelids still, Beneath a heaven dark and holy, To watch the long bright river drawing slowly Its waters from the purple hill.-- To hear the dewy echoes calling From cave to cave thro' the thick-twined vine.-- To hear the emerald-color'd water falling Thro' many a wov'n acanthus-wreath divine! Only to hear and see the far-off sparkling brine, Only to hear were sweet, stretch'd out beneath the pine.] II Ce charmant rveur n'tait-il qu'un dilettante? On aimait se le figurer ainsi; on le trouvait trop heureux pour lui permettre les passions violentes. La gloire lui tait venue aisment et vite: il en avait joui ds trente ans. La reine avait consacr la faveur publique en le nommant pote laurat. Un grand romancier l'avait dclar plus vritablement pote que lord Byron, et soutenait qu'on n'avait rien vu d'aussi parfait depuis Shakspeare. L'tudiant logeait ses livres dans sa chambre d'Oxford, entre un Euripide annot et un manuel de philosophie scolastique. Les jeunes dames les trouvaient dans leur corbeille de mariage. On le disait riche, ador des siens, admir de ses amis, aimable, exempt d'affectation, naf mme. Il vivait la campagne, principalement dans l'le de Wight, parmi des livres et des fleurs, l'abri des tracasseries, des rivalits et des assujettissements du monde, et l'on imaginait volontiers sa vie comme un beau songe, aussi doux que ceux qu'il nous avait donns. On regarda de plus prs cependant, et l'on vit qu'il y avait un foyer de passion sous cette surface unie. Un vrai temprament potique n'en manque jamais. Il sent trop vivement pour tre paisible. Quand on vibre au moindre attouchement, on palpite et on frmit sous les grands chocs. Dj et l, dans ses peintures de la campagne et de l'amour, un vers clatant traversait de sa couleur ardente le dessin correct et calme. Il avait senti cet trange panouissement de puissances inconnues qui subitement tient l'homme immobile[191] les yeux fixes devant la beaut qui se rvle. Le propre du pote, c'est d'tre toujours jeune et ternellement vierge: Pour nous autres, gens du commun, les choses sont uses; soixante sicles de civilisation ont terni leur fracheur originelle; elles sont devenues vulgaires; nous ne les apercevons plus qu' travers un voile de phrases toutes faites; nous nous servons d'elles, nous ne les comprenons plus; nous ne voyons plus en elles des fleurs splendides, mais de bons lgumes; la riche fort primitive n'est plus pour nous qu'un potager bien align et trop connu. Au contraire, le pote est devant ce monde comme le premier homme au premier jour. En un instant nos catalogues, nos raisonnements, tout l'attirail des souvenirs et des prjugs disparat de sa mmoire; les choses lui semblent neuves; il est tonn et il est ravi; un flot imptueux de sensations arrive en lui et l'oppresse; c'est la sve toute-puissante de l'invention humaine qui, arrte chez nous, recommence couler chez lui. Les sots l'appellent fou; la vrit est qu'il est clairvoyant; car nous avons beau tre inertes, la nature est toujours vivante; ce soleil qui se lve est aussi grand qu' la premire aurore; ces fleuves qui roulent, ces plantes qui pullulent, ces passions qui frmissent, ces forces qui prcipitent le tourbillon tumultueux des tres, aspirent et combattent du mme lan qu' leur naissance; le coeur immortel de la nature palpite encore, soulevant son enveloppe brute, et ses battements retentissent dans le coeur du pote quand ils n'ont plus d'cho chez nous. Celui-ci les a sentis, non pas toujours; mais deux ou trois fois du moins il a os les faire entendre. Nous avons retrouv l'accent libre de l'motion pleine, et nous avons reconnu une voix d'homme dans ces vers sur Locksley Hall: Sa joue tait ple et plus mince qu'il ne fallait pour son ge;--et ses yeux, avec une attention muette, taient suspendus tous mes mouvements. Et je lui dis: Ma cousine Amy, parle-moi et dis-moi la vrit.--Fie-t'en moi, cousine. Tout le courant de mon tre va vers toi. Sur sa joue et sur son front ples vint une couleur avec une lumire,--comme j'ai vu jaillir soudain une rougeur rose dans la nuit du nord. Et elle se tourna,--son sein secou par un soudain orage de soupirs.--Toute son me brillait comme une aube dans la profondeur de ses yeux noirs. Elle me dit: J'ai cach mon sentiment, craignant qu'il ne me ft tort.--Elle me dit: M'aimes-tu, cousin? Et pleurant: Il y a longtemps que je t'aime. L'Amour prit le sablier du Temps et le retourna dans ses mains tincelantes.--Chaque moment, sous la secousse lgre, s'coula en sables d'or.... Bien des matins, sur la bruyre, nous avons entendu les taillis frmir;--et son souffle faisait affluer dans mes veines toute la plnitude du printemps. Bien des soirs, auprs des eaux nous avons suivi les grands navires,--et nos mes s'lanaient l'une dans l'autre l'attouchement de nos lvres. ma cousine au coeur faible! mon Amy qui n'es plus mienne!-- la triste, la triste bruyre! le strile, le strile rivage! Plus fausse que tout ce que le rve peut sonder, plus fausse que tout ce que les chansons ont chant,--poupe sous la menace d'un pre, esclave d'une langue de mgre. Est-ce bien de te souhaiter heureuse?--Aprs m'avoir connu,--descendre jusqu' un coeur plus troit que le mien! Et cela sera. Tu vas t'abaisser jusqu' son niveau jour par jour.--Ce qu'il y a de dlicat en toi deviendra grossier pour s'assimiler son limon. Comme est le mari ainsi est la femme. Tu es accouple un rustre,--et la pesanteur de sa nature te fera tomber aussi bas que lui. Il te tiendra, quand sa passion aura us sa force nouvelle,--pour quelque chose d'un peu mieux que son chien, et qu'il aimera un peu plus que son cheval. Qu'est-ce qu'il a? Ses yeux sont appesantis et vitreux; oublie que c'est de vin.--Va lui; c'est ton devoir; embrasse-le; prends sa main dans la tienne. Peut-tre que monseigneur est las, que sa cervelle est surcharge;--amuse-le de tes plus lgres imaginations, caresse-le de tes plus dlicates penses. Il te rpondra propos, et des choses aises comprendre....--Mieux vaudrait que tu fusses morte devant moi, quand je t'aurais tue de mes mains[192]. Ceci est bien franc et bien fort. _Maud_ parut, qui l'tait davantage. La verve y clatait avec toutes ses ingalits, toutes ses familiarits, tous ses abandons, toutes ses violences. Le pote si correct, si mesur, se livrait, semblait penser, pleurer tout haut. Ce livre est le journal intime d'un jeune homme triste, aigri par de grands malheurs de famille, par de longues mditations solitaires, qui peu peu se sent pris d'amour, ose le dire, et se trouve aim. Il ne chante pas, il parle; ce sont les mots risqus, ngligs, de la conversation ordinaire; ce sont les dtails de la vie domestique; c'est la description d'une toilette, d'un dner politique, d'un sermon, d'une messe de village. La prose de Dickens et de Thackeray ne serrait pas de plus prs les moeurs relles et prsentes. Et tout ct la posie la plus magnifique foisonnait et fleurissait, comme en effet elle fleurit et elle foisonne au milieu de nos vulgarits. Le sourire d'une jeune fille pare, un clair de soleil sur une mer violente ou sur une touffe de roses jette tout d'un coup dans les mes passionnes ces illuminations subites. Quels vers que ceux o il se peint dans son petit jardin sombre, coutant la mare et le rugissement sinistre de ses lourdes lames, puis le cri de la grve dsespre que la vague arrache et entrane; tantt contemplant au bout de l'horizon la mer, fleur d'azur liquide, et son silencieux croissant, anneau toil de saphirs, anneau de mariage de la terre[193]! Quelle fte dans son coeur quand il est aim! quelle folie dans ses cris, dans cette ivresse, dans cette tendresse qui voudrait se rpandre sur tous les tres et appeler tous les tres au spectacle et au partage de son bonheur! comme ses yeux tout se transfigure! et comme incessamment il se transforme lui-mme! De la gaiet, puis des extases, puis des mivreries, puis de la satire, puis des effusions, tous les prompts mouvements, toutes les variations brusques, comme d'un feu qui ptille et flamboie, et renouvelle chaque instant sa forme et sa teinte; que l'me est riche, et comme elle sait vivre cent ans en un jour! Surpris et insult par le frre, il le tue en duel et perd celle qu'il aimait. Il s'enfuit, on le voit qui erre dans Londres. Quel triste contraste que celui de la grande ville affaire, indiffrente, et d'un homme seul poursuivi par une douleur vraie! On le suit parmi les carrefours bruyants, le long du brouillard jauntre, sous le soleil morne qui se lve au-dessus de la rivire comme un boulet rouge, et on coute, le coeur serr, les profonds sanglots, l'agitation insense d'une me qui veut et ne peut s'arracher ses souvenirs. Le dsespoir crot, et la fin la rverie devient vision: Mort, mort, mort depuis longtemps!--Et mon coeur est une poigne de poussire,--et les roues passent par-dessus ma tte,--et mes os sont secous douloureusement,--car ils les ont jets dans un troit tombeau,--seulement trois pieds au-dessous de la rue,--et les pieds des chevaux frappent, frappent,--les pieds des chevaux frappent--frappent jusque dans mon crne et dans ma cervelle,--avec un flot qui ne cesse jamais de pieds qui passent.-- mon Dieu, pourquoi ne m'ont-ils pas enterr assez profondment!--tait-ce humain de me faire une tombe si rude,-- moi qui ai toujours eu le sommeil lger?--Peut-tre ne suis-je encore qu' demi mort.--Alors je ne suis pas tout fait muet.--Je crierai aux pas qui vont sur ma tte,--et quelqu'un srement, quelque bon coeur viendra--pour m'enterrer, pour m'enterrer--plus avant, ne serait-ce qu'un peu plus avant[194].... Il se ranime pourtant, et peu peu se relve. La guerre vient, la guerre librale et gnreuse, la guerre contre la Russie, et le grand coeur viril se gurit par l'action et par le courage de la profonde blessure de l'amour. Et j'tais debout sur le pont d'un navire gant, et je mlais mon souffle-- celui d'un peuple loyal qui poussait un cri de bataille.--Dsormais la pense noble sera plus libre sous le soleil,--et le coeur d'une nation battra d'un seul dsir.