Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) LES MISRES DE LONDRES IV LES TRIBULATIONS DE SHOKING PAR PONSON DU TERRAIL UN DRAME DANS LE SOUTHWARK I Le lendemain du jour o miss Ellen s'en allait chez le rvrend Peters Town; tandis que l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de White Hall, et deux pas de Scotland Yard, le quartier gnral de la police, une scne toute diffrente se passait sur la Tamise. Un homme descendait au long de la gare de Charing cross, dans ce chemin creux form avec des planches et qui conduit l'un des embarcadres des bateaux vapeur, vers neuf heures du soir. Cet homme n'tait autre que Shoking; mais Shoking fort bien vtu et que tout le monde et pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman. Les bateaux vapeur marchent assez avant dans la soire, jusqu' dix ou onze heures; il n'y a que ceux qui descendent jusqu' Greenwich qui cessent leur service ds sept heures en t et ds cinq heures en hiver. Cependant, comme la nuit tait froide, les voyageurs taient peu nombreux sur le ponton d'embarquement. Deux femmes et un homme s'y trouvaient seuls lorsque Shoking arriva. On entendait siffler le penny-boat qui tait encore de l'autre cte de Westminster, et dont on apercevait le panache noir travers le brouillard. Shoking tait chaudement envelopp dans un waterproof tout neuf. Nanmoins, il soufflait dans ses doigts et poussait de temps en temps des _brrr_! pleins d'nergie. Une des deux femmes qui se trouvaient sur le ponton, et qui paraissait assez misrable, disait en mme temps sa compagne: --Pourvu qu'il y ait de la place tout auprs de la chaudire et que nous puissions nous chauffer un peu! Shoking n'avait jamais trop aim la solitude, il tait mme bavard ses heures. Il entendit donc le voeu mis par la femme et, s'approchant d'elle: --Vous pouvez vous rassurer, ma chre, dit-il, il n'y a jamais grand monde bord, cette heure et par ce temps-ci. --C'est que j'ai bien froid, dit-elle. Shoking regarda les vtements qui couvraient cette femme. Une mchante robe de laine et un lambeau de chle: c'tait tout. Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau sur la tte et un pauvre fichu crois sur le cou et dissimulant sans doute l'absence de linge. --Allez-vous loin? demanda Shoking. --A Rotherithe, au-dessous du pont de Londres. Je serais bien alle pied, car voici prs d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat, continua cette femme; mais je suis tout fait lasse. J'ai march tout le jour, aujourd'hui. --Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait pas mieux que de causer. --Je suis alle trois ou quatre fois depuis ce matin du Southwark, qui est mon quartier, la Cit. --Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela fait au moins huit ou neuf milles, en comptant l'aller et le retour. --A peu prs, dit la femme. Puis elle ajouta avec un soupir: --Et tout cela pour rien. Le penny-boat arrivait en ce moment, et il accosta le ponton. Shoking n'eut donc pas le temps de questionner la femme sur le but de ces quatre voyages accomplis en un jour. Il sauta du ponton sur le petit bateau vapeur o il y avait peine une dizaine de personnes, ce qui permit la femme qui se plaignait du froid d'aller s'asseoir tout auprs de la chaudire. Ce que voyant, Shoking s'assit auprs d'elle et recommena la conversation. --Ah! dit-il, vous tes alle quatre fois dans la Cit? --Oui, monsieur et pour rien. Shoking attendit qu'elle s'expliqut. Sans doute cette femme ne demandait pas mieux, car elle reprit sur-le-champ: --Je suis alle White cross. --La prison pour dettes? --Justement. Mon mari y est. --Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour beaucoup d'argent? --Oh! non, monsieur, et une personne charitable, qui m'est venue voir hier, m'a remis la somme ncessaire le librer. --Alors vous l'avez fait sortir? --Jusqu' prsent je n'ai pas pu, monsieur. --Comment cela? --Oh! c'est tout une histoire, et vous allez voir combien les pauvres gens sont quelquefois malheureux et poursuivis par une malchance norme. --Je vous coute, dit Shoking, tandis que le bateau vapeur descendait rapidement la Tamise. --Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle. Il a t en prison la requte d'un certain Pussex, boulanger, qui a demeur longtemps dans notre quartier et qui est maintenant Rotherithe, o il est retir des affaires. C'est chez lui que je vais en dsespoir de cause. --Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait qu' se prsenter la prison pour dettes, avec l'argent, pour que le prisonnier soit mis en libert sur-le-champ. --Je le croyais aussi, dit la femme. C'est hier soir qu'on m'a donn l'argent. Je me suis donc leve de grand matin, et il tait peine jour quand je me suis prsente. Le portier-consigne, M. Golmish, m'a referm le guichet sur le nez en me disant: --Il est trop matin. Venez midi. --Je m'en suis retourne, parce que j'ai deux enfants et que j'apprhende toujours de les laisser seuls trop longtemps. --Et vous tes revenue midi? --Oui, monsieur. Cette fois on m'a laisse entrer et j'ai pu voir mon mari. Mais quand j'ai voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul, le gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et que M. Cooman, qui ne s'absentait jamais, se trouvait, par extraordinaire, ce jour-l, hors de White cross, parce qu'il djeunait chez le lord-mayor avec les aldermen, dans la grande salle du Guild'hall. On m'a dit qu'il ne rentrerait qu' deux heures, et j'ai t encore oblige de m'en aller. --Pauvre femme! dit Shoking. --A deux heures je suis revenue. --Et vous avez trouv sir Cooman? --Oui, monsieur; mais quand je lui ai montr mon argent, il m'a dit que ce n'tait pas le compte; et la vrit, c'est qu'on a mis un zro de trop et qu'au lieu de dix guines, c'est cent. J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se trompait. Son Honneur tait un peu mu des suites du djeuner et il m'a mise la porte. C'tait la troisime fois que je m'en retournais sans mon mari. --Et vous tes revenue une fois encore? --Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement de l'homme qui a accost mon mari; c'est un recors du nom de Calmiche qui loge prcisment tout ct de chez nous, dans Adam's street. Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai trouv Calmiche, qui j'ai cont la chose. Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait fait erreur sur les livres, et il m'a offert de m'accompagner. Le recors a eu beau dmontrer Son Honneur, sir Cooman, qu'il tait impossible qu'un pauvre diable comme mon mari et jamais d cent livres. Son Honneur a rpondu: --Et bien! que le crancier donne quittance pour dix, et il sortira. --C'est ce qui fait que vous allez Rotherithe? --Oui, monsieur. Tandis que Shoking causait avec cette femme, laquelle, on le devine, n'tait autre que celle chez qui miss Ellen s'tait prsente la veille, le penny-boat avait dpass le pont de Londres et allait bientt atteindre le ponton de Rotherithe. L'homme qui s'tait embarqu Charing cross en mme temps que Shoking et les deux femmes s'tait, jusque-l, tenu l'avant. Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda attentivement Shoking: --H! par saint George, patron de la libre Angleterre, dit-il tout coup, je ne me trompe pas, c'est bien lord Wilmot! A ce nom Shoking tressaillit et frona lgrement le sourcil. --Vous me connaissez? --Parbleu! Et John, le rough, car c'tait lui, vint se placer sous le rayon de lumire que projetait la lanterne suspendue au-dessus de la machine du bateau. II Shoking ne manquait pas absolument de mmoire, mais il tait distrait, et puis il connaissait tant de monde qu'il se demanda tout d'abord, en regardant le rough, o il avait vu cet homme qui le saluait du titre de lord. Cependant Shoking avait lu cet article du _Times_ qui racontait le merveilleux sauvetage de John Colden, article dans lequel un rough, qui avait servi de complice l'homme gris, figurait comme ayant fait des rvlations la police. Mais Shoking ne pensa point tout d'abord qu'il avait devant lui le personnage que l'homme gris avait employ pour pntrer dans la maison de Calcraff. Ce dernier s'aperut tout de suite que Shoking ne le reconnaissait pas. --Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit un ton paternel et protecteur, vous savez qui je suis? --Oui, vous vous nommez lord Wilmot. --C'est bien possible. --Vous tes un lord philanthrope. --J'aime mes semblables, dit modestement Shoking. --Et, continua le rough, vous tenez le parlement, o vous sigez, au courant des misres du peuple anglais. --Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'tait pas fch de rentrer un peu dans son rle de lord Wilmot. En ce moment, le penny-boat aborda le ponton de Rotherithe. Shoking se tourna vers la femme de Paddy: --Ma chre, dit-il, j'espre que votre crancier sera de bonne foi et que votre mari sera mis en libert. Nanmoins, puisque l'indiscrtion de ce garon vous a appris mon nom, sachez que je suis un homme puissant et que je puis vous tre utile. Donnez-moi votre nom et votre adresse, et j'enverrai demain un de mes gens savoir o en est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne, j'interviendrai. --Ah! mylord, rpondit la femme avec motion, c'est le bon Dieu qui m'a mise sur votre chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous demeurons dans Adam's street, quartier du Southwark. Shoking tira un carnet de sa poche, prit un crayon et inscrivit le nom de Paddy et celui d'Adam's street. Puis il sauta du bateau sur le ponton et se mit gravir d'un pas leste l'escalier qui montait sur le quai. En face de cet escalier, il y avait une ruelle, que Shoking enfila. O allait-il? Sans doute chez le landlord de cette taverne qui faisait face au cimetire dans lequel s'taient runis l'homme, les chefs fenians et l'abb Samuel, la veille de l'excution de John Colden. Shoking avait march si vite, qu'il croyait avoir laiss assez loin derrire lui les voyageurs du penny-boat. Cependant, il entendit tout coup derrire lui un pas d'homme et, se retournant, il reconnut le rough. --Ah! c'est toi? dit-il. --Oui, mylord. --Tu vas donc Rotherithe? --Comme vous voyez. --Est-ce ton quartier? --Non. Je descendais plus bas; mais quand je vous ai vu vous arrter ici, j'ai dbarqu pareillement. --Pourquoi? demanda Shoking. --Mais parce que j'tais bien aise de causer un brin avec vous. --Hein? fit Shoking. Le rough tait dguenill; de plus, il tait de haute taille, paraissait robuste, et la ruelle tait dserte. --Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais vraiment pas de force avec lui, dans le cas o il lui plairait de me dvaliser. Soyons diplomate. --Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un brin avec moi? --Oui, mylord. --Puis-je t'tre utile? --Je le crois, mylord. --Voyons, parle, je t'coute. Et Shoking ralentit le pas. Le rough le plaa cte de lui. --C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur ne me reconnaisse pas. --Je t'ai dj vu quelque part, mais o? je ne sais pas. --Dans une foule de tavernes, autrefois. --Bon! --Et il y a quinze jours, la porte de Jefferies, le valet de Calcraff. Ceci fut un trait de lumire pour Shoking. --Ah! dit-il, c'est toi que j'ai donn une poigne de couronnes? Oui, mylord. --Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je faire pour toi? --Me rendre un grand service. --Vraiment? --Figurez-vous, dit le rough, que je suis all quelques jours aprs notre dernire rencontre, chez maman Brandy, au _Black Horse_. --Fort bien! je connais la maison. --J'ai soutenu que vous tiez un lord. --Et on s'est mis rire? --Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme gris... Shoking tressaillit. --Aprs? fit-il. --L'homme gris me dit que j'avais raison et que vous tiez un lord: et nous nous sommes en alls, lui, moi et une femme du nom de Betsy. Shoking fit alors un pas en arrire. --Mais, alors, misrable, dit-il, c'est toi qui as vol la clef de Betsy! --Oui, mylord. --Qui as accompagn l'homme gris chez elle? --Parfaitement. --Et qui as ensuite fait des rvlations la police? --C'est moi, dit froidement le rough, et c'est pour cela que je vous ai suivi ce soir. --Mais que me veux-tu donc, drle? dit Shoking, essayant de reprendre les grands airs de lord Wilmot. --L! ne vous fchez pas, dit le rough, et coutez-moi. Shoking avait bonne envie de prendre la fuite mais le rough ne lui en donna pas le temps. Il passa son bras sous le sien et, le maintenant ainsi, il poursuivit: --Je ne suis pas mchant homme, dit-il, et je ne trahis pas les camarades pour le plaisir de les trahir. Si Betsy ne m'avait pas dnonc, je n'aurais jamais rien dit; mais Betsy ayant parl, la police a mis la main sur moi. Alors j'ai dit ce que je savais. La police s'est mise rire, lorsque j'ai soutenu que vous vous appeliez lord Wilmot. --Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant les lvres. --Elle a fait des recherches... --Par exemple! --Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom n'existait au parlement. --Aprs? fit ddaigneusement Shoking. --Alors, reprit le rough, elle m'a donn une mission. --A toi? --A moi. Et la mission sera bien paye. J'aurai cent livres, si je russis. --Que dois-tu donc faire? --Dcouvrir le prtendu lord Wilmot. --Bon! --Et le conduire Scotland Yard, o il faudra bien qu'il donne des renseignements... --Sur qui? --Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne trouve pas... --Mon ami, dit Shoking essayant de payer d'audace, c'est un vilain mtier que tu ferais-l. --Un mtier qui rapporte cent livres est toujours un bon mtier. --J'en connais un meilleur, dit Shoking. --Lequel? --Ce serait de venir chez moi demain, Hampsteadt. Au lieu de cent livres, tu en aurais deux cents. --Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est pas aujourd'hui, rpondit le rough. Et il donna un croc en jambe Shoking, qui jeta un cri et tomba. --Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se jetant sur lui, nous allons bien voir si tu es ou non lord Wilmot. En mme temps il appuya deux doigts sur ses lvres et fit entendre un coup de sifflet. III Shoking essaya de se dbattre, poussant des cris touffs. Mais le rough tait robuste, et il le maintint sous son genou. Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge de Shoking, lui disant: --Tout lord que tu peux tre, si tu cries, je te tue! Au temps de sa grande misre et dans les plus mauvais jours de son existence problmatique, Shoking avait dj la faiblesse de tenir la vie. Qu'on juge donc si maintenant qu'il tait dans l'aisance, jouait parfois le rle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques guines dans sa poche, il se souciait de mourir. Shoking tait d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait que la rsistance une force suprieure est non-seulement inutile, mais encore ridicule, sinon dangereuse. Il se tint donc pour averti et cessa de crier. Alors le rough siffla une seconde fois. Puis il dit en ricanant: --Attendons un moment, les camarades vont venir. A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, de certaines heures prilleuses, par un coup de sifflet. John savait cela. Il n'avait Rotherithe, o le hasard l'avait amen sur les pas de Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obir, mais il avait fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que trs-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet auraient mis en veil. John ne se trompait pas. Bientt des pas prcipits retentirent l'extrmit oppose de la ruelle et deux policemen accoururent au pas de course. Ils virent Shoking terre, et John se tenant sur lui. A premire vue, Shoking qui tait bien vtu, tait un gentleman victime d'un rough, car John tait couvert de haillons. Ils se jetrent donc sur ce dernier, et le prirent la gorge et lui arrachrent son couteau. Shoking se crut sauv. John n'avait oppos aucune rsistance. Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait dj les policemen comme ses librateurs, John se mit rire: --H! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela? En mme temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie d'une courroie et la passa son bras gauche. Les policemen, la vue de cette plaque, tombrent stupfaits. Cette plaque tait l'insigne d'un brigadier de policemen, par consquent d'un chef. Lorsque, Scotland Yard, on avait interrog John, il s'tait fait fort de retrouver le prtendu lord Wilmot et de l'arrter; mais il avait demand pour cela qu'on lui donnt des pleins pouvoirs. Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu' exhiber pour acqurir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitt qu'il en aurait besoin. Et ceux-ci, ds-lors, s'inclinrent, tout en trouvant quelque peu trange d'avoir obir un chef en guenilles. --Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dvalisais Son Honneur? Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupfait. --En effet, balbutirent les deux policemen. --Son Honneur que vous voyez l, dit John, est un homme excessivement dangereux, que j'ai t charg d'arrter. --Ne croyez pas un mot de cela! s'cria Shoking, cet homme est un imposteur! --Bah! dit John, c'est ce que nous verrons Scotland Yard. Et, s'adressant aux policemen: --Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main. --Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents. --Je veux que vous m'aidiez reconduire monsieur. --O cela? --A Scotland Yard. Shoking se dbattait comme un beau diable. --Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un voleur et un misrable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a vole. --La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris. --Parce que tu n'as pas eu le temps, misrable, rpondit Shoking. Notre hros avait su trouver un accent d'autorit qui intimida quelque peu les policemen. --Allons Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit de faire ce que j'ai fait. Les policemen se regardaient, hsitant. Enfin, l'un d'eux parut avoir trouv la solution de cette question pineuse et embarrassante. Il dit John: --Vous prtendez tre un agent suprieur de la police? --Voyez ma plaque. --Et vous, continua le policeman s'adressant Shoking, vous dites tre un gentleman paisible que cet homme a voulu dvaliser. --Je le jure, dit Shoking. --D'o veniez-vous? --De Charing cross. --Ou alliez-vous? --A Rotherithe o nous sommes. --Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et il ne vous sera pas difficile de vous mettre en prsence de gens qui affirmeront votre identit. Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire ce qu'il venait faire Rotherithe et qui il allait visiter, car il rpondit: --Vous vous trompez, je ne connais personne Rotherithe. --Alors qu'y venez-vous faire? --Me promener. --En pleine nuit? --Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking. Mais cette raison, qui et satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne satisfit point le policeman. --coutez, dit-il, ce n'est pas cette heure-ci qu'il se trouvera du monde Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme dit la vrit. Les chefs de police sont couchs, et il faudra attendre demain pour que tout s'claircisse. --Nous attendrons demain, dit John. --Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas Scotland Yard que nous allons vous conduire. --Et o cela? demanda John. --Vous allez voir. Allons, suivez-nous! Il fit signe son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en mme temps, le sien sous celui de Shoking. --Mais o voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci. --Vous le verrez. Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le ponton d'embarquement. On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau vapeur qui remontait la Tamise. --Voil notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau vapeur, qui aurait pass sans doute devant le ponton sans s'arrter, se mit stopper et s'approcha peu peu. IV John, le rough, se serait laiss mener au bout du monde, pourvu qu'on ne le spart point de Shoking. Il tait bien certain qu' un moment donn il lui serait facile de se faire reconnatre, et que, par consquent, il toucherait la prime qui lui avait t promise pour la capture du prtendu lord Wilmot. Le petit bateau vapeur, qui passait au large juste au moment o l'un des policemen avait sonn la cloche, s'tait donc rapproch tout aussitt du ponton d'embarquement. Alors Shoking commena comprendre. Le bateau n'tait pas destin transporter des voyageurs, il servait de chaloupe au bateau-prison. Car il y a sur la Tamise, auprs de Temple Bar, un vieux navire dmt, ras comme un ponton, ternellement l'ancre, et qui sert de violon tous les maraudeurs du fleuve. Ce navire s'appelle le _Royaliste_. Il est command par un vieil officier invalide, qui a sous ses ordres, non des matelots, mais des guichetiers. A l'intrieur, le _Royaliste_ est amnag comme une vraie prison. Il a trois chaloupes qu'il met l'eau chaque soir. Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine vapeur. Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne pas et est remplace par quatre matelots, qui manoeuvrent la chaloupe l'aviron. Pourquoi? C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle des rondes de nuit. La Tamise est immense de largeur, au-dessous du pont de Londres surtout; et c'est un joli champ de dprdations. Les docks sont gards; chaque barque, chaque magasin ouvrant sur le fleuve est surveill; nanmoins les vols sont nombreux; le _voleur d'eau_, comme on l'appelle, s'attaque tout, depuis les vieux cordages jusqu'aux planches pourries. Vritable chiffonnier aquatique, le _ravageur_ emporte tout ce qui lui tombe sous la main. Il est bon nageur; il plonge merveille quand il est poursuivi; il se glisse comme un poisson entre les coques de deux navires, ou leste comme un gabier de misaine, il se rfugie dans la mture de quelque brick dont l'quipage est terre. C'est pour donner la chasse ces malfaiteurs nocturnes, que l'amiraut a cr le service de nuit, qui a son tat-major sur le _Royaliste_. Et c'tait prcisment une des trois chaloupes, la _Louisiane_, dont les policemen avaient reconnu la machine vapeur. Au coup de cloche, les hommes qui la montaient avaient manoeuvr vers le ponton. --Avez-vous du monde nous donner? demanda le chef. --Oui, rpondit le policeman. --Qu'est-ce que c'est? --Vous allez voir. Le mcanicien renversa la vapeur et la chaloupe accosta le ponton. En mme temps, le chef de l'quipe sauta dessus et aborda les deux policemen et leurs prisonniers. --Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman a t dvalis par ce rough. --Vous n'y tes pas, camarade, rpondit John d'un ton moqueur. --Vraiment? --Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. Cet homme que voil,--et il dsignait John,--prtend qu'il a une mission de la police. --Et j'ai quelque raison de le prtendre, rpondit John, qui montra sa plaque. --Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il dit avoir mission d'arrter, persiste dire qu'il ne le connat pas. Tout cela me parat assez louche, et je crois que vous ferez bien de les emmener tous les deux bord du _Royaliste_. --Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu que demain on avise Scotland Yard. --On avisera, dit le commandant de la chaloupe. --Mais je proteste! s'cria Shoking, je proteste, comme tout Anglais libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrter un gentleman sur la dnonciation de ce misrable. --Protestez, dit John; si on vous a caus des dommages, vous le ferez valoir demain. --Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe. Et il poussa Shoking qui, son grand dplaisir, fut oblig de quitter le ponton et de s'embarquer. --Je vous les confie, dit le policeman. --Ils seront entre bonnes mains, rpondit le matelot. John s'tait embarqu sans rsistance. --Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer. Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres la prime. --Misrable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence! La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les policemen regagnaient les ruelles troites de Rotherithe. Il y avait dj deux prisonniers bord; deux ravageurs qu'on avait surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau. On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils taient couchs au fond de la barque, comme du btail. L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait se lamenter et protester contre les violences dont il tait l'objet. --Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi. --Vous vous trompez, dit Shoking. --C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connatre des lords, toi. --Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier. --Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot. --La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec entendu, capitaine? --Quoi donc? --Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot? --Je l'ai entendu, en effet. --Et vous en tmoignerez au besoin? --Sans doute. Shoking se mordit les lvres et s'adressa ce court monologue: --Shoking, mon ami, vous tes un parfait imbcile. Vous n'avez plus qu'une chose faire pour complter votre oeuvre, dnoncer la retraite de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire Rotherithe. S'tant ainsi admonest, Shoking ne parla plus, ne rclama plus. Seulement il n'eut dsormais qu'une ide fixe, chapper ses gardiens. Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait nglig d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration: --L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous passions en certain endroit, je n'hsiterais pas faire un plongeon. Mais pour que Shoking mt excution son projet, il fallait que la chaloupe passt en _certain endroit_. Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation l'avant de la chaloupe, qui soulevait, une cume blanche et remontait le courant. V L'endroit o Shoking aurait voulu passer tait en effet admirablement propice ses projets. Auprs du pont de Londres, sous la troisime arche, se trouvent amarrs une dizaine de petits bateaux divers propritaires. La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les dernires maisons de la Cit plongent dans l'eau, et ceux qui passent au large, peuvent, du milieu du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts fleur d'eau. Les barques amarres sous le pont de Londres, appartiennent donc des marchands ou des armateurs de la cit qui ont journellement affaire dans les docks, et trouvent plus commode de s'y rendre par eau que par terre. Les arches du pont de Londres sont gigantesques; mais c'est sous la troisime que, par les temps de brouillard, il est le plus prudent de passer. Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe qui suivent le chemin en remontant, passent alors au milieu d'une vritable petite flottille. Le courant est moins dur couper, et on n'y risque pas d'tre rejet contre une des piles du pont. Shoking savait tout cela et Shoking s'tait dit: --John est plus fort que moi, et la boxe c'est un homme dangereux; tout l'heure il m'a renvers sous lui comme il et fait d'un enfant; mais si nous tions la nage tous les deux, je ne le craindrais plus... ni lui, ni les matelots de la chaloupe qui, parce que je suis un gentleman, ont nglig de me mettre les fers aux mains et aux pieds. La chaloupe montait vers London-Bridge toute vapeur. Mme en t, le brouillard pse la nuit sur le fleuve jaune. Par consquent, par une nuit d'hiver comme celle-l, il tait assez opaque pour ne permettre d'apercevoir le pont qu' une faible distance. A cent mtres peine, les arches noires estomprent la brume, et le matelot commandant cria: --Nous gouvernons droit sur une des piles du pont: pare virer. Celui qui tait la barre donna un vigoureux coup de gouvernail, et Shoking, plong jusque l dans l'anxit, eut un battemement de coeur. La chaloupe, changeant brusquement de direction, se dirigeait maintenant en droite ligne vers la troisime arche. Or ce que voulait Shoking, c'tait passer par l o il tait peu prs sr de son affaire, et voici comment: En supposant que Shoking se ft brusquement jet l'eau en pleine Tamise, un cri se faisait entendre, on stoppait sur-le-champ, la chaloupe prenait la drive et, gouverne l'aviron, donnait la chasse au fugitif, qui n'avait pas le temps de faire dix brasses et tait repch sur-le-champ. Mais si, au contraire, la chaloupe passait au milieu de la flottille de petites barques, elle ne pouvait stopper que difficilement sur-le-champ, car elle courait risque de briser les embarcations droite et gauche, et pour peu que Shoking ft plongeur, il avait toutes les chances possibles de s'chapper. Ds lors, Shoking eut donc un lger battement de coeur, en voyant la chaloupe gouverner droit sur la troisime arche du pont. Shoking avait toujours pass, au Wapping et dans tous les public-houses o on le rencontrait autrefois, pour un homme doux, timide et pas du tout aventureux. John le rough, assis l'avant de la chaloupe, tait si content de sa prise, que l'ide que cette prise pouvait lui chapper dsormais ne lui vint mme pas. D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise devait tre glace, et John se ft lui-mme trait de fou s'il et suppos un seul instant que Shoking tait homme braver une pareille temprature. Shoking, cependant, tait rsolu. Shoking se disait: --L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, pas chaud, cette nuit bord du _Royaliste_, demain matin je passerai trs-certainement un fort vilain quart d'heure en comparaissant devant le chef de la police, qui ne manquera pas de m'envoyer Cold-Bath fields, savoir si un lord comme moi ne peut pas tourner le moulin. La chaloupe, nous l'avons dit, tait monte par quatre hommes, un matelot commandant, un pilote, un mcanicien et un chauffeur, qui, la vapeur renverse, redevenaient de simples matelots et reprenaient l'aviron. Les deux prisonniers taient couchs sur le dos; le matelot commandant s'enveloppait le plus possible dans son manteau, et John le rough supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait vivre sans rien faire, quand il aurait touch le prix de sa trahison. Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard avec une grande nettet, et, par un effet de mirage, il paraissait prt se renverser sur la chaloupe. Shoking profita de l'obscurit complte qui se fit tout coup pour se rapprocher du bord, et comme la chaloupe entrait toute vapeur sous l'arche, le matelot commandant tressaillit tout coup, car il entendit un bruit sourd et quelque chose comme un clapotement. --Un homme l'eau! cria-t-il. Mais un nouveau bruit, identique au premier, se fit, suivi d'un juron. C'tait John le rough qui, lui aussi, s'tait jet dans la Tamise la poursuite de son prisonnier. --Stoppe! cria le matelot commandant. Mais celui qui tait la barre rpondit: --C'est impossible ici; au del du pont... * * * * * Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps, Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de l'obscurit et faisait le moins de bruit possible. Mais John le rough le suivait de prs. Lui aussi tait bon nageur, et il tenait trop son prisonnier pour renoncer ainsi sa poursuite. Alors, dans les tnbres opaques qui rgnaient sous l'arche, commena une lutte vraiment fantastique. Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de prs. Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au clapotement de l'eau qu'ils soulevaient. --Je finirai bien par t'atteindre! criait John: moi de la chaloupe, moi! La chaloupe avait fini par s'arrter. Mais Shoking passait comme une anguille travers les barques, et tout coup John n'entendit plus rien. C'est que Shoking tait parvenu se hisser dans un bateau et s'y tenir immobile. --Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait, je le rattraperai!... La chaloupe avait allum son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrire et redescendait maintenant vers le pont. Soudain les rayons du fanal percrent les tnbres qui rgnaient sous l'arche, et John jeta un cri. Il avait aperu Shoking debout dans une barque. --Ah! je te tiens! s'cria-t-il. Et, en deux brasses, il eut atteint le bateau et se cramponna au bordage. Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible. Shoking lui avait appliqu sur la tte un vigoureux coup d'aviron, et le flot noir de la Tamise s'tait referm aussitt sur John le rough... La chaloupe arrivait en ce moment. Mais dj Shoking avait disparu. Il s'tait rejet l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord, que la chaloupe tait encore engage au milieu des petites barques qui gnaient de plus en plus la manoeuvre. Shoking tait sauv! VI Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough. Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il tait probable que s'il n'tait pas mort du coup d'aviron, du moins il s'tait noy. Ds lors, Shoking n'avait plus peur. Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorit que Wilmot et Shoking ne faisaient qu'un, et, par consquent, faire arrter Shoking comme complice de l'homme gris, que la police recherchait. Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait. Bien avant qu'elle ne se ft dbrouille au milieu des petits bateaux, Shoking avait touch le bord, et il s'tait retrouv dans les tnbres. La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied des maisons. Celle auprs de laquelle Shoking aborda tait un magasin d'huile de foi de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivire, demeuraient ouvertes, une temprature humide et basse convenant cette sorte de marchandise. Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, o Shoking se glissa. Mais ce gardien valait une patrouille entire. C'tait un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui ddaignent d'aboyer, mais sautent la gorge d'un homme et l'tranglent tout net. Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurit deux points lumineux. Mais il tait dit que cette nuit-l Shoking se tirerait son honneur des plus grands prils. Il avait chapp au rough, il s'tait sauv des mains de ceux qui faisaient la police de la Tamise; sa mmoire devait lui rendre clmente la terrible mchoire du chien. Shoking tait un enfant de la cit de Londres; il savait tout ou peu prs; il avait mendi, couch, travaill mme, peu prs partout. On l'avait employ dans les docks porter des fardeaux, et sur les navires dcharger des gueuses de lest. Seulement, le plus beau temps de sa misre avait t aussi le plus bel ge de sa paresse, et quand Shoking avait touch le salaire de trois jours de travail, il avait huit jours de fainantise sur la planche. Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixs sur lui firent surgir dans sa mmoire, avec la spontanit de l'clair, un double souvenir. Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaill pour le compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan. Aussitt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace, semblables des toiles filantes, et que le terrible gardien s'lanait sur lui, Shoking cria: --Paix donc, Sultan! Les deux points lumineux s'arrtrent et le grognement s'teignit aussitt. --H! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne reconnais pas les amis? videmment flatt de s'entendre appeler par son nom, le chien s'tait calm subitement. --Mon petit Sultan! rpta Shoking avec clinerie. Alors le chien s'approcha, non plus menaant et la gueule ouverte, mais en chien intelligent qui veut savoir qui il a affaire. Shoking tendit hardiment la main et se mit caresser le terre-neuve. Cependant celui-ci ne se ft pas laiss prendre peut-tre ces amabilits, si Shoking n'et t ruisselant de cette eau noire, limoneuse et sale de la Tamise. Or, la spcialit premire d'un terre-neuve tant de sauver les gens qui se noient, il tait vident que la sympathie de Sultan tait acquise Shoking, du moment o celui-ci sortait de l'eau. Et comme si le chien et su comprendre textuellement ses paroles, Shoking lui dit encore: --Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien craindre pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer... Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta contre Shoking avec un grognement d'amiti, et ds lors, Shoking fut chez lui. A l'abri dans le magasin, sr que, si on le venait poursuivre jusque-l, le chien ferait son mtier de gardien, Shoking attendit. Il attendit que la chaloupe et explor la Tamise dans tous les sens, en amont et en aval du pont de Londres. Comme le brouillard est sonore, il entendit mme retentir au loin la voix du matelot commandant qui disait: --Aprs a, camarades, a ne nous regarde qu' moiti. Nous n'avons rien de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne pouvons pas les rattraper... bonsoir!... Et Shoking aperut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle disparut de nouveau. Alors il se dit: --Je suis dj bien mouill, je ne risque pas grand' chose me rejeter l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je connais un fripier dans le Borough, de l'autre ct de la Tamise, qui me louera des habits secs pour une demi-couronne. Sur cette rflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui dit: --Adieu, Sultan... tu es un chien fidle... et je le dirai ton matre quand je le verrai... Puis il piqua rsolument une tte dans la Tamise. Jamais un homme ne se jette impunment l'eau, en prsence d'un terre-neuve. Sultan n'tait peut-tre pas fch, du reste, d'avoir un prtexte pour quitter son poste. A peine Shoking commenait-il nager vigoureusement, qu'il entendit l'eau clapoter auprs de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude haleine du chien. Sultan nageait cte cte avec Shoking. --Oh! oh! fit celui-ci, pas de btises, mon ami, ne va pas t'imaginer que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu' ma soif, en croyant me sauver. Mais Shoking avait mal jug Sultan. Sultan tait un chien intelligent, qui avait tout aussitt apprci le mrite de Shoking, comme nageur, et c'tait simplement pour lui faire la conduite qu'il s'tait mis l'eau. Il se contenta donc de nager auprs de lui, comme un camarade, et il se paya le plaisir d'aborder de l'autre ct de la Tamise, cent mtres au-dessous du pont de Londres, tout auprs de Shoking. Shoking tait haletant, nanmoins il crut poli de faire ses compliments Sultan. --Tu es un bon chien, rpta-t-il, je le dirai ton matre. Adieu, Sultan. Et il le caressa. Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait plus besoin de lui, et il se remit tranquillement l'eau pour regagner le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles troites du Borough. Hlas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent jusque-l, allait commettre son prjudice la plus dplorable des bvues. En effet, comme il tait dj au milieu de la Tamise, le chien heurta son poitrail quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur l'eau. Il flaira et reconnut un homme. Cet homme n'tait autre que John le rough, vanoui la suite du coup d'aviron. Et le chien, obissant son instinct de sauveteur, prit les haillons du rough pleines dents, et se mit tirer l'homme vanoui aprs lui, nageant vigoureusement dans la direction du magasin. Apres s'tre montr l'ami de Shoking, Sultan commettait la dplorable action de sauver son ennemi mortel. Ah! si Shoking l'avait su, comme il et retir sur-le-champ son estime et son amiti au terre-neuve. Mais Shoking, en ce moment, tait la recherche du fripier qui lui pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant le pole. VII Le Borough est le quartier situ sur la rive droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du pont de Londres. A l'ouest s'tend le Southwark; l'est, toujours sur la mme rive, Rotherithe. Trs-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit. Au del des larges voies qui rayonnent l'entour de la gare de London-Bridge, on trouve des ruelles troites et sombres dans lesquelles vit une population industrieuse et interlope. Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine de fripiers. Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-tre ce que les gens qui ont recours lui, et que retient une certaine honte, prfrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont besoin. Shoking, par exemple, n'avait pas de tels prjugs, et s'il et eu besoin de se vtir en gentleman, il serait tout aussi bien entr chez son ami Sam en plein jour et au grand soleil. Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers dix heures du soir et alla frapper la porte de Sam, c'est que ses vtements taient ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer. Sam est l'abrviation familire de Samuel. Celui qui portait ce nom tait un petit juif entre deux ges qui faisait plus d'un mtier. Il tait fripier, prteur d'argent, expert en matires d'or et d'argent, et il avait invent un outil pour percer les perles. Avec tout cela, il n'tait pas riche, en dpit des commrages du quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien tait une jolie fille du nom de Katt, qui trnait dans sa boutique depuis le matin jusqu'au soir. Katt tait la fille unique de Sam, qui tait veuf depuis longues annes. Elle savait attirer les chalands, retenir les indcis et les dcider acheter, pousser la dpense ceux dont la bourse paraissait bien garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt tait sa meilleure marchandise. Ce fut donc la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking. Sam tait absent; il s'en tait all dans Hay-Markett acheter la dfroque d'un gentleman qui partait pour les Indes. Katt tait seule. Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernirement, s'habiller des pieds la tte avec l'argent de lord Palmure. --Bonjour, gentleman, lui dit-elle. Shoking fut videmment flatt de l'appellation et il rpondit: --Bonsoir, miss Katt, vous tes vraiment aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave square. Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brlait une petite lampe esprit de vin, dont les rayons tombrent sur ses habits ruisselants et couverts de boue en maint endroit. --Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur Shoking? --Hlas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tomb dans la Tamise et j'ai failli me noyer. --Vous tes tomb dans la Tamise? --Oui. J'avais peut-tre trop bien dn et je ne marchais pas trs-droit en sortant de la taverne de la Temprance, qui est bien celle de Londres o on se grise le plus facilement. J'ai travers la Cit, je suis descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le penny-boat. Il faisait trs-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur le ponton... --Vous l'avez mis ct? --Justement. --Et vous tes tomb l'eau? --Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi. --Oh! certainement non. Et, tout en coutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se disait: --Voil qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking. Puis tout haut et avec quelque embarras: --Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez convenables pour vous. Shoking sourit: --coutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier vous. Je vais Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit hritage et que je suis mon aise. --Ah! vraiment? fit Katt. --Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, prsent, comme trois cents livres de revenu. --Un joli denier, murmura Katt. --Par consquent, je vais vous demander la permission de dcrocher cette vareuse, ce chapeau goudronn et ce pantalon bleu, et d'aller passer le tout dans votre arrire-boutique. Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au rtelier qui rgnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui dsignait Shoking. Aprs quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu de laquelle ronflait un pole de faence. --Voulez-vous une chemise? dit-elle encore. --Une chemise et des bas, dit Shoking. Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait l'essayage, comme on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux clients de se voir de la tte aux pieds. Shoking referma la porte. Puis, en un tour de main, il se fut dbarrass de ses habits mouills, se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se scher, et demeura quelques minutes auprs du pole. Aprs quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crnement, en arrire de sa tte, le chapeau goudronn. --J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majest, se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le Royaliste, ils ne me reconnatront pas. En effet, Shoking tait tout fait mtamorphos. Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique. --Vous devez tre plus votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant. --Ah! cela est vrai, fit-il. En mme temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guine sur le comptoir. --Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me laissez vos autres habits. --C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-mme les chercher. --Ah! --J'enverrai peut-tre mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une nave emphase. Et comme Katt s'apprtait prendre sur la demi-guine un modeste salaire et lui rendre la monnaie, il lui dit: --Gardez tout, ma chre. Katt fut littralement blouie et son tonnement durait encore que Shoking tait dj loin. Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu. --L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden. Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans lisabeth street et s'engageait dans le ddale de petites ruelles qui sparent le Borough de Rotherithe. Une demi-heure aprs, il arrivait en face de la chapelle dans le cimetire de laquelle, la veille de l'excution de John Colden, s'taient assembls les chefs fenians, l'abb Samuel et l'homme gris. Mais Shoking n'entra point dans le cimetire. Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face. Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord. Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking s'attabler. Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta Shoking, auquel il dit tout bas: --Ces gens-l vont s'en aller. Attendez. --Qui, fit Shoking d'un signe de tte. Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui taient des ouvriers du port, achevrent leur pinte d'ale, jetrent six pence sur la table et s'en allrent. Alors Shoking s'approcha du comptoir: --Comment va-t-il? dit-il tout bas. --Assez bien ce soir, et la fivre se dissipe. --Peut-on le voir? --Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures sinistres dans le quartier, et je me mfie. Shoking tressaillit. --Serions-nous donc dcouverts? dit-il. --Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord. VIII Le land lord alla donc poser les volets la devanture du public-house, teignit le bec de gaz qui brlait au-dessus du comptoir et ne laissa allume qu'une petite lampe schiste. Puis il revint s'asseoir auprs de Shoking: --Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le tour de la chapelle et du cimetire, les autres viennent ici boire et regardent partout. --Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police? --Je le crains; seulement, jusqu' prsent, une chose me rassure, reprit le landlord. --Laquelle? --Je crois bien qu'ils ont vent que le condamn enlev sur l'chafaud par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas o. --Ah! vous croyez? --Oh! j'en suis sr; je crois mme que le dernier endroit qu'ils souponnent, c'est ma maison. --Dieu vous entende! murmura Shoking avec motion. --Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'tat de quitter le lit. Il a prouv une si grande motion sur l'chafaud que, vous le savez, il a t fou pendant quarante-huit heures. --Oui, certes, je le sais, dit Shoking. --Maintenant, il a retrouv sa raison, mais le mdecin qui le voit, dit qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici l, je tremblerai toute minute. --Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, o irait-il? --Je ne sais pas. Londres est si grand!... --Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rtablisse. Nous ne pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir? --Oui, nous allons descendre. Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-billa. Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house. --Personne! dit-il. Il ferma la porte, revint auprs de Shoking et prit la petite lampe schiste. Aprs quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprs du comptoir. On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces chelles degrs larges et plats qu'on appelle _chelles de meunier_. Le landlord passa le premier et Shoking le suivit. La cave du public-house ressemblait toutes les caves. Elle tait carre et ne paraissait pas avoir d'autre issue. Des tonneaux de plusieurs dimensions taient rangs tout l'entour, et l'un de ces tonneaux tait haut de prs de deux mtres. Le landlord s'en approcha, tourna le robinet plac au centre et tout aussitt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds invisibles. Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux hommes pouvaient marcher de front. C'tait le chemin de la cachette o tait John Colden, le condamn mort. Une fois entrs dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la petite lampe la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa place accoutume, de telle faon que si alors on tait descendu dans la cave, on n'aurait pas remarqu cette futaille plus que les autres. John Colden tait, couch dans une sorte de salle basse l'extrmit de ce corridor auquel le tonneau servait d'entre. Cette salle prenait de l'air par un trou perc dans une vote au-dessus de laquelle passait un des nombreux gouts dont la ville de Londres est sillonne; et elle n'tait pas claire par la lumire du jour. Auprs d'un lit de camp tait une lampe qui brlait sur une petite table. Assis devant cette table, Shoking aperut un homme de haute taille, au front basan, qui n'tait autre que celui des quatre chefs fenians qui venait d'Amrique. John n'avait plus ni la fivre ni le dlire, sa raison lui tait revenue, et il reconnut Shoking. --Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main. --Je ne souffre pas, dit John, mais je suis ananti, je n'ai aucune force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout. --La force te reviendra, dit Shoking. John Colden eut un sourire mlancolique. --Vous vous tes tous donn bien du mal pour me sauver, dit-il. --C'tait notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous. --Il n'est arriv malheur personne? demanda encore John Colden. --A personne, jusqu' prsent... --L'homme gris?... --Il est aussi bien cach que toi. --L'enfant?... --A l'abri de toute poursuite derrire les murs de Christ's hospital. --Et toi?... --Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai chapp belle cette nuit. --Vraiment? --Tu vas voir... Et Shoking raconta John Colden ses aventures de la soire. --Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les tratres! --Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-l qui nous gnera dsormais. Il faisait allusion John le rough. --Tu es sr de l'avoir tu? --Dame! rpondit navement Shoking, je l'ai tourdi suffisamment pour qu'il se noie, dans tous les cas. John essaya de se soulever, mais les forces lui manqurent. --Voil qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la mort, je marchais l'chafaud, rsign et d'un pas ferme... on me sauve et la peur me prend... telle enseigne que j'ai manqu en mourir. --L'homme gris, rpondit Shoking, m'a expliqu cela; mais je ne suis pas un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il s'est servi. En parlant ainsi, Shoking tira sa montre. Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rve, jadis, tait d'tre un _pauvre prsent_ la Workhouse de _Mile end road_. --Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais lui porter de tes nouvelles. Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord le chemin du tonneau. Cinq minutes aprs, il quittait le public-house, dont les abords taient toujours dserts. Cependant comme il longeait le cimetire, un bruit confus et presque imperceptible arriva son oreille. La nuit tait noire et le brouillard pais. Shoking s'arrta. Alors le bruit lui parut plus distinct. C'taient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetire. A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux personnes qu'il entendait causer. Alors Shoking se coucha plat-ventre et colla son oreille au sol. La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le procd qu'employait Shoking est connu de toute ternit. L'Indien dans la savane, l'Arabe au dsert, le chasseur au fond des bois, quand ils veulent entendre une grande distance, se couchent et appliquent leur oreille sur le sol. Shoking, demeur debout, n'et saisi que par lambeaux la conversation de ces htes nocturnes du cimetire. Son oreille colle terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils disaient. Et il se prit couter avec attention. IX Ce que ces hommes, dont la voix, tait du reste parfaitement inconnue Shoking, disaient entre eux, pouvait tre tout fait insignifiant pour lui et ne se rapporter ni John Colden, ni l'homme gris, ni mme lui, Shoking. A Londres, il y a toujours une certaine quantit de vagabonds qui se trouvent sans gte. Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent aux postes de police, les uns se rfugient dans les paras et couchent sur une branche d'arbre; les autres ne ddaignent pas d'enjamber la clture d'un cimetire et d'aller chercher un asile parmi les morts. Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir cette catgorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit venue. Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit d'avoir prt l'oreille. L'un de ces deux hommes disait: --Vois-tu, je suis sr de ce que j'avance. --Tu crois qu'on l'a cach dans Rotherithe? --Oui. --Mais comment peux-tu le savoir? --J'tais devant Newgate la nuit mme de l'excution, et je vais te dire comment j'y tais... --Voyons? --Je n'ai jamais manqu d'aller voir pendre depuis dix ans. Par consquent, je m'tais mis en route ds six heures du soir. Voil que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis j'entends parler le patois des ctes d'Irlande, que je comprends et que je parle moi-mme trs-bien, attendu que lorsque j'tais matelot, je suis rest deux ans Cork. La foule marchait et je me laissais entraner par elle; un homme m'adressa la parole en irlandais et me dit: --A-t-on donn le signal? Je rponds tout hasard et dans la mme langue: --Pas encore. Mon interlocuteur reprend: --C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas? --Je crois que oui. Emport par la foule, je me trouve dans Old Bailey. --a fait que tu as tout vu? --Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retire, emportant le pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que moi d'Anglais dans tout ce monde. --Mais comment sais-tu?... --Attends donc! Les policemen bousculs, les Irlandais sont descendus au pas de course vers la Tamise; comme j'tais au milieu d'eux, j'ai t port par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans une barque, y coucher le pendu et pousser au large. --a ne prouve encore rien. --Mais si, car la barque a pris la drive et je l'ai suivie des yeux. --Dans la direction de Rotherithe? --Oui. --Mais qui te dit qu'elle s'y est arrte? --Attends encore... Le lendemain, je descends Charring cross et je prends le penny-boat pour m'en aller Greenwich. Nous touchons London-Bridge, et voil que, parmi les passagers qui montent bord, je reconnais un des quatre hommes qui avaient emport le pendu dans la barque. Quand le penny-boat a touch Rotherithe, cet homme est descendu. --Et tu n'a pas eu l'ide de le suivre? --Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y avait une prime de cent livres pour qui dcouvrirait l'endroit o on a cach le condamn. Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait tre Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, que je le suivrais alors... et que je finirais bien par dcouvrir la retraite de John Colden. --Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours? --Oui. --Jusqu' prsent nous n'avons rien vu... rien trouv... --Patience! cela viendra. Shoking n'en entendit pas davantage: il tait fix. Il se releva donc sans bruit et s'loigna sur la pointe du pied. --Voil deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulire, ne de la spculation prive. On assommera les deux drles, et tout sera dit. Cette rflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant ses jambes son cou. Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait jamais t plus alerte et plus jeune. Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la cathdrale des catholiques, Saint-George church. Les alentours de l'glise taient dserts, et un silence profond rgnait sur la place qui sert de ceinture au cimetire. La flche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en haut, on voyait une petite lumire, qui ressemblait une toile perdue dans ce ciel nuageux. Shoking regarda cette lumire et il eut un battement de coeur. --Allons, se dit-il, le matre a t sage, il n'est pas sorti ce matin. Et Shoking se mit suivre la grille qui entourait le cimetire et arriva cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par laquelle la malheureuse mre de Dick Harrisson s'introduisait dans le champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant. Cette grille tait entre-bille. Shoking la poussa et pntra dans le cimetire. Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit o il tait venu, en compagnie de l'homme gris, dterrer la bire de Dick Harrisson. Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking tait devenu philosophe et esprit-fort en la socit de l'homme gris. Ce fut donc d'un pas assur qu'il s'achemina, au travers des tombes, vers cette petite porte qui se trouvait derrire l'glise. Puis il frappa doucement. La porte s'ouvrit, mais aucune lumire n'apparut, et Shoking entra dans l'glise, qui tait plonge dans les tnbres. --Est-ce vous? dit une voix. --C'est moi, rpondit Shoking. Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta: --Venez... il est l-haut... il vient de rentrer... --Comment! dit Shoking, il a os sortir ce soir encore! --Oui. --Quelle imprudence! Le vieux sacristain, car c'tait lui qui avait affaire Shoking, le conduisit jusqu' l'entre du clocher et lui fit poser le pied sur la premire marche. --Maintenant, dit-il, vous savez le chemin? --Oui. C'est tout en haut. --Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard. Shoking monta jusqu' cette petite salle que nous connaissons et dans laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'taient cachs pendant deux jours et deux nuits. Cette salle servait maintenant d'asile l'homme gris qui avait, depuis le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres ses trousses. Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et de livres. Il lisait et fumait. --Ah! te voil, dit-il en regardant Shoking. D'o viens-tu donc? Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soire. L'homme gris frona lgrement le sourcil quand Shoking en arriva cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetire de Rotherithe. --Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester ternellement Rotherithe. --Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking. --Tu dis qu'il a retrouv la raison? --Oui. --Qu'il n'a plus la fivre? --Non. --Alors, je puis agir. Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta: --J'ai le moyen de rendre John mconnaissable, et, de blanc et blond qu'il est, le faire multre avec des cheveux noirs et crpus. Alors, tu comprends que Calcraff lui-mme ne le reconnatrait pas. --Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas us de ce moyen tout de suite? --Parce que son tat de fivre ne le permettait pas, dit l'homme gris. Je l'aurais tu... --Et... maintenant? --S'il n'a plus la fivre, je rpondis de lui. A ces dernires paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se prit sourire. --Je gage que tu as quelque chose me dire? fit-il. --Oui, dit Shoking. --Eh bien! va, je t'coute... Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts... X Shoking s'tait gratt l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure qu'il ft excessivement embarrass. En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convi aux meetings; il entend parler, il apprend parler, il sait parler au besoin. L'ducation politique est universelle; et par consquent chacun sait exprimer sa pense. Les uns vont droit au but; les autres prfrent le chemin fleuri des circonlocutions et savent tourner les difficults. Shoking appartenait cette dernire cole, la pense de son discours n'tait jamais que dans le post-scriptum. --Matre, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'tre dirige. --Tu crois? fit l'homme gris. --La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle mprisait l'Irlande. --Ah! vraiment? --Aujourd'hui, reprit Shoking, encourag par cette petite phrasologie qui avait son mrite relatif, l'Irlande est sortie des tnbres. --Ah! ah! --Elle a jet le masque, elle a dfi sa vieille ennemie, elle a amen la lutte au soleil. --Aprs? --L'Irlande a os ravir un condamn l'chafaud, poursuivit Shoking, qui le prenait de plus en plus au srieux. L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur. --Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu O'Connell. --Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des oppositions familires aux grands orateurs. --Explique-toi. --Elle tait forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait... --Et ce chef, interrompit l'homme gris, o est-il donc maintenant? --Il se cache, dit Shoking. --Bon! --Et c'tait prcisment cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il? --Parce que la police est ses trousses, et que s'il tait pris... --Si John Colden tait pris, se hta de dire Shoking, on le pendrait de nouveau. --Et si le chef dont tu parles tait pris, dit l'homme gris, on le pendrait galement. C'tait l que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend le gibier au coin d'un bois. --Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il. --Tu crois? --Ou si on le prend, on ne le reconnatra pas. -Eh bien? --John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui peut tre reconnu au premier jour. --Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je ne t'ai pas cout si longtemps, sans deviner ds les premiers mots o tu voulais en venir? A son tour, Shoking, qui jusque-l avait parl les yeux baisss, regarda l'homme gris. --Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment o je puis rendre John Colden mconnaissable et le soustraire, par consquent, toute poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-mme. --C'est la vrit pure, dit Shoking. --Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris. --N'est-ce pas? fit navement Shoking. --Mais tu as tort, en ralit. --Ah! --A ton tour, suis donc mon raisonnement. --Voyons? dit Shoking. --Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui tait cordonnier de son tat, qui n'a jamais t beau et qui ne perdra pas grand'chose troquer ses cheveux roux contre des cheveux crpus. --a, c'est vrai, fit Shoking. --Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi... --Oh! vous tes beau, fit navement le mendiant. --Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux tre aim. Shoking tressaillit. --Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme trange, qui s'est dclare ma mortelle ennemie. --La fille de lord Palmure, n'est-ce pas? --Oui. --Eh bien? fit Shoking haletant. --Eh bien! j'ai mis dans ma tte qu'elle m'aimerait, comprends-tu? --Mais... pourquoi?... Un nouveau sourire glissa sur les lvres de l'homme gris. --Vous l'aimez donc, vous? demanda navement Shoking. --Pas encore. --Alors... --Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de mon physique. --Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il tait, ne dsertait pas facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie. --Mortelle. --Et comment donc pourrait-elle vous aimer? --Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le plus sr pour arriver l'amour s'appelle la haine. Shoking se courba bloui. --O matre! matre! dit-il, qui donc tes-vous? --Je suis un ange dchu, rpondit-il, qui Dieu a donn le repentir et laiss la force et la volont. Puis tout s'teignit. Cette aurole, qui avait un moment couronn ce front large et scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme triste et doux que Shoking avait rencontr pour la premire fois dans la taverne du Blak horse. --Donc, reprit-il aprs un silence, coute-moi bien. --Parlez, matre. --Occupons-nous de John Colden. --Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et venir librement dans Londres; et qu'il continue servir notre cause. --Bon! fit Shoking, d'un signe de tte. L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il crivit quelques mots au crayon. --Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_. --Oui, matre. --Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique l-dessus. Puis tu retourneras Rotherithe, et tu feras avaler cette potion John Colden, en deux fois deux heures d'intervalle. --Et il deviendra multre? --En une heure. --Mais... les cheveux? --Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta main, aprs quoi tu en frotteras les cheveux de John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs. --Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du rsultat. --Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris. --Elle se lve et se promne dans le jardin. --C'est bien: j'irai la voir demain. --Vous oserez donc sortir? --Oui. --Mais s'il vous arrive malheur? --Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore... Adieu, Shoking; excute fidlement mes ordres et ne te mets plus martel en tte. Et sur ces derniers mots, l'homme gris congdia Shoking d'un geste. XI Cependant la femme que Shoking avait rencontre sur le penny-boat et qui, disait-elle, tait alle quatre fois de suite White cross sans pouvoir faire mettre son mari en libert, bien qu'elle se prsentt avec l'argent, cette femme avait dit la vrit. Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'tait entt et Paddy avait d coucher ce soir-l encore White cross. Il est vrai que la femme de Paddy tait alle Rotherithe, et qu'elle avait fini par trouver le crancier impitoyable qui avait fait mettre son mari en prison pour la misrable somme de dix livres. Le crancier tait dur, mais il tait loyal; d'ailleurs il avait trop grande envie de toucher son argent pour hsiter reconnatre que c'taient dix livres et non pas cent qui lui taient dues. --Rentrez chez vous, ma chre, avait-il dit la femme de Paddy, et venez demain six heures White cross. J'y serai et tout s'arrangera. La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en tait donc retourne dans le Southwark, en se disant: --Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien. Elle avait donn souper ses enfants, les avait couchs ensuite et s'tait mise au lit son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son impatience tait grande. Le lendemain tout tait all comme sur des roulettes. Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifi Paddy d'une demi-couronne titre de dommages-intrts, et Paddy s'en tait all triomphant au bras de sa femme. C'est un dur sjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross; le crancier consigne le moins d'aliments possible, loge son dbiteur en un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais t quand il tait libre, il regrette ce temps-l. Paddy avait donc prouv une si grande joie qu'il avait oubli de demander sa femme quel tait le bienfaiteur gnreux qui lui rendait la libert. Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question. --Mais c'est miss Ellen, dit-elle. Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte. --Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi! --Oui, et elle t'attendait hier soir. --O cela? --A la porte de son jardin. Paddy demeura silencieux un moment: --Femme, dit-il enfin, coute-moi bien. --Parle. --Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est une mchante crature. --Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du moment o elle a besoin de nous, elle payera bien. --Et si elle nous fait commettre une mauvaise action? Lisbeth haussa les paules: --Quand on est pauvre comme nous, et qu'on a deux enfants nourrir, dit-elle, on ne doit pas se montrer difficile sur le choix de la besogne. --Femme, dit encore Paddy, je regrette presque d'tre sorti de White cross. --Cela ne m'tonne pas, dit Lisbeth avec humeur, tu as toujours t fainant. Ce reproche piqua Paddy au vif. --coute bien, femme, reprit-il. Tu sais que je finis toujours par faire ce que tu veux. --Il le faut bien. --Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu piti de notre dtresse, revienne, il faut qu'elle mdite quelque chose d'abominable. Si tu le veux, je lui servirai d'instrument, mais s'il m'arrive malheur et que je finisse un jour ou l'autre au bout d'une corde, la porte de Newgate, tu ne te plaindras pas? --Non, dit Lisbeth d'un air sombre. --Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. Les pauvres gens comme nous ne sauraient choisir leur besogne. Et, ds ce moment, Paddy fut rsign obir aveuglment miss Ellen. Il revint donc dans le Southwark et rentra dans la maison. Ses enfants lui sautrent au cou, et le malheureux se dit: --Il faut bien vivre... en attendant que la mort vous prenne. Lisbeth lui dit alors: --Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est probable qu'elle t'attendra ce soir encore. --J'irai, dit Paddy. Il se mit table avec ses enfants. Grce aux libralits de miss Ellen, il y avait presque l'abondance dans la maison. Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, des pommes de terre, un morceau de pudding et de la bire brune. Paddy demeura table jusqu'au coucher du soleil. Puis il sortit. --Je vais aller voir les camarades du quartier, dit-il. Cela signifiait: --Je vais parcourir tous les public-houses des environs. --Souviens-toi qu'_elle_ t'attend, lui cria Lisbeth comme il franchissait le seuil de la maison. --Oui, oui, dit Paddy. Et il s'en alla. Ce fut prcisment dans le public-house devant lequel, l'avant-veille, miss Ellen avait t insulte par deux hommes du peuple, et o l'homme gris tait intervenu tout coup et l'avait sauve de ce mauvais pas, que Paddy entra. Il n'y avait pas grand monde cette heure-l dans l'tablissement. Deux roughs buvaient de la petite ale mlange de gin, et se trouvaient debout devant le comptoir. Mais l'un d'eux connaissait Paddy. --Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voil? d'o sors-tu donc? --Je viens de Greenwich, o j'ai travaill deux mois, dit Paddy qui ne se souciait pas d'avouer qu'il sortait de White cross. --As-tu gagn de l'argent? --Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant. Les deux roughs se regardrent et parurent se consulter tacitement. --Toi, dit enfin celui qui avait le premier adress la parole Paddy, tu es un solide gaillard, il me semble, et je crois me rappeler que tu as un coup de poing qui vous jette un homme par terre comme la massue d'un boucher. --Hum! hum! fit modestement Paddy, qui en effet tait taill en hercule. --Nous avons envie de t'associer, dit cet homme. --A quoi? A une besogne qui rapporte plus d'argent qu'un an de travail dans les docks ou les arsenaux. --Qu'est-ce donc? fit Paddy. --Avale ton verre de genivre et sortons. On cause toujours mieux en plein air. Paddy ne se le fit pas rpter deux fois; il vida son verre d'un trait, jeta deux pence sur le comptoir et sortit. --Tu sais ce qui s'est pass il y a quelques jours? dit le rough. On a enlev un condamn sur l'chafaud. --Je le sais, dit Paddy; car White cross on tait assez bien au courant des nouvelles. --La police a offert une prime de cent livres qui lui ferait retrouver le condamn. --Vraiment? --Puis, ce matin, les journaux ont annonc que la police doublait la somme. Est-tu pour les Irlandais, toi? --Non, dit Paddy. --Alors, tu travailleras avec nous? --Mais quoi? --Je suis sur la trace du condamn. Veux-tu en tre? Nous passons toutes les nuits dans Rotherithe o nous souponnons qu'on le cache. Si nous le trouvons, il faudra jouer des poings et peut-tre mme du couteau, mais deux cents livres de prime, c'est un joli salaire, hein? --Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy. --Pourquoi? --Parce que j'ai affaire ce soir. --O cela? --Dans Belgrave square. --Tu as tort de ne pas venir avec nous. --Mais je puis aller vous rejoindre. --A Rotherithe? --Oui. --A quelle heure? --Vers minuit. --Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je me nomme Nichols, et que je suis bon Anglais, si tu viens, tu seras bien reu. --O vous trouverai-je? --Prs de la chapelle; peut-tre serons-nous dans le cimetire. --J'irai, dit Paddy. Et il leur serra la main tous deux et prit le chemin du pont de Westminster, se disant: --Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de moi, mais j'aimerais encore mieux donner un coup de main ceux-l, bien que ce soit une vilaine besogne qu'ils me proposent. XII Pntrons, prsent, dans l'htel Palmure, traversons le vaste jardin qui en dpend et entrons dans un petit pavillon qui s'lve l'angle nord-ouest. C'est l que miss Ellen travaille le soir depuis deux jours. Aprs avoir soup en tte tte avec son pre, qui la quitte pour aller au parlement, miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui sert de salon de lecture, en t, et dans lequel, elle a fait allumer un grand feu. Les domestiques ont reu l'ordre de ne pas venir la dranger. Miss Ellen a pass la soire prcdente dans ce pavillon. Cependant elle sortait de temps autre et allait entre-biller la petite porte qui donne sur une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle attendait, devait entrer. Mais Paddy n'est point venu. Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard commenait reflter les premiers rayons de l'aube, lorsqu'elle s'est dcide rentrer dans ses appartements. Pendant la journe qui a suivi, elle s'est informe plusieurs fois au suisse de l'htel, pour savoir si un homme du peuple ne s'tait pas prsent. Mais le suisse n'avait vu personne. La journe coule, le soir venu, miss Ellen est retourne dans le pavillon. Il est dix heures du soir. Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait un chuchotement de voix, et s'il appliquait son oeil contre les persiennes du rez-de-chausse, il apercevrait miss Ellen causant avec un homme vtu de noir, grand, maigre, de mine austre et les cheveux grisonnants. C'est le rvrend Peters Town. Le rvrend s'est introduit par la porte du jardin que miss Ellen est alle lui ouvrir, car ce rendez-vous tait pris de l'avant-veille. Tous deux parlent bas: de temps en temps, miss Ellen se lve, va la fentre et coute. --Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? demande le rvrend. --J'attends cet homme dont je vous ai parl, qui devait venir hier soir... --Et qui n'est pas venu? --Ce qui m'tonne trs-fort, car j'ai donn sa femme la somme ncessaire pour le faire sortir de White cross. --Et quelle somme devait-il? --Dix guines. --Alors, dit le rvrend, rassurez-vous; il viendra ce soir, trs-certainement, mais il n'aurait pu venir hier. --Pourquoi? --Parce qu'il tait encore en prison. Et le rvrend raconta, en souriant, qu'tant all lui-mme le matin White cross pour faire largir le sacristain de Saint-Paul qui s'tait laiss emprisonner, on lui a racont que sir Cooman le gouverneur, avait trop djeun la veille et qu'il avait pris un zro pour deux, ce qui signifiait qu'il avait vu double. --Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le mieux. Cet homme peut nous tre d'une grande utilit. --Ah! vraiment? --Je vous ai dit que sa femme avait vcu des charits d'un prtre catholique. --L'abb Samuel, le chef occulte des fenians. --Un des chefs, oui, mais pas le chef suprme. --Soit. --Par cet homme nous pourrons suivre l'abb Samuel, et par l'abb Samuel, dcouvrir la retraite de l'homme gris. --Fort bien, dit le rvrend d'un signe de tte. Mais, convenez, miss Ellen, que sur cette libre terre d'Angleterre, la lgalit nous tue. --Que voulez-vous dire? --L'abb Samuel est l'me du clerg catholique Londres. --Bien. Aprs? --Personne n'en doute; il est un des chefs du parti irlandais. --J'en suis convaincue. --Il savait qu'on dlivrerait John Colden. --Sans aucun doute. --Peut-tre mme l'avait-il prpar cet vnement, car il a obtenu la permission de passer avec le condamn cette nuit qui devait tre la dernire. --Eh bien? --Dans un autre pays, la police n'en demanderait pas davantage. Elle ferait arrter l'abb Samuel, le mettrait en prison, et confierait un juge habile le soin de lui arracher des aveux. --Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre est le pays de la lgalit; il lui faut constater le flagrant dlit pour priver un homme de sa libert. --Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons pu, nous, poursuivit le rvrend Peters Town, mettre en prison l'un des sacristains de Saint-Paul. --Pourquoi? --Vous avez lu dans les journaux que la veille du jour o John Colden devait tre pendu, six heures du soir, un rayon gigantesque de lumire lectrique avait couronn la coupole de Saint-Paul? --En effet. --C'tait le signal qui devait pousser des quatre coins de Londres les fenians vers Newgate. --Qui donc avait allum le rayon? --On s'est livr une enqute qui a amen des preuves morales, mais pas une preuve matrielle. --Et les preuves morales?... --Sont accablantes pour le sacristain. Il y en a deux Saint-Paul. A huit heures du soir, on ferme les portes de l'glise et eux seuls y demeurent. Or, le matin mme, l'un des deux avait t arrt pour une dette assez importante et conduit White cross. L'autre tait donc seul, ce soir-l. On l'a questionn le lendemain, et il a rpondu qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire, et qu'il n'avait pas vu de lumire lectrique. On a fouill par toute l'glise, depuis la coupole, o une porte qui se ferme produit le fracas d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui renferment les tombeaux de Nelson et du duc de Wellington; on n'a rien retrouv. --Cependant pour produire de la lumire lectrique, il est besoin d'un appareil, observa miss Ellen. --Enfin, dit encore le rvrend Peters Town, il a t prouv que le crancier qui a fait arrter l'autre sacristain est prcisment le beau-pre de celui-ci. Eh bien! il a fallu se contenter de congdier cet homme qui, nous n'en pouvons douter, est affili aux Irlandais... --Chut! fit tout coup miss Ellen, coutez!... Et elle se leva et s'approcha de la croise, qu'elle ouvrit. On venait de frapper trois coups la petite porte du jardin. --C'est l'homme que nous attendons, dit la jeune fille, je vais lui ouvrir. Elle quitta le pavillon et courut la petite porte. C'tait Paddy, en effet. --Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le chemin du pavillon. Il parut surpris la vue du rvrend Peters Town; mais Ellen lui dit: --Monsieur est un ami moi devant qui tu peux parler. Paddy, je puis faire ta fortune. Paddy s'inclina. --J'espre bien, en effet, dit-il, que milady me donnera de l'ouvrage, car j'ai refus tout l'heure une besogne assez lucrative. --Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle cette besogne? --Il parat que la police promet une prime de deux cents livres qui retrouvera John Colden. Le prtre et la jeune fille tressaillirent. --Eh bien? fit cette dernire. --Et deux camarades du quartier qui croient tre sur les traces du condamn, m'ont propos de les aider. --Ah! vraiment! fit miss Ellen. Et un rayon de joie brilla dans ses yeux... Quant au rvrend Peters Town, son visage ple s'tait lgrement color. XIII Que se passa-t-il ds lors entre le rvrend Peters Town, miss Ellen et Paddy? C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; mais, en s'en allant, environ une heure aprs, Paddy murmura: --Cette fois, j'ai bien vendu mon me ces deux dmons. On a beau vouloir tre honnte, quand on est misrable et dans les mains des riches, il faut toujours finir par tre criminel. Et Paddy, ayant touff un soupir, sortit grands pas de Belgrave square et regagna le pont de Westminster. Ce pont est comme la limite naturelle qui spare le beau du laid, l'opulence de la misre, les palais des maisons noires, enfumes, ftides o grouille une population chtive et sans cesse aux prises avec la faim. Paddy s'arrta au milieu du pont dont les nombreux rverbres refltaient leurs rayonnements sur les eaux noires de la Tamise. Un vent violent qui soufflait du nord-ouest avait dchir le brouillard, et on apercevait en haut les toiles, en bas les fauves reflets de l'eau dans laquelle se miraient les becs de gaz. Paddy s'arrta au milieu du pont, s'accouda au parapet et promena ses regards tour tour de la rive gauche o tout tait splendeur, la rive droite o rgnaient l'ombre et la souffrance. Le Parlement, qui baigne ses assises dans le fleuve, flamboyait comme un phare gigantesque. C'tait l'heure o les lgislateurs forgent des lois nouvelles et s'occupent de gouverner le monde. De l'autre ct du pont, le Southwark tait plong dans les tnbres. et l, cependant, une lumire tremblotante apparaissait au haut de quelque difice. Une surtout attira l'attention de Paddy. Celle-l paraissait comme suspendue entre la terre et le ciel, et tout autre qu'un homme du quartier s'y serait tromp peut-tre. Mais Paddy avait presque toujours vcu dans le Southwark, et il reconnut le clocher de Saint-George, la cathdrale des catholiques, et dans cette lumire qui brillait, la lampe nocturne du vieux gardien qui couchait dans le clocher. --Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, la vue de Saint-George me fait penser une chose, c'est que Nichols et son compagnon pourraient bien faire fausse route. Paddy s'assit sur le parapet du pont, peu prs gale distance des deux rives, tantt contemplant la faade illumine du Parlement, car les nobles lords ne sigent que le soir, tantt reportant son regard sur les maisons tristes du Southwark, et fixant de nouveau cette petite lampe nocturne qui avait tout d'abord attir son attention. Puis il se tint le discours suivant: --Rotherithe est un quartier protestant; il ne s'y trouve que fort peu de catholiques, et les Irlandais qui travaillent dans les docks prfrent loger sur la rive gauche, dans le Wapping. Nichols pourrait donc bien s'tre tromp en prenant Rotherithe pour le centre de ses investigations. Le condamn qu'on a enlev se nommait John Colden, il tait catholique; par consquent il est probable que ses sauveurs sont catholiques pareillement: d'o je conclus qu'il est plutt dans le Southwark qu' Rotherithe. Et Paddy, fixant une dernire fois la lumire qui brillait dans le clocher de Saint-George, ne put s'empcher de tressaillir. --J'ai mon ide, moi aussi, murmura-t-il. Alors il se remit en marche, passa le pont et s'enfona dans les ruelles obscures du Southwark, se dirigeant vers Adam's street. Une demi-heure aprs, il arrivait chez lui. Les deux enfants dormaient, mais la femme veillait. Lisbeth, assise auprs du pole dans lequel brlait un reste de coke, prtait l'oreille au moindre bruit qui lui venait du dehors. Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre le pas de son mari. Enfin Paddy entra. Il tait ple, mais rsolu. --Bonsoir, femme! dit-il. Il regarda les deux enfants, couchs cte cte sur le grabat qui leur servait de lit. --On voit qu'ils ont bien soup aujourd'hui, fit-il avec un accent d'amre ironie. --Grce miss Ellen, notre bienfaitrice, dit Lisbeth. Paddy haussa imperceptiblement les paules. --As-tu vu miss Ellen? demanda-elle. --Oui. Paddy s'assit auprs du pole et tira de sa poche une pipe qu'il bourra. Puis il se mit fumer silencieusement. --Paddy, fit Lisbeth avec inquitude, tu n'as pas l'air content. --Peuh! dit-il, il y a des jours o on n'est pas en belle humeur. --Miss Ellen t'a-t-elle mal reu? --Au contraire. --T'a-t-elle donn de la besogne? --Oui. Et il continua de fumer. Puis aprs un nouveau silence, que la femme n'avait os interrompre: --Quel jour vient l'abb Samuel ici? --Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il nous venait visiter tous les dimanches. --Ah! c'est juste. C'est un brave homme, n'est-ce pas? --Il nous a donn du pain, dit Lisbeth. Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement d'un damn passa sur les lvres de Paddy. --Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant. Lisbeth tressaillit. --Nous le trahirons, parce que miss Ellen le veut ainsi. --Ah! --Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de pauvres gens comme nous n'ont pas le choix de leur besogne, qu'il sont forcment les esclaves de qui les paye?... --C'est vrai, soupira Lisbeth. --Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est que nous trahissions l'abb Samuel. --Mais comment? --Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi te dire quel est le prix de la trahison. --Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un clair de sombre convoitise. --Quand j'aurai livr l'abb Samuel ses ennemis, ou plutt un homme dont l'abb Samuel est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie mortelle, nous quitterons Londres. --Ah! --Et nous irons habiter dans le comt de Lancastre une maison, entoure de terres et de prairies, que nous donnera la gnreuse miss Ellen. --Et je serai fermire? dit Lisbeth. --Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, veux-tu que nous renoncions tout cela, veux-tu que nous soyons honntes? --Et tes enfants? dit Lisbeth. Paddy jeta un sombre regard sur les deux petits qui continuaient dormir d'un sommeil paisible. --Tu as raison, dit-il. Il baissa la tte, garda de nouveau un silence farouche, puis tressaillit au son d'une cloche qui se fit entendre. --Voici le quart aprs onze heures qui sonne, dit-il en se levant. --O vas-tu? demanda Lisbeth. --A Rotherithe. --Quoi faire? --Excuter les ordres de miss Ellen, rpondit Paddy. Nichols doit m'attendre dans le cimetire. Bonsoir, femme. Et Paddy s'en alla, aprs avoir laiss tomber un regard de tendresse sur ses deux enfants endormis. Et comme le bruit de ses pas s'teignait dans l'loignement, Lisbeth murmura: --Aprs tout, cet abb Samuel n'est qu'un Irlandais, et trahir un Irlandais, c'est bien mriter de la libre Angleterre! XIV Paddy s'en alla donc Rotherithe. Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, il se disait: --Nichols ne se doute pas, j'en suis bien certain, que je gagnerai dix fois plus que lui retrouver le condamn mort. La police paye bien, mais miss Ellen paye encore mieux. Pour cette premire besogne-l, se dit-il encore, je n'ai pas grande rpugnance. Aprs tout, je ne connais pas cet homme, et il n'y a pas grand inconvnient le rendre Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus ou de moins qui empchera la terre de tourner. Mais l'autre... ce prtre qui a donn du pain mes enfants!... Ah! vraiment! je suis un grand misrable! Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah! Et il ricanait comme un damn, le pauvre diable que la misre treignait et que sa femme dominait au point de le courber sous sa volont de fer. Nichols, on s'en souvient, lui avait donn rendez-vous dans le cimetire. C'tait l que, depuis deux nuits, il avait tabli son quartier gnral. Nichols tait un vritable enfant des quartiers populeux de Londres, un rough d'aussi pure race que John, l'ennemi de Shoking. Nichols avait fait un peu tous les mtiers, y compris celui de voleur, attendu qu'il avait tourn le moulin pendant deux ans. Il savait tout, avait tout vu, et certes il tait bien homme gagner la prime offerte par la police. Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se serait bien gard de prendre des associs, son flair et son instinct lui auraient suffi. Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de dcouvrir la retraite du condamn et d'aller ensuite avertir la police, qui aurait fait son affaire de l'arrestation. En Angleterre les choses ne se passent point ainsi. Le domicile est inviolable, et la police ne pntre dans les maisons qu'avec un ordre formel du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en un sicle. Ce qu'il fallait donc, c'tait d'abord que Nichols dcouvrit l'endroit o tait cach le condamn; qu'ensuite, il pntrt dans cet endroit; qu'avec de hardis compagnons, il s'en empart de gr ou de force et qu'il le portt dans la rue. L seulement, la police tait chez elle et pourrait s'en emparer. C'tait donc pour cela que Nichols qui s'tait adjoint dj un premier associ, n'avait point ddaign de proposer un tiers dans l'affaire Paddy, et avait fait cette sage rflexion que si John Colden avait eu dix mille hommes pour l'arracher l'chafaud, il devait ncessairement avoir conserv des gardes du corps. Par consquent, ils ne seraient pas trop de trois hardis et robustes compagnons pour enlever John Colden. Celui que Nichols avait pris comme premier associ, tait un vigoureux cossais de la halle aux poissons qu'on appelait Macferson. Il avait de larges paules, un cou de taureau et dans les rixes du Wapping, son coup de poing tait estim l'gal de celui du matelot Williams. Mais, en revanche, Macferson tait une vritable brute inintelligente, comme on en pourra juger par la conversation qu'il avait avec Nichols, au moment o Paddy les rejoignit. Ils s'taient couchs dans le cimetire qui tait plein de hautes herbes et ils causaient voix basse. --Je ne comprends pas, disait Macferson, que tu aies dit Paddy de venir nous rejoindre. --Nous aurons besoin de lui, rpondait Nichols. --Pourquoi? --Nous ne serons pas trop de trois. --Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine d'Irlandais coups de poing. --C'est possible, mais il se peut qu'il y en ait vingt-quatre, et moi je ne me sens pas ta force. --Et puis, continua l'cossais, pourquoi passons-nous la nuit ici? --Tu ne l'as pas compris? --Non. --Nous partons cependant de ce principe que John Colden est cach Rotherithe. --Bon! --Quel est le point central de Rotherithe? c'est l'glise et le cimetire, pas vrai? --Soit. --Nous avons donc plus de chance ici que partout ailleurs d'avoir des nouvelles du gibier que nous chassons. --Si on veut, dit l'cossais, mais moi j'ai une autre ide? --Laquelle? --Rotherithe n'est pas bien grand. --Aprs? --Nous allons frapper toutes les portes, j'enfonce d'un coup d'paule celles qui ne s'ouvrent pas, et nous finissons bien par trouver John Colden. --Tu es une brute, dit Nichols, mais silence! Et Nichols qui avait entendu un lger bruit, se souleva demi et prta l'oreille. Un pas se faisait entendre dans l'loignement et se rapprochait peu peu du cimetire. Enfin, Nichols aperut une forme noire qui s'approchait du mur. --Ce doit tre Paddy, fit-il tout bas. La forme noire enjamba le mur et sauta dans le cimetire. C'tait Paddy, en effet. Nichols le reconnut sa haute stature. --L, par ici! fit-il mi-voix. Paddy s'approcha. --Ah! ah! continua Nichols, je savais bien que tu viendrais nous rejoindre. --Les temps sont assez durs, rpondit Paddy, pour qu'on ne fasse pas fi de l'argent du gouvernement. Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetire, auprs de ses compagnons. --Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le condamn mort est Rotherithe? --C'est mon ide, fit Nichols. --Pourquoi? --Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping o tout le monde se connat, ni dans le quartier Saint-Gilles, qu'on aurait os le cacher. --Oui, mais ce peut tre dans le Southwark. Nichols tressaillit. --Aux environs de Saint-George, continua Paddy. --Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sr. Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la main ses deux compagnons. --Un pas se faisait entendre de l'autre ct du mur du cimetire. Mais un pas furtif, ingal, et qui trahissait sinon une hsitation, du moins une certaine prudence. Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetire. Il vit alors un homme qui cherchait se dissimuler dans l'ombre de la porte d'une maison voisine. Il courut lui et le prit la gorge. Mais l'homme rsista. --Eh! dit-il, si vous tes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute de mouchoir. --John! exclama Nichols. --Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'tait bien lui que Shoking avait assomm la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le chien terre-neuve, obissant son instinct de sauvetage, avait tir sur la berge de la Tamise, assez temps pour l'empcher de se noyer. XV Revenons maintenant Shoking que nous avons vu, la veille de ce mme jour o Paddy rejoignait Nicolas et l'cossais Macferson, quitter l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance mystrieuse au moyen de laquelle John Colden devait changer de peau et de couleur. Il tait trop tard ce soir-l pour trouver un chemin ouvert. D'ailleurs, d'aprs la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument pril en la demeure et qu'il pouvait attendre au lendemain. Il s'loigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de Westminster, de l'autre ct duquel il tait peu prs sr de trouver, sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant vide. En effet, il en vit un qui dbouchait en ce moment devant l'glise, par l'avenue Victoria. Shoking hla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire Hampsteadt. Depuis que l'homme gris se cachait, c'est--dire depuis l'enlvement de John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies. Parfaitement au courant du traitement imagin par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux fois par jour la jeune fille les manations de phnol et de goudron mlangs qui devaient gurir ses poumons. Jrmiah revenait promptement la vie; elle commenait mme quitter son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprs de la fentre. Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris tait toujours bien cach. Shoking s'en retourna donc Hampsteadt. Au milieu de ses perplexits et de ses terreurs, Shoking n'avait pu rester cependant indiffrent aux agrments et aux avantages de sa nouvelle position. Les domestiques continuaient l'appeler mylord; il tait bien log, bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre de l'or dans ses poches. Enfin, ce soir-l, sa dernire inquitude venait de disparatre. Il s'tait dbarrass de John le rough. Du moment o il tait tabli que Shoking tait un lord excentrique, il tait tout naturel qu'il changet de costume et revnt souvent ses premiers habits. Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqu ses vtements mouills contre un costume de matelot. Le cocher du cab n'avait fait aucune difficult de le prendre, car il savait que le marin qui a reu sa paye est gnreux et ne marchande pas. Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle demi-couronne toute neuve et une autre pice de six pence. Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin. Tout le monde tait couch au cottage, l'exception du valet de chambre qui avait ordre de toujours attendre mylord. Shoking ne daigna pas donner ce valet la moindre explication sur son changement de costume; il se borna demander des nouvelles de Jrmiah auprs de qui Jefferies avait pass la soire, et il gagna sa chambre et se coucha aprs avoir vid un petit verre de sherry. Puis il dormit huit heures de suite et ne s'veilla que pour djeuner. Hampsteadt, nous l'avons dj dit, est peu prs dsert en hiver. Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste. Comme c'tait chez cet industriel patent que Shoking avait dj command plusieurs remdes pour Jrmiah, ce fut dans cette officine qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris. Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une jeune fille malade et que le mdecin qui la soignait tait un docteur franais. Plusieurs fois il avait tmoign quelque tonnement la vue des ordonnances que Shoking lui apportait. Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du mdecin, son chef direct dans l'chelle scientifique, il avait toujours prpar les drogues demandes. Ce jour-l cependant il ne put s'empcher de manifester une vritable surprise. --Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance, trs-excentrique! --Ah! vraiment? fit Shoking. --Est-ce encore pour la jeune fille? --Oui, rpondit Shoking. Faut-il longtemps pour prparer cela? --Quatre heures. --Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir. Et il retourna au cottage. La journe s'coula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist, qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamtre, et lui demanda en change deux livres sterling. --Ah a, pensa le naf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on me donne l? Et il emporta la fiole. Mais il tait beaucoup trop tt encore pour aller Rotherithe. Avec la nuit, la peur reprenait Shoking. John le rough tait mort, il en avait la conviction; mais les deux policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du _Royalist_, mais ces derniers aussi taient peut-tre de service, et Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face face avec eux. --Pourvu que j'aille Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut, se dit-il. Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau cir du matelot que la jolie fille du fripier Sam lui avait lou la veille. Shoking ne songea pas prendre le bateau vapeur. Il monta dans un cab et se fit conduire au pont de Londres, sur la rive gauche. Il y a l, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est frquent surtout par de gros marchands de poissons du quartier. Shoking y passa le reste de la soire, avalant des verres de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se dcida quitter l'tablissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfona dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et dsert pareille heure. Il arriva ainsi jusqu'auprs du cimetire, lorgnant du coin de l'oeil le public-house dans la cave duquel tait cach John Colden. Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux le prit la gorge et s'cria: --Ah! cette fois, tu ne m'chapperas pas! Shoking sentit ses cheveux se hrisser, car dans cet homme il venait de reconnatre John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise. XVI Pour comprendre la scne qui allait suivre cette arrestation de Shoking il est ncessaire de nous reporter au moment o Nichols et John le rough s'taient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas t longue. --Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc Rotherithe maintenant? --Non, mais j'y viens pour mes affaires. Il n'y a pourtant pas grand'chose faire Rotherithe? C'est un pauvre quartier... Et les gens qui courent aprs six pence sont plus communs que ceux qui ont une guine en poche. --Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien faire pour moi ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi? --Oh! moi, c'est diffrent... Et je suis ici... --Peut-tre pour la mme affaire que moi. --L-dessus les deux, roughs s'taient regards dans le blanc des yeux. --Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une belle somme, hein? --La prime. --Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est dj prise, mon garon. --Eh bien! part deux. --Ce n'est plus deux, c'est quatre. --Oh! oh! pourquoi donc ? --Parce que nous sommes dj trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop. --Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre ct. Seulement... Peut-tre moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que vous trois. --Et pourquoi donc? --Mais, parce que j'ai des renseignements. --S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut rflchir une minute. coute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accept; mais, aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appt de la prime qui me tient. --Qu'est-ce donc? --C'est le dsir de me venger. Et John raconta Nichols ses aventures de la nuit prcdente, jusques et y compris le coup d'aviron qu'il avait reu sur la tte. --A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est pass. Je suis all au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noy? Je n'en sais rien. J'tais vanoui. Quand je suis revenu moi, je n'tais plus dans la Tamise. Je me trouvais couch sur le dos, tendu sur un lit de gravier. Quelque chose de chaud tait auprs de moi et j'avais comme une haleine brlante sur le visage. Le jour commenait poindre et j'ai pu me rendre compte de ma situation. J'tais sur le sable au bord de l'eau. A demi courb sur moi, un gros chien me rchauffait de son corps, et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je me suis lev, j'ai caress le chien, et je me suis mis me promener un moment, cherchant me souvenir de ce qui s'tait pass. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient repris le prtendu lord Wilmot, et je me suis dit: --videmment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'tais un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier Scotland yard. C'tait logique, n'est-ce pas? --Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrap? --Hlas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je t'engage suivre bien attentivement.--Puisque tu es comme moi la recherche du condamn John Colden, tu dois savoir comment il a t sauv? --On a coup la corde avec un fusil vent. --Et celui qui l'a coupe est un homme que nous avons connu au Black horse et qu'on appelait l'homme gris. --Shoking tait son ami, donc Shoking, que j'ai trouv hier ici, venait pour voir John Colden; donc John Colden est cach par ici. --Tout cela s'enchane merveille, dit Nichols. --Quand on a flanqu un coup d'aviron sur la tte d'un homme et qu'on l'a vu couler pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le croire mort, poursuivit John. Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est dj revenu. --Alors nous le suivrons? --Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler. --Comment? --Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du _Royalist_ je suis all Scotland yard, o on m'a donn des pouvoirs plus tendus encore. Voil comment John le rough tait entr dans l'association dj forme entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment, s'tant blottis auprs du mur du cimetire, tous les quatre avaient arrt Shoking qui s'en allait, sans dfiance, porter John Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau. --Ah! s'tait alors cri John, je te tiens, cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous chapperas pas. Shoking tait devenu ple comme la mort. Il n'essaya mme pas de se dfendre, il ne songea pas crier. John lui donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En mme temps Paddy prit son mouchoir et le billonna, tandis que Nichols et l'cossais Macferson tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et les jambes. --Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire? John regarda l'cossais:--Tu es solide, toi, dit-il. --Assez, fit modestement Macferson. --Eh bien! charge-le sur ton paule. --C'est fait, dit l'cossais, qui enleva Shoking de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes. --Et o allons-nous? demanda Nichols. --A la Tamise, rpondit John. Shoking frissonna jusqu' la moelle des os. videmment on allait le jeter l'eau tout garrott, et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus l pour l'empcher de se noyer. XVII La Tamise, dans son trajet travers Londres, ressemble bien plus un port qu' un fleuve. Pendant le jour, on a peine compter les bateaux vapeur; la nuit, on aperoit gauche et droite, en amont et en aval, des forts de mts et des quantits d'embarcations grandes et petites, l'ancre. En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne gauche, au lieu de prendre droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement du penny-boat, on trouve amarre tout au bord, une grosse barque ponte, la proue arrondie, ressemblant ces lourdes pniches hollandaises qui remontent les canaux l'intrieur des terres, aprs avoir bravement tenu la mer. Cette barque n'a pas de mts. On dirait une maison plutt qu'un navire. Que fait-elle l? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa premire vue il serait difficile de le dire. Un nom est crit en lettres blanches sur la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning? Un marchand de chevaux clbre par toute l'Angleterre, qui fait des explois considrables sur tout le continent. Une fois par mois, la grosse embarcation, remorque par un petit bateau vapeur, quitte Rotherithe et descend la Tamise jusqu' la mer. Elle a quelquefois cent chevaux son bord. A l'intrieur, elle est emmnage comme une immense curie; et chaque cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier. Ce fut vers cette barque singulire que John, qui prcdait ses trois compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses paules, dirigea la petite troupe nocturne. Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couch une fois dans Manning house, comme on appelle la barque ponte. Il suffit de se hisser bord et de descendre du pont l'intrieur par le panneau, qu'on ne songe jamais fermer, attendu qu'il n'y a absolument rien voler. M. Manning n'habite pas Londres; il a ses curies sept ou huit lieues, sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire, quand elle est revenue Rotherithe, n'est garde par personne. --Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot. Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas l'eau sur-le-champ, commenait respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de prsence d'esprit. Les quatre roughs montrent donc bord du Manning house avec leur prisonnier. Puis ils descendirent l'intrieur par l'chelle du grand panneau. La nuit tait sombre, et le dedans de la pniche tait plong dans une obscurit profonde. John tira de sa poche un briquet phosphorique et alluma une petite mche de cire jaune replie sur elle-mme comme un cheveau de fil. Alors les reflets de la mche clairrent l'intrieur de la barque, dispose, nous l'avons dit, comme une curie. Mais il y avait une cale asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on pntrait par une ouverture pratique au milieu mme de l'curie. --C'est en bas que nous serons l'aise, dit John, qui descendit encore le premier. L'cossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux pressentiments. La calle tait peu prs vide. Cependant quelques bribes de fumier et une brasse de paille se trouvaient dans un coin. --Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plat Sa Seigneurie de crier, elle le fera tout son aise; je ne pense pas que ses cris soient entendus. --Les misrables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils vont peut-tre m'corcher vif. John prit une poigne de paille, la porta au milieu de la calle et y mit le feu. --Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait dpos son fardeau sur le plancher. Shoking non plus ne comprenait pas. Mais il fut bientt fix, lorsqu'il vit John lui dlier les jambes et lui ter ses chaussures. --Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous porter certaines extrmits, si vous n'tes pas gentil. Et il lui ta son billon. --Misrables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou l'autre, si vous me faites le moindre mal. --Cela dpend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta aprs un moment de silence: --Votre Seigneurie ne demeure pas Rotherithe, je suppose? --Non, dit Shoking. --Cependant elle y est venue hier. --Que vous importe! --Elle y est revenue aujourd'hui... nous dsirerions savoir pourquoi; vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqu sur la tte, hier. Nous ne sommes ni des gens mchants, ni des malfaiteurs, mylord, poursuivit John; nous sommes d'honntes industriels, la recherche d'un homme en change duquel la police de Scotland yard nous comptera de belles guines toutes neuves. Puisque vous venez Rotherithe, c'est que vous savez bien certainement o se trouve John Colden. --J'ignore ce que vous voulez dire, rpondit Shoking d'une voix trangle. John se tourna vers Macferson l'cossais.--As-tu compris maintenant? lui dit-il. Eh bien, toi qui es fort... L'cossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les tira en arrire, ce qui fit casser la corde qui les liait. En mme temps John s'empara des jambes et, tirant lui de son ct, il approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa un cri de douleur au contact de la flamme. --Voil qui dlie singulirement la langue la plus paresseuse, dit John en ricanant. Shoking poussa un vritable hurlement. La flamme caressait toujours ses pieds nus. Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inoues qu'il endurait: --Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris. Cependant John le vit, une seconde aprs, faire de la main un signe dsespr. --Ah! ah! fit-il. --Retirez-moi du feu, s'cria Shoking et je parlerai! --A la bonne heure? dit John. Et il poussa du pied les dbris de paille enflamme. XVIII Shoking n'tait pourtant pas un tratre; il ft mort au milieu des plus affreux supplices, plutt que de vendre l'homme gris. Comment donc pouvait-il consentir parler? Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas compltement perdu la tte. Il lui tait mme venu une fort belle ide qu'il songeait mettre excution; et s'il parlait de rvler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait tout prix gagner du temps. --Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'teindre la paille sous ses pieds, nous vous coutons. Shoking avait prpar son petit roman. --Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rle de lord, un esclavage qui met ma vie en danger. --Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie aurait t rtie petit feu, si elle n'tait redevenue raisonnable. --Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des tiens que d'_eux_. Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois mme qu'ils me couperont par morceaux. --Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons. --Je parlerai, dit Shoking.--Mais il faut que vous me fassiez la promesse, de me protger, de me dfendre. Oh! il me vient une ide, acheva Shoking en se frappant le front. --Voyons? fit John. --Veux-tu me conduire tout de suite Scotland yard? tu toucheras la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne pourront pas venir m'assassiner Newgate ou Mil-bank. --Je te conduirai Scotland yard quand tu nous auras conduits la maison o est John Colden. --C'est impossible! dit Shoking. --Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough. --Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de passe l'aide duquel vous entrerez et serez considrs comme des amis. --Et pendant que nous nous embarquerons avec les prtendues indications que tu nous donneras, tu prendras la fuite? --Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples ce point. --Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous, pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la vrit. --Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous? --Parce que j'ai peur. D'_eux_, et, mourir pour mourir, j'aime autant que ce soit de votre main. Shoking avait prononc ces mots avec cet accent, d'enttement auquel John ne se trompa point. Les Anglais sont peut-tre le peuple le plus ttu de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une chose d'une certaine faon, rien ne saurait le faire changer d'avis. --Eh bien! rpondit John aprs un moment de silence, je veux bien consentir ce que tu me demandes, mais une condition: si tu nous as tromps, ce que nous saurons dans une heure, nous t'tranglerons, et tu iras passer la nuit au fond de la Tamise. --Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de franchise dont John fut la dupe. --Maintenant, parle. Shoking avait son ide, car sans cela, il n'et point menti avec tant de calme. --Vous perdez votre temps tourner autour de la chapelle de Rotherithe et errer dans le cimetire, dit-il. --C'est pourtant Rotherithe que se cache John Colden, dit John. --Oui, mais pas o vous croyez. --O est-il donc? --Dans Love lane, au numro dix-neuf. Vous verrez une maison noire trois tages. Avec une porte basse et un judas perc dans le milieu. --Vous frapperez au judas et vous direz la personne qui viendra vous ouvrir: _La Mersey charrie ses glaons!_ --Pourquoi ces paroles? --C'est le mot de passe. --Et on nous ouvrira? --Oui, et on vous fera ce signe-ci. Et Shoking eut un geste de fantaisie que John rpta sur-le-champ. --Et que rpondrons-nous? --Vous rpondrez par celui-l. Et Shoking eut un autre geste. --Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous serez admis voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour avoir le don de gurir les malades, depuis qu'il a miraculeusement chapp la corde de Calcraff. Shoking avait su imprimer sa voix un accent de sincrit, son visage une expression de franchise telles que John en fut dupe. --Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en pensez-vous? --Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester ici et garder Shoking jusqu' notre retour. --Oh! fit l'cossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les trois. --Je suffirai bien, ajouta-t-il, garder notre homme. --Dans la calle? --Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sret, quand vous serez remonts, fermez le panneau. --C'est ce que nous comptions faire, dit John. Et tous trois remontrent l'chelle, et quand ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette qui servait de fermeture. --Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux. --Prisonniers et dans les tnbres, fit Shoking. --a m'est gal, fit encore l'cossais, je n'ai pas peur de la nuit. La paille avait, en brlant, dgag une fume paisse qui tait monte dans l'entre-pont et devait sortir par les coutilles de la barque. Shoking avait fait cette rflexion, pleine de sagesse, que cette fume serait peut-tre signale par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe du _Royalist_, venant passer par l, s'imaginerait que le feu tait bord et viendrait le dlivrer avant le retour de John. Mais Shoking avait encore une autre corde son arc. --J'ai gard l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans Londres. Sur ces mots, qu'il s'adressa _in petto_, Shoking, favoris par l'obscurit, tira de sa poche le flacon destin convertir John Colden en ngre, le dboucha sans bruit et, le portant ses lvres, avala les deux tiers de son contenu. XIX A peine eut-il bu que Shoking prouva une bizarre sensation de froid. On et dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la glace. Puis cette impression en succda une autre tout fait oppose. Aprs avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni sa prsence d'esprit, ni son sang-froid. --C'est la drogue qui agit, pensa-t-il. En ce moment, Shoking ne pensait qu' une chose, devenir mconnaisable pour John, ce point que le rough ne pt jamais le reconnatre. Depuis une heure que cette merveilleuse ide lui tait venue, de se servir pour lui-mme de cette fiole qu'il portait John Colden quand il tait tomb aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement song son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait singulirement modifi et probablement d'une faon peu avantageuse. D'ailleurs Shoking tait revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bire et une bonne pipe auprs d'un pole bien chaud, valent mieux que toutes les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun inconvnient devenir noir. La sensation de chaleur ayant succd la sensation de froid, Shoking se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait John Golden de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystrieuse liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tte en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commenait devenir chauve. Il avait accompli tout cela dans les tnbres les plus profondes, n'entendant auprs de lui que le souffle bruyant de l'cossais, son gardien. De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking. Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa mtamorphose tait opre, il s'cria: --Ah a! qu'est-ce que tu me veux, camarade? --Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours l. --Je suis l parce que a me plat, dit Shoking. --Et que je te garde, dit Macferson. Shoking partit d'un clat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je m'en irais. --Voil ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'cossais. --Sais-tu qui je suis? reprit Shoking. --Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord. --Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et aprs demain autre chose, si a me plat, attendu, fit gravement Shoking, que je ne suis pas un homme. --Bah! ricana l'cossais. --Je suis le diable, ajouta Shoking. Macferson, nous l'avons dit, n'tait pas prcisment un homme intelligent. C'tait un de ces pais montagnards d'cosse qui viennent Londres, comme les Auvergnats viennent Paris. L'cossais est superstitieux, le diable joue un assez grand rle dans ses rcits d'hiver, sous le toit de sa chaumire. Les fes, les willis et les nains ne sont pas trangers son ducation. Macferson, dans son enfance, avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu rellement, il croyait nanmoins s'tre trouv avec lui, par une froide nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il tait berger. Cependant Shoking, en disant tre le diable, ne le convainquit point. --Tu te moques de moi, lui dit il. --Alors tu penses que je suis un homme? --En chair et en os: la preuve en est que je te touche. Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking le lui broyer. Shoking continuait ricaner, et son rire avait quelque chose de diabolique qui ne laissait pas que d'mouvoir l'cossais. --As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking. --Toujours. --Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable. --Et comment cela? --Tout l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien regard, n'est-ce pas? --Sans doute. --Comment suis-je? demanda Shoking. --Mais tu es un homme comme un autre. --Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils? --Ils sont roux. --Et ma peau? --Elle est blanche. --Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire. --Allons donc! --Mes cheveux sont blancs. L'cossais serra les poings. --Si tu continues te moquer de moi, fit-il, je t'assomme. --Je ne me moque pas, rpondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas chang de peau. L'cossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commenait envahir, prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies qui clairent prs de deux minutes. La bougie frotte sur le briquet crpita et la flamme jaillit. --Mais regarde donc! dit Shoking. Il ne s'tait pas vu encore mais il avait tellement foi dans la prdiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la mtamorphose annonce ne se ft opre. Soudain l'cossais jeta un cri. La clart rpandue par l'allumette s'tait projete sur son compagnon et l'cossais pouvant venait d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige. --Tu vois bien que je suis le diable, rpta Shoking avec un clat de rire strident. Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit pousser des cris affreux et se rfugia tout en haut de l'chelle qui conduisait l'entre-pont. Alors Shoking s'cria: --Je suis le diable! crains ma vengeance! Et il se leva et posa un pied sur l'chelle. L'allumette venait de s'teindre et tout tait rentr dans les tnbres. Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'cossais, qui faisait de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout coup la cale claire et Shoking, noir comme le plus noir dmon, mettant le feu au reste de paille qui tait dans un coin. Alors l'pouvante de l'cossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur l'chelle, fit un levier de ses deux paules et donna une si violente secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit. Et Macferson, perdu, les cheveux hrisss, se sauva dans l'entre-pont d'abord, puis sur le pont. Shoking s'tait fait un brandon avec de la paille enflamme et il poursuivait l'cossais. --Ah! tu as os garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!... Et il monta sur le pont son tour. Alors Macferson se mit courir en poussant des cris et, arriv la muraille du pont, sentant dj sur lui la flamme que brandissait Shoking, il n'hsita plus et sauta dans la Tamise. --Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra braver le diable! Et, tandis que l'cossais, fou de terreur, fendait l'eau glace, Shoking, libre et mconnaissable, s'assit sur le pont et se dit:--Maintenant, je ne serai pas fch de voir revenir John le rough. XX _Love Lane_, c'est--dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une petite rue assez triste, habite par des gens paisibles et qui n'ont jamais connu les orages et les grandes passions. Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre public-house mal fam, et on y chercherait vainement un chantillon de ce fleuve de nudits qui se rpand chaque soir, dans le beau quartier, sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett. Love Lane, neuf heures du soir, est dsert; et le watchman vite d'y passer, de peur de rveiller les habitants, en criant les heures de la nuit. Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy arrivrent un quart d'heure aprs avoir laiss Shoking dans la pniche, sous la garde de Macferson l'cossais. --Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont dsertes, et je ne vois pas le moindre Irlandais sur pied. --Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne ide. Je crois qu'il a t plus malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien tre une souricire o nous tomberions tous les trois. --Puisque nous avons le mot de passe... Nichols haussa les paules. --Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir ne nous revient qu' moiti, nous n'entrerons pas. --Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden, mais moi j'ai une autre ide...--Je crois que ce Shoking s'est moqu de nous et que le condamn n'est pas Rotherithe. --O serait-il donc, selon toi? --Dans le Southwark. --Allons donc! --Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici. Et il s'arrta devant la maison qui portait le numro dix-neuf, et qui tait bien celle dsigne par Shoking. Une premire dception les attendait. La porte n'avait pas de judas grill. Nanmoins John sonna. Aucun bruit ne se fit l'intrieur. John sonna une seconde fois, puis une troisime. Enfin une fentre s'ouvrit au premier tage et une voix chevrotante dit: --Si vous venez chercher monsieur le cur, vous venez trop tard. Il est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprs de la chapelle. John et Paddy se regardrent avec stupeur. La porte laquelle ils sonnaient tait celle d'un clergyman. Nanmoins John ne se tint pas pour battu. Il voulut faire usage du prtendu mot de passe que lui avait donn Shoking: --La Mersey est prise, dit-il. --Cela m'est bien gal, rpondit la voix chevrotante. Et le sacristain referma la fentre. --Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqu de nous. --Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore. Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre. Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colre donnait John des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes regagner le bord de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine le suivre. Cependant, au moment o il s'accrochait la corde qui servait d'chelle pour monter sur le pont du bateau-curie, Nichols l'arrta. --Voyons, dit-il, calme-toi et pas de btises. Que vas-tu faire? --trangler Shoking. --Ce quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis une prime si tu lui, amenais le prtendu lord Wilmot? --Oui, certes. --Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle de l'autre. Par consquent, au lieu de noyer ou d'trangler Shoking, il faut le conduire Scotland yard. John soupira; il lui en cotait de ne pas se venger tout de suite. Nanmoins, comme il tait Anglais, et que tout Anglais est un homme pratique, il se rsigna, pensant que les guines de sir Richardson valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou Shoking. --Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez. Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit tait toujours noire, et John traversa tout l'avant de la pniche, sans rien voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et adosse la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa le pied sur l'chelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la lumire. Mais soudain un cri d'tonnement lui chappa. Le panneau de la cale qui se trouvait au bas de l'chelle et qu'il avait pris soin de fermer eu s'en allant, tait grand'ouvert... --Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire? Il sauta pieds joints dans la cale. La cale tait vide. Macferson et Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols rptrent ce cri d'tonnement qu'avait pouss John. --Macferson n'est pourtant pas un tratre! disait Nichols. John furieux remonta sur le pont et, tout coup, il aperut l'ombre noire. Il courut elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait tomba sur un homme entirement noir et demi-nu. --Un ngre! exclama Nichols. --Joli moricaud! dit Paddy. Le ngre riait de ce rire moiti hbt et moiti craintif qui est familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua: --O sont-ils? lui dit-il, faisant allusion Macferson et Shoking. --Massa, pardon, li Neptune, bon ngre, aim les blancs, rpondit le noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement. --Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande o _ils_ sont. --Massa, pardon, rpondit encore le ngre. Neptune li pas savoir ce que mossi blanc veut dire. Neptune sauv a bord d'un navire, parce que matre li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre, promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir grand faim... --Que le diable t'emporte! s'cria John, ce n'est pas l ce que je veux savoir. Il y avait deux hommes ici? --Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas savoir o li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon ngre, Neptune... aim les blancs, si blancs pas maltraiter li.... --Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un ngre moiti idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans doute.... Il est venu ici et n'a vu personne.... --Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy. --Oh! rpondit Nichols, c'est impossible. --Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donn. --C'est la vrit pure, cela! s'cria John, qui se souvint avoir vu le le prtendu lord Wilmot jeter des poignes de guines. Nous sommes mystifis comme des enfants. --En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine vapeur. --H! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas bon ici, filons! --Filons! rpta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup de pied au ngre. --Blancs toujours mchants, massa, toujours maltraite Neptune... pauvre!... Et Shoking, car c'tait bien toujours lui, vit John et ses deux compagnons, gagner en toute hte la corde de tribord et disparatre. --Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sr que John ne me reconnatra jamais. Il se coucha sur le pont et ne bougea. La chaloupe du _Royalist_ passa auprs de la pniche et ne s'arrta point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tte dans la Tamise, prfrant s'en aller par ce chemin, plutt que de descendre une seconde fois Rotherithe, thtre de toutes ses msaventures. XXI Il tait plus de deux heures du matin, lorsque, cette mme nuit, le rvrend Peters Town avait quitt miss Ellen. Quel plan tnbreux avaient-ils conu tous deux, le clergyman haineux et fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle? Nul n'aurait pu le dire. Mais, aprs le dpart du rvrend, miss Ellen quitta le pavillon du fond du jardin et regagna l'htel d'un pas leste, la tte firement rejete en arrire, et les lvres frmissantes d'une pre joie. Jamais peut-tre elle ne s'tait senti au coeur plus de haine que cette nuit-l; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne lui tait apparue aussi nettement. Les jeunes filles anglaises sont leves avec une telle libert que les domestiques eux-mmes trouvent naturelles, de leur part, les dmarches les plus excentriques. Miss Ellen rentrait toute heure du jour et de la nuit, et la valetaille ne s'en inquitait pas. Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu' minuit, puis elles s'taient alles coucher, obissant ainsi miss Ellen, qui leur avait enjoint de ne pas demeurer, pass ce temp-l, dans son appartement. Arrive dans le vestibule, miss Ellen, qui avait travers le jardin sans lumire, alluma une lampe qu'elle avait laisse en bas de l'escalier; puis elle s'apprtait monter chez elle lorsqu'elle aperut une clart dans la cour. Cette clart tait la rverbration des croises du premier tage sur le mur de clture, et ces croises-l taient prcisment celle du cabinet de travail de lord Palmure. Le parlement, nous l'avons dj dit, sige la nuit. A l'issue de chaque sance, lord Palmure avait coutume d'aller son club et il en sortait rarement avant l'aube. Miss Ellen fut donc peu tonne de voir de la lumire dans son cabinet. Le noble lord tait-il dj rentr? Miss Ellen gagna son appartement, se dshabilla toute seule, comme une fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui sparait son appartement de l'appartement de son pre. Puis, un bougeoir la main, elle traversa cette galerie et arriva la porte du cabinet. Elle frappa deux coup discrets. On ne lui rpondit pas. Elle frappa une seconde fois, mme silence. Pensant que son pre s'tait endormi en travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure. La grande table charge de journaux, de livres et de papiers tait place en face de la porte. Devant cette table, un homme tait assis, tournant le dos miss Ellen et paraissant absorb dans une mditation profonde. Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de soie qui constituaient le costume d'intrieur de lord Palmure. Alors elle tourna la clef qui tait dans la serrure, ouvrit la porte et entra. Le rveur ne bougea point. Un sourire vint aux lvres de miss Ellen. --En ce moment, pensa-t-elle, mon pre, qui se croit un grand politique, s'imagine qu'il tient dans ses mains les destines du monde. Et miss Ellen fit un pas encore. Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss Ellen recula pouvante et muette. L'homme qui tait envelopp dans la robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'tait pas lui!... C'tait l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut la porte dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma. Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle voulut fuir, mais ses jambes se trouvrent rives au parquet. L'homme gris souriait. --Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma promesse. Et il lui prit la main. A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa voix, elle retrouva son nergie physique.--Ah! misrable, dit-elle, vous ne sortirez pas d'ici! Et se dgageant, elle courut la chemine, aux deux cts de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez haut pour qu'elle ne put l'atteindre. --Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune rsistance vos gens, que vous serez libre d'appeler, aprs m'avoir entendu. --Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur. L'homme gris ne perdit rien de son calme. --coutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez. Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de mystrieux engourdissements qui l'avait dj fascine. --Miss Ellen, votre pre est au club, o il joue le whist avec deux de ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu' quatre heures du matin. Si, ce moment-l, j'ai fait mon apparition au club, votre pre aura chapp un grand danger. --Deux hommes sont aposts au coin de Chester street. Ils ont ordre de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai point relevs de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous l'osez. Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de matriser son pouvante et de reconqurir son sang-froid. A son tour elle le regarda et soutint l'clat de ses yeux. --Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous tes une ennemie avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas matresse d'un premier effroi, mais vous avez l'me d'un homme, et cette me a bientt ragi. Causons donc, nous avons une heure devant nous. Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dgagea point et se laissa conduire vers le canap qui faisait face la chemine. L'homme gris demeura debout devant elle. --Miss Ellen, vous me hassez, soyez franche. --Oui, rpondit-elle je vous hais... et je vous brave! --Vous avez jur ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui o je pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate. --Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez, je veux tre une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort. --Non, dit-il en souriant. --Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possdez des lettres qui peuvent me dshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme moi sacrifie, au besoin, sa rputation sa haine. L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croise sur sa poitrine, et il apparut miss Ellen en toilette de ville, frac noir et cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche. --Tenez, dit-il, vos lettres sont l, elles y sont toutes, comptez-les, vrifiez-les et jetez-les au feu. Miss Ellen touffa un cri.--Prenez garde! dit-elle en tendant vers le portefeuille une main frmissante... prenez garde! --Je ne vous crains pas, rpondit-il. Miss Ellen tait ple de fureur:--Oh! dit-elle en saisissant le portefeuille, vous vous croyez donc bien fort? --Assez, rpondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lvres. XXII Miss Ellen eut un lan de gnrosit, alors. Elle avait pris le portefeuille dans ses mains convulsives. Au lieu de le jeter au feu, elle le posa sur la table. --Non, dit-elle, vous vous mprenez sur moi, votre tour, et je ne veux pas frapper un ennemi dsarm. Reprenez ces lettres, la lutte engage entre nous n'en sera que plus ardente et plus acharne. L'homme gris souriait toujours. --coutez-moi encore, dit-il. Tout l'heure, je vous ai dit que si je ne reparaissais pas au club de votre pre avant quatre heures du matin, lord Palmure, en sortant, serait poignard. --Oui, vous m'avez dit cela. --Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre pre, je ne sais pas s'il est au club, je n'ai donn aucun ordre et il ne court pas le moindre danger. --Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. Donc, vous avez vos lettres, vous ne craignez pas pour la vie de votre pre, et rien ne vous empche de sonner vos gens, de me faire arrter par eux et d'avertir Scotland-yard que vous tenez enfin cet homme aprs qui toute la police de Londres court inutilement depuis huit jours. Et toujours calme, toujours souriant, l'homme gris avait crois ses bras sur sa poitrine et regardait miss Ellen. Miss Ellen avait les narines frmissantes, l'oeil en feu, et tout son corps tait agit d'un tremblement convulsif. --Monsieur, lui dit-elle, vous tes bien hardi ou bien imprudent de me parler ainsi. --Vous trouvez? --J'ai jur de vous livrer la justice anglaise, vous le savez, et vous venez vous mettre ma discrtion. --Oui, fit-il d'un signe de tte. --Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison, aprs tout. Je veux votre perte, mais je ne la veux pas par une trahison. Vous avez eu raison de vous dsarmer devant moi, car je ne vous frapperai pas. Emportez mes lettres, si bon vous semble, allez-vous en librement dans tous les cas; ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les policemen viendront vous arrter. Le sourire abandonna les lvres de l'homme gris.--Miss Ellen, dit-il, vous n'tes pas encore la femme que je rve, mais vous avez dj fait un pas vers mon but. --En vrit! fit-elle avec ironie. --Votre haine devient plus loyale. --Oui, dit-elle, mais cette haine est froce. --Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir. --Vraiment, vous avez des projets qui me concernent? fit la patricienne avec un accent de ddain suprme. --Peut-on les connatre? Je suis venu ici pour vous en parler. --Eh bien! je vous coute... Et une fois encore elle supporta son regard. Cela tenait peut-tre, du reste, ce que cet homme trange chargeait plus ou moins ce regard de ce fluide lectrique et fascinateur qui tait en son pouvoir. Elle tait assise en face de la chemine et l'homme gris, qui s'y tait adoss, demeurait debout. N'et t l'heure avance de la nuit, on et pu croire que miss Ellen recevait la visite d'un gentleman, son parent, son ami ou son fianc. --Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie parfaite et cette aisance de manires qui faisaient de lui, l'occasion, un gentilhomme accompli, vous tes jeune, vous tes belle, vous tes doue d'une haute intelligence et d'une rare nergie; vous serez une des plus riches hritires du Royaume-Uni. La cause que vous servirez triomphera. --Je l'espre. --Pardon, vous vous mprenez. Ce n'est pas celle que vous servez maintenant, mais celle que vous servirez plus tard. --Et qu'elle est cette cause? dit-elle. --Celle de l'Irlande. Un nouvel clat de rire, plein de mpris, mit nu ses dents blouissantes. --Votre pre avait un frre qui est mort pour elle, poursuivit-il gravement. --Ce frre tait un rebelle et un tratre. --Miss Ellen, un jour viendra o le tratre, vos yeux, ne sera pas sir Edmund, mais... --N'achevez pas! dit-elle avec un geste de colre superbe, vous allez parler de mon pre, je crois! --Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, o votre jeunesse, votre beaut, votre fortune, votre intelligence seront au service de l'Irlande, le berceau de vos aeux. L'assurance avec laquelle parlait l'homme gris, avait fini par troubler profondment miss Ellen. --Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en! --Pas avant de vous avoir dit comment s'oprera la mtamorphose que je prdis.--Elle se rsume en deux mots. --Vous m'aimerez! Miss Ellen touffa un cri. Le rouge lui monta au visage, tout son sang patricien se rvolta.--Mais sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je perds la tte et j'appelle mon aide... sortez, monsieur! L'homme gris, en parlant, s'tait loign de la chemine et il avait gagn peu peu un angle de cette vaste pice qui servait de cabinet de travail lord Palmure, et dont les murs taient couverts d'une boiserie panneaux. Tout coup et comme miss Ellen rptait pour la troisime fois, en lui montrant la porte:--Mais sortez donc! L'homme gris poussa un ressort derrire lui, un des panneaux s'entr'ouvrit, et miss Ellen se trouva seule. Son trange visiteur avait disparu. Non par la porte, mais par une issue secrte que miss Ellen ne connaissait pas, que lord Palmure ignorait aussi peut-tre, bien qu'ils fussent chez eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pntrer chez lord Palmure sans que personne le vt, et il en pouvait sortir de la mme manire... Miss Ellen tait comme ptrifie. Enfin, elle fit un effort suprme, elle secoua la torpeur lthargique qui s'tait empare d'elle, elle courut cet angle, dans lequel une porte s'tait ouverte. D'une main elle tenait un flambeau, de l'autre elle cherchait ce ressort mystrieux qu'avait press l'homme gris. Mais elle ne trouva rien. En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau; il n'offrait ni fente ni rainure. Elle frappa dessus poing ferm: le panneau rendit un son mat. Alors elle reposa le flambeau sur la chemine et se dit:--Suis-je folle? ou bien fais-je un rve? Le portefeuille laiss par l'homme gris tait l pour lui rpondre: Elle s'en saisit avidement, elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait crites Dick Harrisson s'en chapprent. Alors elle se mit les compter, car elle en savait le nombre, et soudain, elle plit. Il en manquait une, et c'tait celle prcisment qui tablissait clairement qu'elle avait succomb la sduction. Alors miss Ellen se redressa, chevele; on et dit une furie.--Oh! le misrable! s'cria-t-elle, il m'a donc encore joue!... Et elle jeta les lettres au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:--Cette fois je serai sans piti. Tandis que la dernire lettre flambait, le bruit de la porte de l'htel se refermant arriva jusqu' elle. C'tait lord Palmure qui rentrait. XXIII Miss Ellen hsita un instant. Attendrait-elle son pre dans le cabinet, ou bien rentrerait-elle chez elle par la galerie? Si l'homme gris se ft en all par la porte, peut-tre et-elle jug inutile de rien dire son pre. Mais aprs cette sortie bizarre, cette vasion plutt, de son ennemi, miss Ellen avait besoin de lord Palmure, ne ft ce que pour savoir s'il connaissait ce passage mystrieux. Ellen resta donc dans le cabinet et attendit. Lord Palmure entra et s'arrta bahi sur le seuil.--Que faites-vous donc ici, Ellen, lui dit-il, et pareille heure? --Mon pre, dit froidement la jeune fille, vous savez nos conditions. --Oui, je dois tre le bras qui agit et vous la tte qui dirige, n'est-ce pas? --Vous devez tre aussi le pre qui conseille, et qui apprend sa fille les choses qu'elle ignore. --Que voulez-vous dire, Ellen? --Mon pre, avant de vous expliquer ma prsence ici, laissez-moi vous questionner, et ne vous tonnez pas de mes questions. --Cette maison que nous habitons est-elle nous? --Sans doute. Je la tiens de mon pre. Pourquoi? --Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries de cette salle sont-elles anciennes? --Oui, je les ai toujours vues. --Et cette salle n'a que deux portes? --Vous le voyez bien. --Mon pre, vous vous trompez. Il y a ici une troisime porte. Elle reprit le flambeau et dit:--Venez avec moi. Lord Palmure la suivit dans cet angle o elle avait fait de vaines recherches. --Cette porte doit tre l, dit-elle. Lord Palmure prit le flambeau son tour et le promena tout prs de la boiserie, en haut et en bas, en long et en large.--O diable voyez-vous une porte? dit-il. --Je ne la vois pas, mais je suis sre qu'elle existe.--Il y a mieux, dit miss Ellen avec un accent de conviction qui acheva de stupfier lord Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte... --Il y a vingt minutes,--devant un homme qui tait ici il y a une heure. Lord Palmure fit un pas en arrire. --Il tait ici, revtu de votre robe de chambre, coiff de votre calotte de soie, assis devant votre table et tournant le dos cette porte qui donne dans la galerie et par laquelle je suis entre. Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander si elle n'avait pas perdu la raison. Mais elle lui montra du doigt la robe de chambre que l'homme gris avait jete sur un sige. --Enfin, s'cria lord Palmure, cet homme? --C'est _lui_. Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine que lord Palmure ne s'y trompa point. _Lui_! c'tait cet homme qui avait os braver sa fille, cet homme qui tait l'me et la tte des Irlandais qui conspiraient, c'tait cet homme gris, enfin, que la police traquait et qui, au mpris de la police, osait pntrer de nuit dans la maison d'un pair d'Angleterre et rechercher un tte--tte avec sa fille! C'tait encore ce mme homme qui avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un masque de poix et de le jeter garrott dans un coin du jardin de mistress Fanoche. Tant d'audace confondait le noble pair. --Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil. --Ne vous obstinez point lutter contre cet homme. Nous allons quitter l'Angleterre, nous voyagerons, nous... --Ah! mon pre! s'cria la jeune fille, vous manquez donc de courage pour la lutte! --Non, mais j'ai peur pour toi... Mon pre! le dernier jour de triomphe a lui pour ce misrable, et je le terrasserai. Lord Palmure cherchait toujours avec les mains une fente quelconque: ce panneau qui, au dire de sa fille, s'tait entr'ouvert. --Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie... moins que vous n'ayez eu une hallucination. Mais Ellen ne rpondit pas. Elle courut la fentre, l'ouvrit et prta l'oreille... Un coup de sifflet avait travers l'espace. --Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure. --Attendez-moi ici, mon pre, rpliqua-t-elle. Elle courut vers la porte de la galerie et disparut. Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier tournant qui descendait dans le jardin. Il tait alors quatre heures du matin et le jour tait loin encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir la petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait d'entendre, c'tait le signal convenu entre elle et Paddy. Celui-ci, en la quittant pour aller rejoindre Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, s'il surgissait quelque chose de nouveau. --Eh bien? lui dit miss Ellen. Paddy lui raconta de point en point les vnements qui avaient prcd l'arrestation de Shoking et ce qui s'en tait suivi. Puis ce rcit achev, il ajouta: --Moi, j'ai une toute autre ide et je crois savoir o est le condamn mort. --Ah! fit miss Ellen, que la capture de John Colden n'intressait que mdiocrement. --Vous tes venue plusieurs fois dans le Southwark, n'est-ce pas, milady? --Alors vous savez o est l'glise Saint-George? Miss Ellen tressaillit en pensant que c'tait dans le cimetire que Dick Harrisson tait enterr. --Eh bien! il y a de la lumire toute la nuit dans le clocher, et John Colden serait cach l que a ne m'tonnerait pas. --Et tu as fait part, sans doute, de cette observation tes compagnons de cette nuit? demanda miss Ellen avec anxit. --Non, milady. J'ai rflchi qu'il valait mieux vous en parler auparavant. --Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu tiens nos conventions, souviens-toi de ce que je vais te dire.--Garde pour toi cette dcouverte. Nous n'avons plus besoin d'eux. Et miss Ellen se disait part elle: --Ce n'est point John Colden qui est dans le clocher, je le sens au battement de mon coeur: c'est _lui_. Puis elle dit tout haut:--Viens avec moi. Et lorsque Paddy fut entre dans le jardin, elle referma la porte. Paddy la suivait docilement. Elle le conduisit au pavillon, dans un coin duquel le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une pioche, un marteau et un ciseau froid:--Prends cela et suis-moi, dit-elle. XXIV Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen attendait de lui. Mais il avait fait le sacrifice de sa volont, du moment o il s'tait remis dans les mains de cette femme dont il connaissait tous les instincts pervers. Paddy pensait, du reste, ce que pensent beaucoup de gens du peuple, qui l'ducation a fait dfaut, et dans l'esprit desquels il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il tait si pauvre, il avait femme et enfants, il n'avait donc pas le moyen d'tre honnte. Ds l'instant qu'il vendait sa conscience, il devait observer scrupuleusement les conditions du march. Miss Ellen le conduisit travers le jardin jusqu' l'htel, lui fit gravir le petit escalier, traversa la galerie et l'introduisit dans le cabinet de lord Palmure. Celui-ci, qui n'tait pas encore revenu de la stupfaction que lui avait fait prouver le rcit de sa fille, frona le sourcil en voyant entrer Paddy. --Quel est cet homme dguenill? dit-il. --Un homme que j'emploie. --Mais, pourquoi ces outils? --Mon pre, dit la jeune fille, je n'ai pas t le jouet d'une hallucination; il y a l une porte secrte, un passage, et il faut savoir o ils conduisent. Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea vers l'angle du cabinet o son pre et elle s'taient vainement livrs aux plus minutieuses investigations. Une dernire fois elle promena le flambeau sur tous les points du panneau de boiserie, et toujours avec le mme insuccs. Alors elle dit Paddy: --Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi un trou l-dedans. Lord Palmure, cdant l'ascendant que sa fille exerait sur lui, ne s'opposa point ce travail. Docile comme un esclave, Paddy se mit donc l'ouvrage; il enfona le ciseau froid dans le milieu du panneau, coups de marteau. --Mais, observa lord Palmure, nous allons rveiller toute la maison, et mettre nos gens dans le secret. --Fermez la porte au verrou, dit tranquillement miss Ellen. Paddy continuait sa tche. Le ciseau traversa la boiserie dans toute son paisseur, mais alors il rencontra un corps dur. --C'est la muraille, dit lord, Palmure. --Non, rpondit Paddy, c'est comme une plaque de tle. --Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna encore miss Ellen. La besogne tait facile. Attaqu adroitement en plusieurs endroits, le panneau fut soulev avec la pince et se brisa. Alors miss Ellen eut un cri de triomphe. Le panneau recouvrait une porte de fer sur laquelle on avait appliqu un enduit couleur de pltre. On n'apercevait ni gonds ni serrures, mais un petit bouton de cuivre se trouvait dans un angle, et un coup de marteau fut donn dessus par le rough. Soudain la porte s'ouvrit toute grande, et une bouffe d'air humide vint frapper au visage lord Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir un troit corridor pratiqu dans l'paisseur du mur, et plong dans l'obscurit. --Allons, mon pre, dit miss Ellen il faut avoir le coeur net de tout cela. --C'est mon avis. Mais avant de se mettre en route, il alla prendre deux revolvers qui se trouvaient sur sa chemine, et il en tendit un sa fille. Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le flambeau Paddy et lui dit: Passe le premier. Paddy serait all en enfer, du moment o miss Ellen ordonnait. Le couloir n'avait que quatre ou cinq pas de longueur. Au bout du couloir, il y avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il levait le flambeau au-dessus de sa tte afin de guider les pas de miss Ellen, qui venait derrire lui, et de lord Palmure, qui fermait la marche. L'escalier, galement pratiqu dans l'paisseur du mur, tournait sur lui-mme avec une raideur extrme. Il y rgnait un air humide et ftide. A la trentime marche, Paddy s'arrta. --Qu'est-ce? demanda miss Ellen. --J'entends du bruit. Miss Ellen prta l'oreille. Un mouvement sourd assez semblable au bruit lointain de la mer se brisant sur des rochers arriva jusqu' elle. --Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, je passerai la premire. --Non, milady, rpondit Paddy, je n'ai jamais peur. Et il continua descendre. Un changement de temprature s'oprait peu peu; l'air devenait plus vif et il tait plus pur. Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dpass le niveau de la maison et qu'ils s'enfonaient sous terre. Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout coup une terre fine, humide, presque boueuse et tous trois se trouvrent dans une espce de cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait un boyau souterrain qui paraissait s'loigner horizontalement. Ce boyau tait assez large; cependant, avant de s'y engager, miss Ellen se tourna vers son pre: --Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, ni de ce souterrain, ni de cet escalier? Tous deux doivent exister depuis plusieurs sicles. Regardez ces pierres de vote, ces murailles, comme tout cela est noir. --C'est vrai. Puis, tout coup, et comme ce murmure sourd qu'ils avaient dj entendu paraissait grandir, lord Palmure se frappa le front. --Attendez donc, je crois me rappeler prsent. Nous devons tre tout prs de White-Hall. Ce souterrain a d tre creus au temps de la captivit du roi Charles 1er que ses partisans essayrent de dlivrer. Et si je ne me trompe, il aboutit la Tamise, presque au niveau du pont de Westminster, et ce que nous entendons, c'est le bruit de l'eau qui se brise contre les piles, car, vous le savez, la Tamise fait un coude assez brusque en cet endroit. --Eh bien! allons, dit miss Ellen. Et prenant le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea la premire dans le souterrain, s'adressant mentalement cette question: Comment l'homme gris a-t-il dcouvert ce passage? XXV Lord Palmure avait raison sans doute en disant que ce souterrain avait d tre creus par les partisans du malheureux roi Charles Ier. En de certains endroits, mesure que miss Ellen et ses deux compagnons avanaient, ils remarquaient des boulements dj anciens, et, n'et t, sur le sol, qui tait naturellement humide, une trace de pas toute frache, on aurait pu croire que depuis deux sicles aucun tre humain n'avait pass par l. Ces traces devaient tre celles de l'homme gris. Miss Ellen continuait marcher la premire. A mesure qu'ils avanaient, ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonait le voisinage de la Tamise, devenait plus strident. Bientt la flamme des flambeaux oscilla sous l'effort du vent qui s'engouffrait dans le boyau souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main, avanant toujours. Mais tout coup le vent survint si violent que le flambeau s'teignit, et que les trois voyageurs nocturnes se trouvrent dans l'obscurit. Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle n'avait emport ni allumettes ni briquet. Heureusement Paddy avait sur lui une de ces botes d'allumettes anglaises, l'usage des fumeurs, qui ne flambent pas, mais qui ptillent quelques instants, et deviennent toutes rouges. --En voil assez, dit-il, pour battre en retraite. --Battre en retraite? fit miss Ellen. --Sans doute, fit lord Palmure. --Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher dans les tnbres, j'irai jusqu'au bout. Et elle continua marcher dans une demi-obscurit, car les allumettes de Paddy ne projetaient que des lueurs douteuses et qui s'teignaient presque aussitt. Comme le vent avait souffl la bougie, miss Ellen ne s'tait pas aperue que le souterrain formait un coude assez prononc, et c'tait ce coude qui avait permis au vent d'arriver plus violent et plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit que le sol devenait de plus en plus humide sous ses pieds, et bientt elle marcha dans l'eau. Une seconde fois, lord Palmure proposa de revenir en arrire, miss Ellen s'y opposa. Tout coup une lueur vint la frapper au visage. C'tait un point rougetre qui brillait dans l'loignement. On et dit une lampe suspendue la vote du souterrain. --Nous n'avons plus besoin des allumettes de Paddy, dit alors miss Ellen. Et, bien qu'elle et de l'eau jusqu' la cheville, elle doubla le pas. Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la dtente de son revolver, prt faire feu si quelque danger venait surgir et menaait sa fille. Miss Ellen avait pris la lumire pour guide. Chose assez trange! tandis que cette lueur paraissait lointaine encore, le bruit devenait assourdissant, si bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait au milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain aboutissait la Tamise et cette lumire qu'elle voyait, c'tait un bec de gaz qui tait plac de l'autre ct, sur l'eau, juste en face de l'orifice. Tous trois atteignirent l'extrmit du souterrain, qui se terminait par une ouverture pratique dans la digue du fleuve deux pieds au-dessus de l'eau. Miss Ellen, arrive la premire, put se rendre compte alors du chemin qu'avait suivi l'homme gris. Un anneau de fer scell dans une pierre attestait qu'on y avait amarr un bateau. Ainsi l'homme gris tait venu en barque et s'en tait all de mme. --Eh bien! dit lord Palmure, quoi a servi cette exploration? --A me donner une ide, dit miss Ellen. --Ah! laquelle. --C'est mon secret pour le moment, mon pre. Vous savez nos conditions. Eh bien! permettez-moi de les maintenir. A prsent, revenons sur nos pas. Nous n'avons pas le moindre danger courir, car le souterrain n'a ni bifurcation ni irrigation, et Paddy fera bien de mnager ses allumettes pour l'escalier. Ils s'en retournrent donc dans les tnbres, ttant avec la main, les parois humides du souterrain. Lorsque ces parois s'largirent tout coup, miss Ellen, qui avait continu marcher la premire, comprit qu'ils taient dans la salle ronde. Alors Paddy fit usage des allumettes, sans la lueur desquelles ils eussent ttonn longtemps avant de retrouver l'escalier; et un quart d'heure aprs, tous trois taient de retour dans le cabinet de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une bourse dans la main de Paddy: --Voil, dit-elle, pour t'encourager garder le silence. C'est une gratification en dehors de tout ce que je t'ai promis. Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la tte, comme un homme rsign tout. --Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence, milady, dit-il: du moment o j'ai accept le rle d'esclave, je vous appartiens. Miss Ellen haussa imperceptiblement les paules, puis, s'adressant son pre: --Les ouvriers habiles ne manquent pas dans Londres. Ce panneau bris, cette porte enfonce, il faut que tout soit rpar aujourd'hui mme, car l'homme gris peut revenir et il faut qu'il ne s'aperoive de rien. Sur ces mots, miss Ellen fit signe Paddy de le suivre. Les premiers rayons de l'aube glissaient au travers de ce brouillard jaune qui pse sur Londres six mois de l'anne. Conduit par la jeune fille, le rough traversa de nouveau la galerie, descendit par l'escalier de service et arriva dans le jardin. Quand ils furent la petite porte, Paddy parut attendre de nouveaux ordres. --C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui par consquent, que l'abb Samuel viendra visiter ta femme et tes enfants. Tu m'as parl, d'une lumire dans le clocher de Saint-George? et tu crois que c'est John Colden qui s'y trouve cach? --Je le jurerais. --Eh bien! tu diras l'abb Samuel ceci: il y a trois hommes la recherche du condamn mort, et tu nommeras les hommes dont tu m'as parl;--ces hommes ont form le projet d'entrer dans l'glise la nuit prochaine et de s'emparer de celui qui se cache dans le clocher. --Mais, si je prviens l'abb, qui est Irlandais... Un sourire passa sur les lvres de miss Ellen. --Fais ce que je dis, et ne cherche pas comprendre. XXVI Miss Ellen avait parfaitement devin le moyen employ par l'homme gris pour quitter le souterrain et retourner dans le Southwark. A Londres, o la Tamise est cinq ou six fois plus large que la Seine, il y a des milliers de barques sur le fleuve. L'absence de quais force les ngociants avoir leurs magasins ouverts sur le fleuve: de l pour eux, la ncessit d'avoir une barque. De distance en distance une rue troite descend jusqu' la rivire. C'est presque toujours en face de cette rue qu'on amarre les bateaux. La nuit, le premier venu est libre de dtacher un bateau, et de s'aller promener sur la Tamise ses risques et prils, par exemple, car il peut manoeuvrer maladroitement son embarcation et chavirer; ou bien encore rencontrer les gens de police du _Royalist_ et ne pas leur donner des explications suffisantes pour qu'ils lui laissent continuer sa promenade. Ces deux chances courir n'avaient probablement pas beaucoup mu l'homme gris, car il avait travers la premire fois la Tamise dans un troit bateau, et avait amarr cette petite embarcation l'anneau de fer remarqu par miss Ellen. Le bateau, solidement attach, n'avait t vu par personne sans doute, car l'homme gris, aprs sa brusque et mystrieuse sortie du cabinet de lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, le trouva la place o il l'avait laiss. Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait la poupe dans une entaille et se mit _godiller_, pour nous servir du terme consacr. En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut travers la Tamise. Il atteignit le Southwark, laissa la barque o il l'avait prise et s'enfona dans le ddale de petites rues noires qui environnent Saint-George. Les abords de l'glise taient plongs dans le brouillard et le silence. La lampe s'tait teinte en haut du clocher, et il ne passait personne au long du cimetire dont la grille, au lieu d'tre ferme, avait t pousse tout contre, de faon que l'homme gris pt rentrer quand bon lui semblerait. Cependant, comme il arrivait cette grille, il lui sembla qu'il entendait une sorte de gmissement. Il entra dans le cimetire et prit le sentier qui conduisait la petite porte du choeur. Alors il entendit plus distinctement les gmissements, et, ayant fait quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la porte. Cette forme noire tait un homme, et cet homme tenait son front dans ses mains. Comme la nuit tait sombre et le brouillard pais, il et t difficile l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrta-t-il brusquement et s'cria-t-il: Qui est l? La forme noire se dressa et une voix lamentable rpondit: C'est moi... moi, Shoking.... --Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement reconnu la voix. --Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc arriv? --Un grand malheur. Tout fait personnel, matre; cela ne regarde que moi. L'homme gris tira une petite cl de sa poche, ouvrit la porte du choeur, et introduisit Shoking dans l'glise. L'obscurit tait plus grande encore l'intrieur qu'au dehors. --Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main et en l'entranant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas rveiller le vieux sacristain. Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des soupirs fendre l'me, et l'homme gris disait: --Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking. Aprs tre arriv dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme gris, qui s'tait procur de la lumire, devina, sinon la vrit tout entire, au moins une partie de la vrit. L'homme qu'il avait devant lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix. Ce n'taient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de Shoking. L'homme gris avait devant lui un vieux ngre cheveux blancs, lequel pleurait comme s'il avait reu des centaines de coup de fouet. --Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par hasard, la potion prpare pour John Colden? --Hlas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de larmes. --Mais pourquoi? --Pour sauver ma vie. Et Shoking, appelant lui tout son courage, raconta comment il tait tomb dans les mains de John le rough et de ses associs et s'tait trouv dans la cruelle alternative de devenir ngre ou d'aller servir, au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons. Cependant il ne put s'empcher de sourire travers ses larmes, quand il fit le rcit de son entrevue sur le pont de la pniche avec John, qui ne le reconnaissait pas et l'avait pris pour un vritable ngre. --Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te dsoles-tu. Parce que tu crains de rester ngre? Tu tenais donc bien ton physique? As-tu donc une matresse? Es-tu amoureux? --Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux. --Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'tre noir ou blanc? --Mais, matre, comment, prsent, pourrai-je redevenir lord Wilmot? L'homme gris partit d'un clat de rire. D'un mot, Shoking avait clair la situation. Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'tait pris songer que jamais on n'avait vu un ngre devenir lord, et il avait dj jou le rle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir. De l ce dsespoir auquel il tait en proie. Ce que regrettait Shoking dsormais, c'tait la ruine de ses esprances vaniteuses. Mais l'homme gris se hta de lui dire: Console-toi, tout peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux: devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez. --Qu'est-ce que cela? dit Shoking bloui par un titre pompeux. --Un Brsilien fort riche, un multre hritier d'un seigneur portugais et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais cre lord, rien ne m'empche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras d'autant plus srieusement marquis que personne, dsormais, ne pourra plus reconnatre le mendiant Shoking. Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris murmura: --O vanit! tu seras donc toujours la reine de ce btail mprisable qu'on appelle les hommes. Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les Brsiliens sont bards de dcorations, et que le grand cordon d'un ordre de l'lphant blanc ou noir, lui irait ravir. Shoking tait consol. XXVII Revenons prsent un personnage de notre rcit que nous avons un peu perdu de vue. Nous voulons parler de l'abb Samuel, ce jeune et ardent aptre, que le peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait. On tait au dimanche matin. L'abb Samuel avait clbr la messe dans la pauvre glise de Saint-Gilles, devant une assistance de fidles agenouills sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop indigents pour payer des bancs et des chaises. Il tait mont en chaire, et son sermon, d'une loquente simplicit, avait eu pour thme: la charit. Il disait: Donnez, vous qui tes pauvres, l'obole du publicain est plus agrable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez la moiti du morceau de pain noir que vous avez ceux qui ont faim, et Dieu tiendra cette aumne pour agrable. Puis il avait parl du peuple d'Isral, poursuivant travers le dsert sa marche vers la terre promise, et il avait compar l'glise d'Irlande ces antiques serviteurs de Dieu que les gyptiens avaient bannis. Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidles n'avait remarqu deux hommes vtus de noir, qui se trouvaient derrire un pilier, coutant attentivement ses paroles. Quand il descendit de la tribune sacre pour reprendre l'office, ces deux hommes se glissrent hors de l'glise, s'loignrent d'un pas rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrtrent que sur la petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un tait vieux et l'autre jeune encore se regardrent.--Eh bien! dit le dernier, que pensez-vous de cet homme? --Je pense, rpondit le vieux, qui n'tait autre que le clergyman Peters Town, je pense que si de tels hommes taient nombreux dans le clerg catholique, la moiti du Royaume-Uni finirait par se convertir leur foi. --Heureusement qu'il est presque seul Londres. --Oui, mais il a su se crer de nombreux disciples. Il est un des deux hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme gris_. --N'avez-vous pas reu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin? --Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre pouvoir. Mais c'est celui-l que je voudrais avoir, ajouta le rvrend Peters Town, faisant allusion l'abb Samuel. --Hlas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La libert anglaise tolre le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicit de l'abb Samuel avec les rebelles Irlandais. --coutez, mon jeune ami, reprit le rvrend Peters Town, tandis qu'il dbitait son sermon, j'ai beaucoup rflchi. Cet homme est peut-tre ambitieux... et peut-tre pourrions-nous le gagner... --Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribu son patrimoine en aumnes. --Les honneurs le sduiraient peut-tre, et je donnerais beaucoup la seule fin de causer une heure avec lui. --Quelle singulire ide! --J'ai form un projet. --C'est d'avoir avec lui une entrevue. --Et vous lui demanderiez cette entrevue? --Non pas moi, mais vous. Le jeune clergyman tait stupfait et regardait le rvrend Peters Town d'un oeil effar. --Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de notre glise, vous qui dictez secrtement des lois l'archevque de Cantorbry, vous daigneriez?... --Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit svrement Peters Town. coutez mes instructions et suivez-les de point en point. --Il y a dans le Southwark, auprs de Saint-George, une rue qui se nomme Adams' street. --Je la connais. --Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de notre religion, ils sont si misrables qu'ils acceptent les aumnes de l'abb Samuel. Ce prtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis renseign. --Bien, fit le jeune clergyman. --Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il sortira de chez ses protgs, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci: il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait toujours cach avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, rclame le secours de votre ministre. --Et vous pensez qu'il me suivra? --J'en suis sr. --Mais y a-t-il vraiment Saint-Paul un homme en cet tat? --Oui: c'est lui qui a donn le signal, avec une gerbe de lumire lectrique, aux fenians qui ont dlivr le condamn John Colden. --Mais cet homme a t chass. --Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a jur de me servir. Le clergyman s'inclina et se spara du rvrend Peters Town pour aller excuter ses ordres. Une heure aprs, il tait dans le Southwark, et quelques minutes plus tard, l'abb Samuel arrivait son tour dans Adam's street. Il allait faire sa visite hebdomadaire la femme et aux enfants de Paddy. L'abb Samuel avait pass sans faire attention au clergyman effac sous une porte. XXVIII L'abb Samuel frappa doucement la porte de ce misrable rez-de-chausse o grouillait toute la famille.--Entrez! dit une voix d'homme. Le jeune prtre eut un battement de coeur. Cette voix tait celle du malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prtre aperut Paddy. --Comment! dit-il en allant lui et lui tendant la main, c'est vous? --Oui, mon rvrend, dit Paddy qui baisa la main du prtre avec une vive motion. --Et libre! Vous ne vous tes pas chapp? --Non, on a pay pour moi. --Allons! dit l'abb Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a toujours de nobles coeurs; mme dans cette nouvelle Babylone qu'on appelle Londres. --Ne me flicitez point, mon rvrend, dit Paddy en courbant la tte, si vous saviez de qui je tiens ma libert. Et se tournant vers sa femme et ses enfants qui taient venus baiser, eux aussi, les mains de leur bienfaiteur:--Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre rvrend. La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre observation. L'abb Samuel tait tonn et inquiet de l'attitude morne et presque dsole de Paddy. Qu'tait-il donc arriv et qu'allait lui dire cet homme? Paddy baissait la tte. Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils taient seuls, il dit: --Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais et vous, qui tes un prtre catholique, ma femme et mes enfants seraient morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort l'Irlande et vous, mon rvrend, qui tes notre bienfaiteur. J'tais donc en prison pour la somme de dix guines. Ce n'est rien pour beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela quivaut tous les trsors de l'Angleterre. Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous entendons la cloche du dehors. Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout fait mchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui me raillaient d'un bout l'autre du jour, parce que je pleurais en songeant ma femme et mes enfants. --Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta ranon. Et tous de rire, et moi de me remettre pleurer. Ce n'tait pas ma femme qui venait, mais c'tait bien pour moi qu'on avait sonn. Le pre Goldmish m'appelle; je me lve tonn. --On vient de payer pour vous, me dit-il. Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre l'vidence, quand j'ai vu arriver Nichols. --Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abb. --Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur de chantage. Quand on est misrable, il faut vivre, et souvent j'ai accept de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pens qu' la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai t dehors, je lui ai dit: --Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de payer ma libert au prix de dix guines? --On m'a avanc de l'argent pour une affaire, me rpondit-il, et il y a un joli denier toucher pour chacun si la chose russit. Nous sommes quatre: toi, moi, Macferson et John le rough. Ce dernier nom fit tressaillir l'abb Samuel. --Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et trouve-toi ici minuit. --Et vous y tes all? demanda l'abb Samuel. De quoi s'agissait-il? --De nous mettre la recherche du condamn mort que les Irlandais ont sauv. --Mon ami, dit l'abb Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden. --Hlas! monsieur, rpondit Paddy, si j'avais cette ide-l, je ne vous aurais parl de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait o il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'glise Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous emparer de John. L'abb Samuel tait devenu ple tout coup. Ce n'tait pas John, c'tait l'homme gris qui tait dans le clocher; mais mieux et valu, peut-tre, que ce ft John. Paddy poursuivit: --La police est prvenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut pas entrer dans l'glise. Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abb Samuel. --Mon rvrend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donn du pain mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous... sauvez John... --Vous tes un brave homme, Paddy, fit l'abb Samuel, et vous serez rcompens. A combien se serait leve votre part de prime? --A cent livres. --L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnatre les services rendus. Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres. En mme temps le prtre voulut poser une guine sur la table. Mais Paddy refusa. --Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abb, dit-il. Nous avons de l'argent. Nichols m'a donn deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et il y a de plus malheureux que nous qui ce que vous nous offrez fera grande joie. L'abb reprit la guine, mais il tendit les bras Paddy et l'embrassa avec effusion, en rptant: --Vous tes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que vous avez fait. Et l'abb sortit, visiblement mu. * * * * * Quand le prtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux. --Qu'as-tu donc? fit la mgre. Le prtre a gob ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente, alors? Paddy serra les poings!--Ah! misrable que je suis! Mais sa femme eut un clat de rire.--Tu me fais piti, dit-elle. Quand on est de pauvres gens comme nous, on sert qui nous paye!... Paddy ne rpondit point, mais il sortit et s'en alla du ct de la Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait la gorge et l'touffait. Car videmment cet avis charitable qu'il venait de donner l'abb Samuel tait une trahison, puisque miss Ellen l'avait inspir! XXIX Comme on le pense bien, l'abb Samuel tait sorti de chez Paddy en proie une vive agitation. La retraite de l'homme gris tait dcouverte. Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que les misrables qui recherchaient le condamn mort le prissent pour lui et le livrassent la police, qui le reconnatrait et le dclarerait de bonne prise. L'abb Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre l'industrie prive est toujours plus intelligente et plus hardie que les institutions publiques. La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden. Le danger tait rel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se runissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la mme besogne, le danger tait mille fois plus grand. L'Anglais qui veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abb Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hsita pas un moment; il prit le chemin de l'glise Saint-George qui, d'ailleurs, tait deux pas. Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'tait effac sous une porte pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprtait l'aborder, mais il avait, pour cela, compt sur deux choses, la premire, que le prtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout l'heure, la seconde, qu'il reprendrait le mme chemin. L'abb tait si agit que le clergyman hsita; puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant Saint-George par un ddale de _courts_ et de ruelles. Le clergyman avait peine le suivre; mais il hta le pas, hsitant toujours l'aborder. L'abb, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait rgulirement derrire le sien et qu'un homme le suivait. Le clergyman le voyant entrer dans l'glise s'arrta.--Il finira bien par sortir, pensa-t-il. En effet, l'abb Samuel n'avait nullement l'intention de rester longtemps Saint-George; il se disait que trs-certainement les misrables qui voulaient arrter John Colden avaient tabli une surveillance aux abords de l'glise, et que par ce seul fait qu'il avait assist le condamn sur l'chafaud, avant l'enlvement, il tait probable qu'ils le souponnaient de connatre la retraite de John Colden et que, par consquent, entrer dans Saint-George, c'tait le trahir. Il est vrai que c'tait dimanche, que les fidles se pressaient dans l'glise, et que cela expliquait jusqu' un certain point la prsence de l'abb bien qu'il ft de la paroisse de Saint-Gilles. Un prdicateur tait en chaire et on l'coutait avec attention, cela permit l'abb Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se glisser jusqu' la porte du clocher qui demeurait ouverte. Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du gardien o l'homme gris s'tait constitu prisonnier volontaire. L'homme gris dormait. Il avait t sur pied une partie de la nuit et n'tait rentr que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, rgulier, qui laissait sa physionomie son expression de douceur mlancolique. Le prtre, en prsence de cette tranquillit, sentit ses angoisses redoubler. --Peut-tre aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les misrables seraient venus. Et il le toucha du doigt l'paule. L'homme gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilgies qui passent du sommeil le plus profond au rveil, sans transition aucune et n'prouvent, ni ces hsitations, ni ces absences de mmoire que subissent ordinairement ceux qu'on veille en sursaut. L'homme gris tait du nombre. Il ne se frotta pas mme les yeux, et souriant l'abb Samuel, il lui dit:--Je ne m'attendais pas votre visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir trouv endormi. Le prtre tait fort ple et son visage trahissait les perplexits de son me. --Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi boulevers? poursuivit-il, sans se dpartir de sa tranquillit. --Votre retraite est dcouverte!... --Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans prcipitation aucune.