Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com Comte Lon Tolsto LA GUERRE ET LA PAIX TOME II (1863-1869) Traduction par UNE RUSSE DEUXIME PARTIE L'INVASION 1807--1812 CHAPITRE PREMIER I En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit Erfurth pour avoir avec Napolon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle dfraya longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Ptersbourg. En 1809, l'alliance des deux arbitres du monde, comme on appelait alors les deux souverains, tait si intime, qu'au moment o Napolon dclara la guerre l'Autriche, l'Empereur Alexandre dcida qu'un corps d'arme russe passerait la frontire pour soutenir Bonaparte, son ennemi d'autrefois, contre son ex-alli l'Empereur d'Autriche, et le bruit courut qu'il tait question d'un mariage entre Napolon et une soeur de l'empereur. En dehors des combinaisons et des ventualits de la politique extrieure, la socit russe se proccupait vivement cette poque des rformes dcrtes dans toutes les parties de l'administration. Cependant, malgr ces graves proccupations, l'existence de tous les jours, la vraie existence individuelle, avec ses intrts matriels de sant, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations intellectuelles vers les sciences, la posie, la musique, ses passions, ses haines, ses amours, et ses amitis, n'en suivait pas moins son cours habituel, sans s'inquiter outre mesure du rapprochement ou de la rupture avec Napolon, ni des grandes rformes entreprises. Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son manque de persvrance, taient jusqu' prsent rests sans rsultat, avaient t mis excution par le prince Andr, qui n'avait pas quitt la campagne, et cela, sans qu'il en ft grand talage ou y trouvt grande difficult. Dou de ce qui manquait essentiellement son ami, c'est--dire d'une tnacit pratique, il savait donner, sans secousse et sans effort, l'impulsion l'ensemble d'une entreprise: les trois cents paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres (un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la corve fut remplace par la redevance; Bogoutcharovo, il avait tabli ses frais une sage-femme, et le prtre recevait un surplus d'moluments, pour apprendre lire aux enfants du village et de la domesticit. Il partageait son temps entre Lissy-Gory, o son fils tait encore entre les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait son pre. Malgr l'indiffrence qu'il avait tmoigne devant Pierre pour les vnements du jour, il en suivait la marche avec un vif intrt et recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des personnes arrivant en droite ligne de Ptersbourg pour faire visite son pre; c'est--dire venant du centre mme de l'action, o elles taient porte de tout savoir, aussi bien comme politique intrieure que comme politique trangre, taient de beaucoup moins bien informes que lui, qui vivait clotr sur sa terre. Malgr le temps que lui prenaient la rgie de ses proprits et ses lectures varies, le prince Andr trouva encore moyen d'crire une analyse critique de nos deux dernires campagnes, si malheureuses, et d'laborer un projet de rforme de nos codes et de nos rglements militaires. la fin de l'hiver de 1809, il fit une tourne dans les terres de Riazan qui appartenaient son fils, dont il tait tuteur. Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa calche, la pense flottant dans l'espace, il regardait vaguement droite et gauche, et sentait s'panouir tout son tre, sous le charme de la premire verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nues printanires, qui couraient sur l'azur fonc du ciel. Aprs avoir laiss derrire lui le bac, o il avait pass l'anne prcdente avec Pierre, puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une descente vers le pont o un reste de neige fondait tout doucement, et la monte argileuse qui traversait des champs de bl, il entra dans un petit bois qui bordait la route des deux cts. Grce l'absence de vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux, tout couverts de feuilles naissantes, dont la sve poissait la couleur vert tendre. Par ci par l, la premire herbe soulevait et perait de ses touffes, mailles de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels quelques sapins rappelaient dsagrablement l'hiver par leur teinte sombre et uniforme. Les chevaux s'brourent: l'air tait si doux qu'ils taient couverts de sueur. Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui rpondit affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas, il se tourna vers son matre: Excellence, comme il fait bon respirer! --Quoi? Que dis-tu? --Il fait bon, Excellence! --Ah oui, se dit le prince Andr lui-mme.... Il parle sans doute du printemps?... C'est vrai... comme tout est dj vert, et si vite?... Voil le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chnes?... Je n'en vois pas.... Ah! en voil un! deux pas de lui, sur le bord de la route, un chne, dix fois plus grand et plus fort que ses frres les bouleaux, un chne gant, tendait au loin ses vieilles branches mutiles, et de profondes cicatrices peraient son corce arrache. Ses grands bras dcharns, crochus, carts en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche, ddaigneux, plein de mpris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence le laissait insensible: Le printemps, l'amour, le bonheur?... En tes-vous encore caresser ces illusions dcevantes, semblait dire le vieux chne. N'est-ce pas toujours la mme fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les mmes.... Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps dcharn... me voil tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni vos esprances, ni vos illusions! Le prince Andr le regarda plus d'une fois en le dpassant, comme s'il en attendait une mystrieuse confidence, mais le chne conserva son immobilit obstine et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui poussaient ses pieds: Oui, ce chne a raison, mille fois raison. Il faut laisser la jeunesse les illusions. Quant nous, nous savons ce que vaut la vie: elle n'a plus rien nous offrir!... Et tout un essaim de penses tristes et douces s'leva dans son me. Il repassa son existence, et en arriva cette conclusion dsespre, mais cependant tranquillisante, qu'il ne lui restait plus dsormais qu' vgter sans but et sans dsirs, s'abstenir de mal faire et ne plus se tourmenter! II Le prince Andr, oblig, par suite de ses affaires de tutelle, de se rendre chez le marchal de noblesse du district, qui n'tait autre que le comte lie Andrvitch Rostow, fit cette course dans les premiers jours de mai: la fort tait toute feuillue, et la chaleur et la poussire si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y baigner. Proccup des demandes qu'il avait adresser au comte, il s'tait dj engag, sans s'en apercevoir, dans la principale alle du jardin qui menait la maison d'Otradno, lorsque de joyeuses voix fminines se firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles accourir la rencontre de sa calche. La premire, une brune, qui avait la taille trs mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un mouchoir de poche blanc jet ngligemment sur sa tte, d'o s'chappaient des mches de cheveux bouriffs, s'avanait vivement en lui criant quelque chose; mais, la vue d'un tranger, elle se retourna brusquement sans le regarder, et s'enfuit en clatant de rire! Le prince Andr prouva une impression douloureuse. La journe tait si belle, le soleil si tincelant, tout respirait un tel bonheur et une telle gaiet, jusqu' cette fillette, la taille flexible, qui tout entire sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu lui, qu'il se demanda avec tristesse: De quoi se rjouit-elle donc? quoi pense-t-elle? Ce n'est srement ni le code militaire ni l'organisation des redevances qui l'intressent. Le comte lie Andrvitch vivait Otradno comme par le pass, recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant ses invits des chasses, des spectacles, et des dners avec accompagnement de musique. Toute visite tait une bonne fortune pour lui: aussi le prince Andr dut-il cder ses instances et coucher chez lui. La journe lui parut des plus ennuyeuses, car ses htes et les principaux invits l'accaparrent entirement. Cependant il lui arriva plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: quoi peut-elle donc penser? Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, teignit sa bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur touffante dans sa chambre, dont les volets taient ferms, et il en voulait ce vieil imbcile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant que les papiers ncessaires manquaient; il s'en voulait encore plus lui-mme d'avoir accept son invitation. Il se leva pour ouvrir la fentre; peine eut-il pouss au dehors les volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre d'un flot de lumire. La nuit tait frache, calme et transparente; en face de la croise s'levait une charmille, sombre d'un ct, claire et argente de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles ruisselait de gouttelettes tincelantes; plus loin, au del de la noire charmille, un toit brillait sous sa couche de rose; droite s'tendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche corce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de printemps pur et peine toil. Le prince Andr s'accouda sur le rebord de la fentre, et ses yeux se fixrent sur le paysage. Il entendit alors, l'tage suprieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc pas! Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince Andr reconnut aussitt. --Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix. --Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une fois... Et ces deux voix murmurrent l'unisson le refrain d'une romance. Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir. --Va dormir, toi. Quant moi, a m'est impossible. On distinguait le lger frlement de la robe de celle qui venait de parler, et mme sa respiration, car elle devait s'tre penche en dehors de la fentre. Tout tait silencieux, immobile; on aurait dit que les ombres et les rayons projets par la lune s'taient ptrifis. Le prince Andr avait peur de trahir par un geste sa prsence involontaire. Sonia! Sonia! reprit la premire voix, comment est-il possible de dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!... veille-toi! Et elle ajouta avec motion: Il n'y a jamais eu de nuit aussi ravissante, jamais, jamais!...! La voix de Sonia murmura une rponse. Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite me, mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme cela? --Prends donc garde, tu vas tomber. Il y eut comme une lutte, et la voix mcontente de Sonia reprit: Sais-tu qu'il va tre deux heures? --Ah! tu me gtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en! Le silence se rtablit, mais le prince Andr sentait, ses lgers mouvements et ses soupirs, qu'elle tait encore l. Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout coup. Eh bien, allons dormir, puisqu'il le faut!... Et elle ferma la croise avec bruit. Ah oui! que lui importe mon existence! se dit le prince Andr, qui avait cout ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et espr entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait exprs! Et il s'leva dans son coeur un mlange confus de sensations et d'esprances, si jeunes et si opposes sa vie habituelle, qu'il renona les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit aussitt. III Le lendemain matin, ayant pris cong du vieux comte, il partit sans voir les dames. Au mois de juin, le prince Andr, en revenant chez lui, traversa de nouveau la fort de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient plus sourdement que six semaines auparavant. Tout tait pais, touffu, ombreux: les sapins disperss et l ne nuisaient plus la beaut de l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches tmoignaient d'une manire clatante qu'eux aussi subissaient l'influence gnrale. La journe tait chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite nue arrosa la poussire de la route et l'herbe du foss: le ct gauche du bois restait dans l'ombre; le ct droit, peine agit par le vent, scintillait tout mouill au soleil: tout fleurissait, et, de prs et de loin, les rossignols se lanaient leurs roulades. Il me semble qu'il y avait ici un chne qui me comprenait, se dit le prince Andr, en regardant sur la gauche, et attir son insu par la beaut de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chne transform s'tendait en un dme de verdure fonce, luxuriante, panouie, qui se balanait, sous une lgre brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son aspect ni dfiance amre ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles pleines de sve qui avaient perc son corce sculaire, et l'on se demandait avec surprise si c'tait bien ce patriarche qui leur avait donn la vie! Oui, c'est bien lui! s'cria le prince Andr, et il sentit son coeur inond de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son existence, dfilrent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz, les reproches peints sur la figure inanime de sa femme, sa conversation avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beaut de la nuit, et cette nuit, cette lune, tout se reprsenta son imagination: Non, ma vie ne peut tre finie trente et un ans! Ce n'est pas assez que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel, apprennent me connatre! Il faut que ma vie se reflte sur eux, et que leur vie se confonde avec la mienne! Revenu de son excursion, il se dcida aller en automne Ptersbourg, et s'ingnia trouver des prtextes plausibles ce voyage. Une srie de raisons, plus premptoires les unes que les autres, lui en dmontra la ncessit: il n'tait pas mme loign de reprendre du service; il s'tonnait d'avoir pu douter de la part active que lui rservait encore l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son exprience se perdrait sans utilit, et serait un vritable non-sens, s'il n'en tirait pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un pauvre raisonnement dnu de toute logique, il avait pu croire jadis que ce serait s'abaisser, aprs tout ce qu'il avait vu et appris, de croire encore la possibilit d'tre utile, la possibilit d'tre heureux et d'aimer. Sa raison lui disait prsent le contraire: il s'ennuyait, ses occupations habituelles ne l'intressaient plus, et souvent, seul dans son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses cheveux relevs la grecque en petites boucles sur le front: il lui semblait que, sortant de son cadre dor, et oubliant ses mystrieuses et suprmes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse curiosit et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les mains croises derrire le dos, fronant le sourcil, ou souriant ses visions confuses et dcousues, Pierre, la jeune fille de la fentre, au chne, la gloire, la beaut de la femme, l'amour qui avait manqu sa vie! Lorsqu'on venait le dranger pendant ses rveries, il rpondait d'une faon sche, svre, dsagrable, mais avec une logique serre, comme pour s'excuser envers lui-mme du vague de ses penses intimes, ce qui faisait dire la princesse Marie que les occupations intellectuelles desschaient le coeur des hommes. IV Le prince Andr arriva Ptersbourg au mois d'aot 1809. La gloire du jeune Spransky, ainsi que son nergie dans l'excution des rformes, y taient leur apoge. cette mme poque, l'Empereur s'tait foul le pied en faisant une chute de voiture, et, oblig par suite de garder pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours avec lui. C'est alors que s'laborrent les deux clbres oukases qui devaient rvolutionner la socit. L'un supprimait les rangs de cour, et l'autre rglait les examens subir pour tre nomm assesseur de collge et conseiller d'tat; de plus, il crait toute une constitution gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre tabli jusqu'alors dans les administrations financires, judiciaires et autres, depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues rveries librales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son avnement au trne prenaient corps peu peu, et se ralisaient avec l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et Strogonow, qu'il appelait en riant: le comit de Salut public. En ce moment, Spransky les remplaait tous pour la partie civile, et Araktchew pour la partie militaire. Le prince Andr, en qualit de chambellan, parut la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se trouva deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'taient sympathiques Sa Majest. Son soupon fut confirm par le regard froid et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientt que l'Empereur avait t mcontent de lui voir prendre sa retraite en 1805. Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le prince Andr; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui prsenter mon mmoire sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser faire son chemin tout seul! Il le soumit pourtant un vieux marchal ami de son pre, qui le reut trs affectueusement et lui promit d'en parler au souverain. Dans le courant de la semaine, le prince Andr fut appel chez le ministre de la guerre, le comte Araktchew. neuf heures du matin, au jour fix, le prince Andr entra dans le salon de rception du comte; il ne le connaissait pas personnellement, ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui inspirait ni respect ni estime: Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu importent donc ses qualits personnelles!... Il est charg d'examiner mon mmoire et lui seul peut le lancer, se disait le prince Andr. l'poque o il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait assist aux audiences donnes par diffrents personnages haut placs, et il avait remarqu que chacune avait son caractre particulier. Ici, elle en avait un compltement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment gnral d'embarras, auquel se mlait un air de soumission de commande. Ceux qui taient les plus levs en grade dissimulaient, sous des manires dgages, et en plaisantant sur eux-mmes et sur le ministre, le malaise qu'ils prouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres riaient en chuchotant, et en rptant tout bas le sobriquet de Sila[1] Andrvitch, que l'on avait donn au ministre. Un gnral, visiblement offens d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se croisant ngligemment les jambes, et en souriant avec ddain. Mais ds que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la mme expression, celle de la crainte. Le prince Andr avait demand l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui rpondit ironiquement que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effar et malheureux avait frapp le prince Andr entra dans le cabinet du ministre, aprs que quelques personnes qui y avaient t introduites en furent sorties reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les clats violents d'une voix dsagrable, et l'officier, ple, les lvres tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tte dans ses mains. Ce fut le tour du prince Andr. droite vers la fentre, lui murmura-t-on l'oreille. Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long supportait une tte d'une longueur galement disproportionne. Ses cheveux taient coups court, ses rides fortement accuses, et ses sourcils pais se fronaient au-dessus de deux yeux teints d'un vert glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage tourna la tte de son ct, mais sans le regarder: Que demandez-vous? --Je ne demande rien, Excellence, dit tranquillement le prince Andr. Les yeux d'Araktchew se levrent: Asseyez-vous, vous tes le prince Bolkonsky? --Je ne demande rien, mais Sa Majest l'Empereur a daign envoyer mon mmoire Votre Excellence. --Je vous ferai observer, mon trs cher, que j'ai lu votre mmoire, dit Araktchew en l'interrompant, et ne prononant avec politesse que les deux premiers mots, pour reprendre immdiatement aprs son ton mprisant et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a beaucoup d'anciennes, et personne ne les excute.... Aujourd'hui on ne fait qu'en crire, c'est plus facile. --C'est d'aprs la volont de Sa Majest l'Empereur que je suis venu demander Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon mmoire. --Je l'ai envoy au comit, en y ajoutant mon opinion... je ne l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la table, il le remit au prince Andr:--Voil! En travers de la feuille tait crit au crayon, sans orthographe, et sans ponctuation aucune: Pas de base logique, copi sur le code militaire franais, diffre sans motif du rglement militaire! Dans quel comit va-t-il tre examin? --Dans le comit charg de la rvision du code militaire, et j'ai prsent Votre Noblesse pour y tre inscrite comme membre, mais sans appointements. Le prince Andr sourit: Je n'aurais pas accept autrement. --Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur.... Eh! qu'y a-t-il l-bas encore? cria-t-il en le congdiant. V En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du comit, le prince Andr renouvela connaissance avec les personnes au pouvoir qui pouvaient lui tre utiles. Une curiosit inquite et irrsistible, analogue celle qui s'emparait de lui la veille d'une bataille, l'entranait vers les sphres leves, o se combinaient les mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de millions d'tres; il devinait, l'irritation des vieux, aux efforts de ceux qui brlaient du dsir de savoir ce qui se passait, la rserve des initis, l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de comits et de commissions, qu'il se prparait Ptersbourg, dans cette anne 1809, une formidable bataille civile, dont le gnral en chef tait Spransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du gnie. La rforme, dont il n'avait qu'une vague ide, et le grand rformateur lui-mme le proccupaient si vivement, que la destine de son mmoire n'eut plus pour lui qu'un intrt secondaire. Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus diffrents et les plus levs de la socit. Le parti des rorganisateurs l'accueillit avec sympathie, d'abord cause de sa rputation de haute intelligence et de grand savoir, et ensuite du renom de libral que lui avait valu l'mancipation de ses paysans. Le parti des mcontents, oppos aux rformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait les ides de son pre. Les femmes et le monde virent en lui un parti riche et brillant, une nouvelle figure entoure d'une aurole romanesque, due sa mort suppose et la fin tragique de sa femme. Ceux qui l'avaient connu jadis trouvrent que le temps avait singulirement amlior son caractre, qu'il s'tait adouci, qu'il avait perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il avait gagn le calme que les annes seules peuvent donner. Le lendemain de sa visite Araktchew, il alla une soire chez le comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec Sila Andrvitch, dont Kotchoubey parlait galement avec cet air de vague ironie qui l'avait frapp dans le salon d'attente du ministre de la guerre: Mon cher, vous ne pourrez, mme une fois l dedans, vous passer de Michel Mikalovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a promis de venir ce soir.... --Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spransky? demanda le prince Andr, dont la rflexion fit sourire le comte Kotchoubey, qui secoua la tte, comme s'il tait tonn de sa navet. --Nous avons caus de vous, de vos agriculteurs libres.... --Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donn la libert vos paysans? s'cria d'un ton dplaisant un vieux du temps de Catherine. --C'tait un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, rpondit le prince Andr, cherchant pallier le fait pour ne pas irriter son interlocuteur. --Vous tiez donc bien press? continua celui-ci en regardant Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne la libert aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien oblig, comte, de me dire qui l'on nommera maintenant prsidents des diffrents tribunaux, puisque tous doivent passer des examens? --Mais ceux qui les subiront, je pense, rpliqua Kotchoubey. --Eh bien, voil un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme prcieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi des examens? --Oui, c'est sans doute une difficult, d'autant mieux que l'instruction est fort peu rpandue, mais... Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le prince Andr par le bras, il s'avana avec lui la rencontre d'un homme de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front norme et chauve ne ft couvert que de quelques rares cheveux blonds, il ne paraissait g que de quarante ans. Sa figure allonge, ses mains larges et poteles se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la peau, qui rappelle la pleur maladive des soldats aprs un long sjour l'hpital. Il portait un frac bleu. Andr le reconnut aussitt et ressentit comme un choc sa vue. tait-ce respect, envie, ou curiosit? Il ne pouvait s'en rendre compte. Spransky offrait en effet un type original. Jamais Andr n'avait vu personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et en mme temps aussi nergique, que dans ces yeux demi ferms et lgrement voils, jamais enfin autant de fermet dans un sourire banal! Tel tait Spransky, le secrtaire d'tat, Spransky, le bras droit de l'Empereur, qu'il avait accompagn Erfurth, o plus d'une fois il avait eu l'honneur de causer avec Napolon. Il promena son regard sur les personnes prsentes, sans se hter de parler. Assur d'avance qu'on l'couterait, sa voix, dont le timbre calme et mesur avait agrablement frapp le prince Andr, ne s'levait jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui auquel il s'adressait. Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le connaissant de rputation, il s'attendait, comme il arrive souvent ceux qui portent d'habitude un jugement prmatur sur leur prochain, trouver en lui toutes les perfections humaines. Spransky s'excusa auprs de Kotchoubey de n'tre pas venu plus tt, mais il avait t retenu au palais. Il avait vit de dire: retenu par l'Empereur, et le prince Andr prit note de cette affectation de modestie. Lorsque Kotchoubey le prsenta Spransky, celui-ci tourna lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de sourire: Je suis charm de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup parler de vous. Kotchoubey lui fit en peu de mots le rcit de la rception d'Araktchew. Le sourire de Spransky s'accentua davantage: M. Magnitsky, le prsident de la commission pour les rglements militaires, est mon ami, et je puis, si vous le dsirez, vous aboucher avec lui. Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, aprs s'tre arrt la fin de la phrase, il continua: J'espre que vous trouverez en lui de la sympathie et le dsir de contribuer tout ce qui est utile. Un petit cercle se forma autour d'eux. Le prince Andr fut surpris du calme ddaigneux avec lequel Spransky, obscur sminariste peu de temps auparavant, rpondait au vieillard qui dplorait les nouvelles rformes, et semblait condescendre l'honorer d'une explication; mais, son interlocuteur ayant lev la voix, il se borna sourire, et dclara qu'il n'tait en aucune faon juge de l'utilit ou de l'inutilit de ce qu'il plaisait l'Empereur de dcider. Aprs quelques instants de conversation gnrale, il se leva, s'approcha du prince Andr et le prit part l'autre bout du salon: il entrait dans son programme de causer avec lui. J'tais tellement subjugu par la conversation anime de ce respectable vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'changer deux mots avec vous, dit-il en souriant d'une faon un peu mprisante, comme pour lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la futilit des personnes avec lesquelles il venait de causer. Le prince Andr se sentit flatt. Je vous connais depuis longtemps, continua Spransky, d'abord par la libration de vos paysans, premier exemple qu'il serait dsirable de voir imiter, et puis, parce que vous tes le seul des chambellans qui ne soit pas offens du nouvel oukase concernant le rang la cour, qui a soulev tant de mcontentement et tant de rcriminations. --C'est vrai, mon pre n'a pas dsir me voir profiter de ce droit, et j'ai commenc mon service en passant par les rangs infrieurs. --Votre pre, bien qu'il soit un homme du sicle pass, est cependant bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure; elle n'a d'autre but, aprs tout, que de rtablir la justice sur ses vritables bases. --Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dnues de fondement, rpliqua le prince Andr, essayant de se soustraire l'influence de cet homme, qu'il lui tait dsagrable d'approuver sans restriction. Il tenait mme le contredire, mais, absorb par son travail d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa libert d'esprit habituelle. --C'est--dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel, reprit Spransky avec tranquillit. --En partie peut-tre, mais aussi, mon avis, les intrts mmes du gouvernement. --Comment l'entendez-vous? --Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince Andr, et sa maxime: que l'honneur est le principe des monarchies me semble incontestable, et certains droits et privilges de la noblesse me paraissent tre des moyens de corroborer ce sentiment. Le sourire disparut de la figure de Spransky, et sa physionomie ne fit qu'y gagner. La rponse du prince Andr avait excit son intrt: Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en conservant son calme et en s'exprimant en franais avec une certaine difficult et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le russe:--Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut tre soutenu par des privilges nuisibles au service lui-mme; l'honneur est donc, ou l'abstention d'actes blmables, ou le stimulant qui nous pousse conqurir l'approbation et les rcompenses destines en tre le tmoignage. Il en rsulte, ajouta-t-il en serrant de plus prs ses arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source d'mulation est une institution pareille en tous points celle de la Lgion d'honneur du grand Empereur Napolon. On ne saurait dire, je pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du service et qu'elle n'est pas un privilge de caste ou de cour. --Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilges de cour atteignent le mme but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent pour obligs de remplir dignement leurs fonctions. --Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spransky en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.--Si vous me faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu Magnitsky d'ici l, je pourrai vous communiquer quelque chose d'intressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement avec vous... Et, le saluant de la main, il se glissa, la franaise, hors du salon, en vitant d'tre remarqu. VI Pendant les premiers temps de son sjour Ptersbourg, le prince Andr ne tarda pas sentir que l'ordre d'ides dvelopp en lui par la solitude se trouvait relgu au second plan par les soucis purils qui ne cessaient de l'occuper. Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris pour le lendemain. L'emploi de sa journe, combin de faon lui permettre d'tre exact partout, prenait la plus grosse part des forces vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait rien, et les opinions qu'il mettait parfois avec succs n'taient que le rsultat de ses mditations de la campagne. Il s'en voulait lui-mme lorsqu'il lui arrivait, dans la mme journe, de rpter les mmes choses dans des socits diffrentes; mais, entran par ce tourbillon, il n'avait mme plus le temps de s'apercevoir qu'il ne savait plus penser. Spransky le reut le mercredi suivant; un long et intime entretien produisit sur lui une profonde impression. Dans son dsir de trouver chez un autre cet idal de perfection vers lequel il tendait lui-mme, il crut aisment voir en Spransky le type de vertu et d'intelligence qu'il avait rv. Si ce dernier avait appartenu au mme milieu que lui, s'ils avaient eu la mme ducation, les mmes habitudes, la mme manire de juger, il aurait sans doute dcouvert bientt ses cts faibles, humains et prosaques, mais cet esprit, si bien quilibr et si tonnamment logique, lui inspirait d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entirement compte. Le grand homme, de son ct, posait un peu devant lui. tait-ce parce qu'il avait apprci ses capacits, ou parce qu'il croyait ncessaire de se l'attacher? Le fait est qu'il ne ngligeait aucune occasion de le flatter adroitement, et de lui faire entendre discrtement que son intelligence le rendait digne de s'lever jusqu' lui, et qu'il tait seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et l'absurdit d'_autrui_. Il lui avait rpt plus d'une fois des phrases de ce genre: _Chez nous_ tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dpasse le niveau habituel, etc... ou bien: _nous_ voulons que les loups soient protgs et nourris l'gal des brebis... ou enfin: _ils_ ne peuvent nous comprendre..., et il les accompagnait d'une expression de physionomie qui voulait dire: Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils valent, _eux_, et ce que nous sommes, _nous_! Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accrotre l'impression premire qu'avait produite sur lui Spransky, en qui il voyait un homme d'une intelligence suprieure et un penseur profond, arriv au pouvoir par une force indomptable de volont, et en usant au profit de la Russie. Il tait bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il aurait voulu tre lui-mme, expliquant les phnomnes de la vie par le raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui tait sens, et soumettant toute chose l'examen de la raison. Ses penses se formulaient avec une telle clart, que le prince Andr se rangeait, malgr lui, en toutes choses son avis, et n'levait de faibles objections que pour faire acte d'indpendance. Tout tait bien en lui, tout tait parfait, sauf son regard froid, brillant, impntrable, sauf ses mains blanches et dlicates. Ces mains fixaient l'attention du prince Andr, il ne pouvait s'empcher de les regarder, comme il nous arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le mpris ou le ddain qu'il affectait pour les hommes lui tait aussi particulirement dsagrable, ainsi que la varit de ses procds d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui taient familires, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer sans aucune transition de l'une l'autre. Se posant en rformateur pratique, il jetait la pierre aux rveurs; tantt il accablait de sa mordante ironie ses adversaires; tantt, employant une logique serre, il s'levait la mtaphysique la plus abstraite (une de ses armes oratoires favorites). Transport sur ces hauteurs, il se plaisait alors dfinir l'espace, le temps, la pense, il y puisait de brillantes rfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la discussion. Un signe caractristique de ce puissant esprit tait une foi inbranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On voyait que le doute, si habituel au prince Andr, lui tait inconnu, et que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses penses, ou de douter, mme un moment, de l'infaillibilit de ses croyances, ne l'avait jamais troubl. Aussi prouvait-il pour Spransky une exaltation passionne, la mme qu'il avait ressentie pour Napolon. Spransky tait fils de prtre; c'tait, pour le vulgaire, une raison de le mpriser; aussi, le prince Andr, sans le savoir, ragissait contre sa propre exaltation, et par cela mme ne faisait qu'en accrotre l'intensit. propos de la commission charge de l'laboration des lois, Spransky lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans, qu'elle avait cot des millions sans rien produire, que Rosenkampf avait coll des tiquettes sur tous les articles de la lgislation compare, et que c'tait l l'unique rsultat des millions dpenss: Nous voulons donner au snat un nouveau pouvoir judiciaire et nous n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des personnes comme vous, de se retirer dans la vie prive. Le prince Andr lui fit observer que pour ce genre d'occupations il tait ncessaire d'avoir reu une ducation spciale. Montrez-moi ceux qui la possdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne peut sortir qu'en le bridant. Une semaine plus tard, le prince Andr fut nomm membre du comit charg de l'laboration du code militaire et, de plus, au moment o il y songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission lgislative. Il consentit, la prire de Spratisky, s'occuper du code civil, et, s'aidant des codes Napolon et Justinien, il travailla la partie qui avait pour titre: Le droit des gens. VII Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans l'intrieur, se trouva, sans s'y attendre, la tte de la franc-maonnerie de Ptersbourg. Il organisa des loges de table, constitua des loges rgulires, en leur procurant leurs chartes et leurs titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour l'achvement du temple, et complta de ses deniers les aumnes produites par les qutes, au sujet desquelles les membres se montraient en gnral avares et inexacts. Il entretint aussi ses frais la maison des pauvres fonde par l'ordre, et, se laissant aller aux mmes entranements, il employait sa vie comme par le pass. Il aimait bien manger, bien boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garon, tout en les jugeant immoraux et dgradants. Malgr l'ardeur qu'il avait apporte au dbut de ses diffrentes occupations, il sentit, la fin de l'anne, que la terre promise de la franc-maonnerie se drobait sous ses pas. Il prouva la sensation d'un homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se rendre compte de la solidit du terrain, il s'y embourba jusqu'aux genoux, et maintenant il y marchait malgr lui. Bazdew, compltement loign de la direction des loges de Ptersbourg, ne quittait plus Moscou. Les frres taient des hommes que Pierre coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui tait peu prs impossible de ne voir que des frres dans la personne du prince B. ou de monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur. Sous leurs tabliers de francs-maons, sous leurs insignes, il voyait poindre leurs uniformes et leurs croix, qui taient le vritable objet de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumnes et qu'il inscrivait vingt ou trente roubles l'actif, souvent mme au passif d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur serment de donner leur avoir au prochain, et il s'levait dans son me des doutes qu'il essayait en vain d'carter. Ses frres se partageaient pour lui en quatre catgories: la premire appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires de la loge, ni aux affaires de l'humanit, exclusivement occups approfondir les mystres de leur ordre, rechercher le sens de la Trinit, tudier les trois bases gnrales, le soufre, le mercure et le sel, ou la signification du carr et des autres symboles du Temple de Salomon. Ceux-l, Pierre les respectait, c'taient les anciens et Bazdew lui-mme; mais il ne comprenait pas quel intrt ils pouvaient prendre leurs recherches, et ne se sentait nullement port vers le ct mystique de la franc-maonnerie. La seconde catgorie, dans laquelle il se rangeait, se composait d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la vritable voie, et qui, ne l'ayant pas encore dcouverte, ne perdaient pas nanmoins l'espoir de la trouver un jour. La troisime comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que les formes et les crmonies extrieures, s'en tenaient la stricte observance, sans se proccuper du sens cach; tels taient Villarsky et le Vnrable lui-mme. La quatrime enfin tait forme des gens, trs nombreux cette poque, qui, ne croyant rien, ne dsirant rien, ne tenaient l'ordre que pour se rapprocher des riches et des puissants, et mettre profit leurs relations avec eux. L'activit de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait leur association, telle qu'il la voyait Ptersbourg, de n'tre qu'un pur formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de l'institution, que les maons de Russie faisaient fausse route en s'loignant ainsi des principes sur lesquels elle tait fonde; aussi se dcida-t-il aller l'tranger pour se faire initier aux mystres les plus levs. Il en revint dans le cours de l't de 1809. Les maons de Russie avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait t, par suite de son initiation la plupart de leurs mystres, promu au grade le plus lev, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le voir ds son arrive, et crurent remarquer qu'il leur mnageait une surprise. On dcida de tenir une assemble gnrale jusqu'au grade d'apprenti, afin que Pierre leur remt le message dont il tait charg. La loge tait au grand complet, et, une fois les formalits remplies, Pierre se leva: Chers frres, dit-il en bgayant et en tenant la main d'un air embarrass son discours crit, chers frres, il ne suffit pas d'accomplir nos mystres dans le secret de la loge, il faut agir... agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre l'oeuvre, poursuivit-il, en se dcidant enfin lire son manuscrit aprs ces quelques mots d'introduction. --Pour rpandre la vrit, pour amener le triomphe de la vertu, nous devrons dtruire les prjugs, tablir des rgles conformes l'esprit du temps, nous donner pour tche l'ducation de la jeunesse, nous unir par des liens indissolubles des esprits clairs, afin de vaincre ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la btise humaine, et former, parmi ceux qui sont dvous la cause, des ouvriers lis entre eux par l'unit du but, ayant en leurs mains force et pouvoir. Pour en arriver l, il faut faire pencher la balance du ct de la vertu, il faut que l'homme de bien reoive mme en ce monde la rcompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions politiques actuelles s'opposent l'excution de ces nobles aspirations. Que nous reste-t-il donc faire? Fomenter des rvolutions? Bouleverser tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prcher les rformes violentes et arbitraires! Elles mritent au contraire le blme, car elles ne sauraient draciner le mal, si les hommes restent les mmes. La vrit doit s'imposer sans violence! Lorsque notre ordre sera parvenu tirer les gens de bien de l'obscurit o ils vgtent, alors seulement il aura le droit de faire de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se propose. En un mot, il faut tablir un mode de gouvernement universel, sans chercher pour cela rompre les liens civils et les conditions administratives, qui nous permettent, l'heure qu'il est, d'atteindre le rsultat que nous avons en vue, c'est--dire le triomphe de la vertu sur le vice. Le christianisme le voulait galement, lorsqu'il enseignait aux hommes tre bons et sages, et suivre, pour arriver au bien, l'exemple des mes vertueuses. Lorsque le monde tait encore plong dans les tnbres, la prdication tait suffisante: la nouveaut de la vrit annonce lui donnait une force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir des moyens plus nergiques. Il est indispensable que l'homme, guid par ses sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne se dracinent pas: il faut savoir les diriger, les lever, il faut que chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que nous lui en fournissions les moyens. Lorsque dans chaque pays il se sera form un noyau d'hommes remarquables, chacun d'eux en formera d'autres son tour; lis fortement entre eux, ils ne connatront plus d'obstacles, et tout deviendra possible un ordre qui a dj russi faire en secret tant de bien l'humanit!... Ce discours produisit une immense impression et rvolutionna la loge. La majorit, y entrevoyant de dangereuses tendances l'illuminisme, l'accueillit avec une froideur qui tonna Pierre. Le Vnrable en personne le prit partie, et l'amena dvelopper, avec une chaleur croissante, les opinions qu'il venait d'mettre. La sance fut orageuse, des partis se formrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les autres le soutenaient, et pour la premire fois il fut frapp de cette diversit infinie inhrente l'esprit humain, qui fait qu'aucune vrit n'est jamais considre sous le mme aspect par deux personnes. Mme parmi les membres qui semblaient tre de son avis, chacun apportait aux ides qu'il avait exprimes des changements et des restrictions qu'il se refusait admettre, convaincu que son opinion devait tre intgralement adopte. Le Vnrable lui fit observer, d'un air ironique, que dans l'entranement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de plus d'emportement que d'esprit de charit. Pierre, sans lui rpondre, lui demanda brivement si sa proposition serait accepte; le Vnrable dit catgoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir mme rempli les formalits d'usage, et rentra chez lui. VIII Pierre passa les trois journes qui suivirent cet incident, tendu sur un canap, sans sortir, sans voir me qui vive, et en proie au spleen le plus violent. Il reut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une entrevue, lui dpeignait le chagrin qu'elle prouvait de leur sparation, lui exprimait le dsir de lui consacrer toute sa vie, et lui annonait qu'elle reviendrait prochainement de l'tranger Ptersbourg. Bientt aprs, un des frres les moins respects de l'ordre, fora violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, reprocha Pierre son injuste svrit envers sa femme, svrit contraire aux lois maonniques qui commandent de pardonner au repentir. Sa belle-mre lui fit aussi demander de venir la voir, ne ft-ce que pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un complot, mais dans la situation morale o il se trouvait sous l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui devenait assez indiffrent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus gure soit rester libre, soit infliger sa femme une plus longue punition. Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est pas coupable pensait-il. N'tait-ce pas chose indiffrente pour lui, qui avait des intrts si diffrents, de vivre ou de ne pas vivre avec elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se dcida pourtant, avant de leur rpondre, aller Moscou consulter Bazdew. FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE: _Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'cris la hte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voil trois ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la nuit, part quelques instants consacrs ses repas, d'une extrme frugalit, il se livre des travaux scientifiques. Il m'a reu affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit o il tait couch. Je l'abordai avec les signes maonniques du grand Orient et de Jrusalem; il y rpondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais appris dans les loges de Prusse et d'cosse. Je lui racontai, tout en lui communiquant les propositions que j'avais faites celle de Ptersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouv, et ma rupture avec les frres. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son opinion, qui claira aussitt mon pass et mon avenir; je fus frapp de sa question: Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1 la conservation et l'tude des mystres; 2 la purification et le perfectionnement de soi-mme, afin de pouvoir y participer; 3 le perfectionnement de l'humanit par le dsir de la purification? Quel est le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances, mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de pcher par orgueil, en nous tournant vers l'tude des mystres que notre impuret nous rend indignes de comprendre, ou en prenant tche l'amlioration du genre humain, en restant nous-mmes un exemple de perversit et d'indignit. L'illuminisme a perdu de sa puret et s'est entach d'orgueil pour s'tre laiss entraner par le courant de l'amour du bien public. ce point de vue, il a blm mon discours et tout ce que j'ai fait. Je lui ai donn raison. propos de mes affaires de famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maon tant le perfectionnement de soi-mme, nous croyons souvent y parvenir plus vite en nous dbarrassant de toutes les difficults la fois, tandis que c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes de la vie, par la connaissance de nous-mme, o l'on ne peut parvenir que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en dmontrer toute la vanit et contribuer nourrir en nous cet amour, c'est--dire la croyance une nouvelle vie. Ces paroles me frapprent d'autant plus que, malgr son terrible tat de maladie, Bazdew ne se sent point fatigu de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgr sa puret et son lvation, il ne se reconnat pas encore suffisamment prpar. En m'expliquant le grand carr de la cration, il me dit que les chiffres 3 et 7 taient la base de tout; il me donna le conseil de ne pas me dtacher de mes frres de Ptersbourg, de rester au second grade, et d'user de mon influence pour les prserver de l'entranement de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vrit et du progrs. Il me conseilla pour moi-mme une stricte surveillance, et me donna ce cahier pour y tenir registre de toutes mes actions. _Ptersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma belle-mre arriva chez moi en larmes me dire qu'Hlne me suppliait de l'couter, qu'elle tait innocente, malheureuse de mon abandon... etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force de rsister sa prire. Je ne savais que faire, ni qui demander conseil. Si le Bienfaiteur et t ici, il m'aurait secouru. Je relus ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne devais point refuser celui qui demande, mais tendre la main tous, et plus forte raison celle qui est lie moi, et qu'il me fallait porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins ma runion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit ma femme que je la suppliais d'oublier tout le pass, que je la priais de me pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon ct, je n'avais aucun pardon lui accorder. J'tais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache jamais combien il m'a t pnible de la revoir! Je me suis tabli dans l'tage d'en haut de la grande maison, et j'prouve l'heureux sentiment de la rgnration. IX La haute socit, qui se runissait soit la cour, soit dans les grands bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun avait sa nuance particulire. Le plus nombreux tait le cercle franais, celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de Caulaincourt. Aussitt aprs sa rconciliation avec son mari, Hlne y occupa une des premires places. L'ambassade franaise et beaucoup de gens connus par leur esprit et leur amabilit frquentrent son salon. Elle avait t Erfurth pendant la mmorable entrevue des deux Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de remarquable et qui entourait alors Napolon. Elle y eut un succs clatant. Napolon lui-mme, frapp au thtre par sa beaut, voulut savoir qui elle tait. Ses succs comme jeune femme belle et lgante n'tonnrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut surpris de la rputation qu'elle s'tait acquise, pendant ces deux dernires annes, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le clbre prince de Ligne lui crivait des lettres de huit pages. Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse Besoukhow; tre reu dans son salon quivalait un diplme d'esprit. Les jeunes gens lisaient avant de se rendre ses soires, pour avoir quelque chose dire. Les secrtaires d'ambassade et les ambassadeurs lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hlne tait devenue, dans son genre, une vritable puissance. Pierre, qui la savait trs ignorante, assistait parfois ces runions et ces dners, o l'on causait politique, posie et philosophie, avec un sentiment trange de stupfaction et de crainte. Il prouvait le sentiment que doit avoir un joueur de gobelets, s'attendant chaque fois voir ses escamotages dcouverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon tait-il un terrain d'lection pour la btise humaine, ou bien les dupes trouvaient-elles du plaisir tre dupes? Le fait est que sa rputation de femme d'esprit fermement tablie permettait la comtesse Besoukhow de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait l'admiration, et on se plaisait y dcouvrir un sens profond, qu'elle n'y avait pas souponn elle-mme. Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gnait personne et ne nuisait pas l'effet gnral produit par le ton distingu, de rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, tait bien le mari qu'il fallait cette brillante beaut, toute faite pour le monde, et servait au contraire mettre en relief l'lgance et la tenue parfaite de sa femme. Les occupations de ces deux dernires annes, qui, par leur nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en ddain tout ce qui tait en dehors de ce cercle, lui avaient donn une manire d'tre, teinte d'indiffrence et de bienveillance banale, qui, par sa sincrit mme, lui attirait une dfrence involontaire. Il entrait dans le salon de sa femme comme il entrait au thtre. Il connaissait tout le monde, accueillait chacun galement bien, en restant gale distance de tous. Si la conversation l'intressait, il y prenait part, exposait ouvertement son avis, qui n'tait peut-tre pas toujours dans le ton voulu du moment, sans se proccuper en rien de la prsence des messieurs de l'ambassade. Mais l'opinion tait si bien fixe sur cet original, mari de la femme la plus distingue de Ptersbourg, qu'on ne songeait gure prendre ses sorties au srieux. Parmi les jeunes gens qui frquentaient assidment la maison d'Hlne, on voyait Boris Droubetzko, dont la carrire tait des plus brillantes. Hlne l'appelait mon page, le traitait en enfant, et lui souriait comme tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris affectait envers lui un respect plein de dignit et de compassion, qui ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans auparavant, il essayait de se soustraire une seconde humiliation du mme genre, d'abord en n'tant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne se permettant pas de la souponner. Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renonc ses entranements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait jamais eu des entranements de coeur, se rptait-il lui-mme, en puisant, on ne sait o, cet axiome devenu pour lui une vrit mathmatique. Et pourtant, chose trange, la prsence de Boris agissait sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui toute libert de gestes et de mouvements. C'est de l'antipathie, se disait-il. Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un peu aveugle et mme comique d'une femme charmante; pour un original intelligent, qui ne faisait rien, ne gnait personne; un bon enfant dans toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son me s'accomplissait le travail ardu, difficile, du dveloppement intrieur, qui lui dcouvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui pargner cependant de terribles doutes? X FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE: _24 novembre_.--Lev huit heures; lu l'vangile, assist la sance (Pierre, selon le conseil de Bazdew, avait accept de faire partie d'un comit); revenu pour dner seul. La comtesse a du monde qui m'est dsagrable. Bu et mang avec modration, copi aprs dner des documents ncessaires aux frres. Le soir, descendu chez la comtesse; j'y ai racont une anecdote sur B., et me suis aperu trop tard, aux clats de rire qui ont accueilli mon rcit, qu'il ne fallait pas la conter. Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi marcher dans ta voie! _27 novembre_.--Lev tard, rest longtemps et paresseusement tendu sur mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'vangile sans le recueillement exig. Le frre Ouroussow est venu causer avec moi des vanits de ce monde et des plans de rforme de l'Empereur. J'allais les critiquer, mais je me suis rappel nos rgles et les exhortations du Bienfaiteur: un vrai maon, instrument actif dans le gouvernement, doit, lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frres V., G., O., sont venus me parler de la rception d'un nouvel adepte. Puis on a pass l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du Saint-Esprit. Frre O. trs loquent. Ce soir a eu lieu la rception. La nouvelle organisation du local a contribu la beaut du spectacle. Boris Droubetzko a t reu, j'ai t son parrain. Un trange sentiment me bouleversait pendant notre tte--tte, et les mauvaises penses m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier notre ordre, de n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frres puissants dans le monde. Il m'a demand plusieurs reprises si N. et S. taient de notre loge (ce quoi je n'ai pu rpondre). Je l'ai observ, je le crois incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop occup, trop satisfait de l'homme extrieur, pour dsirer le perfectionnement intrieur. Je crois qu'il manque de sincrit et je me suis aperu qu'il souriait avec mpris mes paroles. Pendant que nous tions seuls, dans l'obscurit du Temple, je l'aurais volontiers perc du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas t loquent et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frres et au Vnrable. Que le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vrit et me fasse sortir du labyrinthe du mensonge! _3 dcembre_.--Rveill tard, lu l'vangile avec froideur. Sorti de ma chambre, march dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzko est venu, et a racont un tas d'histoires; sa prsence m'a agac, je l'ai contredit. Il m'a rpondu, je me suis fch, et je lui ai rpliqu par des choses dsagrables et grossires. Il s'est tu, et je ne me suis rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir avec lui; la faute en est mon amour-propre, car je me regarde comme au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses, tandis que moi, je le mprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa prsence je voie toute mon iniquit et qu'elle puisse lui profiter galement! _7 dcembre_.--Le Bienfaiteur m'est apparu en rve; son visage rajeuni brillait d'un clat surprenant. Reu aujourd'hui mme une lettre de lui sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, mon secours; je prirai par ma corruption, si tu m'abandonnes! XI La fortune des Rostow n'tait pas en quilibre, malgr les deux annes passes la campagne. Nicolas, fidle sa promesse, continuait servir sans bruit dans le mme rgiment, ce qui n'tait pas de nature lui ouvrir une brillante carrire. Il dpensait peu, mais le genre de vie qu'on menait Otradno, et surtout la faon dont Mitenka rgissait la fortune de la famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne voyait qu'une issue cette triste situation: obtenir pour lui un emploi du gouvernement; et il se rendit Ptersbourg avec tous les siens, pour quter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernire fois les jeunes filles. Peu aprs leur arrive, Berg fit sa dclaration Vra et fut accept. Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus haute socit, mais ici leur cercle fut assez ml, et ils furent reus en provinciaux par ceux-l mmes qui, aprs avoir ouvertement profit Moscou de leur hospitalit, daignaient peine les reconnatre Ptersbourg. Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers runissaient les personnages les plus divers et les plus tranges: quelques pauvres vieux voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Pronnsky leur ct, Pierre Besoukhow et le fils d'un matre de poste du district, employ Ptersbourg. Les intimes de la maison taient Droubetzko, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontr dans la rue et qu'il avait amen chez lui, et Berg, qui y passait des journes entires tmoigner la comtesse Vra les attentions exiges de la part d'un jeune homme la veille de faire sa proposition. Il montrait avec orgueil sa main droite blesse Austerlitz, et tenait sans ncessit aucune son sabre de la main gauche. Sa persvrance raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par faire croire son authenticit, et il avait obtenu deux rcompenses. Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua galement: ramassant un clat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux cts du commandant des troupes, il le remit son chef. Ce fait, racont par lui satit, fut accept avec la mme facilit que son premier exploit, et Berg fut de nouveau rcompens. En 1809, il tait donc capitaine dans la garde, dcor, et il occupait Ptersbourg une place trs avantageuse, pcuniairement parlant. Quelques jaloux, il est vrai, dnigraient bien un peu ses mrites, mais on tait forc de convenir que c'tait un brave militaire, exact au service, trs bien not par ses chefs, d'une moralit irrprochable, en train de parcourir une carrire brillante, et jouissant d'une position assure dans le monde. Quatre ans auparavant, un soir qu'il tait au thtre Moscou, Berg y aperut Vra Rostow, et, la dsignant un de ses camarades, Allemand comme lui, il lui dit: Voil celle qui sera ma femme. Aprs avoir mrement pes toutes ses chances, et compar sa position celle des Rostow, il se dcida faire le pas dcisif. Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise peu flatteur pour lui: Comment le fils d'un obscur gentilltre de Livonie osait-il aspirer la main d'une comtesse Rostow? Mais le trait distinctif de son caractre, son naf gosme, lui aplanit encore une fois toutes les difficults; il tait si convaincu de bien faire, que cette conviction se communiqua peu peu toute la famille, et l'on finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow tait trs drange, le futur ne l'ignorait certes point. Vra comptait vingt-quatre printemps, et, malgr sa beaut et sa sagesse, personne ne s'tait encore prsent!... Le consentement fut donc accord. Voyez-vous, disait Berg son camarade, qu'il appelait son ami, parce qu'il tait de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout dispos, tout arrang, et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans. Mon papa et ma maman sont l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre Ptersbourg, grce aux revenus de ma place, mon savoir-faire et la dot de ma fiance. Je ne l'pouse pas pour son argent... non, ce serait malhonnte, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son contingent dans le mnage. mon avoir j'inscris mon service, ce qui vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite fortune, toute mdiocre qu'elle peut tre, et avec le tout je pourrai parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractre solide, elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a beaucoup de bon sens... c'est tout l'oppos de sa soeur, dont le caractre est dsagrable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiance..., vous la verrez, et j'espre que vous viendrez souvent..., il allait dire: dner, mais aprs rflexion il se reprit et dit: ... prendre le th, et d'un coup de langue il lana vivement un petit anneau de fume bien russi, emblme parfait du bonheur qu'il rvait. Le premier moment d'indcision une fois pass, la famille prit l'air de fte qui est de rgle en pareille circonstance, mais on y sentait une affectation, mlange d'un certain embarras, qui provenait de la joie que l'on prouvait de se dbarrasser de Vra, et que l'on craignait de ne pas suffisamment dguiser. Le vieux comte, fort gn par-dessus le march, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, fixer le chiffre de l dot; huit jours seulement le sparaient de la noce, et il n'en avait rien dit Berg, fianc depuis un mois. 300 mes reprsentaient la fortune de chacune de ses filles leur naissance, mais depuis lors elles avaient t engages et vendues; de capital, il n'y en avait point, et il ne savait comment rsoudre la difficult. Donnerait-il sa fille la proprit de Riazan? Vendrait-il une fort, o emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda carrment, un aimable sourire sur les lvres, de vouloir bien lui dclarer quelle serait la dot de la comtesse Vra. Le comte, troubl par cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui rpondit par des lieux communs: Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime voir que tu t'occupes de tes intrts, c'est bien, trs bien!... Et, frappant sur l'paule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pnible entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le plus grand calme, que s'il ne savait au juste quoi s'en tenir sur la fortune de sa fiance, et que s'il n'en touchait pas une partie au moment mme du mariage, il se verrait contraint de se retirer: Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me marier sans connatre les ressources dont je disposerai pour pourvoir l'entretien de ma femme. Le comte, emport par un mouvement gnreux, et dsireux d'viter de nouvelles demandes, mit fin la conversation en lui promettant formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg baisa son futur beau-pre l'paule pour lui exprimer sa reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait prsentement 30 000 pour monter son mnage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la lettre de change ne serait que de 60 000. Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi, mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus! XII Natacha venait d'avoir seize ans dans cette mme anne 1809 qu'elle s'tait assigne comme le terme de son attente, aprs le baiser donn Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne tmoignait aucun embarras: pour elle, cet amour avait t un enfantillage sans porte, et rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait avec inquitude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une obligation srieuse, qui la liait lui. Boris n'tait plus revenu les voir depuis son premier dpart pour l'arme, bien qu'il ft all plus d'une fois Moscou et qu'il et mme pass une petite distance d'Otradno. Natacha en tirait la conclusion qu'il l'vitait, et les rflexions chagrines de ses parents son sujet confirmaient ses suppositions: De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis! Anna Mikhalovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopt dans son maintien une certaine affectation de dignit, jointe un enthousiasme exubrant pour les mrites de son fils et pour sa brillante carrire. l'arrive des Rostow Ptersbourg, Boris alla leur faire sa visite, sans la moindre motion. Son roman avec Natacha n'tant plus ses yeux qu'un potique souvenir, il dsirait leur faire comprendre que ces relations d'enfance n'entranaient leur suite aucun engagement, ni pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conqurir une fort agrable position dans le monde par son intimit avec la comtesse Besoukhow; son rapide avancement, d la protection et la confiance que lui tmoignait une personne influente, demandait, comme complment sa fortune, un beau mariage avec une riche hritire, et ce rve pouvait facilement se raliser! Natacha n'tait pas au salon lorsqu'il y entra; mais, prvenue aussitt, elle accourut toute rougissante, et un sourire plus qu'affectueux rayonna sur son visage. Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, ses yeux noirs et brillants, ses boucles en dsordre et ses francs clats de rire, fut stupfait la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanment de lui. Elle s'en aperut et lui en sut gr. Reconnais-tu ton espigle petite amie de jadis? lui demanda la comtesse. Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise: Comme vous avez embelli! --Je crois bien! lui rpondirent ses yeux mutins. Natacha ne prit aucune part la conversation: elle examinait en silence, jusque dans ses moindres dtails, le fianc de ses jeunes annes. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard scrutateur, mais amical, et le lui rendait la drobe. Elle remarqua aussitt que l'uniforme, les perons, la cravate, la coiffure de Boris, tout tait la dernire mode et du plus pur comme il faut. Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il tendait sur la main gauche un gant blanc, peau fine et souple, qui l'emprisonnait troitement. Dpeignant, d'un air lgrement ddaigneux, les plaisirs de la haute socit de Ptersbourg, il passait en revue, non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps pass et leurs connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dgag dont il parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations deux autres soires. Son regard et son silence prolong finirent par le troubler; il se tournait souvent de son ct et s'interrompait au milieu de ses rcits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit cong, tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle tait tout aussi sduisante, peut-tre mme plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer l'pouser, car la mdiocrit de sa fortune deviendrait un obstacle sa carrire lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'tait aussi impossible qu'indlicat; il rsolut donc d'viter de la rencontrer l'avenir, et peu de jours cependant aprs cette sage rsolution il reparut chez les Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait parfois qu'une explication tait ncessaire, afin qu'elle comprt bien que le pass devait tre oubli de part et d'autre, et que malgr tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne russissait jamais aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraner sans rflchir. Natacha, de son ct, semblait, au dire de Sonia et de sa mre, se proccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses romances favorites, lui montrait ses albums, le forait y crire des vers, ne lui permettait pas de rappeler le pass, mais lui donnait entendre combien le prsent tait beau et radieux; aussi la quittait-il chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-mme comment cela finirait. Il ngligeait mme la belle Hlne et en recevait journellement des billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empchaient pas de retourner le lendemain auprs de Natacha. XIII Un soir que la vieille comtesse, dbarrasse de ses fausses boucles, en camisole et coiffe d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu' moiti une touffe de cheveux blancs, geignait et gmissait, en faisant force signes de croix et de _mea culpa_ devant ses images, le front contre terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, nu-pieds, galement en camisole et en papillotes, entra comme un ouragan. Sa mre, qui marmottait sa dernire prire: Si cette couche devait tre mon tombeau, etc., etc., frona le sourcil en se retournant et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, anime, la voyant en prires, arrta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine dconcerte, et attendit. Voyant que le silence de sa mre se prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, parat-il, des craintes si lugubres la comtesse. C'tait un lit lev, avec un dredon et cinq tages d'oreillers de diffrentes grandeurs. Natacha y disparut tout entire; attirant elle la couverture, elle se fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tte sous le drap, qu'elle soulevait de temps autre pour voir ce que faisait sa mre. La comtesse, ayant termin ses gnuflexions, s'approcha de sa fille avec un air svre, qui fit aussitt place un tendre sourire: Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches? --Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit baiser, maman, l, l, sous le menton. Et elle enlaa sa mre de ses deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui faisait le moindre mal. Qu'as-tu me dire ce soir? lui demanda sa mre en s'enfonant son tour bien son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant sur elle-mme comme une balle, se rapprochait et s'tendait ses cts de l'air le plus srieux du monde. Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu avant que le comte ft revenu du Club, taient pour la mre une douce jouissance. Voyons, raconte, moi aussi j'ai te parler... Natacha posa sa main sur la bouche de sa mre. De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, maman, dites, il est trs bien, n'est-ce pas? --Natacha, tu as seize ans; et ton ge j'tais marie! Tu demandes s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; mais que dsires-tu? quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est que tu lui as tourn la tte, et aprs?... La comtesse jeta un coup d'oeil sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave et rflchie de sa physionomie frappa sa mre, elle coutait et pensait. Et aprs, rpta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourn la tte? Que veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'pouser, tu le sais bien. --Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger. --Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas. --Qui vous l'a dit? --Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chrie. --Et si je le voulais? --coute-moi; je te parle srieusement... Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa mre, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis les doigts, qu'elle pliait l'un aprs l'autre en murmurant: Janvier, fvrier, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez! Sa mre s'tait tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de contempler son enfant bien-aime. Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations d'enfance, et son intimit avec toi peut te compromettre aux yeux des autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il aurait trouv un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu' prsent il a perdu la tte! --L'a-t-il perdue? demanda Natacha. --Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un cousin.... --Oui, je sais, Cyrille Matvvitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux! --Oh! il ne l'a pas toujours t!... Je parlerai Boris; il faut qu'il cesse de venir aussi souvent! --Pourquoi, si cela l'amuse? --Parce que cela ne mnera rien. --Comment pouvez-vous en tre sre? Ne lui dites rien, maman, je vous en prie, s'cria Natacha du ton offens de quelqu'un qui l'on veut enlever son bien.... Soit, je ne l'pouserai pas, mais pourquoi l'empcher de venir, puisque cela lui plat et moi aussi? Pourquoi ne pas continuer ainsi? --Comment ainsi, ma chrie! --Mais oui, ainsi; la belle affaire que je ne l'pouse pas!... Eh bien, cela restera ainsi. --Oh, oh! reprit sa mre, prise d'un fou rire, Ainsi, ainsi, rptait-elle. --Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me ressemblez, vous tes aussi rieuse que moi!... attendez!... Et, saisissant de nouveau la main de sa mre, elle reprit ses baisers et ses calculs interrompus: Juin, juillet, aot!... Maman, il est trs amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on t autant de vous? Il est bien, trs bien! Seulement pas tout fait mon got: il est troit, comme la caisse de la pendule de la salle manger. Vous ne me comprenez pas?... il est troit, il est gris clair.... --Quelles absurdits! --Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donn raison. Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un carr. --Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-l!... Et la comtesse ne put s'empcher de rire. Pas du tout; l'autre est un franc-maon, je l'ai dcouvert: il est bon, parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment vous faire comprendre cela?... --Petite comtesse, tu ne dors pas? cria au mme moment le comte de l'autre ct de la porte. Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'lana dans sa chambre par la sortie oppose. Elle fut longtemps s'endormir: elle pensait mille choses la fois, et elle en arrivait toujours conclure que personne ne pouvait deviner, ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. Et Sonia me comprend-elle? Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement pelotonne, ses belles et paisses nattes enroules autour de la tte. Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le reste lui est indiffrent. Maman non plus! C'est vraiment tonnant! Je suis trs intelligente, et comme... elle est jolie! ajoutait-elle en mettant cette rflexion son adresse dans la bouche d'un tiers cr par son imagination et qui devait tre le phnix des hommes, un esprit suprieur! Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, jolie, charmante, adroite comme une fe; elle nage, elle monte cheval dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!... Et Natacha fredonna aussitt quelques mesures de son passage favori de la messe de Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela Douniacha et lui commanda d'teindre la bougie. Douniacha n'avait pas encore quitt la chambre, que Natacha s'tait envole dans le monde heureux des songes, o tout tait aussi beau, aussi facile que dans la vie relle, mais bien plus attrayant, car ce n'tait pas la mme chose. Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, ds lors, cessa ses visites. XIV Le 31 dcembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage considrable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y tait invit, et l'Empereur mme avait promis d'y venir. Une brillante illumination clairait de mille feux la faade de l'htel, qui tait situ sur le quai Anglais. L'entre tait tendue de drap rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-matre de police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et repartaient, et la file des laquais en livre, de gala et des chasseurs aux plumets multicolores se succdait sans interruption. Les portires s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires et civils en grand uniforme, chamarrs de cordons et de dcorations, en descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppes dans leurs manteaux d'hermine, franchissaient la hte et sans bruit le passage recouvert de drap rouge. Ds qu'un nouvel quipage s'arrtait, un murmure courait par la foule, qui se dcouvrait: Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un prince tranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet, se disait-on. Et un individu, mieux habill que ceux qui l'entouraient, leur nommait haute voix les arrivants et semblait les connatre tous. Le tiers des invits tait dj runi, que chez les Rostow on en tait encore se presser et donner aux toilettes le dernier coup de main. Que de prparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas eues, cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes seraient-elles prtes temps? Tout s'arrangerait-il leur gr? La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Pronnsky, jaune et maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitr de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il tait convenu qu'on irait la chercher dix heures chez elle, au palais de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles n'taient pas encore prtes. C'tait le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-l, leve ds huit heures, avait-elle pass la journe, dans une activit fivreuse; tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'tait qu'elles fussent habilles toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait laiss toute la responsabilit. La comtesse avait une robe de velours massaca, tandis que de lgres toilettes de tulle, garnies de roses mousseuses, et doubles de taffetas rose, taient destines aux jeunes filles, uniformment coiffes la grecque. Le plus important tait fait: elles s'taient parfum et poudr le visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie jour taient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chausss de souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernire main leur coiffure. Sonia avait mme dj pass sa robe et se tenait debout au milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban son corsage et pressant de son doigt, jusqu' se faire mal, l'pingle rcalcitrante qui grinait en perant le ruban. Natacha, l'oeil tout, assise devant la psych, un lger peignoir jet sur ses paules maigres, tait en retard: Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement tourner la tte et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre n'avait pas eu le temps de lcher. Viens ici! Sonia s'agenouilla, pendant que Natacha lui posait le noeud sa faon. Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre. --C'est bien, c'est bien!... Voil, Sonia..., comme cela!... --Serez-vous bientt prtes? leur cria la comtesse du fond de sa chambre. Il va tre bientt dix heures! --Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous? --Je n'ai que ma toque mettre. --Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre! --Mais il est dix heures! Dix heures et demie tait l'heure fixe pour leur entre au bal, et cependant Natacha n'tait pas habille, et il fallait encore aller au palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur. Une fois coiffe, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits pieds chausss de leurs souliers de bal, s'lana vers Sonia, l'examina, et, se prcipitant dans la pice voisine, y saisit la toque de sa mre, la lui posa sur la tte, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient raccourcir le dessous trop long de sa robe, tandis qu'une troisime, la bouche pleine d'pingles, allait et venait de la comtesse Sonia, et qu'une quatrime tenait bras tendus la vaporeuse toilette de tulle. Mavroucha, plus vite, ma bonne! --Passez-moi le d, mademoiselle. --Aurez-vous bientt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. Voici des parfums, la vieille Pronnsky est sur le gril! --C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en constater la lgret et la blancheur immacule. --Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'cria Natacha en passant sa tte dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte! Une seconde aprs, le vieux comte fut admis; lui aussi s'tait fait beau; parfum et pommad comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et des souliers boucles: Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens. --Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre agenouille, tout occupe galiser les jupons et manoeuvrer adroitement avec sa langue un paquet d'pingles qu'elle faisait passer d'un coin de sa bouche l'autre. --C'est dsesprant, s'cria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses mouvements; le jupon est trop long, trop long! Natacha, s'loignant de la psych pour se voir plus l'aise, en convint aussi. Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit piteusement Mavroucha, qui se tranait quatre pattes sa suite. --Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un ourlet, assura Douniacha avec autorit. Et, tirant aussitt l'aiguille qu'elle avait pique dans le fichu crois sur sa poitrine, elle recommena coudre. ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tte, entra timidement dans la chambre. Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes! s'cria le vieux comte en s'avanant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa toilette froisse, elle l'carta doucement en rougissant comme une jeune fille. Maman, la toque plus de ct, je vais vous l'pingler... Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mre, en dchirant par ce brusque mouvement, la grande consternation des ouvrires qui n'avaient pu la suivre, le tissu arien qui l'enveloppait. Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute! --Ce n'est rien, reprit Douniacha rsolument; on n'y verra rien! --Oh! mes beauts, mes reines! s'cria la vieille bonne, qui tait entre pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles beauts! Enfin, dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers la Tauride. Malgr son ge et sa laideur, Mlle Pronnsky avait pass par les mmes procds de toilette, avec moins de hte, il est vrai, vu sa grande habitude; sa vieille personne, bichonne, parfume et vtue d'une robe de satin jaune orne du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait galement l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle tait prte et accorda de grands loges aux toilettes de la mre et des filles. Enfin, aprs force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs robes et de leurs coiffures, s'installrent dans leurs quipages respectifs. XV Natacha n'avait pas eu de la journe un seul moment de libert, pas une seconde pour rflchir ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent faire par un temps froid et humide, et dans la demi obscurit de la lourde voiture o elle tait embote, serre et balance plaisir. Son imagination lui reprsenta vivement le bal, les salles inondes de lumire, l'orchestre, les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de Ptersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec l'impression que lui faisaient prouver le froid et les tnbres, qu'elle ne pouvait en croire la ralisation prochaine; aussi ne s'en rendit-elle bien compte que lorsque, aprs avoir frl de ses petits pieds le tapis rouge plac l'entre et t sa pelisse dans le vestibule, elle se fut engage avec Sonia, en avant de sa mre, sur le grand escalier brillamment clair. Alors seulement elle pensa la faon dont elle devait se conduire, et s'effora de se composer ce maintien rserv et modeste qu'elle tenait pour indispensable toute jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitt, heureusement pour elle, que ses yeux ne lui obissaient point, qu'ils couraient dans tous les sens, que l'motion lui faisait battre le coeur cent pulsations par minute et l'empchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc impossible de se donner le maintien dsir, qui l'aurait d'ailleurs rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner contenir et cacher son trouble: c'tait, vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invits en grande toilette, qui changeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes glaces appliques sur les murs refltaient l'image des dames en robes blanches, roses, bleues, avec des paules et des bras ruisselants de diamants et de perles. Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir s'y voir, tellement tout se confondait et se mlait dans ce chatoyant dfil! son entre dans le premier salon, elle fut tout assourdie et ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'change des compliments et des saluts, et aveugle par l'clat des lumires. Le matre et la matresse de la maison se tenaient la porte et accueillaient depuis une heure leurs invits avec l'ternelle phrase: Charm de vous voir, que les Rostow durent, comme tous les autres, entendre leur tour. Les deux jeunes filles, habilles de la mme faon, avec des roses dans leurs cheveux noirs, firent ensemble la mme rvrence, mais le regard de la matresse de la maison s'arrta involontairement sur la taille dlie de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spcial, diffrent du sourire strotyp et obligatoire avec lequel elle accueillait le reste de ses invits. Peut-tre le lointain souvenir de son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout coup la mmoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte laquelle des deux tait sa fille.--Charmante! ajouta-t-elle, en baisant le bout de ses doigts. On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, et la comtesse Rostow s'arrta au milieu d'un des groupes le plus en vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosit; elle devina qu'elle avait plu tout d'abord ceux qui s'inquitaient de savoir qui elle tait, et sa premire motion en fut un peu calme. Il y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien, pensa-t-elle. La vieille Pronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes. Voyez-vous l-bas cette tte grise avec des cheveux boucls? c'est le ministre de Hollande, dit-elle en indiquant un homme g et entour de dames, qu'il faisait pouffer de rire. Ah! voil la reine de Ptersbourg, la comtesse Besoukhow, ajouta-t-elle en dsignant Hlne, qui faisait son entre. Comme elle est belle! Elle ne le cde en rien Marie Antonovna! Regardez comme jeunes et vieux s'empressent lui faire leur cour.... Elle est belle et intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-l, voyez, elles sont laides, mais encore plus recherches, si c'est possible, que la belle Hlne; ce sont la femme et la fille d'un archimillionnaire!--L-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine, continua-t-elle, en leur dsignant un grand chevalier-garde, trs beau garon, portant haut la tte, qui venait de passer ct d'elles sans les voir. Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'hritire aux millions. Votre cousin Droubetzko la courtise aussi...--Mais certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est Caulaincourt, rpondit-elle une question de la comtesse. Ne dirait-on pas un roi? Ils sont du reste fort agrables tous ces Franais; personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voil enfin, la belle des belles, notre dlicieuse Marie Antonovna; quelle simplicit dans sa toilette!... ravissante!...--Et ce gros en lunettes, ce franc-maon universel, Besoukhow, quel pantin ct de sa femme! Pierre se frayait un passage dans la foule en balanant son gros corps, en saluant de la tte, de droite et de gauche, avec sa bonhomie familire, et aussi son aise que s'il traversait un march; il semblait chercher quelqu'un. Natacha aperut avec joie cette figure connue, ce pantin, comme disait Mlle Pronnsky, qui lui avait promis de venir ce bal et de lui amener des danseurs. Il tait dj tout prs d'elle, lorsqu'il s'arrta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agrable, qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarr de dcorations: c'tait Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitt. Elle le trouva plus anim, rajeuni, embelli: Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a pass la nuit chez nous Otradno; le vois-tu? --Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Pronnsky, je ne puis le souffrir! Il fait prsent la pluie et le beau temps; c'est un orgueilleux, comme son pre. Il s'est li avec Spransky et compose toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manire d'tre avec les dames; en voici une qui lui parle, et il se dtourne! Je lui aurais nettement dit ma faon de penser, s'il m'avait traite ainsi! XVI Soudain un frmissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se spara, l'orchestre clata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du matre et de la matresse de la maison, fit son apparition. Il s'avana rapidement entre les deux haies vivantes qui s'taient formes sur son passage, saluant de tous les cts, et visiblement press de s'affranchir au plus vite de ces dmonstrations invitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se prcipita sur ses pas, puis, refoule en arrire, elle dmasqua la porte, auprs de laquelle Sa Majest causait avec la matresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commenant par ces paroles: Alexandre, lisabeth excitent notre enthousiasme. Un jeune homme tout effar supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant mme leur toilette, jourent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commenaient se former pour la danse. On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main la matresse de la maison et marchant contre-mesure, ouvrit le cortge. Le matre de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des gnraux. La majorit des dames avait t engage et s'tait jointe la polonaise, pendant que Natacha, sa mre et Sonia faisaient tapisserie avec la minorit. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indcise, entre une grande joie et une grande dception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'intressaient; une seule pense la tourmentait. Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soire? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brle du dsir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi. La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer. Mlle Pronnsky les avait abandonnes, et son pre tait l'autre bout de la salle; isoles, perdues toutes trois dans cette cohue trangre, elles n'inspiraient d'intrt personne, et personne ne s'inquitait d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les reconnatre. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant d'indiffrence que si elle avait fait partie intgrante du mur. Boris dfila deux fois devant elles, et deux fois dtourna la tte. Berg et sa femme, qui ne dansaient pas, se runirent aux pauvres dlaisses. Natacha fut profondment humilie de la formation en plein bal de ce groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de Vra, ni sa toilette d'un vert clatant. Enfin l'Empereur acheva son troisime tour. Il avait chang trois fois de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empress se prcipita vers les dames Rostow, les engageant reculer encore, quoiqu'elles fussent dj accules la muraille, et les premiers accords d'une valse au rythme doux et entranant se firent entendre. L'Empereur, un sourire sur les lvres, passait en revue la socit; personne ne s'tait encore lanc dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui rpondit en posant doucement le bras sur son paule; le danseur, passant aussitt le sien autour de sa taille, l'entrana dans l'espace laiss libre; ils glissrent ainsi jusqu'au bout oppos de la salle: l, s'emparant de la main gauche de sa dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-mme, et ils s'lancrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la musique qui prcipitait la mesure, au bruit des perons qui s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure trois temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait volontiers pleur de ne pas avoir t choisie pour ce premier tour. Le prince Andr, vtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec paulettes de colonel, en bas de soie et en souliers boucles, gai et en train, causait, quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de la premire sance du conseil de l'empire, qui venait d'tre fixe au lendemain. Le baron, qui connaissait son intimit avec Spransky et ses travaux lgislatifs, recueillait auprs de lui des renseignements prcis sur un sujet qui donnait lieu une foule de commentaires. Mais le prince ne prtait qu'une oreille distraite ses paroles, et il portait ses regards tantt sur l'Empereur, tantt sur le groupe des cavaliers qui se prparaient la danse, sans pouvoir se dcider suivre leur exemple. Il examinait avec curiosit ces hommes intimids par la prsence du souverain, et ces femmes qui se pmaient du dsir d'tre invites. Pierre s'approcha de lui en ce moment: Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protge, la jeune comtesse Rostow. --O est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achverons une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser, ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure dsole de Natacha le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de dbutante, et, se souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de la comtesse. Permettez-moi de vous prsenter ma fille, lui dit-elle en rougissant. --J'ai l'honneur de la connatre, mais je ne sais si elle se souvient de moi, rpondit le prince Andr, en la saluant avec une politesse respectueuse qui dmentait la svre critique de la vieille Pronnsky. Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de Natacha, dont la figure s'claira subitement; un sourire radieux, reconnaissant, dbordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en chassa les larmes prtes jaillir. Je t'attends depuis une ternit, semblait-elle lui dire; heureuse et mue, elle se pencha doucement sur l'paule de son cavalier, qui passait bon droit pour un des premiers danseurs du moment; elle aussi dansait ravir, et, de ses pieds mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hsitation. Sans doute ses paules et ses bras grles et anguleux, sa gorge peine forme, ne pouvaient tre compars avec les paules et les bras d'Hlne, sur lesquels s'tendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient laiss les milliers de regards fascins par sa beaut. Quant Natacha, ce n'tait qu'une petite fille, dcollete pour la premire fois et qui certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assur qu'il devait en tre ainsi. Le prince Andr aimait la danse; cette fois cependant, press de mettre fin d'ennuyeuses conversations politiques, et de se drober la contrainte cause par une auguste prsence, il n'avait choisi Natacha que pour obliger son ami et parce qu'elle tait la premire jolie figure qui avait attir ses yeux. Mais peine eut-il entour de son bras cette taille si flexible, si fine, peine l'eut-il sentie se pencher et se balancer contre sa poitrine, peine eut-il rpondu ce sourire, si voisin de ses lvres, que les charmes de sa frache beaut lui montrent la tte et le grisrent comme un vin gnreux. Son tour de valse achev, essouffl, hors d'haleine, il lui rendit la libert, et s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie. XVII Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant rpondre ces nombreuses invitations, les passa Sonia; elle dansa toute la soire, le teint anim, tout entire son bonheur, ne remarquant rien de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur avec l'ambassadeur de France, ni son amabilit avec Mme C..., ni la prsence d'un prince de sang tranger, ni l'norme succs d'Hlne, ni enfin le dpart de Sa Majest. Elle le devina seulement l'entrain croissant des danseurs. Le prince Andr fut de nouveau son cavalier pendant le cotillon qui prcda le souper: il lui rappela leur premire entrevue dans l'alle d'Otradno, son insomnie au clair de la lune, et comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit ces souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle prouvait une certaine honte s'tre ainsi laiss surprendre. Le prince Andr, l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vcu dans la socit, trouvait du plaisir rencontrer sur sa route un tre qui se dtachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformit mondaine. Telle tait Natacha, avec ses tonnements nafs, sa joie sans bornes, sa timidit et jusqu' ses fautes de franais. Assis ses cts, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus indiffrentes, il s'adressait elle avec une douce et affectueuse dlicatesse, charm par l'clat de ses yeux et de son sourire, qui ne se rapportait point ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle dbordait. Il admirait sa grce ingnue, pendant qu'elle excutait, toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; peine revenait-elle, haletante, sa place, qu'un autre danseur se proposait de nouveau; fatigue, essouffle, sur le point de refuser, elle repartait pourtant, ayant sur les lvres un sourire l'adresse du prince Andr: J'aurais prfr me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, mais ce n'est pas ma faute, on m'enlve, et j'en suis si heureuse, si heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, n'est-ce-pas, et... Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha traversa la salle, pour engager son tour deux dames faire la figure avec elle. Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince Andr presque malgr lui, elle sera ma femme. Elle s'arrta devant Sonia! Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici un mois elle sera marie, elle n'a pas ici sa pareille!... et il regarda Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froisse de son corsage. la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince Andr venir les voir, et demanda sa fille si elle s'amusait. Elle lui rpondit par un sourire rayonnant. Une pareille question tait-elle possible? Je m'amuse tant! Comme jamais! dit-elle, et le prince Andr surprit le mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait pour embrasser son pre, mais qu'elle abaissa aussitt. C'est qu'en vrit son bonheur tait complet; il tait parvenu ce degr qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur! Pierre prouva pour la premire fois ce soir-l un sentiment d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphres le blessa au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; debout une fentre, ses yeux fixes regardaient sans voir. Natacha, en allant souper, passa ct de lui; l'expression morne et dsole de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui donner un peu de son superflu: Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas? Pierre sourit machinalement et rpondit au hasard: Oui, j'en suis bien aise. Peut-on tre triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garon comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui taient l taient bons, s'aimaient comme des frres, et tous par consquent devaient tre heureux. XVIII Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde la mmoire du prince Andr. C'tait beau et brillant, se disait-il... et la petite Rostow, quelle charmante crature! Il y a en elle quelque chose de si frais, elle est si diffrente des jeunes filles de Ptersbourg... Et ce fut tout; sa tasse de th une fois bue, il reprit son travail. Pourtant, tait-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien faire de bon, trouvait redire sa besogne, sans parvenir l'avancer; aussi fut-il enchant d'tre interrompu par la visite d'un certain Bitsky. Employ dans plusieurs commissions, reu dans toutes les coteries de Ptersbourg, admirateur fervent de Spransky, de ses rformes, et colporteur jur des bruits et des commrages du jour, ce Bitsky tait de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans leurs habits, et passent, grce cette faon de faire, pour de chaleureux partisans des nouvelles tendances. tant son chapeau la hte, il se prcipita vers le prince Andr et lui conta les dtails de la sance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin mme et qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours prononc cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points d'un monarque constitutionnel: Sa Majest a dit ouvertement que le conseil et le snat constituaient les corps de l'tat; que le gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non l'arbitraire; que les finances allaient tre rorganises et les budgets rendus publics. Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en roulant les yeux, cet vnement marque une re nouvelle, une re grandiose dans notre histoire. Le prince Andr, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire avec une impatience fbrile et qui y avait vu un acte d'une importance capitale, s'tonna de se sentir tout coup froid et indiffrent devant le fait accompli! Il rpondit par un sourire railleur l'exaltation de Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, Bitsky ou lui, que l'Empereur se ft ou non exprim ainsi au conseil, et en quoi cela le rendrait plus heureux ou meilleur. Cette rflexion effaa subitement de son esprit l'intrt qu'il avait port jusqu'alors aux nouvelles rformes. Spransky l'attendait ce jour-l dner en petit comit, selon ses propres paroles; cette runion intime, compose des quelques amis de celui pour qui il prouvait la plus vive admiration, aurait d cependant offrir un grand attrait sa curiosit, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu chez lui, au milieu des siens; mais prsent il ne se rendit qu'avec ennui, l'heure indique, au petit htel de Spransky, situ prs du jardin de la Tauride. Le prince Andr, un peu en retard, arriva cinq heures et trouva tous les invits dj runis dans la salle manger de la maison, dont il remarqua l'exquise propret et l'aspect un peu monastique. La fille de Spransky, une enfant, et sa gouvernante y demeuraient avec lui. Les invits se composaient de Gervais, de Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les clats de rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du grand rformateur, articulait avec nettet le ha, ha, ha, d'un rire clair et aigu qui frappait pour la premire fois les oreilles du prince Andr. Groups prs des fentres, ces messieurs entouraient une table charge de zakouska[2]. Spransky portait un habit gris, orn d'une plaque, un gilet blanc et une cravate montante: c'tait dans ce costume qu'il avait sig la fameuse sance du conseil de l'empire; il paraissait trs gai et coutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les paroles, l'entre du dernier arrivant, furent couvertes par une explosion d'hilarit gnrale. Stolipine riait franchement de sa grosse voix de basse en mchonnant un morceau de fromage, et Gervais tout petit bruit, comme le vin qui ptille, tandis que le matre de la maison lanait leurs cts les notes perantes de sa voix claire et grle. Enchant de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince Andr sa main blanche et dlicate. Un instant... et s'adressant Magnitsky: Rappelez-vous nos conventions: le dner est un dlassement, pas un mot d'affaires!... et il se reprit rire. Le prince Andr, du dans son attente, en fut agac, il lui sembla que ce n'tait plus l le vrai Spransky; que le charme mystrieux qui l'avait attir vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel qu'il tait, et ne se laissait plus sduire. La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet d'anecdotes. peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scne les fonctionnaires de tout rang, et leur nullit tait, dans ce cercle, tellement hors de doute, que les rvlations comiques sur ces personnages leur semblaient tous tre le seul parti en tirer. Spransky lui-mme conta comment, la sance du matin, un des membres du conseil, afflig de surdit, ayant t invit faire connatre son opinion, rpondit celui qui l'interrogeait qu'il tait de son avis. Gervais se complut dans le long rcit d'une inspection remarquable par la stupidit qui y avait t dploye. Stolipine, tout en bgayant, tomba bras raccourcis sur les abus de l'administration prcdente. Redoutant, cette sortie, que la conversation ne devnt par trop srieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacit, et, Gervais ayant lanc une plaisanterie, la gaiet reparut de plus belle, sans nouvel incident. Il tait facile de voir que Spransky aimait se reposer aprs le travail au milieu de ses amis, qui, se prtant son dsir, s'amusaient eux-mmes, tout en l'amusant l'envi. Ce ton de gaiet dplut au prince Andr, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de Spransky lui fut dsagrable: ce rire perptuel sonnait faux son oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas dispos s'y joindre franchement, il craignit de laisser paratre ses impressions et essaya diffrentes reprises de se mler la causerie, mais ce fut peine perdue, et il ne tarda pas sentir que, malgr tous ses efforts, il ne pouvait se mettre l'unisson; chacune de ses paroles semblait rebondir hors du cercle, comme le bouchon de lige hors de l'eau. Cependant il ne se disait rien de rprhensible, rien de dplac, mais les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour dlicat qu'ils semblaient ne pas mme souponner et qui est le vrai sel de la gaiet. Le dner termin, la fille de Spransky et sa gouvernante se levrent de table; le pre, attirant lui son enfant, la couvrit de caresses: ces caresses parurent affectes aux yeux prvenus du prince Andr. On resta attabl l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napolon dans cette circonstance. Le prince Andr ne put rsister au dsir d'mettre un avis diamtralement oppos. Spransky sourit et raconta aussitt une anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention vidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques secondes. Le matre de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: Le bon vin ne court pas les rues..., et tous les invits, reprenant gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, o deux grandes lettres, apportes par un courrier du ministre, lui furent remises. Il passa dans son cabinet. peine avait-il disparu, que l'entrain de ses invits tomba subitement, et ils se mirent causer srieusement et sans bruit: Dclamez-nous quelque chose, dit Spransky en revenant et en s'adressant Magnitsky. C'est un vrai talent, ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr. Magnitsky, cdant la volont qui venait de lui tre exprime, prit la pose oblige et rcita une parodie en vers franais compose par lui, o figuraient quelques personnalits connues Ptersbourg; de vifs applaudissements l'interrompirent diffrents endroits. Ds qu'il eut fini, le prince Andr s'approcha de son hte pour prendre cong. Dj! O allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier. --J'ai promis ma soire. Ils se turent tous deux, et le prince Andr put examiner son aise ces yeux de verre, ces yeux impntrables. Comment avait-il pu attendre tant de choses de cet homme, de son activit, et y attacher une si grande valeur? C'tait tout simplement ridicule! Voil ce qu'il pensait, et le rire affect de Spransky continua rsonner ce soir-l dans ses oreilles. Rentr chez lui, il se prit rflchir, et, jetant un coup d'oeil en arrire, il s'tonna de voir ses quatre mois de sjour Ptersbourg lui apparatre sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, toute la longue filire par laquelle avait d passer son projet de code militaire, reu au comit pour y tre discut, et mis ensuite de ct, parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait t dj prsent l'Empereur! Il se rappela les sances de ce comit dont Berg tait membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mmoire sur les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se transportant en pense Bogoutcharovo, ses occupations de l-bas, sa course Riazan, ses paysans, et leur appliquant en pense le droit des gens, qu'il avait si savamment divis en paragraphes, il fut confondu d'avoir consacr tant de mois un travail aussi strile! XIX Dans la journe du lendemain, le prince Andr alla faire quelques visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, l'occasion du dernier bal, il avait renouvel connaissance; sous cet acte de pure politesse se cachait le dsir de voir dans son intrieur la vive et charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agrable impression. Elle fut la premire le recevoir, et il lui sembla que sa robe gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beaut que sa toilette de bal. Il fut trait par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut simple et cordial, et cette famille, qu'il avait svrement juge autrefois, lui parut aujourd'hui compose uniquement de braves et excellents coeurs, pleins d'amnit et de bont. L'hospitalit et la parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore Ptersbourg qu' Moscou, ne lui laissrent aucun moyen de refuser son invitation dner. Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le voit, ils ne peuvent apprcier le trsor qu'ils ont en Natacha, cette jeune fille en qui la vie dborde et dont la silhouette lumineuse se dtache si potiquement sur le fond terne de sa famille. Il se sentait prt trouver des joies inconnues dans ce monde tranger pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'alle d'Otradno, et plus tard, la nuit, la fentre ouverte devant la douce clart de la lune, et il s'irritait alors d'en tre rest aussi longtemps loign; maintenant qu'il s'en tait rapproch, qu'il y tait entr, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles. Aprs le dner, Natacha se mit, sa prire, au piano, et chanta; assis prs d'une fentre, il l'coutait en causant avec des dames. Soudain il s'arrta, la phrase qu'il avait commence resta inacheve sur ses lvres, quelque chose le serra la gorge, il sentit monter des larmes ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son me une explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son pass, avec la mort de sa femme, ses illusions perdues, ses esprances d'avenir..., ou de la rvlation subite de ce sentiment, qui contrastait si trangement avec le besoin de l'infini dont son coeur dbordait, et ce cadre troit et matriel, o leurs deux tres se confondaient en une mme et vague pense. Ce contraste accablant le tourmentait et le rjouissait la fois. peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitt, dans la crainte de lui avoir adress une question dplace. Il sourit et lui rpondit que son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait. Le prince Andr les quitta fort avant dans la soire. Il se coucha par pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie le fatigut. le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une atmosphre charge de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et lger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant pleins poumons! Il ne pensait gure Natacha, ne se figurait nullement en tre amoureux, mais il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait sa vie une nergie toute nouvelle. Que fais-je ici? quoi bon mes dmarches? Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserr, lorsque l'existence entire est l devant moi avec toutes ses joies? se disait-il. Pour la premire fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'ducation de son fils, lui trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en Suisse, en Italie.... Il faut profiter de ma libert, et de ma jeunesse! Pierre avait raison: pour tre heureux, me disait-il, il faut croire au bonheur, et j'y crois prsent! Laissons les morts enterrer les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et tre heureux! XX Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait toute la ville Moscou et Ptersbourg, tir quatre pingles dans un uniforme irrprochable, portant des favoris courts, l'exemple de l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite: Je viens de chez la comtesse votre pouse, qui n'a pas daign accder ma requte; j'espre avoir meilleure chance auprs de vous, comte, ajouta-t-il en souriant. --Que dsirez-vous, colonel? Je suis vos ordres. --Je suis compltement install dans mon nouveau logement, reprit Berg, comme s'il tait convaincu du plaisir que cette intressante communication devait procurer chacun. Je dsirerais y donner une petite soire et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire l'honneur d'accepter une tasse de th et... souper. Un sourire panoui couronna la fin de ce petit discours. La comtesse Hlne, trouvant les de Berg au-dessous d'elle, avait, malheureusement pour eux, rpondu par un refus ce sduisant programme. Berg dtailla si clairement Pierre pourquoi il dsirait voir se runir chez lui une socit choisie, pourquoi cela lui serait agrable, et pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, tait tout prt faire de fortes dpenses lorsqu'il s'agissait de recevoir le grand monde, que force fut ce dernier d'accepter l'invitation. Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... huit heures moins dix minutes, si j'ose vous en prier.... Notre gnral y sera... il est trs bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; ainsi je compte sur vous. Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-l de cinq minutes en avance sur l'heure indique. Berg et sa femme, aprs avoir fini avec tous leurs prparatifs, attendaient leurs invits dans leur salon, clair giorno et dcor de statuettes et de tableaux. Assis ct de Vra, vtu d'un uniforme non moins neuf que son salon et boutonn avec soin, il lui expliquait comme quoi il tait indispensable d'avoir des relations sociales avec des personnes plus haut places que soi et comment alors seulement on retirait quelque profit de ses connaissances: On trouve toujours quelque chose imiter et demander; c'est ainsi que j'ai vcu depuis que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par annes, mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zros, et moi, me voil la veille de commander un rgiment, et j'ai le bonheur d'tre votre mari! Se levant pour baiser la main de Vra, il arrangea le tapis, dont un coin s'tait relev: Et comment y suis-je parvenu? Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut aussi, bien entendu, se conduire convenablement et tre exact remplir ses devoirs. Berg sourit, avec la conscience de sa supriorit sur une faible femme, car la sienne, toute charmante qu'elle put tre, tait, aprs tout, aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la valeur de l'homme, le vritable sens de ein Mann zu sein (tre un homme). Elle souriait aussi, de son ct, et exactement pour les mmes motifs, car elle se reconnaissait une supriorit incontestable sur ce bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors ligne, tandis qu'ils n'taient tous que des sots et d'orgueilleux gostes. Berg, entourant de ses bras sa femme avec prcaution, pour ne pas dchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait pay fort cher, lui appliqua un baiser bien au milieu des lvres. Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitt? dit-il, en donnant, sa manire, une conclusion ses ides. --Oh! je ne le dsire pas non plus, rpondit Vra. Il faut avant tout vivre pour la socit! --La princesse Youssoupow en avait une toute pareille. Et Berg toucha la plerine de sa femme d'un air satisfait. On annona le comte Besoukhow; mari et femme changrent un coup d'oeil enchant, chacun s'attribuant de son ct l'honneur de sa visite. Je t'en prie, dit Vra, ne viens pas m'interrompre tout propos lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intresser, et ce qu'il faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve. --Mais, rpliqua Berg, les hommes aiment parfois causer entre eux de choses srieuses, et... Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible de s'y asseoir sans en dranger la savante symtrie. Cependant Berg fut oblig, bon gr mal gr, de la rompre; mais, aprs avoir magnanimement avanc un fauteuil et recul un canap en l'honneur de leur hte, il en prouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et sa femme, enchants dans leur for intrieur de l'heureux dbut de leur soire, s'employrent l'envi, et en s'interrompant mutuellement, entretenir de leur mieux leur invit. Vra ayant dcid, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout parler de l'ambassade franaise, aborda ce thme de prime abord, tandis que Berg, convaincu de la ncessit de traiter un plus grave sujet, lui coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et passa, tout doucement, de la guerre, envisage un point de vue gnral, ses combinaisons personnelles, la proposition qu'on lui avait faite de prendre une part active cette campagne, et aux motifs qui la lui avaient fait refuser. Malgr le dcousu de leur causerie et le dpit que Vra ressentait contre son mari pour s'tre permis de l'interrompre, le mnage rayonnait de joie, en voyant que leur soire, bien lance, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant clairage, sa table th et ses conversations btons rompus, toutes les runions du mme genre. Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supriorit et de protection perait dans sa faon d'tre avec eux. Peu aprs, un colonel et sa femme, un gnral et les Rostow firent leur apparition; la soire s'levait donc au rang d'une vraie soire! Les alles et venues causes par ces nouveaux invits, par l'change des saluts, des phrases sans suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le mnage Berg. Tout se passait chez eux comme partout: le gnral, qui ressemblait, s'y mprendre, tous les gnraux, accorda de grands loges l'appartement, tapa amicalement sur l'paule de Berg, et, s'occupant aussitt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de boston, s'assit ct du comte Rostow, le plus marquant des invits. Les vieux se runirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes gens se grouprent ensemble. Vra s'installa la table de th, tout couverte de corbeilles d'argent pleines de ptisseries identiquement semblables celles qu'on avait manges l'autre soir chez les Panine; en un mot, la soire des Berg tait, leur satisfaction manifeste, semblable en tous points toutes les autres soires. XXI Pierre eut l'avantage d'tre dsign pour la partie de boston avec le vieux comte, le gnral et le colonel. Il se trouva, par hasard, plac en face de Natacha et fut frapp du changement survenu en elle depuis le bal; elle ne disait mot et aurait t presque laide, sans l'expression de douceur et d'indiffrence rpandue sur ses traits. Qu'a-t-elle? se demanda-t-il. Assise ct de sa soeur, elle rpondait Boris du bout des lvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et de compter cinq leves, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un bruit de pas suivi d'un change de compliments, et son regard, se portant involontairement sur Natacha, il resta stupfait: Qu'est-ce que cela veut dire? se demanda-t-il. La tte releve, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, elle parlait au prince Andr, qui, debout devant elle, la regardait d'un air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait de nouveau transfigure, et elle avait retrouv toute la beaut qu'elle semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'tait bien la Natacha du bal! Le prince Andr s'approcha de Pierre, qui, dcouvrant en lui une expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui connaissait pas, employa le temps que dura la partie les examiner l'un et l'autre. Il se passe quelque chose de grave entre eux, se dit-il, et un mlange de regret et de joie l'mut au point de lui faire oublier son propre malheur. Les six robs termins, il reprit toute sa libert d'action, le gnral lui ayant dclar qu'il n'tait pas permis de jouer aussi mal que lui. Natacha causait avec Sonia et Boris, Vra avec le prince Andr. Elle avait remarqu ses assiduits auprs de Natacha et jugea ncessaire de profiter de la premire occasion favorable pour lui lancer des allusions transparentes sur l'amour en gnral et sur sa soeur en particulier. Le sachant trs intelligent, elle tenait exprimenter sur lui sa fine diplomatie; aussi tait-elle enchante d'elle-mme et tout entire aux plus loquents dveloppements, lorsque Pierre vint leur demander la permission de se mler leur conversation, moins qu'il ne s'agt entre eux d'un grave mystre, et remarqua avec surprise l'embarras de son ami. Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pntre et apprcie du premier coup la diffrence des caractres, que pensez-vous de Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle pensait elle-mme), rester tout jamais fidle celui qu'elle aurait aim? Car c'est l le vritable amour. Qu'en dites-vous, prince? --Je la connais trop peu, rpondit le prince Andr, cachant son embarras sous un sourire railleur, pour rsoudre une question aussi dlicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqu que moins une femme plat, plus elle est fidle. --Vous dites vrai... mais c'tait bon, prince, de notre temps, reprit Vra, qui aimait parler de son temps comme tous les esprits borns qui sont persuads que la nature des personnes se transforme avec les annes, et qui s'imaginent savoir quoi s'en tenir mieux que personne sur les singularits de leur poque.... Aujourd'hui, la jeune fille a tant de libert, que le plaisir d'tre courtise touffe souvent chez elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est trs sensible. Ce retour Natacha fut dsagrable au prince Andr, qui tenta de se lever; mais Vra le retint, en lui souriant avec plus de grce encore: Elle a t courtise plus que personne; mais jusqu' ces derniers temps, personne n'tait parvenu lui plaire. Vous le savez bien, comte, continua-t-elle en s'adressant Pierre; et mme Boris, soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, tait aussi parti pour le pays du Tendre.... Vous tes bien avec lui, n'est-ce pas, prince? --Oui, je le connais. --Il vous aura sans doute confess son amour d'enfant pour Natacha? --Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince Andr en devenant carlate. --Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimit mne quelquefois l'amour; cousinage, dangereux voisinage, n'est-ce pas? --Oh! sans contredit, rpondit le prince Andr. Et il se mit plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la prudence qu'il devait apporter, Moscou, dans ses rapports avec ses cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena l'cart. Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son motion et du regard qu'il avait jet sur Natacha. --Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait de la paire de gants que tout franc-maon devait offrir celle qu'il jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard! et, les yeux brillant d'un clat trange, laissant percer dans ses mouvements une secrte agitation, il alla s'asseoir prs de Natacha. Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soire, reproduction fidle de toutes les autres soires, tait un vrai succs: les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une aiguille; le gnral levait la voix pendant le jeu, et le samovar et les ptisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait ce parfait ensemble un dtail qui l'avait frapp dans les autres runions: une discussion anime entre hommes, sur un sujet grave et intressant. Pour son bonheur, le gnral ne tarda pas en mettre un sur le tapis, et il appela Pierre la rescousse dans un dbat qui venait de s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne! XXII Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince Andr se rendit chez les Rostow; il y dna et y passa la soire. Chacun avait d'autant plus facilement devin pourquoi et pour qui il restait, qu'il ne s'en cachait en aucune faon. Natacha, transporte d'un bonheur exalt, se sentait la veille d'un vnement solennel; et toute la maison partageait cette impression. La comtesse tudiait Bolkonsky d'un regard mlancolique et srieux, pendant qu'il causait avec sa fille, et se mettait bien vite parler de choses et d'autres lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha seule ou de la gner en restant, et Natacha plissait d'angoisse lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tte--tte avec lui. Sa timidit l'tonnait: elle devinait qu'il avait une confidence lui faire et qu'il ne pouvait s'y dcider. Lorsque le prince Andr les eut quitts, sa mre s'approcha d'elle: Eh bien? lui dit-elle tout bas. --Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien prsent, je ne puis rien dire!... Et cependant ce mme soir, mue et terrifie, les yeux fixes, couche auprs de sa mre, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses questions sur Boris et sur l'endroit o elle et les siens avaient l'intention de passer l't: Jamais, jamais, je n'ai prouv rien de pareil ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez? --Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir. --Comment, dormir?... quelle absurdit! Maman, maman, cela ne m'est jamais arriv, poursuivit-elle, surprise et effraye de ce sentiment qu'elle prouvait pour la premire fois.... Aurions-nous jamais pu prvoir cela? Natacha, bien qu'elle ft fermement convaincue qu'elle s'tait subitement prise du prince Andr, lors de sa visite Otradno, ne pouvait cependant surmonter une certaine apprhension que lui causait ce bonheur trange et en ralit si inattendu: Et il a fallu qu'il vnt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous rencontrassions ce bal, o je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait tre ainsi.... Alors mme que je venais peine de l'entrevoir, j'ai ressenti l quelque chose de tout particulier. --Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? rpte-les, dit la mre, qui restait pensive et se rappelait un quatrain crit par le prince Andr sur l'album de sa fille. --Maman, n'est-ce pas honteux d'pouser un veuf? --Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont crits dans le ciel. --Ah! maman, chre petite maman, comme je vous aime! comme je suis heureuse! s'cria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et d'motion. Ce mme soir, le prince Andr faisait Pierre la confidence de son amour et de sa rsolution d'pouser Natacha. Il y avait un grand raout chez la comtesse Hlne: l'ambassadeur de France, le prince tranger, devenu depuis peu l'hte assidu de la matresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout depuis que, grce sans doute aux longues visites du prince tranger chez la comtesse, il avait t nomm chambellan, il tait sujet de continuels accs d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes penses d'autrefois sur le nant des choses humaines lui revenaient plus sombres que jamais, ravives par la vue des progrs de l'amour entre Natacha, sa protge, et le prince Andr, son ami, et par le contraste entre leur situation et la sienne. Il s'efforait de ne penser ni eux ni sa femme, et revenait toujours, malgr lui, aux questions qui l'avaient dj si fort tourment; de nouveau, tout lui paraissait puril, compar l'ternit, et de nouveau il se demandait: quoi tout cela mne-t-il? Nuit et jour il s'acharnait ses travaux de franc-maon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsdait. Un soir, aprs avoir quitt entre onze heures et minuit l'appartement de sa femme, il venait de remonter dans son cabinet imprgn de l'odeur du tabac; envelopp d'une robe de chambre use et sale, il copiait les constitutions des loges cossaises, lorsque le prince Andr entra inopinment chez lui. Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous voyez, ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver dans une occupation quelconque un remde aux infortunes de la vie. Le prince Andr, la figure rayonnante et transfigure par la joie, ne remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrta en souriant devant lui: coute, mon cher; hier j'tais sur le point de te raconter tout, et aujourd'hui j'y suis dcid; c'est pour cela que me voici. Je n'ai jamais prouv rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami! Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa lourde personne, sur le canap ct du prince Andr: --De Natacha Rostow? Est-ce cela? --Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et pourtant ces souffrances m'taient chres! Jusqu'ici je ne vivais pas: aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle m'aimer?... Je suis trop g!... Voyons, parle, tu ne dis rien! --Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? rpondit Pierre, en se levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai trsor, un trsor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu! --Mais elle? --Elle vous aime. --Pas de folies! rpliqua le prince Andr en souriant et en le regardant dans les yeux. --Elle vous aime, je le sais, s'cria Pierre avec dpit. --coute, il faut que tu m'coutes! lui dit le prince Andr en le prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, et il faut que j'panche le trop-plein de mon coeur. --Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure. Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air maussade fit place une satisfaction relle, tandis qu'en coutant le prince Andr il le voyait devenu un autre homme. O taient son marasme, son mpris de la vie, ses illusions perdues? Pierre tait le seul avec qui il pt parler coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complte; il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait dsormais sans aucune crainte, l'impossibilit de sacrifier le bonheur de son existence aux caprices de son pre, son espoir de l'amener approuver son mariage et aimer Natacha, et, en cas de refus, sa rsolution bien arrte de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce sentiment si violent, si trangement nouveau, qui l'avait envahi tout entier et dont il n'tait plus le matre: Je me serais moqu de celui qui m'et assur, il y a quelques jours encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitis pour moi: l'une qu'elle remplit toute seule, et l est le bonheur, la lumire, l'esprance; l'autre o elle n'est pas, et l rgnent la dsolation et les tnbres.... --Tnbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre. --Je ne puis m'empcher d'aimer la lumire, c'est plus fort que moi; et je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en rjouis! --Oui, oh oui! Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. mesure que s'clairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de plus en plus sombre et dsol. XXIII Le mariage du prince Andr ne pouvant se faire sans la permission de son pre, il partit le lendemain mme pour la campagne. Le vieux prince reut la communication de son fils avec une apparente tranquillit, qui ne faisait que cacher une irritation intrieure des plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils dsirt changer d'existence, y introduire un lment nouveau, lorsque sa vie, lui, s'approchait de sa fin: On aurait pu me laisser la terminer ma guise.... Aprs moi, qu'on fasse ce qu'on voudra, se disait-il. Il employa pourtant envers le prince Andr sa tactique habituelle dans les cas particulirement graves; il examina la question avec calme et essaya de lui prouver: premirement, que son choix n'offrait rien de brillant, quant la famille et la fortune; secondement, que, n'tant plus de la premire jeunesse, et sa sant exigeant des soins (le vieux appuya sur ce dernier mot), cette fillette tait trop jeune pour lui; troisimement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains de sa nouvelle femme? quatrimement enfin: Je te supplie, ajouta-t-il en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout un an! Va l'tranger, rtablis ta sant, cherches-y un gouverneur allemand pour le prince Nicolas, et, une fois l'anne coule, si ton amour, ta passion, ton enttement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon dernier mot, mon dernier! dit-il d'un ton premptoire, qui tmoignait de son inbranlable dtermination. Il esprait que l'preuve exige serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune fille ne rsisteraient une anne d'attente. Le prince Andr devina sa pense et se dcida se soumettre sa volont. Trois semaines environ s'taient coules depuis sa soire chez les Rostow, lorsqu'il retourna Ptersbourg avec l'intention bien arrte de se dclarer. Natacha avait, le lendemain des confidences faites sa mre, pass sa journe attendre le prince Andr; il ne vint pas, et les jours se succdrent sans qu'il donnt signe de vie. Ne sachant rien de son dpart, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre aussi avait disparu. mesure que les journes s'coulaient ainsi, elle refusait de sortir, errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et dsole. Plus de confidences sa mre et Sonia; rougissant et s'irritant au moindre mot, il lui semblait que chacun connaissait ses dceptions et qu'elle tait devenue pour tous un objet de rise ou de piti. Une douleur sincre ne tarda pas se joindre celle de l'amour-propre froiss et augmenta l'intensit de sa dception. Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la calmer. Natacha l'interrompit avec colre: Plus un mot, maman, je n'y pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voil tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant matriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; prsent, je suis redevenue tranquille... je suis calme! Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus que toutes les autres et qui, d'aprs elle, lui portait bonheur chaque fois qu'elle la mettait; ds le matin elle reprit ses occupations habituelles, aprs les avoir compltement ngliges depuis le bal. Ayant pris sa tasse de th, elle alla dans la grande salle, qui tait d'une excellente sonorit, et se remit ses tudes de solfge. Au bout d'un moment, elle se plaa juste au milieu de la pice, et rpta un de ses passages favoris, en s'coutant elle-mme et en jouissant du charme imprvu qu'elle trouvait ses notes sonores et perles, qui s'lanaient une une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et revenaient mourir tout doucement sur ses lvres. Pourquoi tant penser au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand mme!... et elle se mit marcher de long en large sur le parquet du salon, en posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. En passant devant une glace, elle s'y regarda. Voil comme je suis, semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de personne, Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant un retour d'admiration pour sa petite personne, ce qui lui tait du reste fort habituel et trs agrable. Natacha est une crature ravissante, se disait-elle, en prtant ses paroles un tre masculin de pure fiction, sa voix est superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal personne, laissez-la donc en paix!... Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demande, et elle en fit aussitt l'exprience. La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: Y sont-ils? Cette voix l'arracha la contemplation de sa charmante personne; l'oreille tendue, attire par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace qu'elle regardait encore. C'tait _lui_! Elle en tait sre, quoique les portes fussent fermes et que l'on pert le bruit des pas qui se rapprochaient. Ple, hors d'elle-mme, elle se prcipita dans le salon: Maman, Bolkonsky est arriv; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne veux pas... souffrir! Que dois-je faire? La comtesse n'avait pas encore eu le temps de rpondre, que le prince Andr entra, srieux et mu. La vue de Natacha le transfigura; baisant la main la mre et la fille, il s'assit. Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous voir, dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitt par le prince Andr, qui avait hte de prsenter ses excuses et ses explications. Je suis all voir mon pre; j'avais besoin de lui parler d'une affaire trs grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je dsirerais, ajouta-t-il aprs une seconde de silence et en regardant Natacha, causer avec vous, comtesse? Celle-ci baissa les yeux et soupira. Je suis vos ordres, dit-elle. Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux restaient obstinment fixs sur le prince Andr: Quoi, maintenant, tout de suite, non, c'est impossible, se disait-elle. Il la regarda de nouveau, elle comprit qu'elle avait devin juste et que son sort allait se dcider! Va, Natacha, je t'appellerai, lui dit tout bas sa mre. Natacha lui adressa ainsi qu' Bolkonsky un dernier regard suppliant et effar..., et elle sortit. Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille. La comtesse rougit et resta un moment sans rpondre. Votre proposition, commena-t-elle d'un ton grave et avec embarras... votre proposition... nous est agrable, et je l'accepte: j'en suis charme, et mon mari aussi, je l'espre; mais c'est elle, elle seule qui doit dcider. --Je lui parlerai lorsque vous l'aurez accepte... puis-je compter...? --Oui! et la comtesse lui tendit la main. Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lvres sur son front avec un mlange d'affection et d'apprhension; bien qu'elle ft prte l'aimer comme un fils, cet tranger lui inspirait pourtant une certaine crainte. Mon mari fera comme moi, mais votre pre? dit-elle. --Mon pre, auquel j'ai fait part de mon projet, a exig pour condition son consentement que le mariage n'et lieu que dans un an. C'est ce que je tenais vous dire. --Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un peu long! --Impossible autrement, reprit le prince Andr avec un soupir. --Je vais vous l'envoyer, et la comtesse quitta le salon. Seigneur, Seigneur, ayez piti de nous, rptait-elle en cherchant sa fille. Sonia lui dit qu'elle s'tait retire dans sa chambre. Natacha, assise sur son lit, ple, les yeux secs et fixs sur les images, se signait rapidement et murmurait une prire. la vue de sa mre, elle s'lana son cou: Eh bien, maman, qu'y a-t-il? --Va, il t'attend, il demande ta main, lui rpondit la comtesse d'un ton qui lui parut svre.... Va! Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, qui s'enfuyait, elle, avec joie! Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle tait entre dans le salon; elle s'y arrta immobile la vue du prince Andr. Est-ce possible que cet tranger, soit devenu tout pour moi? se demanda-t-elle, et elle se rpondit instantanment elle-mme: Oui, tout! il m'est plus cher, lui seul, que tout en ce monde! Le prince Andr s'avana vers elle, les yeux baisss: Je vous ai aime du premier jour o je vous ai vue. Puis-je esprer?... Il la regarda et fut frapp de l'expression srieuse et passionne de son visage, qui semblait lui dire: Pourquoi douter de ce que l'on ne peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes exprimer ce que l'on sent? Elle se rapprocha et s'arrta. Il lui prit la main et la baisa. M'aimez-vous? lui demanda-t-il. --Oui, oui, murmura-t-elle presque avec dpit, et, aspirant l'air avec effort comme si elle allait touffer, elle clata en sanglots. Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous? --Ah! c'est de bonheur, dit-elle en souriant travers ses larmes. Se penchant vers lui, elle s'arrta indcise une seconde, en se demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa. Le prince Andr tenait ses deux mains dans les siennes, la pntrait de son regard, et cependant son amour pour elle n'tait plus le mme: le potique et mystrieux attrait du dsir avait fait place dans son coeur une tendre piti pour sa faiblesse d'enfant et de femme, la crainte de ne pouvoir rpondre ce confiant abandon et au sentiment la fois joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient elle et que lui imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-tre et moins exalt que le premier, mais plus fort et plus profond: Votre mre vous a-t-elle dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an? lui demanda-t-il, en continuant plonger ses regards dans les siens. Est-ce bien moi qu'on traitait tout l'heure encore de petite fille, pensait Natacha, qui suis devenue tout coup l'gale et la femme de cet tranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon pre mme respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu' dater d'aujourd'hui il me faut prendre la vie au srieux, que je suis une grande personne, que dsormais je dois rpondre de chaque parole, de chaque action?... Mais que m'a-t-il demand? Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question. --Vous tes si jeune, reprit le prince Andr, tandis que moi j'ai pass par tant d'preuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous connaissez pas vous-mme. Natacha l'coutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de ses paroles. Cette anne sera lourde supporter, car elle retarde mon bonheur, continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre jusque-l, nos arrangements resteront secrets; peut-tre en arriverez-vous voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un autre! Et il s'effora de sourire. Natacha l'interrompit: Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aim du premier jour o je vous ai vu Otradno.... Je vous aime! rpta-t-elle avec la conviction de la vrit. --Le dlai d'une anne... poursuivit-il. --Une anne, toute une anne! s'cria Natacha, qui venait seulement de se rendre compte du retard apport son mariage. Mais pourquoi cela? Le prince Andr lui en expliqua les motifs. Elle l'coutait peine: Et l'on ne peut rien y changer? Il ne lui rpondit pas, mais on ne lisait que trop sur son visage l'impossibilit de satisfaire son dsir. C'est affreux, c'est affreux! s'cria Natacha, en fondant en larmes. J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux! Elle leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mlange de sympathie et de surprise: Non, non, je consens tout! dit-elle, en cessant de pleurer; je suis si heureuse! Son pre et sa mre entrrent ce moment et bnirent les deux fiancs. XXIV Il n'y eut point de crmonie de fianailles, et nul n'eut connaissance de leur engagement; tel tait le dsir du prince Andr, qui allait tous les jours chez les Rostow. Puisqu'il tait seul la cause du retard, il devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et rptait tout propos que Natacha tait libre, mais que lui se considrait comme irrvocablement engag par sa parole, et que si, dans six mois elle changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait constamment l-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que cela ft possible. Le prince Andr ne se conduisait pas, non plus en fianc, il continuait dire vous sa fiance et se bornait lui baiser la main. voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en mariage, et ils aimaient tous deux se rappeler comment ils se jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'taient encore que des trangers l'un pour l'autre! Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, maintenant ils taient sincres et vrais. La prsence du futur causa tout d'abord une grande gne dans la famille, qui le considrait comme un homme appartenant un milieu diffrent du leur, et Natacha eut fort faire pour familiariser les siens le voir. Elle leur assurait avec fiert qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient point le craindre, qu'il tait comme tout le monde, et que son extrieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'tendait avec tonnement sur les incidents qui avaient amen leur rapprochement et sur les nombreux prsages qui l'avaient annonc: l'arrive du prince, Andr Otradno, celle des Rostow Ptersbourg, la ressemblance entre Natacha et son fianc (remarque par la vieille bonne lors de sa premire visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince Andr en 1805, et plusieurs autres phnomnes de mme importance. Il rgnait dans cet intrieur l'ennui potique et silencieux qui entoure gnralement les fiancs: de longues heures s'coulaient parfois sans qu'une parole ft change entre eux, mme en tte--tte. Ils causaient peu de leur avenir; le prince Andr redoutait ce sujet et se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent et ce qui ravissait Natacha, et lui rpondit que son fils ne demeurerait pas avec eux. Pourquoi? lui dit-elle effraye. --Je ne saurais l'enlever son grand-pre, et puis.... --Je l'aurais tant aim, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, vous tenez nous pargner tout motif de blme. Le vieux comte s'approchait frquemment de son futur gendre, l'embrassait, et lui demandait conseil propos de Ptia ou du service de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia craignait toujours de les gner et s'tudiait trouver des raisons plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mmes en tmoignassent un violent dsir. Lorsque le prince Andr contait quelque chose, et il parlait bien, Natacha l'coutait avec fiert et remarquait son tour, avec un mlange de joie et d'anxit, de quelle attention soutenue, de quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; Que cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquitude. Que veut-il y dcouvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche? Parfois, dans un de ses accs de folle et joyeuse humeur, elle aimait l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus franchement, que c'tait pour lui chose rare et que ces explosions de gaiet enfantine le ramenaient son niveau. Son bonheur et t complet si l'approche de leur sparation ne l'et remplie d'effroi. La veille de son dpart, le prince Andr leur amena Pierre, qui depuis quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus et gar. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se mirent jouer aux checs. Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince Andr subitement. Avez-vous de l'amiti pour lui? --Oui, c'est un brave garon, mais il est si comique, rpondit Natacha, qui s'empressa d'appuyer cette apprciation par une kyrielle d'anecdotes sur sa distraction proverbiale. --Je lui ai confi notre secret, car je le connais depuis l'enfance. C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,--et le prince Andr prit un ton grave,--promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce qui peut arriver! Vous cesserez peut-tre de m'aimer... oui, je sais bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous arrive pendant mon absence.... --Que peut-il arriver? --En cas de malheur, adressez-vous lui, lui seul, je vous en prie, pour demander aide et conseil. Il est distrait, trange, mais c'est un coeur d'or! Personne dans la famille, pas mme le prince Andr, n'aurait pu prvoir l'effet que cette sparation produisit sur Natacha. Agite, les joues en feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-l dans l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la main pour la dernire fois, elle ne versa pas une larme. Ne partez pas, murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hsita une seconde, et longtemps, longtemps aprs, il se rappelait le son de sa voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intrt rien et rptant par intervalles: Pourquoi m'a-t-il quitte? Au bout de quinze jours, la grande surprise des siens, elle sortit aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y tait tombe; et reprit sa vie et sa gaiet habituelles, mais comme les enfants dont une longue maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donn une nouvelle physionomie morale. XXV La sant et le caractre du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions de colre, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher et de dcouvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, pour la torturer bien son aise. Deux passions, par consquent deux joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la religion. Aussi taient-ce l les deux thmes favoris des plaisanteries de son pre, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les enfants: Si a continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille fille comme toi... un joli rsultat, ma foi! Le prince Andr a besoin d'un fils, et non pas d'une fille! Et, s'adressant parfois Mlle Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prtres, de nos images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle. Il blessait cruellement et tout propos la pauvre princesse Marie, qui ne songeait mme pas lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des torts envers elle? Comment aurait-il t injuste, lui qui, malgr tout, avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'tait-ce d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se rsumait pour elle en une seule loi simple et prcise: celle de la charit et du dvouement, telle que nous l'a enseigne Celui qui, tant Dieu, a souffert par amour pour les hommes. Que lui importait aprs cela la justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait sans se plaindre! Le prince Andr passa pendant l'hiver quelques jours Lissy-Gory; sa gaiet et sa tendresse affectueuse, si rares dans le pass, firent pressentir sa soeur une cause cette transformation; mais, sauf un long entretien qu'elle avait surpris entre le pre et le fils au moment du dpart de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux mcontents, elle n'en sut pas davantage. Peu de temps aprs, elle envoya son amie Julie Karaguine, qui tait en deuil de son frre, tu en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les jeunes filles, elle avait toujours caress un rve, celui de voir Julie devenir sa belle-soeur. Cette lettre tait ainsi conue: Chre et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre autrement que comme une grce particulire du Seigneur, qui, dans son amour pour vous et votre excellente mre, tient vous prouver! Ah! chre amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous consoler, mais nous sauver du dsespoir; elle peut seule nous expliquer ce qui sans son aide reste impntrable l'homme; pourquoi Dieu appelle-t-il justement lui des tres bons, nobles, heureux, et qui font le bonheur des autres, tandis que les tres mchants, nuisibles, continuent vivre et tre un fardeau pour tous? La premire mort que j'ai vue a t celle de ma chre belle-soeur... elle produisit sur moi une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frre vous a t enlev, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont toutes les penses taient la puret mme, nous avait quitts. Et que vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont couls depuis lors, et ma faible intelligence commence seulement pntrer le mystre de sa mort; j'y vois un tmoignage manifeste de la misricorde infinie de Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves constantes de l'amour sans bornes qu'il porte sa crature. Il me semble que dans son anglique puret elle aurait manqu de la force ncessaire pour remplir dignement ses devoirs de mre, tandis, que comme pouse elle a t irrprochable. Elle aura sans doute obtenu l-haut une place que je n'ose esprer pour moi et, nous a laiss, mon frre surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de ce qu'elle y aura gagn, cette mort si prcoce, si effrayante, a eu, malgr son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince Andr et sur moi! Ces penses, que j'aurais chasses avec terreur cette poque fatale, ne se sont dveloppes en moi que plus tard, et prsent leur clart a dissip le doute dans mon coeur. Je vous cris tout cela, chre amie, pour qu' votre tour vous ouvriez vos yeux et votre me la vrit vanglique, qu'est devenue la rgle de ma vie. Il ne tombe pas un cheveu de notre tte sans la volont de Dieu, et sa volont est guide par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes les circonstances de notre vie. Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain Moscou? Je ne le pense pas, et, malgr toute la joie que j'aurais vous voir, je ne le dsire point: Buonaparte en est la cause! Vous voil bien tonne, mais voici l'explication: la sant de mon pre faiblit visiblement; il ne peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilit naturelle est surtout excite par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte soit devenu l'gal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort indiffrente ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de mon pre avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et des honneurs rendus Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me parat persister refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Franais. Aussi, grce aux opinions de mon pre, grce son franc parler qui ne s'embarrasse de personne, grce aux violentes discussions qui en seraient l'invitable consquence, prvoit-il qu'il aurait Moscou des dsagrments qui lui en rendraient le sjour difficile. Le bon rsultat du traitement qu'il a entrepris se trouverait dtruit, je le crains, par sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se dcidera sous peu. Rien n'est chang dans notre intrieur, sauf que l'absence de mon frre s'y fait vivement sentir. Je vous ai dj crit qu'il tait devenu tout autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu la vie que maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui connais point d'gal. Il a compris que sa vie ne pouvait tre finie, mais, d'un autre ct, sa sant s'est affaiblie au profit du moral, qui s'est relev. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquite! Aussi ai-je fort approuv son voyage, et j'espre qu'il se rtablira. Vous me dites qu'il a fait sensation Ptersbourg, qu'il y est cit comme un des jeunes gens les plus distingus, les plus intelligents et les plus travailleurs. Je n'en ai jamais dout, et vous excuserez cet orgueil de soeur, justifi par le bien qu'il a su rpandre autour de lui, tant parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces loges lui revenaient donc de droit. Je suis fort tonne des inventions qui ont cours chez vous et qui parviennent de l Moscou, sur son mariage, par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'Andr se dcide jamais se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa femme est profondment enracin dans son coeur, et il ne voudra jamais remplacer sa chre dfunte, ni donner une belle-mre notre petit ange; la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire et lui convenir comme femme; vous dire vrai, je ne le dsire pas. Mais j'ai honte de mon bavardage; me voil la fin de la seconde feuille. Adieu, chre amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse. Marie. XXVI La princesse Marie reut dans le courant de l't une lettre de son frre, date de Suisse; Andr lui faisait part de la nouvelle imprvue et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette lettre respirait l'amour le plus exalt et tmoignait la confiance la plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait n'avoir jamais aim comme il aimait prsent, n'avoir jamais compris la vie jusque-l, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un mystre de ses intentions, lors de son sjour Lissy-Gory, bien qu'il en et parl son pre; mais il avait craint, disait-il, de la voir user trop tt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son consentement, car dans ce cas l'irritation cause pas ses tentatives infructueuses serait invitablement retombe de tout son poids sur elle seule. La chose cette poque, crivait-il, n'tait pas encore aussi mrement dcide que maintenant, car mon pre m'avait fix le terme d'un an; six mois se sont couls, et ma dcision reste inbranlable. Si les mdecins et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprs de vous, mais mon retour est remis trois mois. Tu connais les rapports qui existent entre mon pre et moi. Je ne lui demande rien, j'ai t et serai toujours indpendant, mais agir contrairement sa volont, mriter par l sa colre lorsqu'il lui reste peut-tre si peu de temps vivre, m'enlverait la moiti de mon bonheur. Je lui cris de nouveau; choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma lettre, et informe-moi comment il l'aura accepte, ce qu'il en pense, et s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois. Aprs bien des hsitations et bien des prires au bon Dieu, la princesse Marie fit ce qu'il lui demandait. cris ton frre, lui rpondit son pre aprs avoir pris connaissance de la lettre et sans se fcher, qu'il patiente jusqu' ma mort... ce ne sera pas long, et cela lui dliera les mains! La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en haussant la voix: Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parent, ma foi! Sont-ils des gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mre donner Nicolouchka! cris-lui de l'pouser demain s'il en a tellement envie, et moi j'pouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi... de belle-mre! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu dmnageras chez lui... la grce de Dieu, par la gele, par la gele!... Il ne fut plus jamais question de ce sujet aprs cette violente sortie, mais le dpit caus par la faiblesse de son fils se trahissait tout moment dans les relations du pre avec sa fille; un nouveau thme d'inpuisables plaisanteries s'tait ajout aux anciens: le thme de la belle-mre et de son penchant personnel pour la jeune Franaise. Pourquoi ne l'pouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une charmante princesse!... Et Marie s'aperut enfin avec stupeur que les attentions de son pre envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractre, et qu'il trouvait du plaisir passer de longues heures auprs d'elle. Elle rendit compte son frre du triste rsultat de sa dmarche, en lui faisant toutefois esprer qu'elle russirait obtenir le consentement du vieux prince. Le petit Nicolas, Andr et la religion taient les seules joies, les seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans le fin fond de son coeur un rve, une esprance mystrieuse qui la soutenait dans la vie et que les plerins qu'elle recevait l'insu de son pre avaient contribu dvelopper en elle. Plus elle vivait, plus elle tudiait la vie, et plus elle s'tonnait de l'aveuglement de ceux qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs dsirs, de ceux qui souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son frre, qui avait aim sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une autre femme, et son pre s'opposer avec colre ce choix qui lui paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et ils perdaient leur me immortelle pour obtenir des jouissances qui passent comme un clair. Non seulement nous ne le savons que trop par nous-mmes, mais Jsus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, nous a dmontr que la vie n'est qu'un passage, une preuve, et cependant nous nous y acharnons aprs le bonheur! Personne n'a donc compris cette vrit, se disait la princesse Marie, personne, except ces pauvres cratures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent moi par l'escalier drob pour viter mon pre, non par crainte des mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne s'attacher rien ni personne, errer de lieu en lieu sous un nom d'emprunt, vtu de la bure du plerin, ne point faire de mal, mais prier, prier toujours pour ceux qui perscutent comme pour ceux qui protgent: voil le vrai, voil la vie dans sa plus haute acception! Parmi les femmes voues cette existence errante, il y en avait une qui inspirait la princesse Marie un intrt tout particulier. C'tait une certaine Fdociouchka, petite, grle, ge de cinquante ans environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait un cilice. Un soir que, la faible lueur de la lampe des images, elle coutait le rcit des prgrinations de sa protge, la pense que celle-ci avait seule trouv la vritable voie s'empara si violemment de la princesse Marie, qu'elle rsolut au fond de son coeur de suivre son exemple. Longtemps aprs le dpart de Fdociouchka, elle resta plonge dans ses rflexions et dcida, malgr l'tranget de cette rsolution, qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce dsir son confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, prtextant un cadeau faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit elle-mme le costume complet, la chemise de bure, les chaussures nattes, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrte devant la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait souvent, avec hsitation, si le moment n'tait pas dj venu mettre son projet excution. Que de fois elle avait t tente de tout abandonner et de s'enfuir avec ces femmes, dont les rcits nafs, rpts machinalement et satit, avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un sens profond et mystrieux! Elle se voyait dj cheminant avec Fdociouchka sur une route poudreuse, le bton la main, vtues toutes deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les paules, et tranant leur vie errante, de plerinage en plerinage, dtaches de tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni dsirs! Je m'arrterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de m'attacher un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi jusqu' ce que mes pieds se refusent me porter; alors je me coucherai pour mourir n'importe o, et je trouverai enfin ce refuge de paix o il n'y a ni douleur ni regrets, o rgnent la joie et la batitude ternelles! Mais, la vue de son pre et de l'enfant, ses rsolutions faiblissaient, et, versant en secret des larmes amres, elle s'accusait d'tre une grande pcheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu. CHAPITRE II I La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute consistait dans l'absence de travail. Cette mme prdisposition se retrouve dans l'homme dchu, mais il ne saurait tre inactif, non seulement cause de l'anathme qui pse sur lui et qui l'oblige gagner son pain la sueur de son front, mais encore par suite de l'essence mme de sa nature morale. Une voix secrte l'avertit qu'il devient coupable en s'abandonnant la paresse, et cependant s'il pouvait, en restant oisif, tre utile et remplir son devoir, il jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est cependant ainsi que toute une classe de la socit, celle des militaires, vit dans une oisivet relative, qui leur est d'autant plus permise qu'elle leur est impose, et qui a toujours t pour eux le grand attrait du service. Depuis l'anne 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances dans le mme rgiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait pass. Il tait devenu un bon garon, avec les formes un peu rudes, que ses connaissances de Moscou auraient peut-tre trouves mauvais genre; mais, estim et aim comme il l'tait de ses camarades, de ses infrieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules les frquentes lettres qu'il avait reues en dernier lieu de sa mre, des lettres pleines de dolances sur l'tat prcaire des finances de la famille, o elle l'engageait revenir faire la joie de ses vieux parents, troublaient sa quitude habituelle. Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher ce milieu o, l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si tranquillement; il pressentait que, tt ou tard, il serait forc de rentrer dans ce ddale d'affaires embrouilles, de comptes rviser, de querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extrieur, auquel se joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite. Tout cela l'effrayait; c'tait confus, enchevtr, difficile, et rendait ses rponses, qui commenaient par: Ma chre maman, et se terminaient par les mots consacrs: Votre obissant fils, froides et muettes sur ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha tait fiance Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du vieux prince, tait remis un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle tait sa prfre, et il regrettait vivement, son point de vue de hussard, de n'avoir pas t l pour donner entendre Bolkonsky que cette alliance n'tait pas dj un si grand honneur, et que, si son amour tait sincre, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de pre. Demanderait-il un cong pour revoir Natacha? Il hsita, car c'tait l'poque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des complications qui l'attendaient le dcida rester; mais, dans le courant du printemps, il reut une nouvelle lettre de sa mre, une lettre crite l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de les rejoindre: leur tat de fortune exigeait qu'il s'en occupt, autrement tout serait vendu l'encan, et on se trouverait sur la paille! Le comte, par bont et par faiblesse, avait une confiance absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout s'en allait la drive: Au nom du ciel, viens notre secours sans plus tarder, si tu tiens mettre un terme notre malheureuse situation. Cette lettre eut le rsultat dsir: Nicolas comprit, avec le bon sens des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus balancer et qu'il fallait partir! Aprs sa sieste habituelle de l'aprs-midi, il fit seller son vieux Mars, un talon vicieux qu'il n'avait pas mont depuis quelque temps, l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard, il annona Lavrouchka, devenu son serviteur, et ses camarades rassembls chez lui, qu'il allait demander un cong pour revoir ses parents. S'loigner avant de savoir s'il serait promu au grade de capitaine ou dcor de Sainte-Anne pour les dernires manoeuvres, cela lui semblait aussi trange que de se dire qu'il partirait sans avoir vendu au comte Goloukhovsky la troka de chevaux rouans que le comte lui marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait pari vendre deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donn par les hussards Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient de fter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu si tranquille pour se retrouver en plein dsordre et en plein dsarroi! Le cong lui fut accord. Ses camarades de rgiment et de brigade lui offrirent un dner, quinze roubles par tte, avec musique et choeurs; Rostow et le major Bassow dansrent le trpak; les officiers, plus gris les uns que les autres, le bernrent, l'embrassrent et le laissrent choir; les soldats du 3me escadron en firent autant en criant hourra! puis ils le couchrent dans son traneau, et on lui fit escorte jusqu'au premier relais. Pendant la premire moiti de son voyage, de Krementchoug Kiew, Rostow fut tout entier son escadron, mais plus il avanait, plus la troka de ses chevaux rouans et la figure du marchal des logis s'effaaient insensiblement de son esprit, pour cder la place une curiosit inquite. Que trouverait-il Otradno, qu'il entrevoyait de plus en plus nettement mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette sensation toute morale tait soumise chez lui la loi qui rgit la chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de pourboire au postillon, et, une fois arriv devant le perron, il sauta d'un bond hors de son traneau, avec une motion indicible. Lorsque la premire ivresse du retour se fut calme, il ressentit ce malaise indfinissable que laisse aprs elle la froide ralit, toujours au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit mme regretter la hte fivreuse qu'il avait mise son voyage, puisqu'il ne trouvait auprs des siens aucune nouvelle jouissance. Peu peu, cependant, Nicolas se rhabitua cet intrieur de famille o presque rien n'tait chang. Pre et mre avaient vieilli; une vague inquitude, une certaine msintelligence, inconnues jusque-l et causes par leurs embarras d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait vingt ans; sa beaut tait en pleine fleur, elle ne pouvait plus embellir, et, telle qu'elle tait, elle charmait tous les regards. Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour, et cet amour si fidle, si dvou, comblait de joie le hussard. Ptia et Natacha le surprirent par le changement qui s'tait opr en eux; le petit garon, qui venait d'avoir treize ans, tait joli de figure, grandi, intelligent, espigle, et sa voix commenait muer. La transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant des yeux, il lui disait en riant: Sais-tu bien que tu n'es plus toi? --Suis-je donc enlaidie? --Au contraire, et quelle dignit, madame la princesse! ajouta-t-il tout bas. --Oui, oui, dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitt tout son roman avec le prince Andr, depuis l'apparition du prince Otradno. En lui montrant sa dernire lettre, elle lui dit: Es-tu content? Quant moi, je suis si heureuse et me sens si calme! --C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au moins bien prise? --Que te dirai-je? Je l'ai t de Boris, de mon professeur de chant, de Denissow, mais ceci ne ressemble en rien tout Je reste. Je suis tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait tre meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la mme chose qu'autrefois! Nicolas lui exprima son dplaisir sur le retard apport au mariage, et Natacha lui rpondit que c'tait indispensable, qu'elle-mme avait insist pour que cela ft ainsi, dsirant avant tout ne pas entrer dans la famille de son fianc contre la volont de son pre. Tu n'y comprends rien, ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut. En l'tudiant son insu, il ne parvenait pas dcouvrir chez elle la moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiance qui pleure l'absence de son futur. D'humeur gale et gaie, son caractre tait le mme que par le pass, et il en arrivait douter que son mariage ft aussi dfinitivement arrt qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince Andr, et il commenait croire que quelque chose, sans qu'il pt dire quoi, clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on point fait de fianailles? Comme il en causait un jour coeur ouvert avec sa mre, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au fond de son coeur elle partageait sa faon de penser, et que cet avenir ne lui inspirait pas de scurit. Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince Andr, avec ce ton fch que presque toutes les mres prennent involontairement lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il crit qu'il ne peut revenir avant dcembre. Qu'est-ce qui peut le retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sr, car sa sant est loin d'tre bonne. N'en dis rien au moins Natacha: tant mieux qu'elle soit gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle reoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste, qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera heureuse!... Ainsi se terminaient chaque fois les dolances de la comtesse. II la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et proccup pendant quelques jours. L'invitable ncessit qui s'imposait lui, pour complaire sa mre, d'entrer dans les ennuyeux dtails de l'administration des biens, le tourmentait au del de toute expression; aussi rsolut-il, le surlendemain de son arrive, d'en finir sans plus tarder et d'avaler au plus tt cette amre pilule. Les sourcils froncs et la mine renfrogne, il se dirigea, sans rpondre aux questions qu'on lui adressait, vers l'aile du chteau habite par Mitenka et lui demanda voir les comptes de toute la fortune. Ce qu'taient ces comptes de toute la fortune, Nicolas lui-mme l'ignorait, et Mitenka, terrifi et stupfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications furent-elles des plus embrouilles. Le starosta, l'adjoint du maire du village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre, entendirent tout coup, avec effroi, mais non sans une certaine satisfaction, les clats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus en plus violents et qui taient accompagns d'une vole d'injures tombant dru comme grle: Brigand, crature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai! etc. Puis, la satisfaction et l'effroi toujours croissants des auditeurs, ils virent Nicolas, la figure rouge de colre, les yeux injects de sang, traner Mitenka par le collet et le pousser au dehors grands coups de pied et de genou, tout en lui criant tue-tte: Va-t'en, misrable, va-t'en, dbarrasse-moi de ta prsence! Mitenka, lanc en avant, dgringola les six marches du perron pour aller tomber dans un massif (ce massif tait le refuge habituel et inviolable des gens d'Otradno, quand ils se trouvaient en faute; le rgisseur lui-mme, quand il revenait gris de la ville, profitait parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient prouv la vertu). La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleverses, entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'o s'chappait la vapeur d'un samovar et o se dressait un grand lit, sur lequel s'talait une couverture pique compose de chiffons d'toffes de toutes couleurs. Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina rsolument vers la maison. La comtesse ne tarda pas apprendre, par les femmes de chambre, ce qui venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquitant de l'impression que cette scne avait pu produire sur son fils, elle alla plusieurs reprises coller l'oreille porte de sa chambre, o elle l'entrevit fumant silencieusement une pipe. Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte son fils; tu t'es emport tort, Mitenka m'a tout cont. --Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans ce monde de fous. --Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regard la page suivante. --coutez, mon pre, c'est un voleur, un misrable, je le sais, et ce que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le dsirez, je ne lui en reparlerai plus. --Non, mon me, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis vieux, et... Le comte s'arrta embarrass; il savait mieux que personne qu'il tait un mauvais administrateur, et responsable par consquent, devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les rparer. Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon pre, pardonnez-moi si ma conduite vous a fch.... Que le diable emporte tous les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur les pages suivantes! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait paroli six leves; mais, quant aux reports d'une page une autre, je n'y comprends goutte! Et il se jura lui-mme de ne plus se mler de rien. Un jour cependant, sa mre lui demanda conseil; elle avait une lettre de change de deux mille roubles qu'elle avait prts dans le temps Anna Mikhalovna. Comment agirait-il en cette circonstance? C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhalovna, ni Boris, mais ils ont t traits par nous en amis, et ils sont pauvres. Voil donc ce qu'il nous reste faire! Et il dchira la lettre de change devant sa vieille mre, qui en sanglota de joie. dater de ce jour, Nicolas, pour occuper ses loisirs, se passionna pour la chasse courre, tablie chez eux sur un trs grand pied. III Les premires geles blanches emprisonnaient sous leurs minces couches la terre trempe par les pluies d'automne; l'herbe foule, tasse, tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravags par le btail, o les chaumes brunis des grands bls d't se mariaient avec les teintes ples des bls du printemps, entrecoups par les bandes rougetres du sarrasin. Les forts, formant encore la fin d'aot des lots d'une paisse verdure, entours de champs moissonns et de terres noires ensemences, s'taient dores et rougies, et se dtachaient, en nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune bl qui commenait pousser. Le livre changeait de pelage, les jeunes renards se dispersaient de ct et d'autre, et les louveteaux avaient dpass la taille d'un grand chien. C'tait le plus beau moment de la chasse. La meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle ft bien entrane, avait dj t mise sur les dents, au point qu'il fut dcid en grand conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 septembre, on partirait en chasse en commenant par Doubrava, o l'on tait sr de trouver une porte entire de louveteaux. Dans la journe du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais vers le soir l'air s'adoucit et il dgela; aussi lorsque, le 18 de grand matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la vote grise du ciel semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes peine visibles du brouillard tombaient sans bruit sur les branches dpouilles, y scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles qui s'en dtachaient une une. La terre du jardin, noire comme du jais, reluisait toute mouille et se confondait quelques pas avec le linceul terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette senteur particulire aux forts en automne, lorsque tout se fltrit et se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large arrire-train, aux grands yeux fleur de tte, apercevant son matre, se leva, s'tira, se coucha comme un livre, et, se relevant tout coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, pendant qu'un lvrier, la queue releve, accourant du parterre fond de train, venait se frotter contre ses jambes. Oh ho! fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri d'encouragement du chasseur o se mlent les notes basses et aigus, et l'on vit surgir, de derrire l'angle de la maison, Danilo le veneur, le visage rid, et les cheveux gris coups la mode des Petits-Russiens. Il tenait la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus parfaite indpendance et ce profond ddain pour toutes choses, qu'on ne rencontre en gnral que chez les chasseurs. Il ta son bonnet tcherkesse devant son matre, en conservant la mme expression ddaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien que ce grand gaillard, avec son extrieur hautain, tait son homme, son chasseur lui. Eh! Danilo! s'cria-t-il, domin par la passion irrsistible de la chasse, par cette journe faite plaisir, par la vue de ses chiens et de son chasseur, et sans plus songer ses rsolutions prcdentes, comme l'amoureux genoux devant l'objet aim. Qu'ordonnez-vous, Excellence? rpondit une voix de basse, une vraie voix de diacre, enroue force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs et brillants se fixrent sur le matre, redevenu silencieux: Y rsistera-t-il? semblait dire ce regard. Bonne journe, hein! pour chasser courre, dit Nicolas en caressant les oreilles de Milka. --Ouvarka est all couter la pointe du jour, reprit la voix de basse aprs une pause; il dit qu'elle a pass dans le bois rserv d'Otradno, ils y ont hurl. Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y tait rentre avec ses louveteaux; ce bois, dtach du reste du domaine, tait situ deux verstes. Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amne-moi Ouvarka! --Comme il vous plaira. --Attends un peu, ne leur donne pas manger. --Entendu! Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de Nicolas. Danilo tait de taille moyenne, et pourtant, chose trange, il produisait dans une chambre le mme effet qu'aurait produit un cheval ou un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforait de parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, et se htait de vider son sac, pour retourner au grand air et changer le plafond qui l'oppressait contre la vote du ciel. Aprs avoir termin son interrogatoire et s'tre bien fait rpter que la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-mme se mourait d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au moment o le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle n'tait ni coiffe ni habille, mais enveloppe seulement du grand chle de la vieille bonne. Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en doutais, car il faut profiter d'une journe pareille! --Oui, rpondit contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse srieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Ptia ni Natacha. Nous qutons le loup, a t'ennuiera. --Au contraire, et tu le sais bien: c'est trs mal toi, tu fais seller les chevaux, et tu ne nous dis rien! --Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Ptia, qui avait suivi sa soeur. --Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas! --J'irai, j'irai quand mme, reprit Natacha d'un ton dcid. --Danilo, fais seller mon cheval, et dis Mikalo d'amener ma laisse de lvriers. Danilo, dj mal l'aise et gn de se trouver dans une maison, fut encore plus dcontenanc de recevoir des ordres de la demoiselle, et il essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa jeune matresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque mouvement. IV Le vieux comte, dont la chasse avait toujours t tenue sur un grand pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains de son fils; mais ce jour-l, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, il se dcida y prendre part. L'quipage de chasse et les chasseurs se trouvrent bientt runis devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et proccup, passa devant Ptia et Natacha, sans faire attention ce qu'ils lui disaient.... Pouvait-on, en cet instant solennel, penser des futilits? Il examina tout en dtail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son alezan Donetz, et, sifflant lui sa laisse de chiens, il franchit l'enclos, pour se diriger travers champs vers le bois d'Otradno. Un domestique d'curie menait par la bride une jument bai brun, crinire blanche, appele Viflianka: c'tait la monture du vieux comte, qui devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqu. Cinquante-quatre chiens courants, quarante lvriers et plusieurs chiens en laisse, accompagns de six veneurs et d'un grand nombre de valets de chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs cheval. Chaque chien connaissait son matre et rpondait son nom; chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait faire et l'endroit o il devait se poster. Ds que les cavaliers eurent dpass l'enceinte, ils dbouchrent en silence sur la grande route et s'engagrent sur les prairies, dont leurs chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien flneur qu'un valet rappelait son devoir. une verste de distance, cinq autres chasseurs, cheval, mergrent tout coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux premiers: ils avaient leur tte un beau vieillard, de belle prestance, portant une longue et paisse moustache grise. Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas. --Affaire sre!... en avant, marche! Je le savais bien, rpondit le nouveau venu, petit propritaire voisin des Rostow et quelque peu leur parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, morbleu! Affaire sre!... en avant, marche! dit-il en rptant son expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik m'a annonc que les Ilaguine sont en chasse du ct de Korniki, et alors il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la porte sous le nez.... Affaire sre! en avant, marche! --J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes? lui demanda Nicolas. L'ordre en fut donn, et les deux cavaliers s'avancrent cte cte. Natacha, enveloppe dans son chle, qui laissait peine entrevoir ses yeux brillants et sa figure anime, les rejoignit bientt, suivie de Ptia, de Mikalo, le chasseur, et d'un valet d'curie qui remplissait auprs d'elle les fonctions de garde du corps. Ptia riait sans rime ni raison et agaait sa monture par de lgers coups de cravache. Natacha, gracieuse et ferme en selle, modrait d'une main assure l'ardeur de son arabe, la robe noire et lustre. Le petit oncle lana de ct un regard mcontent sur la jeunesse, car la chasse au loup tait une entreprise srieuse, qui ne comportait aucune espiglerie. Bonjour, petit oncle! nous sommes des vtres, s'cria Ptia. --Bonjour, bonjour, n'crasez pas les chiens, rpliqua svrement le vieux. --Nicolas, quel trsor de bte que Trounila! Il m'a reconnue, dit son tour Natacha, qui faisait des signes son chien favori. --D'abord Trounila n'est pas une bte, mais un chien de chasse, rpliqua Nicolas, en jetant sa soeur un regard destin lui faire comprendre sa supriorit et la distance qu'il y avait entre eux deux. Elle comprit. Nous ne vous gnerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gnerons personne, nous resterons nos places, sans bouger! --Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas tomber de cheval, car alors, affaire sre!... en avant, marche!... pas moyen de se rattraper! On n'tait plus qu' cent sagnes[3] du petit bois; Rostow et le petit oncle ayant dcid de quel ct on devait lancer la meute, le premier indiqua Natacha sa place, o, par parenthse, il tait prsumer qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au del du ravin. Attention, petit neveu, c'est une louve mre! Ne va pas la laisser chapper! --On verra! rpondit Rostow.... H, Kara! dit-il en s'adressant un vieux chien, poil roux, que l'ge avait rendu fort laid, mais qui tait connu pour se jeter lui tout seul sur une louve. Le vieux comte connaissait par exprience l'ardeur que son fils apportait la chasse; aussi se dpchait-il d'arriver, et l'on avait peine eu le temps de placer chacun son poste, que le droschki, attel de deux chevaux noirs et roulant sans secousse travers la plaine, dposa le comte Ilia Andrvitch l'endroit qu'il s'tait assign l'avance. Son teint tait vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui son manteau fourr, et prenant son fusil et ses munitions des mains de son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au chteau. Sans tre un chasseur enrag, il observait cependant toutes les lois de la chasse, et, se plaant sur la lisire mme du bois, il rassembla les rnes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses prparatifs une fois achevs, regarda autour de lui en souriant... il tait prt! Il avait ses cts son valet de chambre, Smione Tchekmar, bon cavalier, mais alourdi par l'ge, qui tenait en laisse trois grands lvriers gris long poil (d'une race particulire la Russie et spcialement destins chasser le loup), intelligents mais vieux, qui se reposaient ses pieds. cent pas plus loin se tenait l'cuyer du comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiabl. Le comte, fidle ses habitudes, avala une tcharka[4]d'excellente et vritable eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la course lui donnrent des couleurs, ses yeux s'animrent, et, emmaillot dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait un enfant que l'on mne promener. Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi termin sa besogne, examina son matre, avec lequel il ne faisait qu'une me depuis trente ans, et, le voyant d'humeur si agrable, se prpara entamer avec lui une conversation aussi agrable que son humeur. Un troisime personnage cheval, un vieillard barbe blanche, en cafetan de femme, portant une coiffure trs leve, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrta un peu en arrire du comte, c'tait le bouffon Nastacia Ivanovna. Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bte, tu auras affaire Danilo. --J'ai, moi aussi, bec et ongles, rpliqua Nastacia Ivanovna. --Chut, chut! fit le comte. Et, se tournant vers Smione, il ajouta: As-tu vu Nathalie Ilinischna?... o est-elle? --Elle est avec son frre prs des halliers de Yarow, voil un plaisir pour elle, et c'est une demoiselle pourtant! --N'est-ce pas tonnant de la voir cheval, Smione, hein? Comme elle monte, on dirait un homme! --Comment ne pas s'en tonner?... Peur de rien, et si ferme en selle! --Et Nicolas, o est-il? --Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connat les bons endroits, et quel cavalier! Nous nous en merveillons parfois avec Danilo, poursuivit Smione, qui aimait faire la cour son matre. --Oui, oui, comme il est bien en selle, hein? --Il est peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de Zavarzine, lorsqu'il forait fond de train le renard, sur un cheval de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un beau garon comme celui-l, on chercherait longtemps sans en dnicher un autre! --Oui, oui, rpta le comte, oui, oui!... Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en retirer sa tabatire. Et l'autre jour, reprit Smione, en voyant tout le plaisir qu'il faisait son matre, la sortie de l'glise, lorsque Mikhal Sidorovitch l'a rencontr en grande tenue... Mais Smione s'arrta court, le bruit de la meute en chasse et le jappement de deux ou trois chiens avaient frapp ses oreilles, travers le calme de l'atmosphre. Il baissa la tte, couta et fit signe au comte de ne pas parler: Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow. Le comte, souriant encore des derniers mots de Smione, regardait au loin devant lui et tenait sa tabatire entr'ouverte sans songer priser. Le cor de Danilo rsonna et annona que la bte tait en vue: les meutes rallirent les trois limiers, et tous ensemble donnrent de la voix de cette faon qui est particulire la chasse au loup. Les valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: Velaut! Au-dessus de tout ce bruit de voix, timbres diffrents, on entendait celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus aigus, et emplissant, elle toute seule, de ses bruyants clats la fort et les champs d'alentour. Quelques secondes d'attention suffirent au comte et son cuyer pour comprendre que la meute s'tait divise: une moiti, celle qui jappait avec fureur, s'loigna graduellement, tandis que l'autre, pousse par Danilo, passa sous bois quelques pas d'eux, et les aboiements des deux meutes, en se confondant ensemble, leur indiqurent bientt que la chasse avait pris une autre direction. Smione poussa un soupir et dgagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son ct, et, faisant seulement alors attention sa tabatire, il l'ouvrit et y prit une pince de tabac. Derrire! s'cria Smione un de ses chiens qui s'tait avanc au del de la lisire. Le comte tressaillit et laissa tomber sa tabatire. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la ramassa. Tout coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient l'envi taient l, devant eux! Le comte se retourna vers la droite et aperut Mitka, les yeux sortant de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait quelque chose du ct oppos. vous! lui cria-t-il d'une voix dont l'clat prouvait qu'elle demandait depuis longtemps faire explosion. Et il se dirigea vers lui au galop, en lchant ses chiens. Le comte et Smione se prcipitrent hors du bois et virent leur gauche le loup qui venait eux, en se balanant sur ses hanches et en bondissant sans se presser. Les chiens excits donnrent, et, s'arrachant leurs laisses, s'lancrent sa poursuite. Le loup s'arrta, tourna gauchement de leur ct sa grosse et large tte, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparatre bientt en deux bonds dans le fourr. Au mme moment, de la lisire oppose du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entire, affole, perdue, traversa la clairire, pour s'lancer son tour la suite du loup, et entre les branches cartes des noisetiers apparut, couvert d'cume, le cheval alezan de Danilo. Pench en avant, ramass sur lui-mme, son cavalier, tte nue, ses cheveux gris au vent, la figure rouge et ruisselante de sueur, s'gosillait crier de toutes ses forces: Velaut! velaut! la vue du comte, ses yeux s'allumrent de colre: Sacr nom! hurla-t-il en le menaant de son fouet. Au diable les chasseurs!... Avoir laiss chapper la bte! Jugeant que son matre, encore tout ahuri, tait indigne d'une plus longue conversation, il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les flancs haletants et mouills de son innocente monture, et s'lana dans la fort sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte algarade, essaya de sourire en se tournant vers Smione, qu'il esprait attendrir, mais Smione n'tait plus l: contournant les broussailles, il essayait de rejeter la bte hors du bois; les lvriers le poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourr, le loup ne tarda pas se drober aux regards des chasseurs. V Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitt son poste, et en entendant la meute se rapprocher et s'loigner tour tour, les chiens aboyer de diffrentes faons suivant leurs impressions du moment, les cris et les voix monts un diapason extraordinaire, il pressentait ce qui se passait. Il savait que dans la rserve se trouvaient deux vieux loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'tait divise, aprs tre tombe sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise chance tait venue se mettre en travers. Il faisait mille et une suppositions, et se demandait de quel ct il verrait paratre l'animal et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'esprance au dsespoir, il allait mme jusqu' implorer la Providence; il priait, comme ceux qui prient sous l'influence d'une motion violente, tout en s'avouant eux-mmes la futilit de l'objet de leur prire: Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, et c'est peut-tre un pch de te le demander; mais je t'en supplie, mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que Kara puisse, aux yeux du petit oncle, qui voit tout de sa place, sauter la gorge de la bte et la terrasser d'un bond! Son regard inquiet, scrutateur, fouilla, tudia mille fois pendant cette demi-heure les moindres replis du terrain qui s'tendait devant lui, la lisire du bois o deux chnes dcharns projetaient leurs branches au-dessus d'un massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creuss par l'eau, et le bonnet de l'oncle dpassant sa droite la cime des halliers. Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, la journe d'Austerlitz comme la soire chez Dologhow! L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il piait de tous cts et s'efforait de surprendre les plus lgres inflexions dans les aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il vit tout coup quelque chose bondir travers le champ dsert et se diriger vers lui. Serait-ce possible? se dit-il, en respirant peine, sous le coup de l'motion qu'il prouvait en voyant son dsir se raliser; et cependant cette bonne fortune inespre, si impatiemment attendue, arrivait droit lui sans bruit, sans clat, sans aucun signe avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientt il ne put plus en douter. C'tait bien le loup, un vieux loup au dos gristre, au ventre roux, qui courait tout son aise, comme s'il tait sr de ne pas tre traqu, et qui franchissait lourdement un foss. Rostow, n'osant mme respirer, regarda ses chiens: les uns taient couchs, les autres debout, aucun n'avait aperu la bte, pas mme le vieux Kara, qui, la tte renverse, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: Velaut! velaut! murmura Rostow mi-voix. Les chiens dressrent les oreilles, et Kara, cessant de se gratter, se leva comme s'il tait m par un ressort, et secoua vivement sa queue, d'o se dtachrent quelques touffes de poil. Faut-il lcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'cartant de la fort, s'avanait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. Tout coup il tressaillit: il venait probablement de dcouvrir les yeux d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu' cette heure; il s'arrta indcis et eut l'air de rflchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il son chemin? En avant! sembla-t-il se dire, et, prenant une allure dgage, mais modre et rsolue, il s'loigna par bonds espacs et sans plus se retourner. Harloup, harloup! s'cria Nicolas, et son intelligente monture partit comme une flche, en franchissant les ornires pour arriver au plus tt la plaine, la suite du loup. Les lvriers, plus prompts que l'clair, la distancrent aussitt. Nicolas ne se rendait compte de rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, qui, acclrant sa course sans changer de direction, se rapprochait du ravin. Milka, la grande chienne tachete, au large arrire-train, fut la premire gagner de l'avance: plus prs, toujours plus prs, elle allait l'atteindre, lorsqu'il lui lana un regard de ct, et Milka, au lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en arrt. Harloup! criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui suivait immdiatement Milka, s'lana sur la bte, la saisit la cuisse, mais recula aussitt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, grina des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, une archine[5] de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer. Il nous chappera, c'est sr! se disait Nicolas, en les excitant d'une voix enroue, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, il l'appela d'un vigoureux: Kara, harloup! Kara, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces affaiblies par l'ge, courait tout ct de la terrible bte, avec l'intention vidente de la dpasser et de l'attaquer de front, mais il tait facile de prvoir, aux lans rapides et lgers du fauve, et aux bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait djou. Nicolas voyait avec effroi diminuer peu peu la distance qui les sparait encore du fourr destin devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui revint bientt, car au mme moment parurent en avant du loup et se dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un brun fonc, qui tait inconnu Nicolas et faisait partie sans doute d'une meute trangre, fondit imptueusement sur la bte et la renversa demi. Celle-ci, retrouvant son quilibre, se jeta son tour sur le chien avec une agilit surprenante, l'empoigna avec les dents, et le malheureux assaillant, le flanc dchir, ensanglant, donna de la tte contre terre en hurlant de douleur. Kara! Oh! mon Dieu! dit Nicolas avec dsespoir. Le loup, flairant un nouveau danger la vue du vieux Kara, qui, grce cet arrt forc, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les jambes et repartit fond de train; mais, prodige incroyable! Nicolas vit tout coup Kara sauter sur le loup, le saisir la gorge et rouler avec lui dans la fondrire qui tait leurs pieds. La meute s'y prcipita. Le spectacle du loup se dbattant au milieu de ce fouillis de ttes qui laissaient entrevoir par instants, ou son pelage fauve, ou sa jambe de derrire arc-boute, ou son museau haletant et ses oreilles couches de terreur,--car Kara le tenait encore la gorge,--fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait descendre de cheval et achever le loup, lorsque le carnassier, levant sa large tte au-dessus des chiens, et se dbarrassant de son agresseur, se dressa sur ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un bond et distana les chiens. Kara, le poil hriss, contusionn ou bless, se hissa pniblement hors du trou o il avait roul avec la bte. Mon Dieu, quel malheur! s'cria Nicolas dsespr. Heureusement le chasseur du petit oncle, suivi de tous ses chiens, s'lana au triple galop du ct du fuyard et l'arrta au passage. L il fut de nouveau entour par Nicolas, son cuyer, le petit oncle et son chasseur; tous tournaient autour de lui en criant tue-tte: Harloup!, et ils s'apprtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, sauter terre, et lanaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa seule et dernire chance de salut. Danilo, qui, au commencement de la traque, s'tait lanc hors de la lisire du bois, avait assist la lutte et regardait la victoire comme assure; mais, la vue du loup qui continuait fuir, il courut en ligne droite vers la fort pour lui couper la voie. Grce cette manoeuvre, il arriva sur lui au moment o les chiens du petit oncle le foraient pour la seconde fois. Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un flau, les flancs tendus de son bai brun couvert d'cume. Il avait peine dpass Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: c'tait Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrire-train du loup et le tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup lui-mme, se disaient que cette fois c'tait bien fini! Le loup tenta cependant un dernier effort pour se dgager, mais les chiens se rurent sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son poids sur la bte sans lui lcher les oreilles. Nicolas allait frapper le loup qui rlait. C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bton dans la gueule, et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un pieu, gros et court, entre ses mchoires serres; on lui lia les pattes et Danilo le chargea sur ses larges paules. Fatigus mais heureux, tous l'aidrent attacher le loup sur le dos de son cheval qui frmissait d'inquitude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tte carre pendait entrane par le poids du pieu fich dans sa gueule, et dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses yeux continuaient regarder avec une trange fixit ceux qui l'entouraient. Le comte lie Andrvitch fit comme les autres: Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il Danilo. --Certainement... un vieux! rpondit Danilo en se dcouvrant avec respect. --Dis donc, sais-tu que tantt tu t'es joliment emport? Danilo ne rpondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gt passa sur ses lvres. VI Le vieux comte retourna chez lui; Ptia et Natacha lui promirent de le suivre de prs. La matine tant encore peu avance, on en profita pour aller plus loin. On lcha deux chiens dans un pais taillis au fond d'un ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs. En face de lui, son homme, enfonc dans un foss, se drobait derrire un buisson de noisetiers. peine lancs, les chiens donnrent de la voix intervalles rapprochs, et peu d'instants aprs, la trompe annona la vue; la meute se prcipita dans la direction des prairies, et Nicolas, attendant que le renard part dans la plaine, vit les piqueurs aux bonnets rouges se lancer au galop en avant. Son cuyer venait de dcoupler ses chiens, lorsqu'il aperut au mme moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulire, qui fuyait travers champs: la meute ne tarda pas l'entourer. Balayant la terre de sa queue, le renard se mit courir en dcrivant des ronds qui se rtrcissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, puis un chien noir se jetrent sur lui; tout se confondit dans la mle, et les ttes des chiens, tournes vers leur proie, formrent leur tour un cercle confus dont les ondulations taient peine sensibles. Deux chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en approchrent. Que veut dire cela? D'o est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas celui du petit oncle? pensait Nicolas. Les chasseurs donnrent au renard le coup de grce, et il lui sembla de loin qu'ils restaient groups, deux pas de leurs chevaux, sans songer le lier; quelques chiens s'taient couchs pendant que les hommes gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bte; le cor fit entendre le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle. C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan, dit l'cuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya la recherche de sa soeur et de Ptia, et se dirigea au pas vers l'endroit o les valets de chiens runissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le rsultat de l'altercation. Le chasseur qui avait t pris partie par l'autre s'avana vers son jeune matre, le renard attach la selle de son cheval. tant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de rester respectueux, tout en touffant de colre; il avait l'oeil poch, mais il semblait ne pas s'en douter. Que s'est-il pass entre vous? demanda Nicolas. --Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et empoignait dj le renard... alors je les ai rouls tous deux! Voici la bte proprement ficele!... Et de cela, en veux-tu? ajouta-t-il d'un air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir encore affaire son adversaire. Nicolas, se tournant vers Natacha et Ptia, qui venaient de le rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au clair. Le chasseur triomphant racontait ses camarades, pleins d'une curiosit sympathique, tous les dtails de son exploit. Ilaguine, qui tait en froid et mme en procs avec les Rostow, chassait prcisment ce jour-l sur les terres rserves par un long usage ces derniers, et, comme par un fait exprs, il s'tait dirig vers le bois du rendez-vous, en permettant mme son chasseur de suivre les voies de la bte que les Rostow avaient leve. Toujours extrme dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de violence et d'arbitraire attribus Ilaguine le dtestait cordialement, le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, serrant avec colre son fouet dans sa main, prt en venir sans rflexion aux dernires extrmits. peine avait-il tourn le bois, qu'il vit venir sa rencontre un gros cavalier coiff d'un bonnet garni de castor, mont sur un beau cheval noir et suivi de deux cuyers: c'tait Ilaguine en personne. Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait affronter, Nicolas trouva un voisin fort aimable, fort bien lev et trs dsireux de faire sa connaissance, soulevant demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son chasseur serait svrement puni pour avoir chass avec une meute qui ne lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses propres terres. Natacha, fort inquite, et daignant que cet entretien ne prit une mauvaise tournure avait suivi son frre de loin, elle se rapprocha en voyant les saints qu'on changeait de part et d'autre, Ilaguine, se dcouvrant tout fait devant elle, se rcria sur sa grce, et assura qu'elle tait la vivante image de Diane, tant par son amour de la chasse, que par sa beaut. Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia instamment Rostow de venir lancer le livre chez lui, dans un endroit situ une verste de l, qui, disait-il, fourmillait de livres. Nicolas y consentit volontiers, et l'quipage de chasse, ainsi augment de moiti, se mit en route. Il fallut couper travers champs; les matres se runirent, et chacun d'eux, tudiant la drobe les chiens de ses compagnons, tremblait rien qu' l'ide d'en dcouvrir parmi eux de suprieurs aux siens, comme forme et comme flair. Rostow fut surtout frapp de la beaut d'une chienne de race pure, au corps allong, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux noirs fleur de tte, tachete de roux, et appartenant Ilaguine. Il avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans cette belle petite chienne une rivale sa Milka. Au milieu d'une conversation insignifiante sur les rcoltes, il dit Ilaguine, en se tournant vers lui: Il me semble que vous avez l une bonne chienne?... Pleine de feu? --Celle-l? Oui, elle est bonne, elle chasse bien, rpondit Ilaguine du ton le plus indiffrent.... Et cependant, pour Erza, il avait cd son voisin trois familles de dvorovy[6]. Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur conversation, chez vous aussi le rendement a t assez maigre cette anne?... Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en examinant son tour la meute de Rostow, il aperut Milka: Mais c'est vous, comte, qui possdez une chienne superbe, celle qui a des taches noires! --Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit Nicolas part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous tombons sur un vieux livre!... Et, se tournant vers son cuyer, il annona qu'il donnerait un rouble de gratification celui qui dcouvrirait un livre au gte. Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre eux propos de leurs meutes et du gibier? Quant moi, je jouis de tout, de la promenade, d'une agrable socit, comme aujourd'hui par exemple,--et il souleva de nouveau son bonnet l'intention de Natacha,--mais compter avec envie les peaux ou les pices tues, ce n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai mme que cela me touche fort peu. --C'est parfaitement juste! --Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je n'en suis pas moins la chasse avec intrt. Et puis... Le cri prolong de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur une lgre minence, le fouet lev, le valet rpta son cri avec une nouvelle force: c'tait le signal convenu pour dire qu'il avait devant lui le livre couch quelques pas. Ah! je crois qu'il l'a lev, dit Ilaguine avec une feinte indiffrence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse! --Allons-y, allons-y ensemble, rpondit Nicolas en jetant un regard de dfiance sur Erza et sur Rouga, les deux rivaux de sa Milka, qui ne s'tait jamais mesure avec eux: Et si elle allait se couvrir de honte? pensait-il en avanant. --Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant lui Erza, non sans motion, et vous, Mikhal Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au petit oncle, qui avait l'air fort maussade. --Je n'irai pas me fourrer l dedans! Vos chiens..., affaire sre,... en avant, marche!... ont t pays un village par tte et valent des milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vtres se le disputeront. --Rouga! Rougaouchka! ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori. Natacha devinait et partageait l'agitation de son frre et celle que les deux vieux s'efforaient en vain de dissimuler. La meute et le reste de la socit avanaient sans se presser; le chasseur post sur l'minence n'avait pas boug, attendant ses matres. O est sa tte? lui demanda Nicolas; mais le livre, pressentant la gele du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de rpondre: il fit un bond et dboula; les chiens dcoupls et les lvriers descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs cheval partirent fond de train, les uns pour les aider se rabattre, les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha et le petit oncle galopaient, sans mme savoir o ils allaient, tantt la suite des chiens, tantt la suite du gibier, mourant de peur de manquer la chasse. Le livre tait vieux et agile: couchant d'abord ses oreilles pour couter ces cris et ce pitinement de chevaux et de chiens qui l'avaient subitement entour de partout, il fit ensuite une dizaine de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, dtala toute vitesse et se blottit dans les chaumes. quelques pas de lui s'tendait une prairie marcageuse. Les deux chiens du chasseur qui l'avait lev avaient t les premiers prendre sa piste, mais ils en taient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, les dpassa; arrive quelques pas du livre, elle sauta son tour pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son lan, elle tomba et roula sur elle-mme, pendant que le livre acclrait sa course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de l'avance. Miloucha, ma petite Miloucha! et la voix triomphante de Nicolas retentit dans l'air; Milka semblait tre au moment de le saisir, mais sa vitesse lui fit dpasser le but, le livre s'tant arrt court! Erza la belle chienne, renouvela aussitt son attaque; elle fit un saut en avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de l'oeil, avec prudence cette fois, la distance franchir, afin de retomber juste sur le dos de sa proie: Erza, ma bonne petite Erza! s'cria Ilaguine en adressant sa chienne une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas couter, car, l'instant o elle allait happer le livre, il repartit de plus belle et se mit courir sur la lisire mme du champ et de la prairie. Erza et Milka, galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochrent encore, mais le terrain marcageux arrtait leur course. Rouga, Rougaouchka!... affaire sre... marche!... s'cria une troisime voix, et Rouga, le chien bossu du petit oncle, s'tirant et courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les dpassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le livre, qu'il lana d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui s'attachait son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs formrent cercle autour d'eux. Seul le petit oncle, tout jubilant, descendit de cheval, s'approcha du livre, et secoua en l'air sa patte droite pour en faire couler le sang; l'motion qu'il prouvait donnait ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effare, ses mouvements taient saccads, ses paroles entrecoupes et sans suite: Affaire sre... marche!... Voil un chien! Il les vaut tous, et les plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sre... marche! disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il lanait autour de lui, qu'il se croyait entour d'ennemis, et que, offens et malmen par tous, il venait maintenant de se rhabiliter d'une faon clatante: Voil les chiens de mille roubles! Rouga, voici pour toi, mon vieux, tu l'as mrit! ajouta-t-il en lui jetant la patte crotte qu'il venait de couper. --Elle s'est reinte, elle lui a trois fois donn la chasse toute seule, criait Nicolas, sans s'adresser personne et sans rien entendre de ce qui se disait autour de lui. --Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'cuyer d'Ilaguine. --Du moment qu'Erza l'avait forc, tout chien, ft-ce mme un chien de basse-cour, pouvait l'attraper, ajouta son tour Ilaguine, la figure empourpre et hors d'haleine, par suite de sa course folle. Natacha, galement excite, poussait de son ct des cris de triomphe si aigus, et si sauvages, que peut-tre ailleurs en aurait-elle eu honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des autres chasseurs. Le petit oncle lia son livre, le jeta adroitement sur la croupe de son cheval, et, sans se dpartir de son air rogue et maussade, s'loigna sans profrer une parole. Nicolas et Ilaguine avaient t trop froisss dans leur amour-propre de chasseurs pour reprendre tout de suite leur air affect d'indiffrence, et ils suivirent longtemps des yeux Rouga, le vieux chien bossu qui, l'chine crotte, marchait derrire le petit oncle, avec le calme d'un triomphateur: Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur dire, mais la chasse c'est autre chose, attention! Lorsque, aprs cet incident le petit oncle s'approcha de Nicolas et s'adressa lui, Nicolas se sentit honor de cette marque de condescendance, malgr tout ce qui venait de se passer. VII Quand Ilaguine prit, vers le soir, cong de Nicolas, celui-ci se rendit compte seulement alors de l'norme distance qui les sparait d'Otradno; aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du petit oncle de laisser son quipage de chasse passer la nuit chez lui, Mikariovka: Et si vous veniez vous-mme chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire sre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on ramnerait la jeune comtesse plus tard. Sa proposition fut accepte avec joie, et l'un des gardes fut dpch Otradno pour y chercher un droschki, pendant que la socit, conduite par le petit oncle, entrait dans ses domaines et tait reue, l'entre principale de sa maison, par les quatre ou cinq serviteurs mles de toute taille qui composaient son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se montrrent aussitt une porte de derrire, attires par la curiosit qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame cheval, y mit le comble; aussi, n'y rsistant plus, elles s'avancrent toutes pour l'examiner de prs, et les plus hardies allrent jusqu' la regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, comme si elles avaient devant elles un tre surnaturel, qui ne pouvait ni les entendre ni les comprendre. Vois donc, Arina, elle est assise de ct, tandis que sa robe flotte. Et la corne donc, la corne! --Seigneur Dieu!... et ce couteau encore! --Comment ne tombes-tu pas? dit l'une d'elles, plus hardie que ses compagnes, en s'adressant directement Natacha. Le petit oncle descendit de cheval devant le perron en bois de sa rustique habitation, qui tait enfouie au milieu d'un jardin inculte, et, jetant un regard ses gens, leur commanda de s'loigner; chacun d'eux ayant reu les ordres ncessaires pour que rien ne manqut ses htes et leur quipage de chasse, ils se dispersrent aussitt. Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit la main pour l'aider monter les quelques marches vermoulues de l'escalier. Dans l'intrieur de la maison, dont l'aspect gnral tait loin de briller d'une propret irrprochable, les grosses poutres des murs n'taient pas mme dissimules comme d'habitude par une couche de chaux, et l'on devinait aisment qu'un des moindres soucis des habitants de cette demeure tait d'en faire disparatre les taches et les souillures qu'on y voyait de tous cts. Une odeur fade de pommes frachement cueillies remplissait un troit vestibule, o quelques peaux de loup et de renard taient suspendues. On traversait ensuite une petite salle manger meuble d'une table pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de bouleau, place devant un canap; on arrivait enfin au cabinet de travail du propritaire, qui sentait plein nez le tabac et le chien. L'toffe du mobilier, le tapis de la chambre taient dchirs, sordides, et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre, taient accrochs les portraits de Souvorow, du pre et de la mre du petit oncle, et celui du petit oncle en uniforme de l'arme. Aprs avoir engag ses htes s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que Rouga, bien lav et bien nettoy, faisait son entre dans le salon, s'y emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette, en se bichonnant de la langue et des dents. Le ct oppos du cabinet donnait sur un petit corridor divis en deux par un paravent dont l'toffe flottait en lambeaux, et derrire lequel on entendait des clats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Ptia se dbarrassrent de leurs vtements fourrs et s'tendirent tout leur aise sur le large canap; Ptia, la tte appuye sur ses coudes, ne tarda pas s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hle et brle par le vent, Natacha et Nicolas n'en taient pas moins trs gais, et de plus trs affams. N'ayant plus faire montre de sa supriorit comme homme et comme chasseur, Nicolas rpondit au regard espigle de sa soeur par un franc clat de rire, auquel elle se joignit, sans mme s'inquiter du motif. Le petit oncle reparut bientt en veston, en pantalon gros bleu et en bottines; ce costume, qui avait jadis excit Otradno l'tonnement et les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule que l'habit et la redingote de tout le monde. Le petit oncle, de joyeuse humeur, fit chorus avec eux: Voil qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sre, marche!... pas vu sa pareille jusqu' prsent! s'crie-t-il, et, offrant Nicolas une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit manoeuvrer avec amour entre trois doigts. Toute la journe en selle comme un homme, et comme si de rien n'tait! Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, en juger par le son touff de ses pas, ouvrit une des portes, pour laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un teint frais, un double menton, des lvres rouges; elle portait un norme plateau. Son extrieur plein de prvenance, son cordial sourire, accompagn d'un respectueux salut adress aux htes de son matre, taient les symboles d'une franche hospitalit. Bien que la rotondit toute particulire de sa personne, fortement accentue en avant, l'obliget tenir la tte penche en arrire, elle n'en mettait pas moins tous ses mouvements une agilit extrme. Aprs qu'elle eut mis le plateau sur la table, ses mains blanches et poteles y eurent bientt dispos les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de zakouska, dont il tait charg. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la porte, elle s'y arrta un instant, sans cesser de sourire: Regardez-moi! Comprenez-vous prsent le petit oncle? sembla-t-elle leur dire, avant de disparatre. Comment ne pas le comprendre? C'tait si clair, si vident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-mme, devinrent ce que signifiaient les sourcils froncs et l'expression satisfaite et fire d'Anicia Fdorovna, chaque fois qu'elle rentrait dans le salon! Que de choses n'avait-elle pas entasses sur son plateau? Une bouteille de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraches, des noix sches au four, des noix au miel, des confitures au sucre et la mlasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dore! Le tout soign; prpar par Anicia Fdorovna, avec l'odeur allchante qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractre apptissant de sa personne et de son exquise propret: Gotez un peu de cela, mademoiselle la comtesse, disait-elle Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantt une chose, tantt une autre, et Natacha dvorait belles dents: il lui semblait n'avoir jamais ni vu, ni mang des galettes aussi exquises, des confitures aussi parfumes, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni mme une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le petit oncle, tout en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse passe et sur la chasse venir; sur les mrites de Rouga et sur la meute d'Ilaguine. Crnement campe sur le divan, Natacha suivait de ses yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de rveiller Ptia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses rponses incohrentes prouvaient qu'il tait profondment endormi. Elle ne se possdait pas de joie dans cet intrieur si nouveau pour elle, et la seule chose qu'elle craignt, c'tait de voir arriver le droschki qui, son grand regret devait l'emmener chez son pre. Au bout d'un moment de silence, comme il en survient souvent entre un matre de maison et des htes qu'il reoit pour la premire fois, le petit oncle, rpondant une de ses penses intimes, s'cria: Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sre, marche!... il ne restera rien aprs moi! Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et Nicolas se rappela tout le bien que son pre lui avait toujours dit de lui. Il passait galement dans tout le district pour le plus dsintress et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour excuteur testamentaire, ou enfin mme pour confident. Presque toujours lu juge l'unanimit, il avait galement rempli d'autres fonctions lectives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il courait les champs sur son vieil talon, ne quittait pas son petit rduit en hiver, et passait l't tendu l'ombre du sauvage fouillis qu'il appelait son jardin. Pourquoi ne vous dcidez-vous pas reprendre du service, petit oncle. --J'ai servi, et c'est assez... bon rien... affaire sre, marche! C'est votre affaire, vous autres: quant moi, je n'y comprends rien. Mais la chasse, c'est autre chose.... Affaire sre, marche! H l-bas, ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a ferme? La porte au fond du corridor (que l'oncle prononait colidor) communiquait avec une chambre o les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochrent de nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une balalaka[7] dont les cordes vibraient sous les doigts d'un vritable artiste parvinrent jusqu' eux: C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je achet une excellente, cette musique me plat! Il tait d'habitude qu'au retour de la chasse, Mitka se livrt ses fantaisies musicales, pendant que le petit oncle l'coutait avec bonheur. --C'est vraiment trs joli, dit Nicolas avec une feinte indiffrence, comme s'il tait honteux d'avouer qu'il trouvait du charme cette musique. --Comment, trs joli? s'cria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est charmant, mais c'est ravissant! Et en effet la chanson qu'elle coutait lui semblait la plus idale des mlodies, tout comme les champignons, le miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru tre les meilleurs qu'elle et jamais mangs! Encore, encore, je t'en prie, dit Natacha, lorsque la balalaka se tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau _la Barina_, avec variations et changements de ton. L'oncle, la tte lgrement incline, un vague sourire sur les lvres, coutait religieusement. Le motif revint une centaine de fois sous les doigts exercs du musicien, et les cordes rptrent satit les mmes notes, sans fatiguer les oreilles de l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fdorovna coutait aussi, appuye contre le linteau de la porte: Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait celui de son matre. Il joue trs bien! --Voil une mesure manque, s'cria tout coup le petit oncle en faisant un geste nergique. Ces notes-l doivent tre plus vivement... enleves, affaire sre, marche! --Sauriez-vous jouer de la balalaka? demanda Natacha surprise. --Aniciouchka!...--et le petit oncle sourit malicieusement--Vois un peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que je ne l'ai eue entre les mains. Anicia excuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta la guitare. La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains de poussire, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, s'asseyant bien son aise, et arrondissant d'une faon un peu thtrale son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil Anicia Fdorovna, et, pinant un accord plein et sonore, commena, sans la moindre hsitation, improviser sur le thme d'une chanson trs populaire. Le rythme en tait lent, mais le refrain exprimait une gaiet si douce, si discrte, la gaiet d'Anicia, qu'il pntra jusqu'au coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta l'unisson! Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le petit oncle continuait avec prcision et avec aplomb moduler ses cadences et ses variations, et son regard vaguement inspir se portait vers la place qu'elle avait occupe. Un lger sourire flottait sous sa moustache grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il acclrait la mesure, que la chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages difficiles. Ravissant, ravissant!... Et Natacha, sautant de sa place, entoura le petit oncle de ses bras et l'embrassa: Nicolas, Nicolas! ajouta-t-elle en se retournant vers son frre, comme pour lui faire partager sa surprise. Mais le petit oncle avait recommenc jouer. Anicia Fdorovna et plusieurs autres gens de la maison montrrent leurs figures dans l'entrebillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: L-bas, l-bas, derrire la source frache, la jeune fille m'a dit: attends!, et, brisant un accord, il remua lgrement les paules. Eh bien, eh bien aprs! dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie semblait dpendre de ce qui allait suivre. Le petit oncle se leva; on aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes diffrents, dont l'un rpondait par un grave sourire la nave et pressante invitation la danse excute par l'autre, par le musicien: En avant, ma nice! s'cria-t-il tout coup, et Natacha, se dbarrassant vivement de son chle, s'lana au milieu de la chambre, posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant ses paules un balancement imperceptible. Comment, par quel procd inconnu cette petite comtesse, leve par une migre franaise, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes en un mot, et que le fameux pas du chle de Ioghel aurait d depuis longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se prparer rpondre au signal, avec ses yeux ptillants de malice et son air souriant et assur, la dfiance involontaire de Nicolas et du reste de l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus en douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment l'admirer! Elle mit une telle perfection tout ce qu'elle avait faire, qu'Anicia Fdorovna, aprs lui avoir aussitt donn le petit mouchoir, compltement indispensable ses attitudes, se mit rire de bon coeur et s'attendrir en mme temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas et les gestes de cette fine et gracieuse crature. C'est que Natacha, si suprieure cette jeune comtesse leve dans le velours et la soie, savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le coeur de son pre, de sa mre, de tous les siens, en un mot et pour mieux dire, tout coeur vritablement russe! Bravo, petite comtesse, affaire sre, marche! s'cria le petit oncle la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garon pour mari! --Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas. --Ah bah! reprit le vieux, stupfait. Natacha rpondit d'un signe de tte avec un joyeux sourire: Et comme il est bien, ajouta-t-elle. Mais peine eut-elle prononc ces mots, qu'un nouvel ordre d'ides et de sensations s'empara d'elle instantanment: Nicolas a l'air de croire, pensa-t-elle, que mon Andr n'aurait ni approuv ni partag notre gaiet de ce soir, et moi je suis sre du contraire.... O est-il prsent?... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde; Inutile de penser cela!... Et, reprenant tout son entrain, elle s'assit ct du petit oncle, et le pria avec instance de leur chanter encore un air: il y consentit avec plaisir. Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui vient de lui-mme sans effort et qui sert uniquement marquer la cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau, avait-il chez le petit oncle un charme et un attrait tout particuliers. Natacha dclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait l la harpe et qu'elle tudierait dsormais la guitare; et elle parvint pincer quelques accords sur celle du petit oncle. Vers les dix heures on annona l'arrive d'une lineka[8], d'un droschki et de trois hommes cheval, envoys la recherche des jeunes gens. Le comte et la comtesse s'taient fort inquits, ne sachant ce qu'ils taient devenus, disait un des valets. Ptia fut transport tout endormi et dpos comme un mort dans la lineka; Nicolas et Natacha montrent en droschki; le petit oncle prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute paternelle; il les reconduisit pied jusqu'au pont, qu'il fallait laisser de ct pour traverser la rivire gu et o ses chasseurs avaient reu l'ordre de se tenir avec des lanternes. Adieu, ma chre nice, lui cria encore une fois du milieu de l'obscurit la voix dont le chant rsonnait encore aux oreilles de Natacha. Quelques feux rougetres brillaient l'intrieur des isbas du village qu'ils traversrent, et le vent en rabattait gaiement la fume. Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, ds qu'ils eurent atteint la grande route. --Oui, rpondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid? --Non, je suis si bien, si bien, si bien! rpondit-elle, tonne elle-mme de la joie qu'elle prouvait. Ils gardrent longtemps le silence. Une nuit noire et un brouillard assez pais permettaient peine de distinguer les chevaux, dont on entendait le pitinement dans la boue. Que se passait-il dans cette me d'enfant, si impressionnable, toujours prte saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie? Comment parvenait-elle les prouver toutes la fois et les accorder ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et quelques pas de la maison elle lana tout coup en l'air, d'une voix joyeuse, le refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherch jusque-l, et qu'elle venait de retrouver. C'est bien a! lui dit son frre. --Nicolas, quoi pensais-tu tout l'heure? lui dit-elle en lui faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux. --Moi, j'ai d'abord pens Rouga, chez qui j'ai dcouvert une certaine ressemblance avec l'oncle; je crois que, s'il avait t homme, il aurait toujours gard l'oncle auprs de le lui, aussi bien pour la chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?... --Moi? attends un peu. Moi, je pensais notre course: il me semblait qu'au lieu de nous retrouver bientt Otradno, nous passerions peut-tre cette nuit noire dans un chteau ferique, et puis.... Non, c'est tout.... --Je devine, tu as srement pens lui? --Non, repartit Natacha... Et pourtant elle avait pens lui, et l'impression que le petit oncle lui aurait produite: Sais-tu, dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi tranquille que je le suis dans ce moment! --Bah! quelle folie!... c'est de l'exagration pure, lui rpondit Nicolas pendant que tout bas il se disait: Quel trsor que cette Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier, lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble courir ainsi de droite et de gauche! Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son ct. Ah! regarde donc, il y a encore de la lumire au salon, ajouta-t-elle en lui montrant les fentres, qui se dtachaient brillantes sur le fond brumeux et velout de la nuit. VIII Le vieux comte Rostow avait renonc ses fonctions de marchal de la noblesse du district, parce qu'elles l'entranaient de trop fortes dpenses, et cependant l'tat de ses finances ne s'amliorait gure. Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant voix basse, et d'un air agit, de la vente de leur htel Moscou, ou du bien qu'ils avaient dans les environs. Rentr dans la vie prive, le comte ne donnait plus ni ftes ni banquets; aussi la vie Otradno tait-elle devenue plus calme que les annes prcdentes; pourtant ni la maison ni ses dpendances ne dsemplissaient, et il y avait chaque jour une vingtaine de personnes table. C'taient des habitus, des amis, des familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins semblaient ne pouvoir plus s'en dtacher; entre autres un musicien nomm Dimmler avec sa femme, le matre de danse Ioghel avec sa famille, la vieille demoiselle Blow, l'instituteur de Ptia, l'ancienne gouvernante des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre chez le comte plutt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y et plus de grandes runions, la vie allait son train comme par le pass, et ni le matre ni la matresse de la maison n'auraient pu se la reprsenter autrement. Le train de chasse avait t augment par Nicolas; on nourrissait toujours cinquante chevaux l'curie, on tenait toujours quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux jours de fte, et ces jours-l se terminaient, selon l'antique usage, par un dner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant invariablement voir toutes ses cartes ses amis, qui s'arrogeaient le droit de faire sa partie, et de l'allger, sans scrupule aucun, de quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs revenus. Le comte marchait l'aveuglette au milieu du rseau embrouill de ses embarras pcuniaires, s'efforant de se les dissimuler, ne parvenant qu' les accrotre, et ne se sentant ni la patience ni le courage ncessaires pour en dlier un un tous les noeuds. Le coeur aimant de la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son mari, trop g malheureusement pour se rformer, et cherchait les moyens de remdier leur dsastreuse situation. Il n'en existait, son point de vue fminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche hritire; elle se cramponnait cette dernire planche de salut; mais, si son fils refusait le parti qu'elle avait lui proposer, tout espoir de relever leur fortune serait dfinitivement perdu. La personne qu'elle avait en vue tait la fille de gens parfaitement honorables, que les Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui, par suite de la mort de son second frre, tait devenue subitement une trs riche hritire. La comtesse crivit directement Mme Karaguine, pour lui demander si cette union lui convenait, et en reut une rponse des plus favorables: Mme Karaguine invitait mme Nicolas venir les voir Moscou, afin que Julie pt se dcider en toute libert. Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mre exprimer devant lui, avec des larmes dans les yeux, son vif dsir de le voir marier; le sort de ses deux filles tant dsormais assur, l'accomplissement de ce dernier dsir adoucirait les quelques jours qui lui restaient vivre, disait-elle, en faisant de constantes allusions une charmante jeune fille qu'elle lui destinait. Un jour enfin elle lui parla sans dtour des vertus de Julie et lui conseilla, aux approches de Nol, d'aller passer quelque temps Moscou. Nicolas, qui avait devin sans peine pourquoi elle le lui conseillait, amena un jour sa mre s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui cacha pas qu'elle esprait voir leur fortune releve et redore par son mariage avec sa chre Julie. Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez exig le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire un mariage d'argent? --Oh non, tu ne m'as pas compris, lui rpondit-elle, ne sachant comment justifier son dsir. Je ne cherche que ton bonheur! Et, sentant que ce n'tait pas l son seul et vritable motif et qu'elle faisait fausse route, elle fondit en larmes. Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le dsirez, et vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et que je sacrifierais tout, jusqu' mon sentiment. Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de sacrifice, elle se serait plutt sacrifie elle-mme, si la chose avait t possible: N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses larmes. --Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupe comme Julie! Il resta la campagne; sa mre ne revint plus sur ce sujet mais, voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimit croissante qui s'tablissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empcher de tourmenter Sonia tout propos, et de lui dire vous et ma chre. Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'pingle, elle en voulait sa pauvre petite nice de les recevoir avec une douceur et une humilit sans gales, de lui tmoigner en toute occasion un dvouement plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidle et si dsintress, qu'on ne pouvait s'empcher de l'admirer. On reut cette poque une lettre du prince Andr, date de Rome; c'tait la quatrime depuis son dpart; il aurait t depuis longtemps en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert sa blessure, ne l'obligeaient remettre son retour aux premiers jours de janvier. Natacha, bien qu'elle ft prise de son fianc, et que cet amour mme et calm ses rveries, ne s'en laissait pas moins aller toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du quatrime mois aprs leur sparation, elle tomba dans une profonde mlancolie, et s'y abandonna tout entire. Elle pleurait sur son malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'coulait ainsi sans profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible besoin d'aimer et de se faire aimer. Le cong de Nicolas allait expirer, et l'approche de son dpart ajoutait encore la tristesse de ce morne intrieur. IX Nol tait venu, et, sauf la messe en grande pompe et les crmonies religieuses, avec les ennuyeux cortges de flicitations des voisins et de la domesticit, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition cette occasion, rien n'tait survenu ce jour-l de plus particulier, de plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrs, par un temps calme, un soleil blouissant, et une nuit toile et scintillante. Aprs le dner du troisime jour des ftes, lorsque chacun fut rentr dans son coin, l'ennui s'installa en matre dans toute la maison. Nicolas, revenu d'une tourne de visites dans le voisinage, dormait d'un profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple dans son cabinet. Sonia, assise une table ronde du petit salon, copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia Ivanovna, le vieux bouffon figure chagrine, assis une fentre entre deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa mre, s'arrta devant elle en silence: Pourquoi erres-tu comme une me en peine? Que veux-tu? --Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite! rpliqua Natacha, les yeux brillants, et d'une voix saccade. Le regard de sa mre plongea dans le sien. Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer! --Assieds-toi l. --Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi prir d'ennui... Sa voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de service, o une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui arrivait toute haletante du dehors. Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amuse assez longtemps! --Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va! Poursuivant sa tourne, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entre interrompit leur jeu et ils se levrent: Et ceux-ci, que vais-je en faire? se dit-elle. Nikita, va, je t'en prie... o pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine. --Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha. --Va, va donc vite! dit le vieux. --Et toi, Fdor, donne-moi un morceau de craie! Arrive ensuite l'office, elle fit prparer le samovar, bien que ce ne ft pas encore l'heure du th; elle avait envie d'exercer son pouvoir sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui demander si c'tait bien srieux: Ah not' demoiselle! murmura Foka en faisant semblant de se fcher. Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne les envoyait de tous cts, comme Natacha. Ds qu'elle en apercevait un, elle s'ingniait lui trouver de la besogne: c'tait plus fort qu'elle. On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se rvolter contre sa tyrannie, et pourtant c'taient ses ordres qu'ils excutaient toujours avec le plus d'empressement: Et maintenant que ferai-je? O aller? se dit-elle en enfilant le long corridor, o le bouffon venait sa rencontre: Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde? --Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sr! --Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la mme chose, toujours le mme ennui, o me fourrer? Sautant lestement de marche en marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y taient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, compos d'un plat de quatre mendiants, tait pos sur la table, et l'on discutait vivement sur la chert de l'existence Moscou et Odessa. Natacha s'assit un instant, couta d'un air pensif et se leva: L'le de Madagascar!... Ma-da-gas-car! murmura-t-elle en scandant chaque syllabe, et elle sortit sans rpondre Mme Schoss, qui tait fort intrigue de sa mystrieuse exclamation. Rencontrant Ptia et son menin, fort occups tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer la tombe de la nuit: Ptia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!... Et elle sauta sur le dos de Ptia, en lui enlaant le cou de ses deux mains, et ils arrivrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant jusqu' l'escalier. Assez, merci.... Madagascar! rpta-t-elle, et, sautant brusquement terre, elle descendit les degrs en courant. Aprs avoir explor son royaume, fait acte de pouvoir, aprs s'tre convaincue que ses sujets taient obissants et qu'il n'y avait que de l'ennui en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air d'opra que le prince Andr et elle avaient entendu ensemble un soir Ptersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle bauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frapp l'oreille la moins exerce par leur manque d'harmonie et de sens musical, tandis que, grce la vivacit de son imagination, ils rveillrent en elle une longue srie de souvenirs. Adosse au mur et moiti cache par une petite armoire, les yeux fixs sur un filet de lumire qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle coutait avec dlices, et voquait le pass. Sonia traversa la salle, un verre la main. Natacha lui jeta un coup d'oeil et le reporta aussitt sur la fente de la porte; il lui sembla qu'elle s'tait dj trouve dans cette mme situation, entoure de ces mmes dtails, et regardant Sonia passer un verre la main: Oui, oui, c'tait bien ainsi! pensa-t-elle. Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes. --Comment, tu es l! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour couter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempte_? demanda-t-elle en hsitant, avec la certitude de se tromper. --Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle s'est approche doucement en souriant et alors aussi j'ai pens, comme je le pense prsent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur dans le _Porteur d'eau;_ coute!... et elle en fredonna le motif.... O allais-tu? --Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin. --Tu es toujours occupe, toi, et moi, jamais! O est Nicolas? --Il dort, je crois. --Va le rveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter! Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau songer, et se demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu rsoudre ce grave problme, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, lui, et sentit ses regards passionns fixs sur elle: Qu'il revienne au plus tt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis prsent.... Qui sait? Peut-tre arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-tre est-il dj arriv? Peut-tre est-il l, au salon?... Ne serait-il pas par hasard ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oubli?... Elle se leva, dposa sa guitare, et passa dans la pice voisine. Tout le monde tait runi autour de la table de th, les professeurs, les gouvernantes, les invits; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le prince Andr n'y tait point! Ah! la voil, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici! Mais Natacha s'arrta prs de sa mre, sans rpondre l'invitation de son pre; ses yeux cherchaient quelqu'un. Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite, murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et couta la conversation: Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mmes personnes, et toujours la mme chose.... Papa aussi tient sa tasse comme d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain... Elle prouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en voulait de ce qu'il n'y avait rien de chang. Aprs le th, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin favori de la grande salle: c'tait l qu'ils causaient entre eux coeur ouvert. X T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha son frre, de sentir qu'on n'a plus rien devant soi, qu'on a dj reu toute sa part de bonheur, et d'tre, non pas ennuy, mais profondment triste? --Certainement! Il m'est arriv bien souvent de voir des amis et des camarades gais et en train, de l'tre moi-mme comme tous les autres, et de me trouver tout coup envahi par une tristesse et un dgot invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un jour, au rgiment, la musique jouait, et j'tais plong dans une telle mlancolie, que je n'ai pas mme song aller parader la promenade! --Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une fois, tant toute petite, on m'avait punie pour avoir mang des prunes, je crois... j'tais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait laisse seule dans la chambre d'tude... je pleurais, je pleurais de chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine! --Oui, je me rappelle mme que je suis all te consoler, et que je ne savais comment m'y prendre... nous tions trs ridicules alors!... Je possdais un petit bonhomme grelots, dont je t'ai fait cadeau cette occasion. --Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque nous tions hauts comme la main, notre oncle nous a appels dans son cabinet, il y faisait sombre, et tout coup nous y avons vu.... --Un ngre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le vois comme s'il tait l, et j'en suis encore me demander si c'tait un songe, une ralit ou un conte bleu invent plaisir. --Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs. --Vous le rappelez-vous, Sonia? --Oui, oui, mais bien vaguement. --Papa et maman m'ont pourtant toujours assur qu'il n'y a jamais eu de ngre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous roulions Pques, et le jour o deux petites vieilles grimaantes sont sorties du parquet, et se sont mises tourner autour de la table? --Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oubli non plus?... Et ainsi dfilaient l'un aprs l'autre devant eux, non pas les mlancoliques souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la premire enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de posie et flottent entre la ralit et le songe. Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, cause des brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assur que sa robe en serait un jour garnie de haut en bas: C'est alors qu'on m'a racont que tu tais venue au monde sous un chou, dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'tait faux, mais cela me proccupait beaucoup! Une porte s'ouvrit ce moment, et une femme, s'cria, en passant sa tte par l'entrebillement: Mademoiselle, mademoiselle, on a apport le coq! --Inutile, Pola, renvoie-le, dit Natacha. Dimmler, qui tait entr sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe relgue dans un coin, et, en l'tant du fourreau, lui fit rendre un son discordant. douard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field, lui cria la comtesse, de l'autre pice. Dimmler prit un accord, et se tournant de leur ct: Comme vous voil tranquilles, jeunesse! --Oui, nous philosophons, rpondit Natacha, et ils continurent causer de leurs rves. Dimmler avait peine commenc le Nocturne, que Natacha se leva, traversa la chambre pas de loup, prit la bougie qui brlait sur la table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le canap. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, mais les rayons argents de la lune, pntrant par les grandes fentres, se jouaient sur le parquet. Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, aprs avoir excut le morceau demand, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, ne sachant laquelle de ses rminiscences musicales s'arrter; sais-tu, Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, si loin, qu'on en arrive se rappeler ce qui a prcd notre propre venue en ce monde, et.... --Mais c'est de la mtempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oubli ses leons d'autrefois. Les gyptiens croyaient que nos mes avaient habit des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient aprs notre mort. --Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique et cess depuis un moment; mais je sais pour sr que nous avons t des anges l-bas, quelque part, et mme peut-tre ici, et que c'est pour cela que nous avons gard le souvenir d'une vie antrieure. --Peut-on se joindre vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur groupe. --Si nous avons t des anges, comment sommes-nous tombs plus bas? --Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut savoir ce que j'ai t? reprit Natacha avec conviction. L'me tant immortelle, si ma destine est de vivre ternellement dans l'avenir, je dois avoir vcu dans le pass, et j'ai donc aussi une ternit derrire moi. --Oui, mais il est difficile de se la reprsenter, cette ternit, objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait compltement disparu. --Pourquoi difficile? demanda Natacha. Aprs le jour d'aujourd'hui vient le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a t, demain sera, et.... --Natacha, c'est ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui dit sa mre.... Que faites-vous l dans un coin, comme des conspirateurs? --J'en ai si peu envie, maman! Cependant elle se leva, et Nicolas se mit au piano. Se plaant selon son habitude au milieu de la salle, l'endroit le plus favorable pour la rsonance, Natacha chanta la romance favorite de sa mre. Quoiqu'elle et dclar ne pas se sentir bien dispose, de longtemps elle n'avait chant, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce soir-l. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se hta de lui donner ses dernires instructions ds qu'il entendit la premire note, comme un colier press de finir sa tche pour retourner ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et couta, pendant que Mitenka, debout devant lui, coutait en silence et d'un air satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec elle aux mmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idale, songeait l'immense diffrence qu'il y avait entre elle et son amie, et se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire voltigeait sur ses lvres, ses yeux taient humides de larmes, et elle branlait la tte au souvenir de sa propre jeunesse, la pense de l'avenir de sa fille, et cette union d'un caractre si trange et si inquitant. Dimmler, assis ct d'elle, les yeux moiti ferms, prtait l'oreille avec ravissement: C'est vritablement un talent europen, lui disait-il; elle n'a rien apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!... --Ah! combien j'ai peur pour elle! rpondit la comtesse, car son coeur de mre lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sve qui nuirait son bonheur. Elle chantait encore, que Ptia se prcipita tout triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrive d'une troupe de masques. Imbcile! s'cria Natacha, en s'arrtant court; et, se jetant sur une chaise, elle se mit sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre: Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Ptia m'a effraye, voil tout!... Et ses larmes coulaient de plus belle. Toute la domesticit s'tait costume: les uns en ours, en Turcs, en cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant avec eux le froid du dehors, ils n'osrent d'abord franchir le seuil du vestibule, mais, prenant peu peu courage, se poussant mutuellement, et se cachant les uns derrire les autres, ils pntrrent tous bientt dans la grande salle. L leur timidit dgela enfin, ils se laissrent aller la plus franche gaiet, et les chants, les danses, les jeux de toutes sortes s'organisrent l'envi. La comtesse, aprs avoir examin et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, dont la figure rjouie les encourageait s'amuser. La jeunesse s'tait clipse. Mais au bout d'une demi-heure on vit paratre une vieille marquise, avec des mouches, qui n'tait autre que Nicolas; une Turque, Ptia; un paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes deux avec des sourcils et des moustaches charbonns au bouchon. Aprs avoir t reus avec une surprise bien joue, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs dguisements, dcidrent l'unanimit qu'il fallait aller les montrer des trangers. Nicolas, qui brlait du dsir de faire faire aux siens une longue promenade en troka[9], leur proposa, vu l'excellent tat du chemin, d'aller chez le petit oncle, avec une dizaine de masques. Vous drangerez le vieux, et voil tout! leur dit la comtesse, car il n'aura mme pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une course, allez plutt chez les Mlukow. Mme Mlukow tait une veuve du voisinage, dont la maison, pleine d'enfants de tout ge, de gouverneurs et de gouvernantes, tait situe quatre verses d'Otradno. C'est fort bien imagin, ma chre, dit le comte enchant; je vais aussi me costumer et me joindre eux; je saurai bien rveiller Pachette. Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-l: c'tait de la folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au froid; le comte cda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes filles. Le costume de Sonia tait le mieux russi, ses sourcils et sa moustache lui seyaient merveille, sa jolie figure ressortait plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain inusits. Une voix secrte lui disait que cette soire dciderait de son sort. Quelques instants aprs, quatre traneaux attels en troka, avec grelots et clochettes, et dont les patins grinaient et criaient sur la neige durcie, dfilrent un un devant le perron. Natacha fut la premire se mettre au diapason de cette folie de carnaval, qui, aprs avoir peu peu gagn chacun de proche en proche, arriva enfin sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les diffrents traneaux, en riant aux clats et en s'interpellant les uns les autres. Deux des trokas taient atteles de chevaux de fatigue, la troisime de ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour tre un trotteur du haras d'Orlow; la quatrime, avec son petit timonier noir et bouriff, appartenait en toute proprit Nicolas. Debout dans son costume de vieille marquise, sur lequel il avait jet son manteau de hussard, serr la taille par une ceinture, il rassemblait les rnes. Comme la lune brillait d'un vif clat, les rayons se refltaient dans les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquitude sur le groupe bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entre. Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le traneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Ptia dans celui du comte, le reste des masques dans les deux autres: Zakhare! va en avant! cria Nicolas au cocher de la troka de son pre, il voulait se donner le plaisir de le dpasser plus tard. Le traneau du vieux comte s'branla; ses patins, que la gele semblait avoir souds au sol, crirent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrrent contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la rejetant droite et gauche, comme du sucre cristallis. Nicolas venait en second: les autres s'lancrent aprs lui sur l'troit chemin, en faisant entendre le mme bruit et le mme grincement. Pendant qu'ils longeaient le mur extrieur du parc, l'ombre des grands arbres dnuds se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits la vive clart de la lune; mais peine l'eurent-ils dpass, que de tous ct s'tendit leurs regards la vaste plaine de neige immobile qu'une lumire scintillante diaprait au loin des mille feux et des paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout coup une ornire imprima une violente secousse au premier traneau, et fit bondir les suivants, qui s'espacrent la file en troublant de leur bruit insolent le calme immuable et souverain qui rgnait autour d'eux: Des traces de livre! s'cria Natacha, dont la voix pera comme une flche l'air immobile et glac. Comme il fait clair, Nicolas! dit Sonia, Nicolas se retourna pour examiner cette jolie figure moustaches et sourcils noirs, qui, aux rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait loigne et rapproche la fois: Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant. --Qu'avez-vous, Nicolas? --Rien! lui rpondit-il, et il reprit sa premire position. Arrivs sur la grand'route battue et laboure par les fers crampons des chevaux, et sillonne de longues traces d'apparence huileuse qui marquaient le passage des traneaux, l'attelage tira sur les rnes et acclra sa course. Le cheval de gauche, la tte penche en dehors, avanait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, paraissait hsiter et se demander si le moment tait venu de s'lancer son tour. Perdu dans le lointain, le traneau de Zakhare faisait l'effet d'une tache noire qui se dtachait sur la blancheur de la neige mesure qu'il s'loignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient dans la nuit claire et pure. Eh l! mes amis chris! s'cria Nicolas, en ramenant les rnes d'une main et en levant de l'autre son fouet. Le traneau partit comme un trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds toujours plus rapides des deux chevaux de vole, donnaient seuls l'ide de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrire les deux autres cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'tre pas distancs; celui de Nicolas, se balanant sous la douga[10]du brancard, conservait l'galit de son allure, tout prt doubler le mouvement au moindre signal. Ils atteignirent bientt la premire troka, et, aprs avoir descendu une pente, ils arrivrent sur une large route de traverse qui longeait une prairie. O sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la colline du bord de la rivire? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait o nous sommes!... Enfin n'importe!... Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, il continua sa course droit devant lui. Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de givre vers Nicolas, qui lana sa troka fond de train. Attention, matre! lui cria Zakhare, qui, pench en avant, les bras tendus et faisant claquer sa langue, partit son tour comme une flche. Pendant un moment les deux trokas volrent de front, mais bientt, malgr tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le dpassa enfin, rapide comme l'clair; un tourbillon de neige fine, soulev par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troka rivale, les patins grincrent, les femmes poussrent des cris aigus, et les deux attelages, confondant et enchevtrant leurs ombres fugitives, luttrent entre eux de vitesse. Nicolas, modrant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, derrire, partout s'tendait perte de vue la plaine ferique, parseme d'toiles d'argent et toute baigne de lumire: Zakhare me crie de prendre gauche.... Pourquoi gauche? pensa-t-il. On dirait que nous allons chez les Mlukow?... Pas du tout, nous allons l'aventure, et la grce de Dieu!... Comme tout cela est trange et charmant la fois!... Et il se retourna vers ceux qu'il menait. Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs, dit tout coup l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqus et la fine moustache. Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et ce Tcherkesse l-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je l'aime! N'tes-vous pas transies? Elles lui rpondirent par un clat de rire. Dimmler s'gosillait de son ct; ce qu'il disait devait tre drle, car on riait aux clats dans son traneau. De mieux en mieux, se disait lui-mme Nicolas, nous voil maintenant dans une fort enchante... de grandes ombres noires se confondent dans un scintillement de pierreries et glissent sur un pav de diamants.... N'est-ce pas un palais magique que je vois l-bas avec ses larges dalles de marbre blanc et ses toits tincelants?... Ne viens-je pas d'entendre comme des cris de btes fauves se rpondant dans le lointain?... Mais, si c'tait tout simplement Mlukovka que j'aperois? Ma foi, ce serait tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'tre arriv bon port! C'tait bien Mlukovka en effet, car il vit les gens de la maison sortir sur le perron avec des lumires, et s'avancer vers eux, tout joyeux de cette distraction imprvue. Qui est l? cria une voix dans le vestibule. --Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, rpondirent les domestiques. XI Plagua Danilovna Mlukow, une forte et matresse femme en lunettes et en robe de chambre flottante, tait assise dans son salon, au milieu de ses filles, qu'elle tchait de divertir de son mieux, en fondant avec elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les silhouettes indcises, lorsque des pas et des voix se firent entendre dans l'antichambre. Des hussards, des sorcires, des paillasses, des ours, taient en train de frotter leurs figures brles par le froid et couvertes de givre, et secouaient la neige attache leurs vtements. Ds qu'ils se furent dbarrasss de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande salle, o l'on allumait la hte des bougies. Dimmler le paillasse, et Nicolas en vieille marquise, excutrent un pas, tandis que les autres, entours des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, dguisaient leurs voix, en saluant la matresse de la maison, et se rangeaient ensuite le long du mur. Impossible de reconnatre personne... mais vraiment est-ce Natacha? Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... douard Karlovitch, comme vous voil beau, et comme vous dansez bien! Et ce Tcherkesse-l, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voil une bonne et agrable surprise!... Et nous qui tions l nous morfondre!... Ha, ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!... Je ne puis pas la regarder sans rire... Et tout le monde criait, riait et parlait la fois. Natacha, la favorite des demoiselles Mlukow, disparut aussitt avec elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vtements d'homme, que le laquais passait par l'entrebillement de la porte aux jeunes filles dshabilles; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, galement mconnaissable, se joignit aux masques. Plagua Danilovna, allant et venant droite et gauche, les lunettes sur le nez et un sourire discret sur les lvres, fit ranger les chaises et prparer le souper et les rafrachissements pour les matres et leur nombreuse suite. Elle regardait chacun tour de rle dans le blanc des yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarre, ni les Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mmes, ni aucune partie de leurs costumes. Et celle-l, qui est-ce? demanda-t-elle sa gouvernante, en arrtant au passage un Tartare de Kazan, qui n'tait autre que sa propre fille! C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de quel rgiment tes-vous? dit-elle en s'adressant Natacha.... De la pastila[11] cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne la leur dfend pas, n'est-ce pas? la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les danseurs sous l'impunit du masque, Plagua Danilovna ne put s'empcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire irrsistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de bienveillance et de franche gaiet. Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les horovody[12], elle rassembla tout son monde, matres et domestiques, en un grand rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux innocents commencrent leur tour. Une heure plus tard, quand les costumes furent bien frips et bien chiffonns, et que le charbon dcoula sur les figures en transpiration, Plagua Danilovna put enfin reconnatre chacun, complimenter les demoiselles sur leurs dguisements, et remercier toute la bande joyeuse pour l'amusement qu'elle lui avait procur! Le souper des matres fut servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle: Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, l-bas, c'est a qui est effrayant! dit une vieille fille qui tait demeure chez les Mlukow. --Pourquoi donc? demanda l'ane des demoiselles. --Vous ne vous y risquerez pas, c'est sr, il faut du courage! --Eh bien, j'irai, dit Sonia. --Contez-nous ce qui est arriv la demoiselle, vous savez? s'cria la cadette des Mlukow: --Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait toujours, et elle attendit;... tout coup elle entendit un bruit de grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrte, monte, et elle voit entrer un vritable officier, un officier en chair et en os,--on l'aurait cru du moins,--qui s'assied en face d'elle devant le second couvert! --Ah! ah! quelle terreur! s'cria Natacha, en ouvrant de grands yeux. --Et il a parl, il a vraiment parl? --Oui, tout comme s'il tait un homme... il se mit la prier, la supplier de cder ses instances.... Quant elle, elle devait rsister et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se prcipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui taient aux aguets, accoururent ses cris. --Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Plagua Danilovna. --Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne aventure. --Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia. --C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et couter.... Si vous entendez battre le bl, c'est mal; si vous entendez tomber le grain, c'est bien. --Maman, dites-nous ce qui vous est arriv dans la grange? --Il y a de cela si longtemps, dit Plagua Danilovna en souriant, que je l'ai tout fait oubli, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le courage d'y aller. --Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller. --Va, si tu n'as pas peur. --Vous permettez, madame Schoss? dit Sonia la gouvernante. Que l'on jout aux petits jeux, ou que l'on caust tranquillement, Nicolas n'avait pas quitt Sonia d'une seconde pendant toute la soire; il lui semblait la voir pour la premire fois, et l'apprcier toute sa valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son trange costume, excite, ce soir-l, comme elle l'tait rarement, elle le fascina tout fait. --Quel imbcile j'ai t! pensait-il, en rpondant mentalement ces yeux brillants, et ce sourire triomphant, qui creusait sous la moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la premire fois. --Je n'ai peur de rien! reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses paules, s'en enveloppa tout entire et lana un coup d'oeil Nicolas. Elle sortit par le corridor et l'escalier drob, pendant que ce dernier, sous prtexte qu'il tait fatigu par la chaleur de l'appartement, disparut de son ct par la grande entre. Le froid tait toujours le mme, et la lune semblait briller d'un clat encore plus vif. Des myriades d'toiles scintillaient sur la neige ses pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la vote triste et sombre du firmament, et les yeux s'en dtournaient bien vite, pour se reporter sur la terre resplendissante de clart et revtue de son manteau d'hermine. Nicolas descendit en courant le pristyle, tourna l'angle de la maison et passa devant l'entre latrale, par laquelle devait sortir Sonia. moiti chemin, des piles de bois, claires en plein par la lune, projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls tendaient les lignes noires de leurs branches dnudes, qui se croisaient et s'enchevtraient sur le blanc sentier de la grange. Les grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient avoir t taills dans un bloc de pierre prcieuse, dont les facettes s'irisaient la lumire argente de la lune. Un tronc d'arbre se fendit tout coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle buvait longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence vivifiante de jeunesse et de bonheur ternels. Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrire. --Je n'ai pas peur, rpondit Sonia, dont les petits souliers rsonnrent sur la pierre de l'escalier, et avancrent en craquant sur le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait d'apercevoir deux pas devant elle. Elle courut lui, mais ce n'tait pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait l'avoir transform ce point? tait-ce son costume de femme avec ses cheveux bouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui tait si peu habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits? Mais Sonia est tout autre, toute diffrente de ce qu'elle est d'ordinaire, et cependant c'est bien la mme! se disait de son ct Nicolas, en regardant sa jolie petite figure claire par un rayon de lune. Ses deux bras se glissrent sous la pelisse qui l'enveloppait, enlacrent sa taille, l'attirrent lui, et il baisa ses lvres, sur lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brl de sa moustache d'emprunt. Sonia! Nicolas! murmurrent-ils tous deux, et les petites mains de Sonia treignirent leur tour le visage de Nicolas; puis, en entrelaant leurs doigts, ils coururent jusqu' la grange, et revinrent sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus sortir. XII Natacha, qui avait tout observ, arrangea les choses de telle faon qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le mme traneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient dans un autre. Nicolas ne songeait plus faire courir ses chevaux: ses yeux se fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient dcouvrir, sous cette moustache noire et ces sourcils arqus, sa Sonia d'autrefois, sa Sonia dont rien ne pourrait plus dsormais le sparer! La lumire ferique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lvres adores, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs chevaux, ce ciel noir sem de clous de diamant, qui s'tendait au-dessus de leurs ttes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force inconnue, tout lui faisait croire qu'ils taient rentrs dans le monde de la magie. Sonia, n'as-tu pas froid? --Non, et toi? rpondit-elle. Nicolas arrta sa troka moiti route, et, confiant les rnes son cocher, courut vers le traneau de Natacha: coute, lui dit-il tout bas et en franais, je me suis dcid tout dire Sonia! --Tu lui as tout dit? s'cria Natacha rayonnante de joie. --Ah! Natacha, quelle trange figure te fait cette moustache.... Es-tu contente? --Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien, sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule prsent d'tre heureuse toute seule. Va, va la rejoindre. --Non, attends un moment? Dieu, que tu es drle ainsi! rpta-t-il en l'examinant curieusement et en dcouvrant aussi dans ses traits une expression inusite, une tendresse mue qui le frappa: Natacha, n'y a-t-il pas de la magie l dedans, hein? --Oui, tu as trs bien fait, va. Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se disait-il, je lui aurais demand conseil, et je lui aurais obi, quoi qu'elle m'et ordonn... et tout aurait bien march!... Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi? --Oui, mille fois oui! Je me suis fche avec maman l'autre jour cause de toi. Maman soutenait que Sonia te courait aprs... et je ne permettrai personne, non seulement de dire, mais de penser du mal d'elle, car c'est la bont et la droiture mmes! --Eh bien, tant mieux!... Et Nicolas, sautant terre, regagna en quelques enjambes son traneau, o le mme petit Tcherkesse de tout l'heure le reut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et ce Tcherkesse tait Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa femme chrie! Les jeunes filles passrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui rendre compte de leur excursion, et se retirrent ensuite dans leur chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se dshabillrent et bavardrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, sur leur avenir, sur l'amiti qui lierait leurs maris: Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, dit Natacha, en s'approchant de sa table o taient poss deux miroirs. --Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras peut-tre. Natacha s'assit aprs avoir allum deux bougies qu'elle plaa de chaque ct. Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en riant. --Il ne faut pas rire, mademoiselle, rpliqua Douniacha. Natacha se remit enfin fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un air recueilli, se tut et resta longtemps attendre et se demander ce qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince Andr, qui lui apparatrait tout coup sur cette plaque miroitante et confuse; car ses yeux fatigus ne distinguaient plus qu'avec peine la lumire vacillante des bougies? Mais, malgr toute sa bonne volont, elle ne voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit celle d'une forme humaine. Elle se leva. Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi ma place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si grand'peur, si tu savais! Sonia s'assit et fixa son tour ses yeux sur la glace. Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, mais vous, vous riez toujours! Sonia entendit cette rflexion et la rponse murmure par Natacha: Oui, elle verra, c'est sr! L'anne dernire, elle a vu. Trois minutes s'coulrent au milieu du plus profond silence. Elle verra, c'est sr, rpta Natacha en tremblant. Sonia fit un mouvement en arrire, se couvrit la figure d'une main, et s'cria: Natacha! --Tu as vu? qu'as-tu vu? Et Natacha se prcipita pour soutenir la glace. Sonia n'avait rien vu, ses yeux commenaient se troubler et elle allait se lever, lorsque le c'est sr de Natacha l'arrta; elle ne voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi elle avait cri, et pourquoi elle s'tait cach la figure dans les mains. Tu l'as vu, lui? demanda Natacha. --Oui, mais attends: je l'ai vu, lui! rpondit Sonia, ne sachant trop qui ce _lui_ devait se rapporter, si c'tait Nicolas ou au prince Andr: Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien d'autres, et personne ne pourra me dmentir.--Oui, je l'ai vu, poursuivit-elle. --Comment l'as-tu vu, couch ou debout? --Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout coup je l'ai vu couch. --Andr couch? il est donc malade?... et Natacha arrta sur Sonia un regard effar. --Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, rpondit-elle en finissant par croire ses propres inventions. --Et aprs, Sonia, aprs? --J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu.... --Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!... Et, sans rpondre aux consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, et, longtemps aprs qu'elle eut teint la lumire, elle resta immobile et rveuse, les yeux fixs sur les rayons de la lune qui pntraient travers les vitres geles des fentres. XIII Quelque temps aprs les ftes, Nicolas avoua sa mre son amour pour Sonia et sa ferme rsolution de l'pouser. La comtesse, qui avait l'oeil sur eux depuis longtemps, s'attendait cette confidence; elle l'couta en silence jusqu'au bout et lui annona son tour qu'il tait libre de se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son pre, ne donneraient leur consentement ce mariage. Nicolas, atterr, sentit pour la premire fois que sa mre, malgr l'affection qu'elle lui avait toujours tmoigne, tait srieusement fche contre lui, et ne reviendrait pas sur sa dcision. Elle fit venir son mari, et essaya de lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colre prit bientt le dessus et elle sortit en sanglotant de dpit. Le vieux comte engagea Nicolas avec une certaine hsitation renoncer son projet, mais celui-ci lui rpondit que sa parole tait engage; son pre, fort troubl par cette dclaration formelle, poussa un long soupir, changea de conversation, et le quitta bientt aprs, pour aller retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du mauvais tat de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de refuser un riche parti, et de prfrer Sonia sans dot, Sonia qui aurait t la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapid cette belle fortune. Un calme de quelques jours suivit cette scne, mais un matin la comtesse appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec une duret qu'elle ne lui avait jamais tmoigne, de faire des avances son fils. Sonia, les yeux baisss, coutait sans mot dire ces injustes paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se sentait prte tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dvouer pour eux, mais dans le cas prsent elle ne voyait plus comment elle devait agir. Ne pouvant s'empcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, qui avait besoin d'elle pour tre heureux, que lui restait-il donc faire? Aprs cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mre en la menaant d'pouser Sonia en secret, et finit par la supplier encore une fois de consentir son bonheur. Elle lui rpondit avec une indiffrence glaciale, bien extraordinaire, bien inusite chez elle, qu'il tait majeur, et que, le prince Andr se mariant aussi sans le consentement de son pre, il pouvait suivre cet exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette petite intrigante. Indign de l'expression que venait d'employer sa mre, Nicolas changea de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer vendre son coeur; il lui dclara que, si elle ne revenait point sur sa rsolution, c'tait la dernire fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononc le mot fatal que sa mre ne pressentait que trop et qui aurait peut-tre laiss entre eux un souvenir ineffaable, quand la porte s'ouvrit et Natacha entra, ple et srieuse... elle avait tout entendu. Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'cria-t-elle avec violence, comme pour l'empcher de continuer.... Et vous, maman, pauvre chre maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris! La comtesse, au moment d'une rupture dfinitive avec son fils chri, le regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas cder, entrane, excite par l'obstination qu'il mettait lui rsister. Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, coutez-moi, petite mre... Ses paroles n'avaient videmment aucun sens, mais elles atteignirent leur but. La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'paule de sa fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec dsespoir la tte entre les mains. Natacha poursuivit son oeuvre de rconciliation, et obtint de sa mre la promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son ct, donna sa parole qu'il n'agirait point l'insu de ses parents; quelques jours plus tard, triste et fch de se sentir en opposition avec eux, il partit pour rejoindre son rgiment, bien rsolu quitter le service et pouser son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnment amoureux. L'intrieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade. Sonia, afflige de l'absence de son ami, supportait avec peine l'inimiti de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement chaque parole. Le comte, plus proccup que jamais du piteux tat de ses affaires, se vit forc d'avoir recours aux moyens extrmes, et de vendre une de ses terres et son htel de Moscou; il aurait fallu pour cela qu'il allt lui-mme sur les lieux, mais le mauvais tat de sant de sa femme retardait leur dpart de jour en jour. Natacha, qui avait support patiemment et presque gaiement pendant les premiers mois d'tre spare de son fianc, devenait d'heure en heure plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, qu'elle aurait si bien su employer aimer, se perdaient ainsi sans profit pour son coeur. Elle en voulait au prince Andr de vivre d'une vie prosaque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser lui et rver! Plus ses lettres lui tmoignaient d'intrt, plus elles l'irritaient, car elle ne trouvait aucune consolation lui crire. Les siennes, dont sa mre corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'taient que des compositions sches et banales. Elle se sentait dans l'impuissance d'noncer sur la feuille de papier blanc, pose l devant elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un sourire. Aussi elle ne faisait en crivant que remplir un ennuyeux devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes rgulariser, il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince Andr, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y passer l'hiver, et Natacha assurait qui voulait l'entendre que son fianc tait bien certainement dj revenu de l'tranger. En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut dcid que le comte partirait seul avec les jeunes filles, la fin de janvier. CHAPITRE III I Quoique Pierre et une foi absolue dans les vrits que lui avait rvles le Bienfaiteur, et malgr la joie profonde qu'il avait ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se livrait avec un rel enthousiasme au travail de sa rgnration intrieure, enfin malgr tous ses efforts pour y persvrer, cette nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, aprs les fianailles du prince Andr, et la mort de Bazdew, arrive la mme poque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est--dire sa maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprs d'un grand personnage, ses nombreuses et peu intressantes connaissances, et le service avec son cortge d'ennuyeuses formalits! Aussi fut-il saisi d'un profond dgot en pensant sa vie: il interrompit son journal, vita la socit de ses frres, reparut au club, recommena boire et mener la vie de garon, et fit tant parler de lui, que la comtesse Hlne se vit oblige de lui adresser de svres reproches. Pierre lui donna raison en tous points, et se rfugia Moscou pour ne pas la compromettre par sa conduite. Lorsqu'il se retrouva dans son immense htel, avec ses cousines les princesses, qui schaient sur pied et tournaient la momie, avec sa nombreuse domesticit qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il aperut la chapelle de la Vierge d'Iverskaa rayonnante de la lumire des mille cierges qui brlaient dvotement devant les saintes images enchsses d'or et d'argent; lorsqu'il eut travers la grande place du Kremlin couverte d'un tapis de neige immacule; qu'il eut revu les izvostchiki et les boutiques du Kitagorod, les vieux et les vieilles de Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien dsirer, et qu'il eut pris part de nouveau aux bals et aux dners du club Anglais... alors il se sentit enfin arriv au port. Moscou, en lui rendant son chez lui et sa maison, lui fit prouver cette sensation de bien-tre qu'on ressent lorsque, aprs une journe de fatigue, on passe avec bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, voire mme un peu graisseuse. Toute la socit, les vieux et les jeunes, le reurent bras ouverts; sa place reste vacante l'attendait, il n'avait qu' la reprendre, car, aux yeux de tous ces braves gens, Pierre tait le meilleur enfant du monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la bourse toujours sec, parce que chacun y puisait sans scrupule. Les reprsentations donnes au bnfice d'artistes sans talent, les crotes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de bienfaisance, les choeurs de Bohmiens, les souscriptions pour des dners, les runions de francs-maons, les qutes pour les glises, la publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprs de lui: il ne savait jamais refuser, et se serait compltement dvalis de ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il avait prt une trs forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, pas de dner, pas de soire, sans lui. peine venait-il d'tendre son gros corps sur un des larges divans, aprs avoir vid deux bouteilles de Chteau-Margaux, qu'il se voyait entour d'un cercle nombreux qui le choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dgnrait en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite propos, ramenaient la paix; s'il n'tait pas l, toute runion maonnique, mme tait triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers faisaient dfaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et jeunes filles l'aimaient, parce que, sans tmoigner une attention particulire, aucune d'elles, il tait aimable avec toutes: Il est charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe! Comme il aurait pleur sur lui-mme si, sept ans auparavant, son arrive de l'tranger, on lui et dit qu'il n'avait besoin ni de rien chercher, ni de rien inventer, que sa route tait toute trace, sa destine toute marque, et qu'en dpit de tous ses efforts il ne deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvs dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru! N'tait-ce donc pas lui qui avait dsir avec ardeur voir la Russie en rpublique, qui avait souhait devenir philosophe tacticien... qui avait regrett de ne pas tre Napolon ou l'homme qui le vaincrait? N'tait-ce donc pas lui qui avait cru possible la rgnration de l'humanit, et travaill atteindre le degr le plus lev du perfectionnement moral? N'tait-ce donc pas lui qui avait cr des coles, ouvert des hpitaux, et donn la libert ses paysans? Et de fait qu'tait-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le mari d'une femme infidle, un chambellan en retraite, un membre du club Anglais et l'enfant gt de la socit de Moscou; un homme qui aimait surtout bien manger et bien boire, et qui se donnait parfois le plaisir de critiquer le gouvernement, bien son aise, aprs dner. Il fut longtemps avant de se faire la pense qu'il tait, ni plus, ni moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mpris sept ans auparavant, et dont Moscou offrait de nombreux spcimens. Il cherchait parfois se consoler, en se disant que ce genre de vie ne durerait pas, mais l'instant d'aprs il passait en revue avec terreur tous les gens de sa connaissance qui, entrs comme lui dans cette existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en taient sortis sans cheveux et sans dents. Parfois aussi il tchait de se persuader par orgueil qu'il ne ressemblait en rien ces chambellans qu'il mprisait, ces personnages btes, incolores et satisfaits d'eux-mmes: La preuve, se disait-il, c'est que, moi, je suis mcontent, toujours mcontent, toujours tourment du dsir de faire quelque chose pour le bien de l'humanit!... Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilit, n'ont-ils pas, eux aussi, cherch, tout comme moi, se frayer une nouvelle route dans la vie, et la force des choses, du milieu qui les entourait, des lments contre lesquels l'homme est impuissant lutter, ne les a-t-elle pas amens l o elle m'a amen moi-mme? force de raisonnements de ce genre, il avait fini, aprs quelques mois de sjour Moscou, par ne plus mpriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme il se plaignait lui-mme, le sort de ses compagnons d'infortune. Pierre n'avait plus d'accs de dsespoir ni de dgot de la vie, mais le mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement l'intrieur, le travaillait toujours: Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? Que fait-on en ce monde? se demandait-il avec stupeur mille fois par jour. Mais, sachant par exprience que ses questions resteraient sans rponse, il s'en dtournait au plus vite en prenant un livre, ou il courait au club, ou chez un de ses amis, pour y rcolter les petites nouvelles du jour. Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aim autre chose que son beau corps, et qui est une des plus sottes cratures que je connaisse, passe pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant elle. Bonaparte, bafou alors qu'il tait un grand homme, est press par l'empereur Franois, maintenant qu'il n'est plus qu'un misrable comdien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols remercient la Providence, par l'entremise du clerg catholique, de la victoire remporte le 14 juin sur les Franais; les Franais, de leur ct, la remercient, toujours par l'entremise de ce mme clerg, de la victoire remporte par eux, la mme date, sur les Espagnols. Mes frres les francs-maons prtent serment de tout sacrifier pour le prochain et refusent un rouble la qute. Astre intrigue contre les chercheurs de la manne cleste, et l'on se met en quatre pour obtenir la charte de la loge d'cosse, dont personne n'a besoin et dont personne ne comprend le sens, pas mme celui qui l'a crite. Nous nous disons tous disciples de l'vangile, nous proclamons l'oubli des injures, l'amour du prochain, et, comme preuve l'appui, nous levons quarante fois quarante glises Moscou, tandis qu'hier on a fouett un dserteur, et le reprsentant de la loi divine d'amour et de pardon donne baiser la croix au condamn avant le supplice! Ainsi songeait Pierre, et cette hypocrisie perptuelle, cette hypocrisie professe et accepte par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: Je la sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la puissance? Je l'ai essay en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc cela doit tre ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je devenir? Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes surtout, il avait le triste privilge de croire au bien, et en mme temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la force ncessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge continuel, qu'il retrouvait dans tout travail entreprendre, paralysait son activit, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand mme. Se sentir obsd par ces questions vitales, sans parvenir les rsoudre, cela lui tait si pnible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans toutes les distractions imaginables. Il dvorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait sous la main, mme lorsque son valet de chambre l'aidait le soir se dshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y adonnait avec passion, en dpit des avertissements des mdecins, qui, vu sa corpulence, y trouvaient un danger srieux pour sa sant. Il ne se sentait heureux et vritablement son aise que lorsqu'il avait aval plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre bienveillance pour son prochain, qu'il prouvait alors, le rendait capable de s'assimiler toute pense sans toutefois l'approfondir. Alors seulement le noeud gordien si compliqu de la vie perdait ses yeux de son effrayant mystre, et lui paraissait mme facile dnouer; alors seulement il se disait: Je le dferai, je l'expliquerai... tout l'heure j'y penserai! Mais ce tout l'heure ne venait jamais, et il n'y repensait que pour voir de nouveau ces nigmes se dresser devant lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se htait de reprendre ses lectures pour chasser les penses pnibles. Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats exposs au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingniaient se crer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de mme, que chacun, ayant peur de la vie, tchait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'tat, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse: Donc, concluait-il, rien n'est puril, et rien n'est important!... tout revient au mme, tchons seulement de nous soustraire l'implacable ralit, et de ne jamais nous rencontrer face face avec elle! II Le prince Nicolas Andrvitch Bolkonsky tait venu s'installer Moscou au commencement de l'hiver; son pass, son esprit et son originalit peu commune, ses opinions antifranaises et archipatriotiques, l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, peut-tre aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient fait natre les dbuts de l'Empereur Alexandre, contriburent le rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de l'opposition moscovite. Le prince avait beaucoup vieilli: son grand ge s'accusait souvent par des assoupissements soudains, par l'oubli des vnements rcents, la vivacit des souvenirs d'un temps dj bien loign, et par la vanit toute juvnile qui lui faisait accepter le rle de chef de parti. Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, l'heure du th, en redingote double de fourrure, les cheveux poudrs, et qu'il se laissait aller conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou juger d'une faon incisive et mordante les vnements et les gens du moment, il inspirait tous ceux qui l'coutaient un gal sentiment de respect. Son vaste htel, encombr d'un mobilier qui datait de la moiti du XVIIIme sicle, les laquais toujours en grande tenue, lui-mme le reprsentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une poque disparue, sa fille douce et timide et la jolie Franaise, toutes deux le craignant et le vnrant la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, d'un coloris trange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient alors que la journe ne se composait pas seulement des deux heures intressantes qu'ils passaient dans la socit du matre de la maison, mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des habitants de cette demeure continuait marcher lourdement et retombait de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Prive de ses plaisirs les plus chers, de la causerie avec les mes du bon Dieu et de la solitude, le grand calmant toutes ses peines, ne frayant avec personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle rsidence. On avait mme cess de l'inviter, sachant que son pre ne permettait pas qu'elle sortt sans lui, et que, pour cause de sant, il se refusait constamment l'accompagner. Tout espoir de mariage s'tait vanoui, car le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'taient que trop visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrive Moscou, elle tait mme bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines raisons, elle croyait maintenant devoir tenir l'cart; l'autre, Julie Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues annes, pour en arriver dcouvrir, ds leur premire entrevue, qu'il n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernire, devenue, par la mort de ses deux frres, une trs riche hritire, se donnait coeur joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, et elle allait compter parmi les demoiselles trs mres; le moment tait donc venu pour elle de jouer sa dernire carte, et elle pressentait que son sort se dciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle n'avait plus qui crire, mais encore que les visites hebdomadaires de sa chre correspondante d'autrefois lui taient devenues compltement indiffrentes. Elle se comparait involontairement ce vieil migr qui refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: Si je l'pousais, o donc passerais-je mes soires? Tout comme lui, elle regrettait que la prsence de Julie et mis fin leurs panchements, et elle n'avait plus personne qui confier les chagrins qui l'accablaient davantage tous les jours. Le prince Andr allait revenir; l'poque fixe pour son mariage approchait, mais son pre n'y tait gure mieux dispos; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, dj si difficile, devenait presque insupportable. Les leons que la princesse Marie donnait son neveu de six ans n'taient qu'un souci de plus, car, sa grande consternation, elle avait dcouvert en elle-mme une irritabilit analogue celle de son pre. Que de fois ne s'tait-elle pas reproch ses emportements? Et pourtant, chaque fois, son ardent dsir de faciliter l'enfant ses premiers pas dans l'tude de l'A B C franais, de l'initier tout ce qu'elle savait elle-mme, se trouvait paralys par la certitude que l'enfant, effray de sa colre, rpondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, elle s'impatientait, levait la voix, s'emportait, et, le tirant par la main, elle le mettait dans le coin. La punition inflige, elle fondait en larmes, s'accusait de mchancet, et le petit garon, pleurant son tour, quittait le coin sans sa permission, et, prenant ses mains couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile supporter tait le caractre de son pre, qui devenait chaque jour de plus en plus dur envers elle. S'il l'avait oblige passer ses nuits en prire, s'il l'avait battue, s'il l'avait force porter le bois et l'eau, elle se serait soumise ses ordres sans murmurer; mais ce terrible tyran, qui l'aimait, n'en tait que plus cruel, cause mme de son affection. Non seulement il excellait la blesser et l'humilier tout propos, mais encore lui dmontrer avec bonheur qu'elle avait tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle Bourrienne taient devenues plus marques depuis quelques mois, et l'ide baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son mariage avec cette trangre, lorsque son fils lui avait demand son consentement, commenait avoir pour lui un certain attrait; mais la princesse Marie persistait n'y voir qu'une nouvelle invention de sa part pour la chagriner. Un jour, en sa prsence, le vieux prince baisa la main de Mlle Bourrienne, et, l'attirant lui, l'embrassa. La princesse rougit, et quitta la chambre, persuade que son pre avait fait cela exprs devant elle pour lui tre encore plus dsagrable. Quelques instants plus tard, lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se contenir, elle l'accabla des plus violents reproches: C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la faiblesse!... Allez, sortez d'ici! s'cria-t-elle d'une voix trangle par la colre et par les sanglots. Le lendemain, son pre ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, dner, que Mlle Bourrienne tait servie la premire; lorsque le vieux sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son matre, prsenta le caf la princesse Marie avant de l'offrir Mlle Bourrienne, le prince eut un accs de rage. Jetant sa canne la figure du coupable, il dclara Philippe qu'il allait tre fait soldat sur l'heure: Tu l'as oubli, oubli, quand je te l'avais dit! Elle est la premire dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier soir, je te ferai voir qui est le matre ici.... Va-t'en, que je ne te voie plus, ou demande-lui pardon! Et la princesse Marie fit des excuses Mlle Amlie et n'obtint qu' grand'peine la grce du malheureux sommelier. la suite de ces scnes dplorables, il s'levait dans le coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froiss de victime et le remords intime de la chrtienne. Ce pre qu'elle osait accuser, n'tait-il pas faible et dbile? Cherchant ttons ses lunettes, perdant la mmoire, marchant d'un pas mal assur, inquiet de laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir table, sa vieille tte branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y avait personne pour le tenir en haleine?... Ce n'est donc pas moi de le juger! se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilit, son premier mouvement de rvolte. III Il y avait Moscou, cette poque, un mdecin franais, trs bel homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'tre au besoin, et qui s'tait fait en peu de temps une grande rputation dans les cercles les plus aristocratiques de la ville, o on le traitait mme en gal et en ami. Le vieux prince, trs sceptique en fait de mdecine, l'avait toutefois consult, d'aprs le conseil que lui en avait donn Mlle Bourrienne, et il s'habitua si bien Mtivier, qu'il finit par le recevoir rgulirement deux fois par semaine. Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta son htel pour lui prsenter ses flicitations, mais personne ne fut reu, l'exception de quelques intimes, invits dner et inscrits sur une liste qu'il avait remise la princesse Marie. Mtivier crut bien faire, en sa qualit de docteur, de forcer la consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-l tait vritablement massacrante. Se tranant de chambre en chambre, s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre de ce qu'on lui disait, comme pour se mnager une occasion de se fcher. La princesse Marie ne connaissait que trop par exprience cette irritation sourde, toujours prte faire explosion dans un accs de fureur, et aussi invitable que le coup de feu d'une arme charge; toute la matine se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y eut point d'clat jusqu' la visite du mdecin. Aprs l'avoir laiss pntrer chez son pre, elle s'assit, un livre la main, dans le salon, d'o elle pouvait aisment couter, ou tout au moins deviner, ce qui se passait dans le cabinet. La voix de Mtivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, puis les deux voix s'levrent la fois, et la porte, ouverte avec violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifi, et le vieillard, en robe de chambre, le visage boulevers par la colre: Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion franais, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!... Et il referma la porte avec fureur. Mtivier haussa les paules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, ce bruit, tait accourue de l'autre pice, et lui dit: Le prince n'est pas tout fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, je repasserai demain. Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus grand silence, pendant qu' travers la porte on entendait le bruit des pantoufles qui tranaient sur le parquet, et les exclamations ritres de: Tratres! Espions! Tratres partout! pas un instant de repos! Quelques minutes plus tard, la princesse fut appele chez son pre pour y recevoir l'explosion bout portant. N'tait-ce pas sa faute, elle, lui dit-il, et elle seule, si l'on avait laiss entrer cet espion?... Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa faute, elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... Il faut donc nous sparer, nous sparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis plus! Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute qu'elle ne prt point cette rsolution au srieux, il revint sur ses pas, en s'efforant de paratre calme: Ne pensez pas, ajouta-t-il, que je sois en colre: j'ai bien pes mes paroles: nous nous sparerons. Cherchez-vous un gte ailleurs, n'importe o! Et, mettant de ct la tranquillit qu'il avait affecte un moment, pour se laisser aller de nouveau un emportement terrible, il la menaa du poing et s'cria: Dire qu'il ne se trouve pas un imbcile pour l'pouser! Rentrant prcipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rtablit aussitt dans son appartement. Les six personnes invites dner arrivrent la fois vers les deux heures. C'taient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son neveu, le gnral Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzko. Tous l'attendaient au salon. Boris, qui tait venu Moscou en cong, avait demand lui tre prsent, et avait si bien su conqurir ses bonnes grces, que le vieux prince fit une exception en sa faveur et le reut chez lui, malgr sa qualit de jeune homme marier. La maison Bolkonsky n'tait pas classe dans ce que l'on tait convenu Moscou d'appeler le monde, mais le seul fait d'tre admis dans ce cercle exclusif et intime tait considr comme une distinction des plus flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours auparavant le comte Rostoptchine, invit dner, devant lui, par le gnral gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait rpondu par un refus, en ajoutant: Il me faudra, vous savez, aller saluer les reliques du prince Nicolas Andrvitch. --Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il? avait rpliqu le gnral gouverneur. Le petit groupe runi en attendant l'heure du dner, dans l'antique et vaste salon dmod, faisait l'effet d'un conseil de juges dlibrant sur une grave question, car tantt ils se taisaient, et tantt ils se parlaient voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et sombre; sa fille, plus intimide et plus embarrasse que jamais, rpondait du bout des lvres aux htes de son pre, et ils pouvaient voir facilement qu'elle ne prtait aucune attention ce qui se disait autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le d la conversation et racontait tour tour les nouvelles de la ville et les nouvelles politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince Nicolas Andrvitch coutait en juge suprme, et de temps en temps, par son silence, par une inclination de tte, ou par un mot, donnait entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait son apprciation. Il s'agissait de politique, et au ton gnral de la conversation il tait ais de s'apercevoir qu'on blmait unanimement notre conduite de ce ct-l et qu'on n'hsitait pas trouver que tout marchait de travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur s'arrtait ou tait arrt dans ses jugements, c'tait lorsque, pour les motiver, il aurait d s'en prendre directement la personne de l'Empereur. On parla de l'occupation par Napolon du grand-duch d'Oldenbourg, de la dernire note russe, fort hostile au conqurant, envoye toutes les puissances de l'Europe: Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau captur, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il rptait volontiers depuis quelques jours. La longanimit ou l'aveuglement des Souverains est incomprhensible! C'est le tour du Pape, prsent; Bonaparte travaille sans se gner renverser la religion catholique, et pas une voix ne s'lve! Notre Empereur est le seul qui ait protest contre l'occupation du grand-duch d'Oldenbourg, et encore... Le comte s'arrta court; il tait arriv la limite extrme au del de laquelle personne n'osait s'engager. Il lui a propos un autre territoire en change du grand-duch, ajouta le vieux prince Bolkonsky. Dpossder des grands-ducs, c'est pour lui chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory Bogoutcharovo! --Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractre et une rsignation admirable, dit Boris en prenant part la conversation d'un air respectueux. Il avait t prsent au grand-duc Ptersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de lui lancer une pigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui. --J'ai lu notre protestation ce sujet et je suis tonn que la rdaction en soit si mauvaise, dit le comte Rostoptchine, avec la nonchalance assure d'un homme parfaitement au courant de la question. Pierre le regarda avec une stupfaction nave: Qu'importe le style, comte, si les paroles sont nergiques! --Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile d'avoir un beau style, lui rpondit Rostoptchine, et Pierre comprit le sens et la porte de sa critique. --Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le matre de la maison, ils ne font que cela Ptersbourg. Mon Andrioucha a compos tout un volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner. La conversation languissait, mais le vieux gnral Tchatrow, aprs avoir fait force hem! hem!, lui donna une nouvelle impulsion: Connaissez-vous l'incident qui s'est pass la revue l'autre jour Ptersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France? --Il me semble avoir entendu blmer sa rponse Sa Majest. --Jugez-en plutt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la division des grenadiers et sur la beaut du dfil; l'ambassadeur y resta compltement indiffrent, et l'on dit mme qu'il se permit de faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces vtilles. Sa Majest ne lui rpondit rien, mais, la revue suivante, elle feignit d'ignorer sa prsence. Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'tait donc possible! Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Mtivier? Eh bien, je l'ai chass de chez moi ce matin. On l'avait laiss pntrer, malgr ma dfense, car je ne voulais voir personne... Et, jetant un regard de colre sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, d'aprs lui, n'tait qu'un espion, et dtailla les raisons qu'il avait de le croire, raisons trs peu convaincantes, vrai dire, mais que personne ne se risqua rfuter. Quand on servit le champagne en mme temps que le rti, les convives se levrent pour fliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha galement de lui. Il la toisa d'un air dur, mchant, en lui tendant sa joue ride, rase de frais; on voyait, son air, qu'il n'avait point oubli la scne du matin, que sa dcision restait inbranlable, et que seule la prsence des invits l'empchait de la lui signifier une seconde fois! Se dridant enfin un peu, lorsque le caf fut servi au salon, il exposa, avec une vivacit toute juvnile, son opinion sur la guerre qui allait s'engager: Nos guerres avec Napolon, dit-il, seront toujours malheureuses tant que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une consquence dplorable du trait de paix de Tilsitt, nous nous mlerons des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous porter. Quant Bonaparte, une conduite ferme et des frontires bien gardes seront suffisantes pour l'empcher de mettre le pied en Russie, comme il l'a fait en 1807. --Mais comment nous dcider faire la guerre la France, prince? demanda Rostoptchine. Comment nous lverions-nous contre nos matres, contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Franais sont leurs idoles, Paris est leur paradis! Il leva la voix, pour tre bien entendu de tous: Tout est franais, les modes, les penses, les sentiments! Vous venez de chasser Mtivier, tandis que nos dames se tranent ses genoux. Hier, une soire, j'en ai compt cinq de catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une dispense du saint-pre, ce qui ne les empche pas d'tre peine vtues, et dignes de servir d'enseignes un tablissement de bains. Avec quel plaisir, prince, n'aurais-je pas retir du Muse la grosse canne de Pierre-le-Grand, pour en rompre, la vieille manire russe, les ctes toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait bien vite all tous les diables! Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tte et souriait la boutade de son convive: Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui tendant la main. --Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie toujours t'couter, et, le retenant doucement, il lui offrit baiser sa joue parchemine. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se levrent galement. IV La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'apert de la contrainte qui rgnait entre son pre et elle, et n'avait mme pas prt la moindre attention aux amabilits de Droubetzko, qui en tait sa troisime visite. Le prince et ses invits quittrent le salon, Pierre s'approcha d'elle le chapeau la main: Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il. --Oui certainement... Et son regard inquiet semblait lui demander s'il n'avait rien remarqu. Pierre, dont l'humeur tait toujours charmante aprs le dner, souriait doucement en regardant dans le vague: Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse? --Quel jeune homme? --Droubetzko. --Non, depuis peu.... --Vous plat-il? --Oui, il me parat agrable... mais pourquoi cette question? rpondit-elle, pensant toujours, malgr elle, la scne du matin. --Parce que j'ai observ qu'il ne venait jamais Moscou que pour tcher d'y trouver une riche fiance. --Vous l'avez remarqu? --Oui, et l'on peut tre sr de le rencontrer partout o il y en a une! Je le dchiffre livre ouvert.... Pour le moment, il est indcis: il ne sait trop qui donner la prfrence, ou vous, ou Mlle Karaguine. Il est trs assidu auprs d'elle. --Il y va donc beaucoup? --Oh! beaucoup!... Il a mme invent une nouvelle manire de faire la cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se reprochait parfois dans son journal. Il faut tre mlancolique pour plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est trs mlancolique auprs de Mlle Karaguine. --Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne figure, se disait: Mon chagrin serait assurment moins lourd si je pouvais le confier quelqu'un, Pierre par exemple; c'est un noble coeur, et il m'aurait donn, j'en suis sre, un bon conseil! --L'pouseriez-vous? continua ce dernier. --Ah! mon Dieu, il y a des moments o j'aurais t prte pouser n'importe qui, le premier venu, rpondit, presque malgr elle, la pauvre fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer et de se sentir charge ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, et de ne pouvoir y remdier; il ne reste plus alors qu'une chose faire, les quitter.... Mais o puis-je aller? --Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous? --Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie. La gaiet de Pierre s'vanouit: il la questionna affectueusement, en la suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna lui rpter que ce n'tait rien, qu'elle avait oubli de quoi il s'agissait, et que son seul ennui tait le prochain mariage de son frre, qui menaait de brouiller le pre et le fils. Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on m'a assur qu'ils allaient arriver.... Andr aussi est attendu de jour en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici. --Comment envisage-t-il prsent la chose? demanda Pierre, en faisant allusion au vieux prince. La princesse Marie secoua tristement la tte: Toujours de mme, et il ne reste plus que quelques mois pour finir l'anne d'preuve; j'aurais dsir la voir de plus prs.... Vous les connaissez de longue date? Eh bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? Andr risque tant en agissant contre la volont de son pre, que j'aurais voulu savoir... Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse lui demander la vrit, rien que la vrit, une disposition malveillante l'gard de la fiance de son ami; il tait vident que la princesse Marie attendait de lui un mot de blme. Je ne sais comment rpondre votre question, dit-il en rougissant sans cause, et en lui faisant part sincrement de ses impressions. Je n'ai pas analys son caractre, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais qu'elle est la sduction mme: ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous le dire. La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en plus: Est-elle intelligente? Pierre rflchit: Peut-tre non, peut-tre oui, mais elle ne tient pas en faire preuve, car elle est la sduction mme, et rien de plus. --Je dsire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant moi, reprit la princesse Marie avec tristesse. --Ils seront ici dans peu de jours, ajouta Pierre. Elle lui dit alors que son projet bien arrt tait de la voir ds son arrive, et de faire tout ce qui lui serait possible auprs de son pre pour lui faire accepter de bon gr sa future belle-fille. V Boris, qui n'avait pas russi trouver une riche hritire Ptersbourg, poursuivait Moscou les mmes recherches, et il hsitait entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et la princesse Marie; cette dernire lui inspirait, malgr sa laideur, plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dner du jour de la Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet dlicat qu'il avait en vue; ses assiduits furent galement en pure perte, car la princesse Marie ne lui prtait qu'une oreille distraite, ou lui rpondait au hasard. Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y mt une manire d'tre toute particulire. Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frres l'avait rendue trs riche, mais sa beaut n'tait plus la mme, bien qu'elle ft persuade, malgr tout, que jamais elle n'avait t plus belle et plus sduisante: sa nouvelle fortune contribuait entretenir ses illusions. Son ge la rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dners, de ses soupers, de l'agrable socit qu'elle runissait autour d'elle, sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. Celui qui l'aurait vite avec soin dix ans plus tt, y allait hardiment aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle marier, mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui tait indiffrent. Le salon Karaguine tait cette anne le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des dners et des soires invitations spciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse runion, compose d'hommes surtout, avec un excellent souper minuit, et l'on ne se sparait gure avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une reprsentation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'tre blase, de ne plus croire ni l'amiti, ni l'amour, ni aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos l-bas, l-bas. On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle dception en amour, ou qu'elle avait perdu un tre ador; rien de pareil ne s'tait pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader elle-mme que sa vie avait t prouve par de grandes douleurs, elle en avait peu peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait une constante et douce mlancolie; aussi, aprs avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain la causerie, la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rims, qui taient surtout fort en vogue chez les Karaguine. Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanit de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de penses et de posies sur des sujets graves et solennels. Elle tmoignait une faveur marque Boris, compatissait son dsillusionnement prcoce, et lui offrait les consolations de sa prcieuse amiti, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mystres pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les tnbres et la mlancolie; sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il crivit ces vers: La mort est secourable et la mort est tranquille.... Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile. Julie, enchante, trouva les vers dlicieux, et lui rpondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance: Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mlancolie! C'est un rayon de lumire dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le dsespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation. Boris, reconnaissant de ce touchant -propos, lui rpliqua aussitt par cette stance: _Aliment prfr d'une me trop sensible,_ _Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_ _Tendre mlancolie, ah! viens me consoler,_ _Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_ _Et mle une douceur secrte_ _ ces pleurs que je sens couler[13]._ Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprs, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, son tour, lui lisait l'histoire de la pauvre Lise[14], et l'motion le forait souvent s'arrter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils taient les seuls se comprendre, et s'apprcier leur juste valeur. Anna Mikhalovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de premire main auprs d'elle tous les renseignements dsirables sur la dot de Julie. Elle sut bientt que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, et de superbes forts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et rsilie aux dcrets de la Providence, elle dcouvrait mme, dans la douleur thre qui unissait l'me de son fils l'me de la riche hritire, le tmoignage certain de la volont du Trs-Haut. Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! disait-elle la mre.--Toujours charmante et mlancolique, cette chre Julie, disait-elle la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attache Julie, disait-elle son fils; je ne puis t'exprimer quel point je l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un tre cleste! Sa mre aussi me fait tant de peine: je l'ai trouve l'autre jour toute proccupe des comptes-rendus de ses terres et des lettres reues de Penza; elles ont une trs belle fortune, mais comme elle la rgit toute seule, on la pille, on la vole... ne pas s'en faire une ide! Boris souriait imperceptiblement en coutant ces dolances cousues de fil blanc, mais ne s'en intressait pas moins aux dtails de la gestion de Mme Karaguine. Julie attendait de pied ferme la demande de son tnbreux adorateur, bien dcide l'accueillir favorablement; mais son manque complet de naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation invitable de renoncer un sentiment peut-tre plus sincre, causaient Boris une rpulsion secrte qui l'empchait de faire un pas de plus en avant. Cependant son cong tirait sa fin. Chaque soir, en revenant de chez les Karaguine, il remettait sa dclaration au lendemain; mais le lendemain, aprs avoir contempl la figure couperose de Julie, la rougeur de son menton, dissimule sous une couche de poudre, ses yeux langoureux, sa physionomie affecte, prte changer son masque de mlancolie contre l'expression exalte de bonheur que sa proposition lui aurait invitablement donne, il sentait son ardeur se glacer; c'tait au point que l'attrait des belles proprits et de leurs revenus, dont il se considrait dj comme l'heureux propritaire, ne parvenait pas la raviver. Julie remarquait son indcision, et parfois elle craignait de lui avoir inspir une antipathie insurmontable, mais son amour-propre fminin chassait bientt cette pense de sa cervelle, et elle attribuait sa timidit l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mlancolie tournait cependant l'irritation, et elle se dcida prendre des mesures nergiques, dont l'arrive inopine d'Anatole Kouraguine lui facilita bientt l'excution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle devint d'une gaiet charmante, et tmoigna ce dernier une bienveillance des plus marques. Mon cher, dit Anna Mikhalovna son fils, je sais de bonne source que le prince Basile envoie son fils Moscou pour lui faire pouser Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je l'aime tant!... qu'en penses-tu? L'ide d'en tre pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de pnible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbcile comme Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exasprait Boris. Aussi rsolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de Julie! Elle le reut d'un air dgag et souriant, lui raconta combien elle s'tait amuse la veille, et le questionna sur son prochain dpart. Malgr son intention de lui dclarer ses sentiments et d'tre du dernier tendre, Boris ne put s'empcher de se rcrier, et d'accuser les femmes d'inconstance, de frivolit, et de changement d'humeur, suivant les personnes dont il leur plaisait d'agrer les hommages. Julie, offense, lui rpliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'tait plus ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui rpondre par un mot piquant, lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint son but, ce qui ne lui tait jusqu' prsent jamais arriv, arrta ce mot sur ses lvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression irrite et indcise, et lui dit demi-voix: Je ne suis point venu pour me fcher avec vous... au contraire, je..., et, en la regardant pour voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, suppliants, fixs sur lui dans une attente fivreuse..., toute trace de dpit en avait disparu: Il me sera facile, se dit-il part lui, de m'arranger de faon la voir rarement.... C'est commenc, il faut aller jusqu'au bout!... Et, rougissant de plus en plus, il continua Vous avez devin mes sentiments pour vous... Ces paroles auraient assurment pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne lui fit pas grce d'une seule syllabe et il fut oblig de dbiter tout ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais aim aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort bien ce qu'elle pouvait exiger en change des forts de Nijni et des terres de Penza, elle en reut le prix qu'elle souhaitait en avoir. Les arbres dont les rameaux secouaient les tnbres et la mlancolie furent bien vite oublis, et les heureux fiancs, tout entiers leurs projets d'avenir et l'arrangement en esprance de leur luxueuse demeure, firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprtrent clbrer au plus tt leur brillant mariage. VI Le comte Rostow, ayant laiss sa femme souffrante la campagne, arriva Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le prince Andr: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens et profiter de la prsence du vieux prince pour lui prsenter sa future belle-fille. L'htel des Rostow n'tant ni prpar, ni chauff pour les recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, qu'il ne comptait pas faire un long sjour. Un soir, une heure assez avance, les quatre voitures qui menaient la famille Rostow firent leur entre dans la cour d'une liaison de la rue des Vieilles-curies. Cette maison appartenait Marie Dmitrievna, qui l'occupait toute seule, depuis que sa fille tait marie, et que ses quatre fils servaient l'arme. L'ge n'avait pas courb sa taille: sa parole haute, ferme et brve, disait franchement son opinion chacun, et toute sa personne semblait tre une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les entranements de l'humanit, que pour sa part elle se refusait admettre. Leve chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, et vaquait aux soins de son mnage; ensuite, quand c'tait jour de fte, elle sortait en voiture, pour aller la messe, et visiter les prisons, ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, aprs avoir achev sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux qui venaient s'adresser sa charit. Ses audiences termines, elle dnait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un repas copieux et bien prpar invariablement suivi d'une partie de boston. Vers la soire, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune invitation, et ne faisait que fort rarement une exception sa rgle de conduite, en faveur des gros bonnets de la ville. Elle n'tait pas encore couche, lorsque les Rostow arrivrent en faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entre et remplirent le vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, ses lunettes abaisses sur le nez, la tte rejete en arrire, Marie Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de svrit. On aurait pu la croire profondment irrite contre eux, mais les ordres qu'elle donnait successivement ses gens, propos des bagages et des nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition: Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici! criait-elle sans mme leur souhaiter la bienvenue, tant elle tait occupe faire mettre o il fallait les malles qu'on apportait. Quant celles des demoiselles,... gauche! Voyons, que faites-vous l bouche bante! ajoutait-elle en s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! mais, te voil engraisse et embellie, dit-elle en attirant elle Natacha, qui tait toute rouge de froid sous son capuchon. Dieu, quel glaon! Dshabille-toi donc plus vite... et, se tournant vers le comte, qui lui baisait la main: Toi aussi, tu es gel, ma parole! Vite du rhum avec le th!... Soniouchka, bonjour... et elle souligna par cette locution franaise la faon lgrement cavalire, quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude. Lorsque tous les arrivants se furent dbarrasss de leurs vtements fourrs, on se runit autour de la table th, et Marie Dmitrievna embrassa chacun tour de rle: Je me rjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en causerons plus tard... Et elle s'arrta en jetant un coup d'oeil Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet devant elle. propos... qui enverras-tu chercher demain? continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhalovna... cette pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? Besoukhow, qui est galement ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle l'a relanc!... Il a dn chez moi mercredi. Quant celles-l, dit-elle en dsignant les jeunes filles, je les mnerai demain saluer la Iverskaa et de l chez la Aubert Chalm, car elles n'ont rien mettre, j'en suis sre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de modle!... La mode change tous les jours, c'est faire frmir! L'autre jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? ajouta-t-elle en reprenant son air svre. --Un peu de tout, des chiffons commander, la maison et le bien vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce ct.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour. --Bien, bien, elles seront en sret chez moi, j'en rponds, aussi en sret que si on les confiait au conseil de tutelle; je les chaperonnerai, je les gronderai, je les gterai, dit Marie Dmitrievna, en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa filleule. Le lendemain, le programme de la veille fut excut de point en point: on fit d'abord une visite la Sainte-Vierge, puis une autre Mme Aubert Chalm, la fameuse couturire, laquelle Marie Dmitrievna inspirait une telle terreur, que, pour s'en dbarrasser plus vite, elle lui cdait perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne partie du trousseau lui fut commande. Quand elles furent rentres, Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha part: prsent, causons.... Je te flicite, tu as accroch un charmant fianc, j'en suis ravie pour toi; quant lui, je le connais depuis son enfance... Natacha rougit de plaisir. Je l'aime, lui et toute la famille... coute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractre fantasque, dsapprouve ce mariage; mais le prince Andr n'est pas un enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, c'est toujours une chose fcheuse que d'entrer dans une famille qui vous reoit contre-coeur.... La conciliation est prfrable: mets-y du bon vouloir de ton ct, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en suis sre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta faveur... et tout ira bien! Natacha se taisait, non par timidit, comme le supposait peut-tre Marie Dmitrievna, mais parce qu'il lui tait toujours pnible qu'un tiers se mlt de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince Andr tait chose si part, si en dehors de ce monde, que personne, d'aprs elle, ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les autres? Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dpit du dicton: belles-soeurs ont laides querelles, car celle-l ne ferait pas de mal une mouche. Elle m'a demand te voir, tu pourras donc y aller demain avec ton pre... tche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la connaissance sera au moins faite pour son arrive, lui; son pre et sa soeur auront le temps de s'attacher toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce pas mieux ainsi? --Oui, sans doute, rpondit Natacha contre-coeur. VII Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince dcide, mais le comte Rostow n'y allait pas de bon gr: il avait peur de l'entrevue. Il ne se rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reue du vieux prince lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre rglementaire d'hommes, et cela en rponse une invitation dner qu'il lui avait adresse. Natacha, au contraire, vtue de sa plus belle robe, tait d'une humeur charmante: Impossible qu'ils se refusent m'aimer, cela ne m'est jamais arriv; et puis, je suis prte faire tout ce qui leur plaira, aimer le vieux parce qu'il est son pre, l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, les aimer tous enfin! peine furent-ils entrs dans le vestibule du vieil et sombre htel Bolkonsky, que le comte ne put s'empcher de pousser un soupir et de murmurer; Que Dieu nous protge! Son agitation tait visible, et ce fut d'un ton bas et humble qu'il demanda voir le prince et la princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit aussitt une trange confusion: celui qui s'tait charg du message fut arrt par un autre domestique l'entre de la grande salle; ils chuchotrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au mme instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux majordome au visage renfrogn et maussade revint dire au comte que le prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, les conduisit, avec une amabilit empresse, l'appartement de la princesse Marie. Cette dernire, intimide et toute rouge d'motion, s'avana lourdement leur rencontre, en faisant de vains efforts pour garder son sang-froid. Natacha lui dplut du premier coup d'oeil: sa mise lui sembla trop lgante, elle-mme trop frivole, trop vaine; une jalousie inconsciente de sa beaut, de sa jeunesse, de l'amour que lui portait son frre, l'avait, de tout temps, mal dispose son gard, et ce sentiment s'tait accru encore ce jour-l grce la tempte souleve par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait dclar sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il ne les recevrait pas; libre elle d'ailleurs d'agir sa guise. Tremblante d'motion, et craignant mme que son pre ne ft un coup de tte, elle se dcida pourtant les faire entrer chez elle. Je vous ai amen, chre princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, o l'on devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et aprs avoir dbit quelques autres lieux communs, de vous laisser ma fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course faire deux pas d'ici, je reviendrai la chercher. Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de causer coeur ouvert, et pour s'pargner lui-mme la rencontre si redoute du matre de la maison. Sa fille le devina, en fut humilie et changea de couleur; dpite d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accda volontiers au dsir du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, et continua discuter avec sa volubilit habituelle sur les plaisirs de la saison. Natacha, dj mal dispose par l'incident du vestibule, blesse surtout par la peur qu'avait tmoigne son pre, sentit tout son tre moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton d'indiffrence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la princesse, de son ct, lui parut sche et raide. Cette conversation laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas prcipits avec un bruit de pantoufles qui tranaient sur le parquet; le visage de la princesse Marie blmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le vieux prince entra, vtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet de coton sur la tte. Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est tmoin, que vous nous aviez honors de votre visite!... Je venais chez ma fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. Dieu m'en est tmoin... j'ignorais que vous fussiez l, rptait-il en appuyant sur ces mots d'un ton forc et dsagrable. La princesse Marie, debout, les yeux baisss, n'osait regarder ni son pre, ni Natacha, qui s'tait leve pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. Seule Mlle Bourrienne continuait sourire: Veuillez excuser, veuillez excuser.... Dieu m'en est tmoin, je l'ignorais... grommela encore le vieillard, et, toisant Natacha de la tte aux pieds, il se retira. Mlle Bourrienne fut la premire se remettre, et parla de la mauvaise sant du prince. La princesse Marie et Natacha se regardrent, interdites, sans profrer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis que ce silence prolong ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs dispositions une mutuelle antipathie. Le comte tant rentr sur ces entrefaites, Natacha se hta de faire ses adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-mme; elle lui en voulait mortellement de l'avoir place dans une aussi fausse situation, et de ne lui avoir rien dit de son fianc: Ce n'tait pas moi en parler la premire, et devant cette Franaise encore, se disait Natacha, pendant que la mme pense tourmentait la princesse Marie. Celle-ci sentait assurment qu'elle devait dire quelque chose propos du mariage, mais si, d'un ct, la prsence de Mlle Bourrienne la gnait, de l'autre le sujet par lui-mme tait si pnible, qu'elle ne savait comment l'aborder. Enfin, au moment o le comte sortait du salon, elle s'approcha rsolument de Natacha, lui saisit les mains, et murmura: Un instant, chre Natacha, il faut que... il faut que je vous dise combien je suis heureuse que mon frre... ait trouv son bonheur... Elle s'arrta, comme si elle s'accusait intrieurement de fausset, et Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitt le motif de son hsitation. Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi, dit-elle en s'loignant avec dignit, tandis que des larmes lui montaient aux yeux: Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit? pensa-t-elle. Ce jour-l on l'attendit longtemps l'heure du dner; assise dans sa chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout ct d'elle, lui baisait les cheveux. Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? a passera! --Mais si tu savais, quelle humiliation! --N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... embrasse-moi! Natacha releva la tte, leurs lvres se rencontrrent, et elle appuya son petit visage mouill de pleurs contre celui de son amie. Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-tre la mienne, mais c'tait terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?... Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant quoi s'en tenir sur la rception faite au pre et la fille, fit semblant de ne point remarquer sa figure bouleverse et continua plaisanter et causer avec ses convives, haute voix, comme d'habitude. VIII Ce mme soir, les Rostow allrent l'Opra, o Marie Dmitrievna leur avait procur une loge. Natacha n'y tenait gure, mais, comme cette attention tait son adresse, il ne lui tait pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en allant la grande salle pour y attendre son pre, elle passa devant une psych, qui reflta son image: elle ne put s'empcher de se regarder dans la glace et de se trouver jolie, si jolie mme qu'en se voyant elle se sentit pntre d'une amoureuse langueur. Mon Dieu, si au moins il tait ici!... Je ne me serais pas contente de l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidit que me causait une sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entour de mes bras, je me serais serre contre son coeur, je l'aurais forc plonger dans mes yeux ses regards pntrants, ses regards que je vois l vivants devant moi, se disait-elle.... Et que m'importent sa soeur et son pre! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire d'homme et d'enfant tout la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne supporterais jamais cette attente... Et elle se dtourna de la glace, retenant avec peine ses sanglots: Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas avec cette placide tranquillit? Comment peut-elle attendre avec cette constance inbranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute diffrente!... Et elle regarda fixement son amie, qui venait elle, en jouant avec un ventail. Dans ce moment d'motion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait plus d'aimer et de se savoir aime: elle sentait le besoin irrsistible de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de ses lvres les paroles d'amour dont son coeur dbordait. Pendant leur trajet, assise ct de son pre, elle suivait des yeux les rverbres qui scintillaient travers les vitres geles, oubliant ce qui l'entourait et s'abandonnant de plus en plus une mlancolie pleine de rves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout doucement, au bruit des roues qui grinaient sur la neige, devant le pristyle du thtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et Sonia sautrent lgrement terre, pendant que le comte descendait de la calche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversrent tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se proccuper des prludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement travers les portes closes. Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le capeldiener[15]leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La musique clata leurs oreilles; et les loges remplies de femmes dcolletes, et le parterre tout chamarr de brillants uniformes papillotrent devant leurs yeux blouis. Une voisine se retourna, et jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute fminine. La toile n'tait pas encore leve, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia s'assirent sur le devant, arrangrent leurs robes froisses par le trajet, et portrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces regards fixs sur elles, sur leurs bras, sur leurs paules, firent prouver Natacha une sensation la fois agrable et pnible, qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps, et qui rveilla en elle tout un monde d'motions, de dsirs, et de souvenirs en harmonie avec cette impression. Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnes du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu Moscou depuis longtemps, attirrent aussitt l'attention gnrale. On savait confusment que sa fille tait fiance au prince Andr, et que depuis les fianailles les Rostow n'avaient pas quitt la campagne: aussi examinait-on avec une vive curiosit celle qui allait pouser un des plus beaux partis de Russie! Natacha, dj fort embellie cette poque, tait particulirement en beaut ce soir-l, grce l'motion intrieure qu'elle prouvait, et qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubrance de vie et de jeunesse, avec une complte indiffrence pour tout ce qui l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher personne, tandis que sa main fine et mignonne, pose sur le rebord de velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour tour, en chiffonnant machinalement l'affiche. Regarde, il me semble voir l-bas Mme Alnine avec sa fille! lui dit Sonia. --Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraiss! s'cria le comte. --Voyez donc notre Anna Mikhalovna, quel bret elle a sur la tte! --Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancs, cela se voit tout de suite. --Comment donc? Droubetzko a t accept aujourd'hui mme! dit Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow. Natacha, suivant la direction du regard de son pre, aperut en effet le visage souriant et heureux de Julie, assise ct de sa mre: sur son cou rouge et couvert de poudre se prlassait un collier de perles; derrire elle on entrevoyait la jolie tte et les cheveux lisses de Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lvres de sa Julie, et il lui murmurait quelques mots l'oreille, en lui indiquant les Rostow. Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie mon gard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me sont tous indiffrents! Sur le second plan se dtachait la toque de velours vert qui encadrait la physionomie d'Anna Mikhalovna, triomphante sans doute, mais comme toujours rsigne la volont du ciel. Natacha connaissait par exprience cette atmosphre de joie et d'amour qui entoure toujours les fiancs, aussi sentit-elle sa tristesse s'accrotre leur vue, et le souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin mme lui revint plus poignant. Elle se dtourna brusquement. De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y penser?... Chassons toutes ces ides noires jusqu' son arrive!... Et elle se mit passer gaiement en revue les figures connues et inconnues que le parterre offrait son inspection. Au beau milieu du premier rang, appuy contre la rampe et tournant le dos la scne, se tenait Dologhow en costume persan: ses cheveux boucls et relevs en l'air lui faisaient une coiffure norme et trange. Trs en vue, sachant merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entour de la jeunesse dore de Moscou, envers laquelle il prenait des airs protecteurs, il semblait aussi son aise que s'il et t seul dans sa chambre. Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son ex-adorateur. L'aurais-tu reconnu?... Et d'o sort-il? demanda-t-il Schinschine, il avait compltement disparu! --Compltement, rpliqua ce dernier. Il a t au Caucase, il en a dcamp, puis on assure qu'il a t ministre, en Perse, de je ne sais quel prince souverain, qu'il y a tu le frre du Schah, et prsent toutes nos dames perdent la tte pour le beau Dologhow le Persan!... Il n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invit pour le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et Anatole Kouraguine les ont toutes affoles! Au mme moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; une magnifique natte de cheveux blonds tait pose en diadme sur sa tte; elle avait autour du cou un collier de grosses perles double rang, et ses paules, trs dcolletes, taient remarquables par leur blancheur et leur forme irrprochable. Elle mit beaucoup de temps s'asseoir, et tala avec fracas la riche toffe de sa robe. Natacha admirait les dtails et l'ensemble de cette splendide crature, lorsque, le regard de la splendide crature ayant rencontr celui du comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tte amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui connaissait toute la ville, se pencha vers elle. Y a-t-il longtemps que vous tes arrive, comtesse, lui dit-il.... Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amen mes fillettes.... On dit la Smnova parfaite.... Et le comte, est-il ici? --Oui, il avait l'intention de venir, rpondit Hlne, en examinant Natacha avec attention. Le comte Ilia Andrvitch se rassit. Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas Natacha. --Merveilleusement belle, rpliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne de passion pour elle. L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les civils, les femmes aux paules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous fixrent les yeux du ct de la scne, et Natacha suivit leur exemple. IX Des dcors figurant des arbres s'levaient de chaque ct du plancher de la scne; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se tenaient groupes au milieu; l'une d'elles, trs forte, et habille de blanc, assise l'cart de ses compagnes sur un escabeau, tait adosse un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avana vers le trou du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes normes, plume au bonnet et poignard la ceinture, s'approcha d'elle, et se mit chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser en compter les doigts, et attendit avec rsignation la mesure qui devait leur permettre cette fois de s'gosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trpigna des pieds, et les deux chanteurs, qui reprsentaient, ce qu'il parat, un couple d'amoureux, rpondirent ces trpignements par des sourires et des saluts droite et gauche, en manire de remerciements. Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d'esprit rendait ce soir-l particulirement pensive, tout ce spectacle tait surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les pripties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait des toiles grossirement peintes, des hommes et des femmes trangement accoutrs, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'clatante lumire; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle impression qu'elle en tait honteuse et embarrasse pour les acteurs! Elle chercha dcouvrir sur les physionomies de ses voisins l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, dirigs vers la scne, suivaient avec un intrt croissant ce qui s'y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagr, qu'il lui sembla, vrai dire, tre un enthousiasme de convention. Il faut probablement que cela soit ainsi, pensa-t-elle, en continuant examiner les ttes frises et pommades du parterre, les femmes dcolletes des loges, et surtout sa belle voisine Hlne, qu'on aurait pu croire presque dshabille, et qui, les yeux fixs sur la scne, souriait avec une placidit olympienne, jouissant de la lumire qui l'clairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se dgageait de la foule. Natacha se sentit peu peu envahir par une sorte d'ivresse qu'elle n'avait pas prouve depuis longtemps; oubliant le lieu o elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, elle regardait sans voir, pendant que les penses les plus incohrentes, les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: Ne pourrait-elle pas, par exemple, sauter de sa loge sur la scne et rpter l'air que venait de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'ventail ce petit vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur Hlne et la chatouiller dans le dos? Pendant une des pauses qui prcdaient toujours un nouveau morceau, la porte du parterre, du ct de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un lger bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent entendre dans l'troit passage: Voil Kouraguine! murmura Schinschine. La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire un superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avanait dans la direction de sa loge, d'un air la fois assur et bien lev; elle se rappela l'avoir vu au bal Ptersbourg. Il y avait du conqurant dans sa dmarche, ce qui aurait pu tre ridicule s'il n'avait t aussi beau, et si ses traits rguliers n'avaient pas eu une expression avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur. Bien que la toile ft dj leve, il avanait tranquillement le long du tapis, en choquant lgrement son sabre contre ses perons et en portant haut et avec grce sa tte, la chevelure parfume. Jetant un coup d'oeil Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gante sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tte, se pencha en avant, et lui adressa tout bas une question, en lui dsignant sa jolie voisine: Charmante! rpondit-il en parlant d'elle videmment, et elle le devina sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y asseyant, toucha amicalement du coude ce mme Dologhow que les autres traitaient avec une envieuse dfrence. Comme le frre et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont beaux tous deux! Schinschine lui conta demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un mot, justement parce qu'il l'avait trouve charmante. Le premier acte termin, le public se leva et ne fit que sortir et rentrer tour tour. Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les flicitations de la faon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation de sa fiance d'assister leur mariage. Natacha causa gaiement avec lui: c'tait pourtant ce charmant Boris dont elle avait t prise autrefois; mais, dans son tat de surexcitation anormale, tout lui paraissait simple et naturel. La belle Hlne souriait chacun de son ternel sourire, et Natacha se mit sourire comme elle, en parlant Boris. La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientt d'hommes intelligents et distingus; ces gens tenaient videmment faire voir au public qu'ils avaient l'insigne bonheur d'tre connus de celle qui l'occupait. Kouraguine, appuy contre la rampe de l'orchestre ct de Dologhow, fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flatte: elle se plaa mme de faon leur montrer son profil, ce qui, dans son sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu avant le second acte, on vit paratre Pierre, que les Rostow n'avaient pas encore aperu. Il semblait triste et il avait encore engraiss. la vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils changrent quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au mme moment le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et exprimaient une admiration si enthousiaste, et en mme temps si affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si prs, de sentir qu'elle lui plaisait, et de ne point le connatre. Au second acte, le dcor reprsentait un cimetire couvert de monuments funbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui figurait la lune. La nuit se fit sur la scne, au moyen d'abat-jour abaisss sur les quinquets; les cors et les contrebasses jourent en sourdine, et une foule de gens, draps de longs manteaux noirs, sortirent des coulisses. Ils se mirent agiter les bras comme des fous, et ils taient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de loin un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en tranant de force la demoiselle en blanc, qui maintenant tait en bleu; mais, heureusement pour elle, ils se mirent chanter tous ensemble avant de l'emmener plus loin. peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam retentirent dans la coulisse, et aussitt les hommes noirs s'agenouillrent et entonnrent un cantique, aux applaudissements ritrs des spectateurs, qui interrompirent mme plusieurs reprises ces pisodes touchants et varis. Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait involontairement le bel Anatole, le bras appuy sur le dossier du fauteuil de Dologhow, les yeux dirigs vers elle, et, sans y attacher la moindre importance, elle prouvait un vritable plaisir l'avoir subjugu ce point. La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant vers le comte ses belles paules, elle lui fit un signe du petit doigt et causa avec lui, sans prter la moindre attention ceux qui venaient lui prsenter leurs hommages: Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute la ville en parle, et je ne les connais pas encore. Natacha se leva et fit une rvrence la superbe comtesse, dont la louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empcher d'en rougir. Je tiens aussi devenir une Moscovite, continua la belle Hlne; quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles la campagne! La comtesse passait avec raison pour tre une femme sduisante: elle avait le don de dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier la flatterie avec le naturel le plus parfait. Il faut que vous me permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon sjour ici ne sera, comme le vtre, que de courte dure, il est vrai... aussi faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, dit-elle en s'adressant Natacha, avec son charmant sourire strotyp: Ptersbourg par Droubetzko, mon page, et par l'ami de mon mari, le prince Bolkonsky... Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire comprendre qu'elle tait au courant de leurs relations. Puis, afin de faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha passer dans sa loge. Au troisime acte, la scne reprsentait un palais clair _a giorno_, dont les grandes salles taient ornes de portraits en pied de chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon toute probabilit, taient un roi et une reine. Le roi fit quelques gestes, et entonna avec hsitation un grand air, dont, vrai dire, il se tira fort mal; la suite de quoi il s'assit sur un trne amarante. La jeune fille vtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus qu'une chemise: ses cheveux taient dnous, et elle exprimait son dsespoir en adressant ses chants la reine; mais, le roi ayant lev la main d'un air svre, une foule d'hommes et de femmes, les jambes nues, sortirent de tous les coins et se mirent danser. Les violons raclrent un air gai et lger: une des jeunes filles, qui avait de gros pieds et des bras maigres, se dtacha du groupe de ses compagnes, se droba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer au milieu de la scne, et commena sauter en l'air et frapper ses pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaa alors dans le coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublrent d'entrain, et il s'lana son tour en gigotant dans les airs: c'tait Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour excuter ces entrechats. ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trpigna, et le danseur s'arrta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les danses recommencrent jusqu'au moment o le roi pronona quelques paroles en cadence, et tous chantrent en choeur. Mais voil que tout coup une tempte clate, avec accompagnement de gammes et d'accords en mineur l'orchestre: la foule se disperse en courant, entrane avec elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit crier de plus belle et rappeler Duport avec un enthousiasme indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus cela rien de bizarre, mais elle souriait, au contraire, tout ce qu'elle voyait. N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hlne. --Oh oui! rpondit Natacha. X La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; un courant d'air froid y pntra en mme temps qu'Anatole, qui, le corps inclin, s'avanait avec prcaution pour ne rien dranger: Laissez-moi vous prsenter mon frre, dit Hlne, dont les yeux se portrent avec une vague proccupation de Natacha sur Anatole. Natacha tourna sa jolie tte vers ce beau garon, qui lui parut aussi beau de prs que de loin, et lui sourit par dessus son paule. Il s'assit derrire elle, et l'assura qu'il dsirait depuis longtemps lui tre prsent, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec les hommes; naturel et, bon enfant avec les premires, il surprit agrablement Natacha par sa simplicit et la nave bienveillance de son abord, et, malgr tout ce qui se dbitait sur son compte, il ne lui inspira aucune crainte. Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opra, et lui raconta comment la Smnovna tait tombe la dernire reprsentation. Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout coup du ton d'une ancienne connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que vous y preniez part, ce sera trs amusant.... On se runira chez les Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas? murmura-t-il, pendant que ses regards rpondaient aux yeux de Natacha qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses paules et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, mme en regardant ailleurs, et elle en prouvait un double sentiment de vanit satisfaite et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait mettre un terme leur indiscrte curiosit, en les forant se fixer de prfrence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxit ce qu'tait devenue cette pudeur instinctive qui s'levait comme une barrire entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher ce point d'un tranger? Comment en tait-elle venue, en causant de choses indiffrentes, redouter de se trouver si prs de lui, craindre de lui voir saisir sa main la drobe, ou mme de le voir se pencher sur son paule et y dposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui avait fait prouver ce sentiment d'intimit spontane: ses regards interrogateurs semblaient en demander l'explication son pre et la belle Hlne; mais cette dernire ne songeait qu' son cavalier, et le visage panoui de son pre, avec son air de contentement habituel, semblait lui dire: Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort aise! Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait profit pour fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se tirer de l, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitt, car il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien. La ville ne m'a pas trop plu mon arrive, lui rpondit-il en souriant. Ce qui rend une ville agrable, ce sont les jolies femmes, n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. prsent, c'est autre chose: je m'y trouve merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur. Natacha, sans comprendre l'intention cache sous ces paroles, en sentit cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que rpondre, elle se dtourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pense qu'il tait l tout prs, derrire elle, tourmenta de nouveau: Que fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fch contre moi? ou bien est-ce moi de rparer un tort... que je n'ai pas eu? Elle finit par se retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux sourire, sa parfaite assurance et sa cordialit sympathique. Cette irrsistible attraction la remplit de terreur, en lui rvlant, une fois de plus, l'absence de toute barrire morale entre elle et lui. Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et Natacha rentra dans celle de son pre, emportant l'impression d'un monde nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fianc, sa visite du matin, sa vie la campagne, tout fut oubli! Au quatrime acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu' ce qu'il en vnt s'abmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle remarqua. Elle se sentait mue et bouleverse, et, il faut bien le dire, Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, tait la cause de son agitation! Il reparut leur sortie, fit avancer leur voiture, les aida y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, et rencontra son regard passionn et tendre qui brillait dans l'ombre et lui souriait. la rentre du thtre, on se runit autour du samovar, et Natacha, sortant de sa stupeur, commena seulement alors comprendre ce qui s'tait pass en elle. Le souvenir du prince Andr la frappa comme un coup de foudre, le sang afflua sa figure, et, poussant un cri, elle s'enfuit dans sa chambre: Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu lui permettre cela...? pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, voir clair dans le chaos de ses impressions. L-bas, dans cette grande salle claire, o Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes gens, jusqu' la placide Hlne, avec son corsage outrageusement dcollet et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant enthousiasme.... L-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui avait sembl naturel et simple; mais ici, seule avec elle-mme, tout tait, au contraire, redevenu confus et sombre: Qu'ai-je donc? se demandait-elle.... D'o venait l'inquitude qu'il m'inspirait tout l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens? Sa mre, la seule personne qui elle aurait pu confier et avouer ses penses, n'tait pas l; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement svre et entier s'en serait effray. Natacha se trouvait donc rduite chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses. Suis-je devenue indigne de l'amour du prince Andr? se demandait-elle, et elle reprenait aussitt, en se raillant d'elle-mme: Allons donc, je suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien arriv du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu lui donner cette ide!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus jamais! Il est clair que je n'ai rien me reprocher, et que le prince Andr peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici? Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses doutes: elle sentait, en dpit de toutes les raisons qu'elle se donnait, que la puret de son amour pour son fianc s'tait vanouie jamais, et son imagination lui rptait de nouveau chaque dtail de son entretien avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le sourire plein de sduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui avait serr le bras. XI Anatole Kouraguine avait t renvoy de Ptersbourg par son pre, parce qu'il dpensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une somme gale de dettes, dont le payement lui tait incessamment rclam par ses cranciers. Le pre annona son fils qu'il les payerait pour la dernire fois condition qu'il irait vivre Moscou, o il lui avait obtenu une place d'aide de camp auprs du gnral gouverneur, et qu'il se dciderait enfin pouser une riche hritire, la princesse Marie par exemple, ou Julie Karaguine. Anatole accepta, se rendit Moscou et s'arrta chez Pierre: celui-ci le reut d'abord contre-coeur, mais il s'habitua bientt lui, partagea parfois ses orgies, et lui donna mme de l'argent sans en exiger le moindre reu. Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tte toutes les demoiselles, grce l'indiffrence qu'il leur tmoignait, et la prfrence qu'il affichait pour les bohmiennes et pour les actrices, pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations trs intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la table, et se montrait toutes les soires, tous les bals, o il faisait ostensiblement la cour plusieurs dames du grand monde, avec lesquelles il tait, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, ignore de tous, sauf de quelques intimes, qu'il tait dj mari. Un propritaire polonais, chez qui il avait t en garnison deux ans auparavant, l'avait forc pouser fille. Il abandonna sa femme peu de temps aprs, et acheta son beau-pre, moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de continuer sa vie de garon et de passer pour clibataire. Toujours satisfait de sa situation, de lui-mme et des autres, il n'admettait pas qu'il et pu mener une autre existence, et il n'avait, pensait-il, que des peccadilles se reprocher. Selon lui, la Providence, qui avait donn au canard la facult de nager, lui avait donn, lui Anatole Kouraguine, celle de possder 30 000 roubles de revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette conviction tait si fermement enracine dans son esprit, qu'elle s'imposait par cela mme son entourage: on lui cdait le pas en tout et pour tout, et on lui prtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple de recevoir et de ne jamais rembourser. Joueur, il ne l'tait pas, le gain le tentait peu: dpourvu de tout amour-propre, il tait compltement indiffrent l'opinion qu'on pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le dsespoir de son pre par ses incartades continuelles, qui compromettaient son avenir, et par ses railleries incessantes l'endroit des dignits et des honneurs. Il n'tait non plus avare, car il ne refusait jamais de rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'tait le plaisir et les femmes: ne voyant dans ce got rien de rprhensible ou de vil, incapable, aussi bien pour lui-mme que pour autrui, de calculer les consquences de ses actes et de ses passions, il se considrait, en somme, comme un homme irrprochable, mprisait franchement les coquins, et portait haut la tte avec une conscience tranquille. La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une assurance secrte et nave de leur innocence, fonde sur l'espoir du pardon: Il lui sera beaucoup pardonn parce qu'elle a beaucoup aim!--Il lui sera beaucoup pardonn parce qu'il s'est beaucoup amus! Dologhow, revenu depuis peu Moscou d'o il avait t exil, menait, aprs ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait gros jeu et se livrait tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles. Anatole apprciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait sincrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se gardait bien, du reste, de lui laisser souponner. part ces motifs d'un ordre tout spcial, il trouvait une jouissance, une habitude, presque une ncessit, diriger ainsi sa fantaisie une volont trangre. Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant aprs le spectacle, il dtailla une une, en connaisseur mrite, toutes les beauts de ses bras, de ses paules, de ses pieds, de sa chevelure, et annona son intention arrte de lui faire une cour assidue, sans se donner la peine de penser ce qui pourrait en rsulter pour eux deux: ces vulgaires considrations n'entraient pas dans ses habitudes. Elle est trs jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit Dologhow. --Je vais dire ma soeur qu'elle l'invite dner, rpliqua Anatole. Qu'en penses-tu? --Attends plutt qu'elle soit marie... --Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tte tout de suite. --Prends garde, tu as dj t attrap par une petite fille, rpondit Dologhow en faisant allusion son mariage. --C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde fois, repartit Anatole en riant de bon coeur. XII Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils se concertrent sur une dmarche tenter auprs du vieux prince; Natacha devina leur projet et en fut blesse et inquite. Elle attendait d'heure en heure le retour du prince Andr, et envoya deux fois dans la journe un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne faisait qu'accrotre son accablement, et le pnible souvenir de son entrevue avec la princesse Marie et son pre ajoutait sa fivreuse impatience le sentiment d'une terreur indfinissable. Il lui semblait parfois que le prince Andr ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui arriverait, elle, quelque chose de fatal! Il ne lui tait plus possible de rver lui comme par le pass, car ses rcentes impressions venaient aussitt se mler ses penses; elle se redemandait pour la centime fois si elle n'avait pas t coupable, si sa fidlit tait toujours la mme, et elle se retraait, en dpit d'elle-mme, les moindres dtails de la soire du thtre, les moindres nuances de la physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi redoutable qu'incomprhensible! en juger par son extrieur, elle semblait tre devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois! Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, tout son jeune monde d'aller l'glise de sa paroisse: Car je n'aime pas, disait-elle, les glises la mode, Dieu est le mme partout! Le prtre y est excellent et officie d'une manire parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs fassent ressortir davantage la saintet du lieu!... Je n'aime pas cela... c'est se donner trop d'aises! Marie Dmitrievna aimait et ftait religieusement le dimanche; chaque samedi, sa maison tait lave du haut en bas; ni elle ni ses domestiques ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la messe. Elle faisait ajouter un plat de plus son dner, et donner de l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rti une oie, ou un petit cochon de lait. Nulle part la solennit de ce jour ne se traduisait aussi visiblement que sur la figure large et pleine, et habituellement srieuse, de la matresse de la maison. Lorsqu'aprs la messe on eut servi le caf dans le salon, dont les meubles taient dbarrasss de leurs housses, on vint lui annoncer que sa voiture tait avance; drape dans son chle des grands jours de fte, elle se leva et annona qu'elle allait faire une visite au vieux prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui propos de Natacha. Bientt aprs, Mme Aubert Chalm, la fameuse couturire, vint essayer des robes cette dernire, qui, acceptant avec joie cette diversion, se retira avec elle dans sa chambre. Au moment o, la tte penche en arrire, elle examinait dans la psych le dos du corsage, qui tait seulement faufil et sans manches, elle entendit la voix de son pre et celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive motion: c'tait la voix d'Hlne. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus souriante que jamais, vtue d'une robe de velours violet larges revers: Ah! ma charmante, ma toute belle! s'cria-t-elle, je suis venue pour dire votre pre que c'est vraiment incroyable d'tre ici, et de ne voir me qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges dclamera..., et si vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout fait avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoy vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf heures? Puis, saluant d'un signe de tte la couturire, qu'elle connaissait de longue date, et qui lui rpondit par une profonde rvrence, elle s'assit dans un fauteuil prs de la glace, et, tout en donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grce, elle continua bavarder avec la plus affectueuse cordialit, s'extasier sur la beaut de Natacha, admirer ses nouvelles toilettes, faire ressortir la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille celle qu'elle venait de recevoir de Paris: Figurez-vous, ma charmante, qu'elle est en gaze reflets mtalliques.... Mais peu importe!... vous embellissez tout ce que vous portez! La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renatre et recevait avec bonheur les loges de cette aimable comtesse, qui lui avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui maintenant lui tmoignait une bonne grce si parfaite. Elle en avait la tte tourne; Hlne, de son ct, tait sincre, mais cette sincrit n'excluait point son arrire-pense de l'attirer chez elle: en effet son frre l'en avait prie, et, tout en se faisant une joie de servir ses intrts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait t jalouse autrefois de Natacha propos de Boris, mais aujourd'hui elle n'y pensait plus, et elle lui souhaitait srieusement tout ce qu'elle dsirait pour elle-mme. Elle la prit part au moment de la quitter. Mon frre a dn chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire.... Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de vous, ma belle! Natacha devint pourpre ces mots. Oh! comme elle rougit, la chre enfant... vous viendrez, bien sr?... Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous clotrer, et, supposer que vous soyez fiance, je suis sre que votre futur serait charm de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutt que de prir d'ennui. Elle sait que je suis fiance, se disait Natacha, et cependant elle a plaisant de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture mme!... Donc, il n'y a rien de mal l dedans. Grce l'influence qu'Hlne exerait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-l redevint tout coup simple et naturel: C'est une vraie grande dame, elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu? se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise. Marie Dmitrievna revint pour dner: il tait facile de voir, son silence et son air absorb, qu'elle avait subi une dfaite. Trop mue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle rpondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrment qu'elle n'aimait pas la voir chez elle, et dconseilla toute intimit de ce ct. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, vas-y, cela te distraira! XIII Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles la soire des Besoukhow. Bien que la socit y ft trs nombreuse, la majeure partie en tait inconnue aux Rostow, et le comte remarqua mme avec dplaisir qu'elle tait presque exclusivement compose d'hommes et de femmes dont les allures se faisaient remarquer par un extrme laisser-aller. La jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Franais, et entre autres Mtivier, qui tait devenu l'intime de la maison depuis l'arrive d'Hlne Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte prit-il, part lui, la rsolution de ne pas jouer, de ne pas quitter ses filles, et de les emmener aussitt que la grande artiste aurait fini de dclamer. Anatole, qui s'tait plac prs de la porte pour ne pas manquer leur entre, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, dj en proie la mme trange motion de vanit satisfaite et d'effroi indicible qu'elle avait prouve au thtre. Hlne la reut avec force dmonstrations de joie, et la complimenta trs haut sur sa beaut et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges tait alle se costumer dans une pice voisine, on aligna les chaises, on s'assit, et Anatole se disposait occuper une place ct de Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en empara, et l'obligea ainsi se mettre derrire eux. Mlle Georges ne tarda pas reparatre, drape d'un chle rouge, relev sur l'paule, de manire laisser voir, dans toute leur beaut, ses gros bras fossettes; elle s'arrta au milieu de l'espace qui lui avait t mnag devant l'auditoire, prit une attitude affecte, qui souleva nanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard profond et sombre, elle se mit dclamer en franais une longue tirade de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour tour, tantt elle redressait la tte d'un air superbe; tantt, roulant des yeux hagards, elle laissait chapper des sons rauques de sa puissante poitrine, et semblait prte touffer! Adorable! divin! dlicieux! criait-on de tous cts. Natacha, le regard fix sur la forte tragdienne, ne voyait ni ne comprenait rien; elle sentait seulement qu'elle tait plonge de nouveau dans ce monde trange, insens, mille lieues du rel, o le bien et le mal, l'extravagant et le raisonnable, se mlaient et se confondaient. Effraye et mue, elle attendait quelque chose. Le monologue termin, on se leva et l'on acclama Mlle Georges tout rompre. Comme elle est belle! dit Natacha son pre, qui essayait aussi de se frayer un chemin dans la foule jusqu' l'minente artiste. --Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole l'oreille de Natacha, de faon tre entendu d'elle seule.--Vous tes ravissante, et, depuis l'instant o vous m'tes apparue, je n'ai plus.... --Allons, viens donc, Natacha, s'cria le comte en se retournant. Elle se rapprocha de son pre et fixa sur lui un regard perdu. Mlle Georges rcita plusieurs autres scnes, et prit ensuite cong de la socit, qui fut aussitt engage passer dans la grande salle. Le comte se disposait partir, mais Hlne vint le supplier avec tant d'insistance de ne point lui gter le plaisir de ce petit bal improvis, en emmenant ses filles, qu'il cda ses prires et resta. Anatole s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui rpter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle tait ravissante et qu'il l'aimait. Pendant l'cossaise qu'ils dansrent ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si elle n'avait pas rv la dclaration qu'elle en avait reue pendant la valse; mais, la fin de la premire figure, elle sentit qu'il lui serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, lorsque l'expression tendre et assure de son regard l'arrta tout court sur ses lvres: Ne me parlez pas ainsi, je suis fiance, j'en aime un autre, dit-elle vivement en baissant les yeux. --Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler en rien:--Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime follement.... Est-ce ma faute si vous tes si sduisante!... nous faire la figure! Natacha regardait autour d'elle d'un air effar, et paraissait plus agite que de coutume. Aprs l'cossaise vint le tour du Grossvater; son pre voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et cependant, de quelque ct qu'elle se tournt, elle se sentait sous le feu des yeux d'Anatole. Au moment o elle entrait dans la chambre de toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se dcoudre, elle fut rejointe par Hlne, qui lui reparla, en riant, de l'amour de son frre. Elles passrent ensemble dans le boudoir ct, Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec lui. Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez vous: me condamnerez-vous alors ne vous voir jamais? Je vous aime la folie. Je ne pourrais donc jamais... et, l'empchant d'avancer, il pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et passionns plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en dtacher: Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans les siennes.... Nathalie! --Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire, sembla lui rpondre le regard perdu de Natacha.... Des lvres brlantes effleurrent les siennes..., mais au mme instant il s'arrta et Natacha se sentit dlivre.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se faire entendre l'entre du boudoir... c'tait Hlne! Natacha la vit s'approcher: interdite et frmissante, elle se retourna vers lui comme pour lui demander une explication, et alla la rencontre de la comtesse. --Un mot, un seul mot! poursuivit Anatole. Elle ralentit le pas, car elle avait hte de lui entendre prononcer ce mot, qui claircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de rpondre. Nathalie, un mot, un seul! rptait-il, ne sachant en ralit ce qu'il voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrrent tous trois au salon. Les Rostow dclinrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux. Natacha passa une nuit blanche, tourmente par le problme qu'elle ne parvenait pas rsoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurment, elle aimait le prince Andr et n'avait point oubli sa vive affection pour lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'tait indiscutable: Autrement cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je rpondu l'autre soir par un sourire son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aim tout de suite, premire vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, gnreux et beau, et que par consquent je ne pouvais m'empcher de l'aimer! Qu'y faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre, et elle se rptait cela mille fois, sans trouver une rponse plausible aux questions qui l'pouvantaient! XIV Le jour ramena les soucis et le remue-mnage habituels: on se leva, on s'habilla, on bavarda, les couturires et les modistes parurent tour de rle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se runit enfin pour le djeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par l'insomnie, cherchait arrter au vol tout regard indiscret, et faisait son possible pour paratre telle que d'habitude. Aprs le th, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela elle Natacha et le vieux comte: Eh bien, mes amis, tout bien pes, voici mon conseil: hier j'ai vu, comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parl, et croiriez-vous qu'il a lev la voix... mais il n'est pas facile de me fermer la bouche, je lui ai dfil tout mon chapelet. --Qu'a-t-il dit? demanda le comte. --Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais quoi bon en parler? Cette fillette en est dj bien assez tourmente. Mon conseil est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner Otradno, et d'y attendre.... --Non, non! s'cria Natacha. --Si, si! rpliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton fianc tait ici, une brouille serait invitable, tandis que, seul avec le vieux, il parviendra le retourner comme un gant, et il ira te chercher. Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir Moscou, ou aller Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait refuser son consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu' Otradno. C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, d'avoir men Natacha chez eux. --Il n'y a pas le regretter, il aurait t difficile de ne pas lui donner ce tmoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire! Le trousseau est prt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde! Puis, tirant de son ridicule une lettre crite par la princesse Marie, elle la remit Natacha: C'est pour toi! La pauvrette s'inquite. Elle craint que tu ne doutes de son affection. --C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha. --Quelle folie! mais tais-toi donc! s'cria Marie Dmitrievna avec emportement. --Je ne m'en rapporte personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas, repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrit et dcid, qui frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et frona les sourcils. --Tu me feras le plaisir, ma trs chre, de ne point me contredire: ce que j'ai dit est vrai... va lui rpondre. Natacha quitta le salon sans rpliquer. La princesse Marie lui dpeignait en quelques lignes tout son chagrin du malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les sentiments de son pre, de croire l'affection qu'elle portait celle qu'avait choisie son frre, pour qui elle tait prte tout sacrifier: Ne croyez pas, crivait-elle, que mon pre soit mal dispos envers vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est foncirement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils heureux. Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure o elles pourraient se voir. Natacha s'assit et traa machinalement ces deux mots: Chre princesse... Alors elle dposa la plume. Comment continuer? Qu'avait-elle lui dire aprs la soire de la veille?... Oui, c'est fini, tout est chang maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais dois-je le faire?... C'est horrible!... Et, pour ne pas s'abandonner plus longtemps ces effrayantes penses, elle rejoignit Sonia, qui tait occupe choisir des dessins de tapisserie. Aprs dner, elle reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: Est-ce vraiment fini? se disait-elle, bien fini?... Ce pass est-il donc vritablement effac de mon coeur? Elle ne mconnaissait pas la violence du sentiment qu'elle avait prouv pour le prince Andr, mais aujourd'hui elle aimait Kouraguine, et son imagination lui reprsentait tour tour, et le bonheur mille fois caress dans ses rves qui devait tre son partage, quand elle serait marie Bolkonsky, et les moindres incidents de la veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son tre: Pourquoi ne puis-je aimer les deux la fois? se disait-elle avec garement: alors seulement j'aurais pu tre heureuse; tandis qu'il m'est impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutt comment le cacher au prince Andr? Dois-je dire adieu jamais son amour qui a si longtemps fait tout mon bonheur? Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystrieux. Un petit homme m'a remis cela pour vous...--et elle lui tendit une lettre:--Seulement, au nom du ciel... Natacha prit machinalement la lettre, la dcacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la lettre tait de lui, de celui qu'elle aimait: Oui, je l'aime, se dit-elle. S'il en tait autrement, garderais-je entre les mains cette lettre brlante de passion? Tremblante d'motion, elle la dvorait des yeux, et dcouvrait dans chaque ligne un cho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il l'avouer, avait t compose par Dologhow: elle commenait ainsi: Mon sort s'est dcid hier soir: tre aim de vous, ou mourir!... Je n'ai pas d'autre issue!... Anatole lui disait ensuite que ses parents, elle, ne consentiraient pas lui donner sa main, cause de certaines raisons secrtes, qu'il ne pouvait dvoiler qu' elle seule, mais que, si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force humaine ne pourrait mettre alors obstacle leur bonheur.... L'amour triomphe de tout!... Il l'enlverait et l'emmnerait au bout du monde! --Oui, je l'aime! se rpta Natacha en relisant pour la vingtime fois ces phrases brlantes, et en se pntrant de plus en plus de l'ardeur dont elles taient empreintes. Marie Dmitrievna, qui avait t invite chez les Arharow, proposa aux jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prtexta une migraine, et se retira chez elle. XV Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canap, toute habille. Une lettre dcachete tait sur la table ct d'elle et frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles un regard stupfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une explication sur ses traits. Son visage tait calme et heureux, tandis que Sonia, ple, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en larmes. Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller jusque-l? N'aime-t-elle donc plus son fianc?... Et ce Kouraguine? Mais c'est un misrable, il la trompe, c'est vident. Que dira Nicolas, ce bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc l ce que cachait le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura dcachet la lettre sans se douter de qui elle lui venait, elle en aura t offense, bien sr... Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une fois, et l'appela doucement. Natacha se rveilla en sursaut. Ah! te voil de retour! dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; mais, remarquant aussitt le trouble de son amie, sa figure trahit l'embarras et la dfiance: Sonia, tu as lu la lettre? --Oui, murmura Sonia. --Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite me, nous nous aimons; tu vois, il me l'crit. Sonia n'en pouvait croire ses oreilles. Bolkonsky? dit-elle. --Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse.... Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour. --Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc dj oubli? Natacha l'coutait sans avoir l'air de la comprendre: Quoi! tu romps avec le prince Andr? --Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... coute-moi, rpliqua Natacha avec emportement. --Non, je ne le croirai jamais, rpta Sonia, et j'avoue que je n'y comprends rien.... Comment! pendant toute une anne tu aimes un galant homme, et puis tout coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! Comment! en trois jours oublier tout?... --Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., que je n'ai jamais aim que lui. Mets-toi l, et coute. Alors elle l'attira elle, en l'embrassant de force: J'avais souvent entendu dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne l'avais pas encore prouv... il est tout diffrent de l'autre! peine l'ai-je entrevu, que j'ai devin en lui mon matre, je me suis sentie son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma faute! --Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer ainsi... et cette lettre reue en cachette? Comment as-tu pu l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir dissimuler ni sa frayeur ni sa rpugnance. --Je n'ai plus de volont, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? s'cria Natacha avec une exaltation croissante, o se mlait cependant une certaine crainte. --S'il en est ainsi, j'empcherai cela, je te le jure, je dirai tout. Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia. --Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous spare!... Sonia eut honte et piti de sa terreur: Qu'y a-t-il eu entre vous? Que t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous? --Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans rpondre sa question, ne me tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se mler de cela, car je me suis confie toi. --Mais pourquoi tous ces mystres? Pourquoi ne demande-t-il pas tout simplement ta main? Le prince Andr t'a laisse entirement libre d'en disposer.... As-tu pens, as-tu cherch dcouvrir quelles sont les raisons secrtes de sa conduite? Natacha, stupfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se prsentait elle pour la premire fois, elle ne savait qu'y rpondre: Ses raisons secrtes? rpta-t-elle... il y en a, voil tout! Sonia soupira et secoua la tte: Si ses raisons taient bonnes... dit-elle. Natacha, devinant ce qu'elle allait dire, l'interrompit vivement. Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas! --Est-ce qu'il t'aime? --S'il m'aime? rpliqua Natacha en souriant avec mpris l'aveuglement de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?... --Mais si c'est un homme sans honneur?... --Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas! --Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec nergie, il doit dclarer ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est moi qui m'en charge: je lui crirai et je raconterai tout papa! --Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'cria Natacha. --Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense ton pre, Nicolas! --Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en, va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel tat tu me mets!... Sonia sortit prcipitamment de la chambre; les sanglots l'touffaient. Natacha s'approcha de la table, et crivit sans hsitation la princesse Marie la rponse que, le matin encore, il lui avait t impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince Andr lui ayant laiss toute libert d'action, elle profitait de sa gnrosit; qu'aprs y avoir mrement rflchi, elle la priait d'oublier le pass, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, et lui dclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frre. Tout, dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une excution facile. Le vendredi suivant fut fix pour le dpart des Rostow, qui retournaient la campagne, et le mercredi, le comte, accompagn d'un acheteur, se rendit dans son bien prs de Moscou. Ce mme jour Sonia et Natacha, invites un grand dner chez les Karaguine, y furent chaperonnes par Marie Dmitrievna. Anatole s'y trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une faon mystrieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dner. Natacha, leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia: Eh bien, Sonia, commena-t-elle d'une voix insinuante, comme font les enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc que nous nous sommes expliqus tout l'heure... toi qui disais sur son compte tant d'absurdits. --Et aprs, qu'en est-il rsult? Je suis bien aise, Natacha, de voir que tu n'es pas fche contre moi! Dis-moi la vrit! Natacha se prit rflchir: Ah! Sonia, si tu pouvais le connatre comme je le connais, moi! Il m'a dit... il m'a demand de quel genre tait mon engagement avec Bolkonsky, et il a t si heureux d'apprendre qu'il dpendait de moi de le rompre! Sonia soupira: Mais, tu n'as pas encore rompu.... --Et si je l'avais fait, si tout tait fini entre Bolkonsky et moi? Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi? --Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends rien.... --Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu verras! Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de Natacha; elle devenait au contraire plus svre et plus srieuse mesure que son amie y mettait plus de clinerie. Natacha, dit-elle, tu m'avais prie de ne plus t'en parler, c'est toi qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystres? --Encore le mme soupon! reprit Natacha. --J'ai peur pour toi. --De quoi as-tu peur? --J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermet, quoique effraye elle-mme de ses paroles. La figure de Natacha prit une expression mchante. --Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tt possible: cela ne vous regarde pas, c'est moi qui en ptirai, et pas vous, n'est-ce pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te dteste, tu es mon ennemie pour toujours! Et ces mots elle quitta la chambre, et vita, le lendemain, avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant grands pas dans son appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail quelconque: l'motion qui la travaillait intrieurement se lisait sur ses traits fatigus, et il s'y mlait un sentiment inavou de culpabilit. Malgr tout ce que cette tche avait de pnible pour elle, Sonia ne la quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprs d'une des fentres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, car elle la vit faire un signe un militaire qui passait en traneau, et que Sonia supposa devoir tre Anatole. Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutume de Natacha pendant le dner et la soire; visiblement proccupe, elle rpondait de travers tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les phrases qu'elle avait commences, et riait sans raison et tout propos. Sonia aperut aprs le th du soir une femme de chambre qui entrait chez Natacha d'un air mystrieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait de lui tre remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet inavouable, dcide l'excuter peut-tre dans quelques heures, elle frappa violemment la porte, mais n'obtint aucune rponse: Elle va fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec dsespoir. Elle tait triste aujourd'hui, mais rsolue, et l'autre jour elle a pleur en prenant cong de son pre.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais que dois-je faire?... Le comte est absent!... crire Kouraguine, lui demander une explication, mais pourquoi me rpondrait-il? crire Pierre, comme l'avait demand le prince Andr en cas de malheur, mais n'a-t-elle pas dj rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoy sa rponse la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler Marie Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entire, ce serait une dlation!... Quoi qu'il en soit, c'est moi d'agir, se disait-elle en poursuivant ces rflexions dans le sombre couloir, c'est moi de prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comble, et mon affection pour Nicolas.... Duss-je ne pas bouger de trois nuits, je ne dormirai pas, je l'empcherai de force de sortir, je ne laisserai pas le dshonneur et la honte entrer dans la famille! XVI Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de l'enlvement de Natacha avait t combin par ce dernier, et devait s'excuter le jour mme o Sonia faisait serment de ne pas la perdre de vue. Natacha, de son ct, avait promis de se trouver dix heures du soir la porte de l'escalier drob, afin de rejoindre Kouraguine, qui l'y attendrait, pour l'emmener dans une troka, soixante verstes de Moscou, au village de Kamenka. L un prtre interdit devait les marier; aprs cette crmonie drisoire, un second relais de chevaux les conduirait plus loin sur la route de Varsovie, o ils espraient prendre la poste la premire station, et passer ensuite la frontire. Anatole s'tait muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de vingt mille roubles, que lui avaient procurs Dologhow et sa soeur. Les deux tmoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, hussard en retraite, sans volont aucune, mais compltement dvous Kouraguine, prenaient le th dans la premire pice, pendant que dans le grand cabinet voisin, dont les murs taient recouverts de haut en bas de tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le matre du logis, vtu d'un bechmel[16]de voyage, les pieds chausss de bottes montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, comptait les assignats aligns en paquets, et inscrivait des chiffres sur une feuille volante: Il faudra bien donner deux mille roubles Gvostikow? --Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pice du fond, o un valet de chambre franais emballait leurs effets. --Quant Makarka (c'tait le petit nom donn Makarine), il est dsintress, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, les comptes sont rgls... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui tendant la feuille. --Mais sans doute, c'est bien cela, rpliqua Anatole, qui ne l'avait pas cout, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien voir. Dologhow referma le bureau: Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce tout cela; il en est temps encore. --Imbcile! repartit Anatole, ne dis donc pas de btises; si tu savais..., mais le diable seul sait ce qui en est. --Vrai, n'y pense plus, je te parle srieusement... ce n'est pas une plaisanterie que tu entames l! --Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...--et Anatole frona le sourcil:--Je n'ai plus le temps d'couter tes sornettes. Dologhow le regarda d'un air hautain: Voyons, je ne plaisante pas... coute! Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prter attention, et par gard pour son ami, dont il subissait malgr lui l'influence. coute-moi, je t'en prie, pour la dernire fois. Pourquoi plaisanterais-je? T'ai-je mis des btons dans les roues? N'est-ce pas moi, au contraire, qui t'ai arrang tout cela, qui t'ai dnich le prtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouv de l'argent? --Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas reconnaissant? Et il embrassa Dologhow. --Je t'ai aid, mais je te dois la vrit: l'entreprise est dangereuse, et, en y rflchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlveras? merveille. Aprs? Le secret transpirera, on apprendra que tu es mari, et tu seras poursuivi au criminel! --Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqu, reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornes mettent revenir sur leurs arguments, il lui rpta pour la centime fois toutes les raisons qu'il lui avait dj dbites: Ne t'ai-je pas dit: premirement, que si le mariage est illgal, ce n'est pas moi qui en rpondrai; et secondement, que s'il est lgal, c'est bien indiffrent, puisque personne l'tranger n'en saura rien.... N'est-ce pas cela? Et maintenant, plus un mot l-dessus! --Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et.... --Au diable! s'cria Anatole en se prenant la tte deux mains. Vois un peu comme il bat! Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua sur son coeur: Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie desse! Les yeux effronts et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie: Et lorsque l'argent sera puis, alors.... --Alors, rpta Anatole lgrement interdit par cette perspective inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez caus! Il est l'heure! ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pice voisine. En aurez-vous bientt fini? dit-il en s'adressant avec colre aux domestiques. Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de servir n'importe quoi avant le dpart, et alla ensuite rejoindre Makarine et Gvostikow, en laissant l Anatole, qui, tendu sur le divan de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des paroles sans suite. Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin. --Je n'ai besoin de rien, rpondit Anatole. --Viens, Balaga est arriv! Anatole se leva et entra dans la salle manger. Balaga tait un cocher de troka, trs rput dans son mtier, et qui leur avait constamment fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que de fois ne l'avait-il pas men au petit jour de Tver Moscou et ramen de Moscou Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y tait en garnison! Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de bohmiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crev leur service de chevaux de prix, et cras de passants et d'izvotchiks? Ses matres, comme il les appelait, le dlivraient toujours des griffes de la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient des nuits entires la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, parfois aussi ils lui versaient flots du champagne et du madre, son vin favori. Il tait dans leurs secrets et connaissait sur leur compte bien des histoires qui eussent valu la Sibrie tout autre qu'eux.... Aussi, que de milliers de roubles lui avaient pass par les mains? Il les aimait sa faon; il aimait surtout avec frnsie cette course vertigineuse de dix-huit verstes l'heure. Il aimait culbuter les izvotchiks, acculer les pitons dans le foss, lancer un coup de fouet en passant un paysan qui se rejetait de ct plus mort que vif, parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevtres de Moscou, et enfin s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs voix enroues et avines: Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont l de vritables seigneurs! Anatole et Dologhow, de leur ct, faisaient grand cas de son talent de cocher, et ils l'aimaient par conformit de gots. Balaga marchandait toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-mme, et se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses matres il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait la maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, aprs les avoir salus jusqu' terre, les suppliait de le tirer d'embarras en lui avanant un ou deux milliers de roubles, jusqu' ce qu'un beau jour on et fait droit sa requte. Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au menton, il portait un caftan en drap gros-bleu trs fin, doubl de soie, et par-dessus, un vtement fourr. Il se signa en entrant, le visage tourn vers l'angle de droite, il tendit ensuite Dologhow sa main hle: Salut Fdor Ivanovitch, lui dit-il. --Bonjour, mon ami. --Salut Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant Anatole et en lui tendant aussi la main. --coute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?--dit ce dernier en lui tapant sur l'paule.--Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec quels chevaux es-tu venu, dis?... --J'ai fait ce que vous m'avez ordonn: j'ai attel les vtres, les furieux! --C'est bon, et tu n'hsiterais pas les crever, pourvu qu'ils franchissent la distance en trois heures? --Mais si je les crve, comment marcherons-nous? rpondit Balaga en souriant de son mot. --Je te casserai la mchoire, tu entends... pas de plaisanteries! s'cria Anatole en roulant de gros yeux. --Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme me mnager pour mes matres... On les lancera fond de train, voil tout! --Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi! --Assieds-toi donc, rpta Dologhow. --Je resterai debout, Fdor Ivanovitch. --Assieds-toi, et pas de btises, reprit Anatole en lui versant un grand verre de madre. Les yeux de Balaga brillrent la vue de son vin bien-aim. Aprs l'avoir d'abord refus par politesse, il finit par l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie rouge chiffonn qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet fourr. Quand partons-nous, Excellence? --Mais...,--Anatole regarda sa montre--tout l'heure! Fais attention, Balaga, au moins pas de retard! --Tout dpendra du dpart, petit pre; s'il se fait heureusement, alors.... Ne vous ai-je pas men une fois, en sept heures, de Tver ici? Tu ne l'as pas oubli, Excellence? --Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre vnration.... Figure-toi qu'il m'a men, un jour de Nol, de Tver ici avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voil-t-il pas que nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les deux derniers! --Mais aussi quels chevaux! J'avais attel ensemble deux jeunes timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fdor Ivanovitch, poursuivit Balaga, ces fous furieux ont vol pendant soixante verstes travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient de froid.... Je jette les rnes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je crie, et je culbute dans le traneau!... Il n'y avait plus qu' les laisser faire et nous cramponner de notre mieux..., et nous volmes ainsi trois heures durant. Le cheval de vole de gauche seul en est crev! XVII Anatole sortit un moment, et revint bientt, vtu d'une petite pelisse retenue la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en argent, et coiff d'un bonnet garni de zibeline, pos de ct d'un air crne, qui seyait merveille sa belle figure. Il se regarda dans la glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin: Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu! Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous l'accompagner, mais il tenait rendre cette scne attendrissante et solennelle. Il parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balanait sur une jambe: Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma jeunesse, nous avons vcu, nous nous sommes amuss, nous avons fait des folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais l'tranger. Adieu, mes enfants... votre sant, hourra!... Et, avalant d'un trait le contenu de son verre, il le jeta terre, o il se brisa en mille morceaux. votre sant! dit Balaga en vidant le sien son tour et en essuyant sa barbiche avec son mouchoir. Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole: Ah! prince, quel chagrin de nous sparer, murmurait-il, quel chagrin! --En route, en route! s'cria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et asseyons-nous[17]. On les ferma et l'on s'assit.... Voil qui est fait, et maintenant, mes enfants, en route! rpta-t-il en se levant. Joseph, le domestique, lui prsenta sa sacoche et son sabre, et tous passrent dans le vestibule. O est la pelisse? demanda Dologhow. H, Ignatka! va demander Matrena Matfevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus morte que vive sans rien mettre sur ses paules, et, si tu t'attardes, il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi, prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traneau. Le domestique revint avec une pelisse double de renard ordinaire. Imbcile! je t'ai dit celle de zibeline! H, Matrchka, s'cria-t-il avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement. Une jolie bohmienne, maigre et ple, avec des yeux d'un noir de jais, des cheveux boucls reflets aile de corbeau, enveloppe d'un chle rouge, se prcipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de zibeline. Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas, dit-elle d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle tait intimide la vue de son matre. Dologhow lui jeta sur les paules la pelisse de renard et l'en enveloppa: Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tte, de faon ne laisser qu'un peu de sa figure dcouvert... et enfin comme cela!... Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les lvres. Adieu, Matrchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, adieu, et souhaite-moi bonne chance! --Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur, rpondit-elle avec son accent bohmien. Deux trokas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la maison: Balaga monta dans le premier traneau, leva haut les bras, et se mit, sans se hter, rassembler les rnes. Anatole et Dologhow s'assirent derrire lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent place dans le second. Est-ce prt? demanda Balaga.... Laissez aller! cria-t-il en enroulant les rnes autour de sa main, et les trokas partirent, en les emportant fond de train le long du boulevard Nikitski. H, gare, gare! criaient les cochers pleins poumons. Sur la place Arbatskaa, une des trokas accrocha une voiture: il y eut un craquement suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrne, jusqu'au moment o Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrta tout court les chevaux, au carrefour des Vieilles-curies. Anatole et Dologhow mirent pied terre sur le trottoir et s'approchrent d'une grande porte cochre. Ce dernier siffla, on lui rpondit, et une fille de service accourut sa rencontre. Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir! lui dit-elle. Dologhow s'arrta devant la porte cochre, pendant qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de Marie Dmitrievna se dressa tout coup devant lui. Ma matresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse. --Qui? ta matresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant. --Venez, elle m'a donn l'ordre de vous amener prs d'elle. --Kouraguine, filons!... nous sommes trahis! lui cria Dologhow, qui luttait corps corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforait de fermer la petite porte. Se dgageant enfin de son treinte, et saisissant le bras d'Anatole, qui revenait lui en courant, il l'entrana au dehors, et s'lana avec lui dans la direction de leurs traneaux. XVIII Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en larmes, l'avait confesse, et tait alle aussitt trouver Natacha en tenant la main la rponse qu'elle avait adresse Anatole, et qu'elle venait d'intercepter: Vilaine crature!... crature sans vergogne! pas un mot, je ne veux rien entendre!... Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma double tour. Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la cour les personnes qui se prsenteraient dans la soire, de fermer derrire elles les issues, et de les lui amener au salon. Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'taient enfuis, elle se leva, les sourcils froncs, et se mit arpenter la chambre, les mains croises derrire le dos, et rflchissant ce qui lui restait faire. Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprs de Natacha; Sonia sanglotait la mme place: Marie Dmitrievna, de grce, laissez-moi entrer chez elle! Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui rpondre et entra d'un pas rsolu. Sonia la suivit. C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai piti de son pre, et je ne dirai rien, se disait-elle en s'approchant de Natacha, qui tait couche sur le canap, comme elle l'avait laisse. Natacha ne se retourna pas: ses sanglots touffs trahissaient seuls l'motion qui secouait tout son tre. C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernire des filles, et si je m'coutais..., mais je veux mnager ton pre, je ne lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais je saurai le dcouvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu m'entends?... Et, s'asseyant ct de Natacha, elle passa sa large main sous la tte de la jeune fille, et la fora se retourner de son ct. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies la vue de son visage: ses yeux taient secs et brillants, ses lvres serres, ses joues creuses. Laissez-moi, tout m'est gal, je mourrai!... Et, se dgageant avec une violence sauvage, elle reprit sa premire position. Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste couche, reste ainsi, si cela te plat: je ne te toucherai pas, mais coute...: je ne te redirai pas quel point je te trouve coupable, tu le sais, mais que dirai-je ton pre, qui sera ici demain? Natacha ne rpondit que par un sanglot. Il l'apprendra, bien sr, ainsi que ton frre et ton fianc! --Je n'ai plus de fianc, je l'ai refus! s'cria Natacha avec colre. --Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais ton pre... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il? --Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout drang, pourquoi? Qui vous en avait prie? Et Natacha, levant la voix, se souleva en jetant un regard farouche Marie Dmitrievna. Mais o donc en voulais-tu venir? rpliqua celle-ci, qui ne se contenait plus.... T'enfermait-on triple tour? Qui l'empchait, lui, de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohmienne? Tu crois donc qu'on ne t'aurait pas rattrape?... Quant lui, c'est un vaurien, un sclrat! --Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empche.... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en! Et elle pleurait avec ce dsespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux qui sentent qu'ils sont eux-mmes la cause de leur malheur. Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout coup et retombant sur le canap, s'cria: Sortez, sortez, vous me mprisez, vous me dtestez! Marie Dmitrievna tint bon, et continua la sermonner et lui rpter combien il tait urgent de cacher ce dplorable scandale son pre, et que personne n'en saurait rien si elle consentait ne pas se trahir. Natacha ne disait mot, ses larmes cessrent, et le frisson et le tremblement de la fivre s'emparrent d'elle. Marie Dmitrievna lui glissa un oreiller sous la tte, la couvrit de deux couvertures bien chaudes, et la quitta, persuade qu'elle finirait par s'endormir. Mais le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restrent grands ouverts et fixes, son visage conserva une pleur mate, elle ne versa plus une larme, et Sonia, qui s'approcha d'elle plusieurs reprises pendant cette longue nuit, ne put en tirer un seul mot. Le comte revint le lendemain pour l'heure du djeuner. Il tait de trs belle humeur: sa vente ayant t heureusement termine, rien ne le retenait plus Moscou, et il avait hte d'aller retrouver la comtesse, qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annona que, sa fille s'tant trouve srieusement malade la veille, elle avait fait venir un mdecin, et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait la chambre: assise la croise, les lvres serres, les yeux secs et fivreux, elle suivait des yeux, avec une curiosit inquite, les voitures et les pitons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un entrait chez elle. Elle attendait videmment des nouvelles d'Anatole, elle esprait le voir arriver ou en recevoir un mot! Le bruit des pas de son pre la fit tressaillir, mais, sa vue, l'expression de sa figure, un moment mue, redevint froide et irrite: elle ne se leva mme pas. Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il. --Oui, rpondit-elle aprs quelques instants de silence. Ses questions furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement n'avait pas pour cause quelque pnible diffrend survenu entre elle et son fianc: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en proccuper. Marie Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, ni de la prtendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'tait opr en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de Sonia: il devina qu'un grave vnement avait d se passer en son absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'tait pas l'honneur de sa fille, et de compromettre son insouciante gaiet, l'empcha de questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait l rien d'important, et se borna regretter qu'une raison de sant retardt de quelques jours leur dpart pour la campagne. XIX Pierre, depuis l'arrive de sa femme Moscou, projetait de s'en absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le mme toit qu'elle; la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers temps, contribua galement prcipiter l'excution de son projet. Il alla Tver rendre visite la veuve de Bazdew, qui lui avait promis de lui donner certains mmoires du dfunt. On lui remit son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait passer chez elle au plus tt pour se concerter sur un sujet des plus graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait vit depuis quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait entran par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double qualit d'homme mari et d'ami de son fianc; mais, en dpit de ses rsolutions, il plaisait, ce qu'il parat, au hasard de les runir: Que s'est-il donc pass? Qu'ai-je y voir? pensait-il en s'habillant. Pourvu qu'Andr arrive et que le mariage se fasse! Au moment o il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella: Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour? Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attels un traneau de matre, emportaient dans une direction contraire, au milieu d'un nuage de neige, Anatole et son ternel compagnon Makarine. Le premier, dont le visage frais et color tait moiti cach par son collet de castor, se tenait droit et cambr dans la pose classique des lgants, et son tricorne panache blanc, mis de ct sur sa tte lgrement incline en avant, laissait dcouvert ses cheveux friss et pommads, que la fine poussire de la neige couvrait d'un reflet d'argent. Dieu me pardonne, voil le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au del du plaisir prsent; rien ne l'inquite, aussi est-il toujours gai et dispos! Que ne donnerais-je pour tre comme lui? Le laquais de Marie Dmitrievna lui annona, en l'aidant se dbarrasser de sa pelisse, que sa matresse l'attendait dans sa chambre coucher. En arrivant dans la salle, il aperut Natacha assise prs de la fentre. Une expression de duret inusite tait rpandue sur ses traits ples et dfaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronant les sourcils, et sortit sans se dpartir de sa rserve. Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna. --Ah! il se passe de jolies choses! lui rpondit-elle. Voil cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu pareille honte! Aprs avoir fait promettre Pierre de garder le secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole son fianc sans en prvenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en tait la cause, que sa femme y avait donn les mains et s'tait plue faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tte, Natacha, pendant l'absence du vieux comte, avait consenti fuir avec Anatole, afin de se marier clandestinement avec lui. Pierre coutait bouche bante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment tait-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnment aime de Bolkonsky, se ft prise d'un imbcile comme cet Anatole, que lui, Pierre, savait tre mari, et cela au point de rompre avec son fianc et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni l'admettre. La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec autant d'abjection, de cruaut et de sottise: Elles sont toutes les mmes, se dit-il en pensant sa femme; je ne suis donc pas le seul qui se soit attach une vilaine crature!... Et son coeur saignait pour son ami: Quel coup, grand Dieu, port son orgueil! Plus il le plaignait, plus il sentait grandir en lui son mpris et son aversion pour Natacha, qui tout l'heure avait pass devant lui en se drapant dans une dignit glaciale.... Il ne se doutait pas, hlas! que, sous ce masque de froideur hautaine, l'me de la malheureuse enfant dbordait de dsespoir, de honte et d'humiliation! L'pouser?... mais c'est impossible, il est mari! --Mari! s'cria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misrable! sclrat! Elle qui l'attend, qui l'espre!... Cette fois du moins elle ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire! Pierre la mit au courant de tous les dtails de cette mystrieuse histoire, et Marie Dmitrievna, aprs avoir exhal sa colre dans une borde d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frre qu'il s'loignt de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince Andr, qui tait sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, et, avant tout, elle tenait absolument la leur cacher tous deux. Pierre, qui ne s'tait pas encore rendu compltement compte des consquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens. Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et moi je vais lui parler, elle. Veux-tu rester dner? Le comte entra peu aprs au salon avec un air chagrin et troubl: sa fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky: Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnes elles-mmes, et que leur mre n'est pas l! Je regrette beaucoup, je vous l'avoue, d'tre venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais tre franc avec vous: elle a rompu avec Andr, sans prendre conseil de personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le prince soit assurment trs bien; mais l'pouser en dpit de son pre, cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des partis revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que leur engagement durait dj depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas une dmarche aussi dcisive sans en prvenir son pre et sa mre.... Aussi, la voil malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va de travers quand la mre n'est pas l. Pierre, le voyant si accabl, essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait obstinment. Natacha est un peu souffrante, dit Sonia, qui entrait ce moment; alors, s'adressant Pierre avec une motion contenue, elle ajouta: elle dsire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est aussi, et elle vous prie d'y passer. --C'est a, elle sait que vous tes li avec Bolkonsky, et elle tient srement vous charger d'un message, dit le comte:--Mon Dieu, mon Dieu, tout allait si bien; faut-il que... Et il sortit en pressant de ses mains les rares mches de cheveux gris qui flottaient sur son front. Marie Dmitrievna avait appris Natacha que Kouraguine tait mari. Natacha avait refus de la croire et insistait pour entendre la vrit de la bouche mme de Pierre. Elle tait ple et comme ptrifie; son regard interrogateur se fixa sur lui son entre, avec un clat fivreux. Sans mme le saluer d'un signe de tte, elle ne le quittait pas des yeux, comme si elle cherchait deviner en lui un ami ou un ennemi de plus pour Anatole, car la personnalit de Pierre n'existait pas videmment pour elle en ce moment. Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si j'ai dit vrai. Natacha, semblable au gibier traqu qui voit venir sur lui les chasseurs et les chiens, portait de l'un l'autre ses regards gars. Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait pris d'une profonde piti pour elle et d'un invincible dgot pour la mission qui lui tait dvolue,--vrai ou faux, peu importe, car.... --C'est donc faux, il n'est pas mari! --Non, c'est vrai, il est mari! --Et mari depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur. Pierre la lui donna. Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccade. --Oui, je viens de l'apercevoir. Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de la laisser seule, ses forces l'abandonnaient. XX Pierre ne resta pas dner, et s'en alla, ds qu'il eut quitt Natacha, la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son sang son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les bohmiens, et se rendit enfin au club, o tout marchait comme d'habitude: les membres se runissaient pour dner et causaient entre eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui tait au courant de ses habitudes, lui annona que son couvert tait mis dans la petite salle manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la bibliothque, mais que Paul Timofitch n'tait pas encore l; une de ses connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit pour lui demander s'il tait vrai, comme on le racontait en ville, que Kouraguine et enlev Mlle Rostow. Pierre rpondit en riant que c'tait une pure invention, car il sortait l'instant de chez les Rostow. Il s'enquit, son tour, d'Anatole. On lui rpondit qu'on ne l'avait pas encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule indiffrente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait dans son me, et il se mit se promener dans les salons, jusqu'au moment o le dner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna chez lui. Anatole tait rest dner chez Dologhow, avec lequel il avait causer sur le moyen de reprendre l'entreprise manque et de revoir Natacha. De l il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui mnager encore un rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin la maison aprs ses infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince Anatole tait chez la comtesse, o il y avait beaucoup de monde. Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son retour et qui dans ce moment lui inspirait la rpulsion la plus profonde, il marcha droit sur Anatole. Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre Anatole?... Elle s'arrta court, car le visage de son mari, ses yeux brillants et sa dmarche dcide laissaient entrevoir la mme colre et la mme violence qu'elle avait prouves ses dpens la suite de son duel avec Dologhow. Le mal et la dpravation sont toujours vos cts, lui dit-il en passant.--Venez, Anatole, j'ai vous parler. Le frre jeta un regard sa soeur, et se leva sans mot dire; son beau-frre le prit par le bras, et l'entrana hors du salon. Si vous vous permettez chez moi... lui murmura Hlne l'oreille, mais Pierre ne daigna pas lui rpondre. Bien qu'Anatole le suivt avec sa dsinvolture habituelle, sa figure trahissait nanmoins une certaine inquitude. Entr dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant vers lui, le regarda en face: Vous vous tes engag pouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez donc l'enlever? --Mon trs cher, reprit Anatole en franais, il ne me plat pas de rpondre des questions poses sur ce ton. La figure dj blme de Pierre se dcomposa de fureur: empoignant son beau-frre de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le secoua dans tous les sens, jusqu' ce qu'une terreur indicible se peignt sur les traits de ce dernier: Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre. --Mais voyons, est-ce bte tout cela! dit Anatole une fois dlivr de son treinte, et ttant son collet, qui avait perdu un bouton dans la lutte. --Vous tes un misrable, un sclrat!... et je ne sais ce qui m'empche de vous aplatir le crne avec cela! s'cria Pierre avec une violence qu'accentuaient encore les mots franais qu'il employait, et en le menaant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitt sur son bureau. Avez-vous promis mariage?... Parlez! --Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre.... --Avez-vous de ses lettres, en avez-vous? s'cria Pierre en l'interrompant et en se rapprochant de lui. Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira un portefeuille. Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de ct, se laissa tomber sur le divan: Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien, ajouta-t-il en rpondant un geste terrifi d'Anatole. Les lettres d'abord! continua Pierre avec une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain mme! --Mais comment pourrais-je...? --Troisimement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui s'est pass entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen de vous y contraindre, mais si vous avez conserv un reste d'honntet, vous... Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis une table, se mordait les lvres et fronait les sourcils. Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si cela vous plat: celles-l, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et avec elles vous tes dans votre droit: elles ont, pour se dfendre, les mmes armes que vous, l'exprience que donne la corruption! Mais promettre le mariage une jeune fille, la tromper, lui voler son honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lche que de frapper un vieillard ou un enfant!... Pierre se tut et regarda sans colre Anatole d'un air interrogateur. Ma foi, je n'en sais rien, rpliqua Anatole qui retrouvait son aplomb mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je ne saurais ni entendre ni ne laisser dire. Pierre le regarda stupfait, et se demanda o il voulait en venir. Bien que vous me les ayez dites en tte--tte, je ne puis pas les.... --Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie. --Vous pouvez au moins rtracter vos paroles... si vous tenez ce que j'agisse comme vous le dsirez.... Hein? --Je les rtracte, je le les rtracte, et vous prie de m'excuser, murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait liss aprs lui le bouton qu'il avait arrach. Et je puis mme vus offrir de l'argent pour faire la route, s'il vous en faut? Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel Hlne, l'exaspra: Oh! race infme et sans coeur! s'cria-t-il en quittant la chambre. Le lendemain matin, Anatole tait parti pour Ptersbourg. XXI Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annona qu'il s'tait conform en tous points sa volont, et que Kouraguine n'tait plus Moscou. Il trouva toute la maison bouleverse et consterne. Natacha tait trs gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la rvlation du mariage d'Anatole, elle s'tait empoisonne avec de l'arsenic qu'elle s'tait procur en cachette. Aprs en avoir aval une petite dose, la terreur s'tait empare d'elle, et, rveillant Sonia, elle lui avait avou ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employ temps les moyens les plus nergiques, tout danger tait maintenant conjur; mais, comme son tat de faiblesse s'opposait un prochain dpart, on avait prvenu la comtesse, et on l'attendait bientt. Pierre rencontra le comte, effar, abattu, et Sonia qui pleurait chaudes larmes. Natacha tait invisible. Il dna ce jour-l au club: chacun y parlait de l'enlvement manqu, mais il persista le nier avec opinitret; il se disait qu'il tait de son devoir d'touffer cette triste affaire, et de sauver la rputation de Natacha, et il assurait qui voulait l'entendre qu'elle avait tout simplement refus la main de son beau-frre. Le retour du prince Andr lui inspirait une vive crainte. Les bruits de la ville tant parvenus aux oreilles du vieux prince, grce Mlle Bourrienne, il avait exig qu'on lui montrt la lettre de refus envoye par Natacha la princesse Marie. Cette lecture l'avait mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse impatience. Peu de jours aprs le dpart d'Anatole, Pierre reut enfin un mot du prince Andr, qui le priait de passer chez lui. Il tait arriv la veille au soir, et son pre, lui remettant aussitt le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait tratreusement enlev la princesse Marie, s'tait plu lui conter l'enlvement de sa fiance, en y ajoutant force dtails de son invention. Pierre, qui s'attendait le trouver dans un tat semblable celui de Natacha, fut frapp de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre parler trs haut et avec vivacit, dans la pice voisine, d'une rcente intrigue dont Spransky avait t la victime. La princesse Marie vint sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frre, elle essayait de tmoigner de la sympathie sa douleur, mais Pierre lut sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha. Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fiert l'empche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais. --Est-ce que vraiment la rupture est complte? demanda Pierre. La princesse Marie le regarda, tonne: elle ne comprenait pas qu'on pt encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, debout en face de son pre et du prince Mestchersky, discutait et gesticulait avec chaleur. Sa sant, on le voyait, s'tait tout fait rtablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il parlait de Spransky, de son exil imprvu, de sa prtendue trahison, dont le bruit venait seulement de parvenir Moscou. Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince Andr, ceux-l mme qui taient incapables d'apprcier ses desseins, l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de juger un homme en disgrce et de le rendre responsable des fautes qu'un autre a commises; quant moi, je soutiens que, s'il a t fait quelque bien sous ce rgne, c'est lui seul qu'on le doit. Il s'interrompit la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une violente irritation se peignit sur ses traits: La postrit lui rendra justice! ajouta-t-il. Ah! te voil! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?... Il me semble que tu as encore engraiss! Et il reprit avec vivacit la discussion entame, pendant que la ride de son front s'accentuait de plus en plus. Oui, je vais bien, rpondit-il une question de Pierre, d'un air qui semblait dire: Je me porte bien, mais qu'importe ma sant, qui intresse-t-elle? Aprs avoir chang quelques mots avec lui sur le mauvais tat des routes depuis la frontire de Pologne, sur les personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramen pour son fils, il se mla de nouveau, avec une vivacit toujours croissante, la conversation qui se continuait entre les deux vieillards. S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations secrtes avec Napolon, et ces preuves seraient livres la publicit! Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aim Spransky, mais j'aime la justice! Pierre devina que son ami prouvait imprieusement le besoin, comme il l'avait si souvent prouv lui-mme, de s'chauffer, et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'tait possible, et de chasser loin de lui des penses par trop accablantes. Le prince Mestchersky ne tarda pas les quitter, et le prince Andr, prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp venait d'y tre dball, et des caisses, des malles ouvertes gisaient tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, et y prit un paquet soigneusement envelopp. Il garda le silence, et ses mouvements taient brusques et saccads; se relevant avec vivacit, il hsita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre: Pardon de te dranger... dit-il travers ses lvres serres. Pierre, pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; Andr s'efforait de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: J'ai essuy un refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait t faite par ton beau-frre.... Est-ce vrai? --C'est vrai, et ce n'est pas vrai, rpondit Pierre. --Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince Andr en l'interrompant. Rends-les la comtesse..., si tu la vois. --Elle est trs malade. --Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement. --Il est parti il y a longtemps: elle a t toute extrmit!... --Sa maladie me fait beaucoup de peine... Et le sourire mchant de son pre passa sur ses lvres serres: Monsieur Kouraguine ne l'a donc point honore de sa main? --Il ne pouvait l'pouser, tant mari. --Et puis-je savoir o se trouve prsent Monsieur votre beau-frre? --Il est all Pters... je n'en sais rien au juste. --Du reste, cela m'est indiffrent. Tu diras la comtesse Rostow qu'elle a toujours t et est encore parfaitement libre, et que je lui souhaite tout le bien possible. Pierre prit le paquet de lettres. Le prince Andr, qui semblait chercher s'il n'avait rien oubli de tout ce qu'il avait dire, et attendre que Pierre lui ft quelque autre confidence, l'interrogea du regard: coutez-moi, rappelez-vous notre discussion Ptersbourg.... --Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner la femme tombe, mais je ne suis pas all jusqu' dire que je le ferais, le cas chant.... Je ne le puis pas! --Le cas n'est pas le mme, rpliqua Pierre. Le prince Andr, sans le laisser achever, s'cria: Oui, aller redemander sa main, tre gnreux, et ainsi de suite.... C'est trs noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur les brises de Monsieur Kouraguine. Si tu tiens rester mon ami, ne me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu.... Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas? Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle tait en ce moment auprs de son vieux pre, qui lui parut plus gai que de coutume. Rien qu' les voir, il comprit tout de suite de quel mpris et de quelle inimiti ils taient anims contre les Rostow, et qu'il tait impossible de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, tout prendre, trouver facilement un autre parti que le prince Andr. Il fut question table de la guerre qui allait clater. Le prince Andr parlait sans discontinuer, se querellant tantt avec son pre, tantt avec Dessalles, pouss par une excitation fbrile, dont Pierre ne devinait que trop bien la cause. XXII Pierre retourna chez les Rostow dans la soire pour remplir sa mission. Natacha tait au lit, le comte au club; il remit les lettres Sonia, et passa chez Marie Dmitrievna, qui tait trs dsireuse de savoir comment le prince Andr avait support sa dception. Sonia entra un instant aprs: Natacha tient voir le comte, dit-elle. --Mais comment le mener chez elle, o tout est en dsordre? demanda Marie Dmitrievna. --Elle s'est leve, et attend le comte au salon, rpliqua Sonia. Marie Dmitrievna haussa les paules: Quand sa mre arrivera-t-elle? Je suis bout de forces. Quant toi, mnage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement piti, qu'on n'a pas le coeur de l'accabler. Natacha, amaigrie, ple, mais n'ayant nullement l'air humili, comme Pierre s'y attendait, le reut debout au milieu du salon. Elle hsita en le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place. Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la main, mais elle s'arrta tout coup en suffoquant, et laissa retomber ses bras le long de son corps: c'tait, sans qu'elle y songet, sa pose habituelle, lorsque autrefois elle se prparait chanter au milieu de la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure tait change! Pierre Kirilovitch, lui dit-elle prcipitamment, le prince Bolkonsky tait votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait t n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser vous si... Pierre la regardait en silence; jusqu' ce moment il l'avait, part lui, accable de reproches sanglants, il avait mme essay de la mpriser dans le fond de son coeur; mais prsent, mesure qu'il sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches s'envolaient un un. Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner! Sa voix se brisa, elle tait vaincue par l'motion, mais elle ne pleurait pas. Oui, je le lui dirai, murmura Pierre, ne sachant que lui rpondre. Natacha, effraye de l'intention qu'il pouvait prter ses paroles, reprit vivement: Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, mais je suis tourmente du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil. --Oui, je lui dirai tout, rpondit Pierre avec une profonde motion, mais j'aurais dsir savoir une chose.... --Laquelle? --J'aurais voulu savoir si vous avez aim ce... (il rougit, ne sachant comment qualifier Anatole...) si vous avez aim ce vilain homme? --Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien! Une piti, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment l'me de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait couler sous les verres de ses lunettes, et esprait qu'elle ne les remarquerait pas: N'en parlons plus, mon enfant, lui dit-il en se remettant peu peu. Natacha fut frappe de la douceur et de la sincrit de sa voix. N'en parlons plus, mon enfant, rpta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins accordez-moi une chose: considrez-moi comme votre ami; si jamais il vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin d'pancher votre coeur dans un autre... pas prsent, mais lorsque vous verrez clair au dedans de vous-mme, souvenez-vous de moi!... Et, lui prenant la main, il la baisa. Je serais heureux de pouvoir vous tre utile.... --Ne me parlez pas ainsi, je ne le mrite pas! s'cria Natacha, en se levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque chose lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'tonna de sa hardiesse: --C'est vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car vous avez encore toute une vie devant vous! --Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'cria-t-elle. --Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'tais un autre que moi, si j'tais le plus beau, le plus intelligent, le meilleur des hommes, si j'tais libre, je vous aurais demand, genoux, l'instant mme, votre main et votre amour! Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes ces paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard reconnaissant et attendri. Retenant ses pleurs avec peine, il sortit galement en toute hte et, aprs avoir pass sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son traneau. O faut-il vous mener? demanda le cocher. --O? se dit Pierre lui-mme, mais o peut-on aller prsent? Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indiffrents? ... Tout lui semblait maintenant si misrable, compar au sentiment d'affection et d'amour qui l'avait envahi, ce long et doux regard qu'elle avait attach sur lui travers ses larmes! la maison! cria Pierre, en rejetant derrire lui, malgr les dix degrs de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en dcouvrant sa large poitrine qui se soulevait de bonheur. Le temps tait admirablement clair: au-dessus des rues sales et obscures, au-dessus des toits qui s'enchevtraient les uns dans les autres, s'tendait la vote fonce du ciel toute constelle d'toiles. En contemplant ces hautes et mystrieuses sphres, si bien en harmonie avec l'tat de son me, il oubliait l'outrageante abjection de la terre. Au moment o il dbouchait sur l'Arbatskaa, un large espace du sombre horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure lumire, dont la brillante chevelure, entoure d'astres scintillants, se dployait majestueusement sur l'extrme limite de notre globe: c'tait la fameuse comte de 1811, celle-l mme qui, au dire de chacun, annonait des calamits sans nombre et la fin du monde. Mais elle n'veilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne semblait-elle pas tre venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme une flche dont la parabole aurait franchi avec une rapidit vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans l'infini! Il lui sembla que sa cleste lueur dissipait les tnbres de son me, et lui laissait entrevoir les clarts divines d'une nouvelle existence! CHAPITRE IV I la fin de l'anne 1811, les souverains de l'Europe occidentale renforcrent leurs armements, et concentrrent leurs troupes. En 1812, ces forces runies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, se mettaient en marche vers les frontires de la Russie, qui, de son ct, dirigeait ses soldats vers le mme but. Le 12 juin, les armes de l'Occident entrrent en Russie, et la guerre clata!... C'est--dire qu' ce moment eut lieu un vnement en complet dsaccord avec la raison et avec toutes les lois divines et humaines! Ces millions d'tres se livraient mutuellement aux crimes les plus odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, fabrication de faux assignats... tous les forfaits taient l'ordre du jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de sicles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas comme criminels! O trouver les causes de ce fait aussi trange que monstrueux? Les historiens assurent navement qu'ils les ont dcouvertes dans l'insulte faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus continental, dans l'ambition effrne de Napolon, dans la rsistance de l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc. Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, Roumiantzow ou Talleyrand eussent rdig, entre une rception de cour et un raout, une note bien tourne, ou que Napolon et adress Alexandre un: Monsieur mon frre, je consens restituer le duch d'Oldenbourg..., pour que la guerre n'et pas lieu! On conoit aisment que tel devait tre le point de vue des contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard Sainte-Hlne, Napolon attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis que de leur ct les membres du Parlement anglais donnaient pour prtexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il avait t l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait l'Europe; les vieux soldats et les gnraux, l'absolue ncessit de les employer activement; les lgitimistes, le devoir sacr de soutenir les bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la difficult que prsenterait la rdaction d'un mmorandum, portant, par exemple, le n 178. Ces raisons, jointes une foule d'autres, d'une nature plus infime et provenant de la diversit des points de vue personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour nous, pour nous qui sommes la postrit, et qui envisageons dans son ensemble la grandeur de l'vnement et qui en approfondissons la vraie raison d'tre dans sa terrible ralit, elles ne sauraient nous paratre suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrtiens se soient entretus parce que Napolon tait un ambitieux, parce qu'Alexandre avait montr de la fermet, l'Angleterre de la ruse, ou parce que le duc d'Oldenbourg avait t insult! O est donc le lien entre ces circonstances et le fait mme du meurtre et de la violence? Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou ont-ils t, en consquence de semblables motifs, gorgs et ruins par des milliers d'hommes venus du bout oppos de l'Europe? Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas entraner la recherche, plus ou moins subtile, des causes premires: aussi, nous contentons-nous de juger les vnements avec notre simple bon sens, et plus nous les tudions de prs, plus, nous leur trouvons de motifs vritables. De quelque faon qu'on les envisage, ils nous paraissent galement justes ou galement faux, si l'on en compare l'infime valeur intrinsque avec l'importance des faits qui en ont t la consquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut en donner une explication plausible. Pris isolment, le refus de Napolon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en de de la Vistule, ou rendre le grand-duch au grand-duc d'Oldenbourg, nous parat aussi valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu un caporal franais de quitter le service, et si son exemple avait t suivi par un grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait t trop rduit, la guerre serait, en consquence, devenue impossible. Sans doute, si Napolon ne s'tait point offens de ce qu'on exigeait de lui, si l'Angleterre et le duc dpossd n'avaient pas intrigu, si l'Empereur Alexandre n'avait pas t profondment froiss, si la Russie n'avait pas t gouverne par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amen la rvolution franaise, la dictature et l'Empire n'avaient point exist, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de mme aussi, qu'une de ces causes vnt manquer, et rien de ce qui est arriv n'aurait eu lieu! C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que les vnements ont t la consquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions d'hommes, rpudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques sicles auparavant, des hordes innombrables s'taient prcipites de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage! Considrs par rapport leur libre arbitre, les actes de Napolon et d'Alexandre taient aussi trangers l'accomplissement de tel ou tel vnement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au sort obligeait faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en tre autrement? Pour que leur volont, matresse en apparence de tout diriger leur gr, se ft excute, il aurait fallu le concours d'une infinit de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les vivres, consentissent faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles units, et que leur soumission unanime ft motive par des raisons aussi compliques que diverses. Le fatalisme est invitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit nos yeux, mesure que nous nous efforons de nous en rendre compte. Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre ncessaire pour atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la facult de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la proprit de l'histoire, o elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assigne l'avance. La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, d'autant plus indpendante que les intrts en seront plus levs et plus abstraits; l'autre, c'est la vie gnrale, la vie dans la fourmilire humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige s'y soumettre. L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et de l'humanit. Plus il est plac haut sur l'chelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il est en rapport est considrable, plus il a de pouvoir, plus sont videntes la prdestination et la ncessit inluctable de chacun de ces actes: LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU! LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE! L'histoire, c'est--dire la vie collective de toutes les individualits, met profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir son but particulier. Bien que Napolon ft plus que jamais convaincu, en l'an de grce 1812, qu'il dpendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses peuples, plus que jamais au contraire il tait assujetti ces ordres mystrieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en lui laissant l'illusion de croire son libre arbitre. Ainsi donc, tout en obissant, leur insu, la loi de la concidence des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer et massacrer leurs semblables, y taient en mme temps conduits par ces nombreuses et puriles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connat, c'taient: la violation du blocus continental, le dml avec le duc d'Oldenbourg, l'entre des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait Napolon, une neutralit arme, son got effrne pour la guerre, l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractre des Franais, l'entranement gnral caus par le grandiose des prparatifs, aux dpenses qu'ils occasionnaient et la ncessit par suite d'y trouver des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reus Dresde, aux ngociations diplomatiques qui, quoique animes, au dire des contemporains, d'un sincre dsir de paix, n'avaient cependant abouti qu' froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres prtextes, plus ou moins bons, qui, tous runis, n'avaient, en dfinitive, d'autre rsultat que le fait qui devait fatalement s'accomplir. Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mre? Est-ce son poids qui l'entrane? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui la dessche? Est-ce le vent qui la dtache, ou bien est-ce tout simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie dmesure de la manger? Prise part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette pomme est la rsultante oblige de toutes les causes qui produisent l'acte le plus minime de la vie organique. Par consquent le botaniste qui attribuera la chute de ce fruit la dcomposition du tissu cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera son dsir de la croquer belles dents et la ralisation de son dsir. De mme aura tort et raison la fois celui qui dira que Napolon a t Moscou parce qu'il l'avait rsolu, et qu'il y a trouv sa perte parce que telle tait la volont d'Alexandre; de mme aura tort et raison celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de pouds[18] et sape sa base ne s'est croule qu' la suite du dernier coup de pioche donn par le dernier terrassier! Les prtendus grands hommes ne sont que les tiquettes de l'Histoire: ils donnent leurs noms aux vnements, sans mme avoir, comme les tiquettes, le moindre lien avec le fait lui-mme. Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte volontaire: il est li priori la marche gnrale de l'histoire et de l'humanit, et sa place y est fixe l'avance de toute ternit. II Napolon quitta Dresde le 4 juin; il y avait sjourn trois semaines, au milieu d'une cour compose de princes, de grands-ducs, de rois et mme d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui mritaient bien de lui, il avait fait la leon ceux dont il croyait avoir sujet d'tre mcontent, offert en cadeau l'impratrice d'Autriche des perles et des diamants enlevs des souverains, et embrass avec tendresse Marie-Louise, qui se considrait comme sa femme lgitime, bien que la premire ft Paris, incapable, ce qu'il semble, de se consoler du chagrin que lui causait leur sparation. Malgr la foi des diplomates dans la possibilit du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, malgr la lettre autographe de Napolon l'Empereur Alexandre commenant par ces mots: Monsieur mon frre, contenant l'assurance sincre qu'il ne voulait pas de guerre, et se terminant par des protestations d'affection et d'estime ternelles, il allait rejoindre l'arme, et donnait, chaque nouveau relais, des ordres incessants l'effet d'acclrer la marche des troupes diriges de l'Occident vers l'Orient. Il voyageait dans une voiture ferme, attele de six chevaux, accompagn de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa route tait trace par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient sa rencontre avec un enthousiasme ml de terreur. Suivant la mme direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait t prpare pour le recevoir, rejoignit et dpassa l'arme, arriva le lendemain sur les bords du Nimen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa calche pour examiner le lieu dsign pour le passage des troupes. la vue des cosaques posts sur la rive oppose, et des steppes qui s'tendaient perte de vue jusqu' Moscou, la ville sainte, cette capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement toutes les prvisions de la diplomatie et toutes les dispositions de la stratgie... et ses troupes traversrent le Nimen au jour fix! Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, place sur la rive gauche du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de l'escarpement, les mouvements de ses armes, dont les flots vivants s'coulaient hors du bois et se rpandaient par les trois ponts tablis sur le Nimen. Ces armes savaient que l'Empereur tait l, elles le cherchaient mme du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperu sur la hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se dtachant de la suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris de: Vive l'Empereur! et, continuant sans cesse dboucher de l'immense fort o elles taient campes, elles franchissaient les ponts en masses compactes. On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mle lui-mme, a chauffe, nom de...!... Le voil! Vive l'Empereur!...--C'est donc l ces fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de mme!...--Au revoir, Beauchet, je te rserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur aux Indes, Grard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrt!... Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques! comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix un ancien. Vive l'Empereur!... Et mille autres propos semblables s'changeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes soldats... et sur toutes ces figures basanes rayonnait un sentiment unanime de joie, caus par l'ouverture de la campagne si impatiemment attendue, et de dvouement exalt pour cet homme en redingote grise, plac l-haut sur la colline. Le 25 juin, mont sur un petit cheval arabe pur sang, Napolon arriva au galop jusqu' un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolrait que parce qu'il lui tait impossible d'interdire ces bruyants tmoignages d'affection. On voyait cependant qu'ils le fatiguaient et dtournaient son attention des proccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant un ponton qui flchit sous le galop de son cheval, il prit la direction de Kovno, prcd des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, grands cris, un passage travers les troupes. Arriv sur le bord du large Nimen, il s'arrta devant un rgiment de uhlans polonais: Vive l'Empereur! s'crirent les uhlans avec autant d'enthousiasme que les Franais, et en rompant les rangs pour le mieux voir. Napolon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre qui gisait terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'paule du jeune garon, pour inspecter son aise la rive oppose. Puis, tudiant la carte du pays qui tait dploye devant lui entre des morceaux de bois, il murmura quelques mots sans lever la tte, et deux aides de camp s'lancrent vers les uhlans: Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit? se demanda-t-on l'instant dans les rangs du rgiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de dcouvrir un gu et de le passer. Le colonel, un homme g et d'un extrieur agrable, demanda l'aide de camp, en rougissant et en balbutiant d'motion, l'autorisation de ne pas chercher de gu et de passer le fleuve la nage avec tout son rgiment. Il tait facile de voir qu'un refus l'aurait dsol, aussi l'aide de camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait tre mcontent de ce surcrot de zle. ces mots, le vieil officier, les yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda ses hommes de le suivre, et s'lana en avant en peronnant sa monture; celle-ci se raidissant, il la frappa avec colre, et tous deux sautrent et plongrent au fond de l'eau, emports dans la direction du courant. Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, dsaronns, les uns aux autres, quelques chevaux se noyrent, quelques hommes aussi, et le reste des cavaliers continua nager, cramponns leur selle ou la crinire de leurs btes. Ils allaient, autant que possible, en ligne droite, tandis qu' une demi-verste de l il y avait un gu; mais ils taient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, sous les yeux de l'homme qui tait assis l-haut sur une poutre, et qui ne daignait mme pas les regarder! Lorsque l'aide de camp revint auprs de l'Empereur, et qu'il se fut permis d'attirer son attention sur le dvouement des Polonais sa personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en jetant de temps autre un coup d'oeil mcontent sur les soldats qui, en se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'tait pas chose nouvelle pour lui d'tre sr que, depuis les dserts de l'Afrique jusqu'aux steppes de la Moscovie, sa prsence suffisait pour exalter les hommes au point de lui faire, sans hsiter, le sacrifice mme de leur vie. Il remonta cheval, et retourna son campement. Quarante uhlans disparurent, malgr les bateaux envoys leur secours. Le gros du rgiment fut refoul vers le bord qu'il venait de quitter: seuls le colonel et quelques soldats passrent heureusement, et grimprent tout ruisselants d'eau sur la rive oppose. peine l'eurent-ils atteinte, qu'ils crirent de nouveau vivat! et qu'ils cherchrent des yeux la place occupe par Napolon. Bien qu'il n'y ft plus, ils se sentaient en ce moment compltement heureux! Le soir mme, Napolon, aprs avoir lanc l'ordre d'acclrer l'envoi des faux assignats destins la Russie, et aprs avoir fait fusiller un Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de l'arme franaise, dcora de l'ordre de la Lgion d'honneur, dont il tait le chef suprme, le colonel des uhlans qui, sans ncessit, s'tait prcipit dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos vult perdere, Jupiter dementat!_ III L'Empereur Alexandre, tabli Vilna depuis plus d'un mois, y employait tout son temps des revues et des manoeuvres. Rien n'tait prt pour la guerre, bien qu'elle ft prvue depuis longtemps, et c'tait pour s'y prparer que l'Empereur avait quitt Ptersbourg. Il n'existait aucun plan gnral, et l'indcision quant au choix faire entre tous ceux que l'on proposait ne fit qu'augmenter, la suite des quatre semaines le sjour de Sa Majest au quartier gnral. Chacune des trois armes avait son commandant en chef, mais il n'y avait pas de gnralissime, et l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait Vilna, plus les prparatifs tranaient en longueur, et il semblait que les efforts de l'entourage imprial n'eussent d'autre but que de faire oublier Sa Majest la guerre prochaine, et de rendre son sjour aussi agrable que possible. Aprs une kyrielle de bals et de ftes donns par les magnats polonais, par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par l'Empereur lui-mme, il vint la pense d'un des aides de camp gnraux polonais d'offrir Sa Majest un banquet et un bal au nom de tous ses collgues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le consentement imprial; l'argent fut runi par souscriptions, et la dame qui inspirait le plus de sympathie l'Empereur consentit remplir les devoirs de matresse de maison. Le 25 juin fut fix pour le bal, le dner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organiss Zakrety, proprit du comte Bennigsen, qui tait situe aux environs de Vilna, et qu'il avait mise la disposition des ordonnateurs de la fte. Le jour mme o Napolon donna l'ordre de traverser le Nimen et o son avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontire russe, l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donn en son honneur par ses aides de camp gnraux! Cette brillante fte avait runi sur le mme point, au dire des experts, plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse Besoukhow, venue tout exprs de Ptersbourg avec quelques autres dames, clipsait, par sa luxuriante beaut russe, la beaut plus fine et plus distingue des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit l'honneur de danser une fois avec elle. Boris Droubetzko avait laiss sa femme Moscou, et se trouvait Vilna en garon, comme il disait; quoiqu'il ne ft pas aide de camp gnral, il assistait la fte, grce la somme assez ronde qu'il avait inscrite sur la liste de souscription; devenu trs riche et fort avanc en dignits de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se tenait sur un pied de parfaite galit avec ses contemporains plus levs que lui en grade. On dansait encore minuit; Hlne, ne trouvant pas de cavalier digne d'elle, demanda Boris de danser avec elle la mazourka, et ils formrent le troisime couple. Boris regardait avec une calme indiffrence les blouissantes paules d'Hlne, sortant d'un corsage de gaze d'une couleur sombre, lam d'or, et causait de leurs anciennes connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, qui, debout prs d'une porte, arrtait au passage les uns et les autres, en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire. Il remarqua bientt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrta familirement deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forc agir aussi librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure exprima aussitt une profonde surprise pendant qu'il l'coutait! Le prenant par le bras, il l'entrana vivement dans le jardin, sans faire attention la curiosit de la foule, qui aussitt recula respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchew, avait remarqu son trouble l'apparition de Balachow; il le vit se placer en avant, comme s'il s'attendait tre interpell par l'Empereur. ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il tait jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de transmettre Sa Majest une nouvelle de haute importance. Se voyant oubli, il les suivit, vingt pas de distance, dans le jardin illumin, en jetant autour de lui des regards furibonds. Boris, tourment du dsir d'apprendre un des premiers quelle tait cette grave nouvelle, murmura tout coup l'oreille d'Hlne qu'il allait prier la comtesse Potocka de leur faire vis--vis; la comtesse tait en ce moment sur le perron: au moment o il arrivait prs d'elle, il s'arrta court la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'carter, il se serra contre la porte, inclina la tte avec respect, et entendit Alexandre dire, avec l'motion d'un homme qui aurait reu une offense personnelle: Entrer en Russie, sans avoir dclar la guerre! Je ne ferai la paix que lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire! Boris crut s'apercevoir que l'Empereur prouvait une certaine satisfaction s'exprimer ainsi, et donner cette forme sa pense, mais qu'en mme temps il tait mcontent d'avoir t entendu par lui. Que personne n'en sache rien! ajouta-t-il en fronant les sourcils. Boris, devinant que cette parole lui tait adresse, baissa les yeux, et inclina de nouveau la tte. L'Empereur rentra dans la salle de bal et y resta encore une demi-heure environ. Droubetzko, ayant ainsi t, grce au hasard, le premier connatre le passage du Nimen par les troupes franaises, profita de cette bonne fortune pour faire croire quelques personnages importants qu'il en savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulirement dans leur opinion. Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reue pendant un bal et aprs un mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous la premire impression d'indignation et de colre, avait trouv la phrase, devenue plus tard clbre, qu'il se plaisait rpter et qui exprimait parfaitement ses sentiments. Rentr deux heures de la nuit, il envoya chercher son secrtaire Schischkow, et lui dicta un ordre du jour aux troupes et un rescrit au marchal prince Soltykow, dans lequel il dclarait sa ferme intention, dans les mmes termes qu'il avait employs en parlant Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il resterait un seul Franais arm sur le sol de la Russie. Il crivit ensuite de sa propre main Napolon la lettre suivante: Monsieur mon Frre, j'ai appris hier que, malgr la loyaut avec laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majest, ses troupes ont franchi les frontires de la Russie, et je reois l'instant de Ptersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette agression, annonce que Votre Majest s'est considre comme en tat de guerre avec moi ds le moment o le prince Kourakine demande ses passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus de les lui dlivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette dmarche servirait de prtexte l'agression. En effet, cet ambassadeur n'y a jamais t autoris, comme il l'a dclar lui-mme, et aussitt que j'en ai t inform, je lui ai fait connatre combien je le dsapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester son poste. Si Votre Majest n'est pas intentionne de verser le sang de nos peuples pour un msentendu (_sic_) de ce genre et qu'elle consente retirer ses troupes du territoire russe, je regarderai ce qui s'est pass comme non avenu, et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, Votre Majest, je me verrai forc de repousser une attaque que rien n'a provoque de ma part. Il dpend encore de Votre Majest d'viter l'humanit les calamits d'une nouvelle guerre[19]. Je suis, etc... etc. Alexandre. IV L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le chargea d'aller la remettre en personne l'Empereur des Franais, et, lui rptant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui ordonna de les rapporter telles quelles Napolon. Il ne les avait pas mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'tait pas convenable de les prononcer au moment o il faisait une dernire tentative pour le maintien de la paix; mais il ritra l'ordre Balachow de les redire textuellement Napolon lui-mme. Partant aussitt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point du jour, au village de Rykonty, occup par des avant-postes de cavalerie franaise, en de du Nimen. Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiff d'un colback, lui cria de s'arrter; Balachow se borna ralentir le pas; le sous-officier s'avana vers lui en marmottant un juron d'un air irrit, et, tirant son sabre, lui demanda grossirement s'il tait sourd! Balachow se nomma: le Franais, envoyant alors un de ses hommes chercher l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses camarades, sans plus faire attention l'envoy russe, qui prouva un sentiment trange en subissant, personnellement et dans son pays, cette manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, habitu aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprme, pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec l'Empereur! Le soleil perait les nuages, l'air tait frais et imprgn de rose. Le troupeau du village s'en allait aux champs, o les alouettes s'levaient dans l'espace, en gazouillant, l'une aprs autre comme des bulles d'air qui montent la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, suivait leur vol d'un gard distrait, pendant que les cosaques et les hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs. Le colonel franais, qui venait videmment de se lever, parut enfin, suivi de deux de ses hussards, et mont sur un beau cheval gris bien soign et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une tournure lgante et respiraient le bien-tre. Ce n'tait encore que la premire priode de la guerre, la priode de la tenue d'ordonnance, la priode de l'ordre comme en temps de paix, laquelle se mlaient pourtant une allure plus guerrire que de coutume, et cet entrain et cette gaiet qui sont l'accompagnement habituel des dbuts d'une campagne! Le colonel touffait avec peine des billements, mais il fut poli envers Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximit du quartier gnral de l'Empereur, son dsir de lui tre immdiatement prsent ne souffrirait aucune difficult. Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et regardaient avec curiosit l'uniforme russe, ils sortirent par l'extrmit oppose; deux verstes de l campait le gnral de division qui devait se charger de conduire l'envoy d'Alexandre jusqu' sa destination. Le soleil tait lev et clairait gaiement les champs et les prairies. peine eurent-ils dpass le cabaret situ sur la hauteur, qu'ils virent venir eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avanait, mont sur un cheval noir, dont le harnachement tincelait au soleil, un homme de haute taille; un manteau rouge jet sur les paules, les jambes tendues en avant la manire franaise, il tait coiff d'un norme chapeau par dessous les bords duquel s'chappaient des boucles de cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons ardents du soleil de juin. Balachow ne se trouvait plus qu' quelques pas de distance de ce cavalier l'aspect thtral, tout chamarr d'or et couvert de bracelets et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura l'oreille: Le roi de Naples! C'tait en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il ft impossible de comprendre pourquoi dans ce moment il tait le roi de Naples. Lui-mme du reste se prenait tellement au srieux, que lorsque, la veille de son dpart de Naples, en se promenant dans les rues avec sa femme, il entendit quelques Italiens crier: Viva il Re! il dit avec tristesse: Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain! Malgr son intime conviction qu'il tait bien toujours le roi de Naples, et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier signal de son auguste beau-frre, la besogne qui lui avait t familire: Je vous ai fait roi pour rgner ma manire et non pas la vtre, lui avait dit ce dernier Danzig, et, pareil un bel talon qui foltre mme sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, par des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans s'inquiter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir o il allait. En apercevant le gnral russe, il rejeta majestueusement sa tte boucle en arrire d'une faon toute royale, et regarda le colonel franais en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua respectueusement Sa Majest ce que voulait Balachow, dont il ne parvenait pas prononcer correctement le nom. De Balmacheve? dit le roi en surmontant, avec sa rsolution habituelle, la difficult qu'avait prouve le colonel de hussards. Charm de faire votre connaissance, gnral, ajouta-t-il d'un geste plein de grce; mais, ds que la voix de Sa Majest devint plus haute et plus vive, elle perdit subitement toute sa dignit royale, et passa sans transition au ton qui lui tait naturel, celui d'une bienveillante bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow: Eh bien, gnral, tout est la guerre, ce qu'il parat! comme s'il regrettait la ncessit de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger. Sire, l'Empereur mon matre ne dsire pas la guerre, et comme Votre Majest le voit... poursuivit Balachow en lui donnant exprs chaque mot, avec une affectation marque, une qualification royale qu'il sentait lui tre particulirement agrable dans sa nouveaut, en juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. Royaut oblige, aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de l'tat. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit causer et marcher avec lui de long en large, en s'efforant de donner de l'importance ses paroles. Il lui dit entre autres choses que l'Empereur Napolon, offens par la demande qu'on lui avait adresse de retirer ses troupes de la Prusse, l'tait surtout de la publicit donne cette exigence, qui froissait la dignit de la France. Balachow lui rpondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais Murat ne lui donna pas le temps d'achever: L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre? demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche. Balachow lui expliqua les raisons qui le foraient considrer Napolon comme le fauteur de la guerre. Eh! mon cher gnral, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commence malgr moi, se termine le plus tt possible, poursuivit Murat, la faon des serviteurs qui dsirent rester amis malgr la querelle de leurs matres. Il s'informa ensuite de la sant du grand-duc, parla du temps qu'ils avaient si joyeusement pass ensemble Naples, puis, se ressouvenant de sa haute dignit, il se redressa avec solennit, se posa comme il l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la main: Je ne vous retiens plus, gnral, je vous souhaite tout le succs possible! dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait respectueusement quelques pas en arrire... et le manteau rouge brod d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille feux au soleil, disparurent dans le lointain! Balachow, croyant trouver Napolon peu de distance de l, continua son chemin, mais, arriv au premier village, il fut arrt cette fois par les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du chef de corps le conduisit jusqu' l'habitation du marchal. V Davout, l'Araktchew de l'Empereur Napolon, en avait, avec la poltronnerie en moins, toute la svrit, et toute l'exactitude dans le service, et, comme lui, ne savait tmoigner son dvouement son matre que par des actes de cruaut. Les hommes de cette trempe sont aussi ncessaires dans les rouages de l'administration que les loups dans l'conomie de la nature: ils existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait, quelque puril qu'il puisse paratre, de leurs rapports constants avec le chef de l'tat. Comment expliquer autrement que par son absolue ncessit, la prsence et l'influence d'un tre cruel, grossier, mal lev, tel qu'Araktchew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans les rangs, et qui s'clipsait au moindre danger, auprs d'Alexandre, dont l'me tait tendre et le caractre d'une noblesse chevaleresque? Balachow trouva le marchal Davout, avec son aide de camp ses cts, dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occup examiner et rgler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation plus commode, mais il appartenait la catgorie des gens qui aiment se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit d'tre sombres et taciturnes, et feindre, tout propos, une grande hte, et un travail accablant: Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses cts aimables, lorsqu'on est comme moi harass de soucis et assis sur un tonneau dans une mauvaise grange? semblait dire la figure du marchal. Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions diffrentes de mouvement et de vie, consiste faire parade de leur activit incessante et morose: c'est ce qui arriva Davout la vue de Balachow, et de sa physionomie anime par la course, la belle matine et sa conversation avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit ddaigneusement, et, sans mme le saluer, se replongea dans ses calculs, en fronant mchamment les sourcils. L'impression dsagrable produite sur le nouveau venu par cette singulire faon de le recevoir n'chappa point au marchal, qui releva la tte et lui demanda froidement ce qu'il voulait. Ne pouvant attribuer cette rception qu' l'ignorance de Davout sur sa double qualit d'aide de camp gnral et de reprsentant de l'Empereur Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa mission, mais, sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide et plus grossier. O est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai l'Empereur. Balachow lui rpondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains propres. Les ordres de votre Empereur s'excutent dans votre arme, mais ici, vous devez vous soumettre nos rglements!... Et, afin de faire mieux comprendre au gnral russe dans quelle dpendance de force brutale il se trouvait, il envoya chercher l'officier de service. Balachow dposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la table, qui n'tait autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore les gonds, plac en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de l'adresse crite sur la dpche. Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur de compter parmi les aides de camp gnraux de Sa Majest... Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les traits de l'envoy lui causait videmment un vif contentement: On vous rendra les honneurs qui vous sont dus, reprit-il, et, mettant l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange. Un moment aprs, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher Balachow, pour le conduire au logement qui lui tait destin; le gnral russe dna ensuite dans la grange avec le marchal Davout; Davout lui annona qu'il partait le lendemain et l'engagea rester avec le train des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries. Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il s'tait forcment rendu compte de sa nullit et de son impuissance agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il tait dans une sphre toute puissante; aprs quelques tapes faites la suite des bagages personnels du marchal Davout et au milieu des troupes franaises, qui occupaient toute la localit, Balachow fut ramen Vilna, et y rentra par la mme barrire qu'il avait franchie quatre jours auparavant. Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui annoncer de la part de son matre qu'il lui accordait une audience. Peu de jours auparavant, des sentinelles du rgiment de Probrajensky avaient mont la garde l'entre de la maison o l'on conduisit Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers franais, aux uniformes gros-bleu revers et en bonnets poils, une escorte de hussards, de lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de Napolon. Ils taient groups au bas du perron prs de son cheval de selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napolon le recevait dans la mme maison o Alexandre lui avait confi son message. VI Le luxe et la magnificence dploys autour de l'Empereur des Franais surprirent Balachow, bien qu'il ft habitu la pompe des cours. Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de rception o taient runis une foule de gnraux, de chambellans, de magnats polonais, dont il avait vu dj la plupart faire leur cour l'Empereur de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reu avant la promenade de Sa Majest. Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec courtoisie, l'engagea le suivre dans un petit salon contigu au cabinet o il avait reu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochrent de la porte, dont les deux battants s'ouvrirent la fois.... Napolon tait devant lui! Prt monter cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondit de son ventre, en bottes l'cuyre et en culotte de peau de daim tendue sur les gros mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue et unique mche s'en dtachait pour aller retomber jusqu'au milieu de son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet noir de son uniforme, d'o s'chappait une forte odeur d'eau de Cologne. Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et bienveillante d'un accueil imprial. La tte rejete en arrire, il marchait d'un pas rapide, marqu chaque fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et courte, aux paules larges et carres, au ventre prominent, la poitrine bombe, au menton fortement accus, avait cet air de maturit et de dignit affaisses, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est coule au milieu de leurs aises; son humeur semblait tre excellente. Il inclina vivement la tte en rponse au salut profond et respectueux de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite parler, en homme qui connat le prix du temps, et qui ne daigne pas prparer ses discours, convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit: Bonjour, gnral, j'ai reu la lettre dont vous avait charg l'Empereur Alexandre, et je suis charm de vous voir! Ses grands yeux le dvisagrent un instant, et se portrent aussitt d'un autre ct, car Balachow par lui-mme ne l'intressait gure; tout son intrt tait concentr, comme toujours, sur les penses qui s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait gnralement au monde extrieur, dpendant, comme il le croyait, de sa seule volont, qu'une trs mince importance: Je n'ai pas dsir et je ne dsire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a forc. Je suis prt, mme prsent (et il appuya sur ce mot), accepter toutes les explications que vous me donnerez... Et il lui exposa, en quelques paroles brves et nettes, le mcontentement que lui causait la conduite du gouvernement russe. Son ton modr et amical persuada Balachow de la sincrit de son dsir de maintenir la paix et d'entrer en ngociations: Sire, l'Empereur mon matre... commena-t-il avec une certaine hsitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napolon fixait sur lui.--Vous tes embarrass, gnral, remettez-vous! semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible sourire, son uniforme et son pe. Il poursuivit nanmoins, et lui expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de _casus belli_ dans la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre.... Il n'en a pas encore... dit Napolon, et, dans la crainte de se trahir, il engagea, d'un mouvement de tte, l'envoy russe reprendre la parole. Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre, lui rpta que l'Empereur ne consentirait des ngociations qu' de certaines conditions. Soudain il s'arrta interdit, car il venait de se souvenir des paroles crites dans le rescrit Soltykow, et qu'il devait rapporter textuellement l'Empereur des Franais; il les avait prsentes la mmoire, mais un sentiment, difficile analyser, les retint sur ses lvres, et il reprit avec embarras: condition que les troupes de Votre Majest repassent le Nimen. Napolon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent, et son mollet gauche se mit trembler! Sans changer de place, il parla plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement attir par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il s'accentuait de plus en plus, mesure que l'Empereur levait la voix: Je dsire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voil dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour entrer en ngociations? ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un geste nergique de sa petite main blanche et potele. La retraite des troupes au del du Nimen, Sire, rpliqua Balachow. --Au del du Nimen, rien que cela? dit Napolon en le regardant en face. Balachow inclina respectueusement la tte. Vous dites, rpta Napolon en arpentant le salon, que, pour commencer les ngociations, on ne me demande que de repasser le Nimen? Il y a deux mois, ne m'a-t-on pas demand de la mme faon de repasser l'Oder et la Vistule, et vous parlez encore de paix! Aprs avoir fait quelques pas en silence, il s'arrta devant Balachow: son visage semblait s'tre ptrifi, tant l'expression en tait devenue dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: La vibration de mon mollet gauche est trs significative chez moi, disait-il plus tard. Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent tre faites au prince de Bade, mais pas moi! s'cria-t-il tout coup. Si mme vous me donniez Ptersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos conditions! Vous m'accusez d'avoir commenc la guerre, et qui donc a rejoint le premier son arme? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me parler de ngociations lorsque j'ai dpens des millions, que vous tes alli avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en avez-vous retir? continua-t-il, avec l'intention vidente d'en arriver dmontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre, au lieu de discuter la possibilit et les conditions de la paix. Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa situation, en donnant entendre que, malgr ces avantages, il daignerait encore consentir renouer ses relations avec la Russie, mais plus il s'chauffait, moins il restait matre de sa parole; la fin, on sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il semblait vouloir tout le contraire: Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs! Balachow fit un signe de tte affirmatif: Oui, la paix est... Mais Napolon lui coupa la parole: il fallait qu'il parlt et qu'il parlt seul! --Oui, je le sais, reprit-il avec cette intemprance de langage et ce ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gts de la fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donn ces provinces votre Empereur, tout comme je lui ai donn la Finlande! Oui, je les lui aurais livres, car je les lui avais promises, et maintenant il ne les aura pas! Il aurait pourtant t heureux de les joindre son Empire et d'tendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube. La grande Catherine n'aurait pu faire plus!--poursuivit-il avec une animation toujours croissante, et en rptant Balachow, peu de chose prs, les mmes phrases qu'il avait dj dites lors de l'entrevue de Tilsitt:--Tout cela, il l'aurait d mon amiti. Ah! quel beau rgne, quel beau rgne!...--et, tirant de sa poche une petite tabatire en or, il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.--Quel beau rgne aurait pu tre celui de l'Empereur Alexandre!--Il regarda Balachow avec un air de compassion, et se remit parler aussitt que celui-ci tenta de dire quelques mots:--Que pouvait-il dsirer et chercher de mieux que mon amiti?--poursuivit-il en haussant les paules.--Non, il a trouv prfrable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un tratre chass de sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un dserteur franais; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la prsence seule aurait d lui rappeler d'horribles souvenirs!... Supposons qu'ils soient capables,--continua Napolon, entran par les arguments qui se succdaient en foule dans son esprit l'appui de sa force et de son droit, ce qui revenait au mme ses yeux.--Mais non, ils ne sont bons rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais tre de cet avis, en juger par ses premires marches.... Et que font-ils tous ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et Barclay, appel pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le seul homme de guerre: il est bte, mais il a de l'exprience, du coup d'oeil et de la dcision!... Et quel est, je vous prie, le rle que joue votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullits, qui le compromettent et finissent par le rendre responsable des faits accomplis? Un souverain ne doit tre l'arme que quand il est gnral!--Et il lana ces paroles comme un dfi l'Empereur, sachant parfaitement quel point celui-ci tenait passer pour un bon capitaine.--Il y a huit jours que la campagne est commence, et vous n'avez pas su dfendre Vilna!... Vous tes coups en deux, chasss des provinces polonaises, et votre arme murmure! --Pardon, Sire,--dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu roulant de paroles,--les troupes brlent au contraire du dsir.... --Je sais tout, dit Napolon en l'interrompant de nouveau, tout, entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi, j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur, ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait gure inspirer de confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce ct de la Vistule.... Les Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous l'ont que trop prouv, en faisant la paix avec vous! Quant aux Sudois, ils sont prdestins tre gouverns par des fous; ds que leur roi a eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que lui.... Bernadotte! car, quand on est Sudois, il faut tre fou pour s'allier avec la Russie!... Et Napolon, souriant mchamment, porta de nouveau sa tabatire son nez. Balachow, dont les rponses taient toutes prtes, laissait involontairement chapper des gestes d'impatience, sans parvenir arrter ce dluge de paroles. propos de la prtendue folie des Sudois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Sude devenait une le, mais Napolon se trouvait dans cet tat d'irritation sourde o l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver soi-mme qu'on a raison. La situation devenait pnible pour Balachow: il craignait d'tre atteint dans sa dignit d'ambassadeur, s'il ne rpliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-mme devant l'aberration de cette colre sans cause; il comprenait que tout ce qu'il venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napolon en aurait honte tout le premier lorsqu'il se serait calm; aussi tenait-il ses yeux baisss, afin d'viter le regard du petit homme, dont il ne voyait que les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens. Et que me font, aprs tout, vos allis? J'en ai, moi aussi... j'ai les Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et ils en auront bientt 200 000 sur pied! Excit de plus en plus par la conscience mme de son mensonge et par le silence de Balachow, qui continuait garder un calme imperturbable, il se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de ses mains blanches, il s'cria, d'une voix saccade, et blme de fureur: Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au del de la Dvina, et du Dniper... et j'lverai contre vous la barrire que l'aveugle et coupable Europe a laiss abattre!... Oui, voil ce qui vous attend, et ce que vous aurez gagn en vous loignant de moi! Puis, recommenant se promener de long en large, il prit de nouveau la tabatire qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs fois son nez, et s'arrta enfin devant le gnral russe, qu'il regarda d'un air ironique: Et pourtant, murmura-t-il, quel beau rgne aurait pu avoir votre matre! Balachow lui rpondit que la Russie n'envisageait point les choses sous un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succs certain. Napolon daigna faire une inclination de tte qui voulait dire: Je comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas un mot, je vous ai convaincu du contraire! Le laissant achever sa rponse, Napolon huma une nouvelle prise de tabac, et frappa du pied le plancher. C'tait un signal, car, l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit l'Empereur son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les voir. Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis dvou comme par le pass; je le connais, et j'apprcie hautement ses grandes qualits. Je ne vous retiens plus, gnral; vous recevrez ma rponse l'Empereur... Et, saisissant son chapeau, il marcha rapidement vers la sortie; sa suite se prcipita aussitt sur l'escalier pour le prcder et l'attendre au bas du perron. VII Aprs cette explosion de colre et ces dernires paroles si sches, Balachow resta convaincu que Napolon ne le ferait plus demander, et viterait mme de le voir, lui, l'ambassadeur humili, tmoin de son emportement dplac. Mais, sa grande surprise, il fut invit par Duroc la table de l'Empereur pour ce mme jour. Bessires, Caulaincourt et Berthier y dnaient galement. Napolon reut Balachow avec affabilit et sans laisser percer dans son accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'tait lui, au contraire, qui tchait de mettre son hte l'aise. Il tait si convaincu d'tre infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcment tre justes, du moment qu'ils taient siens. Sa promenade cheval par les rues de Vilna, o le peuple se portait en masse sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, o sur son passage toutes les fentres taient pavoises de tapis et de drapeaux, et o les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant, l'avait fort bien dispos. Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se rjouissaient de ses succs. La conversation tombant entre autres sur Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire un voyageur dsireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa qualit de Russe, se trouver flatt de l'intrt qu'il tmoignait: Combien Moscou possde-t-il d'habitants, de maisons, d'glises? L'appelle-t-on vraiment la ville sainte? demanda-t-il, et la rponse, que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents glises: quoi bon cette quantit? rpliqua-t-il. --Les Russes sont trs pieux, dit le gnral. --Il est du reste observer qu'un grand nombre d'glises dnote toujours chez un peuple une civilisation arrire, repartit Napolon en se retournant vers Caulaincourt. Balachow exprima respectueusement un avis contraire: Chaque pays a ses usages, dit-il. --Peut-tre, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta Napolon. --Que Votre Majest veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la Russie, il y a l'Espagne, o le chiffre des glises et des couvents est incalculable. Cette rponse, qui produisit grand effet la cour de l'Empereur Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la rcente dfaite des Franais en Espagne, n'en fit aucun la table de Napolon, o elle passa inaperue. Les visages indiffrents de messieurs les marchaux disaient qu'ils n'en avaient compris ni le sel ni l'intention calcule: Si cela avait t spirituel, nous l'aurions devin, semblaient-ils dire, donc il n'en est rien. Napolon en saisit si peu la porte, qu'il s'adressa aussitt Balachow en le priant navement de lui indiquer les villes situes sur le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui pesait chacune de ses paroles, rpondit que, de mme que tout chemin menait Rome, tout chemin menait aussi Moscou; qu'il y en avait plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles XII avec choisi! Il avait eu peine le temps de s'applaudir, part lui, de cet heureux propos, que Caulaincourt changea de sujet de conversation en numrant les difficults de la route entre Ptersbourg et Moscou. On prit ensuite le caf dans le cabinet de Napolon, qui, s'asseyant et portant ses lvres une tasse en porcelaine de Svres, indiqua un sige Balachow. Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui s'empare de lui gnralement aprs le dner; elle a le privilge de le rendre satisfait et content de lui-mme, et de lui faire trouver partout des amis! Napolon subissait cette influence: comme le commun des mortels, il lui semblait n'tre entour dans ce moment que d'adorateurs au mme degr, sans en excepter Balachow. Ce cabinet, dit-il en s'adressant lui avec un sourire aimable quoique railleur, est, ce qu'il parat, celui qu'occupait l'Empereur Alexandre. Avouez, gnral, que la concidence est au moins trange. Il semblait persuad que cette rflexion, preuve vidente de sa supriorit sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'tre agrable son interlocuteur. Balachow se borna lui faire une inclination de tte affirmative. Oui, dans cette pice, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se concertaient, poursuivit Napolon d'un ton toujours railleur. Je ne puis vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproch de mes ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas rflchi que je pouvais en faire autant? Ces derniers mots rveillrent en lui l'irritation peine calme du matin. Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parent, du Wurtemberg, de Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prpare donc un refuge en Russie! Balachow fit un mouvement qui exprimait la fois son dsir de se retirer et ce qu'il y avait de pnible dans l'obligation o il se trouvait d'couter sans rien rpondre, mais Napolon ne le remarqua pas, et il continua le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais comme un homme dont le dvouement lui tait forcment acquis, et qui devait se rjouir, coup sr, de l'humiliation inflige celui qui avait t son matre. Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses armes? Pourquoi?... La guerre est mon mtier, le sien est de rgner! Pourquoi a-t-il assum une telle responsabilit? Napolon ouvrit sa tabatire, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout coup, marcha brusquement vers Balachow. Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar? lui demanda-t-il d'un ton moqueur, destin montrer clairement qu'il n'admettait pas qu'on pt, en sa prsence, avoir la moindre admiration pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le gnral sont-ils prts? ajouta-t-il en rpondant par un signe de tte au salut de Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin aller! Balachow, charg par Napolon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la dernire qu'il lui crivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui avait t fait... et la guerre clata! VIII Le prince Andr quitta Moscou peu de temps aprs son entrevue avec Pierre, et se rendit Ptersbourg; il disait que c'tait pour ses affaires, mais en ralit c'tait pour y dcouvrir Kouraguine, avec qui il tenait avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frre, s'empressa de s'loigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi dans notre arme de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince Andr, qu'il avait toujours beaucoup aim, lui offrit de l'attacher son tat-major; il venait d'tre nomm gnral en chef de cette arme, et allait se rendre sur les lieux; le prince Andr accepta, et ils partirent ensemble. Son intention tait de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela il fallait trouver un prtexte plausible, autrement il compromettrait la rputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc le rencontrer, mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine tait retourn en Russie ds qu'il avait eu vent de l'arrive en Turquie du prince Andr. La vie lui sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions d'existence diffrentes du pass. La trahison de sa fiance l'avait frapp d'un coup d'autant plus pnible, qu'il faisait tout son possible pour en cacher la violence, et le milieu qui avait t le tmoin de son bonheur lui tait devenu insupportable. Plus pnibles encore taient pour lui cette libert et cette indpendance qui jusque l lui avaient t si chres: il ne mditait plus sur les penses que le ciel d'Austerlitz avait veilles dans son me, sur les penses dont il aimait autrefois s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa solitude Bogoutcharovo, en Suisse et Rome; il craignait au contraire de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui lui taient apparus si lumineux dans leur infini. Les intrts matriels de tous les jours l'absorbrent maintenant d'autant plus, qu'ils n'avaient aucun rapport avec ceux de son pass. On aurait dit que ce ciel sans fin, qui s'tendait jadis au-dessus de sa tte, s'tait transform en une vote sombre, pesante, limite, exactement dfinie dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystrieux ni d'ternel! De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait pas de plus simple et de plus familire pour lui que le service militaire. Nomm gnral de service l'tat-major de Koutouzow, il tonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta remplir ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas ncessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le sentiment de mpris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui dmontraient combien il lui tait impossible de s'abaisser jusqu' une rencontre avec lui, ne l'empcheraient de provoquer cet homme la premire fois qu'il le verrait; rien n'empche, en effet, un homme affam de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il n'avait pas venge, de la colre qu'il n'avait pas panche, et qui restait amasse dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son service. Lorsque en 1812 arrivrent Bucharest (o depuis deux mois Koutouzow passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aime) les nouvelles de la guerre avec Napolon, le prince Andr sollicita l'autorisation de passer l'arme de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zle, et y voyait un reproche vivant sa paresse, donna volontiers son consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly. Avant de rejoindre l'arme, qui au mois de mai tait campe Drissa, il s'arrta Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois dernires annes il avait tant pens et tant rflchi, pass par tant d'preuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une impression trange en retrouvant Lissy-Gory le mme genre d'existence, immuable dans ses moindres dtails. peine eut-il franchi la massive porte en maonnerie et l'alle qui menait au chteau, qu'il crut entrer dans une habitation enchante o rgnait le sommeil; dans l'intrieur, c'tait le mme calme, la mme exquise propret, le mme mobilier, les mmes murs, les mmes parfums et les mmes visages, quoiqu'un peu vieillis. La princesse Marie, toujours opprime, toujours timide et laide, voyait s'envoler une une ses plus belles annes, sans qu'un rayon de joie ou d'affection se mlt ses craintes et ses inquitudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes esprances. C'tait toujours la mme coquette personne, satisfaite d'elle-mme, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amen de Suisse, nomm Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme son arrive, c'tait le mme excellent homme, un peu pdant et quelque peu born. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le vide qu'elle avait laiss dans sa bouche n'y tait que trop visible; son moral n'avait point chang, son irritation et son scepticisme l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutt que s'accrotre avec l'ge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux chtains tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait coeur joie; lorsqu'il riait, la lvre suprieure de sa jolie bouche se relevait exactement comme celle de sa mre: seul il se rvoltait contre le joug de l'immuable dans ce chteau ensorcel. Cependant, bien que les apparences fussent restes les mmes, les rapports intimes entre les habitants de Lissy-Gory s'taient sensiblement modifis: il existait deux camps dans cet intrieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient jamais, mais qui, pour le prince Andr, renoncrent momentanment leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la maison. Pendant son sjour on dna ensemble, mais, en voyant l'embarras gnral, il s'aperut bientt qu'on le traitait comme un tranger en l'honneur de qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gn son tour, et se rfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue, trop visible pour passer inaperue, rendit son pre morose et taciturne, et aussitt aprs dner il se retira chez lui. Lorsque le prince Andr alla le trouver dans le courant de la soire, et essaya de l'intresser au rcit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux prince, au lieu de l'couter, se rpandit en invectives sur la conduite de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimiti envers Mlle Bourrienne, le seul tre, assurait-il, qui lui ft sincrement attach.... Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il tait toujours malade... et elle gtait l'enfant par son excs d'indulgence et ses sottes ides! Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne mritait pas cette pnible existence, et qu'il tait son bourreau, mais il savait aussi qu'il ne pourrait jamais cesser de l'tre et de la tourmenter. Pourquoi Andr, qui a tout remarqu, ne me parle-t-il pas de sa soeur? s'tait-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbcile qui, pour me mnager les bonnes grces de la franaise, me suis loign sans raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer, il faut qu'il me comprenne! --Je ne vous en aurais pas parl si vous ne me l'eussiez pas demand, rpondit le prince Andr cette confidence inattendue, sans lever les yeux sur son pre, qu'il condamnait pour la premire fois de sa vie.... Mais, puisque vous le dsirez, je vous en parlerai franchement: s'il est survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y en a un,--poursuivit-il en s'chauffant peu peu, ce qui du reste lui tait devenu habituel depuis quelque temps,--je ne saurais en attribuer la cause qu' la prsence d'une femme indigne d'tre la compagne de ma soeur! Le vieux prince, les yeux fixs sur lui, l'avait d'abord cout sans mot dire: un sourire forc laissait apercevoir la brche cause par la dent absente, et laquelle son fils ne parvenait pas s'habituer. Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a dj parl? Ah!... --Mon pre, je n'ai nulle envie de vous juger, rpliqua le prince Andr d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forc, j'ai dit et je dirai toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est ceux qui..., cette Franaise enfin! --Ah! tu me juges, tu me juges! dit le vieux d'une voix calme, dans le ton de laquelle son fils crut mme deviner un certain embarras; mais tout coup, bondissant sur ses pieds, il s'cria avec fureur: Hors d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en! Le prince Andr rsolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, plusieurs reprises, si son fils tait parti. Avant de se mettre en route, le prince Andr alla voir son enfant, qui lui sauta sur les genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'couta avec une attention soutenue; mais son pre s'arrta soudain sans achever l'histoire, et tomba dans une profonde rverie, dans laquelle Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait lui-mme, et sentait avec effroi que la querelle avec son pre ne lui avait laiss aucun remords, et qu'ils se sparaient brouills pour la premire fois. Ce qui l'tonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant n'veillait plus en lui la tendresse accoutume. Et aprs? raconte-moi donc la fin, lui disait le petit garon; mais son pre, sans lui rpondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa terre et sortit de la chambre. Lorsque le prince Andr se retrouvait dans le milieu o il avait t heureux autrefois, il prouvait un tel dgot de la vie, qu'il avait hte de s'loigner de ces souvenirs et de se crer une occupation nouvelle: c'tait l le secret de son apparente indiffrence. Andr, tu nous quittes dcidment? lui dit sa soeur. --Dieu soit lou! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne puisses pas en faire autant! --Pourquoi parler ainsi, prsent que tu vas la guerre, cette terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si g! Mlle Bourrienne m'a dit qu'il avait demand aprs toi... Et ses lvres tremblrent, et de grosses larmes roulrent sur ses joues. Le prince Andr se dtourna sans profrer une parole: Mon Dieu! s'cria-t-il tout coup, en marchant dans la chambre.... Se dire que des choses ou des tres aussi misrables peuvent causer le malheur d'autrui! La violence de son accent effraya sa soeur, qui comprit que sa rflexion s'appliquait non seulement Mlle Bourrienne, mais aussi l'homme qui avait tu son bonheur! Andr, je t'en supplie,--dit-elle, en lui touchant lgrement le bras, les yeux rayonnants au travers de ses larmes;--ne crois pas que la douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de Dieu! Son regard, passant pardessus la tte de son frre, se fixa dans l'espace, comme s'il tait habitu y trouver une image chre et familire: La douleur nous est envoye par Lui: les hommes n'en sont pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner. --Si j'avais t femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien diffrent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!... Si ma soeur m'adresse cette prire, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais d m'tre veng depuis longtemps!... Et sans plus couter le sermon qu'elle continuait lui faire, il se reprsenta avec une haineuse satisfaction l'heureux moment o il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait tre l'arme. La princesse Marie engagea son frre rester encore vingt-quatre heures: elle tait sre, disait-elle, que son pre serait malheureux de le voir partir sans s'tre rconcili avec lui. Mais il fut d'un avis contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait son dpart, que son absence serait courte, et qu'il crirait son pre. Adieu, Andr, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que les hommes ne sont jamais coupables! Telles furent les dernires paroles de la princesse Marie. Cela doit sans doute tre ainsi! se dit le prince Andr en quittant la grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destine tre martyrise par un vieillard demi fou, qui sent ses torts, mais qui ne peut plus refaire son caractre.... Mon fils grandit, sourit la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dup!... Et moi je me rends l'arme... pourquoi faire? Je n'en sais rien, moins que ce ne soit pour me battre avec l'homme que je mprise, et lui donner ainsi l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi! Bien que les lments qui composaient son existence fussent les mmes qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des impressions sans lien entre elles, et isoles. IX Le prince Andr arriva la fin de juin au quartier gnral. La premire arme, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa un camp retranch. La seconde, qui en tait spare, disait-on, par des forces ennemies considrables, se repliait pour la rejoindre. Il rgnait des deux cts un grand mcontentement, caus par la marche gnrale des oprations militaires, mais il ne venait l'ide de personne de craindre une invasion trangre dans les gouvernements russes, et de croire que la guerre pt tre porte au del des provinces polonaises de l'Ouest. Le prince Andr trouva Barclay de Tolly tabli sur les bords mmes de la Drissa, quatre verstes de l'endroit o tait l'Empereur. Comme il n'y avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux gnraux et les nombreux dignitaires de la cour s'taient empars des meilleures habitations sur les deux rives de la rivire, sur une longueur de plus de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il annona Bolkonsky qu'il en rfrerait Sa Majest pour lui procurer un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son tat-major. Kouraguine n'tait plus l'arme, mais Ptersbourg, et cette nouvelle rjouit le prince Andr. Il fut heureux d'tre dlivr pour un temps des penses que ce nom voquait dans son me, et de pouvoir s'abandonner en entier l'intrt qu'veillait en lui la grande guerre qui commenait. Sans emploi auprs de personne, il consacra les quatre premiers jours l'inspection du camp, dont il parvint se former une ide exacte en s'aidant de ses propres lumires, et en questionnant ceux qui taient capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restrent pour lui l'tat de problme: son exprience lui avait dj plus d'une fois dmontr que les plans les plus savamment combins et les mieux tudis n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait bien vu Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce jour-l, que la victoire dpend surtout de l'habilet prvoir et parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de l'intelligence des personnes charges de la direction des oprations militaires. Afin de mieux clairer cette dernire question, il ne ngligea rien pour s'initier aux dtails de l'administration et pour lire dans le jeu des gnraux qui avaient voix au chapitre. Pendant le sjour de l'Empereur Vilna, l'arme avait t divise en trois corps: le premier fut plac sous le commandement de Barclay de Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisime sous celui de Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour annonait sa prsence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait avec lui aucun tat-major spcial, mais seulement l'tat-major du quartier gnral imprial, dont le chef tait le gnral quartier-matre prince Volkonsky, et qui tait compos d'une foule de gnraux, d'aides de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un grand nombre d'trangers: par le fait, il n'existait donc pas d'tat-major de l'arme. On voyait, auprs de la personne de l'Empereur, Araktchew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des gnraux, le csarvitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld gnral sudois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, gnral aide de camp, un rfugi sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. Quoiqu'ils fussent tous attachs Sa Majest sans mission particulire, ils avaient cependant une telle influence, que le commandant en chef lui-mme ne savait souvent de qui manait le conseil reu, ou l'ordre donn sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou s'ils ne faisaient que transmettre la volont impriale, et en dfinitive s'il fallait, oui ou non, les couter? Ils faisaient partie de la mise en scne gnrale: leur prsence et celle de l'Empereur, parfaitement dfinies leur point de vue, comme courtisans (et tous le deviennent dans l'intimit du Souverain), signifiaient clairement que, malgr le refus de ce dernier de prendre le titre de gnral en chef, le commandement des trois corps d'arme n'en tait pas moins entre ses mains et son entourage reprsentait, par suite, son conseil immdiat et intime. Araktchew, le garde du corps de Sa Majest, tait galement l'excuteur, de ses volonts; Bennigsen, qui tait grand propritaire dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci que d'en faire les honneurs son Souverain, jouissait d'une excellente rputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y tait pour son plaisir personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que lui valaient ses qualits; grce son assurance, et la conviction qu'il avait de ses propres mrites, Armfeld, le haineux ennemi de Napolon, tait trs cout par Alexandre; Paulucci faisait partie de la phalange, parce qu'il tait hardi et dcid; les aides de camp gnraux, parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce qu'aprs avoir imagin et fait le plan de campagne, il tait parvenu le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'tait ce dernier en ralit qui menait la guerre. Woltzogen attach sa personne, plein d'amour-propre, de confiance en lui-mme, et d'un mpris absolu pour toutes choses, n'tait qu'un thoricien de cabinet, charg de revtir les ides de Pfuhl d'une forme plus lgante. En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantit d'individus en sous-ordre, russes et trangers, dpendant de leurs chefs respectifs: les trangers se faisaient remarquer surtout par la tmrit et la varit de leurs combinaisons militaires, consquence toute naturelle du fait de servir dans un pays qui n'tait pas le leur. Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde brillant et orgueilleux, le prince Andr ne tarda pas constater l'existence de plusieurs partis qui se dtachaient visiblement de la masse. Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhrents, les thoriciens de l'art de la guerre, ceux qui croyaient l'existence de ses lois immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; ceux-l voulaient que, conformment cette prtendue thorie, on se replit dans l'intrieur du pays, et considraient la moindre infraction ces rgles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et mme de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les Allemands en gnral, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres encore. Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, dans l'extrme oppos, en demandant marcher sur la Pologne, et ne pas suivre un plan dtermin l'avance: audacieux et entreprenant, il reprsentait la nationalit du pays, et n'en tait par suite que plus exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commenaient s'lever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demand un jour l'Empereur la faveur d'tre promu au grade d'Allemand! Ce parti ne cessait de rpter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il tait inutile de raisonner et de piquer des pingles sur les cartes, qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en droute, ne pas le laisser pntrer en Russie, et ne pas donner l'arme le temps de se dmoraliser. Le troisime parti, celui qui inspirait le plus de confiance l'Empereur, tait compos de courtisans, mdiateurs entre les deux premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction arrte, tiennent cependant ne pas le laisser paratre. Ils prtendaient donc que la guerre contre un gnie comme Bonaparte (il tait redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que Pfuhl y tait certainement pass matre, mais que l'troitesse de son jugement, ce dfaut habituel des thoriciens, s'opposait ce qu'on et en lui une confiance absolue: qu'il fallait par consquent tenir compte aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du mtier, des gens d'action, dont l'exprience tait certaine, afin de runir les avis les plus sages, pour s'en tenir un juste milieu. Ils insistaient sur la ncessit de conserver le camp de Drissa, d'aprs le plan de Pfuhl, en changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armes. De cette faon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts proposs, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait galement Araktchew, pensaient que c'tait l encore la meilleure des combinaisons. Le quatrime courant d'opinion avait sa tte le grand-duc csarvitch, qui ne pouvait oublier son dsappointement Austerlitz, lorsque, se prparant, en tenue de parade, s'lancer sur les Franais la tte de la garde, et les craser, il s'tait trouv par surprise en premire ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mle qu'au prix des plus grands efforts. La franchise de ses apprciations et de celles de son entourage tait la fois un dfaut et une qualit: redoutant Napolon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux qu'impuissance et faiblesse, et le rptaient hautement: Il ne rsultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la dfaite! Nous avons abandonn Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une chose raisonnable faire: conclure la paix le plus tt possible, avant d'tre chasss de Ptersbourg! Cette opinion trouvait de l'cho dans les hautes sphres de l'arme, dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan dclar de la paix, pour d'autres raisons d'tat. Le cinquime parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce qu'il tait ministre de la guerre et gnral en chef: On a beau dire, assurait-on de ce ct, c'est, malgr tout, un homme honnte et capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'tant possible qu'avec une unit de pouvoir, donnez-lui un pouvoir vritable, et vous verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si nous avons encore une arme bien organise, une arme qui s'est replie jusqu' la Drissa sans subir de dfaite, c'est lui que nous en sommes redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen sa place, car il a dmontr en 1807 son incapacit. Le sixime groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, son avis, n'tait plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait bien oblig de l'employer: La preuve, ajoutait-on, c'est que notre retraite de la Drissa n'tait qu'une srie ininterrompue de fautes et d'insuccs... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingu en 1807, qui Napolon lui-mme a rendu justice, et aux ordres duquel on se soumettrait volontiers. La septime catgorie comprenait un assez grand nombre de personnes, comme il s'en rencontre toujours auprs d'un jeune empereur, des gnraux et des aides de camp, passionnment attachs l'homme plutt qu'au Souverain, l'adorant avec sincrit et dsintressement, comme l'avait ador Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualits et vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait prendre en mains le commandement de l'arme, tout en le blmant de cette dfiance exagre: Il devait, disaient-ils, se mettre franchement la tte des troupes, former auprs de sa personne l'tat-major du commandant en chef, prendre conseil des thoriciens aussi bien que des praticiens expriments, et conduire lui-mme au combat ses soldats, que sa seule prsence exalterait jusqu'au dlire! Le huitime parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 1 par rapport aux prcdents, se composait de ceux qui ne dsiraient particulirement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, rester dans un camp retranch sur la Drissa ou ailleurs, leur tait aussi indiffrent que de se voir commands par l'Empereur en personne, par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et essentiel tait d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond d'intrigues tnbreuses et enchevtres qui s'agitaient au quartier imprial, leur tait plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se dgager de toute responsabilit et pour plaire l'Empereur, qu'il n'avait aucune conviction, arrte l'endroit de tel ou tel projet. Un autre, dsireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en passant par l'Empereur, pour la dvelopper au conseil suivant, criait tue-tte, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui taient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et de tmoigner de son dvouement au bien gnral. Un troisime profitait sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours d'argent en rcompense de ses loyaux services, sachant merveille qu'on aurait plus vite fait dans les circonstances prsentes de lui accorder sa requte que de la lui refuser. Le quatrime se trouvait constamment, et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le voyait toujours accabl de travail. Le cinquime, afin de se faire inviter la table impriale, dfendait ou attaquait avec violence une opinion nouvellement adopte, en se servant d'arguments plus ou moins justes. Ce parti n'avait en vue que d'avoir tout prix des croix, des rangs, de l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur impriale: peine avait-elle pris une direction, que cette population de fainants se portait tout entire de ce ct, si bien qu'il devenait parfois difficile l'Empereur d'agir dans un autre sens; cause de la gravit du danger qui menaait l'avenir et qui donnait la situation un caractre d'agitation vague et fivreuse, cause de ce tourbillon de brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considrable de tous, n'ayant que ses intrts en vue, contribua singulirement rendre la marche de l'ensemble plus tortueuse et plus complique. Cet essaim de bourdons, se prcipitant en avant ds qu'il s'agissait de dbattre une nouvelle question, sans avoir mme rsolu la prcdente, assourdissait leur monde au point d'touffer la voix de ceux qui discutaient srieusement et franchement. Au moment de l'arrive du prince Andr l'arme, un neuvime parti venait de se constituer, et commenait se faire entendre: c'tait celui des hommes d'tat gs, sages, expriments, qui, ne partageant aucun des avis mentionns ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se passait sous leurs yeux dans l'tat-major du quartier imprial, et cherchaient un moyen de sortir de l'indcision et de la confusion gnrales. Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la prsence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amen avec elle cette versatilit de rapports conventionnels et incertains, commode peut-tre la cour, mais fatale assurment l'arme. L'Empereur devait gouverner, et ne pas commander les troupes; son dpart et celui de sa suite taient la seule issue possible cette situation, car sa prsence seule entravait l'action de 80 000 hommes destins sa sret personnelle; et, leur sens, le plus mauvais gnral en chef, du moment qu'il serait indpendant, vaudrait le meilleur gnralissime paralys dans sa libert d'action par la prsence et la volont du Souverain. Schichkow, le secrtaire d'tat, l'un des membres les plus influents de ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchew, une lettre l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait t accorde de discuter l'ensemble des oprations, ils l'engageaient respectueusement retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur guerrire de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever pour la dfense de la patrie, et de provoquer en lui cet lan enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la Russie, et auquel contribua jusqu' un certain point la prsence de Sa Majest Moscou. Le conseil, prsent sous cette forme, fut approuv et le dpart de l'Empereur dcid. X Cette lettre n'avait pas encore t porte la connaissance de l'Empereur, lorsque Barclay annona un jour au prince Andr, pendant le dner, qu'il devait se rendre le mme soir, six heures, chez Bennigsen, Sa Majest ayant tmoign le dsir de le questionner en personne au sujet de la Turquie. Dans le courant de la matine, on avait reu l'information compltement errone, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napolon; ce mme jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, lev sur l'avis de Pfuhl, et regard comme un chef-d'oeuvre, tait un non-sens et pouvait causer la perte de l'arme russe. Le prince Andr se prsenta l'heure indique chez Bennigsen, qui tait log dans une petite proprit particulire sur les bords de la Drissa; il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui raconta que celui-ci tait all une seconde fois, en compagnie du gnral Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, sur l'utilit desquels on commenait avoir des doutes trs srieux. Czernichew lisait un roman prs d'une des fentres de la premire pice, qui avait d servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un orgue sur lequel on avait entass des rouleaux de tapis: dans un des coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harass par le travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre s'ouvrait sur un salon, o l'on entendait plusieurs voix qui causaient en allemand et parfois en franais. L, sur l'ordre de l'Empereur, on avait convoqu non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas ces sortes de dsignations prcises), mais une simple runion des quelques personnes qu'il dsirait consulter dans ce moment critique, afin d'claircir certaines questions. C'taient Armfeld le Sudois, le gnral aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napolon appelait le transfuge franais, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'tait pas un homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrire, que le prince Andr eut tout le loisir d'tudier son aise, car, arriv avant lui, il le vit entrer et s'arrter quelques secondes causer avec Czernichew. Bien qu'il ne l'et jamais rencontr, il lui sembla au premier coup d'oeil qu'il le connaissait dj depuis longtemps: il portait, aussi mal que possible, l'uniforme de gnral russe, et sa personne offrait une vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une foule d'autres gnraux thoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. Celui-ci toutefois avait le don particulier de runir en lui seul tout ce qui caractrisait les autres, et d'offrir l'analyse du prince Andr le spcimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, maigre, mais carr d'paules, d'une constitution solide, avec des omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonne de rides et les yeux enfoncs dans leurs orbites. Ses cheveux, lisss avec soin sur les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isoles. Il avait l'air inquiet et fch, comme s'il et redout tout ce qui se trouvait sur son chemin. Retenant gauchement son pe, il demanda en allemand Czernichew o tait l'Empereur. On voyait qu'il avait hte d'en finir au plus tt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes tales sur la table, car l il se sentait dans son lment. Il couta, en souriant ironiquement, le rcit de la visite de l'Empereur aux retranchements, qui taient sa cration, et ne put s'empcher de grommeler entre ses dents d'une voix de basse: Imbcile! tout sera perdu... ce sera du propre alors! Czernichew lui prsenta le prince Andr, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, o la guerre s'tait si heureusement termine. Pfuhl daigna peine l'honorer d'un regard: Cette guerre-l vous aura sans doute offert un joli exemple de tactique! se borna-t-il dire avec un mpris crasant, et il se dirigea vers le salon voisin. Pfuhl, toujours irritable, l'tait encore plus ce jour-l, par suite de l'examen et de la critique dont ses fortifications taient l'objet. Cette courte entrevue suffit au prince Andr, en y ajoutant ses souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une ide assez juste de son caractre. Pfuhl devait ncessairement tre une de ces natures entires, qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans l'infaillibilit d'un principe. Ces natures-l on ne les rencontre que chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans une ide abstraite, telle que la science, c'est--dire la connaissance prsume d'une vrit certaine. Pfuhl tait en effet un adepte de la thorie du mouvement oblique, dduite par lui des guerres de Frdric le Grand, et tout ce qui ne s'accordait pas avec cette thorie dans les campagnes modernes constituait, ses yeux, des fautes si grossires, et des non-sens si monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, son avis, mriter le nom de guerre et tre un sujet d'tude. Il avait t en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui avait abouti Ina et Auerstaedt, sans que l'insuccs lui et dmontr la fausset de son systme. Il assurait au contraire que la violation de certaines lois en avait t seule cause, et se plaisait rpter, avec une ironie satisfaite: Je disais bien que cela irait la diable! Pfuhl poussait si loin l'amour de la thorie, qu'il arrivait en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une profonde aversion, et il refusait de s'en occuper! Les quelques mots qu'il changea avec le prince Andr et Czernichew propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui prvoit un triste rsultat et ne peut que le dplorer. Les houppettes de cheveux bouriffs qui pendaient sur sa nuque, et les mches bien lisses ramenes sur ses tempes taient en harmonie avec l'expression de ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'o l'on entendit aussitt s'lever sa voix forte et grondeuse. XI Le prince Andr avait eu peine le temps de tourner les yeux d'un autre ct, que le comte Bennigsen entra prcipitamment, et, le saluant d'un signe de tte, passa dans la cabine en donnant des ordres son aide de camp. Il avait prcd l'Empereur pour prendre quelques dispositions et le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigu, et la tte incline en avant; on voyait qu'il coutait avec ennui les observations que lui adressait Paulucci avec une vhmence toute particulire: il fit un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre: Quant celui qui a conseill d'tablir ce camp, le camp de Drissa,--disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de l'entre, les yeux fixs sur le prince Andr, qu'il ne parvenait pas reconnatre.--Quant celui-l, Sire, rpta Paulucci d'un ton dsespr, sans pouvoir s'empcher de continuer, je ne vois pas d'autre alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet! Sans prter la moindre attention ces paroles, l'Empereur, qui avait enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement. Je suis charm de te voir, lui dit-il. Va l-bas o ils sont tous runis, et attends mes ordres. Le baron Stein et le prince Pierre Mikalovitch Volkhonsky le suivirent, et les portes du cabinet se refermrent sur eux. Le prince Andr, profitant de l'autorisation impriale, se rendit avec Paulucci, qu'il avait dj vu en Turquie, dans la salle des dlibrations. Le prince Pierre Volkhonsky, charg alors des fonctions de chef d'tat-major auprs de Sa Majest, apporta des cartes et des plans, et, aprs les avoir tals sur la table, formula successivement les questions sur lesquelles l'Empereur dsirait avoir l'avis du conseil; on venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les Franais s'apprtaient tourner le camp de Drissa. Le premier qui leva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de parer aux difficults de la situation, de runir l'arme sur un point indtermin entre les grandes routes de Ptersbourg et de Moscou, et d'y attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne rpondait gure la question pose au conseil, n'avait videmment d'autre but que de prouver que lui aussi avait son plan combin l'avance, et il saisissait la premire occasion pour le faire connatre. Soutenu par les uns, attaqu par les autres, ce projet tait du nombre de ceux que l'on forme, sans tenir compte de l'influence des vnements sur la tournure de la guerre. Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet expos, trs dtaill, il proposait une combinaison toute contraire au plan de campagne du gnral sudois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin l'incertitude, et nous tirerait de ce traquenard, ainsi qu'il appelait le camp de Drissa. Pfuhl et son interprte Woltzogen avaient gard le silence pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait laisser chapper des interjections inintelligibles et se dtournait mme parfois, d'un air de ddain, comme s'il voulait faire bien constater qu'il ne s'abaisserait jamais rfuter de pareilles sornettes. Le prince Volkhonsky, prsident des dbats, l'interpella son tour et le pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui rpondre qu'il tait inutile de le lui demander, car on savait srement mieux que lui ce qui restait faire. Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie par le gnral Armfeld, avec l'ennemi sur les derrires de l'arme, et l'attaque conseille par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait encore mieux, une belle et bonne retraite! Volkhonsky, fronant les sourcils cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de l'Empereur. Pfuhl se leva aussitt, et reprit avec une excitation croissante: On a tout gt, tout embrouill; on a voulu faire mieux que moi, et maintenant c'est derechef moi que l'on s'adresse!... Quel est le remde, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous rpte qu'il faut tout excuter la lettre, sur les bases que je vous ai prcises, s'cria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.--O est la difficult? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!... Et, se rapprochant de la carte, il indiqua rapidement diffrents points, en dmontrant au fur et mesure qu'aucun hasard ne saurait ni djouer son plan, ni annuler l'utilit du camp de Drissa, que tout tait prvu, calcul l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait ncessairement sa perte. Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions en franais. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue, Woltzogen vint son secours, et traduisit, avec une extrme volubilit, les explications de Pfuhl, destines uniquement prouver que toutes les difficults contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient uniquement de l'inexactitude apporte l'excution de son plan. Enfin, semblable au mathmaticien qui ddaigne de faire nouveau la preuve d'un problme qu'il a rsolu, et dont la solution lui parat incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre Woltzogen, qui continua exposer, en franais, les ides de son chef en lui adressant de temps autre un: N'est-ce pas ainsi, Excellence? Pfuhl, chauff par la lutte, lui rpondait invariablement, avec une irritation toujours croissante: Mais cela s'entend, il n'y a pas l matire discussion! De leur ct, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en franais, Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince Volkhonsky. Le prince Andr observait et se taisait. De tous ces hauts personnages, Pfuhl tait celui qui veillait en lui le plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu' l'absurde la confiance en lui-mme, irascible mais rsolu, tait le seul, entre eux tous, qui ne dsirait rien pour lui-mme, qui ne dtestait personne, et qui cherchait simplement faire excuter un plan fond sur une thorie qui tait le rsultat de longues annes de travail. Sans doute il tait ridicule, et son persiflage dsagrable au dernier point, mais il inspirait, malgr tout, un respect involontaire par son dvouement absolu une ide. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette espce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dpit de leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition gnrale des esprits, dont le conseil de 1805 avait t compltement exempt, leur tait inspire aujourd'hui par le gnie reconnu de Napolon, et se trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui tait possible; il tait capable mme, disaient-ils, de les attaquer de tous les cts la fois, et son nom suffisait battre en brche les raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, l'gal de tous ceux qui faisaient de l'opposition sa thorie favorite. Au respect qu'il inspirait au prince Andr se joignait un vague sentiment de piti, car, en juger d'aprs le ton des courtisans, d'aprs les paroles de Paulucci l'Empereur et surtout d'aprs une certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant thoricien, il tait vident que chacun prvoyait, et qu'il pressentait lui-mme sa disgrce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie ddaigneuse et acerbe, son dsespoir de voir lui chapper l'occasion unique d'appliquer et de vrifier sur une grande chelle l'excellence de son systme et d'en prouver la justesse au monde entier. La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle finit par dgnrer en attaques personnelles, et il n'en rsulta aucune conclusion pratique. Le prince Andr, en prsence de cette confusion des langues, de cette foule de projets, de propositions, de contre-propositions et de rfutations, ne put s'empcher de s'tonner de tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait souvent mdit sur ce qu'on tait convenu d'appeler la science militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il en avait conclu que le gnie militaire n'tait qu'un mot de convention. Ces penses, encore indcises dans son esprit, venaient de recevoir, pendant ces dbats, une confirmation clatante, et elles taient devenues pour lui une vrit sans rplique: Comment existerait-il une thorie et une science l o les conditions et les circonstances restent inconnues et o les forces agissantes ne sauraient tre dtermines avec prcision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre arme et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas arriv maintes fois, grce un cerveau brl bien rsolu, 5 000 hommes de rsister 30!000 combattants, comme dans le temps Schngraben, et une arme de 80 000 hommes de se dbander et de prendre la fuite devant 8 000, comme Austerlitz; et cela parce qu'il avait plu un seul poltron de crier: Nous sommes coups! O peut donc tre la science l o tout est vague, o tout dpend de circonstances innombrables, dont la valeur ne saurait tre calcule en vue d'une certaine minute, puisque l'instant prcis de cette minute est inconnu? Armfeld soutient que nos communications sont coupes, Paulucci assure que nous avons plac l'ennemi entre deux feux, Michaud dmontre que le dfaut du camp de Drissa est d'avoir la rivire derrire nous, tandis que Pfuhl prouve que c'est l ce qui fait sa force! Toll propose son plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont galement bons et galement mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront tre apprcis qu'au moment mme o les vnements s'accompliront! Tous parlent des gnies militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner temps son arme de biscuits, et qui envoie les uns gauche, les autres droite? Non. On ne les qualifie ainsi de gnies que parce qu'ils ont l'clat et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats genoux comme toujours devant la puissance leur prtent les qualits qui ne sont pas celles du gnie vritable. Mais c'est tout l'oppos! Les bons gnraux que j'ai connus taient btes et distraits, Bagration par exemple, et Napolon cependant l'a proclam le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-mme? N'ai-je pas observ Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'tre un gnie, ni de possder des qualits extraordinaires: tout au contraire, les cts les plus levs et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la posie, la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le laisser compltement indiffrent. Il doit tre born, convaincu de l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir aucune piti, ne jamais rflchir, ni se demander jamais o est le juste et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succs ne dpend pas de lui, mais du soldat qui crie: Nous sommes perdus! ou de celui qui crie: Hourra!... Et c'est l dans les rangs, l seulement, que l'on peut servir avec la conviction d'tre utile! Le prince Andr se laissait aller ces rflexions, lorsqu'il en fut brusquement tir par la voix de Paulucci: le conseil se sparait. Le lendemain, la revue, l'Empereur lui demanda o il dsirait servir, et le prince Andr se perdit tout jamais dans l'opinion du monde de la cour en se bornant tout simplement dsigner l'arme active, au lieu de solliciter un emploi auprs de Sa Majest. XII Nicolas Rostow reut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, qu'elle-mme avait rompu, disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau quitter le service et revenir auprs d'eux. Il leur exprima dans sa rponse tous les regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqu de sa soeur, les assura qu'il ferait son possible pour raliser leur souhait, mais se garda bien de demander un cong. Amie adore de mon me, crivit-il en particulier Sonia, l'honneur seul m'empche de retourner auprs des miens, car aujourd'hui, la veille de la guerre, je me croirais dshonor non seulement aux yeux de mes camarades, mais aux miens propres, si je prfrais mon bonheur mon devoir et mon dvouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre dernire sparation! La campagne peine finie, si je suis en vie et toujours aim, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer tout jamais sur mon coeur ardent et passionn! Il disait vrai. La guerre seule empchait son retour et son mariage. L'automne d'Otradno avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une srie de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignors jusque-l, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: Une femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants, dix douze laisses de lvriers rapides, le bien administrer, les voisins recevoir, et une part active dans les fonctions dvolues la noblesse: voil une bonne existence, se disait-il! Mais il n'y avait pas y songer: la guerre lui commandait de rester au rgiment, et son caractre tait ainsi fait, qu'il se soumit cette ncessit sans en prouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il menait et qu'il avait su se rendre agrable. Reu avec joie par ses camarades l'expiration de son cong, on l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents de la Petite-Russie; on en fut enchant, et ils lui valurent force compliments de la part de ses chefs. Nomm capitaine pendant cette courte absence, il fut appel, lorsque le rgiment se prpara entrer en campagne, commander son ancien escadron. La campagne s'ouvrit, les appointements furent doubls; le rgiment, envoy en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux soldats, de nouveaux chevaux, et il y rgna cette joyeuse animation qui se manifeste toujours au dbut de toute guerre. Rostow, qui savait apprcier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il st parfaitement qu'un jour viendrait o il le quitterait. Les troupes quittrent Vilna, par suite d'une foule de raisons politiques, de raisons d'tat, et d'autres motifs, et chaque pas qu'elles faisaient en arrire donnait lieu, au sein de l'tat-major, de nouvelles complications d'intrts, de combinaisons et de passions de toute sorte. Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilit et l'agrment d'une partie de plaisir. Se dsesprer, se dcourager, et surtout intriguer, tait le fait du quartier gnral, mais l'arme on ne s'inquitait pas de savoir o on allait et pourquoi on marchait. Les regrets causs par la retraite ne s'adressaient qu'au logement o l'on avait gaiement vcu, et la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il arrivait par hasard un officier de penser que l'avenir ne promettait rien de bon, il s'empressait aussitt, comme il convient un vrai militaire, d'carter cette crainte, de reprendre sa gaiet, et de reporter toute son attention sur ses occupations immdiates, afin d'oublier la situation gnrale. On campa d'abord aux environs de Vilna: on s'y amusa en compagnie des propritaires polonais avec qui on avait nou connaissance, et en se prparant constamment des revues passes par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reut l'ordre de se replier jusqu' Sventziany, et de dtruire les vivres qu'on ne pouvait emporter. Les hussards n'avaient point oubli cet endroit, qui, pendant leur dernier sjour, avait t baptis par l'arme du nom de Camp des ivrognes. La conduite des troupes, qui, en rquisitionnant l'approvisionnement ncessaire, prenaient o elles pouvaient des chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la main, y avait soulev de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort bien de Sventziany pour y avoir mis pied le marchal des logis le jour mme de leur arrive, et n'avoir pu venir bout des hommes de son escadron, sols comme des grives parce qu'ils avaient, son insu, emport avec eux cinq tonnes de vieille bire! De Sventziany, la retraite se continua jusqu' la Drissa, et de la Drissa encore plus loin, en se rapprochant des frontires russes. Le 13/25 juillet, le rgiment de Pavlograd eut une srieuse rencontre avec l'ennemi. La veille au soir, il avait t assailli par une pouvantable bourrasque accompagne de grle et de pluie, prlude des temptes et des bourrasques qui se renouvelrent si souvent en l'anne 1812. Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les pis, fouls et pitins par le btail et les chevaux, ne contenaient plus un atome de grain. La pluie tombait verse; Rostow et Iline, un jeune officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une hutte de branchages leve la hte. Un autre officier, dont les joues disparaissaient littralement sous une norme paire de moustaches, entra chez eux, surpris par l'orage. Je viens de l'tat-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de Raevsky?... Et il lui conta les dtails du combat de Saltanovka. L'officier aux grosses moustaches, nomm Zdrginsky, leur en fit un rcit emphatique. l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins que le dfil des Thermopyles, et la conduite du gnral Raevsky, s'avanant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour commander l'attaque, tait comparable celle des hros de l'antiquit. Rostow l'couta sans lui prter grande attention; il fumait sa pipe, faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier de seize ans, il y avait aujourd'hui les mmes rapports que ceux qui avaient exist sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait pour Rostow une adoration toute fminine: c'tait son Dieu et son modle! Zdrginsky ne parvint pas communiquer son enthousiasme Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner l'expression de son visage que ce rcit lui tait souverainement dsagrable. Ne savait-il pas, par sa propre exprience, aprs Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des faits militaires, et que lui-mme mentait aussi en racontant ses prouesses? Ne savait-il pas galement qu' la guerre rien ne se passe comme on se le figure, et comme on le raconte aprs coup? Le rcit ne lui plaisait donc en aucune faon, le narrateur encore moins; car en parlant il avait la fcheuse habitude de se pencher sur la figure de son voisin, jusqu' la toucher presque de ses lvres, et d'occuper en outre beaucoup trop de place dans l'troite hutte! D'abord, se disait Rostow, les yeux fixs sur lui, la confusion et la presse devaient tre telles sur cette digue, que si vraiment Raevsky s'y est lanc avec ses deux fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout au plus qui le serraient de prs.... Quant aux autres, ils n'auront certainement pas remarqu avec qui il tait, et s'ils s'en sont aperus, ils s'en seront d'autant moins mus, qu'ils avaient dans ce moment songer leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort de la patrie ne dpendait pas de cette digue...! La prendre ou la laisser l'ennemi revenait au mme, et, quoi qu'en puisse dire Zdrginsky, ce n'taient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais certainement pas expos ainsi Ptia, ni mme Iline, qui est un tranger pour moi, mais un brave garon.... J'aurais au contraire tch de les placer loin du danger. Il se garda bien cependant de faire part ses deux camarades de ses rflexions: l'exprience lui avait appris que c'tait inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer glorifier nos armes, il fallait feindre d'y ajouter une foi entire, et c'est ce qu'il fit sans hsiter. On ne peut plus y tenir, s'cria Iline, qui devinait la mauvaise humeur de Rostow: je suis mouill jusqu'aux os.... Voil la pluie qui diminue, je vais m'abriter ailleurs. Iline et Zdrginsky sortirent. Cinq minutes ne s'taient pas coules, que le premier revint en pataugeant dans la boue: Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouv! Il y a un cabaret deux cents pas d'ici, et les ntres y sont dj tablis. Nous nous scherons, et Marie Henrikovna y est aussi. Marie Henrikovna tait une jeune et jolie Allemande que le docteur du rgiment avait pouse en Pologne et qu'il menait partout avec lui. tait-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou parce qu'il ne voulait pas s'en sparer pendant les premiers mois de leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur tait devenue, parmi les officiers de hussards, un thme de plaisanteries inpuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils glissaient, qui mieux mieux, dans la boue, et s'claboussaient dans les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'loignait, et la lueur blafarde des clairs l'horizon ne perait plus les tnbres qu' de longs intervalles. Rostow, o es-tu? criait Iline. --Par ici, rpondait Rostow.... Vois donc, quels clairs! XIII La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, o cinq officiers s'taient rfugis. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, la place d'honneur, cachait en partie son mari tendu derrire elle et dormant profondment. On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux venus. On s'amuse donc ici? demanda Nicolas. --Ah! vous tes dans un bel tat, vous autres, lui rpondit-on... de vraies gouttires!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abmez pas la robe de Marie Henrikovna! Rostow et son compagnon se mirent en qute d'un coin o, sans blesser la pudeur de cette dernire, il leur ft possible de mettre du linge sec. Ils en trouvrent un, spar du reste par une cloison, mais il tait dj occup par trois officiers qui en remplissaient, eux seuls, l'troit espace: ils y jouaient aux cartes, la lueur d'une chandelle fiche dans une bouteille vide, et se refusrent leur cder la place. Marie Henrikovna, touche de compassion, leur prta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se dissimulant derrire ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se dbarrassrent enfin de leurs habits mouills. On fit du feu tant bien que mal dans un pole moiti dmoli, on dnicha une planche, qui fut pose sur deux selles recouvertes d'une schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut prie de remplir les devoirs de matresse de maison. Tous se grouprent autour d'elle: l'un lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; l'autre tendit son uniforme ses pieds pour les prserver de l'humidit; le troisime drapa son manteau sur la fentre pour intercepter le froid; le quatrime enfin se mit chasser les mouches qui auraient pu rveiller son mari. Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement.... Laissez-le, il a toujours le sommeil dur aprs une nuit blanche. --Impossible! rpliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me coupera un bras ou une jambe. Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau tait si sale, si jaune, qu'on ne pouvait gure juger si le th tait trop fort ou trop faible. Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait pas: on trouvait mme fort agrable d'attendre son tour d'aprs l'anciennet, et de recevoir le breuvage brlant des mains grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai, laissaient lgrement dsirer sous le rapport de la propret. Tous paraissaient et taient rellement amoureux d'elle ce soir-l; les joueurs mmes sortirent de leur coin, et, laissant l le jeu, lui tmoignrent galement les plus aimables attentions. Se voyant ainsi entoure d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise, malgr toutes les frayeurs qu'elle prouvait au moindre mouvement de son poux endormi. Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais, comme il ne parvenait pas fondre, il fut dcid que Marie Henrikovna le remuerait, tour de rle, dans chaque verre. Rostow, ayant reu le sien, y versa du rhum et le lui tendit: Mais vous ne l'avez pas sucr! dit-elle en riant. On aurait vraiment pu croire, voir la bonne humeur de chacun, que tout ce qui se disait ce soir-l tait du dernier comique et avait un double sens. Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie main, vous trempiez votre cuiller dans mon th! Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un autre officier s'tait dj empar. Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus agrable, dit Rostow. --Mais, il est brlant? rpliqua Marie Henrikovna en rougissant de plaisir. Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le lui apporta: Voil ma tasse, s'cria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la boirai en entier. Lorsque le samovar fut sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de cartes, et proposa de jouer l'cart avec Marie Henrikovna. On tira au sort pour savoir qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar pour le th du docteur. Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda Iline. --Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi! Le jeu venait peine de commencer, que la tte bouriffe du docteur s'leva au-dessus des paules de sa femme; rveill depuis un moment, il avait entendu tous les gais propos qui s'changeaient autour de lui, et l'on voyait, sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien d'amusant ni de drle. Sans changer de salut avec les officiers, il se gratta la tte mlancoliquement, et demanda sortir de sa retraite; on le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homrique. Marie Henrikovna ne put s'empcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en fut que plus sduisante aux yeux de ses admirateurs. sa rentre, le docteur dclara sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui attendait avec anxit son arrt) que, la pluie ayant cess, il fallait retourner dans leur kibitka, pour empcher que tous leurs effets ne fussent vols. Quelle ide, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton, deux si vous voulez? --Je monterai moi-mme la garde! s'cria Iline. --Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai pass deux nuits sans sommeil...! Et il s'assit d'un air boudeur ct de sa femme pour attendre la fin de la partie. L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaiet des officiers, qui, ne pouvant retenir leurs rires, s'ingniaient leur trouver des prtextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmen sa jolie moiti, les officiers s'tendirent leur tour, en se couvrant de leurs manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continurent longtemps plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaiet de sa femme; quelques-uns mme allrent de nouveau sur le perron, pour tcher de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est vrai, de s'endormir diffrentes reprises, mais chaque fois une nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la conversation recommenait de plus belle, au milieu de joyeux clats de rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants! XIV Personne ne dormait encore trois heures de la nuit, lorsque le marchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg d'Ostrovna. Les officiers firent leurs prparatifs la hte, sans interrompre leur causerie; tandis qu'on faisait chauffer le mme samovar avec la mme eau jauntre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le th ft prt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se dispersaient peu peu, il faisait humide et froid, et on le sentait d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de scher. Iline et Rostow jetrent en passant un regard sur la kibitka, dont le tablier, tout mouill, laissait dpasser les jambes du docteur et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa femme, dont ils entendirent la respiration ensommeille. Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow son camarade. --Ravissante! lui rpondit Iline avec la conviction d'un enfant de seize ans. Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait align sur le chemin. cheval! commanda-t-on. Les soldats se signrent, et enfourchrent leurs montures. Rostow, se plaant en avant, s'cria: Marche!... Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, au bruit des fers de leurs chevaux pitinant dans la boue et du cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui taient chelonnes sur la grand'route borde de bouleaux. Des nuages d'un gris violet, pourprs l'Orient, couraient rapidement dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait dj l'herbe du foss, encore toute mouille de l'orage de la nuit, et les branches pendantes des bouleaux grenaient une une leurs brillantes gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! Rostow et Iline avanaient entre deux rangs d'arbres d'un ct du chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de changer de monture, et passait volontiers du cheval de rgiment un cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait achet dernirement un vigoureux alezan, crinire blanche, des steppes du Don, qui ne se laissait jamais dpasser, et qu'il montait avec une vritable jouissance: il allait ainsi, rvant son cheval, la matine qui s'veillait, la femme du docteur, sans songer un seul instant au pril qui pouvait fondre sur eux d'un moment l'autre. Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait appris se gouverner, et penser toute autre chose qu' ce qui semblait devoir l'intresser le plus cette heure, c'est--dire au danger qui s'approchait. Malgr tous ses efforts, malgr les reproches de lchet qu'il s'tait bien souvent adresss, il n'avait jamais pu, durant les premires annes de son service, vaincre la peur qui s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait insensiblement amen. Il suivait donc avec tranquillit et insouciance son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui cheminait derrire lui: on aurait dit le voir qu'il s'agissait d'une simple promenade. La figure mue et inquite d'Iline, qui exprimait au contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une srieuse compassion; il connaissait par exprience cet tat de fivreuse angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que le temps seul pouvait y porter remde. peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une nuit d'orage. Quelques gouttes tombrent encore, puis le calme se rtablit. Continuant son ascension, le disque de feu se droba un moment derrire un troit nuage, dont il dchira bientt le bord suprieur pour reparatre dans tout son clat; le paysage s'claira de nouveau, la verdure scintilla plus riante, et, comme une rponse ironique ce flot d'clatante lumire, les premiers grondements du canon se firent entendre une certaine distance. Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot acclr. Son escadron dpassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient galement leur allure, descendit une colline, et, traversant un village abandonn, remonta le versant oppos. Les chevaux et les hommes taient couverts de sueur. Halte! alignement! commanda le divisionnaire.--Par file gauche, marche! Les hussards longrent la ligne des troupes et atteignirent le flanc gauche de la position, derrire les uhlans placs sur la ligne d'attaque. droite, en colonnes serres, se tenait masse la rserve de notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos canons, qui se dtachaient sur le fond de l'horizon, clairs par la lumire oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur artillerie changeaient dj gaiement les premiers coups de feu avec notre ligne d'avant-postes. Le crpitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prta de bonne humeur l'oreille ce _trap, ta, ta tap_ incessant qui clatait en masse ou isol, et qui, aprs un intervalle de silence, reprenait avec une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait poser le pied sur des ptards. Les hussards restrent une heure environ sans bouger. La canonnade commena. Aprs avoir chang quelques mots avec le commandant du rgiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrire l'escadron, et s'loigna dans la direction de la batterie place quelques pas de l. Un peu aprs, on entendit le commandement donn aux uhlans de se former en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et s'lancrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, vers la cavalerie franaise, qui venait de dboucher gauche de la colline. Ds qu'ils eurent quitt leur poste, les hussards s'avancrent pour l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues passrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air. Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaiet de Rostow. Crnement camp sur sa selle, il voyait se drouler ses pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie franaise, il y eut quelques instants de confusion gnrale dans un tourbillon de fume; puis il les vit revenir en arrire sur la gauche, et il aperut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des groupes compacts de dragons bleus franais, monts sur des chevaux gris pommel, qui les repoussaient avec vigueur. XV L'oeil exerc de Rostow avait t le premier se rendre compte de ce qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient la dbandade et se rapprochaient de plus en plus. Dj on pouvait distinguer les gestes de ces hommes, si petits distance; on pouvait les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant leurs sabres. Rostow assistait ce spectacle comme une chasse courre; son instinct lui disait que, si les hussards attaquaient l'instant les dragons, ces derniers n'y rsisteraient pas, mais il fallait se dcider sans hsitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se retourna: le capitaine, qui tait ses cts, avait, comme lui, les yeux fixs sur la lutte: Andr Svastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en dites-vous? -- coup sr, car en effet... Mais Rostow, sans attendre la fin de sa rponse, piqua son cheval de l'peron, et se plaa la tte de ses hommes, qui, mus par le mme sentiment, s'lancrent en avant sans attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment il agissait ainsi: il faisait cela sans prmditation, sans rflexion, comme il l'aurait fait la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient en dsordre une faible distance; il savait qu'ils flchiraient et qu'il fallait profiter tout prix de cet instant favorable, car, une fois pass, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles tait si excitant, la fougue de son cheval si difficile matriser, qu'il cda l'entranement gnral, et entendit aussitt le pitinement de tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un galop de plus en plus rapide, au fur et mesure qu'ils se rapprochaient des uhlans et des dragons franais, qui les poursuivaient le sabre aux reins. la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournrent indcis, et barrrent la route ceux qui les suivaient. Rostow, donnant pleine carrire son cheval cosaque, se laissait emporter l'encontre des Franais, avec le sentiment du chasseur la poursuite du loup. Un uhlan s'arrta, un fantassin se jeta terre pour viter d'tre cras, un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des dragons franais tourna bride au triple galop. Au moment o Rostow s'lanait leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, mais son excellente bte s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas s'tait peine remis en selle qu'il se trouva tout prs de l'ennemi. Un officier franais, en juger par son uniforme, galopait quelques pas de lui, pench en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de son sabre. Il ne s'tait pas pass une seconde, que le poitrail du cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son lan contre la croupe de celui de l'officier, et le culbutait moiti; au mme instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur le Franais. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitt comme par enchantement. L'officier avait t renvers, grce plutt au choc des deux chevaux et sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son assaillant, qui ne lui avait fait qu'une lgre entaille au-dessus du coude. Rostow, retenant son cheval, chercha voir celui qu'il venait de frapper: le malheureux dragon sautait cloche-pied, sans pouvoir parvenir retirer sa jambe, prise dans l'trier. Il clignait des yeux, fronait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend une nouvelle attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifi sur le hussard russe. Son visage jeune, ple, clabouss, avec ses yeux bleus et clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, tait bien loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pens rencontrer sur le champ de bataille: ce n'tait pas le visage d'un ennemi, mais bien la figure la plus nave, la plus douce, la mieux faite pour un paisible intrieur de famille. Rostow en tait encore se demander s'il allait l'achever, lorsqu'il s'cria: Je me rends! Sautant toujours sans arriver se dbarrasser de l'trier, il se laissa dgager par quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades taient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrire lui; l'infanterie franaise continuait tirer en fuyant. Les hussards regagnrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, Rostow fut pris d'une sensation pnible qui lui serrait le coeur: quelque chose d'indfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il avait prouv en faisant l'officier prisonnier et surtout en le frappant! Le comte Ostermann-Tolstoy vint la rencontre des vainqueurs, fit appeler Rostow, le remercia, lui annona qu'il ferait part de son hroque exploit Sa Majest, et qu'il le prsenterait pour la croix de Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire un blme et une punition, puisqu'il avait attaqu l'ennemi sans en avoir reu l'ordre, fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de tristesse qui ne cessait de lui causer une vritable souffrance morale, l'empcha d'en tre heureux! Qu'est-ce donc qui me tourmente? se disait-il en s'loignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est l'officier franais, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrt en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore! Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperut mont sur un cheval de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure tait lgre; il sourit Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; sa vue fit prouver Rostow une gne qui tait presque de la honte. Ce jour-l et le suivant, ses camarades remarqurent que, sans tre irrit ou ennuy, il restait pensif, silencieux et concentr en lui-mme, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, comme s'il tait obsd par une pense constante. Rostow rflchissait l'hroque exploit qui allait, son grand tonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait acquis la rputation d'un brave! Il y avait l dedans un mystre qu'il ne parvenait pas pntrer: Ils ont donc encore plus peur que nous, pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle de l'hrosme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y tait pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tu? Ma main du reste a trembl, et l'on me dcore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument rien! Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune rponse plausible, la roue de la fortune tourna subitement en sa faveur. Avanc la suite de l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et ds ce moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours lui qu'on accorda la prfrence. XVI la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, quoique encore souffrante et affaiblie, avec Ptia et toute sa suite; arrive Moscou, elle s'tablit dans sa maison, o le reste de sa famille s'tait dj transport. La maladie de Natacha prit une tournure tellement srieuse, qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui l'avaient provoque, sa conduite et sa rupture avec son fianc, furent relgues au second plan. Son tat tait trop grave pour lui permettre mme de songer mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait vue d'oeil, toussait constamment, et les mdecins laissrent comprendre ses parents qu'elle tait en danger. On ne pensa plus ds lors qu' la soulager. Les princes de la science qui la visitaient, sparment ou ensemble, chaque jour, se consultaient, se critiquaient l'envi, parlaient franais, allemand, latin, et lui prescrivaient les remdes les plus opposs, mais capables de gurir toutes les maladies qu'ils connaissaient. Il ne leur venait pas la pense que le mal dont souffrait Natacha n'tait pas plus la porte de leur science que ne peut tre un seul des maux qui accablent l'humanit, car chaque tre vivant, ayant sa constitution particulire, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, inconnue la mdecine, et souvent des plus complexes. Elle ne drive exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, elle n'est mentionne dans aucun livre de science, c'est simplement la rsultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altration de l'un de ces organes. Les mdecins, qui passent leur vie traiter les malades, qui y consacrent leurs plus belles annes et qui sont pays pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilges? Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont rellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, par exemple, s'ils taient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient avaler la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont l'effet, quand elles taient prises petites doses, tait d'ailleurs peu prs nul; mais leur prsence y tait ncessaire parce qu'elle satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient Natacha. C'est dans cet ordre d'ides que gt la force des mdecins, qu'ils soient charlatans, homopathes ou allopathes! Ils rpondent l'ternel dsir d'obtenir un soulagement, ce besoin de sympathie que l'homme prouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve dj en germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donn un coup: il court auprs de sa mre ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et qu'elle frotte son bobo, et, vritablement, il souffrira moins ds qu'on l'aura plaint et caress! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le secourir! Les mdecins taient donc d'une utilit relative Natacha, en lui assurant que son mal passerait ds que les poudres et les pilules rapportes de l'Arbatskaya dans une belle petite bote, au prix d'un rouble soixante-dix kopecks, auraient t dissoutes dans de l'eau cuite, et qu'elle les aurait rgulirement avales toutes les deux heures. Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y avait eu qu' se croiser les bras, au lieu de suivre la lettre les prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiques, d'insister sur la ctelette de volaille, et de veiller tout ce qui constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les malades? Comment le comte aurait-il support les inquitudes que lui causait sa fille chrie, s'il n'avait pu se dire qu'il tait prt sacrifier plusieurs milliers de roubles et l'emmener mme, cote que cote, l'tranger, pour lui faire du bien et y consulter des clbrits? Que serait-il devenu s'il n'avait pu raconter ses amis comment Mtivier et Feller s'taient tromps, comment Frise avait devin juste, et comment Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci refusait d'obir aux ordonnances de la facult? Tu ne guriras jamais si tu ne les coutes pas et si tu ne prends pas rgulirement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, qui peut, tu le sais, dgnrer en pneumonie!... Et la comtesse trouvait une sorte de consolation prononcer ce mot savant dont elle ne comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'tait pas la seule! Et Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle ne s'tait pas dshabille les trois premires nuits, afin d'tre toujours prte excuter les ordres du docteur, et que maintenant encore elle dormait peine, pour ne pas manquer le moment de donner les pilules contenues dans la bote dore? Natacha elle-mme n'tait-elle pas satisfaite, bien qu'elle assurt qu'elle ne gurirait jamais et qu'elle ne tenait pas la vie, de voir tous les sacrifices qu'on faisait pour elle, et de prendre ses potions heure fixe? Le docteur venait tous les jours, lui ttait le pouls, examinait sa langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention l'abattement de son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait la hte; prenant alors un air grave, il secouait la tte, et tchait de lui persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remde; qu'il fallait attendre et voir; que, la maladie tant plutt morale, il... Mais la comtesse, qui s'efforait de se cacher elle-mme ce dtail, lui glissait bien vite dans la main une pice d'or, et retournait chaque fois, le coeur plus allg, auprs de sa chre malade. Les symptmes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet d'apptit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une apathie dont rien ne la faisait sortir. Les mdecins, ayant dclar qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans l'air mphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligs d'y passer tout l't de l'anne 1812. Cependant, en dpit de cette circonstance, et malgr l'innombrable quantit de flacons et de botes de pilules, de gouttes et de poudres, dont Mme Schoss, qui les aimait la folie, se fit, pour son usage, une collection complte, la jeunesse finit par prendre le dessus: les impressions journalires de la vie attnurent peu peu le chagrin de Natacha, la douleur aigu qui avait bris son coeur glissa doucement dans le pass, et ses forces physiques revinrent insensiblement. XVII Natacha devint plus calme, mais sa gaiet ne reparut pas. Elle vitait mme tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les thtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des larmes derrire son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! Les pleurs l'touffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, pleurs causs par le souvenir de ce temps si pur, pass tout jamais! Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant la coquetterie, elle n'y pensait gure: les hommes lui taient tous aussi indiffrents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: elle ne retrouvait plus en elle-mme les mille et un intrts de sa vie de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles esprances. Que n'aurait-elle donn pour faire revivre un jour, un seul jour de l'automne dernier pass Otradno avec Nicolas, vers qui son coeur se reportait tout instant avec une douloureuse angoisse? Hlas! c'tait fini, et fini jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompe! C'en tait fait de sa libert d'alors, de ses aspirations vers des joies inconnues, et cependant il fallait vivre! Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle tait meilleure que les autres, elle trouvait du plaisir s'humilier et se demandait souvent avec tristesse ce que le sombre avenir lui rservait. Elle s'efforait de n'tre charge personne; quant son agrment personnel, elle n'y songeait plus. Se tenant souvent l'cart des siens, elle ne se sentait son aise qu'avec son frre Ptia, qui parvenait parfois la faire rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps autre, Pierre tait le seul qui lui ft sympathique. Il tait difficile de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, que ne le faisait son gard le comte Besoukhow; elle le sentait sans se l'expliquer, et cela contribuait naturellement lui rendre sa socit agrable; mais elle ne lui en savait aucun gr, tant elle tait persuade que la bont un peu banale de Pierre n'avait aucun effort faire pour lui tmoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en lui, de temps autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait que la conversation ne vnt lui rappeler de douloureux souvenirs, et elle l'attribuait son bon coeur et sa timidit habituelle. Il ne lui avait plus reparl de ses sentiments, dont l'aveu lui tait chapp un jour sous le coup d'une profonde motion, et elle y attachait aussi peu d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le dsir de la consoler, il ne lui venait jamais en tte de supposer que l'amour, ou mme une sorte d'amiti tendre et exalte, comme elle savait qu'il en existe parfois entre un homme et une femme, pt natre de leurs relations, non point parce que Pierre tait mari, mais parce qu'entre elle et lui s'levait dans toute sa force cette barrire morale qui lui avait fait dfaut en prsence de Kouraguine. Vers la fin du carme de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradno, Agrippine Ivanovna Blow, arriva Moscou, pour y saluer les saints martyrs. Elle proposa Natacha de faire ensemble leurs dvotions; Natacha y consentit avec joie, malgr l'avis du mdecin, qui dfendait les sorties matinales, et, pour s'y prparer autrement qu'on n'en avait l'habitude chez les siens, elle dclara qu'elle ne se contenterait pas de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna tous les services, aux vpres, aux matines, la messe, et cela durant toute la semaine. Son zle religieux plut la comtesse: elle esprait, dans le fond de son coeur, que la prire serait pour elle un remde plus efficace que le traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, l'insu du docteur, au dsir de sa fille, et la confia la bonne voisine, qui, trois heures de la nuit, venait chaque matin rveiller Natacha et la trouvait dj leve, tant elle avait peur d'tre en retard. Sa toilette une fois faite la hte, elle passait sa robe la plus dfrachie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant la fracheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues dsertes, claires par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux d'une autre glise, o le prtre se distinguait par une vie des plus austres et des plus pures. Les fidles y taient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna allaient se placer devant l'image de la trs sainte Vierge, qui sparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixs, cette heure inusite, sur l'image noircie, claire par les cierges et par les premires lueurs de l'aube qui pntrait travers les fentres, coutait l'office avec un profond recueillement. Il s'veillait alors dans son me une disposition l'humilit, qui jusque-l lui avait t inconnue, et qui tait cause par la prsence de quelque chose de grand et d'indfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononces par le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mlaient la prire gnrale; lorsque le sens de ces paroles lui chappait, elle pensait avec soumission que le dsir de tout savoir provenait de l'orgueil; qu'il fallait se borner croire et se confier au Seigneur, qu'elle sentait en cet instant rgner en matre sur son me. Elle priait, se signait et demandait Dieu, avec une ferveur que redoublait l'effroi de son iniquit, de lui pardonner ses pchs. Elle se rjouissait de sentir se dvelopper en elle la volont de se corriger et d'entrevoir la possibilit d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse vie. En quittant l'glise une heure encore fort matinale, elle ne rencontrait sur sa route que des maons qui allaient leurs travaux et les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies. Le sentiment de sa rgnration ne fit que s'accrotre pendant toute la semaine, et le bonheur de communier, de s'unir Lui, lui semblait si grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche. Mais ce jour si ardemment dsir arriva son tour, et lorsque Natacha revint de la communion, vtue d'une robe de mousseline blanche, elle se sentit, pour la premire fois depuis bien longtemps, en paix avec elle-mme et avec la vie qui l'attendait. Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant. Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en souriant; il tait sincrement convaincu de leur efficacit.--Soyez tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement dans la paume de sa main la pice d'or qu'il venait de recevoir: elle chantera et dansera bientt. Ce dernier remde a fait merveille, elle a beaucoup repris. La comtesse cracha en regardant ses ongles[20], et retourna, toute joyeuse, au salon. XVIII Des bruits de plus en plus inquitants sur la marche de la guerre se rpandirent Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une proclamation de l'Empereur son peuple et de sa prochaine arrive; on disait qu'il quittait l'arme parce qu'elle tait en danger; que Smolensk s'tait rendu; que Napolon avait avec lui un million d'hommes, et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie. On reut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'tait pas encore imprim, Pierre promit aux Rostow de revenir dner le lendemain, et de l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y tait jointe. Le lendemain tait un dimanche, une vraie journe d't, d'une chaleur dj accablante dix heures du matin, heure laquelle les Rostow venaient d'habitude entendre la messe la chapelle de l'htel Rasoumovsky. On prouvait la fois une grande lassitude, jointe cette plnitude de sensations et de vague malaise que provoque presque toujours une journe de forte chaleur dans une grande ville. Ces diffrentes impressions se refltaient partout: dans les couleurs claires des vtements de la foule, dans les cris des marchands de la rue, dans les feuilles couvertes de poussire des arbres du boulevard, dans le bruit du pav, dans la musique et les pantalons blancs d'un bataillon qui allait la parade, et encore plus dans l'ardeur brlante d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait runie la chapelle de l'htel, car la plupart des grandes familles, dans l'attente d'vnements graves, taient restes Moscou au lieu de se rendre dans leurs terres. La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livre la prcda, afin de lui frayer un passage travers la foule. Natacha, qui la suivait, entendit tout coup un jeune homme inconnu dire assez haut son voisin: Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup maigri, mais elle est trs embellie!... Elle crut comprendre, ce qui lui arrivait du reste constamment, qu'il prononait les noms de Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la voyant, devait parler de son aventure. Touche au vif, douloureusement mue, elle continuait avancer dans sa toilette mauve avec le calme et l'aisance de la femme qui s'applique en tmoigner d'autant plus, qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'me. Elle se savait belle, et ne se trompait pas; mais sa beaut ne lui causait plus la mme satisfaction que par le pass, et par cette journe si lumineuse et si chaude, elle n'en tait au contraire que plus vivement tourmente: Encore une semaine de passe, se disait-elle, et ce sera toujours ainsi, toujours la mme existence triste et morne...! Je suis jeune, je suis belle, je le sais.... J'tais mauvaise et je suis devenue bonne, je le sais aussi... et mes plus belles annes vont ainsi se perdre sans profit pour personne! Se plaant ct de sa mre, elle enveloppa d'un regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par habitude la tenue de ses voisines et leur manire de se signer: Elles me jugent aussi sans doute? se disait-elle pour s'excuser. Mais aux premiers chants de la messe, elle frmit de terreur, en comparant ces futiles penses celles que le jour de sa communion aurait d lui inspirer.... N'en avait-elle pas tout jamais terni la radieuse puret? Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui pntre et repose l'me de ceux qui prient. Les portes saintes se refermrent, et derrire le rideau lentement tir une voix mystrieuse murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent involontairement de larmes, et une douce et nervante motion envahit tout son tre. Enseigne-moi ce que j'ai faire, enseigne-moi me rsigner, enseigne-moi surtout me corriger pour toujours, pensait-elle. Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaa devant les portes saintes, retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand signe de croix, dit avec solennit: Prions en paix le Seigneur!... Et Natacha ajoutait mentalement: Prions, sans diffrence de conditions, sans haine, unis tous ensemble dans l'amour fraternel! --Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos mes, disait le diacre, et Natacha lui rpondait du fond du coeur: Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les tres spirituels qui vivent au-dessus de nous. la prire pour l'arme, elle invoqua le Seigneur pour son frre et pour Denissow; la prire pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle pria pour le prince Andr, et demanda Dieu pardon du mal qu'elle lui avait fait; la prire pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les siens, et comprit, pour la premire fois, les torts qu'elle avait eus envers eux; la prire pour ceux qui nous hassent, elle se demanda quels pouvaient tre ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les cranciers de son pre. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait toujours aux lvres ce moment, et, bien qu'il ne ft pas de ceux qui l'avaient hae, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur comme pour un ennemi. Il ne lui tait possible de penser avec calme lui et au prince Andr que lorsqu'elle se recueillait, car alors seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments leur gard. la prire pour la famille impriale et le saint synode, elle se signa plus dvotement encore, se disant que, puisque le doute lui tait interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prire, prier avec amour pour le synode dirigeant. Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et chaque instant de notre vie, Jsus-Christ, notre Dieu! continua le diacre, et Natacha, s'abandonnant compltement son lan religieux, rptait avec exaltation: Prends-moi, mon Dieu, prends-moi! On aurait dit, voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point d'tre enleve au ciel par une force invisible, et dlivre de ses regrets, de ses dfauts, de ses esprances et de ses remords. La comtesse, qui avait observ son visage recueilli et ses yeux brillants, demandait Dieu, de son ct, qu'il daignt venir en aide sa fille chrie. Au milieu de l'office, et contrairement toutes les habitudes, le sacristain plaa devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel on posait ordinairement le livre contenant les prires que le prtre rcitait genoux, le jour de la Pentecte; l'officiant, sa calotte de velours violet sur la tte, descendit de l'autel, et s'agenouilla pniblement; son exemple fut aussitt suivi par l'assistance tonne. Il se prparait lui lire la prire compose et envoye par le saint synode pour demander Dieu de dlivrer la Russie de l'invasion trangre. Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre dlivrance, dit le prtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des ecclsiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les coeurs russes: Nous nous adressons humblement Ta misricorde infinie, nous confiant en Ton amour. coute notre prire, et viens notre secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut transformer le monde en un dsert; lve-Toi contre lui! Ces hommes criminels se sont runis pour dtruire Ton bien, pour rduire nant Ta fidle Jrusalem, Ta Russie bien-aime, pour souiller Tes temples, renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques quand, Seigneur, les pcheurs triompheront-ils? Jusques quand auront-ils le pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, coute ceux qui prient: que Ton bras soutienne Notre trs pieux et autocrate Empereur Alexandre Pavlovitch! Que sa loyaut, sa douceur, trouvent grce Tes yeux! Rcompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Isral bien-aim! Bnis et inspire ses rsolutions, ses entreprises et ses oeuvres; affermis son rgne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur l'ennemi, comme Mose sur Amalek, Gdon sur Madian, David sur Goliath! Protge ses armes, soutiens l'arc des Mdes sous l'aisselle de ceux qui se sont soulevs en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lve-Toi pour nous secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal, qu'il en soit d'eux devant Tes armes fidles, comme de la poussire que le vent disperse, et donn Tes Anges le pouvoir de les abattre et de les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au grand jour! Qu'ils tombent dans un rseau inextricable, qu'ils tombent devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien contre Toi! Dieu de nos pres, Ta grce et Ta misricorde sont ternelles; ne nous repousse pas loin de Ton visage cause de nos iniquits, mais accorde-nous le pardon de nos pchs dans Ta bont infinie. lve en nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la dfense du patrimoine que Tu nous as donn, nous et nos pres, afin que le sceptre des mchants ne rgne pas sur la terre de ceux que tu as bnis. Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas due. Fais un signe, afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir, et prir de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Tmoigne-nous Ta misricorde, et accorde-nous la dlivrance! rjouis-en le coeur de Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes fidles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se confient en Toi. Gloire au Pre, au Fils et au Saint-Esprit maintenant et dans les sicles des sicles Amen! Impressionnable et fortement trouble comme elle l'tait en ce moment, Natacha fut profondment remue par cette prire. Elle en couta religieusement les passages o il tait question des victoires de Mose, de Gdon, de David, de la destruction de Jrusalem, et pria Dieu, d'un coeur attendri et mu, mais sans se rendre bien compte de ce qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son me; mais comment pouvait-elle demander Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhait d'en avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux? Comment, d'un autre ct, douterait-elle de la vrit de la prire qu'on venait de lire genoux? Une terreur pleine de recueillement la pntra la pense des punitions qui frappent les pcheurs; elle pria avec lan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu avait entendu sa prire et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur en ce monde. XIX Depuis le jour o Pierre avait emport l'impression du regard reconnaissant de Natacha, depuis le jour o il avait contempl la comte brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'tait entr'ouvert devant lui: le problme du nant et de la sottise humaine, qui le tourmentait toujours, cessa de le proccuper. Les terribles nigmes qui tout moment surgissaient menaantes dans son esprit s'effacrent comme par enchantement devant son image. Causait-il ou coutait-il les propos les plus indiffrents, entendait-il citer une action lche ou une absurdit monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque la vie dj si courte succdait l'inconnu. Mais il se la reprsentait, elle, telle qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir relevait et le transportait dans le monde idal et pur, o il ne trouvait plus ni pcheurs ni justes, mais o rgnaient la beaut et l'amour, ces deux seules raisons d'tre de l'existence. Quelque grandes que fussent les misres morales qu'il venait dcouvrir, il se disait: Que m'importe, aprs tout, que celui qui a vol l'tat et l'Empereur soit combl d'honneurs, puisqu'_elle_ m'a souri hier, qu'_elle_ m'a pri de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en saura jamais rien! Pierre continuait frquenter le monde, boire comme par le pass, et mener une vie compltement dsoeuvre. Mais lorsque les nouvelles du thtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque la sant de Natacha se rtablit et qu'elle cessa de lui inspirer l'inquite sollicitude qui servait de prtexte ses visites, une vague agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe tait imminente, il cherchait avec impatience en dcouvrir les signes avant-coureurs. Un des frres de son ordre lui fit part d'une prophtie relative Napolon, et tire de l'Apocalypse. Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: Ici est la sagesse: que celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bte, car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six. Et au verset 5 du mme chapitre: Et il lui fut donn une bouche qui profrait de grandes choses et des blasphmes, et il lui fut aussi donn le pouvoir d'accomplir quarante-deux mois. En appliquant les lettres franaises au calcul hbraque, en donnant aux dix premires la valeur d'units, et aux autres celle de dizaine: a b c d e f g h i k l m n o 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 p q r s t u v w x y z 60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160 on obtenait, en crivant d'aprs cette clef, ces deux mots: L'Empereur Napolon, et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napolon tait par consquent la Bte dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du chiffre quarante-deux, limite indique son pouvoir, quivalait de nouveau, en suivant ce systme, au mme nombre 666, ce qui indiquait que l'anne 1812, la quarante-deuxime de son ge, serait la dernire de sa puissance. Cette prophtie avait frapp l'imagination de Pierre: souvent il cherchait deviner ce qui mettrait un terme la puissance de la Bte, autrement dit de Napolon, et il s'ingniait mme dcouvrir dans les diffrentes combinaisons de ces nombres une rponse cette mystrieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec l'Empereur Alexandre ou la nation russe, mais l'addition de leurs lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait, toujours sans rsultat, sur son propre nom, en en changeant l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'ide lui vint enfin que, dans une prophtie de ce genre, l'indication de sa nationalit devait y trouver place, mais il n'obtnt encore une fois que le numro 671, 5 de trop; le 5 figurait la lettre _e_: il la supprima dans l'article, et alors son motion fut profonde lorsque, crit de la sorte, _l'Russe Bsuhof_, son nom lui donna exactement le nombre 666. Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattach au grand vnement annonc par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pt rien comprendre, il n'en douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antchrist, la comte, l'invasion de la Russie par Napolon, le chiffre 666 dcouvert dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits tranges provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arriv sa maturit, devait clater et l'arracher violemment la vie futile dont les chanes lui pesaient, pour l'amener accomplir une action hroque et atteindre un grand bonheur! Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait en droite ligne de l'arme; c'tait une ancienne connaissance lui, et l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou. Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma sacoche pleine de lettres, aidez-moi les distribuer. Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow adressait ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoys l'arme et la dernire affiche[21] qu'il venait de publier. En parcourant les ordres du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tus, blesss ou rcompenss, le nom de Nicolas Rostow, dcor du Saint-Georges de 4me classe, pour sa bravoure l'affaire d'Ostrovna, et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du rgiment des chasseurs. Dsirant faire savoir au plus tt ses amis la bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince Andr se trouvt sur la mme page; il se rservait de leur porter plus tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine. Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affair trahissait les graves proccupations, le rcit du courrier qui apportait avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'arme, le bruit que l'on avait dcouvert des espions Moscou mme, la lecture d'un imprim anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonait pour l'automne la prsence de Napolon dans les deux capitales, l'attente de l'arrive de l'Empereur fixe au lendemain, tout continuait entretenir la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que crotre depuis la nuit de la comte et le commencement de la guerre. S'il n'et t membre d'une socit qui prchait la paix ternelle, il aurait pris du service sans balancer, la vue mme des Moscovites devenus militaires et chauvins exalts, tout en lui inspirant une certaine fausse honte, ne l'et pas empch de suivre leur exemple. Toutefois son abstention tait principalement motive par la conviction o il tait que lui l'Russe Bsuhof, dont le nombre galait celui de la Bte, et qui tait prdestin de toute ternit la grande oeuvre de sa destruction, devait se borner attendre et voir venir. XX Les Rostow avaient l'habitude de runir dner, le dimanche, quelques amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour tre plus sr de les trouver seuls. Singulirement engraiss pendant ces derniers mois, il aurait t monstrueux s'il n'avait t bti en Hercule, et si, par suite il n'avait port avec lgret le poids de sa lourde personne. Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents, il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandt s'il devait l'attendre, car il savait que son matre ne sortait jamais de chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le dbarrassrent avec empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre. La premire personne qu'il vit fut Natacha, ou plutt l'entendit avant de la voir, car elle faisait des exercices de solfge dans la grande salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renonc, aussi en fut-il la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et l'aperut qui marchait en chantant. Elle avait gard la robe de soie mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrive au bout de la salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse figure de Pierre, elle rougit et s'avana vivement vers lui. J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation, s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser. --Et vous faites trs bien de la reprendre, lui rpondit Pierre. --Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui, poursuivit-elle avec la mme vivacit: Nicolas a reu la croix de Saint-Georges, et j'en suis si fire! --Je le sais, c'est moi qui vous ai envoy l'ordre du jour. Mais je vous laisse, je ne veux pas vous dranger, j'irai au salon. --Comte, lui demanda Natacha en l'arrtant, ai-je tort de chanter?... Et elle leva sur lui les yeux en rougissant. --Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le demandez-vous, moi? --Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me dsolerait de faire quelque chose qui pt vous dplaire. Ma confiance en vous est absolue! Vous ne vous doutez gure quel point votre opinion m'est prcieuse et ce que vous avez t pour moi! J'ai vu,--continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait son tour,--j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle pronona tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous qu'il m'en voudra ternellement, le croyez-vous? --Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien vous pardonner. Si j'tais sa place... Et les mmes paroles d'amour et de piti qu'il lui avait dj adresses, se retrouvrent sur ses lvres, mais Natacha ne lui donna pas le temps d'achever: --Oh! vous, c'est bien diffrent! s'cria-t-elle avec exaltation. Je ne connais pas d'homme meilleur et plus gnreux que vous, il n'en existe pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais ce qui serait advenu de moi!... Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle droba derrire un cahier de musique, et, se dtournant brusquement, elle recommena solfier et se promener. Ptia accourut sur ces entrefaites: c'tait maintenant un joli garon de quinze ans, avec un teint vermeil, des lvres rouges et un peu fortes; il ressemblait Natacha. Il se prparait entrer l'Universit; mais, en dernier lieu et en secret, il avait dcid, entre camarades, de se faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose tait possible. Mais le gros Pierre l'coutait si peu, que le gamin fut oblig de le tirer par la manche pour forcer son attention. Eh bien, Pierre Kirilovitch, o en est mon affaire? Vous savez que tout mon espoir est en vous? --Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai aujourd'hui mme! --Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, la messe chez les Rasoumovsky, une nouvelle prire, qu'elle dit tre trs belle! --Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on runit une assemble extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous fliciter! --Oui, oui, Dieu soit lou! Et de l'arme, quelles nouvelles? --Les ntres se retirent toujours, ils sont dj Smolensk, lui rpondit Pierre. --Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher! --Ah! j'oubliais!... Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes ses poches, tout en baisant la main la comtesse, qui venait d'entrer, et en regardant avec inquitude du ct de la porte, dans l'espoir de voir apparatre Natacha. Je ne sais vraiment pas o je l'ai fourr: je l'ai bien certainement oubli la maison. J'y cours! --Mais vous serez en retard pour le dner? --Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus l. Natacha entra au mme moment: l'expression de sa physionomie tait douce et mue, et la figure de Pierre, qui continuait chercher le manifeste, s'illumina sa vue. Sonia, qui avait pouss ses perquisitions jusqu' l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait fini par trouver soigneusement cachs dans la doublure du chapeau de Pierre. Nous lirons tout cela aprs le dner, dit le vieux comte, qui se promettait une grande jouissance de cette lecture. On but du champagne la sant du nouveau chevalier de Saint-Georges, et Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille princesse de Gorgie, la disparition de Mtivier, et la capture d'un malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion franais, mais que le comte Rostoptchine avait fait relcher. Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille la comtesse de moins parler franais; ce n'est plus de saison. --Savez-vous, dit Schinchine, que le prcepteur franais de Galitzine apprend le russe? Il est dangereux, ce qu'il dit, de parler maintenant franais dans les rues! --Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez sans doute monter cheval? dit le vieux comte en s'adressant Pierre, qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il s'agissait. --Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez bien.... Du reste, tout est si trange, si trange, que je m'y perds! Mes gots sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on ne peut rpondre de rien! Le dner fini, le comte, commodment tabli dans un fauteuil, pria d'un air grave Sonia, qui avait la rputation d'tre une excellente lectrice, de leur lire le manifeste: notre premire capitale, Moscou! L'ennemi a franchi les frontires de la Russie avec des forces innombrables, et se prpare ruiner notre patrie bien-aime... etc... etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et le vieux comte coutait, les yeux ferms, en poussant de longs soupirs certains passages. Natacha regardait curieusement tour tour son pre et Pierre; ce dernier, sentant qu'elle le regardait, vitait de se tourner de son ct; la comtesse dsapprouvait par des hochements de tte les expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait tre expos, et qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui coutait d'un air railleur, s'apprtait videmment rpondre par une pigramme la lecture de Sonia, aux rflexions que ferait le vieux comte, ou au manifeste mme, si du moins il ne s'offrait rien de mieux son humeur satirique. Aprs avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaaient la Russie, aux esprances fondes par l'Empereur sur Moscou et surtout sur la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se sentait coute, arriva enfin ces dernires paroles: Nous ne tarderons pas paratre au milieu de notre peuple, ici, Moscou, dans notre capitale, et aussi partout o il sera ncessaire dans notre Empire, afin de dlibrer et de nous mettre la tte de toutes les milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui dj arrtent la marche de l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout o il se montrera! Que le malheur dont il espre nous accabler retombe sur lui seul, et que l'Europe, dlivre du joug, glorifie la Russie! --Voil qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout sans regret! s'cria le comte en rouvrant ses yeux mouills de pleurs, et en reniflant lgrement comme s'il aspirait un flacon de sels anglais. Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son pre avec un tel lan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son patriotisme. Papa, vous tes un ange! s'cria-t-elle en l'embrassant, et en jetant Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire. --Bravo! Voil ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine. --Pas du tout, reprit Natacha d'un air offens. Vous vous moquez de tout et, toujours, mais ceci est trop srieux pour que vous en plaisantiez. --Des plaisanteries? s'cria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et nous nous lverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands! --Avez-vous remarqu, fit observer Pierre son tour, qu'il y est dit: pour dlibrer... Ptia, qui on ne faisait nulle attention, s'approcha ce moment de son pre. Maintenant, dit-il d'un air intimid et d'une voix tantt rude et tantt perante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez tre militaire, parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voil, c'est tout!... La comtesse leva les yeux au ciel avec pouvante, joignit les mains, et, se tournant vers son mari d'un air mcontent: Voil; il s'est dboutonn! dit-elle. Le comte, dont l'motion s'tait subitement calme: Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant tout, il faut apprendre! --Ce ne sont pas des folies! poursuivit Ptia. Fdia Obolensky est plus jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant apprendre, je ne le pourrais pas maintenant, lorsque...--il s'arrta, et ajouta, en rougissant jusqu' la racine des cheveux:--lorsque la patrie est en danger! --Voyons, voyons, assez de btises! --Mais, papa, vous-mme venez de dire que vous tes prt tout sacrifier? --Ptia, tais-toi,--s'cria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet sa femme, qui, ple et tremblante, regardait son fils cadet! --Je vous rpte, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira.... --Je te dis que ce sont des btises! Tu as encore le lait de ta nourrice au bout du nez, et tu veux dj te faire militaire!... Folies! folies! je te le rpte... Et le comte se dirigea vers son cabinet, en emportant la proclamation, afin de s'en bien pntrer encore une fois avant de faire sa sieste: Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec moi, nous fumerons. Pierre, embarrass et indcis, subissait l'influence des yeux de Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi anims que dans ce moment. Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi. --Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soire ici? Vous tes devenu si rare!... Et cette enfant-l? ajouta le comte avec bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre prsence. --Oui, mais c'est que j'ai oubli... j'ai quelque chose taire, faire chez moi, murmura Pierre. --Si c'est ainsi, alors, au revoir! dit le comte, et il sortit du salon. --Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi tes-vous soucieux? demanda Natacha Pierre en le regardant en face. --Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui rpondre; mais il garda un silence embarrass, et baissa les yeux. --Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie? poursuivit Natacha d'un ton dcid; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrrent confus et effrays. Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance; il lui prit la main, la baisa, et sortit sans profrer une parole: il venait de prendre la rsolution, de ne plus remettre les pieds chez les Rostow! XXI Ptia, aprs avoir t brusquement conduit, s'enferma dans sa chambre et y pleura chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut l'heure du th. L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticit des Rostow demandrent leurs matres la permission d'aller assister son entre. Ptia mit beaucoup de temps s'habiller ce matin-l, et fit son possible pour arranger ses cheveux et son col , la manire des grandes personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait les paules, fronait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-mme, il se glissa hors de la maison par l'escalier drob, sans souffler mot qui que ce ft de ses projets. Sa rsolution tait prise: il lui fallait trouver tout prix l'Empereur, parler un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un Souverain en tait toujours entour par douzaines), lui faire expliquer qu'il tait le comte Rostow, que, malgr sa jeunesse, il brlait du dsir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui, d'aprs lui, devaient tre d'un effet irrsistible sur l'esprit du chambellan en question. Bien qu'il comptt aussi beaucoup, pour assurer le succs de sa dmarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant ses cheveux et son col, se donner l'apparence et la tournure d'un homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intressait au spectacle de la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il songeait conserver le maintien des personnes d'un certain ge. Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop bousculer. Quand il fut enfin la porte de la Trinit, la foule, qui ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien contre la muraille, qu'il fut oblig de s'arrter, pendant que des voitures, la suite l'une de l'autre, franchissaient la vote en maonnerie. ct de Ptia, et refouls comme lui, se tenaient une grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience commenant le gagner, il se dcida aller de l'avant, sans attendre la fin du dfil et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte pousse sa grosse voisine. Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! O veux-tu donc te fourrer? --S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas malin! dit le laquais en appliquant Ptia un vigoureux coup de poing, qui l'envoya rouler dans un coin, d'o s'exhalaient des odeurs d'une nature plus que douteuse. Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant bien que mal son col, que la transpiration avait compltement dfrachi, et se demanda avec angoisse si, dans un pareil tat, le chambellan ne l'empcherait pas d'arriver jusqu' l'Empereur. Il lui tait impossible de sortir de cette maudite impasse et de rparer le dsordre de sa toilette: il aurait pu sans doute s'adresser un gnral que ses parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frler, mais il lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gr mal gr, il lui fallut se rsigner son triste sort! Enfin la foule s'branla, en entranant Ptia avec elle, et le dposa sur la place, encombre de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur les toits des maisons. Arriv l, il put entendre son aise la joyeuse sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui envahissait chaque recoin de la vaste tendue. Tout coup les ttes se dcouvrirent, et le peuple se rua en avant. Ptia, moiti cras, assourdi par des hourras frntiques, faisait de vains efforts, en s'levant sur la pointe des pieds, pour se rendre compte de la cause de ce mouvement. Il ne voyait que des visages mus et exalts: ct de lui, une marchande pleurait chaudes larmes. Mon petit pre! mon ange! s'criait-elle en essuyant ses pleurs avec ses doigts. La foule, arrte une seconde, continua avancer. Ptia, entran par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les dents serres, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups de poing droite et gauche, criait hourra comme les autres et paraissait tout prt exterminer ses semblables, qui, de leur ct, lui rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. Voil donc l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer lui adresser moi-mme ma requte, ce serait trop de hardiesse! Nanmoins il continuait se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs taient contenus par la police, reflua en arrire; l'Empereur sortait du palais et se rendait l'glise de l'Assomption. ce moment, Ptia reut dans les ctes une telle bourrade, qu'il en tomba la renverse sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un ecclsiastique, un sacristain sans doute, dont la tte presque chauve n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, de le protger contre de nouvelles pousses de la foule. On a cras un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on l'a cras, bien sr! Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'glise, la foule se spara, et le sacristain put traner Ptia jusqu'au grand canon qu'on appelle le Tsar, o il fut de nouveau presque touff par la masse compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui dboutonnaient son habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le pidestal o tait plac le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans cet tat. Ptia ne tarda pas se remettre, les couleurs lui revinrent et ce dsagrment passager lui valut une excellente place sur le socle du formidable engin. De l il esprait apercevoir l'Empereur; mais il ne songeait plus sa demande: il n'avait plus qu'un dsir, celui de le voir!... Alors seulement il serait heureux! Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chant l'occasion de l'arrive de Sa Majest et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule s'claircit: les vendeurs de kvass, de pain d'pice, de graines de pavot, que Ptia aimait par-dessus tout, se mirent circuler, et des groupes se formrent sur tous les points de la place. Une marchande dplorait l'accroc fait son chle et disait combien il lui avait cot, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientt hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Ptia, discutait avec un fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-l avec Son minence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres circonstances n'auraient pas manqu d'intresser Ptia, le laissaient compltement indiffrent; assis sur le pidestal de son canon, il tait tout entier son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionne qui succdait chez lui la peur et la douleur physique qu'il venait d'prouver, donnait une mouvante solennit cet instant de sa vie. Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut aussitt, pour voir comment et d'o l'on tirait, Ptia voulut en faire autant, mais il en fut empch par le sacristain qui l'avait pris sous sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, des gnraux, des chambellans, sortirent prcipitamment de l'glise; on se dcouvrit leur vue, et les badauds qui avaient couru du ct du quai revinrent en toute hte. Quatre militaires, en brillant uniforme et chamarrs de grands cordons, apparurent enfin. Hourra! hourra! hurla la foule. --O est-il? o est-il? demanda Ptia d'une voix haletante, mais personne ne lui rpondit: l'attention tait trop tendue. Choisissant alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes pouvaient peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports de son jeune enthousiasme, il lui lana un formidable hourra, en se jurant mentalement qu'en dpit de tous les obstacles il serait soldat! La foule s'branla de nouveau la suite de l'Empereur, et, aprs l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu peu. Il tait tard. Bien que Ptia ft jeun, et que la sueur lui coult du front grosses gouttes, il ne lui vint mme pas l'ide de retourner chez lui, et il resta plant devant le palais au milieu d'un petit groupe de flneurs; il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce pourrait tre, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir la table impriale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et repasser derrire les croises pour leur service. Pendant le banquet, Valouew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple paraissait dsirer revoir encore Sa Majest. Le repas termin, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitt, en criant de nouveau pleins poumons: Notre pre! notre ange! hourra!... Et les femmes, et les bourgeois, et Ptia lui-mme, se remirent pleurer d'attendrissement. Un morceau du biscuit que l'Empereur tenait la main, tant venu glisser entre les barreaux du balcon, tomba terre aux pieds d'un cocher; le cocher le ramassa, et quelques-uns de ses voisins se rurent sur l'heureux possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant remarqu, se fit donner une pleine assiette de biscuits, et les jeta au peuple. Les yeux de Ptia s'injectrent de sang, et, malgr la crainte d'tre cras une seconde fois, il se prcipita son tour pour attraper tout prix un des gteaux qu'avait touchs la main du Tsar. Pourquoi? il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille femme qui tait sur le point d'en saisir un, et, malgr ses gestes dsesprs, parvint l'atteindre avant elle; il lana un hourra formidable, d'une voix, hlas! fortement enroue. L'Empereur se retira, et la foule finit par se disperser. Tu vois que nous avons bien fait d'attendre, se disaient joyeusement entre eux les spectateurs, en s'loignant. Si heureux qu'il ft, Ptia tait mcontent de rentrer, et de penser que le plaisir de la journe tait fini pour lui. Aussi prfra-t-il aller retrouver son ami Obolensky, lequel tait de son ge, et la veille de partir pour l'arme. De l il fut pourtant oblig de regagner la maison paternelle; peine arriv, il dclara solennellement ses parents qu'il s'chapperait, si on ne le laissait pas agir sa guise. Le vieux comte cda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il alla le lendemain mme s'informer, auprs de gens comptents, o et comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au danger. XXII Dans la matine du 15 juillet, trois jours aprs les vnements que nous venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le palais Slobodski. Les salles taient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la noblesse; dans l'autre, les marchands mdaills. La premire tait trs anime. Autour d'une immense table place devant le portrait en pied de l'Empereur, sigeaient, sur des chaises dossier lev, les grands seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en causant dans la salle. Les uniformes, tous peu prs du mme type, dataient, les uns de Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus rcents du rgne actuel, et donnaient un aspect bizarre tous ces personnages, que Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrs soit au club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient trangement le regard: dents pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncs dans leur obsit, ou maigres et ratatins comme des momies, ils restaient immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie les plus opposes se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'tait l'attente inquite d'un grand et solennel vnement; chez les autres, le souvenir bat et placide de leur dernire partie de boston, de l'excellent dner, si bien russi par Ptroucha le cuisinier, ou de quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle. Pierre, qui avait endoss avec peine, ds le matin, son uniforme de noble, devenu trop troit, se promenait dans la salle, en proie une violente motion. La convocation simultane de la noblesse et des marchands (de vrais tats gnraux) avait rveill en lui toutes ses anciennes convictions sur le Contrat social et la Rvolution franaise; car, s'il les avait oublies depuis longtemps, elles n'en taient pas moins profondment enracines dans son me. Les paroles du manifeste imprial o il tait dit que l'Empereur viendrait dlibrer avec son peuple, le confirmaient dans sa manire de voir, et, convaincu que la rforme espre par lui depuis de longues annes allait enfin s'accomplir, il coutait avidement tout ce qui se disait autour de lui, sans y rien trouver cependant de ses propres penses. La lecture du manifeste fut acclame avec enthousiasme, et l'on se spara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, Pierre entendit discuter sur la place rserve aux marchaux de noblesse l'entre de Sa Majest, sur le bal lui offrir, sur l'urgence de se diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais ds qu'on touchait la guerre, et au but essentiel de la runion, les discours devenaient vagues et confus, et la majorit se renfermait dans un silence prudent. Un homme entre deux ges, encore bien de figure, en uniforme de marin retrait, parlait assez haut quelques personnes qui s'taient groupes avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia Andrvitch, revtu de son caftan du rgne de Catherine, marchait en souriant au milieu de la foule, o il comptait de nombreux amis. Il s'arrta galement devant l'orateur, et l'couta avec satisfaction, en manifestant son approbation par des signes de tte. Il tait facile de voir, la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timors ne tardrent-ils pas s'en loigner peu peu, en haussant imperceptiblement les paules. Pierre, au contraire, dcouvrait dans son discours un libralisme peu conforme sans doute celui dont il faisait lui-mme profession, mais qui ne lui en tait pas moins agrable pour cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique agrable et mlodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de la table et du commandement. Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient propos l'Empereur de former des milices! Leur dcision, fait-elle loi pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve ncessaire, elle a d'autres moyens sa disposition pour lui tmoigner son dvouement. Nous n'avons pas encore oubli les milices de 1807!... Les voleurs et les pillards y ont seuls trouv leur compte. Le comte Rostow continuait sourire d'un air d'assentiment. Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services la patrie? Aucun. Elles ont ruin nos campagnes, voil tout! Le recrutement est prfrable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous reviendra, ce sera la corruption mme!...--La noblesse ne marchande pas sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amnerons des recrues, et que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui! conclut l'orateur, avec un geste plein d'nergie. Le comte Rostow, au comble de l'motion, poussait Pierre du coude; celui-ci, prouvant le dsir de parler son tour, fit un pas en avant, sans savoir lui-mme au juste ce qu'il allait dire. Il avait peine ouvert la bouche, qu'un vieux snateur, d'une physionomie intelligente, prit la parole avec l'irritation et l'autorit d'un homme habitu discuter et diriger les dbats: il parlait doucement mais nettement. Je crois, monsieur, dit-il en commenant, que nous ne sommes point appels ici pour juger quelle serait dans l'intrt de l'Empire la mesure la plus opportune prendre, le recrutement ou la milice.... Nous devons rpondre la proclamation dont nous a honors notre Souverain, et laisser au pouvoir suprme le soin de dcider entre le recrutement et... Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue son agitation dans la colre qu'excitaient en lui les vues troites et par trop lgales du snateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se rendre compte l'avance de la porte de ses expressions, il se mit parler avec une vivacit fbrile, en entrecoupant son discours de phrases franaises et de phrases russes trop littraires. Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au snateur (quoiqu'il le connt intimement, il croyait bien faire en cette circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la manire de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hsitation, et il brlait du dsir de dire du trs honorable propinant, mais il se borna ajouter de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connatre,--je suppose que la noblesse est non seulement appele exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi dlibrer sur les mesures qui pourraient tre utiles la patrie. Je suppose aussi que l'Empereur lui-mme serait trs mcontent de ne trouver en nous que des propritaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en guise de... chair canon, alors que nous aurions pu tre pour lui un appui et un conseil. Plusieurs membres de la runion, effrays de la hardiesse de ces paroles et du sourire mprisant de l'Excellence, se dtachrent du groupe; le comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans ses habitudes de donner toujours la prfrence au dernier interlocuteur. Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander respectueusement Sa Majest de daigner nous communiquer le chiffre exact de nos troupes, la situation de nos armes, et alors... Il ne put continuer. Assailli de trois cts la fois par de violentes interruptions, il se vit oblig d'en rester l de sa proraison. Le plus virulent de ses interlocuteurs tait un certain Etienne Stpanovitch Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, trs bien dispos pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais mconnaissable aujourd'hui, peut-tre cause de son uniforme, ou peut-tre aussi cause de la colre qui paraissait l'animer. Je vous ferai d'abord observer, s'cria-t-il avec emportement, que nous n'avons pas le droit d'adresser cette demande l'Empereur, et quand bien mme la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y rpondre, car la marche de nos armes est subordonne aux mouvements de l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratgiques.... --Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir! reprit un autre personnage, que Pierre avait rencontr autrefois chez les Bohmiens; ce personnage jouissait au jeu d'une rputation plus que douteuse; lui aussi, l'uniforme l'avait compltement mtamorphos.... --La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anantir le pays, pour profaner la tombe de nos pres, pour emmener nos femmes et nos enfants (ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lverons tous, nous irons tous dfendre le Tsar, notre pre!... Nous autres Russes, nous ne mnagerons pas notre sang pour la dfense de notre foi, du trne et du pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aime, mettons de ct les rvasseries.... Nous montrerons l'Europe comment la Russie sait se lever en masse! L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andrvitch se joignit de nouveau ceux qui tmoignaient hautement leur satisfaction. Pierre aurait volontiers dclar que lui aussi se sentait prt tous les sacrifices, mais qu'avant tout il tait urgent de connatre la vritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remde. On ne lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait chaque mot, on se dtournait mme de lui comme d'un ennemi; les groupes se formaient, se sparaient et se rapprochaient tour tour, et finirent par retourner dans la grande salle, en parlant tous la fois avec une surexcitation indicible. Leur motion ne provenait pas, comme on aurait pu le croire, de l'irritation cause par les paroles de Pierre, dj oublies, mais de ce besoin instinctif qu'prouve la foule de donner un objectif visible et palpable son amour ou sa haine; aussi, ds ce moment, le malheureux Pierre devint-il la bte noire de la runion. Plusieurs discours, dont quelques-uns taient pleins d'esprit et fort bien tourns, succdrent celui du marin en retraite, et furent vivement applaudis. Le rdacteur du _Messager russe_, Glinka, dclara que l'enfer devait tre repouss par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous borner, comme des enfants, sourire aux clairs et aux roulements du tonnerre! Oui, oui, c'est bien a!... Nous ne devons pas nous contenter de sourire aux clairs et aux roulements du tonnerre, rptait-on jusque dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marque et bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis batement autour de la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient terriblement chaud! Pierre, trs mu, sentait qu'il avait fait fausse route, mais il ne renonait pas pour cela ses convictions; aussi le dsir de se justifier, et le dsir plus grand encore de montrer que lui aussi, cette heure solennelle, tait prt tout, le dcida essayer encore une fois de se faire couter: J'ai dit, s'cria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus faciles lorsqu'on connatrait les besoins...! Mais personne ne l'coutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha gnral. Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se dtourna aussitt, attir par les exclamations qui partaient d'un point oppos. Oui, Moscou sera livr!... Moscou sera notre librateur! --Il est l'ennemi du genre humain!... --Je demande la parole.... --Faites donc attention, Messieurs, vous m'crasez! criait-on la fois de tous les cts. XXIII ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de gnral, avec un cordon en sautoir, fit son entre dans la salle, et la foule se recula devant lui. Des yeux perants et un menton des plus accuss accentuaient tout particulirement son visage. Sa Majest l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les circonstances actuelles il n'y a pas de temps perdre en discussions: l'Empereur a daign nous runir, nous et les marchands. Des millions lui seront verss de l-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle o taient les marchands.... Quant nous, nous devons offrir la milice et ne pas nous mnager.... C'est le moins que nous puissions faire! Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultrent voix basse, des groupes se formrent, se consultrent de leur ct, et chacun donna ensuite son opinion. Je consens, disait l'un. --Je partage votre avis, rpondait un autre, pour ne pas dire absolument la mme chose, et ces voix grles de vieillards, s'levant une une dans le silence aprs le bruit de tout l'heure, produisaient un effet trange et presque mlancolique. Le secrtaire reut l'ordre d'crire la rsolution suivante: La noblesse de Moscou, l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes sur mille, avec leur quipement complet. Les vieux, comme s'ils taient heureux de s'tre dchargs d'un lourd fardeau, se levrent en repoussant leurs siges avec bruit, et en tirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la premire connaissance venue, ils se mirent se promener bras dessus, bras dessous, en causant de choses et d'autres. L'Empereur! l'Empereur! s'cria-t-on soudain, et la foule se prcipita vers la sortie. Sa Majest traversa la grande salle entre deux haies de curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet la fois. Pierre entendit l'Empereur dpeindre le danger qui menaait l'tat, et exprimer les esprances qu'il fondait sur la noblesse. On lui communiqua en rponse la rsolution que venait de prendre la noblesse de Moscou. Messieurs, reprit le Souverain d'une voix mue, je n'ai jamais dout du dvouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dpass mon attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de concert, le temps est prcieux! L'Empereur se tut, on se pressa autour de lui, et on l'acclama avec enthousiasme. Oui, oui, c'est bien a!... Il n'y a de prcieux que la parole du Souverain! rptait en pleurant le comte Ilia Andrvitch, qui n'avait rien entendu et comprenait tout sa faon. De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de l, les yeux pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant il avait pleur et achev son discours d'une voix tremblante. Deux marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier d'eau-de-vie; l'autre tait le maire, dont la figure maigre et jaune se terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier surtout sanglotait comme un enfant, en rptant: Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire! Pierre, en attendant, ne pensait plus qu' une chose, au dsir de montrer que rien ne lui coterait en fait de sacrifices, et, se reprochant amrement son discours tendances constitutionnelles, il chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte Mamonow offrait tout un rgiment, il dclara, sance tenante, au comte Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de leur entretien. Le vieux comte Rostow raconta sa femme en pleurant ce qui s'tait pass, et, donnant enfin son consentement formel Ptia, il alla lui-mme l'inscrire sur les contrles du rgiment des hussards. Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou trent leurs uniformes, rentrrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places chez eux et au club, et ordonnrent leurs intendants respectifs, non sans geindre quelque peu, et en s'tonnant eux-mmes de ce qu'ils avaient vot, de prendre les mesures ncessaires pour former les milices. CHAPITRE V I Pourquoi Napolon faisait-il la guerre la Russie? Parce qu'il tait crit qu'il irait Dresde, qu'il aurait la tte tourne par la flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait l'influence enivrante d'une belle matine de juin, et enfin qu'il se laisserait emporter par la colre en prsence de Kourakine d'abord, et de Balachow ensuite. Alexandre, se sentant personnellement offens, se refusait toute ngociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins bien commander son arme, afin de remplir son devoir et de conqurir la rputation d'un grand capitaine; Rostow s'tait lanc la poursuite des Franais, parce qu'il n'avait pu rsister au dsir de faire un bon temps de galop sur une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en consquence de leurs dispositions particulires, de leurs habitudes, de leurs dsirs, les individus qui prenaient part cette guerre mmorable. Leurs apprhensions, leurs vanits, leurs joies, leurs critiques; tous ces sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient tre leur libre arbitre, taient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, leur insu, au rsultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre compte. Tel est le sort invariable de tous les agents excuteurs, d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus levs dans la hirarchie sociale. Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs intrts du moment n'ont laiss aucune trace, les effets historiques de cette poque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues personnelles, l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni mme Alexandre et Napolon n'avaient certainement l'ide. Il serait oiseux, l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui ont amen les dsastres des Franais: ce sont videmment, d'un ct, leur entre en Russie dans une saison trop avance, et l'absence de tous prparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractre mme imprim la guerre par l'incendie des villes et l'excitation la haine de l'ennemi chez le peuple russe. Une arme de 800 000 hommes, la meilleure du monde, ayant sa tte le plus grand capitaine et devant elle un ennemi deux fois plus faible, guid par des gnraux inexpriments, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas les contemporains, et les efforts des Russes et des Franais tendaient au contraire paralyser constamment leurs seules chances de salut. Dans les ouvrages historiques sur l'anne 1812, les auteurs franais se donnent beaucoup de mal pour prouver que Napolon se rendait compte du danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, s'tendre dans l'intrieur du pays, qu'il cherchait livrer bataille, que ses marchaux l'engageaient s'arrter Smolensk... etc... etc.... Les auteurs russes, de leur ct, appuient avec autant de force sur le plan arrt, d'aprs eux, ds le dbut de l'invasion, et destin attirer, la faon des Scythes, Napolon au coeur mme de l'Empire, et ils produisent, l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de dductions tires des vnements qui se passaient cette poque; mais ces suppositions et ces dductions appartiennent videmment la catgorie des on dit sans valeur srieuse, que l'historien ne saurait admettre sans s'carter de la vrit, et tous les faits sont l pour les dmentir. Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armes sans communications entre elles, cherchant se runir, bien que: cette runion n'offre aucun avantage, supposer surtout que l'on et song attirer l'ennemi dans l'intrieur du pays; le camp de Drissa fortifi d'aprs la thorie de Pfuhl, dans l'ide bien arrte de ne pas se retirer au del; l'Empereur suivant l'arme, non pas pour oprer une retraite, mais pour exciter les soldats par sa prsence, et dfendre chaque pouce de terrain contre l'invasion trangre, et adressant de violents reproches au gnral en chef qui continue se retirer. Comment alors aurait-il pu imaginer un moment que Moscou serait incendi, ou mme que l'ennemi ft dj entr Smolensk? Aussi son irritation clate-t-elle quand il apprend qu'aucune grande bataille n'a t livre, malgr la jonction des deux armes, et que Smolensk est pris et brl! Les militaires et le peuple s'indignent galement de cette retraite continue... et pendant ce temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan auquel personne ne croit, mais en consquence des intrigues, des dsirs et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre intrt ou sans prmditation. Que faisons-nous cependant? Nous cherchons concentrer nos deux armes avant de livrer bataille, et cet effet nous nous retirons jusqu' Smolensk, en entranant les Franais notre suite; mais cette manoeuvre n'a pas le rsultat dsir, parce que Barclay de Tolly est un Allemand impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde arme, et qui le dteste, ne tient pas se trouver sous les ordres d'un infrieur, et retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant la prsence de l'Empereur, au lieu de faire natre l'enthousiasme, elle fomente la discorde et dtruit toute unit d'action: Paulucci, qui ambitionne le grade de gnral, parvient l'influencer; le plan de Pfuhl est abandonn, et la direction de l'ensemble des oprations est remise Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, cause du peu de confiance qu'il inspire. Grce ces divisions intestines, ces rivalits, l'impopularit du gnral en chef, il devient impossible de livrer un combat dcisif, et pendant que l'irritation gnrale s'en accrot, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment patriotique se rveille de tous cts avec violence. L'Empereur quitte enfin l'arme, sous le prtexte, le seul et le meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer blanc l'enthousiasme du peuple dans les deux capitales, et son sjour inattendu Moscou contribue puissamment organiser la rsistance future du pays. Bien que l'Empereur ne soit plus l, la position du commandant en chef se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de gnraux restent auprs de lui, afin de surveiller ses actes et de soutenir au besoin son nergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de plus en plus sous la surveillance incessante des _yeux de l'Empereur_, n'en devient que plus prudent et vite toute bataille. Sa prudence est blme par le csarvitch, qui va jusqu' parler de trahison mots couverts, et qui exige un engagement immdiat. Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, sous prtexte de documents importants remettre l'Empereur, Barclay renvoie peu peu les aides de camp gnraux polonais, et entre en lutte ouverte avec le grand-duc et Bennigsen. Enfin, et malgr l'opposition de Bagration, les armes se runissent Smolensk. Bagration arrive en voiture la maison occupe par Barclay de Tolly, qui met son charpe pour le recevoir, et pour faire son rapport son ancien en grade. Bagration, dans un lan patriotique d'abngation, se soumet Barclay, ce qui ne l'empche pas d'avoir un avis compltement oppos au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les ordres de Sa Majest, et crit ceci Araktchew: Malgr le dsir de mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe o; donnez-moi un rgiment commander, mais, de grce, tirez-moi d'ici; le quartier gnral est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible aux Russes; c'est un gchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que je m'y refuse. Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent semer la zizanie entre les commandants en chef, et empcher par suite toute unit de vues. On se prpare attaquer les Franais devant Smolensk; on envoie un gnral pour examiner la position, et ce gnral, ennemi de Barclay, passe la journe chez un des commandants de corps, et critique, en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas mme vu. Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain o doit avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche dcouvrir o sont les Franais, ceux-ci tombent sur la division de Nvrovsky, et arrivent sous les murs mmes de Smolensk. Il n'y a plus hsiter: pour sauver nos communications, il faut accepter, bon gr, mal gr, le combat. Il est livr: des milliers d'hommes tombent des deux cts, et Smolensk est abandonn, en dpit de la volont souveraine et du dsir du peuple! La ville est brle par ses habitants, que le gouverneur a tromps. Ruins, et ne pensant qu' leurs malheurs personnels, ils vont Moscou servir d'exemples leurs frres, et les exciter la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons notre retraite, et Napolon continue de son ct s'avancer en triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi que se dcident, contre toute attente, et sa perte et notre salut! II Le lendemain du dpart du prince Andr, le prince Bolkonsky fit appeler sa fille: Te voil, je l'espre, satisfaite; tu m'as brouill avec Andr, c'est ce que tu voulais: quant moi, j'en suis triste et afflig; je suis vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais.... Va-t'en! Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans qu'elle le vt, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet. La princesse Marie remarqua, sa grande surprise, que Mlle Bourrienne n'y avait plus ses entres comme autrefois: son pre n'acceptait plus que les soins du vieux Tikhone. Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, s'occupa avec une nouvelle activit de ses constructions et de ses jardins, et ds ce moment son intimit avec Mlle Bourrienne cessa compltement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: Tu m'as calomni auprs d'Andr, tu m'as brouill avec lui cause de cette Franaise, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas plus d'elle que de toi! La princesse Marie passait une partie de la journe chez le petit Nicolas, assistait ses leons, lui en donnait elle-mme, et causait avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps lire, causer avec sa vieille bonne, et avec les plerins, qui continuaient venir la voir en passant par l'escalier drob. Elle songeait la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait pour son frre, elle dplorait la cruaut des hommes qui s'gorgeaient les uns les autres, sans accorder toutefois cette dernire plus d'importance qu'aux prcdentes. Dessalles, qui en suivait la marche avec un vif intrt, lui exposait cependant de temps autre ses opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur ct, les plerins lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient leur faon la venue de l'Antchrist personnifi dans Napolon, et la belle Julie, devenue princesse Droubetzko, lui crivait des lettres pleines d'un patriotisme exalt. Je vous cris en russe, ma chre amie, car je hais les Franais, et leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes Moscou, et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre Empereur ador. Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous o il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reois ajoutent encore mon exaltation. Vous aurez entendu parler de l'hroque exploit de Raevsky, embrassant ses deux fils et leur disant: Je mourrai avec vous, mais nous ne faillirons pas!... Et en vrit, quoique l'ennemi ft deux fois plus nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous pouvons... la guerre comme la guerre! Les princesses Aline et Sophie viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de paille que nous sommes, sur des sujets difiants, en prparant de la charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez, etc... etc.... Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de l'importance extrme des derniers vnements, la faute en tait son pre, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer, et se moquait, table, de Dessalles et de ses nouvelles sensation; son ton assur et calme inspirait sa fille une confiance aveugle, et, sans rflchir, elle croyait tout ce qu'il disait. Plein d'activit et d'nergie, il dessina pendant le mois de juillet un nouveau jardin, et posa la premire pierre d'une nouvelle habitation pour sa nombreuse domesticit. Un symptme inquitait cependant la princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il faisait placer son lit de camp tantt dans la galerie, tantt dans la salle manger, ou bien, s'tablissant dans un fauteuil du salon, il sommeillait, au son de la voix du petit domestique Ptroucha, qui avait remplac Mlle Bourrienne comme lecteur. Le premier du mois d'aot, il reut une lettre de son fils, qui lui avait dj crit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce qu'il s'tait permis de lui dire; le vieux prince avait rpondu par quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince Andr lui racontait en dtail l'occupation de Vitebsk par les Franais et les incidents de la campagne, lui en donnait mme le plan, avec toutes les combinaisons qu'il pouvait ultrieurement entraner, et terminait en l'engageant vivement s'loigner du thtre de la guerre, qui se rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et se retirer Moscou. Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Franais taient Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, table, au vieux prince, qui se souvint alors seulement de la lettre de son fils. J'ai eu une lettre du prince Andr ce matin, dit-il en se tournant vers sa fille, l'as-tu lue? --Non, mon pre, rpondit-elle effraye. Comment en effet aurait-elle pu lire une lettre dont elle avait mme ignor l'arrive? Il m'crit au sujet de cette guerre, poursuivit son pre, en souriant avec ddain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet. Elle doit tre fort intressante, dit Dessalles; le prince est mme de savoir.... --Oh! srement, s'cria Mlle Bourrienne. --Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite table, sous le presse-papiers. Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqu. Non, non! reprit-il en fronant les sourcils. Allez-y, vous, Michel Ivanovitch!... Michel Ivanovitch obit, mais peine eut-il quitt la chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette sur la table: Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en dsordre! murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et le petit Nicolas se regardrent en silence: le vieux prince, suivi de Michel Ivanovitch, revint bientt, rapportant avec lui le plan de la nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa ct de son assiette, et le dner s'acheva sans qu'il ft la lecture de la lettre. Lorsqu'ils furent au salon, il la donna sa fille, qui, aprs l'avoir lue haute voix, regarda son pre: celui-ci, absorb dans la contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu. Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles. --Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux. --Il serait possible que le thtre de la guerre se rapprocht de nous, poursuivit Dessalles. --Ha! ha! ha! le thtre de la guerre? rpliqua le prince. Je l'ai dit et je le rpte: le thtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi n'ira jamais plus loin que le Nimen. Dessalles le regarda stupfait: parler du Nimen lorsque l'ennemi se trouvait dj sur le Dnipre! Seule la princesse, oubliant sa gographie, acceptait la lettre les paroles de son pre. la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la Pologne; Bennigsen aurait d depuis longtemps entrer en Prusse, l'affaire aurait march autrement, continua le prince, qui se reportait videmment la campagne de l'anne 1807. --Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre il est question de l'occupation de Vitebsk.... --Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie s'assombrit:--C'est vrai, il crit... que les Franais ont t battus, je ne sais o... prs d'une rivire quelconque! Dessalles baissa les yeux: Le prince Andr ne parle pas de cela, dit-il doucement. --Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas invent, pourtant. Un long silence suivit ces mots: Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout coup, explique-moi comment tu penses remdier ce dfaut dans notre plan? Michel Ivanovitch ne se le fit pas rpter, et le prince, aprs l'avoir cout quelques instants, quitta le salon, en jetant sa fille et Dessalles un regard irrit. La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond tonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher la deviner. La fameuse lettre fut oublie par son pre sur la table du salon.... Michel Ivanovitch vint la rclamer dans le courant de la soire; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la question l'embarrasst singulirement, de ce que faisait son pre. Il s'agite!... rpondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais ironique, qui la fit plir. La construction de la nouvelle maison le proccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament. Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le jour aprs sa mort tait devenu le passe-temps favori du vieux prince. Vous dites qu'il envoie Alpatitch Smolensk? demanda la princesse Marie. --Oui, Alpatitch est prt partir, il attend ses ordres. III Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert, avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait la main un gros cahier, dans une pose quelque peu thtrale; il lisait Ses Remarques: c'tait ainsi qu'il appelait les papiers destins tre envoys aprs sa mort l'Empereur; le souvenir du temps o il les avait crites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier sa place, et fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions: D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achteras du papier lettres, huit rames, tu entends bien, dor sur tranche comme celui-ci, ensuite de la cire cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur en personne, poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'aprs le modle invent par lui, et de plus un grand carton pour y dposer son testament et Ses Remarques. Cette conversation durait dj depuis deux heures, lorsqu'il s'assit, ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch pour sortir, il se rveilla: Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque chose. Le prince retourna son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin ses papiers, et s'assit sa table pour crire la lettre au gouverneur. Lorsqu'il l'eut acheve et cachete, il tait tard; le sommeil et la fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que les plus tristes penses ne manqueraient pas de l'assaillir ds qu'il serait couch. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des chambres et lui indiquer l'endroit o il devait placer son lit pour cette nuit: chaque coin fut mesur et inspect avec soin, mais aucun ne lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion insurmontable; il en avait peur, cause sans doute des cauchemars qui l'y avaient accabl. Enfin, aprs une longue et mre dlibration, il choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, o jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reut l'ordre d'y placer le lit, ce qu'il fit aussitt avec l'aide du valet de chambre. Pas ainsi, pas ainsi! s'cria le vieux prince, en attirant lui sa couchette et en la reculant ensuite. Je vais donc pouvoir me reposer! se dit-il en se laissant dshabiller par son fidle serviteur. Aprs avoir t avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur sa couche, et sembla s'abmer dans la contemplation de ses jambes dessches et jaunes. Il rflchissait et hsitait devant le suprme effort qu'il lui restait faire pour les soulever et les tendre: Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite, vous autres, un terme mes maux? Que ne me laissez-vous m'en aller?... Et il ramena enfin lui ses vieilles jambes, en poussant un long soupir. peine couch, son lit se mit onduler et se soulever sous lui, en avant, en arrire: on aurait dit que le meuble avait pris vie, et qu'il s'agitait violemment: il en tait ainsi presque toutes les nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer. Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'cria-t-il en colre, comme s'il s'adressait quelqu'un. Mais n'avais-je pas rserv quelque chose de grave pour y songer prsent mon aise? Les verrous? Non, je les ai commands! ce n'tait pas a! Qu'ai-je donc oubli tout l'heure au salon, o la princesse Marie et cet imbcile de Dessalles disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma poche?... et aprs? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi a-t-il t question table? --Du prince Andr.... --Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La princesse Marie l'a lue, Dessalles a parl de Vitebsk, je vais la lire mon tour. Il se la fit apporter et ordonna Tikhone de rapprocher le guridon, sur lequel taient poss son verre de limonade et son bougeoir; il mit ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui crivait son fils. Alors, dans le calme de la nuit, la faible lueur de la lumire qui s'chappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la premire fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui donnait: Les Franais sont Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent tre Smolensk, ils y sont peut-tre!... Eh! Tichka!... Tikhone se leva en sursaut: Non, ce n'est rien, rien! s'cria-t-il, et, glissant la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube tincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe clair par un beau soleil; et lui-mme, jeune gnral, gai, plein de vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; ce souvenir, toute la jalousie que lui inspirait alors le favori se rveille en lui avec la mme violence.... Il croit entendre encore les paroles changes cette premire entrevue.... Il entrevoit ses cts une femme au teint jaune, d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononc... c'est notre mre l'Impratrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au mme moment il aperoit sa figure de cire, entoure de cierges, couche sous le dais mortuaire. Ah! si je pouvais revenir cette poque, si le prsent pouvait disparatre, et si eux surtout me laissaient en paix! murmurait le vieillard en rvant. IV Pendant la confrence que le prince avait eue avec son majordome, Dessalles tait all chez la princesse Marie, et lui avait expos respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince Andr, qui laissait entrevoir le danger du sjour Lissy-Gory, situ soixante verstes seulement de Smolensk et trois verstes de la grande route de Moscou, que, la sant de son pre l'empchant de prendre les mesures ncessaires leur scurit, elle ferait sagement d'envoyer, par Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prire de l'informer de la vritable situation des choses, et de lui dire franchement s'il y avait pril rester la campagne. Dessalles crivit la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit Alpatitch, avec ordre de revenir sans perdre une minute. Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prt partir, et, aprs avoir reu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande kibitka capote de cuir, attele d'une troka de vigoureux chevaux rouans. Les clochettes de l'attelage, bourres de papiers, taient muettes, car le prince ne permettait personne d'en faire usage dans sa proprit; mais Alpatitch, qui aimait les entendre tinter, comptait bien leur rendre la libert ds qu'il serait quelque distance du chteau. Son entourage, compos du teneur de livres, de sa cuisinire, de deux vieilles femmes et d'un enfant habill en cosaque, s'empressait autour de lui. Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en dredon, recouverts de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros paquet au moment o Alpatitch se disposait y monter, avec l'aide respectueuse d'un des cochers. Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les femmes, les femmes! s'cria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une voix aussi essouffle et aussi brusque que celle de son matre. Aprs avoir fait ses dernires recommandations au sujet des travaux et des constructions, il se dcouvrit, et fit trois fois de suite le signe de la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'cartait singulirement des habitudes du prince). S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite, n'est-ce pas, Jakow Alpatitch? lui cria sa femme, qui les bruits de guerre causaient une frayeur indicible. Ayez piti de nous, au nom du ciel! --Oh! les femmes, les femmes! murmurait-il encore, pendant que la kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un oeil connaisseur. L-bas le seigle commenait dj jaunir; ici l'avoine encore verte s'lanait en touffes fortes et serres. Les bls d't, exceptionnellement beaux cette anne, rjouissaient la vue du vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de ct et d'autre, et chemin faisant il rcapitulait dans sa tte son programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant avec inquitude s'il n'avait pas par malheur oubli quelque commission de son matre. Deux fois il s'arrta pour faire manger et reposer ses chevaux, et enfin, dans la soire du 16 aot, il arriva la ville. Pendant le trajet il avait dpass plusieurs trains de bagages et mme des troupes en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups de feu une grande distance, mais il n'y prta aucune attention. Ce qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp tabli dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorb comme il l'tait par ses affaires et par ses calculs, il oublia bientt ce singulier incident. Il y avait environ trente ans que tout l'intrt de son existence se concentrait dans l'excution de la volont de son matre; aussi ce qui ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait gure, et n'existait mme pas pour lui. Arriv dans le faubourg de la ville, il s'arrta devant une espce d'auberge, tenue par un certain Frapontow, chez qui il logeait d'habitude. Ce Frapontow avait achet autrefois, de la main lgre d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en dtail lui avait si bien profit que de fil en aiguille il s'tait bti une maison, une auberge, et faisait maintenant un commerce considrable de farine. Ce paysan cheveux noirs, physionomie avenante, g de quarante ans environ, avait un gros ventre, des lvres paisses, un nez camard, et deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronait presque constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en chemise de couleur, avec un gilet par-dessus. Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les autres la quittent. --Comment cela? --Est-il bte, ce peuple? Il craint les Franais! --Bavardages de femmes! reprit Alpatitch. --C'est ce que je leur rpte. Je leur ai dit aussi que l'ordre a t donn de ne pas le laisser entrer; donc c'est sr, il n'entrera pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la panique pour demander trois roubles par chariot de transport. Jakow Alpatitch, qui l'coutait avec distraction, l'interrompit pour faire donner du foin ses chevaux et prparer le samovar; puis il se coucha, aprs avoir savour une bonne tasse de th. Pendant toute la nuit, des rgiments passrent devant l'auberge, mais Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son habitude, vaquer ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait dj chaud huit heures du matin: Quelle belle journe pour la moisson! se disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon s'entendaient ds l'aube en dehors de la ville. Les rues taient pleines d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement l'entre de leurs boutiques; dans les glises on disait la messe. Alpatitch fit sa tourne accoutume, se rendit aux diffrents tribunaux, la poste, et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun faisait son possible pour rassurer son voisin. Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement, un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire, qui videmment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs dont il connaissait l'un, qui tait un ancien chef de district. Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un clibataire, c'est une autre affaire! Une tte, une misre... mais avec treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos autorits, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste plus qu' crever!... Il faudrait les pendre, ces sclrats! --Voyons, voyons, du calme! --Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous ne sommes pas des chiens! --Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici? --Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur, rpondit ce dernier en relevant firement la tte, et en fourrant sa main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son matre: J'ai ordre de m'informer de la situation. --Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen de transport. Tu entends ce bruit l-bas.... Eh bien, voil! Ces brigands nous ont conduits notre porte! Alpatitch secoua la tte et monta l'escalier. Des marchands, des femmes et des employs se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du cabinet s'ouvrit: tous se levrent et firent un pas en avant; un fonctionnaire civil sortit d'un air effar, changea quelques mots avec un marchand, appela un gros employ dcor d'une croix au cou, et, sans rpondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait de tous cts, il l'entrana vivement et disparut avec lui. Alpatitch se plaa en avant, et, lorsque le mme fonctionnaire reparut une seconde fois, il lui tendit ses deux lettres, aprs avoir pralablement fourr sa main gauche dans son gilet: Monsieur le baron Asch, de la part du gnral prince Bolkonsky, dit-il d'une faon si solennelle et si significative, que l'employ se retourna et prit les lettres qu'il lui prsentait. Quelques secondes aprs, le gouverneur fit appeler Alpatitch. Tu rpondras au prince et la princesse, dit-il avec hte, que je ne sais rien, et que, selon mes instructions suprieures.... Tiens, voici!... et il lui donna un imprim. Le prince est souffrant, je lui conseille d'aller Moscou; j'y vais moi-mme: tu lui diras aussi que je n'ai agi... mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussire et de sueur se prcipita dans la chambre, lui dit quelques mots en franais, et la figure du gouverneur prit une expression d'pouvante. --Va, va! ajouta-t-il en congdiant Alpatitch d'un signe de tte. Ce dernier sortit aussitt, et tous les regards, avides de nouvelles, se portrent sur lui avec une inquitude marque. Retournant en toute hte son auberge, il prta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, qui se rapprochait. L'imprim contenait ce qui suit: Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais expose. Moi d'un ct, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville pour nous y runir, le 22 de ce mois, et les armes dfendront alors conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confi vos soins, jusqu' ce que leurs efforts aient repouss les ennemis de la patrie, ou jusqu' ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous voyez donc que vous pouvez, en toute scurit, rassurer les habitants de Smolensk, car, lorsqu'on est dfendu par deux armes aussi vaillantes que les ntres, on peut tre sr de la victoire! (Ordre du jour de Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.--1812). Le peuple inquiet errait dans les rues. On voyait tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger vers les portes de la ville. Quelques-uns, prts partir, stationnaient devant la boutique qui touchait celle de Frapontow; les femmes criaient et pleuraient en changeant leurs dernires recommandations, et un roquet aboyait en sautant la tte des chevaux. Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacit inaccoutume de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le rveilla, lui ordonna de mettre les chevaux la kibitka et alla chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du propritaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que dominait la voix irrite et rauque de Frapontow. La cuisinire, pareille une poule effare, courait en tous sens dans la pice d'entre. Il l'a battue, battue! not'matresse, jusqu' la mort! criait-elle. --Pourquoi? demanda Alpatitch. --Parce qu'elle l'a suppli de la laisser partir! Emmne-moi, lui disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous? Et il l'a battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu! Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un mouvement de tte affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la chambre qui contenait ses emplettes. Sclrat! monstre! s'cria en ce moment une femme ple, maigre, qui, les vtements dchirs, et tenant un enfant sur son sein, se prcipita sur le palier et descendit l'escalier en courant. Frapontow la poursuivait, mais, la vue d'Alpatitch, il s'arrta brusquement, arrangea son gilet, billa, s'tira les bras, et entra avec lui dans sa chambre: Comment, tu pars? Sans lui rpondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son compte. Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? Qu'a-t-on dcid? Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'tait exprim trs vaguement. Notre commerce s'en trouvera peut-tre bien, sais-tu? Slivanow a vendu l'autre jour de la farine l'arme, neuf roubles le sac.... Prendrez-vous du th? Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Frapontow en avalrent quelques tasses, en causant amicalement sur le prix du bl, sur la moisson venir, et sur la belle apparence de la rcolte. Il me semble, dit Frapontow, que le bruit s'est calm; les ntres auront eu le dessus, bien sr! On a dclar qu'on ne le laisserait pas entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maive Ivanovitch Platow en a jet l'eau dix-huit mille! Alpatitch rgla ses comptes avec son hte; le tintement des clochettes de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer devant la porte de la maison, l'attira la fentre; il regarda dans la rue, dont le soleil clairait d'aplomb un ct: il tait midi pass. Tout coup un sifflement lointain et trange, suivi d'un coup sec, fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. Alpatitch quitta la fentre, et descendit dans la rue, au moment o deux hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de tous cts que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la ville; mais les habitants n'y prtaient qu'une mince attention, la fusillade en dehors des murs les intressait davantage.... C'tait le bombardement de la ville, ordonn par Napolon! Depuis cinq heures du matin, cent trente bouches feu tiraient sans relche. La femme de Frapontow, qui n'avait pas encore cess de pleurer dans un coin de la remise, se calma subitement... s'avana sous la porte cochre, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder les passants, dont la curiosit s'veillait de plus en plus l'aspect des boulets et des obus. La cuisinire et le marchand d' ct se joignirent elle, et tous trois suivirent des yeux avec un vif intrt la course des projectiles qui passaient au-dessus de leurs ttes. Quelques hommes apparurent au tournant de la rue: ils causaient avec vivacit. Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a t rduit en miettes!... --Et il a labour la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un autre. --J'ai heureusement saut de ct temps, autrement il m'aurait aplati, dit un troisime. La foule les arrta, et ils racontrent comment des boulets taient tombs tout prs d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des boulets et le son moins perant des grenades et des obus redoublaient d'intensit: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits. Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hte suivait de l'oeil ses derniers prparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinire, les manches retrousses, et se balanant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de la rue pour couter ce qu'il s'y disait, et s'merveiller, elle aussi, du spectacle. Que diable vas-tu regarder l? lui cria-t-il rudement. Au son de cette voix imprieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant retomber son jupon rouge, qu'elle avait relev. ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air une si faible distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la rue, une violente dtonation eut lieu, et il s'leva aussitt une paisse fume. La cuisinire tomba en gmissant au milieu d'un cercle de gens ples et pouvants. Frapontow courut elle; les femmes s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la pauvre blesse dominaient toutes les voix. Cinq minutes plus tard, la rue tait dserte. La malheureuse femme, dont les ctes avaient t brises par un clat d'obus, avait t transporte dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de Frapontow, ses enfants, le dvornik se rfugirent, pouvants, dans la cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mls aux gmissements de la cuisinire, ne discontinuaient pas. La femme de Frapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'tait devenu son mari: il tait all, lui dit-on, la cathdrale, o le peuple se portait en masse pour demander qu'on ft une procession avec l'image miraculeuse de la Sainte Vierge. La canonnade diminua la tombe du jour; le ciel du soir se drobait sous un pais rideau de fume, dont les dchirures laissaient entrevoir de temps autre le croissant argent de la nouvelle lune. Au roulement continu des bouches feu succda pendant quelques minutes un semblant de calme, mais un bruit semblable au pitinement d'une foule en marche, des gmissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne tardrent pas l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinire avait cess de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la rue, non plus en files bien alignes, mais comme des fourmis qui s'chappent en dsordre d'une fourmilire envahie. Quelques-uns entrrent dans la cour de l'auberge pour viter un rgiment qui leur barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui avait quitt la cave, se tenait sous la porte cochre. La ville se rend!... partez au plus vite, lui cria un officier, et, apercevant les soldats qui sortaient de la cour: Je vous dfends d'entrer dans les maisons, ajouta-t-il avec colre. Alpatitch appela son cocher, et lui ordonna de monter sur le sige. Toute la famille de Frapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes aperurent les lueurs sinistres des incendies, que le crpuscule rendait encore plus visibles, elles clatrent en lamentations, auxquelles rpondirent aussitt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et son cocher dnouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les rnes et les brides emmles de l'attelage; enfin tout fut prt, la voiture s'branla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique ouverte de Frapontow, put y voir encore une dizaine de soldats bruyamment occups remplir de grands sacs de farine, de froment et de graines de tournesol. Le propritaire, survenant sur ces entrefaites, fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrta subitement, se prit les cheveux poignes, et sa colre se changea en un rire plein de sanglots. Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces possds!... et, saisissant lui-mme les sacs, il les jetait dans la rue. Quelques soldats effrays s'enfuirent, d'autres continurent tranquillement leur besogne. Eh bien, Alpatitch, s'cria Frapontow, la Russie est perdue, elle est perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!... Et il se prcipita d'un air gar dans sa cour. La route tait tellement encombre, qu'Alpatitch ne parvenait pas avancer, et la femme de Frapontow et ses enfants, assis sur une charrette, attendaient comme lui le moment favorable. Il faisait sombre et les toiles brillaient au ciel, lorsqu'ils arrivrent enfin, pas pas, la descente vers le Dnipre, o ils furent forcs de s'arrter: les soldats et les voitures barraient le passage. Prs du carrefour o ils firent balte, les derniers dbris d'une maison et de quelques boutiques brlaient encore: la flamme, s'teignant tout coup dans la noire fume, se rallumait ensuite plus brillante, et clairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres dtails, les figures silencieuses et terrifies de la foule. Des ombres passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mlaient au craquement incessant du bois, qui clatait. Des soldats allaient et venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aids d'un homme en manteau, tranrent une poutre flambante dans la cour d'une maison voisine, et d'autres y portrent des brasses de foin. Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit un groupe qui regardait brler un magasin de bl, dont les flammes lchaient les murs: l'un d'eux s'croula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les poutres incandescentes roulrent terre. ce moment, une voix connue l'appela par son nom: Mon Dieu, Excellence! rpondit-il en reconnaissant avec stupeur son jeune matre. Le prince Andr, mont sur un cheval noir, se tenait un peu en arrire de la foule. Que fais-tu ici? --Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je... sommes-nous donc perdus? --Que fais-tu ici? rpta le prince Andr. Une gerbe de flammes, ravive pour une seconde, laissa voir Alpatitch sa figure ple et dfaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il avait t envoy, et la difficult qu'il prouvait sortir de la ville. Dites-moi, Excellence, rpta-t-il, sommes-nous donc perdus? Le prince Andr, sans lui rpondre, tira son calepin, en arracha un feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques mots sa soeur: Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occup par l'ennemi dans une semaine, quittez-le au plus vite, allez Moscou.... Rponds-moi de suite par un exprs Ousviage, et informe-moi de votre dpart. Il venait peine de remettre ce billet Alpatitch et d'y ajouter des instructions verbales, qu'un chef d'tat-major cheval, accompagn de sa suite, l'interpella. Vous tes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus prononcs... on met le feu aux maisons en votre prsence, et vous laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en rpondrez! poursuivit Berg, car c'tait Berg lui-mme, qui, devenu adjoint au chef de l'tat-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de la premire arme, occupait l une place fort agrable et trs en vue, comme il disait souvent. Le prince Andr le regarda sans dire mot, et, se retournant vers Alpatitch: Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une rponse jusqu'au 10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forc de tout quitter et de courir Lissy-Gory. --Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnatre; j'ai reu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez que je les excute ponctuellement, mille excuses! Un formidable craquement clata, le feu s'teignit subitement, de gros tourbillons de fume s'levrent de dessous le toit... et un second craquement branla l'norme masse, qui s'croula avec fracas! C'tait la toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frntiques de la foule surexcite. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et claira de nouveau les visages ples et fatigus de ceux qui l'avaient si laborieusement activ! L'homme au manteau leva le bras et s'cria: Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voil qui flambe!... --C'est le propritaire lui-mme qui parle ainsi, chuchotrent quelques voix. --Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince Andr, sans faire attention Berg, qui restait ptrifi ses cts, transmets-leur ce que je t'ai dit... adieu! Et, donnant un coup d'peron son cheval, il s'loigna. V Aprs Smolensk, les troupes continurent leur retraite, suivies de prs par l'ennemi. Le 10 aot, le rgiment command par le prince Andr arrivait, en suivant la grand'route, la hauteur de Lissy-Gory, et dpassait l'avenue qui conduisait au chteau. Une chaleur accablante et une effroyable scheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros nuages cachaient de temps autre le soleil, mais il s'en dgageait aussitt, et se couchait tous les soirs au milieu d'paisses vapeurs d'un brun rougetre. Les bls non moissonns s'grenaient et schaient sur pied dans les champs, et le btail, mugissant de faim, cherchait en vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais brls par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fracheur que la nuit, dans les forts, mais l'action bienfaisante de la rose ne s'tendait gure au del de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, d'normes colonnes de poussire aveuglaient le soldat, dont la marche commenait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avanait sur les bas cts, dans la poussire suffocante et chaude que la rose de la nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des soldats, aux roues des fourgons, s'tendait comme un nuage au-dessus des troupes, et pntrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'levait, et plus s'levait ce nuage sablonneux et brlant, travers lequel on entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle d'air n'agitait cette lourde atmosphre, et les hommes, accabls de fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. Lorsqu'on entrait dans un village, tous se prcipitaient vers le puits: on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait avec avidit. Le prince Andr s'occupait activement de son rgiment, de la sant de ses soldats, de leur bien-tre. L'incendie de Smolensk et l'abandon de la ville, en veillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent poque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois ses propres douleurs. Son affabilit et sa bienveillance l'avaient rendu cher ses subordonns, qui ne l'appelaient pas autrement que notre prince. Il tait bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, parce qu'ils ne connaissaient pas son pass, et qu'il les rencontrait dans un milieu diffrent du sien; mais, ds que le hasard lui faisait retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hrissait au moral et redevenait hautain et ddaigneux. Dans ses relations habituelles il se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de la plus stricte justice. Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un ct, Smolensk que, selon lui, on aurait d et pu dfendre, abandonn le 18 aot; de l'autre, son pre, malade, forc de fuir et de quitter Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrang sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le prince Andr, les soins donner son rgiment, en l'obligeant s'occuper des moindres dtails du service, le dtournaient de ces tristes penses. Son dtachement arriva Lissy-Gory le. 22 du mois d'aot: deux jours auparavant, il avait appris que son pre et sa soeur l'avaient quitt pour aller se rfugier Moscou. Rien ne l'attirait plus en ces lieux, mais le dsir de goter une amre jouissance, en ravivant sa douleur, le dcida y pousser une pointe. Montant cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du village qui l'avait vu, natre et grandir. En passant devant l'tang o d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant leur linge, il fut tonn de n'y voir personne; le petit radeau, enfonc en partie dans l'eau, se balanait, moiti couch sur le bord; il n'y avait me qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entre tait grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les alles du jardin; des veaux et des poulains se promenaient leur aise dans le parc anglais; les vitres de l'orangerie taient brises, quelques arbres renverss avec leurs caisses; quelques autres taient compltement desschs. Il appela Tarass le jardinier, personne ne rpondit. Tournant l'angle de la serre, il remarqua que la clture de planches tait brise, et que des branches de pruniers dpouilles de leurs fruits jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immmorial vu assis devant l'entre du jardin, s'tait install maintenant sur le banc favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un beau magnolia, moiti mort, pendait, porte de sa main, l'corce destine cette fabrication. Comme il tait compltement sourd, il n'entendit pas venir le prince Andr. Celui-ci arriva enfin la maison; devant la faade quelques vieux tilleuls avaient t abattus, une jument pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre et des massifs de rosiers. Les volets taient ferms toutes les fentres, l'exception d'une seule au rez-de-chausse: un gamin, qui semblait y tre aux aguets, aperut le cavalier, et disparut aussitt dans l'intrieur de la maison. Alpatitch tait rest seul Lissy-Gory aprs en avoir renvoy sa famille, et lisait la Vie des Saints au moment o l'enfant vint l'avertir de la venue de son jeune matre. Boutonnant vivement son habit, il courut sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, sans prononcer une parole, se prcipita sur le prince Andr, en fondant en larmes. Se dtournant aussitt comme s'il tait honteux de s'tre laiss aller ce mouvement de faiblesse, il surmonta son motion, et lui rendit compte de l'tat des choses. Ce que le chteau contenait de prcieux avait t expdi Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts environ de froment tirs de la rserve; mais le foin et les bls d't, d'une beaut extraordinaire cette anne-l, avaient t fauchs avant leur maturit par les troupes. Les paysans taient ruins, et quelques-uns d'entre eux s'taient mme retirs Bogoutcharovo. Quand mon pre et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince Andr, qui avait cout avec distraction ses dolances, et qui supposait les siens dj Moscou. --Ils sont partis le 7, reprit Alpatitch, persuad qu'il les savait Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, il lui demanda de nouvelles instructions. Il nous reste encore une certaine quantit de bl. Faut-il le livrer aux troupes contre reu? --Que dois-je rpondre, se disait le prince Andr, les yeux fixs sur le vieillard, dont le crne chauve reluisait au soleil; il voyait, l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-mme l'inutilit de ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un instant sa douleur. --Oui, donne-le, rpondit-il. --Vous aurez remarqu le dsordre du jardin; il a t impossible, de l'empcher: trois rgiments ont couch ici; les dragons, surtout se sont permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter plainte et.... --Que feras-tu prsent? lui demanda son matre: vas-tu rester ici? Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air recueilli: Il est mon, protecteur, rpondit-il avec solennit. Que sa volont soit faite! --Eh bien, adieu! dit le prince Andr, en se penchant vers son vieux serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux paysans de se rfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui est prs de Moscou! Alpatitch, pleurant chaudes larmes, se serra contre lui; le prince Andr l'carta doucement, et partit au galop par la grande avenue. Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis la mme place, et toujours absorb par son ouvrage, comme une mouche sur la figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la serre, s'arrtrent tout court la vue du cavalier: elles tenaient dans leurs jupons retrousss des prunes arraches aux espaliers. Leur terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa compagne, l'entrana brusquement, et se cacha avec elle derrire un bouleau, sans mme ramasser les fruits encore verts qui avaient roul de leurs tabliers. Le prince Andr tourna la tte, et feignit de ne pas les apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie fillette effare lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants venait d'veiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il existait d'autres intrts dans la vie, des intrts compltement trangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces petites filles ne songeaient videmment qu' pouvoir emporter et manger leurs prunes moiti mres, et surtout ne pas se laisser surprendre.... Pourquoi ds lors s'opposer au succs de leur entreprise? Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'lancer hors de leur cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons relevs, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grles. Le prince Andr, que cette course loin de la poussire de la grand'route avait rafrachi, rejoignit bientt son rgiment qui avait fait halte prs d'un tang. Il tait deux heures de l'aprs-midi; un soleil ardent grillait le dos des soldats travers leur uniforme de drap noir, et la poussire, qui continuait s'tendre sur eux en une couche immobile et dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. Comme il longeait la digue, une bouffe d'air frais et marcageux lui caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, quelque bourbeuse qu'elle ft. Le petit tang d'o partaient des rires et des cris tait couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau dbordait jusque sur la chausse, cause de la quantit de soldats qui le remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs figures et leurs cous d'un rouge brique, frtillaient dans cette mare verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux trmoussement, accompagn de bruyants clats de rire, inspirait un sentiment de vague tristesse. Un jeune soldat blond, du troisime escadron, une courroie noue au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son lan, et piqua une tte dans l'eau; un sous-officier, la chevelure bouriffe, y tirait ses membres fatigus, s'y brouait comme un cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des plongeons, entremls de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous cts, dans l'tang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez tait plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'tre ainsi surpris par son colonel, il se dcida pourtant lui vanter les dlices du bain. C'est fort agrable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi. --L'eau est sale, rpliqua le prince Andr, en faisant la grimace. --On vous fera place, on la nettoiera, s'cria Timokhine, et, s'lanant tout nu vers les baigneurs: Le prince dsire se baigner, mes enfants! --Quel prince? --Mais le ntre, que diable! --Notre prince! s'crirent plusieurs voix, et tous se mirent s'agiter tel point en tous sens, que le prince Andr eut toutes les peines du monde les calmer, et leur faire entendre qu'il se contenterait de prendre une douche dans la grange. De la chair, de la chair canon! se disait-il en se regardant de la tte aux pieds, et en frissonnant la pense de cette foule de corps humains qui se trmoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dgot, que ce tableau lui faisait prouver. La lettre suivante, crite le 7 du mois d'aot par le prince Bagration, et date de son campement Mikhalovka sur la route de Smolensk, tait adresse Araktchew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre serait lue par l'Empereur, il en avait pes chaque mot, autant du moins que ses capacits intellectuelles le lui avaient permis: Monsieur le comte Alexis Andrvitch, le ministre vous aura sans doute rendu compte de l'abandon de Smolensk l'ennemi; chacun en est afflig au del de toute expression, et l'arme entire est au dsespoir de ce qu'on ait ainsi livr, sans utilit aucune, une place de cette importance. De mon ct, je l'ai suppli personnellement de la faon la plus pressante, je lui ai mme crit, mais rien n'y a fait. Napolon se trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, et si l'on m'avait cout, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait perdu la moiti de son arme. Nos troupes se sont battues et se battent comme toujours. J'ai rsist avec 15 000 hommes plus de trente-cinq heures, et j'ai cras l'ennemi, mais Lui n'a mme pas voulu tenir quatorze heures; c'est une honte et une fltrissure pour nos armes, et aprs cela Il ne devait plus tre digne de vivre. S'Il vous a annonc que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus 4 000 morts et blesss... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des pertes normes! Qu'est-ce que cela lui aurait cot de tenir encore deux jours? Les Franais se seraient certainement retirs les premiers, car ils n'avaient pas une goutte d'eau. Il m'avait solennellement jur de ne pas battre en retraite, et tout coup Il m'envoie dire qu'il se retire la nuit mme. On ne fait pas la guerre ainsi; nous amnerons de la sorte l'ennemi aux portes mmes de Moscou.... On me dit que vous pensez faire la paix. Que Dieu vous en garde! Aprs tant de sacrifices, aprs tant de retraites incomprhensibles, il n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie dos, et tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura des hommes! Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut tre excellent dans son ministre, mais comme gnral ce n'est pas assez dire qu'il est mauvais... _Il est dtestable!_... et cependant c'est lui que le sort de la patrie a t confi! La colre me monte la tte, excusez la hardiesse de mes paroles! Il est vident que celui qui conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas l'Empereur, et veut notre perte tous. Je vous cris la vrit... organisez donc au plus tt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne jouit pas de la confiance de l'arme, au contraire.... On le souponne de pencher pour Napolon, et il est le grand conseiller du ministre. Quant moi, j'obis ce dernier comme le premier caporal venu, quoique je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondment, mais, dvou, comme je le suis, mon bienfaiteur et, mon Souverain, je m'y soumets, en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle arme entre de telles mains. Figurez-vous que, grce notre retraite, nous avons perdu de fatigue, et dissmin dans les hpitaux, environ 15 000 hommes; si nous avions march en avant, cela n'aurait pas t le cas. Dites-leur l-bas que notre mre, la Russie, nous accusera de lchet, car nous livrons la patrie la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de chacun la haine et le dpit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est pas ma faute si le ministre, indcis, craintif, absurde et lambin, runit en lui seul tous les dfauts. L'arme pleure, et l'accable d'injures!... VI On pourrait, notre avis, diviser en deux catgories bien distinctes les divers modes, si varis et si multiples, de la vie: la premire se composerait de ceux o la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au contraire, de ceux o le fond domine la forme. Comparons, par exemple, la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou mme celle de Ptersbourg, celle du salon surtout, invariablement la mme partout et toujours. Depuis 1805, nous avions pass notre temps nous quereller et nous rconcilier avec Bonaparte, faire et dfaire des constitutions, pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hlne taient rests immuables et avaient gard le mme ton et la mme allure que par le pass. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la mme stupeur sur les succs de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des souverains de l'Europe entire qu'un complot haineux dont le seul but tait de troubler et d'inquiter le cercle de la Cour, dont Mlle Schrer se considrait comme le reprsentant incontestable. Chez Hlne, que Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le mme enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y dplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se terminer autrement que par une paix prochaine. Une agitation inusite se manifesta dans ces runions rivales lorsque l'Empereur revint de l'arme; quelques dmonstrations hostiles furent mme tentes de salon salon, mais chacun conserva strictement sa nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Franais que quelques lgitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait l'index le thtre franais, dont l'entretien, disait-elle, cotait ce que cote un corps d'arme. On y suivait avec un intrt extrme les oprations militaires, on y rpandait sur nos troupes les bruits les plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hlne, o les Franais taient en majorit, on prenait note des tentatives faites par Napolon en faveur de la paix, on niait la vrit des rapports sur la cruaut de l'ennemi, et l'on critiquait outrance les conseils prmaturs de ceux qui parlaient de la ncessit de se transporter Kazan et d'y installer la cour et les Instituts. La guerre n'avait leurs yeux qu'un caractre purement dmonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils rptaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitu de la maison d'Hlne (car tout homme intelligent devait l'tre ou l'avoir t), que les questions pineuses ne se tranchaient point par la poudre, mais par ceux qui l'avaient invente. On s'y moquait avec esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation moscovite, arrive son apoge durant la visite de l'Empereur l'ancienne capitale. Chez Mlle Schrer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une admiration fanatique, semblable celle de Plutarque pour ses hros! Le prince Basile, qui continuait occuper les mmes postes importants, tait le chanon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il frquentait la fois ma bonne amie Anna Pavlovna et le salon diplomatique de ma fille: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp l'autre, de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la premire les opinions en honneur chez la seconde, et rciproquement. Un jour, peu de temps aprs le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'tait mis censurer avec svrit chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay de Tolly, finit par avouer qu'il aurait t trs embarrass, dans le moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de gnral en chef. Un des habitus du salon, connu sous le sobriquet d'un homme de beaucoup de mrite, raconta qu'il avait vu le matin mme le commandant de la milice de Ptersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et se permit d'avancer que c'tait peut-tre l'homme destin satisfaire toutes les exigences. Anna Pavlovna sourit mlancoliquement, en dclarant que Koutouzow ne faisait que crer des ennuis l'Empereur. Oui, je l'ai dit l'assemble de la noblesse, reprit le prince Basile; je leur ai dit que son lection aux fonctions de commandant de la milice ne plairait pas Sa Majest; mais ils ne m'ont pas cout; ils ont la manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons singer l'absurde enthousiasme des Moscovites, ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, qui aurait t got dans le salon de sa fille, ne pouvait l'tre dans celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitt et essaya de rparer sa maladresse. Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus vieux des gnraux russes, sige l-bas en personne? Il en sera pour sa peine.... Et, franchement, peut-on nommer gnral en chef un homme de mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir cheval, et qui s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est distingu Bucharest? Je ne parle pas de ses qualits comme militaire, il y aurait trop dire l-dessus; mais comment serait-il possible de choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit goutte? Quel commandant sera-ce l? Il serait bon tout au plus pour jouer colin-maillard, car il est compltement aveugle! Personne ne rpliqua cette violente sortie, laquelle le prince Basile se livrait le 21 juillet, et qui, cette date, tait parfaitement fonde; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow reut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-tre, la rigueur, le dsir qu'on prouvait, en haut lieu, de s'en dbarrasser, n'inquita pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre plus prudent dans ses critiques. Le 8 aot, un conseil compos du feld-marchal Soltykow, d'Araktchew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et de Kotchoubey, fut runi pour discuter la marche gnrale de la campagne. Le conseil dcida que l'insuccs devait tre attribu la division du pouvoir, et proposa, aprs une courte dlibration, et malgr le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'lever ce dernier au poste de gnral en chef et de commandant de tout le rayon occup par les troupes; la proposition fut accepte, et la nomination annonce le soir mme. Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec l'homme de beaucoup de mrite, qui lui faisait une cour assidue afin d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. Le prince Basile fit son entre dans ce salon en vritable triomphateur, et comme si le succs avait couronn ses plus chres esprances: Eh bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est marchal, tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voil un homme! ajouta-t-il en lanant un regard svre sur son auditoire. L'homme de beaucoup de mrite ne put s'empcher, quoiqu'il ft candidat une place, de rappeler l'orateur le jugement qu'il avait port lui-mme peu de jours auparavant. C'tait une double faute contre la biensance, car Anna Pavlovna avait galement reu la nouvelle avec de grandes dmonstrations de joie. Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les paroles du prince Basile, on le dit aveugle! --Allons donc, il y voit assez clair, rpondit le prince en parlant rapidement de sa voix de basse raille, et en toussant plusieurs reprises (c'tait son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il se trouvait embarrass). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me rjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donn, sur les troupes et sur le pays, un pouvoir que jamais aucun gnral en chef n'a eu jusqu'ici. C'est un second autocrate! --Dieu le veuille! dit en soupirant Anna Pavlovna. L'homme de beaucoup de mrite, trs novice encore au langage des cours, s'imaginait flatter la vieille fille en dfendant son ancienne opinion; il s'empressa donc d'ajouter: On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle laquelle on lirait _Joconde_, en lui disant que le Souverain et la patrie lui dcernaient cet honneur. --Peut-tre le coeur n'tait-il pas de la partie? fit observer Anna Pavlovna. --Pas du tout, pas du tout, s'cria avec chaleur le prince Basile, qui ne permettait plus personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, car l'Empereur a toujours su apprcier ses hautes qualits. --Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait vritablement le pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette personne de lui mettre des btons dans les roues, dit Anna Pavlovna. Le prince Basile, comprenant aussitt qui s'adressait cette allusion, reprit voix basse: Je sais positivement que Koutouzow a pos comme condition _sine qua non_ l'Empereur l'loignement du csarvitch. Savez-vous ce qu'il lui a dit: Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le rcompenser s'il fait bien. --Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date. --On dit mme, poursuivit l'homme de beaucoup de mrite, continuant faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exig de l'Empereur de ne pas venir sjourner l'arme. peine eut-il prononc ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, se dtournant comme pousss par un mme ressort, changrent un regard plein de compassion en rponse cette inconcevable navet, et poussrent un long et profond soupir. VII Pendant que ceci se passait Ptersbourg, les Franais, laissant Smolensk derrire eux, avanaient toujours et se rapprochaient de Moscou. M. Thiers, l'historien de Napolon, cherche, comme les autres, attnuer les fautes de son hros, en soutenant qu'il avait t amen jusque sous les murs de Moscou contre sa volont! Ce serait vrai, si l'on pouvait donner comme cause aux vnements de ce monde la volont d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors galement raison, en prtendant, de leur ct, que Napolon a t attir en avant par l'habilet de nos gnraux. En considrant mme le pass comme le travail d'incubation des faits qui en sont la consquence ultrieure, nous en arrivons dcouvrir entre eux une certaine connexit qui ne fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'checs a perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par son fait, il laisse de ct les fautes qu'il a pu commettre pendant le cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au dbut, et qui, en tournant au profit de son adversaire, a caus sa dfaite. Le jeu de la guerre, bien autrement compliqu, est influenc par les conditions du milieu o il s'agite, et, loin d'tre dirig par une volont unique, il est le produit du frottement et du choc des mille volonts et des mille passions individuelles qui y prennent part. Napolon, aprs avoir quitt Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer bataille d'abord Dorogobouge sur la Viazma, ensuite Czarevo-Zamichtch; par suite de diffrentes circonstances, les Russes ne purent l'accepter qu' Borodino, situ 112 verstes de Moscou. Viazma, Napolon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la capitale asiatique du grand Empire, la ville sacre des peuples d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables glises semblables des pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma mont sur son petit cheval isabelle, accompagn de sa garde, de ses aides de camp, et de ses pages; Berthier, le major gnral, rest en arrire pour faire interroger un prisonnier russe par l'interprte Lelorgne d'Ideville, rejoignit peu aprs son matre, et, le visage rayonnant de joie, arrta court son cheval devant lui. Qu'y a-t-il? demanda Napolon. --Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes commandes par Platow se runissent au gros de l'arme, et que Koutouzow est nomm gnral en chef!... Ce gaillard est trs bavard et parat fort intelligent. Napolon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, pour avoir le plaisir de le questionner lui-mme. Quelques aides de camp partirent au galop pour faire excuter cet ordre, et, un moment aprs, le serf de Denissow, celui qu'il avait cd Rostow, notre ancienne connaissance Lavrouchka, avec sa figure veille et lgrement avine, en veste de domestique militaire, cheval sur une selle de cavalerie franaise, s'approcha de Napolon, qui le fit marcher ses cts, pour l'examiner son aise. Vous tes un cosaque? lui demanda-t-il. --Oui, Votre Noblesse Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la simplicit de Napolon n'avait rien qui put rvler une imagination orientale la prsence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrme familiarit des affaires de la guerre actuelle[22], dit M. Thiers en racontant cet pisode. Lavrouchka tait ivre ou peu prs; n'ayant pas prpar temps le dner de son matre le jour prcdent, il avait t bel et bien fustig, et envoy faire main basse sur la volaille dans un village; l, s'tant laiss entraner par le charme de la maraude, il avait t enlev par les franais. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de choses dans sa vie, tait une de ces natures effrontes, prtes toutes les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises penses de leurs matres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de l'tendue de leur mesquine vanit. Face face avec Napolon, qu'il n'avait pas tard reconnatre, il fit tout son possible pour gagner ses bonnes grces. Sa prsence ne l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du marchal des logis avec les verges la main, car, du moment qu'il ne possdait rien, que pouvait-on lui prendre? Il lui rapporta, peu de choses prs, ce qui se disait parmi ses camarades; mais, lorsque Napolon lui demanda si les Russes croyaient vaincre Bonaparte, il flaira un pige dans cette question, et rflchit en fronant les sourcils. S'il doit y avoir prochainement une bataille, rpondit-il d'un air souponneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans qu'il y en ait, cela tranera en longueur. Cette phrase sibylline fut ainsi traduite l'Empereur par Lelorgne d'Ideville: Si la bataille tait donne avant trois jours, les Franais la gagneraient, mais si elle tait donne plus tard, Dieu sait ce qu'il en arriverait. Napolon, dont l'humeur tait cependant excellente pour le moment, couta sans sourire cet oracle, et se le fit rpter. Lavrouchka le remarqua, et continua faire semblant d'ignorer qui il tait. Nous savons bien que vous avez un certain Napolon qui a dj battu tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous! dit-il, laissant involontairement chapper cette vanterie patriotique, que l'interprte s'empressa du reste de passer sous silence, en ne traduisant Sa Majest que la premire partie de la phrase. La rponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur, dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napolon s'adressa Berthier. Il lui exprima le dsir d'prouver sur cet enfant des steppes du Don l'motion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec l'Empereur, avec ce mme Empereur qui avait crit sur les Pyramides son nom victorieux! On avait peine achev de le lui dire, que Lavrouchka, devinant merveille que Napolon s'attendait le voir terrifi, joua aussitt la stupfaction: il carquilla les yeux, prit un air hbt, et donna sa figure l'expression qui lui tait habituelle lorsqu'on le menait recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. peine l'interprte de Napolon, dit M. Thiers, avait-il parl, que le cosaque, saisi d'une sorte d'bahissement, ne profra plus une parole, et marcha les yeux constamment attachs sur ce conqurant, dont le nom avait pntr jusqu' lui travers les steppes de l'Orient. Toute sa loquacit s'tait subitement arrte pour faire place un sentiment d'admiration nave et silencieuse. Napolon, aprs l'avoir rcompens, lui fit donner la libert comme un oiseau qu'on rend aux champs qui l'ont vu natre[23]. Sa Majest continua donc son chemin, rvant ce Moscou qui occupait si fort son imagination, tandis que l'oiseau rendu aux champs qui l'ont vu natre retournait aux avant-postes: il songeait au rcit fantastique qu'il allait dbiter ses camarades, car il n'tait pas homme leur raconter les faits tels qu'ils s'taient passs, et leur dire tout simplement la vrit. Il demanda des cosaques qu'il rencontra sur sa route o tait son rgiment, qui faisait partie du dtachement de Platow, et le soir mme il arriva Jankow, o tait le bivouac des siens, juste au moment o Rostow montait cheval pour aller avec Iline faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reut l'ordre de les suivre. VIII La princesse Marie n'tait pas Moscou, l'abri de tout danger, comme le pensait le prince Andr. Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se rveilla comme d'une lthargie. Il fit rassembler les miliciens, et crivit au gnral en chef pour l'informer qu'il tait bien dcid rester Lissy-Gory et le dfendre jusqu' la dernire extrmit, en lui laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures ncessaires pour protger un endroit o serait fait prisonnier ou tu un des plus anciens gnraux russes! Il annona ensuite solennellement toute sa maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant sa fille, elle devait, disait-il, emmener le petit prince Bogoutcharovo, et il s'occupa immdiatement de son dpart et de celui de Dessalles. La princesse Marie, srieusement effraye de l'activit fivreuse qui succdait chez lui l'apathie des dernires semaines, ne pouvait se dcider le laisser seul, et se permit de lui dsobir pour la premire fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par l une scne des plus violentes. Son pre furieux lui reprocha ses torts imaginaires, l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonn son existence, de l'avoir brouill avec son fils, d'avoir fait sur son compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon, qu'il ne voulait plus la connatre, et lui dfendait de se montrer dsormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir t mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve irrcusable de la satisfaction cache que causait son pre sa rsolution de rester auprs de lui. Le lendemain du dpart de son petit-fils, le vieux prince revtit sa grande tenue, et se disposa aller voir le gnral en chef. Sa calche tant avance, sa fille l'aperut, tout chamarr de dcorations, s'acheminer vers une alle du jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticit qu'il avait arms. Assise sa fentre, elle prtait une oreille attentive aux ordres qu'il donnait, lorsque tout coup quelques hommes, la figure bouleverse, se mirent courir du jardin vers la maison; s'lanant aussitt au dehors, elle allait s'engager dans l'alle, lorsqu'elle vit venir elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince en uniforme, soutenu par eux et laissant traner ses pieds sans force sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumire qui se jouaient sur le groupe, travers l'pais feuillage des tilleuls, l'empchrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondment saisie: l'expression dure et rsolue de sa figure s'tait fondue en une expression soumise et humble. la vue de sa fille, il remua ses lvres impuissantes, et il s'en chappa quelques sons rauques et inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le dposa sur le divan qui lui avait tout dernirement encore caus de si folles terreurs. Le docteur, qu'on alla chercher la ville voisine, le veilla toute la nuit, et dclara que le ct droit avait t frapp de paralysie. Le sjour Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la princesse Marie fit transporter le malade Bogoutcharovo, et envoya son neveu Moscou sous la garde de Dessalles. Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, toujours dans le mme tat. Il n'avait plus sa tte: tendu sans mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots inarticuls, et l'on ne pouvait parvenir deviner s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforait videmment d'exprimer un dsir que personne n'arrivait comprendre. tait-ce une fantaisie de malade, ou l'ide d'un cerveau affaibli? Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On l'ignorait. Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie tait sre du contraire, et l'inquitude que le vieux prince tmoignait, quand elle tait en sa prsence, la confirmait dans cette supposition. Il n'y avait plus esprer de le gurir, et il tait impossible de le transporter, car on aurait risqu de le voir mourir pendant le trajet. La fin, la fin elle-mme ne serait-elle pas prfrable cet tat? se disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, et, faut-il l'avouer? elle piait ses moindres mouvements, non pour y dcouvrir un symptme rassurant, mais souvent au contraire pour y surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui tait encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler elle-mme, c'est que, depuis la maladie de son pre, toutes ses aspirations intimes, toutes ses esprances, oublies depuis tant d'annes, s'taient tout coup rveilles en elle: le rve d'une vie indpendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la tyrannie paternelle, la possibilit d'aimer et de jouir enfin du bonheur conjugal, se reprsentaient constamment son imagination comme autant de tentations du dmon. Malgr ses efforts pour les chasser loin d'elle, elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent rver et combiner le plan de sa nouvelle existence, quand lui ne serait plus l! Pour repousser la sduction de ces penses, elle avait recours la prire: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emporte par un autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en contraste complet avec l'atmosphre morale qui l'avait entoure et emprisonne jusqu' ce jour. La prire avait t alors son unique consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicite par les soucis de la vie matrielle. Il n'tait pas non plus sans danger de demeurer plus longtemps Bogoutcharovo; les Franais approchaient, et dj une proprit voisine venait d'tre dvaste par les maraudeurs. Le docteur insistait pour que l'on transportt le malade; le marchal de noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la prsence des troupes franaises quarante verstes: les villages avaient dj reu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne rpondait de rien si elle ne partait immdiatement. Elle s'y dcida enfin, et fixa son dpart au 15 septembre; les prparatifs et les ordres donner l'occuprent toute la journe du 14, mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se dshabiller, dans la chambre contigu celle de son pre. Ne pouvant dormir, elle s'approcha plus d'une fois de la porte pour couter, et elle l'entendait souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu entrer chez lui, mais la crainte l'en empchait; elle savait par exprience combien tout signe de terreur tait dsagrable son pre, qui se dtournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effar involontairement fix sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, une heure inusite, lui causerait une violente irritation!... Et jamais cependant il ne lui avait inspir autant de compassion. Un revirement s'tait opr en elle: elle redoutait maintenant de le perdre, et, en repassant dans sa mmoire les longues annes de leur vie commune, elle dcouvrait dans chacun de ses actes une preuve de son affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se glissait au milieu de son attendrissement rtrospectif, elle la chassait bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, puise, vers le matin, et ne se rveilla que fort tard. La nettet de perception qui accompagne habituellement le rveil lui dmontra clairement alors quelle tait sa proccupation constante, et, prtant l'oreille et n'entendant derrire la porte que le mme murmure, elle se dit avec un soupir de fatigue: C'est donc toujours la mme chose!... Mais qu'est-ce donc que je dsire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort? s'cria-t-elle avec dgot cette pense involontaire. Se levant la hte, elle s'habilla, fit sa prire et sortit sur le perron: on mettait les chevaux la voiture, et l'on y emballait les derniers effets. Le temps tait doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse. Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est possible de le comprendre un peu, il a la tte assez frache. Venez, il vous demande. Elle plit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur battit avec violence; rien qu' l'ide de le voir, de lui parler, lorsque son me tait remplie de penses coupables, elle prouvait une joie mle de douleur et d'angoisse. Allons, rpta le docteur. Elle le suivit et s'approcha du lit de son pre. Le malade tait couch sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et osseuses, couvertes d'un rseau de veines bleutres et noueuses, taient poses devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit tir et hagard, les lvres et les sourcils immobiles, il avait la figure singulirement ride, et son apparence dessche et malingre inspirait une piti profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la main; la main gauche de son pre serra aussitt la sienne..., on voyait qu'il l'attendait. Il rpta ce mouvement, tandis que ses sourcils et ses lvres se contractaient avec impatience. Elle le regarda effraye.... Que dsirait-il? Elle se plaa de faon qu'il pt l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa aussitt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua cette fois, des sons inarticuls se firent entendre, et enfin il pronona quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de n'tre pas compris! La difficult presque comique qu'il prouvait parler fora la princesse Marie baisser les yeux pour lui drober la vue des sanglots qu'elle avait peine rprimer. Il rpta diffrentes reprises les mmes syllabes, mais elle ne parvenait pas en saisir le sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait peur, mais cette supposition, mise haute voix, le malade secoua ngativement la tte. Il veut dire que c'est son me qui souffre! s'cria la princesse Marie, et son pre, rpondant ce cri par un signe affirmatif, lui serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine diffrents endroits, comme s'il cherchait une meilleure place. --Je pense toujours toi, dit-il presque distinctement, satisfait d'avoir t compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa fille, qui inclina la tte afin de lui cacher ses larmes: Je t'ai appele toute la nuit, murmura-t-il. --Si j'avais su, rpondit-elle.... Je craignais de venir. Il lui serra la main. Tu ne dormais donc pas? --Non, rpondit-elle en faisant un signe de tte ngatif. Subissant malgr elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et paraissait prouver la mme difficult exprimer sa pense. --Ma petite me, murmura-t-il, ou ma petite amie! La princesse Marie ne put saisir au juste l'expression dont il s'tait servi, mais son regard lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. Pourquoi n'es-tu pas venue? --Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille. --Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci! Et deux larmes brlantes jaillirent de ses yeux.... Appelez Andrioucha! dit-il tout coup d'un air gar.... --J'ai reu une lettre de lui, rpondit la princesse Marie. Il la regarda avec surprise. O donc est-il? -- l'arme, mon pre, Smolensk! Longtemps il garda le silence, les paupires closes, puis il les releva et fit un signe affirmatif, comme pour dire sa fille qu'il avait enfin retrouv la mmoire, et qu'il se souvenait de tout. Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont perdue! Et il sanglota. S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un lger mouvement dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il prononait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie, de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire. Une heureuse inspiration claira Tikhone: il avait devin! Va mettre ta robe blanche, je l'aime.... --C'est cela! dit-il en se tournant vers la princesse Marie. ces paroles, elle se prit pleurer avec une telle violence, que le docteur l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le temps de matriser son motion et de terminer ses prparatifs de dpart. Le vieux prince continua parler de son fils, de la guerre, de l'Empereur, et, fronant les sourcils d'un air irrit, il levait de plus en plus sa voix enroue, lorsque soudain il fut frapp d'un second et dernier coup de paralysie. Le temps s'tait clairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur, mais la princesse Marie, arrte sur le balcon, ne se rendait compte de rien, ne pensait rien et n'prouvait qu'une chose, un redoublement de tendresse pour son pre, elle ne l'avait jamais autant aim qu'en ce moment-l. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers l'tang, en passant par l'alle de tilleuls nouvellement plante par son frre. Oui, j'ai souhait sa mort, disait-elle tout haut dans son motion. J'ai dsir voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais quoi me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus? Elle fit le tour du jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir elle, en compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait dclar ne pas vouloir quitter Bogoutcharovo. C'tait le marchal de la noblesse du district, qui arrivait tout exprs pour reprsenter la princesse Marie l'urgence du dpart. Elle l'couta sans l'entendre, l'invita la suivre dans la salle manger, lui proposa de djeuner et le fit asseoir ct d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agite et inquite, s'excusa auprs de son hte et se dirigea vers l'appartement de son pre; le docteur parut sur le seuil de la porte. Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez! lui dit-il avec autorit. Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord mme de l'tang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne sut combien de temps elle y tait reste. Tout coup, un bruit de pas qui couraient sur le chemin sabl la tira brusquement de sa rverie: c'tait Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoye sa recherche, et qui s'arrta, effare, sa vue. Venez, princesse!... le prince.... --J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le temps d'achever sa phrase, courut vers la maison. --Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait l'entre, la volont de Dieu s'est accomplie!... Rsignez-vous! --Ce n'est pas vrai, laissez-moi! s'cria-t-elle avec une poignante angoisse. Le docteur chercha la retenir, mais elle le repoussa et passa outre. Pourquoi m'arrtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifies? se disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils l? Elle ouvrit la porte de la chambre de son pre; la lumire y entrait maintenant flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une demi-obscurit; elle prouva une terreur indicible. La vieille bonne et quelques femmes entouraient le lit; elles reculrent sa vue, et lui laissrent voir, en s'cartant, la figure svre mais calme du mort.... Elle resta cloue sur le seuil. Non, il n'est pas mort, c'est impossible! se dit-elle. Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funbre, et posa ses lvres sur la joue de son pre; mais ce contact elle tressaillit et se rejeta en arrire: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir s'vanouit pour faire place un sentiment d'horreur et de crainte caus par ce qu'elle voyait devant elle. Il n'est plus, il n'est plus, et sa place quelque chose d'horrible, un mystre effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba vanouie dans les bras du docteur qui l'avait suivie. Les femmes s'acquittrent, en prsence de Tikhone et du docteur, du soin de laver le corps; elles lui bandrent la mchoire, pour l'empcher, en se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachrent les pieds, pour les empcher de s'carter. Ensuite, elles le revtirent de son uniforme orn de dcorations, et le couchrent sur une petite table. Tout fut excut selon l'usage, le cercueil se trouva prt le soir comme par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent placs autour, on parpilla du genivre sur le plancher, et le lecteur commena psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localit, des trangers mme, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui frmissent et se cabrent la vue d'un cheval mort,--car eux aussi avaient peur,--le marchal de noblesse, le starosta du village, les femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixs sur le corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la main froide et raidie du vieux prince. IX Bogoutcharovo n'avait jamais t dans les bonnes grces de son vieux matre; les paysans de cette terre diffraient de ceux de Lissy-Gory par leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de la steppe. Le prince rendait justice leur assiduit au travail, et les faisait souvent venir Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un tang ou un foss; mais il ne les aimait pas, cause de leur sauvagerie. Le sjour du prince Andr parmi eux, ses rformes, ses hpitaux, ses coles, la rduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur matre appelait le trait saillant de leur caractre, la sauvagerie. Les bruits les plus tranges trouvaient toujours crance parmi eux: tantt on y racontait que toute leur population allait tre inscrite dans les rangs des cosaques, qu'on allait la faire passer une nouvelle religion; tantt, revenant sur le serment prt Paul Ier en 1797, on y parlait de la libert qu'il leur aurait donne, et que les seigneurs avaient reprise, ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait rgner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait permis et tellement simplifi qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'taient-elles allies dans leur imagination leurs vagues et confuses notions sur l'Antchrist, sur la fin du monde et sur la libert sans entraves. Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages appartenant des particuliers et la couronne, mais les particuliers vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de domestiques serfs (dvorovo) et de gens sachant lire et crire, de sorte que parmi ces paysans les courants mystrieux de la vie nationale et populaire, dont les sources restent si souvent des mystres pour les contemporains, prenaient une force et une intensit particulires. Ainsi, par exemple, une vingtaine d'annes auparavant, les paysans de Bogoutcharovo, entrans par ceux des districts voisins, avaient migr en masse, comme un vritable passage d'oiseaux, allant du ct du Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, taient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce qu'elles possdaient et quittrent leurs foyers en caravanes; les uns se rachetrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces malheureux furent svrement punis et envoys en Sibrie, d'autres prirent de faim et de froid en route, le reste revint Bogoutcharovo, et le mouvement se calma peu peu, de mme qu'il avait commenc sans cause apparente. Dans ce moment, un courant d'ides analogue continuait sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on ft en relations journalires avec le peuple, il tait facile de constater en 1812 qu'il tait profondment travaill par ces influences mystrieuses, et qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, qu'une occasion favorable. Alpatitch, install Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la manire d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs frres de Lissy-Gory, dont ils n'taient cependant spars que par une distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant la merci des cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des relations avec les Franais, dont certaines proclamations circulaient parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dvous, qu'un nomm Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de conduire un convoi de la couronne, racontait ses amis que les cosaques dtruisaient les villages dserts par les habitants, mais que les Franais les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait apport du bourg voisin la proclamation d'un gnral franais, o il tait dit qu'il ne serait fait aucun mal quiconque resterait chez lui, qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achterait; et l'appui de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats taient faux. Enfin, et c'tait l le plus important, Alpatitch apprit que, le matin mme du jour o il avait ordonn au starosta de rclamer des chevaux et des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les paysans, assembls en conseil, avaient dcid de ne pas obir cet ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de temps perdre: le marchal de noblesse, venu tout exprs Bogoutcharovo, avait insist sur le dpart immdiat de la princesse Marie, en disant qu'il ne rpondait plus de sa scurit au del du lendemain 16 aot, et, malgr sa promesse de revenir assister l'enterrement du prince, il en fut empch par suite d'un mouvement subit des Franais, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille et ses effets les plus prcieux. Le starosta Drone, que son dfunt matre appelait Dronouchka, administrait depuis tantt trente ans la commune de Bogoutcharovo. C'tait un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois hommes faits, vivent jusqu' soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'taient trente. Drone fut appel aux fonctions de starosta bourgmestre peu aprs l'migration vers les Eaux chaudes, laquelle il avait pris part comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une faon, irrprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus que leur matre, qui le respectait et l'appelait en plaisantant le ministre. Jamais Drone n'avait t ni malade ni ivre; jamais non plus, malgr les travaux les plus pnibles, et les nuits passes quelquefois sans sommeil, il ne paraissait fatigu, et, bien qu'il ne st ni lire ni crire, jamais il ne s'tait tromp ni dans ses comptes, ni dans le nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'normes chariots pour les vendre la ville voisine, ni dans la quantit de gerbes de bl que donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce mme Drone reut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les quipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes atteles pour le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, l'excution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la moindre difficult, car on comptait dans le village 230 mnages, pour la plupart fort leur aise. Drone baissa nanmoins les yeux, sans rien dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch complta, en lui indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des charrettes. Le starosta lui rpondit alors que les chevaux de ces paysans taient en course. L'intendant en nomma d'autres. Ceux-l n'en ont plus, ils sont lous la couronne, rpondit Drone; quant au reste, ils sont puiss de fatigue, et la mauvaise nourriture en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en runir un nombre suffisant, non seulement pour les bagages, mais mme pour les voitures. Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone tait un modle de starosta bourgmestre, de son ct Alpatitch tait un rgisseur hors ligne; il comprit donc aussitt que ces rponses n'exprimaient pas les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui subissait l'entranement d'un nouveau courant d'ides. Il n'ignorait pas non plus que les paysans dtestaient Drone le richard et qu'au fond celui-ci hsitait entre les deux camps, le propritaire et les paysans; il en voyait un signe certain dans l'indcision de son regard. S'approchant avec impatience de son subordonn: coute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme a! Son Excellence le prince Andr Nicolavitch m'a ordonn de vous faire tous partir, afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a mme l-dessus un ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un tratre.... Tu entends? --J'entends, repartit Drone sans lever les yeux. Alpatitch ne se contenta pas de cette rponse: Drone, Drone, a ira mal! ajouta-t-il en secouant la tte. Crois-moi, ne t'entte pas.... Je vois clair en toi, je vois mme, tu le sais, trois archines de profondeur sous tes pieds! Alors, tirant sa main de son gilet, il indiqua le plancher d'un geste thtral. Drone le regarda de ct avec une certaine motion, mais reporta aussitt ses yeux sur le plancher. Laisse l ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient galement prtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas l'assemble, tu entends? Drone se jeta ses genoux. Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs! --Je t'ordonne, reprit svrement Alpatitch, de renoncer ton projet; je vois clair, tu sais, sous tes pieds!... Il savait que son habilet lever les abeilles, sa connaissance du moment prcis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt annes, de service auprs du vieux prince, lui avaient acquis la rputation de sorcier. Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrta. Voyons, que vous a-t-il donc pouss dans la cervelle? Hein? Que vous tes-vous imagin? --Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas raison, je leur ai dit tous que.... --Boivent-ils? demanda brusquement le rgisseur. --Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont dfonc une seconde tonne. --Eh bien, coute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire qu'ils ne pensent plus toutes ces sottises et qu'ils fournissent les charrettes. --C'est bien! rpondit Drone. Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouvern tout ce monde-l pour ignorer que le meilleur moyen tait encore de ne pas admettre la possibilit d'une rsistance. Il eut donc l'air de se contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprta, sans rien dire, aller requrir la force publique. Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemble, runie devant le cabaret du village, avait dcid de n'en pas livrer et d'envoyer tous les chevaux dans la fort! Alpatitch donna alors l'ordre de dcharger les voitures qui avaient amen son bagage de Lissy-Gory, de tenir prts ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hte pour rendre compte aux autorits de ce qui se passait. X La princesse Marie, retire chez elle aprs l'enterrement de son pre, n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui dire, travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement au dpart. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le bourgmestre.) tendue sur son divan, brise par la douleur, elle lui rpondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter Bogoutcharovo, et qu'elle demandait tre laisse en paix. Couche tout de son long, le visage tourn vers la muraille, elle passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa tte, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses penses flottantes et confuses revenaient constamment aux mmes sujets, la mort, l'irrvocabilit des dcrets de Dieu, l'iniquit de son me, cette iniquit dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son pre, et qui l'empchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi. Sa chambre, oriente vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil couchant. Pntrant par les fentres, ils l'clairrent tout coup, illuminrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses penses changrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa ses cheveux, et s'approcha de la croise, en aspirant instinctivement la frache brise de cette belle soire. Tu peux donc prsent jouir en paix de la beaut du ciel? se dit-elle. Il n'est plus, personne ne t'en empchera dsormais! Et, se laissant tomber sur une chaise, elle posa sa tte sur l'appui de la fentre. Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire borde de pleureuses, qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La princesse Marie se souvint aussitt de son inimiti passe, de la jalousie qu'elle lui avait inspire, du changement qui s'tait opr en _lui_ dans ces derniers temps o il n'avait plus souffert la prsence de la jeune Franaise.... N'tait-ce pas l une preuve vidente de l'injustice de mes soupons? Est-ce moi, moi qui ai souhait sa mort, juger mon prochain? pensa-t-elle en se retraant vivement la pnible situation de sa compagne, traite par elle avec une froideur marque, dpendante de ses bonts, et oblige de vivre sous un toit tranger. La piti l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les deux. L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager avec elle, l'oubli de leurs diffrends devant ce malheur commun, serait sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et l-haut, il rendait srement justice son affection et sa reconnaissance! La princesse Marie coutait avec plaisir le son de sa voix, et la regardait de temps en temps, mais sans prter grande attention ses paroles. Chre princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous n'ayez pu, et ne puissiez encore songer vous-mme; aussi mon dvouement m'oblige-t-il le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il parl de votre dpart? La princesse Marie ne rpondit pas: le vague de ses penses l'empchait de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. Un dpart? Pourquoi? Que m'importe prsent? se disait-elle. Vous ne savez peut-tre pas, chre Marie, reprit Mlle Bourrienne, que notre situation est dangereuse, que nous sommes entoures par les Franais.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrtes, et Dieu seul sait... La princesse Marie la regarda stupfaite. Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffrent.... Je ne m'loignerai pas de lui... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant moi je ne veux rien. --Nous en avons caus, il espre pouvoir nous faire partir demain, mais mon avis il vaudrait mieux rester o nous sommes, tomber entre les mains des soldats ou des paysans rvolts serait affreux! Et Mlle Bourrienne tira de sa poche une proclamation du gnral Rameau, qui engageait les habitants ne pas quitter leurs demeures, et leur promettait dans ce cas la protection des autorits franaises. Il serait prfrable, je pense, de nous adresser directement ce gnral, car il nous tmoignera tout le respect possible. La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit convulsivement. De qui la tenez-vous? dit-elle. --On aura probablement su que j'tais Franaise, reprit Mlle Bourrienne en rougissant. La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le cabinet de son frre, et y appela Douniacha. Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis Amalia Karlovna que je veux tre seule! Il faut partir, partir au plus vite! s'cria-t-elle, pouvante l'ide de tomber entre les mains des Franais. Que dirait le prince Andr si cela arrivait! l'ide de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du gnral Rameau, et de devenir son oblige, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fiert rvolte, elle rougissait et plissait de colre tour tour. Son imagination lui dpeignait l'humiliation qu'elle aurait subir: Les Franais s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette pice, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charit un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute frache de mon pre, pour voler ses croix et ses dcorations.... Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai tmoigner ma douleur une fausse sympathie. Voil ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frre et de son pre; car n'tait-elle pas leur reprsentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-mmes? Comme elle cherchait se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la ncessit, le dsir mme de vivre, qu'elle croyait jamais teint en elle par la mort de son pre, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle. mue, agite, elle appelait et questionnait tour tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Franais. L'architecte, moiti endormi, se borna sourire et rpondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze annes passes au service du vieux prince. La figure puise et fatigue de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il rpondit, avec une obissance passive, toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu' terre, s'arrta sur le seuil de la porte. Dronouchka... lui dit-elle, en s'adressant lui comme un vieil et fidle ami, car n'tait-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle tait encore enfant, lui rapportait son pain d'pice chaque fois qu'il allait la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... Dronouchka, aujourd'hui, aprs le malheur qui... Elle s'arrta suffoque par l'motion. Nous marchons tous sous l'gide de Dieu, dit Drone avec un soupir. --Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir? --Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir! --On m'a assur qu'il y avait du danger le faire, cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... et cependant je tiens quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour. Drone garda le silence, et lui lana un regard la drobe. Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantt Jakow Alpatitch. --Pourquoi n'y en a-t-il pas? --C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont t enlevs par les troupes, les autres sont morts, c'est une mauvaise anne.... Et ce n'est rien encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruin! --Les paysans sont ruins?... Ils n'ont plus de bl? demanda la princesse Marie, qui l'coutait avec surprise. --Il n'y a plus qu' mourir de faim, reprit Drone: quant des charrettes, il n'y en a pas. --Mais pourquoi ne pas m'en avoir prvenue, Dronouchka? Ne peut-on les secourir? Je ferai mon possible... Il lui paraissait si trange de se dire qu'au moment o son coeur dbordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches vivant cte cte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! Elle savait confusment qu'il y avait toujours du bl en rserve, et que l'on distribuait parfois ce bl aux paysans; elle savait aussi que ni son frre ni son pre ne l'auraient refus leurs serfs, et elle tait prte prendre sur elle la responsabilit de cette dcision: Nous avons ici, n'est-ce pas, du bl appartenant au matre, mon frre? poursuivit-elle, dsireuse de connatre le vritable tat des choses. --Le bl du matre est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince avait dfendu de le vendre. --Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise au nom de mon frre. Drone soupira pour toute rponse. Donne-le-leur tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frre, que ce qui est nous est eux. Nous n'pargnerons rien pour les aider, dis-le-leur. Drone l'avait regarde sans mot dire. Au nom de Dieu, relve-moi de mon emploi, notre petite mre, s'cria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi honntement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en supplie! La princesse Marie, tonne, ne comprenant rien sa requte, l'assura que jamais elle n'avait dout de sa fidlit, qu'elle ferait tout son possible pour lui et les paysans, et le congdia sur cette promesse. XI Une heure plus tard, Douniacha vint dire sa matresse que Drone tait revenu annoncer que les paysans, rassembls par lui sur l'ordre de la princesse, attendaient sa venue. Mais je ne les ai jamais appels! dit la princesse Marie interdite: j'ai simplement command Drone de leur distribuer le bl. --Mais alors, princesse, notre mre, renvoyez-les sans leur parler. Ils vous trompent, voil tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, au nom du ciel!... --Ils me trompent, dis-tu? --J'en suis sre. Suivez mon conseil. Demandez la vieille bonne, elle vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur ide! --C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone. Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient t rassembls sur l'ordre de la princesse. Mais, Drone, je n'ai jamais donn cet ordre: je t'ai pri de faire une distribution de bl, rien de plus. Drone soupira sans rpondre. Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hsitation. --Non, non, j'irai moi-mme m'expliquer avec eux... Et la princesse Marie descendit les degrs du perron, malgr les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec l'architecte: Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du bl en change de leur consentement rester ici, et que, moi, je vais partir et les livrer aux Franais? se disait-elle, chemin faisant. Je leur annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons l-bas, dans le bien de Moscou, ainsi que des provisions... car Andr, j'en suis sre, aurait fait plus encore ma place! La foule rassemble s'agita sa vue, et se dcouvrit avec respect. Le crpuscule tait tomb: la princesse Marie marchait les yeux baisss, s'embarrassant chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle s'arrta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; leur grand nombre l'intimidait, et l'empchait de les reconnatre.... Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court son hsitation, elle trouva dans la conscience de son devoir l'nergie ncessaire: Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris que la guerre vous avait ruins, c'est notre sort tous; soyez srs que je ferai tout ce qui dpendra de moi pour vous soulager. Il faut que je parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous donne tout!... prenez notre bl.... Qu'il n'y ait pas de misre parmi vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien prs de Moscou: l-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logs et nourris! La princesse Marie s'arrta, on entendait quelques soupirs dans la foule: J'agis au nom de mon dfunt pre, reprit-elle, il a t un bon matre, vous le savez, et au nom de mon frre et de son fils. Elle s'arrta de nouveau; personne ne prit la parole. Le mme malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce qui est moi est vous, dit-elle en terminant; et elle regardait ceux qui l'entouraient. Leurs yeux taient toujours fixs sur elle, et leurs physionomies ne lui offraient qu'une seule et mme expression dont elle ne pouvait se rendre compte. tait-ce de la curiosit, du dvouement, de la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner. Nous sommes trs reconnaissants de vos bonts, dit enfin une voix... seulement nous ne toucherons pas au bl du seigneur. --Pourquoi cela? reprit la princesse Marie. Elle ne reut pas de rponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son regard: Pourquoi le refusez-vous? Mme silence. Elle sentit qu'elle se troublait; enfin, avisant un vieillard appuy sur un bton, elle s'adressa directement lui: Pourquoi ne rponds-tu pas? lui dit-elle. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous? Mais le vieillard dtourna brusquement la tte, et, l'inclinant aussi bas que possible, murmura: Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du bl? Tu veux que nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!... --Pars, pars seule, s'crirent la fois plusieurs voix, et les visages reprirent la mme expression: ce n'tait plus assurment ni de la curiosit ni de la reconnaissance, mais bien une rsolution irrite et opinitre. --Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi vous ruinera! Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles. Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de ton bl, nous le refusons! La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et effraye de leur inconcevable enttement, elle baissa la tte son tour, sortit pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison. Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle t ruse, hein?... Pourquoi veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son bl, nous n'en avons pas besoin! criait-on de tous cts, pendant que Drone, qui l'avait suivie, recevait ses instructions. Dcide plus que jamais partir, elle lui ritra l'ordre de lui fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, o elle s'absorba dans ses douloureuses penses. XII Elle resta longtemps, cette nuit-l, accoude la fentre. Un bruit confus de voix montait jusqu' elle du village en rvolte, mais elle ne songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus deviner quel pouvait tre le motif de leur trange conduite. Les tristes proccupations du moment effaaient de son coeur les amers regrets du pass, et, tout entire sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait agir par elle-mme, peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. Le vent, qui tait tomb au coucher du soleil, laissait la nuit s'tendre, tranquille et frache, sur toute la nature. Le bruit des voix s'teignit peu peu, le coq chanta, et la pleine lune s'leva doucement au-dessus des tilleuls du jardin. Les paisses vapeurs de la rose envelopprent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et dans l'habitation. La princesse Marie rvait toujours: elle rvait ce pass encore si proche d'elle, la maladie, aux derniers moments de son pre, en cartant toutefois de sa pense la scne de sa mort, dont elle ne se sentait pas la force de se retracer les sinistres dtails, cette heure silencieuse et pleine de mystre. Elle se rappela aussi la nuit qui avait prcd la dernire attaque, cette nuit o, pressentant la catastrophe prochaine, elle tait reste fort tard, et malgr lui, auprs du malade. Ne pouvant dormir, elle tait descendue sur la pointe des pieds, pour couter travers la porte qui donnait dans la serre, o son pre couchait cette fois, et elle l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatigue. Elle devinait son envie de causer. Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appele? Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprs de lui, la place de Tikhone? J'aurais d entrer dans ce moment, car je suis sre de l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il tait triste, abattu, et Tikhone ne pouvait le comprendre!... Et la pauvre fille, prononant tout haut les dernires paroles de tendresse qu'il lui avait adresses le jour de sa mort, clata en sanglots; cette explosion soulagea son coeur oppress. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel elle s'tait penche, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle avait pu, pour la premire fois, compter les rides profondes: Que voulait-il dire en m'appelant sa petite me? quoi pense-t-il prsent? se demanda-t-elle, et elle prouva une terreur folle, comme lorsque ses lvres avaient effleur la joue glace du mort: elle crut le voir apparatre, tel qu'elle l'avait vu, couch dans son cercueil, la tte bande, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur voqu par ce souvenir, envahissaient tout son tre. En vain essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, dmesurment ouverts, fixs sur le paysage clair par la lune, et sur les grandes ombres projetes par ses rayons, s'attendaient voir surgir tout coup la funbre vision. Retenue, enchane sa place par le silence solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme ptrifie. Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha! rpta-t-elle d'une voix rauque, avec un effort dsespr... et, s'arrachant brusquement sa contemplation, elle s'lana la rencontre de ses femmes, qui accouraient, effrayes, son cri d'appel. XIII Le 17 du mois d'aot, Rostow et Iline, accompagns d'un planton et de Lavrouchka, renvoy, comme on le sait, par Napolon, se mirent en selle et quittrent leur bivouac de Jankovo, situ 15 verstes de Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et dcouvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, chacune des deux armes tait une gale distance de Bogoutcharovo; l'avant-garde russe et l'avant-garde franaise pouvaient donc s'y rencontrer d'un moment l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de la nourriture de ses hommes, Rostow dsirait-il s'emparer le premier des vivres qui devaient probablement s'y trouver. Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement taient restes dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient Lavrouchka sur Napolon, riaient aux clats de ses rcits, et luttaient entre eux de vitesse, afin d'prouver les mrites de leurs nouvelles acquisitions. Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la grande rue appartnt l'ancien fianc de sa soeur. En le rejoignant, Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distanc. Quant moi, s'cria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrire, car cette franaise (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il tait mont) est une merveille!... Mettant leurs chevaux au pas, ils atteignirent la grange, autour de laquelle tait rassemble une foule de paysans. Quelques-uns d'entre eux se dcouvrirent en les apercevant; d'autres se bornrent les regarder avec curiosit. Deux grands vieux paysans, dont les visages rids taient orns d'une barbe peu fournie, sortirent ce moment du cabaret en titubant, et s'approchrent des officiers, en chantant tue-tte. Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin? --Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline. --La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux vieux, avec un sourire bat. --Qui tes-vous? demanda Rostow un paysan, qui faisait partie du groupe. --Nous sommes des Franais! repartit en riant Iline, et voil Napolon en personne! ajouta-t-il en dsignant Lavrouchka. --Laissez donc, vous tes des Russes, dit leur interlocuteur. --tes-vous en grande force, ici? demanda un second. --Oui, en trs grande force, rpliqua Rostow.... Mais que faites-vous donc l tous ensembles? est-ce fte aujourd'hui? --Les vieux se sont runis pour les affaires de la commune. leur rpondit le paysan en s'loignant. Dans ce moment, deux femmes et un homme coiff d'un chapeau blanc se dirigeaient vers eux par la grand'route. La rose est moi, gare qui la touche! s'cria Iline en remarquant que l'une des deux venait hardiment lui: c'tait Douniacha. --Elle sera nous! rpliqua Lavrouchka, en faisant un signe Iline. --Que dsirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant. --La princesse voudrait connatre le nom de votre rgiment et le vtre? --Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant moi, je suis votre trs humble serviteur. --La cau... au... se... rie, chantait toujours gaiement le paysan ivre, qui les regardait d'un air abruti. Douniacha tait suivie d'Alpatitch, qui s'tait dj dcouvert respectueusement: --Oserais-je dranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son gilet avec une politesse o se trahissait nanmoins un lger ddain, provoqu sans doute par la grande jeunesse de l'officier.... --Ma matresse, la fille du gnral en chef prince Nicolas Andrvitch Bolkonsky, dcd le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, et la faute en est la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en dsignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agrable, je pense, que de... Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient comme des taons autour des chevaux. --Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, excuse-nous, disaient-ils en continuant sourire btement. Rostow ne put s'empcher de les regarder en souriant comme eux. -- moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec dignit. --Non, il n'y a pas l de quoi s'amuser, rpondit Rostow en avanant de quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il? --J'ai l'honneur de dclarer Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre leur matresse de quitter la proprit, et qu'ils la menacent de dteler ses chevaux.... Tout est emball depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route! --Impossible? s'cria Rostow. --C'est la pure vrit, Excellence! Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les dtails de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le bl de la rserve, et son explication avec Drone, avaient empir la situation, au point que ce dernier s'tait dfinitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs l'intendant, et refusait de paratre devant lui. Lorsque la princesse avait donn l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, runis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dtelleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, car il tait dfendu, disaient-ils, de quitter son foyer. Alpatitch avait essay en vain de leur faire entendre raison. Drone tait invisible, mais Karp avait dclar qu'ils s'opposeraient au dpart de la princesse, que c'tait agir contre les ordres reus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le pass, la servir et lui obir. La princesse Marie s'tait cependant rsolue, en dpit des reprsentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de service, partir cote que cote, et l'on mettait dj les chevaux aux voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la grand'route, fit perdre la tte tout le monde; les prenant pour des Franais, les gens de l'curie s'enfuirent toutes jambes, et il s'leva dans la maison un choeur de lamentations dsespres. Aussi Rostow fut-il reu en librateur. Il entra dans le salon o la princesse Marie, terrifie et ahurie, attendait son arrt. N'ayant mme plus la force de penser, elle put peine comprendre au premier moment qui il tait et ce qu'il lui voulait. Mais sa physionomie, sa dmarche, au premier mot qu'elle l'entendit prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un compatriote, un homme de sa socit. Fixant sur lui ses yeux lumineux et profonds, elle prit la parole d'une voix saccade et tremblante d'motion. Quel trange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer cette pauvre fille abme de douleur, et abandonne seule, sans protection, la merci de grossiers paysans rvolts..., se disait Rostow, qui ne pouvait s'empcher de donner un coloris romanesque cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui faisait son timide rcit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses traits et dans leur expression! Lorsqu'elle lui fit part de l'incident qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son pre, l'motion fut la plus forte et elle dtourna un moment la tte comme si elle craignait de laisser croire Rostow qu'elle cherchait l'attendrir outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitt un regard de reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier sa laideur. Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gr au hasard qui m'a amen ici, et qui me permet de me mettre votre entire disposition. Partez.... Je vous rponds, sur mon honneur, que personne n'osera vous causer le moindre dsagrment; accordez-moi seulement l'autorisation de vous escorter... Et, la saluant aussi respectueusement que si elle avait t une princesse du sang, il se dirigea vers la porte. Son respect semblait dire qu'il aurait t heureux de nouer plus ample connaissance avec elle, mais que sa discrtion l'empchait de profiter de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien. C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprcia sa conduite. Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en franais: j'espre encore n'tre victime que d'un malentendu, et j'espre surtout que vous ne trouverez pas de coupables! Et elle fondit en larmes: Pardon! dit-elle avec vivacit. Rostow fit un geste pour cacher son motion, et sortit aprs lui avoir adress encore un profond salut. XIV Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est ravissante!... on l'appelle Douniacha, s'cria Iline en apercevant son ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immdiatement. Il devina que son chef et son hros n'tait pas d'humeur plaisanter, car il en reut un coup d'oeil irrit, et le vit s'loigner rapidement dans la direction du village. Je leur en ferai voir, ces brigands! murmurait Rostow. Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin grand'peine: Quelles sont les mesures que vous avez daign prendre? lui demanda-t-il humblement. --Quelles mesures, vieil imbcile? dit le hussard, en le menaant de ses poings ferms. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se rvoltent, et tu te bornes les regarder, tu ne sais mme pas te faire obir! Tu es un tratre.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai corcher vifs! L-dessus, comme s'il et craint d'puiser la colre amasse dans son coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le sentiment d'une offense immrite, se mit le suivre, tant bien que mal; il lui communiquait en marchant ses rflexions sur les paysans rvolts, il cherchait lui faire comprendre que, grce leur opinitre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en lutte ouverte avec eux sans le secours de la force arme, et que ds lors il serait prfrable de la requrir. Je leur en donnerai de la force arme! Ils verront, ils verront! rptait Nicolas, sans penser ce qu'il disait. En proie une irritation violente et irrflchie, il marchait rsolument vers la foule groupe autour de la grange. Bien que Rostow n'et pas de plan prmdit, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amnerait un bon rsultat; sa dmarche ferme et hardie, son visage contract par la colre, firent galement comprendre aux paysans que le moment de rendre compte de leur conduite tait venu. Pendant l'entretien de Rostow avec la princesse Marie, un certain dsarroi s'tait dj manifest parmi eux; plusieurs, que la peur commenait gagner, assuraient que les nouveaux venus taient bien rellement des Russes et qu'ils se fcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui tait de cet avis, n'hsita pas l'exprimer haute voix, mais Karp et ses adhrents le prirent aussitt partie. Pendant combien d'annes n'as-tu pas dvor la commune belles dents? s'cria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un vase plein d'argent, tu le dterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te faire, toi, le pillage de nos maisons? --Nous savons qu'il a t ordonn, criait un autre, de ne pas quitter son village, et de ne rien emporter, pas mme un grain de bl, et la voil, elle, qui veut partir! --C'tait ton dadais de fils d'tre soldat, mais a t'a fait de la peine, et c'est mon Vania, moi, qui a t ras, dit son tour un petit vieillard avec violence.... --Il ne nous reste plus qu' mourir!... Oui, mourir! --On ne m'a pas encore enlev mes fonctions, rpliqua Drone. --C'est a, c'est a, tu n'es pas encore renvoy, mais tu t'es repu! Aussitt que Karp vit venir Rostow, accompagn de Lavrouchka, d'Iline et d'Alpatitch, il alla sa rencontre, les doigts passs dans sa ceinture, et le sourire aux lvres. Drone, au contraire, s'tait dissimul dans les derniers rangs, et la foule se resserra. H! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant droit sur eux. --Le staroste? Que lui voulez-vous? demanda Karp. Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tte vacilla sous le coup qui l'avait frapp. -- bas les bonnets, tratres! cria Rostow d'une voix foudroyante. --O est le staroste? rpta-t-il. --Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les ttes se dcouvrirent une une. --Nous ne nous rvoltons pas, nous obissons aux ordres reus, reprit Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns.... --Nous avons suivi les conseils des anciens. --Vous osez me rpondre, tas de brigands! s'cria Rostow en saisissant au collet le grand Karp. --Hol, mes amis, garrottez-le? Lavrouchka s'lana sur lui et s'empara de ses mains. Il faudrait que les ntres, qui sont au bas de la monte, vinssent nous aider, dit-il. --C'est inutile, rpondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, il en appela deux par leur nom et leur commanda de dtacher leurs ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obirent en silence. --O est le staroste? rptait Rostow. Drone, le visage ple et les sourcils froncs, se dcida enfin paratre. C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka! s'cria Rostow avec autorit, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de rsistance. Et en effet deux autres hommes du groupe s'approchrent, et Drone dnoua lui-mme sa ceinture pour se faire attacher les mains. Quant vous, poursuivit Rostow, coutez-moi tous...: vous allez retourner chez vous l'instant, et que je n'entende plus un mot! --Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voil tout! --Je vous l'avais bien dit, c'tait contre les ordres, murmurrent plusieurs paysans la fois, en s'adressant mutuellement des reproches. --Je vous en avais prvenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en pleine possession de son droit: c'est mal, trs mal vous, mes enfants! --Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre ct, lui rpondit-on, et la foule se spara tranquillement. Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les suivirent: Cela te va bien, disait l'un d'eux Karp, je vais te regarder mon aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux matres, quoi songeais-tu? --Tu es un imbcile, voil tout, un imbcile! rptait le second d'un air gouailleur. Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage taient attels, et les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs matres, sous la surveillance de Drone, qui avait t relch sur la demande de la princesse. Attention ceci! disait l'un des paysans, un jeune garon, de haute taille et d'une physionomie avenante, son camarade qui venait de recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... Elle vaut cher... ne va pas la jeter tout btement ou la ficeler sans soin, elle s'raillera.... Il faut que tout se fasse honntement et bien.... Voil, comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait. --Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant sous le poids des armoires de la bibliothque.... Ne me pousse pas!... Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux livres!... --Ma foi, ceux qui les ont crits n'ont pas fln! reprit le jeune garon en indiquant des dictionnaires couchs en travers. Rostow, ne voulant pas s'imposer la princesse Marie, ne retourna pas chez elle, mais attendit son dpart au village. Lorsque les voitures se mirent en route, il monta cheval et l'accompagna douze verstes de distance jusqu' Jankovo, qui tait occup par nos troupes. Arriv au relais, il prit respectueusement cong d'elle, et lui baisa la main. Vous me remplissez de confusion, lui rpondit-il en rougissant aux effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de mme.... Si nous n'avions eu que des paysans combattre, l'ennemi ne se serait pas avanc aussi loin dans le pays, ajouta-t-il d'un ton embarrass, et, passant un autre sujet: Je suis heureux d'avoir eu l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir dans des circonstances plus favorables! Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une motion attendrie; elle sentait qu'il mritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que serait-elle devenue? N'aurait-elle pas t infailliblement la victime des paysans rvolts, ou ne serait-elle pas tombe entre les mains des Franais? Pour la sauver, ne s'tait-il pas expos aux plus grands dangers, et son me, pleine de noblesse et de bont, n'avait-elle pas su compatir sa position et sa douleur? Ses yeux, si bons, si honntes, s'taient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parl, et ce souvenir restait grav dans son coeur. En lui disant adieu, elle prouva son tour une motion trange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas dj. Sans doute elle avait honte de s'avouer elle-mme qu'elle s'tait subitement prise d'un homme qui peut-tre ne l'aimerait jamais; mais elle se consolait la pense que personne ne le saurait, et qu'il n'y avait aucun crime aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait son premier et son dernier amour. Il a fallu qu'il arrivt Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refust mon frre, se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet enchanement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce bonheur, peine entrevu, pourrait un jour devenir une ralit! Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il avait eu le talent de dcouvrir une des plus riches hritires de Russie, il se fcha srieusement; mais au fond du coeur il s'avouait qu'il ne pouvait dsirer ni faire rien de mieux que d'pouser la sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la douce crature qui le considrait comme son sauveur!... Et, d'un autre ct, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de rtablir celle de son pre?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le serment qu'il lui avait fait? C'tait prcisment ce souvenir qui l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion Bogoutcharovo. CHAPITRE VI I Koutouzow, ayant accept le commandement en chef des armes, se souvint du prince Andr et le manda au quartier gnral. Ce dernier arriva Czarevo-Samichtch le jour mme o Koutouzow passait pour la premire fois les troupes en revue. Il s'arrta dans le village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prtre, et attendit Son Altesse, ainsi que tous appelaient aujourd'hui le gnral en chef. Dans les champs, derrire le village, retentissaient des fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en l'honneur du nouveau commandant. dix pas du prince Andr, deux domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait les fonctions de courrier et l'autre celles de matre d'htel, profitaient du beau temps et de l'absence de leur matre pour prendre le frais. ce moment arriva cheval un lieutenant-colonel de hussards: il tait de petite taille, brun de teint et portait d'normes moustaches et d'pais favoris; la vue du prince Andr il s'arrta, et lui demanda si c'tait bien l que Son Altesse tait descendue et si on l'attendait bientt. Andr lui rpondit qu'il ne faisait point partie de l'tat-major du prince, et qu'il n'tait l que depuis quelques minutes. Le hussard s'adressa alors l'un des domestiques; le domestique rpondit sa question avec cet air ddaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des commandants en chef en s'adressant des officiers subalternes. Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout l'heure. Que demandez-vous? Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache ce ton impertinent, descendit de cheval, jeta la bride son planton et s'approcha de Bolkonsky, qu'il salua. Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place ct de lui sur le banc. Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de saucisses, ce serait la mer boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow a demand tre compt parmi les Allemands. Esprons que les Russes auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait o l'on voulait en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne? --Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, rpliqua le prince Andr, mais aussi de perdre, grce elle, tout ce que j'avais de plus cher, mon pre, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk. --Ah! vous tes sans doute le prince Bolkonsky.... Charm de faire votre connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le nom de Vaska Denissow, dit le hussard, en serrant cordialement la main au prince Andr, et en le regardant avec un affectueux intrt. Oui, je l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien l une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, aprs un court silence, le fil de ses penses. Tout cela peut tre parfait, mais pas pour celui qui paye les pots casss.... Ah! vous tes le prince Andr Bolkonsky? je suis vraiment bien aise de faire votre connaissance, rpta-t-il, en hochant la tte avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la main. Le prince Andr connaissait Denissow par ce que lui en avait dit Natacha. Cette rminiscence, en rveillant en lui les pnibles penses qui, dans ces derniers mois, commenaient s'effacer de son esprit, lui fit de la peine et du plaisir la fois. Il avait prouv depuis lors tant d'autres secousses morales,--l'abandon de Smolensk, sa visite Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son pre,--que ses anciens souvenirs ne revenaient plus aussi souvent sa mmoire, et il sentit qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensit. Pour Denissow aussi, le nom de Bolkonsky voquait un pass lointain et potique, la soire o, aprs le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir comment, fait une dclaration cette fillette de quinze ans. Il sourit en songeant son roman et son amour, et reprit aussitt le thme qui seul l'intressait et le passionnait aujourd'hui: c'tait un plan de campagne que, durant la retraite, il avait compos, tant de service aux avant-postes. Il l'avait prsent Barclay de Tolly, et comptait le soumettre galement Koutouzow. Son plan tait fond sur les considrations suivantes: la ligne d'opration des Franais tant beaucoup trop tendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour les empcher d'avancer, rompre leurs communications. Ils ne peuvent soutenir une aussi grande ligne d'oprations, se disait-il, c'est impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir bout... la guerre de partisans, et pas autre chose! Denissow s'tait lev pour mieux exposer son projet avec sa vivacit accoutume, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un bruit de chevaux se fit au mme moment entendre l'entre du village. C'est lui! s'cria un cosaque qui se tenait l'entre de la maison. Bolkonsky et Denissow se levrent et se dirigrent vers la porte o se trouvait une escouade de soldats: c'tait la garde d'honneur, et ils aperurent l'autre bout de la rue Koutouzow mont sur un petit cheval bai, s'avanant vers eux suivi d'un nombreux cortge de gnraux. Barclay de Tolly, galement cheval, marchait ct de lui, et une foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de camp de Koutouzow s'lancrent en avant, le dpassrent et entrrent les premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait avec impatience son cheval fatigu, qui s'tait mis aller l'amble sous son poids, et il saluait droite et gauche en portant la main sa casquette blanche, borde de rouge et sans visire. S'arrtant devant la garde d'honneur, compose de beaux grenadiers, dcors et chevronns pour la plupart, qui lui prsentrent aussitt les armes, il garda un instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les officiers et les gnraux qui l'entouraient, il haussa lgrement les paules. Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'tonnement, que c'est avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir, messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant le prince Andr et Denissow. --Hourra! hourra! criait-on derrire lui. Koutouzow s'tait singulirement paissi et alourdi depuis la dernire fois que le prince Andr l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice et l'expression ennuye de sa physionomie taient toujours les mmes. Une troite courroie passe en sautoir laissait pendre un fouet sur sa capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de soulagement, comme un homme heureux de se reposer aprs s'tre donn en spectacle. Puis il retira de l'trier son pied gauche, en se renversant pesamment en arrire, et, fronant les sourcils, il le ramena avec peine sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gmissant dans les bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur ses pieds, il jeta de son oeil moiti ferm un regard autour de lui, aperut le prince Andr, sans toutefois le reconnatre, et fit en se balanant quelques pas en avant. Arriv au perron de la maison, il toisa de nouveau le prince Andr, et, comme il arrive souvent aux vieillards, il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette figure qui l'avait frapp tout d'abord. Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens! dit-il avec effort, en montant pniblement les marches, qui craquaient sous son poids. Dboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui dit: --Et ton pre? --J'ai reu hier la nouvelle de sa mort, rpondit brivement le prince Andr. Koutouzow le regarda d'un air surpris et effray, se dcouvrit et se signa: Que la paix soit avec lui! Que la volont de Dieu s'accomplisse sur nous tous! Un profond soupir s'chappa de sa poitrine: Je l'aimais, je l'estimais, reprit-il aprs un moment de silence, et je prends une part sincre ta douleur! Il embrassa le prince Andr et le tint longtemps serr contre sa grosse poitrine. Andr remarqua que les lvres gonfles de Koutouzow tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes. Viens, viens chez moi, nous causerons, dit-il, et il essayait de se lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta rsolument les marches du perron et s'avana vers lui, en dpit des observations des aides de camp. Koutouzow, toujours appuy sur ses deux mains, le regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui dclara qu'il avait communiquer Son Altesse une affaire de haute importance, pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre d'un air de mauvaise humeur, et rpta nonchalamment: Pour le bien de la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que a peut tre?... Parle! Denissow rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un trange contraste avec son paisse moustache et son visage avin et vieilli. Il n'en entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but tait de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il connaissait la localit sur le bout du doigt, car il l'habitait; la chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baisss, regardait terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce ct quelque chose de dsagrable. En effet, un gnral en sortit bientt avec un gros portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui. Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow. Vous tes prt? --Oui, Altesse, rpondit le gnral. Koutouzow hocha mlancoliquement la tte, comme s'il voulait dire qu'il tait impossible un seul homme de suffire tout, et continua couter le hussard. Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que je romprai les lignes de communication de Napolon! Koutouzow l'interrompit: Kirylle Andrvitch, de l'intendance, est-il ton parent? --C'est mon oncle, rpliqua Denissow. --Nous tions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, trs bien, mon ami, reste ici l'tat-major!... Demain nous reparlerons de cela. Le saluant d'un signe de tte, il se dtourna, et tendit la main vers les papiers que lui apportait Konovnitzine. Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un gnral de service: il y a des plans revoir et des papiers signer. Un aide de camp parut au mme moment sur le seuil de la maison, et annona que l'appartement tait prt pour recevoir le commandant en chef. Celui-ci frona le sourcil cet avis, car il ne voulait y entrer qu'aprs avoir expdi toute sa besogne. Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en va pas, ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr. Pendant que le gnral de service faisait son rapport, le frou-frou d'une robe de soie arriva jusqu' eux par la porte entre-bille de la maison. Le prince Andr regarda et aperut une femme, jeune, jolie, habille de rose, et coiffe d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince Andr que c'tait la matresse du logis, la femme du prtre, dont le mari avait dj reu Son Altesse avec la croix la main, et qui tenait lui souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel. Elle est trs jolie, ajouta l'aide de camp avec un sourire. Koutouzow, que ces derniers mots avaient frapp, se retourna. Le rapport du gnral de service avait pour objet principal de critiquer la position prise Czarevo-Samichtch, et Koutouzow lui prtait la mme attention distraite qu'il avait prte Denissow, et sept ans auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la bataille d'Austerlitz. Il n'coutait que parce qu'il avait des oreilles, et qu'elles entendaient malgr lui et malgr le petit morceau de cble de vaisseau[26] qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste qu'il n'tait surpris ni intress par rien, qu'il savait d'avance ce qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au bout, comme on subit un _Te Deum_ d'action de grces. Denissow lui avait dit des choses senses et sages, le gnral de service lui en disait d'autres encore plus senses et encore plus sages, mais Koutouzow ddaignait le savoir et l'intelligence: ce n'tait pas l, son avis, ce qui trancherait le noeud de la situation, c'tait quelque chose d'autre, compltement en dehors de ces deux qualits. Le prince Andr suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord l'ennui, puis la curiosit veille par le frou-frou de la robe, et enfin le dsir d'observer les convenances. Il tait vident que, s'il tmoignait du ddain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est qu'il tait vieux et qu'il avait l'exprience de la vie. Il ne prit qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le gnral de service prsenta sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une indemnit pour les dgts commis par les soldats, la suite des plaintes d'un propritaire dont ils avaient saccag l'avoine encore verte. Koutouzow serra les lvres et secoua la tte. Au feu, au feu! s'cria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette toutes ces balivernes dans le pole! Qu'on coupe le bl, qu'on brle le bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est en mon pouvoir ni de l'empcher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on fend le bois, les copeaux volent... la guerre comme la guerre! Il parcourut encore une fois le rapport: Oh! dit-il, cette minutie allemande! II C'est tout, n'est-ce pas? ajouta-t-il aprs avoir sign le dernier papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout pliss, il se dirigea vers la porte de la maison. La femme du prtre, rouge d'motion, saisit la hte le plat sur lequel taient le pain et le sel, et, faisant une profonde rvrence, s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et la remercia. La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle! Tirant de son gousset quelques pices d'or qu'il dposa sur le plateau: Te trouves-tu bien ici? lui demanda-t-il en entrant dans la chambre qui lui tait prpare, et en prcdant la matresse du logis toute souriante. L'aide de camp engagea le prince Andr djeuner avec lui; une demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. Andr le trouva tendu dans un fauteuil, l'uniforme dboutonn, lisant un roman franais, _les Chevaliers du Cygne_, de Mme de Genlis. Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau papier entre les pages du livre et en le mettant de ct. C'est bien triste, bien triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second pre! Le prince Andr lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son pre, et lui dpeignit l'tat dans lequel il avait trouv Lissy-Gory. quoi nous ont-ils amens! dit soudain Koutouzow d'une voix mue, en songeant la situation de son pays; mais le moment viendra... reprit-il avec colre, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui l'mouvait, il ajouta: Je t'ai fait venir pour te garder auprs de moi. --Je remercie Votre Altesse, rpondit le prince Andr, mais je ne vaux plus rien pour le service dans les tats-majors. Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le regarda d'un air interrogateur. Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens mon rgiment; je me suis attach aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection pour moi et j'aurais du chagrin m'en sparer. Si je refuse l'honneur de rester auprs de votre personne, croyez bien que... Une expression bienveillante, spirituelle et lgrement railleuse passa en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en disant: Je le regrette, tu m'aurais t utile, mais tu as raison! Ce n'est pas ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou prtendus tels, servaient comme toi dans les rgiments, a vaudrait beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite Austerlitz.... Je te vois encore avec le drapeau , la main! ces paroles une fugitive rougeur, cause par la joie, illumina la figure du prince; Koutouzow l'attira lui, l'embrassa, et Andr put voir que ses yeux taient de nouveau humides. Il savait que le vieillard avait la larme facile, et que la mort de son pre le portait naturellement lui tmoigner une sympathie et un intrt tout particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir extrme. Suis ton chemin, la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de l'honneur!... Tu m'aurais t bien utile Bucharest, reprit-il aprs un moment de silence: je n'avais personne envoyer.... Oui, ils m'ont accabl de reproches l-bas, et pour la guerre et pour la paix... et pourtant tout a t fait son heure, car tout vient point qui sait attendre. L-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici.... Oh! les conseillers! Si on les avait couts, nous n'aurions pas conclu la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait perdu, s'il n'tait mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener bonne fin une campagne, voil le difficile. Pour en arriver l, il ne suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir, c'est patience et longueur de temps. Kamensky a envoy des soldats pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la tte et en se frappant la poitrine, les Franais aussi en tteront, crois-en ma parole! --Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince Andr. --Sans doute il le faudra, si tous le dsirent, mais, je te le rpte, rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience; ceux-l arriveront tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette oreille, voil le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre! Que faire?... que faire, je te le demande?... rpta-t-il, comme s'il attendait une rponse, et ses yeux brillaient et s'clairaient d'une expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce qu'il y a faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un pre! Si tu as besoin de quelque chose, viens moi. Adieu, mon ami! Et il l'embrassa. Le prince Andr n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que Koutouzow, harass de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des _Chevaliers du Cygne_. Chose trange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince Andr une action calmante; il retourna son rgiment, rassur sur la marche gnrale des affaires et confiant en celui qui les avait en main. L'absence de tout intrt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que l'exprience, rsultat des passions, et chez qui l'intelligence, destine grouper les faits et en tirer les conclusions, tait remplace par une contemplation philosophique des vnements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il serait la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra rien, mais il coutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible. Il admet quelque chose de plus puissant que sa volont, la marche invitable des faits qui se droulent devant lui; il les voit, il en saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgr le roman de Mme de Genlis et ses dictons franais, on sent battre en lui un coeur russe; sa voix a trembl lorsqu'il a dit: quoi nous ont-ils amens? et lorsqu'il les a menacs de leur faire manger du cheval! C'tait ce sentiment patriotique, ressenti par chacun un degr plus ou moins grand, qui avait puissamment contribu faire nommer Koutouzow gnral en chef, malgr la violente opposition de la camarilla; et une approbation unanime et nationale avait confirm ce choix d'une faon clatante. III Aprs le dpart de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa vie journalire, il rentra compltement dans ses habitudes, et l'entranement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu du silence qui succdait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus l'air de croire la ralit du danger qui menaait la Russie, et de penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais taient les premiers prts tous les sacrifices. Un seul tmoignage de l'exaltation gnrale produite par la prsence de l'Empereur se manifesta cependant aussitt aprs: ce fut la mise excution de la demande d'hommes et d'argent, qui, en revtant une forme lgale et officielle, devint par suite invitable. L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus srieux: ils envisagrent au contraire leur situation avec une lgret croissante, ainsi qu'il arrive souvent la veille d'une catastrophe. Il s'lve alors dans l'me, en effet, deux voix galement puissantes: l'une prche sagement la ncessit de se rendre bien compte du danger imminent et des moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est trop pnible d'y songer, puisqu'il n'est pas donn l'homme d'viter l'invitable, et qu'il est ds lors plus simple d'oublier le danger et de vivre gaiement jusqu'au moment o il arrive. Dans l'isolement, c'est la premire des voix qu'on coute, tandis que les masses obissent la seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on ne s'tait tant amus Moscou que cette anne-l. On lisait et l'on discutait les dernires affiches de Rostoptchine, comme on discutait les bouts-rims de Vassili Lvovitch Pouschkine. L'en-tte de ces affiches reprsentait le cabaret d'un certain barbier, nomm Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville, qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur Moscou, s'tait camp d'un air colre sur le seuil de sa boutique, et avait tenu la foule un discours plein d'injures contre les Franais. Dans ce discours, admir par les uns et critiqu par les autres au club Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Franais se nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les ferait crever, que le stchi[28] les toufferait; qu'il n'y avait parmi eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que Rostoptchine avait renvoy de Moscou tous les trangers, sous prtexte qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napolon, et l'on citait cette occasion les bons mots du gnral gouverneur l'adresse des expulss. Rentrez en vous-mmes, entrez dans la barque et n'en faites pas une barque Caron[29]. On disait encore que tous les tribunaux avaient t transports hors de la ville, et l'on ajoutait cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte Rostoptchine. On disait enfin que le rgiment promis par Mamonow coterait ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dpenserait davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait la tte de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait. Vous n'pargnez personne, disait Julie Droubetzko Schinchine, en ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soire d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... Besoukhow est ridicule, poursuivit-elle en franais, mais il est si bon, si aimable!... Quel plaisir trouvez-vous tre si caustique? -- l'amende! s'cria un jeune homme habill en milicien, que Julie appelait son chevalier et qui l'accompagnait Nijni. Dans sa coterie, comme dans beaucoup d'autres, on s'tait donn le mot pour ne plus parler franais, et, chaque fois qu'on manquait cet engagement, on payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires. Vous payerez double! dit un littrateur russe, car vous venez de faire un gallicisme. --J'ai pch et je paye, dit Julie, pour avoir employ le mot caustique; quant aux gallicismes, je n'en rponds pas, je n'ai ni assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et prendre comme lui des leons de russe. Ah! mais le voil, dit-elle. Quand on parle du soleil,--et elle allait citer le proverbe en franais, lorsque, s'arrtant court, elle se mit rire et le traduisit en russe:--Vous ne m'attraperez plus!...--Nous parlions de vous, continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre rgiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow, ajouta-t-elle avec cette facilit de mensonge particulire aux femmes du monde. --De grce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en s'asseyant ses cts, si vous saviez comme il m'ennuie! --Vous le commanderez en personne, bien certainement?--poursuivit Julie en lanant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y rpondit pas: la prsence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient toujours un terme aux moqueries dont il tait l'objet. --Oh non!--dit-il en clatant de rire la question de Julie, et en avanant son gros corps:--Les Franais auraient trop beau jeu, et puis je craindrais de ne pouvoir me hisser cheval! Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille Rostow. Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout fait dranges? Le comte est un imbcile: les Razoumovsky lui ont propos d'acheter la maison et le bien de Moscou, et l'affaire trane en longueur parce qu'il en demande un prix trop lev. --Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va tre conclue, quoique ce soit, l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des maisons. --Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger? --Mais alors pourquoi partez-vous? --Moi? voil qui est trange.... Je pars parce que tout le monde s'en va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone! --Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais partis pour la campagne. --Nathalie s'est compltement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie en s'adressant Pierre avec un malicieux sourire. --Ils attendent leur fils cadet, qui est entr au service comme cosaque, et qui a t envoy Bilaa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans mon rgiment.... Le comte serait parti malgr cela, mais la comtesse n'y consent pas avant d'avoir revu son fils. --Je les ai rencontrs, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie est fort embellie et de trs bonne humeur, reprit Julie.... Elle a chant une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines personnes! --Qu'est-ce qui s'efface? demanda Pierre, dpit. Julie sourit. Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se rencontrent que dans les romans de Mme de Souza. --Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant. --Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connat l'histoire; je vous admire, ma parole d'honneur! -- l'amende! l'amende! s'cria le milicien. --Bien! bien! repartit Julie impatiente, on ne peut donc plus causer prsent... mais vous le savez, comte, vous le savez.... --Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrit. --Et moi, je me rappelle fort bien que vous tiez au mieux avec Natacha, tandis que ma prfre a toujours t Vra, cette chre Vra! --Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assum le rle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les ai vus. --Qui s'excuse s'accuse,--rpondit Julie en souriant et en jouant avec la charpie, mais elle changea aussitt de sujet, afin d'avoir le dernier mot:--Devinez qui j'ai rencontr hier soir.... La pauvre Marie Bolkonsky! Elle a perdu son pre, le saviez-vous? --Non, vraiment, mais o demeure-t-elle? je serais heureux de la voir! --Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans les environs, et qu'elle y emmne son neveu. --Comment est-elle? --Trs afflige! Mais devineriez-vous qui l'a sauve? c'est tout un roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entoure, on allait la tuer aprs avoir bless ses gens, lorsqu'il s'est jet dans la mle et l'a tire d'affaire! --C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette dbandade gnrale est invente plaisir pour marier les vieilles filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite. --Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu amoureuse du jeune homme. --Vite, vite, une amende! s'cria de nouveau le milicien. --Mais comment aurais-je pu, s'il vous plat, dire cela en russe? IV En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernires petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir dfendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des marchands ne pas s'loigner, car, disait-il, ce sont toutes ces fausses nouvelles qui causent la panique, et je rponds sur ma vie que le sclrat n'entrera pas Moscou! Cette dclaration fit clairement comprendre Pierre, pour la premire fois, que les Franais y viendraient assurment. La seconde affiche disait que notre quartier gnral tait Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi, et que ceux qui dsiraient s'armer trouveraient l'arsenal un grand choix de fusils et de sabres prix rduits. Cette dernire proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que l'on prtait Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, part lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgr l'effroi qu'il lui inspirait, s'approchait pas de gant: Que faire? se demandait-il pour la centime fois.... Entrer au service et rejoindre l'arme, ou bien attendre sur place? Il tendit la main et prit un jeu de cartes sur la table: Faisons une patience! Si elle russit, cela voudra dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire? se demandait-il en mlant les cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'ane des trois princesses, la seule qui demeurt chez lui, depuis le mariage des cadettes, se fit entendre derrire la porte. Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience russit, se dit-il, je partirai pour l'arme! --Mille excuses, mon cousin, de vous dranger cette heure; mais il faut prendre une dcision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se soulve, il se prpare quelque chose d'effroyable... pourquoi restons-nous? --Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller merveille! rpondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopt avec elle, afin d'viter l'embarras que lui causait toujours son rle de bienfaiteur. --Comment, merveille? O voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a racont les exploits de nos troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et n'coute personne... tmoin ma femme de chambre qui devient insolente! On nous battra bientt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Franais vont arriver coup sr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tt Saint-Ptersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au pouvoir de Bonaparte! --Mais quelles folies, ma cousine! O prenez-vous vos nouvelles: au contraire.... --Je ne m'inclinerai pas, je vous le rpte, devant votre Bonaparte; les autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez pas vous occuper de moi.... --Mais comment donc! je vais prparer votre dpart. La princesse, irrite de n'avoir personne qui s'en prendre, s'assit sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents. Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y a pas de danger.... Lisez plutt! Et il lui montra l'affiche. Le comte crit que l'ennemi n'entrera pas Moscou, il en rpond sur sa vie! --Oh! votre comte! s'cria la vieille demoiselle avec colre, c'est un hypocrite, un misrable, c'est lui qui pousse le peuple l'meute. N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et gloire celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le fourrerait au violon? Est-ce assez bte? Et voil le rsultat de ses belles paroles! Varvara Ivanovna a failli tre tue par le peuple pour avoir parl franais dans la rue. --N'y a-t-il pas l un peu d'exagration? Il me semble que vous prenez les choses trop coeur, dit Pierre, qui continuait taler ses cartes. La patience russit, et cependant il ne rejoignit pas l'arme, et resta Moscou, qui se dpeuplait tous les jours, attendre, dans une indcision pleine la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain mme. L'intendant en chef vint annoncer Pierre que l'argent demand pour quiper le rgiment ne pourrait tre fourni qu'au moyen de la vente d'un de ses biens, et lui reprsenta que cette fantaisie le mnerait sa ruine. Vendez-le, rpondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une parole donne! La ville tait dserte. Julie tait partie, ainsi que la princesse Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls taient encore l, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'ide, pour se distraire, d'aller dans un village des environs, Vorontzovo, pour y examiner un norme arostat construit sous la direction de Leppich, par ordre de Sa Majest, et destin servir contre l'ennemi, pour aider sa dfaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulirement recommand l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en ces termes: Aussitt que Leppich sera prt, composez-lui pour sa nacelle un quipage d'hommes srs et intelligents et dpchez un courrier au gnral Koutouzow pour l'en prvenir. Je l'en ai dj avis. Recommandez, je vous prie, Leppich de faire bien attention l'endroit o il descendra la premire fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine ses mouvements avec le gnral en chef. En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des excutions: il s'arrta et descendit de son droschki. On venait de passer par les verges un cuisinier franais, accus d'espionnage. Le bourreau dtachait du gibet le condamn, un gros homme favoris roux, en bas gros-bleu et en habit vert, qui gmissait piteusement. Son compagnon d'infortune, maigre et ple, attendait son tour; en juger par leurs physionomies, ils taient bien rellement Franais. Pierre, terrifi et aussi ple qu'eux, se fraya un chemin travers la cohue de bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le spectacle qu'on leur offrait. Ses questions ritres et pleines d'une curiosit anxieuse n'obtinrent aucune rponse. Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les paules et essaya, mais en vain, de se montrer stoque, en passant les manches de son habit: ses lvres tremblrent convulsivement, il clata en sanglots, et pleura avec colre de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes temprament sanguin. La foule, silencieuse jusque-l, se mit aussitt crier, comme pour touffer le sentiment de piti qui s'veillait en elle. C'est le cuisinier d'un prince! disait-on. --Eh! dis donc, moussiou, on voit que la sauce russe est trop forte pour un palais franais, elle t'agace les dents, hein? dit un employ de chancellerie tout rid; et il regardait autour de lui pour voir l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent rire; les autres, les yeux rivs sur le bourreau qui dshabillait l'autre patient, suivaient ses mouvements avec terreur. Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncrent, et, se dtournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet d'tre agit par des soubresauts convulsifs et de pousser des exclamations touffes. O vas-tu? s'cria-t-il tout coup, s'adressant son cocher. --Vous m'avez ordonn de vous mener chez le gnral gouverneur? --Imbcile, idiot! vocifra Pierre: je t'ai dit d'aller la maison!... Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui mme, ajouta-t-il entre ses dents. Cette excution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une telle impression, qu'il s'tait dcid quitter immdiatement Moscou. Revenu chez lui, il ordonna son cocher d'envoyer sur l'heure ses chevaux de selle Mojask, o se trouvait l'arme; pour leur donner de l'avance, il remit son dpart au lendemain. Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soire. En arrivant, quelques heures plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille avait t livre: on racontait qu' Perkhoukow mme la terre tremblait du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel ct tait reste la victoire (c'tait le combat de Schevardino). Pierre arriva Mojask au point du jour. Toutes les maisons taient occupes par les troupes; dans la cour de l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient, mais de chambres, point: elles taient toutes pleines d'officiers, et les troupes ne cessaient de dfiler. De tous cts on ne voyait que fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et bouches feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il s'loignait de Moscou, plus il pntrait dans cet ocan de troupes, plus il se sentait envahi par une agitation inquite et par cette satisfaction intime qu'il avait prouve pendant le sjour de l'Empereur Moscou, lorsqu'il s'tait agi de se dcider un sacrifice! Il sentait, ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur, le confort de la vie, les richesses, la vie elle-mme, tait bien peu de chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une faon assez vague, il est vrai, et qu'il n'essayait mme pas d'analyser. Sans se demander ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-mme lui faisait prouver une jouissance indicible. FIN DU DEUXIME VOLUME NOTES: [1] Sila, force: jeu de mots. (_Note du traducteur._) [2] Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dner. (_Note du traducteur._) [3] Une sagne vaut 2 mtres 10 mil. (_Note du traducteur._) [4] Sorte de petit gobelet en mtal pour boire l'eau-de-vie. (_Note du traducteur_.) [5] 1 archine vaut 71 centimtres. (_Note du traducteur._) [6] Gens faisant partie de la domesticit. (_Note du traducteur._) [7] Espce ce guitare trois cordes. (_Note du traducteur._) [8] Voiture trs basse quatre roues, forme de deux banquettes en long que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos dos. Ces voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (_Note du traducteur._) [9] Attelage russe trois chevaux, (_Note du traducteur._) [10] Pice de bois cintre, fixe au-dessus du brancard dans les attelages russes. (_Note du traducteur._) [11] Pte de fruits. [12] Nom d'une ronde russe. (_Note du traducteur._) [13] En franais dans l'original. (_Note du traducteur._) [14] Roman de Karamzine. (_Idem._) [15] Domestique de la cour, employ dans les thtres impriaux. (_Note du traducteur._) [16] Vtement oriental. _Note du Traducteur._) [17] Usage superstitieux, destin en Russie porter bonheur au voyage. (_Note du traducteur._) [18] Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (_Note du traducteur._) [19] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._) [20] Geste populaire usit en Russie pour conjurer le mauvais oeil. (_Note du traducteur._) [21] Nom appliqu, cette poque, aux proclamations du comte Rostopchine. (_Note du traducteur._) [22] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._) [23] En franais dans le texte. (_Note du traducteur._) [24] Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (_Note du traducteur._) [25] Commissaire de police du district. (_Note du traducteur._) [26] Remde usit en Russie contre les maux de dents. (_Note du traducteur._) [27] Graines de sarrazin grilles (_Note du correcteur._) [28] Potage au chou (_Note du correcteur._) [29] En franais dans le texte, (_Note du traducteur._) End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Lon Tolsto License: Share Alike