--Car la longue, la longue gangrne de la paix est te et lave,--et prsent, le long des abmes de la Baltique et de la Crime,--sous la gueule grimaante des mortelles forteresses, on voit flamboyer--la fleur de la guerre, rouge de sang avec un coeur de feu[195]. Cette explosion de sentiment a t la seule; Tennyson n'a pas recommenc. Malgr la fin qui tait morale, on cria qu'il imitait Byron; on s'emporta contre ces dclarations amres; on crut retrouver l'accent rvolt de l'cole satanique; on blma ce style dcousu, obscur, excessif; on fut choqu des crudits et des disparates; on rappela le pote son premier style si bien proportionn. Il fut dcourag, quitta la rgion des orages et rentra dans son azur. Il eut raison, il y tait mieux qu'ailleurs. Une me fine peut s'emporter, atteindre parfois la fougue des tres les plus violents et les plus forts; des souvenirs personnels, dit-on, lui avaient fourni la matire de Maud et de Locksley Hall; avec une dlicatesse de femme, il avait eu des nerfs de femme. L'accs pass, il retomba dans ses langueurs dores, dans son tranquille rve. Aprs Locksley Hall, il avait crit _la Princesse_; aprs Maud, il crivit _les Idylles du Roi_. [Note 191: Voir _the Pictures_.] [Note 192: Then her cheek was pale and thinner than should be for one so young, And her eyes on all my motions with a mute observation hung. And I said, "my cousin Amy, speak, and speak the truth to me, Trust me, cousin, all the current of my being sets to thee." On her pallid cheek and forehead came a colour and a light, As I have seen the rosy red flushing in the northern night. And she turn'd--her bosom shaken with a sudden storm of sighs-- All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes-- Saying, "I have hid my feelings fearing they should do me wrong;" Saying, "Dost thou love me, cousin?" weeping, "I have loved thee long." Love took up the glass of Time, and turn'd it in his glowing hands; Every moment, lightly shaken, ran itself in golden sands. Love took up the harp of life, and smote on all the chords with might; Smote the chord of self, that, trembling, pass'd in music out of sight. Many a morning on the moorland did we hear the copses ring, And her whisper throng'd my pulses with the fulness of the spring. Many an evening by the waters did we watch the stately ships, And our spirits rushed together at the touching of the lips. O my cousin, shallow-hearted! O my Amy, mine no more! O the dreary, dreary moorland! O the barren, barren shore! Falser than all fancy fathoms, falser than all songs have sung, Puppet to a father's threat, and servile to a shrewish tongue. Is it well to wish thee happy?--having known me--to decline On a range of lower feelings and a narrower heart than mine! Yet it shall be: thou shalt lower to his level day by day, What is fine within thee growing coarse to sympathise with clay. As the husband is, the wife is: thou art mated with a clown, And the grossness of his nature will have weight to drag thee down. He will hold thee, when his passion shall have spent its novel force, Something better than his dog, a little dearer than his horse. What is this? his eyes are heavy: think not they are glazed with wine. Go to him: it is thy duty: kiss him: take his hand in thine. It may be my lord is weary, that his brain is overwrought: Soothe him with thy finer fancies, touch him with thy lighter thought. He will answer to the purpose, easy things to understand-- Better thou wert dead before me, tho' I slew thee with my hand!] [Note 193: A million emeralds break from the ruby-budded lime In the little grove where I sit--Ah, wherefore cannot I be Like things of the season gay, like the bountiful season bland, When the far-off sail is blown by the breeze of a softer clime, Half-lost in the liquid azure bloom of a crescent of sea, The silent sapphire-spangled marriage ring of the land?] [Note 194: Dead, long dead, Long dead! And my heart is a handful of dust, And the wheels go over my head, And my bones are shaken with pain; For in a shallow grave they are thrust, Only a yard beneath the street, And the hoofs of the horses beat, beat, The hoofs of the horses beat, Beat into my scalp and my brain With never an end to the stream of passing feet, Driving, hurrying, marrying, burying, Clamour and rumble and ringing and clatter.... O me! why have they not buried me deep enough? Is it kind to have made me a grave so rough, Me, that was never a quiet sleeper? May be still I am but half-dead. Then I cannot be wholly dumb; I will cry to the steps above my head, And somebody, surely, some kind heart will come, To bury me, bury me Deeper, ever so little deeper.] [Note 195: And I stood on a giant deck and mix'd my breath With a loyal people shouting a battle-cry.... Yet God's just doom shall be wreak'd on a giant liar, And many a darkness into the light shall leap, And shine in the sudden making of splendid names, And noble thought be freer under the sun, And the heart of a people beat with one desire; For the long, long canker of peace is over and done, And now by the side of the Black and the Baltic deep, And deathful-grinning mouths of the fortress, flames The blood-red blossom of war with a heart of fire.] III La grande affaire pour un artiste est de rencontrer des sujets qui conviennent son talent. Celui-ci n'y a pas toujours russi. Son long pome _In memoriam_, crit la louange et au souvenir d'un ami mort jeune, est froid, monotone et trop joliment arrang. Il mne le deuil, mais en gentleman correct, avec des gants parfaitement neufs, essuie ses larmes avec un mouchoir de batiste, et manifeste pendant le service religieux qui termine la crmonie toute la componction d'un laque respectueux et bien appris. C'est ailleurs qu'il trouvera ses sujets. tre heureux potiquement, voil l'objet d'un pote dilettante. Pour cela il faut bien des choses. Il faut d'abord que le lieu, les vnements et les personnages n'existent pas. Les choses relles sont grossires, et toujours laides par quelque endroit; tout le moins, elles sont pesantes; nous ne les manions pas notre gr, elles oppriment l'imagination; au fond, il n'y a de vraiment doux et de vraiment beau dans notre vie que nos rves. Nous sommes mal notre aise tant que nous restons colls au sol, clopinant sur nos deux pieds qui nous tranent misrablement et l dans l'enclos o nous sommes parqus. Nous avons besoin de vivre dans un autre monde, de voler dans le grand royaume de l'air, de btir des palais dans les nuages, de les voir se faire et se dfaire, de suivre dans un lointain vaporeux les caprices de leur architecture mouvante et les enroulements de leurs volutes d'or. Il faut encore que dans ce monde fantastique tout soit agrable et beau, que le coeur et les sens en jouissent, que les objets y soient riants ou pittoresques, que les sentiments y soient dlicats ou levs, que nulle crudit, nulle disparate, nulle brutalit, nulle sauvagerie, ne vienne tacher par son excs l'harmonie nuance de cette perfection idale. Ceci conduit le pote vers les lgendes de la chevalerie; voil le monde fantastique, magnifique aux yeux, noble et pur par excellence, o l'amour, la guerre, les aventures, la gnrosit, la courtoisie, tous les spectacles et toutes les vertus qui conviennent aux instincts de nos races europennes, se sont assembls pour leur offrir l'pope qu'elles aiment et le modle qui leur convient. IV _La Princesse_ est une ferie sentimentale comme celles de Shakspeare. Tennyson cette fois a pens et senti en jeune chevalier de la Renaissance. Le propre de ce genre d'esprit est une surabondance et comme un regorgement de sve. Il y a chez les personnages de _la Princesse_, comme chez ceux d'_As you like it_, un trop plein d'imagination et d'motions. Ils fouillent, pour exprimer leur pense, dans tous les sicles et dans tous les pays; ils emportent le discours jusqu'aux tmrits les plus abandonnes; ils enveloppent et chargent toute ide d'une image clatante qui trane et luit autour d'elle comme une robe de brocart constelle de pierreries. Leur nature est trop riche; chaque secousse, il se fait en eux comme un ruissellement de joie, de colre ou de dsirs; ils vivent plus que nous, plus chaudement et plus vite. Ils sont excessifs, raffins, prompts aux larmes, au rire, l'adoration, la plaisanterie, enclins mler l'une l'autre, prcipits par une verve nerveuse travers les contrastes et jusqu'aux extrmes. Ils fourragent dans la prairie potique, avec des caprices et des joies imptueuses et changeantes. Pour contenter la subtilit et la surabondance de leur invention, ils ont besoin de feries et de mascarades. En effet, _la Princesse_ est une ferie et une mascarade. La belle Ida, fille du roi de Gama, qui est un monarque du Sud (ces contres ne sont pas sur la carte), a t fiance toute enfant un beau prince du Nord. L'ge venu, on la rclame. Elle, fire et toute nourrie de doctes raisonnements, s'est irrite de la domination des hommes, et pour affranchir les femmes, a fond sur la frontire une Universit qui relvera son sexe et sera la colonie d'o sortira l'galit future. Le prince part avec Cyril et Florian, deux amis, obtient permission du bon vieux Gama, et, dguis en fille, entre dans l'enceinte virginale, o nul ne peut pntrer sous peine de mort. Il y a une grce charmante et moqueuse dans cette peinture d'une Universit de filles. Le pote joue avec la beaut; nul badinage n'est plus romanesque ni plus tendre. On sourit d'entendre les gros mots savants chapps de ces lvres roses. Les voil le long des bancs comme des colombes au matin sur le chaume du toit, quand le soleil tombe sur leurs blanches poitrines; elles coutent des tirades d'histoire et des promesses de rnovation sociale, en robes de soie lilas, avec des ceintures d'or, splendides comme des papillons qui viennent d'clore; parmi elles une enfant, Mlissa, une blonde rose, pareille un narcisse d'avril, les lvres entr'ouvertes,--et toutes ses penses visibles au fond de ses beaux yeux,--comme les agates du sable qui semblent ondoyer et flotter au matin,--dans les courants de cristal de la mer transparente[196].