--Parlez, monsieur l'abb, dit-il froidement. L'abb Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy. --Je le savais; Shoking est tomb cette nuit dans les mains de ces gens-l, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez. Le prtre eut un mouvement de surprise. --Monsieur l'abb, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout l'heure que cet homme tait sorti de White-cross hier soir? --Du moins c'est ce qu'il m'a dit. --Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associs mon profit? Voil ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai demain. Le calme de l'homme gris stupfiait l'abb. --Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici? --Je ne suis pas John Colden. --Mais on vous cherche aussi. --Oh! moi, c'est diffrent. Quand ils viendront, je leur prouverai que je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden. L'abb Samuel leva les yeux au ciel:--Mon Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela? L'homme gris tait devenu pensif tout coup. --Monsieur l'abb, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais sortir. J'ai un rendez-vous Hyde-Park. --Un rendez-vous? --C'est--dire, j'espre y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument la mme chose. --La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie? --J'en veux faire une servante fidle de la cause irlandaise. Ayant ainsi parl, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin. --Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'glise, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous ne me reconnatrez pas. De cette faon vous serez rassur sur mon compte. La tranquillit parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abb Samuel. Il descendit dans l'glise et s'agenouilla derrire un pilier, tout auprs de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris procdait sa toilette. XXX L'abb Samuel tournait de temps en temps la tte vers l'escalier du clocher, tandis que le prdicateur continuait son sermon, mais l'homme gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prtre remonta l'autel et comme l'office divin allait tre termin, un homme vint s'agenouiller auprs de l'abb Samuel. Ce dernier leva la tte et regarda ce nouveau venu avec indiffrence. C'tait un personnage vtu avec cette lgante simplicit que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour la soire, affectent le matin. Une grosse bague chevalire brillait l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick pomme d'argent sculpt, et son col droit et raide accusait l'origine britannique, bien qu'il et les cheveux et les favoris d'un noir luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abb Samuel et le salua, au grand tonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la premire fois. Puis, il se dirigea lentement vers la porte. A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque entirement compose d'Irlandais, et un gentleman paraissant favoris des dons de la fortune tait chose rare, sinon inoue, dans l'humble glise de Saint-George. Aussi, l'abb Samuel obit-il en ce moment une sorte de curiosit vague en suivant le gentleman de loin. De l'autre ct de la grille du cimetire, un groom, mont sur un robuste poney d'cosse, tenait en main une admirable jument de pur sang. L'tonnement de l'abb Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger vers la jument, dont le groom lui prsenta respectueusement la bride, mettre le pied l'trier et sauter en selle. Nanmoins, ce personnage ne s'loigna pas tout de suite. Les Irlandais se pressaient autour de lui et quelques femmes dguenilles, portant leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit un signe, et son groom se mit distribuer des shillings et des demi-couronnes. Un vieillard s'approcha son tour: c'tait un vieux soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une guine dans sa main unique et lui dit, en lui dsignant le prtre irlandais qui s'tait arrt quelques pas. --Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abb Samuel. --Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, Londres, qui ne le connat pas? --Eh bien! veuillez aller lui et priez-le de s'approcher de moi. Mais le prtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de venir au gentleman. --Monsieur l'abb, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande pour votre glise? Et il tendit au prtre stupfait un petit portefeuille en cuir de Russie, qui renfermait sans doute une poigne de bank-notes. Mais l'tonnement de l'abb Samuel ne provenait plus de la gnrosit du gentleman; il avait une tout autre cause. Le prtre avait reconnu cette voix, la seule chose qui restt de l'homme gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement distance, et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient. --Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me reconnaissent? Et s'il me prenait fantaisie de me prsenter chez vous demain en mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez l'aumne. Ainsi donc, rassurez-vous, et demain... Sur ces derniers mots, il salua le prtre avec respect, jeta une dernire poigne de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit la main sa monture, qui partit ce trot magistral auquel on reconnat les steppeurs de premier ordre. La foule s'tait coule peu peu dans les petites rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abb Samuel tait encore l, auprs de la grille du cimetire, plong dans une rverie profonde. Alors le jeune clergyman charg d'excuter les ordres du rvrend Peters Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait. Prtres catholiques ou clergymen, c'est--dire ministres du culte anglican, ont peu prs le mme costume, qui consiste en un pantalon noir, une longue redingote boutonne, un chapeau rond. Un tranger s'y trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate blanche. Le prtre catholique porte un col noir assez haut, duquel s'chappe un mince liser blanc form par la chemise. Toute la nuance est l. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les prtres des deux glises s'vitent soigneusement. Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la religion de l'tat et touchent de grosses prbendes, ont un profond mpris pour ce pauvre homme, aptre d'une foi tolre et peine respecte, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en est rduit pour vivre aux aumnes des fidles, presque aussi pauvres que lui. Le prtre catholique, vite aussi soigneusement tout contact avec les clergymen. Ce n'est point par ddain, mais par humilit, et peut-tre aussi par crainte, tant la perscution sculaire l'a accoutum passer la tte incline. L'abb Samuel fit donc un pas en arrire et eut mme un mouvement de surprise inquite et craintive, en se trouvant face face avec un ministre de la foi invente par le roi Henri VIII. Mais le clergyman tait jeune, il avait un visage sympathique, une voix pleine de douceur, et il salua le prtre catholique avec respect. --Monsieur l'abb, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos deux glises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charit. --Vous avez raison, monsieur, rpondit l'abb Samuel en rendant son salut au clergyman. Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouv, je suis venu ici. Il vous est arriv souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et vos aumnes des malheureux appartenant notre communion. --Tous les hommes sont mes frres, rpondit simplement l'abb Samuel. --Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va mourir, en dpit de nos efforts et de nos soins. A la dernire heure, le pauvre homme rclame vos consolations; les lui refuserez-vous? --Je suis prt vous suivre, dit l'abb. --Eh bien! venez... Et le clergyman hla un cab qui passait vide, au coin de la place. XXXI Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abb Samuel tait tellement absorb qu'il n'avait pas entendu les indications donnes au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-tre le plus encombr du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens et toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanment interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrter. Alors l'abb Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, tendant la main, lui montra la coupole tincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous un ple rayon de soleil, travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, c'est l que nous allons. --A Saint-Paul? fit l'abb Samuel en tressaillant. --Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre glise? --Je ne sais pas, rpondit le clergyman, je ne sais, en ce moment, qu'obir aux ordres que j'ai reus, car c'est le rvrend Pters Town qui m'a envoy vers vous. --Ah! fit l'abb qui se prit songer cet homme qui avait servi les fenians, dans la nuit qui avait prcd l'enlvement de John Colden. Au bout du pont de Londres, le cab se reprit rouler avec rapidit, et il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart d'heure aprs, le prtre catholique et le ministre anglican entraient Saint-Paul. L'office du matin tait fini et l'glise tait dserte. Un bedeau teignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutt l'air d'un panthon que d'une glise. Avec ses statues de gnraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses dorures d'un got mdiocre, a et l, ce temple fait regretter la plus modeste des glises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de saintet, et cette atmosphre charge d'encens qui veille dans l'me la moins croyante de mystrieuses aspirations. Le clergyman conduisit l'abb Samuel qui, pour la premire fois, entrait dans Saint-Paul. --Le moribond est l haut dans la lanterne. Et il le mena la porte de cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte l'intrieur de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le rvrend Peters Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans l'glise, tandis que l'abb Samuel commenait cette pnible ascension. En montant, l'abb se posait cette question qui lui paraissait insoluble: --Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul, l'glise mtropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abb Samuel leva la tte et vit l'austre rvrend Peters Town debout sur les dernires marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur, suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre mnage dans la coupole, o le prtre catholique vit un homme couch dans un lit et qui paraissait prt rendre l'me. Il s'approcha de lui et prit sa main. Le prtendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard alla chercher le rvrend Peters Town et devint suppliant. --Monsieur l'abb, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole. L'abb Samuel s'inclina. Puis, le rvrend parti, il ferma la porte et revint auprs de cet homme qui rclamait son ministre. --Vous tes donc bien malade, mon ami? --Non, rpondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti vous faire demander. Et le prtendu moribond, qui tait Irlandais, se mit parler dans ce patois des ctes de la verte rin qui est incomprhensible pour les Anglais. --Je suis un misrable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis prs de dix ans, mais le repentir m'a touch et j'ai servi nos frres une heure. C'est moi qui ai allum le feu lectrique. --Je le sais, dit l'abb Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison? --Oui d'abord, mais on m'a relch, faute de preuves. --Alors on vous a chass d'ici. Comment y tes-vous revenu? --C'est le rvrend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que mon emploi me serait rendu si je consentais jouer le rle d'un homme qui va mourir et si je vous appelais mon chevet. Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore... --Mais dfiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle mdecine qui m'a donn la fivre et m'a mis en cet tat; mais j'ai conserv toute ma raison, et c'est pour cela que je vous prviens. Je ne veux plus trahir mes frres... dfiez-vous. Et pendant que cet homme parlait, le rvrend attendait derrire la porte, et il crut que le prtre catholique recevait la confession du sacristain. Au bout d'une demi-heure, l'abb Samuel rouvrit la porte. Le rvrend feignit d'accourir. L'abb Samuel tait ple, mais la srnit rgnait sur son visage, et quelque pige qu'on lui et tendu, il paraissait rsolu braver ses ennemis. Le rvrend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur cette troite terrasse qui fait le tour du dme, lui disant: --Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prtre le suivit. Saint-Paul est bti au point culminant de la colline qui domine les deux rives de la Tamise. Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu que le brouillard se dchire, la ville immense apparat toute entire aux regards fascins. Comme Jsus, emport par Satan sur la montagne, l'abb Samuel avait t conduit l par le ministre anglican, qui voulait blouir l'humble aptre, en droulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la cit colossale.--Regardez! lui dit-il. --Pourquoi me montrez-vous cela? --Londres est la reine du monde, et cette glise o nous sommes, la reine de Londres, dit le rvrend d'une voix solennelle et inspire. Vous tes jeune, vous tes loquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous point devenir grand? --Je ne vous comprends pas? --Regardez, non plus vos pieds, dit le rvrend, mais l-bas, l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux estompe les tourelles et les clochetons? --Oui, dit l'abb Samuel; c'est Lambeth palace. --C'est la demeure du chef de notre religion nous, fit le rvrend avec orgueil; c'est un palais aux lambris dors, aux escaliers de marbre, et ce palais, je vous l'offre. --A moi? dit l'abb Samuel. Et l'abb fit un pas en arrire, et, il regarda cet homme, comme Jsus dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!... XXXII Le rvrend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abb pour continuer: --Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des trois royaumes et du monde entier, car o que vous alliez, au fond des dserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'ocan, flotte le drapeau britannique. Londres est la matresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette royaut, la noblesse et le clerg. Le lord chancelier commande l'un, l'archevque de Canterbury est le chef de l'autre. Voulez-vous tre un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la pense, vous devez tre ambitieux, continua le rvrend Peters Town. Abandonnez ce culte surann, cette glise vermoulue que vous avez condamne chez nous l'obscurit et au silence; nous vous tendons la main, venez avec nous. La stupeur du jeune prtre avait fait place l'indignation, mais cette indignation tait muette et contenue ce point que le rvrend Peters Town put croire que la tentation le mordait au coeur. --Jusqu' prsent, poursuivit-il, quel a t votre lot? vous avez vcu pauvrement, obscurment, prchant votre foi des mendiants, servant une cause perdue d'avance. Venez nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez un de ces deux matres du monde dont je vous parlais tout l'heure. Enfin la voix de l'abb Samuel se fit jour travers sa gorge crispe.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'cria-t-il. --Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prtre anglican avec audace. Soudain l'abb Samuel, qui d'abord avait recul, fit un pas vers lui. A son tour, il prit la main du prtre anglican et lui dit: --Je vous ai cout, coutez-moi votre tour. Il tait transfigur en parlant ainsi. Ce jeune homme, ple et chtif en apparence, avait grandi tout coup; son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lanait des clairs, sa voix tait devenue sonore et vibrante, et le rvrend Peters Town, ce grand dominateur de consciences, courba la tte sous ce regard plein d'clairs. --coutez-moi, rpta l'abb, coutez-moi! Et, lui aussi, il s'avana vers la balustrade et il promena un long regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions d'yeux et de ttes sur les deux rives de la Tamise. --Oui, dit-il alors, vous avez raison: vous les palais aux dmes d'or, vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes cargaisons, vous la puissance commerciale du monde et les biens de la terre. Vous m'avez montr Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster... Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumes du Southwark? Voyez-vous cette humble glise? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est Saint-George. Saint-George est notre temple nous, et il est l'gal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique, et l'autel o nous montons est le mme que celui o montaient les premiers prtres chrtiens, il y a dix-huit cents ans. La doctrine que vous prchez est d'hier, et pourtant vous tes aussi diviss que des frres ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et chacun veut tre pontife et avoir ses disciples. Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef. Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands hommes, mais nous, travers les sicles, travers les ges barbares, nous avons conserv les oeuvres des matres, qui taient grands surtout parce qu'ils croyaient. Que notre glise soit la cathdrale orgueilleuse ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est ternelle. Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voil notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une misrable glise, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous! La parole de l'abb Samuel tait devenue sonore comme les sons graves de l'orgue; son tour il tenait courb sous son regard cet homme qui avait mpris sa jeunesse et sa foi. Et, quand il et fait un geste pour que le rvrend Peters Town lui livrt passage, celui-ci s'carta tout frmissant. Et l'abb Samuel, la tte haute, calme, sublime, quitta cette terrasse de la tentation, gagna l'escalier du dme et descendit. Le jeune clergyman tait en bas, auprs de la chaire, attendant les ordres de son suprieur. Le prtre catholique passa prs de lui sans le voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman, frapp de cette dmarche, de ce visage plein de srnit, comprit qu'il avait d se passer en haut quelque chose d'extraordinaire, et il monta. Le rvrend Peters Town, ple, l'oeil en feu, les lvres crispes, tait toujours appuy la balustrade du dme. Tel Satan devait tre lorsque le Christ eut repouss ses offres. Le clergyman s'approcha: le rvrend ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint l'cart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le rvrend se retourna; il vit le clergyman et lui dit: --Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu de pauvret et dont la vie est un combat perptuel? J'ai parl son ambition, et son ambition est reste muette. Ah! ce jeune homme est notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai... Et le rvrend, du haut de Saint-Paul, montra le poing l'humble glise de Saint-George. --L'abb Samuel m'a terrass, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!... Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman. XXXIII Laissons l'abb Samuel quitter, le front haut, la cathdrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler Hyde-Park avec l'espoir d'y rencontrer miss Ellen. Retournons Rotherithe, o nous allons retrouver nos connaissances de la nuit prcdente, John le rough et Nichols. Paddy avait pass une partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quitts en leur disant:--J'ai ide, moi, que le condamn John Colden n'est pas Rotherithe. --Et o crois-tu qu'il est? avait demand Nichols, fortement dcourag par l'vasion de Shoking et la disparition de l'cossais Macferson. --C'est mon secret. --Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque nous sommes associs, avait dit Nichols. --Ne te fche pas, rpondit Paddy, et coute-moi: Quand je vous ai rencontrs, j'tais moi-mme la recherche de John Colden. Mais je n'agissais pas pour mon compte. --Et pour qui donc travaillais-tu? --Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte par la police. Et je vous l'ai dit, tout l'heure, je crois bien que je sais o est le condamn? --Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire? --Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.--Et quand verras-tu cette personne? --Cette nuit mme, je vais y aller. --O te retrouvons-nous? --O vous voudrez, dit Paddy, qui ne prvoyait pas la besogne et les instructions que lui donnerait miss Ellen. --Eh bien? dit Nichols, ici mme, au bord de l'eau. Nous coucherons dans la pniche. --Soit, dit Paddy. Et il s'en alla. On sait ce qui s'tait pass. Paddy avait fait partie de l'expdition souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure. On se souvient qu'il avait fait part de ses soupons miss Ellen, touchant cette lumire qui brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'tait point de John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abb Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet ordre, avait donc congdi Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la conduite de cet homme vis--vis de ses associs de la nuit. Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police loign, taient retourns chercher un abri pour le reste de la nuit dans la pniche, constatrent, aprs un long sommeil, que Paddy n'tait pas revenu, bien qu'il leur et donn rendez-vous. Alors John regarda Nichols. --Veux-tu savoir ma pense? Eh bien! j'ai ide que Paddy s'est moqu de nous, ou qu'il nous trahit. --Au profit de qui? --Des Irlandais, pardieu? Sais-tu o il demeure? --Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's street. --Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien. Et quittant la pniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark. L ils gagnrent Adam's street. Il tait alors six heures du matin, et c'tait prcisment le moment o l'abb Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez la femme et les enfants de Paddy. Tout coup John serra le bras Nichols.--Regarde! --Vois-tu ce jeune homme vtu de noir? C'est l'abb Samuel, celui-l mme qui assistait John Colden sur l'chafaud. Et il sait bien certainement o est le condamn. --Tu crois? --Il n'est pas Irlandais pour rien. --Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy? Ils firent trois ou quatre pas derrire le prtre; puis, soudain, Nichols s'arrta bouche bante. --Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy. John frona le sourcil et tous deux, qui ne s'aperurent pas non plus que le clergyman s'effaait sous une porte, aprs avoir suivi l'abb Samuel, tous deux s'arrtrent et se regardrent avec une expression de dfiance croissante. --Puisque l'abb Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous trahit. --C'est ce que nous allons voir, dit Nichols. Peu aprs la femme et les enfants de Paddy sortirent. Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif travers la fentre et aperut l'abb Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait le remercier avec effusion. --Regarde, dit-il. John s'approcha. --Je te le disais bien, il nous trahit. --Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnrent la main et jurrent la mort de Paddy, l'homme achet par miss Ellen. Puis ils disparurent, et Nichols dit John: --Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de la lame de mon couteau. Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui tait rentre aprs le dpart de l'abb Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la corruption!... XXXIV Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George cheval et s'en allait Hyde-Park, si merveilleusement transform, que l'abb Samuel ne l'avait reconnu qu' la voix. L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin royal. Il tait alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualit qui restent Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les travaux du parlement, frquentent Hyde-Park vers le milieu du jour. Si un ple rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'bat sur les gazons, aussitt les quipages deux et quatre chevaux envahissent les alles; les cavaliers et les amazones se croisent en tous sens, changeant des saluts et des poignes de main. Ce jour-l, il y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait tait une bte admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards. Un groupe de jeunes gens, perchs sur les banquettes d'une mail-coach, engagrent des paris. tait-ce un Anglais, un Franais, un Amricain? Nul ne le savait. Les uns parirent que c'tait un nabab, les autres qu'il pourrait bien appartenir l'ambassade du Brsil nouvellement installe. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit son tour:--Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux fou de miss Ellen Palmure. --Que nous chantez-vous l, Edmund? --La vrit, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, a refus la main des plus riches seigneurs de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brler la cervelle l'anne dernire. --Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brle, ajouta un autre gentleman. --A la suite de cet vnement miss Ellen est alle en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, et c'est l que commence mon histoire. --Contez-nous la donc, Edmund. --Miss Ellen a pass un mois Monaco o, comme vous le savez, il y a autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourn la tte du comte R..., et il a jur qu'il l'pouserait. --Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer. Sur quoi basez-vous cette opinion? --Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui. --C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall. --Mais cela ne prouve rien... --Pourquoi donc? Un cavalier s'tait joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprs de leur voiture. C'tait un jeune tourdi qu'on appelait le marquis de L... --Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance. --Comment l'aurez-vous, marquis? --Oh! trs-facilement. Je vais l'aller demander miss Ellen elle-mme; je suis fort de ses amis, comme vous savez. --Mais vous ne l'pouserez pas? --Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un vritable esclave. Les paris s'engagrent.--Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.--Je tiens les mille livres, rpondit sir Edmund. Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut aprs miss Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une adresse infinie son superbe poney d'Irlande. En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le marquis l'aborda et lui dit:--Miss Ellen, j'ai fait un pari. --Ah! vraiment? fit-elle, et lequel? --C'est que le comte R... tait Londres. A Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer. --Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montr trs-pris de moi Monaco, m'a certainement oublie. --Voil qui est impossible, miss Ellen. --Et si par hasard il est Londres, c'est que d'autres affaires l'y amnent. --Cependant il est ici. --Vous le connaissez donc? --Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman que personne ne connat, et sir Edmund prtend que c'est lui. --Et o est-il, ce gentleman? --L-bas. Miss Ellen suivit la direction donne sa cravache par le marquis, et elle aperut, en effet, cent pas de distance, un gentleman qui avait mis son cheval au pas.--Nous sommes trop loin ici pour que je puisse vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen. --Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque l? dit le marquis. --Volontiers. Et miss Ellen rendit la main son poney, qui fila comme une flche. Le marquis galopait ct de miss Ellen. Soudain celle-ci arrta brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais encore le groom qui suivait le gentleman distance.--Qu'est-ce? dit le marquis tonn. Miss Ellen tait devenue toute ple.--Mon cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici. --Pourquoi? --Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprs de cet arbre. --Soit, dit le marquis. Et miss Ellen, agite d'un bizarre pressentiment, se remit galoper sur les traces de l'homme gris, qui continuait s'loigner. [Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version originale.] XXXV L'homme, gris continuait son chemin. Il trottait au bord de la serpentine, cette rivire microscopique dont les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une faon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir. Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait, c'tait se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de n'avoir pas grand chemin faire, au besoin, pour gagner une des portes. Miss Ellen galopait avec furie. Elle dpassa le groom qu'elle avait reconnu. C'tait bien celui qui quelques jours auparavant, elle avait offert de l'argent pour qu'il lui dt le vrai nom et la demeure de son matre. Elle avait galement reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle arrivait tout prs de lui, il se retourna et un cri de surprise chappa miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris. Son tonnement, sa stupeur furent mme si nafs, que l'homme gris se prit sourire. Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen. Alors miss Ellen courba la tte et eut un lger frisson. Ce n'tait pas lui et c'tait lui. S'il avait chang de visage, il avait conserv son regard. Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha d'elle.--Bonjour, miss Ellen, dit-il. --Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix. --Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un peu pour venir ici et n'tre pas reconnu.--Vous! encore vous! dit-elle. --Jusqu'au jour o vous m'aimerez, rpondit-il. Et il rangea familirement son cheval ct du cheval de miss Ellen. Le groom suivait distance et avait t rejoint par celui de miss Ellen. Celle-ci avait domin sur-le-champ ce premier moment d'motion que lui faisait toujours prouver la rencontre de son ennemi. --Une belle journe qu'on dirait la premire du printemps, miss Ellen, dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journe o il fait bon parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda: --Vous tes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mpris ironique. --Peut-tre... --Hier, reprit-elle, vous avez dploy vos talents de sorcier et d'escamoteur. --Vous tes cruelle, miss Ellen. --Aujourd'hui, le rle de don Juan ne vous dplat pas. --J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre haine. Et la haine est le commencement de l'amour. Elle haussa imperceptiblement les paules. Puis ricanant toujours: --Vous tes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous tiez sous mon toit, et j'ai respect l'hospitalit, mais ici, nous sommes en public. Au moment o je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de moi. --Fort bien, miss Ellen. O voulez-vous en venir? --A ceci. Je n'ai qu'un signe faire, et ils m'entoureront. Je n'ai qu' leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez pour un gentleman... --Est le dernier des misrables, interrompit l'homme gris en souriant, le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre; c'est ce bandit visage de Prote qui a sauv John Colden de l'chafaud. --Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela. --Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de policemen pour m'arrter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec tranquillit. Je ne chercherai pas fuir. --Vous continuez me braver, je le vois. Mais prenez garde! --Par exemple, dit l'homme gris, qui eut son tour un accent d'ironie, on s'tonnera peut-tre dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des relations avec ce bandit. --Oh! fit-elle, peu m'importe ma rputation, si j'assouvis ma haine. --Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit distance; faites signe au mail coach qui vient de notre ct et sur la banquette duquel je vois perchs bon nombre de vos fidles. --Non, dit miss Ellen, je veux tre gnreuse aujourd'hui encore. D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trve, par consquent. --Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu les lettres... de Dick Harisson? Miss Ellen frona le sourcil tout coup et son oeil eut un clair de colre.--Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en avez gard une? --Moi? Et il y eut un tel accent d'tonnement dans ce simple mot, que miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.--Il en manquait une, dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptes, il y en avait dix-sept. --J'en ai crit dix-huit, moi. --Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouv que dix-sept dans la bire. Qu'est devenue la dix-huitime? Je l'ignore. Mais je vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue. Et l'homme gris salua miss Ellen et s'loigna au galop. Il avait dj franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen ptrifie tait encore au bord de la serpentine, les yeux baisss. Enfin elle releva la tte.--Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre. Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de L... et lui dit en souriant: --Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...? Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystre! Et miss Ellen eut un clat de rire et s'loigna au galop. Comme elle rentrait deux heures aprs, l'htel Palmure, le suisse lui remit une enveloppe carre arrive il y avait quelques minutes. Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la dix-huitime lettre accompagne de ces mots: La mre de Dick l'avait garde. Je vous l'envoie avec les compliments de celui que vous aimerez tt ou tard!... Un clair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.--Ah! dit-elle, maintenant, que je ne te crains plus, homme nigme, nous deux! la guerre commence... XXXVI Cette longue journe du dimanche s'tait coule enfin, car rien n'est interminable et triste comme le dimanche Londres. Tout est ferm, magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est silencieuse et recueillie, sinon par dvotion, au moins par habitude. Chacun parat s'ennuyer et se tordre la mchoire; et on en voit qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger indfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues, quelques tablissements publics se rouvrent; la poste, qui a chm tout le jour, expdie les lettres pour l'tranger et la province, et le publicain reparat son comptoir avec son tablier, son habit noir et sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le peuple turc pendant le rhamadan, c'est--dire au lendemain du carme. Il se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fivreuse ardeur. Dans les quartiers pauvres, au Wapping, White-Chapel, Rotherithe, dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent ds huit heures du soir. Le policeman, toujours respect, se montre mme indulgent; il n'apprhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop flagrant. Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en dcrivant des courbes et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-l, Paddy, qui tait demeur tout le jour enferm dans sa maison, Paddy se leva du coin du pole qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait de l'argent et partant du coke et du charbon: --Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tte. --Il fait froid, dit mistress Paddy. --Je boutonnerai mon habit. --Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais j'aimerais mieux que tu restasses ici. --J'ai soif, dit Paddy. --Il y a sur la table une cruche de bire brune toute pleine. --La bire qu'on boit chez soi rafrachit moins que celle du public-house. Mistress Paddy soupira.--Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont entts, en vrit! --Ah ! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un ton bourru. --Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une ide. --Une drle d'ide! ricana Paddy. --Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il me semble que ce matin le prtre irlandais s'est mfi de quelque chose. Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que miss Ellen t'a donn l une drle de besogne, en te disant de l'avertir que Nichols et les autres savaient que John Colden tait dans le clocher de Saint-George. --Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir ainsi. --Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son pre, la haine des Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable? --Femme, dit Paddy, je te le rpte, je n'y comprends absolument rien, mais, enfin, du moment que je me suis vendu miss Ellen et que je lui ai jur de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de discuter ses ordres. Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le retint. coute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans mon ide que ce matin l'abb Samuel s'tait mfi de quelque chose. --Eh bien! que veux-tu que j'y fasse? --Je voudrais que tu restasses ici. Je me mfie des Irlandais. --Bon! dit Paddy, en haussant les paules, si j'avais me mfier, ce ne serait pas d'eux. --De qui donc? --De John le rough et Nichols. --Pourquoi? --Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur dire o tait John Colden et que miss Ellen m'a dfendu de les revoir. Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant lui-mme, je ne les rencontrerai pas par ici. Ils sont Rotherithe et ils n'en bougeront pas, car ils sont persuads que c'est Rotherithe que se cache John Colden. Et il fit un pas encore. --Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque mue. --Je vais boire un coup. --Paddy, je t'en prie... --Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colre, laisse-moi donc aller o je veux! j'ai pass d'assez mauvais moments White-cross! Vas-tu pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage o il demeurait tait bruyant comme en plein jour, et une foule de gens dguenills s'y croisaient en tous sens. --Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voil donc sorti de prison? --Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide vers Adam's street qui tait au bout du passage. Il concevait l'ide d'aller boire du porter _Queen-Elisabeth_. La taverne qui portait ce nom royal tait situe au bord de la Tamise, entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bire y tait excellente et cotait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en poche et ne regardait pas la dpense. Il s'enfona donc dans un ddale de ruelles, pour aller au plus court, car les passages, Londres, abrgent singulirement les distances, et il finit par se trouver dans une rue tout fait dserte. Alors il entendit marcher derrire lui. Instinctivement et comme s'il et t, son tour, impressionn par les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrta net et attendit que l'homme qui le suivait s'approcht. Il s'tait arrt sous un bec de gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientt un homme apparut dans le cercle de lumire dcrit par le rverbre. Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.--La! Paddy, dit celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades le dimanche? John paraissait de belle humeur et mme un peu gris.--O vas-tu! dit-il encore. --_Queen's Elisabeth tavern_, rpondit Paddy. --Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entrana. A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux Paddy... XXXVII On l'a vu, la femme de Paddy s'tait oppose de toutes ses forces ce qu'il sortt. Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance, sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'coute rien. Donc, Paddy tait parti. Les enfants taient couchs sur leur grabat, cte cte, la soeur et le frre, exemple touchant de la misre anglaise qui va jusqu' mlanger les deux sexes. Lisbeth remit du coke dans le pole, l'additionna d'une galette de fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui brlait sur la table, elle se mit lire la Bible en bonne Anglaise qu'elle tait. Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas tellement coupable qu'elle crt pouvoir se dispenser de ses devoirs religieux. Donc, elle s'tait mise lire la Bible fort dvotement, prtant parfois l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder les deux enfants qui dormaient. Les heures s'coulrent. Lisbeth lisait toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu peu les rumeurs du dehors s'teignirent; les portes des maisons voisines, se fermaient, le silence succdait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors Lisbeth se leva et, de plus en plus inquite, ouvrant sa porte, elle se mit sur le seuil. Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur, pensant que c'tait Paddy. Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrta point. Ce n'tait point celui qu'elle attendait. Puis aprs celui-l, un autre, et encore un autre; et puis, plus rien. Le passage tait devenu ombre et silence. Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin. Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de Paris; elles savent o sont les cabarets que leurs maris frquentent et connaissent les habitudes de chacun de ces tablissements. Lisbeth, de plus en plus agite par des pressentiments sinistres, repassa dans sa tte cette nomenclature de public-house et de tavernes que Paddy frquentait avant son incarcration. O tait-il? tait-il demeur dans le Southwark? avait-il pouss jusqu'au Borough? Tout coup un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait voir Paddy White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien maudit son crancier, pleur sur ses enfants dont il tait spar et puis la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret la bire brune et au gin de _Queen's Elisabeth Tavern_. Elle se rappela encore que, pendant cette journe qui venait de s'couler, le nom de cette taverne lui tait venu deux ou trois fois aux lvres. Or, la taverne de la Reine-lisabeth tait ce qu'on appelle Londres un tablissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hsita plus. Les enfants dormaient, et leur ge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte aprs elle et donna un tour de cl, tout en laissant cette cl dans la serrure, pour le cas o Paddy rentrerait tandis qu'elle serait sa recherche. Les pauvres ne se volent pas entre eux. Lisbeth savait bien que sa maison tait la dernire laquelle les voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien voler. La femme de Paddy se mit donc errer dans le Southwark. Tout en ayant la conviction que son mari tait Queen's tavern, elle ne voulut pas laisser inexplors les cabarets du voisinage. Elle entra successivement dans une demi-douzaine de public-house o Paddy tait connu. On ne l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore White-cross. Dans le dernier o elle entra, elle rencontra un homme de Adam's street qui lui dit:--Tu cherches Paddy? je l'ai rencontr... Il descendait vers la Tamise seul?--C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de l'argent, il est all la _Reine-lisabeth_. Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le bord de la Tamise. L, les rues taient tout fait dsertes. Seul, l'tablissement de Queen's lisabeth tavern brillait dans la nuit, comme un phare au raz de l'eau. Cette taverne si fort prise par Paddy, tait une sorte de repaire compos d'un vaste rez-de-chausse en planches et en torchis qui s'levait de quelques mtres peine au-dessus du niveau de la Tamise, et dont le seuil tait quelquefois inond, au moment des grandes mares. Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges et flamboyants, c'est--dire ses fentres claires par des lampes fumeuses, dont les reflets indcis ricochaient sur la Tamise, et dans le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscnes et ses bruyantes querelles. Une autre femme et hsit peut-tre aborder ce repaire, mais Lisbeth entra. Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardrent avec curiosit. Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy. A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la tte.--Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mre, que vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontr voil une heure, dans Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George. --Est-ce qu'il tait seul? --Non, il tait avec deux hommes qui m'ont paru tre des Irlandais, aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnomm le Rough, comme si nous n'tions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se remit tranquillement boire. Lisbeth, agite des plus sinistres pressentiments, sortit.--Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prtre catholique... Il se sera veng!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress Paddy conservant nanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer, regagna le Southwark en toute hte. Il tait alors quatre heures du matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il lui tait arriv malheur... XXXVIII A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur battre outrance et ses jambes flchir sous le poids de son corps. Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes sous un bec de gaz, l'entre du passage o elle demeurait. Ces hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque vnement extraordinaire. Il y avait galement du monde au seuil d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante. Personne ne fit attention elle, tant l'motion tait gnrale. Le Southwark, bien que misrable, est un quartier tranquille, et les scnes sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui disait:--Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrive. Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit ses cheveux se hrisser. Le passage tait plein de monde et une douzaine de policemen allaient et venaient travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth fit quelque pas encore et s'arrta muette, la gorge crispe, en proie une mystrieuse pouvante. La porte tait ouverte, la maison pleine, et elle entendait des cris de dsespoir auxquels elle ne pouvait se tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine, qui tait descendue demi-vtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint elle. --Oh! ma chre! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, tes-vous assez malheureuse! Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue par sa voisine, ple comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison. Paddy tait l. Mais Paddy tait mort!... Les deux enfants, agenouills sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus. Le cadavre tait pouvantable voir. Il avait reu quatre coups de couteau, deux au ventre, un dans l'paule, un quatrime lui avait labour la joue; mais aucune de ces blessures n'avait d amener une mort instantane. La gorge du mort portait des traces de mains crispes qui avaient d l'trangler, en dsespoir de cause. Enfin les vtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait soutenu, avant de mourir, une lutte dsespre avec ses assassins, car ils devaient tre plusieurs, en juger par les marques de strangulation et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculenne dont le malheureux tait dou et qui ne permettait pas de croire qu'un seul homme en ft venu bout. Des policemen, en tourne de nuit, avaient trouv Paddy baignant dans son sang, au fond d'une ruelle appele _Edmond lane_ et qui descend de _Belvedere road_ vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait qu' la longue ils connaissent peu prs tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:--Je ne sais pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait qu'au lieu de transporter le cadavre la Morgue, on l'avait port dans le Southwark. Au coin d'Adam's street le mme policeman tait entr dans un public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait peine jet les yeux sur le cadavre qu'il s'tait cri:--C'est Paddy! Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house taient galement sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel d'une autre taverne s'tait joint cette petite escorte qui suivait dj les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le quartier s'tait trouv en rumeur. On avait transport Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les enfants veills en sursaut, voyant leur pre mort, avaient tmoign le plus violent dsespoir. Les policemen taient alls veiller le magistrat de police du quartier, et celui-ci arrivait au moment mme o Lisbeth, de retour aussi, se trouvait en prsence du cadavre de son mari. D'abord la pauvre femme avait t frappe de mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux taient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour tour plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement. Paddy tait sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas d'ennemi, et il tait trop pauvre pour qu'on pt supposer qu'il avait t assassin par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots. --Oh! s'cria-t-elle, c'est le prtre! --Quel prtre? demanda le magistrat de police. --Le prtre catholique! --Qui a assassin votre mari? fit encore le magistrat avec un tonnement croissant. Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilates, et l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et veillait en elle une sauvage nergie.--Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prtre qui a frapp, mais ce sont les hommes qui lui obissent. Le magistrat crut saisir un premier indice dans ces paroles.--Madame, dit-il, expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les meurtriers sont toujours punis. --Un prtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous tions bien misrables. --Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais dans quel but? --Mon pauvre homme, rpondit Lisbeth, s'tait associ ces hommes qui voulaient gagner la prime offerte par la police ceux qui retrouveraient John Colden, le condamn mort. Le prtre qui est celui-l mme qui a assist John lorsqu'on l'a enlev sur l'chafaud, aura considr Paddy comme un ingrat et un tratre... Il y avait une foule compacte dans ce misrable logis, autour de ce cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible contre l'abb Samuel. --Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prtre est encore venu ce matin.--Nous l'avons vu, rptrent d'autres personnes. Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'ge mr, d'aspect austre, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris ple refltrent alors une sombre joie. Cet homme, entirement vtu de noir, se dgagea peu peu de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il s'loigna petits pas, en murmurant:--Ah! cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'loignait ainsi et qui n'avait frapp l'attention de personne, tait le rvrend Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait jur la perte de l'abb Samuel... XXXIX En prsence de cette accusation formelle, nergique, qui faisait retomber sur l'abb Samuel la responsabilit de la mort de Paddy, le magistrat de police qui avait commenc l'enqute, comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire sortir la foule, afin qu'il pt se livrer une enqute minutieuse. Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth et ses deux enfants auprs du cadavre de Paddy. Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout Adam's street. Diviss par groupes de huit ou dix personnes, les curieux causaient et mettaient mille avis diffrents. Paddy n'avait pas, du reste, une oraison funbre bien logieuse.--C'tait un assez triste drle, disait un publicain qui lui avait fait crdit autrefois et n'avait jamais pu en tre pay. --Sa femme est une mchante femme, rpliquait une commre du voisinage. D'abord, elle accuse le prtre catholique bien lgrement... --Et puis, reprenait un troisime, en admettant que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il mritait. Du moment o il mangeait le pain du prtre, il ne devait pas s'associer ses ennemis. --Cela est vrai, dirent plusieurs voix. Mais toutes ces conversations avaient lieu voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre la nuit et d'agir sa guise sans jamais gner la libert d'autrui. Un nouveau personnage qui n'tait pas entr dans la maison du mort et qui n'tait pass par l qu'aprs que le magistrat de police l'et fait vacuer, se mla alors aux diffrents groupes, recueillant a et l des indications et des renseignements. Il tait pauvrement vtu et ressemblait plutt un petit commis du quartier de la Poissonnerie et des docks qu' un gentleman. Cependant il s'exprimait en trs-bons termes, et il demandait ce qui s'tait pass avec une grande politesse. La commre, qui, dj, s'tait exprime svrement sur le compte de Lisbeth, se chargea de le mettre au courant. Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait assassin Paddy et que la femme de Paddy accusait l'abb Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les paules, ne se pronona ni pour ni contre, glissa d'un groupe l'autre et finit par arriver jusqu' un policeman qui s'tait mis en sentinelle la porte mme du mort. --Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collgues qui sont de l'autre ct de la porte? --Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme. --Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassin? Et le magistrat de police se livre une enqute? Mais oui, rpondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde. L'Anglais est le plus patient des hommes. --Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites un des policemen qui sont dans l'intrieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements sur le meurtre et aider l'enqute, demande tre introduit. Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse personne et ne ddaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il puisse tre. Le policeman fit un signe de tte affirmatif. Puis il frappa la porte, qu'un des policemen placs l'intrieur entr'ouvrit. On entendait toujours travers cette porte les cris de douleur des deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et brve, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abb Samuel. Le policeman de l'intrieur transmit au magistrat de police les paroles de son collgue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait avoir des renseignements fournir. Cet homme entra. --Qui tes-vous? lui dit le magistrat. Ce personnage qui, jusque l, s'tait exprim en trs-bon anglais, eut alors un accent allemand trs-prononc. --Mylord, dit-il, je suis Allemand et mdecin. --Votre nom? --Conrad Hauser. --Vous avez des renseignements nous donner? Parlez... --Je puis vous faire connatre l'assassin de cet homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frmissante. --Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bnirai, et je _consens aller nu-pieds toute la vie_, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usite parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.--Ah! vous connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat. --Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je demande, je pourrai montrer son portrait tout le monde. --Je ne vous comprends pas, dit le magistrat. Le personnage reprit:--Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une question mdicale trs-grave, et j'ai fait une dcouverte dont je viens vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une conviction qui excluaient la pense qu'il pouvait tre fou. Cependant le magistrat ne put s'empcher de l'examiner avec une certaine dfiance. --Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire arrter les personnes souponnes. --Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous? --Une chose bien simple: que le cadavre soit envoy soit l'hpital Saint-Barthlmy, soit la Morgue, ou mme qu'il demeure ici... pourvu qu'on n'y touche pas jusqu' demain matin. --Et demain matin? fit le magistrat. --Je pourrai dsigner srement le meurtrier. Ce disant, cet homme, assez misrablement vtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres. --Mylord, il est d'usage de faire dposer une caution aux gens qui sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prt remettre en vos mains cette somme en garantie de ma bonne foi. --Cela est parfaitement inutile, rpondit le magistrat. Le cadavre restera ici, la place o il est, sous la garde de deux policemen, et demain vous pourrez faire vos expriences, sans que pour cela, la justice attende les rsultats pour agir. Le mdecin allemand s'inclina et sortit. A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un ngre qui paraissait chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad Hauser, alla droit lui, et, lui prenant le bras, l'entrana hors du passage, dans la direction d'Adam's street. XL Le prtendu mdecin allemand n'tait autre encore, on l'a pu deviner, que l'homme gris, le personnage fcond en mtamorphoses. Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait jur la perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de la cause irlandaise, avait l'audace de se prsenter devant un magistrat de police et de lui offrir son concours pour dcouvrir un assassin. Quant au ngre, on a reconnu notre bon ami Shoking. Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et sous le passage avait attir leur attention. Ils s'taient mls la foule, et l'homme gris avait appris ce qui tait arriv, en mme temps que le nom de l'abb Samuel, prononc tout haut, lui rvlait l'accusation terrible formule contre le jeune prtre. Alors l'homme gris avait dit Shoking:--Attends-moi l, je vais en savoir plus long encore. On sait comment il tait entr dans la maison de Paddy, et comment il en tait sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le lendemain, il lui serait permis de faire son exprience scientifique. Il paraissait si press de s'loigner du Southwark, que pendant quelques minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de Westminster que le ngre de couleur rcente se dcida prendre la parole. --Est-ce que nous retournons de l'autre ct de l'eau, matre? demanda-t-il.--Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut que je voie l'abb Samuel cette nuit mme. N'as-tu pas entendu ce qu'on disait? --Oui, mais comme l'abb Samuel est incapable de commettre un crime, rpondit Shoking, je suis bien tranquille. --Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris. Sa voix tait grave et trahissait une certaine motion. Ils passrent le pont et il continua: --coute bien ce que je vais te dire. On a assassin un homme, et on accuse l'abb Samuel de ce meurtre. La police qui souponne, et elle n'a pas tort, l'abb Samuel d'tre un des chefs les plus actifs du fenianisme, va tre enchante du prtexte. Elle l'arrtera de confiance, comme on dit en France. --Oui, mais l'abb prouvera son innocence. --Ce n'est pas lui, c'est moi, en dsignant le meurtrier. --Alors, on rendra le prtre la libert. --Non. Quand la justice anglaise veut faire traner un procs, elle est merveilleuse de chicanes. On gardera l'abb Samuel en prison, jusqu' l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de faon ne pas l'arrter. --Alors qu'allons-nous faire? --Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres encore. Nous allons prvenir l'abb Samuel. Pour qu'il s'enferme dans son glise et n'en bouge plus. --Mais, dit Shoking, on l'arrtera l'glise? --Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme dans la rue et le conduire Scotland yard; mais pour pntrer chez lui, il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pntrer dans une glise et y arrter un prtre, mme un prtre catholique, il faut que le lord-chief justice en rfre au parlement. C'est deux jours de gagns. --Et pendant ces deux jours?... --Si la police n'arrte pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrterai. --Vous le connaissez donc? --Pas le moins du monde. --Matre, dit navement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses extraordinaires, mais j'avoue que ceci dpasse mon intelligence. Un sourire vint aux lvres de l'homme gris. --Tu en verras bien d'autres, fit-il. Et il doubla le pas et ils arrivrent Trafalgar palace en causant ainsi, et sans que l'homme gris s'expliqut plus clairement. Puis, remontant Haymarket, ils longrent un moment Piccadilly, et se dirigrent vers Saint-Gilles. L'abb Samuel avait chang de logis. Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit appartement situ au troisime tage et dont les fentres donnaient sur la rue. En levant la tte l'homme gris vit de la lumire. Le prtre tait lev sans doute dj. Il tait d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abb Samuel disait sa messe six heures. Les maisons anglaises n'ont pas de concierge. Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerantes, si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon. Mais dans les quartiers populeux et misrables, les choses sont simplifies. La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, vritable jouet de polichinelle que tout le monde possde. La porte de la maison qu'habitait l'abb Samuel tait munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvrent l'entre d'une alle noire au bout de laquelle tait un escalier tournant. L'homme gris et Shoking connaissaient les tres de la maison, et ils montrent sans lumire jusqu' la porte du jeune prtre sous laquelle passait un filet de clart. L'homme gris frappa; l'abb Samuel, qui achevait de s'habiller, ouvrit aussitt. Le premier lui dit vivement: --Monsieur l'abb, il faut vous hter, descendre Saint-Gilles et n'en plus sortir. --Pourquoi? demanda le prtre, tonn. --Vous connaissez un homme du nom de Paddy? --Oui. C'est lui qui m'a prvenu qu'on devait rechercher John Colden dans le clocher de Saint-George. --Eh bien! Paddy est mort. --Mort! exclama l'abb Samuel. --Mort assassin! Et on vous accuse de sa mort! --Oh! fit l'abb Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait son visage. En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un geste d'effroi. Venait-on dj arrter l'abb Samuel? L'homme gris s'tait plac rsolument devant la porte et il avait tir un poignard de son sein prt dfendre le prtre jusqu' la dernire extrmit. XLI Les pas continuaient monter, et il y eut un moment d'anxit et de silence entre Shoking, l'homme gris et l'abb Samuel. --On n'arrivera jusqu' vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme gris. --Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prtre. A Dieu ne plaise que, pour moi, une goutte de sang soit jamais verse! Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Les pas s'taient arrts sur l'troit palier de l'escalier et on venait de frapper la porte. --Qui est l? demanda l'abb Samuel. Une voix rpondit en patois irlandais: --Deux hommes qui ont besoin du prtre qui rpand la charit autour de lui. Le visage de Shoking se drida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil fronc. Mais l'abb Samuel ouvrit. Ils se trouvrent alors en prsence de deux hommes misrablement vtus et qu'il tait facile de reconnatre pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares de chemins de fer; L'abb Samuel connaissait l'un d'eux.--Ah! c'est toi, Tom, dit-il. Que me veux-tu? --Ma femme est accouche voici huit jours rpondit l'Irlandais en pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs a ne nous et pas avancs beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus de pain, nous avons vendu le pole. Mon enfant est mort en naissant ma pauvre femme a eu froid, et la fivre l'a prise. Moi je ne suis pas mdecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose aller en chercher un, mais mon camarade que voil dit qu'elle est au plus mal. Alors, j'ai pens vous, mon pre. Je ne veux pas que ma pauvre femme meure sans confession. --Je vous suis, dit l'abb Samuel, attendez-moi. Et il passa dans la deuxime chambre de son humble logis, ouvrit un tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pices de menue monnaie, afin de secourir sur-le-champ cette dtresse dont on lui faisait un si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.--Monsieur l'abb, dit-il avec motion, au nom du ciel coutez-moi. --Parlez, fit le jeune prtre tonn. --Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez, je suis un peu mdecin; si rellement elle est en danger de mort, je viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra. --Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille o mon devoir m'appelle, dit le prtre. --Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un pige, si nos ennemis ont gagn ces deux misrables? --Non, cela est impossible. Tom est un honnte homme. Mais cela ft-il vrai, je ne dois pas hsiter. Et le prtre rejoignit Tom et son compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne. --Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe Shoking et tous deux descendirent les premiers, de faon que le prtre et les Irlandais taient encore dans l'escalier qu'ils taient, eux, dans la rue. La place des Sept-Quadrants tait dserte. Londres n'est pas une ville matinale; les boutiques ne s'ouvrent gure avant huit heures du matin, et les balayeurs n'arrivent qu' six. L'homme gris se sentit un peu rassur. --O demeures-tu? demanda l'abb Tom. --A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden. --Allons, dit le prtre. L'homme gris et Shoking suivirent.--Aprs cela, dit le premier l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons tort. La justice anglaise n'est pas trs-expditive. Dans le Southwark, on accuse l'abb Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat de police n'a certainement pas encore fini son enqute. Quand il aura termin, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou onze heures qu'il transmettra son procs-verbal Scotland yard. --Alors vous pensez que l'abb Samuel aura le temps de revenir Saint-Gilles? --Oui. Shoking respira.--Nous avons eu peur, dit-il; mais a peut arriver tout le monde. Le prtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de _Longacre_, lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.--Qu'est-ce? fit celui-ci. --Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris voix basse. --Je vois trois policemen arrts et causant tout bas, mais on rencontre cela chaque instant. --Dieu t'entende! Le prtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine le suivre. Tout coup les trois policemen disparurent. On et dit qu'une trappe de thtre s'tait ouverte subitement sous leurs pieds. Il n'en tait rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de ces passages si nombreux Londres, que seuls les gens du quartier connaissent, et qui abrgent singulirement les distances. Le prtre et sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivrent, dix minutes aprs, au coin d'Henrietta street. --C'est ici, dit Tom, en ttonnant sur une porte pour trouver le ressort qui servait l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen reparurent et s'avancrent. L'un d'eux dit l'abb Samuel: --Qui tes-vous? --Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas. --Vous tes prtre catholique desservant Saint-Gilles? --Oui, dit encore le prtre. --Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrte, dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit rudement par le bras?--Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prvu est arriv. Maintenant il s'agit de tcher de le sauver, et ce n'est pas la violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entrana Shoking, et tous deux prirent la fuite. XLII Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils sur ses calculs? Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice et dj sign un ordre d'arrestation concernant l'abb Samuel, alors que le magistrat de police avait peine termin son enqute, cette heure-l? C'tait l ce qui paraissait incomprhensible l'homme gris et ce que nous allons cependant expliquer. On se souvient qu'un homme s'tait clips, dans le passage au moment o Lisbeth accusait formellement l'abb Samuel du meurtre de son poux, et que cet homme n'tait autre que le rvrend Peters Town. Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerait un pouvoir plus grand peut-tre que l'archevque de Canterbury Lambeth palace, se trouvait-il en ce moment-l, dans le Southwark? tait-ce par hasard? Assurment non. On se rappelle que Paddy avait fait miss Ellen la confidence que selon lui, John Colden tait cach dans le clocher de Saint-George. Miss Ellen ne s'y tait pas trompe. L'hte mystrieux de la cathdrale catholique n'tait point John Colden, mais bien l'homme gris, et elle avait fait part de cette dcouverte son mystrieux associ, le rvrend Peters Town. Or, depuis le matin, ivre de rage, le prtre anglican avait jur la perte du prtre catholique. Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicit morale de l'abb Samuel dans l'enlvement du condamn mort; mais cette complicit, il fallait la prouver. Or, le rvrend Peters Town avait fait ce raisonnement, qui n'tait pas dpourvu de sagesse. --Si l'homme qu'on accuse d'avoir coup la corde du pendu avec une balle chasse par un fusil vent et que la police cherche vainement, est rellement cach dans Saint-George, il est probable que l'abb Samuel le visite de temps en temps, et plutt la nuit que le jour. Par consquent, il faut tablir une souricire aux abords de Saint-George. Cette rsolution prise, le rvrend tait all, un peu avant la nuit, chez le lord chief justice, magistrat suprme dont les fonctions correspondent celles du procureur gnral en France. Le lord chief justice savait qu'elle tait l'importance du rvrend Peters Town. Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues, longeant les murs et marchant avec humilit, tait l'gal, sinon le suprieur, du primat d'Angleterre, et de certaines heures, dans la libre Albion, l'autorit religieuse force l'autorit civile s'incliner. Donc, le lord chief justice avait reu le rvrend Peters Town avec empressement. Celui-ci lui avait dit:--Je puis vous livrer l'homme qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en blanc. Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise pas ces sortes d'quipes, mais le rvrend lui avait dit: --Pour que l'homme gris soit arrt, il faut que l'un de ses complices le soit en mme temps. --Quel est-il? avait demand le magistrat. --C'est un prtre catholique, l'abb Samuel. --Comment prouverez-vous sa complicit? --Vous pensez bien, avait rpondu le rvrend, que je ne m'embarque pas la lgre dans cette aventure. Si je vous demande un ordre d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette arrestation sera lgale. Le lord chief justice avait encore fait remarquer au rvrend que l'on ne pouvait arrter un prtre dans son glise qu'avec une autorisation du lord chancelier, et qu'il y avait un danger trs-grand d'impopularit l'arrter chez lui. A quoi le rvrend avait rpondu que la chose aurait lieu dans la rue et qu'il s'en chargerait. Press dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait sign l'ordre d'arrestation. Alors, muni de cette pice, le rvrend s'en tait all dans le Southwark. L, il avait trouv une foule en rumeur, appris la mort de Paddy et pntr dans la maison o on avait apport le cadavre. L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au rvrend et motivait admirablement l'ordre d'arrestation. Le rvrend avait donc sur-le-champ renonc ses projets antrieurs, et s'esquivant, il tait mont dans un cab et s'tait fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le peuple le plus accessible la corruption est coup sr le peuple des Trois-Royaumes. Cela tient peut-tre l'excessive misre des basses classes. A ct de ces Irlandais dont on fait aisment des martyrs, il y a des Irlandais dont on peut faire des tratres. Le rvrend avait achet la conscience de Tom, un des hommes que l'abb Samuel avait le plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prtre de sa femme mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se portait bien et tait servante dans une taverne. Quant Tom lui-mme, il tait couch, cette nuit-l, sous les votes d'Adelphi avec une demi-douzaine de vagabonds, et c'tait bien par hasard que le choix du rvrend, qui venait chercher un tratre dans ce repaire, tait tomb sur lui. On devine le reste, prsent. Tandis que Tom, pour gagner les quinze guines promises, attirait l'abb Samuel hors de chez lui, le rvrend entrait dans un poste de policemen, exhibait l'ordre d'arrestation et requrait les trois hommes que nous avons vu se prsenter inopinment l'angle d'Henrietta street. L'abb Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il tait trop tard. --Pourquoi m'arrtez-vous? demanda-t-il avec motion. De quoi m'accuse-t-on? --D'un assassinat. L'abb Samuel baissa la tte et dit avec un accent de rsignation vanglique:--Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis prt vous suivre. O me conduisez-vous? --A Newgate. L'abb Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu. XLIII L'abb Samuel fut donc conduit Newgate. Le bon et jovial sous-directeur n'avait pas revu le prtre irlandais depuis l'excution manque de John Colden. Il se montra donc fort tonn en voyant l'abb entrer dans le greffe, escort par trois policemen. Ceux-ci montrrent l'ordre d'arrestation. Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation lui paraissait absurde, il n'avait pas reu d'avis pralable, ce qui se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins mprise sur ce dernier fait, et que c'tait soit Bath square, soit Mil banck, qu'on aurait d conduire le prisonnier. Mais l'ordre tait formel; il ne portait aucune mention particulire qui prcist le rgime auquel il devait tre soumis. Le sous-gouverneur fit mettre l'abb Samuel dans la cellule la plus confortable de la prison, et lui tmoigna les plus grands gards. Le jeune prtre tait rsign. Il savait bien que son innocence serait dmontre, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le rvrend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme. --Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera l'Irlandais. Et il se prit soupirer en pensant tous les pauvres gens dont il tait la consolation et qui ne le reverraient peut-tre plus. Cependant, son sjour Newgate devait tre de courte dure. Il y tait peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant passage au sous-directeur. Celui-ci tait plus joyeux encore qu' l'ordinaire, et il tendit les mains l'abb Samuel. --J'ai de bonnes nouvelles vous donner, lui dit-il, on vient de me transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous tes accus du meurtre d'un homme du Southwark, appel Paddy, mais sa femme seule vous accuse, et peu de gens croient cette accusation. Par consquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous disculper. --Je l'espre, dit le prtre. --On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le sous-gouverneur, et vous serez confront avec le cadavre. Puis, il est probable que vous serez admis fournir caution, et qu'on vous remettra en libert. --Hlas! dit le prtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent, et beaucoup. --Bah! on en trouve toujours dans ces cas-l. Bon courage, et ne craignez rien. L'abb Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole au prtendu Conrad Hauser, le soi-disant mdecin allemand. Le corps de Paddy tait demeur dans sa maison, couch sur le sol et gard par une escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmen et recueilli les deux enfants. Quand la femme, elle tait demeure l, ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altre de vengeance. La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords de la maison. Quelques hues accueillirent l'abb Samuel quand il sortit de voiture, mais ces hues furent aussitt rprimes par des applaudissements. Si l'abb Samuel avait ses ennemis et ses dtracteurs, il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front haut dans la maison o tait le corps et o on avait improvis une sorte d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empcher de se ruer sur l'abb Samuel. Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.--Me croyez-vous donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du ciel, Lisbeth courba la tte et devint toute tremblante. La conviction faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout coup la tte:--Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vtres qui ont tu, et qui ont tu par votre ordre. --Vous vous trompez, dit le prtre. Et il regarda le magistrat de police avec la mme srnit. --Paddy n'avait pas d'ennemis! s'cria encore Lisbeth: qui donc peut l'avoir tu, si ce n'est un Irlandais? La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant tre rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonn que la porte de la maison demeurt ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et dire, en regardant Lisbeth: --Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre mari. Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se prtendait mdecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le laisst entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le magistrat. --L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon exprience, rpondit Conrad Hauser. L'abb Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris. Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:--Mylord, dit-il, Votre Honneur a d voir l'attitude calme de monsieur,--et il dsignait du regard et du geste l'abb Samuel,--que rien n'est moins fond que l'accusation formule contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas l'admettre fournir caution?--Quand vous aurez fait l'exprience que vous annoncez, rpondit le magistrat. Deux autres personnes se prsentaient, en ce moment la porte de la maison. L'une tait une jeune fille vtue fort simplement et qu'on aurait pu prendre pour une marchande de la Cit. L'autre tait un homme vtu de noir que le prtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'tait la rvrend Peters Town. Alors il comprit d'o partait le coup qui le frappait. Quant la jeune fille, on l'a devin,--c'tait miss Ellen. Lisbeth touffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur sa bouche et la veuve se tut. En mme temps la jeune fille regarda le mdecin allemand, et un lger tressaillement lui chappa.--Elle me reconnat, pensa l'homme gris. Puis il dcouvrit l'objet volumineux, et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'tait autre qu'un appareil photographique.--Qu'est-ce qu'il va donc faire? se demandrent les assistants avec tonnement. XLIV Si calme que soit un homme, si profondment matre de lui et de sa raison qu'il puisse tre, il est des instants o l'imminence d'un grand danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut une minute de cette anxit indicible. Miss Ellen tait l, et miss Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers le magistrat, lui parler l'oreille, l'espace d'une seconde, et le magistrat le faisait arrter. Cependant, disons-le tout de suite, cette angoisse qu'il prouva n'tait point le rsultat d'un sentiment d'gosme. L'homme gris ne songeait pas lui, en ce moment, mais l'abb Samuel. Si on l'arrtait, lui, et qu'il ne pt se livrer cette exprience mystrieuse dont la foule avide attendait les rsultats, l'abb Samuel tait perdu; on le ramnerait Newgate et les ennemis de l'Irlande trouveraient bien le moyen de l'y garder ternellement. L'homme gris se trompait. Soit gnrosit, soit curiosit, miss Ellen ne bougea pas et demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir la maison. Elle n'adressa mme pas la parole au rvrend Peters Town. Celui-ci du reste s'tait approch de l'estrade o sigeait le magistrat de police. L'homme gris avait donc dploy son appareil photographique, au grand tonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:--Mais qu'allez-vous donc faire l? --Votre Honneur, rpondit le prtendu mdecin allemand, comprendra tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me faudrait plus de temps en paroles qu'en actions. --Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais. --Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le cadavre soit recul jusqu'au mur, mis sur son sant, et adoss de telle manire qu'il put, si la vie lui revenait, me voir la hauteur de son front. Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy et lui donnrent la posture demande par l'homme gris. Alors celui-ci s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur incolore. On eut dit de l'eau. --Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat. --Du suc de belladone, mylord. L'homme gris ouvrit alors l'oeil ferm de Paddy et versa sur la pupille quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant l'autre oeil et attendit. Un silence profond rgnait autour de lui, chacun retenait son haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dvorait tour tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen tait ple, et on et dit qu'elle s'intressait plus que personne au rsultat de l'exprience. Le regard charg d'effluves magntiques, qui donnait parfois l'homme gris une si grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-tre bien, car elle n'avait qu'un mot dire pour le faire arrter, et ce mot elle ne le prononait pas. Quelques minutes s'coulrent. En France on se ft impatient; en Angleterre on attendit avec calme. Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule un certain moment. Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'cria: --Ah! voil John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir. --C'est vrai, dit John le rough avec motion, et si j'avais su qu'il dt lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitt pour aller _Queen's Elizabeth tavern_. Et John le rough essuya une larme. Mais tout coup Lisbeth jeta un cri.--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'lanant les mains tendues vers le cadavre, voil mon pauvre homme qui revient... Paddy! Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite! Et, en effet, on put voir alors une chose trange. Aprs qu'il eut vers quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait laiss retomber les paupires, et les yeux s'taient referms. Or, voil que tout coup les paupires remuaient et que les deux yeux se montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule. Le cri d'tonnement de Lisbeth fut rpt par vingt personnes et il y eut un moment d'indicible motion et presque d'pouvante. Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrtant mi-chemin du cadavre:--Mais, ma chre, votre mari ne ressuscite pas, hlas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la belladone que j'ai verse dans ses yeux les dilate et les grossit outre mesure, de telle faon que les paupires sont dsormais trop petites pour les recouvrir. Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du magistrat avait suffi pour rtablir l'ordre et le silence. Pendant que l'homme gris plaait son appareil photographique presque en face du cadavre, les deux hommes qui avaient apport cet appareil avaient ouvert une petite caisse, et talaient sur une table deux bouteilles contenant de l'essence et autres drogues employes par les photographes. Tous ct de la salle basse qui servait de demeure la famille Paddy, il y avait une sorte de cabinet obscur o Lisbeth serrait ses hardes. L'homme gris avait remarqu ce rduit, dont la porte tait ouverte. Il fit un signe ses deux oprateurs, qui y transportrent la caisse et les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge place sur l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir la chambre noire dans laquelle il s'enferma. --Je veux tre tenu pour le dernier des _cockneys_, pensait le magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abb Samuel aussi, paraissait profondment tonn, et la foule stupfaite attendait avec son flegme ordinaire le rsultat de cette bizarre exprience. Enfin, l'homme gris reparut. Il avait l'air mu, lui si calme d'ordinaire. --Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de faire vacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble la surprise universelle. --Fermez la porte! ordonne le magistrat. Miss Ellen tait de plus en plus ple, et elle regardait maintenant le rvrend Peters Town, qui se tenait debout derrire le sige du magistrat. Les policemen obirent, et la porte fut ferme. Une trentaine de personnes demeurrent dans la salle et de ce nombre tait John le rough. XLV L'motion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors, quand la porte fut ferme. Il s'adressa de nouveau au magistrat: --Mylord, dit-il, je demande pardon Votre Honneur d'avoir abus ainsi de sa patience; mais le rsultat obtenu est plus complet encore que je ne l'esprais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine motion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des spectateurs. --Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassin fixe un oeil perdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La pupille de l'oeil, violemment dilate, fait alors l'effet d'une chambre noire, et, aprs la mort, cet oeil garde fidlement l'empreinte de la scne de frocit qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier, mais encore le thtre o le meurtre a eu lieu. --Est-ce possible, fit le magistrat avec tonnement. --Que Votre Honneur daigne quitter son sige et passer un moment dans cette chambre, elle verra mon preuve photographique. Le magistrat se leva et suivit l'homme gris. L'anxit des spectateurs tait parvenue son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire o les deux oprateurs fixaient l'preuve en versant dessus de l'essence; et alors, l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue dserte. Une maison deux tages dont une croise tait ouverte, une ruelle, un bec de gaz plac au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre la gorge. L'oeil gauche avait conserv une empreinte postrieure. C'tait bien le mme cadre, le mme dcor, mais des deux hommes, l'un tait terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le couteau avec lequel il avait frapp. L'homme debout, c'tait l'assassin. --Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il? --Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait l une bien belle dcouverte, monsieur. --Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il le reconnatra, n'est-ce pas? Les deux oprateurs achevaient de fixer l'preuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui remonta calme et froid sur son sige. Miss Ellen n'avait pas boug de place, et le rvrend Peters Town tait toujours au mme endroit. La dernire apprhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jug propos de le dsigner l'homme qui tait entr avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris ne connaissait pas le rvrend Peters Town; mais il devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en disant: L'assassin est ici! Et tout coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant: Le voil! L'homme jeta un cri et se dbattit; mais l'homme gris tint bon, et il trana John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat le regarda et eut un geste d'tonnement et d'indignation. Cet homme tait bien le mme que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant son tour, le vit si ple et si dfait qu'elle s'cria: Oui, oui, ce doit tre lui! John perdit la tte; la manire dont son crime tait dcouvert tait si trange, si miraculeuse, qu'il ne songea mme pas nier. --Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis veng!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son crime dans ses plus petits dtails. Il avait entran Paddy dans une rue carte, sous un bec de gaz, et il l'avait frapp. Paddy tait robuste, Paddy s'tait vaillamment dfendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frapp de son couteau plusieurs reprises. Puis, comme s'il et voulu donner la preuve de ce qu'il avanait, le rough, qu'une curiosit fatale avait pouss venir se livrer, le rough tira le couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau tait couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on arrte cet homme! dit-il. Puis se tournant vers l'abb Samuel: Vous tes libre, monsieur, dit-il. Mais comme le prtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le rvrend se pencha sur le magistrat.--Mylord, dit-il, vous outre-passez vos pouvoirs? --Comment cela? fit le magistrat surpris. --L'ordre d'arrestation tait sign par le lord chief justice et vous n'avez pas le droit de rvoquer cet ordre. --Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur l'abb fournir caution et demeurer libre jusqu'au procs de l'assassin. Alors, il comparatra la barre de la cour d'assises, et il n'aura pas grand'peine prouver son innocence, car, voyez, l'assassin parat ne pas le connatre, ce qui exclut toute ide de complicit. --Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough. --Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui demande pardon. En effet, Lisbeth s'tait jete aux pieds de l'abb Samuel et lui baisait les mains. --Je maintiens mon dire, rpta le rvrend Peters Town. --Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indpendance qui fait l'honneur de la magistrature anglaise, j'admets monsieur fournir caution. --Hlas! mylord, rpondit l'abb Samuel, je suis trop pauvre pour remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prtre il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxit. Mais alors un homme que personne n'avait remarqu, et qui se trouvait dans le coin le plus obscur de la salle s'avana vers l'estrade et dit: Mylord, je suis prt payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la caution de M. l'abb. Or, cet homme qui parlait ainsi tait un ngre cheveux blancs. Et John, ayant lev les yeux sur lui, s'cria: Le ngre de la pniche?... --Lui-mme, rpondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du reste, tait vtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait dcemment le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque rpublique amricaine. XLVI Pour expliquer la prsence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout la magnificence de ses vtements, il faut nous reporter au moment o l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrter l'abb Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait entran vers Leicester square qui tait cette heure matinale peu prs dsert. Puis ils avaient gagn une petite rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habite par beaucoup de Franais. --J'ai l un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une cl de sa poche et ouvrant une porte btarde. En mme temps, il alluma un rat de cave. Ils montrent au troisime tage. Il y avait deux portes sur le carr. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa. Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arrach un profond sommeil, cria:--Qui est l?--Le soleil est un bon collaborateur, rpondit l'homme gris. C'tait sans doute un mot d'ordre, car la porte s'ouvrit presque aussitt et Shoking se trouva en prsence d'un jeune homme qui s'tait envelopp la hte dans une robe de chambre et avait les yeux encore gonfls de sommeil. --Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en franais, il y a longtemps que je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment. --En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure peut-il bien tre. --Six heures environ. --C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de mme, dit navement le photographe, les temps sont durs, et je commenais soupirer aprs vous. --C'est--dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas? --Introuvable, mon cher monsieur. Comme Shoking ne savait pas le franais, il n'entendait pas un mot de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.--Voici dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant, rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre appareil photographique et de vos deux oprateurs. -- cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie la lumire? --Non, pas prsent, mais vers dix heures du matin. --Bon! O faut-il vous envoyer le tout? --Dans le Southwark, la taverne de South Eastern Railway. --J'irai moi-mme. --Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux oprateurs; maintenant recouchez-vous, et dormez bien jusqu' huit heures. Sur ces mots l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau ngre:--Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole, et je tiens tout ce que j'ai promis. --Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux premires clarts du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux regard. --Tu l'as dit. Un _hanson_ passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris hla le cabman, qui s'empressa de venir eux. Tous deux montrent en voiture. --O allons-nous! demanda Shoking.--A Hampsteadt, dans ton cottage. --Hlas! soupira Shoking, mes gens ne reconnatront jamais lord Wilmot. L'homme gris se prit sourire, et le cabman rendit la main son cheval. Une demi-heure aprs, ils arrivaient Hampsteadt. Depuis deux jours qu'il tait ngre, Shoking avait err de taverne en taverne, mais il n'avait os reparatre au cottage. Il avait honte de se montrer Suzannah et Jrmiah, la fille de Jefferies, qui revenait la vie peu peu, et commenait se promener de longues heures dans le jardin. Il avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre, qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de srieux. L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.--Ne faisons pas de bruit, dit-il, de peur de rveiller Jrmiah, et montons ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. Il tait grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre coucher somptueuse et le cabinet de toilette o on lui avait fait prendre des bains parfums. Il regarda mme la baignoire d'un oeil d'envie, et dit l'homme gris:--Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?... --Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais a ne fait rien, je vais t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking tait devenu splendide. Il avait du linge blouissant de blancheur sur sa peau brune, des diamants sa chemise, un habit noir irrprochable, et des boucles d'argent ses souliers. Les Anglais ne portent pas de dcorations; mais les Espagnols et les Brsiliens raffolent des rubans. L'homme gris se donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela, lequel est rouge avec un liser noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux, se contemplait dans une glace. --Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu t'appelles. --Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses dcorations. --Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa F y Bogota. Tche de bien retenir ce nom. --Il est un peu long, dit Shoking. --Tu n'es pas ngre, mais multre, et le fils d'un noble seigneur brsilien qui avait pous une ngresse. Tu es ambassadeur de la rpublique Argentine. --Fort bien, dit Shoking. Et il rpta son nom: Don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa F y Bogota. L'homme gris ouvrit le secrtaire dans lequel le valet de chambre prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit un portefeuille gonfl de billets de banque.--Tiens, dit-il. --Qu'est-ce que cela? dit Shoking. --Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans ta poche. --Dans quel but? --C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et coute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace, pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses dcorations, de ses plaques et de son commandorat. XLVII L'homme gris n'avait pu s'empcher de sourire en voyant Shoking prendre au srieux tous les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui confrer.--Tu ne supposes pas, lui dit-il, que je te donne un nom pompeux et m'amuse te chamarrer de dcorations, pour ce plaisir unique de te consoler d'tre devenu ngre? --Assurment non, dit Shoking, qui revint son gros bon sens anglais. --Je t'ai dit que j'allais dcouvrir l'assassin de Paddy? Seulement rappelle-toi ce que je te disais il y a deux heures! Si on met l'abb Samuel en prison, on essayera de l'y garder, mme aprs que son innocence aura t reconnue. Et nos efforts n'ont abouti rien; le pauvre jeune homme, en vritable aptre qu'il est, est all au devant du danger et il y a succomb. Il faut donc le sauver. --Je l'espre bien, dit Shoking. --Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se pourra que, dans l'endroit o je te mne, l'innocence de l'abb Samuel soit reconnue. Mais il est peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ le vritable assassin. Ou on reconduira l'abb Samuel en prison, ou ou l'autorisera fournir caution et jouir d'une libert provisoire. Mais tu penses bien, que le juge qui lui dira: vous tes autoris fournir une caution de mille ou deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu que l'abb Samuel est pauvre et n'a jamais eu deux mille shillings, c'est--dire la vingtime partie de deux mille livres. Ce qui n'empchera pas que le juge sera rest dans la plus stricte lgalit et que l'abb Samuel ne retournera en prison que parce qu'il n'a pas deux mille livres. --Eh bien? fit Shoking. --Eh bien! c'est ici o commence ton rle. Jusqu'au moment o le juge parlera de caution, tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras mot. Mais alors, quand l'abb Samuel dira qu'il n'a pas d'argent, tu interviendras. --Et je payerai? --Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure de conversation pour que tu saches bien ton rle. Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme gris dcrocha d'un porte-manteau un de ces amples vtements qui tombent jusque sur les talons et que les Anglais appellent _Mac-Farlane_. Puis il le jeta sur les paules de Shoking, dont toute la ferblanterie honorifique disparut alors, au grand dplaisir du vaniteux mendiant, qui aurait bien voulu se promener une heure Trafalgar square ou dans le Strand, en prenant le haut du pav. * * * * * C'tait donc la suite des vnements que nous venons de raconter que Shoking, parfaitement styl d'avance par l'homme gris, s'tait avanc vers le magistrat de police. Il avait rejet son mac-farlane en arrire, et il apparaissait maintenant aux yeux blouis de la foule avec tous ses avantages. Jamais on n'avait vu un ngre aussi dcor, bien que l'empereur Soulouque et jadis envoy la reine Victoria, son ambassadeur, le noble duc de la _Pomme de Terre_. --Qui tes-vous? lui demanda le magistrat un peu tonn. --Je me nomme don Cristoforo y Cordova y Mends y Santa F y Bogota, rpondit Shoking tout d'une haleine, avec un accent espagnol trs-prononc et une dignit d'hidalgo. Je suis catholique, et ma religion me commande de ne point laisser un prtre catholique en dtresse. Sur ces mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur la table place devant le magistrat, un fleuve de bank-notes, disant avec une ngligence de grand seigneur:--A quel chiffre Votre Honneur fixe-t-il la caution? --A quinze cents livres, dit le juge. --Les voil, rpondit Shoking. Le rvrend Peters Town tait devenu ple de fureur. --Monsieur l'abb, dit alors le juge, vous tes libre, la charge de vous reprsenter devant la justice quand aura lieu le procs de cet homme. Et il dsignait John le rough. Le prtre salua et la foule s'carta respectueusement devant lui. Pendant ce temps, l'homme gris s'tait rapproch de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une fois encore, s'tait courbe sous son regard. Il se pencha vers elle et lui dit tout bas:--Vous m'avez reconnu, n'est-ce pas? --Oui, fit-elle d'une voix mue. --Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas? Elle parut tressaillir.--Sortons, dit-elle, je vous le dirai. Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir remercier le prtendu mdecin allemand du concours efficace qu'il avait apport la justice. Il lui fit mme un petit speech, qu'il termina en l'invitant se prsenter le jour mme chez le lord chief justice, qui lui adresserait, aussi, ses flicitations. Et l'homme gris se retira, tout confus de ces loges et acclam par la foule qui eut pour lui trois grognements des plus flatteurs. Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation, ce point qu'on aurait pu croire qu'elle tait venue avec lui. Tous deux fendirent la foule et gagnrent le ddale de petites ruelles qui se trouve aux alentours d'Adam's street. Alors l'homme gris regarda miss Ellen:--Vous n'aviez pourtant qu'un mot dire pour me faire arrter? articula-t-il. --Eh bien! je ne l'ai pas dit, rpliqua-t-elle. --Pourquoi? --C'est mon secret. Il eut alors le regard du milan qui fascine la colombe.--Votre secret, je l'ai, reprit-il, miss Ellen, l'heure o vous m'aimerez est proche. --Oh! fit-elle en se dgageant brusquement, jamais! Il eut un clat de rire et ils se sparrent, lui, continuant son chemin, elle, demeurant immobile et le regardant s'loigner. --Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle o, je t'aimerai mais, celle o je te foulerai, sous mes pieds!... Et elle songea rejoindre le rvrend Peters Town, qui devait tre ivre de rage... XLVIII Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule se dissipait peu peu. L'homme gris avait disparu. Les policemen avaient emmen John le rough; le magistrat tait parti, donnant l'ordre de fermer la maison o tait le cadavre. Il n'y avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans le passage, le moindre sujet de curiosit. En France, deux heures aprs, le peuple se serait montr aussi empress, aussi curieux, et serait demeur aux alentours de la maison se livrant mille commentaires. Mais les Anglais sont plus sobres de curiosit et de paroles. Le drame du Southwark venait d'avoir son dnoment, et chacun paraissait satisfait. La dcision du magistrat avait paru juste tout le monde, une seule personne excepte. Cette personne n'avait pas encore quitt le passage. Elle se promenait d'un pas ingal et fivreux, cherchant des yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en continuant ses recherches, le rvrend Peters Town, car c'tait lui, se tenait le discours suivant:--Voil un magistrat de police qui son indpendance et son impartialit coteront cher. J'ai eu beau me pencher son oreille, lui dire qui j'tais, lui souffler que le lord chief justice tenait ce que l'abb Samuel demeurt provisoirement en prison... il a feint de ne pas comprendre. Mais, pensait encore le rvrend, un magistrat de police n'est pas comme un juge perruque. On peut le destituer sans difficults, et le lord chief justice, si je le demande, n'y manquera pas! Comme il prenait cette rsolution, une main s'appuya sur son paule. Le rvrend Peters Town se retourna et reconnut miss Ellen.--Mais, dit-il, qu'tes-vous donc devenue? je vous cherchais partout... --J'ai accompagn un bout de chemin le docteur allemand. C'est trs-curieux, savez-vous, cette exprience qu'il vient de faire? Et miss Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employ par le prtendu mdecin allemand. --Ah! vous trouvez? fit le rvrend avec amertume. --Trs-certainement, dit miss Ellen. Un sourire plein d'ironie glissa sur les lvres minces du rvrend: --Pourquoi ne le recommandez-vous pas au noble lord votre pre, pour qu'il puisse obtenir une rcompense du Parlement? Il a fait de si belle besogne, en vrit! --En effet, dit miss Ellen en souriant, il a t la cause premire de la mise en libert du prtre irlandais. --Et ce ngre qui s'en mle! dit encore le rvrend, les lvres frmissantes de fureur. Un sourire fut la rponse de miss Ellen.--Mais ce mdecin allemand, s'cria le rvrend avec une fureur croissante, vous le connaissez donc? Il vous a donc t prsent, que vous tes sortie avec lui? --Mais certainement, je le connais, dit la jeune fille, toujours railleuse. Je connais aussi le ngre. C'est le complice du docteur allemand. --Les misrables s'entendaient! exclama le rvrend, qui avait l'cume la bouche, pour sauver l'abb Samuel, qui est leur ami. --Mon rvrend, dit miss Ellen en souriant, j'ai des choses fort curieuses vous apprendre; mais pour cela, il faut que vous soyez plus calme, d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs que dans la rue. Nous allons monter dans un cab, et je vous reconduirai chez vous, Elgin Crescent. --Parfait, dit Peters Town, qui commenait rougir de son emportement. Miss Ellen prit son bras et l'entrana hors du passage. Au bout d'Adam's street, il y avait une place de voitures; le rvrend hla un hanson et le cabman s'empressa d'avancer. Quelques secondes, aprs, miss Ellen et Peters Town roulaient vers Elgin Crescent. --Maintenant, dit miss Ellen, je commence par vous dire que le mdecin allemand, le ngre et l'abb Samuel sont autant de fenians. --Le prtre, oui... mais... les deux autres?... --Je ne l'affirmerais pas d'une faon absolue pour le ngre. Cependant, je puis rpondre d'une chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a dur l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand et le ngre ont chang de mystrieux regards d'intelligence. Par consquent, ils taient complices. --Mais qu'est-ce que cet Allemand? --D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il n'est mdecin, mon rvrend... Je ne crois mme pas qu'il soit Anglais. Peut-tre est-il Franais... mais je n'en ai point la preuve. --Cependant, vous dites le connatre. --Sans doute, et je m'tonne qu'un homme aussi perspicace que vous, mon rvrend, n'ait pas devin, ajouta miss Ellen avec une pointe d'ironie. Eh bien! c'est cet homme mille visages, mille ressources, ce Prote moderne, cet tre insaisissable, que nous avons tant cherch et qui a mis la police sur les dents, qui a sauv John Colden, et qui se nomme l'homme gris. --L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le rvrend avec un accent de rage et de stupeur. C'tait lui! --Oui, mon rvrend. --Et vous l'avez reconnu? --Aussitt qu'il est entr. Alors Peters Town eut un clat de rire nerveux. --Mais, alors, vous tes folle, miss Ellen, dit-il. --Pourquoi? --Parce que vous pouviez me dire deux mots l'oreille, et, avec le concours du magistrat, nous l'eussions fait arrter. --Rien n'tait plus facile. Mais telle n'tait pas mon intention, dit froidement miss Ellen. En ce moment le hanson s'arrta. Mais le prtre anglican tait si boulevers qu'il ne s'aperut pas qu'ils taient arrivs la porte de sa maison dans Elgin Crescent.--Venez, dit miss Ellen, je vous expliquerai ma conduite quand nous serons dans votre cabinet. Et ils entrrent. XLIX Un homme attendait le rvrend dans son cabinet. C'tait le jeune clergyman qui, la veille, avait attir l'abb Samuel Saint-Paul. A la vue de miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille lui dit:--Vous pouvez rester, monsieur; je sais que vous tes le bras droit du rvrend et je puis parler devant vous. Le rvrend n'avait plus figure humaine. Lui, ordinairement d'une pleur asctique, tait devenu rouge comme un homard cuit; une cume blanche frangeait ses lvres, et il avait l'oeil stupide et rond comme un bouledogue aprs le combat. Miss Ellen s'assit. Elle tait aussi calme, aussi souriante que le rvrend tait agit.--coutez-moi bien, dit-elle alors. Le jeune clergyman baissait modestement les yeux, bloui qu'il tait par la rayonnante beaut de la patricienne. --Quand je suis venue vous, que vous ai-je dit? Je vous ai dit ceci: il y a un homme que je hais de toutes les puissances de mon me, parce que cet homme m'a humilie. Voulez-vous vous associer ma vengeance? Et vous m'avez rpondu: oui, n'est-ce pas? --Sans doute, dit le rvrend. --Alors, si je n'ai pas fait arrter cet homme aujourd'hui, si je suis sortie familirement avec lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore prte, et que nous avons autre chose faire auparavant. --Je ne vous comprends pas, dit le rvrend Peters Town. --Je m'expliquerai tout l'heure. Veuillez m'couter encore. Le rvrend s'tait un peu calm, et un sentiment de curiosit avait fait place, chez lui, la fureur concentre qui l'agitait tout l'heure. --Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais ont un chef suprme, un enfant de dix ans, dont ils attendent l'adolescence avec cette patience qui caractrise leur race. Peters Town fit un signe de tte affirmatif. --Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon pre et moi, nous avons voulu nous en emparer. On nous l'a enlev. --Et vous avez perdu ses traces? --Oh! non, dit miss Ellen, je sais o il est maintenant. On l'a fait vader de Cold bath fields, o il tait au moulin; et c'est mme la suite de cette vasion que John Colden fut condamn mort. --Oui, je savais cela, dit le rvrend, mais qu'ont-ils fait de l'enfant? --L'enfant est entr Christ's Hospital. --C'est impossible! s'cria le rvrend. --Impossible, peut-tre; vrai coup sr. Comment ont-ils fait? je l'ignore; mais l'enfant est l, sous la double protection du lord maire et de l'inviolabilit du lieu. --Mais il y est sous un autre nom que le sien, sans doute? Il faut le dmasquer!... --Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, voici que vous laissez l'homme gris au second plan. Mais vous comprenez la ncessit d'avoir l'enfant tout d'abord? --Oui, certes. --Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne laquelle il faut vous livrer tout de suite. --Et ce sera une rude besogne, dit le rvrend, car j'aimerais mieux me heurter l'autorit du lord chancelier qu' celle du lord maire. --Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous aurons un auxiliaire. --Lequel? --C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche et qui tait nourrisseuse d'enfants. Et je me charge de la trouver. En prononant ces derniers mots, miss Ellen se leva et rajusta son manteau. --Souffrez maintenant que je me retire, mon rvrend, dit-elle. --Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous m'avez promis une explication. --Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif de mon trange conduite vis--vis de l'homme gris? Et sa voix redevint railleuse.--Eh bien! coutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit une singulire fantaisie. Il s'imagine qu'aprs l'avoir ha je finirai par l'aimer. Et justement, ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait le mme rve. --Vous voulez vous faire aimer de cet homme? Dans quel but? --C'est alors que commencera ma vengeance. Pardon, vous ne me comprenez peut-tre pas, dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste, parfaitement inutile. Et elle tendit la main au rvrend:--Au revoir, dit-elle. Demain vous aurez de mes nouvelles. Les deux prtres taient tellement tonns qu'ils la laissrent partir. Mais lorsque le bruit de la porte se refermant fut arriv jusqu' lui, le rvrend Peters Town regarda le jeune clergyman: --J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tt ou tard. --Pourquoi? fit le jeune homme tonn. --Parce que de la haine l'amour il n'y a qu'un pas.--Le clergyman tressaillit.--Mais, acheva le rvrend, nous serons l, nous... et ces maudits aptres de l'Irlande ne nous chapperont pas toujours!... CINQUIME PARTIE LES TRIBULATIONS DE SHOKING_ I Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les arcades de Regent street, entraient au caf de la Rgence, et refluaient jusque dans Leicester square. Les cabs taient devenus rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient discrtement et la sourdine. Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle _l'Enfer_ de mistress Burton. Le Franais est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions. Mme lorsqu'il est aim beaux deniers comptant, il se plat croire que son physique, ou tout au moins ses qualits morales ont un certain poids dans la balance. L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion srieuse, et quand il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce gnreux viscre se trouve son portefeuille gonfl de banknotes et de chques. Car, ne vous indignez pas, Parisiens! le lord le plus respectable, le gentleman le plus accompli, donne l'objet de son amour un chque sur les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait rgler un fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers du monde. Et, Parisiens, pour qui ce livre est crit, n'allez pas croire que ce mot _enfer_ est synonyme de flammes ternelles et de souffrances atroces, qu'il est le programme d'une lgion de diables arms de fourches et de diablotins brandissant des fouets. Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pntrant avec nous dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, droite un htel franais tenu par des Allemands. Le marchand de cigares est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli franais de Strasbourg, et honore de la pratique de tous les marchands de chevaux. L'htel est _confortable_ et dans les prix doux; il s'y trouve une table d'hte de rfugis hongrois et polonais, qui frquentent assidment Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme minuit; deux heures du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. Ponton street est dsert. L'enfer n'a ni flammes ni lumires. On ne voit pas une lumire travers les stores baisss; on n'entend pas le moindre bruit derrire la petite porte cintre qui cependant, s'ouvre et se referme de minute en minute. Un cab arrive et s'arrte. Tantt c'est un gentleman qui en descend. Tantt une femme lgante, bien encapuchonne, bien voile. La porte s'ouvre et se referme, le cab s'loigne; si la chose tait dfendue, le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir. Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien dire. Or, ce soir-l, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irrprochable habit noir, le gilet pardessous et la cravate blanche, accessoires obligs de tout Anglais qui se respecte, partir de neuf heures de releve, cheminaient pied sur le trottoir de Ponton street, se dirigeant vers la porte mystrieuse de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement, comme des gens qui ont se faire de srieuses confidences et ne sont nullement presss d'arriver leur but. --Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien chang depuis sept huit ans. Celui qui parlait ainsi, tait un homme d'environ trente-six ans, grand, blond, la tournure militaire et portant moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la guerre de Crime... --Bah! mon cher, rpondait son compagnon, un adolescent presque imberbe. Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y rgne sans partage et y procure toutes les jouissances possibles. --J'attendais cette rponse, mon cher baronnet, reprit le premier interlocuteur, pour vous avouer mon cas.--J'arrive des Indes, vous le savez?--Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre ge, un coeur sentimental et un amour mystrieux. --Ah! oui, miss Emily?--Vous m'avez dj dit cette histoire, rpondit le jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dnoment le plus heureux. --Hlas! oui, soupira le major Waterley. C'tait bien, en effet, le major Waterley qui avait confi un enfant mistress Fanoche, que nous avons vu revenir Londres, l'heureux poux de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que celui qu'il croyait son fils ft adopt par lord Wilmot, l'excentrique personnage d'Hampsteadt, et plac comme tel au collge de Christ's Hospital. --Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet, rpondit le jeune homme, vous m'tonnez fort, major. Vous soupirez en parlant de votre bonheur. --Hlas! c'est que mon bonheur n'est pas complet. --Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily? --Au contraire, je l'adore! --Alors, que vous manque-t-il? --La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contracte dans l'Inde; et c'est pour cela que je vous ai pri de me prsenter chez mistress Burton. --Mais de quoi s'agit-il donc? --Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus Londres un seul endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y prsenter. Les tavernes o on fume de l'opium sont frquentes par des roughs, et on n'oserait y mettre les pieds. --Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous. --On fume chez mistress Burton? --Oui, mais en grand mystre, et il faut tre initi et fortement recommand pour avoir accs dans la salle _des gens en dlire_, c'est ainsi qu'on appelle le sanctuaire. --Y serai-je admis, au moins? --Oui, parce que mistress Burton n'a rien me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas? --A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux... II La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvrent dans une alle presque noire, l'extrmit de laquelle vacillait un point lumineux, c'est--dira une petite lampe suspendue la vote et que le courant d'air de la porte avait laiss teindre. Si l'enfer de mistress Burton tait un lieu de dlices, coup sr l'entre n'en donnait pas le programme. La porte s'tait ouverte et referme toute seule, grce un cordon tir de l'intrieur et un contrepoids form par un ressort boudin. --H! dit le major, cela n'a pas prcisment l'air d'un palais. --Vous verrez, rpondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'alle jusqu'au bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvrent une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts, puis un troisime un peu plus fort. C'tait la manire usite par les habitus de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux visiteurs passrent d'une demi-obscurit une lumire plus vive. Ils se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir. C'tait une petite salle fort dserte, mais dpourvue de tout luxe. Il y avait du feu dans la chemine, auprs du feu une bouilloire pour faire le th, au milieu une table qui supportait une petite nappe et des tartines beurres, et auprs de cette table une respectable lady cheveux blancs qu'elle portait en longs _repentirs_, les mains ornes de bagues, proprette, grassouillette; ayant d tre fort jolie il y avait trente ou quarante ans, et qui avait conserv un fort beau sourire et un bel oeil noir plein de feu. On et dit l'pouse vnre de quelque haut magistrat ou de quelque alderman de la Cit. --Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main. --Bonjour, mon fils bien-aim, rpondit la dame avec l'accent onctueux d'une vritable aeule. En mme temps, elle regarda le major avec curiosit. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit: --Maman, je vous prsente un de mes bons amis, un parfait gentleman comme vous voyez, le major Waterley. La vieille dame s'inclina avec autant de grce et de lgret qu'et pu le faire une femme de pair aux rceptions de Sa Majest la reine Victoria.--Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite. Le major Waterley ne put s'empcher de jeter un regard quelque peu tonn autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, celle par laquelle le major et le baronnet taient entrs, et il et jur qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de Notting Hill. Mais la vieille dame tendit la main vers le mur et pressa un ressort invisible. Aussitt une porte masque s'ouvrit.