Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) NAPOLON ET ALEXANDRE Ier TOME TROISIME L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la Sude et la Norvge. Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la librairie) en janvier 1896. DU MME AUTEUR: Napolon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. I. _De Tilsit Erfurt. 3e dition_. Un volume in-8 avec portraits. Prix. 8 fr. II. 1809. _Le second mariage de Napolon; Dclin de l'alliance. 3e dition_. Un volume in-8. Prix 8 fr. (Couronn _deux fois par l'Acadmie franaise_, _grand prix Gobert_.) Louis XV et lisabeth de Russie. 2e dition. Un volume in-8. Prix. 8 Fr. (Couronn par _l'Acadmie franaise_, _prix Bordin_.) Une Ambassade franaise en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis de Villeneuve_ (1728-1741). _2e dition_. Un volume in-8. Prix. 8 fr. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.----957. NAPOLON ET ALEXANDRE Ier L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE III LA RUPTURE PAR ALBERT VANDAL OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE GRAND PRIX GOBERT, 1893 ET 1894 PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS RUE GARANCIRE, 10 1896 NAPOLON ET ALEXANDRE Ier CHAPITRE PREMIER LA RUSSIE SE PRPARE ATTAQUER. Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier prpare contre Napolon une campagne offensive.--Son grief apparent.--Son grief rel.--Appel secret aux Varsoviens par l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la Pologne son profit et se faire le librateur de l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression gnrale.--Aspect des diffrents tats.--Le duch de Varsovie.--Misre dore.--Napolon a mis partout contre lui les intrts matriels.--La Prusse: le Roi, le cabinet, les partis, l'arme, l'esprit public.--La Sude: dbuts de Bernadotte comme prince royal: traits caractristiques.--Le Roi et les deux ministres dirigeants.--L'intrt conomique rapproche la Sude de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: la paix des Russes avec la Porte parat prochaine.--L'Autriche: l'Empereur, l'Impratrice, l'opinion publique, l'arme.--Puissance de la socit.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie russe.--Metternich craint d'encourir la disgrce des salons.--L'empereur orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne franaise.--Le vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspration croissante.--Rveil et progrs de l'esprit national.--Socits secrtes.--Autres foyers d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'tat des esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise conomique.--Fidlit des masses l'Empereur.--L'imagination populaire reste possde de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes et leves se dtachent.--Conspiration latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre mdite de consommer son rapprochement conomique avec nos ennemis.--Rponse de Czartoryski par voies mystrieuses.--Objections du prince; ses mfiances.--Garanties rclames et questions poses.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet la Pologne autonomie et rgime constitutionnel.--Il fait l'numration dtaille de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et sduire les Polonais.--Condition laquelle il subordonne son entre en campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie secrte d'Alexandre Ier.--Il offre l'Autriche la Valachie et la moiti de la Moldavie en change de la Galicie.--Tentatives auprs de la Prusse et de la Sude.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrdite un envoy spcial auprs de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance secrte.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'migrs allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de Vicence.--Il donne le change cet ambassadeur sur ses desseins et ses armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hansatiques et la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projet par l'Empereur.--Alexandre affirme et rpte qu'il n'attaquera jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu son poste en raison de sa nullit.--Protestation officielle au sujet de l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour d'Alexandre.--Continuit du plan poursuivi par nos ennemis travers toute la priode de la Rvolution et de l'Empire: ils ne renoncent jamais l'espoir de renverser intgralement la puissance franaise et de tout reprendre. I Au commencement de 1811, Alexandre Ier se disposait marcher contre Napolon sans avoir dnonc l'alliance qui unissait officiellement leurs destines. Pour prparer cette surprise, il s'autorisait d'un grief et d'une prsomption. Le grief tait prcis, patent, brutal: c'tait l'incorporation l'empire franais de l'Oldenbourg, apanage d'un prince troitement apparent la maison de Russie. Cette spoliation sans excuse, tmrit ou inadvertance de despote, donnait droit au Tsar d'ouvrir les hostilits, mais n'et pas suffi l'y rsoudre. Il se laissait emporter la guerre par la persuasion o il tait que Napolon, ayant cr et agrandi le duch de Varsovie, voulait en faire une Pologne nouvelle, qui attirerait soi les provinces chues la Russie lors du triple partage et finirait par dsagrger cet empire. L tait le motif inavou, la blessure intime, l'objet profond du litige: La vritable cause qui engage deux hommes se couper la gorge, crivait Joseph de Maistre, n'est presque jamais celle qu'on laisse voir[1]. [Note 1: _Oeuvres compltes_, XI, 513.] Sans doute, ce serait rtrcir la grande querelle que de l'enfermer dans les limites de l'tat varsovien: elle tait partout et embrassait l'Europe. Le dveloppement monstrueux de la puissance franaise, le progrs d'une frontire mobile qui se dplaait et avanait sans cesse, la saisie rcente de la Hollande et des villes hansatiques, l'allongement du territoire d'empire jusqu'au seuil de la Baltique, l'esclavage impos la Prusse, les exigences croissantes du blocus continental, dnotaient un plan d'universel asservissement contre lequel Alexandre se sentait tenu de ragir; mais le duch de Varsovie tait l'avant-garde dans le Nord de cette France en marche continue, la tte de colonne, la pointe acre qui effleurait le flanc de la Russie et menaait de le dchirer. ce contact torturant, Alexandre avait fini par perdre patience: il se jetait au pril pour n'avoir plus l'attendre, prtendait restaurer son profit la Pologne de peur que Napolon ne la reft contre lui, et c'tait dans ce but qu'il venait d'offrir trs secrtement aux Varsoviens, l'insu de son chancelier et par l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski, de transformer leur troit duch en royaume uni son empire, s'ils voulaient se joindre aux deux cent mille Russes qu'il avait silencieusement rassembls et s'lancer avec eux la dlivrance de l'Europe. Dans les semaines qui suivirent cet appel mystrieux, sa pense mrit et se prcisa: toutes ses dmarches, tous ses mouvements se fondrent sur l'hypothse d'une guerre offensive. Certes, l'audace tait grande de s'attaquer au conqurant qui avait bris cinq coalitions, et qui, dbarrass depuis deux ans de toutes guerres continentales hormis celle d'Espagne, semblait pour la premire fois s'affermir et s'installer dans sa toute-puissance. Mais cette guerre d'Espagne, implacable et vengeresse, absorbait la majeure partie de ses forces: elle l'avait oblig dgarnir l'Allemagne. L, l'empereur Alexandre ne rencontrera devant lui que quarante-six mille Franais d'abord, soixante mille ensuite. Napolon, il est vrai, semble n'avoir qu'un signe faire pour que trente mille Saxons, trente mille Bavarois, vingt mille Wurtembergeois, quinze mille Westphaliens et autres troupes allemandes[2] se joignent ses Franais: de tous les points de l'horizon, d'autres corps viendront la rescousse; depuis l'Elbe jusqu'au Tage, depuis la mer du Nord jusqu' la mer Ionienne, l'Empereur dispose de toutes les armes rgulires et prlve sur chaque peuple un tribut de soldats. Cependant, lorsque Alexandre regarde la base de cette puissance sans prcdent dans l'histoire, lorsque sa vue plonge dans les dessous de l'Europe en apparence immobilise et soumise, il discerne en beaucoup de lieux un mcontentement qui s'exaspre, une disposition la rvolte qui lui promet des allis; considrer successivement les tats qui s'chelonnent depuis ses frontires jusqu' l'Atlantique, il se dcouvre partout des motifs d'entreprendre et d'oser. [Note 2: _Note des forces qui peuvent se trouver en prsence_, jointe par Alexandre sa lettre au prince Adam. _Mmoires de Czartoryski_, II, 254.] En face de lui, porte de sa main, le duch de Varsovie s'offre d'abord; c'est l que doit s'amorcer l'entreprise et s'appliquer le levier; c'est l aussi que se rencontre le principal obstacle. Non qu'il s'agisse de difficults matrielles et militaires. Les deux cent mille Russes n'ont qu'un pas faire pour enlever de vive force le duch et craser ses cinquante mille soldats. Les places de la Vistule ne sont que d'archaques forteresses, sans dfense contre l'artillerie moderne. Dantzick, il est vrai, soutient et flanque le duch, mais Napolon a rduit la garnison de cette place quinze cents Franais, dtachement laiss dans le Nord en sentinelle perdue. Cependant, la rsistance du grand-duch, si courte qu'on la suppose, ralentirait l'invasion, dtruirait l'effet moral qu'Alexandre attend d'une descente inopine en Allemagne. Il importe que l'obstacle s'abaisse de lui-mme, par un soudain coup de thtre; que les Varsoviens viennent la Russie librement, imptueusement, et donnent nos autres vassaux le signal de la rvolte. Or, Varsovie, tout semble franais, lois, institutions, habitudes, sentiments, inclinations. Ailleurs, Napolon domine par la contrainte et ne dispose que des corps; Varsovie, il rgne sur les coeurs. Les habitants clbrent avec enthousiasme le culte du hros: ils l'aiment pour ses bienfaits, raison mme des preuves de dvouement qu'ils lui ont prodigues: ils le vnrent surtout parce qu'ils voient en lui le restaurateur dsign de l'unit nationale. Comment, en un instant et par un coup de baguette, changer la religion de quatre millions d'hommes? Alexandre ne dsespre pas d'oprer ce miracle. L'unanimit apparente des Varsoviens recouvre un fond de divisions. Le parti russe n'a jamais renonc la lutte et mine le terrain: il compte dans ses rangs des personnages dont le nom seul est une force; il se ramifie au sein de maisons illustres qui passent pour entirement dvoues la France: Souvent les pres et les enfants, crit un agent, ont dans ce pays-ci des opinions fort opposes[3]. L'espoir d'un grand secours extrieur suffira peut-tre intervertir la situation respective des partis et dplacer l'influence. [Note 3: Bignon, ministre rsident de France Varsovie, Champagny, 9 mai 1811. Tous les extraits que nous citons dans ce volume de la correspondance entre nos agents l'tranger et le ministre des relations extrieures sont tirs des archives des affaires trangres.] Puis, les souffrances matrielles des Varsoviens offrent matire exploiter. Ce peuple exubrant et vantard, qui se campe en crne attitude et le poing sur la hanche, est au fond malheureux et dnu entre tous. Le luxe des tats-majors, les uniformes chamarrs qu'ils arborent, ne sont que de brillants oripeaux dorant la misre. Varsovie, tout est sacrifi l'arme et surtout l'aspect extrieur de l'arme, ses embellissements, la passion du panache; dans le duch, deux rgiments de hussards cotent autant quiper et entretenir que quatre ailleurs[4]. L'arme dvore l'tat, et l'tat, dplorablement administr, ne russit qu'imparfaitement faire vivre les troupes; le payement de la solde est en retard de sept mois. Autre cause de pnurie: le duch, exclusivement continental, resserr entre la Russie, la Prusse et l'Autriche, manque des dbouchs maritimes dont jouissait l'ancienne Pologne. Les nobles, possesseurs du sol, ne peuvent plus exporter par Riga ou par Odessa les fruits de leurs terres, vendre leurs crales et faire en grand le commerce des bls. La source de leurs revenus s'est tarie; ces seigneurs marchands de grains[5] s'endettent, et l'usure les dvore, au sein d'improductives richesses. Partout, la dtresse est extrme, la disette de numraire effrayante[6]. Si les Varsoviens supportent ces maux, c'est qu'ils y voient un tat essentiellement transitoire, un acheminement des jours meilleurs, o la Pologne respirera plus librement dans ses frontires largies. Sans argent et presque sans pain, ils vivent littralement d'esprances: malgr le stocisme qu'ils affectent, ils trouvent ce rgime dur, se plaignent parfois que Napolon tarde exaucer leurs voeux et les fasse cruellement attendre, et l'empereur Alexandre se dit que cette nation impulsive et de premier mouvement ne rsistera pas ses avances lorsqu'il prsentera aux Polonais leur idal tout ralis, en mme temps qu'il leur promettra plus de bien-tre sous un rgime dfinitif. Si leur dfection s'opre, tout devient relativement facile. La ligne de la Vistule est immdiatement atteinte, occupe, franchie, et les Russes, laissant Dantzick leur droite, pntrent en Allemagne sans avoir rencontr un ennemi ni fait usage de leurs armes. [Note 4: Bignon Champagny, 23 juillet 1811.] [Note 5: Bignon Champagny, 27 avril 1811.] [Note 6: Correspondance du ministre de France Varsovie en 1811 et 1812. Lettres de Davout et de Rapp l'Empereur durant la mme priode; archives nationales, AF, IV, 1653, 1654, 1655. _Mmoires de Michel Oginski_, III, 23-24.] En Allemagne, ils trouveront tout de suite un alli, un auxiliaire ardent. La Vistule dpasse, ils toucheront au territoire prussien, et nulle part le joug ne pse plus intolrablement qu'en Prusse. Depuis quatre ans, Napolon tient cet tat la torture: il le tenaille d'exigences politiques, militaires, financires, commerciales, et les projets de destruction totale qu'on lui suppose font prvoir et accepter gnralement en Prusse l'ide d'une lutte pour la vie. Sans doute, il faut distinguer entre le gouvernement et la nation. Le gouvernement est faible et lche: la Reine n'est plus l pour inspirer des rsolutions nergiques; elle est morte consume de regrets, mine par le chagrin, et ses serviteurs dsols ont cru voir la patrie elle-mme descendre au tombeau sous les traits de leur reine aime, moralement assassine. Chez le Roi, l'excs du malheur a bris tout ressort; il vit Potsdam dans une morne stupeur, et des factions en lutte s'agitent autour de ses incertitudes. Le chancelier Hardenberg suit une politique quivoque; pour obtenir l'acquiescement de Napolon son retour au pouvoir, il a fait amende honorable et s'est courb bien bas. Dans le conseil, il ne manque pas d'hommes pour recommander une alliance avec le vainqueur: ils voudraient que l'on mritt ses bonnes grces force de soumission et de repentir. Le Roi ne repousse pas tout fait ces avis et pourtant reste de coeur avec la Russie; il correspond avec Alexandre, supplie le Tsar de ne point l'abandonner: il lui fait signe et parfois semble l'appeler. On peut craindre, nanmoins, qu' l'instant dcisif il n'hsite et faiblisse, mais la nation montrera plus de coeur et saura le contraindre. En Prusse, sous le coup des souffrances et des humiliations, par l'ardent travail des socits secrtes, un esprit public s'est form, compos d'aspirations librales et de rancunes patriotiques: la haine de la France, exalte jusqu'au fanatisme, sert de lien entre toutes les classes: dsormais, la nation pense, vit et peut agir par elle-mme: elle a ses chefs, ses meneurs, Scharnhorst, Gneisenau, Blcher, d'autres encore, qui forment Berlin le parti de l'audace: placs tout prs du pouvoir, pourvus de postes importants dans l'administration et l'arme, se tenant en communication avec Ptersbourg, ils n'attendent que l'apparition des Russes proximit de l'Oder pour livrer un assaut violent aux hsitations du souverain: suivant toutes probabilits, ils l'emporteront alors sur les hommes qui prtendent riger la pusillanimit en rgle d'tat. La Prusse souleve fournira-t-elle une aide efficace? Au premier abord, on pourrait en douter. Qu'attendre de ce royaume amput, de cet tat invalide, encore saignant de ses blessures, puis par la ranon norme qu'il paye au vainqueur, bloqu et surveill de toutes parts? l'est, les places de l'Oder, Stettin, Custrin, Glogau, retenues en gage par Napolon, gardes par quelques rgiments franais et polonais, contiennent et brident la Prusse; au nord, Hambourg