Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Print project.) COLLECTION MICHEL LVY OEUVRES COMPLTES D'ALEXANDRE DUMAS PARIS--IMPRIMERIE DE DOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS UN CADET DE FAMILLE TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL PUBLI PAR ALEXANDRE DUMAS --TROISIME SRIE-- PARIS MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS 1860 Tous droits rservs UN CADET DE FAMILLE XCI Aprs avoir russi, non sans quelque peine, rassembler une partie de nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la longue absence me causait de vives inquitudes. ma grande satisfaction, j'entendis bientt sa voix appeler, en le dsignant par son nom, un homme du grab; je courus la rencontre de mon ami, et je m'aperus qu'un vif chagrin proccupait son esprit. Les yeux inquiets de de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarm: --Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit tre gar. --Qui est gar? demandai-je. --Un Franais, mon secrtaire. Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pmes sans danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser dans le jungle pour dcouvrir le protg de de Ruyter. Mais nos courses dans toutes les directions de la grande tendue du hallier furent infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout resta inutile: le Franais fut introuvable. L'approche de la nuit nous obligea quitter la sombre demeure des tigres, des reptiles et de la fivre. Nous regagnmes donc nos tentes en nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui tait arriv de fatal au pauvre Franais. Ce Franais tait un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa protection, et auquel il avait donn son amiti, dans le compatissant espoir de gurir une tristesse maladive, dont le souvenir de rcents malheurs avait accabl le jeune tranger. Dans ce dsir louable et gnreux, de Ruyter avait enlev le jeune homme la monotone existence de bureau d'un de ses agents, et lui avait donn sur le grab la charge de subrcargue. Pendant les premiers jours de son installation, le nouvel employ remplit ses devoirs avec la plus scrupuleuse exactitude; il sortait peine de sa cabine et n'avait de communication volontaire qu'avec de Ruyter. Le pauvre et triste tranger mangeait peine, lisait du matin au soir, et les posies qu'il composait paraissaient avoir seules le pouvoir d'apporter un peu de consolation dans sa dsesprante mlancolie. Il restait plong pendant des heures entires dans ses rveuses penses, et ces penses n'taient chasses loin de lui que lorsque sa main ple et frle frlait, pour en tirer de divins accords, les cordes d'une guitare casse. Quand je me trouvais sur le grab, j'apercevais l'tranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de me formaliser de ses manires froides, de son air indiffrent, prenant pour de l'orgueil le navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour mme, emport par cette goste personnalit qui fait commettre de si lourdes fautes, j'adressai au subrcargue une question presque insolente, et laquelle il ne rpondit pas. Mais ma question parut si douloureusement le blesser, qu'il descendit du couronnement de la poupe, et rentra dans la cabine. Van Scolpvelt, qui avait t tmoin de ma petite attaque, me dit assez aigrement: --Vous avez trs-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par manire de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empcher de devenir fou. Comme cet infortun prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois en outre un philosophe rveur. Pendant l'hallucination produite par cette drogue, ses facults sont extatiques; il est frapp de folie, et compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien mme il le voudrait: je l'ai pris sur le fait. Les imbciles peuvent croire que l'tranger est inspir; moi, je sais qu'il est fou, car il faut tre fou pour faire des vers. Les maniaques ont gnralement des intervalles lucides, et cet clair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur maladie peut s'amoindrir et devenir gurissable, mais ceux qui ont la folie de l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la science sont sans remde. Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais--me croyant seul veill sur le vaisseau--le retour de de Ruyter, qui tait dans l'le, je vis le jeune Franais monter l'coutille. La brillante clart de la lune tombait sur sa figure, dont la cadavreuse pleur glaa le sang dans mes veines. Quand l'tranger fut arriv sur le pont, il arpenta d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards inquisiteurs, l'espace qui spare l'arrire de la proue. Son air triste, rsolu, sa dmarche inquite, me firent croire que, second Torra, il cherchait se venger de l'insulte que je lui avais faite. Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque du jeune homme. Aprs s'tre avanc vers la poupe, il en fit deux ou trois fois le tour; mais je n'tais point l'objet de cette promenade fivreuse, car l'tranger me regarda peine, et ses mains inoffensives pressrent son front dans une treinte dsespre. De la proue, il se dirigea vers l'arrire du vaisseau, et, aprs avoir ramass une bote balles, il monta avec prcipitation sur le couronnement de la poupe. Je levai les yeux vers lui, sa figure pensive tait tourne vers le ciel. Rien n'tait d'un aspect plus dsolant que cette belle et ple figure, dont les lvres murmuraient faiblement d'indistinctes paroles. Un voile de nuages me cacha l'tranger; ce voile tait-il l'motion qui baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus pas le temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la mer retentit dans la nuit. Je rveillai prcipitamment un homme couch auprs de moi, et, bondissant vers l'endroit o le malheureux tait tomb, je fis entendre cet appel dsolant: --Alerte! un homme la mer; faites tomber le bateau de la poupe! Le schooner tait amarr derrire le grab, et la nuit tait si tranquille, que ma voix pntra dans les deux quipages; mon bateau et celui de mes hommes furent mis l'eau en mme temps. J'arrivai le premier l'endroit o avait disparu le protg de de Ruyter. La mer tait si transparente, qu'il me fut facile de voir le corps pli en deux, la figure renverse. La crainte du danger que je pouvais courir n'opposa point d'obstacle mon vif dsir de sauver l'tranger. Je plongeai donc dans la mer la tte la premire, et j'arrivai jusqu' lui. Je saisis le Franais par le bras, et, l'aide du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je ramenai le noy la surface de la mer, en tchant de redresser son corps, qui rsistait presque nos efforts, tant il tait extraordinairement lourd. Entran par ce poids trange, je disparus dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je me crus sur le point de perdre tout fait la respiration. J'allais renoncer forcment poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'chappait encore, deux hommes se jetrent la mer, et nous remontmes sur le bateau. ma grande surprise, le Franais tait devenu lger, et nous pmes trs-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et froid comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie. Malade, fatigu, la tte en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour qu'il vnt me tter le pouls. --Vous aviez besoin de prendre une mdecine, me dit-il, et l'eau de mer est un trs-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort. Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantit; je n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre jeun. --J'ai bu forcment, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si j'ai engouffr un baril d'eau, moi, il en a bien aval un tonneau, et il faut que cette absorption le tue si vous ne lui prtez le gnreux secours de votre assistance. --Combien de temps est-il rest dans l'eau? demanda Van Scolpvelt. --Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amus compter les minutes en plongeant dans la mer. --Le sauvetage a pris la dure d'un quart d'heure, dit le rais. --Fort bien, rpondit le docteur. Ne vous inquitez pas, capitaine; on peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant vingt minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide la nature. Suivez-moi, capitaine. Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'coutille, fit mettre le corps du Franais sur une table et le dpouilla de ses vtements. Les soins du docteur firent bientt apparatre de faibles symptmes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxi le goulot d'une bouteille de skdam; mais, au grand dsespoir de l'intrpide Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'trange remde avec indignation. Quelques heures aprs, l'espoir de sauver le pauvre Franais devint une certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un l'autre, l'honneur d'avoir rendu la vie au protg de de Ruyter. Nous apprmes le lendemain qu'avant de se jeter la mer, le Franais avait, pour lui servir de ballast, charg ses mains de deux gros boulets de canon. Une sorte de haine fut la seule rcompense que m'accorda l'tranger pour tout remercment. --Suis-je donc un esclave? dit-il de Ruyter un jour. Suis-je la proprit de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce froce Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se plat pourtant dans le carnage, car il aime exterminer ceux qui tiennent la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel motif, il m'a retir de la mer! J'tais dj si heureux, je me croyais au ciel, endormi sur ses genoux! Ah! malheur au dmon qui s'est plac entre elle et moi; malheur celui qui m'a ramen sans piti dans l'enfer de l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux mourir, et ils s'unissent tous pour me forcer vivre, pour m'attacher la chane de mes amers chagrins! Pendant trois jours, nous continumes chasser dans les jungles; pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y dcouvrir les traces du jeune Franais. --J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'aprs m'avoir jur sur l'honneur qu'il n'attenterait pas sa vie, le jeune Franais s'est livr la frocit d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi. La mystrieuse disparition d'une personne pour laquelle nous ressentions une amicale piti nous attrista profondment, et ce ne fut qu'en dsespoir de cause que nous abandonnmes nos recherches. L'quipage assurait d'une voix unanime que, pendant le sjour du jeune homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses plaintes lugubres. Si un matelot tait assez hardi pour vouloir approcher le fantme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en gmissant le sillage du vaisseau. Cette superstitieuse terreur se rpandit si bien parmi les matelots, que la plupart n'osaient aller le soir l'arrire du vaisseau sans appeler leur aide la divine protection du ciel. XCII Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune Franais. L'agent de correspondance que notre commodore avait l'le de France, ayant eu besoin d'un commis, crivit en Europe. Quelques mois aprs le dpart de sa lettre, deux jeunes gens se prsentrent lui, protgs par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frres, et cette assertion tait justifie par une grande ressemblance de gestes, d'allures et de visage. L'an semblait avoir prs de vingt ans, le cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frres taient beaux, doux, excessivement distingus dans leurs manires et dans leur langage. Un appartement fut donn aux nouveaux commis dans la maison du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses employs franais, fut plus content de leur zle que de leur savoir. Enfin, aprs un travail assidu, les deux trangers devinrent d'admirables arithmticiens. Constamment heureux de se trouver ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne frquentaient ni les cafs ni les bals, consacrant la promenade ou l'tude leurs heures de libert. Cette conduite rgulire enchanta le ngociant, et, pour en prouver sa satisfaction, il accorda un cong de huit jours ses protgs, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos dans une maison de campagne qu'il possdait Port-Louis. Quatre jours aprs le dpart des deux Franais, le marchand, inquiet de leur silence, car ils avaient promis d'crire, se dcida aller leur rendre visite. En approchant de la villa, le ngociant fut trs-surpris de voir que, malgr la fracheur de la soire, les fentres de la maison, hermtiquement closes, ne laissaient pntrer l'intrieur ni jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa la porte; personne ne rpondit. pouvant de ce silence, le ngociant brisa les carreaux d'une fentre du rez-de-chausse et pntra dans la maison. D'un pas rapide il parcourut l'appartement du premier tage; le plus grand ordre y rgnait, mais le sjour des deux trangers n'y avait laiss aucune trace. L'pouvante du bon marchand se changea bientt en terreur; une plainte sourde, lugubre, profondment douloureuse, jeta sa note au milieu du mortel silence qui planait sur la villa. Le ngociant bondit vers la chambre d'o s'tait chapp ce rle d'agonie, et il trouva couchs sur un lit en dsordre, ples et presque sans vie, les deux pauvres trangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amiti taient inutiles au plus jeune: il tait mort depuis quelques heures, et, sa stupfaction, le ngociant dcouvrit que l'habit masculin cachait une femme. La touchante histoire des deux employs fut vite comprise par le propritaire, qui, avec une bont relle, mit tous ses soins rappeler le survivant la vie. Une lettre cachete, mise en vidence sur une table et adresse au ngociant, lui rvla tout le mystre. Le jeune homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa matresse, enleve par une fivre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium. Le jeune homme gurit. Pendant quelques mois il vcut dans une sorte de somnolence oublieuse du pass; mais quand la raison revint, quand l'esprit lucide put sonder les souffrances du coeur, le malheureux amant retomba dans un dsespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter, instruit par le marchand, conut l'espoir d'amliorer le sort du Franais en l'emmenant avec lui sur le grab. Appartenant tous deux une noble famille franaise, ces deux jeunes gens s'taient aims ds leur plus tendre enfance. La jeune fille avait t leve Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mre l'avait condamne une rclusion perptuelle, dans l'intrt de son fils unique, qui, par cette mort apparente de sa soeur, hritait de toute sa fortune. Protg par une parente de sa matresse, le jeune homme pntra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous deux quittrent Paris, et avec l'intention de fuir l'tranger, ils se rendirent au Havre-de-Grce; l, force d'argent, ils eurent le bonheur de faire consentir un capitaine hollandais les recevoir sur son bord. Les yeux d'argus de la police franaise cherchaient les fugitifs; un embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en partance furent soigneusement visits. Le capitaine hollandais, qui ne voulait rendre ni l'argent ni les bijoux qu'il avait reus des deux enfants, qui voulait de plus viter une amende ou un emprisonnement, se montra aussi rus que la police franaise. Pendant la dure de l'embargo, l'adroit matre hollandais cacha les amoureux dans les caves de son agent, qui tait contrebandier, si bien que la visite qu'on fit son bord n'amena aucune dcouverte. Quand la permission de quitter le port fut accorde aux vaisseaux, le prudent commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrs sur le pont. Il s'attendait une seconde visite de la mfiante police. Cette seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un officier ta le bondon du tonneau o la jeune fille tait cache et fourragea l'intrieur avec son pe. L'arme dchirait la poitrine de l'enfant, tandis qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine disait: --C'est un tonneau vide, monsieur. L'amour donne au coeur de la femme le courage du hros, car la pauvre blesse ne fit pas entendre une plainte. Les deux jeunes gens arrivrent en Hollande sans amis et presque sans argent, car, aprs les avoir dpouills de tout, le capitaine eut l'air de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif dsir de se sparer des fugitifs. cette poque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles pour arriver persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage rel de scurit et de fortune en allant s'tablir dans leurs colonies indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait prcisment un des agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En consquence, il conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'le de France, et ce conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont nous avons dj parl. XCIII La recherche du Franais avait employ une si grande partie de notre temps, que, pour en rparer la perte, nous nous htmes de regagner nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir rel que je trouvai le schooner presque en tat de reprendre sa course. Dans les renseignements que j'avais pris Poulo-Pinang pour les transmettre de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie anglaise prparait une expdition pour aller attaquer les pirates Sambas. Les maraudeurs, trs-nombreux sur cette le, avaient commis un grand dgt, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de la Compagnie. Les Anglais avaient donc pris la rsolution d'attaquer les pirates dans leur rsidence mme, Sambas; de son ct, de Ruyter avait le dsir de s'opposer la tentative des Anglais; malheureusement pour moi, le schooner tait si fracass qu'il tait impossible de me mettre sur-le-champ la recherche des croiseurs franais, afin de les runir nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie. Enfin, et ma grande satisfaction, je mis la voile pour Java, tandis que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui une bonne partie de mes hommes et deux canons du schooner. J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire parvenir au gouverneur de Batavia les dpches de de Ruyter. Ces deux devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le grab. Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course Java, si ce n'est la capture ou plutt la _recapture_ (car il avait t dj pris par un vaisseau anglais) d'un petit btiment espagnol appartenant aux marchands des les Philippines, charg de camphre et des clbres nids d'oiseaux bons manger. Il n'y avait bord du vaisseau, quoique sa charge ft bien prcieuse, que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute rsistance de leur part fut impossible. Quelques jours avant ma conqute, un brigantin anglais de haut bord s'tait empar, la hauteur des les Philippines, d'un vaisseau espagnol charg de nids. Quand, aprs avoir abord le prisonnier, l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols rpondirent: --Des nids d'oiseaux. --Des nids d'oiseaux! s'cria le capitaine; comment! coquins, me prenez-vous pour un imbcile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides! menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids d'oiseaux! Ouvrez les coutilles! Les matelots anglais fouillrent le fond de cale, stupfaits de ne trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant n'tait l que pour cacher un transport plus prcieux, les Anglais en jetrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite la dcouverte de la vritable possession des Espagnols. Aprs avoir vid le vaisseau, aprs l'avoir fouill, sond, visit, du pont en bas, les accapareurs restrent les mains vides: il n'y avait rellement que des nids d'oiseaux. La tristesse dsespre des Espagnols excita la gaiet des Anglais. Ils accablrent donc leurs prisonniers des rflexions les plus moqueuses sur l'trange chargement qu'ils avaient pris aux les Philippines. son retour sur le brigantin, l'officier fit son commandant un rcit circonstanci de la visite qu'il venait de faire. --Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils taient vritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai dbarrasss de ce sale arrimage. --Vous avez bien fait, rpondit le stupide commandant, et, comme le vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur. --Vraiment, s'cria encore le stupide commandant, ces pauvres Espagnols avaient perdu la tte le jour o il leur vint la sotte ide de remplir leur vaisseau de bourbe, et plus forte raison de mettre cette puante glaise dans des sacs. la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire dans le port le plus voisin. La seule chose sense que fit ce John Bull fut de transporter sur le brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette prcaution, se seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau. son arrive dans un port chinois, le commandant raconta d'un air plaisant le tour de moquerie qu'il avait jou aux Espagnols. Son rcit fut accueilli par un blme si gnral, que le niais personnage comprit enfin la perte considrable qu'il venait de faire. cette poque, les nids mangeables se vendaient au march chinois trente-deux dollars espagnols la _rattie_, ce qui faisait valuer la charge du vaisseau quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable de capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni l'escarcelle de cent livres d'conomie, se dsespra, s'arracha les cheveux et reprit la mer avec l'espoir de regagner le vaisseau. Pour la premire fois de sa vie, le commandant du brigantin se recommanda la misricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas propos d'couter cette sordide prire, et le vaisseau, mal dirig par les marins, choua sur les ctes de la Chine. La trouvaille de quatre livres d'or n'aurait pas donn aux Chinois la satisfaction qu'ils ressentirent en voyant arriver prs d'eux cette cargaison de nids d'hirondelles. L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grgeois; alors les timides Chinois oublirent leur crainte du danger, ne firent attention ni aux vents ni aux vagues, et se prcipitrent travers le ressac cumant. Les forts foulrent aux pieds les faibles, les frres passrent sur leurs frres, et tous arrivrent sur le vaisseau naufrag; le pauvre vaisseau fut si bien pill qu'il flotta sur l'eau aussi lgrement que le ferait une bote th vide; pas un morceau, pas mme un fragment de la cargaison ne fut laiss sur les parois du fond de cale. Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer mon tour appartenait la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son ignorance qui fit mon succs, et, pour tre bien certain de ne pas perdre ma prise, je la mis en touage derrire le grab. Louis, le munitionnaire, qui tait avec moi, me demanda la permission d'aller bord du navire captur pour y faire l'exprience culinaire de la soupe renomme de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la Chine, une si grande rputation de saveur, qu'elle a donn naissance ce proverbe: Si l'esprit de la vie, si l'me immortelle quittait le corps d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir, sachant bien que le paradis ne peut offrir de dlices qui soient comparables cette merveilleuse nourriture. --Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins clbre arrah-punch, je serai, bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le prince de Galles? Hein! dites! savez-vous? Excit par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille politesses au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement l'ouvrage, que vers le soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de m'apporter un chantillon de son triomphant succs. Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitu comme l'tait le mien une chre simple et frugale. Le nid, fondu par la cuisson, devient une gele brune; on ajoute cette gele des nerfs de daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des oeufs de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge. La fameuse soupe de tortue a le got fade en comparaison de l'pic potage aux nids d'hirondelles; cependant la relle saveur du mets mrite d'tre connue par les nombreux gastronomes europens, et je les engage fort faire cette offrande leur prcieux palais. XCIV Je touchai une des les Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac chinois. En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents convoitaient mes pices d'or. --Allons, allons, me dit la mre de la jolie petite fille, donnez-moi encore une pice d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un panier d'oeufs, des fruits et mon ane par-dessus le march, car il me semble qu'elle vous plat. Je donnai la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis mes hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me prit la main, et sans jeter un regard sa mre, sans recevoir d'elle une caresse ou un mot d'adieu, elle s'lana, lgre comme un faon, sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau Zla de cette fleur malaise, et, dans mon me, je sentis une relle admiration pour cette mre qui n'tait point imbue des prjugs troits qui prvalent en Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevr ne doit tre ni une charge ni un embarras pour sa mre; la lionne abandonne le lionceau, et les mres chrtiennes vraiment claires laissent leurs enfants libres, guides sans doute dans leur conduite par la supriorit d'un instinct naturel. l'poque de mes voyages, la France et la Hollande taient runies sous la mme dictature, et je fus trs-bien accueilli par le gouverneur de Batavia, qui tait un officier hollandais. Aprs avoir reu mes dpches, il ordonna aux autorits de la ville de me faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces achats devaient se faire, pour mon intrt, avec la plus grande promptitude, car il tait fort dangereux de communiquer journellement avec les habitants de l'le, sur lesquels le cholra-morbus svissait d'une manire horrible. Les ngociants de la factorerie hollandaise taient si officieusement bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de rafrachissements, me causaient malgr moi une sorte de dgot. De Ruyter tait le hros de ces marchands, et la confiance illimite que notre commodore avait en moi,--puisque, possesseur de sommes considrables, je pouvais en disposer ma guise,--produisait sur les habitants de Java un effet presque magique. Bien que le nom et l'amiti de de Ruyter fussent pour moi un excellent patronage, je pouvais la rigueur me passer de cette protection dans les endroits o nous tions connus. J'avais tabli depuis longtemps par mes actions une renomme particulire, et mon nom seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la mdisance, ou, pour mieux dire, la calomnie, a analys ma conduite: elle a prtendu que je mritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une mchante, qu'une malicieuse envie. J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable Michel Cassio, j'avais la tte inflammable, et je ne pouvais supporter avec calme l'aiguillon d'un excs de vin. Je dois cependant m'accorder le mrite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dgotants excs de la bouche, et ce dgot me faisait repousser avec une inflexible politesse les offres hospitalires des ngociants hollandais. Quand j'eus termin mes affaires, je regagnai en toute hte ma petite cabine, sjour charmant, qui, pour moi, contenait le monde, puisqu'elle abritait Zla. Nous tions toujours insatiables de caresses: notre affection tait l'inpuisable trsor dans lequel nos mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dnmes tte tte, nous rgalant ensemble sur la mme grappe de raisin, buvant du caf dans la mme tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot rsume tout! L'excs de l'amour tait mon seul excs; j'tais robuste, je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me laissa dans la quitude physique la plus parfaite. Les Europens qui se trouvaient bord et sur terre me dirent que le prservatif le plus efficace contre les attaques du cholra-morbus tait une excellente nourriture et mme un abus des liqueurs fortes. La fivre cholrique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent. J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant eux, ils les mirent aussitt en pratique, mangeant et buvant du matin jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On dfendit, comme fort dangereuses, les consommations de riz, de lgumes; moi, je mangeai tout cela, ainsi que mon quipage, et nous vcmes en parfaite sant; tandis que les Europens, en dpit de toutes leurs prcautions, moururent comme des moutons atteints par la mortalit. Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chasss par le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres, tout frts, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux vaisseaux de guerre franais et hollandais, qui avaient reu l'ordre de mettre la voile, se trouvaient dans un tat si dplorable, qu'il leur fut impossible de quitter le port. Si le cholra-morbus avait pu tre chass par l'excellence de la nourriture, il n'et point attaqu la partie europenne de mon quipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta sa propre race, les enfants du soleil. XCV Comme si la contagion se ft propos de rsoudre la question relative la nourriture, elle frappa la tte le principal organe du systme de l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si l'abondance de la nourriture, si l'excs des boissons avaient la puissance de prserver de la mort, Louis existerait encore. Il mangeait comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une baleine n'aurait pu produire autant d'huile que le corps de ce gastronome en contenait. En outre, il buvait d'une manire effrayante, et il faut que sa gorge ait t double d'un mtal aussi insensible que l'asbeste, l'preuve du feu, pour qu'elle ait pu supporter le passage brlant de l'alcool qu'il buvait sans cesse. Depuis que le cholra-morbus avait commenc ses ravages bord du schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant: --Garon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne savez-vous pas que la fivre est arrive bord? Apportez lestement la bouteille de grs, afin que je chasse cette importune visiteuse. Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample rasade de skdam et l'avalait d'un trait. Le chronomtre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait pas l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son palais tait si infaillible, qu' la plus petite ngligence du garon charg de lui donner boire, il s'criait d'un ton furieux: --Garon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous tes! Un matin, Louis vocifra aprs avoir bu: --Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vid ma bouteille, et vous l'avez remplie d'eau de mer? --Monsieur, je vous assure... --Taisez-vous; le skdam que vous dites me donner n'est qu'une drogue dgotante; elle ferait bondir le coeur d'un cheval marin. Quand le garon voulut essayer de prouver Louis que la liqueur qu'il venait d'absorber tait bien du skdam, Louis se mit en fureur, jeta la bouteille la tte du garon, et sa rage tait si grande, que je fus oblig d'intervenir. --Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaant devant le garon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skdam pur. --Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je sois devenu assez stupide pour ne plus reconnatre le got de ma liqueur favorite? Mais le diable lui-mme serait incapable de m'y faire tromper. Je bois du genivre depuis l'ge de cinq ans, et Van Slphe, le grand marchand de liqueurs d'Amsterdam, a dclar qu'aprs lui j'tais le meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai mieux, de toute l'Europe. D'ailleurs, ayant aval depuis que je suis au monde liqueur sur liqueur, assez de quoi suffire mettre le schooner flot, je dois me connatre en saveur, got et parfum. Ceci est une drogue, une mdecine; ce garon m'a tromp, vol: il a bu mon genivre. L'as-tu bu? dis! Hein, monsieur, le savez-vous? Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lvres balbutiaient de sourdes menaces. --Damn garon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as vid ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je dteste les docteurs, les drogues, et toutes les pitres choses dont on rgale les malades. Allons, allons, alerte! Dmarre, voleur; alerte! va me chercher une autre bouteille. Le garon obit. Louis porta le skdam ses lvres; mais pour lui le fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire bredouilla, toussa, repoussa le verre, ta de sa bouche une pipe nouvellement allume et baissa la tte. --Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical. Il ne rpondit pas. J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacit lumineuse de ses petits yeux noirs tait obscurcie; ses lvres blanches se couvraient d'cume, et sa mchoire infrieure tremblait lgrement. --Hol! vieux Louis, rpondez; qu'avez-vous? tes-vous malade? --Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au coeur, et rien de plus. Cette damne drogue m'a empoisonn; mais, du reste, je vais bien, trs-bien. Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif. --Vous tes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez vous reposer l'arrire du vaisseau. --Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le coeur aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du Sud, l'le d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent bord... Comme un grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnrent du gin boire. Ce n'tait point du gin, capitaine, mais une infernale drogue. Ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient tabli dans l'le une distillerie de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons, intelligents, utiles. Leur gin tait mauvais, dtestable; il me fit souffrir un mal pareil celui que je ressens aujourd'hui. En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre en disant: --Ma tte est en feu; j'ai un incendie dans le corps. J'aimais sincrement Louis, et je suivais avec une peine profonde l'altration rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure. Je lui pris le bras, et, sans rsistance de sa part, je parvins le conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zla de lui donner des soins. --Lady Zla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma couche, c'est un ange de bont, un ange descendu du ciel. Louis tomba bientt dans un sommeil fivreux, agit, presque convulsif, puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants lucides taient remplis par l'indistinct murmure d'incohrentes paroles. Au point du jour, par une habitude qui survivait l'garement de l'esprit et la faiblesse du corps, Louis se souleva sur un de ses coudes et dit d'une voix distincte: --Garon, apportez-moi la bouteille. Fatigu et moiti endormi, le garon se trana vers l'armoire consacre, et y prit une bouteille remplie de genivre. --Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je. --J'ai chaud, j'ai trs-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon corps, aussi sec qu'un morceau de bois calcin, n'a pas la moindre moiteur. Je suis dans un four, je brle; garon, la bouteille, la bouteille! Je n'eus pas le courage de rsister au suppliant regard que Louis jeta sur le skdam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses mains tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais au moment o l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lvres blanches et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'criant d'un ton dsespr: --Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce dmon m'apporte du feu; mais je brle, misrable, je brle; je suis dans un gouffre de flammes! Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de l'agitation la plus furieuse l'abattement le plus profond. Vers une heure de l'aprs-midi, le garon vint me dire que le munitionnaire dormait. Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je contemplai le cruel ravage opr par la maladie. La figure de Louis tait livide, la peau du cou ple et raye; de larges rides bleutres indiquaient que le pauvre voyageur avait baiss son pavillon devant le terrible roi des pirates. La bannire grise de la mort planait au-dessus de lui. Je plaai un miroir devant les lvres serres du pauvre Louis, et aucun souffle ne vint en ternir la limpidit. Comme si la destruction avait t impatiente de commencer son oeuvre d'anantissement, elle s'emparait du corps avant mme que l'tincelle vitale se ft entirement teinte. J'avais peine essuy les larmes qui remplissaient mes yeux, que le docteur, pench auprs de moi, me dit impatiemment: --tes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas jeter ce corps dans la mer, nous prirons tous. --Comment! m'criai-je, le sincre, l'honnte, le bon et jovial Louis, Louis, la vie de l'quipage, va tre la proie des chiens de mer? il sera jet hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous soyons bien certains que la vie l'a tout fait abandonn? Non, non, touchez-le, docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit jet dans la mer. XCVI Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus oblig de comprendre que son conseil tait bon suivre. La dcomposition du corps tait si rapide, que l'atmosphre du vaisseau devenait de minute en minute plus lourde et plus paisse, et je sentais qu'un danger rel planait autour de nous. Je donnai l'ordre deux matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y enfermer les restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher aux pieds du mort deux lourds sacs de plomb. Aprs avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris d'un drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous dirigemes en dehors du havre pour le faire couler fond, car il tait expressment dfendu d'ensevelir les pestifrs prs du port. Si j'avais pu trouver sur le schooner un livre de prires, je me serais fait un devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis. Malheureusement, nous tions fort peu religieux, et nos intentions seules taient bonnes. Je fus donc oblig de me contenter des honneurs qu'on rend aux marins. En consquence, on tira trois voles de mousquets sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le coeur serr par l'treinte d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans l'abme de la mer ce bon et loyal serviteur. Tout coup mes hommes s'crirent, et d'une voix visiblement effraye: --Ne ramons plus, il est l, il revient! En effet, l'eau un instant trouble avait repris son calme, et le cadavre reparaissait la surface, flottant auprs de nous aussi lgrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort. Les superstitieux marins taient tellement mus, qu'ils ne cherchaient point dcouvrir une cause naturelle l'apparition de Louis, et cette cause tait bien certainement la faiblesse ou la chute des balles de plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fmes virer le bateau, et je crois, en vrit, que mes hommes apportrent se rapprocher de Louis le mme empressement qu'ils auraient mis sauver un de leurs frres en pril. Lorsque j'eus dcouvert que le ballast s'tait chapp, je cherchai autour de moi un objet assez lourd pour en rparer la perte. Notre grappin seul tait ma disposition: je m'en servis, et le corps s'enfona une seconde fois. --Que je sois damn! s'cria un vieux marin, si toutes les ancres de la marine royale de Portsmouth ont assez de force pour amarrer ce dogre hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis n'a mis dans ses dalots autre chose que du skdam ou du kirsch, et il n'est ni juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de mer. J'avais amarr le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le permettre notre scurit et notre bien-tre. Malgr cette prcaution, les ravages exercs par le cholra se propagrent bord, et je perdis plusieurs hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis. Je passais les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de repos que le soin personnel de ma sant me contraignait prendre s'coulaient pour moi dans des inquitudes mortelles. Je ne savais quel remde il fallait employer pour dompter le mal, ou du moins pour en viter moi-mme les atteintes; car mon ivrogne de docteur avait dsert, et, malgr mes recherches, je n'avais pu lui donner un successeur. Aprs avoir longuement caus avec mes deux contrematres, je pris la dcision, peut-tre dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le lendemain au premier rayon du soleil. Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me dit prcipitamment: --Capitaine, il est encore flot, il marche cte cte du schooner; faut-il qu'il vienne tout fait bord, monsieur? --Oui, dis-je moiti endormi, oui, laissez-le venir bord; mais qui est-ce? de quelle nation? --Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui! --Qui, lui? --Le munitionnaire, monsieur. --Le munitionnaire! Quel munitionnaire? --Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas rester amarr sous l'eau. Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du dfunt couch sur l'eau, travers la proue et dans une position qui pouvait faire croire qu'il tait soutenu par le cble. Tous les marins se pressaient l'avant du schooner; ils taient stupfaits, et je dois dire que mon tonnement tait aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis tait miraculeuse. Le grappin avait t parfaitement attach, et sa force tait suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne comprenais rien la muette rsistance de cet inerte cadavre; mais en examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystre fut bientt clairci. Les requins de terre avaient coup le hamac afin d'arriver au corps, qui tait horriblement dchir. N'osant pas porter les mains sur ces restes informes, nous les toumes jusqu'au rivage: l, je fis faire un grand trou dans le sable, et aprs y avoir enseveli le munitionnaire, je plaai sur sa tombe le fond d'un bateau naufrag. Ce double soin le prservait jamais du contact de l'eau. XCVII Lorsque tous mes prparatifs de dpart furent termins, je me rendis chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais fait des affaires pour tout terminer au plus tt, et, ces divers soins remplis, je mis la voile. Nous tions rests quatre jours dans le port, et pendant ces quatre jours le vent n'avait pas rafrachi la lourdeur de l'atmosphre. Batavia est, comme Venise, entrecoupe de canaux, mais ces canaux sont des rceptacles de toutes les immondices qui dcoulent des habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et l'odeur nausabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies. L'intrieur de l'le et les montagnes qui avoisinent la ville sont habitables; mais la ville elle-mme est annuellement ravage par cette fivre mortelle qu'on dsigne sons le nom de fivre de Java. Les hommes jeunes et forts taient toujours les premiers atteints par le terrible flau. Quant aux grands mangeurs, ils n'chappaient jamais ses coups. Je dteste les gourmands autant que Mose et Mahomet dtestaient les pourceaux, et je me rjouis de leur mort. Cependant je fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnte Louis, dont toute la gourmandise ne pouvait touffer ni mme amoindrir les impulsions gnreuses. Ceux qui parmi nous taient de la race des lvriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, taient rarement saisis par la fivre, en dpit mme de leurs excs. Notre charpentier, vritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine vapeur. J'avais une peine infinie maintenir l'ordre et la discipline sur le schooner; mon quipage tait compos en grande partie d'hommes bannis de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes rebelles aux lois, au caractre indomptable, ne connaissaient ni les liens de parent ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon pouvoir sur eux s'est trouv dans un danger imminent. Cependant j'avais pour rels protecteurs de vieux marins attachs de Ruyter, quelques braves Europens et les fidles Arabes de Zla. La petite fille malaise que j'avais achete sa tendre mre me servait de sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-matre, qui tait li de Ruyter par l'intrt, la seule certitude de fidlit que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus difficile gouverner tait une bande de Franais, dont le caractre tait si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de longs couteaux en menaant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un jour une discussion avec le contre-matre amricain, qui tait un homme paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la dispute. Irrit depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'mut mme pas, car ses yeux hautains supportrent effrontment mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains. --Saisissez le sclrat! m'criai-je d'un ton furieux. cet ordre, le Franais rougit de colre et appela ses compatriotes. Je n'attendis pas l'arrive des mutins; je saisis d'une main ferme le rebelle, et j'enfonai dans son coeur mon poignard malais. --Allez vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Franais accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me dsobir. Les Franais obirent en grondant; mais, depuis ce coup de matre, ma domination fut entire, absolue, et je n'eus qu' me fliciter de mon nergique dtermination; car, malgr ma colre, je n'avais point t pouss au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant propice l'excution d'un projet depuis longtemps mdit. XCVIII Nous parcourmes le long de la cte de l'est afin de dcouvrir une baie o, d'aprs ma carte maritime, se trouvait un ancrage; l, je devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer tranquillement ma course. Nous marchions aussi prs que possible du rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils taient si faibles, que pendant plusieurs jours nous fmes forcs de rester stationnaires. Les eaux de la mer semblaient ptrifies, tant elles taient unies et calmes; de plus, la chaleur tait si touffante, que les Raipoots, qui adorent le soleil, se dbattaient sur le pont pour conqurir un pied carr de l'ombre de la banne. Le seul rafrachissement qui et la puissance de calmer un peu mes douleurs de corps et de tte tait un bain pris d'heure en heure; malgr ce soin, mes lvres et ma peau taient aussi gerces que l'corce d'un prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapt pour un climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la manoeuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout autre btiment. Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempte suive son repos. Bientt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les vents vinrent caresser les vagues endormies, et nous passmes doucement le long du rivage pour gagner notre ancrage prs de Balamhua, en dedans de l'le d'Abaran. L, nous trouvmes une rive sablonneuse, une petite rivire et un bois si largement fourni, qu'on et pu croire que les arbres verdoyants taient amoureux de l'cume des eaux. Un petit village javanais se trouvait l'embouchure de la rivire, et, en change d'une petite quantit d'eau-de-vie et de poudre, le chef de ce village nous donna la permission de prendre sur l'le toutes les choses dont nous aurions besoin. Nous dbarqumes nos tonneaux d'eau vides, et mes hommes s'occuprent, sous la direction du charpentier, abattre les plus beaux arbres. Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribu propager la fivre et la dyssenterie dans mon quipage, et pour remde j'avais ordonn l'ther, l'opium et de bon vin pour les convalescents. Dsespr de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apport aucune attention aux discours mdicaux de Van Scolpvelt, je regrettais encore d'avoir si bien nglig mes tudes. En dpit de cette ignorance, je continuais mon rle de docteur, et cependant je n'avais, pour en dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni canne pomme d'or, et je droguais les malades avec aussi peu de contrition que les membres du collge royal des mdecins. En faisant mes prparatifs de dpart, j'appris qu'une dispute avait eu lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs avaient t blesss par un coup de fusil, et ces emportements meurtriers taient frquents, parce que les matelots ne voulaient pas comprendre que sur terre ils taient sujets des lois d'ordre et de discipline. --Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes lis par des devoirs, nous appartenons la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre nous fassions notre volont. Quand nous avons de l'argent, nous sommes assez justes pour payer nos dpenses ou nos dgts; mais quand nous n'en avons pas, on doit nous donner les choses qui nous sont ncessaires. Il n'est pas lgal, ajoutaient-ils en forme de proraison, que les natifs gardent pour eux toutes les productions du rivage, puisque, aussi bien que la mer, la terre appartient aux hommes. Ce raisonnement tait l'invariable rponse que j'obtenais de mes hommes lorsque je les sermonnais sur la brutalit avec laquelle ils assaillaient, volaient et massacraient les natifs. L'impossibilit dans laquelle j'tais de me faire tout fait obir amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de rcompenser les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les tourmenteurs. Un jour cependant il me fut rapport que dans une nouvelle bataille le tort tait du ct des villageois; je ne pus connatre toute la vrit, mais je craignis une revanche sanglante; pour l'viter, je pris sur un bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me dirigeai vers le village. Mon cadeau fut assez mal accueilli; cependant, aprs une heure d'explications, je russis pallier les torts de mes hommes, et nous nous quittmes amis. Je tenais beaucoup cette rconciliation, car l'inimiti des natifs et pu me causer de grandes pertes de temps, d'hommes et de provisions. Quand mes prparatifs de dpart furent achevs, le chef javanais vint bord du schooner, et m'invita l'accompagner dans une partie de l'le o se trouvait une grande quantit de daims et de sangliers. J'avais dj manifest le dsir de faire une partie de chasse, mais le chef en avait toujours diffr la ralisation en disant qu'il tait bon d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les animaux de la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait d'inonder la terre, l'invitation du chef me parut le rsultat d'une promesse faite. Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure de notre dpart pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et sincre, le chef me supplia de ne pas faire natre parmi son peuple des craintes jalouses en emmenant avec moi une grande quantit d'hommes arms. Je m'engageai suivre ses conseils sur ce point, et nous nous sparmes en nous donnant rendez-vous pour le lendemain. XCIX J'tais rellement sans crainte, et aucune mfiance ne pntra mon esprit. Nanmoins je pris les prcautions les plus minutieuses pour assurer le salut de mes hommes et le mien. Je dbarquai le lendemain, accompagn de quatorze marins, tous fidles, braves, courageux et bien arms. En outre, j'ordonnai aux bateaux qui nous avaient conduits de s'loigner du rivage, de jeter le grappin, et d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux natifs. Le chef m'attendait accompagn seulement de cinq hommes, arms de poignards et de lances de sanglier. Nous pntrmes dans l'intrieur du pays en suivant les sinuosits de la petite rivire, que la pluie d'orage avait rendue jauntre et boueuse. Nous fmes obligs plusieurs fois de traverser la rivire gu, et, avant d'effectuer ce passage, je dis mes hommes de mettre dans leurs casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller leurs armes. L'exprience m'avait rendu vigilant et souponneux, si bien que je remarquai plusieurs choses qu'une personne moins attentionne et laisses passer inaperues. Le chef javanais causait souvent avec ses hommes, souvent encore il voulait nous faire traverser la rivire dans des endroits o elle tait boueuse et remplie de trous profonds. Tout coup, et sans m'expliquer les causes de ce changement, il se mit l'arrire de la troupe et voulut diriger notre marche d'un ct oppos celui que nous devions suivre. Cette conduite veilla mes soupons, et sans rien dire je me mis surveiller tous les mouvements du chef. Afin de laisser croire au Javanais que j'avais en lui la plus entire confiance, je le suivis sans observation. Mais j'avais le soin de noter dans ma mmoire les localits que nous traversions, ainsi que les gus de la rivire. Le danger dans lequel j'avais plac Zla en l'emmenant avec moi la chasse aux tigres m'avait donn une cruelle leon de prudence, et l'ide de la savoir seule, quoique en sret sur le schooner, me rendait sage, sens, et surtout fort mfiant. Grce aux importunits de ma chre petite fe, j'avais pris avec nous Adoa la Malaise. Cette enfant tait vive, adroite et ruse comme un lutin. On pouvait avoir en son instinct sauvage la plus entire confiance. Adoa ne pensait, n'aimait personne au monde que sa chre Zla; pour Zla elle et donn sa vie. La seule chose qui l'attacht moi tait l'amour que me portait ma femme. Adoa avait peu prs le mme ge que sa matresse; mais il n'y avait pas dans le monde deux tres moins ressemblants: la fille malaise tait rabougrie dans sa croissance, large et osseuse; son front bas tait moiti cach par des cheveux noirs, rudes et qui tombaient en mches roides sur sa figure plate et d'une couleur bistre. Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui les sparait, tre tout fait indpendants l'un de l'autre et pouvaient regarder la fois bbord et tribord, au nord et au sud. Ces yeux vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent; mais la ressemblance avec ce hideux reptile s'arrtait l, car la pauvre petite Adoa tait la plus fidle, la plus aimante et la plus dvoue des servantes. J'aimais tant cette sauvage crature que je lui avais donn la place haute et importante de _tchibookge_, et elle tait sans rivale dans l'art de faire un _chilau_, un hookah, ou pour prparer un callian, toutes choses qui sont difficiles bien faire. Nous continumes notre route le long de la rivire, et, aprs tre arrivs sur une hauteur escarpe et pleine de rochers, notre chef me proposa de nous arrter dans quelques huttes situes sur la hauteur, pour nous y reposer un instant et nous rafrachir avec du caf et des mangoustans. Pendant la dure de cette petite halte, ajouta le chef, deux de mes gens iront la dcouverte du gibier. Cette proposition, qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa entirement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du caf. Comme j'tais un grand picurien, je dis Adoa de surveiller la prparation de la tasse qui m'tait destine, et la jeune fille s'empressa de se rendre mon dsir. Nous nous tions assis dans une des huttes vides, afin d'tre protgs par la toiture de cannes entrelaces contre les rayons du soleil, et pendant que, le coeur rempli du souvenir de Zla, je fumais mon callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'tait assis prs de moi sur une natte, et la sortie de la hutte tait bloque par les trois Javanais. Je m'tais couch sur la terre, et ma tte reposait contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite allait porter mes lvres la tasse de caf pose devant moi, lorsque je fus averti par un lger mouvement de tourner la tte gauche, vers le fond de la hutte. --Ne bougez pas, chut, chut! Ces quelques paroles, prononces avec un accent de terreur indicible, me firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'o la voix tait sortie, et, travers le paillasson qui formait le mur de la hutte, je distinguai le regard perant d'Adoa. Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante murmura mon oreille: --Ne buvez pas le caf!... sortez de la hutte... dfiez-vous... mauvaises gens!... Plusieurs de mes hommes s'taient plaints du mal de coeur aussitt aprs avoir absorb le caf, et je compris le vif empressement qu'avait apport le chef en me faisant passer la tasse qui m'tait destine. Heureusement que la prparation de ma pipe, ayant occup mon attention, m'avait fait oublier le caf. Au premier mouvement que je fis pour sortir de la hutte, le chef changea d'une manire expressive un regard avec ses hommes, et tous les yeux se fixrent sur moi. Je n'avais ni le temps ni la possibilit de former un plan de conduite et de consulter mes gens. Je compris vite que le chef attendait du renfort pour nous attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et je franchis la porte de la hutte. Le chef, arm de son poignard, voulut s'emparer de moi, mais il n'en eut ni l'adresse ni la force, car je lui brlai la figure en dchargeant mon arme bout portant, et mon coup de feu fut suivi du cri de guerre arabe: Mes garons, nous sommes trahis! suivez-moi! Mes mouvements avaient t si rapides, si imprvus, que, frapps d'une terreur panique, les Javanais se prcipitrent dans les jungles. --Ne les poursuivez pas, dis-je mes hommes, regardez plutt si vos armes sont en bon tat, et arrangez vos baonnettes. J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait t mis dans le caf, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrive d'une grande quantit d'hommes. C Le premier danger tait pass; mais notre situation tait encore excessivement prilleuse. Nous reprmes d'un pas rapide, pour regagner nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, esprant arriver en peu de temps assez prs du schooner pour l'avertir par un signal du malheur qui nous menaait, car naturellement nous pensions que les natifs s'taient chelonns sur la route pour nous attaquer. Nous fmes les trois quarts du chemin sans tre arrts, sinon sans tre vus; car de temps en temps la tte d'un sauvage apparaissait derrire un arbre ou dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides taient suivies d'un farouche hurlement. Cet loignement rendait nos ennemis peu dangereux, et Adoa, qui courait prs de moi, guettait sans relche les mouvements des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. chaque pas que nous faisions en avant se rvlaient les terribles difficults que nous avions vaincre. Outre le rel danger du chemin, il y avait celui d'une attaque impossible soutenir sans dsavantage. Nous arrivmes enfin un angle de la rivire, et nous fmes obligs de la traverser. Grce au stimulant de la peur, le poison ne produisit sur mes hommes qu'une fbrile agitation; il faut ajouter encore que, par elle-mme, la drogue tait sans doute peu dangereuse. Toujours est-il que personne ne s'en plaignit en fuyant l'attaque des Javanais. Je conduisis mes hommes travers la rivire en sondant le chemin l'aide de ma lance. L'eau tait peu profonde; mais le fond de la rivire tait si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la plus grande peine nous soutenir. --Malek, ils viennent, me dit Adoa. Je mis ma carabine sur mon paule, et je criai aux hommes qui se trouvaient en arrire de hter le pas. Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, dchargrent leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivire. Dans toutes les guerres sauvages, le premier cri et la premire dcharge sont un excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent aux chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui fuient devant le fort. En consquence, si la premire attaque des sauvages est reue avec une courageuse fermet, ils sont surpris, intimids, et quelquefois vaincus. Voyant que nous tions fermes, et qu' notre tour nous nous disposions faire feu, les Javanais s'arrtrent sur les bords de la rivire. Je fis dcharger nos mousquets sur eux, et j'eus le plaisir de les voir courir pouvants dans la direction des jungles. Cette fuite nous donna le temps de traverser sans perte d'hommes le gu de la rivire. Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en profrant des menaces de mort et d'horribles maldictions; de minute en minute, le nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment o nous atteignmes la partie la moins fourre du jungle, Adoa me dit: --Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous. L'odeur de la mer parvint jusqu' nous, et cette odeur cre me donna une sensation plus dlicieuse que celle apporte journellement par les parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay. --Courage, mes garons, criai-je mes hommes, courage! La mer est en avant. Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les appelais avec plus d'empressement et d'allgresse qu'ils n'en tmoignaient en montant sur les agrs pour voir la terre aprs un long et ennuyeux voyage. Quand nous vmes les joyeuses girouettes aux queues d'aronde briller sur les mts de notre schooner, lui-mme encore invisible, nous jetmes de concert un triomphant hourra, croyant un peu trop vite que nos dangers taient passs. Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une masse noire et confuse. cette vue, les natifs poussrent un sauvage cri de joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon d'Adoa n'avaient point commis d'erreur en dcouvrant une bande de cavaliers. Ces cavaliers devinrent bientt tout fait visibles. Un corps d'hommes du pays, peu prs nus, nous approcha rapidement; ils taient monts sur de petits chevaux aux allures vives, souples et lgres. Le nombre de ces hommes n'tait pas grand; mais, unis ceux qui nous suivaient de prs, ils avaient assez de force pour dtruire les esprances des plus sages et contraindre les mes pieuses songer au ciel. Au milieu de la rivire que nous venions de traverser se trouvait un banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufrags taient fermement plants dans ce banc. notre gauche se trouvaient une surface plane, sablonneuse et une lande dserte; notre droite, trois blocs de rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner. Je pris rapidement possession du banc de la rivire, et, les pieds bien affermis sur un terrain solide, nous attendmes l'attaque. J'avais toujours mes quatorze hommes, et, quoique la tte d'une bien petite troupe, j'eus l'esprance, grce la grande quantit de munitions qui remplissait nos poches, que nous arriverions, sinon dtruire, du moins mettre en fuite nos sauvages ennemis. CI Les natifs s'avancrent vers nous en criant et en hurlant, mais la dcharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers froces et sauvages taient conduits par leur prince, mont sur un petit coursier fougueux, dont la robe tait d'un rouge vif; la crinire et la queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme voltigent des banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier tait le seul qui portt un turban et qui ft convenablement habill. L'nergique frocit du regard jet par le prince sur notre petite troupe me fit souvenir de mon violent ami de Borno. Inspir par le dmon qu'il portait sur son dos, le petit cheval tait sans cesse en mouvement; il semblait avoir du feu dans les naseaux et des ailes dans les jarrets. Le prince se prcipita dans l'eau, dchargea son pistolet sur un de mes hommes, jeta sa lance la tte d'un autre, s'lana de nouveau sur le rivage, guida ses cavaliers, cria contre ceux qui cherchaient fuir, se rejeta dans la rivire, et pendant le cours de ses fantastiques volutions, le petit cheval hennissait, bondissait, galopait; il ne lui manquait que la parole. Cach derrire le tronc d'un arbre, je fis plusieurs fois partir ma carabine en visant le prince; mais une hirondelle dans l'air ou une mouette balance par une vague n'aurait pas t un but plus difficile atteindre. La position que nous avions prise tait si avantageuse et notre feu tait si parfaitement dirig, que, malgr ses efforts, le prince mtore ne pouvait parvenir nous chasser du banc de sable. Le succs cependant n'tait pas certain, car nos munitions taient fortement diminues; deux de mes hommes avaient t atteints par les balles meurtrires, et deux autres taient assez grivement blesss. En revanche, nous avions fait un grand dgt parmi les natifs, dont la situation fort expose nous donnait l'avantage de frapper toujours juste. La cavalerie, qui agissait avec la plus grande intrpidit en se prcipitant dans la rivire au-dessus et au-dessous de nous, souffrait de notre feu, mais elle souffrait davantage encore de l'ingalit du terrain de la rivire, sur lequel les chevaux trbuchaient chaque pas. D'ailleurs ils n'avaient point d'armes feu, et le prince seul se servait de pistolets. Nous fmes bientt forcs de faire l'impossible pour gagner le rivage, et ce rivage tait gard par une foule de natifs qui hurlaient d'une manire pouvantable. Dans cette situation prilleuse, puis et presque mort de fatigue, je fis passer mes hommes un un sur le banc oppos. Quand les cavaliers, bien diminus par nos coups, s'aperurent de cette manoeuvre, ils se dirigrent au triple galop vers la mer, dans l'intention d'intercepter notre passage. Le premier homme qui dbarqua fut tu par la pierre d'une fronde, et notre troupe fut rduite neuf personnes, et cela en me comptant. Afin d'apaiser la soif ardente qui leur brlait la gorge, mes hommes avaient bu l'eau saumtre de la rivire; cette eau leur donnait un mal de coeur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous nous trouvions un mille de la mer, et en nous tenant rapprochs les uns des autres, nous russmes traverser le gu. Les natifs piaient nos mouvements avec tant de persistance, que nous tions obligs de faire halte chaque instant pour leur donner une vole de mousquets. Enfin, aprs une demi-heure de marche, nos yeux distingurent parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous htmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout coup un nuage de sable obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispers, je vis le prince vampire paratre comme un centaure dans le mirage vaporeux produit par le sable blanc. La manoeuvre du prince nous enfermait entre deux camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; notre gauche se trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues ombrageaient quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut ds lors ma seule esprance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite fortification, et je puis dire que nos coeurs battaient avec violence quand nos mains crispes purent saisir et opposer nos ennemis le frle rempart des murailles de la premire hutte. Malheureusement notre course avait t si rapide qu'un de nos blesss avait succomb cette nervante fatigue; il tait tomb mort ou mourant. Je n'eus point la possibilit de lui porter secours. Le bruit sinistre d'un sauvage et joyeux hurlement me fit tourner la tte, et mon regard indign rencontra le prince, dont le cheval furieux pitinait le corps du pauvre marin. un ordre de leur chef, les cavaliers accoururent, s'approchrent de notre lieu de refuge et nous lancrent des pierres. Nous rpondmes cette nouvelle attaque par des coups de mousquet. Un de nos hommes tira sur le prince; la balle l'atteignit sans doute, car son cheval s'loigna d'un pas chancelant, et les plumes qui ornaient le turban du prince voltigrent dans l'air. --La mort de mon pauvre ami est venge, pensai-je en moi-mme. Mais cet espoir ne fut pas de longue dure; car, aprs avoir arrt son cheval, le prince mit pied terre, examina l'animal, secoua la tte, et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa petite troupe avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et de fermet. Notre position devenait extrmement prilleuse; nous n'avions plus que trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute part. Dsesprs et presque morts de fatigue, nous nous prparmes vendre chrement notre vie. Je songeai plus la mort qu' ma dfense; l'image de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste souvenir fut bientt chass par celui de ma pauvre Zla. Qu'allait-elle devenir? supporterait-elle son isolement cruel? Ces tristes penses relevrent mon courage; j'invoquai comme une gide protectrice le nom de ma bien-aime, et je dis mes hommes: --Courage, mes garons, nous ne sommes pas encore vaincus. La muraille du fond de la hutte tait trs-leve; nous la troumes avec nos baonnettes, et de l nous vmes que les natifs se prparaient incendier la hutte. Nous russmes cependant les chasser, mais non teindre le feu de bois mort et de roseaux secs qu'ils avaient dj allum. Devant la hutte se trouvaient des palmiers entours par une haie de vacoua, et cet arbuste formait une haie piquante et tout fait impntrable. Plusieurs fois, durant la premire escarmouche, je m'tais repenti d'avoir prfr la hutte cette place, que l'entourage rendait inaccessible aux chevaux. Nous aurions eu et plus d'espace et plus de moyens d'attaque. Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empcher de quitter la hutte. Cet ordre, dont l'excution tait notre mort, fit murmurer mes hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils coutaient faiblement mes pressantes prires; enfin, ils furent forcs de suivre mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en bataille dans la cour, derrire les vacouas. CII Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'tait le schooner. L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes, tristes, dsesprs, reprirent courage et jetrent leurs casquettes en l'air en hurlant comme des btes fauves. Le canon nous annonait du secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'cho des collines en recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersrent. Je profitai de l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, l, nous n'avions plus craindre les atteintes du feu. Malgr le mauvais succs de leur attaque, les natifs revinrent sur nous, guids par le prince, dont le courage n'tait point affaibli. Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir reposait sur nos baonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les sauvages nous jugrent vaincus, car ils s'approchrent tout fait de la haie de vacoua, et l'aide de leurs lances ils blessrent plusieurs de mes hommes. Notre situation tait en ralit plus dsespre que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commenai croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais tait invulnrable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser, sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vlocit. Tout coup, les natifs se tournrent vers la mer en jetant des cris d'pouvante; ces cris furent suivis d'une dcharge de mousquets, et le doute inquitant qui remplissait mon esprit fut dissip: mon quipage venait notre secours. Notre premire ide fut de courir la rencontre de nos sauveurs, mais je ne voulus pas abandonner nos blesss. Bientt le bonnet rouge des Arabes tincela sous les rayons du soleil; je dchargeai ma carabine, et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais cette manoeuvre ne m'inquita pas, je savais qu'un feu bien nourri pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, aprs une lutte acharne des deux parts, mes gens avancrent vers notre poste; dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix clatante mon brave quipage. J'allais courir jusqu' lui, quand je vis paratre une forme lgre, bondissante; le vent faisait flotter les cheveux de cette dlicieuse vision, qui, rapide comme une hirondelle, s'lana jusqu' moi. Cette vision, cet oiseau printanier, c'tait mon bonheur, ma joie, mon esprance, mon unique pense, ma Zla chrie; la chre adore tomba sur mon coeur et je la pressai tendrement dans mes bras puiss de fatigue, mais que son contact rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublirent leur danger pour nous regarder d'un oeil mu. --Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un. --O sont nos camarades? demandait l'autre. Et ces questions taient suivies de menaces de mort, de cris de vengeance contre les Javanais. En aidant nos blesss marcher, nous regagnmes le bord de la rivire, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers le rivage. Des bandes de natifs rdaient autour de nous, mais elles taient impuissantes nous barrer le chemin. Le prince avait pris les devants dans l'intention vidente d'attaquer nos bateaux avant notre arrive ou de s'opposer notre embarquement. Cette double crainte nous fit hter le pas, car je savais que le schooner tait trop loign pour qu'il lui ft possible de protger les bateaux. --N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-matre, j'ai ordonn aux bateaux de s'loigner du rivage et de laisser tomber leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade. Nous tions puiss de fatigue, affams, mourants de soif; Zla seule, en vritable enfant du dsert, avait song apporter de l'eau, et cette eau fut un grand soulagement pour les blesss. Il tait vident que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du rivage; le schooner tait visible et il levait l'ancre afin de se rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je runis mes hommes, et aprs avoir dispers avec une vole de mousquets la foule qui tait devant nous, je russis faire embarquer les blesss; mais, au moment o mes hommes allaient les suivre, les Javanais renouvelrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint impossible de diriger srement nos coups de mousquet. Avec l'aide de quatre hommes srs, je plaai Zla dans la chaloupe, et quand les natifs s'y prcipitrent pour saisir le plat-bord, nous dchargemes la caronade, qui tait bourre de balles de plomb. J'tais debout sur la poupe du bateau, ayant une mche la main; les natifs disperss fuyaient avec pouvante le bruit du canon, et le rivage tait couvert de morts et de mourants. La bataille touchait son terme, quand l'invulnrable prince, dont la fureur n'tait point diminue, reparut la tte d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la vue du canon, dont la bouche tait tourne vers eux, les fit reculer. Indign du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche, jeta un cri terrible et lana son cheval vers la poupe du bateau, en face du canon. Je soufflai la mche et je touchai l'amorce, elle ne prit point feu. Le prince me jeta son turban la figure et dchargea un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un blouissement aveugla mon regard et tout disparut mes yeux. L'intrpide Zla prit la mche tombe de mes mains et dchargea le canon. Un cri perant courut le long du rivage, et un cheval bless plongea dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier dsaronn. Mais le cavalier n'tait point le prince. quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se trouvait une masse de restes mutils; mais ces restes informes taient cependant assez distincts pour qu'il ft possible de reconnatre le meilleur cheval que guerrier ait jamais mont et le plus hroque chef qui ait conduit ses hommes au combat. CIII J'tais srieusement bless, mais je souffrais tant qu'il me fut impossible, pendant les premires minutes qui suivirent l'explosion du pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait t atteinte par l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout coup mes membres, mes yeux se voilrent et je tombai comme une masse inerte sur le banc des rameurs. Le coup de canon tir par Zla avait si fort pouvant les natifs, qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage et d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les bords du rivage. Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les tortures d'une vritable agonie, et la douce voix de ma compagne aime ne put, tant elles taient violentes, en adoucir l'affreuse douleur. --Zla, mon bon ange, dis-je la jeune femme d'une voix entrecoupe, croyez-vous que le destin ait dj marqu l'heure de mon trpas? Croyez-vous qu'Azral, le dmon rouge de la mort, ait mortellement frapp le coeur qui vous aime? --Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre plore, vous vivrez parce qu'Allah, le bon esprit, a paralys le bras du cruel guerrier. Dieu est fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez confiance, ayez courage. La balle du pistolet avait pntr dans mon corps au-dessus de l'aine droite, et la position leve du tireur lui avait permis de viser horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la blessure ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait employer pour apporter un peu de soulagement mes souffrances. Le bon et savant docteur n'tait plus l. On me hissa pniblement sur le pont du schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le prince avait tir son coup si prs de moi, que, selon toute probabilit, une grande partie de la poudre avait suivi la balle et brl les chairs, qui taient noires et livides. Pour enlever la poudre, Zla enduisit la blessure de jaunes d'oeuf: le remde oriental fut trs-efficace, et ce premier soin rempli, la chre enfant lava la plaie avec du vin chaud et la couvrit d'un cataplasme. Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dvouement de Zla m'aida supporter, presque avec patience, cette longue agonie. Je crois, en vrit, que la pauvre petite souffrait au moral autant que je souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de supporter les ennuis et la fatigue que donnent les soins rclams par un malade; il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son assistance, ses conseils; mais il lui est moralement impossible de sympathiser avec une douleur qu'il ne ressent pas. L'tre qui est bon, gnreux, dvou, c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller attentive pendant de longues nuits, elle seule peut comprendre et supporter les caprices de l'esprit, les fantaisies absurdes que manifeste le malade. Quelque ardente et sincre que soit l'amiti d'un homme, elle ne peut galer en force et en grandeur l'idoltrie dvoue que consacre une femme l'objet de ses affections vierges. L'amiti est fonde et repose sur la ncessit; il faut qu'elle soit plante et cultive avec soin, car elle ne s'panouit que sur de bons terrains, tandis que l'amour, qui est indigne, fleurit partout. L'amiti est le soutien de notre existence, mais l'amour en est l'origine et la cause. Puis-je penser mes souffrances et aux tendres soins dont Zla les a entoures, sans faire une digression sur l'incomparable amour de la femme? S'il y avait une partie de ma vie que je voulusse arracher du sombre abme du pass, ce serait ce mois de douleur, ce mois pendant lequel, faible, morose, ennuy, je fus soign par mon ange comme l'est un enfant malade par la plus tendre mre. J'ai oubli de dire qu'une fois install dans ma cabine bord du schooner, nous ne perdmes pas de temps pour faire hisser les bateaux et mettre la voile. Nous dirigemes notre course vers le nord-est, avec le dsir de rejoindre promptement le grab, pour recourir la science du bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris cette poque une chose que l'exprience m'a depuis fait connatre, c'est que, sur dix blessures causes par les balles d'un fusil, il y en a neuf pour lesquelles la science d'un chirurgien est parfaitement inutile. Les tempraments sains doivent laisser agir le merveilleux instinct de la nature, qui seule a plus de pouvoir que tous les mdecins du monde. Je me souviens encore du vif plaisir que je ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un morceau d'agneau. Le lendemain du jour o s'tait fait ce premier pas vers la sant, Zla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un bonheur indicible, il ralisait en partie mes rves de la matine; mais quand j'eus dvor ce rti, je m'criai d'un ton chagrin: --Est-ce tout, chre? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du pauvre munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonn la cuisse d'un petit cabri, mais bien la mre entire, et le fils et servi d'ornement. Avec l'apptit revint la force, et je repris, appuy sur deux bquilles, mes devoirs sur le pont. Un de nos blesss mourut; mais je ne crois pas que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait alit, ce fut la puissance narcotique de la drogue que les natifs avaient mise dans le caf. Pendant quelques jours, les matelots se plaignirent du mal que leur faisait prouver l'absorption du poison javanais. Je leur laissais accuser les natifs, et je savais fort bien que mon remde tait la seule cause de leurs souffrances; pour gurir les malades, j'avais, faute de mieux, ordonn du vin. Une brise de mer constante, une temprature modre et du repos dtruisirent la fivre, et mes hommes reprirent gaiet, force et courage. Quelques mots expliqueront mes lecteurs comment il se fit qu'un secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers Java. Zla et sa plus jeune servante s'taient embarques dans un petit canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient dirig leur frle esquif le long du rivage, vers une petite place ombrage o, loin de tout regard, il leur tait possible de se livrer leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre l'habitude et le got des bains Zla, qu'elle tait presque amphibie. Pendant notre sjour l'le de France, de Ruyter me compara un requin, et ma belle Arabe, qui me prcdait toujours dans l'eau, vtue d'un caleon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec sa compagne, Zla entendit le bruit des mousquets apport par le vent de terre sur la surface ombrage et calme de la mer. Le son tait si bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premires minutes, la jeune femme crut qu'il tait le bruit naturel notre chasse. Cependant un indfinissable sentiment de tristesse glissa dans l'esprit de Zla; elle remit donc ses vtements et voulut dbarquer, mais une rflexion l'empcha de suivre cette premire ide. La dcharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de l'oreille de Zla la rendit capable de distinguer le bruit de ma carabine, qui avait le son aigre et retentissant. Bientt aprs, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non celles d'une joyeuse chasse. Zla regagna donc en toute hte le schooner et communiqua ses craintes au contre-matre. Inquiet et obissant, le brave homme grimpa sur le mt, et de l il vit la cavalerie javanaise sortir en toute hte du village. Fort heureusement, les bateaux taient cte cte du schooner, ainsi que la chaloupe; ils furent donc vivement quips et arms. Zla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien, qu'ils arrivrent temps pour m'arracher une mort horrible. C'est donc avec justice, avec vrit, avec bonheur que j'appelle Zla l'ange de ma destine. CIV Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres, avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui veillaient notre convoitise, notre vie n'tait point une vie de paresse, de repos et de tranquillit. Dans l'Inde, l'autorit se sert de son pouvoir uniquement en vue de son intrt personnel, et je crois que cette conduite est gnralement adopte par tous les hommes libres. J'avais acquis des inclinations froces et le mal que je faisais n'avait d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers chinoises retentirent longtemps des ravages exercs par le schooner, et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux, tait moins redout que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidlement racont, dans la premire partie de cette histoire, et nos exploits et notre manire de vivre; j'ajouterai donc des ailes mon rcit, afin d'viter les petits dtails qui mnent une rptition sans fin, pour viter la stupidit mthodique contenue dans ce livre de plomb qu'on appelle un journal de mer. Nous touchmes d'abord l'le de Caramata afin d'y prendre de l'eau, car notre arrimage tait si bien rempli par le butin, que nous n'avions qu'un trs-petit espace pour notre eau. La plus horrible torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limits ne boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumtre et fermente; alors le plus avare de nous et volontiers chang sa part de butin pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne rvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivire me semblait trop petite pour arriver satisfaire mon insatiable soif. Nous tions donc dans cet horrible tat de souffrance lorsque nous arrivmes Caramata. L, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit, de la volaille, et nous reprmes notre course. Le premier des rendez-vous assigns par de Ruyter tait fix dans le voisinage des les Philippines. En suivant le long de la cte de Borno, nous abordmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords de deux les en flammes. Une de ces les tait trs-petite; les bords polis de son cratre volcanique taient dors par le feu, et du centre de ce feu s'levait constamment une mince colonne de vapeur. Cette le tait jointe l'autre par un banc de sable qui, selon toute probabilit, avait t form par la lave; cette dernire le tait assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la forme ressemblait celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait chapper de temps autre une paisse bouffe de fume noire. --Capitaine, me dit le quartier-matre, regardez ce grand paresseux de Turc, j'espre qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant avec nonchalance cette immense pipe d'eau! La comparaison fantastique du vieux marin n'tait point inapplicable. La jonque tait remplie de Chinois qui migraient Borno pour s'y tablir. J'changeai des provisions fraches contre quelques nids d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route sans lui faire aucun mal. Quelques jours aprs, nous emes le malheur de raser un banc de sable; mais, grce la faiblesse du vent, il nous fut facile d'viter un naufrage. Aprs avoir laiss notre gauche l'le de Panawan, nous nous arrtmes dans un ancrage passable, la hauteur du cap Bookelooyrant, et nous y attendmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien venir, je levai l'ancre, et nous fmes une course vers le nord pour gagner le second rendez-vous, qui tait une le appele le Cheval Marin. Cette le n'tait point habite, et dans un certain endroit que de Ruyter m'avait soigneusement dpeint, je trouvai une lettre contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course dans une ligne parallle la latitude, jusqu' ce que j'arrivasse en vue de la cte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps la ligne trace par mon ami; mais ces caprices taient souvent contraires mon devoir et mes dsirs. Parfois cependant l'atmosphre tait splendide et les nuits si lumineuses et si fraches que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zla ou coutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restmes en panne la hauteur d'une le appele Andradas; le temps allait changer et ne nous prsageait rien de favorable la continuation de notre course. Un silence de mort planait dans l'air, qui tait humide et charg d'une paisse rose. L'le se voila bientt, et ses contours se perdirent dans une vapeur bleutre. Le soleil prit des proportions immenses, mais son blouissante clart s'affaiblit si bien que le regard pouvait en supporter l'clat; les toiles taient visibles au milieu du jour: on et dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce sinistre et mlancolique prlude tait rflchi d'une manire pouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristes de mon quipage. J'eus mille peines rveiller mes hommes de cette torpeur craintive, mille peines pour russir les prparer au combat que nous allions avoir soutenir avec les vagues et les lments en fureur. CV Les hommes placs en haut amenaient les lgers mts et les vergues, tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs touffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail. J'examinai l'horizon avec inquitude: ses couleurs grises et sombres devenaient chaque instant plus paisses et plus obscures. Tout coup une boule de feu que je pris pour une toile volante descendit du ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui tait stationnaire et immobile; cette boule tomba dans la mer, tout prs de notre quartier, et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. la mme minute, le ciel se dchira en deux avec un craquement pouvantable, le schooner trembla comme s'il se ft heurt contre un rocher, et alors la pluie, le vent et le tonnerre clatrent furieusement. Par bonheur, l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente et irrsistible devant la tempte. Aprs avoir support le premier choc, nous nous remmes de notre terreur, et l'orage s'tablit au nord-est. Nous dferlmes les voiles d'orage, afin de mettre le vaisseau sous le vent ds que la violence de la tempte se serait puise. Le schooner tait un incomparable navire, et quand j'eus fait mettre tout en sret bord, nous le mmes au vent et en panne avec la grande voile d'orage bien cargue. Le ciel tait noir, tout fait sans toiles; la mer blanche d'cume. Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans quel endroit nous nous trouvions, mais un cri gnral me fit rapidement monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand vaisseau qui marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mts sans voiles; videmment il nous avait vus, et je distinguai la figure d'un homme qui tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous demandait, l'aide d'un porte-voix, qui nous tions. la suite de la question, j'entendis cette menace: Arrtez, schooner, arrtez, ou nous vous ferons couler fond! Dans une seconde tout fut en commotion bord de la frgate. J'avais d'un regard dcouvert la forme du navire; elle sortait ses canons, faisant en grande hte des prparatifs pour s'en servir. Ma surprise m'empchait de rpondre, et ce ne fut qu' la voix des canons et cet ordre: Baissez-vous! que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une voix de stentor: --Haussez le gouvernail! Nous largumes jusqu' ce que nous eussions le vent notre quartier. Plusieurs canons furent dchargs sur nous, et notre seule esprance tait d'augmenter les voiles du schooner. Aussitt qu'il sentit le canevas, il se trouva dlivr de la gne et vola comme une levrette qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se prcipita donc follement travers les crtes des vagues cumantes qui sifflaient et fumaient comme de l'eau en bullition. Sa fuite laissa derrire lui une ligne de lumire aussi brillante qu'un mtore qui traverse les cieux. Pendant que nous nous flicitions de notre succs, la vigie nous cria: --La frgate l'avant! Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasmes un vaisseau. Mais une lumire suspendue sa poupe me montra que c'tait un vaisseau encore plus grand que la frgate; nous l'avions peine dpass que nous nous frlions la poupe d'un autre. J'tais gar. Le contre-matre me dit d'un air pouvant et craintif: --Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le _Hollandais volant_. cette affirmation, le vieux quartier-matre rpondit d'un ton narquois: --Que je sois damn, monsieur, si c'est le _Hollandais volant_! que je sois damn si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise! La vrit de cette dcouverte me frappa l'esprit: c'tait bien en effet une flotte de Canton. Quand nous fmes suffisamment loigns de notre dangereuse rencontre, nous mmes en panne pour attendre l'aurore. Aprs une nuit d'inquitude, d'embarras et de dangers, l'obscurit disparut lentement, et de sombres rayons de lumire encore chargs d'orage me permirent d'examiner le cercle troit et bruni de l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin prcdent, un bateau de papier aurait pu srement flotter sur l'eau, et maintenant des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison desquels le schooner ressemblait une coquille de noix, flottaient, ballotts et l, comme une barque abandonne. Pareille une montagne de glace, chaque lame menaait de les submerger. Fouette par le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'cume blanche forme sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux quartier-matre, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant l'cume qui volait sur lui: La femme du vieux Neptune a besoin sans doute d'une tasse de th ce matin; car, pour le faire, elle ordonne l'eau de bouillir, et j'espre, capitaine, qu'elle se servira des feuilles contenues dans ces botes th. Il en faut trois. Ma femme se servait toujours de trois cuilleres pour faire sa tisane: une tait pour moi, l'autre pour elle, la troisime pour la thire. Les trois _last indiamen_, qui taient de douze quinze cents tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils taient en panne, et je crus qu'ils attendaient l'arrive de leurs compagnons, car il tait vident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais rencontr la nuit. Dans la crainte de voir apparatre les vaisseaux de guerre, je profitai du calme, qui arrive gnralement avec l'aurore, pour mettre sous le vent. Je l'ai dj dit, et je le rpte encore, jamais un meilleur navire que le schooner n'a flott sur les eaux. Toutes nos lgres barres furent attaches sur le pont, les coutilles et les embrasures fermes, et nous flottmes sur les eaux avec une sorte de scurit pendant que les lourds vaisseaux anglais, btis trs-haut, chargs d'hommes et de choses, ne ressemblaient point des cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut claircie, je pus, l'aide d'un tlescope, compter sept autres vaisseaux, parmi lesquels une large banderole dsignait le btiment de guerre dirig par le commodore. Ce dernier faisait des signaux la frgate, et celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils taient tous rassembls sous le vent, l'exception d'une seule barque, dont on ne pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres, car son but semblait tre d'accompagner le convoi sans en faire partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce btiment, la vitesse de ses manoeuvres et la vlocit avec laquelle il naviguait, bien convaincu que c'tait un vaisseau de guerre; et cependant il n'tait pas anglais. --Prenez le tlescope, dis-je au vieux quartier-matre; je ne connais pas ce navire, ou plutt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami? --Comment, monsieur! s'cria le marin, avez-vous jamais vu dans les Indes trois voiles d'avant et d'arrire telles que celles-ci? J'appris cette coupe en servant dans un bateau de pilote, New-York, et c'est moi qui ai coup ce canevas-l, aussi sr que mon nom est Bill Thompson! --Vraiment! m'criai-je; serait-ce le grab? --Sans doute, c'est le grab, capitaine, rpondit Bill. CVI La joyeuse nouvelle se rpandit dans le vaisseau, et toutes les figures rayonnrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint cte cte de nous, et nous jetmes ensemble un hourra qui s'leva au-dessus du bruit de la mer. Il m'est impossible de dpeindre le plaisir que je ressentis, et ce plaisir tait doubl par son -propos. Comme la mer tait trop agite pour mettre un bateau sur l'eau, nous ne pmes communiquer qu' l'aide de nos signaux particuliers, et de Ruyter m'ordonna de me tenir prs du grab et de suivre ses mouvements. La brise continuait souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi vers Borno. Nous suivmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte, et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup souffert. Un d'eux avait eu son mt de misaine frapp par la foudre; le commodore tenait celui-l en touage; un autre n'avait plus ni perroquet ni beaupr; il tait trs-grand, loign des autres, mais rapproch de la frgate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux essayaient de se tenir ensemble pour se protger mutuellement pendant que de Ruyter utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et les diviser, tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de tout mon pouvoir les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rdmes autour du convoi comme rdent des loups autour d'une bergerie protge par des chiens de garde. La supriorit de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui appartenaient la compagnie marchande taient plus forts que nous, avaient plus d'hommes et portaient de trente quarante canons. Malgr cela, nous entravmes tellement leur marche, soit l'aide d'attaques fausses ou relles, soit par des lumires ou des coups de canon, qu'ils firent tous leurs efforts pour nous dtruire, afin de se dbarrasser de nous. La frgate nous chassa l'un aprs l'autre, et malgr sa force et son adresse, ses tentatives de dlivrance n'eurent aucun rsultat. Ma tmrit mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chass par la frgate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre ses mains lorsque, au moment o elle commenait faire feu, son beaupr et son perroquet se brisrent. Nous russmes gner le convoi et le diviser malgr les vaillants efforts que l'ennemi opposait nos attaques, car nous tions favoriss par les les, les bancs et les rochers disperss sur leur ct oppos au vent et vers lesquels la houle et le courant conspiraient avec nous pour les chasser. Le vaisseau que la frgate avait de temps en temps en touage tait chass par le vent bien loin derrire les autres lorsqu'il tait priv de cette assistance, et nous avions fortement contribu la lui faire perdre, en le tenant sans cesse dans une craintive alerte. Au coucher du soleil, de Ruyter vint cte cte de nous bien avant de la flotte, et me dit: --Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera puise; profitons-en et faisons un dernier effort pour russir exterminer le vaisseau protg par la frgate. J'empcherai cette dernire de lui porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours deviendra inutile. Je me rendrai votre ct contre le vent, vous irez derrire le vaisseau et vous me trouverez prs de vous. Aprs ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne l'avait jamais t, il dirigea le grab au centre mme du convoi, et changea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements de de Ruyter furent si rapides, que la frgate se mit sur le qui-vive. Les vaisseaux des Indes ressemblent des jonques chinoises, tant quips pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces vaisseaux tait dmt, et de Ruyter et moi, aprs avoir russi le dtacher du convoi, nous esprmes en faire la conqute. L'Angleterre a raison d'tre fire de ses galants matelots, aussi hardis et aussi battus par la tempte que les rochers de sa cte de fer. La richesse d'une seule le, qui est pauvre et insignifiante par elle-mme, contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe entire; mais aussi tout y est sacrifi. Cependant il est un fait singulier, et ce fait est que les vaisseaux employs au commerce sont, sans exception, les plus laids, les plus sales et les plus lourds voiliers du monde, et pendant les temps de guerre ils sont horriblement quips, car alors la marine s'empare de tous les hommes utiles. En vertu de l'injuste loi qui rgit les impts, les droits de tonnage sont levs sur l'tendue de la contre-quille et de la largeur du vaisseau, et non point sur la quantit de tonneaux qu'un btiment peut contenir. L'tude du marchand de btiments est de diminuer le poids de l'impt, et, pour arriver cela, ils continuent la largeur avec peu de diminution depuis la proue jusqu' la poupe, en faisant la partie suprieure du vaisseau trs-saillante et en donnant la cale la profondeur d'un puits du dsert: de sorte que, suivant l'absurde mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est enregistr porteur de sept cent cinquante tonneaux a gnralement mille ou onze cents tonneaux de cargaison. Ce systme absurde ne peut tre gal que par celui des Chinois, qui protgent cette ordonnance par amour pour son antiquit. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le milieu du mt de misaine jusqu'au milieu du mt d'artimon, et la dimension est prise vers la poupe, ce qui fait que la longueur est multiplie par la largeur. Cette mthode fait qu'un brigantin paye souvent plus cher que ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent tonneaux ne paye que la moiti de l'impt mis sur un vaisseau de mille tonneaux. Et cependant les Anglais et les Chinois sont appels des hommes savants! CVII Le temps se calma un peu; les petits nuages friss qui avaient tous couru dans la mme direction se rassemblrent au ct contre le vent, et ils restrent stationnaires, runis en lignes horizontales, jusqu' ce que, incorpors dans le banc sombre et escarp de l'horizon, ils changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba, et l'obscurit devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer les vaisseaux des Indes; mais j'tais guid vers eux par les signaux de dtresse qu'ils faisaient ceux qui ne pouvaient ni les entendre ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec violence, et pendant que les intervalles de calme nous dbarrassaient de la pression du vent, les vagues furieuses lanaient et l des avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un pril de plus nos dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers submergs tout fait au-dessus de notre quartier oppos au vent. Nous ne vmes point le grab avant les premires lueurs du jour, et de Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions poursuivi ne se ft bris contre les rochers. --J'ai vainement averti l'tranger de ce dangereux voisinage, continua de Ruyter; je lui ai conseill de mettre en panne; mais sans m'couter ou sans m'entendre, ignorant o il tait, il est parti avec le vent. Maintenant il faut ou qu'il prisse ou qu'il demande assistance en dchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit trop tardif. Le pressentiment de de Ruyter se changea en vrit. La premire chose que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau naufrag: il tait couch sur un lit de rochers et attach ses dures pointes comme par une vis cyclopenne. Les vagues furieuses frappaient avec colre les bases du rocher, s'levaient en pyramides ou se prcipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au moment o la houle les dispersait en cume. Au milieu de l'horrible gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il et t vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufrag. Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait l'extrme pointe de l'horizon. Aprs s'tre tourn vers l'est, o il souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout fait aprs le lever du soleil. Nous tions tellement secous et ballotts, que nos mts se courbaient avec la flexibilit des cannes des Indes, et que le vaisseau gmissait en faisant entendre de sourds craquements. Il tait parfaitement inutile de songer secourir l'quipage, si toutefois quelques hommes existaient encore. l'aide d'un tlescope, je dcouvris que la grande vergue et le tronc du mt d'artimon taient les seules parties du naufrag sur lesquelles la mer ne se jett pas continuellement. La partie de devant du vaisseau tait fracasse, les ponts enlevs, et la cargaison avait d cder la violence de l'eau. Si quelques marins avaient russi se sauver, ce ne pouvait tre qu' l'aide de la grande vergue, qui tait considrablement leve avec le ct oppos au vent. neuf heures du matin, les houles taient si bien diminues, qu'en voyant de Ruyter prparer un bateau, je suivis son exemple, et je russis mettre l'eau une barque excessivement lgre, quipe avec mon second contre-matre et quatre des meilleurs marins du schooner. mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter hla mon bateau; ils marchrent de compagnie et firent un grand dtour pour tenter l'intrpide sauvetage des naufrags. J'enviais de Ruyter, le brave, le courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je ne pouvais que maudire le membre paralys, obstacle insurmontable l'imitation du noble exemple que donnait mon ami. Vers midi seulement, les deux bateaux longrent les rochers pour revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgr l'loignement des hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufrag, que les bateaux avaient assez approch pour persuader aux hommes de descendre dans la mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner tait plus lger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter s'lana bord l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains pressrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie. --Si cet imbcile de vaisseau, me dit-il, ne s'tait pas jet sur les rochers, j'aurais gagn quarante mille dollars; eh bien, cependant, je ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauv quatre hommes que d'tre possesseur d'une montagne de botes th. Les pauvres garons! il faut vraiment qu'ils soient dous de la force des loutres pour avoir support sans mourir une pareille nuit. Haussez-les bord, mes enfants; commencez premirement par nous donner le pre et le fils. Ces paroles furent peine prononces qu'un homme parut sur le pont: cet homme tait couvert d'une jaquette dchire de camelot rouge, aux parements jaunes, brods de cordonnets d'argent. Il marchait en chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme volont. Un jeune homme brun et nu jusqu' la ceinture suivait le premier arriv, en cherchant lui prter l'appui de son bras. L'homme la jaquette, g de cinquante ans, tait capitaine dans un rgiment du Bengale, et il rentrait en Europe aprs un service de vingt-cinq ans dans les Indes. Ces longues annes de travail avaient fait gagner l'tranger la solde vie de quatre-vingts livres par an. Si le climat des Indes avait t moins funeste au vieux soldat, il lui et t possible de jouir pendant quelques annes de ce pauvre salaire; mais, incarcr dans Calcutta, dont l'atmosphre est touffante, son foie avait pris les proportions dnatures de celui d'une oie de Strasbourg, et par les mmes moyens: la chaleur et l'excs de nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et jaune de cet homme moiti mort de fatigue et d'puisement. Le jeune garon, son fils, n d'une femme indienne, avait dix-sept ans. Greff sur une race indigne, le jeune homme avait grandi et promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufrags faisaient partie de l'quipage du navire: un tait le contre-matre, homme fort et carr du nord de l'Angleterre, habitu aux orages, ayant t lev dans un btiment charbonnier, sur les dangereuses ctes de son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de bosseman. C'tait un homme d'une beaut rare, d'un courage prouv, et dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni mme paratre se souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-matre et le bosseman nous racontrent avec admiration le dvouement que le jeune Anglo-Indien avait tmoign son pre en cherchant le sauver au prix de sa propre existence. CVIII Quand le contre-matre anglais eut rpar ses forces avec quelques heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du naufrage. --Notre vaisseau, dit-il, qui tait un des plus grands du convoi, avait perdu ses perroquets et un de ses mts. La frgate l'avait pris en touage, mais la violence du temps rendait ce secours trs-dangereux pour elle, sans tre efficace au navire dmt. La cargaison se composait de th, de soieries et de plusieurs autres objets de commerce; de plus, le vaisseau portait son bord des femmes, des enfants, des domestiques ngres, enfin un personnel de trois cents individus. Le vaisseau souffrit si cruellement la chute du jour de l'agitation de la mer, qu'il s'tait fendu en plusieurs endroits. En le mettant au vent pour l'allger, deux des canons du grand pont s'taient dtachs, et un avait enfonc une embrasure, qui laissa pntrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des rochers, nous essaymes de tourner le vaisseau; mais, faute de voiles, il nous fut impossible de russir. Pour activer notre destruction, le vent, les vagues et le golfe poussrent le vaisseau travers un troit canal de rochers. L, nous fmes arrts, avec la poupe en avant, sur une couche de rochers submergs, et tous les lascars se prcipitrent, pour y chercher un refuge, sur les agrs et les mts. Les lamentations et les cris taient si bruyants, que la dsolante clameur touffait le bruit du vent et des vagues. Tout le monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le pont taient si effars, que les vagues les emportrent avant mme qu'ils eussent compris le rel danger de notre situation. Bientt rien ne resta plus visible aux regards que l'cume blanche qui bouillonnait autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire pour le combattre. Je grimpai dans les agrs, que les lascars, ainsi que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver de place, je passai sur la grande vergue, qui tait galement charge de monde. Le mt d'artimon tomba dans la mer, entranant avec lui une foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un bruit de tonnerre nous annona que les ponts emports laissaient la mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda sourdement et s'inclina sur le ct gauche: le mouvement eut tant de violence et de rapidit, qu'un second mt, charg d'Europens, fut prcipit dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitt, et nous nous encouragions mutuellement supporter notre extrme fatigue. L'ardente activit que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir que le mt de hune allait se briser. Nous nous tranmes sur la grande vergue; elle tait presque abandonne, car les cordes qui la supportaient avaient t enleves, et, en se dtachant, la grande voile avait jet la mer ceux qui taient sur la vergue. J'aperus alors le vieux capitaine, que son fils avait tran sur le rocher; ils y taient colls tous deux comme des homards endormis. Quand le jour parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six tres vivants! Nous tions puiss, sans esprance. Dieu nous envoya vos bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donn par votre apparition, car il tait presque impossible de franchir, pour arriver jusqu' nous, la ceinture de rochers et le banc de sable qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccs dsesprante, nous savions que vous tes des corsaires franais, et peut-tre l'espoir du pillage vous attirait-il prs de nous! Ici le dur visage du contre-matre eut une expression de reconnaissance profonde, ses petits yeux brillrent, et il reprit en nous jetant un regard humide: --J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de sauvetage des rives de notre cte pendant la tourmente, mais on n'a jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des botes de th, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de vaisseau, des bateaux de rserve, des hamacs, des avirons, et tout cela ple-mle, en dsordre, en confusion. Dans le groupe informe, tantt spar, tantt runi, j'aperus une vieille nourrice noire qui tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses mouvements, vouloir le porter bord, prs de nous, et son corps, ballott par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponn la vergue, prs de moi, suivait d'un oeil fascin toutes les alles et venues de la vieille femme; puis tout coup il se prcipita dans la mer, la tte la premire, en criant: --Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis! --Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous donnera le vertige et vous tomberez. Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant le capitaine amricain approcha assez prs de nous pour jeter sur notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui tenta de la saisir fut emport par les vagues. La ligne fut jete une seconde fois, et le jeune crole, qui tait aussi agile qu'un singe, russit la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le capitaine tira bord. Nous descendmes donc un un, et nous gagnmes les bateaux. Que Dieu soit bni pour nous avoir accord la grce de rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que, malgr son origine amricaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon, et des marins aussi secourables et aussi dvous leurs frres malheureux... CIX Aussitt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous dirigemes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois petites les situes la hauteur des ctes de Borno, et prs desquelles nous nous tions dj arrts une fois. J'avais donn de Ruyter un rcit circonstanci de tout ce que j'avais vu, entendu ou fait, et son motion me serra le coeur lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis. --Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis longtemps il avait le contrle de nos affaires d'argent, et c'tait un admirable arithmticien; il nous sera fort difficile de trouver un homme assez honnte pour tenir honorablement la place qu'il occupait prs de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande facilit pour soustraire aux autres dans son propre intrt. Elle rend l'me sordide, et vous savez que la rapacit des banquiers et des munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En consquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges de cet emploi. Aprs avoir attentivement cout le rcit de mon aventure avec les Javanais, de Ruyter s'cria: --Vous tes all une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excit le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdit. Il est vrai que vous tes sorti du pige avec une admirable sagacit; mais quel autre homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande folie? Vous tes plus tmraire et plus inconsidr que notre ami malais, le hros de Sambas. -- propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi coupable que mon expdition Java? De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une contre l'autre, et me rpondit d'un ton de visible contentement: --Non, mon garon, non; harasser, humilier et dtruire les ennemis du drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je dteste, j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les compagnies, parce qu'elles sont lies ensemble par des vues troites et des liens intresss. La vengeance, ou plutt la rtribution, est pour moi comme le diamant sans pareil que possde le sultan de Borno, comme le soleil sans prix. Un ministre pote de votre nation a dit ceci: La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur. Et vous savez, mon garon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient scrupuleusement payes. Je crois, en vrit, que pour chaque dollar qu'ils m'ont enlev autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de dollars. Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'tablir sur ce ct de Borno, mais le manque de port et les obstacles opposs par les braves Malais continuent frustrer toutes leurs esprances. Enfin la Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une rivire, un bon ancrage assez rapproch et dfendu par un fort; en outre, sa situation est des plus favorables au commerce et l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise tait celui de dtruire cette colonie de pirates, et la cause relle qui guidait leur attaque tait la conqute de l'le. Le grab avait pris une position excellente et le Malais s'tait engag pour son peuple me donner la direction de toutes les tribus. En consquence, j'ordonnai au chef de faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagns par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avanmes le long de la cte jusqu' notre arrive au cap Tangang. Je dbarquai l et j'y laissai les bateaux. Nous traversmes la contre pied; les grands canons et d'autres articles lourds avaient t envoys la ville dans les proas. Aprs avoir pass une longue et triste journe traverser des forts, des montagnes gigantesques et escarpes, des plaines sans chemin, des rivires, des torrents et des marais, nous arrivmes aux bords de la rivire de Sambas. D'un ct s'tendait un marais immense, de l'autre un jungle inextricable. Mais, guid par les natifs, je vis bientt devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession tait ambitionne par les Anglais. Les habitants taient ple-mle dans de misrables huttes bties en cannes et protges par une masse informe de boue et de bois, laquelle on donnait le nom de fort. et l se trouvaient des habitations qui ressemblaient des corbeilles soutenues par des bquilles, et, selon toute apparence, les propritaires de ces masures taient prts fuir vers la ville quand leurs affaires ou la ncessit les y obligeraient. J'avais remarqu, chemin faisant, une grande et magnifique baie entoure d'les l'est de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants mettraient l leurs vaisseaux en ancrage pour faire dbarquer leurs troupes. Je trouvai les natifs occups dmnager leurs meubles et leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus disposs viter l'invasion qu' la soutenir. ma prire, le chef malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case retire, et pour les rallier nous. Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'taient cachs sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'me entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se rpandit comme un feu incendiaire des jungles la plaine, de la plaine aux montagnes. La haine des Malais pour les Europens et le dsir de s'galer mutuellement en force et en courage, multiplirent le nombre des natifs et les runirent dans un seul corps. Le second jour de mon arrive, je mis la forteresse en tat de dfense, et je donnai l'ordre d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivire afin d'en fermer le passage. Vers le milieu de cette mme journe, j'entendis le sauvage cri de guerre des nobles barbares. Ils se prcipitaient au bas de la montagne comme un dluge, et je fus bien heureux d'avoir pris possession de la forteresse de boue pendant le premier accs de leur fivre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris perants, le bruit de leurs armes feu, celui de leurs trompettes de conque qui se rptaient de rocher en rocher, auraient pu faire croire qu'ils taient devenus fous. Mon ami le chef vint bientt me rejoindre, accompagn par les plus puissants chefs des diverses tribus. Il me prsenta ces chefs, et, aprs un festin abondant sans tre splendide, nous nous occupmes des choses importantes. Le chef, qui tait un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du peuple, le commandement de l'arme. Je l'acceptai, et mon premier acte d'autorit fut de diviser les tribus, de leur fixer chacune une retraite sre o elle devait se tenir cache jusqu'au dbarquement de l'ennemi. Je dis un de mes corps de bataillon qu'il devrait apparatre une certaine distance de la baie, quand une troupe de Malais cache dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi. Quand tout fut prpar pour la dfense, nous attendmes l'arrive de la flotte de Bombay. Nous avions plac des vigies tout le long de la cte, et des proas qui naviguaient trs-vite avaient t envoys dans la largue. L'attente fut longue, et nous dsesprions dj du bonheur d'assouvir notre vengeance quand nous les apermes. Le sol de l'Inde a t rougi du sang de ses enfants, et ses sultans, ses princes et ses guerriers ont t extermins. Je donnerais ma vie pour voir l'Ocan de l'est rougi par le sang, comme l'tait la mesquine rivire de Sambas le jour o nous nous prcipitmes avec violence travers les rangs des chrtiens, le jour o les froces et indomptables Malais repoussrent les rengats sepays et les jetrent avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivire. Il n'y eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivmes les fugitifs, et la plupart furent tus au moment de regagner leurs vaisseaux. Quelques bateaux taient encore occups dbarquer des munitions, des armes et des troupes, qui s'chapprent. Mais le nombre des morts fut bien suprieur celui des vivants. --Mais, arrtons-nous, mon garon, j'entends notre chef malais qui approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon accueil. Le chef et sa suite taient monts sur notre bord. Le chef se prcipita vers de Ruyter, se mit genoux devant lui et embrassa ses mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point tudi les paroles l'cole de Dmosthnes; mais ce discours avait une telle nergie dans les expressions, qu'il montrait que l'loquence passionne et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que le langage complaisant et subtil du philosophe grec. Le chef renouvelait de Ruyter ses remercments et ceux de son peuple, qui le conjurait de rester Sambas et d'tre leur prince. --Nous vous btirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de laquelle coule une rivire de diamants. (Cette offre n'tait point illusoire, car une grande quantit d'or et de trs-beaux diamants sont trouvs dans la rivire.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous serez notre pre. Un seul petit bienfait sera notre rcompense, et ce bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers de votre nation pour les entraner la petite le des grands vaisseaux (l'Angleterre); l, vous brlerez les btiments, vous dtruirez l'le et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le chef en me dsignant, restera avec nous pendant toute la dure de ton absence. Chaque vieillard sera son pre, et par lui ta voix sera coute et comprise; n'est-il pas ton sang! Pendant que le chef faisait ces offres, on prparait un festin auquel il prit part, et la fin du repas il dit de Ruyter que toutes sortes de provisions lui seraient envoyes le lendemain. --Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as fait pour lui plus que leurs pres et leurs mres; s'ils lui ont donn la vie, plus gnreux encore, tu leur as donn la libert. Mon peuple est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai dfendu d'accepter les prsents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma dfense, ft-il n dans les mmes entrailles que moi, et-il t nourri au mme sein! Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son proa, qui prit le chemin du rivage. CX Fatigu d'tre renferm sur le schooner, et dsirant voir mes anciens amis du grab, je me rendis sur son bord accompagn de Zla et de de Ruyter. La nuit entire se passa sous la banne rire, souper, causer, tandis que l'quipage, joyeux et un peu ivre,--j'avais donn aux hommes un petit baril d'arack rapport de Java,--dansait sur le pont. Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitt, et mon premier regard le dcouvrit travers l'abat-jour de son dispensaire, qui ressemblait tout fait un pigeonnier. Prs des fentes et des crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipdes, qui se tranaient et l, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge. Ce voisinage tait peu redout de Van; seulement, il n'aimait pas que ces noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait, ce qui arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau. part cette partie respecte de son individu, Van les laissait courir sur ses vtements, et il lui tait parfaitement gal de les voir tomber dans sa soupe ou dans son th; peut-tre mme prenait-il, regarder les escarbots brls par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien voir l'agonie des mouches qu'il jetait dans les toiles d'araigne. Van tait donc assis, fumant son meerchaum, et il retirait par sa patte velue, hors de sa tasse de th, un magnifique escarbot. Le th tait tide, et la petite bte n'avait t que rafrachie par son plongeon dans la tasse. Frapp par la vue de la force extraordinaire de l'escarbot, ou dans l'unique dsir de tuer le temps, le docteur le pera scientifiquement avec une aiguille, puis il examina sa victime avec un microscope. Quand la curiosit de Van fut entirement satisfaite, il jeta l'insecte et but son th petits coups. Les penchants anatomiques du docteur tant rveills, il songea les satisfaire, et je le vis, les yeux fixs sur la poutre, se lever sans bruit et fixer du bout des doigts la tte d'un centipde contre le bois. La pression de la main de Van empcha le reptile de se servir de son venin; mais son corps se tordit, ses cent pattes frissonnrent, et Van le prit et le plaa dans une bouteille qui en renfermait dj une douzaine. De Ruyter appela le docteur. la voix de son commandant, l'illustre chirurgien alluma sa pipe, revtit sa jaquette et se prcipita sur le pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgr le venin qui la souillait encore, je la serrai avec force. --Et vos malades, capitaine? Le rcit de nos misres fut dvor par Van; il tait insatiable et voulait chaque instant de nouveaux dtails, de nouvelles explications. La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup; mais cette affliction fut diminue par le souvenir de l'incrdulit du bon munitionnaire relativement la science mdicale. --Ne m'a-t-il pas appel pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point dplor mon absence? --Non, docteur. --Non, rpta Van indign, non!... Alors il est mort puni par le ciel, il est mort en infidle profane; moi seul aurais pu le sauver. Quand j'eus racont Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort empoisonn par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait point eu d'autre mal que celui-l. --Il avait t lgrement bless. --Quelle tait l'apparence de la blessure? --Elle tait rouge et trs-irrite. --Ah! s'cria le docteur, c'tait une plaie _phagedoenie_, ou une inflammation _erysipelateuse_; sans doute le _chylopeotic viscera_ tait drang. Qu'avez-vous appliqu sur la blessure? --J'ai dit l'homme de boire de l'eau de conge avec du citron dedans, et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lav son gosier avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de conge. --Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il tait plus instruit que votre ordonnance; ce gaillard mritait de vivre et vous de mourir. Van maudit avec vhmence le mdecin qui avait dsert son poste pendant la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son me. Ensuite Van demanda examiner ma blessure. --Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que quelques morceaux de vos vtements sont entrs avec la balle, et qu'ils empchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite d'expriences m'ont prouv que, dans une blessure cause par une balle, il importe fort peu qu'elle entrane avec elle un fragment d'toffe; ce fragment sera masseux, moins que la balle ne soit presque consume, et alors la blessure qu'elle cause n'est point profonde. Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptmes de jaunisse dans mes yeux et sur ma peau. Le vieux contre-matre, qui se tenait ct de moi la bouche bante d'tonnement, car il ne comprenait rien ce langage embrouill et scientifique, s'cria tout coup: --Je voudrais savoir quel vaisseau il met l'eau maintenant. Je suis depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu parler du _Hajademee_ et du _Chylapostic_! Je suppose que ce sont des vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la _Cockatrice_. --Que marmotte ce vieux chien-l? dit Van en se retournant. Il est pourri par le scorbut, regardez. Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Aprs avoir press les chairs, le docteur ta sa griffe et me montra la place. --Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles affaisss ont perdu leur force. Le contre-matre ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car il nous dit en riant: --_Collapse_... Ah! il veut parler du _Colasse_, de 74 canons. Quant la _Ticity_ et l'_Ansudation_, je suppose que ce sont encore des vaisseaux hollandais. Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les malades du schooner. CXI Les traits svres du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et Zla, qui lui tait toujours reconnaissante des bonts qu'il avait eues pour elle, lui baisa la main et s'assit ct de lui. Ils parlrent longuement de leur patrie et de leur tribu, car sur ce sujet le bon vieillard tait inpuisable d'loges et de citations. Zla parlait avec enthousiasme des beauts de la ville de Zedana, de ses sombres et vertes montagnes, de ses eaux limpides, des brises si fraches envoyes par le golfe Persique, puis encore des les bleues de Sohar, dont son pre avait t le cheik. Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la comparaison entre le pays de Zla et les richesses de Kalat ou les splendeurs de Rasolhad; ces merveilleuses descriptions il ajoutait celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du dsert o il avait pass sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer. Malheureusement, toute possibilit de ressemblance finissait l, car il n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonfrence. Cependant il essayait de persuader Zla que ce dsert aride tait un paradis terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se nourrissant, il est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou tous ceux qui traversaient cet ocan de sable inhospitalier; mais enfin on y tait libre et heureux. En rpondant aux questions de Zla, le rais se trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments que lui avait fait souffrir la soif, et que ce n'tait qu'en suivant la dcouverte des corps desschs des voyageurs qu'ils parvenaient suivre les caravanes. Ces rencontres les rcompensaient amplement de leur courage et de leur patience. --Dieu seul connat les besoins rels de ses enfants, ajouta le vieillard. Et pendant qu'il reprenait le rcit des horribles assassinats commis dans le dsert, je jetai sur sa tte un seau d'eau et j'emmenai Zla sur le schooner. Quelques minutes aprs, nous fmes entours par les bateaux du pays, chargs de poissons, de fruits et de lgumes en si grande quantit, que cet approvisionnement et suffi pour remplir les magasins d'une frgate. Les quatre personnes sauves du naufrage furent transportes sur le grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la premire occasion amene par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu de temps aprs, le capitaine et son fils furent dirigs vers l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or, car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine mourut au cap de Bonne-Esprance ou l'le Sainte-Hlne, et nous n'entendmes jamais reparler de son fils. Le contre-matre trouva une place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des ctes, et le bosseman resta avec lui. Avant de mettre la voile, nous examinmes le schooner, afin de nous assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas souffert. Quelques morceaux de cuivre s'taient dtachs, et rien de plus. Le grab fut mtamorphos en vaisseau arabe avec une poupe leve et un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit sa coupe amricaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune brillant. Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans l'intrieur de l'le, car il dsirait examiner un pays qui cette poque tait tout fait inconnu aux Amricains. Nous visitmes, Zla et moi, nos anciennes retraites, et, aprs avoir dessin le plan d'un bungalow, je traai un jardin en calculant combien il me faudrait de temps et de travail pour que le terrain produist du bl, du riz, du vin. Pendant que mon imagination btissait une retraite pour l'amour, j'aidai matriellement Zla btir une hutte, dont la construction consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zla fit cuire du poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout fier de ma nouvelle dignit de chef de famille, et franc tenancier d'un terrain sans bornes, j'arpentais firement mon domaine en disant: --Chre Zla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux que dans ce schooner, qui ressemble un cercueil, et o nous sommes serrs et ballotts comme des dattes mises en caisse et portes sur le dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!... Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien paratre, je commenai croire la rsurrection de mon vieil ami l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bti notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais la place du sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami drangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale. --Allons, mon garon, le Malais m'a fait prvenir qu'une voile trangre tait dans le largue vers le sud; venez, il est temps de vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas tout fait en tat de se mettre en mer; allez la recherche de l'tranger et amenez-le ici. Dix minutes aprs, j'tais bord, j'avais lev l'ancre, et, favoriss par une excellente brise, nous fmes une course qui nous plaa en vue de l'tranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement bien; nous le perdmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le matin, et, aprs une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir. Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destin Canton, tait un magnifique brigantin bti en bois de teck de Malabar par les parsis de Bombay, et frt de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des les Laccadives et de quatre ou cinq sacs de roupies. Cette prcieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et aussitt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de mon sombre quipage. Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre ancrage. Deux jours aprs mon retour au rivage, de Ruyter envoya son ami le Malais Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest fonde depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est situe sur les bords d'une rivire navigable, et elle possdait une factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires considrables. Il y tait all afin de trouver un agent et de disposer de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour envoyer la prise une distance plus loigne. Le capitaine du brigantin, qui avait un intrt dans le vaisseau, l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter. Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire pour continuer avec Zla mes plans de bonheur futur et nos charmantes promenades dans notre nouvelle proprit. CXII Les dispositions ncessaires la vente de notre prise demandaient un temps si considrable, que de Ruyter profita de ce dlai pour utiliser son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'le pour y surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-matre la garde de notre prise, dont l'quipage fut install dans les petites huttes que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second contre-matre et une bande d'hommes s'occuprent saler la chair des sangliers, des buffles, des daims et des canards donns par l'ami de de Ruyter, et moi faire une immense provision de riz et de mas. Le peu de loisir accord par mes nombreuses occupations tait employ des travaux champtres, et je poursuivais la continuation de ces travaux avec tout le zle que donnent la nouveaut et l'ardeur d'un homme qui vient de s'tablir dans une colonie nouvelle. La petite rivire o je m'tais baign avec Zla quelques heures avant notre rencontre avec le _Jungle-Adme_ tait mon arsenal naval. Nous y passions des journes entires dans le plus complet isolement, car cette partie de la rivire tait spare de l'le par un mur de jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le schooner en rade avec sa prise, et, l'aide d'un drapeau, nous pouvions correspondre avec l'quipage. Au coucher du soleil, nous rentrions bord, autant pour amuser nos htes que pour me trouver mon poste pendant la nuit. Un soir, nous nous trouvmes en si grande disposition de nous amuser, que le pont fut bientt couvert par une grande quantit de coupes de punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes liqueurs qui empchent le coeur de s'ossifier, et qui ferment les crevasses faites notre corps par la brlante chaleur du soleil. Les Indiens disent que la sve du mimosa est un antidote contre le chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre commandant captif. Au commencement de la soire, le pauvre homme avait pleur sur la perte de son bien-aim vaisseau, en me disant que, s'il avait plu la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants, il aurait pu se soumettre cet affligeant dcret; mais que sur son navire il avait mis tout son coeur, toutes ses habitudes, toutes ses esprances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte avec rsignation. Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touch l'me du capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout coup par la voix du vieux contre-matre, qui annonait l'arrive d'un ami. Un grand proa la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut cte cte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner. Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le chef, en dpit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un bosseman: _Rule Britannia!_ un petit homme l'air effar grimpa sur le pont, et, pouss par le chef, vint reculer jusqu' moi. Je me levai pour recevoir l'tranger, mais il me fut impossible de garder mon srieux en face de la gravit stupfaite de sa figure plate et carre, en face de son gros ventre, qui ressemblait une voile de perroquet gonfle par le vent. Les proportions des membres de cet homme taient si courtes, qu'elles en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-matre, on pouvait croire que le vieux btiment naviguait sous des mts de ressource. Il s'avana vers moi d'un pas mesur et me dit avec une gravit de plomb: --Monsieur, je suis Barthlemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie hollandaise tablie Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van Olans Swamerdam. Ayant appris que vous dsiriez vendre une prise faite dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat. Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton plaintif la mlancolique complainte de _Pauvre Tom Bowling_. Notre facteur hollandais s'assit sur les coutilles, et, aprs avoir nettoy ses ivoires avec un verre de skdam (dont la dimension et surpris mme le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontr de liqueur aussi exquise, assurant en mme temps que l'addition d'un morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre. J'ordonnai au quartier-matre d'avoir soin de notre hte, en l'engageant aller veiller le mousse pour lui servir d'aide dans les dtails de cette importante fonction; le vieux marin obit en marmottant entre ses dents: --Je n'ai jamais vu un aussi drle de navire, il est tout magasinage. _Le Tmraire_, qui avait trois ponts, ne possdait pas, pour mettre son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudire d'un vaisseau. Allons, garon! allons, rveillez-vous, et apportez sur le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger. Je vis bientt apparatre un morceau de porc froid, un norme canard et la moiti d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes avec une taciturnit immobile, et, quand il eut vid les plats et une grande bouteille de grs remplie de gin, il me dit, toujours d'un air grave: --Il est dj tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de causer d'affaires aprs souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude et que je suis fatigu, je vais me reposer ici. En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes difficults, sur la grande voile qui tait par terre, se couvrit d'un drapeau, et dit au garon de lui remplir sa pipe. Bientt aprs il fuma et ronfla de tout son coeur, et nos ivrognes suivirent son exemple. Vers le matin, Barthlemy-Zacharie Jans remplaa la perte de sa chaleur matrielle avec du porc sal et du gin, puis il m'accompagna sur le vaisseau tranger. Je dcouvris bientt que j'avais affaire un marchand froid, calculateur et fort rus. Cette conviction me mit en colre, car, malgr mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas dans lesquels je pouvais tre dupe. Outre les traits caractristiques de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme avait la sordide avarice d'un cossais. Quand, avec la franchise d'un marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position l'agent en lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage se montra plus indiffrent aux souffrances humaines qu'un Hollandais doubl d'un cossais ou que le diable lui-mme. Il regarda le capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sche, apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un propritaire irlandais qui coutait d'un air calme les rclamations de ses pauvres tenanciers affams et sales. Sans rpondre un seul mot la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la prise, ses factures et les listes de la cargaison. --Vous ne serez pas oubli la vente, dis-je au prisonnier dsespr. --Je proteste contre des stipulations! s'cria le facteur; mais, si le capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes scurits, sa proposition sera accueillie; c'est--dire toutefois si la Compagnie devient acqureur, et si Van Olans Swamerdam y donne son consentement. J'tais fort jeune cette poque, et ne sachant pas que de pareils caractres sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en march avec cette brute froce; j'allais mme lui donner une racle et le faire jeter la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur fut chass du schooner au milieu des hues de tout l'quipage. CXIII De Ruyter vint bientt nous retrouver, tenant en touage un petit schooner dont il avait fait la conqute sans avoir dplorer aucune perte d'hommes. Nous levmes l'ancre pour aller la jeter sans retard dans le port de Batavia. Ayant vendre non-seulement nos deux prises, mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dpt dans une maison de la ville, de Ruyter prit un logement Batavia, et nous nous y installmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions, taient, en outre, dans un ordre parfait. En consquence, j'avais la libre disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir Zla la partie montagneuse de la riche et populeuse le des Javanais. Les productions du territoire de l'le, telles que bois de charpente, grains, lgumes et fruits, sont d'une qualit fort suprieure toutes celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception toutefois en faveur des produits de Borno. Le gnral Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'le, fut trs-poli pour moi, et je passai plusieurs jours sa maison de campagne. Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes filles aux cheveux dors; Java, ce fanatisme est consacr aux femmes dont la peau a cette teinte jaune. Dans la maison du marchand habite par de Ruyter vivait une veuve trs-riche, ne dans la capitale de Jug, ville encore gouverne par des princes natifs. Cette dame au teint jaune tait si belle aux yeux des jeunes gens de Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour passer devant sa porte, dans l'esprance d'attirer l'attention de cette merveille, dont voici le portrait: Elle avait peu prs quatre pieds de hauteur, et sa peau tait d'un jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y reflter comme sur un dme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des lvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux cheveux, ils taient si courts, si pars sur cette petite tte, qu'en les rassemblant tous, il et encore t trs-difficile de runir la quantit qui est ncessaire pour ombrager les lvres d'un homme. Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dpeindre tait l'idal de la beaut chre aux Javanais, et de tous les coins les plus reculs de l'le, on venait en foule briguer ses faveurs et lui rendre les hommages d'une adoration enthousiaste. Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilge inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant de ce privilge, qu'elle en abusait. peine ge de vingt-quatre ans, la belle dame s'tait marie dix fois; un de ses poux tait mort, deux avaient t tus on ne sait comment, six s'taient mal conduits envers elle, et enfin le dernier avait disparu. Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes dpassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles d'acier et une force proportionne notre stature, nous semblions des gants au milieu de ce petit peuple. Notre extrieur herculen fit une grande impression sur la sensibilit de la veuve, qui, en notre honneur, traita avec mpris les nains de l'le, qu'elle appelait des fragments d'homme. Aprs un scrupuleux examen, aprs une mre dlibration, aprs une tude approfondie de la figure, de l'air et des manires de de Ruyter, la veuve, qui s'tait sentie entrane vers lui au premier coup d'oeil, arriva bientt me donner la prfrence, non-seulement parce que j'tais le plus jeune, mais encore parce que, venant d'avoir la jaunisse, j'tais le plus dor. Ne doutant pas un instant du bonheur et de l'empressement que je mettrais accueillir ses avances, la dame dit de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes sans condition, et qu' ce don suprme elle ajouterait des champs sems de riz, de caf, de cannes sucre, des maisons, des esclaves, des domestiques; enfin, un domaine assez vaste pour me mettre en galit parfaite avec les plus puissants princes de la province de Jug. --Madame, rpondit de Ruyter avec le plus grand srieux, mon ami sera charm de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le ravissement. Vous me voyez moi-mme confondu de joie et de surprise. Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose la ralisation de ce bel avenir: mon ami est dj mari. --Mari! exclama la veuve, mari! je ne puis pas le croire; et cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je l'ai vu accompagner la promenade une ple et maladive jeune fille qui a les cheveux tourns autour de la tte en forme de turban. Mais, monsieur, cette jeune fille est mince, frle comme un roseau; de plus, elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur. Fi donc! elle ressemble une femme marine, et doit bien certainement aimer l'eau comme un poisson. Aprs cette rponse, la veuve dcouvrit de Ruyter ses charmes blouissants, et lui dit d'un air orgueilleux: --Regardez-moi... De Ruyter avoua la veuve qu'elle ne pouvait tre compare la jeune fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la part des gots excentriques des hommes, gots qui sont aussi capricieux que les flots de la mer. --Monsieur, s'cria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses regards dcident la question. Laissez-le contempler en moi la vritable beaut, et son me sera mue et son coeur brlera d'amour. Enchant de profiter d'une si belle occasion pour donner cours son humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de la princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait mon agent auprs de la veuve, disposait en imagination de tous ses biens, et voulait absolument l'pouser pour moi. Cette conduite excitait si bien l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux, et le schooner tait encombr de ses nombreux envois de caf, de tabac, de sucre, de fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve furent frquentes; car, quoique mahomtans, les Javanais ne gardent que l'extrieur de la foi. Quant leurs actions, elles n'ont d'autres limites que l'tendue de leurs dsirs, et les femmes obissent pieusement au prcepte de la nature qui dit: Croissez et multipliez. J'tais presque fch de voir Zla indiffrente aux agaceries que me faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter. Le soupon, le doute, la mfiance taient inconnus Zla: cette loyale et simple nature ne pouvait les comprendre. CXIV Pendant un de ses voyages travers les nombreuses les disperses dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait t oblig de se mettre en panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le corps d'un navire chou. Selon les apparences, ce navire tait de construction europenne. De Ruyter examina attentivement la situation de la cte o il faisait cette dcouverte, et l'inscrivit sur sa carte, dans l'intention de revenir une poque plus favorable son projet, celui de faire lever le vaisseau. Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours Batavia, la turbulence de l'quipage, ennuy de son inaction, engagrent de Ruyter tenter la pche du navire. Aprs avoir dispos tout ce qui tait ncessaire, il prit ses gages une troupe d'habiles plongeurs, et nous nous dirigemes avec un bon vent de terre vers le lieu de notre destination. Nos bateaux nous conduisirent la place mme marque par de Ruyter sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea l'abandonner jusqu'au matin. Au lever du soleil, nous tions en face du vaisseau chou. L'eau tait aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la sonde sur le corps du vaisseau, nous fmes assurs qu'une vingtaine de pieds d'eau seulement nous sparaient de son pont. Nous laissmes une boue afin de marquer la place, et nous remontmes bord des vaisseaux, qui s'approchaient de nous. Aprs avoir pris des lignes, des aussires, des grappins et d'autres instruments ncessaires, nous reprmes notre course vers le vaisseau submerg. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer, chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On distinguait aussi les masses de poissons coquille qui incrustaient et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils prirent l'aspect fantastique d'une bande de dmons runis pour dfendre leur vaisseau attaqu dans le sanctuaire de l'Ocan. Aprs plusieurs heures de travail, nous russmes attacher des tonneaux aux cordages du naufrag pour pomper l'eau qui le remplissait, et le remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussires. Le second jour, le grab et le schooner furent placs de chaque ct du navire, afin que leurs forces runies vinssent notre aide pour faire monter le btiment la surface de l'eau. Un succs complet couronna nos efforts. Le vaisseau ressemblait un norme cercueil, et la lumire du jour brillait trangement sur son corps blanc incrust et plein de bourbe. Des toiles de mer, des crabes, des crevisses et toute sorte de poissons coquille se tranaient sur le corps du vaisseau. Nous vidmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que, s'il tait trou, ses avaries n'taient pas grandes. Les objets qui garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient t enlevs ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui probablement avaient vu le naufrag pendant leurs courses sur la mer; mais la cale d'arrire, protge par un double pont, n'avait pas t touche. En dbarrassant le pont, mes hommes trouvrent, le prenant pour un cble, un norme serpent d'eau; ou ce reptile avait un got prononc pour les poissons coquille, ou il prfrait un chenil de bois une cave de corail; peu intresss, du reste, approfondir les causes de sa conduite, nous l'attaqumes avec des piques, et il fallut le frapper rudement avant de le contraindre baisser pavillon pour nous laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient, en considrant le corps palpitant du reptile: --Vraiment, il et t de force nous manger. Je ne sais pas si les ngres parlaient d'or, mais je suis bien certain que, plus froces que leur ennemi, ils le mangrent sans scrupule et sans remords. Aprs avoir tou le naufrag vers l'le, nous le fmes chouer sur un banc de sable afin de vider la cale d'arrire, remplie d'eau, et sur laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premires trouvailles furent des sacs de grains gts, des barils de poudre et une masse d'autres articles tellement mls ensemble, qu'il tait impossible de les distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets pressentiments de de Ruyter, nous fmes des fouilles, et je trouvai deux petites botes soigneusement attaches et cachetes; de Ruyter les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait son bord. La meilleure partie de notre prise tait, selon moi, non les dollars, mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi la mer comme cave vin! Un liquide aussi dlectable n'avait encore de ma vie humect mes lvres, satisfait mon palais, rchauff mon coeur et extasi mes sens! Cette dlicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et mme loquent; le vieux rais dclara que ce vin ressemblait l'onguent de koireisch, apport de la Mecque par les hadjis. CXV On disait Batavia que nous avions dcouvert un banc de dollars espagnols en chouant dessus, et que nos vaisseaux taient encombrs par l'immense quantit de cette merveilleuse trouvaille. ce conte, la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pch dans les profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le millsime de 1550. Ces nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui avaient tous le dsir de boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre de ces liquides et t un lixir d'immortalit, bien certainement on les aurait bus avec moins de plaisir et d'avidit. Les graisseux marchands hollandais s'assemblaient bord du grab, et passaient la nuit chanter des alleluia pour exprimer leur satisfaction. Grce au bon conseil de de Ruyter, je substituai d'autres vins notre nectar espagnol, et nous le gardmes pour les malades, pour nos marins, auxquels il rendit plus d'une fois la souplesse de leurs membres et l'nergie dans l'action. En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay. Son bien-aim vaisseau lui fut cd pour un prix fort modique, et il lui fut loisible de reprendre la mer avec tout son quipage. Quand tout fut termin, nous levmes l'ancre pour quitter Java. La veuve de Jug resta frappe d'tonnement lorsqu'elle apprit notre dpart. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous suivit dans un bateau rames, en criant, en faisant des signaux et en se dchirant les bras l'aide de ses ongles. Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperut que je ne faisais aucune attention ses gestes et ses cris, dont le bruit assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon tlescope me laissait voir la veuve dcharger sa colre sur les esclaves qui conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le dos sous une furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien qu'un homme n'a pas plus de force qu'une femme en se servant des armes offensives et dfensives de la langue, des ongles et des larmes, j'avais agi prudemment en vitant la bataille. Si l'me de la veuve n'et pas t charge d'argile, elle se serait attache mes pas dans mes voyages autour du monde. Mais aussitt que l'esquif de mon amoureuse sentit les vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur lui-mme, et je vis la princesse jaune,--ou plutt je ne vis la pas, car elle tait tombe dans le bateau,--reprendre le chemin du rivage; si bien que je puis dire d'elle: --Elle aima et s'loigna la rame. J'avais t si tourment, si perscut par ce dragon femelle, que je l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de gteaux; le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces. Depuis cette poque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds dans le repaire d'une veuve, car la frocit maligne d'un tigre est de la mansutude en comparaison de celle d'une veuve contrarie dans ses dsirs. En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le limpide ocan de la mer, j'tais accabl d'une inconcevable tristesse. Pour la premire fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient mon esprit, et cependant ma sant tait excellente; celle de Zla ne me donnait aucune crainte, car ses yeux taient brillants, et son haleine plus parfume que les fleurs d'une matine de printemps. Quelle cause assombrissait ainsi mon coeur? quelle cause me rendait soucieux et pensif comme l'approche d'un grand malheur? Ce n'taient ni les perscutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oubli en perdant de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc moi comme un vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: Si vous m'abandonnez, je vous ferai souffrir mille morts. Dans l'Est, la vie est trs-bon march, et Java quelques roupies suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui dsigne. Le poison est l si indigne, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les natifs sont trs-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve ne s'tait point servie contre moi de cette arme dangereuse, et j'tais loin de sa porte; d'o venaient donc mes craintes? Une nuit je fus veill par des visions affreuses. D'abord parut la veuve; en cherchant chapper ses caresses, je vis surgir auprs d'elle une vieille sorcire jaune; cette femme hideuse sauta sur mon lit et voulut me contraindre manger un fruit vnneux qu'elle pressait contre mes lvres. Je voulus arracher la furie le fruit empoisonn et le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je tombai ananti sur ma couche. Tout coup la fidle Adoa entra dans ma cabine et s'empara du fruit en criant: C'est du poison! c'est la mort! Derrire Adoa apparut le prince javanais mont sur son cheval couleur de sang; le cheval escalada mon lit, et ses pieds me frapprent violemment la tte; puis tout s'vanouit dans l'obscurit; alors une femme blanche suivie par une ombre s'inclina sur moi et une voix mlodieuse me dit doucement: --Vous devez vivre; moi seule dois mourir! Aprs ces paroles, le fantme noir qui accompagnait Zla souleva le crpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits ples et livides de la vieille Kamalia. --tranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous tes parjur; vous avez souill le meilleur sang de l'Arabie; vous avez bris le coeur de mon enfant d'adoption. Un violent effort me rveilla tout fait. La tte me faisait horriblement mal, et cette souffrance, cause par des rves, m'a poursuivi longtemps aprs mon dpart de Batavia. Le second jour de notre dpart du port, nous rencontrmes deux belles frgates franaises et un schooner trois mts qui rentraient Batavia aprs une longue course. Nous dirigemes notre course le long de la cte, l'est de Java, vers les les de la Sonde, et nous n'y rencontrmes que de petits vaisseaux destins ou appartenant cet archipel, et chargs d'huiles de ghe et de coco. Ces denres, plus prcieuses leurs yeux que des morceaux d'or et d'argent, taient trop viles nos yeux pour valoir mme une pense. CXVI Une longue et forte brise nous chassa vers les ctes de la Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cess, nous vmes un petit bateau battu par la houle et videmment en dtresse; je me htai de diriger notre course vers lui. La force de la brise nous mit promptement bord bord de la barque, et nous remes son quipage, qui se composait de quatre matelots et d'un contre-matre appartenant une frgate anglaise qui, aprs avoir captur un brigantin, en avait confi la charge une petite partie de ses hommes. Le brigantin avait t spar de la frgate par une forte rafale en entrant dans le dtroit de la Sonde; outre cela, les mts et les agrs du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce misrable tat, une norme vague vint fracasser une partie de la poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu' force d'adresse et de dextrit que les marins russirent mettre la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le vaisseau coula si promptement fond, que les naufrags n'eurent que le temps ncessaire la conservation de leurs propres personnes; car deux hommes qui avaient essay de sauver quelques dbris de vtements et de vivres furent ensevelis sous l'cume de la mer. Le bateau tait aussi vieux et aussi fracass que le navire auquel il avait appartenu; mais fort heureusement, pendant son sjour sur le brigantin, il avait t le rceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots remercirent la Providence, et quelques heures s'coulrent avant que ces terribles paroles fussent prononces: Il n'y a pas d'eau frache sur le bateau! Et chacun rpta d'une voix dsespre: Il n'y a pas d'eau frache! nous allons mourir de soif! Dj une altration anticipe desschait les lvres des pauvres marins et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passs et prsents furent oublis. Ce n'tait rien d'tre dans un vaisseau trou, fracass et mal bti, peine assez grand pour contenir le reste de l'quipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin harponn; tout cela n'tait rien en comparaison du manque d'eau. Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins tait un homme intelligent, faible d'extrieur, de constitution, mais courageux et fort par son me et par son coeur. L'officier ranima les esprits accabls de ses hommes; il leur dit qu'ils taient prs de la terre, qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en outre le bateau tait lger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir supporter la soif pendant quelques jours. --D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des btes vivantes bord; leur sang est aussi rafrachissant que de l'eau, et je crois mme qu'une bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon. L'air calme et intrpide du jeune chef eut encore plus d'influence sur le tremblant quipage que les paroles qui promettaient du secours, car il devint calme et attendit la ralisation des esprances qu'on lui faisait entrevoir. Le contre-matre russit mettre le bateau l'preuve de l'eau en fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et se mit sous le vent; mais, pour arriver ce rsultat, il avait fallu une adresse parfaite, un coup d'oeil sr et une main ferme. L'officier n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce chemin perdu; rien, sinon les tudes et le soleil, et ce dernier tait si ardent, si blouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule esprance du pauvre navigateur tait de gagner les les de la Sonde ou les ctes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la rencontre de quelque barque vagabonde. Le bouc fut tu, et chaque oeil glac de crainte regardait avec une avide angoisse la petite part du sang distribu par le contre-matre. Quand on dcoupa l'animal, son estomac contenait encore du sang coagul et quelque humidit. Ce sang fut loyalement partag; le contre-matre nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mchant la substance sans l'avaler, et il voulut persuader ses hommes qu'ils trouveraient un avantage suivre son exemple. Quelques-uns coutrent leur chef, mais la plupart furent impuissants rsister aux dchirements affreux qui torturaient leurs entrailles. --En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'prouvais un grand soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance. Nous examinions avec une ardente inquitude la forme et le changement des nuages. Enfin nous vmes avancer vers nous du fond de l'horizon un pais nuage videmment surcharg de pluie. Ceux qui ont vu ou qui peuvent concevoir la situation d'un plerin perdu dans les sables brlants du dsert, et qui aperoit enfin l'oasis dsire, peuvent se faire une ide de nos sensations. Quand les premires gouttes de la pluie si ardemment appele touchrent nos lvres arides, des prires profondment religieuses furent murmures par des hommes qui seraient morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphme. Mais, hlas! le nuage humide fut avare de son trsor; il en laissa tomber quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mler ses eaux celles du vaste Ocan. Les pauvres marins dsesprs couvrirent leurs yeux enflamms de leurs mains tremblantes, et tombrent dans les spasmes de l'agonie. Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui parat bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la dure de soixante et dix ans. Dans la frnsie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetrent dans la mer pour tancher leur soif dans ses eaux salines: ils en moururent; un autre se dchira le bras, but son propre sang, et s'endormit pour ne plus se rveiller. Le septime jour, l'quipage se trouvait rduit quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de notre heureuse arrive, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre rayon d'esprance; l'officier seul possdait encore un peu de raison; quant aux autres, ils taient abrutis et presque morts. Lorsque le courageux marin fut arriv sur le pont du schooner, il regarda tranquillement autour de lui en disant d'une voix teinte: --Nous mourons de la mort des damns; donnez de l'eau mes hommes. Aprs avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa lvre couverte d'cume et tomba sans connaissance. L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrtrent la fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lvres du courageux marin. Aprs une longue agonie, les forces revinrent notre malade, et ses premires paroles intelligibles furent adresses Van: --Qui tes-vous? Le diable?... O suis-je? O sont mes hommes? ont-ils de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garons! Van Scolpvelt sauva le contre-matre et deux des hommes; mais le dernier mourut dans les convulsions d'un violent dlire. La gurison de l'officier fut la plus dcisive et la plus rapide. Il resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il se nommait ainsi) une troite amiti. La vie de ce brave garon a t courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis li. l'ge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de l'amiti est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume ne rafrachira plus les blessures de mon coeur fltri. Des choses bien plus mdiocres que ce sentiment ont leurs mausoles, leurs colonnes, leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le rcit des actions de tous ceux que j'ai aims, et de garder leurs noms dans mon coeur et dans ma mmoire. CXVII Aprs avoir dirig notre course vers le nord, nous nous trouvmes parmi les les de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serres, aussi nombreuses dans l'ocan de l'Est que les nuages par un beau ciel d't. Ces les dfient tous les efforts patients et infatigables des navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de corail, o la vague passe sans rides. Les les que nous apercevions taient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines encombres de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos bateaux, et nous trouver bien tranges d'avoir la fantaisie de voguer au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu' moiti endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous leurs fmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et de fruits; et, pour toute rponse, ils nous montrrent les ruisseaux et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au dbarquement, nous laissant la libert d'agir notre guise, et celle de prendre toutes les choses dont nous avions besoin. Plusieurs de ces les taient inhabites, d'autres taient presque civilises, car elles possdaient un commerce, des vaisseaux, des armes, ainsi que leurs infaillibles associs, la guerre, le vice et le vol. quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrmes deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La faiblesse du vent et le dclin du jour ne nous permirent pas d'approcher d'assez prs pour interrompre ce combat naval. --Je suppose, dis-je de Ruyter, que ce sont les insulaires qui disputent la suprmatie de la mer. --Ou bien la possession d'un coco, me rpondit-il en riant. Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais, dont les proas avaient attaqu les natifs marchands qui faisaient le commerce de coco entre Cumbava et les les Clbes. --Les Malais ont trouv des antagonistes dignes d'eux, ajouta de Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-tre runissent-ils dj leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi dbarrassez les ponts. Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les marchands prirent une autre direction et disparurent bientt nos regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient pour des vaisseaux marchands; mais une dcharge de nos grands canons changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvrent en dsordre. Bientt aprs, nous nous arrtmes au ct l'est de l'le de Cumbava, continuant saisir toutes les circonstances favorables qui pouvaient nous aider fournir nos vaisseaux de provisions fraches. Comme la plupart des les nous fournirent une abondante rcolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de pommes de terre, nous emes, en y ajoutant des sangliers, de la volaille et du poisson, une excellente nourriture fort peu de frais. Un soir, aprs avoir soup sur le grab avec Zla, nous rentrmes bord du schooner. Tout coup j'entendis prs du rivage un sifflement et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de marsouins. --Htons-nous de remonter bord, me dit Zla; les natifs quittent le rivage la nage, et j'ai entendu dire mon pre qu'ils attaquaient les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit. Je hlai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le prvenir du danger qui nous menaait; puis je rveillai les hommes du schooner en leur disant de s'armer. De la poupe, je vis distinctement une foule de ttes noires, dont les cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait rapidement. Nous hlmes les visiteurs dans une demi-douzaine de langues diffrentes, mais nous ne remes pour rponse qu'un bruit qui ressemblait un battement d'ailes et des sons semblables des gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient dcharger leurs fusils; mais, voyant que les trangers taient sans armes, je dfendis svrement de faire feu. Tout coup Zla et la petite Adoa s'crirent: --Ce sont des femmes! Que veulent-elles? C'taient vraiment des femmes. Un long clat de rire s'leva bord du schooner, et mon quartier-matre, qui regardait dans un tlescope de nuit, s'cria: --Regardez, capitaine, voici une multitude de sirnes qui abordent le schooner. Ne sachant que penser, je donnai l'ordre mes marins bien arms de se mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes grimper mon bord. Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous fmes abords dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui grimpaient sur les chanes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont fut tout fait encombr. Il n'y avait pas le moindre doute concevoir sur le sexe de ces assaillantes inattendues, et nos hommes, arms de leurs pistolets, de leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, taient parfaitement ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes dfensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles donnes par la nature, et d'autres vtements qu'une masse de longs cheveux noirs. Pour rendre justice ces dames, je dois dire que, si plusieurs d'entre elles n'taient pas blondes et jolies, elles taient jeunes, avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'tais si exclusivement amoureux de Zla, que mes penses ne se tournaient jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage de faire des niches la veuve de Jug, et il tait infiniment prfrable que je les eusse faites la maligne panthre, bte cent fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et contrarie.--Mais passe ton chemin, maudite rflexion sur le temps qui n'est plus; tiens-toi loigne de moi. Ah! mmoire fatale, dmon subtil que tu es! Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblrent sur le pont comme un troupeau de crcerelles. Aprs avoir glan les offrandes des matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres dfroques dont les pauvres filles s'taient pares d'une manire ridicule, elles se pavanrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas, un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur ignorance trouvait fort prcieux. Toutes ces pauvres filles s'examinaient afin de savoir quelle tait la plus favorise du sort; enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'tait insinue dans les bonnes grces du quartier-matre rendit toutes les femmes immobiles d'tonnement et de jalousie. L'insulaire privilgie avait si bien ensorcel le quartier-matre, qu'il lui avait donn son vtement d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait caus tant de dgts dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dpit d'une foule d'aspirants, avait gagn au marin le coeur et la possession lgitime d'une clbre beaut de la province! En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes filles se frapprent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment ml d'envie et de plaisir. Puis, empresses d'viter une dangereuse comparaison, elles cachrent leurs parures dj bien moins estimes, se jetrent dans l'eau la tte la premire, et nous les entendmes babiller comme une nue de mouettes jusqu' ce qu'elles eussent atteint le rivage. CXVIII Afin d'viter une seconde orgie nocturne, nous traversmes avec circonspection de nombreux groupes d'les dont le nom et mme la situation ne sont point marqus sur les cartes marines, et nous jetmes l'ancre prs de celle qui nous parut la plus riche en ombrages et en fruits. Malgr les profondes connaissances de de Ruyter dans la navigation, nous avions de trs-grands dangers surmonter pour franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le schooner dans des directions diffrentes, ou les frappait violemment l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop effrn d'un cheval pouss par l'peron m'a toujours donn un vif plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une excitation nerveuse, est souvent pay par une fatigue relle, par un accablement moral et physique profondment triste. En visitant avec Zla les les inconnues et inhabites de l'archipel des Indes, je fus vraiment heureux, et c'tait avec l'extase d'un tonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque fleur, chaque herbe: car tout nous tait inconnu, de nom, de couleur et de forme. nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque fantastique. Il nous semblait mme que les oiseaux, les lzards, les insectes et les grands animaux n'taient point pareils ceux que nous connaissions. Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre gigantesque, Zla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs. Les oiseaux et les btes nous regardaient sans tmoigner d'effroi, mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutt je pensais pour eux qu'ils taient indigns de notre usurpation. Comme je n'cris pas l'histoire de mes dcouvertes, mais bien celle de ma vie, je laisse aux systmatiques navigateurs la description de chacune de ces les, car elles sont maintenant comprises dans la cinquime division du monde. Aprs une longue et difficile navigation, nous arrivmes aux les Aroo, les charmantes dont la vue laisse dans le coeur et dans la mmoire un souvenir ineffaable. Ces les sont si belles, que leur beaut surpasse l'idal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou, comme on les appelle gnralement, les oiseaux du paradis) sont ns dans cet den. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les couleurs diverses et distinctement marques surpassent en splendeur celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus profond que le ciel, et dont la crte, le bec et les pattes sont d'un jaune d'or. Les pices sur lesquelles vivent une infinit d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au vert d'meraude, rpandent dans l'air des odeurs dlicieuses. Nous vmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guine, et nous dirigemes notre course vers le nord-ouest pour gagner l'le picire hollandaise d'Amboine. Tous les habitants de l'le taient en confusion, car ils attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur cependant ajoutait moins de foi cette rumeur que ses sujets, et, quoiqu'il consultt de Ruyter, notre ami tait trop fin pour faire la question de l'insulaire une rponse qui dt ranimer ses craintes; il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en tant contraints par la prire, la force ou la ruse, prter aux natifs l'appui de notre secours. Outre cette politique pense, de Ruyter sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile l'un d'acheter des provisions, et l'autre de les fournir. Quelques jours aprs ce nouvel approvisionnement, nous fmes prisonnier un petit vaisseau du pays, frt de clous de girofle, de macis et de muscades. Nous enlevmes les pices, et le navire continua sa course. Le dsir de de Ruyter tait de gagner les les Clbes, et nous navigumes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres. Notre commodore nous fit jeter l'ancre la hauteur du port de Rotterdam, Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom du port. Cette le, situe entre Java et Borno, a la forme d'une norme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes disproportionnes. Les quatre coins de l'le s'tendent donc dans la mer en formant des pninsules troites et allonges. CXIX Nous tions enchants de nous trouver sains et saufs, aprs une pnible navigation, dans le port d'une jolie ville europenne qui pouvait satisfaire tous nos besoins. Pendant quelques jours, on donna libert entire l'quipage des deux vaisseaux, et nous gotmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie abondante et d'un repos bien mrit. Plusieurs vaisseaux hollandais amarrs dans le port nous fournirent les articles europens dont nous avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skdam, liqueur que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail la marche active d'un vaisseau. Nous transportmes, avec le regret de nous en sparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvs, bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un vritable chagrin que de quitter ce brave et courageux garon. cette poque, mon coeur avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les affections, et, comme on a d s'en apercevoir dans le cours de ce rcit, je me liais facilement avec les hommes vritablement honntes et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont ptrifi mon coeur, et si je rencontre des mes d'lite, je reconnais leur grandeur sans me sentir le courage ni l'envie de rclamer une part de leur tendresse. Je suis devenu asctique et morbide, et quoique je ne veuille point mdire de la nature humaine, je suis forc d'avouer et de reconnatre que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison avec les gens que je frquente aujourd'hui, et auxquels je donne le nom d'amis, auxquels je suis forc de dire _chers_ en les invitant dner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyaut m'impose l'obligation d'tablir une diffrence entre le diamant oriental et la fausse pierre, de sparer le bon grain de l'ivraie, et les mots qui n'ont aucune valeur des ralits substantielles, qui sont plus lourdes que l'or. Ayant dcouvert que le beaupr du grab tait endommag, et que les vaisseaux avaient besoin de quelques rparations, de Ruyter nous fit lever l'ancre pour nous conduire au sud de la cte, dans la baie de Baning. Le rajah de l'le reut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre son peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre le bois de charpente dont nous avions besoin. Pendant que de Ruyter s'occupait dfaire ses mts, enlever son beaupr, nous dtruisions les rats qui encombraient la cale du grab. Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous les diables de l'enfer, s'il tait possible d'en introduire dans le brlant sjour. Quand le grab fut entirement dbarrass des centipdes, des escarbots et des rats, je dbarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zla le cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables, francs, hospitaliers, honntes, entreprenants et braves; je les prfrerais infiniment aux intrpides Malais, dont la nature a quelque chose de trop sauvage pour tre bien apprcie par un homme civilis. La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses propres possessions. L'tablissement des Hollandais sur cette le tait fort commode, parce qu'il tablissait une ligne de communication avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se trouvait une belle rivire dont le cours menait un grand lac situ dans l'intrieur du pays; le prudent rajah dfendait aux Europens de visiter cette rivire, car, disait-il, la cupidit des hommes du Nord, la cupidit seule de leurs regards n'est gale que par la rapacit de leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie, je m'tais muni d'armes feu et de filets. Notre course le long du rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la premire, mais dans laquelle les vagues se prcipitaient avec bruit pour aller se briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline taient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie tait entoure d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur ce sable nous trouvmes de brillants coquillages et des os blanchis par l'eau et par le soleil. La transparence bleutre de l'eau indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que sa profondeur, et cette nuance tait d'autant plus remarquable qu'elle contrastait avec l'irrgularit du rivage, sur lequel ne se trouvait pas une seule surface plane. J'levai une tente pour Zla au bord du rivage, et, pendant que nous explorions l'le, nos hommes s'occuprent chercher sur la baie un endroit favorable notre pche. Le filet remplit notre bateau d'une prodigieuse quantit de poissons. Nous les transportmes sur le rivage, o ils furent entasss littralement les uns sur les autres. En dpit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que la bouche, nous nous lassmes bientt de voler l'Ocan, car nous avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affame. Quand l'imagination et le dsir de possder, inn dans l'homme, furent compltement rassasis, nous fmes du feu pour faire cuire une partie de notre pche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en tions une, car le produit de notre pche nous procura un festin royal... et une indigestion gnrale. CXX Je laissai Zla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagn d'un de mes hommes, je grimpai, l'aide d'une lance, sur les rochers escarps de la colline, afin de jeter un coup d'oeil sur la baie. J'aimais beaucoup, lorsque j'tais jeune, grimper sur les rochers ou sur les montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine extrme celles de mes connaissances qui habitent un second tage. Quant monter jusqu' un troisime, cela m'est impossible; je n'irais y chercher ni un ami ni un ennemi. Nous avanmes lentement le long des ctes escarpes de la rude barrire qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie je parvins gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de plate-forme. Nous nous y arrtmes, et, aprs avoir allum ma pipe, je regardai la baie, dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme. Mon Arabe, qui avait des yeux de faucon, me montra une ligne de taches noires qui se remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'oeil, je pris cette ligne pour des canots chavirs; mais l'Arabe m'assura que c'taient des requins. --La baie est nomme baie des Requins, ajouta mon compagnon, et puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais temps. Un petit tlescope de poche me prouva que c'taient vraiment des requins; ils taient au nombre de huit. Aprs avoir majestueusement navigu ensemble jusqu' l'embouchure de la petite baie, un grand requin se dtacha du groupe, qu'il parut guider comme un claireur. Au moment de franchir l'embouchure, suivi de sa petite arme, le requin amiral parut hsiter: un narval venait des bords du rivage, o il s'tait tenu cach pour s'opposer son passage. L'hsitation du requin dura peu; il attendit son ennemi, invisible pour moi, et un combat fut aussitt livr. Je distinguai enfin l'intrpide assaillant: c'tait un empereur ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux, qui attaque tous ceux qui passent dans ses domaines. La tte de ce monstre marin est aussi dure qu'un rocher, et du centre de cette tte s'lve horizontalement une lance d'ivoire, qui est plus longue et plus dure qu'une arme de fer. Cette lance sert la licorne de hache d'abordage; elle coupe tout ce qu'elle attaque. Le requin agita sa queue avec une rapidit effrayante, afin de repousser ou d'tourdir son ennemi. Soit par dlicatesse, soit par amour de la justice, les autres requins se tenaient l'cart, sans se mler de la dispute en aucune faon. Je voyais, par le tournoiement de l'eau, que le requin cherchait attirer son ennemi dans le fond de la mer, en s'y plongeant lui-mme. Cette tactique tait excellente, car, lorsque la colre s'empare de la licorne, elle se jette aveuglment contre un rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de l'eau la prive de ses moyens de dfense. De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la partie attache la tte tait creuse et de la largeur de mon poignet; le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau d'ivoire. Le combat naval du requin et de la licorne dura longtemps; la limpidit de l'eau tait favorable la licorne, car elle russit blesser son antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec rage, le long de la baie. La licorne poursuivit le requin pendant quelques minutes, puis elle l'abandonna et disparut nos yeux. Le requin gagna le rivage, il semblait mourant; ses sept compagnons, peu soucieux de son sort, reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et s'loignrent lentement. Je courus prcipitamment sur le rivage; mes hommes y taient dj rassembls, tirant plaisir des coups de mousquet sur la carcasse du requin. Je les laissai tte tte avec cet inoffensif ennemi, et je descendis la cte, afin d'aller rejoindre ma bien-aime Zla. CXXI En arrivant prs de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs, et mes regards tombrent sur quelques gouttes de sang qui en souillaient l'entre. Une sorte de vertige s'empara de mes sens lorsque, aprs avoir violemment soulev les rideaux de la tente, je vis Zla tendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux noirs de la pauvre enfant tombaient pars sur sa poitrine; ses yeux et sa bouche ferms ne laissaient chapper ni un regard ni un souffle de vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouilles aux pieds de Zla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de leur front, en mettant en lambeaux leurs lgers vtements. Cet horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis une sorte de folie succda l'pouvantable torpeur qui glaait tout mon tre. Je me jetai perdu sur la couche de cet tre ador, et je pleurai amrement sans avoir la relle conscience de notre mutuelle situation. Quand la premire effervescence de ma douleur fut un peu calme, je posai mes lvres brlantes sur la bouche ferme de Zla, je dfis sa veste, et les battements lgers de son coeur me rendirent quelque espoir. Bientt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles indistinctes. --Ma bien-aime Zla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, qu'avez-vous? La pauvre enfant essaya de sourire, et me rpondit d'un ton plein de douceur: --Rien, mon amour, puisque vous tes auprs de moi! Je me porte bien, trs-bien. --Trs-bien, chre! non, non, car vous souffrez. Zla fit de la tte un petit signe ngatif, puis elle essaya de se soulever; mais ce vain effort fut aussitt suivi d'un horrible cri d'angoisse. --Mon Dieu, mon Dieu! m'criai-je avec dsespoir, qu'est-il arriv?... --Je suis tombe, dit Zla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! o est donc Adoa? La pauvre petite s'est blesse galement. Vous voil, Adoa? Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, trs-cher... Moi, je vais bien... ne vous occupez plus de moi... Sans quitter les mains de Zla, je regardai Adoa: la figure, les bras et les mains de la pauvre Malaise taient couverts de sang; mais elle ne paraissait nullement inquite de son tat, car ses regards suivaient avec angoisse les changements de la physionomie de Zla. La bonne figure de la dvoue esclave fut traverse par un rayon de joie lorsque les yeux de Zla lui exprimrent dans un tendre regard la profonde gratitude de son coeur. Je fis plusieurs questions la Malaise pour connatre les relles blessures de ma femme, qui, par excs d'affection pour moi, refusait de me les faire connatre. --Matresse a reu un coup la tte, me dit Adoa, et je crois que tout son corps est fortement contusionn. --Soignez Adoa, soignez Adoa! s'cria Zla. Je ne souffre plus, je me sens trs-bien. Pour la premire fois de ma vie je restai sourd aux prires de ma bien-aime compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de celles de la Malaise, qui et souffert mille morts avant de consentir faire arrter l'coulement de son sang pendant que celui de sa matresse rougissait les tapis de la couche. L'insensibilit de Zla avait eu pour cause le coup reu la tte et les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses, mais peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie. Lorsque je fus un peu rassur sur l'tat de ma chre Zla, je m'occupai de la petite Adoa. La pauvre esclave, puise par les pertes de sang, par les pleurs et par la souffrance, tait tombe sans connaissance sur le sable de la tente. Ce ne fut qu'aprs une heure de soins que je russis rappeler la vie dans le corps inerte de cette dvoue crature. Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et pouvants des bruits sinistres qui s'chappaient au dehors par les ouvertures de la tente, mes hommes s'taient rassembls en groupe, faisant, dans leur ignorance des choses, les plus tranges commentaires. --Prparez le bateau, leur dis-je en les loignant d'un regard, nous allons rejoindre le schooner. --La mer est mauvaise, capitaine, me rpondit le bosseman, et il sera impossible de ramer avec un pareil temps. --Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garon? Mais c'est un calme! --Regardez, monsieur. Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperus avec effroi de l'approche d'une rafale. pouvant de ce nouveau malheur, car ses consquences pouvaient tre terribles pour Zla, je courus vers le cap, afin de juger par moi-mme si la rafale tait tout fait dangereuse. Hlas! elle l'tait plus encore que ne l'avait prvu le bosseman: le vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le ciel se couvrait prmaturment des voiles obscurs du soir, et la mer, blanche d'cume, bondissait avec fureur. Il n'y avait plus en douter: notre embarquement tait impossible, car les nuages semblaient surchargs de tonnerre et d'eau. Je rejoignis mes hommes la hte, et nous commenmes par mettre le bateau dans un endroit lev avant de nous occuper rendre la tente aussi solide que possible. Les voiles et les cordages du bateau lui servirent de couvert et de support, tandis que des fragments de roche et du sable furent amoncels sa base. Heureusement pour nous, le bateau contenait un petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs autres choses fort ncessaires; en outre, une lanterne. Avec l'obscurit augmenta l'orage, et le vent mugissait avec tant de fureur dans la baie, qu'un branlement gnral des rochers semblait rpondre sa grande voix. Nous passmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte effrayante d'tre emports par le vent ou par les torrents de pluie vers l'abme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occup de prsages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore rvoque, et plt Dieu que sa misricorde en et accompli les terribles consquences! CXXII Dsirant pargner Zla le contact du sable mouill, je m'assis au pied de l'tanon et je la pris dans mes bras. --Le temps se calme, chre, lui dis-je; mes craintes sont un peu dissipes. Racontez-moi, je vous prie, comment est arriv l'accident dont les suites nous sont si douloureuses. --Deux heures aprs votre dpart, mon ami,--et, sans reproche, pourquoi m'aviez-vous laisse pour aller seul sur la montagne? Vous savez bien que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour que le lzard seul grimpait aussi bien que moi... --Et c'tait vrai, mon amour, car cette poque vous aviez le poids lger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans votre sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas oubli, chre, que pour me sauver votre coeur a dj sacrifi notre premier lien d'amour... --Pouvais-je hsiter entre vous et lui, mon trs-cher? La vie d'un enfant est-elle plus prcieuse pour une femme que celle de son mari? D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui dsire donner le jour un tre aussi faible et aussi malheureux qu'elle-mme! Mais enfin reprenons le rcit qui doit vous apprendre la cause de mes souffrances. Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers l'entre de la baie, avec le dsir de trouver un endroit calme et ombrag pour y prendre un bain avec Adoa. Nous avions plac en vigie la petite fille malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui poussent sous l'eau, je dis Adoa d'aller en plongeant m'en chercher une branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui, comme vous le savez, a des yeux excellents, me dit: --Je vois l-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer. C'est un signe infaillible de mauvais temps. Nous nagemes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit: --Je vois le capitaine sur le rivage, matresse, et comme je sais mieux nager que vous, je serai la premire lui souhaiter la bienvenue. Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la grondant de la mchante pense d'orgueil qui lui faisait humilier sa matresse. Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous atteignmes la base d'un rocher. Adoa y grimpa malgr les difficults que lui opposaient la mousse et l'humidit des plantes grasses qui couvraient le rocher. Tout coup la petite Malaise, que j'avais place en sentinelle, cria d'une voix pouvante: --Des requins! des requins! Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je me saisis avec une terreur facile comprendre, tandis que mon bras s'tait fortement cramponn une plante marine. Alourdi par l'effroi, mon corps ne put tre support par ces lgers soutiens, et Adoa, qui ne voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente que dvoue, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tte la premire, pour ne pas m'craser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante marine, et malgr les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de corail, et sans ma fidle compagne, qui m'a trane jusqu'au rivage, je serais morte bien loin de vous. J'avais perdu connaissance, et vos lvres, mon amour, ont rappel la vie dans le coeur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien, tout fait bien; je ne souffre plus. Et en rptant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation: Je ne souffre plus, Zla s'endormit; mais son sommeil fivreux, entrecoup de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois encore la femme avait sacrifi la mre. Des prsages sinistres remplirent mon me. Ils me montrrent un malheur que je n'osais pas concevoir: la perte de ma compagne bien-aime! Mille fois heureux si j'avais eu l'nergie de suivre le conseil funeste que me donna le dsespoir, conseil qui tuait mes craintes, qui anantissait jamais notre double existence! Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait esprer un temps calme. Je dposai doucement Zla sur sa couche et je fis mettre le bateau en tat de nous recevoir. Lorsque tous les prparatifs de notre embarquement furent termins, je transportai Zla et Adoa sur des coussins placs dans le fond de la barque, et je ramai avec les hommes, tant tait grande mon impatience de regagner les vaisseaux. Le pont du grab tait rempli d'hommes quand nous rasmes son bord comme un clair, pour gagner celui du schooner. De Ruyter me hla pour me demander la cause de notre marche rapide. Sans rpondre sa question, je le suppliai de venir auprs de nous avec le docteur. Une chaise fut envoye de la grande vergue dans notre bateau; j'y dposai Zla, et, sans dire un mot, le dsespoir paralysait mes lvres, j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van vinrent bientt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent douloureusement frapps du terrible changement qui s'tait opr en vingt-quatre heures dans la douce et belle figure de Zla. De Ruyter frmit involontairement, ferma les yeux et couvrit son visage avec ses deux mains. L'impntrable docteur, qui n'avait jamais montr de sympathie pour la douleur humaine, ta ses lunettes afin d'essuyer les larmes qui aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse trangre ses habitudes gnrales, il examina les blessures de la douce patiente. Ni Van ni de Ruyter ne m'adressrent de questions, et, pendant toute la dure de l'examen du docteur, un silence lugubre rgna dans la cabine. Aprs avoir pans la blessure de la tte, Van visita avec soin les contusions du corps, fit prendre Zla une potion soporifique et nous emmena avec lui sur le pont. --Docteur, est-elle en danger? demandai-je Van d'un ton aussi humble que celui d'un esclave adressant une question un puissant seigneur. --Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il lui faut des soins, du calme, du repos, de la patience. Je n'ai pas besoin de dire que la fidle Adoa partageait les soins qui taient prodigus Zla, dont elle habitait la cabine. La petite esclave souffrait moins que sa matresse, car ses traits n'avaient subi qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zla taient devenus presque mconnaissables. CXXIII Je fis de Ruyter un rcit dtaill des vnements qui avaient amen cette fatale maladie, en dplorant avec amertume la malheureuse consquence que je prvoyais devoir en tre l'invitable suite. Afin de dtourner mon esprit de cette douloureuse pense, de Ruyter m'annona que le gouverneur de l'Inde quipait une flotte afin d'arracher l'le Maurice des mains des Franais. --Cette nouvelle m'a t annonce par mon correspondant, marchand armnien qui a russi connatre tous les dtails de cette prochaine expdition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus de temps perdre, et il faut nous mettre l'ouvrage pour expdier lestement les rparations et l'quipement de nos vaisseaux. Dans tout autre temps cette nouvelle m'et caus un vritable plaisir; mais je l'accueillis, proccup de Zla, avec tant d'indiffrence, que de Ruyter comprit enfin la relle profondeur de mon dsespoir. --Prenez une tasse de caf trs-fort pour vous tenir veill, me dit de Ruyter. Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me dtaillait ses moyens d'attaque et de dfense, mes yeux se fermrent et je m'endormis d'un profond sommeil. J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium dans mon caf, car, depuis l'accident arriv Zla, je n'avais ni dormi ni mang. Je me rveillai le lendemain et je courus la cabine; j'y trouvai le docteur occup de ses deux patientes. La jeune fille malaise tait beaucoup mieux, mais la pauvre Zla souffrait toujours autant. La figure de Zla tait ple; ses yeux, ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses lvres, lgrement colores par la fivre, essayaient encore de sourire, mais ce sourire tait pour moi plus triste que des pleurs. Pour plaire de Ruyter, je pris machinalement la direction du vaisseau, car un emploi actif tait ncessaire mon corps, qui sans ce travail de tout instant et succomb dans les tortures de mon coeur. Les douleurs de Zla devinrent bientt si horriblement violentes, que la mort me parut invitable, et je passai les nuits agenouill auprs d'elle avec un dsespoir si terrible, que le docteur tremblait lorsque ma voix furieuse lui demandait: Doit-elle donc mourir? --Vous tes un ignorant, me rpondit un jour le docteur, elle vit. La crise dangereuse est passe; elle n'est pas plus morte que moi; elle dort. Ces paroles tombrent sur mon coeur comme une huile balsamique. Mon dsespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les miennes les deux mains du docteur. Le calme d'un bon sommeil nuana d'un rose ple les joues blanches de mon adore Zla; je la baisai au front, et, le coeur plein de joie, je courus communiquer mon bonheur de Ruyter. Tout l'quipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur, le courage et la bont de cette chre enfant. De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyes par son correspondant, et nous mmes la voile pour gagner l'le de France. Le rajah, avec lequel de Ruyter tait li, lui donna son dpart une grande quantit de diffrentes huiles, car son le est aussi clbre pour ses onguents que Java pour ses poisons. Comme le but de de Ruyter tait de gagner au plus vite l'le de France, nous ne nous arrtmes aucune des les qui se trouvaient sur notre route. En passant les dtroits de la Sonde, de Ruyter eut une entrevue avec le gouverneur de Batavia; le gnral Jansens confirma mon ami la vrit des nouvelles qui lui avaient t transmises par son correspondant. Aprs avoir pris dans l'le quelques bestiaux et des provisions fraches, nous continumes notre voyage. Pendant notre longue course travers l'ocan Indien, nous voguions aussi vite que possible sans retarder notre marche par le dsir de nous trouver ensemble. D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous sparer forcment, et, dans cette prvision, de Ruyter m'avait donn un duplicata des dpches et le pouvoir d'agir en son nom dans ses affaires particulires. Toutes ces prudentes et sages considrations taient domines par mon inquitude et par l'urgente ncessit que j'avais des soins de Van Scolpvelt pour Zla, qui, mes yeux, tait encore par moments entre la vie et la mort. Je marchais donc, en dpit de mes devoirs, dans le sillage du grab, car toutes mes esprances reposaient maintenant sur la science du brave et savant docteur. CXXIV Les vnements ordinaires d'un voyage sur mer ne mritent pas d'tre mentionns, et je suis bien certain que le lecteur trouverait autant de plaisir feuilleter le livre d'un marchand qu' parcourir le journal ordinaire d'un vaisseau. Je dois avouer cependant que mon coeur tait si plein de tristesse, que j'accordais une trs-faible attention ce qui se passait autour de moi. Les ailes de mon me ne voulaient plus me soutenir, et mon imagination veillait sans cesse au chevet de ma pauvre malade. Les liens qui m'avaient uni Zla n'taient point des liens ordinaires: oiseau chass de la terre par les temptes, elle tait venue se rfugier dans mon sein; je l'avais rchauffe, nourrie, aime, oh! aime en mourir! Le docteur, qui partageait son temps entre les deux vaisseaux, continuait prdire le rtablissement de Zla; seulement il tait forc d'avouer que la convalescence serait longue et suivie d'une extrme faiblesse. Un mois aprs notre embarquement, vers le matin, je quittai Zla, auprs de laquelle j'avais veill pendant toute la nuit, pour aller me reposer sous la banne du pont. Une heure s'coula pour moi dans un demi-sommeil, et j'en fus bientt arrach par Adoa, qui, sans parler, mais la figure pleine de larmes, me faisait signe de courir au secours de Zla. Ma femme se tordait dans les spasmes de l'agonie en criant qu'un incendie dvorait ses entrailles. Je criai au contre-matre de faire un signal au grab. Malheureusement il tait hors de vue, et nous n'avions pas de vent. Je questionnai Adoa. --Ma matresse, me dit-elle, n'ayant pas mang depuis longtemps, a dsir des confitures; nous avons cherch, la petite Malaise et moi, et j'ai trouv cette jarre de fruits confits que vous voyez sur la table; matresse, qui aime les sucreries, en a beaucoup mang; elle en a donn la petite, et la pauvre enfant souffre les mmes douleurs que lady Zla. Quant moi, j'ai peine got aux fruits, voulant les conserver pour matresse, et cependant j'ai bien mal au coeur; je suis sre, malek, qu'il y a du poison dans cette jarre. Le mot _poison_ traversa ma cervelle comme une flche aigu. Je regardai la jarre nouvellement ouverte, et je m'aperus qu'elle avait t ferme avec un soin plus qu'ordinaire. Je vidai les fruits sur la table: c'taient des muscades jaunes et vertes, trs-belles et confites dans du sucre candi blanc. Si le petit serpent vert de Java, dont le contact du venin est mortel, s'tait lev jusqu' mes lvres, sa vue ne m'aurait pas caus un effroi plus terrible que celui de mes souvenirs en face de ce cadeau fatal qui venait de la veuve. Je me rappelai aussitt que, dans la maison de cette horrible femme, j'avais mang de pareilles muscades, que ces muscades m'avaient fait mal. Quand je m'en plaignis en riant la veuve, une vieille esclave, dont j'avais gagn les bonnes grces par quelques prsents et surtout par le don d'un morceau de papyrus charg d'hiroglyphes, papyrus qui tait ses yeux, suivant mes paroles, un laissez-passer pour le ciel, me dit tout bas: --Avez-vous dj chagrin ma matresse? Si cela est, il faut me reprendre le passe-port qui conduit au ciel. --Pourquoi cela? --Parce que vous avez mang des muscades. --Quel danger y a-t-il croquer de si bons fruits? --Un des maris de ma matresse m'a fait un jour la mme question, et il n'ajouta aucune foi ma rponse, parce que les hommes sont incrdules, parce qu'ils n'coutent point les vrits dites par les vieilles femmes, mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux mensonges des jeunes et des belles. Ma matresse vit un jour un homme plus aimable que son mari, et le lendemain elle donna mon matre une jarre de muscades: il mourut; l'homme aim entra dans la maison et mit ses pieds les pantoufles encore tides du dfunt, et il se coiffa avec le turban de celui qui n'tait plus! Tant que matresse vous aime, vous n'avez rien craindre; mais prenez garde! sa haine est aussi fatale que le poison de l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui pousse dans les jungles et sur lequel le soleil ne repose pas ses rayons. L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas assez, mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reus mon bord. Effraye de mon silence, qui ne dnonait que mieux la fureur que j'prouvais contre l'horrible femme, Zla m'attira doucement elle et me dit presque gaiement: --Je puis supporter toutes les douleurs, l'exception de celle de vous voir souffrir. Vos regards m'pouvantent, mon amour; prenez cette grenade que le pote Hafiez appelle la perle des fruits: elle rafrachira vos lvres brlantes. Le calme de Zla tait sur le point de ranimer mes esprances, lorsqu'il fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie qui dfigura compltement ses traits. Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise de la science impuissante. Il examina cependant la jarre, tudia les souffrances des deux malades, et fut contraint de dclarer la prsence du poison. Je n'ai pas la force de dtailler les souffrances de Zla; elle dprit de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux instants lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre prochaine et funeste sparation. Un soir la vigie cria: --le de France! --Ah! s'cria Zla, combien je suis contente, mon bien-aim mari; nous allons aller terre; mais il faudra m'emporter dans vos bras, mon amour, car je suis incapable de marcher. J'tais agenouill auprs du lit de la pauvre enfant, et ses bras amaigris entouraient mon cou. --Je suis bien heureuse, murmura-t-elle d'une voix dfaillante, bien heureuse; je vis dans ton coeur, donne-moi tes lvres, serre-moi dans tes bras. Je posai mes lvres sur les siennes, et ce chaste et doux baiser emporta l'me de Zla. CXXV Il me serait impossible de dpeindre l'pouvantable douleur que je ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon coeur soit presque puis de souffrance. La mort de Zla fut l'anantissement moral et physique de tout mon tre, et je pris dans mes allures, dans mes actions, dans mon air, une roideur et un stocisme que le Turc le plus grave, ou le plus roide des lords, m'et certainement envis. en juger par ma physionomie, j'tais l'homme le plus indiffrent et le plus heureux de la terre; toutes mes actions taient rgles avec une gravit mthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du pass ni une plainte sur mon sort prsent. Je remplissais avec soin, avec attention, les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant de l'opium pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas penser. Aprs avoir communiqu de Ruyter les intentions que j'avais de rendre les derniers devoirs Zla, je transportai une bonne partie de mes hommes sur le grab, et nous nous sparmes. Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis Bourbon, qui est au sud-est de l'le, et o nous avions dj jet l'ancre. Il tait convenu qu'aprs une conversation avec le gouverneur et l'envoi des dpches, de Ruyter viendrait me joindre par terre, accompagn du rais et du docteur. Je n'avais gard sur le schooner que les hommes ncessaires la manoeuvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidles de la tribu maintenant sans chef. Nous jetmes l'ancre pendant la nuit dans le port de Bourbon. Pendant le court intervalle qui spare la mort de la dcomposition, j'avais cherch par quels moyens les moins rpulsifs je pouvais disposer du corps de Zla. Le rceptacle ordinaire de la mort occupa naturellement mes premires penses, et le berceau de fleurs que nous avions construit de nos propres mains dans l'odorifrant jardin de de Ruyter me semblait tre un endroit convenable; mais je me souvins qu'en bchant la terre, j'y avais trouv des myriades de vers et d'insectes. Je changeai donc d'ide pour considrer le pur et blanc tombeau de la mer; le souvenir de Louis dtruisit encore ce second projet. Il m'tait impossible de faire embaumer Zla; je rsolus donc de dtruire le corps de cet ange par le feu, ou plutt de ne pas le dtruire, mais de le rendre son tat primitif en le mlant aux lments dont il est un atome. De Ruyter trouva l'ide bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers de fournir tout ce qui tait ncessaire l'excution de ce projet, dont il connaissait parfaitement la pratique. Je dbarquai au point du jour pour choisir un endroit propice cette triste crmonie, et j'envoyai une partie de mon quipage arabe y dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantit de bois sec. Je passai le reste de la journe en contemplation devant les restes chris de celle qui avait t pour moi ce qu'est le soleil pour la terre. La petite fille malaise tait gurie; mais Adoa, tombe dans une insensibilit abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force, et ne dormait plus. De Ruyter signala son approche. J'avais revtu Zla d'une veste jaune orne de rubis; sa chemise et son ample pantalon taient en crpe de l'Inde et brods d'or. Les vtements extrieurs de la jeune femme formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa coiffure et ses cheveux taient couverts de perles fines. Je gardai pour tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux noirs. L'heure approchait enfin; je baisai les paupires closes de cette idoltre crature; j'enveloppai son frle corps dans les plis d'un manteau arabe, et je me rendis sur le rivage. D'un pas ferme, je marchai droit au bcher, car je regardais sans les voir les hommes rassembls autour de moi; les paroles qu'ils m'adressaient n'taient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais rien. Un noir fourneau de fer, la forme allonge comme celle d'un cercueil, fut plac sur le bcher. Je le vis, mais sans comprendre sa destination; car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant press contre mon sein le frle fardeau dont l'abandon tait pour moi une mortelle douleur. La ncessit m'imposa l'obligation de finir ce que j'avais commenc; avec des soins et la douceur d'une mre qui couche son enfant dans un berceau, j'tendis Zla dans la sombre coquille. De Ruyter et le rais usrent de violence pour m'entraner loin du bcher. Je voulus parler; mes lvres ne produisirent aucun son; je suppliai par signes de me rendre ma libert; de Ruyter refusa, et je restai sans force, ananti, presque fou. Un cri de terreur pouss par Van, qui arrachait Adoa des flammes o elle s'tait jete, attira l'attention de mes hommes, qui me relchrent. Je courus vers le bcher, avec la mme pense qui avait conduit la jeune fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je tombai sur le sable, ne brlant que mes mains l o j'aurais voulu me consumer tout entier. Quand je repris mes sens, j'tais couch dans un hamac bord du schooner. Les affaires de de Ruyter le contraignirent rester Port-Louis; mais il vint souvent me voir pour m'engager le suivre la ville. Toutes ses prires furent vaines; ma vie tait dans la cabine solitaire du schooner, mes penses sur la petite bote qui contenait les cendres de Zla. CXXVI Un mois aprs la mort de Zla, de Ruyter, me trouvant plus calme, me dit qu'il avait obtenu du gouverneur de l'le la permission de porter des dpches en Europe. Le mot Europe me causa involontairement une sorte d'effroi; mais bientt la rflexion me fit dsirer ce voyage. --Je voudrais, dis-je de Ruyter, me transporter au bout du monde; je voudrais oublier le pass, car le pass me tue. Mon chagrin ne me rendait pas goste, et, avant de songer nos prparatifs de dpart, je demandai de Ruyter ce que nous devions faire d'Adoa, de la petite Malaise et des Arabes qui avaient appartenu Zla. Aprs de mres dlibrations, il fut convenu que le rais, dclar chef de cette petite tribu, l'emmnerait dans son pays. Nous donnmes au rais une somme considrable pour lui-mme, et chaque homme reut pour sa part assez d'argent pour n'avoir plus rien dsirer. Je savais si bien qu'il serait inutile de raisonner avec Adoa sur la ncessit de notre sparation, que je priai de Ruyter d'employer la ruse pour loigner cette enfant. La partie orientale de notre quipage fut mise terre, le grab vendu, et les Europens de son bord se transportrent sur le schooner. Quand Adoa eut dcouvert que le vaisseau portant les cendres de sa matresse avait quitt le port, elle s'chappa des mains du rais, mit la mer un bateau du pays et quitta le havre avec le vent de terre. L'esprit de la pauvre fille n'tait occup que d'une seule chose, du dsir de rattraper le schooner. Elle n'avait point rflchi la folie de son entreprise, et quant aux dangers, elle ne pouvait pas les comprendre. Quand le rais eut appris la disparition d'Adoa, il suivit ses traces, quipa une chaloupe et fit une longue course sur la mer, en suivant notre piste. Pendant deux jours les recherches du rais furent sans rsultat; enfin, il dcouvrit l'extrmit de l'le de France, voguant seule au gr des flots, une petite barque du pays. C'tait celle qui manquait au port. La mort d'Adoa tait certaine, mais il me fut impossible d'en pntrer le mystre. Les dsesprantes nouvelles annonces par le rais me firent autant souffrir que si la lame d'une pe et travers mon coeur; je tressaillis dans tout mon tre, j'eus froid, j'eus chaud, et mes mains crispes se joignirent en s'levant peut-tre vers le ciel, d'o vient toute douleur, comme aussi toute esprance. --Pauvre petite Adoa! m'criai-je, pauvre corps spar de ton me, pauvre esprit spar de ton coeur, tu t'es jete perdue sur les traces ternellement effaces de celle qui est partie, tu t'es jete leur recherche sur l'Ocan immense, sur cette plaine dsormais dserte pour toi comme elle l'est pour l'amant, pour le mari, pour celui qui a aim et qui aimera toujours Zla. Va, pauvre oiseau, va mouiller tes ailes dans les vagues blanchissantes de la mer, va les y replier, va t'endormir dans leur draperie d'cume, va, pauvre fille, nous sommes spars; Zla est morte et personne ne t'aimerait plus sur la terre! Au milieu de ma vive souffrance, je ressentis intrieurement une sorte de joie mle de surprise; toute la sensibilit de mon coeur n'tait pas dtruite, puisque j'avais encore des larmes pour la cruelle disparition de la dvoue servante de Zla. --Mon Dieu, me disais-je intrieurement, pourquoi de Ruyter a-t-il mis obstacle mon dsir d'emmener Adoa? pourquoi a-t-il non-seulement conseill, mais presque exig que j'en confiasse le soin au vieux rais; prs de moi Adoa et moins souffert, nous eussions parl de Zla, et les souvenirs sont les consolations de la douleur. Pour la premire fois de ma vie, je regrettais d'avoir soumis ma volont celle de de Ruyter; pour la premire fois de ma vie, je trouvais en dfaut le jugement si sain et si impartial de mon brave compagnon. En face des dplorables consquences d'une faute si involontairement commise, je jurai de ne plus obir qu' la propre impulsion de mes sentiments, et ce serment, je l'ai si bien tenu, que les bonnes ou mauvaises fortunes qui ont depuis accompagn mes actions ainsi que mes entreprises n'ont eu remercier de leur succs que moi-mme, et se plaindre de leur dfaite qu' moi-mme. Je ne puis me souvenir d'aucun vnement digne d'tre mentionn avant notre dpart de l'le de France, ni pendant notre voyage. Nous fmes poursuivis plus d'une fois, mais je ne connaissais pas de vaisseaux capables de lutter de vitesse avec le schooner, et les incidents de notre trajet ne m'en firent pas connatre. Dans la mer de la Manche, des croiseurs anglais nous entourrent; mais nous emes l'adresse d'viter les attaques des uns et de fuir les approches des autres. Aprs un voyage d'une extrme rapidit, nous jetmes l'ancre dans le port de Saint-Malo, en France, port constamment rempli, cette poque, de btiments, d'armateurs et de vaisseaux de guerre. Ds que nous fmes en rade, de Ruyter partit pour Paris afin de dlivrer ses dpches au gouvernement, et je restai seul avec mes hommes bord du schooner. Nous avions en arrimage une forte cargaison de th de premire qualit, des pices, et, par un hasard dont je ne me rendis pas compte, plusieurs tonneaux de sucre blanc cristallis. Le motif qui me fait insister sur la possession de ce dernier article est l'extrme lvation de son prix l'poque de mon arrive en France. Cette lvation de prix tait si extraordinaire, que la vente de ces quelques tonneaux paya amplement tous les frais de notre voyage. Les divers produits des les occidentales nous firent galement raliser d'normes bnfices, et je compris, en voyant scintiller dans mes mains, en change de mes denres, une grande quantit d'or, que le commerce, bien mieux que la guerre, est la source o le travail puise rellement les richesses. Mais cette rflexion n'excitait en moi aucune cupidit, aucun dsir: sans mpriser la fortune, je ne l'enviais pas, et je ne me sentais aucune envie de travailler pour la conqurir. Depuis mon retour en Angleterre, mes ides gnrales ont pris sur bien des choses une autre forme, un autre aspect, mais elles n'ont point encore admis cet amour de possession, de luxe et de dpenses qui occupe, ou, pour mieux dire, qui absorbe si compltement le coeur de la plupart des hommes. La ncessit et la possibilit de secourir les malheureux, je ne vois rien au del. Les occupations continuelles du bord, les privations qui accompagnent toujours un voyage fait dans un vaisseau encombr d'hommes et de marchandises, la ncessit de surveiller l'ordre intrieur et la marche du schooner, en occupant mon esprit, avaient forc mes muscles lasss reprendre leur vigueur premire. Nanmoins j'tais toujours moralement abattu, et mon corps tait si maigre, que la peau semblait prte chaque instant livrer passage mes os. Ma figure hagarde et soucieuse et rvl l'observateur le moins perspicace combien j'avais d souffrir. En effet, il tait presque extraordinaire que la douleur et si violemment meurtri la nature vigoureuse d'un homme peine g de vingt et un ans, d'un homme qui avait peine atteint ce nombre d'annes qui le dgage de toute entrave, qui le fait libre. Libre! quelle drision! c'est--dire matre d'errer comme Can, et de pniblement gagner, loin des siens, la sueur de son front, quelque immonde nourriture! CONCLUSION Je passai Saint-Malo, tantt errant dans la ville, tantt surveillant le schooner, huit longs jours d'attente. Enfin, de Ruyter arriva de Paris. --Les heures m'ont paru des sicles, lui dis-je en essayant de sourire. --Pauvre garon! me rpondit de Ruyter, vous tes toujours ple, toujours triste; je donnerais bien des choses pour vous voir gai... --Gai! de Ruyter, m'criai-je. --Sinon bien portant, reprit vivement de Ruyter. --La sant reviendra... Qu'avez-vous fait Paris? --J'ai eu avec l'empereur Napolon de trs-longues confrences; mais Sa Majest me parat si absorbe par ses projets de la conqute de l'Europe, qu'elle s'intresse peu pour le moment ce qui se passe dans les autres parties du monde. --J'aurais la possibilit, avait dit l'empereur, d'accaparer le commerce des Indes occidentales comme l'ont fait les Anglais, que je reculerais devant cet accaparement, tant je suis convaincu qu'il enrichirait de simples particuliers, en finissant tt ou tard par ruiner la nation, et les Anglais apprcieront un jour la justesse de cette remarque, s'ils continuent agir comme ils agissent dans ce moment. --Votre pense est la mienne, sire, rpondit de Ruyter; mais, comme le fondement de la puissance politique de l'Angleterre est dans son commerce, ce commerce mme devient pour nous le point vulnrable de notre attaque. L'Angleterre possde l'le de France, qui a deux bons ports, celui de Saint-Louis, celui de Bourbon... --Comment! s'cria l'empereur, croyez-vous que la richesse et le sang de la France soient d'assez peu de valeur pour tre sacrifis au maintien des les dans l'ocan Indien; les qui ne sont que de vaines pyramides faites pour clbrer la mmoire d'une dynastie maudite, dont le nom devrait tre ray des pages de l'histoire? --Mais le nom? dit de Ruyter avec l'intrpide franchise qui caractrisait l'illustre marin. --Le nom! interrompit vivement l'empereur: les chtifs rochers ainsi dsigns sont pour moi de trop peu de valeur; que les Anglais les gardent! ils y tiennent pour la lgitimit de leurs appellations. Parlez-moi maintenant de l'tat actuel de l'Inde. Peut-on y faire quelque chose? Donnez-moi votre opinion sur ce grave sujet. Nous avons entendu parler de vous, de Ruyter; votre nom est un nom clbre, grand, et qui mrite la rputation qu'on lui a faite, l'estime dont je l'honore! Je veux tre votre pionnier, je veux vous donner le moyen de vous lever encore: je veux aider l'accroissement de votre fortune de gloire, de vaillance et de grandeur. Votre pays, la Hollande, nation vraiment commerciale, peut devenir rapidement grande; mais sa splendeur ne sera jamais que passagre. Pour durer toujours, il faut qu'une nation soit btie sur les fondements de son propre sol. Nous n'avons nulle difficult pour trouver des chefs mes soldats. Regardez ces hommes, de Ruyter (et l'empereur dsigna au commodore un rgiment de ses gardes form en ligne en dehors des Tuileries): il n'y a pas un homme parmi eux qui ne puisse tre un gnral habile, et bien certainement plusieurs porteront les paulettes d'officier. Mais si je possde de bons soldats, j'ai vainement cherch des de Witt, des de Ruyter, des Van Tromp. Si je tenais sous mes ordres de pareils hommes, j'anantirais demain les remparts de bois qui entourent l'Angleterre, remparts vants, qui, pareils aux murs de la Chine, ne sont formidables qu'en raison de l'impuissance des nations voisines. Les Franais ont tous le temprament bilieux: sur terre ils sont de bronze, sur l'Ocan ils ont le mal de mer. J'aurais t marin si mon foie l'avait permis. Je ne suis jamais entr dans un bateau sans que son balancement naturel me rendt aussi impuissant qu'une femme. Nos amiraux sont encore moins aguerris. Je me souviens qu'tant un jour Boulogne, deux commandants me dirent que la vue seule des vaisseaux se balanant dans le port leur donnait mal au coeur. Un Anglais restera un an sur mer, et se fatiguera d'un sjour d'une semaine sur terre. Les Anglais sont ns marins, nous sommes ns pour tre soldats, pour fuir et dtester l'eau. Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de l'Inde; parlez-moi de la population, du caractre particulier de ces peuples, et surtout de leur courage et de leur habilet. Quand de Ruyter eut rpondu aux questions de l'empereur, Napolon resta un instant pensif, puis il ajouta: Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples qui aient atteint le rsultat naturel d'une conqute, c'est--dire une vritable augmentation de force nationale. Si l'intolrance et la bigoterie leur ont prt de puissants secours, les Anglais auraient d galer en succs les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus intolrants et plus bigots. Napolon accorda plusieurs audiences de Ruyter, car il aimait causer sans rserve avec cet homme au coeur fort, l'esprit fin, au dvouement sans bornes. --Mais, politique part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer dans votre pays natal? Je crois ncessaire que vous vous informiez des changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est nombreuse, elle est riche; vous y trouverez peut-tre quelqu'un digne de votre affection. Vous avez tort, mon cher garon, bien tort, croyez-moi, de vouloir rompre toute relation avec les personnes qui vous sont attaches, sinon par le coeur, du moins par les liens du sang. Votre sant demande des soins, des soins journaliers, constants et dirigs par le coeur. Cherchez une fem... --De Ruyter!... m'criai-je. --Un voyage en Amrique pendant la dure saison d'hiver serait infailliblement votre perte, rpondit de Ruyter, sans relever l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques mois Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du printemps je reviendrai, et, si le coeur vous en dit, nous partirons ensemble pour l'Amrique. J'eus beaucoup de peine trouver raisonnables les conseils de de Ruyter, et ce ne fut qu'aprs une longue rsistance que je parvins les trouver justes et me dcider les suivre. Le moment de notre sparation tait proche: le schooner tait prt lever l'ancre, et les Amricains de de Ruyter avaient grand dsir de quitter les ctes de France. Le dpart de mon ami tait fix pour le lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui assigner une poque fixe. Quelques heures avant le dpart, un courrier de Paris vint apporter de Ruyter une dpche signe de l'empereur. Napolon appelait auprs de lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux jours aprs qu'une mission importante l'envoyait en Italie. Il fut dcid que le schooner rentrerait en Amrique sous le commandement du contre-matre, auquel de Ruyter donna ses pleins pouvoirs. Je vis partir le beau vaisseau avec un vritable serrement de coeur, et mes yeux, aveugls par un brouillard qui ressemblait des larmes, suivirent ses voiles ondoyantes jusque dans les brumes de l'horizon. Au moment de me sparer de de Ruyter, de cet homme au noble coeur, au noble visage, de cet homme que j'aimais si tendrement, que j'aimais comme on aime quand les sentiments sont jeunes et forts, le peu d'nergie qui me soutenait encore m'abandonna compltement; je me sentis mourir, et mes paroles, trangles dans ma gorge, ne montrent mes lvres qu'avec un bruissement de sanglots. De Ruyter partageait ma souffrance, car sa figure basane devint couleur de plomb. --Allons, du courage, mon cher Trelawnay, mon cher enfant, me dit de Ruyter en me prenant le bras avec un geste paternel; du courage et de l'espoir: dans trois mois nous nous reverrons. Je baissai tristement la tte, j'tais ananti par cette nouvelle douleur. De Ruyter partit; je n'eus pas la force d'assister ce dpart. Je n'avais plus ni larmes, ni battements de coeur, ni dsirs, ni esprances; j'tais un cadavre anim. La nuit qui suivit notre sparation fut pour moi une nuit affreuse. J'appelai la mort de tous mes voeux, me voyant seul, sans ami, sans amour, sans patrie, sans famille. La premire mission de l'empereur envoya donc de Ruyter en Italie; il y passa deux mois, et pendant ces deux mois nous changemes des lettres remplies du dsir de nous revoir, de repartir ensemble, de continuer l'un avec l'autre nos prilleux et mouvants voyages. son retour d'Italie, de Ruyter, qui avait peine eu le temps de m'annoncer son arrive en France, fut envoy par Napolon sur les ctes de la Barbarie. Ce voyage fut fatal mon noble de Ruyter; les journaux m'apprirent qu'en avanant vers Tunis, la corvette commande par de Ruyter rencontra une frgate anglaise; au moment o on signalait l'approche du vaisseau ennemi, de Ruyter s'lana sur la poupe, afin de jeter ses dpches dans la mer: la frgate fit feu, et une vole de caronades coupa la corde du drapeau et balaya tous ceux qui se trouvaient sur le pont. Le corps de de Ruyter fut trouv par les vainqueurs envelopp dans les plis du noble drapeau pour lequel il avait si longtemps et si victorieusement combattu. Je continuerai un jour l'histoire de ma vie, dont ce livre n'est qu'une priode; mais je dois dire, avant de le terminer, que je suis heureux de voir le soleil de la libert clairer les ples esclaves de l'Europe. L'esprit de l'indpendance voltige comme un aigle au-dessus de la terre, et l'esprit des hommes en reflte les brillantes couleurs. Les yeux et les esprances des bons et des sages sont fixs sur la France, et chaque coeur bat et sympathise avec elle. Il me semble que ceux qui vivent maintenant ont survcu un sicle de dsespoir. FIN UN COURTISAN --IMIT DE L'ANGLAIS-- I l'avnement de la maison d'Autriche au trne d'Espagne, les intrigues de cour tiraillrent en tous sens l'autorit royale, et rpandirent sur les premiers temps de ce rgne leurs tnbreuses influences. Philippe III, monarque indolent, faible et superstitieux, avait abandonn aux mains du duc de Lerme les rnes du gouvernement. Le duc, avide de plaisirs et possesseur de richesses immenses, dont il faisait un usage plus fastueux que noble, partageait avec Rodrigues Calderon le pouvoir qu'il tenait du roi. Issu d'une famille obscure, mais dou d'un caractre audacieux et d'un gnie suprieur, Calderon tait une crature du duc de Lerme. La nature et la fortune l'avaient gnreusement servi; mais, si grand que ft son mrite, Calderon dut moins ses talents qu' l'ardeur avec laquelle il poursuivait les infidles, l'immense autorit dont il parvint s'emparer. l'poque o ce rcit commence, le roi, cdant aux sollicitations incessantes de l'inquisition, avait rsolu de chasser d'Espagne tout le peuple maure, c'est--dire la partie de la population la plus riche, la plus active et la plus industrieuse du royaume. --J'aimerais mieux, avait dit le bigot monarque,--et ces paroles avaient t salues par les acclamations enthousiastes du clerg catholique,--j'aimerais mieux dpeupler mon royaume que d'y voir un seul hrtique. Le duc de Lerme seconda le roi dans l'excution de ce projet fatal, qui lui fit perdre des milliers de sujets dvous. Il esprait, pour prix de son zle, le chapeau de cardinal, qu'il obtint en effet, peu de temps aprs. De son ct, Calderon se montra anim d'une haine si vigoureuse contre les Maures, il fut si ingnieux dans les cruauts qu'il exera contre eux, qu'il semblait plutt guid par une vengeance personnelle que par son dvouement aux intrts de la religion. Son acharnement dans la rpression lui attira les bonnes grces du monarque, et cette royale faveur, il ne la dut pas seulement au duc de Lerme, mais aussi au moine fray Louis de Aliaga, clbre jsuite, confesseur du roi. Cependant les calamits de toute espce occasionnes par cette barbare croisade, qui engloutit les revenus de l'tat et causa la ruine d'une foule de grands d'Espagne, dont les Maures cultivaient et exploitaient avec autant d'intelligence que de probit les immenses domaines, attirrent sur la tte de Calderon le courroux du peuple espagnol. Mais les ressources extraordinaires de Calderon, son audace et son habilet consomme dans l'art de l'intrigue, l'aidrent conserver et mme augmenter encore son autorit. Il s'tait rendu ncessaire au monarque, qui, bien qu' la fleur de l'ge, n'avait qu'une sant faible et prcaire. D'ailleurs, Calderon avait galement su se faire un ami de l'hritier prsomptif du trne. Cette conduite lui tait dicte par la politique mme de Philippe III; en effet, celui-ci redoutait l'ambition de son fils, qui, ds l'enfance avait dploy des talents qui l'eussent rendu redoutable, s'il ne se ft plong dans les plaisirs et la dbauche. Le rus monarque s'applaudissait d'avoir donn pour compagnon de plaisirs son fils un homme ha du peuple, comme l'tait Calderon; il pensait avec raison que, moins le prince est populaire, plus puissant est le roi. Cependant un complot formidable se tramait la cour pour renverser la fois le duc de Lerme et Calderon, son confident. Le cardinal ministre, afin de conserver et de cimenter son autorit, avait plac son fils, le duc d'Uzeda, dans un poste qui lui permettait d'approcher chaque instant de la personne du roi; mais la perspective du pouvoir excita l'ambition d'Uzeda, et bientt il n'eut plus qu'un but: celui de supplanter et d'vincer son pre. Sans Calderon, il et aisment russi dans son projet; mais il trouvait un obstacle presque invincible dans la vigilance et le gnie de cet homme, qu'il dtestait comme rival, mprisait comme parvenu, redoutait comme ennemi. Philippe fut bientt au courant des intrigues et des menes des deux partis, et, toujours dissimul dans sa politique de roi et d'Espagnol, il prit plaisir suivre les progrs de ces luttes incessantes. Les frquentes missions dont Calderon fut charg, notamment la cour de Portugal, permirent Uzeda de s'insinuer de plus en plus dans la confiance du roi. Calderon ne se dfiait pas assez de son rival, et le traitait peut-tre avec trop de ddain; il ne pouvait voir en lui un successeur, car Uzeda, bien que dou d'une certaine habilet comme courtisan, et t nanmoins incapable de remplir les fonctions de premier ministre. Telle tait la position respective des acteurs du drame que nous allons raconter, et dont la premire scne va se passer dans l'antichambre de don Rodrigues Calderon, o plusieurs seigneurs attendaient, un matin, le lever du ministre. --Ma foi! c'est n'y plus tenir, s'cria don Flix de Castra, vieil hidalgo dont les traits anguleux, le menton pointu et la petite taille attestaient la puret du sang espagnol qui coulait dans ses veines. --Voici, dit son tour don Diego Sarmiente de Mendoza, voici plus de trois quarts d'heure que j'attends une audience d'un homme qui se serait autrefois trouv fort honor si je lui eusse ordonn de faire avancer mon carrosse. --Eh! messieurs, puisque vous n'aimez pas faire antichambre, pourquoi venir ici? Don Rodrigues se soucie fort peu de votre prsence, rpondit d'un ton assez brusque un jeune homme de bonne mine, dont le temprament fougueux et irritable se trahissait par une pantomime anime. Il parcourait pas presss l'appartement, heurtant a et l les groupes de courtisans qu'il rencontrait, puis il s'arrtait brusquement, relevait sa moustache et son manteau, jouait avec le manche de sa dague, plongeait un fier regard dans la foule, et, par ses observations piquantes, faisait monter le rouge au visage des courtisans. tranger la cour, il s'tait fait dans les camps une rputation de gnrosit et de valeur chevaleresque. Ce brave soldat se nommait don Martin Fonseca et tait d'illustre origine; ses aeux avaient conserv intact l'clat de leur blason, mais c'tait l'unique hritage qu'ils lui eussent transmis. Ajoutons qu'il tait parent un degr loign du premier ministre, le cardinal duc de Lerme. Appel dans son enfance jouir un jour de l'immense fortune de son oncle maternel, Fonseca avait t introduit la cour par le cardinal ministre, qui en avait fait un page. Mais la rude franchise du jeune Fonseca s'accommoda fort mal de l'atmosphre et de l'tiquette d'une cour hypocrite et bigote. Plus d'une fois, il offensa gravement le premier ministre, et celui-ci, malgr toute sa puissance, comprit que son parent ne ferait jamais son chemin Madrid; aussi chercha-t-il quelque prtexte honnte pour l'loigner du palais. cette poque, l'oncle de Fonseca se remaria, et bientt sa jeune femme lui donna un hritier. Le duc de Lerme ne crut pas devoir mnager plus longtemps don Martin; il lui ordonna d'aller rejoindre la frontire une division de l'arme espagnole. Le jeune homme ne tarda pas s'y distinguer par son courage; mais la franchise de son caractre nuisit son avancement. Il passa plusieurs annes sous les drapeaux et vit des officiers qui n'avaient ni son mrite ni sa naissance arriver aux premiers grades, tandis qu'il restait dans les rangs subalternes. Depuis quelques mois il tait revenu Madrid pour faire valoir ses droits auprs du gouvernement; mais, au lieu d'obtenir l'avancement qu'il dsirait, ses efforts imprudents et mal dirigs n'avaient abouti qu' le brouiller davantage avec le cardinal ministre, qui lui avait intim de nouveau l'ordre de retourner tout de suite son rgiment. l'poque o commence cette histoire, nous trouvons encore Fonseca Madrid; mais, cette fois, ce n'tait pas pour demander de l'avancement et prcher dans le dsert. Dans tout autre pays que l'Espagne, don Martin Fonseca et parcouru une carrire brillante; mais Philippe III rgnait alors, et Fonseca n'tait pas un courtisan; aussi, tait-ce un grand sujet d'tonnement pour les personnages avec lesquels il tait ml, de le voir faire antichambre chez don Rodrigues de Calderon, comte d'Oliva, marquis de Siete-Iglesias, secrtaire du roi, compagnon de plaisirs et favori de l'infant d'Espagne. --Vraiment, messieurs, rpta don Martin, j'admire la patience qui vous fait attendre si longtemps une audience de Calderon. --Jeune homme, rpondit avec gravit don Flix de Castra, des hommes de notre rang se doivent aux intrts de l'tat, quel que soit le caractre des ministres du roi. --C'est--dire que vous allez ramper genoux pour obtenir des pensions et des places... Pour vous, traiter des intrts de l'tat, c'est avoir la main dans ses coffres... --Monsieur! s'cria avec colre don Flix, en portant la main la garde de son pe. Le jeune officier sourit ddaigneusement. En ce moment, un huissier ouvrit avec fracas la porte des petits appartements, et les courtisans s'empressrent d'aller prsenter leurs hommages don Rodrigues. Ce clbre personnage, grce l'appui du duc de Lerme, tait devenu secrtaire du roi, et, en ralit, il prsidait aux destines de l'Espagne. Il tait, nous l'avons dit, d'une naissance fort obscure. Longtemps il avait cherch la cacher; mais quand il vit que la curiosit publique se livrait de srieuses investigations, de ncessit il fit vertu et dclara ouvertement qu'il devait le jour un pauvre soldat de Valladolid. Il fit mme venir son pre Madrid et le logea dans son propre palais. Cette adroite conduite arrta les propos malveillants qui pleuvaient sur lui; mais quand le vieux soldat eut cess d'exister, le bruit courut qu' son lit de mort il avait confess qu'aucun lien de parent n'existait entre lui et Calderon, qu'il s'tait prt cette imposture pour se procurer dans sa vieillesse une existence paisible, qu'il ne s'expliquait pas pourquoi Calderon l'avait forc d'accepter les honneurs d'une parent mensongre. Cet aveu fit surgir des accusations plus outrageantes encore contre Calderon. Ses ennemis supposrent qu'outre la honte qu'il prouvait de l'obscurit de sa naissance, il avait d'autres motifs pour cacher son nom et son origine. N'tait-ce pas par crainte qu'on ne dcouvrt que dans sa jeunesse il avait enfreint les lois de la socit? N'avait-il pas commis quelque crime, et ne cherchait-il pas se soustraire l'action de la justice? On ajoutait que souvent, dans la gloire de ses triomphes et au milieu de ses plus joyeuses orgies, on voyait son front s'assombrir, sa contenance changer, et que c'tait avec les plus pnibles efforts qu'il parvenait rester matre de lui-mme et reprendre sa srnit. Au reste, quelle que ft la naissance de Calderon, on ne pouvait lui refuser une ducation brillante et une instruction solide, car les savants vantaient son mrite et se glorifiaient de son patronage. Le peuple, qui voyait son influence si grande sur le monarque et son autorit si fortement tablie, pensait qu'il avait fait un pacte avec le diable. Cependant, tout l'art de Calderon, qui n'tait rien moins qu'un magicien, consistait se servir de ses hautes facults dans l'intrt de son gosme et de son ambition. Rien ne lui cotait pour atteindre son but, et ce systme n'avait mme pas le mrite de la nouveaut dans un monde o le succs justifie tout. Une mission diplomatique l'avait forc de s'absenter de Madrid pendant plusieurs semaines: aussi les courtisans se pressaient-ils en foule son premier lever. Calderon ddaignait le luxe de la toilette; il portait un manteau et un habit de velours noir sans broderie d'or. Sa chevelure tait noire et luisante comme l'aile du corbeau; son front, sauf une ride profonde entre les sourcils, tait blanc et uni comme un marbre; son nez aquilin et rgulier; ses moustaches retrousses et sa barbe taille en pointe donnaient un trange clat son teint, un peu cuivr. Bien qu'il ft dans la maturit de l'ge, il conservait un air de jeunesse; sa taille haute et admirablement proportionne, ses manires naturellement gracieuses, sa fire et noble mine, faisaient de Calderon un des plus beaux cavaliers de cette cour si brillante. En un mot, c'tait un homme fait pour commander un sexe et pour fasciner l'autre. Les courtisans vinrent tour tour lui prsenter leurs hommages, mais il ne les accueillit pas avec la mme faveur; il y avait des nuances et des degrs dans sa politesse. Sec, incisif avec les gens qui n'avaient point ses yeux de valeur relle, il gardait avec les grands une attitude digne et fire. Devant un Guzman ou un Medina-Coeli, il s'inclinait profondment; on voyait errer sur ses lvres un imperceptible sourire qui rvlait le mpris qu'au fond du coeur lui inspirait l'humanit. Enfin il tait familier, mais bref dans ses discours, avec les rares personnes qu'il aimait ou estimait rellement; mais vis--vis de ses ennemis et des intrigants qui rvaient sa ruine il prenait un air de franchise, de cordialit et d'abandon; ses manires taient pleines de charme et sa voix devenait caressante. Sans se mler ce troupeau de courtisans, don Martin Fonseca, la tte haute et les bras croiss sur la poitrine, jeta sur Calderon un regard de curiosit et de ddain. --J'ai contribu, pensait-il, l'lvation de cet homme, dont je viens aujourd'hui solliciter la faveur. Don Diego Sarmiente de Mendoza venait de recevoir un salut de Calderon, quand les yeux de ce dernier s'arrtrent sur la mle et noble figure de Fonseca. Le front du favori se colora soudain d'une vive rougeur. Il se hta de promettre don Diego tout ce qu'il dsirait, puis, tournant le dos une foule de courtisans, il rentra avec vivacit dans son appartement. Fonseca, qui s'tait vu reconnu par Calderon, et qui n'augurait rien de bon de son brusque dpart, allait s'loigner du palais, lorsqu'un jeune page vint lui frapper sur l'paule en disant: --Vous tes don Martin Fonseca? --Oui, rpondit-il. --Veuillez me suivre; don Rodrigues, mon matre, dsire vous parler. Le front du jeune officier rayonna d'esprance. Il suivit le page, et se trouva bientt dans le cabinet du Sjan de l'Espagne. II Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reut avec des marques non quivoques de respect et d'affection. --Don Martin,--lui dit-il, et sa voix respirait la tendresse la plus vraie,--je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui m'a pouss sur le chemin de la fortune. Mon lvation date du jour o je suis entr dans la maison de votre pre pour devenir votre prcepteur. Je vous ai suivi la cour, o vous avait appel le cardinal ministre, et quand vous avez renonc ce sjour pour embrasser la carrire des armes, vous avez pri votre illustre parent d'assurer l'avenir de Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi. Don Martin, nous ne nous sommes jamais rencontrs depuis; mais j'espre que maintenant il me sera permis de vous prouver ma reconnaissance. --Oui, rpliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du dsespoir et me rendre le plus heureux des hommes. --Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon. --Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une femme nomme Margarita? --Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix mue, c'est l un doux nom: c'tait celui de ma mre! --De votre mre! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen. --Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, rpliqua Calderon d'un air distrait. Mais parlons de vous... l'poque de votre dernier voyage Madrid, j'tais charg d'une mission en Portugal, et j'ai t priv du plaisir de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offens le cardinal ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance. S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme? --C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice, a pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble Sville. La vieille brodait l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre la pauvre femme l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut rendre sa bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle. Margarita connaissait la musique et possdait une voix merveilleuse. Le directeur du thtre de Sville en fut inform, et lui fit les propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scne. Margarita, enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les dangers de la vie d'actrice; elle accepta les offres avec empressement, car elle ne songeait qu' l'appui qu'elle allait pouvoir prter la seule amie qu'elle et au monde. J'tais alors avec mon rgiment en garnison Sville; nous devions surveiller les Maures de ce pays et les craser la premire dmonstration hostile. --Ah! les maudits hrtiques! murmura Calderon d'une voix sourde. --Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Sville pour obtenir de mon pre qu'il consentt me laisser pouser Margarita. Mais cette dmarche fut inutile; mes prires ne purent flchir l'orgueil de mon pre. Cependant des admirateurs de la jeune cantatrice, que son talent et sa beaut avaient dj rendue clbre, parlrent d'elle la cour, et bientt, par ordre royal, elle dut quitter Sville pour le thtre de Madrid. Une dernire fois je voulus solliciter le duc de Lerme, et je vins Madrid en mme temps que Margarita. Je suppliai le cardinal ministre de me confier un emploi qui m'assurt une existence moins prcaire que l'tat militaire, o je vgtais sans obtenir un avancement mrit. Je voulais, foulant aux pieds les prjugs de la naissance et de la fortune, pouser Margarita, sans qui je ne saurais vivre. Le ministre fut encore plus inexorable que mon pre... Mais j'adorais Margarita, et je lui offris ma main... Eh bien! elle refusa. --Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvret? --Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire mon avenir et tre la cause de mon exil. Le lendemain je reus un brevet de capitaine et l'ordre formel de rejoindre immdiatement mon rgiment. J'tais amoureux, mais soldat, et dsobir, c'et t me dshonorer. D'ailleurs, mon coeur tait plein d'esprance; j'attendais tout de l'avenir: avancement, honneurs, richesses. Nous jurmes, Margarita et moi, de nous aimer toujours, et je partis. Nous nous crivions souvent, et ses dernires lettres me firent concevoir quelques craintes. Malgr toute sa rserve, je compris qu'elle regrettait d'tre actrice, et qu'elle s'effrayait des perscutions auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame, qui jusqu'alors lui avait tenu lieu de mre, tait mourante, et Margarita, dsesprant de voir s'accomplir notre union, exprima le dsir de chercher un refuge dans un clotre. Enfin, dans une dernire lettre, elle me dit un ternel adieu. Sa nourrice tait morte, et la pauvre Margarita tait entre au couvent de _Sainte-Marie de l'pe blanche_. Vous comprenez mon dsespoir. J'obtins un cong, et je partis en toute hte pour Madrid; mais il me fut impossible de voir Margarita. Voici sa dernire lettre, ajouta-t-il en donnant Calderon la lettre de la novice; lisez-la, de grce. Calderon s'abandonnait rarement des lans de sensibilit; mais la lettre de Margarita tait si touchante, elle exprimait des sentiments si nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une certaine motion. Mais, composant son visage: --Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous tes la dupe des manoeuvres d'une femme. Un jour vous serez dsabus; mais l'exprience vous cotera cher. Cependant, si ma position me permet de servir maintenant vos intrts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi. Je crois qu'il sera facile d'intresser la reine en votre faveur; je lui remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression sur le coeur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par elle nous sommes srs d'obtenir l'ordre de rendre la libert la jeune novice. Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre famille consente ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des lettres patentes du roi lui donneraient ce qui lui manque de ce ct. En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et honorable, et votre pre sera bien exigeant s'il ne considre pas de tels avantages comme un douaire suffisant pour la future pouse. Votre mrite est grand, et l'on s'accorde reconnatre que vous portez dignement le nom de vos anctres. Quant moi, je vous vois avec peine arrt sur le chemin de la fortune, et j'ai hte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue que quand je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi de mon ingratitude; mais je veux rparer mes torts envers vous. On dit gnralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre avancement prouvera le contraire. --Cher et gnreux Calderon, balbutia Fonseca vivement mu, j'ai toujours mpris l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous calomnier. --Non, rpondit Calderon, j'ai mes dfauts; mais je possde au moins le sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain. III Calderon se leva, et le jeune cavalier prit cong de lui. --Sur mon me, se dit Calderon, je m'intresse ce brave officier. Quand j'tais abandonn de tous, que je n'avais plus ni famille ni patrie, je me souviens qu'il me vint en aide. Comment ai-je pu l'oublier si longtemps! Il n'est pas de cette race que j'abhorre; le sang maure ne coule pas dans ses veines. Il n'est pas non plus de ces grands qui rampent servilement et que je mprise; c'est un homme dont je puis servir les intrts sans rougir. Il continuait ce monologue, lorsqu'une main invisible souleva la tapisserie qui masquait une porte drobe, et livra passage un jeune homme qui entra brusquement et vint droit Calderon. --Rodrigues, dit-il, te voil de retour Madrid! Je veux t'entretenir seul un instant; assieds-toi et coute. Calderon s'inclina respectueusement, plaa un large fauteuil devant le nouveau venu et alla s'asseoir quelque distance sur un tabouret. Faisons maintenant connatre au lecteur celui que Calderon recevait avec tant de dfrence. C'tait un homme de taille moyenne: son air tait sombre, son visage d'une pleur livide; il avait le front haut, mais troit, le regard profond, rus, voluptueux et sinistre; sa lvre infrieure, un peu forte et ddaigneuse, indiquait que le sang de la maison d'Autriche coulait dans ses veines. l'ensemble des traits, on devinait un descendant de Charles-Quint. Son maintien assez noble et ses vtements couverts d'or et de pierreries attestaient que c'tait un personnage du plus haut rang. En effet, c'tait l'infant d'Espagne, qui venait causer avec Calderon, son ambitieux favori. --Sais-tu bien, Rodrigues, dit le jeune homme, que cette porte secrte de ton appartement est fort commode? Elle me permet d'viter les regards observateurs d'Uzeda, qui cherche toujours faire sa cour au roi en espionnant l'hritier du trne. Il le payera tt ou tard. Il te dteste, Calderon, et s'il n'affiche pas publiquement sa haine contre toi, c'est cause de moi seulement. --Que Votre Altesse soit bien persuade que je n'en veux pas cet homme. Il recherche votre faveur; quoi de plus naturel? --Eh bien, son esprance sera trompe. Il me fatigue de ses plates et banales flatteries, et s'imagine que les princes doivent s'occuper des affaires de l'tat. Il oublie que nous sommes mortels, et que la jeunesse est l'ge des plaisirs. Calderon, mon prcieux favori, sans toi la vie me serait insupportable; aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas d'gal pour inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien! ne rougis pas, si l'on te mprise cause de tes talents, moi, je leur rends hommage. Par la barbe de mon grand-pre, quel joyeux temps que celui o je serai roi, avec Calderon pour premier ministre! Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout fait convaincu de la sincrit de Son Altesse. Dans ses plus grands accs de gaiet, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque chose de faux et de mchant; ses yeux, glauques et profonds, n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le gnie tait infiniment suprieur celui du prince, n'avait peut-tre pas autant d'astuce et d'hypocrisie, de froid gosme et de corruption raffine que ce jeune homme presque imberbe. --Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des compliments intresss. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de mettre l'preuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de courage; en un mot, Calderon, j'aime! --Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre premier amour. Combien de fois dj Votre Altesse m'a tenu le mme langage! --Non, rpliqua vivement l'infant, jusqu' ce jour je n'ai pas connu le vritable amour, et je me suis content de plaisirs faciles; mais on ne peut aimer ce qu'on obtient trop aisment. La femme dont je vais te parler, Calderon, sera une conqute digne de moi, si je parviens possder son coeur. coute. Hier, j'tais all avec la reine entendre la messe la chapelle de _Sainte-Marie de l'pe blanche_; tu sais que l'abbesse de ce couvent est protge par la reine, dont elle a t autrefois dame d'honneur. Pendant le service divin, nous entendmes une voix dont les accents ont port le trouble dans mon me! Aprs la crmonie, la reine voulut savoir quelle tait cette nouvelle sainte Ccile, et l'abbesse nous apprit que c'tait une clbre cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que t'en semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe et Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout: c'est moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse conversion. Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nomm don Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernirement le duc me dit que son jeune parent tait amoureux fou d'une fille de basse extraction, et qu'il dsirait mme l'pouser. Ce rcit piqua ma curiosit, et je voulus connatre l'objet de cette belle passion. C'tait cette mme actrice que j'avais dj admire au thtre de Madrid. J'allai la voir, et je fus frapp de sa beaut, encore plus enivrante la ville qu'au thtre. Je voulus, mais en vain, obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pntrai de nuit chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et de mon amour. Le lendemain je tchai de la revoir; mais elle avait quitt sa demeure, et toutes mes recherches pour dcouvrir sa retraite furent infructueuses jusqu'au jour o je retrouvai au couvent l'actrice que j'avais connue. Pour rester fidle Fonseca, elle s'tait rfugie dans un clotre; mais il faut qu'elle le quitte et qu'elle soit l'infant d'Espagne. Voil mon histoire, et maintenant je compte sur toi! --Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles et leur rigueur implacable en matire de religion... Je n'oserai... --Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de ma personne sacre et te mets l'abri de toute atteinte. Prends donc un air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet que tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'cria le prince en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer celle que j'aime? Parle, tratre! mais parle donc!... --Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai lev, qui fut mon premier bienfaiteur, et qui je dois ce que je suis, brle de l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don Martin Fonseca. Ce matin, il est venu me prier d'intercder en sa faveur auprs de ceux qui s'opposent cette union avec Margarita. Ah! prince, ne dtournez pas vos regards. Vous ne connaissez pas le mrite de Fonseca: c'est un officier de la plus haute distinction. Vous ignorez la valeur de pareils sujets, de ces nobles descendants de la vieille Espagne. Prince, vous avez un noble coeur. Ne disputez pas cette jeune fille un illustre soldat de votre arme, celui dont l'pe dfend votre couronne. pargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et cet acte magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs coupables. --C'est toi que j'entends, Rodrigues! rpliqua le prince avec un sourire amer. Valet, tiens-toi ta place. Lorsque je veux entendre une homlie, j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux satisfaire mes vices, j'ai recours toi... Trve de morale!... Fonseca se consolera; et quand il saura quel est son rival, il s'inclinera devant lui. Quant toi, tu m'aideras dans ce projet. --Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne. --Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes plaisirs? Tu me dois ton lvation; veux-tu me devoir ta chute? Ta fortune trop rapide t'a fait tourner la tte, Calderon, prends garde! Dj le roi te souponne et n'a plus en toi la mme confiance; Uzeda, ton ennemi, est cout avec faveur; le peuple te dteste, et si je t'abandonne, c'en est fait de toi! Calderon, debout, les bras croiss sur sa poitrine et les yeux pleins d'clairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci, interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses penses. Tout coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix mue: --Rodrigues, j'ai t trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon intention n'tait pas de te blesser. Tu es un serviteur fidle, et je crois ton attachement. J'avoue mme que, s'il s'agissait d'une affaire ordinaire, je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules louables, tes craintes fondes; mais je te rpte que j'adore cette jeune fille, qu'elle est maintenant le rve de toute ma vie, qu' tout prix il faut qu'elle soit moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir ton prince pour un officier de fortune? --Ah! s'cria Calderon avec une apparence d'motion vraie, je donnerais ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma conscience pour avoir voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en me prtant cette fois vos dsirs, je commettrais une trop lche perfidie! Don Martin a remis entre mes mains la vie de sa vie, l'me de son me... Prince, si vous me voyiez tratre l'honneur et l'amiti, pourriez-vous dsormais vous fier moi? --Tratre, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je pas fi toi? ne m'abandonnes-tu pas? ne me sacrifies-tu pas? Au surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prtends-tu dlivrer la jeune novice? --Avec un ordre de la cour. Votre royale mre... --Il suffit! cria le prince en fureur. Va donc! tu ne tarderas pas te repentir. Cela dit, Philippe se prcipita vers la porte. Calderon effray voulut le retenir; mais le prince lui tourna ddaigneusement le dos et sortit de l'appartement. IV peine le prince fut-il sorti, qu'un vieillard portant le costume ecclsiastique entra dans le cabinet de Calderon. --tes-vous libre, mon fils? demanda le vieux prtre. --Oui, mon pre, venez, car j'ai besoin de votre prsence et de vos conseils. Il ne m'arrive pas souvent de flotter irrsolu entre deux sentiments opposs, celui de l'intrt et celui de la conscience. Eh bien, je suis plac dans un de ces rares dilemmes. Calderon raconta sa double entrevue avec Fonseca et avec le prince. --Vous voyez, dit-il, l'trange perplexit dans laquelle je me trouve: d'un ct, j'ai des devoirs remplir envers Fonseca, j'ai engag ma parole; il est mon bienfaiteur, mon ami; il a t mon pupille; et l'infant d'Espagne veut que je l'aide sduire la fiance de ce jeune homme! Ce n'est pas tout: le prince veut encore me faire participer l'enlvement d'une novice!... Consommer un rapt, et dans quel lieu, juste ciel! dans un couvent! D'autre part, si je refuse, j'encours la vengeance du prince, et lorsque j'ai dj presque perdu la faveur du roi pour avoir voulu conserver celle de l'hritier du trne. L'infant, irrit contre moi, encouragera les efforts de mes ennemis; en un mot, toute la cour se liguera pour prcipiter ma ruine. --Vous tes, en effet, soumis une terrible preuve, dit gravement le moine, et je conois vos craintes... --Moi craindre! moi, Aliaga! rpliqua Calderon avec un rire mprisant; l'ambition vritable a-t-elle jamais connu la crainte? mais ma conscience se rvolte. --Mon fils, rpondit Aliaga, quand, nous autres prtres, nous nous sentons assez puissants pour dominer les rois et fouler leur couronne sous nos pieds, tous les grands de la terre ne sont dans nos mains que des instruments destins dfendre les intrts sacrs de la religion. C'est dans ce but que Dieu a voulu que je devinsse le confesseur du roi Philippe. Si alors je te prtai mon appui, si j'attirai sur toi les faveurs du monarque, c'est que je reconnus que tu tais dou de l'intelligence et de la volont que les chefs de notre ordre exigent des hommes qu'ils veulent attacher leur cause. Je te savais brave, habile, ambitieux; je savais que ta volont forte briserait tous les obstacles qui entravaient ta marche. Tu te souviens du jour de notre rencontre. Il y a quinze ans de cela; c'tait dans la valle du Xenil. Je te vis plonger tes mains dans le sang de ton ennemi; tes lvres, crispes par la fureur, s'ouvrirent pour exhaler un cri de joie sauvage. Souill d'un meurtre, tu allais fuir ta patrie, lorsque moi, seul possesseur de ton secret, je me prsentai devant toi, je t'interrogeai. En te voyant calme, froid et matre de ta raison: Voici, me suis-je dit, un homme qui serait pour notre ordre un prcieux auxiliaire. Le moine s'arrta. Calderon ne l'coutait pas; son visage tait livide; il tenait ses yeux ferms; sa poitrine, gonfle de soupirs, se soulevait violemment. --Terrible souvenir! murmura-t-il, fatal amour! Inez! Inez! --Calme-toi, mon fils, je n'ai pas voulu retourner le poignard dans la plaie. --Qui parle? s'cria Calderon en frissonnant. Ah! le moine! le moine! Je croyais entendre la voix de la mort. Continue, moine, continue; parle-moi des intrigues de ton ordre, de l'inquisition et des tortures qu'elle a inventes; dis-moi quelque chose qui puisse me faire oublier le pass. --Non, coute-moi, Calderon, je veux te rvler l'avenir qui t'attend. Je te disais qu'un soir je te rencontrai, couvert du sang de ton ennemi. Tu allais fuir lorsque je te saisis par le bras: Ta vie est en mon pouvoir! m'criai-je. Ton mpris pour mes menaces, ton dgot de la vie, me firent penser que le ciel t'avait fait natre pour servir les intrts de notre ordre et de la religion. Je te mis en sret, et tu ne tardas pas te vouer notre cause. Plus tard, je te fis nommer prcepteur du jeune Fonseca, alors hritier d'une grande fortune. Le second mariage de son oncle et l'enfant que lui donna sa nouvelle femme dtruisirent les avantages que notre ordre devait attendre de ta position auprs de ton lve. Mais tout ne fut pas perdu: Fonseca te prsenta au duc de Lerme, son parent; je venais d'tre nomm confesseur du roi, et je jugeai qu'il tait temps de faire arriver dans tes mains les rnes du gouvernement. L'ge avait mri ton gnie, et la haine implacable dont tu tais anim contre les Maures me fit voir en toi l'homme que Dieu suscitait pour chasser d'Espagne cette race maudite. Bref, je devins ton bienfaiteur, et tu ne fus pas ingrat. Tu as lav ton sang dans le sang des hrtiques; tu n'as plus rien craindre de la justice des hommes. Qui pourrait retrouver dans Rodrigues Calderon, marquis de Siete-Iglesias, l'tudiant de Salamanque, l'assassin de Rodrigues Nunez? Ne frmis donc plus au souvenir d'un pass qui n'est plus qu'un rve dans ta vie... Songe l'avenir: il s'ouvre radieux pour toi si nous marchons toujours ensemble! Osons tout pour arriver au but. Et d'abord il faut que le futur monarque d'Espagne devienne entre nos mains un instrument docile. Tu le tiendras captif dans les liens du plaisir, tandis que nous dominerons par le fanatisme son esprit superstitieux. Le jour o Philippe IV montera sur le trne sera un jour de triomphe pour l'inquisition et tous les fidles de la chrtient. L'inquisition doit tre notre grande pe, et la postrit verra en nous les aptres de la foi catholique. Dans une telle entreprise, doit-on se laisser arrter par des scrupules vulgaires? Non! et, pour obir un mouvement gnreux, ne t'expose pas perdre ton empire sur les sens et l'esprit du voluptueux Philippe. Avant tout, sauve ton autorit, car c'est elle que se rattachent les esprances de ceux qui ont fait de l'intelligence un sceptre. --Ton enthousiasme et ton fanatisme t'aveuglent, Aliaga, rpondit froidement Calderon. Je