This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Jules Valls (1832-1885) L'ENFANT (1879) Table des matires DDICACE 1 Ma mre 2 La famille 3 Le collge 4 La petite ville 5 La toilette 6 Vacances 7 Les joies du foyer 8 Le Fer--Cheval 9 Saint-tienne 10 Braves gens 11 Le lyce 12 Frottage--Gourmandise--Propret 13 L'argent 14 Voyage au pays 15 Projets d'vasion 16 Un drame 17 Souvenirs 18 Le dpart 19 Louisette 20 Mes humanits 21 Madame Devinol 22 La pension Legnagna 23 Madame Vingtras Paris 24 Le retour 25 La dlivrance DDICACE TOUS CEUX qui crevrent d'ennui au collge ou qu'on fit pleurer dans la famille qui, pendant leur enfance, furent tyranniss par leurs matres ou rosss par leurs parents Je ddie ce livre. Jules VALLS. 1 Ma mre Ai-je t nourri par ma mre? Est-ce une paysanne qui m'a donn son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps o j'tais tout petit; je n'ai pas t dorlot, tapot, baisot; j'ai t beaucoup fouett. Ma mre dit qu'il ne faut pas gter les enfants, et elle me fouette tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. Mademoiselle Balandreau m'y met du suif. C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D'abord elle tait contente: comme elle n'a pas d'horloge, a lui donnait l'heure. Vlin! Vlan! Zon! Zon!--voil le petit Chose qu'on fouette; il est temps de faire mon caf au lait. Mais un jour que j'avais lev mon pan, parce que a me cuisait trop, et que je prenais l'air entre deux portes, elle m'a vu; mon derrire lui a fait piti. Elle voulait d'abord le montrer tout le monde, ameuter les voisins autour; mais elle a pens que ce n'tait pas le moyen de le sauver, et elle a invent autre chose. Lorsqu'elle entend ma mre me dire: Jacques, je vais te fouetter! --Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire a pour vous. --Oh! chre demoiselle, vous tes trop bonne! Mademoiselle Balandreau m'emmne; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mre remercie, le soir, sa remplaante. votre service rpond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette. Mon premier souvenir date donc d'une fesse. Mon second est plein d'tonnement et de larmes. C'est au coin d'un feu de fagots, sous le manteau d'une vieille chemine; ma mre tricote dans un coin; une cousine moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches ronges quelques assiettes de grosse faence avec des coqs crte rouge et queue bleue. Mon pre a un couteau la main et taille un morceau de sapin; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont dj tailles; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer... Le chariot va tre fini; j'attends tout mu et les yeux grands ouverts, quand mon pre pousse un cri et lve sa main pleine de sang. Il s'est enfonc le couteau dans le doigt. Je deviens tout ple et je m'avance vers lui; un coup violent m'arrte; c'est ma mre qui me l'a donn, l'cume aux lvres, les poings crisps. C'est ta faute si ton pre s'est fait mal! Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte. Je crie, je demande grce, et j'appelle mon pre: je vois, avec ma terreur d'enfant, sa main qui pend toute hache; c'est moi qui en suis cause! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir? On me battra aprs si l'on veut. Je crie, on ne me rpond pas. J'entends qu'on remue des carafes, qu'on ouvre un tiroir; on met des compresses. Ce n'est rien, vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tache de rouge. Je sanglote, j'touffe: ma mre reparat et me pousse dans le cabinet o je couche, o j'ai peur tous les soirs. Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide. Ce n'est pas ma faute, pourtant! Est-ce que j'ai forc mon pre faire ce chariot? Est-ce que je n'aurais pas mieux aim saigner, moi, et qu'il n'et point mal? Oui--et je m'gratigne les mains pour avoir mal aussi. C'est que maman aime tant mon pre! Voil pourquoi elle s'est emporte. On me fait apprendre lire dans un livre o il y a crit en grosses lettres, qu'il faut obir ses pre et mre: ma mre a bien fait de me battre. La maison que nous habitons est dans une rue sale, pnible gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais o les voitures ne passent pas. Il n'y a que les charrettes de bois qui y arrivent, tranes par des boeufs qu'on pique avec un aiguillon. Ils vont, le cou tendu, le pied glissant; leur langue pend et leur peau fume. Je m'arrte toujours les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est mi-cte; je regarde en mme temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge,--on enfourne avec de grandes pelles, et a sent la crote et la braise! La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni droite ni gauche, l'oeil fixe, l'air malade. Des femmes leur donnent des sous qu'ils serrent dans leurs mains en inclinant la tte pour remercier. Ils n'ont pas du tout l'air mchant. Un jour on en a emmen un sur une civire, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier; il s'tait mis le poignet sous une scie, aprs avoir vol; il avait coul tant de sang qu'on croyait qu'il allait mourir. Le gelier, en sa qualit de voisin, est un ami de la maison; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d'en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m'emmne quelquefois la prison, parce que c'est plus gai. C'est plein d'arbres; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cathdrales avec des bouchons et des coquilles de noix. la maison, l'on ne rit jamais; ma mre bougonne toujours.--Oh! comme je m'amuse davantage avec ce vieux l et le grand qu'on appelle le braconnier, qui a tu le gendarme la foire du Vivarais! Puis, ils reoivent des bouquets qu'ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J'ai vu, en passant au parloir, que c'taient des femmes qui les leur donnaient. D'autres ont des oranges et des gteaux que leurs mres leur portent, comme s'ils taient encore tout petits. Moi, je suis tout petit, et je n'ai jamais ni gteaux, ni oranges. Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur la maison. Maman dit que a gne, et qu'au bout de deux jours a sent mauvais. Je m'tais piqu une rose l'autre soir, elle m'a cri: a t'apprendra! J'ai toujours envie de rire quand on dit la prire. J'ai beau me retenir! Je prie Dieu avant de me mettre genoux, je lui jure bien que ce n'est pas de lui que je ris, mais, ds que je suis genoux, c'est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le dmangent, et il les gratte, puis il les mord; j'clate.--Ma mre ne s'en aperoit pas toujours, heureusement; mais Dieu, qui voit tout, qu'est-ce qu'il peut penser? Je n'ai pas ri pourtant, l'autre jour! On avait dn la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles; on tait en train de manger la _tourte_, quand tout coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on touffait, et l'on avait t ses habits. Voil que le tonnerre a grond. La pluie est tombe torrents, de grosses gouttes faisaient _floc_ dans la poussire. Il y avait une fracheur de cave, et aussi une odeur de poudre; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises grincer; il tombait de la grle. Mes tantes et mes oncles se sont regards, et l'un d'eux s'est lev; il a t son chapeau et s'est mis dire une prire. Tous se tenaient debout et dcouverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n'tre pas trop cruel pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs moissons en fleur. Un grlon a pass par une fentre, au moment o l'on disait _Amen_, et a saut dans un verre. Nous venons de la campagne. Mon pre est fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que son fils tudit _pour tre prtre_. On a mis ce fils chez un oncle cur pour apprendre le latin, puis on l'a envoy au sminaire. Mon pre--celui qui devait tre mon pre--n'y est pas rest, a voulu tre bachelier, arriver aux honneurs, et s'est install dans une petite chambre au fond d'une rue noire, d'o il sort, le jour, pour donner quelques leons dix sous l'heure, et o il rentre le soir, pour faire la cour une paysanne qui sera ma mre, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de nice dvoue prs d'une tante malade. On se brouille pour cela avec l'oncle cur, on dit adieu l'glise; on s'aime, on _s'accorde_, on s'pouse! On est aussi au plus mal avec les pre et mre, qui l'on a fait des sommations pour arriver ce mariage de la dbine et de la misre. Je suis le premier enfant de cette union bnie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de sminaire. La maison appartient une dame de cinquante ans qui n'a que deux dents, l'une marron et l'autre bleue, et qui rit toujours; elle est bonne et tout le monde l'aime. Son mari s'est noy en faisant le vin dans une cuve; ce qui me fait beaucoup rver et me donne grand'peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M. Garnier--c'est son nom--en ait pris jusqu' mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l'homme qu'elle a aim: les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides. On se grise pas mal dans la maison o je demeure. Un abb qui reste sur notre carr ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la tte, les joues luisantes, l'oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le ft, et son nez a l'air d'une tomate corche. Son brviaire embaume la matelote. Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu'il regarde de ct, quand il a bu. On parle quelquefois d'elle et de lui dans les coins. Au second, M. Grlin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la Fte-Dieu, il commande sur la place. M. Grlin est architecte, mais on dit qu'il n'y entend rien, que c'est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d'eau, qu'il a cot cinquante mille francs la ville, et que, _sans sa femme_... On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la lvre; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche. Elle a l'accent du Midi, et nous nous amusons l'imiter quelquefois. On dit qu'elle a des amants. Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais bien qu'elle est bonne pour moi, qu'elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j'aime ce qu'elle m'embrasse, parce qu'elle sent bon. Les gens de la maison ont l'air de l'viter un peu, mais sans le lui montrer. Vous dites donc qu'elle est bien avec l'adjoint? --Oui, oui, au mieux! --Ah! ah! et ce pauvre Grlin? J'entends cela de temps en temps, et ma mre ajoute des mots que je ne comprends pas. Nous autres, les honntes femmes, nous mourons de faim. Celles-l, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs ftes! Est-ce que madame Grlin n'est pas honnte? Que fait-elle? Qu'y a-t-il? pauvre Grlin! Mais Grlin a l'air content comme tout. Ils sont toujours donner des caresses et des joujoux leurs enfants; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l'enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus heureux si j'tais le fils Grlin: mais voil! L'adjoint viendrait chez nous quand ma mre serait seule... a me serait bien gal, moi. Madame Toullier reste au troisime: voil une femme honnte! Madame Toullier vient la maison avec son ouvrage, et ma mre et elle causent des gens d'en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Raphal et d'Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons; elle est plus honnte que madame Grlin. Elle est plus bte et plus laide aussi. Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant? Je me rappelle que, devant la fentre, les oiseaux viennent l'hiver picorer dans la neige; que, l't, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais; qu'au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse ptrir des boulettes de son mouill, avec lesquelles on les bourre, et elles touffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il parat que j'aime le bleu! Ma mre apparat souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C'est pour mon bien; aussi, plus elle m'arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuad qu'elle est une bonne mre et que je suis un enfant ingrat. Oui ingrat! car il m'est arriv quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre la bnir, et c'est la fin de mes prires, tout fait, que je demande Dieu de lui garder la sant pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins. Je suis grand, je vais l'cole. Oh! la belle petite cole! Oh! la belle rue! et si vivante, les jours de foire! Les chevaux qui hennissent; les cochons qui se tranent en grognant, une corde la patte; les poulets qui s'gosillent dans les cages; les paysannes en tablier vert, avec des jupons carlates; les fromages bleus, les _tomes_ fraches, les paniers de fruits; les radis roses, les choux verts!... Il y avait une auberge tout prs de l'cole, et l'on y dchargeait souvent du foin. Le foin, o l'on s'enfouissait jusqu'aux yeux, d'o l'on sortait hriss et suant, avec des brins qui vous taient rests dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des pingles!... On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche... Toutes les joies d'une fte, toutes les motions d'un danger... Quelles minutes! Quand il passe une voiture de foin, j'te mon chapeau et je la suis. 2 La famille Deux tantes du ct de ma mre, la tante Rosalie et la tatan Mariou. On appelle cette dernire _tatan_; je ne sais pourquoi, parce qu'elle est plus caressante peut-tre. Je vois toujours son grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et assez gracieuse, elle est femme. Ma tante Rosalie, son ane, est norme, un peu vote; elle a l'air d'un chantre; elle ressemble au pre Jauchard, le boulanger, qui entonne les vpres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son mnage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beaut dans son visage frip, tir, rid.--J'ai remarqu, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-l, ruses, vieillottes, pointues; ils ont du sang de thtre ou de cour qui s'est gar un soir de fte ou de comdie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, travers les odeurs de l'table cochons et du fumier: ratatins par leur origine, ils restent gringalets sous les grands soleils. Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, dor; il a la peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des lvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet ray jaune, et son grand chapeau chenille tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres. Deux tantes du ct de mon pre. Ma tante Mlie est muette,--avec cela bavarde, bavarde! Ses yeux, son front, ses lvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, rpond; elle vous harcle de questions, elle demande des rpliques; ses prunelles se dilatent, s'teignent; ses joues se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, l, lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y tre, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des rparties, du trait, regarder tantt dans le ciel, tantt la cave, attraper sa pense comme on peut, par la tte ou par la queue, en un mot, se donner tout entier, tandis qu'avec les commres qui ont une langue, on ne fait que prter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet. Pauvre fille! elle n'a pas trouv se marier. C'tait certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle manque de rien, vrai dire, mais elle est coquette, la tante Amlie! Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du got: elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux son corsage, prs de son coeur qui veut parler... Grand-tante Agns. On l'appelle la bate[1]. Il y a tout un monde de vieilles filles qu'on appelle de ce nom-l. M'man, qu'est-ce que a veut dire, une bate? Ma mre cherche une dfinition et n'en trouve pas; elle parle de conscration la Vierge, de voeux d'innocence. L'innocence. Ma grand-tante Agns reprsente l'innocence? C'est fait comme cela, l'innocence! Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux blancs; je n'en sais rien, personne n'en sait rien, car elle a toujours un serre-tte noir qui lui colle comme du taffetas sur le crne; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils ici, une petite mche qui frisotte par l, et de tous cts des poireaux comme des groseilles, qui ont l'air de bouillir sur sa figure. Pour mieux dire, sa tte rappelle, par le haut, cause du serre-tte noir, une pomme de terre brle et, par le bas, une pomme de terre germe: j'en ai trouv une gonfle, violette, l'autre matin, sous le fourneau, qui ressemblait grand-tante Agns comme deux gouttes d'eau. Voeux d'innocence. Ma mre fait si bien, s'explique si mal, que je commence croire que c'est malpropre d'tre bate, et qu'il leur manque quelque chose, ou qu'elles ont quelque chose de trop. Bate? Elles sont quatre bates qui demeurent ensemble--pas toutes avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre, comme grand-tante Agns, qui est coquette, mais toutes avec un brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de ctelette, et l'invitable serre-tte, l'empltre noir! On m'y envoie de temps en temps. C'est au fond d'une rue dserte, o l'herbe pousse. Grand-tante Agns est ma marraine, et elle adore son filleul. Elle veut me faire son hritier, me laisser ce qu'elle a,--pas son serre-tte, j'espre. Il parat qu'elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et quand on parle d'une voisine chez qui l'on a trouv un sac d'cus dans le fond d'un pot beurre, elle rit dans sa barbe. Je ne m'amuse pas fort chez elle, en attendant qu'on trouve son pot beurre! Il fait noir dans cette grande pice, espce de grenier soutenu par des poutres qui ont l'air en vieux bouchon, tant elles sont piques et moisies! La fentre donne sur une cour, d'o monte une odeur de boue cuite. Il n'y a que les rideaux de lit qui me plaisent,--ils suffisent me distraire; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, un cochon; ils sont peints en violet sur l'toffe, c'est le mme sujet rpt cent fois. Mais je m'amuse les regarder de tous les cts, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux de ma grand-tante, quand je mets ma tte entre mes jambes pour les regarder. La chasse--c'est le sujet--me parat de toutes les couleurs. Je crois bien! Le sang me descend la figure; j'ai le cerveau comme un fond de barrique: c'est l'apoplexie! Je suis forc de retirer ma tte par les cheveux pour me relever, et de la replacer droit comme une bouteille en vidange. On fait des prires tout bout de champ: _Amen! Amen! _avant la rave et aprs l'oeuf. Les raves sont le fond du dner qu'on m'offre quand je vais chez la bate; on m'en donne une crue et une cuite. Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la langue un got de noisette et un froid de neige. Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et qui est le meuble indispensable des bates.--Huit jambes de bates: quatre chaufferettes--qui servent de bote fil en t, et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver. Il y a de temps en temps un oeuf. On tire cet oeuf d'un sac, comme un numro de loterie et on le met la coque, le malheureux! C'est un vritable crime, un _coquicide_, car il y a toujours un petit poulet dedans. Je mange ce foetus avec reconnaissance, car on m'a dit que tout le monde n'en mange pas, que j'ai le bnfice d'une raret, mais sans entrain, car je n'aime pas l'avorton en mouillettes et le poulet la petite cuiller. En hiver, les bates travaillent _ la boule:_ elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d'eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d'or. En t, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les _carreaux _vont leur train. Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses pingles tte de perle, avec les fils qui semblent des tranes de bave d'argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le _carreau _est un petit monde de vie et de gaiet. Il faut l'entendre babiller sur les genoux des dentellires, dans les rues de bates, les jours chauds, au seuil des maisons muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, ds qu'elles sont seulement cinq ou six travailler,--puis quand midi sonne, le silence!... Les doigts s'arrtent, les lvres bougent, on dit la courte prire de l'Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous rpondent mlancoliquement: _Amen! _et les _carreaux_ se remettent bavarder... Mon oncle Joseph, mon _tonton _comme je dis, est un paysan qui s'est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un boeuf; il ressemble un joueur d'orgue; la peau brune, de grands yeux, une bouche large, de belles dents; la barbe trs noire, un buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains normes toutes couvertes de verrues,--ces fameuses verrues qu'il gratte pendant la prire! Il est _compagnon du devoir_, il a une grande canne avec de longs rubans, et il m'emmne quelquefois chez la Mre des menuisiers. On boit, on chante, on fait des tours de force; il me prend par la ceinture, me jette en l'air, me rattrape et me jette encore. J'ai plaisir et peur! puis je grimpe sur les genoux des compagnons; je touche leurs mtres et leurs compas, je gote au vin qui me fait mal, je me cogne au _chef-d'oeuvre_, je renverse des planches, et m'borgne leurs grands faux-cols, je m'gratigne leurs pendants d'oreilles. Ils ont des pendants d'oreilles. Jacques, est-ce que tu t'amuses mieux avec ces "messieurs de la bachellerie" qu'avec nous? --Oh! mais non! Il appelle messieurs de la bachellerie les instituteurs, professeurs, matres de latinage ou de dessin, qui viennent quelquefois la maison et qui parlent du collge, tout le temps; ce jour-l, on m'ordonne majestueusement de rester tranquille, on me dfend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l'aiment pas! Je m'ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis si heureux avec les menuisiers! Je couche ct de tonton Joseph, et il ne s'endort jamais sans m'avoir cont des histoires--il en sait tout plein,--puis il bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il m'apprend donner des coups de poing, et il se fait tout petit pour me prsenter sa grosse poitrine frapper; j'essaie aussi le coup de pied, et je tombe presque toujours. Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mre viendrait. Il part le matin et revient le soir. Comme j'attends aprs lui! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer. Il m'emporte dans ses bras aprs la soupe, et il m'emmne jusqu' ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, o il travaille son compte, le soir, en chantant des chansons qui m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts dans son vernis. Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l'paule contre la porte. Ils me font des amitis, et mon oncle est tout fier: Il en sait dj long, le gaillard--Jacques, dis-nous ta fable! Un jour, l'oncle Joseph partit. Ce fut une triste histoire! Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noy dans sa cuve, avait une nice qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la catastrophe. Une grande brune, avec des yeux normes, des yeux noirs, tout noirs, et qui brlent; elle les fait aller comme je fais aller dans l'tude un miroir cass, pour jeter des clairs; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux. Il parat que j'en tombai amoureux fou. Je dis il parat, car je ne me souviens que d'une scne de passion, d'pouvantable jalousie. Et contre qui? Contre l'oncle Joseph lui-mme, qui avait fait la cour mademoiselle Clina Garnier, s'y tait pris, je ne sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l'pouser. L'aimait-elle? Je ne puis aujourd'hui rpondre cette question; aujourd'hui que la raison est revenue, que le temps a vers sa neige sur ces motions profondes. Mais alors,--au moment o mademoiselle Clina se maria, j'tais aveugl par la passion. Elle allait tre la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la diffrence qu'il y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux. Quand j'tais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me promenais dans les lgumes, avec l'ide que moi aussi je pouvais tre pre... Mais tout de mme, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une certaine faon, le coeur me tournait, comme le jour o, sur le Breuil, j'tais mont dans une balanoire de foire. J'tais dj grand: _dix ans._ C'est ce que je lui disais: N'pouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui? Ce n'tait pas pour de rire, du tout; ils taient maris bel et bien, et ils s'en allrent tous les deux. Je les vis disparatre. Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef. Elle me tordit le coeur, cette clef! J'coutai, je fis le guet. Rien! rien! Je sentis que j'tais perdu. Je rentrai dans la salle du festin, et _je bus pour oublier._ Je n'osai plus regarder l'oncle Joseph en face depuis ce temps-l. Cependant quand il vint nous voir, la veille de son dpart pour Bordeaux, il ne fit aucune allusion notre rivalit et me dit adieu avec la tendresse de l'oncle, et non la rancune du mari! Il y a aussi ma cousine Apollonie; on l'appelle la Polonie. C'est comme a qu'ils ont baptis leur fille, ces paysans! Chre cousine! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux chtains, des paules de neige; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d'or; le sourire tendre et la voix tranante, devenant rose ds qu'elle rit, rouge ds qu'on la fixe. Je la dvore des yeux quand elle s'habille,--je ne sais pas pourquoi,--je me sens tout chose en la regardant retenir avec ses dents et relever sur son paule ronde sa chemise qui dgringole, les jours o elle couche dans notre petite chambre, pour tre au march la premire, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu'elle a sur sa poitrine. On s'arrache le beurre de la Polonie. Elle vient quelquefois m'agacer le cou, me menacer les ctes, de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m'embrasse; je la serre en me dfendant, et je l'ai mordue une fois; je ne voulais pas la mordre, mais je ne pouvais pas m'empcher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise... Elle m'a cri: Petit mchant! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort; j'ai cru que j'allais m'vanouir et j'ai soupir en lui rpondant; je me sentais la poitrine serre et l'oeil plus doux. Elle m'a quitt pour se rejeter dans son lit, en me disant qu'elle avait attrap froid. Elle ressemble par derrire au poulain blanc que monte le petit du prfet. J'ai pens elle tout le temps, en faisant mes thmes. Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison au village, puis elle arrive tout d'un coup, un matin, comme une bouffe. C'est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t'emmener chez nous! Si tu veux venir! Elle m'embrasse! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traner sur sa gorge veine de bleu! Toujours cette odeur de framboise. Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de chemise. Je mets une cravate verte et je vole ma mre de la pommade pour sentir bon, moi aussi, et pour qu'elle mette sa tte sur mes cheveux! Mon paquet est fait, je suis graiss et cravat, mais je me trouve tout laid en me regardant dans le miroir, et je m'bouriffe de nouveau! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. a me chatouillait; je ne lui disais pas. Le garon d'curie a donn une tape sur la croupe du cheval, un cheval jaune, avec des touffes de poils prs du sabot; c'est celui de ma _tatan _Mariou, qu'on enfourche, quand il y a trop de beurre porter, ou de fromages bleus vendre. La bte va l'amble ta ta ta, ta ta ta! toute raide; on dirait que son cou va se casser, et sa crinire couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent des coeurs de moutons. La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes; les mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche. Hue donc! Ho, ho! C'est Jean qui tire et fait virer le cheval; il a eu son picotin d'avoine et il hennit en retroussant ses lvres et montrant ses dents jaunes. Le voil sell. Passez-moi Jacquinou, dit la Polonie, qui est parvenue abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s'est installe pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m'aide m'asseoir sur la croupe. J'y suis! Mais on s'aperoit que j'ai oubli mes habits rouls dans un torchon, sur la table d'auberge pleine de ronds de vin cerns par les mouches. On les apporte. Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien. Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs; mais je m'aperois ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait rciter est vrai. Dieu fait bien ce qu'il fait! Ma mre en me fouettant m'a durci et tann la peau. Serre, je te dis! Serre-moi plus fort! Et je la serre sous son fichu peint sem de petites fleurs comme des hannetons d'or, je sens la tideur de sa peau, je presse le doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous mes doigts qui s'appuient, et tout l'heure, quand elle m'a regard en tournant la tte, les lvres ouvertes et le cou rengorg, le sang m'est mont au crne, a grill mes cheveux. J'ai un peu desserr les bras dans la rue Saint-Jean. C'est par l que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J'tais tout fier. Je me figurais qu'on me regardait, et je faisais celui qui sait monter: je me retournais sur la croupe en m'appuyant du plat de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je disais hue! comme un maquignon. Nous avons travers le faubourg, pass le dernier bourrelier. Nous sommes Expailly! Plus de maisons! except dans les champs quelques-unes; des fleurs qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long d'une robe blanche; un coteau de vignes et la rivire au bas,-- qui s'tire comme un serpent sous les arbres, borne d'une bande de sable jaune plus fin que de la crme, et piqu de cailloux qui flambent comme des diamants. Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur chine noire, verdie par le poil des sapins, le bleu du ciel o les nuages tranent en flocons de soie; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donn un grand coup d'aile et il pendait dans l'air comme un boulet au bout du fil. Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivire frissonnante, l'air tide et le grand aigle... J'avais oubli que j'tais le coeur battant contre le dos de la Polonie. Elle-mme, ma cousine, semblait ne penser rien, et je ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement d'une vache... 3 Le collge Le collge.--Il donnait, comme tous les collges, comme toutes les prisons, sur une rue obscure, mais qui n'tait pas loin du Martouret, le Martouret, notre grande place, o taient la mairie, le march aux fruits; le march aux fleurs, le rendez-vous de tous les polissons, la gaiet de la ville. Puis le bout de cette rue tait bruyant, il y avait des cabarets, des bouchons, comme on disait, avec un trognon d'arbre, un paquet de branches, pour servir d'enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de querelles, un got de vin qui me montait au cerveau, m'irritait les sens et me faisait plus joyeux et plus fort. Ce got de vin!--la bonne odeur des caves!--j'en ai encore le nez qui bat et la poitrine qui se gonfle. Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons vivants, avec des rubans leur fouet et des agrments pleins leur blouse--ils criaient, _topaient_ en jurant, pour des ventes de cochons ou de vaches. Encore un bouchon qui saute, un rire qui clate, et les bouteilles trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, empeste, fume et bourdonne. deux minutes de l, le collge moisit, sue l'ennui et pue l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent teignent leur regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, troubler le silence, dranger l'tude. Quelle odeur de vieux!... C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit--ma mre est souffrante.--On me fait mon panier avant de partir, et je vais m'enfermer l-dedans jusqu' huit heures du soir. ce moment-l, mademoiselle Balandreau revient et me ramne. J'ai le coeur bien gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant. Mon pre fait la premire tude, celle des lves de mathmatiques, de rhtorique et de philosophie. Il n'est pas aim, on dit qu'il est _chien_. Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son tude, prs de sa chaire, et je suis l, piochant mes devoirs ses cts, tandis qu'il prpare son agrgation. Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop mchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqu; ils ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce qu'ils disent de mon pre, comment ils l'appellent; ils se moquent de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache. Il me brutalise quelquefois dans ces moments-l. Qu'est-ce que tu as donc?--Comme il a l'air nigaud! Je viens de l'entendre insulter et j'tais en train de dvorer un gros soupir, une vilaine larme. Il m'envoie souvent, pendant l'tude du soir, demander un livre, porter un mot un des autres pions qui est au bout de la cour, tout l-bas... il fait noir, le vent souffle; de temps en temps, il y a des tages monter, un long corridor, un escalier obscur, c'est tout un voyage; on se cache dans les coins pour me faire peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien l'aise que quand je suis rentr dans l'tude o l'on touffe. J'y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est en retard. Les lves sont alls souper, conduits par mon pre. Comme le temps me semble long! C'est vide, muet; et s'il vient quelqu'un, c'est le lampiste qui n'aime pas mon pre non plus, je ne sais pourquoi: un vieux qui a une loupe, une casquette de peau de bte et une veste grise comme celle des prisonniers; il sent l'huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d'un oeil dur, m'te brutalement ma chaise de dessous moi, sans m'avertir, met le quinquet sur mes cahiers, jette terre mon petit paletot, me pousse de ct comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon pre revient. On m'a appris qu'il ne fallait pas rapporter. Je ne le fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence de collgien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes matres. Puis, je ne veux pas que, parce qu'on m'a fait mal, il puisse arriver du mal, mon pre, et je lui cache qu'on me maltraite, pour qu'il ne se dispute pas propos de moi. Tout petit, je sens que j'ai un devoir remplir, ma sensibilit comprend que je suis un fils de galrien, pis que cela! de garde-chiourme! et je supporte la brutalit du lampiste. J'coute, sans paratre les avoir entendues, les moqueries qui atteignent mon pre; c'est dur pour un enfant de dix ans. Il est arriv que j'ai eu trs faim, quelques-uns de ces soirs-l, quand on tardait trop venir. Le rfectoire lanait des odeurs de grill, j'entendais le cliquetis des fourchettes travers la cour. Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n'arrivait pas! J'ai su depuis qu'on la retenait exprs; ma mre avait soutenu mon pre que s'il n'tait pas une poule mouille, il pourrait me fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplment qu'il demanderait au rfectoire. Si c'tait elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n'avait qu' mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite bote, s'il voulait. Mon pre avait toujours rsist--le pauvre homme. La peur d'tre vu! le ridicule s'il tait surpris--la honte! Ma mre tchait de lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affam, dans son tude, l'heure du souper. Il ne cdait pas, il prfrait que je souffrisse un peu et il avait raison. Je me souviens pourtant d'une fois o il s'chappa du rfectoire, pour venir me porter une petite ctelette pane qu'il tira d'un cahier de thmes o il l'avait cache: il avait l'air si troubl et repartit si mu! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j'ai pardonn bien des torts plus tard mon pre, en souvenir de cette ctelette chipe pour son fils, un soir, au lyce du Puy... Le proviseur s'appelle Hennequin,--envoy en disgrce dans ce trou du Puy. Il a crit un livre: _Les Vacances d'Oscar._ On les donne en prix, et aprs ce que j'ai entendu dire, ce que j'ai lu propos des gens qui taient auteurs, je suis pris d'une vnration profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des _Vacances d'Oscar_, qui daigne tre proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon pre, et qui salue ma mre quand il la rencontre. J'ai dvor _Les Vacances d'Oscar_. Je vois encore le volume cartonn de vert, d'un vert marbr qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s'ouvrant mal, imprim sur papier chandelle. Eh bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fracheur chaque fois que j'y songe! Il y a une histoire de pche que je n'ai point oublie. Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des perles, les poissons frtillent dans les mailles, deux pcheurs sont dans l'eau jusqu' la ceinture, c'est le frisson de la rivire. Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dgomm, ce chantre du petit Oscar, traner ce grand filet le long d'une page et faire passer cette rivire dans un coin de chapitre... Le professeur de philosophie--M. Beliben--petit, fluet, une tte comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix. Il aimait prouver l'existence de Dieu, mais si quelqu'un glissait un argument, mme dans son sens, il indiquait qu'on le drangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une russite. Il prouvait l'existence de Dieu avec des petits morceaux de bois, des haricots. Nous plaons ici un haricot, bon!--l, une allumette.--Madame Vingtras, une allumette?--Et maintenant que j'ai rang, ici les vices de l'homme, l les vertus, j'arrive avec les FACULTS DE L'ME. Ceux qui n'taient pas au courant regardaient du ct de la porte s'il entrait quelqu'un, ou du ct de sa poche, pour voir s'il allait sortir quelque chose. Les facults de l'me, c'tait de la haute, du chenu! Ma mre tait flatte. Les voici! On se tournait encore, malgr soi, pour saluer ces dames; mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de l'attention. Que diable! voulait-on qu'il prouvt l'existence de Dieu, oui ou non! Moi, a m'est gal, et vous? disait mon oncle Joseph son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir. Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches. Mais le professeur de bon Dieu tenait avoir mon oncle pour lui et le ramenait son sujet, l'agrippant par son amour-propre et s'accrochant son mtier. Chadenas, vous qui tes menuisier, vous savez qu'avec le compas... Il fallait aller jusqu'au bout: la fin le petit homme cartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait: DIEU EST L. On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir: tous les haricots taient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres salets, qui avaient servi la dmonstration de l'_tre suprme_. Il parat que les vertus, les vices, les facults de l'me venaient toutes _fa-ta-le-ment_ aboutir ce tas-l. Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D. 4 La petite ville La porte de Pannesac. Elle est en pierre, cette porte, et mon pre me dit mme que je puis me faire une ide des monuments romains en la regardant. J'ai d'abord une espce de vnration, puis a m'ennuie; je commence prendre le dgot des monuments romains. Mais la rue!... Elle sent la graine et le grain. Les culasses de bl s'affaissent et se tassent comme des endormis, le long des murs. Il y a dans l'air la poussire fine de la farine et le tapage des marchs joyeux. C'est ici que les boulangers ou les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s'approvisionner. J'ai le respect du pain. Un jour je jetais une crote, mon pre est all la ramasser. Il ne m'a pas parl durement comme il le fait toujours. Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous; mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-tre un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis l, mon enfant! Je ne l'ai jamais oubli. Cette observation, qui, pour la premire fois peut-tre dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colre, mais avec dignit, me pntra jusqu'au fond de l'me; et j'ai eu le respect du pain depuis lors. Les moissons m'ont t sacres, je n'ai jamais cras une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet; jamais je n'ai tu sur sa tige la fleur du pain! Ce qu'il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-tre ces paroles, prononces simplement ce jour-l, d'avoir toujours eu le respect, et toujours pris la dfense de ceux qui ont faim. Tu verras ce qu'il vaut. Je l'ai vu. Aux portes des alles sont des mitrons en jupes comme des femmes, jambes nues, petite camisole bleue sur les paules. Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la crote. Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et blanchissent, en passant, une main d'ami qu'ils rencontrent, ou une paule de monsieur qu'ils frlent. Les patrons sont au comptoir, o ils psent les miches, et eux aussi ont des habits avec des tons blanchtres, ou couleur de seigle. Il y a des gteaux, outre les miches, derrire les vitres: des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du papier mou. ct des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts ou luisants comme des cailloux de rivire, les marchands avaient du plomb dans les cuelles de bois. C'tait donc l ce qu'on mettait dans un fusil? ce qui tuait les livres et traversait les coeurs d'oiseaux? On disait mme que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une mchoire d'homme. Je plongeais mes doigts l-dedans, comme tout l'heure j'avais plong mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d'eau. Je ramassais comme des reliques ce qui tait tomb des cuelles et des sacs. Les articles de pche aussi se vendaient Pannesac. Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui tait une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon oeil d'enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune. Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivires, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d'or dans le beurre! Un goujon pris par moi! Il portait toute mon imagination sur ses nageoires! J'allais donc vivre du produit de ma pche; comme les insulaires dont j'avais lu l'histoire dans les voyages du capitaine Cook. J'avais lu aussi qu'ils faisaient des vitres leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour o je placerais les carreaux toutes les fentres de ma famille; je me proposais de gratter tout ce qui mordrait et de mettre ce rsidu d'caille et de fiente dans ma grande poche. Je le fis plus tard; mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des rsultats inattendus, la suite desquels je fus un objet de dgot pour mes voisins. Cela branla ma confiance dans les rcits des voyageurs, et le doute s'leva dans mon esprit. Il y avait une picerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du march une odeur touffe, chaude, violente, qu'exhalaient les morues sales, les fromages bleus, le suif, la graisse et le poivre. C'tait la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les phoques fums. Je lanais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais rgulirement d'tre cras, prs de la porte de pierre. Je me jetais de ct pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l'air des voitures de fte dans les mascarades italiennes, avec leur monde d'enfarins et de pierrots dos d'Hercule! L-haut, tout l-haut, est l'cole normale. Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer. Il y a un jardin derrire l'cole, avec une balanoire et un trapze. Je regarde avec admiration ce trapze et cette balanoire; seulement il m'est dfendu d'y monter. C'est ma mre qui a recommand aux parents du petit garon de ne pas me laisser me balancer ou me pendre. Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d'tre toujours me surveiller; mais elle m'a fait promettre d'obir ma mre. J'obis. Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mre m'aime; et elle lui permet pourtant ce qu'on me dfend! J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi. Ils se casseront donc les reins? Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer ces jeux-l ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs petits, les envoient au trapze--et la balanoire! Car enfin, pourquoi ma mre m'aurait-elle condamn ne point faire ce que font les autres? Pourquoi me priver d'une joie? Suis-je donc plus cassant que mes camarades? Ai-je t recoll comme un saladier? Y a-t-il un mystre dans mon organisation? J'ai peut-tre le derrire plus lourd que la tte! Je ne peux pas le peser part pour tre sr. En attendant je rde, le museau en l'air, sous le petit gymnase, que je touche du doigt en sautant comme un chien aprs un morceau de sucre plac trop haut. Mais que je voudrais donc avoir la tte en bas! Oh! ma mre! ma mre! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur le trapze et me mettre la tte en bas! Rien qu'une fois! Vous me fouetterez aprs, si vous voulez! Mais cette mlancolie mme vient mon secours et me fait trouver les soires plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l'cole, et o je vais, quand je suis triste d'avoir vu le trapze et la balanoire me tendre inutilement les bras dans le jardin! La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin. Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d'un coup ma tte pour regarder l'incendie qui s'teint dans le ciel... Tu ne dis rien, me fait le petit de l'cole normale, quoi penses-tu? -- quoi je pense? Je ne sais pas. Je ne pense pas ma mre, ni au bon Dieu, ni ma classe; et voil que je me mets bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans un champ, qui aurait cass sa corde; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand tonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s'attend me voir brouter. J'en ai presque envie. 5 La toilette Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosit du pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son tonnement a t extrme, quand il a reconnu que j'tais vivant. Il a mis pied terre, et s'adressant ma mre, lui a demand respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l'adresse du tailleur qui avait fait mon vtement. C'est moi, a-t-elle rpondu, rougissant d'orgueil. Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu. Ma mre m'a parl souvent de cette apparition, de cet homme qui se dtournait de son chemin pour savoir qui m'habillait. Je suis en noir souvent, rien n'habille comme le noir, et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme; j'ai l'air d'un pole. Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a achet, dans la campagne, une toffe jaune et velue, dont je suis envelopp. Je joue l'ambassadeur lapon. Les trangers me saluent; les savants me regardent. Mais l'toffe dans laquelle on a taill mon pantalon se sche et se racornit, m'corche et m'ensanglante. Hlas! Je vais non plus vivre, mais me traner. Tous les jeux de l'enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomni des uns, plaint par les autres, inutile! Et il m'est donn, au sein mme de ma ville natale, douze ans, de connatre, isol dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l'exil. Madame Vingtras y met quelquefois de l'espiglerie. On m'avait invit pendant le carnaval un bal d'enfants. Ma mre m'a vtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a t force d'aller ailleurs; mais elle m'a men jusqu' la porte de M. Puissegat, chez qui se donnait le bal. Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin; j'ai appel. Une servante est venue et m'a dit: C'est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider la cuisine? Je n'ai pas os dire que non, et on m'a fait laver la vaisselle toute la nuit. Quand le matin ma mre est venue me chercher, j'achevais de rincer les verres; on lui avait dit qu'on ne m'avait pas aperu; on avait fouill partout. Je suis entr dans la salle pour me jeter dans ses bras: mais, ma vue, les petites filles ont pouss des cris, des femmes se sont vanouies, l'apparition de ce nain, qui roulait travers ces robes fraches, parut singulire tout le monde. Ma mre ne voulait plus me reconnatre; je commenais croire que j'tais orphelin! Je n'avais cependant qu' l'entraner et lui montrer, dans un coin, certaine place couture et violace, pour qu'elle crit l'instant: C'est mon fils! Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire des signes, et je parvins me faire comprendre. On m'emporta comme on tire le rideau sur une curiosit. La distribution des prix est dans trois jours. Mon pre, qui est dans le secret des dieux, sait que j'aurai des prix, qu'on appellera son fils sur l'estrade, qu'on lui mettra sur la tte une couronne trop grande, qu'il ne pourra ter qu'en s'corchant, et qu'il sera embrass sur les deux joues par quelque autorit. Madame Vingtras est avertie, et elle songe... Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il faut qu'il brille, qu'on le remarque,--on est pauvre, mais on a du got. Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis. On cherche dans la grande armoire o est la robe de noce, o sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie. Elle s'gratigne enfin une toffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil;--une toffe comme une lime, qui exaspre les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole! Une belle toffe, vraiment, et qui vient de la grand-mre, et qu'on a paye prix d'or. Oui, mon enfant, prix d'or, dans l'ancien temps. Jacques, je vais te faire une redingote avec a, m'en priver pour toi!..., et ma mre ravie me regarde du coin de l'oeil, hoche la tte, sourit du sourire des sacrifies heureuses. J'espre qu'on vous gte, monsieur, et elle sourit encore, et elle dodeline de la tte, et ses yeux sont noys de tendresse. C'est une folie! tant pis! on fera une redingote Jacques avec a. On m'a essay la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont uss. Cette toffe crve la vue et chatouille si douloureusement la peau! Seigneur! dlivrez-moi de ce vtement! Le ciel ne m'entend pas! La redingote est prte. Non, Jacques, elle n'est pas prte. Ta mre est fire de toi; ta mre t'aime et veut te le prouver. Te figures-tu qu'elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beaut une mouche, un pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches! Tu ne connais pas ta mre, Jacques! Et ne la vois-tu pas qui joue, la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts! La mre de Jacques lui fait mme kiki dans le cou. Il ne rit pas.--Ces noyaux lui font peur!... Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme d'olives, qu'on va,--voyez si madame Vingtras pargne rien!-- qu'on va coudre tout le long, la _polonaise_! la polonaise, Jacques! Ah! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi d'tonnant! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui cousu un souvenir terrible... la redingote de la distribution des prix, la redingote noyaux, aux boutons ovales comme des olives et verts comme des cornichons. Joignez cela qu'on m'avait affubl d'un chapeau haut de forme que j'avais bross rebrousse-poil et qui se dressait comme une menace sur ma tte. Des gens croyaient que c'taient mes cheveux et se demandaient quelle fureur les avait fait se hrisser ainsi. Il a vu le diable, murmuraient les bates en se signant... J'avais un pantalon blanc. Ma mre s'tait saigne aux quatre veines. Un pantalon blanc sous-pieds! Des sous-pieds qui avaient l'air d'instruments pour un pied-bot et qui tendaient la culotte la faire craquer. Il avait plu, et, comme on tait venu vite, j'avais des plaques de boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, tremp par endroits, coll sur mes cuisses. MON FILS, dit ma mre d'une voix triomphante en arrivant la porte d'entre et en me poussant devant elle. Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains au ciel. J'entrai dans la salle. J'avais t mon chapeau en le prenant par les poils; j'tais reconnaissable, c'tait bien moi, il n'y avait pas s'y tromper, et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi. Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du ct de ma classe, voil un des sous-pieds qui craque, et la jambe du pantalon qui remonte comme un lastique! Mon tibia se voit,-- j'ai l'air d'tre en caleon cette fois;--les dames, que mon cynisme outrage, se cachent derrire leur ventail... Du haut de l'estrade, on a remarqu un tumulte dans le fond de la salle. Les autorits se parlent l'oreille, le gnral se lve et regarde: on se demande le secret de ce tapage. Jacques, baisse ta culotte, dit ma mre ce moment, d'une voix qui me fusille et part comme une dcharge dans le silence. Tous les regards s'abaissent sur moi. Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus nergique que les autres donne un ordre: Enlevez l'enfant aux cornichons! L'ordre s'excute discrtement; on me tire de dessous la banquette o je m'tais tapi dsespr, et la femme du censeur, qui se trouve l, m'emmne, avec ma mre, hors de la salle, jusqu' la lingerie, o on me dshabille. Ma mre me contemple avec plus de piti que de colre. Tu n'es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garon! Elle en parle comme d'une infirmit et elle a l'air d'un mdecin qui abandonne un malade. Je me laisse faire. On me loge dans la dfroque d'un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence croire une mystification. Tout l'heure j'avais l'air d'un lopard, j'ai l'air d'un vieillard maintenant. Il y a quelque chose l-dessous. Le bruit se rpand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l'escamoteur qui vient d'arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain; heureusement on me connat, on connat ma mre; il faut bien se rendre l'vidence, ces bruits tombent d'eux-mmes, et l'on finit par m'oublier. J'coute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues. cause de l'orage la distribution a lieu dans un dortoir,--un dortoir dont on a enlev les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitre, qui aurait d avoir un rideau, mais n'en avait pas; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l'anne servaient, mais qu'on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche. C'tait le coin le plus gai; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d'un de ces vases pour y faire des siennes, s'y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s'en donnait coeur joie! Adosse cette salle tait l'estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du collge:--Monseigneur au centre, le prfet gauche, le gnral droite, galonns, teints de violet, panachs de blanc, cuirasss d'or comme les cuyers du cirque Bouthors. Il n'y avait pas de chameau, malheureusement. Je crus voir un lphant; c'tait un haut fonctionnaire qui avait la tte, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d'lphant, mais qui tait douanier de son tat ou capitaine de gendarmerie, j'ai oubli. Il tait gros comme une barrique et essouffl comme un phoque: il avait beaucoup du phoque. C'est lui qui me couronna pour le prix d'Histoire sainte. Il me dit: C'est bien, mon enfant! Je croyais qu'il allait dire Papa et replonger dans son baquet. 6 Vacances Je m'amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis Farreyrolles. M. Soubeyrou est un maracher des environs. Trois fois par semaine, mon pre donne quelques leons au fils de ce jardinier, et comme l'enfant est maladif, sort peu, on a demand que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps. Je prends le plus long pour arriver. Je suis donc libre! Ce n'est pas pour faire une commission, avec l'ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser; ce n'est pas accompagn, surveill, press, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer. Non. J'ai mon temps, une aprs-midi, toute une aprs midi! Cela t'amuse d'aller chez M. Soubeyrou? demande ma mre. --Oui, m'man. Mais un _oui_ lent, un _oui_ avec une moue. Tiens! si je disais trop vite que a m'amuse, elle serait capable de m'empcher d'y aller. Si une chose me chagrine bien, me rpugne, peut me faire pleurer, ma mre me l'impose sur-le-champ. Il ne faut pas que les enfants aient de volont; ils doivent s'habituer tout.--Ah! les enfants gts! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices... Je dis: Oui, m'man, de faon qu'elle croie que c'est _non_, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant. Je descends dans la ville. Je ne m'arrte pas au Martouret, parce que ma mre peut me voir des fentres de notre appartement, perch l-haut au dernier tage d'une maison, qui est la plus haute de la ville. Je fais le sage et le press en passant sur le march; mais, dans la rue Porte-Aiguire, je m'abrite derrire le premier gros homme qui passe, et j'entre dans la cour de l'auberge du _Cheval-Blanc_. De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dvorer des yeux la devanture du bourrelier, o il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l'or. Je reste cach le temps qu'il faut pour voir si ma mre est la fentre et me surveille encore; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du _Cheval-Blanc_ et je me mets regarder les boutiques loisir. Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommele et qui fait dzine, dzine, sur le carreau; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux. Puis c'est la boutique d'Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambre, qui a un peron et un gland d'or; la vitrine s'talent des bottines de satin bleu, de soie rose, couleur de prune, avec des noeuds comme des bouquets, et qui ont l'air vivantes. ct, les pantoufles qui ressemblent des souliers de Nol. Mais le fils du jardinier attend. Je m'arrache ces parfums de cirage et ces flamboiements de vernis. Je prends le Breuil... Il y a un dcrotteur qui est populaire et qu'on appelle Moustache. Mon rve est de me faire dcrotter un jour par Moustache, de venir l comme un homme, de lui donner mon pied,--sans trembler, si je puis,--et de paratre habitu ce luxe, de tirer ngligemment mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui jettent leurs deux sous: _Pour la goutte, Moustache!_ Je n'y arriverai jamais; je m'exerce pourtant! _Pour la goutte, Moustache!_ J'ai essay toutes les inflexions de voix; je me suis cout, j'ai prt l'oreille, travaill devant la glace, fait le geste: _Pour la goutte_... Non, je ne puis! Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m'arrte le regarder; je m'habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa bote dcrotter; il m'a mme cri une fois: _Cirer vos bottes, m'ssieu?_ J'ai failli m'vanouir. Je n'avais pas deux sous,--je n'ai pu les runir que plus tard dans une autre ville,--et je dus secouer la tte, rpondre par un signe, avec un sourire ple comme celui d'une femme qui voudrait dire: Il m'est dfendu d'aimer! Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses peaux qui schent, son odeur aigre. Je l'adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte--si l'on peut dire verte,--comme les cuirs qui faisandent dans l'humidit ou qui font scher leur sueur au soleil. Du plus loin que j'arrivais dans la ville du Puy, quand j'y revins plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil. --Chaque fois qu'une de ces fabriques s'est trouve sur mon chemin, deux lieues la ronde, je l'ai flaire, et j'ai tourn de ce ct mon nez reconnaissant... Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par o je passais, comment finissait la ville. Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d'un foss qui sentait mauvais, et que je marchais travers un tas d'herbes et de plantes qui ne sentaient pas bon. J'arrivais dans le pays des jardiniers. Que c'est vilain, le pays des marachers! Autant j'aimais les prairies vertes, l'eau vive, la verdure des haies; autant j'avais le dgot de cette campagne arbres courts, plantes ples, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes. Quelques feuilles jauntres, dessches, galeuses, pendaient avec des teintes d'oreilles de poitrinaires. On avait dshonor toutes les places, et l'on drangeait chaque instant un tourbillon d'insectes qui se rgalaient d'un chien crev. Pas d'ombre! Des melons qui ont l'air de boulets chauffs blanc; des choux rouges, violets,--on dirait des apoplexies, une odeur de poireau et d'oignons! J'arrive chez M. Soubeyrou. Je reste, avec le petit malade, dans la serre. Il est tout ple, avec un grand sourire et de longues dents, le blanc des yeux tach de jaune; il me montre un tas de livres qu'on lui a achets pour qu'il ne s'ennuie pas trop. Un _sope_ avec des gravures colories. Je me rappelle encore une de ces gravures qui reprsentait Bore, le Soleil et un voyageur. Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le front et un norme manteau lie-de-vin. Veux-tu t'amuser, m'aider arroser les choux? me dit le pre Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le pantalon retrouss, les jambes et les pieds nus, depuis le matin. Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, une patte de cochon grill; il a sa chemise trempe et des gouttes d'eau roulent sur le poil de son poitrail. Non, je ne veux pas m'amuser, aider arroser les choux! Si a l'amuse lui, tant mieux! Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d'un plaisir, et je lui rponds par un mensonge. Je suis tomb hier, et je me suis fait mal aux reins. J'aime les choux, mais cuits. Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pres, pour venir tirer de l'eau chez des trangers. Je tire assez d'eau comme cela dans la semaine, et je sens assez l'oignon. Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas ce puits l-bas: je ne tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne me livrerai pas au travail honnte des jardins. Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous! Mais je ne veux pas tirer d'eau! DEVANT LES MESSAGERIES En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le _Caf des Messageries_. L'enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un prtre, un singe. C'est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c'est une histoire qui se suit depuis le _C_ de Caf jusqu' l'_S_ de Messageries. Je n'ai jamais eu le temps de comprendre. Il fallait rentrer. Puis, tandis que je regardais l'enseigne, que ma curiosit saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du cur, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur mtier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe. Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin. J'tais l quelquefois l'arrive: la diligence traversait le Breuil avec un bruit d'enfer, en soulevant des flots de poussire ou en envoyant des toiles de boue. Elle tait assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s'tiraient les jambes sur le pav. Ils tombaient dans les bras d'un parent, d'un ami, on se serrait la main, on s'embrassait; c'taient des adieux, des au revoir, n'en plus finir. On avait fait connaissance en route; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui rpondaient avec rserve: O aurai-je le plaisir de vous retrouver? --Nous nous rencontrerons peut-tre. Ah! voici maman. --Voici mon mari. --Je vois mon frre qui arrive avec sa femme. Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s'chappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d'un champ. J'en ai vu pourtant qui restaient l, la mme place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu'un qui ne venait pas. Il y en avait qui juraient, d'autres qui pleuraient. Je me rappelle une jeune femme qui avait une tte fine, longue et ple. Elle attendit longtemps... Quand je partis, elle attendait encore. Ce n'tait pas son mari, car sur la petite malle qu'elle avait ses pieds, il y avait crit: Mademoiselle. Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste; les fleurs de son chapeau taient fanes, sa robe de mrinos noir avait des reflets roux, ses gants taient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s'il n'tait pas venu de lettre telle adresse: poste restante. Je vous ai dit que non. --Il n'y a plus de courrier aujourd'hui? --Non. Elle salua, quoiqu'on ft grossier, poussa un soupir et s'loigna pour aller s'asseoir sur un banc du _Fer--cheval_, o elle resta jusqu' ce que des officiers qui passaient l'obligrent, par leurs regards et leurs sourires, se lever et partir. Quelques jours aprs, on dit chez nous qu'il y avait sur le bord de l'eau le cadavre d'une femme qui s'tait noye. J'allai voir. Je reconnus la jeune fille la tte ple... Je vais chez mes tantes Farreyrolles. J'arrive souvent au moment o l'on se met table. Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque ct. Dans ces tiroirs il trane des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des crotes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous. Sur les deux bancs s'abattent la famille et les domestiques. On mange entre deux prires. C'est l'oncle Jean qui dit le bndicit. Tout le monde se tient debout, tte nue, et se rassoit en disant: _Amen!_ _Amen! _est le mot que j'ai entendu le plus souvent quand j'tais petit. _Amen! _et le bruit des cuillers de bois commence; un bruit mou, tout bte. Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous cercle jaune, on dirait les yeux d'or des grenouilles. Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long; ils se mouchent avec leurs doigts, et s'essuient le nez sur leurs manches. Ils se donnent des coups de coude dans les ctes, en manire de chatouillade. Ils rient comme de gros bbs; quand ils clatent, ils renclent comme des nes ou beuglent comme des boeufs. C'est fini,--ils remettent le couteau oeil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les lvres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table. Ils vont flner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le porche de l'curie, s'il pleut; soulevant peine leurs sabots qui ont l'air de souches, o se sont enfoncs leurs pieds. Je les aime tant avec leur grand chapeau larges ailes et leur long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau comme de l'corce, et des veines comme des racines d'arbres. Quelquefois, quand leur tablier de cuir est bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de hle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune. Je les approche et je les touche comme on tte une bte; ils me regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!-- quelques-uns me comparent un cureuil, mais presque tous un singe. Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs. J'entre jusqu'au genou dans les sillons, la saison du labourage; je me roule dans l'herbe au moment o l'on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe. Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un ruisseau bord de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau dor que je jetais dans le courant!... Ma mre n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche bante, regarder couler l'eau. Elle a raison, je perds mon temps. Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leons! Puis, faisant l'mue, affichant la sollicitude: Si c'est permis, tout tach de vert, des talons pleins de boue... On t'en achtera des souliers neufs pour les arranger comme cela! Allons, repars la maison, et tu ne sortiras pas ce soir! Je sais bien que les souliers s'abment dans les champs et qu'il faut mettre des sabots, mais ma mre ne veut pas! ma mre me fait donner de l'ducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle! Ma mre veut que son Jacques soit un _Monsieur_. Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, achet un tuyau de pole, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, retourne l'curie mettre des sabots! Ah oui! je prfrerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitime; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et rder dans l'table que traner dans l'tude. Je ne me plais qu' nouer des gerbes, soulever des pierres, lier des fagots, porter du bois! Je suis peut-tre n pour tre domestique! C'est affreux! oui, je suis n pour tre domestique! je le vois! je le sens!!! Mon Dieu! Faites que ma mre n'en sache rien! J'accepterais d'tre Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une branche la main, une pomme verte aux dents, conduire les btes dans le pturage, prs des mres, pas loin du verger. Il y a des glantiers rouges dans les buissons, et l-haut un point barbu, qui est un nid; il y a des btes du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l'air saoules. On laisse Pierrouni se dpoitrailler, quand il a chaud, et se dpeigner quand il en a envie. On n'est pas toujours lui dire: Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait ta cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,-- Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive l, gauche, la plus verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin! Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon pre! Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonns jusqu'en haut pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon oncle Jean comme mon pre a peur du proviseur; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous; ils chantent de bon coeur, pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent; le dimanche, ils font tapage l'auberge. Ils ont, au derrire de leur culotte, une pice qui a l'air d'un empltre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux. Mon pre, qui n'est pas domestique, mnage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a aval dj dix cheveaux de fil, tu vingt aiguilles, mais qui reste grl, fragile et mou! peine il peut se baisser, peine pourra-t-il saluer demain... S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-l... (il y a donner des coups de chapeau tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s'il ne salue pas en faisant des grces, dont le derrire du pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur! Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!-- comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon. On en parle, on en rit, les lves se moquent, les collgues aussi. On lui paye ses gages (ma mre nomme a les appointements) et on l'envoie en disgrce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore... Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septime. 'a t toute une affaire!... On a fait comparatre mon pre, ma mre; la femme du proviseur s'en est mle; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait: Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur! Le petit Viltare m'avait jet de l'encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassin, mais je lui ai donn un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tomb et s'est fait une bosse. On a amen cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de _Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit surveiller la discipline et faire respecter la hirarchie; je les entends toujours dire a. Il m'a fait venir, et j'ai d demander pardon M. Viltare, Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer la maison pour me faire fouetter. Ma mre m'avait dit d'tre l au quart avant cinq heures. Ce n'est pas comme a Farreyrolles. Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous sommes rouls dans les champs, arrach les cheveux, cogns, et recogns, il m'a poch un oeil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relevs, pour nous retomber encore dessus! Et aprs? Aprs?--nous avons rentr nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. --On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bndicit et les Grces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montr que j'avais du sang mon mouchoir. C'est le jour du _Reinage_. On appelle ainsi la fte du village; on choisit un roi, une reine. Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine. Ils sont cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-l, pour faire des cadeaux aux filles. On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche d'un grand arbre. Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulire, et mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont ples, et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tte fendue ou les ctes brises. Il y en a un qui est la bte noire du pays et qui srement ne reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin o serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la mre Maichet, qu'on a condamne la prison parce qu'elle a mordu et dchir ceux qui venaient l'arrter pour avoir ramass du bois mort. En revenant de l'glise, on se met table. Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucr, mme Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte l bas. On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!... On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on prend des cuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un vivarais qu'on va traire tout mousseux une barrique qui est prs des vaches... Les veines se gonflent, les boutons sautent! On est tous mls; matres et valets, la fermire et les domestiques, le premier garon de ferme et le petit gardeur de porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d'normes ceintures vertes. Aprs le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange. Gare aux filles! Les garons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s'asseoir de force prs d'elles sur le chne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc. Elles relvent toujours leur coude assez temps pour qu'on les embrasse pleines joues. Je danse la bourre aussi, et j'embrasse tant que je peux. Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop... C'est la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de Sansac sont venus, et il y a eu bataille. On se tue dans le cabaret. --_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant! On franchit les fosss, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute, une branche noeuds; j'en vois mme un qui a un vieux fusil! ils ne crient pas, ils vont essouffls et ples... Voil le cabaret! On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: moi, moi! comme un sanglot. C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie! Ils se sont jets sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pr. Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans... Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule? J'ai la tte en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d'enfant! Je veux y tre comme les autres, et taper dans le tas! Je me sens pris par un pan de ma veste, arrt brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas empch ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie. a ne fait rien. Si je peux de derrire un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille! 7 Les joies du foyer _1er janvier._ Les collgues de mon pre, quelques parents d'lves, viennent faire visite, on m'apporte des bouts d'trennes. Remercie donc, Jacques! Tu es l comme un imbcile. Quand la visite est finie, j'ai plaisir prendre le jouet ou la friandise, la bote diable ou le sac pralines;--je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est en devenir fou! Mais ma mre ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les lche. Mais ma mre ne veut pas que j'aie des manires de courtisan: On commence par lcher le ventre des bonbons, on finit par lcher... Elle s'arrte, et se tourne vers mon pre pour voir s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;-- en effet, il se penche et montre qu'il comprend. Je n'ai plus rien faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on m'a permis seulement de traner un petit bout de langue sur les bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y avait Eugnie et Louise Rayau qui taient l, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc? Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le got du bois blanc des trompettes!... On m'arrache tout et l'on enferme les trennes sous clef. Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu' ce soir, et demain je serai bien sage! --J'espre que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses ce saligaud, pour qu'il les abme. Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons corset de dentelle, ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces gots fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fivre, ah! comme c'est bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mre ne soit pas sourde! Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! Par le coin de la fentre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d'en face, des tambours crevs, des chevaux qui n'ont qu'une jambe, des polichinelles casss! Puis ils sucent, tous, leurs doigts; on les a laisss casser leurs jouets et ils ont dvor leurs bonbons. Et quel boucan ils font! Je me suis mis pleurer. C'est qu'il m'est gal de regarder des jouets, si je n'ai pas le droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les dcoudre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si a m'amuse... Je ne les aime que s'ils sont moi, et je ne les aime pas s'ils sont ma mre. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme des ttes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai t sage. Je les aime quand j'en ai trop. Tu as un coup de marteau, mon garon! m'a dit ma mre un jour que je lui contais cela, et elle m'a cependant donn une praline. Tiens, mange-la avec du pain. On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leon dans un mot. Ma mre a de ces bonheurs-l, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit tre la loi d'une vie bien conduite et d'un esprit bien rgl. Mange-la avec du pain! Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer btement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! quoi cela t'aurait-il profit! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain. J'aime mieux le pain tout seul. LA SAINT-ANTOINE C'est samedi prochain la fte de mon pre. Ma mre me l'a dit soixante fois depuis quinze jours. C'est la fte--_de--ton--pre_. Elle me le rpte d'un ton un peu irrit; je n'ai pas l'air assez remu, parat-il. Ton pre s'appelle Antoine. Je le sais, et je n'prouve pas de frisson; il n'y a pas l le mystrieux et l'empoignant d'une rvlation. Il s'appelle Antoine, voil tout. Je suis sans doute un mauvais fils. Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon pre, ce qu'elle dit me ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me tte et me gratte; mais je ne me sens pas chang du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C'est pourtant sa fte, samedi. As-tu appris ton compliment? Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon pre et la frotter en y enfonant mon nez-- bien rappropri, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie, que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le dbarrasser tout de suite, et m'en aller reculons, avec des signes d'motion, en murmurant: Quel beau jour! ce moment-l, je commencerai: _Oui, cher papa_... J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bte...--Non, j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne ft point sa fte... La fte de mon pre! Mes inquitudes redoublent, quand ma mre m'annonce que je devrai offrir un pot de fleurs. Comme ce sera difficile! Mais ma mre sait comment on exprime l'motion et la joie d'avoir fliciter son pre de ce qu'il s'appelle Antoine. Nous faisons des rptitions. D'abord, je gche trois feuilles de papier compliments: j'ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j'borgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_, et je fais chaque fois un pt sur le mot allgresse. J'en suis pour une srie de taloches. Ah! elle me cote gros, la fte de mon pre! Enfin, je parviens faire tenir, entre les filets d'or teints de violet et ports par des colombes, quelques phrases qui ont l'air d'ivrognes, tant les mots diffrent d'attitudes, grce aux haltes que j'ai faites chaque syllabe pour les _fioner!_ Ma mre se rsigne et dcide qu'on ne peut pas se ruiner en mains de papier; je signe--encore un pt--encore une claque.-- C'est fini! Reste rgler la crmonie. Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t'avances... Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; --c'est quatre gifles, deux par vase. Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rve que je marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des rouleaux de papier compliment, ce qui me fait mal! L'achat du pot provoque un grand dsordre sur la place du march. Ma mre prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en remue bien une centaine avant de se dcider, et voil que les jardiniers commencent se fcher!--elle a drang les talages, troubl les classifications, brouill les familles; un botaniste s'y perdrait! On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et mme pour son fils--qu'on ne craint pas d'appeler aztque et avorton. Il est temps de fuir. Au bout de la place, ma mre s'arrte et me dit: Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu sais,--s'il veut te donner le granium pour onze sous. Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-l; c'est justement celui qui m'a appel avorton. J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de mme; j'ai l'air de chercher une pingle par terre; je marche les yeux baisss, les cuisses serres, comme un ressort rouill qui se droule mal, et j'offre mes onze sous. Il a piti, ce gros, et il me donne le granium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma mre avec cette fleur, emblme de notre allgresse: _Accepte cette fleur..._ _Qui poussa dans mon coeur._ _Vendredi soir._ Vendredi soir, rptition gnrale, dans le mystre et l'ombre. Mon pre--Antoine--est cens ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout; il a mme hier soir renvers le granium mal cach, et je l'ai vu qui le relevait la sourdine et le refrisait d'un geste furtif. Il a failli marcher sur le compliment raide, gomm, et qui en gardera la cassure. Je l'avais pourtant cach dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, naf comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise. Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit. Comment! c'est ma fte? Avec un sourire, tournant un oeil d'poux vers ma mre: Dj si vieux! Allons, que je vous embrasse! Il embrasse ma mre qui me tient par la main comme Cornlie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette tranant son fils. Elle me lche pour tomber dans les bras de son poux. C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment d'abord et qu'on n'embrassait qu'aprs le pot de fleurs. Il parat qu'on embrasse avant. Je m'avance. Je tiens le granium de onze sous et le rouleau, ce qui me gne pour grimper. Mon pre m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je glisse. Mon pre me rattrape, il est forc de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-mme je ne trouve pas son visage. Quelle position! Puis je sens le granium qui file; il a fil, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture tait un peu souleve. On me chasse dans la chambre coups de pied, et je n'ai pas la joie pure d'embrasser mon pre, d'tre embrass par lui le jour de sa fte; mais je n'ai pas non plus lire le compliment. C'est entendu, bcl, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit. La fte de ma mre ne me produit pas les mmes motions: c'est plus carr. Elle a dclar nettement, il y a de longues annes dj, qu'elle ne voulait pas qu'on ft des dpenses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que coterait le papier d'un compliment! Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la pole de dire a; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le mnage, elle sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous un franc, a fait vingt-quatre sous partout. Quoique je ne songe pas la contredire, mais pas du tout (je pense autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est nergique, trs nergique. Puis les plantes, a crve quand on ne les soigne pas. Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter! La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit, parce que c'est gratis. La messe de minuit! De la neige sur les toits et la crte des murs. Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on patauge dans la boue. C'est triste en haut, sale en bas. Il y a un monde fou chez les charcutiers. On commande du boudin pour la nuit; et notre picier a tu un cochon exprs l'autre soir. L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Nol. Une satane petite queue de cochon m'apparat partout, mme dans l'glise. Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban rose, qui sert faire des signets dans les livres et jusqu' la mche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isole et fadasse au coin d'une oreille violette; la flamme mme des cierges, la fume qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de dnouer; que je visse par la pense un derrire de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la rsurrection du Christ, le bon Dieu, Pre, Fils, Vierge et Cie. J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pense je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde! Je lche ma mre pour aller avec les voisins l'picerie qui est ct de chez nous. Les acheteurs chez notre picire sont des impies. Ils ont attaqu un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc. J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m'ont agaillardi. Leur conversation est poivre comme le reste. Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel et de l'glise, et qu'ils sont tout de mme pleins d'apptit et de gaiet. Encore une rondelle, une hostie l'ail!--Versez toujours, madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph tait cocu 8 Le Fer--Cheval Le Fer--cheval... J'y vais avec ma cousine Henriette. C'est pour voir Pierre Andr, le sellier du faubourg, qu'elle y vient. Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas connatre; car ils s'cartent pour se les confier, et elle les lui dit l'oreille. Je le vois l-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas. Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute borde de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine. C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires. Je m'amuse bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombs. J'en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant! Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers. Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe travers les branches et fait des plaques claires, qui s'talent comme des taches jaunes sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes lastiques comme des fils de fer, avec une tte qui remue toujours;--et surtout cet air frais, ce silence! On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage grelots dans la route blanche, l-bas... coute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi... Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l'horizon et retombe. C'est comme un coup sur la poitrine. Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s'asseyent et causent tout bas. Mademoiselle Balandreau m'loigne, mais je me retourne. Comme ils s'embrassent! LE PLOT Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre. Je vais les y voir, et c'est une fte chaque fois. C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires! Il y a des embrassades et des querelles. Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les oeufs, renversent les ventaires, dpoitraillent les matrones et me remplissent d'une joie pure. Je nage dans la vie familire, grasse, plantureuse et saine. J'aspire plein nez des odeurs de nature: la mare, l'table, les vergers, les bois... Il y a des parfums cres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'chappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel. Et comme les habits sont bien des habits de campagne! Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait un champignon dessous. Des cols de chemise comme des oeillres de cheval, des pantalons ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d'arbre... Les parapluies normes, en coton sang-de-boeuf, les longs btons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes la hussarde... C'est l'arche de No en plein vent, dballe sur un lit de fumier, de paille et de feuillage. La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fracheur. Un homme qui a une tte de belette, la mine triste, qui n'a pas l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanch ou d'un prisonnier libr de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants. Prisonnier? Mendiant? Il appartient, bien sr, cette race. On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque histoire dans sa vie. Il est le fils d'un guillotin ou d'un galrien; ou bien il a lui-mme eu affaire aux gendarmes. Il rde sur la marge des bois, sur le bord de la rivire, dans la montagne. Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il blesse un aigle,--il montre sa bte ou sa niche pour deux sous la ville; pour un morceau de lard dans les villages. J'ai eu peur de lui jusqu'au jour o mon oncle Joseph lui a donn dix sous et lui a parl: Comment a va, Dsoss? Et en s'en allant il a dit: Pauvre bougre! il ne mange pas tous les jours. SUR LE BREUIL J'ai eu bien des motions au Breuil. On a plant une tente de toile comme une grosse toupie renverse, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-l un grand ngre. C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville. Ils ont un lphant et un chameau, une bande de musiciens shakos et tuniques rouges, avec des parements d'or et des paulettes comme des pts. Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les cuyres sont en amazones et les cuyers en gnraux. Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant. Une cuyre a laiss tomber sa cravache. Nous nous sommes jets dix pour la ramasser, et on s'est battu qui la rendrait. L'cuyre riait; son oeil a rencontr le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait... J'veux _la_ revoir, _cette femme_! Puis je reverrai aussi le chameau et l'lphant. Sur l'affiche on les montre qui se mettent genoux, dansent sur deux jambes, dbouchent des bouteilles--avec un clown bariol qui fait le saut prilleux par-dessus. Je les ai revus, tous; et mme le clown m'a donn, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tte dans l'estomac. C'est sur moi qu'il est tomb! --Pas vrai, sur moi! -- preuve qu'il m'a laiss du blanc sur ma veste! --Il ne t'a pas corch, toi,--j'ai du rouge la joue, c'est lui qui m'a fait a! Et de l, dispute qui a t bouscul, blanchi, ensanglant par le clown! Au tour de l'cuyre! Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me regarde... Elle crve les cerceaux, elle dit: Hop! hop! Elle encadre sa tte dans une charpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet. Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown! Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'cuyre. J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisimes. J'irai tout de mme. Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma mre et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grlin. Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu' ce que j'aperoive les lampions qui brlent rouge dans la brume. La musique est rentre dans l'intrieur; on a commenc. J'entends claquer la chambrire travers la toile qui sert de mur. _Elle_ est l! Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour. Je fais le tour du mange, je colle mon oeil des fentes, je me dresse sur mes orteils, m'en casser les ongles; pas un trou pour mon regard de flamme! Par ici... Par ici la toile est plus courte. Elle est dchire prs du poteau, et en dchirant encore un peu... J'ai largi la dchirure, mis le pied--je veux dire pass la tte--dans le chemin qui conduit l'curie. Je suis plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habit! M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des corchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble gure; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai _la_ voir en passant derrire cette grosse bonne. Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je me raccroche ce que je trouve... Un cri!... tumulte! Une femme serre ses jupes, appelle au secours! On croit que le cirque s'croule! J'ai pris la bonne pleine chair, je ne sais o; elle a cru que c'tait le singe ou la trompe gare de l'lphant. On me prend moi-mme par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crottin dans l'curie, on m'interroge, je ne rponds pas! On m'entoure. ELLE est l prs de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir cause de mon nez qui gonfle. Je me retrouve temps la maison pour m'entendre avec madame Grlin, qui m'empchera d'tre fouett,--(oh! Paola!) et qui je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l'lphant dont on a souponn la trompe. Et quand quelquefois je tche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que la mmoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe... 9 Saint-tienne Mon pre a t appel comme professeur de septime Saint-tienne, par la protection d'un ami. Il a d filer _dare-dare_. Ma mre et moi, nous sommes rests en arrire, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc. Enfin nous partons. Adieu le Puy! Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en dcembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux. La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une chancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils trs longs. Une plaisanterie-- laquelle je ne comprends rien--dite par le commis voyageur, lui carte les lvres et lui arrache un bon gros rire. partir de ce moment-l, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent mme des tapes, au grand scandale de ma mre, qui s'carte et manque de m'craser dans mon coin, la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tte. Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois travers les fentres de l'auberge qui se passent les radis-- toujours en riant--et s'allongent des coups de coude. Le commis voyageur offre la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet o il veut. Comme elle est plus gaie que ma mre, celle-l! Que viens-je de dire?... Ma mre est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang garder,--son honneur, Jacques! Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture); elle va Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique la foire. Et tu la compares ta mre, jeune Vingtras! Nous arrivons Saint-tienne. Il fait nuit; mon pre n'est pas l pour nous recevoir. Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des rverbres se dtacher sur ce blanc cru. Ma mre fouille la place d'un oeil qui lance des clairs; elle va et vient, se mord les lvres, se tord les mains, fatigue les employs de questions ternelles. On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pav, si elle persistera longtemps avec ses malles encombrer la porte. J'attends mon mari qui est professeur au lyce. Ils ont l'air de s'en moquer un peu! Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gels, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part ma mre. Jacques! Un Jacques qui inaugure mal notre entre dans cette ville--et elle marmotte entre ses dents qui claquent: Il laisserait sa mre crever de froid, tenez, tandis qu'il se rtirait les cuisses! Mais elle peut se rtir les jambes aussi! Rien ne l'empche, puisqu'on lui a demand si elle voulait se mettre prs du feu. Mon pre arrive tout essouffl. Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage? (Il tend les bras vers ma mre et la manque.) Il se retourne vers moi. Ah! voil Jacques! --Crois-tu pas que je t'en aurais amen un autre? dit ma mre. Mon pre dit: Non, non!--c'est--dire--il ne sait plus trop. Il va pour m'embrasser mon tour, il me rate; comme il a rat ma mre. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers. J'tais avec l'conome, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la diligence... On ne lui rpond rien, rien, rien! Nous prenons un fiacre pour nous rendre la maison. Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon pre regarde la portire, ma mre s'est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende tourner mes os, virer ma tte. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie; ce moment le parapluie m'chappe--je me penche pour le rattraper; mon pre se tournait--_pan! _--Nous nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure. Le sourire jaune reparat sur la face de mon pre; des changements visibles s'oprent sur la mienne. C'tait la lutte de l'oeuf dur contre l'oeuf mollet. Mon pre a pu supporter le choc et il sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est pesant comme une maison. Mon pre tend sa main dans l'obscurit, pour tter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va le gner tout l'heure; il tend la main, c'est mon nez qu'il attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme sa dignit ou meilleur ma sant de rester un instant sur ce nez qu'il a l'air de bnir ou de consulter. De ma mre on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de soie: ce sont ses ongles qui en veulent sa ceinture. Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c'et t un prsage; pour mon pauvre pre, c'en tait un aussi; il annonait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet. La maison o la voiture nous descend fait le coin de la rue. L'entre est misrable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi laquelle il manque des membres. Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds--ce qui gne tout le monde. Il semblait qu'on devait rester muet jusqu' la fin des sicles. Mon pre fait l'affair. Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou l. Tiens-toi la rampe. Il joue avec la clef pendue son petit doigt; le geste est isol et saugrenu comme un geste de bb. Je tranais le parapluie. Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mre, c'est du maladroit par-ci, du nigaud par-l; elle crie, je reois une gifle. Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mre est contente quand elle me donne une gifle,--cela l'moustille, c'est le frtillement du hoche-queue, le plongeon du canard,-- elle s'tire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une mre de le sentir sa porte et de se dire: c'est lui, c'est mon enfant, mon fruit, cette joue est moi,--clac! Mais non. Elle a les bras croiss et les garde cachs sous son chle... Allons! Elle n'est pas dispose la bonne humeur. Mon pre use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte ferme, dans le corridor que glace le vent, avec ma mre et moi contre le mur comme des habits de la Morgue. Jamais moment ne m'a paru plus long. Enfin une des chimiques prend, et mon pre peut introduire la clef dans la serrure... Nous entrons dans une pice immense o arrive, par des croises normes, la lumire d'un rverbre qui clignote dans la rue. Elle tombe en plein sur ma mre, qui se tient immobile et muette, avec la rigidit d'une morte, l'insensibilit d'un mannequin et la solennit d'un revenant. .................................... Mais je sauve toujours les situations avec ma tte ou mon derrire, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs. Je me sens tout d'un coup dgringoler, je tombe! Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on s'aperoit en se penchant vers moi, comme sur un problme. Je dconcerte les mathmaticiens par l'imprvu de mes oprations.-- C'est ma mre tout d'un coup rappele l'amour de son fils, par cette chute tournure de mystification, qui remarque la premire cette peau d'orange. Elle croise ses bras et avance sur mon pre: On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!... Et elle trpigne, trpigne... Je ne sais ce que cela veut dire. Je suis terre, forc de lever la tte pour voir tout ce qui se passe; ma situation d'historiographe ressemble celle d'un cul-de-jatte qu'on a port l et laiss tomber comme un sac trop lourd. Je ne veux pourtant pas mourir cette place! Puis je ne dois pas couter ma mre qui est debout, dans cette position indiffrente, m'isolant d'elle avec l'apparence du mpris; Jacques, tu as trop tard dj! Relve-toi, et mets-toi entre le discours de ta mre et l'effroi de ton pre. Relve-toi, fils ingrat. Mais non, non! J'ai voulu bouger... je ne puis... Je suis tomb sur une gravure et j'ai cass le verre. On est forc de reconnatre des lsions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui tranent sur le plancher servent de prtexte mon pre--et ma mre aussi--pour entrer dans des mouvements nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de mme d'avoir drang ce silence, _cass la glace_, et ma famille en arrache les morceaux. On me lave comme une ppite; on me sarcle comme un champ. L'opration est minutieuse et faite avec conscience. Dans le hasard de l'chenillage, les mains se rencontrent, les paroles s'appellent; on se rconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois mme que mon pre fait traner le sarclage pour laisser la colre de sa femme le temps de tomber tout fait. Je saigne bien un peu; je suis tantt quatre pattes, tantt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les piquants se prsentent; mais je sens que j'ai rendu service ma famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas? Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas: Voyez si Dieu est fin et s'il est bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'poux et l'pouse qui se fchaient? Il a pris le derrire d'un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le sige du raccommodement. On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catchisme. J'en fus malade, j'eus la fivre. Mais l'orage avait t apais: on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une raison pour l'arrive tardive la diligence; on mit les compresses sur la colre; on m'en mit aussi ailleurs. On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il parat qu'il y avait un mystre, tout de mme... Mon pre avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je le sus en l'entendant causer avec un collgue, qui vint le voir, un moment o ma mre, fatigue par le voyage, l'attente, l'orage et surtout l'chenillage, faisait un somme. Vous direz ceci, je dirai cela. Nous prviendrons Chose.-- Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnatre dans la rue.--Il n'y a pas de danger, au moins? J'entendais tout de mon lit, o je reposais plat ventre, un peu de ct, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_ signifiait. 10 Braves gens Je pourrais peine dire comment tait fait l'appartement dans lequel nous entrmes, ainsi que je l'ai cont, avec bris de cadre, clignotement de rverbre et raccommodement posthume--si posthume est le mot. peine tions-nous installs, qu'un grand vnement arriva. Ma mre dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,-- celle de la tante Agns peut-tre, et je restai seul avec mon pre. C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais l, je suis libre, et je vis au rez-de-chausse avec les petits du cordonnier et ceux de l'picire. J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue. On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frre ressemble mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c'est moi qui attache les rubans sa canne et brosse sa redingote de crmonie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge. Je suis presque de la famille. Mon pre m'a mis en pension chez eux; il dne je ne sais o, au collge sans doute, avec les professeurs d'lmentaires. Moi, j'avale des soupes normes, dans des cuelles brches, et j'ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le _chevreton_. Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon enfant: tout a travaille, mais en jacassant; tout a se dispute, mais en s'aimant. On les appelle les Fabre. L'autre famille du rez-de-chausse, les Vincent, sont piciers. Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma mre mprise parce qu'ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre. Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois, vtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est rest que deux heures, et est reparti. Il parat qu'ils sont spars--judiciairement, je ne sais pas ce que c'est--et il vit en Afrique, en _Algre_, dit Fabre. Il tait venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-l! Il s'en fallait de tout; on l'entendait qui disait: Non; non, d'une voix dure, travers la porte--et le petit Vincent qui pleurait: Je veux rester avec maman! --Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui l. Un pistolet! un cheval! Si mon pre m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de ma mre! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote olives et le chapeau tuyau de pole, quel soupir de joie j'aurais pouss!-- la porte seulement--de peur que ma mre ne m'entendt et ne voult me reprendre!... Oh! oui, je serais parti! Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux jupes. Il y eut encore du bruit... le pre qui se fchait, la mre qui parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus. Il me fit de la peine tout de mme. Je le vis qui se cachait au coin de la rue; il regardait la maison d'o il sortait, o taient sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je crus m'apercevoir qu'il pleurait. Je trouve des pres qui pleurent, des mres qui rient; chez moi, je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est qu'aussi mon pre est un professeur, un homme du monde, c'est que ma mre est une mre courageuse et ferme qui veut m'lever comme il faut. Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable. Vous tes insupportables, Jacques, Ernest... C'est la mre Vincent qui veut faire la mchante et qui ne peut pas; c'est le pre Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux. Insupportables! Ah! si je vous y reprends! On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours. Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lchaient de sales; mais on disait d'eux: Bons comme le bon pain, honntes comme l'or. Je respirais dans cette atmosphre de poivre et de poix, une odeur de joie et de sant; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus; ils balanaient les hanches et tenaient les doigts carquills, parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le mtier qui veut a, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'tre ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie o l'on n'avait peur ni de sa mre ni des riches, o l'on n'avait qu' se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour. Puis, on avait de belles alnes pointues. On voyait luire sous la main le museau allong d'une bottine, le talon cambr d'une botte, et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez. Braves gens! Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumne. Ce n'tait pas comme chez nous. Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mre dire qu'il ne fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient, ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivire, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu'il me tombt du chagrin sur le coeur, comme un poids. Mais comment cela se fait-il cependant? Madame Vincent tait contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait: Il a bon coeur! Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donn l'homme au burnous blanc. Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mre Vincent et la mre Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y rflchissais. Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumne, parce que cela faisait plaisir leur petit coeur. Ma mre avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle touffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinait;--vous croyez que cela ne lui cotait pas!--Il lui arriva mme de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main hsita plus d'une fois; elle dut prendre son pied. Plus d'une fois aussi elle recula l'ide de meurtrir sa chair avec la mienne; elle prit un bton, un balai, quelque chose qui l'empchait d'tre en contact avec la peau de son enfant, son enfant ador. Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'hrosme des sentiments qui guidaient ma mre, que je m'accusais devant Dieu de ma dsobissance, et je disais bien vite deux ou trois prires pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais trs peu de temps moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest, Charles ou Barnab, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, propos de bottes ou de marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot vider pour aider la boutique ou l'choppe, le travail ou la rigolade. Nous allions au second faire enrager la femme du pltrier. La pltrire tait une grande blonde, l'air trs doux, fort propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n'tait pas l; mais, ds qu'elle l'entendait, il fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours madame Vincent d'avoir un enfant, qu'elle avait peur que ce ne ft pas encore pour cette fois, que cela dsesprait son mari. Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait ce moment, elle se taisait; mais lui, en manire de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu' la racine de ses cheveux ples: elle essayait de sourire tout de mme, mais elle semblait doucement gne. Vous avez du pltre ici (il montrait une place blanche) et de l'dredon l--(il enlevait une petite plume sur l'paule, et hochait la tte en rigolant). --Ce M. Fabre!... --Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux. J'tais l, quand il lcha ce: On ne les trouve pas sous les choux. Le mot m'entra dans l'oreille comme une alne et s'y attacha comme de la poix. M'a-t-on gar? Ma mre est revenue. L'affaire d'hritage s'est arrange, je ne sais trop comment. Je suis retomb sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours o elle est absente par hasard. Mais le mardi gras, la femme d'un collgue est venue la prendre l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de got!--et en mme temps pour passer la journe. Ma mre n'a pas eu le temps de m'enfermer. Je suis mon matre, un mardi gras! Ce jour-l, c'est la coutume que dans chaque rue on lve une pyramide de charbon, un bcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une mche laquelle on met le feu le matin. On avait dit que ceux de la rue ct devaient venir dmolir notre difice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche; on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris et saisi. Je suis de garde un des premiers. Voil que je crois reconnatre le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derrire la porte de l'glise... Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je serai dbord, tourn.--Que dira le fils de l'aubergiste, et toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me dfends pas en hros? Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lanant au hasard du ct des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets ferms! Je fouille l'aventure comme on fouille avec le canon.-- Je me figure que je suis au sige d'Arbelles ou Mazagran.--Si j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle de Mazagran est toute frache. On ne parle que de cela et du capitaine Lelivre. Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom! Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville. On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie toujours ma fronde, mais je commence me demander comment finira le sige. J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans une chambre; j'ai peut-tre tu quelqu'un. On ne riposte pas! Je me suis donc tromp; on n'attaquait point.--Je vais tre pris, jug, mon pre perdra sa place. Que faire? J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer? Je le puis peut-tre, la place est dserte, en filant gauche... Je prends ma course. Qu'ai-je donc? Je suis tomb. On m'entoure. J'ai le bras cass. M. Dropal, le mdecin passe, on l'arrte. Que va-t-il dire? Si par hasard ce n'tait rien, que deviendrais-je? Comment oser rentrer devant ma mre. Et les lapids, que me feront-ils? Le mdecin hoche la tte avec un ah! qui est triste. Je fais l'vanoui pour mieux l'entendre. C'est grave, c'est grave! Dieu soit lou! Qu'on aille vite dire ma mre que c'est grave, pour qu'elle ne pense pas me gronder et me rosser! C'tait grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne mritais: on dit que j'ai la langue coupe! Comme c'est commode! pas d'explication donner; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apais quand je serai guri. Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point ds que je le pus. Je voyais bien qu' mesure que je gurissais, ma mre faisait des additions. Dj pour deux francs de diachylum[2]! Brave femme qui voulait l'conomie dans son mnage, et n'oubliait jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l'hpital et l'chafaud. Moi, je me dsolais l'ide que j'allais gurir! J'apprhendais le moment o je serais point pour tre corrig, quoique je n'eusse pas besoin d'une roule pour n'avoir pas envie de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau sige, une nouvelle chute, un flot si terrible d'motions. J'aurais voulu que ma mre le st, que mon pre le comprt, et l'on ne m'aurait peut-tre pas frapp. On ne me frappa pas--on fit pire. On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par l. Au surplus, il y avait longtemps que ma mre tait jalouse et honteuse; elle souffrait de me voir traner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m'en dtacher. Seulement elle tait bavarde, la mre Vingtras, et on l'coutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-tre qu'elle leur tait suprieure, cette dame chapeau; en tout cas, ils lui prtaient une oreille complaisante, et l'on cartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher. Elle voulait que son Jacques ne frayt plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire. Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de mnager la chvre et le chou. Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se brouilla point pourtant. Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a dj assez souffert, le pauvre enfant. --Oh oui, dit la mre Fabre qui pensait qu'une approbation-- mme de savetire--, ferait pencher la balance du ct du pardon. --Aussi je ne veux pas le battre. J'entendais la conversation, non pas que je l'coutasse, mais j'tais derrire la porte; ma mre le savait et voulait peut-tre que je l'entendisse. C'tait la premire sortie: j'tais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu ple; ma mre savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin--car c'tait de la vache.--C'est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les grandes personnes. J'tais donc soutenu seulement par un peu de vache dtrempe; j'avais encore le dtraquement de la chute, et ma tte me semblait vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui brlaient. On ne voulait pas me battre! On voulait faire plus. Je ne veux pas le battre, reprit ma mre, mais comme je sais qu'il se plat bien avec vos fils je l'empcherai de les voir; ce sera une bonne correction. Les Fabre ne rpondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les rsolutions de la femme d'un professeur de collge, et ils taient au contraire tout confus de l'honneur qu'on faisait leurs gamins, en ayant l'air de dire qu'ils taient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, prfrait. Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mre avait devin o il fallait me frapper, ce qui faisait mal mon me. J'ai quelquefois pleur tant petit; on a rencontr, on rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulire amertume du chagrin que j'eus ce jour-l. Il me sembla que ma mre commettait une cruaut, tait mchante. Tout malade encore, presque estropi, enferm depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fivre, j'avais besoin de causer des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire. Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant moi dans l'escalier, et m'avaient dit avec affection: Comme tu es ple!... Il y avait dans leur voix de l'motion, presque de l'amiti. Braves petits garons, saine niche de savetiers, marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mre aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut guri. 11 Le lyce Mon pre tait donc professeur de septime, professeur lmentaire, comme on disait alors. J'tais dans sa classe. Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe tait prs des latrines, et ces latrines taient les latrines des petits! Pendant une anne j'ai aval cet air empest. On m'avait mis prs de la porte parce que c'tait la plus mauvaise place, et en ma qualit de fils de professeur, je devais tre l'avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger... ct de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand prfet, et qui cette poque-l tait un affreux garnement, fort drle du reste, et pas mauvais compagnon. Il faut bien qu'il ait t vraiment un bon garon, pour que je ne lui aie pas gard rancune de deux ou trois brles que mon pre m'administra, parce qu'on avait entendu de notre ct un bruit comique, ou qu'il tait parti d'entre nos souliers une fuse d'encre. C'tait mon voisin qui s'en payait. Chaque fois que je le voyais prparer une farce, je tremblais; car s'il ne se dnonait pas lui-mme par quelque imprudence, et si sa culpabilit ne sautait pas aux yeux, c'tait moi qui la gobais; c'est--dire que mon pre descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois. Il fallait qu'il prouvt qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il n'avait pas de prfrence. Il me favorisait de roules magistrales et il m'accordait la prfrence pour les coups de pied au derrire. Souffrait-il d'tre oblig de taper ainsi sur son rejeton? Peut-tre bien, mais mon voisin, le farceur, tait fils d'une autorit.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c'tait se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants trois boutons, frais comme du beurre. Pour se mettre l'aise, mon pre feignait de croire que j'tais le coupable, quand il savait bien que c'tait l'autre. Je n'en voulais pas mon pre, ma foi non! je croyais, je sentais que ma peau lui tait utile pour son commerce, son genre d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa! Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonne) dans ce milieu de moutards malins, tout disposs faire souffrir le fils du professeur de la haine qu'ils portaient naturellement son pre. Ces roules publiques me rendaient service; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m'aurait plaint plutt, si les enfants savaient plaindre! Mon apparence d'insensibilit d'ailleurs ne portait pas la piti; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme; mais quand c'tait fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n'tais de la sorte ni un _patiras _ni un pestifr; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chanard qu'un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne rpondais: a n'est pas moi. Puis j'tais fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du _moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m'tais battu,--_j'y avais fait_ avec Rose qui tait le plus fort de la cour des petits. On appelait cela _y faire_. Veux-tu _y faire_, en sortant de classe? Cela voulait dire qu' dix heures cinq ou quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une trpigne dans la cour du Coq-Rouge, une auberge o il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans tre vu. J'avais inflig Rose quelques atouts qui avaient fait du bruit --sur son nez et au collge.--Songez donc! j'avais l'autorisation de mon pre. Il avait eu vent de la querelle--pour une plume vole--et vent de la provocation. Rose ne tenait par aucun fil l'autorit. Il y avait plus; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille partir avec l'administration. Je pouvais _y faire_. Et chaque coup de poing que je lui portais, ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une esprance dans le champ de l'avancement paternel. Grce cette bonne aventure, j'chappai au plus pouvantable des dangers, celui d'tre--comme fils de professeur--perscut, isol, cogn. J'en ai vu d'autres si malheureux! Si cependant mon pre m'avait dfendu de me battre; si Rose et t le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, tre battu?... On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur... Puis les principes! Que deviendrait une socit, disait M. Beliben, une socit qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un haricot... J'eus la chance de tomber sur Rose. O qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez reoive mes sincres remerciements: _Calice narines, sang de mon sauveur,_ _Salutaris nasus, encore un baiser!_ ... J'ai t puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roul sous la pousse d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui passait par l, et qui est tomb derrire par-dessus tte! Il s'est fait une bosse affreuse, et il a cass une fiole qui tait dans sa poche de ct; c'est une topette de cognac dont il boit-- en cachette, petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il semblait faire une prire, et il se frottait dlicieusement l'estomac.--Je suis cause de la topette casse, de la bosse qui gonfle... Le pion s'est fch. Il m'a mis aux arrts;--il m'a enferm lui-mme dans une tude vide, a tourn la clef, et me voil seul entre les murailles sales, devant une carte de gographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir o il y a des ronds blancs et la binette du censeur. Je vais d'un pupitre l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer la place, et les lves ont dmnag. Rien, une rgle, des plumes rouilles, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lzard, une agate perdue. Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'corche les ongles essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la rgle, en cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde le titre: ROBINSON CRUSO. Il est nuit. Je m'en aperois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre?--quelle heure est-il? Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se mlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien. J'ai le cou bris, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse; je suis rest pench sur les chapitres sans lever la tte, sans entendre rien, dvor par la curiosit, coll aux flancs de Robinson, pris d'une motion immense, remu jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment o la lune montre l-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'le, et je vois se profiler la tte longue d'un peuplier comme le mt du navire de Cruso! Je peuple l'espace vide de mes penses, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes; debout contre cette fentre, je rve l'ternelle solitude et je me demande o je ferai pousser du pain... La faim me vient: j'ai trs faim. Vais-je tre rduit manger ces rats que j'entends dans la cale de l'tude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes! Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade! Clic, clac! on farfouille dans la serrure. Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages? C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait _oubli_, et qui vient voir si j'ai t dvor par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangs. Il a l'air un peu embarrass, le pauvre homme!--Il me retrouve gel, moulu, les cheveux secs, la main fivreuse; il s'excuse de son mieux et m'entrane dans sa chambre, o il me dit d'allumer un bon feu et de me rchauffer. Il a du thon marin dans une timbale et peut-tre bien une goutte de je ne sais quoi, par l dans un coin, qu'un ami a laisse il y a deux mois. C'est une topette d'eau-de-vie, son pch mignon, sa marotte humide, son dada jaune. Il est forc de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon,--poisson d'Ocan,--la goutte--salut du matelot--et du feu,--phare des naufrags. Je me rejette dans le livre que j'avais cach entre ma chemise et ma peau, et je le dvore--avec un peu de thon, des larmes de cognac--devant la flamme de la chemine. Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y a dix ans que j'ai quitt le collge; j'ai peut-tre les cheveux gris, en tout cas le teint hl.--Que sont devenus mes vieux parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur enfant perdu? (C'tait l'occasion pourtant, puisqu'ils ne l'embrassaient jamais auparavant.) ma mre! ma mre! Je dis: ma mre! sans y penser beaucoup, c'est pour faire comme dans les livres. Et j'ajoute: Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir! Je la reverrai, _si Dieu le veut._ Mais quand je reparatrai devant elle, comment serai-je reu? Me reconnatra-t-elle? Si elle allait ne pas me reconnatre! N'tre pas reconnu par celle qui vous a entour de sa sollicitude depuis le berceau, envelopp de sa tendresse, une mre enfin! Qui remplace une mre? Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne! Ne pas me reconnatre! mais elle sait bien qu'il me manque derrire l'oreille une mche de cheveux, puisque c'est elle qui me l'a arrache un jour. Ne pas me reconnatre; mais j'ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m'a empch de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconnatra; il me sera donn d'tre encore aim, battu, fouett, pas gt! Il ne faut pas gter les enfants. Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est crie: Te voil donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre jusqu' deux heures du matin, brler la bougie, tenir la porte ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bille encore! devant sa mre! --J'ai sommeil. --On aurait sommeil moins! --J'ai froid. --On va faire du feu exprs pour lui,--brler un fagot de bois! --Mais c'est M. Doizy qui... --C'est M. Doizy qui t'a oubli, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais pas fait tomber, il n'aurait pas eu te punir, et il ne t'aurait pas oubli. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voil ce qui me reste d'une bougie que j'ai commence hier. Tout a pour veiller en se demandant ce qu'tait devenu monsieur! Allons, ne faisons pas le gel,--n'ayons pas l'air d'avoir la fivre... Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, a te gurirait peut-tre... Je ne croyais pas tre tant dans mon tort: en effet, c'est ma faute; mais je ne puis pas m'empcher de claquer des dents, j'ai les mains qui me brlent, et des frissons qui me passent dans le dos. J'ai attrap froid cette nuit sur ces bancs, le crne contre le pupitre; cette lecture aussi m'a remu... Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise. te-toi de l, me dit ma mre en retirant la chaise. On ne dort pas midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant? --Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigu, parce que je n'ai pas repos dans mon lit. --Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas _vagabonder_. --Je n'ai pas vagabond... --Comment a s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort sa mre prsent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leons pour ce soir? Oh! l'le dserte, les btes froces, les pluies ternelles, les tremblements de terre, la peau de bte, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les temptes, des cannibales, --mais pas les leons pour ce soir! Je grelottai tout le jour. Mais je n'tais plus seul; j'avais pour amis Cruso et Vendredi. partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu la posie des rves, et mon coeur mit la voile pour les pays o l'on souffre, o l'on travaille, mais o l'on est libre. Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_! Je m'occupai de savoir qui il appartenait; il tait un lve de quatrime qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la _Vie de Cartouche_, avec des gravures. Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non! Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur gnral et lui confie l'histoire d'un crime. Il m'est pnible de faire cette confession, mais je le dois l'honneur de ma famille, au respect de la vrit, la Banque de France, moi-mme. J'ai t _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de dsesprer des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque impntrable et que nulle main n'a russi arracher. Je me dnonce moi-mme, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amen cette honte, et avec quel cynisme j'entrai dans la voie du dshonneur. Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes camarades--treize ans et les cheveux rouges--tait l qui les possdait... Il mit s'en dessaisir des conditions infmes; je les acceptai... Je me rappelle mme que je n'hsitai pas. Voici quelles furent les bases de cet odieux march. On donnait au collge de Saint-tienne, comme partout, des exemptions. Mon pre avait le droit d'en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque tude; il allait dans chacune tour de rle, et il pouvait infliger des punitions ou dlivrer des rcompenses. Le garon qui avait les livres gravures consentit me les prter, si je voulais lui procurer des exemptions. Mes cheveux ne se dressrent pas sur ma tte. Tu sais faire le paraphe de ton pre? Mes mains ne me tombrent pas des bras, ma langue ne se scha pas dans ma bouche. Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prte la _Vie de Cartouche_. Mon coeur battait se rompre. Je te la donne! Je ne te la _prte_ pas, je te la _donne_... Le coup tait port, l'abme creus; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu la vie de socit, je me rfugiai dans le faussariat. J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose mesurer, j'ai bourr de signatures contrefaites ce garon, qui avait, il est vrai, conu le premier l'ide de cette criminelle combinaison, mais dont je me fis, tte baisse, l'infernal complice. ce prix-l, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-mme; --il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait mme entretenir des grenouilles derrire des dictionnaires. J'aurais pu avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'tais capable de dshonorer le nom de mon pre pour pouvoir lire, parce que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je n'avais pu rsister cette tentation-l, je m'tais jur de rsister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitis d'aveux. Et n'est-ce point assez d'avoir tromp la confiance publique, imit une signature honorable et honore, pendant deux ans! Cela dura deux ans. Nous nous arrtmes, las du crime ou parce que cela ne servait plus rien; j'ai oubli, et nul ne sut jamais que nous avions t des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfivre, que le remords plit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n'empche pas de jouer la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derrire des hannetons. Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est peut-tre un remde, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air si ouvert, que pendant cette priode du faussariat. Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais pens aux billets: c'est peut-tre que j'avais autre chose faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez moi; mais si la contrefaon des exemptions mne au bagne, je devrais y tre. Et qui dit que je n'irai pas? 12 Frottage--Gourmandise--Propret On me charge des soins du mnage. Un homme doit savoir tout faire. Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes laver, un coup de balai donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une cuelle, un verre. Ma mre crie que je l'ai fait exprs, et que nous serons bientt sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas. Une fois, je me suis coup le doigt--jusqu' l'os. Et encore il se coupe! fait-elle avec fureur. Le malheur est qu'elle a une mthode... comme Descartes, dont M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des bouquets avec des pluchures. Pas pour deux liards d'ide. Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l'eau ou la poussire, en se balanant un peu, minaudire et souriante. Ah! je n'ai pas cette grce, certainement! Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble. Elle fait: Han! comme un mitron; elle geint faire pousser des pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos! Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me prcipite contre la rampe, et je mange le bois, je dvore le vernis. Jacques, Jacques! tu es donc fou! En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie flottante... Jacques, veux-tu bien finir! Il nous dmolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire! Je suis fort embarrass:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que j'appuie trop. Je n'ai pas deux liards d'ide. C'est vrai, je le sens. Pas mme capable de faire la vaisselle avec grce! Que deviendrai-je plus tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J'irai dner la campagne pour laisser les restes dans l'herbe. (Serais-je pote? J'aime dner dans la prairie!) C'est que je n'aurai pas laver d'assiettes, et Dieu ne m'obligera pas enlever les crottes des petits oiseaux. Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me met un tablier comme une bonne. Mon pre reoit quelquefois des visites de parents, de mres d'lves, et l'on m'aperoit travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnat et on ne sait quoi s'en tenir, on ne sait pas si je suis un garon ou une fille. Je maudis l'oignon... Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans tre malade. J'ai le dgot de ce lgume. Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'coutais_, je me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur, --ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur. Il faut _se forcer_, criait ma mre. Tu le fais exprs, ajoutait-elle comme toujours. C'tait le grand mot. Tu le fais exprs! Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisime, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montr par l qu'on vient bout de tout, que la volont est la grande matresse. Ds que je pus manger du hachis aux oignons sans tre malade, elle n'en fit plus-- quoi bon? c'tait aussi cher qu'autre chose et a empoisonnait. Il suffisait que sa mthode et triomph,--et plus tard, dans la vie, quand une difficult se levait devant moi, elle disait: Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques! Et je me souvenais trop. J'aimais les poireaux. Que voulez-vous?--Je hassais l'oignon, j'aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d'un criminel, comme on enlve la coupe de poison un malheureux qui veut se suicider. Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant. --Parce que tu les aimes, rpondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils et de passions. Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores. Aimes-tu les lentilles? --Je ne sais pas... Il tait dangereux de s'engager, et je ne me prononais plus qu'aprs rflexion, en ayant tout balanc. Jacques, tu mens! Tu dis que ta mre t'oblige ne pas manger ce que tu aimes. Tu aimes le gigot, Jacques. Est-ce que ta mre t'en prive? Ta mre en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne. Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on? On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons, c'est sacr--tu en as deux portions au lieu d'une. Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot son enfant? Qui? parle! C'est ta mre--comme le plican blanc! Tu le finis, le gigot-- toi l'honneur! Dcrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empcherai, va! Entends-tu, c'est ta mre qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d'en prendre ta faim, elle ne veut pas borner ton apptit... Tu es libre, il en reste encore, ne te gne pas! Mais Dieu se reposa le septime jour! voil huit fois que j'y reviens, j'ai un mouton qui ble dans l'estomac: grce, piti! Non, pas de grce, pas de piti! Tu aimes le gigot, tu en auras. As-tu dit que tu l'aimais! --Je l'ai dit, lundi... --Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la dernire bouche! J'espre que tu t'es rgal?... C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon pre touchait ses appointements. Ils y gotaient deux fois; je devais finir le reste--en salade, la sauce, en hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie; mais la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais des blements et je ptaradais quand on faisait prou, prou. Le bain!--Ma mre en avait fait un supplice. Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me rcurer fond, que tous les trois mois. Elle me frottait outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait... J'ai bien dtest la propret, grce ce savon de Marseille! On me nettoyait hebdomadairement la maison. Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait fourbi le samedi; le dimanche on me passait la dtrempe; ma mre me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galate, et je devais comme Galate--fuir pour tre attrap, mon beau Jacques! Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du mme coup, nu comme un amour, cul-de-lampe lger, ange du dcrott. Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux ttes de veau. J'avais leur reflet bleutre, fade et mollasse; mais j'tais propre, par exemple! Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon... Le petit tortillon tait enfonc si vigoureusement que j'en avais les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'tais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte. La propret avant tout, mon garon! tre propre et se tenir droit, tout est l. Je suis propre comme une casserole rtame. Oui, mais je ne me tiens pas droit. C'est--dire que pendant que j'apprends mes leons, je m'endors souvent, et je me cache la tte dans les bras, le dos en rond. Ma mre veut que je me tienne droit. Personne n'a encore t bossu dans notre famille, ce n'est pas toi qui vas commencer, j'espre! Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'tre bossu, elle m'en terait du coup l'envie. 13 L'argent M'man! J'ai mal. --Ce sont les vers, mon enfant! --Je sens bien que j'ai mal. --Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!... Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon pre, fais la culbute! L'argent!--les rentes! On me promet, comme tous les gamins, des rcompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite picette blanche. On me la donne?... Non, ma mre m'aime trop pour cela. Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir. Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez. C'est pour toi, disait ma mre en me faisant voir la pice et avant de la glisser dans le trou! Je ne la revoyais plus! Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme! C'est le remplaant cach dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pices et les gros sous que d'autres, mes copains, dpensent le dimanche et les jours de foire, en entres aux baraques, cigares paille, canons en cuivre. Toujours sage, donnant la leon sans pdantisme, ma mre, qui marchait avec son sicle, m'inspirait ainsi la haine des _armes permanentes _et me faisait rflchir sur _l'impt du sang_. Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dpensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme. C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu! Elle avait mme une parole de tristesse et un accent de compassion l'gard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dpensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embosss sans que cela part. Et pourquoi! disait-elle en se parlant elle-mme et arrivant jusqu' l'impit. C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il t'a pargn, toi, reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu'il n'y avait pas de gibbosit et qu'elle pouvait, qu'elle devait,--c'tait son rle de mre--continuer nourrir le remplaant dans le fond de la tirelire... Et moi, dfiant, ingrat, dsirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n'tre pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satane tirelire. Les inspecteurs gnraux vont arriver dans quelque temps. Mon pre reinte les lves et convoque les forts pour prparer l'inspection. Il leur distribue les rles. Il demandera celui-ci ce passage, celui-l cet autre. Tribouillard, vous avez le _que retranch_[3].--Caillotin, l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophtes_. --M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezchiel?_ Ma mre se frappe le front, comme Andr Chnier. Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici ce que l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira. Elle m'a montr de _l'or_; c'est une pice de vingt sous. Oh! pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part d'une mre? Il se livr un combat en moi-mme--pas trs long. Pour moi tout seul? J'achterai ce qu'il me plaira avec? Je les donnerai un pauvre, si je veux? Les donner un pauvre!--ma mre chancelle; ma folie l'pouvante et pourtant elle rpond la face du ciel: Oui, elle sera toi. J'espre bien que tu ne la donneras pas un pauvre! Mais c'est une rvolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui ft moi, pas mme ma peau. Je lui fais rpter. _Minuit._ Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour tre premier,--et je pioche, je pioche! Le samedi arrive. Le proviseur entre. Les lves se lvent; le professeur lit: Thme grec. --Premier: Jacques Vingtras. Eh bien? dit ma mre en arrivant. --Je suis premier. --Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade. La pachade est une espce de pte ptrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mre m'a prsent comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une pice de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mre fait l'affaire pour la pachade et me montre un oeuf tout crott en me disant: J'espre qu'il est gros! Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagns, oui ou non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-tre que je les lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oubli? Je vois bien un peu de gne, cette coquetterie de l'oeuf, la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle tient peut-tre garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler la mre ce qu'elle a promis. Maman, et mes vingt sous? Elle ne me rpond pas de suite; mais, venant moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espigle et charmante, en montrant le gros oeuf crott: Jacques, veux-tu faire crdit ta mre?... Il y a dans l'accent toute la dignit d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grce au vainqueur. Elle ne dfend pas sa bourse, la voil!--Les vingt sous sont sur la table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps. Oui, ma mre, je vous fais crdit. Oh! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir rparer une brche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans me rien dire, en ayant l'air plutt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vtre, vous m'intressez dans les affaires, vous me faites l'associ de la maison! Merci! Et elle s'entend en affaires, ma mre; elle sait comment on fait rapporter l'argent; car elle m'a racont, bien souvent, qu' quatre ans, elle pouvait dj gagner sa vie. Elle a commenc par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui avait donns, parce qu'elle avait gard les oies. Elle a engraiss le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mre. Elle a revendu cet agneau et s'est procur un veau, toujours du mme ge. Ds qu'il y avait dans une curie, une table, un chenil, quelque bte en travail, on voyait accourir ma mre qui attendait, curieuse des phnomnes de la nature, avec son argent tout prt dposer cus sur bonde, monnaie sous ventre. Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas acheter un lapereau la mamelle pour gagner avec l'argent un veau au dbarqu. Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous refuser au remplaant et donner aux chevaux de bois. Il s'agissait encore d'tre _premier _deux ou trois fois avant le bal du proviseur. Je dcrochai de nouveau la timbale. J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien demand: _Elle sera pour moi? Je la garderai_. J'avais indiqu que je ne voulais pas joindre cette somme celle que j'avais dj dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en met pas sept. _Je la garderai?_ --_Tu la garderas._ Ma mre ne manqua pas sa promesse. On me remit les quarante sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller sur les chevaux de bois, ma mre me rappela le contrat: Tu m'as dit que tu les _garderais_! Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pice, j'aurais affaire elle. Comme je protestais: Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que a, mon garon! Je ne pouvais pas le nier; j'tais cras par moi-mme. Je m'tais suicid avec ma propre langue. J'en fus rduit traner ces quarante sous comme une plaque d'aveugle. Tous les soirs, ma mre demandait les voir. Un jour je ne pus les lui montrer!... J'tais all sur la place Marengo, dans un bazar treize, _tout _ treize! J'achetai une paire de bretelles pattes. Elles taient rose tendre! peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'tendue. La pice tait entame: j'avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mre?--Perdu pour perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout. Jouir...--aprs moi, le dluge! Je commenai par m'enfoncer dans une alle o je me dshabillai pour mettre mes bretelles. Aprs quelques tentatives inutiles, toujours drang et regard de travers par des gens tonns de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retir, le premier que je trouverais. Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu une si grosse somme ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches.--Patatras! les sous roulent terre,--mme ailleurs! C'est horrible. Je n'ai retrouv qu'un franc deux sous. Je perds la tte... Je m'approche d'un des jeux qui sont installs place Marengo: Trois balles pour un sou! On gagne un lapin. Je prends la carabine, j'paule et je tire... Je tire les yeux ferms, comme un banquier se brle la cervelle. Il a gagn le lapin! C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-l, les enfants apprennent tirer trois ans et qu' dix ans il y en a qui cassent des noisettes vingt pas. Il faut lui donner le lapin! Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il ne donne pas le lapin qui est l et qui broute. Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte. Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m'chapper tout l'heure. Comme dans toutes les luttes, chaque ct a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le Suisse--et je sens toute la responsabilit qui pse sur ma tte. Quelquefois l'animal fait un bond qui pouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n'ose pas devant cette foule. Je n'ai pas le courage de tourner la tte, mais je devine que les rangs se sont grossis. On marque le pas. Je suis en avant, quelques pas de la colonne, seul comme un prophte ou un chef de bande... On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une ide religieuse ou une pense sociale qui me pousse. Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse l le lapin! --Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors. Mes doigts sont crisps, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprme effort... Il m'chappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une culotte de mon pre, mal retape, large du fond, troite des jambes.--Il y reste. On s'inquite, on demande... Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas ainsi son drapeau! _Le La-pin! Le La-pin!_ sur l'air des _Lampions_. Des gens se mettent aux fentres; les curieux arrivent. Le lapin est toujours entre chair et toffe, je le sens. Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est l--je l'enfile... On me cherche, mais je connais les coins. O aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'conome. Je lui ai fait des commissions, j'ai port des lettres une dame. J'ai son secret, je suis prt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je lui dis tout. Tiens, voil tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c'est moi qui t'ai gard, et lche-moi cette bte! Ma mre croit notre mensonge. Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il tait avec vous... Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les mineurs ont voulu se rvolter et ont mis le feu un couvent. Le lendemain. Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin maintenant? Elle a achet un lapin, ce matin, bas prix, parce qu'il est un peu cras, et qu'on lui a trouv des bouts de chemise dans les dents. O est la peau?... Je vais la cuisine. C'est _lui!..._ 14 Voyage au pays Jacques ira passer ses vacances au pays. C'est ma mre qui m'annonce cette nouvelle. Tu vois, on te pardonne tes farces de cette anne, nous t'envoyons chez ton oncle; tu monteras cheval, tu pcheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voil trois francs pour tes frais de voyage. La vrit est que mon oncle le cur, qui _va sur soixante-dix_, a parl de me faire son hritier, et il demande m'avoir prs de lui pendant les vacances. Le vieux prtre, qui conomise, a pour notaire un bonhomme qui en a touch deux mots mon pre dans une lettre qu'on a oublie sur la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de... payable ma majorit: c'est l'ide du testament. J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visire et une gourde. Il a l'air d'un Anglais. Ce mot me remplit d'orgueil. Mon pre (il me gte!) m'emmne au caf pour lamper le coup de l'trier. Allons, bois cela, a te fera du bien. J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait ternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais pleur toute la nuit. La langue me cuit vouloir la tremper dans le ruisseau. Sois aimable avec ton oncle. C'est la dernire recommandation de mon pre. Aie bien soin de ta veste neuve. C'est le cri suprme de ma mre. En route, fouette, cocher! Les adieux ont t simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez le grand-oncle. On n'a pas fait de sentiment. Et je n'attendais, moi, que le moment o les chevaux fileraient... J'ai pass ma nuit savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rv, j'ai pris des sirops au buffet, j'ai soulev les vasistas, je suis descendu_ aux ctes_. six heures du matin, je me suis trouv en plein Puy, devant le caf des Messageries. Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, o mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a crit que j'arriverais, sans fixer le jour. Je frappe. Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive bouriffe et mue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrass ma mre. Elle s'occupe de me dbarrasser, et elle a peur que je sois las, et que j'aie eu froid... Tu dois tre fatigu. te-moi ce paletot-l. Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi? --Pas ferm l'oeil. Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n'ait pas ferm l'oeil et paraisse si frais, si fort.-- C'est un grand garon qui peut passer les nuits. Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?-- Tu vas prendre une tasse de caf au moins?--Tu sais, comme je t'en donnais en cachette de ta mre, avec du lait.--Tu l'crmais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_". Comme elle m'aime! Nous faisons le caf ensemble. Elle a l'air d'une sorcire, et moi d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu... Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise-- elle aime son caf au lait l'adoration,--et il est bon, ma foi! J'en ai les lvres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C'est le mme bol que celui o je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorges doubles parce que ma mre pouvait arriver et que ma mre ne voulait pas qu'on me gtt en dehors d'elle;--puis le caf au lait, c'est mauvais pour les enfants, a donne des glaires. Mais venez donc le voir! Elle est alle chercher les voisins, elle a ramen les commres. Il y a une petite demoiselle dans un coin. Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet? Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux dfaits, avec qui je me battais, qui m'gratignait--j'en ai encore la marque,--elle tait mchante comme la gale; c'est elle qui est l avec une belle natte retenue par un peigne d'caille, un noeud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou dor, une fume brune sur les joues et la lvre? Embrassez-vous donc! Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop! Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions jou au petit mari et la petite femme, dans le temps; nous avions fait la dnette ensemble, et la grande gratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait t donne, je crois, la suite d'une scne de jalousie. Je m'en souviens, elle ne l'a peut-tre pas oubli. Ma malle est aux messageries. Je dis cela avec un revenez-y de vanit, il est entendu que j'irai avec un petit voisin la chercher. C'est bien lourd pour toi, dit mademoiselle Balandreau. Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur. Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherch partout un _rognon_. J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le mme tonnement; la fin on a trouv une chose couleur de fer, que mon pre a empaquete avec soin et que je dois porter au collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Universit, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut s'accrocher ce rognon. Ce mot de rognon me gne tout de mme, et quand une dame, qui se trouve l au moment o je dboucle ma malle, demande ce que c'est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle. J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant la porte. C'est pour toi, fait-il. --Pas pour mes parents? ai-je dit tout boulevers. --Pour toi, pour t'amuser en vacances. Je viens de faire le tour de la ville, j'ai long la rivire, j'ai cherch des endroits dserts, j'avais besoin d'tre seul. la tte d'une fortune!--Si jeune, mon ge, sans que j'aie besoin d'en rendre compte mes parents, avec le droit d'en disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou d'conomiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fentres! Il y a peut-tre un crime l-dessous. Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnte homme, il a une bonne figure,--mme l'air un peu bte;--j'ai entendu dire que les criminels n'ont jamais l'air bte. M. Buzon a une situation l'abri du soupon. Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant. Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir... Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entrane par sa robe jusque devant la porte du monsieur au rognon. Je suis cach dans un coin et je regarde si elle entre. Quand elle sort, elle me dit: C'est fait, et elle m'embrasse en se frottant le nez plusieurs fois. Mais tu pleures! --Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pice. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit! Dj si fier... Elle s'ponge le nez et les cils. Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs. cheval! Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmneront. L'un d'eux a justement achet un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane Chaudeyrolles. Le rendez-vous est chez Marcelin. Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la rputation dix lieues la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon. Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de btes en sueur qui avance, comme une bue, de l'curie. Dans la salle o l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, vers sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil. Il y a aussi les manations fortes du fromage bleu. C'est vigoureux respirer, et c'est plein de montant, plein de bruit, plein de vie. On dit des btises en patois, et l'on se verse le vin rasades. Je joue avec une paire de vieux perons qui rdent sur la table, et je soupse de gros btons cravats de cuir: quelques-uns ont une histoire qu'on raconte.--Il y a aprs le bout de la peau d'huissier. _Anyn!... _Il faut partir. Le bruit que font les triers en se cognant au moment o l'on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le garon d'curie. Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies. Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voil! On me met rnes en mains. Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu mont quelquefois? --Non. --a ne fait rien. _As pas peur!_ Tout le monde est cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s'occupe peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier! CHAUDEYROLLES Je suis arriv bien moulu et bien corch, mais j'ai fait celui qui n'est pas fatigu. Les premiers moments ont t tristes. Le cimetire est prs de l'glise, et il n'y a pas d'enfants pour jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec colre, parce qu'il ne trouve pas se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mts, et la montagne apparat l-bas, nue et pele comme le dos dcharn d'un lphant. C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchs, ou des chevaux plants debout dans les prairies! Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de plerins, et des rivires qui ont les bords rougetres, comme s'il y avait eu du sang; l'herbe est sombre. Mais, peu peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau. J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'carte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine. Est-ce drle? Je me sens, quand il m'a baign, le regard si pur et la tte si claire!... C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fume, la crasse des mines, un horizon couper au couteau, nettoyer coups de balai... Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fume, c'est une gaiet dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allum l-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, prs de ce bouquet de sapins... Il y a le vivier, o toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empcher qu'ils ne passent. Et je dpense des quarts d'heure voir bouillonner cette eau, l'couter venir, la regarder s'en aller, en s'cartant comme une jupe blanche sur les pierres! La rivire est pleine de truites. J'y suis entr une fois jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupes avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'prouver ce premier frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le pre Regis est l, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, o elles ont l'air de lames d'argent avec des piqres d'or et de petites taches de sang. Mon oncle a une vache dans son curie; c'est moi qui coupe son herbe coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pr, cette faux, quand j'en ai aiguis le fil contre la pierre bleue trempe dans l'eau frache! Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres. Je porte moi-mme le fourrage la bte, et elle me salue de la tte quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire dans le pturage et qui la ramne le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme un personnage, et les petits bergers m'aiment comme un camarade. Je suis heureux! Si je restais, si je me faisais paysan? J'en parle mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dner sous le manteau de la chemine, et qu'il avait bu de son vin pelure d'oignon. Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas tre valet de ferme? Je n'en sais trop rien. Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pcher ni d'aller chercher des groseilles sauvages l-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brle comme une plaque de tle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,-- ces jours-l, je m'enferme dans la bibliothque de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abb de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napolon, et je fais tout veill des rves pleins de Sainte-Hlne. Je regarde par la fentre la campagne dserte, l'horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais! Mon oncle attend les curs du voisinage pour la _confrence_. Ils viennent. Je les entends table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du cur de Solignac; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu' l'an quarante! Mon oncle se mle peu aux conversations. Son ge l'en dispense; il se fait mme plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et presque l'aveugle; mais le vin a dli la langue des autres. Un gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tache de vin et drange son rabat jaune de caf. Un maigre, tte de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de ct et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au thtre de Saint-tienne, une fois, le tratre qui servait du poison dans les verres; il a cet air-l. Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une prire dire, ils ont encore la bouche pleine. On voit leur culotte sous leur robe sale. Le crasseux, le gros, se tourne de mon ct. C'est votre neveu, monsieur le cur? Il a bon apptit au moins, ce gaillard-l; est-il rbl! Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dgote et me gne. Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une voix. --Il est maintenant au lac de Saint-Front. --Avec le tas! C'est l qu'ils ont fait leur nid. --Nid de vipres, siffle la _tte_ de serpent. Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la bibliothque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brls, qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damns. Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin la Saint-Barthlemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu. Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour. On m'a dit d'aller vers la hutte gauche, chez Jean Robans; je n'ai qu' dire que je suis le neveu du cur, on m'offrira du lait et on me montrera les protestants. On m'accueille bien; et quant aux protestants, me dit l'homme, il y en a un qui est justement l-bas, debout dans le sillon. Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,-- et raide comme une pe. Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on? A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothque les appellent des sclrats! J'en touche un mot mon oncle, le soir; il me rpond mal, et je commence croire qu'il en est des protestants infmes comme des btes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout a! Il faut partir. Mon oncle a une tourne faire, et je dois d'ailleurs bientt rentrer Saint-tienne pour le collge. Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai cette fois un cheval doux, on m'a caleonn, ouat, et je me suis suif d'avance. D'ailleurs, j'ai mont cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bte comme un vieil ami... Mon oncle me quitte la Croix de la Mission. Il me parle avec bont. Travaille bien, dit-il. --Vous crirez papa de me faire revenir l'anne prochaine. --Ton pre! ce n'est pas ton pre qui t'empchera, mais peut-tre ta mre; je ne suis pas bien avec ta mre, vois-tu! Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrive, j'ai entendu la servante parler dans la chambre. C'est le fils de madame Vingtras? --Oui. --Celle qui disait tant de mal de vous? --C'est fini maintenant, je lui ai pardonn,--et j'aime cet enfant. Il n'tait pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il tait bon. Je savais qu'il sentait que j'tais malheureux chez nous et qu'en le quittant je perdais de la libert et du bonheur. Il tait aussi triste que moi. Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poigne de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien ta mre. Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de tte et partit. Oh! s'il et t mon pre, cet oncle au bon coeur! Mais les prtres ne peuvent tre les pres de personne, il parat: pourquoi donc? J'avais envoy une lettre mademoiselle Balandreau lui annonant mon arrive, une lettre qu'elle a montre tout le monde. Comme il crit bien! voyez ces majuscules! Elle m'a prpar un lit dans un petit cabinet qui est ct de sa chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de clibataire, je range des papiers, je fredonne... Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parl mon oncle? _Dix francs!_ Je puis les accepter de lui... Me voil riche tout d'un coup. Le temps est superbe, et je descends ds neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'tre libre; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue; je rde travers le march, je longe la mairie, je vais au Breuil flner, les mains derrire le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu. Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni pre ni mre, personne, rien! Il y a le tambour de ville qui s'arrte au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers paulettes d'or que je frle; j'ai le droit d'aller tous les rassemblements. Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah! mais! Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m'ouvrir les ides et le coeur! Nous allons le soir au caf; on est trois ou quatre anciens camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait brler son eau-de-vie! Cette fume, cette odeur d'alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu'il m'est pouss des moustaches et que je soulverais le billard! On va en sortant au Fer--Cheval faire un tour--comme des rentiers!--On s'arrte en rond aux moments intressants, je marche quelquefois reculons devant la bande. Puis l'ge reprend le dessus. C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc pieds joints? Lverais-tu cette pierre bras tendu? --Je parie que je renverse Michelon. Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y mets de volont! J'aurais prfr vomir le sang par la bouche que lcher la pierre ou demander grce Michelon. Je suis _mon matre_; je fais ce que je veux et mme je suis un peu le chef, celui qu'on coute et qui a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jet une pierre: Ne bougez pas, vous autres!-- J'ai attrap le voyou et je l'ai ramen en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--Demande pardon! Il tait plus grand que moi. Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien amuss! On m'avait voulu nommer capitaine. Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche. Et je me suis tendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau bleue... Un oncle de je ne sais quelle branche court aprs moi dans le Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle Balandreau qu'il m'emmne dans sa carriole voir sa famille; il me renverra aprs-demain. Filons, mon neveu. Hue! la Grise. C'est moi qui tiens les rnes en passant dans le faubourg. J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air de jurer en frappant avec le manche: Ah! _carcan!_ Nous nous arrtons au Cheval-Blanc pour le picotin la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l'air comme un maquignon. L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout. C'est mon neveu! dit-il tout le monde dans l'htel. Nous dnons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa branche. Il a pous ci, a, il est issu de germain, etc. Tu verras tes cousines, elles sont jolies. Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air dlur, mtin! C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens bte. Elles parlent trs bien franais pour des paysannes. Elles ont t l'cole au bourg voisin. Un verre de vin! me disent-elles. --Oui, un verre de vin. Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des brlots: c'est joli les flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dpass tout d'un coup par ces cousines l'air hardi, la voix tintante, et je vais boire--boire du bleu et du courage. votre sant! font-elles aprs avoir vers une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres. Elles ont rempli le mien jusqu'au bord. Je crois que je suis un peu gris.--Gare vous! cousines. C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer! Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y entre en sautant par-dessus la barrire pieds joints. Voil comme je suis, moi! Mes cousines me regardent bahies, je ris en revenant elles pour leur tendre la main et les aider enjamber. Une, deux, voyons! Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous allons dgringoler! Nous dgringolons, ma foi, on perd tous l'quilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretires bleues. Comme il fait beau! un soleil d'or! de larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrire ces groseilliers, met une musique monotone dans l'air... Qu'est-ce que vous faites donc l-bas? crie une voix du seuil de la maison. Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne l'ai jamais t, comme je ne le serai jamais. J'enfonce jusqu'aux chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser deux joues qui sentaient la fraise. Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras; elles s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais. On me gronde dj, remarquez! On prtend que je ne rponds pas ou que je rponds mal. On ne me dira plus rien si je me moque comme a... Voulez-vous bien! On me donne des tapes, on me fait des reproches. C'est que j'ai adopt un systme pour tre l'aise: je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile. Ah! que j'ai bien fait de boire du vin! Elles veulent me _rouler._ Vous savez la gographie? --Pas trop. --Vous savez bien quel est le chef-lieu de... Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse, j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgr le verre de gros bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine. Nous arrivons table. Il est midi. Les sabots des garons de ferme battent l'heure du dner dans la cour, et tout le monde rentre, mme les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropi se dpche en tirant la patte; les abords de la maison sont vides, je vois dans les champs les charrues s'arrter et les laboureurs s'asseoir pour manger la soupe que vient d'apporter la servante dans son tablier vert. C'est le grand calme de midi et son grand silence. notre table (on a servi le dner part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dresss dans des soucoupes et une branche d'glantier, qui est l toute frissonnante dans l'eau, frache comme un panache vert avec des grelots rouges. Il vient je ne sais quelle odeur de sureau.--Ah! j'ai le coeur qui s'en va, tant cette odeur est douce! Aprs le dner. Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin? --La Grise est trop fatigue, dit le pre. --C'est vrai. O irons-nous alors? J'offre d'aller du ct des sureaux, et nous voil, au bout d'un moment, occups vider la moelle de ces sureaux et faire des sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles. On arrache une herbe pour la panser, et l'on va loin des vilains arbres qui sont cause qu'on s'est coup. On va vers la mare o les canards barbotent, on va dans la grange o les _flaux _s'arrtent quand les demoiselles et le cousin entrent! Puis ils repartent dcrivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du vent... S'il touchait une tte, il la casserait comme du verre. Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes, avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais une ligne avec un bton que je ramasse terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une pingle que fournit Marguerite. Sa soeur donne un morceau de ruban carlate, et la pche commence. Quels cris quand la premire rainette mord! Mais il faut l'arracher de l'hameon, personne n'ose, la grenouille s'chappe et les jeunes filles s'enfuient. Je les suis! Nous passons une journe dlicieuse battre les champs, entrer jusqu'aux genoux dans la rivire! Je cours aprs elles en sautant sur les pierres, que polit le courant. un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau. Je sors ruisselant, et je m'en vais, le pantalon tout coll et pesant, m'tendre au soleil. Je fume comme une soupe. Si nous le tordions? dit une cousine, en faisant un geste de lessive. Elles vont de leur ct, derrire une pierre qui les cache mal, ter leurs bas; elles ont les jambes trempes, quoi qu'elles en disent... et si blanches! Enfin nous voil schs, et nous repartons joyeux. Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bords de mres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons poignes,-- j'avale les noyaux pour faire l'homme. On se fche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommods et curieux: moi, racontant ce que je fais Saint-tienne, les farces de collge; elles, disant des gaiets de pension, ceci, cela, et finissant par crier: Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux? --Laquelle aimes-tu mieux? dit carrment Marguerite, qui jette le_ vous_ par-dessus les moulins et se plante devant moi. Ne sachant que rpondre, je les embrasse toutes deux. On me fouette la figure avec une fleur et l'on s'carte pour me bombarder de prunes violettes. Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre use devant la maison, comme de petits vieux la porte d'une auberge. Ah! c'est Marguerite que je prfre dcidment! Elle me prend la main toujours la fin de ses phrases, elle me dit, bouriffant ma crinire de ses doigts: Rejette donc tes cheveux en arrire, tu n'es pas beau comme a! On me conduit ma chambre qui est prs du grenier,--le grenier o l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entass les pommes, avec des bouquets de fenouil et des touffes sches de lavandes. Il en est rest une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle entre _chez moi_,--encore un _chez moi_ d'un soir! Je me mets la fentre et regarde au loin s'teindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois, et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais. J'coute et finis par ne rien entendre. Le coq me rveille en sursaut, je m'tais endormi le front dans mes mains et je me dshabille avec un frisson, pour dormir d'un sommeil sans rve, tourdi de parfums, cras de bonheur. Deux jours comme cela,--avec des disputes et des raccommodailles prs des buissons, dans les fleurs, dans le foin; le grand jeu du flau, le chant doux des rivires et l'odeur du sureau! Il faut partir! Tu m'criras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir!... Elle me donne son front embrasser, rien que son front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lvres; elle a l'air toute srieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les chtelaines dans les livres, quand leur fianc s'en va; je tte le bouquet qu'elle a fourr dans ma poitrine et je me pique le doigt ses pines. J'ai suc ce doigt-l. Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs sches... 15 Projets d'vasion J'entre en quatrime. Professeur Turfin. Il a t reu le second l'agrgation; il est le neveu d'un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la lvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de faence, des cheveux longs et plats. Il a du mpris pour les pions, du mpris pour les pauvres, maltraite les boursiers et se moque des mal vtus. Il fait rire les autres mes dpens; je crois qu'il veut faire rire de ma mre aussi. Je le hais... On m'accorde des _faveurs_ en ma qualit de fils de professeur. Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais la maison. On m'apporte du rfectoire un morceau de pain sec. De cette faon, on lui donne djeuner pour rien; je sauve encore une ratatouille la mre Vingtras. C'est Turfin qui parle ainsi quelque collgue qui sourit; il le dit assez loin de moi demi-voix, mais il veut, je crois, que je l'entende. Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai touffs pendant qu'on ne me voyait pas! Je ne suis plus qu'une bte pensums! Des lignes, des lignes!--des arrts et des retenues, du cachot! Je prfre le cachot la retenue. Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul. Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets la besogne vers le soir et je fais mon pensum. On me renvoie neuf heures la maison. Le cachot ne m'pouvante pas; mme j'prouve un petit orgueil revenir le soir par les cours dsertes, en rencontrant au passage quelques lves qui me regardent comme un rvolt! Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d'un autre cachot. C'est le chef des _chahuteurs _dans l'tude des grands. Il va entrer en lmentaires. C'est lui qui doit tre reu Saint-Cyr l'an prochain. C'est le champion de Saint-tienne; on ne le renverrait pas pour un empire. Il porte un kpi galons d'or et _il prend des leons d'armes._ Malatesta me fait des signes de tte en passant et me dit: Salut, Vingtras! Salut, comme en latin, Vingtras, comme un homme. C'est la retenue qui m'ennuie le plus. J'y gobe encore des pensums.--Je suis si maladroit!--C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je dmanche. Vingtras, cent lignes! Patatras! mon paquet de livres qui dgringole et fait un tapage d'enfer! Cent lignes de plus. --M'sieu! --Vous rpliquez? Cinq pages de grammaire grecque. Encore! Toujours! Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-l! C'est peine si je vois le soleil! Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande retenue, de deux six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-l, cause du silence crasant, du bruit mlancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin! Nous sommes l une vingtaine. Une plume grince, quelqu'un tousse, le pion fait deux ou trois tours en regardant le ciel travers les croises. M'sieu... sortir! Il fait oui de la tte, et sous prtexte d'aller l-bas, je trane un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fentre une bille, j'envoie une boulette de pain un moineau, je lorgne l'infirmire et je tche d'aller chiper des fruits au rfectoire, puis je reviens cloche-pied, dans l'tude. Je me replonge la tte dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense tout autre chose qu' ce que j'cris--et il se trouve qu'il y a quelquefois dans mes pensums des Turfin pignouf. Turfin crtin. _Mardi matin_. C'tait composition en version latine. Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon pre m'a donn la place de Quicherat. Turfin croit que c'est une traduction. Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout l'heure. Je lui montre le petit dictionnaire. Ce n'est pas celui-l. --Si, m'sieu! --Vous copiez votre version. --Ce n'est pas vrai! Je n'ai pas fini le mot qu'il me soufflette. Mon pre et mre me battent, mais eux seuls dans le monde ont le droit de me frapper. Celui-l me bat parce qu'il dteste les pauvres. Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-prfet, qu'il a t reu second l'agrgation. Oh! si mes parents taient comme d'autres, comme ceux de Destrme qui sont venus se plaindre parce qu'un des matres avait donn une petite claque leur fils! Mais mon pre, au lieu de se fcher contre Turfin, s'est tourn contre moi, parce que Turfin est son collgue, parce que Turfin est influent dans le lyce, parce qu'il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon coeur. J'ai eu un mouvement de colre sourd contre mon pre. Je n'y puis plus tenir; il faut que je m'chappe de la maison et du collge. O irai-je?-- Toulon. Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde. Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un tranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je m'enfuirai la nage dans quelque le dserte, o l'on n'aura pas de leon apprendre ni du grec traduire. Il y a encore une consolation, mme si l'on est attach au grand mt ou enchan fond de cale; il y a l'esprance d'arriver tre officier son tour, et l'on a le droit de souffleter le capitaine. Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je puisse me venger. Mon pre peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse; je lui dois l'obissance et le respect. Les rgles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi. Je suis un mauvais sujet, aprs tout! On mrite d'avoir la tte cogne et les ctes casses, quand, au lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches. On est un fainant et un drle, quand on veut tre cordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de rver une _toge_ de professeur, avec une toque et de l'hermine. On est un insolent vis--vis de son pre, quand on pense qu'avec la_ toge_ on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre! C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre. Je le dshonore avec mes gots vulgaires, mes instincts d'apprenti, mes manies d'ouvrier. Mes parents m'ont donn de l'ducation et je n'en veux plus! Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les agrgs; et j'ai toujours trouv mon oncle Joseph moins bte que M. Beliben!... Fort comme il est, et si fainant! disent-ils toujours. C'est justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes et ces tudes o l'on me garde tout le jour. Les jambes me dmangent, la nuque me fait mal. Je suis gai de nature; j'aime rire et j'ai la rate qui va en clater quelquefois! Quand je peux chapper aux pensums, viter le squestre, tre loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j'ai des gaiets de ngre. tre ngre! Oh! comme j'ai dsir longtemps tre ngre! D'abord, les ngresses aiment leurs petits.--J'aurais eu une mre aimante. Puis quand la journe est finie, ils font des paniers pour s'amuser, ils tressent des lianes, cislent du coco, et ils dansent en rond! Zizi, bamboula! Dansez, Canada! Ah! oui! j'aurais bien voulu tre ngre. Je ne le suis pas, je n'ai pas de veine! Faute de cela, je me ferai matelot. Tout le monde s'en trouvera bien. Je les fais prir de chagrin? ils me l'ont assez dit, n'est-ce pas? Ils vont revivre, ressusciter. Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain; mais ils devront finir le gigot! Finir le gigot? Je suis une triste nature dcidment! Je ne songe pas seulement au plaisir d'chapper ce gigot; mais, dvor d'une ide de vengeance, je me dis, comme un petit jsuite, que c'est eux qui auront le manger, rti, revenu, en vinaigrette, la sauce noire, en mincs et en boulettes,--comme je faisais. Je vais plus loin, hypocrite que je suis! Je me dis qu'il faut m'exercer, me tter, m'endurcir, et je cherche tous les prtextes possibles pour qu'on me _rosse_. J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me _rompe _d'avance, ou plutt qu'on me _rompe _au mtier; et me voil pendant des semaines disant que j'ai cass des cuelles, perdu des bouteilles d'encre, mang tout le papier!--Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne peux pas m'en empcher. Mon pre ne se doute de rien et se laisse prendre au pige, le malheureux!... Je lui use trois rgles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les rgles sur les doigts et m'enfonce ses bottes dans les reins. Je lui cote les yeux de la tte, je le ruine, cet homme! Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention; et d'ailleurs il me semble que cela ne l'ennuie pas trop. Un peu fatigu seulement quand il m'a ross trop longtemps,--il a chaud! Je me trane alors jusqu' la fentre, et je la ferme pour qu'il n'attrape pas de courants d'air. La nuit, je me couche dans une malle,--en chemise. _Je me couche en chemise!_ _Dieu puissant! favorise_ _Cette sainte entreprise!_ Partirai-je seul? C'est bien ennuyeux! Et puis plusieurs on peut s'emparer d'un navire, faire le corsaire, au besoin mener les rvoltes, et quand on est fatigu, fonder une colonie. Qui entranerai-je dans cette expdition? Malatesta est justement parti d'hier. Sa mre est tout d'un coup tombe malade, et il est all la voir. Il adore sa mre, une mauvaise mre, cependant! Elle lui envoie toujours des pastques, des dattes et des oranges; elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur. Elle est donc bien riche, ta mre? lui demandai-je un jour. --Non, mais elle est si bonne! --Tu l'aimes bien! --Si je l'aime! Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux. Lui qui doit tre soldat! Avoir une si mauvaise mre et l'aimer tant! Une mre qui le console quand il est puni, qui mange peut-tre moins de pain pour que son enfant ait plus d'oranges! Que fait-elle, ta mre? --Elle est charcutire Modne. Et il n'a pas l'air de rougir! Charcutire! Tout s'explique. C'est une femme _du commun_. Ma mre n'aurait jamais t charcutire. Jamais! Ah! elle est fire, ma mre, il faut lui accorder a. Si ce n'avait pas t pour elle, c'et t pour son fils qu'elle n'et pas voulu vendre du jambon. Elle prfrait crever la misre, conseiller mon pre d'tre lche!... Elle prfrait vivre d'une vie sourde, bte et vile; mais elle tait la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait un jour: Mon pre tait dans l'Universit. Ah! cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer drlement, ces messieurs de l'universit! Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que les lves marmottent--ce n'est rien--mais ce que les parents disent, elle verrait ce qu'on pense des professeurs! si elle savait comme ils sont mpriss par les chefs mme: le proviseur, l'inspecteur, le censeur, qui, quand une mre riche se plaint, rpondent: N'ayez peur: je lui laverai la tte! Du petit cabinet o l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et je n'ai pas manqu d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j'ai pu. Un jour, un des matres est venu se plaindre qu'un domestique l'avait insult. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secrtaire: M. Souillard, il y a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parl insolemment devant les lves;--il faut que l'un des deux file. Je tiens Jean; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbcile qui n'a pas de protections, qui achte cent francs de bouquins pour faire son livre d'tymologie et qui porte des habits qui nous dshonorent. crivez en marge son dossier: "PICHON. Se commet avec les domestiques--a des habitudes de salet--sait ses classiques. Rendrait de grands services dans une autre localit." Ah! vivent les charcutiers, nom d'une pipe! Et les cordonniers aussi! vivent les piciers et les bouviers! Vivent les ngres!... Moi, plutt que d'tre professeur, je ferai tout, tout, tout!... Il n'y a donc pas compter sur Malatesta, qui est la charcuterie de Modne, et il a mme laiss intacte dans son pupitre une bote de fruits confits qu'on se partage en retenue. Je cherche de tous cts d'autres complices; je jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures plusieurs: ils hsitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur pre rigole avec eux, que leur mre a les mmes dfauts que celle de Malatesta. On ne te bat donc pas? --Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-l; je suis sr que le soir on me mnera au spectacle ou bien qu'on me donnera une pice de dix sous. Mon pre en est tout embt, et ils se cherchent des raisons avec ma mre.--C'est toi qui en es cause. --Je te dis que c'est toi.--Tu ne lui as pas fait de mal au moins!--J'ai bien tap un peu fort, quel brutal je suis! Tu lui as fait du mal au moins, demande ma mre mon pre, l'envers de ces parents imbciles. J'espre qu'il l'a senti cette fois! Et il faut bien avouer que ma mre est logique. Si on bat les enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirs, les oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi!... Elle a un systme, elle l'applique. Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit qui on donne dix sous quand on lui a envoy une taloche; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal. Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si btes et ont si peu d'nergie. Je suis tomb sur une mre qui a du bon sens, de la mthode. Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi! Ricard? Ils sont neuf enfants. On les fouette outrance.--Quel bonheur! Je tte Ricard;--quand je dis je tte, je parle au figur: il me dfend de le tter (il a trop mal aux ctes)--il est sale comme un peigne; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que leur mre les bat; mais elle est diablement sale aussi, elle! Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours: _Crotte pour toi!_ Il n'y en a qu'un dans la famille qui soit bien sage et qui ne jure pas. C'est celui qui est en classe avec moi. On le bat tout de mme. Pourquoi donc? Parce qu'il ne faut pas faire de prfrences dans les familles, c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en plaindre. Puis, il est l comme une oie. Il est l comme une oie.--Voil pourquoi on le bat. On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et se tient tranquille. _Il est l comme une oie_... Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il pisse au lit. Voil le secret de sa misre, pourquoi il est triste, pourquoi sa mre crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela! Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou dfi, un jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de dsoeuvr. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il fait ne sert rien.--Il se rveille dans le crime, et on est oblig de mettre ses draps la fentre tous les matins. On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du chteau!... Il en pleure de douleur, le pauvre mtin, il se prive de tout, exprs, quand il soupe le soir, et boit avec une paille. C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y a un saint spcialement affect ce genre de pch; il retombe dsespr sous le coup de torchon de sa mre, qui a une drle d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet: Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_! Allusion, sans doute (ironique et cruelle), la faiblesse de son enfant et l'opration que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier. Je le dcide. Il fera son hamac lui-mme bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleur! Si je parlais aussi Vidaljan? C'est le fils d'un rat-de-cave; il reoit, comme moi, des roules tout casser. Encore un qui voudrait tre ce que son pre ne voudrait pas qu'il ft: il voudrait tre escamoteur. Il est venu un escamoteur au collge. Les lves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d'tre choisi pour monter sur l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou la tourterelle, brler le mouchoir; il a frl Domingo, le compre. Pardon, mon ami, qu'avez-vous l dans votre poche? Et l'on a retir de sa poche une perruque. Vous portez donc vos conomies dans vos cheveux? Et l'on rafle sur sa tte une pice de cinq francs. Maintenant, mon ami, je vous remercie. Il est descendu sa place devant tout le collge, entour, questionn, envi; sa classe crve de jalousie. Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir? Il a de la chance, a dit Ricard an, qui pense que, la nuit prochaine... Depuis cette soire o il a eu son rle, clair par toutes les bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dvor par les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-l, la rsolution de Vidaljan est prise, sa vocation est dcide: il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l'escamotage! C'est le plus grand chipeur du collge; il aimait dj fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutt. Il savait couper une orange en huit et cacher une pice dans le coin d'un mouchoir. Il escamotait dj la toupie, l'agate et la plume tte de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis l'aide de fausses clefs dans les botes des copains. Non qu'il aimt les arts, mais il se plaisait faire de la serrurerie sournoise et passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des matres. Il avait une fois subtilis le porte-feuille d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient t la merci des moutards pendant huit jours. Le pauvre Boquin en avait manqu un mariage et failli perdre sa place. Vidaljan avait apport aussi des amliorations dans la plume _pensums:_ il tait parvenu ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s'tait jamais vu encore, de l'aveu mme de Gravier, qui avait t trois mois en pension Paris, et il crivait quatre vers de Virgile la fois. Dj port l'escamotage, il eut la tte tourne par la magie blanche. Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vmes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds schs et des coquilles d'oeufs vides. Il fabriquait de la poudre. C'est ce qui me dcida m'adresser lui,--malgr l'espce de dfiance que m'inspiraient ses habitudes. Il avait, deux jours auparavant, failli tre assomm par l'auteur de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait la mcanique; et, en retournant le lit de son enfant, la mre avait trouv des peaux de serpents et des punaises de cuivre mles aux punaises de famille. Je lui offris d'tre mon lieutenant. Il accepta.--Ricard aussi. Mais, au jour fix, le drapeau flotte la fentre de Ricard, et il me jette par cette fentre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux dtails. Il a t criminel plus que de coutume et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traner. Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les lves arrivent l'un aprs l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas l. Que s'est-il pass? Je vais du ct de sa maison en me cachant; je rencontre des commres qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec. Il a laiss tomber une allumette sur une cuelle o il faisait de la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis a dans la tte, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son chle coll sur le dos comme une limande: Vingtrou, Vingtras... On doit tre en train de le chercher. J'espre qu'on le fichera en prison. --Mais le voil, je le reconnais, crie une commre, qui m'aperoit tout d'un coup dans le coin o j'tais courb, et d'o j'essayais de filer. On s'empare de moi.--On me ramne la maison. Ma mre m'en donna une vole! Elle ne s'arrta que quand j'eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m'chapper. Et Vidaljan?--Il gurit et ne fit plus de poudre. Et Ricard an?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de Vidaljan lui fit une rvolution, et il ne pissa plus au lit. C'est toujours a. 16 Un drame Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison. C'est une petite crature potele, vive, aux yeux pleins de flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrire pour rire, tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air d'une caresse! Et elle vous a des faons de se trmousser qui paraissent singulires mon pre lui-mme, car il rougit, plit, perd la voix et renverse les chaises. Drle de petite femme! Elle a trois enfants. Elle conduit et lve tout cela avec une activit fivreuse, elle ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-l. Toujours en l'air! Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano queue; la fin de chaque morceau, elle en arrache un _boum _grave du ct des notes graves et un _hi_ flt du ct des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._ M. Vingtras, vous tes triste comme un bonnet de nuit, c'est que vous ne vous tes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez l'trenne de votre barbe. Et en mme temps elle passe prs de lui, met sa main sur sa main, le frle avec sa jupe. Elle lui prend le bras mme et lui donne sa ceinture presser. Valsons, dit-elle. Et avanant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejet en arrire, les cheveux flottants, elle entrane son cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop troite,--et elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon pre qui ne dit rien. Puis elle file du ct de la cuisine o l'on a entendu du bruit. C'est la fillette qui est terre; c'est le gamin qui a cass une cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre, disparat, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains plat entre ses genoux, penche pour mieux rire, et secouant sa jolie tte, en racontant quelque aventure sale arrive un de ses rejetons. Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant. M. Brignolin est rarement l: c'est un savant. Il est associ dans une fabrique de produits chimiques, et il a dj invent un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est toujours dans les _cornues_, et j'ai mme remarqu que l'on riait quand on disait ce mot-l. Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan. Elle a vingt ans: douce, complaisante et ple, ple comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va bientt mourir. Madame Brignolin est pleine de bont pour elle, nous l'aimons tous; nous jouons aux cartes et aux ds sur ses genoux; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empche de toucher: C'est l qu'est mon coeur, a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu. Le jour o madame Brignolin contait cela, mon pre tait prs d'elle. Ma mre tait absente. Je tournai la tte: j'entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon pre et les yeux dans ses yeux! Il avait l'air gn, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit: Grand bte! Je devinai que je les embarrassais et ils jetrent sur moi, tous les deux en mme temps, un regard qui voulait dire: Pas devant lui, ou Pourquoi est-il l? Je n'ai jamais oubli ce grand bte! si tendre et ce geste si doux. Pour mademoiselle Miolan, on a lou un bout de campagne, o l'on va passer deux ou trois heures le soir, aprs le collge, o l'on dpense, quand il fait beau, toute la journe du dimanche. Les belles heures pour les petits Brignolin et moi! Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est au bout d'un chemin dsert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussire, qui sent le brl, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s'corchent et les voitures crient. Il y a une mine l-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle trane par places comme des restes de poil sur un dos de chameau; il y a des dbris de coke et de briques, rougetres et ternes comme des grumeaux de sang caill; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme brille, la fume tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l'motion que donne toujours le silence. Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiffe de rouge et chausse de vert. Il y a un jardinet, deux arbres, des carrs de penses, un _soleil_. Ces penses, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et leurs paupires bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il en reste encore des ptales dans un vieux livre o je les avais mises. l'heure o la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une toile. Ces dames et mon pre improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est all chercher tout cela dans le fond du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de flicit dans les yeux. Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mre retrousse sa robe, et mon pre aide plucher les lgumes.--On nous jette, nous, quelques carottes crues grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint. C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de mchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on gote au vin blanc mousseux. On trinque, on retrinque. C'est toujours la sant de madame Vingtras qu'on boit d'abord! Elle rpond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphre de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain! peine elle pense mon pantalon que je dois retrousser, mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d'ailleurs, l'en empche. Il faut que tout le monde s'amuse! dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l'entraner la promenade ou au jardin. C'est mon pre qui parat heureux! Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre coins, qui pousse la balanoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance aprs lui des chansons du Midi. Ma mre--paysanne--dit: a, c'est des airs de freluquets, et elle entonne en auvergnat: _Digue d'Janette,_ _Te vole marigua_ _Laya!_ _Vole prendre un homme!_ _Que sabe trabailla,_ _Laya!_ _Laya!_ reprend madame Brignolin en esquissant son tour une pose de danse--rien qu'un geste, la tte renverse, le buste pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejet de hanche! Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin de s'vanouir avec les lvres entrouvertes, par o passe un souffle qui soulve sa poitrine; elle est reste un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accs de gaiet qui mle la cachucha et la bourre, l'espagnol et l'auvergnat, _La Madona et la fouchtra,_ _Laya!_ Qu'est-ce que cela veut dire? demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces. Il essaye des jus concentrs bass sur la chimie, qui sentent le savant et gtent le dner. On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais! Il_ l'_est toujours. C'est lui qui_ l'est!_ Mme Brignolin dit cela d'une drle de faon et presque toujours en regardant mon pre; puis elle ajoute en secouant son mari: Allons, tu n'es bon qu' donner le bras; prends le bras de Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vtre?-- Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan. Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui empourpre ses joues ples, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de mme et elle se fche quand nous voulons nous taire cause d'elle. Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous. Sa voix s'arrte, mais son geste continue et nous dit: Amusez-vous! CHMAGE La vie change tout d'un coup. J'ai t jusqu'ici le tambour sur lequel ma mre a battu des _rrra_ et des _fla_, elle a essay sur moi des roules et des toffes, elle m'a travaill dans tous les sens, pinc, balafr, tamponn, bourr, soufflet, frott, card et tann, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait pouss des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le dos--aprs tant de gigots pourtant! un moment, son affection se dtourne. Elle se relche de sa surveillance. On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On m'appelait bandit, _sapr_ gredin!--_Sapr_ pour sacr;--elle disait_ bouffre_ pour _bougre_. Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser bout, sans exasprer son amour. Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes? Je ne dtestais pas qu'on m'appelt bandit, gredin; j'y tais fait,--mme cela me flattait un peu. Bandit!--comme dans le roman gravures.--Puis je sentais bien que cela faisait plaisir ma mre de me faire du mal; qu'elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, o il aurait fallu qu'elle mt un petit pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon. Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier. Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafrachisse ou me rchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le flau, comme l'oie qui, cloue par les pattes, gonfle devant le feu. Je n'ai plus me lever pour aller--cible rsigne--vers ma mre; je puis rester assis tout le temps! Ce chmage m'inquite. Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux habitudes passes, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, o en serai-je? Les dlices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus la cuirasse de l'habitude, le caleon de l'exercice, le grain du cuir battu! Que se passe-t-il donc? Je ne comprends gure, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette colre blanche de ma mre. Ma mre reste de longues soires sans rien dire, les yeux fixes et les lvres pinces. Elle se cache derrire la fentre et soulve le rideau, elle a l'air de guetter une proie. Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une voisine. --Si, si! --Il y a un peu de froid? --Non, non!... nous allons mme la campagne ensemble, dimanche prochain. En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une rconciliation aprs quelques semaines de froideur; j'ai aussi distingu quelques mots que ma mre a prononcs tout bas: N'avoir l'air de rien, les laisser seuls, venir pas de loup... On se fait de nouveau des amitis, on se voit le jeudi et l'on combine tout pour le dimanche. J'avais justement gob une _retenue!_ J'avais laiss tomber un morceau de charbon en pleine classe--du charbon ramass prs de la maison de campagne. J'avais entendu M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les clats de mine; et depuis ce jour-l, je ramassais tous les morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune. Le professeur crut une farce,--me voil pinc! forc de rester en ville ce dimanche-l, pour aller une heure faire ma retenue-- dans l'tude des internes, au lyce mme. Adieu la maison de campagne! Je les vis partir avec les paniers de provisions. Les dames avaient mis ce jour-l des robes neuves. Madame Brignolin tait charmante; un peu dcollete, avec une charpe raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait bon--mais bon! Ma mre trennait un chle vert qui criait comme un damn ct de la robe de mousseline frache pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolin. On m'avait trac mon programme. Je devais djeuner avec des haricots l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez l'conome, M. Laurier, qui me ferait dner sa table. C'est plus que tu ne mrites, m'avait dit ma mre. Cette perspective tait assez flatteuse pour que le regret de ne point aller la maison de campagne ne ft pas trop grand; et j'acceptai mon sort de bon coeur. Je mangeai les haricots l'huile,--j'allai jouer aux billes avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai la retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous prtexte de besoins urgents, d'aller flner dans le gymnase, o je dcrochai un trapze et faillis me casser les reins; je bclai mon pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivrent. La retenue tait finie, on nous lcha, je montai chez M. Laurier. Te voil, gamin? --Oui, m'sieu. --Toujours en retenue, donc! --Non, m'sieu! --Tu as faim? --Oui, m'sieu! --Tu veux manger? --Non, m'sieu! Je croyais plus poli de dire _non_: ma mre m'avait bien recommand de ne pas accepter tout de suite, a ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un goulu, tu entends; et elle prchait d'exemple. Nous avions dn quelquefois chez des parents d'lves. Voulez-vous de la soupe, madame? --Non, si, comme cela, trs peu... --Vous n'aimez pas le potage? --Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim... --Diable! pas faim, dj! Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond. Encore une recommandation qu'elle m'avait faite. En laisser un peu dans le fond. C'est ce que je fis pour le potage, au grand tonnement de l'conome, qui avait dj trouv que j'tais trs bte en disant que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger. Mais moi, je sais qu'on doit obir sa mre--elle connat les belles manires, ma mre,--j'en laisse dans le fond, et je me fais prier. L'conome m'offre du poisson.--Ah! mais non! Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan. Tu veux de la carpe? --Non, M'sieu! --Tu ne l'aimes pas? --Si, M'sieu! Ma mre m'avait bien recommand de tout aimer chez les autres; on avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait pas ce qu'ils vous servaient. Tu l'aimes? eh bien! L'conome me jette de la carpe comme un niais, qui y gotera s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas. Je mange ma carpe--difficilement. Ma mre m'avait dit encore: Il faut se tenir cart de la table; il ne faut pas avoir l'air d'tre chez soi, de prendre ses aises. Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise une lieue de mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois. J'ai fini mon pain! Ma mre m'a dit qu'il ne fallait jamais demander, les enfants doivent attendre qu'on les serve. J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a lch, et il mange, la tte dans un journal. Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une tte mcanique. Ce cliquetis la Galopeau, la Fattet, le dcide enfin jeter un regard, couler un oeil par-dessous _Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulve, de manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander! Du pain, du pain! J'ai les mains comme un allumeur de rverbres, je n'ose pas m'essuyer trop souvent la serviette. On a l'air d'avoir les doigts trop sales, m'a dit ma mre, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tache quand on desservira la table. Je m'essuie sur mon pantalon par derrire,--geste qui dconcerte l'conome quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait que penser! a te dmange? --Non, m'sieu! --Pourquoi te grattes-tu? --Je ne sais pas. Cette insouciance, ces rponses de rveur et ce fatalisme mystique finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable rpulsion. Tu as fini ton poisson? --Oui, m'sieu! M. Laurier m'te mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris de veau et de la sauce aux champignons. Mange, voyons, ne te gne pas, mange ta faim. Ah! puisque le matre de la maison me le recommande! et je me jette sur le ris de veau. Pas de pain! pas de pain! Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharn. Il me semble que j'ai un navire dans l'intrieur, un navire de beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mang un pot de pommade six sous la livre! Le dner est fini: il tait temps! M. Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigr mon pantalon bleu; le repas finit en queue de lopard. _7 heures et demie_. Je suis tendu tout habill sur mon lit; un bout de lune perce les vitres; pas un bruit! J'ai la tte qui me brle, et il me semble qu'on m'a cass le crne d'un ct. Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui ttait... a ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au moins conserv les belles manires. J'ai souffert, mais je suis rest loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain; j'ai t fidle aux leons de ma mre. _9 heures_. Deux heures de sommeil; le mal de tte est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la fentre; mais ce n'est pas probable, et je rvasse en me dshabillant. _10 heures_. J'avais allum la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils rentreront. Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente laquelle on arrive par une petite chelle; on y touffe en t, on y gle en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet suspendu, o je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes colres et de mes douleurs. _Minuit_. Je m'tais assoupi!--Je me suis rveill brusquement! Un bruit confus, des cris dchirants,--un surtout qui m'entre au coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma mre... Je saute au bas de l'chelle, en chemise; l'chelle n'tait pas accroche et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau. C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mre qui est renverse sur la rampe, les yeux hagards, et mon pre qui la tire lui, ple, chevele. Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il? Je veux crier. Non, non! fait mon pre en me fermant la bouche, non!--Il me brise presque les dents sous son poing.--Non, non!--Il y a autant de colre que de terreur dans sa voix. Je me penche sur ma mre vanouie; j'inonde sa face de mes larmes. C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les fronts des mres! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me reconnat, elle dit: Jacques! Jacques!--Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C'est la premire fois de sa vie. Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute d'abandon, un accs de tendresse, une faiblesse d'me, elle laissa aller doucement sa main et son coeur. Je sentis ce mouvement de bont que lui arrachait l'effroi dans cet instant suprme, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie. Retourne te coucher, m'a dit mon pre. J'y retourne glac, j'ai attrap froid sur les dalles de l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fentres ouvertes pour que la malade et de l'air! Qu'est-il donc arriv? Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux penses, rflchir dans ma fivre! Les heures tombent une une. Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espce de fume blanche monte l'horizon. J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une tte de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a pass un courant de vieillesse sur ma vie, il a neig sur moi. Je sens qu'il est tomb du malheur sur nos ttes! Qu'est-il arriv? Je voudrais le savoir. J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai jamais trembl comme je tremblais ce jour-l, quand je me demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me regarderait mon pre qui avait dit si ple: Non, non, n'appelle pas! J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi. Je cherchais quel visage il fallait qu'et leur fils, quels mots je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.-- Mais par qui commencer? Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus effray d'tre gauche, d'avancer, ou de pleurer faux, qu'effray du drame inconnu dont je ne savais pas le secret. C'est ainsi quand on n'est point sr du coeur des siens et qu'on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse; instinctivement, on sent qu'il ne faut pas ces douleurs un accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une colre. Aussi on hsite, on recule! Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'tre mchant, puisque vous ne semblez pas mu de leur douleur!--Parler? Mais ils vous en voudront de ce que vous avez soulign leur faute ou leur crime, de ce que vous avez, le matin, rveill par vos larmes,--vos _simagres_--des fantmes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil! Et je ne savais que faire! Il y avait longtemps que c'tait le matin.--Mon pre se levait d'ordinaire sept heures afin d'tre prt pour la classe de huit heures. Je me levais aussi. Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit. Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort. Enfin, au quart avant huit heures mon pre m'appela. Il ne parut point tonn de me trouver tout prt; travers la porte il me demanda du papier et de l'encre; crivit une lettre au censeur et une autre un mdecin, et me chargea de les porter. Tu reviendras ds que tu les auras remises. --Je n'irai pas en classe? --Non, il faut soigner ta mre malade. Si le censeur te demande ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a t prise de frayeur dans la campagne, et qu'elle est au lit avec la fivre... Il disait cela sans paratre trop mu, avec un peu de vulgarit dans la tournure,--il tranait ses pantoufles sur le parquet et rajustait son pantalon. Que s'tait-il pass? Je ne l'ai jamais bien su. des cris qui chapprent dans les orages, des clats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma mre s'tait mise en embuscade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon pre au dtour du jardin, dans ce dimanche de malheur! Il s'en tait suivi une scne de jalousie et de bataille, il parat, et qui s'tait continue jusqu'au milieu de la nuit, jusqu' l'heure o je les avais vus revenir. Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul de ce moment m'obsdait comme un mal, et je le chassais au lieu d'essayer de le savoir! Savoir quoi? Ce qui tait fait tait fait! Je suis peut-tre le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant! Mon pre, depuis ce jour-l (est-ce la fivre ou le remords, la honte ou le regret?), mon pre a chang pour moi. Il avait jusqu'ici vcu en dehors du foyer, par la raison ou sous le prtexte qu'il avait donner des rptitions au collge et assister quelques confrences que faisait le professeur de rhtorique, pour les matres qui n'taient pas agrgs. Il reste la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste, le sourcil fronc, le regard dur, les lvres serres, morne et ple, et un rien le fait clater et devenir cruel. Il parle ma mre d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on sent qu'il cherche paratre bon et qu'il souffre; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait piti. Il a le coeur ulcr, je le vois. Oh! la maison est horrible! et l'on marche pas lents, et l'on parle voix basse. Je vis dans ce silence et je respire cet air charg de tristesse. Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris. Mon pre a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa colre. Ma mre m'a lch, mon pre m'empoigne. Il me sangle coups de cravache, il me rosse coups de canne sous le moindre prtexte, sans que je m'y attende: bien souvent, je le jure, sans que je le mrite. J'ai gard longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les ctes et auquel j'avais machinalement emmanch une lame, je m'tais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu l'ide de me tuer une fois! Voici quelle occasion. Mon pre rentre brusque et ple, et me prenant par le bras qu'il faillit casser: Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur le carreau! J'entrevis un supplice--et justement, j'tais peine guri d'une dernire correction qui m'avait rompu les membres. Il prtendit que chez le proviseur, au moment o l'on traitait la question des boursiers et des non payants, quand on tait arriv mon nom, le proviseur, s'avanant, lui avait dit: M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous? --C'est toi, misrable, qui me fais avoir des reproches du proviseur? et il se jeta sur moi avec fureur. Ce furent de vritables souffrances,--mais mon chagrin tait bien plus grand que mon mal! Quoi! j'tais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu'on le dplacerait par disgrce, ou peut-tre qu'on le destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des coups plus forts que ceux de ses poings ferms, et le me serais peut-tre tu, tant j'tais dsespr, si je n'avais pens rparer le mal que mon pre m'accusait d'avoir fait. Je me mis travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait plus au collge, mais la maison on me battait tout de mme. J'aurais t un ange qu'on m'aurait ross aussi bien en m'arrachant les plumes des ailes car j'avais rsolu de me raidir contre le supplice, et comme je dvorais mes larmes et cachais mes douleurs, la fureur de mon pre allait jusqu' l'cume. Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux qu'on tue en leur arrachant l'me: il en fut pouvant lui-mme! mais il recommenait toujours, tant il avait la pense malade, l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'tais un gredin, je le pense.--Il voyait tout travers le dgot ou la fureur! Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mre intervient;-- et elle qui m'a calott outrance, accuse mon pre de barbarie! Tu ne toucheras pas cet enfant! De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux la fois! Les raccommodements durent peu. Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours coeur le reproche sanglant de mon pre, et je me dis que je dois expier ma faute, en courbant la tte sous les coups et en _bchant _pour que sa situation universitaire, dj compromise, ne souffre pas encore de ma paresse! Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois minuit, et mme ma mre, qui jadis m'accusait de dormir trop tt, m'accuse maintenant de brler trop de chandelle: Et pour quoi faire? Des singeries, tout a. Mon pre prtend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas gr du mal que je me donne, et c'est peine si l'on parat content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tte et je suis le premier de la classe. Pour arriver cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passes! Ce _Gradus ad Parnassum_[4] o je cherche les pithtes de qualit, et les brves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur! Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangs; c'est moi qui les ai mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac. Tout ce latin, ce grec, me parat baroque et barbare; je m'en bourre, je l'avale comme de la boue. Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant, et j'entends qu'on dit par derrire: C'est parce que son pre lui donne des danses. On dit aussi: Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air sainte-nitouche? J'ai t premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur; mais il est en conversation particulire avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le cabinet voisin.--celui d'o l'on entend tout. On parlait de nous. Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu? --Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l'Universit, et puis, vous savez, j'aurais t sa place, avec une femme comme celle qu'il a... --Il est de fait! et toujours vous parler des cochons qu'elle a gards, des bourres qu'elle a danses.--Youp, la, la!--tandis que madame Brignolin, eh! eh! --Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait! J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant la porte, l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles. C'tait le proviseur et l'inspecteur d'acadmie: j'avais reconnu leur voix. Ils reprirent: Je me suis content de lui donner un avertissement une fois. J'ai pris le prtexte de son fils. --Qu'est-ce que c'est que ce garon-l? --Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on bat comme un tapis, pas bte, bon coeur. Il a plu beaucoup l'inspecteur, la dernire fois... Je l'ai donc pris pour prtexte. "Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de l'observation. Je restai rveur toute la journe du lendemain... Mon pre s'en fcha, et me bousculant avec un geste de colre: Vas-tu retomber dans tes rvasseries, fainant? L'inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte, comme l'an pass, et de nous faire souffrir tous de ta paresse! Quelle honte? quelle paresse? Mon pre m'avait menti. 17 Souvenirs M. Laurier, l'conome, qui a pass dans un collge de premire classe du ct de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il s'est dmen pour que mon pre l'obtnt. La nomination arrive. Nous allons quitter Saint-tienne. Je viens de ranger les cahiers d'agrgation de mon pre: les thmes grecs ici, les versions latines par-l; il y en a des tas. Mes parents vont faire leurs adieux. Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler. Instinctivement, prs du passage Klber, ils se dtournent et prennent la gauche du chemin, pour viter la maison o madame Brignolin demeure... J'enfile du regard cette rue qui d'un ct mne au collge, de l'autre la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur. Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le catchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur aujourd'hui de ce que je vois; peur des matres mchants, des mres jalouses et des pres dsesprs. J'ai touch la vie de mes doigts pleins d'encre. J'ai eu pleurer sous des coups injustes et rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient. Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bont du ciel et des commandements de l'glise. Je sais que les mres promettent et ne tiennent pas toujours. l'instant, en rdant dans cet appartement o tranent les meubles comme les dcors d'un drame qu'on dmonte, j'ai vu les dbris de la tirelire o ma mre mettait l'argent pour m'acheter un homme et qu'elle vient de casser. Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours plus tard, quand j'aurai quitt un lieu o j'ai vcu, mme un coin de prison? Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entasses? Je l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir. Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu. C'tait ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de Farreyrolles sous prtexte qu'elle tait ne avec des manires de dame, et qu'un sjour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne dans la compagnie des gens d'ducation et de got. Pauvre cousine Marianne! On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,-- moins les coups. Nous tions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_-- un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond: c'tait la consigne. Ma mre avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voil pourquoi je faisais le_ gros_. On l'a oblige aussi garder son petit bonnet de campagne. Elle en tait toute fire Farreyrolles et savait que les gars disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu' Saint-tienne cela faisait rire. On dtournait la tte, on la regardait avec curiosit. Ma mre de dire: C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de diffrence entre eux deux. Et elle ajoutait: Jacques pourrait presque s'en fcher. Oui, je me fche, et je voudrais qu'on ft une diffrence; c'est bien assez qu'on m'ait ennuy comme on l'a fait, sans qu'on l'ennuie aussi. M. Laurier lui-mme a fait observer que ce n'tait point de mise la ville; ma mre a rpondu: Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que j'aie l'air d'tre honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir avec ma nice parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous me connaissez mal, M. Laurier. Un jour cependant elle crut avoir assez bris la volont de sa nice et assez prouv qu'elle ne rougissait pas de son origine; elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa elle-mme une robe. Je ne sortirai jamais habille comme a, dit Marianne le jour o on les essaya. --Tu entends par l que ta tante n'a pas de got, que ta tante est une bte, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?... --Je n'ai pas dit a, ma tante. --Et hypocrite avec a!--Oui va-t'en dire partout que je souillonne les robes de mes nices.--Tu ajouteras peut-tre aussi que je les laisse mourir de faim! Une pause. Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui tait vraiment celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et ressusciter la mre: Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mre... Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait port, tout cela me troubla beaucoup et je m'avanai comme si j'avais march dans de la colle. Tu ne viens pas embrasser ta mre! s'cria-t-elle attriste de ce retard en levant les mains au ciel. Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me donna un baiser ressort qui me rejeta contre le mur o mon crne enfona un clou! Oh! ces mres! quand la tendresse les prend! a ne fait rien, le clou m'a fait une mchure. Ces mres qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup d'embrasser leur petit! Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput. Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme a! Ah! tu sais, j'ai regard le fond du grand chaudron, tout l'heure:--tu appelles a nettoyer, mon garon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on n'y a pas touch, je parie! --Ce matin, maman! --Ce matin! tu oses!... --Je t'assure. --Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mre qui ment. --Non! m'man. --Viens que je te gifle! Chre Marianne, depuis ce jour-l, elle fut bien malheureuse. Elle crivit sa mre qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner tout de suite au village. Mais la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mre rpliqua: Veux-tu donner raison ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne! Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien! C'est moi qui mis les virgules et les pluriels. On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore. Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-l, mais moi, comme je fus heureux! Elle tait blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses cheveux taient presque couleur de chanvre, et ses joues taient saupoudres de rousseurs; mais la peau du cou tait blanche, tendre et fine comme du lait caill. Je l'ai revue, longtemps aprs, dans le fond d'un couvent, travers une grille: elle s'tait faite religieuse. Si j'tais reste plus longtemps Saint-tienne, murmura-t-elle en baissant les paupires, je ne serais peut-tre jamais venue ici. --Le regrettez-vous? Elle loigna du guichet sa tte ple encadre dans la grande coiffe blanche des soeurs de Charit et ne rpondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconnatre un geste de regret et de tendresse... Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ d'ivoire tach de sang. Voil le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui tait si haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise. Quelles soires tristes et maussades j'ai passes l, et quelles mauvaises matines de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits! Mon pre m'a souvent cogn la tte contre l'angle, quand je regardais le ciel par la fentre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'tais perdu dans mon rve, et il m'appelait fainant, en me frottant le nez contre le bois. C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible. J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est rest une cicatrice la figure, d'un coup de rgle qu'il me donna pour me punir. Voil, plein de vieille vaisselle, un panier rong! C'tait l que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien censeur, envoy en disgrce, nous avait donne pour en avoir soin. Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait pas si, dans le trou o on l'enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant. Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appel imbcile, grand niais, quand, devant la petite bte morte, j'clatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil! J'avais demand qu'on attendt le soir pour aller l'enterrer. Un camarade m'avait promis un coin de son jardin. Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mre, qui ricanait. Bouscul par mon pre, je faillis rouler avec elle dans l'escalier. Arriv en bas, je dtournai la tte pour vider le panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant: Mais puisqu'on pouvait l'enterrer! C'tait une ide d'enfant, qu'elle n'et point la tte entaille par la pelle du boueux ou qu'elle ne vidt pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je la vis longtemps ainsi, guillotine et ventre, au lieu d'avoir une petite place sous la terre o j'aurais su qu'il y avait un tre qui m'avait aim, qui me lchait les mains quand elles taient bleues et gonfles, et regardait d'un oeil o je croyais voir des larmes son jeune matre qui essuyait les siennes... 18 Le dpart Quelle joie de partir, d'aller loin! Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des temptes! J'entrevois dj le phare, le clignotement de son oeil sanglant et j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les dsespoirs des naufrages. J'ai lu _la France maritime_, ses rcits d'abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu tre marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejet dans les livres, o tourbillonnent les oiseaux de l'Ocan. J'ai dj fait des narrations de sinistres comme si j'en avais t un des hros, et je crois mme que les phrases que je viens d'crire sont des rminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des compositions que j'ai esquisses dans le silence du cachot. Dsespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon _temptard_ favori. Je me rpte ces grands mots comme un perroquet enchan au grand mt; mais au fond de moi-mme il y a l'esprance du galrien qui pense s'vader cette fois. Nantes, je pourrai m'chapper quand je voudrai. En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est dans l'Ocan. Je n'appartiens plus mon pre; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperoit de ma disparition, je suis en pleine mer. Le capitaine a jur, sacr--mille sabords du diable!--en me voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'quipage! Le voyage actuel, en attendant l'vasion par eau sale, est dj plein de posie. Nous avons d'abord la diligence,--l'impriale,--puis nous entrons dans une gare! Les machines renclent comme des nes, ou beuglent comme des boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l'me! ORLANS Nous arrivons Orlans la nuit. Les malles sont laisses la gare. Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi, dit ma mre. Et elle a gard beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficult. Il s'croule toujours quelque bote qu'on ramasse aux clarts de la lune. On ne se dcide rien: on est port, par l'heure et le calme immense, une espce de recueillement trs fatigant pour moi qui ai tout sur le dos. Il y a bien eu des facteurs et des garons d'htel qui, la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi.-- deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'htel! Aller l'htel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en battait d'moi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un tranger dans une ville qu'ils ne connaissent pas. Ma mre sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convnt, et elle rde, tirant mon pre comme un aveugle, hasardant des regards et lanant des questions qui se perdent dans l'obscurit et le brouhaha. Elle a si bien fait, qu' un moment on s'est trouv seuls comme un paquet d'orphelins. On teint les lumires.--Il n'est plus rest qu'un rverbre l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voil comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place laquelle nous sommes arrivs en nous tranant, ma mre disant mon pre: C'est ta faute! mon pre rpondant: C'est trop fort; est-ce que ce n'est pas toi! --Ah! par exemple! Nous avons hl des isols qui passaient par l; nous avons mme cru voir une chaise porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l'espace. La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont eue jusqu'ici pour tmoin. Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de notre ombre. C'est mme curieux. Je parais norme avec mon chafaudage biblique, et quand mon pre ou ma mre courent aprs un colis qui est tomb, les ombres s'allongent et se cognent sur le pav.--Mon pre a un nez! Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore chapper quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire. Quelqu'un l-bas! Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule; j'ai la tte qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des paules, j'ai l'air d'un tlescope qu'on ferme. Quelqu'un! --C'est une femme! Je te dis que c'est une femme! --Sur quoi est-elle monte? --Sur quoi? --Oui, sur quoi?--(Ma mre est aigre, trs aigre.) --H! la bonne femme! Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'crouler. .................................... Mes amis, nous nous sommes tous tromps... La voix de mon pre a un accent religieux, des notes graves; on dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes. Tous tromps, reprend-il avec le ton du plus sincre repentir. Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une femme, c'est la PUCELLE D'ORLANS. Il s'arrte un moment: Jacques, c'est la _Pucelle!_ J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrmy, la bergre de Vaucouleurs! C'est la Pucelle, Jacques! Je sens qu'il faut tre mu, je ne le suis pas. J'ai trop de paniers, aussi! Ma mre a pris dans le mnage le rle ingrat; elle a voulu tre mre de famille, selon la Bible, et elle n'a gure eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle connat de rputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donn l'Histoire. Quand tu auras fini de dire des salets cet enfant! Les bras lui tombent en voyant que mon pre me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas... C'est Jeanne d'Arc, reprend ce pre accus d'tre lger devant son enfant, celle qui a sauv la France! --Oui, rpond ma mre d'un air distrait, et elle ajoute d'un air content: on peut s'asseoir contre. Nous avons pass la nuit l;--c'tait un peu dur, mais on avait le dos appuy. Un sergent de ville qui nous a vus s'est approch. Le sergent de ville nous a pris pour une famille de plerins fanatiques, qui taient venus tomber d'puisement--avec beaucoup de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne nous a pas brusqus, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il s'est offert nous mener dans une auberge tenue par son beau-frre mme, au bout de la rue, prs du march. Tu n'as pas faim? demande mon pre ma mre pendant le chemin. --Pourquoi aurais-je faim? Il faut dire que mon pre, dans la soire, avait parl de dner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette prcaution. Ma mre s'y tait oppose et elle n'entendait pas qu'on et l'air de jeter un reproche sur sa dcision en lui demandant si elle avait faim. Mon pre ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mre un regard de terreur. Nous sommes dans l'auberge. Elle s'veillait; un garon d'curie rdait avec une lanterne, on attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-frre, en tapant contre une cloison. Un grognement. On y va, on y va! travers les fentes, on voit passer une lumire et l'on entend l'homme qui s'habille en billant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui tranent. Ces personnes demandent coucher et un morceau sur le pouce. Morceau sur le pouce est dit le visage tourn vers mon pre. Il se souvient de ce: Pourquoi aurais-je faim? de ma mre. Mais elle intervient. Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous rveillant. --Comme vous voudrez, fait l'aubergiste, qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui prfre mme, une fois les voyageurs couchs, se recoucher aussi. J'entends les boyaux de mon pre qui grognent comme un tonnerre sous une vote: les miens hurlent;--c'est un change de borborygmes; ma mre ne peut empcher, elle aussi, des glouglous et des billements; mais elle a dit, la station, qu'il ne fallait pas dner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne _man-ge-ra_ pas. Elle a pourtant cri mon pre: Mange, si tu veux, toi! Mon pre a simplement branl la tte; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmur: Non, non, demain. Il sait ce que cela signifie! Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage! Mon pre va se coucher; ma mre le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous rveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins. Ma mre est du concert comme les autres,--mais elle ne cdera pas.--C'est une femme de tte, ma mre. Ah! je l'admire vraiment! Quelle volont! Quelle diffrence avec moi! Si j'avais faim, moi, je le dirais, et mme je becquterais... s'il y avait de quoi! Nature vulgaire, poule mouille, avorton! Regarde donc ta mre, qui, pour tre fidle sa parole, s'en tenir ce qu'elle a dit, passe la nuit se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une crote. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans apptit, tu verras.--Tu as pour mre une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le nez, car tu l'as en pied de marmite. Nous avons djeun,--ma mre, du bout des dents: mais je l'ai vue qui dvorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait demand la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;-- elle mordait l-dedans! Mon pre a mang en clater,--il en a les oreilles bleues. Il ne s'est pas rebiff cette nuit, parce qu'il a les mains lies et qu'il a commis au moment du dpart une grande imprudence. Il a confi ma mre tout l'argent. Ma mre avait dit, sans avoir l'air de rien: Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra mieux; c'est moi qui payerai en route. Mon pre n'a pas compris tout de suite l'tendue de son malheur, la gravit de la faute; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pice d'un franc, pas une pice de deux sous. Il avait vid sa monnaie dans les mains des gens pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n'avait pas mme de quoi rendre un verre de groseille. Il mourait de soif. Donne-moi de l'argent. --Tu veux de l'argent?... --Oui, Jacques a soif... Ma mre se tourne vers moi. Tu as soif? Ma foi! Je veux bien soutenir mon pre, quand c'est possible; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne rponds rien la question de ma mre, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils son poux. Il peut attendre, bien sr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon pre que s'il n'existait pas. Cela a dur trois jours, les demandes d'argent et les refus de versement! Mon pre s'est fch;--il y a mme eu scandale, d'abord sur le pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mre a eu le dessus: mon pre a demand grce. C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: Je suis franche comme l'or. Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut mon pre, devant les hteliers, devant les voyageurs, d'tre un homme sans coeur, un poux sans conduite. Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut. C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah! ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-tre l'argent pour lcher sa femme et son fils et retourner chez sa matresse. Mon pre qui a demand cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec cela! Il est sur des pines, tche de couper les phrases, de morceler les mots, de dtruire l'effet; mais ma mre est si franche! Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien... Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-tre?... SUR LE BATEAU Le bateau nous affranchit,--ma mre se trouve malade heureusement. Elle est reste trop longtemps sans manger, elle a aval le foie de veau trop vite,--elle n'a pas ferm l'oeil de la nuit.-- Enfin la migraine la prend et l'endort. Mon pre reste prs d'elle, le temps moral ncessaire pour tre sr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a plus la force de fondre sur lui. Il monte sur le pont... UNE RECONNAISSANCE Chanlaire! --Vingtras! Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possde Nantes un oncle avec lequel il tait brouill pendant le pionnage, mais avec lequel il s'est raccommod, et chez qui il retourne aprs un voyage Paris dans l'intrt de la maison. Il est heureux, gagne de l'argent. Quelle rencontre! --Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous? Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu dsappoint quand mon pre rpond, d'un air triste: En bas,--et d'un air plus gai: malade. --Ce ne sera rien. --Non,--non,--non. --a n'empche pas de dcoiffer une bouteille de bourgogne, au contraire... Se tournant vers moi: Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels yeux!--Garon! Il y avait des sous-officiers qui allaient en cong, et avaient aussi rencontr des camarades. La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bire. De la gaiet, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs; il y a une odeur de citron. Voil qu'on chante, maintenant! Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain! Je m'en mle, et ma voix criarde se mle leurs voix mles: j'ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon pre, qui a les pommettes roses, les yeux brillants. Il a cont bravement Chanlaire,--aprs la troisime tourne,-- qu'il a le gousset vide. C'est la bourgeoise qui a le sac! Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez Nantes, nous nous y reverrons, j'espre, et, nous y ferons de bonnes parties... Mais, je dis cela devant le moutard... --Il n'y a pas de danger. Non, pre, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur. Il me parle comme un grand garon. Allons, Jacques, une goutte! Puis une ide lui vient: Si nous cassions une crote? Ces pieds de cochon me disent quelque chose; j'ai envie de leur rpondre deux mots. C'est un langage hardi pour un professeur de septime; mais le proviseur de Saint-tienne est loin; le proviseur de Nantes n'est pas encore l, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants. Oh! j'ai encore le got de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa! On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-mme. C'est la premire fois que je suis camarade avec mon pre, et que nous trinquons comme deux amis. Je m'essuie la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise commodment,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manires, je suis mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'veille, ma mre dort. ... Ma jeunesse s'teint, ma mre est veille! Elle apparat comme un spectre dans la cabine,--elle tait dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient droit nous, et va commencer une scne. Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers rdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui part, une chanson qui clate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur fait long feu. Seule de femme, elle est d'avance sre d'tre vaincue; puis, elle a vu de l'argent dans la main de mon pre, qui paye les pieds de cochon. Oui, nous avons de l'argent, dit mon pre guilleret et narquois, et il crie: --Une autre bouteille de ce jaune-l! --Je n'ai pas soif. --Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif? C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la malice, pas de mchancet, le vin l'a rendu bon. Et vous, madame? fait-il en tendant un verre et la bouteille. Il n'y a pas moyen de se fcher. Ma mre ne s'y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur: Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi. --Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le _troisime_. Faire le troisime, ct des sous-officiers, sur la mme table; carter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouett, le battu, le_ sangl_, qui suis l, cartant les jambes, tant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches! La partie de dominos est finie. Jacques, va dire ta mre que nous montons. Nous l'avions oublie, et j'en ai, ds que le coup de feu de la premire motion est passe, j'en ai un peu de remords. Ma mre m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaant; mon remords s'en va. Il me semble qu'elle aurait d deviner que je pensais en ce moment elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaiet, et je lui en veux de son accueil. Quand nous serons arrivs, tu me payeras tout a. Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai tremp le bout de mes lvres dans des verres o il y avait de la mousse, et o je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. --Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arriv vous pourrez me battre... C'est mon jour de chance! Une dame est venue s'asseoir prs de nous et la conversation s'est engage. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l'honneur de causer avec elle. On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire leur mre, m'entranent dans leurs jeux. Jacques, reste l. --Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bont l'interlocutrice lgante. --Vous n'avez pas peur qu'ils se noient? C'est tout ce que ma mre trouve dire, mais elle est flatte que son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me noie, tant pis! Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous approchons d'un feu, elle a peur que je me brle. Un jour, un ballon partait dans la cour du collge, elle a cri: Il va t'emporter! Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a souffl ou tap sur ma curiosit, mes envies ont enfl comme ma peau sous le fouet. C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas tre plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils ne se brlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai jamais rat un _filage_; je me suis empress de manquer la classe aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou prs de la forge, dans la grande usine, dont le pre de Terrasson est le contrematre. Je suis mont sur le grand arbre du _Clos Plissier_, et je suis all jusqu'au bout de la grande branche. Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu moustill. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empche d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mre ait peur;--mais, la premire occasion, je me rattraperai, j'entrerai dans la rivire jusqu' la ceinture, et je mettrai mon pied au-dessus des _coules_ de fer fondu. C'est bien dcid. En attendant, ce soir, comme ma mre m'a laiss libre, je ferai tout pour ne pas me noyer. Si elle m'avait dfendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empcher de me pencher sur la roue, de chercher prendre de l'cume dans le creux de la main... Nous courons d'un bout du bateau l'autre; nous hlons le mcanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous ttons le cabestan, nous essayons de soulever l'ancre... La journe fuit, le soir arrive. Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mlancolie du crpuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secous par le vent, nous regardons le sillon que creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premires toiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moire les tranes de lune. La machine fait _poum, poum_! C'est la cloche qui parle prsent; nous approchons du pont. Nous voici Tours: on relche ici. M. Chanlaire connat un htel, pas cher. Nous irons tous, si l'on veut. C'est entendu. Et, dix minutes aprs le dbarquement, nous arrivons au _Grand-Cerf_. Nous dnons la table d'hte. Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prtre: tout le monde fait honneur la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succs qui profite la cave. Son piquant donne soif. J'ouvre des yeux normes, j'carte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe! Combien de rchauds d'argent! Dix plats! On bavarde, on dvore. Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon? Il me semble que je suis un repas des _Mille et une Nuits_. Je suis profondment tonn de voir que tout le monde foule aux pieds les prceptes que m'a inculqus ma mre sur la faon de se tenir en socit. Le cur lui-mme a les coudes sur la nappe et sa chaise tout prs de la table, comme j'tais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grill et du petit vin jaune. Ma mre est ct de la dame de Paris, qui nous a placs sa droite, ses fils et moi. Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mre ne s'en plaint pas, et mme elle se fche un moment parce que je refuse de quelque chose. Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien prix fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle M. Chanlaire. --Oui, deux francs par tte. --Jacques, crie-t-elle aussitt, mange de tout! C'est jet comme un cri des croisades, comme une devise de combat: Mange de tout! Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table. Elle ne peut s'empcher de s'occuper de moi, de la place o elle est, et veille toujours sur son enfant. Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais pas manger les croupions! Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui tranent. On la remarque. J'en deviens rouge. Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela! Ah! elle m'a gt mon plaisir... Je m'aperois parfaitement que les voisins se moquent d'elle, et les matres de l'htel la regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme, en redemander aux garons: Passez-moi ce plat-l! m'essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arrire, et dire en finissant: En voil encore un que les Prussiens n'auront pas. M. Chanlaire se lve: Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne. --Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mre, du ton dont elle dirait: On ne m'enlvera pas mon fils. --Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'trenne de cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle; les enfants les premiers! Il remplit mon verre, qui dborde, et dit: Vide-moi a! Ma mre me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire: regarde-moi donc! Je n'ose la regarder ni boire. Tu es l comme un empot, voyons! Empot! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se fend, la main qui tremble et je renverse la moiti du champagne sur une robe d' ct. Nigaud! dit l'inonde... Empot! Nigaud! C'est ma mre qui est cause que j'ai t si bte. Elle me sermonne encore aprs, en renchrissant sur les autres. Je vais me coucher gonfl et piteux. Par ici, votre chambre, dit le garon. Au moment o je suis au bout du corridor, disant adieu la dame de Paris et ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitis, ma mre m'appelle: Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS! Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude aussi--elle prend des prcautions auxquelles son enfant, avec l'imprudence de son ge, ne songe pas. Mes camarades sourient, leur mre rougit, la mienne salue. Aujourd'hui encore dans mes rves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes dcolletes, table, dans un bal, j'entends, comme Jeanne d'Arc, une voix: Jacques! les cabinets sont en bas! Le lendemain matin nous reprenons le bateau. La dame de Paris est encore avec ma mre et je suis avec ses fils. Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrtent pas au milieu du pont, les lvres entrouvertes et le nez frmissant, pour respirer et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivire bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j'aperois le fond de la ville qui dgringole tout joyeux! L-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les prtres, l'air jsuite aussi. C'est lui! c'est lui! Quelqu'un a donn un nom cet homme qui passe et on l'a reconnu. C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Branger[6]. Mon pre me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle! Il a t son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s'il faisait sa prire. Il est plein de respect pour les gloires, mon pre, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore russi m'inspirer cette vnration, et tandis qu'on regarde Branger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des osiers. Dans ma gographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la France. Jardin de la France! oui, et je l'aurais appel comme a, moi gamin! C'est bien l'impression que j'en ai garde;--ces parfums, ce calme, ces rives semes de maisons fraches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire!... Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue. C'est la mer qui approche, et vomit la mare; la Loire va finir, et l'Ocan commence. Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis rest tout le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu jou avec mes petits camarades, qui s'tonnaient de mon silence. L'espace m'a toujours rendu silencieux. Nous sommes prs du pont en fil de fer, je lis au loin _Htel de la Fleur_.--C'est Nantes. NANTES Ma mre a tann M. Chanlaire pour lui demander o nous ferions bien d'aller en dbarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il l'a envoye au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitt qu'on arrive. Il jette son adresse mon pre, sa valise un portefaix, et le voil loin. La dame de Paris s'en va de son ct. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et voil M. Vingtras, professeur de sixime au collge de Nantes, debout, sur le pav de la ville, avec ses malles, sa femme et son garon. Notre spcialit est d'encombrer de notre prsence et de gner de nos bagages la vie des cits o nous pntrons. Pour le moment, nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les dchargements se font mal.-- nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un port marchand, et dj il se forme des rassemblements autour de notre colonie. Ma mre a _entrepris_ mon pre. Tu ne pouvais pas demander M. Chanlaire?... --Puisque c'est toi qui t'en tais charge... --Moi! Elle a la note aigu et qui fait retourner les passants. On s'attroupe. Un portefaix s'approche. Combien! dit ma mre, pour emporter a? --Trois francs. --Trois francs! --Pas un sou de moins. --Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs, dit ma mre, confiant ses paquets, ses chles et une bote mon pre et allant un malheureux en guenilles qui tranait par l. Il a peine le temps de rpondre que le portefaix arrive, montre sa mdaille, fond dans le tas, accable le dguenill de coups et la famille Vingtras d'injures. Dans la bagarre, les botes s'croulent et roulent vers la rivire. Jacques, Jacques! Je cours aprs un colis, ma mre en poursuit un autre; elle pousse des cris, le dguenill aussi; les gendarmes arrivent vers mon pre. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voil notre entre Nantes. Ouf!!! Nous sommes installs, ce n'est pas sans peine. Nous avons pass huit jours dans une auberge dont le propritaire s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai _jamais._ Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mre a trouv moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de voyageurs. On a discut sur la note; la bonne a rclam un pourboire. On nous a chasss; nous nous sommes trouvs de nouveau midi sur le pav, M. Vingtras, son pouse et son rejeton. Heureusement, M. Chanlaire est arriv au moment o nous montions la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, ds qu'on saurait o se diriger. Nous tions dj connus dans le quartier, qui avait remarqu nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau dballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma mre, l'embarras de mon pre, tout avait fait sensation et, aprs avoir inspir la curiosit, commenait inspirer la dfiance. Que j'aurais donc voulu tre sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d'abordage la main, sous les boulets, loin des bagages! Nous tions dans la rue,--ma mre d'un ct, moi de l'autre, mon pre en claireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il est notre providence dcidment. Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille. Mon pre n'avait pas voulu dire qui il tait, l'auberge tant indigne de sa situation, et il planait du mystre sur nos ttes. Mon pre est entr en fonctions le lendemain mme de notre emmnagement, et il a fait peur aux lves, tout de suite: cela lui garantit la tranquillit dans sa classe pour toujours et des leons particulires en quantit.--Il a l'air si chien,--on prendra des rptitions! Tout va bien.--Voyons maintenant la ville. Toutes mes illusions sur l'Ocan, envoles; tous mes rves de temptes tombs dans l'eau douce, car c'tait de l'eau douce! Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni d'officiers en chapeau de commandement; point de salves d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres; point de rptition de branle-bas; pas d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J'eus une esprance: on me parla de _ttes de mort _entasses sur un trois-mts; c'taient des fromages de Hollande. Comme la vie de marin me parat bte! Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais chercher du vin en chopine pour notre dner et j'y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mt dans la vague cumante, ils ne luttent pas contre la fureur des flots.... Non, s'ils tombaient l'eau, ils se noieraient. Il n'y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien! merci! Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas grande diffrence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un mme mpris; j'enveloppe dans mon ddain, je confonds dans ma dsillusion le loup de mer et l'ameneur de fromages. MON PROFESSEUR J'ai pour professeur un petit homme lunettes cercles d'argent, au nez et la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empcheront pas de faire son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe: il arrive de Paris, o il a t reu, comme Turfin, un des premiers l'agrgation; il y a laiss des protecteurs que son esprit de gringalet amuse; il en a rapport une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots. M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses lves,--il est caressant avec les fils des influents, qu'il mnage et auprs de qui il a conquis une popularit parce qu'il les traite comme de grands garons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien. Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des rptitions avec lui, que j'ai voulu tre cordonnier et que maintenant j'aimerais tre forgeron. Je lui semble commun; ma mre d'ailleurs lui parat vulgaire et mon pre lui fait l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l'air de me croire, mme quand je dis que j'ai _oubli _mes devoirs, ou que je me suis _tromp _de leon. la fin de l'anne, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott. Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux couronnes et que je fus embrass sur l'estrade par un homme qui empoisonnait.--Toujours donc! Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de n'en pas avoir, du moment que mon pre ne me tourmentait point. LA MAISON Nous demeurons dans une vieille maison repltre, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dgage une odeur de trbenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre l'touffe: pas d'air, point d'horizon! Je passe l, les dimanches surtout, des heures pnibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, mme en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-tienne. J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des colres des mineurs. Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas d'usines tincelles et d'hommes oeil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises. Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids: ils vont muets derrire leurs chariots travers la ville et ont l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l'allure large, la voix forte! La lvre est mince ou le nez est pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, des boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un blanc sale, comme un surplis crott. Je leur trouve l'air dvot, dur et faux, ces fils de la Vende, ces hommes de Bretagne. Le cours Saint-Pierre me parat si vide--avec ses quelques vieux qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du ct de l'glise... Je me sens des envies de pleurer! On ne me bat plus. C'est peut-tre pour a. J'tais habitu la souffrance ou la colre,--je vivais toujours avec un peu de fivre. On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette cole. Il a entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la mme mthode que mon pre sur les reins de son fils;--il l'a fait venir. Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j'appuie pour votre disgrce. La nouvelle est arrive aux oreilles de mon pre et a protg les miennes. Ma mre a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est bossue. On va se promener tous les soirs quand il fait beau. J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant avec ordre de ne pas m'carter, de ne pas courir, et je ne puis mme pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,-- cela ferait clater mon pantalon. Il est arriv qu'une de mes culottes a craqu un jour, et madame Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant t trs offusque. On m'a dfendu de me baisser jusqu' ce qu'on m'ait fait une culotte large. On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flne l'aise,-- j'ai l'air d'un canard dont le derrire pousse. Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circ. COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES Le supplice propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient lgitimiste.--J'ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant les esprances que ce parti a pu concevoir mon propos ne tardent pas s'vanouir. Ma mre a trouv ct d'un collier de chien, dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie au bonapartisme cette fois! C'est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du caf Lemblin. Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement l sur la place? On se perd en conjectures, mais l'tonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit apparatre sur le cours, vtu comme la _meilleure des rpubliques_. J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris. C'est mon costume de demi-saison. Ma mre voit que je grandis et elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l'toffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je prfrerais vivre dans l'obscurit, ne pas donner aux partis des esprances touffes le lendemain,--avec cela que j'touffe aussi! cette redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne puis pas me moucher. Lgitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel aprs-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on dmoralise les masses! Puis les camarades sont toujours l,--on m'appelle Louis-Philippe. C'est mme dangereux par ce temps de rgicide. Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois citoyen_, je rentre bris. NOS BONNES Nous avons une bonne,--il parat que mon pre gagne de l'argent. Il donne la rptition en_ tas_; il prend six ou sept lves qui lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une heure des choses qu'ils n'coutent pas; la fin du mois, il envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre. Les rpts ont moins de pensums et flnent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C'est pendant ce temps-l que s'crivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de celui-l, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est gne quand elle passe. Nous la regardons travers des trous, des fentes: elle est bien jolie, bien frache; elle a pous le censeur parce qu'il avait quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que j'ai entendu marmotter ma mre qui ajoute aussi qu'elle s'habille mal. Si c'est a, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de _cheux nous._ Cela est lanc la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa porte. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous! Bien dsintress dans la question,--puisque j'tonne mme les tailleurs du pays et que je ne suis vtu aucune mode connue depuis l'antiquit jusqu' nos jours! mannequin inconscient d'une politique que je ne comprends pas, camlon sans le vouloir,--je puis apporter mon tmoignage, il a son poids. Eh bien, je prfre l'charpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au chle jauntre dont ma mre est maintenant si fire. Je prfre le chapeau de la Parisienne, petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d'or, la coiffure que porte celle qui m'a donn ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--o il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre. On est donc heureux la maison. a m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'tais occup au moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois, lorsque je dplaais les gros meubles. J'aimais donner des coups de marteau, des coups d'paule et des coups de scie. Je me sentais fort et je m'exerais porter des armoires sur le dos et des seaux pleins bras tendus. Je ne dois plus toucher rien et si je suis press, je ne puis mme pas dcrotter mes souliers. Il y a de la boue autour! --C'est l'affaire de la bonne, cela! --Avec la grosse brosse seulement? --Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste biller toute la journe. Elle n'a pas le temps de biller, la pauvre fille! Oh! ma mre a l'oeil! Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nice! Pourquoi donc lui montrer les mmes gards qu' moi? Elle fait pour les trangers ce qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'tablit pas de diffrence entre sa domestique et son fils. Ah! je commence croire qu'elle ne m'a jamais aim! La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma mre lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu. Ce n'est pas moi qui pargnerais le manger une bonne! Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit. C'est bon pour son temprament, ces choses-l. Et les boulettes froides, voil qui fortifie! Pauvre Jeanneton! Si elle n'tait pas soigne si bien, comme elle dprirait! Car mme avec ce rgime, elle se porte mal, elle n'est pas grasse, tant s'en faut! Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mre et queue s'applique la contrarier. Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton? --Merci, madame. --Merci oui, ou merci non. --Non, madame. --Vous n'aimez pas le cidre? Jeanneton balbutie. Comme vous voudrez, ma fille! Et ma mre ajoute d'un air dpit: Je mets le verre l, vous le prendrez tout l'heure si vous voulez; vous le laisserez s'venter, si cela vous amuse. Le cidre ne s'ventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a deux jours qu'il trane dans une bouteille que mon pre a repousse parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oubli de boucher.--Il est tomb un _cafard_ dedans. Mais ma mre l'a retir tout l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est dcide l'offrir Jeanneton. Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant. Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-l, _qui n'a pas d'acide_, qui sent l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans? Ma mre m'avait vu regarder ce cafard en rflchissant. C'est signe que le cidre est bon. S'il tait mauvais, il n'y serait pas all. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi. Ah! les malins! Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux qu'il n'y et pas de mouches dans l'huile! Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma mre lui offrait en signe d'adieu. Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui tait pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._ Jeanneton a refus. On remplace Jeanneton par Margoton. Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en entrant. Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la viande; je veux manger chaud. Margoton joue gros jeu. Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l'estomac de Margoton est protg comme les reins du petit Vingtras. L'autorit veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roule son rejeton, ou parce qu'il toufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de mme de ne pas dplaire au grand chef propos de son mme et de sa domestique. Ah! quelle faute on a commise en s'adressant la femme du proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis! On n'ose pas renvoyer la grosse recommande, malgr les prtentions qu'elle affiche, et elle entre en place. Ma mre a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, propos de cette bonne. Elle n'est pas forte et a la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'pouse, c'est son rle de mre; elle n'y faillira pas! Mais quand il faut servir Margoton!... Vous avez encore faim? --Oui, madame. --Comme cela? --Encore un petit morceau, si vous voulez. Ma mre en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu'elle trangle quand elle reprend le couteau, l'expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu'elle est force de mettre les cerises dans l'assiette de la bonne, une par une, comme avec un dchirement. Marguerite en demande toujours. Mais ma mre renat vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez bni! Elle renat, redevient espigle, reprend des couleurs. Elle est entre un jour dans le cabinet de mon pre, toute joyeuse. Antoine!--et elle lui a parl l'oreille. --Tu es sre? a rpondu mon pre avec stupeur et en drangeant son bonnet grec. Elle se contente de hocher la tte en souriant. Il ne s'agit plus que de les surprendre... Elle enlve le bonnet grec et dpose d'un geste la fois langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son poux, mon pre, un baiser furtif. On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma mre a mis son chle jaune et son beau chapeau--celui au petit melon et l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur. Elle en revient en se frottant les mains et en balanant joyeusement la tte: en faire tomber l'oiseau et le melon. Dix minutes aprs, je vois Margoton qui fait ses paquets et qui on rgle son compte. Elle a laiss de la viande dans son assiette: qu'y a-t-il? Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon. Madame, c'tait pour le bon motif! --Pour le bon motif!... dans une cave!... Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais quelques jours aprs, ma mre parlant mon pre cause de Margoton. Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se fche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour amant! Je ne comprends pas. Il est dcid qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: a fatigue trop ma mre! Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux qui sortent de la tte, et de l'estomac qui crve sa robe! Il nous vient beaucoup d'estomac la maison. Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner ma mre au march pour porter les provisions. Ma mre veut mme qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu'il y a une domestique attache ma personne. J'obis, en allant en peu en avant ou en arrire de Ptronille; c'est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche moi; on nous voit ensemble. On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collge, on m'appelle _suon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon pre avec _suon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les Suons. Voici pourquoi: Ptronille occupe ses heures de loisir vendre des sucres d'orge dans les rues, et les lves la connaissent bien. On s'est demand, en me rencontrant avec elle, quel lien mystrieux nous reliait, et le bruit se rpand que nous fabriquons les sucres d'orge la nuit, que mon pre a ajout cette branche d'industrie au professorat. On dit mme qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associ Ptronille. Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de rester la maison et qu'on me force sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme si les fleurs taient des dominos, que j'ai aller chercher sur un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. H! Munito! Je me pique dans les orties, je m'enfonce les pines sous la peau, c'est une corve, un embtement! J'en arrive har les jardins, dtester les bouquets, confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs. Je dois faire de trs grands pas, c'est plus _homme_, puis a use moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'tre la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la rapidit d'une ombre chinoise. Et toujours une petite queue d'toffe par derrire! Je voudrais tre en cellule, tre attach au pied d'une table, l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir. J'ai march ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma mre dit que je grandis et que je dois me prparer aller dans le monde; elle me demande pour cela de chtier mon langage, et elle veut que je dise dsormais: _chose_ de bouteille, et quand j'cris je dois remplacer _chose_ par un trait.) J'ai march sur un _chose_ de bouteille et je me suis entr du verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le mdecin a eu peur en voyant la plaie. Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant? Oui, je souffre, mais ce moment le vent a entrouvert ma fentre; j'ai aperu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste o l'on m'emmne tous les soirs. Je n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coup. Quelle chance! Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde. MON ENTRE DANS LE MONDE Ma mre ne se contente pas de me recommander la chastet pour les mots, elle veut que je joigne l'lgance la pudeur. Elle a eu l'ide de me faire donner des leons de _comme il faut_. Il y a M. Soubasson qui est matre de danse, de chausson et professeur de _maintien_. C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une mdaille de sauvetage. Il a retir de l'eau l'inspecteur d'acadmie qui allait se noyer. On lui a donn cette_ chaire_ de chausson et de danse au lyce en manire de rcompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de _maintien_, qui est trs suivi, parce que M. Soubasson a la vue basse, l'oreille dure, aime _tter_, et qu'en lui portant aux lvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce qu'on veut dans son cours. Dieu sait ce qu'on n'y fait pas! Mais moi, j'ai des leons particulires en dehors du lyce. M. Soubasson vient la maison. Il amne son fils, que mon pre saupoudre d'un peu de latin, et en change M. Soubasson me donne des rptitions de maintien. Ma mre y assiste. Glissez le pied, une, deux, trois,--la rvrence!--souriez! --Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas! Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie. Il faut essayer tout de mme, et je fais la bouche en _chose_ de poule. Ma mre, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu'elle me prsente comme une grimace. Tiens, comme cela! Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, a me fatigue! Attention l'auriculaire, dit toujours M. Soubasson, qui s'est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la fouille mme un peu trop mon ide. Ce que ma mre me dit de choses blessantes pendant la leon de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses gots d'lgance, cette femme, quel point je suis commun et j'ai l'air d'un paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas arriver glisser mon pied ni mme tenir mon petit doigt en l'air! Je te croyais fort, dit ma mre, qui sait que je pose un peu pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil. Je ne suis pas fort, il parat, puisque au bout de dix minutes, l'auriculaire retombe nerv, demandant grce, crisp comme une queue de rat empoisonn! Rien que d'y penser, il se tord encore aujourd'hui et j'en ai la chair de poule. Au bout de deux mois, c'est peine si je suis en tat de faire une rvrence trois glissades; en tout cas, je suis incapable de parler en mme temps. Si je parlais, il me semble que je dirais: _j'avons, jarnigu, moussu le maire_, parce que je salue comme les villageois dans les pices. Il me prend des envies, quand je rpte avec ma mre, de l'appeler Nanette et de lui crier que je m'appelle Jobin, ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien! Il faut pourtant que tout ce temps-l n'ait pas t perdu, que je mette en pratique, tt ou tard, mes leons d'lgance et que je fasse plus ou moins honneur M. Soubasson, ma mre. Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prpare ton maintien. J'en serre l'auriculaire avec frnsie, je fais et refais des rvrences, j'en sue le jour, j'en rve la nuit! Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en crmonie. Pan, pan! --Entrez! Ma mre passe la premire, je ne vois pas comment elle s'en tire, j'ai un brouillard devant les yeux. C'est mon tour! Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on s'carte. La compagnie stupfaite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On attend. J'entre dans le cercle et je commence: Une--je glisse. Deux--je recule. Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau. C'est un clou de mon soulier. Ma mre tait derrire modestement et n'a rien vu. Elle me souffle: Le sourire, maintenant! Je souris. Et il rit, encore! murmure indigne la femme du proviseur. Oui, et je continue ventrer le tapis. C'est trop fort! On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier. Ma mre demande grce. Moi, j'ai perdu la tte et je crie: Nanette! Nanette! Mon avancement est fichu pour cinq ans, dit mon pre le soir en se couchant. On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises manires; je n'en suis pas fch pour mon petit doigt qui se dtend, reprend sa forme accoutume. Je prfre avoir de mauvaises manires et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat empoisonn. J'ai une _veine _dans mon malheur. Ma blessure au pied tait mal gurie. Elle se rouvre de temps en temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous prtexte que je ne puis marcher. Je la gratte mme et je la gratterais encore davantage, mais a me chatouille. Ce_ chose_ de bouteille (je vous obirai, ma mre) m'a rendu un fier service. Je reste la maison et je ne rde plus dans les chemins vides, bords d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourls d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussire desquels je trane, comme un insecte estropi dans la boue. Je reste devant une table o il y a des livres que j'ai l'air de lire, tandis que je fais des rves qu'on ne devine point. Mon pre travaille de l'autre ct et ne me gne pas, except quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez. Je n'ai pas besoin de bcher beaucoup pour le collge, je suis souvent le premier et je n'ai qu' faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon pre croie que je cherche des mots, tandis que je cours aprs des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-tienne... Je trouve une drle de joie regarder dans ce pass. On nous donne quelquefois un paysage traiter en _narration_. J'y mets mes souvenirs. Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine, me dit le professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce sont des vers; ni des guenilles de Cicron, si c'est du latin; ni du Thomas ni du Marmontel, si c'est du franais. Mais je vais arriver tre le dernier un de ces matins! Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus ce que je deviendrai qu' ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_ facilit_, mon imagination s'vanouissent, se meurent, sont mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funbres_.) Un M. David, qui est prsident de l'_Acadmie potique_ de Nantes, donne de grandes soires. Il invite les professeurs et leurs femmes venir danser chez lui. C'est dans un grand salon nu, o il y a le buste de Socrate sur la chemine. Une jeune dame le regarde et dit: C'est donc si vilain que a, un philosophe? Ma mre vient avec mon pre, _naturellement_, et mme on m'a amen au commencement. Notre arrive est annonce avec plaisir et est accueillie avec faveur. Mon pre est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de chat sous une gouttire. Il a l'air peu commode. Ma mre!... hum!... ma mre!... Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des noeuds de paille la queue trousse d'un cheval. Rien que a comme toilette._ tre simple_, c'est sa devise. Une fois seulement, elle a ajout l'oiseau de son chapeau--en broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet. Qu'est-ce que cet oiseau fait l? demande-t-on. Il y en avait qui auraient prfr le bec en l'air, le _chose _en bas. Ma mre faisait la mignonne, agaant le bec de la bte comme s'il tait vivant. Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!_ Mon pre a obtenu qu'elle laisst l'oiseau sur le chapeau,--le joli toiseau! Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois: Antoine, avait rpondu ma mre, suis-je une honnte femme? Oui ou non! Tu hsites, tu ne dis rien! Ton silence devient une injure!... --Ma chre amie! --Tu me crois honnte, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu souponner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source impure, tait un fruit gt, avec un ver dedans?... Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soupon de coquetterie, peut-tre,--nous sommes filles d've, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait un brin de toilette et de bon got. Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon pre: Vilain jaloux! On danse. Vous ne dansez pas, Mme Vingtras? --Nous sommes trop _vieux_, dit mon pre avec un sourire et en saluant. --Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela? fait ma mre. La scne se passe dans un coin o elle a accul Antoine, derrire un rideau. Ce ne peut tre que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, coute-moi... --Parle moins haut. --Je parlerai sur le ton qu'il me plat. Elle lve encore plus la voix. Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai pas envie de l'tre, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des pieds la tte.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'ge de la Brignoline, n'est-ce pas? Je suis sur des pines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite dans mon coin des instruments vent,--au risque d'tre calomni! Enfin, on s'apaise derrire le rideau. Je ne m'amuse pas aux soires du proviseur; on me trouve trop triste.--Je suis habill neuf. Seulement on a choisi une drle d'toffe; j'ai l'air d'tre dans un bas de laine; c'est terne, _ ctes, _mais si terne! Comme a dteint, je fais des taches aux habits des autres. On s'carte de moi. Ma mre elle-mme ne me parle que de loin, comme un tranger presque!--Oh! mon Dieu! Je dan-se-rai, a-t-elle dit; et elle danse. Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs;--une vritable colire, je vous dis! Au galop final une ide lui vient, celle de faire partager son enfant les joies de Terpsichore, et s'loignant du galop une seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui fait danser une marionnette.--a me fait si mal sous les bras! Depuis quelque temps elle est rveuse. Ta mre a quelque ide en tte, fait mon pre du ton d'un homme qui prvoit un malheur. Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise travers la porte qui faisait des grces devant un miroir, en s'appuyant le front. Soire chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh! quoique revu et corrig comme les morceaux choisis par l'archevque de Tours. La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays. C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle o l'on vient de danser est vide. On entend un petit cri. _Eh! youp! eh! youp!_ Mon pre, qui est en face de moi, a l'air frapp d'un coup de sang et je vais _voler dans ses bras._ _Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_ En mme temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet. L'apparition chante: _Ch la bourra, la la!_ _Oui, la bourra, fouchtra!_ Et la voix devenant nergique, presque biblique, dit tout d'un coup: _Anyn_, mon homme! Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait pressenti le danger,--c'est mon pre qui est entran comme je le fus le jour des marionnettes. _Anyn_, mon homme, _Anyn!_ Et ma mre le plante devant elle, en le gourmandant de sa _mollche_-- la _chtupfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas t prvenue. Eh! chante! chante donque! J'ai peur qu'on _chonge_ moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soire, je rpondis: _Il y a quelqu'un!..._ La nuit me trouva harass, vide! Je sortis enfin quand la dernire lampe fut teinte, et je revins au logis, o l'on ne pensait pas moi. Ma mre seule avec mon pre murmurait son oreille: Eh bien! Est-ce que la bourre ne vaut pas le fandango? Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante: Dis-moi _cha!_ C'tait la mutinerie dans la fiert, l'espiglerie dans le bonheur! Tout se gte. Mon pre--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma mre. La soire de la bourre lui a compltement tourn la tte, elle s'est grise avec son succs; restant dans la veine trouve, s'enttant suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps, elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._ Mon pre la fin lui interdit formellement l'auvergnat. Elle rpond avec amertume: Ah! c'est bien la peine d'avoir reu de l'ducation pour tre jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grcaillerie, tu en es rduit dfendre ta femme, qui est de la campagne, de_ t'clipser!_ Les querelles s'enveniment. Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit, mais ne me pousse pas bout, vois-tu, ou je recommence. Elle continue: Et d'abord ma mre disait _estatue_... elle tait aussi respectable que la tienne, sache-le bien! Mon pre se trouve menac de tous cts, entre _estatue_ et _mouchu._ Il met les pieds dans le plat et dfend l'un et l'autre. Ma mre se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette! Ces diphtongues entrent profondment dans le coeur de mon pre. Le samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soire sans elle. Le samedi d'aprs, mme jeu, mais minuit ma mre vient me rveiller. Lve-toi, tu vas aller attendre ton pre la porte de chez M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra! _J'arriverai, tu nous laisseras. J'ai cri:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort. Elle lui fait une scne devant tout le monde, tout haut, disant qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals. Il a un bien gros derrire pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu'un. --Oui, rpte ma mre, il nous laisse mourir de faim. Nous avons mang une grosse soupe dner, puis des andouilles: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle a beaucoup mang aussi. Ma mre crie toujours. Mon enfant n'a pas une chemise se mettre sur le dos, voyez comme il est mis! Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris, pantalon gris; je ressemble un infirmier. Le monde s'amasse, mon pre veut glisser sous une voiture, s'gare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de l-dessous. Il reparat enfin; son chapeau de soire est cras et a l'air d'un accordon. Ma mre lui prend le bras comme ferait un sergent de ville. Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils! Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je suis chang depuis sept heures? Tout le long du chemin, je tche de trouver la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai depuis que je meurs de faim. TU, VOUS La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de Mme Brignolin, quand c'tait si triste. Mon pre ne va plus en soire, il va je ne sais o. Ma mre, un soir, m'a ordonn de le suivre en me cachant. Mais mon pre est arriv au mme moment. Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son pre? Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit. J'ai entendu ce que vous lui recommandiez. Ce _vous_ la fit plir. Jamais elle ne m'en reparla depuis. Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd, on le sent l'accent, on le voit au geste. C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'tre veill tous les soirs quand_ tu_ rentres... --Je ne _vous_ rveillerai plus, rpond mon pre. Le soir de ce jour-l, mon pre alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier. On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l'on se parlait peine. Les femmes de mnage au bout de huit jours partaient, disant qu'on jaunissait dans cette baraque. Comme c'est triste l-dedans! C'tait le proverbe du quartier. Il y a longtemps que cela dure. Ma mre m'oblige lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, la lueur d'une mauvaise chandelle, prs d'un feu sans flamme. Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des dsolations dans ces livres d'glise. Une scne! Mon pre, en retournant une vieille malle, a dcouvert quelque chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu' la cheville de pices de cent sous. Il est en train de s'tonner, quand ma mre entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher. C'est moi, cet argent-l. Je l'ai conomis sur ma toilette. Mon pre ne lche pas, ma mre crie: Jacques, aide-moi! Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un l'autre: Papa! Maman! Mon pre reste matre du sac et l'enferme dans son armoire. Ils se sont raccommods! Ma mre est tout simplement alle trouver mon pre et lui a dit: Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,-- retourner chez ma soeur, emmener mon enfant. Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l'avouer Antoine, qui elle confesse qu'elle a eu tort--et lui demande d'oublier. Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se dfend que pour la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatt qu'on lui demande grce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille devant lui; et maintenant qu'il est sr d'tre le matre, qu'elle a lch pied, il prfre s'vader de la gne o le mettait tant de tristesse et de silence. Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa? J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrasss. Jacques, rpond mon pre, tu peux aller jouer avec le petit du premier. 19 Louisette M. Bergougnard a t le camarade de classe de mon pre. C'est un homme osseux, blme, toujours vtu svrement. Il tait le premier en dissertation, mon pre n'tait que le second, mais mon pre redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont gard l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes d'tat, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprcier. Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont ns pour les grandes choses, mais que les ncessits de la vie les ont tenus loigns du champ de bataille. Ils se sont partag le domaine. Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination brlante... Mon pre se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un clair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans l'espace--et se dpeigne en cachette. Tu es l'Imagination folle... Mon pre joue l'garement et fait des grimaces terribles. Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glace, implacable. Et il met sa canne toute droite entre ses jambes. Il ajuste en mme temps, sur un nez jauntre, piqu de noir comme un d, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec. On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande mme quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air d'une grosse tache noire, l-dessous. Je suis la Raison froide, glace, implacable... Il y tient. Il dit cela presque en grinant des dents, comme s'il crasait un dilemme et en mchait les cornes. Il a t dans l'Universit aussi, a se voit bien; mais il en est sorti pour pouser une veuve,--qui crut se marier un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler son grand livre _De la Raison chez les Grecs._ Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serr, lui, il ne veut pas d'une logique lche,--ce qui le constipe, il parat, et lui donne de grands maux de tte. Le cerveau, vois-tu, dit-il mon pre, en se tapant le front avec l'index... --Pas le cerveau, dit le mdecin, qui croit une affection du gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constip, ou s'il est constip parce qu'il est philosophe. On en parle; il s'lve quelques petites discussions trs aigres ce propos dans les cafs. Le cerveau a ses partisans. Ma mre s'tait d'abord prononce avec violence. Mon pre, un certain jour, avait eu l'ide de prendre M. Bergougnard comme orateur et de le dpcher elle, solennel, les dents menaantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de la convaincre qu'elle s'cartait quelquefois, vis--vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l'ont compris, en lui faisant des scnes dont on n'avait pas l'quivalent dans les grands classiques. Je viens vous poser un dilemme. --Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part. Il tait parti, et il ne serait jamais revenu si ma mre n'avait surmont ses rpugnances cause de moi. Elle mit sa rponse un peu verte sur le compte d'une gaiet de paysanne qui aime _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revnt--dans mon intrt--par amour pour son fils. C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu' l'excuse, et faisait encore asseoir prs d'elle,--autant que s'asseoir se pouvait,--cette statue vivante de la constipation. Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Grce et de Rome battaient leurs fils tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,-- Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fesses. Ma mre, malgr son antipathie, par amour pour son Jacques, s'tait rejete dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard, qui avait les entrailles embarrasses, comme homme, mais qui n'en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises graver les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,-- comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau. Ma mre avait devin que je n'avais pas la foi cutane. Demande M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les ctes du petit Bergougnard! En effet, aprs avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le mnage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation dlicieuse ct de celles dans lesquelles les petits Bergougnard taient placs journellement: tantt la tte entre les jambes de leur pre, qui, du mme coup, les tranglait un peu et les fouettait commodment; tantt de face, enlevs par les cheveux et poussets coups de canne, mais fond,--jusqu' ce qu'il n'y et plus de cheveux ou de poussire. On entendait quelquefois des cris terribles sortir de l-dedans. Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard des illustrations: C'est l que demeure le philosophe, disaient-ils en tendant les bras vers la villa,--c'est l que M. Bergougnard crit: _De la Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage. Tout d'un coup ses fils apparaissaient la fentre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals. Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses ct de ceux que M. Bergougnard distribue sa famille. M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnab,--et pour son plaisir lui Bergougnard. Il n'est pas goste et personnel,--il est dvou une cause, c'est l'humanit qu'il s'adresse, en relevant d'une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants qu'il va exercer son systme. Il donne une fesse comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris faire peur une locomotive. Il aurait apport aux rostres le derrire saignant de son fils; en Turquie, il l'et plant comme une tte au bout d'une pique, et enfonc la grille devant le palais. Je ne suis qu'un isol, un dclass, un inutile,--je ne sers rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre _ reculons_, mais profondment dans la philosophie. Je ne plains pas Bonaventure. Bonaventure est trs laid, trs bte, trs mchant. Il bat les petits comme son pre le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coup une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait dgoutter comme un bton de cire la bougie; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang. Une autre fois, il a plum un oiseau vivant. Son pre tait bien content. Bonaventure aime se rendre compte, Bonaventure aime la science... Depuis qu'il a coup la queue du chat, depuis qu'il a plum l'oiseau, je le dteste. Je le laisserais craser coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi? L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourr de coups de pied et tap le nez contre le mur. Mais sa petite soeur!-- mon Dieu! Elle tait reste chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoy l'enfant. Pauvre innocente, chre malheureuse! Mon coeur a reu bien des blessures, j'ai vers bien des larmes! J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais jamais je n'ai eu devant l'amour, la dfaite, la mort, des affres de douleur, comme au temps o l'on tua Louisette devant moi. Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,-- je riais quelquefois mme parce que je trouvais ma mre si drle quand elle tait bien en colre,--j'avais des os durs, du _moignon, _j'tais un homme. Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me casst pas les membres,-- parce que j'aurais besoin de gagner ma vie. Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas! Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant genoux, se roulant de terreur devant son pre qui la frappait encore... toujours!... Mal, mal! Papa, papa! Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer! Le cri de cette folle m'tait rest dans l'oreille, la voix de Louisette, folle de peur aussi, ressemblait cela! Pardon, pardon! J'entendais encore un coup; la fin je n'entendais plus rien, qu'un bruit touff, un rle. Une fois je crus que sa gorge s'tait casse, que sa pauvre petite poitrine s'tait creve, et j'entrai dans la maison. Elle tait terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son pre froid, blme, et qui ne s'tait arrt que parce qu'il avait peur, cette fois, de l'achever. On la tua tout de mme. Elle mourut de douleur dix ans.................... De douleur!... comme une personne que le chagrin tue. Et aussi du mal que font les coups! On lui faisait si mal! et elle demandait grce en vain. Ds que son pre approchait d'elle, son brin de raison tremblait dans sa tte d'ange.................... Et on ne l'a pas guillotin, ce pre-l! on ne lui a pas appliqu la peine du talion cet assassin de son enfant, on n'a pas supplici ce lche, on ne l'a pas enterr vivant ct de la morte! Veux-tu bien ne pas pleurer, lui disait-il, parce qu'il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle se tt: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage. Elle tait gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva. Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs dj, et elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle entendait rentrer son pre. Je l'avais embrasse en caressant ses joues rondes et tides! aux Messageries, o nous avions accompagn M. Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet. Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour elle!) elle tait blanche comme la cire; je vis bien qu'elle savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut dix ans,--de douleur, vous dis-je! Ma mre vit mon chagrin le jour de l'enterrement. Tu ne pleurerais pas tant, si c'tait moi qui tais morte? Ils m'ont dj dit a quand le chien est crev. Tu ne pleurerais pas tant. Je ne dis rien. Jacques! quand ta mre te parle, elle entend que tu lui rpondes...--Veux-tu rpondre? Je n'coute seulement pas ce qu'ils disent, je songe l'enfant morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laiss battre, au lieu d'empcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils lui disaient elle qu'elle ne devait pas tre mchante, faire de la peine son papa! Louisette, mchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouill! Voil que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la pauvre assassine. Veux-tu lcher cette salet! .................................... Ma mre se prcipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine; elle se cramponne mes poignets avec rage. Veux-tu le donner! --C'tait Louisette... --Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils? Mon pre m'ordonne de lcher le fichu. Non, je ne le donnerai pas! --Jacques! crie mon pre furieux. Je ne bouge pas. Jacques! Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais de Louisette. Il y a encore une salet dans un coin que je vais faire disparatre aussi, dit ma mre. C'est le bouquet que me donna ma cousine. Elle l'a trouv au fond d'un tiroir, en fouillant un jour. Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla qu'on _tuait_ quelque chose en dchirant ce bouquet fan... J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas; je pensais Bergougnard et ma mre, Louisette et la cousine... Assassins! assassins! Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le rptai longtemps dans un frisson nerveux... Je me rveillai, la nuit, croyant que Louisette tait l, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grle qui sortait, avec des marques de coups!... 20 Mes humanits Comme mon professeur de cette anne est _serin!_ Il sort de l'cole normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit _arakn _pour araigne, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie: Ne portez pas vos extrmits digitales vos cothurnes. De beaux _cothurnes_, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier. Je vais toujours rder dans une curie, qui est prs de chez nous, et o je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi dans mes livres. Il dit _cothurnes_ et _arakn _avec un bout de sourire, pour qu'on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imit de Bossuet). Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin. Quelle imagination il a, et quelle facilit! Minerve est sa marraine! --Tante Agns, dit ma mre. --Tantagns, Tantagntos, Tantagntton. --Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effraye par une de ces consonances, et a rougi du gnitif pluriel! --Quelle imagination! rpte le professeur pour se sauver. Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._ JE N'EN AI PAS! On nous a donn l'autre jour comme sujet--Thmistocle haranguant les Grecs. Je n'ai rien trouv, rien, rien! J'espre que voil un beau sujet, h! a dit le professeur en se passant la langue sur les lvres,--une langue jaune, des lvres crottes. C'est un beau sujet certainement, et, bien sr, dans les petits collges, on n'en donne pas de comme a; il n'y a que dans les collges royaux, et quand on a des lves comme moi. Qu'est-ce que je vais donc bien dire? Mettez-vous la place de Thmistocle. Ils me disent toujours qu'il faut se mettre la place de celui-ci, de celui-l,--avec le nez coup comme Zopyre? avec le poignet rti comme Scvola? C'est toujours des gnraux, des rois, des reines! Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire Annibal, Caracalla, ni Torquatus, non plus! Non, je ne le sais pas! Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._ Mon pre l'ignore, je n'ai pas os l'avouer. Mais lui, lui-mme! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu que ses exercices lui, pour l'agrgation, taient faits aussi de pices et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crtins?... Quelquefois il compose un discours o il faut faire parler une femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie Socrate, Julie Ovide. Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord, dsespr! Je sens toute l'infriorit de ma nature, et j'en souffre beaucoup. Je souffre de me voir accabl d'loges que je ne mrite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole droite, gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je suis mme malhonnte quelquefois. J'ai besoin d'une pithte; peu m'importe de sacrifier la vrit! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l'affaire, quand mme il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon sponde ou mon dactyle, tant pis!--la _qualit_ n'est rien, c'est la _quantit_ qui est tout. Il faut toujours tre prs du Janicule avec eux. Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin. Je ne puis pas! Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n'ai pas t en Grce non plus! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gnent, c'est l'oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j'ai reues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reu quelques-unes par derrire. Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme a... Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je reois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je ne connais pas d'autre consul que mon pre, qui a une grosse cravate, des bottes ressemeles, et en fait de vieille femme (_anus_), la mre Gratteloux qui fait le mnage des gens du second. Et l'on continue dire que j'ai de la facilit. C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'touffe!... Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde aime au collge. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a son franc parler. C'est un bon garon. Je me jette ses pieds et je lui dis tout. M'sieu Jaluzot! --Quoi donc, mon enfant? --M'sieu Jaluzot! Je baigne ses mains de mes larmes. J'ai, m'sieu, que je suis un filou! Il croit que j'ai vol une bourse et commence rentrer sa chane. Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai raval de _rejets_, je dis o je prends le derrire de mes vers latins. Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramass ces pluchures et fait vos compositions avec? Vous n'tes au collge que pour cela, pour mcher et remcher ce qui a t mch par les autres. --Je ne me mets jamais la place de Thmistocle! C'est l'aveu qui me cote le plus. M. Jaluzot me rpond par un clat de rire, comme s'il se moquait de Thmistocle. On voit bien qu'il a de la fortune. Pour la _narration franaise_, je russis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol. Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la libert pour lever l'me. Je ne sais pas ce que c'est que la libert, moi, ni ce que c'est que la patrie. J'ai t toujours fouett, gifl,--voil pour la libert;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement o je m'embte, et les champs o je me plais, mais o je ne vais pas. Je me moque de la Grce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade. RCITATION CLASSIQUE ET DBIT Plus fort, mon enfant! C'est ma mre qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! Plus fort est dit comme par une soeur d'hpital un malade dont on tient le front brlant; plus fort! l! du courage! c'est bien! Je retombe extnu sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort; j'ai mme, comme le lapin assassin, une goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est rougetre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noys, tant il m'a pass d'eau dans les narines depuis ce matin! C'est qu'aujourd'hui on compose en _rcitation classique et dbit_, et ma mre veut que j'aie le prix. Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un nez vigoureusement clarifi permet d'avoir la voix claire. On m'a clarifi le nez. Ma mre l'a pris et mis dans l'eau; il est rest l longtemps, longtemps! oh! les minutes taient des sicles! Enfin elle l'a retir bien proprement et m'a dit: Renifle, mon enfant! renifle! Je ne pouvais plus. Fais un effort, Jacques! Je l'ai fait. Seringue molle, mon nez a tir et crach l'eau pendant une demi-heure, peut-tre plus, et il me semble qu'on m'a vid et que ma tte tient mon cou comme un ballon rose un fil; le vent la balance. J'y porte la main. O est-elle?--Ah! la voil! Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe. Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-mme, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu' mon pupitre, o je repasse ma leon. Quelquefois le but est manqu, mon nez dgoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je dis: Baban. BABAN, pour appeler celle qui m'a donn le jour! _Oh! baban, ba bre! _pour dire: Maman, ma mre. En classe, quand je rcite le premier chant de l'_Iliade_, je dis: _Benin, aede!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_ Je trane dans le ridicule le vieil _Hobre! _Atchoum! Atchoum! Zim, mala ya, boum, boum! Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou,--o j'ai le nez. Je reprsente bien l'homme tel qu'un philosophe l'a dpeint, un tube perc par les deux bouts. Rien de meilleur pour une tte d'enfant, dit le proviseur parlant de l'exercice de purification nasale dont ma mre lui a parl. Rien de meilleur pour en faire une pte, oui. Je suis malgr ou _balgr_ tout,--avec ou sans _atchiou, atchoum, _--d'une force _norbe_ en rcitation. Ma mmoire prend a comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,-- mais a part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie l'alos bienfaisant. LES MATHMATIQUES Il a une imagination de feu, cet enfant. C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou: on en mange tant la maison!). Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui sera fort en mathmatiques! On a l'air d'tablir qu'tre fort en mathmatiques c'est bon pour ceux qui n'ont rien _l._ Est-ce qu' Rome, Athnes, Sparte, il est question de chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des soustractions avec des zros, et je ne comprends rien la preuve de la division, rien, rien! Mon pre en rit, le professeur de lettres aussi. Je suis toujours dans les six derniers. Mais un beau jour, une nouvelle se rpand. Grand tonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades. J'ai t premier en gomtrie. Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan --ou n'en suis-je pas un?... Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas pill, copi, _truqu_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si je m'en tirerai la craie la main. Je m'en tire, et j'ajoute mme la leon. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le problme en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule des cornets, je btis des figures et je ne m'arrte que quand le professeur me dit d'un air bless: Est-ce que vous avez bientt fini votre mange? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi? Je remonte ma place au milieu d'un murmure d'admiration. la fin de la classe, on m'interroge: Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris? Comment j'ai appris? Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux casss qu'on a empltrs de papier; une cage noire pend la fentre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au vent. L demeure un pauvre, un Italien proscrit. La premire fois que je le vis, je frissonnai; j'tais mu. Tout le pass de mes versions allait m'apparatre en chair et en os, reprsent par un homme qui s'tait baign dans le Tibre: Tacite, Tite-Live, le cheval de Csar, la chvre de Septimus, la torche de Nron!... Mais comme ce logement est triste! Une petite lampe qui brle sur une table charge de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles. C'tait le Romain. Je viens de la part de mon pre, M. Vingtras... Je lui remis une lettre qu'on m'avait charg de porter. Il lut, je le suivais des yeux. Quoi! il venait de Rome? Il tait du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une choppe de savetier et qui mettait un fond son pantalon. C'tait son _vexillum_[7] lui, et cette aiguille tait son pe? O donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine... En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts la main; c'tait laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l'air de deux cornes. Il trembla un peu en refermant la lettre. Vous remercierez bien votre pre, dit-il. Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau dans les yeux. Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient? Je commenais croire qu'on s'tait tromp ou qu'il avait menti; il me tendait un petit livre. C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les mathmatiques?... Il vit que non mon air. Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-tre tout de mme. Tenez, il y a une bote avec. Il me conduisit jusqu' la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui disait son chien: C'est une leon de quarante sous; tu auras de la pte; moi, j'aurai du pain. Il avait t adress mon pre, par hasard, et mon pre lui avait trouv une rptition; c'tait l'objet de la lettre. Aimez-vous les mathmatiques? Il ne voyait donc pas tout de suite que j'tais un _volcan? _Est-ce qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'tait une me de teneur de livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes! Qu'y avait-il dans sa bote? Des pltres en tranches. Et dans ce livre? Des mots de gomtrie. Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme mon pre me l'avait permis, je passai ma journe avec ce livre et ces pltres. C'est le samedi suivant que j'tais premier. J'allai tout joyeux en faire part cet homme, qui me raconta son histoire. Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui taient venus pour l'arrter comme conspirateur, et contre lesquels il s'tait dfendu pour sauver des papiers qui compromettaient d'autres gens. C'est l qu'il avait eu les doigts hachs. Il avait pu se traner dans un coin; on l'avait ramass, sauv, et il tait pass en France. Conspirateur! Vous tiez conspirateur? --J'tais maon, heureusement. J'ai profit de ce que je savais de mon mtier pour faire ces modles de gomtrie. propos: vous avez compris mon systme, il parat. --Il n'y a qu' regarder et toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique? Prenant les pltres que je trouvais sous la main, je refis ma dmonstration. C'est a! c'est a! disait-il en hochant la tte. On veut enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cne, comment on le coupe, le volume de la sphre, et on leur montre des lignes, des lignes! Donnez-leur le cne en bois, la figure en pltre, apprenez-leur cela, comme on dcoupe une orange!