fortement occup pse sur elle; l'ouest, Magdebourg est une arme de prcision braque contre Berlin; l'ouest encore et au sud, les Westphaliens et les Saxons observent la Prusse et la couvent comme une proie; enfin, la surface du royaume est sillonne et raye de routes militaires o la France s'est rserv droit de passage pour ses troupes, o circulent des dtachements inquisiteurs. C'est toutefois sous cet opprimant rseau que se continue en Prusse la rforme administrative et sociale, commence par Stein, et que s'achve la rorganisation de l'arme. Dans son affaissement, le Roi a eu le mrite de ne jamais rpudier les traditions militaires de sa maison: Ina ne l'a point dgot du mtier de ses pres; il est rest roi-soldat, amoureux de son arme et lui donnant tous ses soins. S'il a d, par manque d'argent et pour obir la convention qui limite ses forces quarante-deux mille hommes, congdier une grande partie de ses troupes, il a gard les cadres. La rparation des places, la rfection du matriel et de l'armement se poursuivent sans relche. Les hommes congdis demeurent la disposition de l'autorit, qui sait o les retrouver; la Prusse s'est conserv malgr tout une arme de soldats de mtier, invisible, dissmine dans les rangs de la nation, mais prte rpondre au premier appel. Puis, le systme des _krumpers_ ou jeunes soldats qui passent tour de rle quelques semaines sous les drapeaux et restent assujettis ensuite des exercices priodiques, permet d'ajouter aux effectifs, en cas de besoin, des lments peu redoutables par eux-mmes, mais susceptibles de bien se battre ds qu'ils se trouveront soutenus et encadrs. force de dissimulation et de mensonge, la Prusse s'est mise en tat de runir rapidement cent mille hommes, et l'empereur Alexandre demeure au-dessous de la vrit lorsqu'il fixe cinquante mille le nombre des Prussiens qui combattront tout de suite avec ses Russes. Il compte aussi sur des soulvements populaires, sur des explosions spontanes, sur la leve en masse que Scharnhorst travaille organiser. Les garnisons franaises de l'Oder, bloques par l'insurrection, ne pourront empcher les troupes rgulires de s'unir aux masses moscovites: l'arme d'invasion, forte maintenant de trois cent mille hommes par l'adjonction successive des Polonais et des Prussiens, arrivera sans coup frir Berlin, porte et soutenue par l'lan de tout un peuple[7]. [Note 7: Sur l'tat de la Prusse, voyez spcialement, parmi les ouvrages allemands, HASSEr, _Deutsche Geschichte_, III, 485-526;--DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und Friedrich-Wilhelms III_, partie intitule: _Preussen whrend der franzsischen Occupation_;--le tome II de l'histoire de _Scharnhorst_, par LEHMANN;--les _Mmoires de Hardenberg_, publis par RANKE, V. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, IV; la correspondance de Prusse aux archives des affaires trangres, les lettres, rapports et documents de toute nature conservs aux archives nationales, AF, IV, 1653 1656.] Cette pointe audacieuse ne pourrait toutefois s'accomplir qu' la condition pour la Russie de se garder ses flancs libres, de n'avoir craindre sur sa droite et sur sa gauche aucune diversion. Deux tats, la Sude et la Turquie, se faisaient pendant sur les cts du vaste empire: il tait essentiel que l'un et l'autre fussent immobiliss. En particulier, il importait que le Tsar, quand il appellerait lui toutes ses forces pour les jeter sur la Vistule, pt dgarnir de troupes la Finlande rcemment conquise et mal assimile, sans l'exposer un retour offensif de la Sude. tait-il assez sr des Sudois pour abandonner leur loyaut la province qu'il leur avait ravie? Sur quoi reposait sa confiance? En dcembre 1810, Bernadotte avait donn trois fois sa parole d'honneur de ne jamais se dclarer contre la Russie, et la haine qu'il portait Napolon semblait le garant de sa sincrit Mais Bernadotte n'tait pas matre absolu en Sude et n'avait pas russi du premier coup s'emparer de l'tat. En cet hiver de 1811, on le voyait plus occup se faire une popularit facile qu' tablir son influence dans les conseils de la couronne. Il avait appel lui sa femme, son fils, montrait aux Sudois toutes leurs esprances runies, dans un touchant tableau de famille: chaque jour, c'taient des politesses reues et rendues, des ftes, des runions o Bernadotte accueillait complaisamment les hommages et ne s'effrayait pas des adulations un peu fortes, se contentant de prendre un air modeste quand on faisait figurer Austerlitz, dans une srie d'inscriptions flatteuses, sur la liste des batailles qu'il avait gagnes[8]. Il se montrait beaucoup en public, passait les troupes en revue et visitait les provinces, voyageait et paradait, plaisant aux foules par sa tournure de bel homme et son exubrante cordialit. Le malheur tait que cette prodigalit de soi-mme nuisait son prestige auprs des classes leves et le dtournait d'occupations plus srieuses. Il parlait intarissablement, agissait peu: dans son cabinet ouvert tout venant, il coutait chacun et ne dcourageait personne: Ses journes sont des audiences sans fin, dans lesquelles il parcourt un cercle de phrases qui s'adaptent tout, aux plans de guerre, de finance, d'administration, de police, qu'on vient lui offrir et dont il s'entretient avec un abandon et une bont vritablement inpuisables[9]. Il n'est pas jusqu'aux formes de son affabilit qui ne choquent les Sudois de haut rang, habitus trouver chez leurs princes plus de dignit et de rserve: Par exemple, il a le tic de prendre et de secouer fortement la main de quiconque a l'honneur de l'approcher[10]. Quand on lui soumet quelques observations au sujet de ces familiarits dplaces, il rpond que la nature l'a fait irrmdiablement aimable, expansif, accueillant; que c'est en lui propension hrditaire et trait de famille: Je tiens cela de ma mre[11], dit-il. Ses amis lui voudraient une bienveillance moins universelle et moins banale, plus de correction dans la tenue, plus d'application aux affaires, surtout plus de fermet et de dcision. On se rpte qu'il n'a pas su profiter de l'enthousiasme soulev par sa venue pour imposer partout le respect et l'obissance, qu'il a manqu l'occasion de donner un chef la Sude et de ressusciter l'autorit. [Note 8: Alquier, ministre de France, Champagny, 24 janvier 1811.] [Note 9: Alquier Champagny, 18 janvier 1811.] [Note 10: _Id._] [Note 11: Alquier Champagny, 18 janvier 1811.] O donc trouver, dfaut d'un pouvoir incontest, l'influence effective? Avec qui l'empereur Alexandre peut-il, en dehors de Bernadotte, traiter et s'entendre? Le Roi touche au dernier degr de l'affaiblissement snile; sa parole n'est plus qu'un balbutiement confus, et le seul sentiment qui paraisse subsister en lui est une admiration tremblante pour l'empereur des Franais. La Reine est en horreur la nation et universellement dcrie. Parmi les membres du conseil, deux seulement possdent la confiance du Roi et disposent de cette machine signer: le premier est l'adjudant gnral Adlercreutz, auteur de la rvolution qui a plac la couronne sur le front de Charles XIII; le second est un parent du premier, le baron d'Engestrm, charg du dpartement de l'extrieur: On n'est pas ce point,--dit de lui un rapport l'emporte-pice,--dnu d'esprit, de talent et de caractre. Mais, indpendamment du crdit de l'adjudant gnral, il a pour garant de sa stabilit l'impuissance dans laquelle est le Roi dsormais de juger de l'incapacit de son ministre et de revenir sur un aussi mauvais choix. M. d'Engestrm s'est aussi tay d'un moyen toujours sr auprs d'un vieillard dbile, celui d'une complaisance assidue et d'une domesticit officieuse qui s'tend tous les dtails dans l'intrieur du monarque. D'ailleurs, il possde un don qui doit rendre plus intimes ses rapports avec le Roi. Ce malheureux prince est dans un tel affaiblissement moral qu'il ne parle point, mme d'objets d'une indiffrence assez notoire, sans verser des larmes. Le ministre pleure avec lui, car il a pour pleurer une facilit que je n'ai vue personne, et qui, contrastant avec sa taille gigantesque et ses formes d'Hercule, en fait un homme compltement ridicule[12].--C'est au _duumvirat_ compos d'Engestrm et d'Adlercreutz,--ajoute le diplomate auquel nous empruntons ces traits,--que le prince royal a bien voulu abandonner une autorit qui devrait rsider dans ses mains. dire plus vrai, les ministres matres du Roi ne possdent eux-mmes qu'une ombre d'autorit: ils se font les serviteurs de l'opinion et suivent ce feu follet[13] dans ses divagations capricieuses. Les vices d'une constitution qui a ruin systmatiquement l'action de l'excutif, la priodicit d'assembles o la vnalit s'tale au grand jour, les excs d'une presse licencieuse et corrompue, le relchement de tous les ressorts administratifs, tiennent la Sude dans un tat d'anarchie lgale et ne laissent place qu'au rgne turbulent des partis. [Note 12: Alquier Champagny, 18 janvier 1811.] [Note 13: Parole cite dans l'ouvrage de M. TEGNER sur _Le baron d'Armfeldt_, III.] Il existe un parti russe, recrut principalement dans la noblesse, riche, assez puissant, mais ne formant qu'une minorit dans la nation: beaucoup de Sudois sentent encore leur coeur dborder d'amertume au souvenir de la Finlande et aspirent la reconqurir. Ce qui rassure Alexandre, ce qui fonde en dfinitive son espoir, c'est que le jeu des intrts matriels, suprme rgulateur des mouvements d'un peuple, dtache de plus en plus la Sude de Napolon et l'amne ses ennemis. En Sude, la noblesse et le haut commerce dtiennent en commun l'influence, ou plutt ces deux classes n'en font qu'une, car elles s'allient frquemment par des mariages, jouissent des mmes prrogatives, vivent peu prs sur un pied d'galit et se sentent solidaires. Les nobles, les grands propritaires, dont la richesse consiste en forts et en mines, ont besoin de la classe marchande pour exporter leurs bois, leurs fers, leurs cuivres, pour les transformer en argent, et le commerce, entranant sa suite une aristocratie mercantile, tend invinciblement se rapprocher de l'Angleterre, centre des grandes affaires et des transactions profitables[14]. La dclaration de guerre aux Anglais, extorque par Napolon au gouvernement sudois, n'a t qu'un simulacre; elle a suffi nanmoins pour mettre la nation en moi, pour dterminer un courant d'opinion nettement antifranais. Donc, au moment o la Russie et l'Angleterre se rapprocheront, o la jonction des deux puissances s'oprera, il est croire que les Sudois mnageront la premire par gard et sympathie pour la seconde. [Note 14: Alquier Champagny, 18 janvier 1811; cette dpche contient un tableau trs frappant de la situation en Sude.] Ds prsent, il y aurait peut-tre un moyen de les gagner; ce serait de leur dsigner la Norvge comme compensation la Finlande et de la leur laisser prendre. Alexandre recule encore devant ce parti, parce qu'il tient mnager le Danemark, possesseur de la Norvge; tromp par la partialit de certains tmoignages, il croit que cet incorruptible alli de la France aspire s'manciper d'une protection tyrannique: dans la supputation des forces qu'il se juge en mesure de nous opposer, il porte en compte un corps de trente mille Danois. Au pis aller, il pense que le Danemark se tiendra tranquille et inerte comme la Sude, les deux tats se contenant l'un par l'autre: le Nord scandinave lui apparat, dans ses diffrentes parties, neutre ou ralli. La situation tait diffrente sur l'autre flanc de la Russie, en Orient, o la guerre avec les Turcs continuait: guerre molle, il est vrai, languissante, qui repassait alternativement d'une rive l'autre du Danube. L'empire turc, puis d'hommes et d'argent, demi disloqu par l'insubordination des pachas provinciaux et leurs vellits d'indpendance, paraissait hors d'tat d'excuter une srieuse diversion: il continuait nanmoins occuper une partie des forces russes, et Alexandre avait hte de se dbarrasser de cet ennemi moins dangereux qu'incommode. Depuis 1808, les ngociations ont t plusieurs fois entames, rompues, reprises: aujourd'hui, elles se poursuivent officiellement en Moldavie et secrtement Constantinople, o Pozzo di Borgo s'efforce d'intresser la diplomatie anglaise la cause moscovite; elles aboutiront vraisemblablement dans le cours de l'anne. Alexandre pourrait mme s'accommoder tout de suite avec les Turcs, s'il consentait leur restituer les Principauts moldo-valaques, leur abandonner cet enjeu de la lutte; mais ce sacrifice ne concorde pas encore avec l'ensemble de sa politique. Non qu'il persiste s'approprier intgralement les Principauts: s'il s'obstine les arracher au Sultan, c'est pour s'en faire avec l'Autriche objet de trafic et d'change. Sans la complicit dclare ou secrte de l'Autriche, la grande entreprise restait une aventure. Lorsque les Russes s'avanceraient en Prusse, ils tendraient le flanc l'Autriche, dont les troupes n'auraient qu' dboucher de la Bohme pour tomber sur l'envahisseur et lui infliger un dsastre. Or, depuis 1810, les relations de l'Autriche avec Napolon faisaient l'tonnement et le scandale de l'Europe. L'empereur Franois Ier lui avait donn sa fille; Metternich avait vcu cinq mois prs de lui, se plaisant dans sa socit et se livrant sans doute de louches compromissions. Revenu Vienne, il avait ferm l'oreille toutes les paroles de la Russie: il venait d'conduire Schouvalof et d'autres porteurs de propositions. Cependant, fallait-il dsesprer, en revenant la charge, en recourant aux grands moyens, de surprendre le consentement de l'Autriche la combinaison projete et de l'attirer dans l'affaire, d'obtenir qu'elle contribut rdifier la Pologne par l'change de la Galicie contre des territoires bien autrement utiles et intressants pour elle? L'Autriche devait peu tenir la Galicie; le trait de Vienne lui en avait enlev la meilleure part: les districts qu'elle avait conservs semblaient destins tt ou tard rejoindre les autres, se laisser entraner dans l'orbite d'une Pologne indpendante. La Galicie ne se rattachait plus que par un fil au corps de la monarchie: la cour de Vienne refuserait-elle de le couper, si on lui offrait ailleurs des avantages prcis, certains, magnifiques? Et c'est ici que les Principauts trouvaient merveilleusement leur emploi. Alexandre s'tait dcid n'en garder pour lui-mme qu'une portion: la Bessarabie, c'est--dire la bordure orientale et extrieure de la Moldavie, et de plus la moiti de la Moldavie elle-mme, les territoires s'tendant jusqu'au fleuve Sereth, affluent septentrional du Danube: le gros morceau, comprenant l'autre moiti de la Moldavie et la Valachie entire, serait abandonn ds prsent l'empereur Franois et servirait payer son concours, sans prjudice des perspectives illimites qu'une guerre heureuse contre la France rouvrirait ses ambitions. L'Autriche repousserait-elle ce march, si l'on savait propos faire jouer auprs d'elle tous les ressorts de la politique et de l'intrigue? Que de prises offre encore cette monarchie! Vienne, ce n'est pas une volont unique et raisonne qui rgit l'tat: c'est une oligarchie d'influences diverses, de passions et de prjugs, qui fait mouvoir et tiraille en tous sens cette pesante machine. L'Empereur est faible, timide, born, livr aux subalternes, adonn aux minuties; quand ses ministres s'efforcent tant bien que mal de rparer l'difice branlant de la monarchie, de rformer l'administration et d'assurer le crdit public, il s'amuse des purilits ou s'imagine restaurer les finances en rognant sur ses dpenses d'intrieur et en conomisant sur sa cave[15]. En politique, il a peu d'ides, mais des regrets, des souvenirs, des rancunes; malgr la dfrence craintive qu'il tmoigne au mari de sa fille, il n'a perdu de vue ni les Pays-Bas, ni le Milanais, ni l'empire d'Allemagne, ni le titre fastueux d'empereur romain[16]. La crue incessante de la puissance franaise l'pouvante, et il rpte ce mot qui est sur toutes les lvres: O est-ce que cela finira[17]? L'Impratrice, Marie-Louise-Batrice d'Este, vit dans la socit des personnes les plus exaspres contre la France[18]. Continuellement souffrante, elle s'agite nanmoins, intrigue, tracasse, comme si la surexcitation de ses nerfs et son mal mme lui faisaient un besoin du mouvement sans trve, et on la voit, de sa main preste et maigre, tisser infatigablement contre Napolon la coalition des femmes. A la cour, dans les administrations, dans le public, l'accs de ferveur napolonienne qu'avait suscit le mariage avec Marie-Louise est tomb, les esprances qu'avait fait natre cet vnement ne s'tant pas ralises. On s'attendait des avantages solides, des restitutions de provinces, on n'a obtenu que des gards, mls d'imprieuses exigences, et le dsappointement qui s'en est suivi a produit une raction. L'arme peu prs reconstitue sent renatre ses haines: un indestructible espoir de revanche la ressaisit. Dans la dernire guerre, elle a t moins battue qu' l'ordinaire; cela suffit pour lui faire croire qu'elle a t presque victorieuse; entendre certains officiers, l'archiduc Charles a manqu d'tablir son quartier gnral Saint-Cloud, d'ajouter la monarchie la Lombardie, l'Alsace et la Lorraine[19]. Aux yeux des soldats, le Franais redevient l'adversaire dsign, celui sur lequel on voudrait essayer sa force et frapper: quand les officiers leur demandent: Voulez-vous faire la guerre contre les Russes?