--Venez, dit Charles Mitchell en entranant le major. Mille compliments, maman. Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-l tait large, bien clair; le sol tait jonch d'un pais tapis, les murs couverts de peintures reprsentant des fleurs et des oiseaux de paradis; et de distance en distance de belles lampes globe dpoli, poses sur des statuettes de marbre, rpandaient autour d'elles une clart voluptueuse et discrte. Le major fit quelques pas et des accords mlodieux frapprent ses oreilles.--On danse, dit Charles Mitchell. Et c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano. --Qu'est-ce que mademoiselle Olympe? --Une petite dame franaise qui a un succs fou Londres. Elle a des chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se ruine pour elle. Depuis qu'elle frquente le salon de mistress Burton, tout Londres y vient. Le major arrta Charles Mitchell.--Un mot, mon ami. Vous m'excuserez: je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas trs au courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu, de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entre, en est-elle si obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine? --Pas le moins du monde. --Alors, je ne comprends pas ce mystre? --Mon ami, rpondit le baronnet, vous avez toute la navet d'un homme qui a vcu sous le soleil des tropiques. Vous tes Anglais, et vous ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous ce que bon vous semble, la condition que vous ne gnerez personne. Si les salons de mistress Burton taient sur la rue, si on voyait les fentres brillamment claires; si au travers des rideaux de mousseline, des ombres suspectes passaient et repassaient enlaces, aux sons d'une valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froisse. --Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mre ou son aeule? --Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de trs-bonne famille, et qu'on appelle lady Perceval, est la contrleuse de la maison. Pardonnez-moi le mot. Personne ne pntre ici sans lui avoir t prsent. Savez-vous bien qu'il faut tre un parfait gentleman pour tre admis chez mistress Burton? --Ah! c'est diffrent. --Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous prsenterai la matresse de la maison. Ils taient arrivs au bout du corridor. Il y avait l deux grands laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte et annona le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major tait au seuil d'un grand salon ruisselant de lumires, rempli d'hommes distingus et irrprochables et constell de jeunes et belles femmes en robes de bai. On dansait. --Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous prsenterai... III La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames leur place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avana vers une petite dame entre deux ges, qui portait une profusion de roses dans ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets sems de rubis et d'meraudes, et avait au cou un collier triple rang de grosses perles. Cette dame, qui tait encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, n'tait autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis il prsenta le major, et mistress Burton tendit la main celui-ci en lui disant:--Vous tes dsormais chez vous, monsieur. Aprs quoi, elle cacha son visage dans un norme bouquet qu'elle tenait la main, fit une rvrence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable qui causait avec une toute jeune fille. --Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se passe comme dans le meilleur monde. --Mais, o fume-t-on? demanda le major. --Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous tes quelque peu press. Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pntrants dont l'atmosphre tait imprgne, en admirant ces beauts tincelantes et mdiocrement vtues. --Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent une table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous prsente est initi aux volupts de l'opium. En effet, quand il les eut prsents l'un l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:--Vous fumez, monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra. --Ah! il y a donc une heure dtermine? demanda le major. --Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui prfrent les volupts divines aux plaisirs grossiers. --Merci pour moi, Robert, dit le baronnet. --Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la flicit sans limites, alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les paules. Sir Robert tait un enthousiaste. --coutez, dit-il, fous que vous tes, vous tous qui mprisez l'opium. Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence s'engourdir dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'me se dgage de lui et se cre des horizons et des mirages, et peuple et dcore sa fantaisie les lieux o se trouve son corps. Tout l'heure nous descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y viendras. --Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau? --C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'toffe orientale. Tout le long des murs rgne un large divan sur lequel se placent les fumeurs. Chacun d'eux a la porte de sa main une pipe, un grain d'opium et une lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrime gorge, les murs de la salle disparaissent. C'est--dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparat; des lgions de houris et de bayadres passent enlaces devant vous, dans un rayon de soleil et vous enivrent de leurs sourires. --Et c'est l ce que tu appelles: les flicits sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe que tu vois l-bas, auprs de la chemine, dans le grand salon, que rver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu peu l'abrutissement le plus complet. Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait piti, n'est-ce pas? dit-il. --Oh! certes, rpondit le major, dont le visage contract exprimait la passion froce. --Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dpit du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire contre le gentleman, entassait faute sur faute.--Je ne suis pas trs-fort, dit-il, excusez-moi... --Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troubl par la description que vient de vous faire mon ami Robert. --Oh! rpondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la chemine du salon de jeu, qui marquait deux heures et demie. --Vous avez encore une heure et demie attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous prsenter la _Sirne_. --Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indiffrence. --Une femme bien autrement sduisante que toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir Robert et le major changrent un regard de piti. Mais Charles Mitchell reprit:--Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirne. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous revenez des Indes. --Eh bien! aprs la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle crature humaine ne saurait me la faire oublier. Un sourire glissa sur les lvres du baronnet. --Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevrent la partie. --Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un salon voisin o une jeune femme tait assise l'cart. Brune et les lvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes cratures, une pivoine pousse au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur tait bien celui d'une sirne,--on ne lui connaissait pas d'autre nom du reste,--et quand son regard noir et profond eut rencontr le regard du major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tte aux pieds, et il oublia momentanment l'ardent dsir de fumer l'opium qui l'avait amen chez mistress Burton. IV La Sirne avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis qu'elle tait une des clbrits galantes de Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beaut, comme l'amour, vit essentiellement des contrastes. A Paris, Vienne, Florence, on et trouv la Sirne moins belle qu' Londres. Cette femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au teint mat et lgrement bistr faisait sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux blonds. Mais ce nom de Sirne s'appliquait moins peut-tre sa beaut qu' sa voix qui avait de mystrieux entranements. D'o venait-elle? tait-elle Anglaise, Italienne ou Franaise? On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'tait mistress Burton qui l'avait dcouverte et en avait fait le plus bel ornement de ses salons. Il y avait de cela environ deux mois. Depuis lors, la Sirne avait fait parler d'elle aux quatre coins de Londres; c'est dire qu'on se l'tait dispute avec acharnement, qu'on s'tait battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans un accs de folie, s'tait tu la porte de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, peine et-elle lev les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout l'heure protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'pouser, s'tait senti tressaillir de la tte aux pieds et avait prouv sur-le-champ l'attraction mystrieuse qu'exerait cette singulire crature. Elle lui avait indiqu une place auprs d'elle sur le sopha o elle tait assise, et ds lors le major avait oubli le motif premier de sa prsence chez mistress Burton, c'est--dire son ardent dsir de fumer de l'opium. Et, tandis que la Sirne commenait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'tait cart discrtement, avait promen pendant un instant un regard indcis autour de lui comme s'il et cherch quelqu'un au milieu de cette foule lgante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini par murmurer: --Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqu de moi. Mais, comme il faisait cette rflexion entre ses dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui taient entrs, et un jeune homme se montra sur le seuil.--Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main. Or, ce nouveau venu n'tait autre que ce jeune et lgant tourdi, le marquis de L..., que nous avons entrevu Hyde Park, causant avec miss Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer cheval auprs d'elle n'tait pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontr Nice ou Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.--Eh bien?--Eh bien, il est venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirne. --Ah! ah! dit le marquis, c'est merveille. --Tout l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois c'est ncessaire. Je crois bien que la Sirne fera la besogne toute seule. Tout en causant voix basse, les deux jeunes gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme trange et qui suspendait son regard et son me aux lvres de la Sirne.--Vous pouvez tre certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en ce moment. --Alors l'preuve sera inutile.--Je le crois. Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entrana dans une embrasure de croise et lui dit: --Vous plairait-il de causer quelques minutes. --Comment donc, mon cher? --Je commence tre si fort intrigu, reprit le baronnet, que j'prouve le besoin de vous demander une explication. --Ah! fit le marquis en souriant, vous tes intrigu? --Au plus haut degr. --Je le suis peut-tre autant que vous. --Alors, je ne comprends absolument plus rien tout cela, dit le baronnet, et, moins que vous ne vous moquiez de moi... --Charles! --Voyons, expliquons-nous nettement. --Je ne demande pas mieux. --Avant-hier, au club, vous m'avez propos la singulire partie que voici: nous devions jouer un cart en cinq points, sans revanche. Si je gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, la condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne ft d'un parfait gentleman. --Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous xcutiez, dit le marquis. --Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?--Sans doute, ai-je rpondu.--Eh bien! je dsirerais que vous le prsentassiez chez mistress Burton.--L, m'avez vous dit encore, vous tcherez que la Sirne le subjugue, le fascine, le grise, dussiez-vous l'entraner dans le salon souterrain o l'on fume de l'opium. --Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis. --Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obi vos instructions. J'ai amen le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium enrag, et vous devez voir l'animation de son visage que la Sirne lui plat fort. --Eh bien, fit le marquis. --Eh bien! je dsirerais savoir quel intrt vous pouvez avoir ce que le major devienne amoureux de la Sirne? --Je n'en ai aucun. --Plat-il! --C'est la vrit pure. --Alors quelle singulire fantaisie?... --Je n'ai pas de fantaisie. J'obis, voil tout. --Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie? --Non, mais je suis moi-mme, fascin par une sirne. Une sirne qui ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le major et la Sirne fussent mis en rapport. --Peut-on savoir le nom de _votre_ Sirne? --Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure. A ce nom, sir Charles Mitchell eut une vritable exclamation d'tonnement.--Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot tout cela je veux tre pendu la porte mme de Newgate, comme coupable de fenianisme. --Et moi aussi, dit le marquis, comme un cho. Cependant les salons de mistress Burton commenaient se vider peu peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait. V Cette mme nuit-l, vers cinq heures du matin, une voiture dont les stores taient soigneusement baisss stationnait au coin de Panton street et d'Haymarket. Il y avait dj plus d'une heure qu'elle tait l, et on et pu croire que le cocher attendait ses matres, et que, par consquent, la voiture tait inoccupe, si, de temps autre, un des stores ne se ft soulev demi, laissant apercevoir une tte de femme qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait. Chaque invit de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces beauts faciles que faisait plir la Sirne. Tout coup le store se souleva vivement. Cette fois, un homme tait sorti seul de l'enfer et marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitt qu'il fut tout prs, la portire s'ouvrit:--Montez, dit une voix de femme. Ce personnage, qui n'tait autre que le marquis de L..., entra lestement dans la voiture dont la portire se referma. Alors il se trouva tte tte avec miss Ellen.--Eh bien? dit-elle. --Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis. --Il mord la Sirne? --C'est--dire qu'il est fou. --A-t-il fum de l'opium? --Non, la chose tait inutile. Pourtant il tait venu dans cette intention, car il parat qu'il possde au plus haut degr cette trange passion, mais les regards et la voix de la Sirne l'en ont dtourn. Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs tait ouverte, il n'a mme pas rpondu. --Il regardait la Sirne, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie. --Il la contemplait, il l'adorait... --Et ils sont encore l-bas? --Oui. Mais mistress Burton a envoy chercher un cab pour eux. Tenez, le voil. En effet, une voiture venait de s'arrter la porte mme de l'enfer. --Et vous croyez qu'il la suivra? --En ce moment, elle le conduirait au bout du monde. Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de son cocher, et, en mme temps, elle baissa la glace du devant du coup.--Avance de quelques pas, dit-elle. Le coup vint se ranger tout auprs du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baisse, mais elle fit descendre le store de faon voir et entendre sans tre vue.--Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude. Cinq minutes aprs, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les voitures de place Londres ne soient point assujetties avoir des lanternes, le cab qu'on tait all chercher en avait deux, dont la rverbration se projetait jusque sur le trottoir. Cette clart permit miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppe dans un burnous de cachemire blanc. C'tait la Sirne. Elle s'appuyait sur le bras d'un homme que le marquis de L..., dsigna tout bas l'oreille de miss Ellen:--C'est lui, dit-il. En effet, c'tait le major Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont mordus au coeur par une passion violente et sauvage.--Montez, dit la Sirne en s'lanant la premire dans le cab. Le major obit.--Portland place, dit-elle au cabman. Le cab partit. --Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous tes un gentilhomme accompli. --Miss Ellen, rpondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous m'avez fait faire l est bien trange? Et ma curiosit est pique au plus haut degr. --Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oubli nos conventions? Vous m'avez, demand la faveur de monter cheval avec moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accorde, la condition que vous me rendriez un service sans chercher en pntrer le mystre. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vtre. --Mais ne saurais-je jamais rien? --Je ne dis pas cela. Si vous tes discret, docile, obissant, dit la jeune fille en riant, on vous dira peut-tre quelque chose plus tard. Adieu... --Comment! vous me renvoyez? --Voulez-vous que je vous mette chez vous? --Volontiers, dit le marquis. --24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes aprs, le marquis tait sa porte.--O allez-vous? dit-il miss Ellen en lui baisant la main. --Encore un mystre! dit-elle. Et elle attendit que le marquis ft entr. Alors elle dit au cocher:--A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coup partit. Alors miss Ellen murmura:--Je suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien profondment cette nuit. Une demi-heure aprs, le coup s'arrtait la porte de ce cottage o mistress Fanoche avait cach jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure s'tait vu mettre un masque de pois sur le visage. VI Pntrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance de Dudley street. Mistress Fanoche avait renonc, comme on le pense bien, son premier mtier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle s'tait spare de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hsit la trahir. On se souvient de ce qui s'tait pass entre mistress Fanoche et l'homme gris. Aprs la disparition de Ralph, elle tait retourne Londres et son grand tonnement, elle avait trouv sa maison dserte. Si la vieille dame qui tait partie, la veille au soir, en compagnie de lord Palmure et qui se voyait dj propritaire d'un joli cottage Brighton avait abandonn les cinq petites filles dans le jardin, aprs son dpart, une main charitable avait recueilli les pauvres dlaisses. Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient t conduites dans une vraie pension o on prendrait soin d'elles et o on ne les maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'tait pas beaucoup proccupe de savoir ce qu'taient devenues ses anciennes pensionnaires; elle tait retourne Hampsteadt o elle s'tait tenue bien tranquille, jusqu'au jour o l'homme gris, au lieu de la chtier, avait prfr se servir d'elle pour reprsenter au major Waterley le petit Irlandais comme son fils et le faire admettre ainsi Christ's Hospital. Mistress Fanoche avait t largement paye. Aussi, depuis ce temps-l, vivait-elle fort tranquillement, mangeant ses petites conomies, et craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait conserv Mary l'cossaise, sa fidle servante. Mary sortait seule, allait aux provisions et rapportait sa matresse, qui n'osait franchir le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'tait ainsi que mistress Fanoche avait t tenue au courant de ce qui se passait dans le cottage voisin, chez le prtendu lord Wilmot qui, pour elle, tait toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la mme source, que le condamn John Colden avait t arrach l'chafaud et que l'homme gris, souponn d'avoir prpar cet enlvement, n'avait pas reparu au cottage depuis. Cette dernire information avait permis mistress Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la Comme elle prenait son th, vers huit heures du soir, elle entendit sonner la grille du cottage. Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point t remise par le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage, car il tait envelopp dans un grand manteau et avait son chapeau rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, prouva un petit tremblement nerveux. Les consciences timores, comme celle de la nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre avec une sorte de rpugnance, puis elle courut la signature. Mais la signature tait absente. Elle lut: Mistress Fanoche est prie d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas la personne qui sonnera, elle s'exposerait de vifs dsagrments. Si mistress Fanoche avait la malencontreuse ide de porter la prsente lettre la police, elle s'exposerait d'autres msaventures. Enfin, si elle confiait qui que ce soit la substance de ladite missive, elle encourrait la colre d'un personnage puissant. La lettre chappa aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara d'elle.--Oh! dit-elle Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompe... L'homme gris n'est pas en prison. Et, partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie une vritable panique. Nanmoins elle se conforma aux avis mystrieux renferms dans la iettre, elle ne la montra point Mary et exigea mme que celle-ci s'allt coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-mme, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pntr si brusquement. L, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La soire s'coula; elle entendit sonner minuit toutes les paroisses du voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur mystrieux ne se prsentait pas. Mistress Fanoche commenait esprer vaguement qu'on l'avait mystifie. Mais, tout coup la sonnette tinta. Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment son coeur. Un moment mme elle crut qu'elle n'aurait pas la force de bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison et traversa le jardin. Arrive auprs de la grille, elle respira plus librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune et frache lui dit:--Vous tes bien mistress Fanoche? --Oui, dit-elle. --Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'tait elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure. VII Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon o elle tait tout l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commenc respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entirement en entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi trait dans son jardin elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas tir vengeance, devait tre un homme de moeurs douces et par consquent peu craindre. Et puis, enfin, il n'tait pas question de l'homme gris, le personnage tant redout. Cependant, lorsque miss Ellen eut relev son voile et que son oeil se fut arrt sur mistress Fanoche, cette dernire ne put s'empcher de tressaillir. --Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but de ma visite nocturne. Vous avez t nourrisseuse d'enfants? dit miss Ellen. --J'ai tenu un pensionnat, rpondit mistress Fanoche. --Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants... --Oh! quelle calomnie!... s'cria mistress Fanoche, qui devint tout coup livide. --C'est du moins ce qu'a dclar un homme que la justice a sous la main et qui se nomme Wilton. --Le misrable! Miss Ellen haussa lgrement les paules.--Chre madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs dtails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner choisir: ou Botany Bay, c'est--dire la transportation, si mme vous n'tes condamne mort, ou l'impunit et quatre mille livres. Il est bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady, balbutia mistress Fanoche, de plus en plus domine par l'accent hautain de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure... --coutez-moi donc, fit schement miss Ellen, vous allez voir que je suis renseigne. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes, le major Waterley, vous crivit pour vous rclamer un enfant qui vous avait t confi. --Ah! s'cria mistress Fanoche. Voil bien qui prouve que je suis innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du collge de Christ's Hospital. --Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez vol, il se nommait Ralph; mon pre a voulu le ravoir et il s'est adress la vieille dame qui tait votre associe. Mistress Fanoche courba la tte. Elle voyait que miss Ellen tait plus instruite qu'elle ne le supposait d'abord. Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'chappa, tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut envoy Cold bath field et condamn au moulin, puis enlev par un certain John Colden, qui a t condamn mort.... Enfin, une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, la seule fin que vous le prsentassiez au major Waterley comme son fils. Le nom de l'homme gris avait fait plir mistress Fanoche.--Cet homme, dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai d obir, sous peine de mort. --Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai engag avec lui une lutte sans trve ni merci. Elle disait cela avec un calme hautain, le regard assur, la tte rejete en arrire, et mistress Fanoche ne put s'empcher d'prouver pour elle une nave admiration. --Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris! --Et je l'ai presque terrass cette heure, dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de grce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous. La nourrisseuse se prit trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!... --Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frmissante, tenez, lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse perdue. --Sign du lord chief justice. --Mais, je suis perdue, mon Dieu! --C'est--dire que, je n'ai plus qu' remettre cet ordre deux policemen et vous serez conduite Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez pas en prison et vous toucherez une rcompense de quatre mille livres si vous me servez. --Mais, si je vous sers, milady, s'cria mistress Fanoche qui se voyait dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera. --Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, qui on a promis sa grce, s'il faisait des rvlations, est prt donner le chiffre de vos victimes. Mistress Fanoche commenait s'arracher les cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes. Un moment elle songea se ruer sur miss Ellen, appeler Mary l'cossaise son aide et lui arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'et t une violence inutile. Mme en assassinant miss Ellen elle n'et pas dtourn l'orage. --Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, coutez-moi attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut tre conjur. Le jour o je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra plus se venger de vous. --Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse? --Il faut que vous dclariez par un crit adress au lord chief justice que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le mme qui a t condamn au moulin. --Mais si j'cris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable. --Sans doute, et il faut mme que vous confessiez dans cet crit que vous avez confi le fils du major Wilton, qui l'a noy. --Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche. --Vous serez condamne, mais la reine vous fera grce. --Et qui me l'assure? --Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de sincrit dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi cette promesse. VIII Le jour naissait, comme il nat Londres. C'est--dire que le brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin apparaissaient peu peu au travers. Miss Ellen dit mistress Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais vous mettre en lieu sr. --O me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse. --Chez le rvrend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres. --Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l, dit-elle. Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parl de l'archevque de Cantorbry? Eh bien! le rvrend Peters Town lui donne secrtement des instructions. A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait clairement une chose; c'est qu'elle tait doublement perdue, si elle n'obissait pas aveuglment.--Soit, dit-elle, je suis prte vous suivre. Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tte. Mistress Fanoche jugea inutile de rveiller Mary l'cossaise et de lui apprendre son dpart. Quelques minutes aprs, les deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen avait laiss la porte.--Elgin Crescent! dit-elle au cabman. Le rvrend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen, car peine le cab fut-il arrt sa porte que cette porte s'ouvrit et que le prtre anglican vint la rencontre des deux femmes.--Je vous prsente mistress Fanoche dont je vous ai parl, dit miss Ellen. Le prtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit un signe mystrieux que le rvrend comprit, car il la fit passer dans une pice voisine laissant mistress Fanoche toute seule. --Eh bien, elle consent? --A tout. Avez-vous prvenu le lord chief justice? --Sans doute, puisque je vous ai envoy l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficult que nous n'avions pas prvue, reprit le rvrend. Cette femme va faire sa dposition par crit... Elle confirmera ensuite cette dposition de vive voix en prsence d'un magistrat de police et de deux secrtaires. --Je lui ai promis sa grce. --Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les dbats du procs, s'il avait lieu, seraient publis, et que la libert de la presse nous gnerait. --Mais le procs n'aura pas lieu. On la relchera sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre. --Sa dposition n'en sera pas moins valable. --Sans doute. --Mais vous ignorez peut-tre, miss Ellen, les rglements de Christ's Hospital et les singuliers privilges dont jouit ce collge, depuis le roi Edouard VI son fondateur. --Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, rpondit miss Ellen en souriant. Tout lve revtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrter que s'il commettait un crime dans la rue. Il y a mieux; je suppose qu'on le dsigne un policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamn vad de Bath square; le policeman ne voudra pas le croire; mais, le crt-il, il vous rpondra: Je ne puis pas mettre la main sur un enfant revtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme dernire hypothse, qu'un policeman intimid ose passer outre et mettre la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramen en prison, reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire protestera et, la tte de ses aldermen, ira le rclamer. --Vous voyez donc bien, dit le rvrend Peters Town, que tous nos efforts choueront contre cette loi qui protge les lves de Christ's Hospital. --Non, dit miss Ellen, car on arrtera l'enfant dpouill de son costume. J'ai tout prvu. Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagn une femme qu'on appelle la Sirne? Cette, femme a fascin le major Waterley: dans huit jours, cet homme n'aura plus qu'une pense, qu'une volont, qu'un but, tre l'esclave de la Sirne. Il ne se souviendra mme plus qu'il a une femme. D'ailleurs j'ai pris soin de me dbarrasser provisoirement de mistress Waterley. Elle n'est plus Londres. --Qu'avez-vous donc fait pour cela? --Une chose bien simple: elle a reu une heure aprs que son mari tait sorti pour aller au club, un tlgramme qui l'appelait en toute hte a Glascow auprs de son pre qui, disait la dpche, avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point trouv, car il tait chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son pre, qu'elle trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en supposant mme qu'elle revienne sur-le-champ. Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirne. Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oubli sa femme, mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour de cong. Le suprieur du collge laisse l'enfant sortir avec son pre, et celui-ci le conduit chez la Sirne. --Mais, dit le rvrend, la difficult, l'impossibilit mme dont je vous parle existe toujours. L'enfant est revtu de son costume, et vous savez que lorsqu'un pre obtient l'admission de son fils Christ's Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vtement jusqu'au jour o il a termin son ducation. --Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirne le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghil, on se dbarrassera du major quand on voudra. On dshabillera l'enfant. La Sirne se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert, avec des boutons de mtal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter. --Et, alors la police arrivera. --Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vtre. --Mais enfin dit encore le rvrend, vous savez que les arrestations dans les maisons sont trs difficiles. --Aussi arrtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, o la Sirne le conduira la promenade. Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on entendit retentir un coup de sonnette. En mme temps le clergyman qui servait de secrtaire au rvrend entra.--Voici le magistrat de police et ses secrtaires, dit-il. Le rvrend repassa dans son cabinet, o mistress Fanoche attendait, livre mille angoisses.--Madame, lui dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine et entire. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler son front, et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, travers un brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder et lui crier: C'est ton tour maintenant! IX Pntrons prsent chez la Sirne. La Phryn pour qui on se brle si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic possde une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tu de dsespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait prpar la maison pour elle; il avait appel son aide des architectes, des peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante demeure. Il avait peupl le jardin de statues, entass dans l'intrieur de la maison des curiosits et des objets d'art; il en avait fait, en un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament lguait la maison la Sirne, et la Sirne en prit possession sans remords. C'est l qu' dix heures du matin, la courtisane, appuye une fentre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et se rchauffe un ple rayon de soleil qui a fini par triompher du brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il dort, les vtements en dsordre, la barbe dfrise, les cheveux emmls. Il dort d'un sommeil lourd et profond, rsultat d'une double ivresse, celle du vin et de l'opium. Dans un coin du boudoir est encore une table charge des dbris d'un souper. A terre, auprs du dormeur, gt sur le tapis le tuyau d'un narghil. Le major a le front livide, les lvres pendantes, et ses membres affaisss et ballants semblent attester que toute nergie a disparu de ce corps robuste et bien constitu. La Sirne le regarde de temps en temps; puis elle se remet la fentre, et son oeil se dirige au del du jardin, dont on aperoit la grille entre deux arbres verts. Elle parat attendre quelqu'un. En effet, bientt une voiture s'arrte devant la grille.--Enfin, murmure la Sirne, elle le verra endormi et verra si j'ai tenu ma parole. Une femme descend de cette voiture; elle est voile, et il est impossible de voir son visage; mais sa dmarche trahit la jeunesse, et peut-tre que l'homme gris, s'il tait l, aurait, du premier coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui revient de chez le rvrend Peters Town o tout s'est pass selon ses dsirs. Mistress Fanoche, moiti par peur, moiti par cupidit, car on a pay sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie franaise: mistress Fanoche a dpos devant le magistrat de police qu'elle avait confi le vritable enfant du major Waterley et de miss mily un homme du nom de Wilton, qui a d le jeter dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avou, en outre, qu'elle avait prsent au major le petit Irlandais condamn au moulin, et le magistrat a rdig de tout cela un procs-verbal que la nourrisseuse a sign. Enfin, mistress Fanoche a t admise fournir une caution de mille livres que miss Ellen a paye pour elle; et grce cette caution, elle a pu demeurer chez le rvrend, o elle sera l'abri des reprsailles de l'homme gris. Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire tomber dans un pige qu'elle a savamment combin, miss Ellen veut ruiner toutes ses esprances; avant de l'envoyer l'chafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui est l'espoir de l'Irlande catholique et opprime. A peine le magistrat s'tait-il retir, qu'elle a mis le rvrend Peters Town en campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sr, investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation un policeman vulgaire. Et le rvrend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait Portland place, s'assurer que le major Waterley tait aux mains de la Sirne et que celle-ci avait suivi ses instructions la lettre. Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et la vue du major endormi, elle prouve une vive satisfaction. Son voile est tomb: elle apparat la Sirne dans toute sa beaut resplendissante et hautaine. La Sirne, qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en prsence de la belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirne demeure debout. --Que s'est-il pass? demande miss Ellen. --Je l'ai amen ici quatre heures du matin. Le major tait dj demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons soup; il a bu comme un lord d'cosse. Il paraissait ne plus se souvenir de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de lucidit. --Oh! mon Dieu! s'est-il cri, que doit penser mistress Waterley! Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoye, lui disant que cette lettre tait alle le chercher au club, et que du club on l'avait envoye ici. Cette lettre tait de mistress Waterley, qui dsesprant de voir rentrer son mari, tait partie en lui annonant qu'elle allait assister aux derniers moments de son pre. Cette lettre a paru l'veiller un moment et le tirer de la torpeur o l'ivresse l'avait plong. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que craignez-vous? Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en mme temps, j'ai appel Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe charge d'opium. Peut-tre et-il fini par triompher de mes sductions. Mais la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est rveille ardente.--Vous le voyez, ajouta la Sirne, vous le voyez, milady, maintenant il dort. --Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'veiller dans une heure ou deux, en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen prsenta la Sirne un flacon fermoir dor--Il s'veillera encore abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz. --Et que lui dirais-je? demanda la Sirne: --coutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorit du matre qui dicte ses ordres l'esclave. X Peut-tre s'tonnera-t-on que la Sirne, qui avait vu des hommes du grand monde se rouler ses pieds en se tordant les mains de dsespoir, pour qui d'autres taient morts, qui n'avait qu' se montrer Hyde-Park pour y faire sensation et presque meute parmi la jeunesse dore de Londres, ft si humble et si soumise en prsence de miss Ellen? C'est que cette femme tait esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un pass nbuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes connaissaient: le rvrend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen avait eu besoin pour ses projets tnbreux d'une femme assez belle pour tourner la tte un homme, assez criminelle pour qu'on ost lui demander tout, assez docile pour qu'on ft sr de son obissance. Le rvrend Peters Town avait dcouvert la Sirne. Les prtres anglicans sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie prive, s'emparer des consciences et exercer une police mystrieuse. Le clerg de Londres traque ces pauvres cratures qui se sont rfugies dans l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de la police qu'elle fasse une rafle, trois heures du matin, sous les arcades de Rgent street. Et quand une crature est assez haut place par ses relations, pour chapper l'action directe de la police, on se livre de secrtes investigations sur son pass. Or la Sirne, quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait alors Anna Betlam, et elle tait juive de naissance. Condamne dix ans de rclusion, elle tait parvenue s'chapper, quitter l'Angleterre et se rfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beaut lui avait fait, en quelques annes, une vritable opulence. Sre d'tre oublie, elle avait os revenir Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les dandies ses pieds, lorsque le rvrend Peters Town avait fini par dcouvrir son identit. Il allait sans doute la signaler la police, au moment o miss Ellen tait intervenue.--Voici la femme dont nous avons besoin, avait-elle dit. Le soir mme, voile, gardant le plus strict incognito, elle s'tait prsente chez la Sirne et l'avait salue de son vrai nom d'Anna Betlam. La Sirne avait pli et balbuti. Alors miss Ellen lui avait dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement paye. Et la Sirne, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur, tait devenue l'esclave docile de miss Ellen. --coutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rle que vous devez jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant quel degr de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fix le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'veillera, il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitt. Il pensera sa famille, d'abord. --Et son enfant, ensuite? --Justement. Vous enverrez un valet de pied l'htel o il loge et le valet de pied rapportera une fausse dpche de miss Emily, que voici. Miss Ellen remit la dpche la Sirne. Elle tait enferme dans une enveloppe non scelle et ainsi conue: Cher ami, arrive Glascow. Mon pre hors de danger. Je reste trois ou quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai Londres. Quand la Sirne eut pris connaissance de cette dpche, miss Ellen lui dit:--Le major rassur sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer vos pieds les quatre jours de libert qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher celui qu'il croit son fils Christ's Hospital et de l'emmener la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas? --Oui, dit la Sirne. --L'enfant djeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce vin de Porto que je vous ai envoy et auquel est ml un puissant narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez l'enfant les beaux habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revtir; il ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gne horriblement. --Et quelle heure irai-je Hyde-Park? --A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, pied, en donnant la main l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la Serpentine. Je passerai cheval et je vous ferai un petit signe qui voudra dire que les policemen sont l. Ces dernires instructions donnes, miss Ellen quitta la Sirne, et ayant abaiss de nouveau son voile pais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle rentra chez elle. Lord Palmure, qui tait demeur au club jusqu'au jour, s'tait mis au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans l'antichambre de son appartement. C'tait un homme d'apparence robuste bien qu'il et des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il tait envelopp dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il prsenta une lettre miss Ellen; elle tait du rvrend Peters Town. Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donn Scotland yard comme habile et rsolu, il arrtera l'enfant, sans esclandre, et fera la chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention. Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent celui qu'ils considrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prvoir quelque rsistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement escort. Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et rsolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui dit-elle. L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant. --Soyez trois heures la porte de Pall-Mall, Hyde-Park, je vous le montrerai. L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu' terre. XI Ce mme jour-l, bien avant que le soleil part, et que le brouillard et acquis cette transparence qui est le vritable jour de Londres, une lumire brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant derrire les rideaux d'une petite fentre mansarde. Cette fentre tait celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'tait une des lingres du collge. De temps en temps elle interrompait son travail pour s'approcher de la fentre, soulever un peu le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, et l'accs de Christ's Hospital n'est pas facile aux trangers. Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'tait de l'heure matinale, par les insensibles progrs de l'aube blanchissant peu peu la brume noirtre qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnrent. Au mme instant une cloche se fit entendre. Cette cloche sonnait le rveil des lves de Christ's Hospital. Nous l'avons dit dj, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et on s'y lve plus tard encore. En France, les lyces sont sur pied cinq heures en t, six heures, au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes ne commencent gure avant huit heures. Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingre attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major Waterley, se rendant pour la premire fois chez lord Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, avait vu auprs de Ralph une femme qu'on lui avait donn comme sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingre Christ's Hospital, on devinera que c'tait elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. Dix minutes s'taient peine coules depuis que la cloche du rveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement la porte. Jenny courut ouvrir. Ralph entra et se jeta son cou. L'enfant tait devenu plus srieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas jaunes. --Ah! mre, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier. --Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions perdus si on savait la vrit. --On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent d'effroi. --Hlas! oui, mon enfant; c'est dj beaucoup qu'on te permette de venir m'embrasser tous les matins. Mon bien-aim, dit Jenny qui avait pris l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fte et cong pour toi, sais-tu? --Oui, mre, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon pre, va venir me chercher pour me conduire la promenade. Il est bien bon pour moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver appeler maman? Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense toi et j'ai envie de pleurer. --Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe une chose, aujourd'hui. C'est que tu me verras deux fois. --Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. Comment cela, maman? --Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je suis catholique, et j'ai la permission d'aller la messe Saint-Gilles deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur Waterley? --Habituellement, c'est dix heures. --Eh bien! dit Jenny, j'irai la messe auparavant; puis, au lieu de rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, la porte du collge, et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! rpta l'enfant. Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche annonait que les lves quittaient le dortoir pour se rendre dans les cours.--Dj! fit l'Irlandaise avec tristesse. --Adieu, mre, au revoir, ma petite mre chrie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientt, dit-elle d'une voix mue. Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples. Une heure aprs, Jenny l'Irlandaise, vtue proprement et simplement, comme une femme d'humble condition, entrait Saint-Gilles. Un homme assistait l'office divin, tout auprs de la porte, et tourna la tte en voyant entrer Jenny. C'tait le vieux sacristain de l'glise Saint-Georges, que son cur avait envoy porter une lettre l'abb Samuel, et c'tait prcisment l'abb Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha de Jenny et lui dit: --L'abb Samuel m'a plac ici en me recommandant de guetter votre arrive.--Il veut absolument vous voir. Une vague inquitude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea son fils. Que pouvait lui vouloir l'abb Samuel? L'office divin achev, elle se dirigea en toute hte vers la sacristie. Alors le prtre qui venait de quitter ses habits sacerdotaux accourut sa rencontre et lui dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta l'abb Samuel. La mre plit et joignit les mains. --J'ai reu hier soir un billet de l'homme gris. Le voil... Et l'abb Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit la jeune femme toute tremblante. XII Le billet crit par l'homme gris l'abb Samuel, tait dat de la veille et ainsi conu: Un nouveau pril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je l'ignore, mais je le saurai bientt. On veut l'enlever de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mre, dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes. --O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mre, que va-t-il donc nous arriver encore? --Ma fille, rpondit l'abb Samuel, ne craignez rien. Dieu nous protgea. Seulement, veillez, retournez au plus vite Christ's Hospital et ne perdez pas votre fils de vue. --Mais, mon pre, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit tre son pre, va venir le chercher comme l'ordinaire, pour le conduire la promenade. --Eh bien! dit l'abb Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, sous aucun prtexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui arriver de fcheux, et il est inviolable. Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se rsigna attendre la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de Christ's Hospital un _pastry cook_, c'est--dire un ptissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, demanda un verre de gin tendu d'eau, et se mit manger, non pour, apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, afin de voir dans la rue sans tre vue. Elle attendit longtemps, deux heures peut-tre. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit d'un cab qui s'arrta, devant la grille du collge. Ce gentleman tait le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitt. Alors elle jeta six pence sur le comptoir du ptissier et sortit; puis elle aborda le major au moment o celui-ci s'apprtait sonner. Du moment o le gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler son fils, qu'elle s'adresst au major. Le major Waterley avait le visage ple, les yeux mornes, la lvre pendante, comme un fumeur d'opium au rveil. Tout s'tait pass comme l'avait ordonn et prvu miss Ellen. En sortant de ce sommeil lthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le major avait vu la Sirne auprs de lui. D'abord, il ne s'tait souvenu de rien et avait demand o il tait. Puis, tout coup, jetant un cri, il avait prononc le nom de miss Emily. Alors la Sirne avait mis sous ses yeux la fausse pitre. Miss Emily n'tait plus Londres; elle tait Glascow, c'est--dire plus de cent lieues et pendant quatre jours, le major serait libre et la Sirne lui apparut si belle, qu'il ne se souvint mme pas de l'colier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il n'en parlait pas, la Sirne lui dit:--Vous oubliez donc ce que vous avez faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le chercher pour le conduire Hyde-Park. --C'est donc aujourd'hui jeudi?--Je ne m'en souvenais plus, dit-il. --Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment o il est votre fils, je l'aime. Et le major frissonna de volupt ces paroles; il rassembla ce qui lui restait d'nergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. En route, il se rptait machinalement, et comme un vritable maniaque, les derniers mots de la Sirne:--Je vous attends tous les deux pour djeuner. Toute sa raison, toute sa lucidit d'esprit s'taient rfugies et concentres dans cette ide qu'il allait djeuner avec _elle_. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il avec tonnement. Il ne la reconnaissait pas. --Qui tes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous? --Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, dit-elle avec motion. --Eh bien! vous le verrez quand je sortirai. Et il rentra, laissant Jenny la porte. Un horrible pressentiment s'tait empar de la pauvre mre. Elle avait vu le major plusieurs fois dj, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle revoyait un homme abruti et brutal. Cette mtamorphose n'tait-elle pas l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mre avait devin une partie de la vrit. Une demi-heure s'coula encore. Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la main. L'enfant aperut sa mre, eut un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major regardait d'un oeil stupide. Mais Jenny ne perdit pas un temps prcieux. Elle approcha ses lvres de l'oreille de l'enfant et lui dit:--Promets-moi bien de faire ce que je te dirai. Sous aucun prtexte, mon bien-aim, dit-elle encore dans ce patois irlandais qui tait comme la langue maternelle de l'enfant, sous aucun prtexte, ne quitte le vtement que tu portes. Me le promets-tu? --Oui, mre. --Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le cab. La pauvre mre demeura l un moment, les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'loigner. Et comme il disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprtait rentrer dans Christ's Hospital, un ngre vint passer.--Jenny? dit-il. L'Irlandaise se retourna et lui dit:--Vous me connaissez?--Oui. Je suis Shoking, suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entrana la mre de Ralph loin de Christ's Hospital. XIII Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait dj le caractre d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mre, et bien qu'il n'en put comprendre le motif, il tait bien rsolu obir. Le major ne s'aperut pas, tant il tait absorb lui-mme, du silence que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, o les distances sont normes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital dans Newgate street, Portland place. Ce fut l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrter devant la grille du jardin de la Sirne, l'enfant ne se reconnut pas, et il en tmoigna tout son tonnement,--Pourquoi sommes-nous ici? dit-il. Cette question arracha le major l'atonie dans laquelle il tait retomb.--Mon ami, rpondit-il, ta mre est absente, elle est en voyage et je te mne chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlt de miss mily pour qu'il songet sa vritable mre et devint tout triste. La Sirne se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit paratre le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir leur rencontre.--Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle. Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des affinits inexplicables, des sympathies qui naissent premire vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que nous voyons pour la premire fois. Ralph, qui savait bien que miss mily n'tait point sa mre, en dpit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne s'tait jamais senti attir vers elle. Elle lui apparaissait mme comme coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie, qui tenait de l'amant plutt que du fils. Ralph avait une adoration, sa mre. Il avait donc prouv une aversion instinctive pour celle qui en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major et la raison en tait bien simple encore: il n'avait point connu son vrai pre. Eh bien! chose trange! il prouva une sympathie mystrieuse et subite pour la Sirne. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc, les dents blouissantes de la pcheresse, lui donnaient comme une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, tait non moins habile sduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit navement la Sirne:--Oh! vous tes bien belle, madame. --M'aimes-tu dj? fit-elle. --Oui, madame. Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il tait onze heures, le moment du djeuner. L'enfant qu'elle plaa ct d'elle fut bloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui rgnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taills facettes; des fruits de toute beaut emplissaient des corbeilles de porcelaine de Svres, pte tendre; des mets exquis et jusque-l inconnus Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, tait non moins habile sduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit navement la Sirne:--Oh! vous tes bien belle, madame. --M'aimes-tu dj? fit-elle. --Oui, madame. Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il tait onze heures, le moment du djeuner. L'enfant qu'elle plaa ct d'elle fut bloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui rgnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taills facettes; des fruits de toute beaut emplissaient des corbeilles de porcelaine de Svres, pte tendre; des mets exquis et jusque-l inconnus Ralph fumaient dans des plats d'argent et rpandaient des parfums acres et pntrants. Le major, qui sortait peine d'une premire ivresse, fut bientt retomb dans une seconde. Les vins taient capiteux et lui montaient la tte, comme le sourire de la Sirne et les dernires fumes du hatchich. Quant l'enfant, la Sirne lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'tait l encore une recommandation de miss Ellen qui avait pens que, si l'enfant se laissait dpouiller de bonne grce de son costume, il tait inutile de le griser. Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris tout son empire. Depuis qu'il tait Christ' Hospital, Ralph, qui sortait tous les huit jours, avait pris got ces promenades que ses prtendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs se dveloppaient en lui, la vue de ces beaux quipages, de ces fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles aprs midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une voix dsole:--Je n'irai donc pas Hyde Park aujourd'hui? --Je t'y mnerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirne. --Vous, madame? --Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croise, vois-tu la voiture toute prte? En effet, Ralph, qui tait nanmoins un peu tourdi, s'tait approch de la croise, et il put voir dans la cour un joli landeau dcouvert, attel de deux magnifiques chevaux qu'un cocher poudr et vtu d'une livre bleue et blanche gros boutons d'or, tenait en mains.