--De la thologie, tout leur vieux systme! Toujours le bon Dieu! le bon Dieu! --Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu? --Rien, rien. Il eut l'air de sortir d'une colre, et il me reparla de la gomtrie avec des fils et du pltre. 21 Madame Devinol M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmnerai au thtre avec moi. Voulez-vous? C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon pre, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol n'tait pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard la porte depuis longtemps. Mais sa mre est distingue, un peu trop brune peut-tre: les yeux si noirs, les dents si blanches! Elle vous claire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est doux, c'est bon. Pourquoi deviens-tu rouge? me demanda-t-elle brusquement. Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant: Voyez-vous ce grand garon!... Oui, je l'emmnerai au thtre chaque fois qu'il sera premier. Cela flatte mon pre qu'on me voie dans la socit d'une si importante personne, mais cela tonne beaucoup ma mre. Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte? --Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils, un petit multre, et qui marche comme un soldat! --Il a un bien gros ventre! dit ma mre. On ne le dirait pas... mais Jacques a beaucoup de ventre. Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation. Oui, oui, c'est comme a; peut-tre moins maintenant, mais tu as eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule a par la toilette. Madame Devinol sourit en me regardant. Moi, il me plat comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m'accompagner? Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait ressembler Louis-Philippe? Ma mre consent me laisser sortir avec ma casquette. J'ai par hasard un habit assez propre, gagn la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume; ma mre avait pris un numro au nom de son enfant. Le numro est sorti. Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours rcompense. --Et ceux qui n'ont pas gagn? --Les desseins de Dieu sont impntrables. Ce n'est pas tout laine, par exemple. Madame Devinol m'emmne. Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme a, l; trs bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort. Je ne sais pas comment je n'clate pas brusquement, d'un ct ou d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle sente la vigueur du biceps. Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses me conter! Je perds contenance, je rougis, je plis. Ah! bah! tant pis! Je lui conte tout. Elle rit, elle rit pleine bouche, et elle se trmousse en disant: Vrai, la_ polonaise_, le gigot! Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots d'argent. Je lui narre mes malheurs. J'ai jet mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai dvid mon chapelet avec un peu de verve; je crois mme que je l'ai tutoye un moment; je croyais parler un camarade. a ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur? C'est que je pourrais tre ta maman, sais-tu? Fichtre! comme j'aurais prfr a! Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis? Elle me regarde avec des yeux comme des toiles. Non, non! --Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me rpondre? C'est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser... --Non... oh! non!.. --Eh bien! embrasse-moi donc, alors... Elle me mne au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c'est convenu. Il y a un mois que nous nous connaissons. Tu aimes venir avec moi? me demanda-t-elle un jour. --Oui, madame; moi, j'aime bien le thtre, je me plais beaucoup la comdie. Une fois, Saint-tienne, on m'avait men voir _les Pilules du Diable_; j'tais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'tait des drames, maintenant; quelquefois de l'opra. Il n'y avait plus tant de dcors! Mais comme je prenais tout de mme coeur la misre des orphelins, les malheurs du grand rle! Et _les Huguenots_, avec la bndiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle Masson chantait: mon Fernand! Elle dnouait ses cheveux, tordait ses bras: _ mon Fernand, tous les biens de la terre!_ Elle disait cela avec son me, et comme si elle tait une de ces chrtiennes dont on nous racontait le martyre au collge, mais ce n'tait pas le ciel qu'elle priait, c'tait un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles. Ce n'tait donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait fort et qu'on tournait les yeux! _Oh! viens dans une autre patrie!_ _Viens cacher ton bonheur..._ Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;-- la mre Vingtras disait que ces soires, c'tait la mort du linge. Mme avant que le rideau ft lev, je me sentais grandi et pris d'motion. J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et vous touffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premires_, ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames dcolletes se penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous jetaient des lazzis et lanaient des programmes. Les riches mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y avait de la lumire foison! J'tais dans une le enchante; et devant ces femmes qui tournaient la trane de leurs robes, comme des sirnes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais Circ et Hlne. Il y avait le gmissement du trombone, le pleur du violon, le _pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un un l'orchestre et essayaient leurs instruments. Lorsque Mlle Masson tait en scne, j'oubliais que Mme Devinol tait l. Elle s'en apercevait bien. Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas? --Non!... oui!... je l'aime bien. Mme Devinol tait venue me prendre un peu plus tt, certain jour, pour faire un tour, et nous flnions prs du thtre. Nous croisons une dame en chemin. La reconnais-tu? --Qui? --Cette femme, l-bas, qui passe prs du caf, avec un mantelet de soie. Je regarde. Mlle Masson? Je ne suis pas encore bien sr. Oui, _mon Fernand_, fit Mme Devinol en riant... Quelle dsillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait sa ceinture, trop gros, et elle relevait mal sa jupe. Eh bien! me dit Mme Devinol. ce moment mme, le directeur du thtre passa et salua l'actrice qu'il vit la premire, Mme Devinol ensuite. Elles rpondirent son salut: l'actrice comme tout le monde, Mme Devinol avec une inclination de tte, et un jeu de paupires qui lui donnrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et un air fier, mais si fier! Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras. Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi? --Oh! non! par exemple! --Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me prfre alors? Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir prs d'elle, tout prs. Encore plus prs. Je te fais donc peur? Un peu. Comme je bche mes compositions maintenant! De temps en temps je rate mon affaire tout de mme. Je ne suis pas premier. Oh! une fois! en vers latins! On nous avait donn raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit tout ce qu'on pouvait dire quand on a parler d'un malheur comme celui-l: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-mme!--_triste ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date lilia plenis_.[9] Dans un vers ingnieux, je m'tais cri: Maintenant, hlas! vous pouvez planter du persil sur la tombe! Le professeur a rendu hommage ce dernier trait, mais je ne dois passer qu'aprs Bresslair, dont l'motion s'est encore montre plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'ide, comme dans les cantiques, de mettre un refrain qui revient: Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu! _Eheu_, quatre fois rpt! Je ne puis pas crier l'injustice. Oh! c'est bien! Je ne suis que second, et je n'irai pas au thtre. C'est s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets mme de ct. Qui sait? Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade, maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe. Mon pre cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je l'ai us force de frotter sur la machine. Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me glisse, comme un assassin... dans un lieu retir. Je ne suis pas drang. Il est trop tt! Je puis m'asseoir. J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais tous mes petits prparatifs, et je commence. Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espce de jus verdtre, comme si on battait un vieux bas. J'attrape des entailles terribles. Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup rflchir le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui me prend la tte quand il a le temps. Ou cet enfant se penche de ct exprs, pour que le chat puisse l'gratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine... Il s'arrte pensif et m'interroge. Te penches-tu pour qu'il t'gratigne? --Quelquefois. (Je dis a pour me ficher de lui.) --Pas toujours? --Non, m'sieu. --Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent... Aprs avoir t donn, pendant des sicles, de haut en bas, le coup de patte est donn maintenant de droite gauche... Bizarrerie du grand Cosmos! mtamorphose curieuse de l'animalisme! Il s'loigne en branlant la tte. Nous tions au thtre. Mme Devinol me dit: Tu as l'air tout drle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es fch?... Fch! elle croit que je puis tre fch contre elle, moi qui ai quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum faire pour demain, moi l'indcrottable! Je ne suis pas fch. Mais je me suis, hier, presque coup le bout de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une bague. Je dirai tout de mme: Je suis fch! C'est commode comme tout. J'ai un prtexte pour lui tourner le dos et cacher mon nez. Je m'arrangeai pour n'tre pas premier, tant que la cicatrice fit anneau, et pour n'tre pas l quand elle venait la maison. Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un ct. Je pus lui parler de profil. Quelles soires! Nous revenons du thtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Caf des acteurs_, o l'on fait la partie aprs le spectacle. C'est un joueur. Elle prend mon bras la premire, et elle le presse. Elle languit contre moi. Je sens depuis son paule jusqu' ses hanches. Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de ses doigts trane sur mon poignet entre ma manche et mon gant. Arrivs sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous recommenons ce mange jusqu' ce qu'elle se dgage elle-mme d'un geste lent et sans me lcher. Tu me retiens toujours si longtemps... Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai mme t si tonn le premier jour o, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener encore et rder en chatte sur le trottoir, o sonnaient ses bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui moulait sa cheville, en se fronant quand elle posait son petit pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc dor comme de la laine, un peu gras comme de la chair. Elle s'arrta deux ou trois fois. Est-ce que je n'ai pas perdu mon mdaillon? Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut dfaire un bouton. Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura gliss! Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma cravate quand elle serre trop. Aide-moi... Au mme moment le mdaillon jaillit et brilla sous la lune. On aurait dit qu'elle en tait furieuse. Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu sche, en voyant que je me baissais. --Non, je lace mes souliers. Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnire qui a crev. Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je t'emmnerai Aigues-la-Jolie. Je dirai mon mari que je vais chez la nourrice de Josphine, et nous partirons pour la campagne tous les deux _en garons_. Nous mangerons des pommes vertes dans le verger, et puis des truffes dans un restaurant. Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers! J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon pre, devant ma mre qui a rougi. Je suis premier, parbleu! J'ai accouch d'une posie latine qui a soulev l'admiration. Ne croirait-on pas entendre le gallinac? a dit le professeur. Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq. Et j'avais fait un vers qui commenait: _Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.) Nous irons donc la campagne, comme c'est convenu. Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge o est la diligence pour Aigues. Le conducteur achve d'habiller les chevaux. Je m'tais cach au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne suis arriv qu'aprs elle; j'avais peur de rester l tout seul. Si l'on m'avait demand: Qui attendez-vous? Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler ma tante devant le monde. Elle m'a dit cela hier, et elle me le rpte aujourd'hui, en montant dans la voiture. Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du coucou. Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie torrents. Un voyageur de l'impriale demande si on peut lui donner asile. On n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir son ct. Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place sa gauche, de son ct. Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie droite, elle est presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule... chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et parat avoir bien peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait anneau, et je ne sais o mettre mon nez. Mais comme c'est doux, cette femme moiti dans mes bras, et dont le souffle me fait chaud dans le dos!... Nous sommes arrivs; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le porche, pendant qu'on dtelle la diligence dont la bche ruisselle, et que j'tire mes jambes moulues. Il n'y a pas moyen d'avoir une voiture? --Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges d'un pied, et des ornires comme des cavernes! Vous plaisantez, ma petite dame! --Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir? Elle me regarde, et elle rit. S'il y avait une chambre o s'abriter en regardant l'orage. --Nous en avons une, dit l'aubergiste. --Ah! DANS LA CHAMBRE Je me sens toute mouille, sais-tu... Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche! Toute mouille.--J'ai de l'eau plein le cou. a me roule dans la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'te ma guimpe... Tu permets! Je vous fais peur, monsieur? .................................... Des cris, une explosion de cris! On m'appelle... Vingtras! Vingtras! Ils sont dix demander Vingtras. C'est la seconde tude qui est venue en promenade de ce ct et qui s'est prcipite dans l'auberge. Je vois cela travers le rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme clef; puis elle se ravise. Non, sors plutt; va, va vite! Je cherche mon chapeau, qui n'y est pas. Avez-vous vu mon chapeau? --Sors donc, que je referme! --Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai? --Tu diras ce que tu voudras, IMBCILE. Voici ce qui s'tait pass. En entrant dans l'auberge on avait remarqu sur une table un pardessus bizarre, c'tait le mien, et mon chapeau gros poils. On m'avait reconnu!... PILOGUE Je suis forc de quitter la ville. On a jas de mon aventure. Le proviseur conseille mon pre de m'loigner. Si vous voulez, mon beau-frre le prendra Paris, prix rduit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui crive? --Oui, mon Dieu, oui, dit mon pre, qui a envie d'aller faire un tour Paris; et c'est une occasion. On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mre; je m'en arrache, et en route! Nous courons sur Paris. 22 La pension Legnagna Je suis Paris. J'y suis arriv avec une fluxion. Legnagna, le matre de pension, m'a accueilli avec tonnement. Il a dit sa femme: Ce n'est pas un lve, c'est une vessie. Enfin, cela n'empche pas d'avoir des prix aux concours. Vous travaillez bien, n'est-ce pas? Et moi dont la lvre tient toute la joue, je rponds: Boui, boui. Il m'a trouv moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans mes devoirs. Il ne faut pas mettre du _vtre_, je vous dis: il faut imiter les Anciens. Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les camarades. Il y a fait allusion ds le second jour. Il y avait des pinards. Je n'aime pas les pinards, et voil que je laisse le plat. Il passait. Vous n'aimez pas a? --Non, monsieur! --Vous mangiez peut-tre des ortolans chez vous? Il vous faut sans doute des perdrix rouges? --Non; j'aime mieux le lard! Il a rican en haussant les paules et s'en est all en murmurant: Paysan! Il donne des soires, le dimanche; on m'invite. Je dis toujours: Sacr mtin! C'est une habitude; elle me suit jusque dans son salon. _Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table l'autre, o avez-vous t lev? Est-ce que vous avez gard les vaches? --Oui, monsieur, avec ma cousine. Il en perd la tte et devient tout rouge. Croyez-vous, madame! dit-il une voisine. Et se tournant vers moi: Allez au dortoir! Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que a me gne; qui ont l'air de faire les malins, et que je trouve btes, mais btes!... Il y a une gloire, un prix de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue. Il y a une demi-gloire,--Anatoly. Il est pour les bons rapports entre les lves et les matres; il voudrait qu'on s'entendt bien,--pourquoi donc? J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial. Anatoly me protge. Il se fera, ne l'embtez pas! Dans un mois il sera comme nous; dans deux, vous verrez! Oh! on ne m'embte pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. a m'est peu prs gal qu'on me blague, je ne suis pas bloui par les copains. Ah! je me faisais une autre ide de ces forts en latin! Je trouvais la province plus gaie, moi! Ils parlent toujours, mais toujours de la mme chose,--de celui-ci qui a eu un prix, de celui-l qui a failli l'avoir; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un solcisme par... Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de version grecque, il n'est pas venu parce que son pre tait mort le matin. Labadens a t le chercher en lui promettant qu'il le ramnerait en voiture l'enterrement. Il n'a pas voulu et a continu pleurer. Ils ont l'air de trouver ce petit stupide. La pension mne Bonaparte. Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu' ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin; alors je m'chappe aussi. J'ai devant moi une grande heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la copie qu'on me croit en train de finir. Je flne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les suis des yeux, je les coute fredonner, et je les regarde travers les vitres djeuner ct de ciseleurs en blouses blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que je regarde. Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de bagages pour m'en empcher; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit. Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honor, le chemin du lyce Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent la brise. Le dimanche, nous allons en promenade. Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'alle du Sanglier. Ce _Sanglier! _je le dteste, il m'agace avec son groin de pierre. Je m'ennuie moins cependant, partir du jour o M. Chaillu devient notre pion. Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous parpiller le dimanche, condition qu' six heures nous soyons l. Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le caf des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_ ceux qui se destinent aux coles uniforme et en ont un dj, bande orange, collet saumon, avec des kpis visires dures, galons d'or ou d'argent. Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de vingt sous, et je suis forc d'y regarder deux fois avant de trinquer. Un jour j'ai eu une fire peur. Nous avions jou et j'avais perdu un franc cinquante. partir de la premire partie, je voulais me lever; je n'ai pas os. Allons, allons, reste l! Sueur dans le dos, frissons sur le crne. Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la _culotte_!... Par bonheur on se battit. Il s'leva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent voler. Ce fut une mle, je m'y jetai corps perdu. Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pices. Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reois rien. Je n'en fus pas moins sauv tout de mme. On nous jeta la porte, tout un lot, pour dbarrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais; mais j'avais jusqu' l'autre dimanche. Je vendis un discours latin la composition du mardi,--vingt sous comptant. Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait pater pour sa fte, ou qui avait un intrt quelconque tre _dans les dix_, quoi! Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou une souscription des volailles qui avait rgl la _casse_ et les consommations. J'eus de l'argent devant moi, et en plus une rputation de friand du coup de poing. N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches! Et la nuit, dans mon lit d'colier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l'on destine une cole dans laquelle j'ai peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volont, mon but, et qui n'aurai pas de fortune. Ma vie des dimanches change tout d'un coup. Il y avait au collge de Nantes un lve modle nomm Matoussaint. Matoussaint vient rester Paris. Mon pre lui a donn une lettre qui l'autorise me faire sortir le dimanche. Matoussaint n'est libre qu' deux heures. C'est bien assez de la demi-journe,--nous ne savons que faire jusqu' cinq heures; nous ne voulons pas aller au caf pour ne pas dpenser notre argent. Il m'a apport vingt francs de la part de ma mre; mais je les mnage. Nous tuons mal l'aprs-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous les autres se promnent aussi, et qu'on a tous l'air bte. Ah! si c'tait comme en semaine! On verrait grouiller le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme des prtres. Il faudrait aller Meudon. L on rit, on s'amuse. Mais c'est_ dix sous_, de Paris Meudon! Attendons qu'on ait fait fortune! a fait du bien de marcher par ce froid-l, dit Matoussaint,-- qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un lustre qu'on poussette. J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud. Les dimanches de pluie, nous allons dans les muses. On apprend toujours quelque chose, dit Matoussaint, en entrant dans les galeries. On apprend quoi? --Tu contemples les tableaux, les marbres! --Et aprs? Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume: Toi qui as fait de si beaux vers latins! C'est vrai, tout de mme! Matoussaint me voit branl et continue Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre! --Messieurs, crie le gardien en habit vert, en tendant sa baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est dans le coin. Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre et des monuments, dcidment. C'est cinq heures que Lematre nous rejoint. Lematre est _calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend que les professions nobles. Cependant, comme Lematre connat des _douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille bras ouverts. Il arrive et l'on va prendre l'absinthe la Rotonde, ou la _Pissote_, o l'on espre rencontrer Grassot. Oh! voici Sainville!--Non! Si! L'absinthe une fois sirote dans le demi-jour de six heures, nous filons du ct du Palais-Royal, o l'on doit trouver les amis chez Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, la table du coin. Nous dnons trente-deux sous. Les calicots, camarades de Lematre, sont avec leurs petites amies, bien chausses, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, propos de tout et de rien... Et comme c'est bon ce qu'on mange! _Pure Crcy, ctelettes Soubise, sauce Montmorency_. la bonne heure! Voil comment on apprend l'histoire! a vous a un got relev, piquant, ces plats et ces sauces! M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces blagues-l. Garon, un pied de cochon grill... Pour faire des pieds de cochon, prenez vos pieds, grattez-les. On rit. Moi, je ne dis rien, j'coute. Votre ami est muet, M. Matoussaint? Je fais une grimace et pousse un son, pour tablir que je n'appartiens pas aux disciples de l'abb de l'pe. On me discute au coin de la table. Une tte--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!_ Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets, j'crase les doigts, je soulve la soupire avec les dents, je reste quatre-vingts secondes sans respirer, la grande peur des gens d'-ct, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me sortent de la tte. Je n'aime pas qu'on fasse a prs de moi quand je mange, dit un voisin. Radigon lui-mme en a assez. Ah! c'est qu'il nous embte la fin, avec sa respiration! Aprs le dner, il faut que je parte. Les autres lves de la pension ont jusqu' minuit. Legnagna-- par mchancet,--exige que je sois l huit heures. Je quitte la _socit _et je redescends du ct du faubourg Saint-Honor. Il me reste un quart d'heure assassiner avant de regagner le bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su o dpenser mon temps si je reparaissais avant l'heure. J'aimerais mieux tre rentr. Je ne crains pas la solitude de ce dortoir o j'entends revenir un un les camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule o ma timidit m'isole, je ne suis pas troubl par les bruits de dictionnaires ni les rcits de grand concours. Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade Vourzac, d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette pension qui s'endort, la tte tourne vers la fentre d'o j'aperois le champ du ciel, je rve non l'avenir, mais au pass. On m'appelle un jour chez Legnagna. Il me dlivre un paquet que ma mre m'envoie; il a l'air furieux. Vous emporterez cela aussi, me dit-il. Il me glisse en mme temps un pot et me reconduit vers la porte. Je n'y comprends rien, je dplie le paquet. J'y trouve une lettre: _Mon cher fils,_ _Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fte, c'est ton pre qui l'a taill sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons un habit bleu boutons d'or. Par le mme courrier, j'envoie M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._ _Travaille bien, mon enfant, et relve tes basques quand tu t'assieds._ Il y avait un mot de mon pre aussi. Je lui avais crit que Legnagna essayait de m'humilier, que je voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'tre ainsi bless tous les jours. Mon pre m'a rpondu une lettre qui m'a tout troubl. Fait-il le comdien? Est-il bon au fond? _Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta faute si tu es Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vrits._ Pas une allusion au pass, rien? Pas un reproche; presque de la bont, un peu de tristesse!... Je lui aurais saut au cou s'il avait t l. Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des prix. Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce que cela me fait moi les barbarismes et les solcismes! Et toujours, toujours le grand concours! Le professeur s'appelle D***. Il a une petite bouche pince, il marche comme un canard, il a l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme de la plume. Il a eu pour la troisime fois le prix d'honneur au concours gnral; l'an pass, on l'a dcor, il a une crte rouge. Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: Cic-on, discou-e, _Alma pa-ens_. Il est le professeur de latin, il a un franais lui. Quand des lves ont manqu la classe pour aller au caf ou au bain et qu'il aperoit des bancs vides, il dit: Je vois ici beaucoup d'lves qui n'y sont pas. Le professeur de franais s'appelle N***. c'est le frre d'un acadmicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne nuit pas. Il est long, maigre et rouge, a une redingote la prtre, des lunettes de carnaval, une voix casse, flte, sifflante. De cette voix-l, il lit des tirades d'_Iphignie_ ou d'_Esther_, et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein d'araignes et crie: genoux! genoux! devant le divin Racine! Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis genoux pour tout de bon. Et d'un geste de ddain, chassant le bouquin qu'il a devant lui, le professeur continue: Il ne reste plus qu' fermer les autres livres. Je ne demande pas mieux. Et s'avouer impuissant. C'est son affaire. J'ai commenc par avoir de bonnes places en discours franais, mais je dgringole vite. De second, je tombe dixime, quinzime! Ayant parler de paysans qui, pour fter leur roi, trinquent ensemble, j'avais dit une fois: _Et tous runis, ils burent un_ BON _verre de vin_. UN BON!--Ce garon-l n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne serais pas tonn qu'il ft mchant. UN BON! Quand notre langue est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opration accomplie par ceux qui portent leurs lvres le jus de Bacchus, le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image la fois modeste et hardie de Boileau: _Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougre! C'est que je n'ai jamais compris ce vers-l, moi! Boire un verre qui se tient les ctes dans l'herbe, sous la coudrette! Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de choses que je ne comprends pas davantage. Bien peu l-dedans, fait le professeur en mettant un doigt sur son coeur. Il s'arrte un moment: Mais rien l-dedans, bien sr, ajoute-t-il en se frappant le front, et secouant la tte d'un air de compassion profonde. Il a une fois russi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est un garon qui aimera toujours mieux crire fusil, qu'_arme qui vomit la mort_. C'est que a me vient comme cela moi! nous parlons comme cela la maison;--on parle comme cela dans celles o j'allais.--Nous frquentions du monde si pauvre! Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me russit. Il tait temps. Je sentais le moment o ce misrable Legnagna, dans son dpit de me voir sans succs, me porterait trop de coups sourds. Je lui aurais, un beau matin, cass les reins. J'avais mme song une fois filer pour tout de bon; non pas pour aller flner aux Champs-lyses ou devant les saltimbanques, comme je faisais quand je manquais la classe; mais pour lcher la pension du coup, et me plonger, comme un vad du bagne, dans les profondeurs de Paris. Qu'aurais-je fait? Je l'ignore. Mais je me suis demand souvent s'il n'aurait pas autant valu que je m'chappasse ce jour-l, et qu'il ft dcid tout de suite que ma vie serait une srie de combats? Peut-tre bien. Ma rsolution tait presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna. Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais faire. Il ajouta qu'il avait prvenu le commissaire, et que si je m'chappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur. C'est sur ces entrefaites que je composai une pice en distiques, qui fut, parat-il, une rvlation. J'aurais le prix si je m'en tirais comme cela au concours. Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec. Le jour du concours arrive. Nous nous levons de grand matin. On nous a donn un _filet_ qui est un des trophes de la maison, et l'on y met du vin, du poulet froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amiti est pire que l'hostilit et le silence. Distinguez-vous... Il rit d'un rire lche. Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant. Nous arrivons presque en retard. Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et calme, et je me suis arrt cinq minutes sur le pont, regarder le ciel blanc et couter couler l'eau. Elle battait l'arche du pont. Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait son mouchoir. Il tait genoux comme une blanchisseuse; il se releva, tordit le bout du linge et l'tala une seconde au vent. Je le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit scher sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de voleur. Il ramassa quelque chose que j'avais remarqu par terre. C'tait un livre comme un dictionnaire. Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le temps de voir une face ple, tout d'un coup au-dessus des marches. Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journe elle fut entre moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a t devant moi toute ma vie. C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que son mouchoir mal lav, j'avais lu sa vie. Ce livre me disait qu'il avait t colier aussi, laurat peut-tre. Je m'tais rappel tout d'un coup toute l'existence de mon pre, les proviseurs btes, les lves cruels, l'inspecteur lche, et le professeur toujours humili, malheureux! menac de disgrce! Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est bachelier, dis-je Anatoly. Je ne me trompais pas. Au moment mme o l'on nous appelait pour entrer la Sorbonne, _un Charlemagne_ avait cri, montrant une ombre noire qui montait la rue: Tiens, l'ancien rptiteur de Jauffret! C'tait la face ple, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre. On dicte la composition. Vais-je la faire? quoi bon! Pour tre rptiteur comme cet homme, puis devenir laveur de mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire cet tre qui obsde ma pense? Je ne sais. Il a peut-tre gifl un censeur, pas mme gifl, blagu seulement. Il a peut-tre crit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a destitu. Pas ce mtier-l, non, non! Il faut cependant que je me conduise honntement, il faut que je fasse ce que je puis. Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dgot, comme une fois o j'avais, tout petit, mang trop de mlasse. Voil enfin quarante alexandrins de_ tourns._ C'est ma copie. Tu as fini? me dit mon voisin. --Oui. --Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites saucisses? Il tire un petit fourneau esprit-de-vin et le cache entre les dictionnaires, puis il sort un bout de pole. a va crier, prends garde! Le professeur qui surveillait tait Deschanel; c'tait un garon d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le droit de manger cru dans la longue sance,--il pensa qu'on pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole au lieu du dictionnaire dans la bataille! Le caf, maintenant. J'aime bien mon caf, et toi? Celui de Charlemagne fit le caf. Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des tranches de copie des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de l'argent dans leurs goussets. Nous emes une bonne rincette et une petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spcialement du _brlot_. Ton brouillon? fit Anatoly le Pacifique, ds que je rentrai la pension. Legnagna arriva, et ils l'pluchrent ensemble. Je sais que ma composition est rate, et maintenant que le souvenir de la face ple est moins vif et que les fumes de notre banquet sont vanouies, je me sens chagrin, j'prouve comme des remords. Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine. Le rsultat est connu.--Je n'ai rien! Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collge n'a pas grand-chose. C'est un dsastre pour le lyce. Les bcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma conscience est plus calme. La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux! _Fractis occumbam inglorius armis! _[10] Et chacun s'en va... Moi, je reste. J'attends une lettre de mon pre, et des instructions. Rien ne vient. On me laisse ici la merci de Legnagna, qui me hait. Nous sommes quatre dans la pension. Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un crole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit Japonais qui ne sort jamais. Ils payent cher, ceux-l; moi, je suis engag au rabais, et je devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup. J'ai crit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas de rponse, je quitte la maison et je pars. Legnagna me laissera filer, par conomie, sans aller chez le commissaire, cette fois. Oh! ces lettres attendues! ce facteur guett! mes supplications dont mon pre et ma mre se rient! J'ai presque pleur dans mes phrases, en demandant qu'on vnt me chercher, parce que Legnagna me larde de reproches ternels. C'tait bien assez de me nourrir pendant l'anne, il faut qu'il me nourrisse encore pendant les vacances! Un jour une scne clate; mon pre est en jeu. Legnagna arrive chevel. Quoi! me dit-il en cumant, je viens d'apprendre que monsieur votre pre gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette anne; je viens d'apprendre que j'ai t sa dupe, que je vous ai fait payer comme un gueux, quand vous pouviez payer comme un riche. C'est de la malhonntet cela, monsieur, entendez-vous? Il frappe du pied, marche vers moi... Oh! non, halte-l! Gare dessous, Legnagna! Il devine et s'chappe en dchargeant sa colre contre la porte avec laquelle il soufflette le mur. Une fois parti, le bruit de ses injures tomb, je rflchis ce qu'il vient de dire, et je lui donne raison. Oh! mon pre! vous pouviez m'viter ces humiliations! Est-ce bien vrai que vous n'tes pas un pauvre? C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frre lui-mme, arriv de Nantes la veille. Aprs la scne, Legnagna est venu moi dans la cour. Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre pre vous avait retir la fin des classes, mais voil huit jours qu'on vous laisse ici sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez! Je balbutie et ne trouve rien rpondre; je pense comme lui. Mon pre payera ces huit jours. --Il le peut. Votre pre a plus gagn que moi cette anne, et il n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent francs sur votre pension. C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert! 23 Madame Vingtras Paris Jacques! C'est ma mre! Elle s'avance et, mcaniquement, me prend la tte. Le petit Japonais rit, le crole bille,--il bille toujours. Ma tte a t prise de ct, et ma mre a toutes les peines du monde trouver une place convenable pour m'embrasser. On nous a fait entrer dans une chambre o l'on voit peine clair, c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette qu'une faible lumire. Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort! C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler; elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes. Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas mchant pour ta mre. C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours: Tu as si bonne tournure! Je t'ai apport un habit la franaise; je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la moustache! tu as des moustaches! Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lve les mains au ciel et va tomber genoux. C'est que tu es beau garon, sais-tu! Elle me dvisage encore. Tout le portrait de sa mre! Je ne crois pas. J'ai la tte taille comme coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mchoires aussi, des dents aigus comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie, le teint jaune comme du buis. Quant mes yeux, prtendait Mme Allard, la lingre, qui me demanda une fois si je la trouvais potele, je ne pouvais pas cacher que j'tais Auvergnat; ils ressemblaient deux morceaux de charbon neuf. Tu as l'air srieux, sais-tu? Peut-tre bien. Cette anne-l a t la plus dure. J'ai t humili pour de bon, sans gaiet pour faire balance. J'ai aussi un dgot au coeur. Ma dsillusion de Paris a t profonde. Je vois l'horizon bte, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone! Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin! Dimanche et semaine, j'ai t la merci de ce Legnagna, qui est n faible, envieux, capon, et que l'insuccs a encore aigri. Ces dix derniers jours m'ont pes comme un supplice. Pourquoi ne m'crivais-tu pas? --Je m'attendais partir d'un jour l'autre, dit ma mre. C'tait pour pargner un timbre. Je lui parle des reproches de pauvret qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues. C'est lui qui parle de notre pauvret! Quand il aura gagn ce qu'a gagn ton pre cette anne, il pourra dire quelque chose... --Mais alors, si mon pre a gagn de l'argent, pourquoi ne pas lui avoir pay ma pension au prix des autres, quand je vous ai crit qu'il m'insultait et que j'tais si malheureux? --Des insultes, des insultes?--Eh bien, aprs? Est-ce que tu t'en portes plus mal, dis, mon garon? Nous aurons toujours pargn trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver aprs notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens l-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura! Elle rit et tape sur sa poche. Il faut faire comme a dans le monde, vois-tu; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charit? Non, on t'a pris comme une bonne vache, tu ne vles pas comme ils veulent, tu n'as pas des prix leur grand concours. Il fallait choisir mieux: qu'ils te ttent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va! Je souffre de la voir se fcher ainsi. Cet homme que je croyais har, voil qu'il me fait de la peine! Tout en m'annonant ses intentions de le _sabouler _d'importance, ma mre dit: Fais tes paquets! Nous tions dj dans le corridor,--le concierge y tait aussi. Madame, rien ne peut sortir de la maison. --Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre _Gnagnagna_ qui a dit a? --Non. C'est le propritaire, qui M. Legnagna doit, et qui a donn la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis le boucher... Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il n'y avait pas que moi qu'il traitt mal. Tous ceux qui taient abandonns ou prix rduit recevaient ses crachats, et les petits mme recevaient des coups. Il est bte,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions. On emploie son nom pour dire cuistre, bta et un peu cafard. Le raisonnement que vient de me tenir ma mre, l'argument de la vache, m'a t des scrupules, m'a frapp. Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux yeux, bien sr! Non, va, tu peux tre tranquille, a repris ma mre, qui lisait mes rflexions dans mon silence et mon regard. Je le plains tout de mme, ce malheureux. J'obtiens de ma mre qu'elle ne fasse pas de scne, et nous obtenons du propritaire qu'il laisse sortir mon trousseau. On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour aller rejoindre les malles que ma mre a laisses au bureau de la diligence. Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix, du geste, comme s'il tait l: Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de t'tre laiss traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mre! Suis-je un enfant du hasard? Ai-je t fouett par erreur pendant treize ans? Parlez, vous que j'ai appele jusqu'ici _genitrix_, ma mre, dont j'ai t le _cara soboles_, parlez! Et o allons-nous, maintenant? Ma mre me pose cette question quand nous sommes dj empils dans la voiture. Le cocher attend. Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voil un an que tu es Paris, et tu ne sais pas encore o mener ta mre, tu ne connais pas un endroit o descendre? Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait un lit aux Hollandais? Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants. Elle me pousse vers la portire. Appelle le cocher? --Cocher! Il arrte et se penche. Connaissez-vous l'cu-de-France? --C'est Dijon, a, ma bourgeoise! --Dans toutes les villes, il y a un htel qui s'appelle l'cu-de-France. --Connais pas ici! Relevant son chle sur ses paules, prenant son sac de voyage d'une main, elle empoigne la portire de l'autre et saute terre. Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture. --Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde qui est si _chose_ que a! Payez l'heure, et voil vos malles. Nous payons,--et l'histoire d'Orlans, de la place de la Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout devant des colis et des cartons chapeau qui s'croulent. Ma mre ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!... Elle me donne des coups de parapluie. Mais remue-toi donc! Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste un doigt. Arrte une autre voiture. Je fais signe un nouvel automdon[11], mais l'quilibre a des lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La montagne de bagages s'croule.--Ma mre pousse un cri! Les voitures s'arrtent, des sergents de ville accourent,--toujours! toujours! Quelle spcialit! Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par l? Ils ne nous demandrent rien qui pt attenter nos convictions politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidrent de leurs conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lchet. Ce n'est pas les jsuites qui auraient fait a! Ils nous conseillrent d'aller en face, Juste en face, o il y a un criteau, et ils nous apprirent que les _chambres meubles_ taient pour les gens qui n'en avaient pas. Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mre. C'est les vers latins qui l'auront rendu comme a! ou peut-tre un coup. Tu n'es pas tomb sur la tte, dis? --Non, sur le derrire seulement. Ma mre parat un peu plus tranquille. Nous sommes installs: une chambre et un cabinet. Des cris dans la chambre de ma mre... Jacques, Jacques! --Me voil. peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le mal du monde pour le garder. Elle l'a attrap par le fond et elle m'attire elle, rebours. Es-tu mon fils? Je commence tre srieusement inquiet. Elle me l'a dj demand une fois. Je vois, parpilles sur la table, deux culottes et deux vestes que j'ai portes toute cette anne. Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle souponnait toujours que je lui ai prsent un tranger ma place. Enfin, presque sre que je ne me suis pas tromp, avertie d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse chapper sa douleur. Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce l les culottes, sont-ce l les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoys? Je sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, mais je ne puis pas croire que tu aies mang la couleur pour t'amuser, et puis ce que je t'ai envoy tait plus large! Il y avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la place! Ici, rien! rien! Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton pre et moi! Je te l'ai crit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils? C'est la troisime fois qu'elle a l'air d'tre inquite! Je me tte. Mais explique-toi, imbcile! Oh non, elle m'a bien reconnu. J'explique l'histoire des vtements. J'avais us les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on m'avait envoys, taills par mon pre, cousus par ma mre, taient trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne connaissais personne. Je suis tomb sur Rajoux qui tait deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits. Il m'a demand si je voulais changer, que j'avais une si drle de tournure avec ces fonds trop abondants. a inquitait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficult! Que ne disait-on pas? Nous avons sign le march un jour au dortoir; il m'a donn ses frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de nouveau. Ma mre se taisait. J'attendais, accabl; enfin elle sortit de son silence. Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y connatre, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en retour, un gilet de flanelle, un bout de caleon. Ah! si 'avait t moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de pice (examinant un fond ray); pour ce fond l, je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux. Diable! Tu ne peux pas faire des conqutes avec a, par exemple. Et moi j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, --une redingote verte, un pantalon carreaux... Oh! je ne voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dore, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d'originalit ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si on s'tait retourn pour te regarder mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras inaperu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et de dsappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis pas que ce n'est pas du bon. O me mnes-tu dner? Elle dit a presque comme Mlle Herminie le disait Radigon, en me clinant. Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de suite de Tavernier, trente-deux sous. Je voudrais aller une fois aux Frres-Provenaux ou chez Vfour? --pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton pre a fait une si bonne anne! J'ai eu toutes les peines du monde viter Vfour. Elle tait dispose ne pas lsiner; s'il fallait dix francs, on les mettrait! Ah! tant pis! on fait la noce! Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant un louis, ma mre les appelant voleurs. Je sais le prix de la viande, moi! Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous pour un fromage! Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient dn, et qu'ils m'avaient jur que les ctelettes cotaient trente sous. On s'est moqu de toi, mon garon! Ah! tu ne t'es pas plus dlur que a dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande trente sous pour une ctelette. Mais avec trente sous on peut avoir un petit cochon dans nos pays! --Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela timidement.) --Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tte pour leurs dix francs, sois tranquille! Je ne l'tais pas, et je reprends: Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi. Nous allons chez Tavernier. Elle a commenc par dire en entrant: C'est trop beau ici pour qu'ils donnent bon; tout a, c'est du flafla, vois-tu? Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'tais tout honteux en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait. Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la salle. On commence dire que nous passons bien souvent! Enfin ma mre parat fixe. Nous serons bien ici...--non, de ce ct-l...--Va-t'en voir si nous ne pourrions pas nous mettre prs de la fentre, au fond. Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles. Nous interrompons la circulation des garons de salle et la dlivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le garon prenait gauche, moi aussi!-- droite: il me trouvait encore! Il allait droit--halte-l! Des paris s'engagent dans le fond. --Passera, passera pas! Ma mre disait: C'est mon fils! _Je vous en flicite, madame!_ Je parviens la rejoindre; le garon m'a fil sous le bras, aux applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu cause de moi rglent leurs paris en louchant de mon ct, en me regardant d'un air courrouc. Nous sommes plus forts deux; ma mre ne veut plus me quitter. Restons ensemble! dit-elle. Nous nous portons sur un point stratgique qui nous parat le plus sr, et nous tenons conseil. On nous regarde beaucoup. Tu as faim? mon pauvre enfant! Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-l? Une scie s'organise. _Va rincer l'pau..._ --_Consoler l'pau..._ --_Remplir l'pau... vre enfant._ Mais on est all avertir le patron, qui mettait du vin en bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frmit sous son bras. tes-vous venus pour dner? Voyons! Je rponds non, audacieusement. tonnement de cet homme,--murmure de la foule. J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux! Vous n'tes pas venus pour dner? Pour quoi faire donc? --Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il s'appelle Jacques, lui! On crie bravo dans la salle.--_coutez! coutez! laissez parler l'orateur._ Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement que le patron dit: Il faut en finir! On vint bout de nous; on nous accula dans un coin. J'avouai la fin que nous tions venus pour dner. On nous servit en se tenant sur la dfensive. Je connais a, disait un des garons, un vieux; ce sont des frimes, ils font les nes pour avoir du foin, tout l'heure, ils pisseront l'anglaise. J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mre. --Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je dteste la chanson: _Rincer l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est deux pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous. Ma mre s'installe chez Bessay. Qu'allez-vous me donner, monsieur le garon? --Maman, on ne dit pas _monsieur _le garon? --Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas tre si fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon enfant! Le garon n'a pas rpondu la question polie de ma mre, il est occup avec un client, qui il dit: Nous avons une tte de veau, n'est-ce pas? Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tte de veau. Le garon revient nous. Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mre. --Je vous recommande le fricandeau. --Je ne suis pas venue Paris pour manger ce que je puis manger chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-mme? Dites-nous a? Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. L, voyons, qu'y a-t-il de bon?... De quel pays tes-vous? Il propose un plat, elle a l'air d'accepter, mais non, non, elle a rflchi... Jacques, rappelle-le! --Garon? Je dis a timidement, comme on sonne la porte d'un dentiste. J'espre qu'il ne m'entendra pas. Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours aprs lui, cours donc! Je rattrape le garon qui, un pied en l'air, la tte en bas, crie d'une voix de stentor dans l'escalier: ET MES TRIPES? Il se retourne brusquement: Qu'y a-t-il? --Ce n'est pas un rti qu'il faut. --Qu'est-ce qu'il faut, alors! Ma mre, du fond de la salle: Une bonne ctelette, pas trs grasse; si elle est grasse, il n'en faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plat! La ctelette... enlevons! --Je vous ai dit: pas grasse! --Ce n'est pas gras, a, madame! --Voyons, mon ami, si vous tes franc... Le garon a disparu. Ma mre tourne et retourne la ctelette du bout de sa fourchette; elle finit par accoucher de cette proposition: Jacques, va t'informer la cuisine si on veut te la changer. --Maman! --Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne dirait-on pas que nous demandons la charit, maintenant! (d'une voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami. Je ne sais o me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que nous; je trouve un biais, et d'un air espigle et boudeur (je crois mme que je mords mon petit doigt): Moi qui aime tant le gras! --Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand j'tais force de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, rgale-toi. Je dteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne pas reporter la ctelette, puis je pourrai peut-tre escamoter ce gras-l. En effet, j'arrive en fourrer un morceau dans mon gousset, et un autre dans ma poche de derrire. Mais un soir ma mre me prend part; elle a me parler srieusement: Ce n'est pas tout a, mon garon, il faut savoir ce que nous allons faire maintenant. Voil une semaine que nous courons les thtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous n'avons rien dcid pour ton avenir. Chaque fois que ma mre va tre solennelle, il me passe des sueurs dans le dos. Elle a t bonne femme pendant sept jours; le huitime, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre veines, que j'en prends bien mon aise. On voit bien que ce n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre sous, sans compter le garon. Tu as voulu qu'on lui donnt trois sous! Je les ai donns, c'est bien, quand deux auraient suffi parfaitement; si c'tait moi, je ne donnerais rien, pas a! Elle a une faon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les gte un peu. Quand nous sommes alls au Palais-Royal, par exemple, il faut que je rie pendant deux jours--pour bien montrer que a n'a pas t de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les ctes, elle dit: C'tait bien la peine de dpenser quatre francs! Je ris autant que je puis! Ds qu'elle tourne la tte, je me repose un peu, mais a fatigue tout de mme. Elle m'a men voir l'Hippodrome--nous sommes revenus pied. Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mlancolique. Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu regardais les cuyres. Au mirliflore??? Allons! Que va-t-on faire de toi? --Je n'en sais rien! --As-tu une ide? --Non. --Il faut finir tes classes. Je n'en vois pas la ncessit. Ma mre devine le fond de ma pense. Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait ce que les sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de quitter le collge, tenez! Il laisserait ses tudes en plan!... Pour ce que a m'amuse et pour ce que a me servira!... (c'est en dedans toujours que je fais ces rflexions). Mais rpondras-tu, crie ma mre, me rpondras-tu? -- quoi voulez-vous que je rponde? --Que comptes-tu faire? As-tu une ide, quelque chose en tte? Je ne rponds pas, mais tout bas je me dis: Oui, j'ai une ide et quelque chose en tte! J'ai l'ide que le temps pass sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps perdu; j'ai en tte que j'avais raison tant tout petit, quand je voulais apprendre un tat! J'ai hte de gagner mon pain et de me suffire! Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'ducation et ne pas recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au thtre le lundi, pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me dire que je vous cote un sou!... Voil ce que je pense, ma mre. J'ai vous dire autre chose encore;--malgr moi, je me souviens des jours, o, tout enfant, j'ai souffert de votre colre. Il me passe parfois des bouffes de rancune, et je ne serai content, voulez-vous le savoir, que le jour o je serai loin de vous!... Ces penses-l, un moment, m'chappent tout haut! Ma mre en est devenue ple. Oui, je veux entrer dans une usine, je veux tre d'un atelier, je porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la place, mais j'apprendrai un mtier. J'aurai cinq francs par jour quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal, et les trois sous du garon... --Tu veux dsesprer ton pre, malheureux! --Laissez-moi donc avec vos dsespoirs! Ce que je veux, c'est ne pas prendre sa profession, un mtier de chien savant! Je ne veux pas devenir bte comme N***, bte comme D***. J'aime mieux une veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit d'aller o je veux le dimanche. .................................... Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis? Elle a oubli toutes les autres colres qui blessent son orgueil, drangent ses plans, dconcertent sa vie, pour ne se rappeler qu'une phrase, celle o j'ai cri que je ne les aimais pas, et ne voulais plus les voir! Son air de tristesse m'a tout mu; je lui prends les mains. Tu pleures? Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme j'en ai vu dans les tableaux d'glise, elle a laiss tomber sa tte dans ses mains... Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y avait sur ce masque de paysanne toute la posie de la douleur; elle tait blanche comme une grande dame, avec des larmes comme des perles dans les yeux. Pardon! Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois. Je n'ai pas te pardonner... J'ai te demander seulement, vois-tu, de ne plus me dire de ces mots durs. Elle baissa la voix et murmura: Surtout si je les ai mrits, mon enfant... --Non, non, dis-je travers mes pleurs. --Peut-tre, fit-elle. Je veux tre seule ce soir; tu peux sortir... Laisse-moi. Laisse-moi. Elle me fit donner la clef--pour qu'il puisse rester jusqu' minuit, avait-elle dit M. Molay, le propritaire. Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis dans une rue dserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de gestes cruels... Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grce d'aller encore au collge? --Oui, mre. Je ne l'appelai plus que mre partir de ce jour jusqu' sa mort. Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant souffert de voir qu'aprs avoir fait toutes tes classes tu t'arrtais avant la fin. C'est pour ton pre que a me faisait de la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis aprs... Aprs, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux de faire ce que nous voulons... Il a t dcid, le lendemain du jour o elle avait pleur, que l'on ne parlerait plus de l'cole normale, et que je prparerais simplement mon baccalaurat. J'ai accept, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme! Elle ne me parle plus comme jadis. Elle est si grave et a si peur de me blesser! Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas? Elle ajoute avec motion: C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une vieille femme, tu dois t'ennuyer d'tre avec moi tout le temps. Je puis trs bien rester causer avec Mme Molay. Elle me mnera voir les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes soires, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez Matoussaint. J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, o il demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est jacobin et qui crit dans un journal rpublicain. Il fait une histoire de la Convention. Matoussaint crit sous sa dicte. Ils taient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil, mais on a continu la conversation. Leurs phrases font un bruit d'perons: Un journaliste doit tre doubl d'un soldat.--Il faut une pe prs de la plume.--tre prt verser dans son critoire des gouttes de sang.--Il y a des heures dans la vie des peuples. Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons, m'ont prt des volumes que j'ai emports jeudi. Le dimanche suivant, je n'tais plus le mme. J'tais entr dans l'histoire de la Rvolution. On venait d'ouvrir devant moi un livre o il tait question de la misre et de la faim, o je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas carts comme une arme, et des paysans dont les fourches avaient du sang au bout des dents. Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique laquelle tait embroche la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages et me crevait les yeux. C'tait de voir qu'ils taient des simples comme mes grands-parents, et qu'ils avaient les mains coutures comme mes oncles; c'tait de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses qui nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des enfants qu'elles tranaient par le poignet; c'tait de les entendre parler comme tout le monde, comme le pre Fabre, comme la mre Vincent, comme moi; c'tait cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds la racine des cheveux. Ce n'tait plus du latin, cette fois. Ils disaient: Nous avons faim! Nous voulons tres libres! J'avais mang du pain trop amer chez nous, j'avais t trop martyr la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprt pas le coeur. Puis je dchirais, en ide, les habits si mal btis que j'avais toujours ports et qui avaient toujours fait rire; je les remplaais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse. On n'tait plus fouett par sa mre, ni par son pre, on tait fusill par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le peuple!_ C'taient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en culottes rapices, qui taient le peuple dans ces livres qu'on venait de me donner lire, et je n'aimais que ces gens-l, parce que, seuls, les pauvres avaient t bons pour moi, quand j'tais petit. Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les veilles, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d'un oeil fixe. Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne _tolrait_ pas les prtres. Il tait sorti de la maison le jour o sa femme, avant de mourir, avait demand_ le bon Dieu._ Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de colre, du ct du chteau. Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgr moi! Il me prenait des envies d'crire l'oncle Joseph et l'oncle Chadenas... Soyez srs que je ne vous ai pas oublis, que j'aurais mieux aim tre avec vous, la charrue ou l'table, qu'tre dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les _aristocrates_, appelez-moi! Tu as l'air tout exalt depuis quelque temps, dit ma mre. C'est vrai;--j'ai saut d'un monde mort dans un monde vivant.-- Cette histoire que je dvore, ce n'est pas l'histoire des dieux, des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de rvolt, de la douleur des miens dans ces annales-l, qui ont t crites avec une encre qui est peine sche. Comme je profite avec passion de la libert que me laisse ma mre! J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les livres qui sont l, ou pour entendre le journaliste parler du drapeau rpublicain engag sur les ponts, et dfendu par les brigades au cri de: _Vive la nation! _--_ bas les rois! _--_La libert ou la mort!_ tre libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est d'tre victime; je le sais, tout jeune que je suis. Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes en campagne, et chacun fait ses rves. Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armes, les paulettes d'or et la grande ceinture tricolore. Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_ On est tous du mme pays, autour du mme feu du bivouac, et l'on parle de la Haute-Loire. Je rve l'paulette de laine, le baudrier en ficelle. Je voudrais tre du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas, lieutenant. Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les champs aprs la victoire. _Rue Coq-Hron._ Le journaliste nous mne un soir l'imprimerie, dans le rez-de-chausse o le journal se tire; il est l'ami d'un des ouvriers. La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies ronflent. Il y a une odeur de rsine et d'encre frache. C'est aussi bon que l'odeur du fumier. a sent aussi chaud que dans une table. Les travailleurs sont en manches de chemise, en bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en dtresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui surveille comme un capitaine. Un rouleau de la machine s'est cass.--Oh!--oh! On arrte,--et, cinq minutes aprs, la bte de bois et de fer se remet souffler. J'ai trouv l'tat qui me convient... J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris, j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin. Compositeur? Non.--Imprimeur, la bonne heure! Le beau mtier, o l'on entend vivre et gmir une machine, o tout le monde un moment est mu comme dans une bataille. Il faut tre fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit, j'aime a. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal. Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est une force d'tre muet, quand ce que l'on veut est ce que les autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie! Il y a un peu de vanit cruelle dans cette joie-l. Je pense que je vais tre si suprieur aux camarades qui mnent la vie de bohme!--il n'y a pas dire--parce qu'ils n'ont pas d'ouvrage sr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras. Je ne dpendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche j'crirai.--Je serai d'une socit secrte, si je veux.-- J'aurai mang quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes... _Vivre en travaillant, mourir en combattant!_ Jacques, j'ai reu une lettre de ton pre, qui dcide que nous retournerons Nantes pour que tu prpares ton baccalaurat avec lui. Je n'y pensais plus. J'tais dans la rvolution jusqu'au cou, et j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions t manger des_ ordinaires_ dans des crmeries, o il venait des ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient t mls des meutes. La blouse et la redingote s'asseyaient la mme table et l'on trinquait. Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnire _ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien. Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on disait tout coup: C'est Festeau, c'est Gille. Et il me semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour rpublicain; puis la batterie tait plus claire, Gille entonnait, et cette musique tirait pleines voles sur mon coeur. Je ne sais pas cependant si je ne prfre pas aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de bl ou de forgeron, qu'un grand mcanicien, qui a l'air doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante pleine voix. Il parle de la posie de l'atelier,--le grondement et le brasier,--il parle de la mnagre qui dit: Courage, mon homme, --travaille,--c'est pour le moutard. ce moment, le chanteur baisse la voix. Fermez la fentre, dit quelqu'un. Et l'on salue au refrain: _Le drapeau que le peuple avait Saint-Merry!_ Il y a de la rvolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis plus 93. J'en suis Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se fchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_ Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes. Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal. Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-tre crach sur Paris en passant la barrire, tant j'avais t touff l-dedans, tant j'avais eu de dsillusions en voyant mes camarades et mes matres. Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mre et, au lendemain de cette scne, la libert pleine; de temps en temps quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et, le dimanche, dner d'un boeuf brais Ramponneau. J'ai t ml la foule, j'ai entendu rire en mauvais franais, mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens: on disait _Libert_ et non pas _Libertas._ Il a toujours t question de pauvret autour de moi; mon pre a t humili parce qu'il tait pauvre, je l'ai t aussi, et voil qu'au lieu des discours de Caton, de Cicron, des gens en _o, onis, us, i, orum, _je vois qu'on se runit sur la place publique pour discuter la misre, et demander du travail ou la mort. H! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche la maison, vaut-il pas mieux _passer le got du pain?_ Retourner l-bas? qui parlerai-je de Rpublique et de rvolte? Est-ce qu'on s'est jamais soulev Nantes? Ce serait autre chose Lyon! Oh! si je n'avais promis ma mre!--si elle n'avait pas pleur! Si elle n'avait pas pleur, j'aurais dit: Je ne veux pas partir. Le puritain m'aurait plac comme garon de bureau comme homme de peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'tait une chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs par mois pour _tenir la copie, _pour lire l'homme qui corrige. J'aurais vcu avec ces trente francs-l. Ma besogne faite, je descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je demandais aux ouvriers de m'apprendre l'tat. Si j'en parlais ma mre? Je lui en parle. Tu m'avais dit, cependant... --C'est vrai, oui. Je vais dire adieu au journaliste et Matoussaint. Le journaliste me donne du courage. Vous reviendrez, mon cher. --crivez-moi, au moins! --Oui. Mme, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler l'assaut de l'lyse. --Surtout dans ce cas, citoyen! 24 Le retour Ah! que la route est triste! Ma mre voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui m'irrite, et je suis forc de me retenir pour ne pas l brusquer. Je m'en veux de paratre accabl: je n'ai donc pas de courage! Non, je n'en ai pas; les noms de stations cris la gare m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne. Beaugency! Amboise! Ancenis! On signale un chteau, une ruine; mais c'est tout prs de Nantes, cela! Jeune homme, nous n'en sommes pas plus de cinq lieues. --Oh! mon Dieu! --Nous y sommes. Comme les rues paraissent dsertes! Sur le quai o nous demeurons, il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je reconnais un ancien capitaine sur le banc o je le voyais jadis en allant en classe, puis un ngre en guenilles qui avait des enfants qui l'on faisait la charit. Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne. Je lve les yeux vers la fentre de notre appartement. Mon pre est l, maigre, l'air chagrin, immobile. Il me repoussait quand j'tais petit et qu'on me jetait dans ses bras pour un baiser. Aussi, chaque fois qu'il y a la solennit d'un dpart ou d'une _retrouve_, est-ce un embarras pour nous deux! Il m'offre embrasser, cette fois, une face ple, un front de pierre. Je n'ose pas. Ma mre nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un air de rancune tous les deux. On monte les escaliers sans dire un mot. Mon pre arrive par derrire; on dirait une _excution_ la Tour de Londres. Si l'on excutait tout de suite,--mais non--mon pre _prend des temps _de solennit. C'est le latin.--C'est le souvenir des pres qui assassinent leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas m'assassiner, mais au fond, je suis sr qu'il se trouve lche, et il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en st gr; et chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, il fronce les sourcils, serre les lvres (a doit le fatiguer beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: Tu oublies donc que tu ne vis que par charit, et que je pourrais te donner un coup de hache, te livrer au licteur? Il reste antique jusqu' ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne puisse plus y tenir. Il s'puise la fin, force de vouloir paratre amer, et il est forc de se desserrer la mchoire de temps en temps. Jamais il n'a t si Brutus qu'aujourd'hui. Il a rejet le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'tait une chaise curule. Vous tes mon fils, je suis votre pre. --Oh! oui, tu peux en tre sr, Antoine! a l'air de dire ma mre. --Il y avait Rome une loi (m'coutez-vous, mon fils?) qui donnait au pre dshonor, dans la personne d'un des siens, le droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_. Il s'embrouille. PHILOSOPHIE Tu feras ta philosophie jusqu' Pques, et Pques tu te prsenteras au baccalaurat. Telle est la dcision adopte. On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes. On m'entoure, et l'on me dvisage. Un garon qui revient de Paris... jugez!... Le professeur est un jeune homme qui, sorti le premier de l'cole normale, a t reu l'agrgation le premier; qui arrive toujours le premier au cours, et qui se prsente toujours le premier l'conomat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au thtre, il va aux premires, et au premier rang. C'est sa mre qui a fait cette combinaison. Je veux que tu sois partout, partout, le _premier._ Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire le pripatticien chez lui, dans son jardin. Il avait du monde autrefois, qui il faisait tirer de l'eau pour arroser son potager; il n'a plus personne. Il pense que moi, fils de collgue--qui suis d'leusis aussi,-- j'ai l'toffe d'un disciple et d'un tireur d'eau. Je ne sais comment il a t nomm ce poste-l. Je trouvais mes professeurs de rhtorique ennuyeux Paris, mais l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tte pleine. Une fois mme, il y en avait un qui tait venu serrer la main du _journaliste_, quoique ce journaliste ft rpublicain. J'avais grande ide de ces chercheurs de vertu. Mais celui-ci est vraiment comique! EN CLASSE M. Vingtras, quelles sont les preuves de l'existence de Dieu? Je me gratte l'oreille. Vous ne savez pas? Il parat tonn, il a l'air de dire: Vous qui arrivez de Paris, voyons! --Gineston, les preuves de l'existence de Dieu? --M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre. --Badigeot? --M'sieu, il y a le _consensus omnium_! --Ce qui veut dire?... (Le professeur prend les poses de Socrate accouchant son gnie.) --Ce qui veut dire...--Pitou, souffle-moi donc! --Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade) que tout le monde est d'accord pour reconnatre un Dieu? --Oui, m'sieu. --Ne sentez-vous pas qu'il y a un tre au-dessus de nous? Badigeot regarde attentivement le plafond! Rafoin y a lanc le matin un petit bonhomme en papier qui pend un fil au bout d'une boulette de pain mch. Oui, m'sieu, il y a un bonhomme l-haut. --Bonhomme, bonhomme (dit le professeur qui est myope et n'a pas vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible. Sa droite est terrible! Le mot ne lui a pas dplu, cependant. J'aime cette familiarit, tout de mme, disait-il en sortant de la classe. Il y a un_ bonhomme_ l-haut!... Ce cri d'un enfant pour dsigner Dieu! Il en a parl en haut lieu. Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'est-ce pas l'enfant qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout?-- Oui, il y a un _bonhomme_ l-haut! la classe suivante il s'adresse de nouveau Badigeot et commence en lui rappelant le mot: Il y a un bonhomme l-haut? --Non, m'sieu, il n'y est plus. Il tenait mal et il est tomb. MON ME Le professeur m'a mis aux_ facults de l'me._ Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi. Ce n'est qu'aprs Pques qu'on sait comment l'me est faite dans ce collge-ci. Il y a sept facults de l'me. Comptez sur vos doigts, c'est plus facile, me dit le matre. On annonce Nantes l'arrive d'un professeur de Facult clbre, M. Chalmat. Chalmat lui-mme est dans nos murs! Il a connu mon pre Paris, au moment de l'agrgation. Ils dnaient ct l'un de l'autre, dans un restaurant prix fixe. M. Chalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon pre prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet son propritaire dsespr. Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis l. Il tait l, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meubl dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin. M. Chalmat dormait sur le mme carr que nous. Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais qui disait: Il y en a HUIT, HUIT! Oui, il y en a HUIT. Il voulut me faire un cadeau. Il nous prit part, mon pre et moi; il nous parla coeur ouvert. Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-mme de ce nom), je dsire vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n'ai pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j'ai, le rsultat de vingt ans de rflexions et de travail! Mon pre semble dire: c'est trop. Non, non! coutez-moi bien. Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche. On vous dit qu'il y a sept facults de l'me? _Il y en a huit!_ On me trompait donc? on me volait d'une? Pourquoi? Que signifie? Oui, oui, c'est comme a, et M. Chalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couchs dans la main gauche. Il a ajout avec bont: Servez-vous de la dcouverte, je vous y autorise; on l'ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres. _Rennes, lundi._ Je suis arriv ce matin. Demain, la version. Mon pre voulait me suivre Rennes, mais il est forc de rester avec ses pensionnaires. _Mardi._ Je suis le second en version. J'ai _fait_ encore trop prs du texte, sans cela j'aurais t le premier. Cette aprs-midi, l'examen. Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler le Manuel en trois bouches. Monsieur Vingtras! C'est mon tour. On tire les boules. Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela. Je traduis comme un ange. On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez t berc sur les genoux d'une tte universitaire, mais encore que vous vous tes abreuv aux grandes sources, que vous avez pass par cette belle cole de Paris, laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant.) Ah! non, pas tous; il y a notre collgue M. Gendrel. M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licenci de _province_, docteur s lettres de _province_; il n'a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un _cafard_, ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il m'a pris pour prtexte l'instant. M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard. Je passe par le professeur de mathmatiques avant d'arriver lui. Je ne sais pas grand-chose de ce qu'on me demande, mais l'loge qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur tre indulgent. Qu'est-ce que le pendule compensateur? --C'est un pendule qui compense. --Bien, trs bien! Se penchant l'oreille du doyen: Il est intelligent. Se retournant vers moi: Et la machine pneumatique, quel est son usage? --La machine pneumatique?... --Oh! je ne vous demande pas grands dtails. C'est pour faire le vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, trs bien! Il reprend: Vous avez en gomtrie la section d'un cne? Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne dmonstration, comme avec les pltres du vieil Italien, et je la fais la bonne franquette. Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'o je retire un vieux mouchoir, je coupe mon cne. On rit dans la salle parce que la coiffe est trs grasse et le mouchoir trs sale; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur. Le professeur de mathmatiques, qui dcidment veut faire sa cour au doyen (il doit pouser sa fille), me parle son tour: Monsieur, on voit que vous prfrez Virgile Pythagore; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout l'heure, vous avez bu aux grandes sources squanaises, et Pythagore mme en a profit. Murmure flatteur. Encore un coup Gendrel! C'est lui que j'ai affaire maintenant. Il me fixe: ses lunettes flamboient comme des pices de cent sous toutes neuves. Il lui prend l'envie de se moucher. Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retir tout l'heure et remis dans la coiffe si grasse. C'tait le chapeau de Gendrel. Je suis perdu! Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lances contre lui sous mon couvert; il m'en veut pour la coiffe et le mouchoir. Il ne me laisse pas le temps de me reconnatre. Monsieur, vous avez nous parler des facults de l'me. (D'une voix ferme): Combien y en a-t-il? Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer un assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carr avec le poitrail de son cheval. Je vous ai demand, monsieur, combien il y a de facults de l'me? Moi, abasourdi: Il y en a HUIT. .................................... Stupeur dans l'auditoire, agitation au banc des examinateurs! Il y a un revirement gnral, comme il s'en produit quelquefois dans les foules, et l'on entend: _huit, huit, huit._ Pi--houit!... J'attends l'opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face. Vous dites qu'il y a huit facults de l'me? Vous ne faites pas honneur la _source des hautes tudes _ laquelle monsieur le doyen vous flicitait si gnreusement de vous tre abreuv, tout l'heure. Dans le collge de Paris o vous tiez, il y en avait peut-tre huit, monsieur. Nous n'en avons que _sept en province_. Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma _thorie des huit_ publiquement, et je vais porter la peine d'avoir lanc un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d'hommes clbres pour la faire accepter. Le doyen rentre et dit schement: Monsieur Vingtras est appel se prsenter une autre session. La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et o l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'me; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine. Je n'y tiens pas du tout, moi! C'est la faute M. Chalmat, qui m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d'une secte ou d'une faction. J'ai dit ce qu'il m'a dit! Il n'y a donc que sept facults de l'me: j'en perds une,--je m'en fiche,--mais je serai forc de me reprsenter devant la Facult de Rennes,--et je ne m'en fiche pas. Je suis bien triste... Mon pre me reoit, les lvres serres, le front pliss, l'oeil cave. C'est qu'il n'est pas seulement bless dans ma personne! Il l'est dans son propre orgueil! Un lve qui lui en veut a retourn le poignard dans la plaie. Le soir du mme jour o l'on apprit que j'tais refus, on lisait sur notre porte: LA BOULE NOIRE AUBERGE DES RETOQUS AGRGATION ET BACCALAURAT (On porte tout de mme des participes en ville) _On porte tout de mme des participes en ville! _c'est--dire qu'on donne des rptitions tout de mme et qu'on demande vingt-cinq francs par mois, tout comme si on avait t reu d'emble, comme si on avait pass des agrgations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jongl avec des _blanches!..._ Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas table avec nous. Ma pauvre mre ne vit plus. Elle assiste chaque jour des scnes pnibles. Mon pre me reproche le pain que je mange. On m'apporte des provisions dans ma chambre, comme un homme qui se cache. Oh! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris. --Dans ces habits? dit ma mre en regardant mes hardes. Je serai donc toujours cras par mon costume! Ah! je partirai tout de mme! Mon pre a eu vent de ce propos. S'il part, dis-lui que je le ferai arrter par les gendarmes. Legnagna m'avait dj menac d'eux... Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon pre? Il a donc le droit de me faire prendre, il a le droit de me traiter comme un voleur, il est matre de moi comme d'un chien... Jusqu' ta majorit, mon garon! Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s'appelle le Code; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, la lueur du rverbre qui claire ma chambre. _Peut tre enferm, sur l'ordre de ses parents_, etc. Me faire arrter?--Pourquoi? Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pte que je mange,--parce que je ne veux pas qu'il s'amuse me frapper, moi qui pourrais le casser en deux,--parce que je veux avoir un tat, et que a l'humilie de penser que lui, qui a tant lutt pour avoir une _toge_ roussie, il aura un fils qui aura une cotte, un bourgeron! Il me fera mettre les menottes peut-tre et ordonnera aux gendarmes de serrer dur si je rsiste. Et cela, parce que je ne veux pas tre professeur comme lui. Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en dclarant que je veux retourner au mtier comme nos grands-parents! Dire que je dsire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lcher la charrue et l'curie. Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu' vingt et un ans, il le peut. On a pens moi pour une leon. Mes succs de collge m'ont fait une rputation; et puis quelques personnes, devinant peut-tre le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l'amiti. L'une de ces personnes s'adresse ma mre; c'est une dame qui veut que j'apprenne un peu de latin son fils. Ma mre a rpondu: Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son pre. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.--Il faudrait, par exemple, que vous parliez M. Vingtras pour qu'il achte une culotte Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu'il aille chez vous tout nu--sauf votre respect. Je vous dis a comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas.-- J'ai gard les vaches, voyez-vous! J'entends cela de la chambre o je suis. Pauvre mre! La personne qui venait chercher la leon s'en va, ayant peur de recevoir une carafe la tte, quelque bouteille gare de son chemin,--si mon pre rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gard des animaux dans notre famille, et elle vient chercher un professeur et non pas un berger. Ma mre attend une rponse. (On doit lui crire.) Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!... Ah! cette paysanne! Ma rputation de fort en thme me fait retrouver pourtant une leon; mais mon pre, afin de m'humilier, ne me laisse pas mme prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne tiennent pas. Je suis forc de m'asseoir de ct. Je tremblai si fort un jour o l'on me dit: Donnez donc votre leon dans le jardin, M. Vingtras, et tez votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez grosses gouttes. --Oh! non, au contraire, merci. Je ruisselle. Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on ma mre, qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si l'on tait content de moi et pour parler en ma faveur. --Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est l. Il y a dj eu des histoires! Il est parisien pour a, allez! et avant mme d'aller Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!... On me chasse le lendemain. Mais j'tais engag pour un mois, et l'on me paye le mois entier. Cinquante francs. Avec cet argent-l, je vais me commander des habits. Ma mre intervient. Je te les ferai moi-mme, nous achterons du drap. --Oh! non, par exemple, non! --Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, une voisine qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore! J'achte un costume tout fait. Ma mre me suit en cachette et pendant que je traite elle demande parler en particulier au patron de l'tablissement et lui explique mon histoire. Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux! Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma mre me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connat. Elle en est si contente et si fire! Mais au milieu d'une conversation elle dit tout coup: Comme a fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure! Si tu te tenais comme a au moins, a cacherait! (et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate). Claquant la langue tristement, elle ajoute: Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a seulement pas demand des morceaux! Mon pre sent que je suis ulcr, et un jour o il me voyait plir, il eut peur de mon dsespoir. Ton fils a voulu s'empoisonner, dit-il ma mre. Il en est croire cela. La pauvre femme reste muette, glace. Il est d'ailleurs las, lui-mme, de la vie que nous menons sous le mme toit. La maison a l'air d'une maison maudite. Dis-lui de m'crire ce qu'il compte faire. C'est le dernier mot qu'il adresse ma mre, aprs cette soleur du suicide. C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour crire , son pre. Il faut mettre _vous_. Je dis _vous_ pour la premire fois. Je ne vois pas bien avec la chandelle. Mre, donne-moi donc une bougie. --a n'claire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais a claire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu! J'cris mon pre! Je rature, et je rature! Tout en crivant, il m'est venu de la sensibilit, j'ai peur de paratre faible. Je recommence; c'est difficile et douloureux. Ah! ma foi, non! et je dchire encore... Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,-- quatre mots. a m'vitera ce _vous_, et ce que je veux dire y sera tout de mme. J'cris simplement ceci: _Je veux tre ouvrier._ Ton pre est furieux, me glisse l'oreille ma mre, qui vient de remettre le bout de papier. Il me rencontre dans un corridor: Tu te f... de moi, dis...? Il lve la main, et j'ai cru qu'il allait m'craser. L'abme est creus,--il va arriver un malheur. 25 La dlivrance Le malheur est arriv! Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au caf o les collgiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait pas l'aumne et qu' mon tour je puis rgaler. Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--mme un sou. J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Posie au seizime sicle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres de M. Victor Cousin. Ma mre trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demand o je les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'tait le produit d'un vol ou d'un assassinat. Il se sera laisser entraner par les mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens. Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux qu'eux, mme s'ils ont mon ge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des vieux? les collgues de mon pre? Ils ont bien assez faire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait chez les anciens, et n'ont pas le temps,-- cause des rptitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux. J'avais dit ma mre d'o venaient ces cinq francs. Elle avait lev les mains au ciel. Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!... Pourquoi pas? Si quelque chose est moi, c'est bien ces bouquins, il me semble! Je les aurais gards, si j'avais trouv dedans ce que cote le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouv que des choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu acheter une cravate qui n'tait pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte. Mais je me suis trouv un soir face face avec mon pre qui passait. Il m'a insult, d'un mot, d'un geste. Te voil, fainant? Et il a continu son chemin. Fainant?--Ah! j'avais envie de courir aprs lui et de lui demander pourquoi il m'avait jet entre les dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal! Fainant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient, parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne faut pas qu'il m'appelle fainant! Fainant! Si mon pre tait un autre homme, j'irais lui, et je lui dirais: Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie plus vis--vis de moi cette attitude cruelle! Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand j'tais plus jeune. Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils. Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne! Allons! je vivrai ct de lui comme ct d'un garde-chiourme, et je travaillerai tout de mme! C'est dit. Mais, le lendemain soir, ma mre venait m'annoncer, tout effraye, que mon pre ne voulait plus que je restasse dehors et que je courusse les cafs comme un vagabond. Il fallait tre rentr huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue. J'y ai couch. C'est long, une nuit assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J'tais tremp jusqu'aux os, j'avais les pieds glacs, et je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des sergents de ville! J'ai tourn, tourn, autour de la maison. dix heures, elle avait t ferme, suivant la menace. J'avais trouv le verrou mis. Demain encore, je le trouverai tir si mon pre a autant de courage que moi. Je ne tiens pas rder dans les rues. J'aimerais mieux tre dans ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas paratre avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent. Comme c'est froid, quand le soleil se lve! Je ne suis rentr que quand mon pre devait tre au collge, huit heures et demie du matin. Il n'tait pas sorti. C'est la premire fois, depuis la scne sanglante avec ma mre, qu'il a manqu la classe. M'avait-il vu et m'attendait-il? tait-il malade de fureur? La porte tait peine pousse qu'il s'est jet sur moi. Il tait blanc comme un mort. Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes! _Dans la maison, une heure aprs._ Qu'y a-t-il? --Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son pre! Je n'ai pas essay d'assassiner mon pre. C'est lui qui m'aurait volontiers estropi; il rptait: Je te casserai les bras et les jambes. Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes personne. Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point. C'est trop tard; je suis trop grand. BAS LES MAINS! OU GARE VOUS! _Minuit._ Mon pre me fera arrter, bien sr. La prison demain, comme un criminel. Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui commencent comme cela. Je le sens bien. Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais tout de mme montr au doigt pour longtemps dans cette province. L'ide m'est presque venue d'en finir. Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon pre qui m'aurait assassin! Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantit et de grammaire, voil tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y avait huit facults de l'me quand il n'y en a que sept.--Voil pourquoi je me pendrais cette fentre? Je n'ai pas un reproche m'adresser. Je n'ai pas mme une bille _chipe _sur la conscience. Une fois mon pre me donna trente sous pour acheter un cahier qui en cotait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai jamais _rapport_, oh! non! ni _can__[12]__ _quand il fallait se battre. Si c'tait Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait la main tout de mme. Ici, point! Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai Paris aprs; et quand je serai l, je ne cacherai pas que j'ai t en prison, je le crierai! Je dfendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres les DROITS DE L'HOMME. Je demanderai si les pres ont libert de vie et de mort sur le corps et l'me de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me martyriser parce que j'ai eu peur d'un mtier de misre, et si M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette. Paris! oh! Je l'aime! J'entrevois l'imprimerie et le journal, la libert de se dfendre, la sympathie aux rvolts. L'ide de Paris me sauva de la corde ce jour-l. Je tourmentais dj ma cravate. Encore des cris, des cris! C'est deux jours aprs. Ma mre, perdue, entre dans ma chambre. Jacques, viens, viens! On tait en train d'insulter mon pre. Il avait, quelques jours auparavant, frapp un de ses lves, et voil que dans la maison o la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant calott venaient exiger une rparation. On voulait que M. Vingtras ft des excuses, demandt pardon; et comme M. Vingtras balbutiait, on lui mettait le poing sous le nez. Ils taient deux, le pre et le frre an, un vieux et un jeune. Qu'y a-t-il? --Il y a, disait le jeune, que votre pre s'est permis de gifler mon frre. S'il n'tait pas si dcati, c'est moi qui le giflerais. --Malheureux! Je l'ai pris bras-le-corps. Ah! il ne pse pas lourd! et le vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils taient en morceaux. Ils amassaient du monde dans la rue. Viens donc, me crie le frre an cumant. --Eh! je viens! On nous a spars grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un saint-cyrien, il est courageux, mais je le _rgle_. Je le tiens comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas lui faire de mal, maintenant qu'il est terre. Seulement il bouge encore. On me tire par les cheveux. On me l'a peine t des mains qu'il me jette une carte par-dessus la foule. Si c'tait devant une pe, tu ferais moins le fier. C'est l'pe qui est mon arme, moi, et il gesticule, et il en conte!... L'imbcile! H, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai l'pe avec lui. _Prairie de Mauves, 7 heures du matin._ a s'est arrang sans que chez nous on en st rien. Tout le collge en parle, par exemple, mais mon pre est au lit avec la fivre,--le mdecin a mme ordonn qu'on le laisst reposer,-- ce qui me donne ma libert. J'ai trouv des tmoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui ont un brin de moustache et veulent entrer Saint-Cyr ou la Navale s'offrent pour la chose. Vous tes bien jeune, dit quelqu'un ml aux pourparlers. --J'ai dix-huit ans. Je mens de deux ans, voil tout. On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas devant Saint-Cyr. Ils ne savent pas que la vie m'embte, qu'un duel est comme un paletot neuf non choisi par ma mre, que c'est la premire fois que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais. Je suis mu tout de mme! Je vais peut-tre avoir l'air si gauche? Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit. Nous sommes sur le terrain. Avancez, messieurs! Les tmoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de rater le crmonial. L'autre ne vient donc pas?... Il a engag le fer, puis a fait un bond en arrire et il me laisse l. J'ai l'air d'un chien qui a perdu son matre. Il ne vient pas, j'avance. Cri du mdecin! Quoi donc? --Vous tes bless. --Moi? --Vous avez la cuisse pleine de sang. Je ne sens rien. Recommenons, recommenons a! Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrire comme a fait l'autre, je bondis. Mais c'est un saltimbanque! dit le chirurgien. Enfin on m'amne lui. Je ne sais pas encore pourquoi. Le gras de la cuisse travers! --Vous croyez? --Et quinze jours sans marcher! Oh! je n'ai pas grand endroit o aller! Je suis donc bless, il parat. En effet, a saigne. Le saint-cyrien me serre la main et me dit: Je regrette... Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de pass, et j'ai vu que a ne me faisait pas plus qu'un cautre sur une jambe de bois. J'avais laiss un mot ma mre le matin: Je suis chez un camarade. Elle a mme fait cette remarque: C'est mal pendant que son pre est malade. Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai d demander trente sous ma mre qui m'a cru fou. Il prend des voitures, maintenant! L'escalier est noir. J'ai mont en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous prtexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis all me fourrer dans mon lit. Mais une voisine,-- peine tais-je dans les draps, lui a cont toute l'histoire. Ma mre lche le chevet de son poux pour le mien. Jacques, tu as _t en duel_! --Et mon pre, comment va-t-il? Il est dans la chambre ct de la mienne depuis ce matin. Le mdecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mre retourne lui. Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi, elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes. Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'teint et j'entends tout. C'est mon pre qui parle avec motion: Oui, quand il sera guri, il partira. --Pour Paris? --Pour Paris. --Il n'est pas bless grivement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au moins? --Je t'ai dit que non. Un silence. C'est pour moi qu'il s'est battu... Aprs la scne de la veille!... Il semble que sa voix tremble. Oui, oui... il vaut mieux que nous nous sparions. De loin, nous ne nous querellerons pas. De prs, il me harait!... Il me hait peut-tre dj! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a fait de moi une vieille bte qui a besoin d'avoir l'air mchant, et qui le devient, force de faire le croquemitaine et les yeux creux... a vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai t cruel. --Comme moi, dit ma mre... Mais je le lui ai dit un jour Paris, je lui ai presque demand pardon, et si tu avais vu comme il a pleur! --Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de _blesser la discipline_. Je craindrais que les lves, je veux dire que mon fils ne rie de moi. J'ai t pion, et il m'en reste dans le sang. Je lui parlerai toujours comme un colier, et je le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte. --Tu l'embrasseras avant de partir. --Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sr que j'aurais encore l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!... Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime bien... Moi, je n'ose pas. Madame, madame! --Quoi donc! --Il y a les agents en bas! --Les agents! Il y a, en effet, des trangers dans l'escalier, et j'entends parler. Nous venons pour emmener votre fils. --Parce qu'il s'est battu? Elle remonte vers mon pre. Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais crit pour qu'on se tnt prt l'arrter, depuis huit jours dj!... J'avais sign, aprs cette scne... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas, dis, au moins, travers la cloison? .................................... J'entends. Quel bonheur que j'aie t bless et que je sois couch dans ce lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait. Ah! je crois qu'on et mieux fait de m'aimer tout haut! Il me semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de mlancolie et des plaies sensibles dans le coeur! Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prt la lutte, plein de force, bien honnte. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour voir le fond des mes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part, ceux qui ont un peu pleur. Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_. Sans mtier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon matre partir d'aujourd'hui. Mon pre avait le droit de frapper... Mais malheur maintenant, malheur qui me touche!-- Ah! oui! malheur celui-l! Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de bless. Huit jours aprs, le chirurgien vient, dfait le bandage et dit: Grce mon pansement,--un nouveau systme,--vous tes guri; vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain. Ma mre remercie Dieu. Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!-- je vais t'apprendre une nouvelle maintenant... Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu travers la cloison. Tu vas me quitter! dit-elle en sanglotant. Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, faire ma petite malle, et je lui demande mes habits. Ce sont ceux du duel. Ma mre les apporte. Elle aperoit mon pantalon avec un trou et tach de sang. Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec, bien sr... Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouill, fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette! --mais finit par dire en hochant la tte: Tu vois, a ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au moins ton vieux pantalon! [1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent. [2] Sorte de cataplasme. [3] Il s'agit d'une question de grammaire. [4] Dictionnaire utilis pour crire des vers latins. [5] Dictionnaire de grec. [6] Auteur de chansons trs populaire. [7] Drapeau. [8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon d'armes. [9] Donnez des lys pleines mains. (Virgile, nide, VI, 863.) [10] Je tombe sans gloire, les armes brises. [11] Conducteur, cocher. [12] Fuit. End of the Project Gutenberg EBook of L'enfant, by Jules Valls License: Share Alike