--Et croyez que l'endroit aide la magie. Ce vilain mot de collge et de Facult ne rappelle chez nous que des btiments triqus et sales, qu'on prendrait pour des casernes o des htels garnis. Ici, comme dans une Universit anglaise, les fleurs montent le long des portiques, les vignes entourent les pieds des statues, les roses jonchent les alles de leurs ptales; des touffes de laurier croissent autour des porches, les cours dressent leur architecture de marbre, bosseles de frises sculptes, parsemes d'urnes d'o pend la chevelure verte des plantes. Au milieu ondoie une fontaine, et les Muses et les Grces, trois par trois, l'entourent de leurs groupes. Aprs la leon, les unes, dans l'herbe haute des prairies, caressent des paons apprivoiss; d'autres, appuyes sur une balustrade,--au-dessus de la campagne empourpre, respirent la brise,--qui, gorge par les senteurs des innombrables roses,--vient battre leurs paupires de son parfum[197]. On reconnat chaque geste, chaque attitude, des jeunes filles anglaises; c'est leur clat, leur fracheur, leur innocence. Et et l aussi on aperoit la profonde expression de leurs grands yeux rveurs. Des larmes, chante l'une d'elles, de vaines larmes, je ne sais pas ce qu'elles veulent dire.--Des larmes sorties de la profondeur de quelque divin dsespoir--s'lvent dans le coeur et se rassemblent dans les yeux--lorsqu'on regarde les heureux champs de l'automne--et qu'on pense aux jours qui ne sont plus[198].--Voil la volupt exquise et trange, la rverie pleine de dlices et aussi d'angoisses, le frmissement de passion dlicate et mlancolique que vous avez dj trouvs dans _Winter's Tale_ ou dans _la Nuit des Rois_. Ils sont partis avec la princesse et son cortge, tous cheval, et s'arrtent dans une gorge auprs d'un taillis, pendant que le soleil s'largit aux approches de sa mort, et qu'au-dessus des prairies se dtachent les hauteurs roses. Cyril, chauff par le vin, commence une chanson de cabaret, et se dcouvre. Ida, indigne, veut partir; son pied glisse, elle tombe dans la rivire; le prince la sauve et veut fuir. Mais il est saisi par les gardiennes et amen devant le trne o la hautaine jeune fille se tient debout prte prononcer la sentence. ce moment un grand tumulte s'lve, et l'on aperoit dans la cour un spectacle trange. De la salle illumine partaient de longs ruissellements de splendeur oblique--qui tombaient sur une presse--d'paules de neige serres comme des brebis en troupeau,--sur un arc-en-ciel de robes, sur des diamants, sur des yeux de diamant,--sur l'or des habits, sur des cheveux d'or. et l,--elles ondoyaient ainsi que des fleurs sous l'orage, les unes rouges, d'autres ples,--toutes la bouche ouverte, toutes les yeux vers la lumire,--quelques-unes criant qu'il y avait une arme dans le pays,--d'autres qu'il y avait des hommes jusque dans les murs;--et d'autres qu'elles ne s'en souciaient point, jusqu' ce que leur clameur monta,--comme celle d'une nouvelle Babel.... Au-dessus d'elles se dressaient debout--les sereines Muses de marbre, la paix dans leurs grands yeux[199]. C'est que le pre du prince est venu avec son arme pour le dlivrer et a saisi le roi Gama comme otage. La voil oblige de relcher le jeune homme; elle vient sur lui les narines gonfles, les cheveux flottants, la tempte dans le coeur, et le remercie avec une ironie amre: Vous vous tes bien conduit et comme un gentilhomme, et comme un prince. Et vous avez bon air aussi dans vos habits de femme. Elle est toute palpitante d'orgueil bless; elle balbutie, elle veut, puis elle ne veut plus; elle tche de se contraindre pour mieux insulter, et tout d'un coup elle clate: Vous qui avez os forcer nos barrires et duper nos gardiennes, et nous froisser, et nous mentir, et nous outrager!--Moi, t'pouser! moi votre fiance, votre esclave! Non, quand tout l'or qui gt dans les veines de la terre serait entass pour faire votre couronne, et quand toute langue parlante vous appellerait seigneur.--Seigneur! votre fausset et votre visage nous sont en dgot. Je marche sur vos offres et sur vous. Partez. Qu'on le pousse hors des portes[200]! Comment amollir ce coeur farouche enfivr de colre fminine, aigri par le dsappointement et l'offense, exalt par de longs rves de puissance et de primaut et que sa virginit rend plus sauvage! Mais comme la colre lui sied, et qu'elle est belle! Et comme cette fougue de sentiment, cette altire dclaration d'indpendance, cette chimrique ambition de rformer l'avenir rvlent la gnrosit et la hauteur d'un coeur jeune et pris du beau! On convient que la querelle sera dcide par un combat de cinquante contre cinquante. Le prince est vaincu, et Ida le voit sanglant sur le sable. Lentement, par degrs, en dpit d'elle-mme, elle cde aux prires, recueille les blesss dans son palais et vient au lit du mourant. Devant sa langueur et son dlire, la piti clot, puis la tendresse, puis l'amour, comme une campanule des Alpes, humide de larmes matinales, auprs de quelque froid glacier, fragile d'abord et faible, mais qui de jour en jour prend de l'clat[201]. Un soir, il revient lui, puis, les yeux encore troubls de visions funbres; il la voit flotter devant lui comme un rve, ouvre pniblement ses lvres ples, et lui dit tout bas: Si vous tes cette Ida que j'ai connue,--je ne vous demande rien; mais si vous tes un songe,--doux songe, achevez-vous. Je mourrai cette nuit;--baissez-vous, et faites semblant de m'embrasser avant que je meure[202].--Elle se retourna; elle s'arrta;--elle se baissa; et avec un grand tremblement de coeur,--nos lvres se rencontrrent. Du fond de ma langueur jaillit un cri,--l'Amour couronn s'lanant des bords de la mort,--et tout le long des veines frmissantes l'me monta,--et se colla dans un baiser de feu sur la bouche d'Ida. Je retombai en arrire, et de mes bras elle se leva,--toute rougissante d'une noble honte.--Toute la fausse enveloppe avait gliss ses pieds comme une robe,--et la laissait femme, plus aimable que l'autre,--l'Immortelle, lorsqu'elle sortit de l'abme strile pour conqurir tout par l'amour, et que le long de son corps le cristal ruisselant coulait,--et qu'elle volait au loin le long des les empourpres,--nue comme une double lumire dans l'air et dans la vague[203]. Voil l'accent de la Renaissance, tel qu'il est sorti du coeur de Spenser et de Shakspeare; ils ont eu cette adoration voluptueuse de la forme et de l'me, et ce divin sentiment de la beaut. [Note 196: They sat along the forms, like morning doves That sun their milky bosoms on the thatch. A rosy blonde and in a college gown That clad her like an april daffodilly (Her mother's colour) with her lips apart, And all her thoughts as fair within her eyes, As bottom agates seem to wave and float, In crystal currents of clear morning seas.] [Note 197: And leaning there on those balusters, high Above the empurpled champaign, drank the gale That blown about the foliage underneath, And sated with the innumerable rose, Beat balm upon our eyelids.] [Note 198: Tears, idle tears, I know not what they mean, Tears from the depth of some divine despair Rise in the heart, and gather to the eyes, In looking on the happy autumn-fields, And thinking of the days that are no more. Dear as remember'd kisses after death, And sweet as those by hopeless fancy feign'd On lips that are for others; deep as love, Deep as first love, and wild with all regret; O death in life, the days that are no more.] [Note 199: A hubbub in the court of half the maids Gather'd together; from the illumin'd hall Long lanes of splendour slanted o'er a press Of snowy shoulders, thick as herded ewes, And rainbow robes, and gems and gemlike eyes, And gold and golden heads; they to and fro Fluctuated, as flowers in storm, some red, some pale, All open-mouth'd, all gazing to the light, Some crying there was an army in the land, And some that men were in the very walls, And some they cared not; till a clamour grew As of a new-world Babel, woman-built And worse-confounded: high above them stood The placid marble Muses, looking peace.] [Note 200: You have done well and like a gentleman, And like a prince: you have our thanks for all: And you look well too in your woman's dress: Well have you done and like a gentleman. You have saved our life: we owe you bitter thanks: Better have died and spilt our bones in the flood-- Then men had said--but now--what hinder me To take such bloody vengeance on you both?-- Yet since our father--Wasps in the solemn hive, You would-be quenchers of the light to be, Barbarians, grosser than your native bears-- O would I had his sceptre for one hour! You that have dared to break our bound, and gull'd Our tutors, wrong'd and lied and thwarted us-- I wed with thee! I bound by precontract Your bride, your bondslave! not tho' all the gold That veins the world were pack'd to make your crown, And every spoken tongue should lord you. Sir, Your falsehood and your face are loathsome to us: I trample on your offers and on you: Begone! we will not look upon you more. Here, push them out at gates.] [Note 201: From all a closer interest flourish'd up Tenderness touch by touch, and last, to these, Love, like an Alpine harebell hung with tears By some cold morning glacier; frail at first And feeble, all unconscious of itself, But such as gather'd colour day by day.] [Note 202: If you be, what I think you, some sweet dream, I would but ask you to fulfil yourself: But if you be that Ida whom I know, I ask you nothing: only, if a dream, Sweet dream, be perfect. I shall die to-night. Stoop down and seem to kiss me ere I die.] [Note 203: . . . . . . She turn'd; she paused; She stoop'd; and with a great shock of the heart Our mouths met: out of languor leapt a cry, Crown'd Passion from the brinks of death, and up Along the shuddering senses struck the soul, And closed on fire with Ida's at the lips; Till back I fell, and from mine arms she rose Glowing all over noble shame; and all Her falser self slipt from her like a robe, And left her woman, lovelier in her mood Than in her mould that other, when she come From barren deeps to conquer all with love, And down the streaming crystal dropt, and she Far-fleeted by the purple island-sides, Naked, a double light in air and wave....] V Il y a une autre chevalerie qui ouvre le moyen ge comme celle-ci le ferme, chante par des enfants comme celle-ci par des jeunes gens, et retrouve dans _les Idylles du roi_ comme celle-ci dans _la Princesse_. C'est la lgende d'Arthur, de Merlin et des chevaliers de la Table-Ronde. Avec un art admirable, Tennyson en a renouvel les sentiments et le langage; cette me flexible prend tous les tons pour se donner tous les plaisirs. Cette fois il s'est fait pique, antique et naf, comme Homre et comme les vieux trouvres des chansons de Geste. Il est doux de sortir de notre civilisation savante, de remonter vers l'ge et les moeurs primitives, d'couter le paisible discours qui