--Oh! la belle voiture! dit-il navement. La Sirne sonna. Une femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint taler sur un canap, entre les deux croises, un petit chapeau gris plumes de coq de bruyres, un pantalon bouffant et serr au genou couleur bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise brandebourgs noirs.--Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets. --Mon petit ami, rpondit la Sirne, c'est pour toi. Je veux que tu sois, Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen qui jouent la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces habits-l sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler un enfant de choeur?--Oh oui, madame, dit Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a dfendu. --Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas. --Oh! ce n'est pas de celle-l que je parle... De... ma nourrice... celle que j'appelle maman aussi. --Alors tu ne veux pas? --Non, madame. Et Ralph eut un accent de volont dont la Sirne comprit qu'elle ne triompherait pas par la persuasion--Allons, pensa-t-elle, il faut user des moyens nergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camrire emporta le charmant costume. En mme temps, elle versa au petit Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard depuis qu'il tait table et dont il n'avait pas os demander jusque-l. XIV L'enfant avait bu sans dfiance, et il continua babiller avec la Sirne, qui avait pris sur lui un mystrieux ascendant. Cependant, au bout de quelques minutes, un singulier phnomne se produisit: l'enfant n'prouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui rsultent de l'absorption d'une liqueur falsifie; mais il fut pris d'un redoublement de gaiet, et, voyant le major endormi, il se mit rire aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont livr plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des vgtaux dont le suc amne une folie momentane et fait perdre le souvenir. C'tait une substance de ce genre que miss Ellen avait mlange au vin de Xrs dont l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement la mmoire. Il demanda, en montrant le major, quel tait ce monsieur. Puis, s'tant regard dans une glace, il trouva que sa soutane tait fort laide. Alors la Sirne lui dit: --Mais tu ne veux donc pas la quitter? --Oh! si, fit-il, c'est trop laid. --Mais ne m'as-tu pas dit que ta mre ne voulait pas? --Ma mre? fit-il encore comme cherchant retenir un souvenir fugitif: Puis regardant la Sirne:--Mais c'est toi, ma mre, dit-il. Et il lui sauta au cou. Ds lors, la Sirne fut matresse de la situation. Elle sonna de nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vtements. Ralph tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le dpouillrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui ajustrent les jolis habits envoys par miss Ellen.--Viens, dit alors la Sirne en le prenant par la main; nous allons nous promener. Quelques secondes aprs, il tait sur les coussins de soie du landau, auprs de la Sirne, et le fringant quipage, descendant Hay Market, entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park auprs de laquelle miss Ellen avait donn rendez-vous l'agent de police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire en prison. Cet homme tait son poste et miss Ellen aussi. La belle patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait l'entre du parc et qu'elle maniait avec une adresse et une grce parfaites. L'agent, vtu en gentleman, tait pied, auprs de la grille, dix pas de miss Ellen qui allait et venait, s'loignait au galop, revenait ensuite, faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant la porte par o devait arriver la Sirne. Chaque fois qu'une voiture entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait miss Ellen d'un air qui voulait dire:--N'est-ce point cela? --Non, rpondait miss Ellen d'un lger signe de tte. Enfin la voiture de la Sirne parut. Miss Ellen sourit la courtisane, et le landau entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.--Les voil, dit-elle. --Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont dissmins un peu partout, mais je vais les rallier. --Je ne crois pas que vous prouviez de la rsistance, lui dit miss Ellen. L'enfant a d boire une certaine liqueur qui lui te momentanment la mmoire. --Et quant aux Irlandais, dit son tour l'agent, je crois qu'ils ne se doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc. Quelques minutes aprs, la Sirne se promenait au bord de la Serpentine, tenant par la main Ralph, qui continuait l'appeler maman. Une demi-douzaine de gentlemen pied suivaient distance. Miss Ellen, un peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer. Tout coup, un endroit o la rivire faisait un coude assez brusque, l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirne. Celle-ci s'arrta: --Que me voulez-vous? dit-elle. --Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirne suivait quelque distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher s'arrta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la Sirne monta en voiture la premire. Puis il y monta lui-mme et dit au cocher:--Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, toujours: distance, en sortit pareillement et elle se mit longer Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar square, au pied mme de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait. Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui s'tait arrte une centaine de pas, put voir l'agent de police aux cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras, le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprs de lui, fermer la portire et crier au cabman:--Bath square! _Bath square_, nous l'avons dj dit, est l'abrviation de _Cold Bath field_ la prison o tourne le terrible moulin. Le fiacre s'loigna rapidement et la Sirne donna son cocher l'ordre de retourner Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit la pcheresse:--C'est bien, vous pouvez tre tranquille dsormais, vous recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'loigna, murmurant avec un accent de triomphe:--Voici ma premire victoire sur l'homme gris, mais elle est complte!... XV Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas prpar toute seule l'arrestation de Ralph et sa rintgration Cold Bath tield. Le rvrend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'tait lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demand la police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la Sirne, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait t le gnral qui ordonne le plan de bataille, mais le rvrend avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La patricienne avait donn rendez-vous au rvrend dans Hyde Park, l'heure o l'arrestation devait tre opre. L'un et l'autre, du reste, n'avaient pas t sans inquitude, jusqu'au moment o la Sirne et l'agent de police aux cheveux blancs taient ressortis de Hyde Park sans que personne ft attention eux et l'enfant qu'ils emmenaient. Ils taient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas hors de Christ's Hospital. L'vnement avait dmenti cette opinion. On avait enlev le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on arrte un pick-pocket. Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le rvrend Peters Town dans la voiture o il s'tait tenu en observation et qui tait sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune fille fit un signe au groom qui la suivait distance, mont sur un robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta sa bride, se laissa glisse terre, et monta dans le coup du rvrend.--Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous? --C'est fait, dit le rvrend avec un accent de joie passionne. J'ai envoy mon clergyman Cold Bath fields et il assistera la rintgration du petit misrable au moulin. --Ah! mon rvrend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le rvrend regarda miss Ellen:--Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre sous votre protection?--Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui. Elle consulta une charmante petite montre qui pendait sa ceinture: --Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher la prime de mille livres que nous lui avons promise? --Chez vous.--Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.--Il faut plus d'une heure pour que les formalits de l'incarcration soient remplies. --Alors nous avons pour le moins une heure rouler. Dites votre cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'alle la moins frquente. Le rvrend transmit l'ordre indiqu par miss Ellen, et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille reprit:--Mon pre avait form un premier projet que ces misrables Irlandais ont djou jusqu' ce jour.--Ralph, continua miss Ellen, est le fils unique et lgitime de sir Edmund, son frre, mort sur l'chafaud Dublin et dont l'immense fortune a t confisque.--Mon pre avait donc song s'emparer de la mre, lever l'enfant dans la haine de l'Irlande, me le faire pouser et ensuite, obtenir de la reine la restitution de la fortune confisque. --Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible aujourd'hui, parce que l'enfant est condamn et que la justice ne lche pas ses prisonniers. --Vous oubliez que mon pre est membre du Parlement et que rien ne lui serait plus facile que d'obtenir son largissement. S'il rclame l'enfant, il lui sera rendu. --Vous avez raison, dit le rvrend, mais ne pensez-vous pas que cet enfant est dj Irlandais par le coeur? --Quand nous l'aurons spar jamais de sa mre, quand l'homme gris aura t pendu, nous n'aurons plus rien craindre et nous l'lverons comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance, que le rvrend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit miss Ellen: --Mon jeune clergyman doit venir aussitt que tout sera fini Bath square. --Vous lui avez donn rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss Ellen, qui avait hte d'apprendre que Ralph tait rinstall au moulin. Et le coup du rvrend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave square et le prtre et la jeune fille rentrrent dans l'htel de Chester street par cette petite porte du jardin qui s'tait ouverte si souvent, pendant la nuit, devant de mystrieux visiteurs. Puis ils allrent s'asseoir dans le pavillon entour d'arbres o ils avaient tenu plus d'un conciliabule nocturne. Une heure s'coula, puis deux, puis un troisime.--Voil qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon clergyman ne revient pas. --Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime. Ces gens-l sont pourtant assez presss d'ordinaire. Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.--Je vais ouvrir, dit Peters Town. C'tait le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit le rvrend, aussitt que le jeune prtre et franchi le seuil de la porte. --Eh bien! rpondit le clergyman, qui paraissait quelque peu boulevers, voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il ne voit rien venir; l'enfant n'a pas t arrt sans doute.--Est-ce possible? s'cria Peters Town. --Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrire le rvrend, il a t arrt sous nos yeux. --Alors je ne sais pas o on l'a conduit. --Peut-tre Mil bank ou Newgate, dit le rvrend. --Non, rpondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent dire au cocher: Conduisez-nous Bath square.--Les Irlandais l'auront dlivr pendant le trajet. Miss Ellen tait devenue ple de fureur.--Oh! dit-elle, si cela tait! Le rvrend s'cria, en regardant le clergyman:--C'est croire que vous tes fou!... Et il s'lana vers la porte: --O allez-vous donc? lui demanda miss Ellen. --Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais savoir ce qui est arriv... Le jeune clergyman tait trop timide pour oser rester en tte--tte avec une aussi belle personne que miss Ellen. Il suivit son chef. Quant miss Ellen, elle demeura seule, cumante, hors d'elle-mme, se disant:--Si on a dlivr l'enfant, quel autre a pu le faire que ce dmon qui a nom l'homme gris? XVI Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres du jardin, d'un pas ingal, saccad; elle avait les cheveux au vent, l'oeil en feu. On et dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face face avec le vieil agent de police qui avait arrt l'enfant Hyde-Park. Le bonhomme avait aux lvres ce sourire placide et plein de finesse cependant, qui avait donn miss Ellen une haute opinion de ses mrites.--Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu' terre, de venir aussi tard. Mais pour mener les choses bien, il faut le temps. Le calme de cet homme, le petit accent de triomphe qui perait dans sa voix annonaient une pleine russite et non une dfaite, et miss Ellen stupfaite s'cria:--Mais il ne vous est donc rien arriv? La physionomie du bonhomme exprima alors un vritable, tonnement.--Je ne comprends, pas, dit-il. --L'enfant?... --Eh bien! je l'ai arrt. Vous tiez Hyde-Park avec moi, miss Ellen. Vous m'en avez vu sortir avec la Sirne et l'enfant. Et, si je ne me trompe, vous nous avez suivis jusqu' Trafalgar square, o vous m'avez vu mettre l'enfant dans un fiacre? --Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez cri au cabman: A Bath square. Cependant, un homme moi un jeune clergyman tait Bath square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous. --C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier Bath square. --On vous l'a donc enlev? Les Irlandais... --Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeur en mon pouvoir. --Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en prison? Il continua sourire:--Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du pavillon demeure ouverte. --Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la premire. L'homme aux cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrire lui. --Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre pouvoir?--Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin? --D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il aurait peut-tre t reconnu, et que si on avait intrt nous suivre, j'avais intrt dpister ceux qui nous suivraient. En route j'ai chang la direction du cocher. --Et o tes-vous all? --Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant bord d'un navire. --Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on appelle le _Royalist_? dit miss Ellen. --Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un redoublement de stupeur.--Voil ma premire raison, reprit-il avec un flegme parfait, voulez-vous la seconde? --Mais parlez donc! s'cria miss Ellen en frappant du pied. --Il fallait mettre l'enfant en sret. --Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques heures? --Non, je vous ai trompe, tout l'heure, il est parti, le navire, avec l'enfant et la mre... Miss Ellen jeta un cri. Alors, il y eut comme un coup de thtre. Cet homme cheveux blancs et que l'ge paraissait avoir vot, se redressa tout coup; ses cheveux blancs tombrent comme par enchantement. Le front laissa chapper une membrane plisse, semblable celle que les pres nobles portent au thtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues prirent le mme chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore, pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transform se mit rire et dit:--Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss Ellen?--L'homme gris! s'cria-t-elle. --Parbleu! dit-il, vous auriez d le deviner auparavant. Allons, miss Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre deuil. Elle le regardait, comme la vipre crase mais vivante encore, doit regarder l'homme dont le talon lui a bris les reins. --Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours! --Jusqu' ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa flchir un genou devant elle, lui prendre une main et la porter ses lvres. Elle se dgagea en rugissant, fit un bon en arrire, sauta sur un poignard qui se trouvait sur la chemine et se rua sur lui.--Oh! je te hais! murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour empcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son sang.--Ah! dit-il en riant, de la haine froce l'amour passionn, il n'y a qu'un pas. Puis il la dsarma lestement, ouvrit la fentre et sauta dans le jardin.--Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'tait affaisse sur le parquet, rugissante, touffant de colre. Ou et dit qu'elle allait mourir... XVII Pour expliquer ce qui s'tait pass et ce que miss Ellen n'avait compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris l'avait bouleverse, il est ncessaire de nous reporter ce moment o un ngre, qui n'tait autre que Shoking, avait frapp sur l'paule de Jenny l'Irlandaise en lui disant:--Ne crains rien, et suis-moi. Jenny avait reconnue Shoking la voix; car, pour le reste, la chose aurait t tout fait impossible. La seule chose que Shoking avait conserve du vieil homme, c'tait la manie du _comme il faut_ Un moment gn dans son enveloppe de ngre, craignant tout d'abord qu'on ne le prt pour un domestique, Shoking avait bientt surmont cette premire impression, et l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats et de dcorations l'avait puissamment aid se reprendre au srieux. Shoking tait vtu au dernier got. Simpson, le tailleur la mode, avait coup ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon de commandeur, du moins il avait la boutonnire de son paletot une rosette multicolore. La rosette en question distinguait le ngre Shoking des ngres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite l'apparence d'un haut personnage. Il entrana donc l'Irlandaise qui lui dit:--Mais o me conduisez-vous?--Tu verras bien, dit Shoking. Il fit signe un cab qui passait vide.--A Rotherithe, dit-il au cabman. Et il fit monter Jenny et s'assit auprs d'elle. Le cab descendit des hauteurs de la Cit au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough et prit le chemin de Rotherithe.--Oh! disait Jenny, pendant le trajet, j'ai peur pour mon enfant! --En effet, rpondit Shoking, tu as raison, ma chre, et tu es dans ton rle de mre, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis sans tenir, je suis rassur. Ton fils court un grand danger, mais on le sauvera. --Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous Christ's Hospital? Ce n'est pas l que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et puis, dit navement l'Irlandaise, pourquoi donc vous tre ainsi noirci, Shoking? --Mais, rpondit le no-ngre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur naturelle. Regarde plutt. Et il mouilla son doigt et se mit frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:--Tu le vois, c'est bon teint.--Ainsi vous tes ngre? Mais qui vous a rendu ainsi? --L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnatre. --Et vous resterez ainsi? --Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me dplat pas. Sais-tu comment je m'appelle?--Shoking, ou lord Wilmot. --Tu n'y es pas, ma chre Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me nomme don Christoforo, y Cordova, y Mends, y Santa-Fe, y Bogota, grand officier de l'ordre de l'lphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la Rpublique de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignits, et, malgr ses proccupations maternelles, Jenny ne put s'empcher de sourire. Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivire. Un petit bateau vapeur chauffait bord du quai.--C'est l que nous allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant dtach du navire. Quelques minutes aprs, ils taient bord. --Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un redoublement d'inquitude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon fils? --Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient. --Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il y avait bord un capitaine et des matelots, tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au grand mt, et le bateau portait la proue ce mot en lettres d'or. _Santa-F._--J'ai donn un de mes noms mon navire, dit Shoking. --Il est donc vous, demanda l'Irlandaise. --Oui, ou plutt la rpublique, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'tait approch de Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.--Viens, dit Shoking Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre l'intrieur du navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'tait John Colden, le condamn mort, le librateur de Ralph, celui que la police de Londres et les roughs, allchs par une forte prime, recherchaient inutilement depuis un mois.--Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous tes ici? --Oui, rpondit John, et ce soir, nous serons l'abri des colres et des rancunes de la libre Angleterre.--Mais o allons-nous?--Je ne sais pas, dit John. Jenny rpta la question en regardant Shoking. Mais Shoking rpliqua:--Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions sont cachetes et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en Hollande. Jenny attendit environ quatre heures, livre aux plus vives angoisses. Malgr l'assurance de Shoking, malgr sa foi dans l'homme gris, elle tremblait qu'il ne ft arriv malheur son fils. Mais tout coup, on vit apparatre sur le bord de la rivire un cab quatre roues dont les stores taient baisss.--C'est lui, ce ne peut tre que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de coeur, mais elle espra... XVIII L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrtait bord de quai. Tout coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'et plus son costume d'colier de Christ's Hospital, la pauvre mre l'avait reconnu sur-le-champ et malgr la distance. C'tait Ralph! Ralph, encore vtu comme Hyde Park o l'avait conduit la Sirne. Mais quel tait cet homme cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis don Cristoforo, c'est--dire le bon Shoking, se pencha l'oreille de l'Irlandaise haletante et lui dit:--C'est _lui_. Lui! c'est--dire l'homme gris, l'tre bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et vieillir les autres son gr. En mme temps, Shoking fit un signe au capitaine, qui donna l'ordre de remettre l'eau le canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durrent un sicle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, le matre avait fait avaler l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon qu'il avait tir de sa poche. Ce breuvage avait dtruit l'effet de celui que lui avait donn la Sirne. La mmoire tait revenue Ralph, et c'tait avec un tonnement profond qu'il s'tait vu avec un homme qu'il ne connaissait pas. Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:--Tu ne me reconnais donc pas? --Non, monsieur.--Vous avez la voix de l'homme gris... mais... --Mais je n'ai plus son visage...--As-tu peur de moi? --Non, car vous avez l'air bien respectable. --Alors, coute-moi... Et l'homme gris lui avait racont ce qui s'tait pass chez la Sirne et le danger qu'il avait couru de retourner au moulin. --Mais, o me conduisez-vous, monsieur? avait encore demand Ralph tout frissonnant. --A bord d'un navire o tu retrouveras ta mre. L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur, l'homme gris fit un signe John Colden, qui se tenait respectueusement distance. Le condamn mort si miraculeusement sauv de l'chafaud s'approcha.--Regardez bien tous trois, dit alors l'homme gris, et coutez-moi. Il tendait la main vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon travers cette fort de mts qui couvrait la Tamise. --Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors de porte du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous verrez apparatre un rocher qui, fleur d'eau d'abord, grandira et se dcoupera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la France; c'est le commencement de cette terre o les fils de l'Irlande trouvent des frres, o les catholiques peuvent entrer, le front haut, dans leur glise. C'est l que vous allez!--Vive la France! s'cria Shoking. L'homme gris s'adressa alors lui:--Toi, lui dit-il, tu n'iras pas jusque-l.--En route, lorsque vous aurez doubl le chteau de Douvres, vous rencontrerez certainement le bateau vapeur qui fait le service des dpches. Hlez-le et stoppez; tu quitteras le _Santa-F_ et tu passeras bord de ce steamer.--Et je reviendrai? demanda Shoking. --Sans t'arrter; j'ai besoin de toi. --Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous? --Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonn pour notre cause, et quand votre fils, devenu homme, pourra commander nos frres. Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant Shoking part:--En quittant le navire, tu remettras au capitaine les instructions cachetes que je t'ai remises.--Il saura ce qu'il doit faire de la mre et de l'enfant. Quant toi... --Moi, je reviendrai, dit Shoking. --Sans doute, et je te rendrai ta couleur. Shoking tressaillit.--Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai blanc quand il me plaira. --Mais c'est donc ma mort que vous voulez, matre? dit Shoking avec effroi, puisque les roughs... --Un seul tait dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en riant:--Conviens plutt que tu regrettes dj ton marquisat et tes dcorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touch juste. --Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on t'appellera Votre Honneur. --Soit, dit Shoking. Et maintenant, matre, quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous? --Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mrit son sort.--Ma foi, oui, dit Shoking. --Adieu... au revoir... dit encore le matre en pressant une dernire fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine monta sur son banc de quart, un jet de fume s'chappa de la chemine, la vapeur siffla et le _Santa-F_ leva l'ancre et fendit de son hlice les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu' ce qu'il et disparu derrire les docks. Alors un sourire vint ses lvres. --Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sret, dit-il, nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!... XIX C'tait, on le devine, aprs avoir conduit Ralph bord du _Santa-F_ et aprs le dpart de ce steamer que l'homme gris tait all chez miss Ellen. On sait ce qui s'tait pass entre elle et lui. L'homme gris avait ensuite saut dans le jardin par la fentre, gagn la petite porte, et arriv dans la rue, il tait mont dans un cab en disant au cocher:--Mne-moi Saint-Gilles. Il tait jour encore, mais la nuit approchait. A Londres,--c'est un phnomne qui se renouvelle tous les jours--vers dix heures du matin, le brouillard s'claircit; parfois un rayon de soleil luit au travers et, jusqu' trois ou quatre heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau. Vers quatre heures le brouillard commence s'tendre sur la Tamise; puis le fleuve disparat peu peu, et le brouillard monte, estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de l'eau; et, montant toujours, il se rpand dans la ville, qui allume alors prcipitamment ses rverbres. Plus la journe a t claire, plus le soir devient brumeux. Quelquefois, en dcembre, le brouillard arrive une telle densit que les voitures cessent tout coup de circuler, et que des policemen parcourent les rues, arms de torches, pour indiquer leur chemin aux passant gars. Ainsi il arriva ce soir-l. A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite trappe, cria l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrte, je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route pied, se disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai pas peur qu'on coure aprs moi. Les voitures, en effet, avaient tout coup cess de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il et t en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hsitation, traversa Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumire brillait une fentre du troisime tage d'une maison. Cette lumire, un signal sans doute, tait pose au bord de la croise, contre la vitre, et, au travers du brouillard, ressemblait un charbon perdu dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. Aussitt la lumire disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'coulrent, puis un pas se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme demanda:--tes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! rpondit l'homme gris. Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, tait ce gardien chef de Bath square qui avait aid l'vasion de Ralph et qui, depuis longtemps, tait gagn la cause irlandaise. L'homme gris le prit par le bras.--Y a-t-il longtemps que vous tes ici? lui demanda-t-il. --A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y est-il pass? --Dame! ce que nous avions prvu. Le gouverneur s'impatiente: mais il a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris l'homme en riant. --Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un ironique, de lui confier une autre mission, aussitt que l'enfant aura t rintgr au moulin. --Ah! ah! Quelle est cette mission? --De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit rire de nouveau. --Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne dsespre pas? --Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu courage.--Ah! ah! --Et il a couru chercher son patron, le rvrend Peters Town.--Et celui-ci est venu?--Il est arriv trois quarts d'heure aprs, furieux, blme, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calm en lui disant: --M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlev, il ne l'a pas amen ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rdaient autour de la prison et mditait un coup de main. --Ah! ah! il a dit cela? Et le rvrend s'est rsign attendre? --Oui. Il est Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur. --Eh bien! dit l'homme gris, allons Cold Bath field. Il m'est venu une bien belle ide et je la vais mettre excution, la brume aidant. --Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et il le prit par le bras. --Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous? --Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amen en moins d'une demi-heure M. Bardel la porte de la taverne de la justice, laquelle, on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons, dit-il, j'ai un mot crire. Il tira un carnet de sa poche et ils entrrent dans la taverne qui tait peu prs dserte. Alors l'homme gris crivit le billet suivant: L'enfant est en sret. Mais, impossible de le conduire Bath square avant demain. Les Irlandais sont sur pied. SIMOUNS. --Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris demanda un grog au gin. XX Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne, l'homme gris le rappela:--Un mot encore. Si, par impossible, le rvrend Peters Town, reprit le matre, n'tait plus Bath square, vous prendriez un prtexte pour repartir et vous viendriez me le dire.--Oui, fit M. Barbel. Et il sortit. L'homme gris but son grog petits coups; puis il se mit promener son regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons dit, tait peu prs dserte. Pourtant, un homme envelopp dans un large carrik, et la tte couverte d'un chapeau cir, tait assis auprs du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land lord.--Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'tait autre qu'un cabman, c'est un triste mtier que le ntre par les brouillards de l'hiver. Me voici rien faire pour toute la nuit, et je ne peux mme pas ramener ma voiture au loueur qui, cependant, il faudra que je paye une demi-guine pour la journe et une couronne pour la nuit, prix de location du cab et du cheval. --Bah! rpondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard s'claircit et on y voit se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, mais cela ne donne pas confiance la pratique, qui prfre rentrer chez elle pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, plutt que de s'exposer un accident. Pendant ce temps, la location court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain la maison, et j'ai une femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que disait le pauvre diable.--H! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. Le cabman s'approcha.--Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai dans l'ide que tu ne t'en repentiras pas. L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte moiti vide sur la table devant laquelle tait assis son amphitryon de hasard. Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le premier, baissant la vois, dit au cabman:--Tu n'es donc pas content? --Comment voulez-vous que je sois content? rpondit le pauvre cocher; il faudra que je paye demain matin dix-huit schillings mon loueur, et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui? --Je vais te proposer un march, et je crois que ce march sera pour toi une bonne affaire, reprit l'homme gris. --De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides. --Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher stupfait. Puis il continua:--Tel que tu me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. On parie sur tout, propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux caves mystrieuses o ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit donc avec calme que l'homme gris s'expliqut. Celui-ci reprit:--J'ai pari de me dguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu' Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgr le brouillard.--C'est impossible, dit le cabman. --Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais dposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, comme caution de ta voiture et de ton cheval. O sont-ils?--Dans la cour, sous un hangar. J'ai dbrid le cheval, et il tire un brin de paille.--Bon, je continue. En mme temps, je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmnerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton chapeau cir.--Tope! dit le cabman, cela me va. En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il vint droit l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais ne comprennent pas:--Le rvrend est toujours Bath square, dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a laiss une personne toute seule dans sa maison. --Et il a demand un cab, n'est-ce pas?--Oui, et je suis sorti pour lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.--Vous vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris. Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait avec une certaine anxit la ralisation des promesses mirifiques du gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le landlord.--Master, lui dit-il, si demain midi, je ne suis pas revenu ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui avait assist au march, ne tmoigna aucun tonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.--Viens me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois sortirent par une porte qui tait dans le fond de la taverne et qui ouvrait sur la cour. L, M. Bardel, de plus en plus tonn, vit l'homme gris endosser le carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le sige et prendre en main le fouet et les rnes; et, quand le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:--Maintenant, allez dire au rvrend que vous avez trouv un cab. Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman improvis rangea son vhicule la porte mme de la prison. Le brouillard tait si pais que, tandis que M. Bardel pntrait de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:--Je puis bien le mener Spithe fields, ce bon rvrend, il croira, tant il fait noir, que nous allons Elgin Crescent. XXI En effet, le rvrend Peters Town, qui tait arriv Bath square plein d'agitation, s'tait calm en lisant le billet apport par M. Bardel et sign _Simouns_. La raison mise en avant par le prtendu agent de police tait si plausible, si naturelle, que le rvrend ne douta pas un seul instant de la vracit de cette assertion. Car, les Irlandais devaient avoir organis l'entour de Bath square, un vritable cordon humain qui aurait empch l'enfant d'y entrer. M. Simouns tait donc un habile homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le reconduire au moulin, renforc d'une escouade tout entire de policemen. Du moins, telle fut l'opinion mise par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette opinion fut si bien partage par le rvrend Peters Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien faire ici et je vais rentrer chez moi. --Mais, mon rvrend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters Town, qui tait arriv avant que le brouillard n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait l'entretien, dit son tour:--Il est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, monsieur. --Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchant de pouvoir aller raconter l'homme gris l'effet produit par la lettre. On sait ce qui s'tait pass dans la taverne. Dix minutes aprs, M. Bardel revint et annona qu'il avait un cab et que ce cab tait la porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir l'hospitalit, je vous la demande pour mon secrtaire. Et il montrait le clergyman, qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain, aussitt que M. Simouns aura amen l'enfant, vous viendrez me prvenir. Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant gure que le cabman qui il allait avoir affaire, tait l'homme qu'il s'tait jur de faire pendre la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut dehors, il s'aperut, en effet, que le brouillard tait d'une extrme densit.--H! h! dit-il au cabman, immobile sur son sige, pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur, rpondit le prtendu cabman. Votre Honneur n'a qu' monter. O allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le cabman. L'homme gris fit un appel de rnes, donna un coup de langue, et rendit la main son cheval. Pendant un grand quart d'heure, le rvrend, absorb par sa joie de voir enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que jamais aux mains de M. Simouns,--le rvrend, disons-nous, ne fit pas la moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, Londres, o toutes les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnatre par une nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant un certain moment, l'attention du rvrend fut veille. Le cab passait sur une large place qui tait trs-claire, et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit le rvrend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui serait tout fait l'oppos de notre direction. --C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est diffrent, dit le rvrend Peters Town en se replongeant dans sa rverie. Le cab entra dans des rues dsertes et mal claires. Tout coup il s'arrta. Alors Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel passait une clart douteuse. Le cabman descendit. --Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'coula deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son sige. Mais le rvrend ne s'aperut pas que deux hommes taient sortis avec lui, et que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le cab, lequel repartit aussitt, ayant sa cargaison ainsi double. Le cab s'arrta une seconde fois. Les rverbres n'taient plus visibles, et il sembla au rvrend qu'il tait au milieu d'une immense plaine blanchtre. --Mais o diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague inquitude, et il appela le cabman et rpta sa question tout haut.--Nous sommes arrivs, dit celui-ci.--A Notting hill? --Oui, Votre Honneur. --C'est bizarre, murmura le rvrend, mais je ne me reconnais pas. Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied terre. Mais alors son inquitude redoubla. D'abord il vit deux hommes prs de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperut point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. C'tait le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au lieu d'tre Notting hill, il tait sur un des ponts de Londres. --Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec colre.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit rire; puis il mit deux doigts sur ses lvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitt, au bruit sourd du fleuve se mla un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient l'eau avec une rgularit cadence.--Mon rvrend, dit alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu dtourn de votre chemin mais je savais combien vous dsiriez voir un homme dont vous avez beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez mme de faire pendre. A ces mots, le rvrend tressaillit et recula stupfait. Et le cabman se mit rire de nouveau. --J'ai l'honneur, dit-il, en me prsentant moi-mme, de vous prsenter l'homme gris. Le rvrend touffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais les deux hommes qui s'taient accrochs au cab, la porte du public-house, o le prtendu cabman avait bu un verre de gin, se placrent rsolument devant lui, et lui mirent la main sur l'paule:--Vous tes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque approchait. XXII Si un abme se ft entr'ouvert sous les pas du rvrend Peters Town, il n'eut certes pas prouv une plus violente pouvante. Ces hommes austres, de moeurs asctiques, fanatiss par leur ambition, et qui vont droit leur but mystrieux sans jamais s'arrter, sont sujets ces terreurs soudaines. Le rvrend qui avait jur la perte de l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce raisonnement:--De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais t sans piti. Il me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont tait dsert, la nuit paisse, le brouillard, noyait jusqu' la clart des rverbres, et le rvrend Peters Town tait entour de trois hommes dont un seul et suffi pour le rduire l'impuissance. La peur rend muet. Le rvrend ne pronona donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit que ses bourreaux frappassent. --Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends quelques petites prcautions. Et, avec une adresse de jongleur indien, il passa au cou du rvrend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer pour l'trangler. En mme temps, il dit l'un des deux hommes recruts dans le public house:--Mets Son Honneur les gants que je t'ai donns. --Ils vont m'trangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le rvrend, dont la gorge crispe n'aurait pas mme pu laisser passer un gmissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans lequel le bon gendarme franais voyage rarement, et qu'on appelle une paire de menottes. En dix secondes, le rvrend eut un cordon au cou, les mains attaches, et, par excs de prcaution, on lui passa une ficelle autour des chevilles, de faon lui ter le libre usage de ses jambes. Tous ces prparatifs, au lieu de complter la sinistre pouvante qui s'tait empare du rvrend, produisirent l'effet contraire. Dans son cerveau affol, une lueur d'espoir brilla tout coup.--S'ils voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient borns m'trangler et me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait venir l'appui de cette opinion, c'tait le bruit d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout coup mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au rvrend:--Votre Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas qu'il nous chappe. Ds lors, le rvrend fut fix. On en voulait sa libert, non sa vie.--Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le moindre cri lui chappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de rsignation. Du moment o on lui laissait la vie, rien n'tait dsespr, ni mme perdu. Les hommes comme lui ne renoncent jamais prendre leur revanche tt ou tard. Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en rponse au sien, des profondeurs de l'abme perdu dans le brouillard.--Parfait! murmura celui que Shoking appelait le _matre_. Et il s'adressa encore au rvrend:--Nous allons vous faire suivre un petit chemin qui va vous paratre prilleux, dit-il. Mais Harris est un robuste compre, et il ne vous lchera pas. Ainsi ne craignez rien. Malgr l'obscurit, Peters Town, qui commenait respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste drouler une corde noeuds qu'il portait la ceinture, puis fixer cette corde par un bout la balustrade de fer du pont.--Nous vous avons ainsi ficel, mon rvrend, continua l'homme gris, moins dans la crainte que vous nous chappiez que dans celle que vous ne vous dbattiez et, paralysant nos mouvements, nous empchiez de descendre librement. Sur ces mots il fit un signe celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme si son fardeau et eu la lgret d'un coussin de plumes, il se mit descendre lestement le long de la corde noeuds qu'il tenait d'une main, tandis que son autre bras soutenait le rvrend, ivre de cette terreur que le vide procure. Pench sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette corde se dtendit qu'il comprit que Harris et le rvrend avaient touch la barque verticalement place en dessous. Le second des deux hommes recruts dans la taverne tait demeur auprs de lui.--Tu as t cocher? lui dit-il.--Oui, matre.--Alors tu vas reconduire le cab la taverne de la Justice, auprs de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux minutes, aprs, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait dtach l'embarcation du rivage, s'y trouvaient. --Mon rvrend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre crit et sign par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est possible de mettre en rquisition autant de policemen et de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters Town ne rpondit pas.--Fouille monsieur, ordonna l'homme gris Harris. Celui-ci plongea ses mains dans les vastes poches de la longue redingote du prte anglican, et il en eut bientt retir un portefeuille qu'il remit l'homme gris.--C'est bien, murmura celui-ci, nous vrifierons cela tout l'heure. En route! Et, il fit un signe au batelier dont les avirons tombrent aussitt l'eau. XXIII O conduisait-on le rvrend Peters Town? Voil ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, qui tait arriv sous le pont avec la barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui et dit un mot l'oreille. Mais comment le marinier tait-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant s'emparer du rvrend, avait-il trouv dans une taverne deux Irlandais prts lui prter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. Depuis qu'il tait en relations avec l'abb Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris s'tait servi rarement de ce signe mystrieux qui disait qu'il tait chef aussi. Il s'tait presque toujours content de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont rpandus dans Londres, un peu partout, obissent quand mme, ensemble ou isolment, quiconque leur prouve son autorit. L'homme gris, vtu en cocher, laissant le cab dans la rue, tait donc entr dans un public-house de Newport Street o il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne fit attention lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il eut demand du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se trouvaient dans un coin de la taverne levrent aussitt la tte. Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, lui avait instantanment soumis l'homme en guenilles qui s'appelait John Colden. Soudain, ces deux hommes jetrent quelques pence sur la table et s'approchrent du prtendu cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frres?--Parle et ordonne, rpondit l'un qui tait une sorte de gant.--Comment te nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michal.--C'est bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels de l'Irlande. C'tait ainsi qu'il avait trouv Harris et son compagnon prts faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juch sur le marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait donn de minutieuses instructions et remis une corde noeuds, qu'il portait enroule autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'tait arrt tait le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris tait all chez miss Ellen par le souterrain perc fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, tout auprs de la taverne de Queen's Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de grands prparatifs faire pour s'emparer de Peters Town. Maintenant, o allait-il le conduire? C'est ce que le rvrend ignorait. La nuit tait si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait t embarqu de cette faon singulire. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui tait facile, en prenant garde aux coups d'avirons trs espacs et la rapidit avec laquelle on marchait. L'enlvement de Peters Town avait t, comme on le voit, tout fait improvis. L'homme gris n'avait donc pas, tout d'abord, song l'endroit o il le conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le long de la corde noeuds, ayant le rvrend sur ses paules, il lui tait venu une ide. Il s'tait souvenu de cette pniche o parfois les vagabonds se rfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait parl. La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la vritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint accoster, au bout de quelques minutes, la grosse pniche du marchand de chevaux, Manning. Shoking avait racont l'homme gris tous les dtails de sa captivit dans la pniche; ce qui faisait que ce dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les amnagements intrieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se fermait extrieurement et que c'tait dans cette cale que l'cossais avait cru voir le diable, en voyant Shoking mtamorphos tout coup en ngre. Pendant tout le trajet, le rvrend n'avait pas dit un seul mot. Rsign en apparence, il couvait au fond de son me tortueuse des temptes de fureur. Mais, en revanche, l'homme gris lui avait cont une foule de choses, comme, par exemple, la comdie joue par le prtendu M. Simouns qui, au lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait men bord d'un navire qui, maintenant, tait en pleine mer et hors de porte des canons anglais. Et le rvrend, rduit l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu' prsent, s'est montr plus fort que nous, cet homme vient de commettre une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter l'eau. Garrott comme je le suis, je me serais noy, et il aurait un ennemi implacable de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore mme ce qu'il veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'vade ou ne soit dlivr, et alors... En ce moment, le rvrend Peters Town n'tait plus domin par sa haine religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il hassait l'homme gris parce que celui-ci l'avait humili et jou. Donc la barque accosta la pniche. Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui tait d'une force proportionne sa taille, prit le rvrend dans ses bras et monta le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait babord. L'homme gris le suivit.--coute, lui dit-il alors, je vais te donner une haute mission.--Je suis prt, dit Harris.--Tu vas tre le gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux pont, poussant devant eux le rvrend. XXIV L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus longtemps dans l'obscurit. Il tira de sa poche une bote d'allumettes et un rat de cave, et soudain une clart permit au rvrend de voir enfin l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient, avait dpouill, chez miss Ellen, le front rid et les cheveux blancs du prtendu M. Simouns. Il tait redevenu l'homme jeune, lgant de tournure et beau de visage, qui avait jur que la fille de lord Palmure l'aimerait tt ou tard. Aussi, le rvrend le regarda-t-il avec avidit, comme pour graver jamais ses traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les prparatifs de sa captivit commenaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je l'aurai terrible. Ces prparatifs, dont nous parlons, taient d'une extrme simplicit. Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en guise de billon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune rsistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Aprs quoi, il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta, aprs que l'homme gris se ft assur que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit Harris: --Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun prtexte, ne quitte la pniche; au nom de l'Irlande, tu me rponds de ton prisonnier. Harris s'inclina. --Cependant, dit-il, il faut tout prvoir.--Il y a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici. --Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller. --Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la rivire viennent quelquefois visiter la pniche et emmnent bord du _Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je? --Tu tranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent monts bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la cale, devenue la prison du rvrend Peters Town. L'homme gris monta sur le pont, aprs avoir remis un rat-de-cave Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la barque o l'autre Irlandais l'attendait.--O allons-nous? demanda celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et ensuite la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit nager avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise. Alors l'homme gris tira sa montre, une montre rptition, et la fit sonner. Il tait dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: Le steamer le _Santa-F_ tait parti trois heures de l'aprs-midi. Il avait d mettre, en chauffant toute vapeur, quatre heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de Douvres. Il avait d rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking avait d passer bord de ce dernier. Il tait donc probable que le faux ngre ramen Douvres vers neuf heures du soir, y prendrait aussitt le train de Londres. L'homme gris ne dsesprait donc pas de le revoir cette nuit-l mme. La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation qui est auprs du pont sur lequel passe le South Easter railway, c'est--dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit son batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un pot de bire, et de porter le tout Harris. Puis il sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, Cannons-street. Le train qui part de Douvres neuf heures quarante arrive Londres onze heures. L'homme gris avait donc une heure attendre. Mais les gares anglaises ne sont point fermes au public comme en France. On y entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait o passer la nuit y trouve l'hospitalit sur les banquettes d'une salle d'attente. L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et attendit, couch sur un banc. A onze heures moins six minutes le train fut signal et toucha London-Bridge, de l'autre ct de la Tamise. A onze heures prcises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking en descendit. Comme il sortait, entran par la foule, l'homme gris lui frappa sur l'paule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, nous avons le temps. Quand les voyageurs les plus presss furent hors de la gare et que la foule commena s'claircir, l'homme gris dit Shoking:--O as-tu rencontr le bateau-poste?--A moiti chemin de Calais.--As-tu remis des instructions au capitaine du _Santa-F_?--Oui, matre. --Alors me voil tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du lord chief justice que voil. Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille du rvrend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise. --Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu faim?--Je n'ai pas dn, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi l, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une demi-heure.--Mais o allez-vous, matre?--Tu sais que j'ai un logis dans chaque quartier: j'ai une chambre deux pas d'ici, auprs de Saint-Paul. Et l'homme gris laissa Shoking la porte de la taverne. Celui-ci se fit servir de la bire brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se mit manger avec l'apptit d'un homme qui a respir l'atmosphre saline de la mer. Trois quarts d'heure aprs, l'homme gris revint. Seulement, ce n'tait plus l'homme gris, c'tait M. Simouns, l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking avala en hte sa dernire bouche et son dernier verre de bire brune, et le suivit. Il y avait un cab la porte. Tous deux y montrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin Crescent.--Chez le rvrend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas, murmura l'homme gris en souriant. XXV Qu'tait devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-l? L'intressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cdant une premire pouvante, fait sa confession un magistrat de police, lequel avait dict un secrtaire les aveux qu'elle faisait, au fur et mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donn le procs-verbal signer. Alors, miss Ellen et le rvrend Peters Town, en prsence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassure sur les consquences que pourraient avoir ses dclarations, et le magistrat l'avait admise fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poigne de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en mme temps juge d'instruction. Il dcide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa libert, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche tait parti, laissant cette dernire en prsence du rvrend Peters Town. Alors, celui-ci lui avait dit:--Ma chre, il ne faut pas vous dissimuler que vous tes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aeux ont rendu au gouvernement de Sa Majest la reine, vous seriez alle coucher Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si mme vous tiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamne et nul, pas mme moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait cout, en frmissant, cette petite harangue, et peut-tre s'tait-elle repentie de n'avoir pas os braver la colre de l'homme gris. Mais le rvrend avait continu:--Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu' demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occup de votre affaire et personne ne songera vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera prpar pour votre fuite. Mon secrtaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur ane. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amrique. Lequel prfrez-vous?--Je prfre aller en Amrique, avait rpondu mistress Fanoche. Le rvrend tait sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister l'arrestation du petit Irlandais et son incarcration. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots Tom. Qu'tait-ce que Tom? Un mlange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le rvrend au temple, et lui servait en mme temps de valet de chambre. Tom tait un homme entre deux ges, petit, trapu, les cheveux gris et crpus, le visage rouge, le cou trs-court, la lvre bestiale et le rire idiot. Tom n'tait cependant pas dpourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualit rare; il tait esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le rvrend, aprs avoir install mistress Fanoche dans une chambre trs-propre de la maison, dit Tom:--Sous aucun prtexte, tu ne laisseras sortir cette femme. Tom inclina la tte, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait plutt sur son corps que de franchir le seuil de la maison. Le rvrend s'en tait donc all. Tom tait fidle, mais il tait bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il faisait la conversation avec le clergyman, secrtaire de Peters Town; mais le clergyman avait suivi son suprieur. Tom se fit, aprs le dpart du rvrend, le raisonnement suivant:--Je dois empcher cette femme de sortir; mais il ne m'est pas dfendu de causer avec elle. Et il monta dans la chambre o mistress Fanoche tait aux prises avec son pouvante.--Ma chre dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous vous trouviez ici? --Fort bien, rpondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'paules qui signifiait qu'il n'en savait absolument rien.--O est votre matre? demanda la nourrisseuse.--Il est sorti, rpondit Tom.--Reviendra-t-il bientt?--Je ne le crois pas. Il m'a command de vous faire apporter dner de chez le ptissier voisin. Tom tait causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'tait pas d'humeur, ce soir-l, soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait peut-tre se raviser et revenir pour l'arrter. Elle ne rpondait donc que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une heure, dsesprant une conversation suivie, la quitta en lui disant:--Je vais vous faire apporter dner. Une demi-heure aprs, mistress Fanoche tait table en prsence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de ptisseries. Le rvrend Peters Town avait command Tom de ne rien pargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui serrait l'estomac. Elle dna donc du bout des lvres; Tom remonta, esprant que mistress Fanoche causerait davantage aprs souper; mais il n'en fut rien. Elle se borna demander si le rvrend Peters Town tait rentr. Tom lui rpondit que non, et descendit son office de fort mauvaise humeur. La soire s'coula. Mistress Fanoche aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette pense, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son arrestation, elle avait dj ouvert la fentre et mesur la hauteur o elle tait du sol. La fentre donnait sur le jardin entour de grilles assez hautes, et toute fuite tait impossible de ce ct-l. Nanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu peu, sa terreur augmentait mesure que sonnaient les heures de la nuit. Le rvrend ne revenait pas. Tout coup, il tait alors plus de minuit, la sonnette de la porte d'entre se fit entendre, puis des voix confuses montrent jusqu' la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit et prta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:--Mais je vous jure que mon matre est absent.--Oui, mais il y a une femme l-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, rpondit une autre voix. Et mistress Fanoche, perdue, courut vers sa fentre, avec l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la supporter, tant son motion tait grande, elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant un sourd gmissement. XXVI En entendant sonner, Tom tait all ouvrir sans dfiance. Il tait mme persuad que c'tait le jeune clergyman, le secrtaire du rvrend Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas t son tonnement en se trouvant face face avec M. Simouns, car ce n'tait pas la premire fois qu'il voyait le prtendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire la veille au rvrend qui s'tait concert avec lui pour l'enlvement du petit Irlandais. M. Simouns tait suivi d'un ngre, et la vue de ce ngre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.--Mon matre est sorti, disait-il. --Oui, rpondit M. Simouns en pntrant dans le vestibule, mais il y a en haut une femme que nous venons arrter. --Voil ce que je ne souffrirai pas, rpondit Tom. Je suis le serviteur fidle de mon matre, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais. --Que vous a-t-il donc command, votre matre, monsieur Tom? --De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun prtexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez.... --Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur toutes vos belles rsolutions. C'est que c'est le rvrend qui m'envoie. --Alors, dit Tom, il vous a certainement donn un mot de sa main? --Non, il a fait mieux que cela, il m'a donn son portefeuille pour vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrtaire. Et M. Simouns tendit Tom, un peu interdit, le portefeuille du rvrend, duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation sign par le lord chief justice. Si Tom et vu M. Simouns pour la premire fois, peut-tre se ft-il dfi tout de mme, et ft-il all jusqu' supposer que le rvrend tait tomb aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom avait dj vu M. Simouns en grande confrence avec son matre. En outre, le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend un portefeuille ainsi meubl? Tom ajouta donc une foi pleine et entire aux paroles de M. Simouns.--Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je vais vous livrer la petite dame. Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'tait empare d'elle. On venait l'arrter! Et elle avait essay de se traner jusqu' la fentre et de sauter dans le jardin. Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le ngre, conduits par Tom qui s'tait arm d'un flambeau, arrivrent, ils la trouvrent tendue sans connaissance sur le parquet. --Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un billon pour l'empcher de crier. Il fit un signe au ngre Shoking,--car on doit l'avoir reconnu,--prit mistress Fanoche bras le corps et la chargea sur son paule.--En route, dit M. Simouns. Shoking et lui avaient laiss la porte un fiacre quatre places. Ils y dposrent mistress Fanoche vanouie; puis M. Simouns souhaita le bonsoir Tom, l'engageant se coucher, car, disait-il, le rvrend Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-l; et ils montrent dans le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous la station de police. --Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions Newgate, matre. Alors, qu'allons nous faire la station de police? --C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misrable soit pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a interroge et l'a laisse libre sous caution, remette son interrogatoire et son dossier au gouverneur de Newgate. --Mais puisqu'il l'a admise fournir caution? --Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais lui rclamer de la part du rvrend en lui montrant l'ordre crit par le lord chief justice. La station de police tait deux pas de la maison du rvrend. Quand la voiture s'arrta, mistress Fanoche tait toujours vanouie.--Je te la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement terre et tira la sonnette de nuit de la station. Peu aprs, la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche tait toujours vanouie; cependant un soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisime, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portire, et M. Simouns reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'tait le dossier de mistress Fanoche.--A Newgate cria-t-il au cocher. A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse ouvrit les yeux.--O suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une faible clart l'intrieur du fiacre. Mistress Fanoche aperut d'abord le ngre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire des inconnus.--Mon Dieu! rpta-t-elle, o suis-je? quels sont ces hommes? que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui rpondit:--Ma chre, vous tes au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent Newgate, d'o vous ne sortirez que le jour de votre mort.--Mistress Fanoche jeta un cri aigu. --Oh! cette voix, dit-elle, o donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns se mit rire: --Cela t'apprendra, ma chre, dit-il, trahir l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba vanouie sur les coussins du fiacre. Une demi-heure aprs les portes de Newgate se refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. Ds lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle avait si bien mrite....--L'heure de Dieu vient tt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est la suprme justice. XXVII Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking Newgate, les attendit la porte, tandis qu'ils faisaient crouer mistress Fanoche. L'opration n'avait pas dur dix minutes. Avec de vrais agents de police mistress Fanoche se serait peut-tre dbattue; peut-tre mme aurait-elle cri; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet homme exerait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande pouvante qu'elle n'avait oppos aucune rsistance, et n'tait sortie de son vanouissement que pour s'abandonner une prostration sans limites. L'homme gris et Shoking taient donc remonts en voiture.--O allons-nous? demanda alors Shoking. Le matre consulta sa montre:--Quatre heures du matin, dit-il. Il ne fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant nous.--Mais o allons-nous? rpta Shoking qui avait ouvert la portire.--A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Matre, reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John Colden en sret, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette timide question, comme une vague et mystrieuse terreur.--Moi, dit l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tche. coute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et jusqu' l'heure o devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir occulte qui lui fera une royaut dans l'ombre, en attendant le triomphe du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pense plus intelligente, fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de cette immense conspiration qui enveloppe peu peu l'Angleterre. L'abb Samuel a besoin d'un homme auprs de lui, et cet homme c'est moi. Shoking secoua la tte.--Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais deux personnes presque aussi fortes que vous, ont jur votre perte, le rvrend Peters Town et miss Ellen.--Je ne crains que cette dernire, rpondit l'homme gris; je la crains jusqu' l'heure o elle m'aimera.--Mais vous avez donc encore cet espoir? fit navement Shoking.--Oui. L'accent de l'homme gris tait net et convaincu; mais il ne persuada point Shoking.--Singulire ide, murmura-t-il aprs un silence, que de vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a d'humain que l'apparence. Le jour o elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en ferai un des serviteurs les plus dvous de l'Irlande. Shoking murmura part lui:--Tous les hommes de gnie ont leur marotte. Celui-l a mis dans sa tte qu'il serait aim de miss Ellen. Mais il en sera, je crois, pour ses frais d'esprance, et il a le temps d'attendre. Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il s'arrtait la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de Shoking:--Matre, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous? --C'est pour cela que je t'amne ici. Et Shoking prouva en mme temps un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il cesserait, du mme coup, d'tre marquis, dcor d'une foule d'ordres et porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le _Times_. Le cottage tait silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres qui l'environnaient.--Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait marquis? demanda l'homme gris.--Non, rpondit Shoking.--Alors, tu ne sais pas comment va la fille de Jefferies?--Non. Mais Suzannah doit toujours tre auprs d'elle. L'homme gris traversa le jardin et pntra dans le vestibule de la maison o brlait une petite lampe suspendue au plafond. Ce valet de chambre modle qui, le premier, avait appel Shoking mylord, dormait tout vtu sur une banquette. L'homme gris l'veilla. Le valet ne tmoigna aucune surprise la vue de Shoking devenu ngre.--Suis-nous, dit l'homme gris, ou plutt claire-nous, nous allons la chambre de lord Wilmot. Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large escalier. Tous trois arrivrent ainsi dans ce cabinet de toilette o Shoking avait pris son premier bain.--Tu ne reconnais pas mylord? dit alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il s'est teint en noir pour pntrer dans une taverne o les ngres se runissent.--Excentrique! murmura le valet avec flegme.--Prpare un bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois des les dans laquelle se trouvent plusieurs flacons. Le valet ouvrit les robinets tte de cygne, et l'eau chaude et l'eau froide tombrent en mme temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis il sortit pour aller chercher la caisse demande par l'homme gris. Alors celui-ci dit Shoking:--Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te prparer. Dshabille-toi. Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette rosette multicolore qui ornait la boutonnire de son paletot. Puis il obit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons mystrieux. XXVIII L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit miroiter la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la dboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitt l'eau se colora en vert tendre et Shoking s'cria:--Mais c'est un bain d'absinthe que vous me faites prendre. --Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on et dit plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout l'heure, passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint carlate, s'assombrit un peu et Shoking pouvant murmura.--Bon! voici que je suis dans le sang prsent. --Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le matre, et puis, ton valet de chambre te lvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigu, tu dormiras. Quand tu t'veilleras, tu te feras apporter un miroir.--Et je me retrouverais blanc? --Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se marbre par places.--Et ce soir, je prendrai un autre bain?--Oui. L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait de quoi crire. Puis il prit la plume et traa quelques mots sur une feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:--Chaque soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire, puis tu les verseras l'un aprs l'autre dans le bain de mylord. Le valet s'inclina. --Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces quinze jours?--Non, car mesure que le traitement oprera, ton corps passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue. Shoking, soupira de nouveau,--Mais au moins, dit-il, je reviendrai blanc?--Comme neige.--Et mes cheveux?--Tes cheveux retourneront au roux, leur couleur naturelle. Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pice voisine, o il procda, lui aussi, une nouvelle toilette. Il se dbarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crne pliss, et de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman de trente-six trente-huit ans, l'oeil bleu, au visage ple et distingu, aux favoris chtain-clair, cet homme enfin d'une rare distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi mtamorphos, il revint dans la pice o Shoking tait toujours au bain.--Je viens te dire adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au rvrend une prison digne de lui, et plus sre que la premire. Shoking, qui l'homme gris avait racont la manire dont le rvrend Peters Town tait tomb en son pouvoir, ne put rprimer un clat de rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof et quitta le cottage. Comme il avait renvoy le fiacre qui les avait amens, il descendit Heath-mount pied, fumant son cigare, et du pas tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club aprs une partie de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie, et quelque chose qui ressemblait un rayon de jour commenait percer le brouillard lorsqu'il arriva dans la cit. Une taverne qui avait une licence de nuit, tait ouverte dans Farringdon street peu prs en face de l'imprimerie du _Times_. Comme l'homme gris n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra, s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du vin de Porto. Son repas fini, il s'aperut que le jour grandissait, et jetant une couronne sur le comfort il se remit en route, petits pas, sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa tte. Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la Tamise. Une fois l, il hta tout coup le pas. Sans doute il avait trouv ce qu'il cherchait depuis son dpart de Hampsteadt, c'est--dire l'endroit o il pourrait mettre le rvrend Peters Town en sret et dans l'impossibilit de recouvrer sa libert. Au lieu de s'enfoncer dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers Queen's lisabeth Tavern, l'tablissement auprs duquel, le bateau dans lequel on avait enlev le rvrend, tait retourn stationner. Au coup de sifflet qu'il fit entendre, un autre rpondit, puis le bruit de deux avirons, et la barque vint chercher le matre.--As-tu fait ce que je t'ai command? dit l'hommage gris l'Irlandais. --Oui, j'ai port un panier de provisions Harris.--Et le prisonnier.--Il se tenait tranquille. --C'est bien. Pousse au large. A bord de la pniche. La barque fila sur la Tamise encore charge de brouillard, bien que le jour et grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout coup l'homme gris poussa un cri d'tonnement et de stupeur. Il carquillait vainement les yeux; vainement il cherchait la pniche du regard... La pniche avait disparu... et sans doute le rvrend Peters Town avec elle!... XXIX O avait donc pass la pniche et avec elle le rvrend Peters Town, que l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il faut rtrograder de quelques heures, et pntrer, bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe o se runissait une population d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'_htellerie de l'Ange_ On y buvait, on s'y querellait, on y changeait toute heure des coups de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit, le landlord posait les volets sa devanture et avait l'air de fermer boutique; mais les habitus ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin de ne pas passer devant l'htel de l'Ange. Or, cette nuit-l, un homme entra en disant:--Si personne ne me paye boire, ou si le landlord ne me fait pas crdit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai trs-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche. --H! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tte.--Oui, c'est moi, Robert, rpondit Nichols, l'ancien associ de John le rough et de l'cossais Mac Ferson, pour la capture du condamn mort John Colden.--Tu as soif? dit le matelot.--Ma gorge est plus sche que le four d'un ptissier. --Et pas d'argent?--J'ai bu mon dernier shilling hier soir.--Viens t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot. Nichols ne se le fit pas rpter, et, sur un signe de Robert, une servante apporta un pot de bire brune.--a ne va donc pas? reprit celui-ci.--Non, dit Nichols.--Tu ne veux donc plus travailler aux docks?--Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir t trop gourmand...--Tu n'as plus de quoi manger?--Hlas! Et Nichols fit Robert le matelot, le rcit de ses aventures et de ses msaventures, c'est--dire du temps qu'il avait perdu rechercher John Colden, allch qu'il tait par la prime annonce. Le matelot, qui tait un honnte garon, haussa les paules:--C'est des btises tout a, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage te proposer.--Quel ouvrage? fit Nichols.--Cinquante shillings et la nourriture pour une semaine.--Plat-il? fit Nichols. --Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu veux en tre, c'est march conclu. --Mais pour quelle besogne? demanda Nichols.--Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus honnte. Tu as navigu?--Dix ans.--Fort bien. Nous embarquons au point du jour.--Et o allons-nous?--A Boulogne, par la Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de master Manning, le marchand clbre. A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la pniche.--Cela te va-t-il? insista le matelot.--Oui.--Eh bien! bois encore un coup. As-tu faim?--Oui, dit encore Nichols. Robert fit servir de la choucroute et du jambon Nichols, qui se mit dvorer. Une heure aprs ils quittaient le cabaret en compagnie de deux autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.--Les chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, la gare de London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons bord pour les recevoir. Mais il nous manque un matelot, o le prendre?--Bah! fit Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver bord de la pniche.--Comment cela?--Il n'y a pas de nuit o quelque pauvre diable, qui ne sait o coucher, n'aille s'y rfugier.--Tiens, dit Robert, c'est une ide cela! Et ils se dirigrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure aprs, ils montaient bord de la pniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitt son poste, seulement, il avait absorb les provisions que lui avait apportes le batelier, il avait bu un pot de bire tout entier, et s'tait endormi ensuite. Seulement il s'tait couch tout de son long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le rvrend Peters Town tait prisonnier, et, si celui-ci avait essay de sortir ou de briser le panneau, Harris se ft certainement veill.--Quand je te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'cria Nichols en apparaissant, en haut de l'chelle qui plongeait dans les flancs de la pniche. Et, la lueur du bout de chandelle allum par Nichols, le matelot Robert et les deux autres compagnons aperurent Harris l'Irlandais endormi. XXX La lumire veilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit, tait un vritable colosse et il tait dou d'une force herculenne. Mais il tait en prsence de quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours bout d'un seul. Mais Harris, en dpit de ses proportions gigantesques, tait intelligent et possdait un grand sang-froid.--Que voulez-vous? dit-il.--Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.--Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en dfense. Mais le matelot Robert lui dit: --Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuad que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... et tu me parais homme ne pas refuser cinquante shillings.--Cela dpend, dit froidement Harris.--Que faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le panneau de la cale, et il tait par consquent toujours matre de son prisonnier.--Et vous-mme, rpondit-il, qu'y venez-vous faire?...--Je suis le capitaine du btiment.--De cette pniche.--Oui.--Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant o coucher... --Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir choisir, camarade.--Choisir quoi?--Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou tre des ntres, car nous allons partir. Harris tressaillit.--Avec la pniche?...--Et un convoi de chevaux.--Diable! pensa l'Irlandais, le matre n'avait pas prvu a. Comment vais-je tirer le rvrend de la cale? Robert ajouta:--Tu ne me parais pas riche.--Je suis pauvre comme tous les Irlandais, rpondit firement Harris.--Mais tu ne refuses pas de gagner ta vie honntement.--Non, certes. --J'ai besoin d'un quatrime matelot. Nous allons Boulogne et nous revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.--Mais fit Harris qui tenait gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir si j'ai navigu. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix ans de mer et j'ai t pilote-ctier.--Alors, tu tiendras la barre, fit Robert. Harris eut un frisson de joie ces derniers mots. Une inspiration, rapide comme un clair, traversa son esprit. Il tait peu probable qu'on et affaire dans la cale avant le dpart, et l'paisseur du panneau avait d empcher le rvrend Peters Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont. Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la pniche tait pleine d'Irlandais, il tait prsumable qu'il continuerait se tenir tranquille. Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris tait sr de son plan, c'est--dire de la ralisation de cette ide qui venait de lui passer par l'esprit. Cette ide, comme on va le voir, tait fort simple. Harris s'tait dit:--Je connais la Tamise comme le quartier de Drury lane, o j'habite depuis quinze ans. Je sais qu' l'embouchure du fleuve il y a des rochers fleur d'eau, que les pilotes vitent avec soin. Je passerai au travers avec mon habilet merveilleuse, et je me gagnerai ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se dfieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, un quart de lieue des ctes, il y a un autre rcif; je gouvernerai droit dessus, et la pniche sombrera. Je suis assez bon nageur pour gagner la cte la nage, et probablement mes compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prtre qui, enferm fond de cale, se noiera. Le matre m'avait command de le garder prisonnier; mais, l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce que je puis faire. Et ds lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du matelot Robert. Les mts, couchs sur le pont, furent redresss et grs; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu aprs six heures, et fut embarqu immdiatement. Les premiers rayons du jour peraient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de la pniche, ordonna l'appareillage, et bientt aprs, la pniche, toutes voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'lana sur les flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait Nichols, en lui montrant Harris qui tenait la barre:--Je crois que nous avons fait l une fire rencontre. C'est un matelot fini.--Oui, mais il me dplat, murmura Nichols. Le rvrend Peters Town tait toujours fond de cale et personne n'avait song y descendre. XXXI Dj la pniche avait pass devant Gravesend et approchait de l'embouchure de la Tamise; dj Harris tait sr du triomphe, et le matelot Robert, embauch par M. Manning comme capitaine, s'extasiait sur son habilet tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'tait pas un travailleur de premier ordre, se dit:--Je ne me suis pas encore repos, je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit pour son lit de repos ft tout auprs du panneau de la cale.--H! h! dit-il, c'est pourtant l que j'avais enferm Shoking, et que cet imbcile de Mac Ferson l'a laiss chapper. Et faisant cette rflexion, il se souvint que dans la cale, il devait y avoir un amas de paille, et qu'il y serait mieux, et plus confortablement encore que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau et se laissa glisser dans les tnbres. Mais ses pieds, au lieu de toucher le sol, heurtrent un corps mou, et, tout aussitt, il entendit une sorte de gmissement.--Par Saint-George! s'cria-t-il, il y a quelqu'un ici!--Oui, rpondit une voix, il y a quelqu'un qui fera la fortune de celui qui lui viendra en aide. Nichols tait un homme de sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon en guenilles; la flamme ptilla et il aperut alors le rvrend garrott et couch sur le dos.--Un prtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme Nichols.--Nichols! s'exclama le rvrend, tu te nommes Nichols? Tu as connu John le rough?--C'tait mon ami.--Alors, dit le rvrend, c'est toi qui recherchais John Colden.--Oui, dit encore Nichols. Peters Town comprit que le ciel ou plutt l'enfer lui envoyait un secours.--Nichols, dit-il, si tu me dlivres, tu auras deux cents livres demain.--Deux cents livres!--Oui, c'est l'homme gris et ces abominables Irlandais qui m'ont enferm ici. Nichols s'empressa de dbarrasser le rvrend de ses liens.--Oui, certes, dit-il, je veux vous dlivrer, mais comment? Il y avait un homme qui vous gardait bord de la pniche.--Oui, un Irlandais appel Harris.--C'est lui qui tient la barre, dit Nichols, et certainement il aura assez d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici. Puis Nichols eut une inspiration:--Savez-vous nager? dit-il,--Un peu.--Alors je vous dlivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas, tenez-vous tranquille et comptez sur moi. Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le panneau. Une seconde aprs il tait sur le pont. La pniche venait d'entrer dans cette partie de la Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, en hiver, charge de brumes paisses. Harris tenait toujours la barre.--Il ne quittera pas son poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda du regard l'paisseur de la brume qui masquait les ctes. La pniche tait peu prs en face de Stanford. Nichols redescendit dans l'entre-pont, souleva de nouveau le panneau de la cale et dit au rvrend qu'il avait dbarrass de ses liens:--Vite! montez! Peters Town se hissa dans l'entre-pont.--Otez vos habits et vos souliers, dit encore Nichols. Le rvrend obit. Alors Nichols ouvrit un sabord.--Si les forces vous manquent, dit-il, je vous soutiendrai. Ne craignez rien, j'ai sauv plus d'un homme qui se noyait. Et il poussa le rvrend, qui sauta rsolument l'eau. Puis Nichols s'lana aprs lui dans la Tamise. La brume tait si paisse que ceux qui taient sur le pont n'entendirent qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent rien... XXXII Quinze jours s'taient couls depuis le jour o l'homme gris stupfait, constatait la disparition de la pniche et du rvrend, et o celui-ci s'tait sauv la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces quinze jours bien des vnements avaient eu lieu. D'abord Shoking tait redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procs criminels, celui de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la nourrisseuse d'enfants. John avait t pendu la veille devant la prison de Horsemonger. L'excution de mistress Fanoche tait pour ce jour-l mme o nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il tait six heures du matin, nuit encore par consquent; et une pluie fine se dgageait du brouillard. Cependant grande tait l'agitation dans la cit. Aux environs de Newgate street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles sanglants et d'motions. Tous les public-houses taient ouverts et pleins de buveurs. Il y en avait mme un au coin d'Old-Bailey dont le publican avait lou toutes les fentres des lords, des gentlemen et des ladies. Les fentres se louent, Londres, pour une excution, comme Paris une stalle d'Opra. Or, parmi les gens lgants qui venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de mistress Fanoche se trouvait une lgante personne dont le visage tait couvert d'un voile pais, mais dont la taille svelte annonait la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beaut. Elle avait lou pour elle et sa femme de chambre, une croise tout entire l'tage au-dessus du public-house, et elle tait arrive quatre heures du matin, alors que la foule encore clair-seme, permettait aux voitures d'approcher. Le premier tage, dont le public-house proprement dit composait le rez-de-chausse, tait destin des meetings et des repas de corps. Aussi tait-ce une longue et vaste salle perce de dix croises donnant toutes sur Old Bailey; or, cette salle tait pleine lorsque six heures sonnrent. La femme au voile pais et sa camrire taient donc leur fentre et assistaient avec un empressement et une curiosit dignes en tous points du peuple anglais, la construction de l'chafaud. Toutes les fentres loues taient occupes, sauf une seule. Il avait suffi cependant de placer dessus une pancarte annonant qu'elle avait un locataire, pour que personne ne songet s'en emparer. Or, la femme au voile pais occupait prcisment la croise voisine. De temps en temps elle tournait demi la tte vers la porte de la salle. On et dit qu'elle tait plus curieuse de savoir qui cette fentre appartenait pour une heure, qu'elle n'tait friande du sinistre spectacle qu'on prparait sur la petite place triangulaire d'Old-Bailey. Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnrent. Presque aussitt deux nouvelles personnes entrrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui s'y trouvaient dj un moment d'tonnement et presque un mouvement de curiosit. Ces deux personnes taient des gens du peuple, un homme encore jeune, un autre plus vieux, de vritables roughs en guenilles et qui venaient, de par la toute-puissance de la libert anglaise, s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces ladies. Quelques-unes de ces dernires laissrent mme chapper un geste de rpugnance. Une seule personne ne broncha point, c'tait la femme au voile pais. Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donn plus d'un coup de poing pour se frayer un passage travers la foule qui encombrait les abords de Newgate, n'taient autres que Shoking et l'homme gris. Ce dernier tait venu, dans la journe prcdente, vtu en gentleman et avait lou sa fentre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui avait prsente le publican et qui contenait les noms des personnes qui avaient dj lou des fentres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir et il n'avait pu s'empcher de murmurer:--Enfin, je vais donc la retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient eu leurs raisons sans doute pour se vtir ainsi, venaient de faire leur apparition, au moment mme o l'chafaud tait dress. Les aides de Calcraff allaient et venaient l'entour, portant des torches, et sur la plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus ple encore qu' l'ordinaire. La femme au voile s'tait penche au dehors. L'homme gris en fit autant. Tout coup la lueur d'une torche claira son visage une seconde et la femme au voile touffa un cri de surprise: alors l'homme gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient vouloir dmentir.--Ne serait-ce pas miss Ellen Palmure que j'aurais l'honneur de parler? --Silence! murmura-t-elle d'une voix mue. En voyant le prtendu rough s'approcher de cette lgante personne, les ladies et les gentlemen croyaient deviner la vrit. Le rough n'tait autre qu'un excentrique gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme gris et miss Ellen causrent ds lors familirement et personne ne fit plus attention eux. XXXIII Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Ds les premiers mots, l'entretien avait pris une tournure tout fait distingue et mme chevaleresque. Cet homme en guenilles s'tait approch de la patricienne en lui disant: --J'tais sr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un dernier clair dans les yeux, puis elle tendit sa main l'anglaise son ennemi. --Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse votre triomphe?--Ah! c'est juste, dit-il en souriant.--Vous tes la cause de la mort de cette pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?--Mon Dieu! rpliqua-t-il en souriant toujours, puisque j'ai usurp un bout du rle de la Providence, il faut bien que je le joue en conscience.--Voyons n'a-t-elle pas mrit la mort? et toutes les innocentes cratures qu'elle a martyrises n'ont-elles par le droit d'tre venges?--Incontestablement. --Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, miss Ellen.--Quinze jours au moins, cher.--Me hassez-vous toujours?--Plus que jamais. L'homme gris tenait toujours dans sa main la main de miss Ellen, et il lui sembla que cette main tremblait lgrement.--Ah! vraiment, fit-il, vous me hassez?--De toute mon me.--Tant mieux!... l'heure approche.--L'heure o je vous aimerai?--Oui. Elle ne rpondit pas; mais quelque chose comme un soupir souleva sa poitrine. Puis comme si elle et voulut se donner une contenance, elle regarda l'heure sa montre. --Nous avons sept ou huit minutes encore, dit-elle, me permettez-vous une question?--Parlez, miss Ellen.--Vous avez donc mis mon cher petit cousin en sret? --Oui certes, et je puis vous donner de ses nouvelles, il est en France, dans une pension o on l'lve et o on en fera un homme. Vous verrez, miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande aura en lui un chef digne d'elle. Il tenait toujours la main de miss Ellen et cette main continuait trembler.--Monsieur, reprit-elle, puisque vous m'avez donn des nouvelles de Raph, pourriez-vous me dire ce que vous avez fait du rvrend Peters Town! L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur miss Ellen comme s'il et voulu descendre au fond de son me, en scruter les penses les plus secrtes et mettre sa sincrit la torture.--Vous ne le savez donc pas! dit-il enfin, voyant que miss Ellen continuait le regarder avec curiosit. --Depuis le jour o vous m'tes apparu sous le nom de M. Simouns, je ne l'ai plus revu, dit-elle. Pour la premire fois, peut-tre, cet homme qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il crut que miss Ellen disait vrai. Miss Ellen dit-il, j'ai enlev le rvrend comme j'avais fait de l'enfant, et cela le mme soir. Je l'ai enferm bord de la pniche _Manning_, sous la garde d'un gant appel Harris. Malheureusement on a eu besoin de la pniche pour transporter des chevaux en France. Alors Harris n'a pas trouv d'autre moyen de conserver son prisonnier que d'accepter bord le rle de pilote. Miss Ellen paraissait couter l'homme gris avec avidit. Celui-ci continua.--La pniche a pris le large et descendu la Tamise. A Hampsteadt, un brouillard pais couvrait le fleuve, mais ce brouillard servait les projets d'Harris. Cependant, un certain moment, il a entendu comme le bruit de deux corps qui tombent l'eau, et il a souponn qu'un des hommes de l'quipage avait dlivr le rvrend qui tait enferm dans la cale et que tous deux s'taient sauvs par un sabord. Mais, comme il ne pouvait quitter la barre, il lui a t impossible de vrifier le fait. Alors il a donn suite son projet.--Ah! il avait un projet!--Oui. Une fois en pleine mer il a dirig la pniche sur un cueil, et elle a sombr. La brune tait si paisse que Harris, qui s'est sauv la nage, n'a pu savoir si ses compagnons s'taient tous noys. Mais nous avons tout lieu d'esprer que le rvrend... L'homme gris fut interrompu par une immense clameur de la foule. Mistress Fanoche venait d'apparatre sur l'chafaud. Elle criait et pleurait, et se dbattait aux mains des aides de Calcraff. Ce fut rapide comme l'clair. Le bonnet noir s'enfona sur ses yeux, la trappe joua... Mistress Fanoche se balana dans l'espace. Alors l'homme gris entrana miss Ellen loin de la croise.--Eh bien! dit-il.--Oh! fit-elle avec une motion qui le fit tressaillir, vous tes un homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... Et elle voulut s'esquiver au milieu de cette foule de curieux qui avait envahi la salle du public-house. Mais il la retint.--Je voudrais vous voir, dit-il, donnez-moi un rendez-vous!--Oseriez-vous donc y venir!--Oui, car vous allez m'aimer, si vous ne m'aimez dj.--Eh bien! fit-elle, avec une voix qui tremblait d'motion, si vous l'osez, venez dans le souterrain qui vous a servi pntrer une fois chez moi.--Quand!--Demain.--A quelle heure!--Minuit.--J'y serai. Et l'homme gris la salua et fit signe Shoking de le suivre. Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, une barque se dtacha de la rive droite de la Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard. Deux hommes la montaient: Shoking et l'homme gris. Shoking assis l'avant, maniait les deux avirons. Debout, l'arrire, l'homme gris, tte nue, envelopp dans un manteau couleur de muraille, paraissait absorb par une rverie profonde. La barque descendait au fil de l'eau et le brouillard tait si pais que les rverbres du pont de Westminster apparaissaient, dans l'loignement, comme des charbons couverts de cendres. Shoking soupirait de temps autre. Tout coup, et comme ils approchaient du pont, il dit vivement:--Matre, c'est donc bien vrai? Vous allez ce rendez-vous? Cette question directe arracha l'homme gris sa contemplation.--Sans doute, dit-il. Shoking eut un nouveau soupir.--A votre place, murmura-t-il, je sais bien ce que je ferais.--Que ferais-tu?--Je n'irais pas.--Ah! et pourquoi? --Je craindrais un pige. Un sourire passa sur les lvres de l'homme gris, mais il ne rpondit pas. Shoking ne se tint pas pour battu.--Qu'est-ce que vous voulez! dit-il, on n'est pas matre de ses pressentiments.--Ah! tu as des pressentiments?--Oui, matre.--Quels sont-ils?--J'ai l'ide que si vous allez plus loin...--Eh bien?--Il vous arrivera malheur. L'homme gris haussa les paules; puis il tira sa montre, et en approcha son cigare, dont il se fit un flambeau pour voir l'heure.--Minuit moins un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, fais-moi le plaisir de nager plus vigoureusement. Il ne faut pas faire attendre miss Ellen. --Vous croyez donc l'amour de cette vipre?--Oui. Shoking leva les yeux aux ciel, et il eut un regard qui voulait dire:--Pardonnez-lui, mon Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est pas miss Ellen qui l'aime, c'est lui qui est fou. --Hte-toi! dit brusquement l'homme gris, comme s'il et devin les secrtes penses de Shoking. Shoking se mit alors frapper l'eau de ses deux avirons avec une sorte de rage, et comme s'il et eu hte quelque tragique dnoment. L'homme gris tait retomb dans sa rverie. La barque rasa les murs du Parlement, passa sous la dernire arche du pont, du ct de la rive gauche, puis vint stopper ce mme endroit o elle s'tait arrte dj, cette nuit-l o l'homme gris avait pntr dans l'htel Palmure par le souterrain. La Tamise avait grossi et l'homme gris fit cette remarque, qu' la mare haute l'eau monterait jusqu' l'orifice du souterrain. Shoking, dsesprant d'arrter son matre, avait saisi l'anneau de fer enfonc dans une des pierres de la digue. Puis, au moyen d'une corde, il y avait fix la barque de telle sorte que l'homme gris pouvait atteindre l'entre du boyau en se haussant sur le banc o tout l'heure il tait assis avec Shoking.--Tu vas m'attendre, dit-il.--Ainsi, matre, dit Shoking, tentant un dernier effort, vous ne me croyez pas?--Non.--Vous croyez l'amour de miss Ellen?--J'en serai sr dans une heure. Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, comme pour le prendre tmoin de la folie de son matre.--Avez-vous vos pistolets, au moins? dit-il encore.--Non.--Votre poignard. --Pas davantage.--Mais c'est de la folie! s'cria Shoking au dsespoir.--Imbcile! dit l'homme gris, o as-tu vu qu'on allait arm un rendez-vous d'amour? En mme temps, il saisit deux mains la pierre qui servait d'entablement l'orifice du souterrain, se hissa lestement dessus et dit:--Attends-moi! Puis, Shoking le vit disparatre et se trouva seul...--Oh! j'ai peur... j'ai peur... murmura-t-il alors. XXXV Shoking avait peur... Non pour lui, cette heure, bien que nous ayons pu voir que Shoking tenait assez la vie et n'en faisait nullement fi; mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu' l'homme gris. Or, cela tenait peut-tre ce que Shoking n'ayant jamais t ni beau ni riche, ne s'tait pas par consquent jamais trouv l'enfant gt du beau sexe, mais il ne croyait gure l'amour et estimait que la femme n'a d'autre mission srieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus belle et se dit:--Dcidment, il n'y a pas d'homme compltement fort. Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre matre, l'homme gris a la sienne. Il croit l'amour! Moi j'ai dans l'ide qu'il va donner tte baisse dans un pige que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a dj jou tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois dans le pige, il s'en tirera. Ceci n'tait pas, au demeurant, trop mal raisonn, attendu que si Shoking croyait au pige, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart d'heure que celui-ci tait entr dans le souterrain. Les suppositions les plus pouvantables s'taient tout coup prsentes l'esprit troubl de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'tait imagin que le souterrain tait plein de barils poudre et qu'on allait le faire sauter, puis encore une foule d'autres dnoments tragiques. Mais rien de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait rgner dans le souterrain. Cependant tout coup, un bruit frappa l'oreille inquite de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de la Tamise, et c'tait un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence et une rgularit parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers ou des pcheurs, ou peut-tre mme des agents de police du bateau le _Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord bord avec celle de Shoking. Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mler au bruit des avirons. Enfin, tout coup, elle dchira le brouillard et apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha plat ventre dans le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquitude s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se tenait debout l'arrire; deux autres qui nageaient. La nuit tait noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces trois hommes, il entendit tout coup une voix qui le fit tressaillir. Cette voix, il l'avait entendue dj; et cependant, il ne pouvait dire encore quel tait l'homme qui elle appartenait.--Oui, disait-elle, c'est pour demain matin. --a va bien Newgate, rpondit une autre voix, celle du second batelier sans doute, mais qui tait tout fait inconnue Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la premire voix, ce sera le tour de ce pauvre John. Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait enfin quelle tait cette voix. C'tait la voix de Nichols. Et la barque avanait toujours, et l'pouvante s'empara de Shoking, qui n'osait bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu! En effet, en ce moment-l, Shoking se repentait amrement d'avoir quitt cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer. Tout coup Nichols et son compagnon donnrent un dernier coup d'aviron et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa perdu, tant la secousse avait t violente!... XXXVI En se redressant, Shoking avait obi une inspiration. Oubliant l'homme gris pour ne songer qu' sa propre conservation, il avait voulu se jeter l'eau et se sauver la nage. Cela et t facile peut-tre, en admettant que la barque de Nichols et heurt la sienne par hasard. Il tait vident qu'alors Shoking avait le temps de se prcipiter dans la rivire avant qu'on l'eut reconnu. Mais, hlas! le hasard n'tait pour rien dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine Shoking tait-il debout que Nichols sauta dans le canot et prit le malheureux la gorge. Shoking jeta un cri et voulut se dbattre.--Me reconnais-tu, dit Nichols! Shoking se dbattit encore; mais alors, l'homme qui se tenait debout dans la barque, dit d'une voix imprieuse:--Garrottez-moi ce drle... Et Shoking reconnut la voix du rvrend Peters Town, comme il avait reconnu celle de Nichols.--S'il crie, tue-le! dit encore le prtre.--Les morts reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux se hrissaient. --Tu es cause de la mort de John qu'on va pendre demain matin, dit Nichols, mais tu auras ton compte tout l'heure.--Grce! balbutia Shoking.--Vous ferez de ce garon ce que vous voudrez plus tard, dit le rvrend. Pour le moment, contentez-vous de le rduire l'impuissance. Nichols tait assist d'un solide gaillard. Tous deux se jetrent sur Shoking, le renversrent, et en un tour de main il fut garrott et on lui mit un mouchoir dans la bouche pour l'empcher de crier.--Maintenant, dit le rvrend, poussez votre barque jusque sous l'escalier du pont de Westminster. On m'attend chez lord Palmure. Nichols et son compagnon repassrent dans la barque, laissant Shoking dans le canot. Bien qu'il ft rduit une impuissance complte, Shoking reprit courage en les voyant s'loigner. Un moment mme il espra que l'homme gris reviendrait assez temps pour le dlivrer. Mais son esprance fut encore due. En trois coups d'aviron la barque de Nichols alla heurter la premire marche de l'escalier du pont de Westminster. Alors le rvrend quitta la barque, et la Tamise, portant sa voix comme un cho, Shoking l'entendit qui disait:--Vous savez ce que vous avez faire prsent?--Oui, Votre Honneur, rpondit Nichols. Shoking, qui tait parvenu soulever sa tte jusqu'au niveau du bordage de son canot, vit alors le rvrend mettre le pied sur l'escalier et monter rapidement, tandis que la barque virait de bord et revenait en droite ligne sur le canot.--Ah! pensait Shoking perdu, c'est pourtant le matre qui l'a voulu. Du moment o le rvrend n'est pas noy, et o on l'attend chez lord Palmure, c'est que l'homme gris est tomb dans un pige. Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son compagnon et lui passrent de nouveau dans le canot. Seulement, ils avaient chacun la main un instrument dont Shoking ne put tout d'abord dfinir la nature et la destination, mais qui ressemblait un norme bton.--Ah! ah! mon camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer des tours, au rvrend Peters Town et moi. Eh bien! tu verras tout l'heure, ce qu'il en cote. En mme temps, il brandit l'instrument qu'il avait la main et Shoking entendit un bruit sourd. Cet instrument, qui n'tait autre qu'un pieu en fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement l'orifice du souterrain.--A la besogne! rpta le compagnon de Nichols. Et tous deux se mirent attaquer vigoureusement les pierres de la digue. Alors Shoking domina sa propre pouvante pour ne plus songer qu'au matre. Il avait compris!... Nichols et l'homme qui tait avec lui attaquaient la digue de faon largir la brche du souterrain jusque au-dessous du niveau de l'eau; et l'eau se prcipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme gris serait noy!... Et l'me de Shoking s'leva tout coup jusqu'aux attitudes de la prire, et ses lvres murmurrent:--Mon Dieu! mon Dieu! vous qui protgez l'Irlande, ne nous sauverez-vous donc point? Mais Nichols et son compagnon continuaient leur besogne; les pierres se dtachaient une une, et tout coup le canot dans lequel Shoking tait couch fut pris et agit comme par un tourbillon. La Tamise se prcipitait en bouillonnant dans le boyau souterrain, o l'homme gris tait all, follement un rendez-vous d'amour... XXXVII Suivons maintenant l'homme gris que Shoking avait en vain essay de retenir. L'homme gris, sans armes, ayant mme laiss son manteau dans le canot tait rsolument entr dans ce souterrain qui passait sous une partie de Belgrave square et aboutissait l'htel Palmure. Si on se souvient de la promenade nocturne que miss Ellen, son pre et Paddy, qui portait un flambeau, avaient faite quelques jours auparavant, on se rappellera la conformation exacte du souterrain. Si on le suivait en partant du ct de la rivire, on trouvait un plan inclin qui montait lgrement jusqu' cette salle ronde dans laquelle descendait, comme un puisard, l'escalier qui prenait naissance derrire le mur du cabinet de lord Palmure. Cette salle ronde, entirement taille dans le roc et la pierre, avait d, comme lord Palmure, l'avait expliqu sa fille, servir de lieu de runion aux partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils travaillaient le sauver. Il s'y trouvait trois issues: l'une, qui tait la continuation du souterrain jusqu' la Tamise, l'autre, qui menait l'escalier, et une troisime, qui avait t mure, mais dont on apercevait parfaitement encore l'ouverture par les joints des pierres rapportes en forme de cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas dans les tnbres; puis, comme il avanait toujours, un rayon de lumire le frappa au visage. Le souterrain, on s'en souvient sans doute, dcrivait une courbe lgre tout en montant, et cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord march dans l'obscurit.--Elle m'attend! se dit-il. Et il doubla le pas. A mesure qu'elle avanait, la lumire devenait plus vive, mais elle tait sans rayons; on et dit la clart de la lune par une belle nuit d't, sur les collines de quelque pays mridional. L'homme gris avanait toujours. Tout coup, il s'arrta, un peu tonn, et comme bloui. Il tait au seuil de la salle ronde; mais de la salle ronde mtamorphose par la baguette de quelque fe invisible. Ce n'tait plus un souterrain, c'tait un boudoir. Un boudoir clair par une lampe globe dpoli, tendu d'toffes de soie aux couleurs harmonieuses, jonch d'un pais tapis, garni de meubles lgants. Miss Ellen avait, en une nuit et une journe, converti ce lieu mystrieux en une petite salle au demi-jour voluptueux, et telle que l'homme le plus pris aurait pu la rver pour y recevoir son idole. Un sourire lui vint aux lvres, et il entra dans le boudoir improvis.--J'arrive le premier, se dit-il. En effet, la salle tait vide encore. Mais l'homme gris avait fait quelques pas peine, que miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de velours noir qui rehaussait encore l'clat de ses paules blanches et de ses bras nus. Sa luxuriante chevelure dnoue retombait en boucles confuses des deux cts de son col de cygne. Elle vint l'homme gris et lui dit en lui tendant la main:--C'est bien. Vous tes exact. Et elle se pelotonna comme une belle tigresse au fond d'une ottomane, lui indiqua un sige auprs d'elle, et dit encore:--M'aimez-vous toujours, monsieur.--Comme vous m'aimez, rpondit-il. Et il se mit genoux devant elle et se mit lui parler cette langue loquente et sductrice de la passion, qu'on ne parle que de l'autre ct du dtroit, c'est--dire en France et en Italie, et que les Anglais ignoreront toujours. Mais soudain, miss Ellen l'interrompit par un clat de rire.--Oh! fou que vous tes! dit-elle. Il se releva lentement, mais sans surprise.--En vrit! dit-il, vous trouvez que je suis fou?--Oui, fou et niais. --Vraiment? et pourquoi?--Mais parce que, fit-elle d'une voix qui devint sifflante et moqueuse, tandis qu'un regard plein de haine jaillissait de ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul instant que je vous aimerais....--Je le crois encore, dit-il. Et il lui prit la main et y posa ses lvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de damne:--Savez-vous, fit-elle, que vous tes tomb dans un pige?--Ah! dit-il.--Un pige d'o l'Irlande entire ne saurait vous tirer. Je vous ai pourtant prvenu, dit-elle encore, je vous ai dit hier: prenez garde! oserez-vous donc venir?--C'est vrai, dit froidement l'homme gris, et je suis venu. Elle montra du doigt la porte de l'escalier.--Tenez, dit-elle, la maison de mon pre et cet escalier sont pleins de policemen et de soldats.--En vrit! fit-il avec calme.--Et peut-tre, continua-t-elle, pensez-vous qu'il vous sera facile de vouen aller par l.... Et elle dsignait l'entre du souterrain qui descendait la Tamise. L'homme gris ne rpondit pas. En ce moment on entendit un bruit sourd qui ressemblait au roulement lointain du tonnerre.--Entendez-vous ce bruit dit encore miss Ellen.--Oui, dit l'homme gris, c'est le fleuve qui entre dans le souterrain et qui va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il me reste choisir: ou me noyer, ou me livrer aux policemen....--Ah! vous savez cela? dit-elle avec un rire de dmon....--Je le sais depuis ce matin.--Et vous tes venu?--Vous le voyez.--Mais vous tes fou!--Non, car vous me hassiez ce matin, il y a une heure, tout l'heure encore, dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu, vous allez m'aimer! Et il courba soudain miss Ellen sous la flamme magntique de son regard. Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait toujours.... XXXVIII Que se passa-t-il alors? Ceux-l seuls qui comprennent ce pouvoir mystrieux qu'on appelle le magntisme, pourraient le dire. Cela dura-t-il une minute, une heure ou un sicle? Nul ne le sut. Mais tout coup miss Ellen, vaincue, palpitante comme la colombe sous la serre de l'pervier, miss Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.--Ah! dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je t'aime!... Et elle disait vrai cette fois, car, tout coup elle se releva et se suspendit brusquement son cou.--Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais il en est temps encore.... Et elle riait et pleurait en mme temps. Et elle rptait:--Fuis... mais, fuis! mon bien-aim... ou plutt non, fuyons ensemble... emmne-moi... je te suivrai au bout du monde.... Et elle l'entranait vers le souterrain; et souriant, impassible, il la laissait faire et disait:--Je savais bien que tu finirais par m'aimer.... Tout coup, elle recula et poussa un cri. L'eau montait, cumante, terrible, amenant la mort avec elle.--Trop tard! s'cria miss Ellen.--Trop tard, dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut cette porte qui avait t mure:--Ah! dit-elle, tu es fort, tu es habile, tu vas enfoncer cette porte.... Tu l'enfonceras, n'est-ce pas? Je ne sais pas o elle mne... mais qu'importe! Et elle s'tait rue sur la porte mure et y ensanglantait ses ongles.--C'est de la pierre, dit l'homme gris, impossible! Et son front n'avait rien perdu de sa srnit. Miss Ellen haletait, son front tait ruisselant, son visage baign de larmes, ses yeux lanaient des clairs....--Je savais bien que tu m'aimerais, dit encore l'homme gris, que cette pense paraissait proccuper uniquement. La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain leur mouiller les pieds, les forant de se rfugier vers l'endroit le plus lev de la salle ronde, qui tait en mme temps l'entre de cet escalier qui montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen fut prise d'un vritable dsespoir; puis, comme elle se tordait les mains, une inspiration lui vint:--Ah! dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort, n'est-ce pas, pour passer sur le corps de trente misrables policemen? Prends tes pistolets, prends ton poignard...--Je n'ai pas d'armes, dit-il simplement.--Pas d'armes! s'cria-t-elle, tu n'as pas d'armes?--Non. Et il lui rpta ce qu'il avait dj dit Shoking:--Vient-on avec des armes un rendez-vous d'amour? Alors folle, dsespre, semblable une tigresse qui fait ses petits un rempart de son corps, elle se plaa devant lui, enlaant son cou de ses deux bras, se cramponnant lui avec furie:--Ils ne t'auront qu'aprs m'avoir tue! dit-elle. Et comme elle parlait ainsi, un bruit se fit entendre dans l'escalier, et le rvrend Peters Town apparut sur la dernire marche, prcdant les policemen.--Arrtez cet homme! ordonna-t-il. Miss Ellen obit une dernire inspiration; elle tenta de sduire le coeur endurci de ce prtre.--Laissez-nous passer, dit-elle. Arrire! laissez-nous passer... au nom de Dieu... au nom de tout ce que vous avez de plus cher... grce! grce! je l'aime!... Elle continuait le masquer de son corps, le couvrant de larmes et de baisers. Si elle avait eu un poignard, elle se ft rue sur le rvrend Peters Town et l'et assassin... Mais, comme l'homme gris, elle tait sans armes. Et le rvrend s'cria:--Miss Ellen, il y a longtemps que j'ai prvu ce qui m'arrive aujourd'hui. Mais, je ne suis pas une femme, moi, j'ai l'me virile, et je ne fais pas grce mes ennemis...--Qu'on arrte cet homme! Et, ce dernier ordre donn d'une voix imprieuse, les policemen s'avancrent vers l'homme gris et lui mirent la main sur l'paule.--Je suis prt vous suivre, rpondit-il. Il soutenait dans ses bras miss Ellen, perdue et dfaillante, et il attacha sur le rvrend Peters Town un regard de dfi.--Elle vient de me perdre, dit-il, mais elle me sauvera un jour! FIN DU QUATRIME VOLUME End of the Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres by Pierre Alexis de Ponson du Terrail License: Share Alike