te l'ai dj dit, tes grands desseins ne peuvent russir. Laisse le monde se sauver lui-mme. Cependant ne crains rien de moi; mes ides s'identifient avec celles de ton ordre; ma vie mme vous appartient, et je ne trahirai pas votre cause. Quant vos prudents avis, je les mriterai. Mais voici l'heure du conseil, permettez-moi de vous quitter. Et Calderon rentra dans les appartements intrieurs. V Devant une table couverte de papiers taient assis le roi d'Espagne et Calderon. Philippe III tait sombre, grave et taciturne. Rien dans son extrieur ni dans ses relations avec son ministre n'et pu indiquer, mme au plus fin observateur, si Calderon tait en disgrce ou en faveur auprs du monarque. Philippe avait reu une ducation monacale; l'astuce et l'hypocrisie, ncessits d'une politique despotique, s'alliaient en lui au fanatisme religieux. Le plus profond silence rgnait dans l'appartement; il n'tait interrompu que par les brves remarques du roi et les explications du ministre. Quand ce dernier eut termin son travail, le roi dit en lanant Calderon un regard furtif: --L'infant me quittait quand vous tes entr; l'avez-vous vu depuis votre retour? --Oui, sire, il m'a honor d'une visite ce matin. --Et de quoi vous tes-vous entretenus?... d'affaires d'tat? --Votre Majest sait que son humble secrtaire ne parle qu'avec elle d'affaires politiques. --Le prince a t votre protecteur, Rodrigues! --N'est-ce pas Sa Majest elle-mme qui m'a ordonn de rechercher sa protection? --Oui, c'est moi. Heureux le monarque dont le serviteur fidle est le confident de l'hritier du trne! --Sans doute, et si le prince pouvait avoir une pense contraire aux intrts de Votre Majest, j'essayerais de la faire disparatre de son esprit, sinon je vous la rvlerais; mais Dieu a bni Votre Majest en lui donnant un fils soumis et reconnaissant. --Je le crois; l'amour des plaisirs teint en lui l'ambition. Je ne suis pas, d'ailleurs, un pre trop svre; conservez sa faveur, Rodrigues; mais n'avez-vous rien fait qui puisse l'offenser? --Non, sire, je ne pense pas avoir encouru une telle disgrce. --Cependant il ne fait plus de toi le mme loge. Je te le dis dans ton intrt: tu ne peux me servir qu' la condition d'tre l'ami de ceux dont l'affection est douteuse pour moi. --Sire, les courtisans qui approchent votre fils cherchent me dconsidrer dans son esprit, afin de gagner sa confiance, et leurs calomnies finissent par m'atteindre. --Qu'importe ce qu'ils disent de toi! Le peuple et les courtisans font rarement l'loge des ministres fidles. Mais, je te le rpte, ne perds pas la faveur du prince. Calderon s'inclina profondment et sortit. En traversant les appartements du palais, il aperut dans l'embrasure d'une fentre son ennemi jur, le duc d'Uzeda, causant familirement avec le jeune prince. Au mme instant le duc de Lerme entra par la porte oppose. Ce dernier fut dsagrablement surpris de voir rgner entre son fils et le prince une intimit que tous ses efforts n'avaient pu empcher. Il fit rapidement Calderon un signe d'intelligence, et, sans tre aperu de son fils, il sortit par la porte mme qui lui avait donn entre. Calderon suivit le duc, et ils pntrrent dans une chambre dont ce dernier ferma soigneusement la porte. --Rodrigues, dit-il, que signifie cela? d'o vient cette liaison de mauvais augure? --Votre minence sait que j'arrive de Lisbonne; cette liaison est encore une nigme pour moi. --Il faut en pntrer la cause, mon bon Rodrigues. Le prince dtestait Uzeda; il faut rveiller en lui les mmes sentiments, sans cela nous sommes perdus. --Non pas, s'cria firement Calderon; je suis secrtaire du roi, et j'ai des droits la reconnaissance et la protection de Sa Majest. --Ne t'abuse pas, dit le duc en souriant. Le roi n'a pas longtemps vivre... je le tiens de son mdecin. Sache donc qu'un complot formidable a t form contre toi. Sans son confesseur et moi, Philippe t'et dj sacrifi la colre du peuple et des courtisans. C'est ton influence sur l'infant qui te sert d'gide. Fais donc en sorte que le duc d'Uzeda n'obtienne jamais l'amiti du prince. Calderon fit un geste d'assentiment, et le duc entra dans le cabinet du roi. --Insens que j'tais, se dit Calderon, moi qui croyais avoir encore une conscience!... Quoi! je serais supplant par un Uzeda? Non, il n'en sera pas ainsi! Le lendemain, le marquis de Siete-Iglesias se prsenta au lever du prince. L'infant jeta sur Rodrigues un regard svre, lui tourna brusquement le dos... et il affecta de causer amicalement avec Gonzalez de Lon, un des ennemis de Rodrigues. On vit alors les courtisans, nagure si humbles et si rampants devant Calderon, s'en loigner prudemment. Mais ce n'tait que le commencement de sa disgrce. Uzeda parut bientt: l'infant courut lui, et un instant aprs on les vit entrer ensemble dans le cabinet particulier du prince. --L'toile de Calderon plit,--se dirent les courtisans. Mais l'orgueilleux ministre ne fut pas de cet avis; un sourire de triomphe ne quitta pas ses lvres, et ses joues ples se colorrent d'une vive rougeur quand il fendit la foule pour monter dans sa voiture et retourner son palais. peine Calderon s'tait-il retir dans son cabinet, que Fonseca, fidle au rendez-vous, se faisait annoncer. --Eh bien, Rodrigues, avons-nous de bonnes nouvelles? Calderon hocha tristement la tte. --Mon cher pupille, dit-il d'un ton plein de cordialit, nul espoir ne vous reste; oubliez un vain rve; retournez l'arme. Je puis vous assurer de l'avancement, un grade magnifique, mais il n'est pas en mon pouvoir de vous faire obtenir la main de Margarita. --Et pourquoi? s'cria Fonseca ple d'motion; d'o vient un changement si soudain? Est-ce que la reine?... --Je ne l'ai pas vue; mais le roi s'est formellement prononc l'gard de la jeune novice. L'inquisition est du mme avis; l'glise crie au scandale: elle se plaint de la perte de son autorit; personne n'ose intercder en faveur de Margarita. --Ainsi, Rodrigues, il n'y a plus d'espoir? --Non; ne songez plus maintenant qu' la glorieuse vie des camps. Tchez d'oublier Margarita. --Jamais! s'cria le jeune homme. Quoi! j'aurais mainte fois vers mon sang pour le service du prince, et je ne pourrais pas obtenir une faveur qu'il lui tait si facile de m'accorder? Puisqu'il en est ainsi, je brise mon pe! Mais, crois-le bien, Calderon, je ne renonce pas mon projet. Margarita ne restera pas enterre dans son tombeau vivante; je saurai braver les espions du saint-office et pntrer dans le clotre; j'enlverai la femme que j'aime, et j'irai avec elle dans un pays tranger chercher le bonheur qu'on me refuse en Espagne. Je ne crains ni l'exil ni la pauvret, et je ne demande au ciel que ma matresse: j'obtiendrai le reste avec mon pe. --Ainsi, vous persistez vouloir enlever Margarita? dit Calderon d'un ton distrait: aprs tout, c'est peut-tre le plus sage si vous vous y prenez adroitement et avec les prcautions ncessaires. Mais avez-vous le moyen de voir Margarita? --Oui, hier je suis all au couvent, et, comme la chapelle est une des curiosits de Madrid, j'ai pu y pntrer sans exciter le moindre soupon. Le hasard m'a servi, et j'ai reconnu dans le portier un ancien serviteur de mon pre. C'est un vieux soldat dgot de sa nouvelle profession, et qui consent me suivre. Il doit remettre une lettre Margarita, et j'aurai la rponse aujourd'hui mme. --Don Martin, que le ciel vous protge! je vous aiderai de tout mon pouvoir, rpliqua Calderon en faisant un signe d'adieu au jeune homme, qui s'loignait sans remarquer le trouble et la pleur de Rodrigues. VI Le lendemain, au grand dsappointement des courtisans, l'infant d'Espagne et Calderon se promenrent ensemble au Prado, et Rodrigues accompagna encore le prince au thtre. Son influence sur l'hritier du trne paraissait plus grande que jamais. Cette rupture, suivie d'une rconciliation si prompte, tait une nigme pour tous. Les uns l'attribuaient un caprice du prince, les autres soutenaient que c'tait une comdie imagine par l'astucieux Calderon pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'tait rchauff un instant aux rayons du soleil levant que pour tre plong ensuite, aux yeux de tous, dans la plus complte obscurit. Cependant Fonseca russissait au del de ses esprances. La pauvre Margarita, qui avait quitt un monde qu'elle aimait pour la solitude glaciale du clotre, fut bientt dgote de la vie monotone du couvent. Sa seule consolation tait de penser qu'elle n'tait entre dans cet asile dsol que pour rester fidle Fonseca et chapper aux poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa vieille nourrice avait rvl un grand secret Margarita, puis elle lui avait remis une lettre crite de la main de sa mre. Cette lettre avait fait verser bien des larmes la jeune fille, et lui avait appris ce qu'il y a parfois de force, de constance, de tristesses et d'angoisses dans l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'tait empar de Margarita; elle crut que la fatale destine de sa mre projetait une ombre sur sa propre existence, et cette pense lui avait fait rechercher la paix du clotre. Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reut la lettre de Fonseca, lettre o respirait la passion la plus profonde, la plus vraie, elle ressentit une grande motion. La nature reprit ses droits, et le coeur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La novice n'avait pas encore prononc les voeux terribles qui devaient jamais la retrancher du monde. Elle pouvait donc tre l'homme qu'elle aimait. La jeune fille rpondit Fonseca; elle lui parla des dangers auxquels il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre tait dict par l'amour et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cdant son propre coeur et aux sollicitations de son amant, Margarita consentit fuir le couvent, et fuir avec Fonseca. Dans la soire, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis tait descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses ples lueurs travers les alles d'orangers et de grenadiers; on voyait ses blancs rayons se jouer en nappe argente sur le marbre des statues qui peuplaient cette dlicieuse retraite. L'air doux et tide n'tait troubl que par les murmures des fontaines, dont les jets d'eau, parpills par la brise, retombaient en pluie scintillante. Au-dessus de ces jardins rgnait une terrasse immense d'o l'on voyait dans le lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les dmes de ses glises. Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuy contre le tronc d'un alos gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, tait plong dans une sombre rverie. --D'o vient que je frissonne? dit-il demi-voix. Ah! c'est cette heure fatale que j'appris que je venais d'tre dshonor par un lche; c'est ce moment que je l'ai tu! Et depuis ce jour, quelle rvolution dans ma vie! Le crime m'a port au fate des honneurs! Et pourtant, comme elle tait paisible et heureuse, cette vie d'tudes Salamanque! Alors j'avais foi en _elle_; je me laissais guider par la flamme de ses yeux, dans lesquels je lisais ma destine, comme l'astrologue lit dans les toiles du ciel; mais l'ge d'or n'a dur qu'un jour: le paradis s'est chang en enfer! Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon sa rverie. Il se retourna brusquement. Il fit un effort suprme pour composer son visage et en effacer toute trace d'motion. Quand Fonseca parut devant lui, la figure de don Rodrigues tait calme et sereine. --Rjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens rclamer l'appui que vous m'avez promis. --Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier? --Comme moi-mme. --Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle? --La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal aprs la prire du soir. --Bien, tchez de remplir convenablement votre rle; voici comment je me suis acquitt du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid, sur la route de Fuencarras, une maison isole. Le propritaire est de mes amis. Des chevaux et des dguisements seront mis par lui votre disposition. Un de mes secrtaires vous remettra un passe-port. Demain je serai inform le premier de l'enlvement de la novice, et je ferai en sorte de dpister ceux qu'on mettra sa poursuite. N'ai-je pas tout bien arrang, cher Fonseca? --Vous tes notre ange gardien! s'cria don Martin avec enthousiasme. Demain, minuit, nous irons la maison que vous venez de m'indiquer. Fonseca quitta le palais le coeur plein de joie; mais, au dtour de la rue, six hommes apposts depuis les premires heures de la soire se prcipitrent pour lui barrer le passage. --C'est don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef de la bande. -- lui-mme. --Au nom du roi, je vous arrte! --Vous m'arrtez? et pourquoi? qu'ai-je fait? --Voici le mandat sign de Son minence le duc de Lerme. On vous accuse de dsertion. --Tu mens, misrable! le gnral m'a permis de quitter le camp. --Que nous importe? suivez-nous. Fonseca, naturellement bouillant et imptueux, ne put calculer froidement les suites de sa rsistance. L'arrter, l'emprisonner la veille du jour o il devait dlivrer Margarita! Un pareil malheur le plongeait dans un dsespoir qui faisait disparatre ses yeux toute autre considration. Il tira son pe, renversa l'alguazil qui s'opposait son passage; mais les alguazils cernrent le jeune officier et le choc des pes se fit entendre. Soudain, la rue, qui n'tait que faiblement claire par la lune, fut inonde de lumire. Des laquais portant des torches arrivrent en foule en criant: --Place au noble marquis de Siete-Iglesias! ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent place. Un homme au visage ple, aux yeux tincelants, parut au milieu du groupe: c'tait Calderon. --Pourquoi tout ce bruit pareille heure? dit svrement le ministre. --Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrive. Ces misrables ont os porter la main sur un officier espagnol, en se disant porteurs d'un ordre du duc de Lerme. --Avez-vous en effet un mandat d'arrt contre ce gentilhomme? demanda Calderon au chef des alguazils. Celui-ci prsenta l'ordre dont il tait porteur. Calderon le lut lentement, le rendit l'alguazil, et puis, prenant part Fonseca: --tes-vous fou? lui dit-il voix basse, croyez-vous pouvoir rsister aux lois? Si je n'tais arriv propos, pour un mince dlit dont on vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens, ne craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en libert. Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu. Fonseca, le coeur gonfl de rage, allait rpliquer; mais Rodrigues se hta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les alguazils. --Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera rpare demain. Traitez ce gentilhomme avec le respect et la considration dus sa naissance et son mrite. Allez, don Martin, ajouta-t-il voix basse, allez, sinon Margarita est jamais perdue pour vous. Vaincu par cette menace, Fonseca remit son pe dans le fourreau et suivit les alguazils en gardant un morne silence. Calderon, immobile et absorb dans ses rflexions, les laissa froidement s'loigner. Bientt, chassant une pense importune, il donna ordre ses gens de le prcder, puis il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez le prince d'Espagne. VII Le lendemain, midi, Calderon vint voir Fonseca dans sa prison. Le jeune officier tait assis prs d'une fentre qui s'ouvrait sur une cour sombre et spacieuse. Sa physionomie trahissait un violent dsespoir. Il se leva ds qu'il vit entrer Calderon. --Enfin, s'cria-t-il, vous venez me rendre la libert? Vous en avez l'ordre sur vous? --Pas encore, mon cher Fonseca; mais soyez sans inquitude, j'ai vu le duc. Le motif de votre arrestation est tel que je le souponnais: quelques paroles imprudentes que vous avez laiss chapper. Vous avez trahi dans ces paroles la rsolution de ne jamais renoncer Margarita. Le duc de Lerme ne veut pas de cette msalliance. Votre captivit se prolongera si vous ne prenez pas l'engagement solennel de laisser Margarita prendre le voile. Fonseca, que ces paroles faillirent rendre fou, regarda Calderon avec des yeux hagards. Calderon continua: --Cependant il ne faut dsesprer de rien. Patience! le duc finira peut-tre par se laisser flchir, et d'ailleurs je me sens le courage, pour servir vos intrts, d'appeler de la sentence du duc au roi lui-mme. --Et ce soir elle m'attend! s'cria le jeune homme; ce soir elle devait tre libre! --On lui dira ce qui est arriv; nous avons des intelligences dans la place. --Retirez-vous, faux ami, ministre sans pouvoir! Sont-ce l vos promesses de me venir en aide? Mais je ferai connatre Sa Majest elle-mme le malheur qui m'accable. Je verrai si Philippe ni rserve un pareil traitement aux dfenseurs de sa couronne. Don Rodrigues, voulez-vous porter une lettre votre matre? Ce service est le seul que je rclame de vous. --Non, Fonseca, je ne veux pas vous perdre. Cette lettre, le roi la montrerait au duc de Lerme. Ce n'est pas ainsi que les hommes senss doivent supporter l'infortune: serais-je aujourd'hui ministre si, chaque revers qui m'accablait, j'eusse agi sans rflexion et comme un homme en dlire? Voyons, examinons ce qui nous reste faire. --Avant ce soir je prtends tre libre, sinon je ne veux rien entendre. --coutez... une ide me frappe! on veut, pour vous rendre la libert, que vous renonciez Margarita. Mais qu'arriverait-il si le duc de Lerme pouvait croire que c'est la novice qui vous abandonne; si, par exemple, elle s'chappait du couvent, comme cela est convenu, et qu'on parvnt persuader au duc qu'elle s'est fait enlever par un autre que vous. --Ah! pas un mot de plus! --Pourquoi? Mais pesez donc tous les avantages d'un pareil stratagme. Il vous sauvera tous deux; si elle s'chappe seule, le duc n'aura aucun intrt la poursuivre; elle pourra en sret gagner la France, et courra mille fois moins de dangers que si elle fuyait avec vous, qui occupez dans l'tat un rang considrable. L'inquisition, qui dteste la noblesse, vous accuserait de sacrilge; votre captivit loignera tout soupon de complicit avec Margarita, et le projet que vous avez form russira mieux qui si vous l'excutiez personnellement. Le duc de Lerme, qui croira que dans votre coeur le ressentiment a tu l'amour, vous rendra la libert, et vous rejoindrez Margarita. --Mais, dit Fonseca, frapp par le raisonnement de Rodrigues, qui donc prendra ma place auprs de Margarita? Qui donc l'enlvera du couvent? --Ne ferais-je pas cela pour vous? dit Calderon en souriant. J'emmnerai Margarita au rendez-vous indiqu: elle y restera cache jusqu'au jour o le saint-office cessera ses poursuites. Puis je la ferai conduire au lieu qu'il vous plaira de dsigner. --Et vous croyez que Margarita consentira suivre un tranger? Non, c'est impossible, je n'approuve pas ce projet! --Eh bien, parler franchement, il ne me sourit pas davantage, rpliqua froidement Calderon; les dangers que je me proposais de courir pour vous sont trop imminents. Je ne vous aurais pas fait cette offre, Fonseca, si je n'y eusse t pouss par la pense que voici: si le duc de Lerme allait voir la jeune novice, s'il l'effrayait par ses menaces, s'il dcidait l'abbesse abrger le noviciat, la jeune fille serait jamais perdue pour vous. --Ils ne le feront pas! ils ne l'oseront pas! --L'orgueil fait tout oser! Cherchez un autre plan!... Comptez-vous pouvoir vous vader d'ici? C'est impossible: il faut donc vous fier moi. Fonseca, sans rpondre, fit plusieurs fois le tour de l'appartement. Puis il s'arrta en face du ministre. --Calderon, dit-il, je n'ai pas la libert du choix, il faut donc que je me fie votre amiti: je vais crire Margarita. En remettant la lettre Calderon, le jeune homme se dtourna pour ne pas lui laisser voir son agitation. Calderon tait profondment mu, sa main trembla en saisissant la lettre. --N'oubliez pas, dit Fonseca, que je remets ma vie entre vos mains. Rodrigues, sans rpondre, ouvrit la porte pour sortir. --Arrtez! reprit Fonseca. J'oubliais une chose essentielle... Voici la clef de la chapelle, le mot d'ordre pour le portier est _Grenade_. Mais, j'y pense, il s'attendait me suivre avec Margarita. --J'arrangerai cela. Adieu! Demain vous apprendrez que tout a russi. Jusque-l soyez calme et gardez-vous de commettre la plus lgre imprudence. VIII Minuit venait de sonner la chapelle du couvent. Le long des murs sombres du vieil difice s'avana lentement un homme de haute taille, envelopp d'un manteau; le bruit de ses pas veilla de longs chos dans le lieu saint; puis d'un confessionnal sortit une blanche forme de femme, et une douce voix murmura: --Est-ce toi, Fonseca? --Venez, rpondit-on voix basse. Cette voix, qui lui tait inconnue, fit reculer Margarita toute tremblante; mais l'homme la saisit par le bras et l'entrana rapidement hors de la chapelle. Au dehors, le portier les attendait; il tenait un manteau qu'il jeta sur les paules de la novice. L'tranger fit avancer une voiture, Margarita y monta avec lui, et les chevaux partirent ventre terre. Interdite et moiti morte de frayeur, la novice ne comprit d'abord rien ce qui se passait. Quand elle eut repris ses sens, elle se vit seule avec un inconnu. --O me conduisez-vous? demanda-t-elle. O est Fonseca? --Ne soyez pas tonne, senora, si don Martin n'est pas vos cts; il m'a remis une lettre que dans un instant vous pourrez lire, et alors vous saurez tout. La voiture s'arrta devant une maison isole. Calderon descendit et frappa deux coups la porte. Un vieillard, qu' sa barbe pointue et ses traits anguleux on reconnaissait pour un fils d'Isral, vint ouvrir aussitt. Calderon lui dit quelques mots voix basse; puis, avec une grande politesse, il aida Margarita descendre. Il la conduisit, par un escalier rapide et sombre, dans une chambre richement meuble. Dans tous les angles de cette pice, des candlabres d'argent massif tincelaient sur des pidestaux de marbre blanc. Au milieu de l'appartement tait dresse une table couverte de vins exquis et de fruits les plus rares. Le luxe de cette chambre contrastait trangement avec l'extrieur dlabr de la maison et l'aspect du juif ignoble et dgotant qui en tait le gardien. Calderon donna la novice la lettre de Fonseca. La jeune fille la lut avidement. Pendant cette lecture, Rodrigues tint constamment sur elle son oeil inquiet et fixe. Rodrigues avait rsolu de se prter aux dsirs du prince, car sa fortune dpendait de sa complaisance; mais son intention n'tait pas de sacrifier entirement Fonseca. Plein de mpris pour l'espce humaine, ne voyant partout que fourberies et trahisons, Calderon n'tait pas convaincu, comme l'tait Fonseca, que l'ancienne actrice ft un ange de vertu et de dvouement. Il voulait savoir si elle rsisterait aux manoeuvres hardies et aux offres sduisantes de l'infant d'Espagne; si elle succombait, il conservait les grces du prince et l'amiti de Fonseca, en lui prouvant que Margarita tait indigne de son amour. Mais si la jeune fille rsistait l'infant, il tait fermement dcid la faire chapper et protger sa fuite, sans pouvoir tre accus par le prince de complicit. C'est ainsi que Calderon conciliait deux choses fort opposes: la conscience et l'ambition. Mais, tandis que ses regards taient fixs sur Margarita, d'tranges pressentiments l'assaillirent; son coeur, plein des souvenirs du pass, battit prcipitamment dans sa poitrine. L'innocence et la grce exquise de la jeune novice, ses formes dlicates et presque ariennes, tout, en un mot, semblait lui faire un reproche de sa trahison et veiller dans son me une profonde piti. La lecture de la lettre de Fonseca redoubla les angoisses secrtes de la jeune fille. Elle se tourna vers Calderon; l'aspect et les traits de cet homme la frapprent. Il venait d'ter son manteau et son chapeau. Leurs regards se rencontrrent. Soudain Margarita, qui semblait anantie, tressaillit et poussa un cri perant. --Calderon! s'cria-t-elle, don Rodrigues Calderon! Est-ce votre nom? n'en avez-vous jamais eu d'autre? peine eut-elle prononc ces mots, qu'elle s'approcha de lui toute tremblante. --Calderon est mon nom, balbutia le marquis d'une voix mue. La novice vint se placer si prs de Calderon, qu'elle sentit sur son front le souffle de cet homme. Alors, lui saisissant le bras, elle attacha sur ses traits un regard si perant, si scrutateur et si profond, que Calderon ne put se dfendre d'une terrible pense. Un instant il crut que la pauvre novice tait folle. Margarita leva lentement ses grands yeux noirs sur la glace qui rflchissait son visage et celui de Calderon. La fracheur et le vif incarnat des joues de la novice avaient fait place une pleur livide, pareille celle du visage de Calderon. Il y avait alors entre ces deux personnes ainsi groupes une ressemblance saisissante... Tous deux se regardrent dans la glace, et en furent l'instant frapps. Ils poussrent un cri douloureux. Margarita porta sa main frmissante dans les plis de sa robe, en tira un petit portefeuille ferm avec des agrafes d'argent. Elle pressa le ressort, l'ouvrit, et dvora du regard un portrait en miniature, qu'elle compara au visage altr de Rodrigues. IX Sur ces entrefaites, Fonseca s'tait rendu au couvent de _Sainte-Marie de l'pe blanche_, mais il n'y trouva plus le portier. Il courut la maison que Calderon lui avait indique. Il allait entrer, quand soudain il entendit prononcer son nom. Il s'approcha du lieu d'o partait la voix, et reconnut, blotti dans un enfoncement du mur, le portier du couvent. --C'est vous, don Martin? dit-il. Les saints en soient bnis! On vous a indignement tromp. --Parle, voyons, n'hsite pas; dis-moi toute la vrit. --Je connaissais le gentilhomme qui est venu enlever la novice; j'ai trembl pour vous lorsque j'ai vu Calderon prendre la jeune fille dans ses bras et la placer dans la voiture; mais je me suis rassur en pensant que j'allais, comme c'tait convenu, l'accompagner dans sa fuite. Il n'en fut pas ainsi. Cache-toi, me dit schement don Rodrigues; demain, je te fournirai les moyens de quitter Madrid. Je ne sus que rpondre, mais je suivis la voiture. Je connais cette maison; c'est un lieu infme: c'est le thtre des orgies et des dbauches de l'infant d'Espagne; chaque nuit qu'il y passe porte le dshonneur dans une famille. --Ciel! s'cria Fonseca; mais j'entends du bruit, j'entends des cris dans cette odieuse maison! Il allait enfoncer la porte lorsqu'elle s'ouvrit tout coup. Au milieu des cris confus et inarticuls, on distinguait le bruit d'une lutte. Fonseca s'avana rapidement. Un juif, prcipit en bas de l'escalier, vint tomber ses pieds. Ensuite parut Calderon. Il tenait son pe d'une main et soutenait Margarita de l'autre. Un autre homme cherchait le retenir, mais en vain. --Fonseca! cria Margarita, qui aperut le jeune homme, sauve-moi! --Oui, dit don Martin d'une voix de tonnerre, je viens te sauver et punir un lche! Laisse ta victime, Rodrigues, et dfends toi! En parlant ainsi, il croisa son pe contre celle de Calderon. --Ce n'est pas lui qu'il faut frapper! cria Margarita en se prcipitant sur le sein de son pre. Il tait trop tard. Fonseca, transport de rage, n'entendit rien, ne comprit rien. D'une main plus assure, il avait dirig son pe contre la poitrine de celui qu'il croyait son ennemi. Mais ce ne fut pas Calderon qu'il atteignit au coeur. Ce fut Margarita, qui tomba baigne dans son sang aux pieds du pauvre insens. --Mortes toutes deux! murmura Calderon. Et il tomba aux cts de sa fille, comme s'il et t frapp du mme coup. En ce moment le prince d'Espagne descendit l'escalier. Il tait livide, et ses pieds furent arross du sang de la vierge martyre! --Misrable! qu'as-tu fait? dit-il Fonseca. La jeune fille expirante tourna vers Fonseca ses yeux pleins d'une expression cleste; ensuite elle se trana sur le sein de Rodrigues, et dit d'une voix teinte: --Pardonne-lui, mon pre, je dirai ma mre que tu m'as bnie. * * * * * la suite de ce terrible vnement, plusieurs jours se passrent sans qu'on entendt parler de Calderon la cour, o l'on ne pouvait s'expliquer son absence. Les ennemis de Calderon profitrent de son loignement. Le complot form contre lui allait clater. Les partisans d'Uzeda avaient maintenant pour eux l'inquisition. Aliaga, nomm grand inquisiteur, prparait avec eux la perte de Calderon. Mille infernales calomnies avaient t inventes contre le favori, et le roi, qui n'avait pas t prvenu du motif de son absence, souponnait la conduite de Rodrigues, et se montrait profondment irrit contre lui. Le duc de Lerme, accabl d'annes et d'infirmits ne pouvait pas lutter contre ses ennemis. Dans son dsespoir, il appelait Calderon, mais ce puissant alli ne reparaissait pas. La tempte clata soudain. Un soir, le duc de Lerme reut, avec sa destitution, l'ordre de quitter la cour. Par une concidence bizarre, Calderon entra dans le cabinet du duc au moment o celui-ci recevait le message du roi. Un affreux changement s'tait opr dans la personne de Rodrigues. Ses regards taient mornes et glacs, ses joues creuses et blmes; en quelques jours il avait vieilli de quarante ans. --Duc de Lerme, dit-il d'une voix spulcrale, je suis enfin de retour. --Que le ciel en soit bni! Calderon, pourquoi m'avoir quitt? Qu'es-tu devenu? Cours trouver le roi; dis-lui que je ne suis pas malade, que je n'ai pas besoin de repos. Fais-lui comprendre l'indigne conduite d'un fils dnatur. On veut me bannir, Calderon; me bannir! Va trouver l'infant; il s'est renferm dans son palais; il refuse de me voir; mais toi, il te recevra. --Ah! l'infant d'Espagne... nous avons des raisons pour bien nous aimer. --Oui, certainement, vous en avez. Hte-toi donc, Calderon; ne perds pas une minute. Dois-je tre banni, Rodrigues? dois-je tre banni? rptait le malheureux vieillard. Va, ajouta-t-il, va, je t'en supplie; sauve-moi. Je t'aime, mon bon Rodrigues, je t'ai toujours aim. Laisserons-nous triompher nos ennemis? Soudain, tant est grande la force de l'habitude, Calderon retrouva toute son ardeur, tout son gnie d'autrefois. Un clair jaillit de ses yeux; il redressa sa taille imposante. --Je croyais, dit-il, qu'il ne me restait plus qu' quitter la vie; mais je veux faire encore un suprme effort, et ne pas vous abandonner l'heure du danger. Je verrai le roi! Ne craignez rien, monseigneur, je ferai voir Uzeda que mon toile n'a pas encore pli. Calderon dgagea ses mains de l'treinte du cardinal et se dirigea vers la porte. Trois coups secs retentirent en ce moment. Rodrigues ouvrit, et vit l'antichambre remplie d'hommes vtus d'un sombre uniforme. C'taient les officiers du saint-office. --Restez, lui dit une voix sinistre, restez, Rodrigues Calderon, marquis de Siete-Iglesias; au nom de la trs-sainte inquisition, je vous arrte! --Aliaga! s'cria Calderon, qui recula saisi d'horreur. --Silence! dit le jsuite.--Officiers, emmenez votre prisonnier. --Adieu, bon vieillard, dit Calderon en se retournant vers le duc, ta vie est sauve au moins. Quant moi, je dfie la destine! Emmenez-moi. L'infant d'Espagne fut bientt remis de l'motion que la mort de Margarita lui avait cause. De nouveaux plaisirs lui firent tout oublier; il n'eut pas mme de remords. Il se montra en public peu de jours aprs l'arrestation de Calderon, et crut devoir intercder le roi en faveur de son ancien favori; mais, quand bien mme l'inquisition et consenti lcher sa proie, et Uzeda oublier ses ressentiments, la joie du peuple fut si grande lorsqu'il apprit la chute du redoutable secrtaire, qu'il et fallu un monarque plus hardi que Philippe III pour braver ces clameurs et sauver le ministre dchu. Un jour, un officier qui attendait le lever du prince, dont il tait un des favoris, lui prsenta une ptition afin d'obtenir de Son Altesse royale un grade vacant dans l'arme. --Et quel est donc, demanda l'infant, celui qui s'est fait tuer si propos pour que tu obtiennes une promotion? --C'est don Martin Fonseca, monseigneur. Le prince tressaillit et tourna le dos au solliciteur, qui, dater de ce jour, perdit les bonnes grces du prince. Cependant l'anne s'coulait, et Calderon languissait encore dans son cachot. Enfin, l'inquisition ouvrit le noir registre de ses accusations. C'tait un tissu d'absurdits rvoltantes et d'infmes calomnies. Le premier des crimes dont on l'accusa fut celui de sorcellerie. Calderon soutint toutes les accusations avec une dignit qui confondit ses ennemis. On lui fit subir la torture, et tous les historiens ont rendu tmoignage de l'hrosme que montra cet homme trange. cette poque Philippe III mourut, et l'infant d'Espagne monta sur le trne. Le peuple crut alors qu'on allait lui ravir sa victime: il se trompait. Autre temps, autres soins. Le roi Philippe IV avait compltement oubli celui qui avait t le favori de l'infant d'Espagne. De son ct, don Gaspar de Guzman, qui, tout en affectant de servir les intrts d'Uzeda, convoitait secrtement le monopole de la faveur royale, vit dans Calderon un obstacle qui, tt ou tard, pourrait l'empcher d'atteindre son but. Il lui importait donc de faire ordonner promptement le supplice de don Rodrigues. L'inquisition procdait trop lentement au gr de son impatience, car le terrible tribunal semblait surseoir prononcer une sentence de mort. Pourtant, on finit par le condamner mourir sur l'chafaud. Calderon sourit en entendant prononcer cet arrt. Par un beau jour d't, une foule immense se pressait sur la place du pilori, Madrid. Des cris de joie sauvage clatrent dans les airs quand don Rodrigues Calderon, marquis de Siete-Iglesias, arriva sur la plate-forme de l'chafaud. Mais quand le peuple chercha du regard le favori la taille imposante, tel qu'il lui tait apparu dans tout l'clat de sa jeunesse, alors qu'il courbait toutes les volonts sous sa main puissante, et qu'au lieu du colosse superbe qu'il s'attendait contempler, il aperut un vieillard; lorsqu'il vit ce front sillonn de rides et ces traits sur lesquels la douleur avait laiss son empreinte, le peuple, dont les instincts sont gnreux, fit succder aux cris de rage des cris d'indignation pour les bourreaux et de piti pour la victime. ct de Calderon se tenait un prtre qui lui offrait les consolations de la religion. --Courage, mon fils, disait le ministre de l'vangile, Dieu vous tiendra compte des souffrances que vous avez endures sur la terre. Acceptez-les comme une expiation, et bnissez la main de Dieu qui vous les envoie. --Oui, rpondit Calderon, cette heure suprme, je bnis la main de Dieu. Gloire lui, si les tourments que j'ai soufferts ici-bas, et que termine le supplice, peuvent apaiser son courroux. Inez, murmura Calderon, le destin de ta fille et le mien vengent ta mort! Le peuple, immobile, osait peine respirer. Il regardait cet homme avec respect et admiration. Une minute aprs, un gmissement sourd, lugubre, partit du sein de la foule, et le bourreau leva en l'air une tte sanglante et livide. Deux spectateurs, placs sur un balcon, avaient suivi d'un regard attentif toutes les scnes du drame terrible qui venait de se dnouer sur l'chafaud. --Prissent ainsi tous mes ennemis! s'cria le duc d'Uzeda. --On doit tout sacrifier, amis et ennemis, aux ordres et la gloire de la religion, rpliqua le grand inquisiteur en faisant le signe de la croix. Tous deux quittrent le balcon et rentrrent au palais d'Uzeda. --Don Gaspar de Guzman est maintenant avec le roi, dit le duc: j'attends chaque instant l'ordre de me rendre auprs de Sa Majest. --Mon fils, rpondit Aliaga en hochant la tte, je ne partage pas vos esprances. Je sais lire au fond des coeurs et deviner les caractres. Croyez-le bien, don Gaspar de Guzman ne souffrira auprs de lui aucun rival; il n'admettra personne partager la faveur du matre. Ils parlaient encore lorsqu'ils virent entrer un gentilhomme de la chambre du roi, qui remit chacun d'eux une lettr signe de Sa Majest, et ainsi conue: Le duc d'Uzeda et le grand inquisiteur, dom fray Louis de Aliaga, ont perdu leurs titres et leurs dignits; ils devront, s'ils ne veulent pas tre traits en sujets rebelles, quitter l'instant mme le royaume d'Espagne. Ainsi, ni le caractre sacr du grand inquisiteur, ni les habiles manoeuvres du duc d'Uzeda, ne purent les prserver d'une disgrce. Quelques instants aprs, la foule qui remplissait la place apprit la dcision du monarque, et, toujours inconstante, elle reut avec acclamation le nom du nouveau ministre. On entendit le cri pouss par un peuple immense: --Vive don Guzman Olivarez le rformateur! L'cho des acclamations parvint jusqu' Philippe IV, qui tait avec son nouveau ministre. --Quel est ce bruit? demanda vivement le roi. --Sire, c'est sans doute votre bon peuple qui applaudit l'excution de Calderon, rpondit don Guzman. Philippe IV se couvrit le visage de ses mains, parut un instant absorb dans une profonde rverie; puis, se retournant vers Olivarez, il lui dit avec un sourire sardonique: --Comte, telle est la morale d'une vie de courtisan. Le duc d'Olivarez, qui, disgraci plus tard, finit dans l'exil sa longue carrire, dut se rappeler plus d'une fois les paroles de son royal matre et les circonstances dans lesquelles il les avait prononces. FIN Paris.--Imprimerie de DOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais. * * * * * Notes de transcription Les coquilles ont t corriges et les majuscules accentues. La graphie ancienne (dyssenterie, protgent, compltement, etc.) a t conserve. Nous croyons galement que: la page 19, arrah-punch dans la phrase Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins clbre arrah-punch, je serai, bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que le prince de Galles? devrait se lire arack-punch. la page 123, conte dans la phrase ce conte, la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pch dans les profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le millsime de 1550. devrait se lire compte. End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 3/3, by Edward John Trelawney License: Share Alike