coule abondamment et lentement comme un fleuve sur une pente unie. Le propre de l'ancienne pope est la clart et le calme. Les ides viennent de natre; l'homme est heureux et encore enfant. Il n'a pas eu le temps de raffiner, de ciseler et d'enluminer sa pense; il la montre toute nue. Il n'est point encore aiguillonn par des convoitises multiplies; il pense loisir. Toute ide l'intresse; il la dveloppe curieusement; il l'explique. Son discours ne bondit jamais; il va pas pas d'un objet l'autre, et tout objet lui semble beau; il s'arrte, il regarde et se complat regarder. Cette simplicit et cette paix sont tranges et charmantes; on se laisse aller, on est bien, on ne dsire pas aller plus vite; il semble que volontiers on resterait toujours ainsi. Car la pense primitive est la pense saine; nous n'avons fait que l'altrer par les greffes et la culture; nous y revenons comme dans notre fonds le plus intime pour y trouver le contentement et le repos. Mais entre toutes les popes, ce qui distingue celle de la Table-Ronde, c'est la puret. Arthur, le roi irrprochable, a assembl cette glorieuse compagnie, la fleur des hommes, pour servir de modle au vaste monde, et pour tre le beau commencement d'un ge. Il leur a fait mettre leurs mains dans les siennes, jurer de respecter leur roi comme s'il tait leur conscience, et leur conscience comme si elle tait leur roi; de ne point dire de calomnie et de n'en point couter; de passer leur douce vie dans la plus pure chastet; de n'aimer qu'une jeune fille, de s'attacher elle; de lui offrir pour culte des annes de nobles actions. Il y a une sorte de plaisir raffin manier un pareil monde; car il n'y en a point o puissent natre de plus pures et de plus touchantes fleurs. Je n'en montrerai qu'une, Elaine, le lis d'Astolat, qui, ayant vu Lancelot une seule fois, l'aime prsent qu'il est parti, et pour toute sa vie. Elle garde dans la tourelle le bouclier qu'il a laiss, et tous les jours elle y monte pour le contempler, comptant les marques des coups de lance et vivant de ses rves. Il est bless, elle va le soigner et le gurit. Et cependant elle murmurait: En vain; en vain; cela ne peut pas tre. Il ne m'aimera pas. Quoi donc, faut-il que je meure?--Puis, comme un pauvre petit oiseau innocent--qui n'a qu'un simple chant de quelques notes,--rpte son simple chant et le rpte toujours, pendant toute une matine d'avril, jusqu' ce que l'oreille--se lasse de l'entendre, ainsi l'innocente enfant--allait la moiti de la nuit rptant: Faut-il que je meure[204]? Elle se dclare enfin, avec quelle pudeur et de quel lan! Mais il ne peut l'pouser, il est li une autre. Elle languit et s'affaisse; on veut la consoler, elle ne le veut pas; on lui dit que Lancelot est coupable avec la reine; elle ne le croit pas. Elle dit ses frres: Chers frres, vous aviez coutume, quand j'tais une petite fille, de me prendre avec vous dans le bateau du batelier, et de remonter avec la mare la grande rivire. Seulement vous ne vouliez pas passer au del du cap o est le peuplier. Et je pleurais parce que vous ne vouliez pas aller au del, et remonter bien loin la rivire luisante, jusqu' ce que nous eussions trouv le palais du roi. prsent, j'irai[205]. Elle meurt, et, selon sa dernire prire, ils l'emportent comme une ombre travers les champs qui brillent dans leur pleine fleur d't, et la posent sur la barque toute tendue de velours noir. La barque remonte pousse par la mare, et la morte avec elle, dans sa main droite un lis, dans sa main gauche--une lettre qu'elle avait dicte, toute sa chevelure blonde ruisselant autour d'elle.--Et tout le linceul tait de drap d'or--ramen jusqu' la ceinture; elle-mme tout en blanc,--except son visage, et ce visage aux traits si purs--tait aimable, car elle ne semblait point morte,--mais profondement endormie, et reposait en souriant[206]. Elle arrive ainsi dans un grand silence, et le roi Arthur lit la lettre devant tous les chevaliers et toutes les dames qui pleurent: Trs-noble seigneur, sir Lancelot du Lac,--moi qu'on appelait quelquefois la vierge d'Astolat,--je viens ici, car vous m'avez quitte sans prendre cong de moi;--je viens ici afin de prendre pour la dernire fois cong de vous.--Je vous aimais, et mon amour n'a point eu de retour.--C'est pourquoi mon fidle amour a t ma mort.--C'est pourquoi, devant notre dame Ginvre--et devant toutes les autres dames, je fais ma plainte.--Priez pour mon me et accordez-moi la spulture.--Prie pour mon me, toi aussi, sir Lancelot,--car tu es un chevalier sans gal[207]. Rien de plus; elle finit sur ce dernier mot, plein d'un regret si triste et d'une admiration si tendre: on aurait peine trouver quelque chose de plus simple et de plus dlicat. Il semble qu'un archologue puisse refaire tous les styles, except le grand, et celui-ci a tout refait, jusqu'au grand style. C'est le soir de la dernire bataille; tout le jour le tumulte de la grande mle a roul le long des montagnes prs de la mer d'hiver; un un les chevaliers d'Arthur sont tombs; il est tomb lui-mme, le crne fendu travers le casque, et sire Bedivere, son dernier chevalier, l'a port tout prs de l, dans une chapelle brise avec une croix brise, debout sur une noire bande de terre strile. D'un ct tait l'Ocan, de l'autre une grande eau; et la lune tait pleine[208]. Arthur, sentant qu'il va mourir, lui dit de prendre son pe Excalibur; car il l'a reue des fes de la mer, et il ne faut pas qu'aprs lui homme mortel mette la main sur elle. Deux fois sire Bedivere part pour faire la volont du roi: deux fois il s'arrte et revient dire faussement au roi qu'il a jet l'pe; car ses yeux sont blouis par la merveilleuse broderie de diamants qui fleuronnent et luisent autour de la poigne. La troisime fois enfin il la lance: La grande pe jeta des clairs sous la splendeur de la lune,--et fit dans l'air une arche de clart,--comme le rayonnement d'aube borale--qui jaillit lorsque les les mouvantes de l'hiver s'entrechoquent--la nuit, parmi les bruits de la mer du Nord.--Mais avant que l'pe et touch la surface,--un bras s'leva, vtu de velours blanc, mystique, merveilleux,--et la saisit par la poigne, et la brandit trois fois;--puis s'enfona avec elle dans la mer[209]. Alors Arthur, se soulevant douloureusement et respirant avec peine, ordonne sire Bedivere de le charger sur ses paules et de le porter jusqu'au rivage. Hte-toi, hte-toi, car je crains qu'il ne soit trop tard, et je crois que je vais mourir. Ils arrivent ainsi, le long des cavernes glaces et des roches retentissantes, jusqu'au bord du lac o s'talent les longues gloires de la lune d'hiver.--L s'tait arrte une barque sombre,--noire comme une charpe funbre de la proue la poupe;--tout le pont tait couvert de formes majestueuses,--avec des robes noires et des capuchons noirs, comme en songe; auprs d'elles,--trois reines avec des couronnes d'or; de leurs lvres partit--un cri qui monta en frmissant jusqu'aux toiles palpitantes.--Et comme si ce n'tait qu'une voix, il y eut un grand clat de lamentations, pareil un vent qui crie--toute la nuit dans une terre dserte, o personne ne vient--et n'est venu depuis le commencement du monde[210]. Alors Arthur murmura: Place-moi dans la barque.--Ils vinrent la barque; l les trois reines--tendirent leurs mains et prirent le roi et pleurrent.--Mais celle qui tait la plus grande entre elles toutes,--et la plus belle, mit la tte du roi dans son giron--et dfit le casque bris, et l'appela par son nom en pleurant tout haut[211]. La barque se dtache, et Arthur, levant sa voix lente, console sire Bedivere qui s'afflige sur le rivage, et prononant ces paroles d'adieu, hroques et solennelles: Le vieil ordre change, cdant la place au nouveau;--et Dieu s'accomplit lui-mme en plusieurs faons,--de peur qu'une bonne coutume tant seule ne corrompe le monde.--Si tu ne dois plus voir ma face, prie pour moi; plus de choses sont accomplies par la prire que ce monde ne l'imagine.--Car par elle la terre, ronde tout entire en toutes ses parties,--est lie comme par des chanes d'or aux pieds de Dieu. Mais prsent adieu; je m'en vais pour un long voyage--avec ceux-l que tu vois, si en effet je m'en vais--(car toute mon me est obscurcie de doutes) vers l'le et la valle d'Avilion,--o ne tombe point de pluie, ni de grle, ni de neige,--et o mme le vent ne souffle jamais rudement; mais elle repose--enveloppe de profondes prairies, heureuse, belle avec des pelouses sous des vergers,--et des creux pleins d'arbres couronns par une mer d't--o je me gurirai de ma douloureuse blessure[212]. Je crois que depuis Goethe on n'a rien vu de plus calme et de plus imposant. Comment rassembler en quelques mots tous les traits de ce talent si multiple? Il est n pote, c'est--dire constructeur de palais ariens et de chteaux imaginaires. Mais la passion personnelle et les proccupations absorbantes qui ordinairement matrisent la main de ses pareils lui ont manqu; il n'a point trouv en lui-mme le plan d'un difice nouveau; il a bti d'aprs tous les autres; il a simplement choisi parmi les formes les plus lgantes, les mieux ornes, les plus exquises. Il n'a pris que la fleur dans leurs beauts. C'est tout au plus si, par occasion, il s'est amus et l arranger quelque cottage vraiment anglais et moderne. Si, dans ce choix d'architectures retrouves ou renouveles, on cherche sa trace, on la devinera et l dans quelque frise plus finement sculpte, dans quelque rosace plus dlicate et plus gracieuse; mais on ne la trouvera marque et sensible que dans la puret et dans l'lvation de l'motion morale qu'on emportera en sortant de son muse. [Note 204: She murmur'd Vain, in vain: it cannot be. He will not love me: how then? must I die? Then as a little helpless innocent bird, That has but one plain passage of fine notes, Will sing the simple passage o'er and o'er For all an april morning, till the ear Wearies to hear it, so the simple maid Went half the night repeating, must I die?] [Note 205: At last she said Sweet brothers, yester night I seem'd a curious little maid again, As happy as when we dwelt among the woods, And when you used to take me with the flood Up the great river in the boatman's boat. Only you would not pass beyond the Cape That has the poplar on it: there you fixt Your limit, oft returning with the tide. And yet I cried because you would not pass Beyond it, and far up the shining flood Until we found the palace of the king. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Now shall I have my will.] [Note 206: But when the next sun brake from underground, Then, those two brethren slowly with bent brows Accompanying, the sad chariot-bier Past like a shadow thro' the field, that shone Full-summer, to that stream whereon the barge, Pall'd all its length in blackest samite, lay. There sat the life-long creature of the house, Loyal, the dumb old servitor, on deck, Winking his eyes, and twisted all his face. So those two brethren from the chariot took And on the black decks laid her in her bed, Set in her hand a lily, o'er her hung The silken case with braided blazonings And kiss'd her quiet brows, and saying to her: Sister, farewell for ever, and again Farewell, sweet sister, parted all in tears. Then rose the dumb old servitor, and the dead Steer'd by the dumb went upward with the flood-- In her right hand the lily, in her left The letter--all her bright hair streaming down-- And all the coverlid was cloth of gold Drawn to her waist, and she herself in white All but her face, and that clear-featured face Was lovely, for she did not seem as dead But fast asleep, and lay as tho' she smiled.] [Note 207: "Most noble lord, sir Lancelot of the Lake, I, sometime call'd the maid of Astolat, Come, for you left me taking no farewell, Hither, to take my last farewell of you. I loved you, and my love had no return, And therefore my true love has been my death. And therefore to our lady Guinevere, And to all other ladies, I make moan. Pray for my soul, and yield me burial. Pray for my soul thou too, sir Lancelot, As thou art a knight peerless."] [Note 208: A chapel nigh the field, A broken chancel with a broken cross, That stood on a dark strait of barren land. On one side lay the ocean, and on one Lay a great water, and the moon was full.] [Note 209: The great brand Made lightnings in the splendour of the moon, And flashing round and round, and whirled in an arch, Shot like streamer of the northern morn, Seen where the moving isles of winter shock By night, with noises of the northern sea. So flash'd and fell the brand Excalibur: But ere he dipt the surface, rose an arm Clothed in white samite, mystic, wonderful, And caught him by the hilt, and brandish'd him Three times, and drew him under in the meer.] [Note 210: They saw then how there hove a dusky barge Dark as a funeral scarf from stern to stern, Beneath them; and descending they were ware That all the decks were dense with stately forms Black-stoled, black-hooded, like a dream--by these Three queens with crowns of gold. And from them rose A cry that shiver'd to the tingling stars, And, as it were one voice, an agony Of lamentation like a wind, that shrills All night in a waste land, where no one comes, Or hath come, since the making of the world.] [Note 211: Then murmur'd Arthur: "Place me in the barge," And to the barge they came. There those three queens Put forth their hands, and took the king and wept. But she that rose the tallest of them all And fairest, laid his head in her lap, And loosed the shatter'd casque, and chafed his hands And call'd him by his name, complaining loud....] [Note 212: The old order changeth, yielding place to the new, And God fulfills himself in many ways, Lest one good custom should corrupt the world.... If thou shouldst never see my face again Pray for my soul. More things are wrought by prayer That this world dreams of.... For so the whole round earth is every way Bound by gold chains about the feet of God. But now farewell. I am going a long way With these thou seest,--if indeed I go-- (For all my mind is clouded with a doubt) To the island-valley of Avilion, Where falls not hall, or rain or any snow, Nor ever wind blows loudly; but it lies Deep-meadow'd, happy, fair with orchard-lawns And bowery hollows crown'd with summer sea, Where I will heal me of my grievous wound.] 2. LE PUBLIC. Le pote favori d'une nation, ce semble, est celui qu'un homme du monde, partant pour un voyage, met le plus volontiers dans sa poche. Aujourd'hui ce pote serait Tennyson en Angleterre, et Alfred de Musset en France. Les deux publics diffrent: par suite, leurs genres de vie, leurs lectures et leurs plaisirs. Essayons de les dcrire; on comprendra mieux les fleurs en voyant le jardin. Vous voil Newhaven ou Douvres, et vous courez sur les rails, en regardant autour de vous. Des deux cts passent des maisons de campagne; il y en a partout en Angleterre, au bord des lacs, sur le rivage des golfes, au sommet des collines, sur tous les points de vue pittoresques. Elles sont le sjour prfr; Londres n'est qu'un rendez-vous d'affaires; c'est la campagne que les gens du monde vivent, s'amusent et reoivent. Que cette maison est bien arrange et jolie! S'il s'est trouv ct quelque vieille btisse, abbaye ou chteau, on l'a garde. L'difice nouveau a t raccord avec l'ancien; mme seul et moderne, il ne manque point de style; les pignons, les meneaux, les grandes fentres, les tourelles niches tous les coins ont dans leur fracheur un air gothique. Ce cottage mme, si modeste, bon pour des gens qui n'ont que trente mille livres de rentes, est agrable voir avec ses toits pointus, son portique, ses briques brunes vernisses, toutes recouvertes de lierre. Sans doute la grandeur manque le plus souvent; aujourd'hui les gens qui font l'opinion ne sont plus les grands seigneurs, mais les gentlemen riches, bien levs et propritaires; c'est l'agrment qui les touche. Mais comme ils s'y entendent! Il y a tout autour de la maison un gazon frais et soyeux comme du velours, qu'on passe au rouleau tous les matins. En face, des rhododendrons normes font un bouquet blouissant o murmurent des voles d'abeilles; des guirlandes de fleurs exotiques rampent et tournoient sur l'herbe fine; des chvrefeuilles grimpent le long des arbres, les roses par centaines, penches au bord des fentres, laissent tomber sur les alles la pluie de leurs ptales. Partout les beaux ormes, les ifs, les grands chnes, prcieusement gards, groupent leurs bouquets ou dressent leurs colonnes. Les arbres de l'Australie et de la Chine sont venus orner les massifs par l'lgance ou la singularit de leurs formes trangres; le copper beech tend sur la dlicate verdure des prairies l'ombre de ses feuilles noirtres reflets de cuivre. Que la fracheur de cette verdure est dlicieuse! Comme elle tincelle, et comme elle regorge de fleurs champtres lustres par le soleil! Que de soin, quelle propret, comme tout est dispos, entretenu, pur pour le bien-tre des sens et pour le plaisir des yeux! S'il y a une pente, on a mnag des rigoles avec de petites les au fond de la valle, toutes peuples par des touffes de roses; des canards d'espce choisie nagent dans les bassins, o les nnufars talent leurs toiles satines. Il y a dans l'herbe de grands boeufs couchs, des moutons aussi blancs que s'ils sortaient du lavoir, toutes sortes de bestiaux heureux et modles, capables de rjouir l'oeil d'un amateur et d'un matre. Nous revenons la maison, et avant d'entrer je regarde la perspective; dcidment ils ont le sentiment de la campagne; comme on sera bien, cette grande fentre du parloir, pour contempler le soleil couchant et le large treillis d'or qu'il tale travers la futaie! Et comme adroitement on a tourn la maison pour que le paysage paraisse encadr au loin entre les collines et de prs entre les arbres! Nous entrons. Que tout y est soign et commode! On y a prvu, devanc les moindres besoins; il n'y a rien que de correct et de perfectionn; on souponne tous les objets d'avoir eu le prix, ou du moins une mention quelque Exposition d'industrie; et le service vaut les objets; la propret n'est pas plus mticuleuse en Hollande; proportion garde, ils ont trois fois plus de valets que chez nous; ce n'est pas trop pour les dtails minutieux du service. La machine domestique fonctionne sans une interruption, sans un accroc, sans un heurt, chaque rouage son moment et sa place, et le bien-tre qu'elle distille vient en rose de miel tomber dans la bouche, aussi vrifi et aussi exquis que le sucre d'une raffinerie modle lorsqu'il arrive dans son goulot. Nous causons avec notre hte. Nous dcouvrons bien vite que son esprit et son me ont toujours t en quilibre. Au sortir du collge, il a trouv sa voie toute faite; il n'a point eu se rvolter contre l'glise, qui est demi raisonnable, ni contre la Constitution, qui est noblement librale; la foi et la loi qu'on lui a offertes sont bonnes, utiles, morales, assez larges pour donner abri et emploi toutes les diversits des esprits sincres. Il s'y est attach, il les aime, il a reu d'elles le systme entier de ses ides pratiques et spculatives; il ne flotte point, il ne doute plus, il sait ce qu'il doit croire et ce qu'il doit faire. Il n'est point entran par des thories, engourdi par l'inertie, arrt par les contradictions. Ailleurs la jeunesse est comme une eau qui croupit ou s'parpille; il y a ici un beau canal antique qui reoit et dirige vers un but utile et certain tout le flot de son activit et de ses passions. Il agit, travaille et gouverne. Il est mari, il a des fermiers, il est magistrat municipal, il devient homme politique. Il amliore et rgit sa paroisse, ses terres et sa famille. Il fonde des associations, il parle dans les _meetings_, il surveille des coles, il rend la justice, il introduit des perfectionnements; il use de ses lectures, de ses voyages, de ses liaisons, de sa fortune et de son rang pour conduire amicalement ses voisins et ses infrieurs vers quelque oeuvre qui leur profite et qui profite au public. Il est puissant et il est respect. Il a les plaisirs de l'amour-propre et les contentements de la conscience. Il sait qu'il a l'autorit et qu'il en use loyalement pour le bien d'autrui. Et ce bon tat d'esprit est entretenu par une vie saine. Sans doute son esprit est cultiv et occup; il est instruit, il sait plusieurs langues, il a voyag, il est curieux de tous les renseignements prcis, il est tenu au courant par ses journaux de toutes les ides et de toutes les dcouvertes nouvelles. Mais en mme temps il aime et pratique tous les exercices du corps. Il monte cheval, il fait pied de longues promenades, il chasse, il vogue en mer sur son yacht, il suit de prs et par lui-mme tous les dtails de l'levage