--Non, rpondent-ils.--Contre les Prussiens?--Non.--Contre les Anglais?--Non.--Contre les Franais?--Oh! trs volontiers[20]. [Note 15: Otto Maret, 3 juillet 1811: Il a dit avant-hier un homme de la cour: Vous ne trouverez pas dans ma cave une seule bouteille de bourgogne ni de champagne.] [Note 16: _Id._, 20 octobre.] [Note 17: _Id._, 9 janvier.] [Note 18: _Id._, 14 avril 1812.] [Note 19: Otto Champagny, 2 fvrier 1811. En relatant ce propos, Otto ajoute: Le gnral Kerpen m'a dit, il y a quelques jours: Il faut avouer que l'arme autrichienne est la premire arme du monde.--Vous nous rendez bien fiers, monsieur le baron.] [Note 20: Le baron de Bourgoing, ministre de France en Saxe, Champagny, 29 septembre 1810.] Cependant, ce n'est Vienne ni l'arme, ni le grand public, ni la cour, qui impriment le mouvement et suggrent les dcisions. La grande puissance, celle devant qui tout le monde s'efface et s'incline, c'est la socit: un compos de coteries aristocratiques, auxquelles se joint une brillante colonie d'trangers. Nul n'chappe l'influence des rapports de socit, l'empire des convenances, la tyrannie des prjugs mondains. Le gouvernement de l'Autriche ressemble un salon, de haute et aristocratique compagnie; il en a l'aspect lgant, les corruptions, la frivolit et les ddains. La galanterie s'y mle tout, les affaires se mnent au son des orchestres, se traitent sous l'ventail, et l, comme en tout salon bien ordonn, ce sont les femmes qui donnent le ton et prsident: Malgr la grande austrit de moeurs du souverain,--crit un diplomate,--elles ont plus d'influence qu'elles n'en eurent autrefois Versailles[21]. Les unes dirigent l'opinion par leurs charmes et leur complaisance, les autres par la force des situations acquises: derrire la milice des jeunes et jolies femmes apparat la rserve imposante des douairires, qui joignent au souvenir de leurs anciens exploits un grand nom, beaucoup de caractre et l'art de faire et de dfaire les rputations[22]. [Note 21: Otto Champagny, 24 juillet 1811.] [Note 22: _Id._, 2 fvrier.] Or, Vienne plus qu'en aucun lieu du monde, les femmes ont la France et son gouvernement en excration. Les triomphes du peuple rvolutionnaire ont froiss leurs intrts, diminu leur bien-tre, meurtri leur orgueil: elles les jugent une calamit et plus encore une inconvenance; elles s'honorent d'une hostilit irrconciliable parce que la France a oubli son pass de grande dame pour se jeter aux bras d'un parvenu, et que Bonaparte n'est pas du monde. Au contraire, elles aiment et suivent la Russie, parce qu'elles y voient la puissance libratrice et vengeresse, parce que les Russes de Vienne, c'est--dire le groupe dont le comte Razoumovski est le chef, rgentent la mode et gouvernent les vanits. Dans une ville o la cour se montre peu et vit mesquinement, o la noblesse est appauvrie d'argent et folle de plaisirs, la maison toujours ouverte de Razoumovski, cet htel qui ressemble au palais d'un souverain[23], le salon de la princesse Bagration et celui de ses mules donnent la socit un centre et un point de ralliement: la coterie russe domine et entrane toutes les autres par le prestige de son faste et sa remuante activit. [Note 23: _Id._, 30 janvier.] Metternich, malgr les attaches qu'on lui prte avec la cour des Tuileries, est oblig de composer avec ces puissances, et c'est merveille que de voir cet homme d'tat quilibriste pencher alternativement des deux cts, sans jamais perdre pied, et donner de l'espoir tout le monde. Il sait, suivant les heures, changer de milieu et de langage: on le voit successivement en affaires avec la France et en coquetterie avec la Russie. Aprs avoir confr le matin avec le comte Otto, reprsentant de l'Empereur, il dne chez Razoumovski: le matin mme, ct du cabinet o il donne ses audiences, il fait rpter le ballet qui se dansera le soir l'htel Razoumovski et o sa fille doit jouer le principal rle; les diplomates qui viennent de l'entretenir n'en peuvent croire leurs oreilles, quand les chos de la chancellerie leur apportent le soupir mlodieux des violons ou le rythme entranant d'un air de valse[24]. Metternich participe lui-mme aux divertissements qu'organise la colonie russe, et figure dans des tableaux vivants. Cette frivolit est en partie chez lui calcul politique, mais aussi le got et le besoin de la socit, la passion de la femme, l'attirent invariablement o l'on s'amuse et o l'on aime: Otto reconnat lui-mme que ses remontrances ne tiendront pas devant un regard de la princesse Bagration[25]. Sans parler de tous les arguments qui peuvent agir sur un ministre peu considr et besogneux, Metternich rsistera-t-il aux influences mondaines, quand elles s'uniront pour faire valoir auprs de lui l'appt tentateur que l'empereur de Russie compte prsenter l'Autriche? [Note 24: Otto Champagny, 30 janvier et 2 fvrier 1811.] [Note 25: Otto Champagny, 6 fvrier 1811. La princesse Bagration, crivait le 2 fvrier notre ambassadeur, se livre avec tant d'ardeur la politique qu'elle a t successivement la bonne amie de trois ministres des affaires trangres.] Si l'Autriche se montre rfractaire la tentation, on l'immobilisera par la terreur. La Russie peut lui faire beaucoup de mal et lui crer dans son intrieur de graves embarras. Les Hongrois, en dmls constants avec leur souverain, cherchent un point d'appui au dehors pour rsister l'arbitraire autrichien, et leurs regards se tournent vers le Nord. Parmi les millions de Slaves qui peuplent la monarchie, beaucoup pratiquent la religion grecque: la similitude de croyance est un lien qui les rattache au Tsar de Moscou[26]. Pre commun de tous les orthodoxes, Alexandre n'a qu' lever la voix pour provoquer contre l'Autriche des soulvements nationaux et l'envelopper d'insurrections. Mais il est probable que l'Autriche n'obligera pas user contre elle de ces moyens extrmes et peu sants entre monarchies lgitimes: elle prfrera s'entendre l'amiable, accepter le troc qui lui sera offert. A supposer qu'elle rpugne se jeter d'emble dans une nouvelle coalition, elle s'engagera tout au moins une neutralit bienveillante; ses troupes, ranges au bord de ses frontires, resteront l'arme au pied et feront la haie sur le passage des Russes, quand ceux-ci traverseront l'Allemagne du Nord pour achever la libration de la Prusse et acclreront le pas jusqu' l'Elbe. [Note 26: Jusque dans les cabanes des paysans grecs, crit Otto le 17 juillet 1811, on trouve les images de Catherine et d'Alexandre, devant lesquelles on a soin d'allumer tous les samedis une petite bougie et, en cas de ncessit, un copeau de bois rsin.] Sur l'Elbe, un corps franais apparat enfin et se tient en faction, appuyant sa gauche la mer, son centre Hambourg, sa droite Magdebourg; c'est le 1er corps, celui de Davout, avec ses trois divisions, ses quinze rgiments d'infanterie, ses huit rgiments de cavalerie, ses quatre-vingts pices d'artillerie. Derrire ce rempart de troupes commence l'Allemagne proprement franaise: les dpartements runis, c'est--dire le littoral hansatique et ses annexes, le royaume de Jrme-Napolon, le duch de Berg, administr directement au nom de l'Empereur, un chaos de seigneuries et de villes humblement soumises; plus bas, en tirant vers le sud, les principaux tats de la Confdration, la Bavire, le Wurtemberg, le duch de Bade, les grands fiefs de l'Empire. Dans tous ces pays, les forces organises, les ressources de l'tat sont sous la main du matre: les rois obissent ses agents diplomatiques ou ses commandants militaires: entre la mer du Nord et le Mein, la grande autorit est Davout, revenu depuis peu son quartier gnral de Hambourg: il commande, avec le 1er corps, la 32e division militaire, comprenant tous les territoires annexs: en fait, c'est un gouverneur gnral des pays au del du Rhin et un vice-empereur d'Allemagne. Sous sa main rude et ferme, les peuples n'osent bouger, mais conspirent sourdement, car leurs souffrances augmentent sans cesse, et la mesure parat comble. En quelque endroit que l'on jette les yeux, ce n'est que dtresse et langueur. Hambourg vivait de son port: la fermeture de l'Elbe a ruin cette grande maison de commerce: les magasins sont vides ou inutilement encombrs, les comptoirs dserts, les banques et les tablissements de crdit s'croulent avec fracas: symptme caractristique, le nombre des proprits mises en vente et qui ne trouvent pas acqureur s'accrot tous les jours, suivant une proportion rgulire et dsolante[27]. Ailleurs, sur le littoral et dans l'intrieur des terres, en Westphalie, en Hanovre, en Hesse, en Saxe, l'interruption du commerce, les entraves apportes la circulation des denres, l'accumulation des rglements prohibitifs ont suspendu la vie conomique. Les douanes et la fiscalit franaises, introduites ou imites de tous cts pour assurer l'observation du blocus, font le tourment des peuples. C'est une Inquisition nouvelle, qui frappe les intrts et s'attaque la bourse: elle a ses procds d'investigation minutieux et vexatoires, ses espions, ses dlateurs, ses jugements sommaires, ses autodafs: priodiquement, Hambourg, Francfort, elle brle par grandes masses les marchandises suspectes, en prsence des habitants que consterne cette destruction de richesses. [Note 27: _Bulletins de police_, janvier mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1513-1514.] Ces vexations matrielles acclrent la renaissance de l'esprit national. L'Allemagne s'est rveille sous la douleur: les meurtrissures de sa chair lui ont rendu le sentiment et la conscience d'elle-mme. Maintenant, il y a de sa part effort continu pour remonter ses origines et ses traditions, pour runir tous ses enfants par des souvenirs et des espoirs communs, pour crer l'unit morale de la nation, pour refaire une me la patrie, avant de lui restituer un corps. C'est le travail des Universits et des salons, des milieux intellectuels et pensants, de la littrature et de la philosophie, du livre et du journal. La presse, quoique troitement surveille, vante le pass pour faire ressortir les humiliations du prsent, commence une guerre d'allusions: reprenant les formules franaises, elle proclame mots couverts l'unit et l'indivisibilit de la Germanie[28], et ses appels voils, se rpondant de Berlin Augsbourg, d'Altona Nuremberg, montrent que partout les haines se comprennent et s'entendent. Les socits secrtes, nes en Prusse, se ramifient au dehors, envahissent la Saxe et la Westphalie, remontent le cours du Rhin, pntrent jusqu'en Souabe: elles portent en tous lieux leurs initiations occultes, leurs signes de ralliement, le symbolisme de leurs formules et de leurs rites, qui tendent susciter une horreur mystique de l'tranger et qui instituent en Allemagne une religion de la Haine. Ainsi se prparent les esprits l'ide d'un soulvement gnral. Sans doute,--c'est un agent russe qui en fait justement la remarque[29],--la Germanie ne sera jamais une Espagne: cette lourde et patiente nation n'ira pas, comme la sche et colrique Espagne, s'insurger d'elle-mme et s'attaquer l'usurpateur d'un lan frntique. La nature de son sol, son temprament s'y opposent. L'Allemagne ne prendra pas l'initiative: elle peut recevoir l'impulsion. Au contact des armes russes et prussiennes, les tentatives de 1809 se renouvelleront sans doute, se multiplieront; des Schill, des Brunswick-Oels vont renatre et se lever en foule, organiser des bandes qui inquiteront les flancs et les derrires de l'arme franaise: par les cheminements souterrains qu'ont pratiqus les socits secrtes, on verra se rpandre au loin et fuser l'insurrection[30]. [Note 28: Otto Maret, 10 fvrier 1811.] [Note 29: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 113-114.] [Note 30: Sur l'tat de l'Allemagne, voy., outre les ouvrages prcdemment cits pour la Prusse, KLEINSCHMIDT, _Geschichte des Koenigreichs Westphalen_, 340-366; RAMBAUD, _L'Allemagne sous Napolon 1er_, 425-479; les correspondances de Saxe, Westphalie, Bavire, Wurtemberg, aux archives des affaires trangres. Aux archives nationales, AF, IV, 1653-1656, les lettres de Davout et de Rapp, avec leurs annexes, sont une prcieuse source d'informations.] Les gouvernements, l'exception des pouvoirs purement franais, rsisteront difficilement la pousse des peuples. Ils semblent eux-mmes bout de rsignation. Chez les rois et princes du Sud, Munich, Stuttgard, Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reus, des agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes voudraient moins de territoires et plus d'indpendance: la continuit d'exigences perscutrices, l'horreur de descendre peu peu au rang de prfets franais, peut les jeter tout moment en des rsolutions extrmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de Bavire, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la place, de dserter ses tats, de fuir pour chapper l'homme qui rend intenable le mtier de roi et de mettre la clef sous la porte[31]. [Note 31: Rapport de l'agent franais Marcel de Serres, transmis par Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les _Mmoires de Rapp_, nouvelle dition, 154.] Le mcontentement ne s'arrte pas aux limites de l'Allemagne: il les dpasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble d'intensit en Hollande; l, une nationalit tenace rsiste l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les valles des Alpes reclent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en 1809 ses hros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que Bonaparte a nagure transporte et ravie, il constate que l'enthousiasme est mort et l'affection teinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs mthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a dtruits: il pse trop lourdement sur le prsent pour qu'on s'aperoive du travail initiateur et fcond par lequel il jette les semences de l'avenir. Ds l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur l'tat des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularit du rgime franais, la rsistance la leve des impts, au systme continental, la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le monarque tyran du Pape et tourmenteur de prtres. A l'extrmit de la Pninsule, Murat s'irrite du joug: il s'chappe en propos suspects et commence regarder du ct de l'Autriche[33]. D'un bout l'autre de l'Europe centrale, Napolon a perdu l'empire des mes; son pouvoir universellement subi, illimit, crasant, est pourtant prcaire, car il ne repose plus que sur la force. [Note 32: Archives de Saint-Ptersbourg.] [Note 33: Voy. spcialement ce sujet la lettre crite le 30 aot 1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires trangres, Vienne, 389.] Au del de l'Italie et de l'Allemagne, derrire un glacis compos d'tats feudataires et de dpartements annexs, la France elle-mme apparat. Au premier abord, elle prsente un aspect incomparable de splendeur et de force, cette France admire et hae: ce qu'on voit en elle, c'est une nation merveilleusement discipline, superbement aligne, manoeuvrant comme un rgiment, dresse et entrane aux tches hroques: une administration ponctuelle, sre d'elle-mme et se sentant soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'bauchant et dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilit publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative individuelle, mais l'impulsion donne d'en haut aux talents, aux dvouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: l'mulation continuellement suscite et entretenue, devenue le principal moyen de gouvernement: la vie publique organise comme un grand concours, avec distribution priodique de palmes et de rcompenses, qui stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur servir. Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise se dcouvre. D'abord, la France souffre matriellement: les impts sont lourds, s'aggravent d'anne en anne, s'attaquant toutes les formes de la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impt du sang, puise les gnrations et en tarit la sve. Le commerce se meurt: l'industrie, qui s'est crue matresse du march europen par la suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fivreux essor; puis l'excs de la production et une folie de spculations hasardeuses ont amen une crise. Aujourd'hui, Paris et dans les principales villes, les faillites se succdent, les maisons les plus solides manquent tour tour: c'est l'effondrement du march et la panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands tablissements mtallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la dsolation; Avignon, Rive-de-Gier, on craint des troubles; Nmes, les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35]; il y en aura tout l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A ct de la dtresse matrielle, c'est la gne et la compression morales: toute spontanit de pense et d'expression interdite, un silence touffant, une nation entire qui parle bas, par crainte d'une police ombrageuse, tracassire, tombant dans l'ineptie par excs de mfiance et faux zle. C'est sur ce fond de mcontentements et d'angoisses que s'lve l'difice blouissant de l'administration et de la cour: le monde officiel et militaire, anim, brillant, gorg d'or qu'il dpense pleines mains, dans une fivre de jouir: le luxe et les embellissements de la capitale, les grands corps de l'tat se superposant dans une gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, groupes autour du trne: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur dans son Paris, moins accessible que par le pass, s'entourant d'hommes d'ancien rgime, aimant avoir des courtisans de naissance pour le servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude hiratique, s'isolant matriellement de son peuple de mme que sa pense s'isole dans le dsert de ses conceptions surhumaines. Sa svrit croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et loignent: le temps est proche o un agent russe crira: Tout le monde le redoute: personne ne l'aime[36]. [Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indpendamment de la _Correspondance impriale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mmoires de Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_, archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier 1811: Les gens les plus sages dans le commerce sont effrays de l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive quatre heures sans malheur s'crie: _En voil encore un de pass!_] [Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.] [Note 36: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 271.] Parole dicte par la haine et souverainement injuste, si on prtend l'appliquer l'ensemble de la nation. Malgr tout, les masses urbaines et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement fidles l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Rvolution comme le grand pacificateur, qui a surexcit en mme temps leurs plus nobles instincts et leur a largement dispens l'idal. La France populaire reste celui qui l'a prise, fascine, merveille: elle ne comprend pas le prsent et l'avenir sans Napolon: elle souffre par lui et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et leves se dtachent. mesure qu'elles s'loignent de la Rvolution, elles gotent moins le bienfait de l'ordre rtabli et se prennent regretter la libert proscrite: elles s'affligent de voir la paix religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise nouveau, l'arbitraire se dveloppant outrance et renaissant sous mille formes. Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquites d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rve, sous le coup de l'invitable rveil, et que dj les habiles, les aviss, songent se mnager l'avenir par une infidlit prvoyante. Depuis deux ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands contre le matre, prte saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un malheur national, pour excuter le geste imperceptible et flon qui prcipitera le colosse branl. Alexandre le sait, car il entretient depuis 1809 une correspondance tour tour directe et indirecte avec Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille impriale compte ses mcontents et ses rvolts, car il possde dans son dossier de renseignements une lettre que lui a crite le roi Louis et qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus pres pamphlets[38]. Par des propos recueillis, par des lettres interceptes, il connat les allures sourdement frondeuses des classes claires, la fatigue des fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'puisement du corps social tout entier. Puis, derrire la France pliant sous le poids de sa propre grandeur, derrire cette nation surmene, il voit l'Espagne qui s'attache elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime, dfendant pied pied son sol imprgn de sang et gonfl de cadavres, ses villes en ruine, ses sanctuaires dvasts, massacrant en dtail les troupes d'occupation et s'exterminant elle-mme dans une guerre affreuse. Il sait que Napolon a cinq armes en Espagne et n'en peut venir bout: enfin, au fond de la Pninsule, au sud du Portugal, il aperoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne, immobilisant Massna, et l'opinitret britanique, retranche et terre dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes l'imptuosit franaise. [Note 37: Voy. le tome II, p. 46.] [Note 38: Archives de Saint-Ptersbourg.] Si Napolon dtient matriellement l'Europe l'exception de ses extrmits, l'Ocan lui chappe: l'Angleterre entoure les ctes de ses flottes, emprisonne les escadres franaises dans leurs ports, oppose au blocus dcrt Berlin et Milan un contre-blocus, et cerne l'immense empire de mers ennemies. Le continent ne lui est ferm qu'en apparence: son commerce, djouant les svrits du blocus, s'infiltre toujours en Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les denres coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acqureur, sont reues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y prsentent bord de btiments amricains, employs et assujettis ce service. Parmi ces produits, les uns se dbitent sur place, les autres traversent le vaste empire: aprs qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit rapparatre sur la frontire occidentale, ressortir par Brody, devenu un vaste centre de contrebande, et se rpandre clandestinement en Allemagne. Alexandre continue favoriser ce commerce et ce transit interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de dvelopper encore et de rgulariser ses relations conomiques avec l'Angleterre, car il y voit le seul moyen de mettre fin la crise conomique dont souffrent ses peuples et de recrer la fortune publique. Que la guerre clate ou non, il est rsolu, ds que l'occasion lui paratra propice, ouvrir ses ports aux btiments anglais eux-mmes, l'invasion en masse des produits britanniques, et dsormais cette intention demeurera constamment l'arrire-plan de sa pense[39]. [Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rdig par le comte de Nesselrode la suite d'une conversation avec l'empereur Alexandre, rapport analys par nous et cit au chapitre VIII.] Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le prcipiter; pourquoi se dmasquer trop tt, pourquoi brusquer la paix officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus actives des deux nations un accord spontan et virtuel? Les reprsentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes tablis l'tranger, les membres de cette socit nomade qui s'est disperse aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mmes aux agents secrets que l'Angleterre entretient auprs des diffrentes cours, et c'est ce travail en commun qui prpare, dispose et runit les lments d'une sixime coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napolon est si grande qu'elle peut empcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs d'tat, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent devant sa face: ds qu'il se montre, ds qu'il gronde et menace, une pouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout l'Europe, ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait ds prsent laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement port, dtruirait le prestige du conqurant, anantirait l'ide qu'on se fait de son pouvoir, produirait dans les esprits une rvolution qui se traduirait par l'universelle prise d'armes. Napolon sera vaincu ds l'instant o chacun aura la certitude qu'il peut l'tre. L'enlvement du grand-duch, la transformation en ennemi de cette vedette fidle, l'crasement des postes franais entre la Vistule et l'Elbe, l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette dmonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend avec la plus vive impatience, suivant sa propre expression[40], la rponse de Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espre, il croit que, s'il russit dans son effort pour tirer soi la Pologne, pour dtourner l'Autriche de Napolon et lui soustraire dfinitivement la Sude, ces clatantes dsertions entraneront tout leur suite; que les rois, les ministres, les peuples, les armes, s'insurgeant contre le despote qui pse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du Tsar librateur. [Note 40: Lettre insre dans les _Mmoires de Czartoryski_, II, 253.] II A l'extrme fin de janvier, un agent dguis quittait Pulawi, rsidence des Czartoryski dans le duch de Varsovie, et se dirigeait vers la frontire russe. Il la franchit avec mille prcautions, vitant les chemins frquents, les endroits surveills[41], et arriva Grodno. L, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lansko; cette lettre en contenait une autre, adresse l'empereur de toutes les Russies: c'tait la rponse de Czartoryski aux premires ouvertures d'Alexandre: elle fut transmise trs mystrieusement au Palais d'hiver. L'effroi inspir par Napolon tous les souverains obligeait les plus puissants, comme les plus humbles, tramer leurs rvoltes dans l'ombre et se faire conspirateurs[42]. [Note 41: _Mmoires de Czartoryski_, II, 270.] [Note 42: La rponse de Czartoryski et la seconde lettre d'Alexandre, dont nous citons ci-aprs de nombreux extraits, ont t publies la suite des _Mmoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 278.] La rponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement en cause tait pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de sa vie. Suivant une tradition, en 1805, Pulawi, lui et les siens s'taient jets aux pieds d'Alexandre et l'avaient suppli genoux de leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partage, isole de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un mouvement spontan et d'une inspiration misricordieuse d'Alexandre. Depuis lors, un grand espoir s'tait lev pour elle du ct de l'Occident; Napolon l'avait atteinte et touche: il l'avait tire demi du tombeau; il avait fait du duch la pierre d'attente d'une reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se dtournant de lui pour rpondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils pas compromettre leur destine au lieu de l'assurer? Se dtacher de Napolon, n'tait-ce point jeter un dfi la fortune? Puis, les offres d'Alexandre taient-elles sincres? Fallait-il y voir autre chose qu'un moyen de circonstance et un appt trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses engagements au lendemain du succs, en admettant qu'il pt vaincre? Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, travers les rticences et les ambiguts de son langage; on sent en lui de douloureux combats, une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne ses convictions et ses esprances, elles le poussent vers Napolon, mais son coeur le ramne et le retient du ct d'Alexandre. Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emble, il le discute: il indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins irralisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental d'Alexandre: aprs avoir constat l'attachement enthousiaste et trs naturel que les Varsoviens ont vou l'empereur des Franais, il convient que tout sentiment cde dans leurs coeurs au dsir passionn de recouvrer une patrie complte et viable; peut-tre se donneront-ils au premier qui leur offrira tout de suite ce que Napolon leur laisse entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne subsiste en eux sur la sincrit et l'tendue de ces offres, sur l'entire satisfaction de leurs voeux. En consquence, il ne suffit pas que l'empereur Alexandre promette et mme dcrte en principe le rtablissement du royaume; il est de toute ncessit que ce prince fasse savoir de quoi se composera le royaume restaur, quel sera son sort, quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des engagements dtaills. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette ide, en termes dnotant une persistante mfiance: se rendant compte que le duch peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui emportera la balance, il pose nettement des conditions et rclame des garanties. Sur trois points, il dsire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer et prcise ses intentions magnanimes. Ce gnreux bienfaiteur est-il dispos reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la libert politique, un rgime reprsentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 est grave dans leurs coeurs en caractres ineffaables. En effet, elle a marqu un grand effort de la Pologne sur elle-mme, une tentative de sa part pour se rgnrer et supprimer les vices mortels de son ancien tat politique: en dcrtant le statut qui organisait la libert tout en rprimant l'anarchie, la Pologne s'est montre digne de vivre, au moment mme o les trois puissances copartageantes s'apprtaient lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution du 3 mai semble la seconde des garanties solliciter. En troisime et dernier lieu, il parat indispensable d'assurer la Pologne ressuscite des dbouchs commerciaux, un rgime conomique qui procure ce peuple extnu par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement matriel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas interdit d'esprer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la reconnaissance l'intrt suprieur de la restauration nationale. A supposer ce rsultat acquis, le succs de l'entreprise n'en demeurerait pas moins problmatique, car elle se heurterait l'homme qui possde le gnie et la force, celui qui, depuis quinze ans, commande la victoire. Parmi les chances de russite qu'Alexandre numre, Czartoryski en relve plus d'une qui lui semble douteuse. Est-il si facile d'assaillir brusquement Napolon et de le surprendre? S'il fait le mort aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour tendre un pige ses ennemis? En admettant que sa lthargie soit relle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en dfaut? Son ambassadeur en Russie, le gnral de Caulaincourt, ne possde-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? L'empereur Alexandre a-t-il song se prcautionner du ct de l'Autriche, s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sr de retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses gnraux et ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis l'abri de tout mcompte? J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilit de distraire les troupes des endroits menacs, de les faire arriver au jour et aux lieux marqus, auront-ils t exactement calculs? Votre Majest Impriale aura affaire un homme vis--vis duquel on ne se trompe pas impunment. Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, des claircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, de compliments et d'hommages. Finalement, sous les rserves indiques, il se dclare prt servir la grande ide; il va se rendre Varsovie, voir quelques personnes, procder par ttonnements discrets, en attendant de nouvelles directions. Mais les dernires lignes de sa lettre trahissent encore une fois le trouble de son me, montrent que la confidence inattendue dont il a t honor a jet en lui plus d'motion que de ravissement: Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se passe en moi, de combien d'esprances et de craintes je suis continuellement agit. Quel bonheur ce serait de travailler la fois la dlivrance de tant de nations souffrantes, la flicit de ma patrie et la gloire de Votre Majest! Quel bonheur de voir runis tous ces diffrents intrts que le sort avait paru rendre jamais contraires! Mais souvent il me parat que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir arriver, et que le gnie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre des combinaisons trop fortunes pour l'humanit, parviendra aussi dranger celle-ci. * * * * * Si peu encourageante que ft cette rponse, Alexandre n'y trouva nullement motif dsesprer. Sa rsolution tait trop ferme pour reculer devant le premier obstacle. Aprs un jour et deux nuits de rflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre Czartoryski et s'y montre dcid, tant que l'impossibilit ne lui en sera pas clairement dmontre, aller de l'avant: C'est avant-hier soir, crit-il, que j'ai reu, mon cher ami, votre intressante lettre du 18/30 janvier, et je m'empresse de vous rpondre tout de suite. Les difficults qu'elle me prsente sont trs grandes, j'en conviens: mais, comme je les avais prvues en grande partie, et que les rsultats sont si majeurs, s'arrter en chemin serait le plus mauvais parti. Ceci pos, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et s'efforce de les dtruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. Les proclamations sur le rtablissement de la Pologne doivent prcder toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'excution du plan doit commencer. La Pologne nouvelle comprendra, avec le duch, les provinces livres la Russie par les trois partages et mme, s'il est possible, la Galicie autrichienne: ses limites l'est seront la Dwina, la Brzina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement les frontires de la Russie pour refaire place une vaste Pologne, hardiment dessine. Il lui promet autonomie complte, gouvernement, arme, administration indignes: sans se prononcer positivement sur la constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre dans tous les cas une constitution librale telle contenter les dsirs des habitants. L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le souverain changera suivant les lieux de prrogatives et d'attributions, autocrate en Russie, roi constitutionnel Varsovie. Passant aux probabilits de succs que comporte actuellement une guerre contre la France, Alexandre prtend les faire reposer sur des donnes certaines, prcises, nullement hypothtiques. Dans sa premire lettre, il s'est born dire: Le succs n'est pas douteux avec l'aide de Dieu, car il est bas, non sur un espoir de contre-balancer les talents de Napolon, mais uniquement sur le manque de forces dans lequel il se trouvera, joint l'exaspration gnrale des esprits dans toute l'Allemagne contre lui. Et il a oppos dans une sorte de tableau synoptique, aux cent cinquante mille Franais ou allis que Napolon runira avec peine en Allemagne, deux cent mille Russes, cent trente mille Polonais, Prussiens et Danois, sans compter deux cent mille Autrichiens, cits pour mmoire. Maintenant, puisque Czartoryski ne se contente pas d'une affirmation gnrale et rclame des dtails convaincants, on va les lui fournir. Alexandre s'ouvre plus compltement et se livre d'instructifs aveux, qui montrent quel point le projet d'attaque a t tudi et creus. Il tablit, pices en main, qu'il est demeur au-dessous de la vrit quand il a parl de deux cent mille Russes en chiffres ronds, qu'il en possde deux cent quarante mille cinq cents bien compts, prts entrer en campagne, appuys par une rserve de cent vingt-quatre mille hommes. Il fait passer sous les yeux de Czartoryski les trois armes qu'il a ranges l'une derrire l'autre; il en dcompose devant lui les lments constitutifs et les lui fait toucher du doigt, chacun se prsentant tour de rle et rpondant l'appel: L'arme, dit-il, qui doit appuyer et combattre avec les Polonais, est tout organise et se trouve compose de huit divisions d'infanterie faisant chacune 10,000 hommes, entirement compltes: ce sont les divisions nos. 2, 3, 4, 5, 14, 17, 23, et une division de grenadiers; quatre divisions de cavalerie, formant chacune 4,000 chevaux: ce sont les divisions nos 1, 2, 3 et 2e de cuirassiers; ce qui fait un total de 96,000 hommes; de plus, quinze rgiments de Cosaques qui forment 7,500 chevaux; en tout, 106,500. Tout ce qui est non combattant en est dcompt. Cette arme sera soutenue par une autre compose de onze divisions d'infanterie, nos 1, 7, 9, 11, 12, 15, 18, 24, 26, une division de grenadiers et la division des gardes, et de quatre divisions de cavalerie, nommment nos 4, 5, 1re des cuirassiers et celle de la cavalerie de la garde. En sus, dix-sept rgiments de Cosaques. Total, 134,000 hommes. Enfin, une troisime arme, compose des bataillons et escadrons de rserve, est forte de 44,000 combattants, renforce de 80,000 recrues, tous habills et exercs depuis plusieurs mois aux dpts. Aprs avoir expos ses ressources militaires, le Tsar dvoile son plan diplomatique. Il livre le secret de la manoeuvre par laquelle il compte gagner ou au moins neutraliser l'Autriche: Je suis dcid, dit-il, lui offrir la Valachie et la Moldavie jusqu'au Sereth, comme change de la Galicie.--Il ne me reste plus, ajoute-t-il, qu' vous parler des craintes que vous avez leves que Caulaincourt n'ait perc le mystre dont il s'agit. L'avoir pntr est impossible, car mme le chancelier[43] ignore notre correspondance. La question a t plus d'une fois dbattue avec ce dernier, mais je n'ai pas voulu que personne st que je m'occupe dj de ces mesures. Quant aux apprts militaires, supposer que Caulaincourt en surprenne quelque chose, Alexandre leur attribuera un caractre purement dfensif: il saura d'ailleurs en attnuer et en dissimuler l'importance. [Note 43: Le comte Roumiantsof, ministre des affaires trangres depuis 1807 et chancelier depuis 1809.] Ainsi, tout a t de sa part prvu, calcul, combin: toutes les chances ont t tournes en sa faveur. C'est maintenant aux Varsoviens dcider s'ils veulent ou non permettre l'accomplissement du projet. Pour enlever leur adhsion, Alexandre s'efforce de leur dmontrer mathmatiquement que leur intrt est de marcher avec lui et de dserter la cause franaise. A cet effet, dans une suite d'alinas placs en regard et en opposition, il met en parallle les deux hypothses, celle o les soldats et les habitants du duch resteront fidles la France, celle o ils embrasseront le parti contraire. Dans le premier cas, leur immobilit obligera les Russes se tenir sur la dfensive: Cela tant, il se peut que Napolon ne veuille pas commencer, du moins tant que les affaires d'Espagne l'occuperont et qu'une grande partie de ses moyens s'y trouve. Alors les choses continueront rester sur le pied sur lequel elles se trouvent maintenant, et la rgnration de la Pologne consquemment se trouvera ajourne une poque plus loigne et trs indtermine. A supposer mme que Napolon prenne l'initiative des hostilits et proclame le rtablissement du royaume, cette reconstitution sera tout d'abord incomplte, puisqu'il faudra arracher les provinces polonaises de Russie la puissance qui les dtient actuellement et qui les dfendra jusqu' la mort. Par suite, ces provinces et le duch deviendront le thtre d'une lutte furieuse, dvastatrice, qui les couvrira de sang et de ruines, qui en fera un champ de dsolation, et ces guerres reprendront avec plus d'acharnement la mort de Napolon, qui n'est pourtant pas ternel.--Quelle source de maux pour la pauvre humanit, pour la postrit! Qu'on suppose maintenant la seconde hypothse, qu'on en suive le dveloppement. La volte-face des Varsoviens permet l'empereur russe d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Aprs avoir dclar trs nettement que, dans l'tat actuel des choses, il ne se fera pas l'agresseur et ne commettra pas cette faute, Alexandre ajoute: Mais tout change de face si les Polonais veulent se joindre moi. Renforc par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de mme, et par la rvolution morale qui en sera le rsultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu' l'Oder sans coup frir. Par consquent, le thtre de la guerre se trouvera report du premier coup au del de la Pologne; la renaissance de ce peuple s'oprera instantanment, sans secousse, sans dommage pour son territoire. Tels seront les rsultats certains de la jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des rsultats probables, on doit compter la subversion totale de la puissance franaise, l'universelle dlivrance, la reconstitution d'une Europe dans laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si durement prouve, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de prosprit, la possibilit de gurir ses blessures, de dvelopper ses ressources, de refleurir sous l'gide d'un puissant empire qui la protgera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en change des merveilles promises, il demande son tour des garanties et des gages, n'entend pas s'aventurer la lgre: Si cette coopration des Polonais avec la Russie doit avoir lieu, il tient en recevoir des assurances et des preuves _indubitables_: c'est Czartoryski de les lui fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi les chefs de l'arme, parmi les principaux personnages que leur naissance ou leurs services placent la tte de la nation. En l'excitant cette oeuvre d'enrlement, Alexandre lui recommande encore de procder avec prcaution et mystre, de dpister les soupons de la police franaise, et sa lettre se termine par cette effusion: Tout vous de coeur et d'me pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma part vos parents, vos frres et soeurs. III Aprs avoir ritr ses avances et pos ses conditions la Pologne, Alexandre commena ses tentatives auprs de l'Autriche. A Vienne, la marche qu'il suivit rappelle un prcdent fameux: il semble voir rapparatre la diplomatie secrte de Louis XV, de clbre et piquante mmoire. Pendant toute une partie de son rgne, Louis XV avait correspondu avec ses envoys auprs de diffrentes cours, l'insu de ses ministres mystifis, par l'intermdiaire du premier commis Tercier; Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef, snateur et membre du dpartement des affaires trangres: c'est ce fonctionnaire qu'il dsigne pour faire passer ses directions personnelles son ambassade en Autriche et pour recevoir les rponses; il l'accrdite en cette qualit par lettre autographe au comte Stackelberg, son ministre Vienne: Vous correspondrez avec moi directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers, dans les occasions dlicates, M. de Koschelef, qui jouit de toute ma confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu[44]. Le chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son matre la ncessit de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la France. Seulement, dsirant autant que possible viter ce conflit, rpugnant toute ide d'agression, il entendait donner aux accords avec Vienne un caractre purement dfensif et se contenterait mme d'une assurance de neutralit. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses dmarches occultes, il va tout la fois doubler et dpasser l'action de sa diplomatie officielle. [Note 44: _Mmoires de Metternich_, II, 419.] Le 11 fvrier, Roumiantsof adressait Stackelberg, avec l'approbation apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse les empitements continus de la puissance napolonienne; suivant lui, le seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prt l'engagement de ne jamais se dclarer contre la Russie, si celle-ci avait soutenir une lutte contre la France. Pour dterminer la cour de Vienne, le chancelier ne jugeait pas propos de lui offrir des territoires sur le bas Danube; acharn la poursuite de son rve oriental, le vieil homme d'tat ne se rsignait pas sacrifier les rsultats si pniblement acquis, si chrement achets; puis, ignorant le projet de reconstitution polonaise, il ne savait pas que son matre aurait besoin de la Galicie et devrait indemniser les dtenteurs actuels de cette province; il se contentait de faire esprer l'Autriche, dans l'hypothse o Napolon provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en Italie et en Allemagne[45]. [Note 45: MARTENS, _Traits de la Russie_, III, 80.--BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, 250.] Toute diffrente est une contre-instruction crite d'un bout l'autre de la main de l'Empereur[46] et destine s'acheminer secrtement vers Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier[47]. En termes voils, mais suffisamment expressifs, elle rvle la combinaison polonaise et s'efforce de prouver que l'intrt de l'Autriche lui commande de s'y prter. Le raisonnement employ est celui-ci: l'empereur Napolon, si on ne le prvient, proclamera lui-mme tt ou tard le rtablissement intgral de la Pologne; par consquent, l'Autriche perdra dans tous les cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier l'intrt europen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre leur sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples ddommagements. Ces compensations sont ds prsent indiques: ce seront les Principauts moldo-valaques dans leurs plus belles parties. Sur ces bases, on pourra conclure un trait. Il n'emportera pas de soi et immdiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition spciale reconnatrait la Russie le droit de fixer l'instant o la guerre devrait clater. En proposant cette clause, Alexandre marquait bien son intention de se rserver l'initiative; il cherchait obtenir de l'Autriche l'engagement de marcher sa suite, quoi qu'il ft, et d'obir son signal[48]. [Note 46: MARTENS, III, 79.] [Note 47: Stackelberg disait Metternich que l'empereur Alexandre aurait dj loign son chancelier, si cette dmarche n'tait pas une dclaration de guerre contre la France. (_Mmoires de Metternich_, II, 418.) Roumiantsof nous ayant donn des gages et restant partisan de l'alliance, son maintien en fonction servait mieux cacher le projet de rupture.] [Note 48: MARTENS, III, 78-79.] L'instruction occulte fut signe le 13 fvrier. Quelques jours aprs, l'agent des transmissions secrtes, Koschelef, s'ouvrait verbalement au comte de Saint-Julien, ministre Ptersbourg de l'empereur Franois. Au nom du Tsar, il mettait la Moldavie jusqu'au Sereth et la Valachie entire la disposition de l'Autriche, en y ajoutant tout ce que cette puissance voudrait s'approprier en Serbie[49]; ces offres positives, ralisant l'une des promesses faites Czartoryski et supposant l'abandon de la Galicie par l'Autriche, constituaient irrcusablement pour le grand projet une tentative d'excution. Comme prliminaires indispensables de l'entreprise, il ne restait plus qu' affermir les rsolutions de la Prusse et entretenir la neutralit bienveillante de la Sude. Ds janvier, le ministre de Russie Berlin, Lieven, se mit en devoir de lier plus troitement les deux cours[50]. Le mois suivant, il fut charg de choisir une personne sre, telle que madame de Voss, grande matresse de la cour, ou l'aide de camp Wrangel, pour faire passer une lettre toute confidentielle du Tsar au roi Frdric-Guillaume. Alexandre y dmontrait par les arguments les plus forts la ncessit pour la Prusse de s'unir la Russie et non pas la France[51]. [Note 49: BEER, 250, d'aprs le rapport de Saint-Julien du 10/22 fvrier 1811.] [Note 50: MARTENS, _Traits de la Russie avec les puissances trangres_, VII, 16 et suiv.] [Note 51: _Id._] la Sude, il n'en demandait pas tant: il ne voulait que la prparer au spectacle de grands vnements dont elle n'aurait rien craindre et pourrait tirer avantage. Sa confiance en Bernadotte n'tait pas suffisamment tablie pour qu'il s'ouvrt lui du projet: il cherchait seulement cultiver les bonnes dispositions du prince par une correspondance directe, intresser ses haines et ses ambitions par des demi-aveux, par des appels voils: Observez, disait-il au ministre de Sude Stedingk en parlant de Napolon, comme l'opinion qui l'a lev et soutenu jusqu' prsent est change, comme tous les esprits sont exasprs, en Allemagne surtout. S'il avait quelque revers, vous le verriez tomber. Les grands succs sont suivis souvent de grandes