et de la culture, il vit en plein air, il rsiste l'envahissement de la vie sdentaire, qui partout ailleurs conduit l'homme moderne aux agitations du cerveau, l'affaiblissement des muscles et l'excitation des nerfs. Voil ce monde lgant et sens, raffin en fait de bien-tre, rgl en fait de conduite, que ses gots de dilettante et ses principes de moraliste renferment dans une sorte d'enceinte fleurie et empchent de regarder ailleurs. Y a-t-il un pote qui, mieux que Tennyson, convienne un pareil monde? Sans tre pdant, il est moral; on peut le lire le soir en famille; il n'est point rvolt contre la socit ni la vie; il parle de Dieu et de l'me, noblement, tendrement, sans parti pris ecclsiastique; on n'a pas besoin de le maudire comme lord Byron; il n'a point de paroles violentes et abruptes, de sentiments excessifs et scandaleux; il ne pervertira personne. On ne sera point troubl en fermant le livre; on pourra, en le quittant, couter sans contraste la voix grave du matre de maison qui, devant les domestiques agenouills, prononce la prire du soir. Et nanmoins, en le quittant, on garde aux lvres un sourire de plaisir. Le voyageur, l'amateur d'archologie s'est complu aux imitations du style et des sentiments trangers et antiques. Le chasseur, l'amateur de la campagne a got les petites scnes rurales et les riches peintures de paysage. Les dames ont t charmes des portraits de femmes. Ils sont si exquis et si purs! Il a pos sur ces belles joues des rougeurs si dlicates! Il a si bien peint l'expression changeante de ces yeux fiers ou candides! Elles l'aiment, car elles sentent qu'il les aime. Bien plus, il les honore, et monte par sa noblesse jusqu'au niveau de leur puret. Les jeunes filles pleurent en l'coutant; certainement quand, tout l'heure, on lisait la lgende d'Elaine ou d'Enide, on a vu des ttes blondes se courber sous les fleurs qui les parent, et des paules blanches palpiter d'une motion furtive. Et que cette motion est fine! Il n'a point enfonc lourdement un pied rude dans la vrit et dans la passion. Il a gliss au plus haut des sentiments nobles et tendres; il a recueilli dans toute la nature et dans toute l'histoire ce qu'il avait de plus lev et de plus aimable. Il a choisi ses ides, il a cisel ses paroles, il a gal, par l'artifice, les russites et la diversit de son style, les agrments et la perfection de l'lgance mondaine au milieu de laquelle nous le lisons. Sa posie ressemble quelqu'une de ces jardinires dores et peintes o les fleurs nationales et les plantes exotiques emmlent dans une harmonie savante leurs torsades et leurs chevelures, leurs grappes et leurs calices, leurs parfums et leurs couleurs. Elle semble faite exprs pour ces bourgeois opulents, cultivs, libres, hritiers de l'ancienne noblesse, chefs modernes d'une Angleterre nouvelle. Elle fait partie de leur luxe comme de leur morale; elle est une confirmation loquente de leurs principes et un meuble prcieux de leur salon. Nous revenons Calais, et nous courons sur Paris, sans nous arrter en route. Il y a bien sur la route des chteaux de nobles et des maisons de bourgeois riches. Mais ce n'est point parmi eux que nous trouverons, comme en Angleterre, le monde pensant, lgant, qui par la finesse de son got et la supriorit de son esprit devient le guide de la nation et l'arbitre du beau. Il y a deux peuples en France: la province et Paris, l'un qui dne, dort, bille, coute; l'autre qui pense, ose, veille et parle; le premier tran par le second, comme un escargot par un papillon, tour tour amus et inquit par les caprices et l'audace de son conducteur. C'est ce conducteur qu'il faut voir. Nous entrons! Quel spectacle trange! C'est le soir, les rues flamboient, une poussire lumineuse enveloppe la foule affaire, bruissante, qui se presse, se coudoie, s'entasse et fourmille aux abords des thtres, derrire les vitres des cafs. Avez-vous remarqu comme tous ces visages sont plisss, froncs ou plis, comme ces regards sont inquiets, comme ces gestes sont nerveux? Une clart violente tombe sur ces crnes qui reluisent; la plupart sont chauves avant trente ans. Pour trouver du plaisir l, il faut qu'ils aient bien besoin d'excitation; la poudre du boulevard vient imprgner la glace qu'ils mangent; l'odeur du gaz et les manations du pav, la sueur laisse sur les murs fans par la fivre d'une journe parisienne, l'air humain plein de rles immondes, voil ce qu'ils viennent respirer de gaiet de coeur. Ils sont serrs autour de leurs petites tables de marbre, assigs par la lumire crue, par les cris des garons, par le brouhaha des conversations croises, par le dfil monotone des promeneurs mornes, par le frlement des filles attardes qui tournoient anxieusement dans l'ombre. Sans doute leur intrieur est dplaisant; sans cela ils ne l'changeraient pas contre ces divertissements de commis voyageurs. Nous montons quatre tages, nous trouvons un appartement verni, dor, par d'ornements en stuc, de statues en pltre, de meubles neufs en vieux chne, avec toutes sortes de jolis brimborions sur les chemines et sur les tagres. Il reprsente bien, on peut y recevoir les amis envieux et les personnages en place. C'est une affiche, rien de plus; on y est agrablement une demi-heure et puis c'est tout. Vous n'en ferez jamais qu'un lieu de passage; il est bas, triqu, incommode, lou pour un an, sali en six mois, bon pour taler un luxe postiche. Toutes leurs jouissances sont factices et comme arraches au passage; il y a en elles quelque chose de malsain et d'irritant. Elles ressemblent la cuisine de leurs restaurants, l'clat de leurs cafs, la gaiet de leurs thtres. Ils les veulent trop promptes, trop vives, trop multiplies. Ils ne les ont point cultives avec patience et cueillies avec modration; ils les ont fait pousser sur un terreau artificiel et chauffant; ils les fourragent la hte. Ils sont raffins et ils sont avides; il leur faut chaque jour une provision de paroles colores, d'anecdotes crues, de railleries mordantes, de vrits neuves, d'ides varies. Ils s'ennuient vite et ne peuvent souffrir l'ennui. Ils s'amusent de toutes leurs forces et trouvent qu'ils ne s'amusent gure. Ils exagrent leur travail et leur dpense, leurs besoins et leurs efforts. L'accumulation des sensations et de la fatigue tend l'excs leur machine nerveuse, et leur vernis de gaiet mondaine s'caille vingt fois par jour pour laisser voir un fonds de souffrance et d'ardeur. Mais qu'ils sont fins, et que leur esprit est libre! Comme ce frottement incessant les a aiguiss! Comme ils sont prompts tout saisir et tout comprendre! Comme cette culture recherche et multiple les a rendus propres sentir et goter des tendresses et des tristesses inconnues leurs pres, des sentiments profonds, bizarres et sublimes, qui jusqu'ici semblaient trangers leur race! Cette grande ville est cosmopolite; toutes les ides peuvent y natre; nulle barrire n'y arrte les esprits; le champ immense de la pense s'ouvre devant eux sans route fraye ou prescrite. La pratique ne les gne ni ne les guide; un gouvernement et une glise officielle sont l pour les dcharger du soin de mener la nation; on subit les deux puissances comme on subit le bedeau et le sergent de ville, avec patience et railleries; on ne les regarde qu' la faon d'un spectacle. En somme, le monde n'apparat ici que comme une pice de thtre, matire critique et raisonnements. Et croyez que la critique et les raisonnements se donnent carrire. Un Anglais qui entre dans la vie trouve sur toutes les grandes questions des rponses faites. Un Franais qui entre dans la vie ne trouve sur toutes les grandes questions que des doutes proposs. Il faut, dans ce conflit des opinions, qu'il se fasse sa foi lui-mme, et, la plupart du temps, ne le pouvant pas, il reste ouvert toutes les incertitudes, partant toutes les curiosits et aussi toutes les angoisses. Dans ce vide, qui est comme une vaste mer, les rves, les thories, les fantaisies, les convoitises drgles, potiques et maladives, s'amassent et se chassent les unes les autres comme des nuages. Si dans ce tumulte de formes mouvantes on cherche quelque oeuvre solide qui prpare une assiette aux opinions futures, on ne trouve que les lentes btisses des sciences, qui et l, obscurment, comme des polypes sous-marins, construisent en coraux imperceptibles la base o s'appuieront les croyances du genre humain. Voil le monde pour lequel Alfred de Musset crivait; c'est dans ce Paris qu'il faut le lire. Le lire? Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au thtre sur le bord de sa loge, une rue lave par la pluie o luisent les pavs noircis, une frache matine riante dans les bois de Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende prsent et comme vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus vrai? Celui-l au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pens tout haut. Il a fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admir, on l'a aim; c'tait plus qu'un pote, c'tait un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernires des vertus qui nous restent, la gnrosit et la sincrit. Et il avait le plus prcieux des dons qui puissent sduire une civilisation vieillie, la jeunesse. Comme il a parl de cette chaude jeunesse, arbre la rude corce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins! Avec quelle fougue a-t-il lanc et entre-choqu l'amour, la jalousie, la soif du plaisir, toutes les imptueuses passions qui montent avec les ondes d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un les a-t-il plus ressenties? Il en a t trop plein, il s'y est livr, il s'en est enivr. Il s'est lch travers la vie comme un cheval de race cabr dans la campagne, que l'odeur des plantes et la magnifique nouveaut du vaste ciel prcipitent pleine poitrine dans des courses folles qui brisent tout et vont le briser. Il a trop demand aux choses; il a voulu d'un trait, prement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point gote; il l'a arrache comme une grappe, et presse, et froisse, et tordue; et il est rest les mains salies, aussi altr que devant[213]. Alors ont clat ces sanglots qui ont retenti dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et dj si las! Tant de dons prcieux, un esprit si fin, un tact si dlicat, une fantaisie si mobile et si riche, une gloire si prcoce, un si soudain panouissement de beaut et de gnie, et au mme instant les angoisses, le dgot, les larmes et les cris! Quel mlange! Du mme geste il adore et il maudit. L'ternelle illusion, l'invincible exprience sont en lui cte cte pour se combattre et le dchirer. Il est devenu vieillard, et il est demeur jeune homme; il est pote, et il est sceptique. La Muse et sa beaut pacifique, la Nature et sa fracheur immortelle, l'Amour et son bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe peine devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les maldictions et les sarcasmes tous les spectres de la dbauche et de la mort. Comme un homme, au milieu d'une fte, qui boit dans une coupe cisele, debout, la premire place, parmi les applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du coeur, chauff et vivifi par le vin gnreux qui descend dans sa poitrine, et que subitement on voit plir; il y avait du poison au fond de la coupe; il tombe et rle; ses pieds convulsifs battent les tapis de soie, et tous les convives effars regardent. Voil ce que nous avons senti le jour o le plus aim, le plus brillant d'entre nous, a tout d'un coup palpit d'une atteinte invisible, et s'est abattu avec un hoquet funbre parmi les splendeurs et les gaiets menteuses de notre banquet. Eh bien! tel que le voil, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons couter un autre; tous ct de lui nous semblent froids ou menteurs. Nous sortons minuit de ce thtre o il coutait la Malibran, et nous entrons dans cette lugubre rue des Moulins o, sur un lit pay, son Rolla est venu dormir et mourir. Les lanternes jettent des reflets vacillants sur les pavs qui glissent. Des ombres inquites avancent hors des portes et tranent leur robe de soie fripe la rencontre des passants. Les fentres sont fermes; une lumire et l perce travers un volet mal clos et montre un dahlia mort sur le rebord d'une croise. Demain un orgue ambulant grincera devant ces vitres, et les nuages blafards laisseront leurs suintements sur ces murs salis. Quoi! c'est de cet ignoble lieu qu'est sorti le plus passionn des pomes! ce sont ces laideurs et ces vulgarits de bouge et d'htel garni qui ont fait ruisseler cette divine loquence! ce sont elles qui en cet instant ont ramass dans ce coeur meurtri toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour les faire jaillir en gerbe tincelante et reluire sous le plus ardent soleil de posie qui fut jamais! La piti vient, on pense cet autre pote qui, l-bas, dans l'le de Wight, s'amuse refaire des popes perdues. Qu'il est heureux parmi ses beaux livres, ses amis, ses chvrefeuilles et ses roses! N'importe. Celui-ci, cet endroit mme, dans cette fange et dans cette misre, est mont plus haut. Du haut de son doute et de son dsespoir, il a vu l'infini comme on voit la mer du haut d'un cap battu par les orages. Les religions, leur gloire et leur ruine, le genre humain, ses douleurs et sa destine, tout ce qu'il y a de sublime au monde lui est alors apparu dans un clair. Il a senti, au moins cette fois dans sa vie, cette tempte intrieure de sensations profondes, de rves gigantesques et de volupts intenses dont le dsir l'a fait vivre et dont le manque l'a fait mourir. Il n'a pas t un simple dilettante; il ne s'est pas content de goter et de jouir; il a imprim sa marque dans la pense humaine; il a dit au monde ce que c'est que l'homme, l'amour, la vrit, le bonheur. Il a souffert, mais il a invent; il a dfailli, mais il a produit. Il a arrach avec dsespoir de ses entrailles l'ide qu'il avait conue, et l'a montre aux yeux de tous sanglante, mais vivante. Cela est plus difficile et plus beau que d'aller caresser et contempler les ides des autres. Il n'y a au monde qu'une oeuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une vrit laquelle on se livre et laquelle on croit. Le monde qui a cout Tennyson vaut mieux que notre aristocratie de bourgeois et de bohmes; mais j'aime mieux Alfred de Musset que Tennyson. [Note 213: mdiocrit! celui qui pour tout bien T'apporte ce tripot dgotant de la vie, Est bien poltron au jeu s'il ne dit: Tout ou rien.] FIN. TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE CINQUIME ET DERNIER VOLUME LIVRE V. LES CONTEMPORAINS. Chapitre I.--Le roman. Dickens. 1. L'CRIVAIN. Liaison des diverses parties de chaque talent. -- Importance de la faon d'imaginer. 6 I. Lucidit et intensit de l'imagination chez Dickens. -- Audace et vhmence de sa fantaisie. -- Comment chez lui les objets inanims se personnifient et se passionnent. -- En quoi sa conception est voisine de la vision. -- En quoi elle est voisine de la monomanie. -- Comment il peint les hallucins et les fous. 6 quels objets il applique son enthousiasme. -- Ses trivialits et sa minutie. -- En quoi il ressemble aux peintres de son pays. -- En quoi il diffre de George Sand. -- _Miss Ruth_ et _Genevive_. -- _Un Voyage en diligence._ 21 II. Vhmence des motions que ce genre d'imagination doit produire. -- Son pathtique. -- L'ouvrier _Stephen_. -- Son comique. -- Pourquoi il arrive la bouffonnerie et la caricature. -- Emportement et exagration nerveuse de sa gaiet. 27 2. LE PUBLIC. Le roman anglais est oblig d'tre moral. -- En quoi cette contrainte modifie l'ide de l'amour. -- Comparaison de l'amour chez George Sand et chez Dickens. -- Peintures de la jeune fille et de l'pouse. 39 En quoi cette contrainte modifie l'ide de la passion. -- Comparaison des passions dans Balzac et dans Dickens. 43 Inconvnients de ce parti pris. -- Comment les masques comiques ou odieux se substituent aux personnages naturels. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- Pourquoi chez Dickens l'ensemble manque l'action. 45 3. LES PERSONNAGES. Deux classes de personnages. -- Les caractres naturels et instinctifs. -- Les caractres artificiels et positifs. -- Prfrence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens pour les seconds. 49 I. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. -- Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M. Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces personnages sont Anglais. 50 II. Les enfants. -- Ils manquent dans la littrature franaise. -- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple. -- L'homme idal selon Dickens. 60 III. En quoi cette conception correspond un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilit et de l'instinct opprims par la convention et par la rgle. -- Succs de Dickens. 64 Chapitre II.--Le roman (_suite_). Thackeray. Abondance et excellence du roman de moeurs en Angleterre. -- Supriorit de Dickens et de Thackeray. -- Comparaison de Dickens et de Thackeray. 68 I. Le satirique. -- Ses intentions morales. -- Ses dissertations morales. 70 II. Comparaison de la moquerie en France et en Angleterre. -- Diffrence des deux tempraments, des deux gots et des deux esprits. 79 III. Supriorit de Thackeray dans la satire amre et grave. -- L'ironie srieuse. -- _Les snobs littraires; Miss Blanche Amory._ -- La caricature srieuse. -- _Mistress Hoggarty._ 82 IV. Solidit et prcision de cette conception satirique. -- Ressemblance de Thackeray et de Swift. -- _Les devoirs d'un ambassadeur._ 93 Misanthropie de Thackeray. -- Niaiserie de ses hrones. -- Niaiserie de l'amour. -- Vice intime des gnrosits et des exaltations humaines. 96 V. Ses tendances galitaires. -- Dfaut des caractres et de la socit en Angleterre. -- Ses aversions et ses prfrences. -- Le snob et l'aristocrate. -- Portraits du roi, du grand seigneur de cour, du gentilhomme de campagne, du bourgeois gentilhomme. -- Avantages de cet tablissement aristocratique. -- Excs de cette satire. 100 2. L'ARTISTE. I. Ide de l'art pur. -- En quoi la satire nuit l'art. -- En quoi elle diminue l'intrt. -- En quoi elle fausse les personnages. -- Comparaison de Thackeray et de Balzac. -- _Valrie Marneffe et Rebecca Sharp._ 117 II. Rencontre de l'art pur. -- Portrait de _Henri Esmond_. -- Talent historique de Thackeray. -- Conception de l'homme idal. 128 III. La littrature est une dfinition de l'homme. Quelle est cette dfinition dans Thackeray. -- En quoi elle diffre de la vritable. 141 Chapitre III.--La critique et l'histoire, Macaulay. Rle et position de Macaulay en Angleterre. 145 1. ESSAIS CRITIQUES ET HISTORIQUES. I. Ses _Essais_. -- Agrment et utilit du genre. -- Ses opinions. -- Sa philosophie. En quoi elle est anglaise et pratique. -- Son _Essai sur Bacon_. Quel est, selon lui, le vritable objet des sciences. -- Comparaison de Bacon et des anciens. 147 Sa critique. -- Ses proccupations morales. -- Comparaison de la critique en France et en Angleterre. -- Pourquoi il est religieux. -- Liaison de la religion et du libralisme en Angleterre. -- Libralisme de Macaulay. -- _Essais sur l'glise et l'tat._ 152 Sa passion pour la libert politique. -- Comment il est l'orateur et l'historien du parti whig. -- _Essais sur la Rvolution et les Stuarts._ 159 II. Son talent. -- Son got pour la dmonstration. -- Son got pour les dveloppements. Caractre oratoire de son esprit. -- En quoi il diffre des orateurs classiques. -- Son estime pour les faits particuliers, les expriences sensibles et les souvenirs personnels. -- Importance des spcimens dcisifs en tout ordre de connaissance. -- _Essais sur Warren Hastings et sur Clive._ 166 Caractres anglais de son talent. -- Sa rudesse. -- Sa plaisanterie. -- Sa posie. 183 2. Son oeuvre. -- Harmonie de son talent, de ses opinions et de son oeuvre. -- Universalit, unit, intrt de son histoire. -- Peinture des _Highlands_. -- _Jacques II en Irlande._ -- _L'Acte de Tolrance._ -- _Le massacre de Glencoe._ -- Traces d'amplification et de rhtorique. 197 Comparaison de Macaulay et des historiens franais. -- En quoi il est classique. -- En quoi il est anglais. -- Position intermdiaire de son esprit entre l'esprit latin et l'esprit germanique. 222 Chapitre IV.--La philosophie et l'histoire. Carlyle. Position excentrique et importante de Carlyle en Angleterre. 229 1. SON STYLE ET SON ESPRIT. I. Ses bizarreries, ses obscurits, ses violences. -- Son imagination, ses enthousiasmes. -- Ses crudits, ses bouffonneries. 230 II. L'_humour_. -- En quoi elle consiste. -- Comment elle est germanique. -- Peintures grotesques et tragiques. -- Les dandies et les mendiants. -- Catchisme des cochons. -- Extrme tension de son esprit et de ses nerfs. 238 III. Barrires qui le contiennent et le dirigent. -- Le sentiment du rel et le sentiment du sublime. 251 IV. Sa passion pour le fait exact et prouv. -- Sa recherche des sentiments teints. -- Vhmence de son motion et de sa sympathie. -- Intensit de sa croyance et de sa vision. -- _Past and Present._ -- _Cromwell's letters and speeches._ -- Son mysticisme historique. -- Grandeur et tristesse de ses visions. -- Comment il figure le monde d'aprs son propre esprit. 251 V. Que tout objet est un groupe, et que tout l'emploi de la pense humaine est la reproduction d'un groupe. -- Deux faons principales de la reproduire, et deux sortes principales d'esprits. -- Les classificateurs. -- Les intuitifs. -- Inconvnients du second procd. -- Comment il est obscur, hasard, dnu de preuves. -- Comment il pousse l'affectation et l'exagration. -- Durets et outrecuidance qu'il provoque. -- Avantages de ce genre d'esprit. -- Il est seul capable de reproduire l'objet. -- Il est le plus favorable l'invention originale. -- Quel emploi Carlyle en a fait. 260 2. SON RLE. Introduction des ides allemandes en Europe et en Angleterre. -- tudes allemandes de Carlyle. 268 I. De l'apparition des formes d'esprit originales. -- Comment elles agissent et finissent. -- Le gnie artistique de la Renaissance. -- Le gnie oratoire de l'ge classique. -- Le gnie philosophique de l'ge moderne. -- Analogie probable des trois priodes. 268 II. En quoi consiste la forme d'esprit moderne et allemande. -- Comment l'aptitude aux ides universelles a renouvel la linguistique, la mythologie, l'esthtique, l'histoire, l'exgse, la thologie et la mtaphysique. -- Comment le penchant mtaphysique a transform la posie. 271 III. Ide capitale qui s'en dgage. -- Conception des parties solidaires et complmentaires. -- Nouvelle conception de la nature et de l'homme. 273 IV. Inconvnients de cette aptitude. -- L'hypothse gratuite et l'abstraction vague. -- Discrdit momentan des spculations allemandes. 274 V. Comment chaque nation peut les reforger. -- Exemples anciens. -- L'Espagne au seizime et au dix-septime sicle. -- Les puritains et les jansnistes au dix-septime sicle. -- La France au dix-huitime sicle. -- Par quels chemins ces ides peuvent entrer en France. -- Le positivisme. -- La critique. 276 VI. Par quels chemins ces ides peuvent entrer en Angleterre. -- L'esprit exact et positif. -- L'inspiration passionne et potique. -- Quelle voie suit Carlyle. 278 3. SA PHILOSOPHIE, SA MORALE ET SA CRITIQUE. Sa mthode est morale, non scientifique. -- En quoi il ressemble aux puritains. -- _Sartor resartus._ 282 I. Les choses sensibles ne sont que des apparences. -- Caractre divin et mystrieux de l'tre. -- Sa mtaphysique. 283 II. Comment on peut traduire les unes dans les autres les ides positivistes, potiques, spiritualistes et mystiques. -- Comment chez Carlyle la mtaphysique allemande s'est change en puritanisme anglais. 289 III. Caractre moral de ce mysticisme. -- Conception du devoir. -- Conception de Dieu. 291 IV. Conception du christianisme. -- Le christianisme vritable et le christianisme officiel. -- Les autres religions. -- Limite et porte de la doctrine. 294 V. Sa critique. -- Quelle valeur il attribue aux crivains. -- Quelle classe d'crivains il exalte. -- Quelle classe d'crivains il dprcie. -- Son esthtique. -- Son jugement sur Voltaire. 299 VI. Avenir de la critique. -- En quoi elle est contraire aux prjugs de sicle et de race. -- Le got n'a qu'une autorit relative. 304 4. SA CONCEPTION DE L'HISTOIRE. I. Suprme importance des grands hommes. -- Qu'ils sont des rvlateurs. -- Ncessit de les vnrer. 307 II. Liaison de cette conception et de la conception allemande. -- En quoi Carlyle est imitateur. -- En quoi il est original. -- Porte de sa conception. 309 III. Comment la vritable histoire est celle des sentiments hroques. -- Que les vritables historiens sont des artistes et des psychologues. 312 IV. Son histoire de Cromwell. -- Pourquoi elle ne se compose que de textes relis par un commentaire. -- Sa nouveaut et sa valeur. -- Comment il faut considrer Cromwell et les puritains. -- Importance du puritanisme dans la civilisation moderne. -- Carlyle l'admire sans restriction. 314 V. Son histoire de la Rvolution franaise. -- Svrit de son jugement. -- En quoi il est clairvoyant et en quoi il est injuste. 319 VI. Son jugement sur l'Angleterre moderne. -- Contre le got du bien-tre et la tideur des convictions. -- Sombres prvisions pour l'avenir de la dmocratie contemporaine. -- Contre l'autorit des votes. -- Thorie du souverain. 322 VII. Critique de ces thories. -- Dangers de l'enthousiasme. -- Comparaison de Carlyle et de Macaulay. 327 Chapitre V. -- La philosophie. Stuart Mill. I. La philosophie en Angleterre. -- Organisation de la science positive. -- Absence des ides gnrales. 331 II. Pourquoi la mtaphysique manque. -- Autorit de la religion. 332 III. Indices et clats de la pense libre. -- L'exgse nouvelle. -- Stuart Mill. -- Ses oeuvres. -- Son genre d'esprit. -- quelle famille de philosophes il appartient. -- Valeur des spculations suprieures dans la civilisation humaine. 334 1. L'EXPRIENCE. I. Objet de la logique. -- En quoi elle se distingue de la psychologie et de la mtaphysique. 337 II. Ce que c'est qu'un jugement. -- Ce que nous connaissons du monde extrieur et du monde intrieur. -- Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait un fait. 339 III. La logique a deux pierres angulaires: la thorie de la dfinition, et la thorie de la preuve. 345 IV. Thorie de la dfinition. -- En quoi cette thorie est importante. -- Rfutation de l'ancienne thorie. -- Il n'y a pas de dfinition des choses, mais des dfinitions des noms. 346 V. Thorie de la preuve. -- Thorie ordinaire. -- Rfutation. -- Quelle est, dans un raisonnement, la partie probante. 351 VI. Thorie des axiomes. -- Thorie ordinaire. -- Rfutation. -- Les axiomes ne sont que des expriences d'une certaine classe. 356 VII. Thorie de l'induction. -- La cause d'un fait n'est que son antcdent invariable. -- L'exprience seule prouve la stabilit des lois de la nature. -- En quoi consiste une loi. -- Par quelles mthodes on dcouvre les lois. -- La mthode des concordances, la mthode des diffrences, la mthode des rsidus, la mthode des variations concomitantes. 361 VIII. Exemples et applications. -- Thorie de la rose. 369 IX. La mthode de dduction. -- Son domaine. -- Ses procds. 380 X. Comparaison de la mthode d'induction et de la mthode de dduction. -- Emploi ancien de la premire. -- Emploi moderne de la seconde. -- Sciences qui rclament la premire. -- Sciences qui rclament la seconde. -- Caractre positif de l'oeuvre de Mill. -- Ligne de ses prdcesseurs. 383 XI. Limites de notre science. -- Il n'est pas certain que tous les vnements arrivent selon des lois. -- Le hasard dans la nature. 386 2. L'ABSTRACTION. I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais. -- Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux. -- Quelle facult ouvre le monde des causes. 394 II. Qu'il n'y a ni substances, ni forces, mais seulement des faits et des lois. -- Nature de l'abstraction. -- Rle de l'abstraction dans la science. 396 III. Thorie de la dfinition. -- Elle est l'expos des abstraits gnrateurs. 400 IV. Thorie de la preuve. -- La partie probante du raisonnement est une loi abstraite. 402 V. Thorie des axiomes. -- Les axiomes sont des relations d'abstraits. -- Ils se ramnent l'axiome d'identit. 404 VI. Thorie de l'induction. -- Ses procds sont des liminations ou abstractions. 407 VII. Les deux grandes oprations de l'esprit, l'exprience et l'abstraction. -- Les deux grandes apparences des choses, les faits sensibles et les lois abstraites. -- Pourquoi nous devons passer des premiers aux secondes. -- Sens et porte de l'axiome des causes. 408 VIII. Il est possible de connatre les lments premiers. -- Erreur de la mtaphysique allemande. -- Elle a nglig la part du hasard et les perturbations locales. -- Ce qu'une fourmi philosophe pourrait savoir. -- Ide et limites d'une mtaphysique. -- Position de la mtaphysique chez les trois nations pensantes. 411 IX. Une matine Oxford. 416 Chapitre VI. La posie. Tennyson. 1. LE TALENT ET L'OEUVRE. En quoi il s'oppose aux potes prcdents. -- En quoi il les continue. 420 I. Premire priode. -- Ses portraits de femmes. -- Dlicatesse et raffinement de son sentiment et de son style. -- Varit de ses motions et de ses sujets. -- Sa curiosit littraire et son dilettantisme potique. -- _The Dying Swan._ -- _The Lotos-Eaters._ 421 II. Deuxime priode. -- Sa popularit, son bonheur et sa vie. -- Sensibilit et virginit permanentes du temprament potique. -- En quoi il est d'accord avec la nature. -- _Locksley Hall._ -- Changement de sujet et de style. -- Explosion violente et accent personnel. -- _Maud._ 427 III. Retour de Tennyson son premier style. -- _In Memoriam._ -- lgance, froideur et longueurs de ce pome. -- Il faut que le sujet et le talent soient d'accord. -- Quels sujets conviennent l'artiste dilettante. 436 IV. _The Princess._ -- Comparaison de ce pome et d'_As you like it_. -- Le monde fantastique et pittoresque. -- Comment Tennyson retrouve les songes et le style de la Renaissance. 438 V. Comment Tennyson retrouve la navet et la simplicit de l'ancienne pope. -- _Les Idylles du roi._ -- Pourquoi il a renouvel l'pope de la Table-Ronde. -- Puret et lvation de ses modles et de sa posie. -- _Elaine._ -- _La mort d'Arthur._ -- Manque de passion personnelle et absorbante. -- Flexibilit et dsintressement de son esprit. -- Son talent pour se mtamorphoser, pour embellir et pour purer. 446 2. LE PUBLIC. Le monde en Angleterre. -- La campagne. -- Le confort. -- L'lgance. -- L'ducation. -- Les habitudes. -- En quoi Tennyson convient un pareil monde. -- Le monde en France. -- La vie parisienne. -- Les plaisirs. -- La reprsentation. -- La conversation. -- La hardiesse d'esprit. -- En quoi Alfred de Musset convient un pareil monde. -- Comparaison des deux mondes et des deux potes. 456 FIN DE LA TABLE. 10616.--Imprimerie gnrale de Ch. Lahure, 9, rue de Fleurus, Paris. [Notes au lecteur de ce fichier numrique: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges. Les rappels [NM] correspondent des rappels pour lesquelles les notes de fin de page sont manquantes.] End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 5 de 5), by Hippolyte Taine License: Share Alike