infortunes. Il sortit autrefois de la Sude un Gustave-Adolphe pour affranchir l'Allemagne; qui sait s'il n'en sortira pas un second? Stedingk rpondit que la Sude avait surtout besoin, aprs ses malheurs, de calme et de paix. Alexandre se garda de le contredire, mais fit observer que la guerre contre Napolon pourrait s'imposer tous les gouvernements soucieux de leur indpendance. L-dessus, il avoua qu'il mettait son arme au complet, donna des dtails sur ses prparatifs, numra ses chances de succs; puis, craignant peut-tre d'en avoir trop dit, il ajouta: Au reste, je suis entirement de votre avis de ne rien entreprendre lgrement et de se tenir tranquille tant que Napolon voudra bien le permettre; mais en tous les cas il me parat du plus grand intrt pour nous dans le Nord d'tre bons amis, et je vous prie de tmoigner au Roi et au prince royal que c'est mon projet et que je ferai tout pour cela[52]. [Note 52: Dpche de Stedingk du 18/30 janvier 1812. Archives du royaume de Sude. Une partie des rapports de Stedingk a t publie la suite de ses _Mmoires_.] Dans les tats officiellement unis la France et infods son systme, on ne pouvait procder que par un sourd travail de dtachement: on agissait sur les rois par leurs entours, sur les ministres par leurs femmes, sur les pouvoirs par l'opinion. Ce n'tait pas seulement Berlin que le ministre de Russie s'environnait de nos ennemis et leur donnait le mot d'ordre; dans les cours secondaires de l'Allemagne, dans les royaumes de la Confdration, mme jeu, mmes incitations: en Bavire, selon le rapport d'un voyageur, le ministre de Russie Bariatinski s'est fait le chef d'un parti anglo-russe, dans lequel il a fait entrer madame de Montgelas (femme du premier ministre). On cherche jeter tous les soupons possibles dans l'esprit du Roi, par rapport aux dispositions qu'on suppose la France contre lui...... on travaille le peuple pour lui faire croire que la Bavire n'a pas un si grand besoin de l'alliance de la France, et qu'avec la protection de la Russie et de l'Angleterre elle peut se passer d'autres secours[53]. En se livrant ce mange, les agents russes n'obissaient pas aux instructions officielles de leur cour, dictes par Roumiantsof et toujours prudentes: ils cdaient leurs propres inspirations, leurs haines invtres, et l'empereur Alexandre n'avait qu' les laisser faire pour tre servi selon ses intimes dsirs. D'ailleurs, Koschelef tait l pour les aiguillonner au besoin, pour faire signe tous les gouvernements qui aspiraient secouer le joug ou rsistaient ouvertement nos armes: c'est lui qui va mnager les premiers rapports entre son matre et les Corts insurrectionnelles de Cadix, qui encouragera la rsistance des Espagnols par l'espoir d'une grande diversion[54]. [Note 53: Rapport cit de Marcel de Serres.] [Note 54: En mars 1812, Alexandre avouait au Sudois Loewenhielm qu'il tait depuis longtemps en relations secrtes avec le conseil de rgence de Cadix. Loewenhielm surprenait en mme temps un autre fait de diplomatie occulte et le signalait ainsi dans sa correspondance: Depuis le dpart du gnral de Suchtelen (envoy de Russie en Sude), j'ai appris que, par suite des dfiances de l'Empereur, il se trouve muni de deux instructions, une de la main mme de l'Empereur, et l'autre du chancelier, qui ignore l'existence de la premire. C'tait toujours le mme agent qui servait d'intermdiaire la plupart des ngociations secrtes. Toutefois, lorsque Alexandre employait Koschelef tromper Roumiantsof, l'ombrageux monarque n'accordait Koschelef lui-mme qu'une portion de sa confiance. Dpches de Loewenhielm en date du 12 mars 1812; archives du royaume de Sude.] A Paris mme, au sige de la puissance franaise, tait-il impossible de s'ouvrir des accs? Derrire l'ambassadeur Kourakine dont l'intelligence baissait tous les jours sous le poids de l'ge et des infirmits, derrire ce fantme de reprsentant, Alexandre entretenait un mystrieux charg d'affaires, dpourvu de tout titre dans la hirarchie diplomatique. C'tait ce jeune comte Tchernitchef, colonel aux gardes, que nous avons vu servir en 1809 et 1810 d'intermdiaire la correspondance directe des deux empereurs et commencer en France un travail d'espionnage. Le 4 janvier 1811, aprs une mission quivoque en Sude, il s'tait gliss de nouveau Paris sous couleur d'apporter l'Empereur une lettre de son matre, en ralit pour s'enqurir et observer. Paris, il avait trouv toute une agence de renseignements militaires monte de longue date par les secrtaires de l'ambassade, l'aide d'employs subalternes de l'administration franaise, d'infimes commis, achets prix d'argent. Tchernitchef devait reprendre son compte et dvelopper ce service, mais un peu plus tard: actuellement, sa grande affaire tait toujours l'espionnage mondain; il s'y livrait avec ardeur, bien que la police et l'oeil sur lui et souponnt ses menes. Il s'tait install en plein centre du Paris vivant et bruyant, dans un htel garni de la rue Taitbout, deux pas du boulevard et de Tortoni, rendez-vous des nouvellistes et des oisifs. Il vivait en garon, sans tat de maison, servi par un domestique allemand et un moujik qui le suivait comme son ombre, mais sortant beaucoup, fort rpandu dans le monde, sachant se faufiler dans tous les milieux et y prendre pied. Comme Paris a eu de tout temps le got des personnalits exotiques et l'amour du clinquant, la vogue dont bnficiait le brillant tranger, lors de ses prcdents voyages, ne faisait que s'accrotre. Sans doute, son lgance n'tait pas du meilleur aloi. Ce jeune homme trop bien mis, par et parfum outrance, gardait en lui je ne sais quoi d'apprt et de mielleux qui repoussait certaines intimits; mais ses regards langoureux, ses manires tour tour doucereuses et entreprenantes continuaient lui russir auprs des femmes: ses bonnes fortunes n'taient plus compter, et, s'il faut en croire la chronique, l'une des princesses de la famille impriale, la belle Pauline Borghse, ne se montrait nullement insensible ses hommages. Sachant parler aux femmes, il savait les faire parler et en tirait d'utiles renseignements: c'tait l'une de ses principales sources d'informations. Puis il avait le don de flairer, dans le monde et la haute administration, les consciences d'accs facile, les hommes chez lesquels nos vicissitudes politiques avaient dsorient ou dtruit le sens moral, et qui formaient le rsidu impur de la Rvolution; il s'adressait eux de prfrence, frquentant aussi les salons de la colonie trangre, o se rencontraient bon nombre d'individus qui servaient la France par ncessit ou par intrt, sans que leur coeur et chang de patrie. Les membres du corps diplomatique le traitaient en collgue, et lorsqu'il russissait se faire admettre dans l'intimit de leur cabinet, il louchait adroitement sur les papiers dont le bureau tait couvert, surprenait la drobe quelques bribes de correspondance[55]. Enfin, dans ses volutions travers la socit parisienne, on le voyait tourner autour des jeunes gens qui sortaient des coles militaires pour entrer dans les rgiments; il cherchait se lier avec nos officiers de demain, gagner leur amiti, s'ouvrir ainsi des vues sur toutes les parties de l'arme. En un mot, il tait devenu Paris l'oeil du Tsar, un oeil vigilant, indiscret, au regard aigu et plongeant: il se faisait aussi la main de son matre, qui l'employait nouer des rapports plus troits avec certains personnages de particulire importance[56]. [Note 55: Il se vante lui-mme d'un exploit de ce genre dans son rapport du 10 mai 1811, t. XXI du _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, p. 170. Tous les rapports adresss par Tchernitchef tant l'Empereur qu'au chancelier ont t publis dans ce volume.] [Note 56: Sur les faits et gestes de Tchernitchef, voy. le dossier spcial que conservent les archives nationales, F, 7, 6575, et les pices publies du procs de l'employ Michel et de ses complices, Paris, 1812.] Depuis que Talleyrand s'tait mis Erfurt en relations mystrieuses avec l'empereur Alexandre et avait salu en lui l'espoir de l'Europe, le Tsar avait jug propos d'instituer auprs de cette puissance un reprsentant spcial: ce rle avait t dvolu un jeune diplomate de grand avenir, le comte de Nesselrode, secrtaire de l'ambassade russe en France. Peu de temps aprs l'entrevue, Nesselrode s'tait prsent Talleyrand et lui avait dit en propres termes: Je suis officiellement employ auprs du prince Kourakine, mais c'est auprs de vous que je suis accrdit. J'ai une correspondance particulire avec l'Empereur, et je vous apporte une lettre de lui[57]. Depuis lors, il voyait rgulirement Talleyrand, obtenait de lui des rvlations prcieuses sur l'tat des esprits en France, sur les projets de Napolon, et transmettait ces notions, l'insu de ses chefs hirarchiques, au secrtaire d'empire Speranski, qui en faisait profiter son matre: cette correspondance tait encore une branche de la diplomatie secrte. [Note 57: Ce texte est emprunt une importante tude que M. le gnral Schildner doit publier prochainement sur Alexandre Ier. Nous avons d la communication de l'ouvrage la gracieuse obligeance de l'auteur et de M. Serge de Tatistchef.] Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler nouveau le zle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode tait auprs de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoy extraordinaire: il eut remettre au prince de Bnvent une lettre personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas t divulgu: on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: Son Altesse, crivait Tchernitchef, s'expliqua gnralement avec moi en vrai ami de la Russie, appuyant surtout sur le dsir qu'elle avait de nous voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs le plus promptement possible: reste savoir si elle a t sincre[58]. [Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cit, 59.] Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut tat-major. Ds l'automne prcdent, c'tait lui qui avait fait dire par quelques femmes[59] Bernadotte, avant le dpart de ce dernier pour la Sude, que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son lvation et le tenait en spciale estime: il avait ainsi jet les premires semences du rapprochement. Aujourd'hui, il menait un sige en rgle autour d'un gnral fort rput pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, trs imprudemment froiss par une suite de passe-droits: il s'agissait de l'enlever subrepticement la France, de l'attirer au service de la Russie et de subtiliser ainsi l'Empereur un de ses plus savants spcialistes. [Note 59: Alquier Champagny, 18 janvier 1811, d'aprs l'aveu de Bernadotte lui-mme.] Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses oprations en France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait traverse tant de fois et qu'il connaissait fond. Il songeait y tirer parti des mcontentements individuels et mditait un projet qu'il ferait agrer en principe l'empereur Alexandre. L'ide matresse de ce plan tait d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napolon et avides de revanche. On les tirerait des pays o ils languissaient dsoeuvrs: en leur adjoignant d'autres lments cosmopolites, on composerait une lgion trangre la solde du Tsar, un corps d'migrs de toute provenance, une arme de Cond europenne. Au moment de la rupture, cette troupe s'embarquerait bord de vaisseaux anglais, se ferait jeter Hambourg ou Lubeck, avec des armes, des munitions, des chevaux, et viendrait rvolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien rfugi Vienne, homme de tte et de main, prt guerroyer partout et avec tout le monde, pourvu que ce ft contre la France. Employ en 1809 par les Autrichiens prparer des soulvements en Allemagne, Walmoden s'tait gard dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant de mettre au service de la Russie ces lments d'agitation tout forms; son intermdiaire avec Tchernitchef tait un baron de Tettenborn[60]. Ainsi, les menes qui se poursuivent sur les points les plus divers se tiennent toutes, se relient par des fils tendus travers l'Europe, par la correspondance et les voyages d'missaires dont le travail souterrain se laisse reconnatre certains affleurements, et que de connivences secrtes, que de compromissions occultes on dcouvrirait encore, s'il tait permis de soulever ds prsent tous les voiles et de scruter toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels ou officieux, dment ou tacitement autoriss, recevant de Ptersbourg le mot d'ordre ou le devanant, avivent sans relche contre l'Empereur l'exaspration des peuples, tentent la fidlit de ses gnraux et de ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent ses dpens des colres lgitimes et de criminelles dfaillances, des haines saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prvision de l'heure o il devra faire face aux armes russes projetes hors de leurs frontires, organiser derrire lui, dans son dos, des rvoltes, des diversions, des intrigues, et l'enlacer de trahisons. [Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cit, 110 125.] IV Pour que ce grand complot russt, il importait que le secret ft gard jusqu'au dernier jour, que Napolon ft entretenu dans une trompeuse quitude. Il n'tait gure possible de dissimuler l'hostilit des diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, comme elle avait exist de tout temps et s'tait manifeste sans vergogne au lendemain mme de Tilsit, il n'y avait l rien de bien nouveau et de particulirement significatif; Alexandre mettait ces carts sur le compte d'agents qui mconnaissaient leur devoir et cdaient de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui subsistaient entre les deux souverains par l'intermdiaire de leurs ambassades, il avait soin de conserver une apparence de srnit et de grands mnagements. S'tant fait fort de donner le change au duc de Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tche, d'aprs la connaissance qu'il s'tait acquise du caractre de notre ambassadeur au cours d'une longue intimit. Ayant eu pendant trois ans le loisir de l'tudier, il le savait plein de zle et de dvouement, mais n'ignorait pas que ses qualits mmes faisaient parfois tort sa clairvoyance: cette me chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyaut qu'il portait en lui-mme. [Note 61: On sait que Caulaincourt avait reu en 1808 le titre de duc de Vicence.] En dcembre 1810, dans les jours qui prcdrent la publication de l'ukase destructif du commerce franais en Russie, Caulaincourt fut l'objet d'attentions et de prvenances redoubles. A un bal chez l'Impratrice mre, Alexandre le distingua particulirement. Aprs l'avoir entretenu avec bienveillance, il appela--raconte l'ambassadeur dans son rapport Napolon--le comte de Romanzof[62] qui passait par l. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: Restez, gnral, l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous. La conversation continua: l'Empereur tait fort gai et causant. Comme elle avait dur fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre d'Autriche et quelques autres qui taient prs de l et nous observaient, qu'ils auraient pour rien matire une longue dpche de conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas dsempar de l depuis une heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils n'avaient pas mme une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un ton fort amical qu'il tait bien aise qu'on vt le prix qu'il mettait l'alliance de Votre Majest et qu'on st qu'il n'en voulait pas d'autre[63]. [Note 62: Dans les documents cits, nous maintenons la forme donne au nom du comte Roumiantsof.] [Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports de Caulaincourt l'Empereur cits dans ce volume sont conservs aux archives nationales, AF, IV, 1699.] Au commencement de janvier, le snatus-consulte prononant la runion du littoral hansatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut connu en Russie. Le jour o la nouvelle arriva, Caulaincourt dnait au palais: Savez-vous que vous avez encore de nouveaux dpartements? lui dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections: conformment ses instructions, il essaya de justifier le fait accompli par la ncessit o s'tait trouv l'Empereur de fermer hermtiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne: au reste, cette extension de nos frontires tournerait finalement l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays annexs, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilit internationale: entre Lubeck et Hambourg, la base du Holstein, l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le canal de la Baltique la mer du Nord: grce ce couloir de communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant n'auraient plus doubler la presqu'le du Jutland et l'archipel danois: ils pourraient s'pargner les lenteurs et les prils d'un long circuit; le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la France s'en trouverait grandement facilit[64]. Certes,--rpondit Alexandre sans ajouter d'autre rflexion,--ce ne sera pas la Russie qui rompra les relations amicales entre les deux pays[65]. [Note 64: Champagny Caulaincourt, 14 dcembre 1810.] [Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.] Peu de jours aprs, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg. Aprs avoir offert au prince rgnant de conserver ses tats enclavs dsormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en change, Napolon avait brutalement prjug sa dcision: nos troupes avaient occup le pays d'Oldenbourg et pouss dehors l'administration ducale. Cette fois, l'irrgularit inoue du procd ne permettait plus au Tsar de garder le silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit trs nettement, en termes pleins de convenance et de dignit, mais sut donner ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au trait de Tilsit, l'article qui a remis en possession de leurs domaines les princes d'Allemagne allis la famille impriale de Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence caractrise et gratuite? Il est vident que c'est dessein de faire une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer changer de route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agrables pour mon empire ne m'ont pas fait dvier du systme et de mes principes: celle-ci ne me fera pas donner plus gauche que les autres. Si la tranquillit du monde est trouble, on ne pourra m'en accuser, car j'ai tout fait et je ferai tout pour la conserver[66]. [Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.] L'offense qu'il avait reue l'obligeait de tmoigner l'ambassadeur de France quelque froideur: il cessa de l'inviter dner pendant quinze jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez dur et qu'il pouvait dcemment reprendre avec Caulaincourt des relations intimes et familires, qui lui serviraient mieux dissimuler ses plans. L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le pass, s'asseoir frquemment la table impriale, en hte de fondation. Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intrt, mettait la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait en connatre si bien les difices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un voyage, il s'y reconnatrait. Aprs dner, il emmenait l'ambassadeur dans son cabinet; l, il se plaignait doucement, comparant aux procds dont il tait victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il voulait invariablement suivre: Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien aux traits, qui drogerai au systme continental. Si l'empereur Napolon vient sur mes frontires, s'il veut par consquent la guerre, il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup de canon me trouvera aussi fidlement dans le systme, aussi loign de l'Angleterre que je l'ai t depuis trois ans. Je vous en donne ma parole, gnral. S'il veut sacrifier les avantages rels de l'alliance, la tranquillit du monde d'autres calculs qui, certes, ne valent pas ces avantages, nous nous dfendrons, et il trouvera que le dvouement de la Russie la cause du continent tenait son dsir de maintenir la tranquillit de tous, autant qu' l'intrt gnral, qui me porte encore vers ce but, et nullement la faiblesse[67]. [Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 fvrier.] Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que si nous rompions la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donn lieu, et que l'Europe ne lui reprocherait pas d'avoir manqu ses engagements et trahi la cause du continent. Dans un autre entretien, il se montrait plus prcis, plus explicite encore: Mandez l'Empereur, disait-il, que je tiens toujours lui et l'alliance, s'il tient aussi cette alliance et moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la guerre, qui veulent aller Paris, puisque ce ne sont pas eux qui marchent et qui sont sortis de leurs frontires. Ici, nous ne voulons que paix et tranquillit, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas trouble, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidle mes engagements jusqu'au dernier moment[68]. [Note 68: 123e rapport, envoi du 10 fvrier.] Quant aux griefs qu'allguait la France, il les traitait de pures chicanes. D'aprs lui, l'ukase du 31 dcembre 1811, dont Caulaincourt se plaignait avec quelque vivacit, tait une mesure d'ordre purement intrieur, un acte parfaitement licite; c'tait une sorte de loi somptuaire, destine empcher la noblesse russe de se ruiner en achats de productions trangres: il fallait viter que l'argent des particuliers ft tir et drain au dehors. En tout, d'ailleurs, la Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'tait son droit et mme son devoir que de prendre certaines prcautions militaires, quelques mesures de dfense, quand elle voyait l'empereur Napolon entretenir ct d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer travers l'Allemagne des caisses de fusils destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait pas qu'en prsence de ces menaces il avait ordonn de fortifier les lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi loigns de la frontire que Paris l'tait de Strasbourg: Si l'Empereur fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages offensifs[69]? [Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.] Quant l'activit qui se manifestait au ministre de la guerre, il fallait y voir un travail tendant rorganiser certains corps, sans accrotre leurs effectifs. A l'heure o il avouait au ministre de Sude qu'il venait de crer treize rgiments nouveaux, Alexandre jurait Caulaincourt qu'il n'avait pas une baonnette de plus dans les rangs[70]. Et il revenait son thme favori: S'il faut enfin se dfendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous les Russes nous mourrons les armes la main pour dfendre notre indpendance. Je ne puis trop le rpter, il ne tient qu' l'Empereur que les choses reprennent leur cours accoutum, puisque rien n'est chang ici et qu'on y a toujours le mme dsir de vivre en bonne intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71]. [Note 70: Dpche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.] [Note 71: 123e rapport, envoi du 10 fvrier.] Ces assurances, il ne se bornait plus les renouveler priodiquement, il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec l'ambassadeur: il les replaait chaque rencontre, tout propos: en quelques semaines, il les rpta jusqu' douze fois bien comptes, et toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, pittoresques, frappantes, avec des mines mues et des caresses de langage, avec un charme incomparable de geste et de diction. Caulaincourt se laissait prendre la musique de cette voix qui savait moduler sur le mme air des variations infinies. Il ajoutait foi aux paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grce ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage dmentait involontairement l'expression des lvres: que les yeux ne souriaient jamais, ces yeux d'un bleu terne et voil: que le regard immobile, presque effrayant par sa fixit, ne se posait jamais sur l'interlocuteur et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystrieux fantme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, Alexandre se livrait l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui des terreurs et des ressentiments trop justifis, de ce projet qui rpondait ses profondes mfiances et aussi quelques-uns des instincts les plus gnreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions avec sa magnanimit, et c'tait au moment o il s'en occupait le plus qu'il se proclamait pur de toute arrire-pense. Sa politique, disait-il, tait au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des chemins dtourns, des sentiers tortueux: Je ne cache rien, gnral, et je n'ai rien cacher[73], rptait-il satit; mais cette insistance mme et d avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon de se mfier de qui vante tout propos sa droiture et sa franchise. [Note 72: _Mmoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.] [Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.] Pour mieux duper, Alexandre consentait passer pour dupe. Il laissait dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la socit, que sa patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se prparait par son inertie somnolente un amer rveil. Qu'attend-il, rptaient l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napolon, pour rpudier une alliance perfide, pour rpondre aux sollicitations, aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? Il faudra qu'un boulet franais tombe dans la Nva pour que cet entt d'empereur et ce sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par l'Angleterre[74]. Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attaches au gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurs, conciliants: les bruits de guerre qui circulaient priodiquement ne trouvaient aucun cho au palais et la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dpourvus de toute sonorit et comme toups, ils venaient s'amortir et s'teindre. [Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt son envoi du 27 mars.] Le langage de la mission russe Paris rpondait ces prcautions. L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait merveille les intentions de son matre; s'il croyait fermement la ncessit de prendre les devants sur l'adversaire, il n'en rptait pas moins Napolon que le constant dsir de Sa Majest Russe tait de conserver et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amiti qui existaient entre les deux empires....; qu'elle tait fermement rsolue de persvrer dans le systme continental[75]. Quant Kourakine, il avait paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence: pour qu'il ne donnt point l'veil par de tmraires paroles, on n'avait qu' le laisser ses inclinations pacifiques, sa pesante inertie. [Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rtablie), volume cit, 54.] La chronique de Paris, qui revenait Ptersbourg sous forme de nouvelles la main, continuait s'occuper de lui, mais le montrait se confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions, gayant toujours le public par la mise en scne ridiculement fastueuse qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son got pour les minuties de l'tiquette, par sa vanit colossale et nave, par la manie qu'il avait de se faire peindre tout propos et reprsenter en pied, entour d'attributs et d'emblmes destins symboliser ses exploits diplomatiques. Dans les intervalles de rpit que lui laissait sa goutte, il prsidait des rceptions et des ftes, se posait en protecteur des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait la Comdie franaise et jugeait les diffrends entre mesdemoiselles Bourgoing et Volnay pour les rles de mme emploi qu'elles se disputaient[76]. La surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour tour avec ses subordonns, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs sans prcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrtaires qui cdaient aux entranements de Paris et finissant par payer leurs dettes[77]. A le voir occup de tels soins, qui croirait Paris qu'une cour reprsente par cet ambassadeur dbonnaire pt penser mal et nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance mme, le vieux prince tait prcieux: c'tait une sorte de mannequin dor, figure souriante et bate, bon prsenter au gouvernement franais comme un trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrire. Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au duc de Vicence: Kourakine est un vieil imbcile, mais l'empereur Napolon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre sa place, il croira qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime mieux une bte qui ne se conduit pas de manire en faire douter qu'un homme d'esprit qui les ferait souponner[78]. [Note 76: _Nouvelles et On dit de Ptersbourg_, envoi du 4 mars 1811.] [Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.] [Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.] Cependant, comme Kourakine tait charg de transmettre les communications officielles, les notes de cabinet cabinet, il parut indispensable de le mettre quelque peu en mouvement propos de l'Oldenbourg: Alexandre tenait ce que sa protestation laisst trace crite. D'abord, Kourakine fut charg de voir le ministre des relations extrieures et de rclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez embarrass pour dfendre l'injustifiable; il soutint que le duc d'Oldenbourg avait t l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui avait propos un transfert de souverainet, au lieu de le mdiatiser comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allgua la ncessit politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur Napolon possdait un droit de haute souverainet sur tous les territoires germaniques et les rpartissait au gr de ses conceptions profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe prescrivit Kourakine de dposer une note de protestation, conue en termes trs mesurs. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une scne trange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier voulant toute force que le second ouvrt l'enveloppe et lt la pice, l'autre repoussant le papier avec une gale nergie et se dfendant d'y toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout cachet sur le bureau ministriel[79]. Sa cour jugea alors propos de communiquer la protestation toutes les puissances et de lui donner une publicit europenne: c'tait pour elle un moyen d'affirmer la fois son droit et la modration qu'elle mettait le soutenir. [Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812), traduction allemande de Baumgarten, I, 12 17. Cf. BERNHARDI, _Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec les puissances europennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministre de l'instruction publique russe_, CLXXVII.] La note rappelait que la suppression de l'tat d'Oldenbourg n'avait pu s'oprer sans blesser toute justice, sans porter atteinte aux droits les mieux tablis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire expressment rserve. Aprs ces phrases hardies, la protestation tournait court et finissait par un loge de l'alliance[80]. Rdige en ces termes, la pice tait double fin: elle pouvait, suivant les circonstances, servir de prliminaire la rupture ou une ngociation. Pour le cas o l'empereur Alexandre surprendrait la fidlit des Polonais, o il donnerait suite son projet d'attaque, la notification pralable de ses griefs l'aurait mis en rgle vis--vis de l'opinion; l'Europe s'tonnerait moins de lui voir donner pour sanction sa plainte l'ouverture des hostilits. Si les Polonais refusaient de le suivre et l'obligeaient rester en paix, il pourrait invoquer les phrases de la fin pour entrer avec Napolon en accommodement, pour rclamer une indemnit et s'assurer peut-tre des garanties d'avenir. [Note 80: Le texte de la protestation a t publi par BIGNON, dans son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.] Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prvaut dans sa pense. Ses confidences familires montrent quel point persiste en lui la colre provoque par les actes rcents et les dernires arrogances de la politique franaise[81]. De plus, des influences hostiles le circonviennent et l'entranent. Depuis quelque temps, un grand effort se poursuit pour l'arracher plus compltement l'ascendant modrateur de Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre runit les personnages et les partis les plus divers: la mre de l'Empereur, plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent manciper moralement leur pays et secouer la tutelle de l'esprit franais, les membres de l'migration allemande et les missionnaires des socits secrtes, les absolutistes et les rvolutionnaires, les adeptes d'un patriotisme troit et les cosmopolites, les hommes qui veulent rendre la Russie elle-mme et ceux qui veulent en faire l'instrument de la libration universelle[82]. Dans la guerre entreprendre, les premiers montrent la fin d'un systme de faiblesse et une rsurrection de la fiert nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe l'attend et le dsire, que tous les opprims esprent en lui: ce prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rle nouveau et grandiose: ils sont arrivs lui faire croire, lui faire dire dans ses panchements intimes que sa mission consiste protger l'humanit souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]. Et tous s'accordent lui rpter que l'instant est venu, que les circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'ternel agresseur, qu'un moment pareil ne se prsente qu'une fois[84]. C'est cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'migr franais d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimit d'me avec Alexandre pour s'adresser sa conscience et son coeur, le second s'armant de considrations purement militaires et techniques[85]. Tous les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mmoires abondent dans le mme sens. L'exprience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et l'enivrement de leurs haines, c'est l'ternelle manoeuvre qu'ils ont vue aboutir en 1805 Austerlitz, en 1809 Wagram: c'est de saisir le moment o Napolon dtourne son attention de l'Europe centrale et regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de l'Allemagne o les Franais n'auront opposer qu'un corps une arme, encourage toujours Alexandre prvenir Napolon, marcher hardiment pour le surprendre. [Note 81: Stedingk crivait le 28 janvier: Je connais quelqu'un auquel il a dit: Je suis las des vexations continuelles de Napolon. J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de milices lui offrir, et nous verrons. On m'a assur, et je n'en doute pas, que des propos pareils lui chappent dans ses socits particulires qui ne sont pas composes des personnes les plus discrtes. Archives du royaume de Sude.] [Note 82: SCHILDNER, 236.] [Note 83: _Id._] [Note 84: Paroles d'Alexandre lui-mme Czartoryski, _Mmoires du prince_, II, 252.] [Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a t publie dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez BOGDANOVITCH, I, 73.] CHAPITRE II PROJETS DE L'EMPEREUR. Napolon au commencement de 1811.--Matre de tout en apparence, il sent l'inefficacit des moyens employs jusqu' ce jour pour rduire l'Angleterre et conqurir la paix gnrale.--Le blocus demeure inutile tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Massna devant Torres-Vedras.--Le Nord proccupe Napolon et l'empche de porter un coup dcisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre.--Mfiance progressive: indices rvlateurs: l'ukase prohibitif.--Colre de Napolon: paroles caractristiques.--Les Polonais de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napolon dcide de prparer lentement et mystrieusement une campagne en Russie.--Comment il conoit cette gigantesque entreprise.--Quelle est ses yeux la condition du succs.--Dix-huit mois de prparation.--Projet pour 1811; projet pour 1812.--Mode employ pour recrer en Allemagne une force imposante.--L'arme de couverture.--Envoi de troupes Dantzick.--Prcautions prises pour dissimuler l'importance et le but de ces prparatifs.--Napolon reste militairement et diplomatiquement en retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports avec la Prusse.--L'Autriche et les Principauts.--Rapports avec la Turquie.--Premire brouille entre Napolon et le prince royal de Sude.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce retour.--Demande de la Norvge.--Protestations simultanes l'empereur de Russie.--Bernadotte sera qui le payera le mieux, sans tre jamais compltement personne.--L'Empereur dcline toute conversation au sujet de la Norvge.--Audience donne l'aide de camp du prince.--Bernadotte ritre ses instances et ses promesses.--Napolon refuse de s'allier prmaturment la Sude.--Ses rapports avec la Russie durant cette priode.--Mlange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser le duc d'Oldenbourg.--Rquisitoire violent et emphatique contre l'ukase.--Pourquoi Napolon affecte de prendre au tragique cette mesure purement commerciale.--Demande d'un trait de commerce.--Grief secret et prtention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du blocus domine ses yeux toutes les autres: il vite encore de la soulever.--Sa longue et remarquable lettre l'empereur Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons profondes qui portent l'Empereur envisager comme probable une guerre dans le Nord et y voir le couronnement de son oeuvre.--Napolon gar par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant la guerre si la Russie rentrait dans le systme continental, mais il n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napolon cherchent respectivement s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, l'avantage du choc offensif. I Dans le comble de puissance o quinze ans de triomphes ininterrompus l'avaient mis, Napolon ne jouissait pas de sa prosprit et de sa gloire. L'anne nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la dlivrance attendue de l'Impratrice lui faisait esprer un fils; jamais les rois n'avaient montr autant de soumission apparente, et pourtant lui-mme prouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il sentait passer la lourdeur des orages prochains. Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que crait la prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les maux horribles dont elle accablait les peuples. D'aprs son propre aveu, tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait fauss: nul ne possda un gal degr l'instinct des principes de modration ferme et de justice qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait jet hors de ses voies par les entranements de son systme extrieur, pouss dans la tyrannie, oblig de mettre partout le despotisme la place de l'autorit. Il ne lui chappait pas qu'un monde de haines et de souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis grossissait sans cesse et qu'ils ne dsespraient jamais de l'abattre, tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui entretenait le mal d'inscurit dont avait toujours souffert sa grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain o trouver, o chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire trs vite, voix basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que faire[86]. [Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cit, 54.] Les moyens qu'il avait imagins pour rduire sa rivale, malgr leur colossal dveloppement, malgr leur rigueur et leur prcision, n'avanaient plus rien: aux deux extrmits de l'horizon, cette puissance dmesurment accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se fermait pas aux produits britanniques, et cette brche au blocus en annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans prir. Au sud, en Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe extrme du continent o elle avait pris terre et s'tait inbranlablement fixe. Massna ttait en vain les lignes de Torres-Vedras, ne russissait pas dcouvrir le point faible, le ct vulnrable de la position ennemie; il envoyait le gnral Foy Paris rclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il s'avouait impuissant, et le succs plusieurs fois annonc, attendu, escompt, se drobait toujours. On s'est demand pourquoi, en ce temps o l'Empereur ignorait les intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses armes et port un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas donn assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais la mer et terminer au moins cette partie de la tche. C'est que, sans lui montrer encore le pril tout form, le Nord le proccupait dj et le paralysait. Il savait qu'une rconciliation de la Russie avec nos ennemis amnerait tt ou tard une prise d'armes en leur faveur, crerait une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de la guerre espagnole, l'obligerait prparer une grande expdition dans le Nord, frapper de ce ct le coup suprme et vaincre les Anglais dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui chappaient, il lui semblait bien que la Russie, aprs l'avoir suivi quelque temps et s'tre achemine dans son sillage, aprs s'tre ensuite arrte et immobilise, virait de bord maintenant, s'loignait de lui insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre. Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif crasant et de confisquer les btiments fraudeurs lui tait apparu comme un premier indice. Peu aprs, sans apercevoir le groupement d'armes qui s'opre par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de dfense, sans doute, et parfaitement licites; nanmoins, si les Russes mettent tant de soin couvrir leur frontire, n'est-ce point pour se prmunir contre les consquences d'une dfection qu'ils prmditent? Aprs qu'ils auront fait la paix avec la Turquie, voudraient-ils la faire avec l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87]. Si Napolon s'empare ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-tre dessein d'prouver et de tter la Russie, de voir si elle ne saisira point le premier prtexte pour rompre. En attendant que le mystre s'claircisse, il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isol, se borne rorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, acclrer les envois d'armes dans le duch de Varsovie[88]. Il continue toujours s'occuper de l'Espagne, presse Massna d'en finir, ordonne aux autres chefs de corps de lui prter main-forte et de l'aider briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pense du nord au sud et des Pyrnes vers la Vistule, ne sait de quel ct il dirigera les troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles. [Note 87: _Corresp._, 17187.] [Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.] Dans cet tat de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal d'alarme. L'ukase est spcialement dirig contre le commerce franais: il ferme le march russe nos produits et ordonne de brler ceux qui russiraient s'y introduire: c'est une rupture clatante sur ce terrain conomique o devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme un premier gage; cette heure, sans doute, on exulte Londres, et la colre de l'Empereur clate. Il profite d'une audience donne au corps diplomatique pour tmoigner aux reprsentants de la Russie, Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: Au lieu de Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parl Pologne aujourd'hui[89]. Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitt des cris de joie: ils affichent leurs esprances dans le salon de madame Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: cet instant, par une concidence singulire, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine et Marie Walewska, exeraient dans le mme sens sur les deux empereurs l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient tendrement la cause de leur patrie[90]. [Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 fvrier 1811, volume cit, 147.] [Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 fvrier 1811: Les femmes aussi jouent un grand rle dans ce moment, surtout depuis l'arrive de madame Walewska que Napolon a beaucoup connue pendant la dernire campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les petites entres la cour, distinction qu'aucune autre trangre n'a reue; elle a amen avec elle un petit enfant que l'on dit tre provenu des frquents voyages qu'elle faisait de Vienne Schoenbrunn: aussi en prend-on un soin infini. Volume cit, 149. Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: Madame N... est plus que jamais la dame des penses: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs: en un mot, elle est mieux traite que jamais. Le retour du prince Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public dsigne comme son amant, n'a rien chang.] Mais Napolon, s'il se dcide se faire arme de la Pologne contre la Russie, se rsoudra par d'autres motifs. En ce moment mme, on procde d'aprs ses ordres, au dpartement de l'extrieur, un travail qui doit tablir, par la vrification et le rapprochement des dates, si l'ukase a prcd ou suivi l'instant o la nouvelle du snatus-consulte portant runion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le rsultat de cette enqute est concluant[91]; le snatus-consulte a t connu le 2 janvier: l'ukase, longuement et mystrieusement labor, a t sign le 31 dcembre; ce n'est donc pas une rponse un acte dont la Russie pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilit spontane et prconue. Quelque temps aprs, l'clat donn par les Russes leur protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manire de saisir l'Europe et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupons de l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage se sparer de lui et s'chapper de l'alliance: Voici, se dit-il en propres termes, une grande plante qui prend une fausse direction, je ne comprends plus rien sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les prcautions commandes par la prudence[92]. Alors, aprs trois nuits sans sommeil, trois nuits de rflexion profonde, durant lesquelles il met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et l'opportunit de l'effectuer, il dcide de dpenser cent millions d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93]. [Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre adresse par Champagny l'Empereur, AF, IV, 1699.] [Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rtablie) 1811, volume cit, 70.] [Note 93: Ce fait fut rvl par Napolon lui-mme au prince de Schwartzenberg, dans une conversation cite par HELFERT, _Maria Louise_, p. 199.] Ce n'est pas qu'il juge ncessaire de pousser htivement ses prparatifs et de parer des ventualits urgentes. D'aprs ses prvisions, rien ne presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'oprer posment, tranquillement, avec prcaution et surtout avec mystre. L'volution de la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a commenc, c'est--dire pas pas, par successives tapes; elle ne s'achvera gure avant le milieu ou la fin de l'anne, et il sera facile d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparat pas Napolon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement vitable. L'ide qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprcise, se formule nettement; les contours se dterminent, les artes principales s'accusent, les grandes lignes se dgagent, et tout un plan d'action surgit dans sa pense, subtil, profond, colossal, excutable distance d'une anne. S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et mme la commencer en territoire ennemi; c'est ce prix seulement qu'elle est susceptible de rsultats grandioses et mrite d'tre faite. Les dsastres infligs aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par exemple, ont humili l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limit vraiment sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou un Friedland en Russie, un coup port assez profondment pour permettre d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs facults offensives, le recul de leurs frontires, un dplacement vers l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napolon obtiendra-t-il ce succs dcisif, une fois entr en Russie? Quel sera sur place son plan d'oprations et de manoeuvres? Sa pense ne sonde pas encore cet avenir. Confiant dans ses inspirations stratgiques et tactiques, il se croit sr de vaincre en Russie pourvu qu'il russisse y entrer, y insrer d'emble quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses soient suffisamment munies, quipes, outilles, approvisionnes, pour qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de vastes espaces peu peupls et d'obscures immensits. Du premier coup, il va droit la grande difficult, celle de pousser par un glissement insensible la puissance franaise jusqu'aux abords de la Russie, de l'y prcipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources, de faire en sorte que nos armes dbouchent en Lithuanie aussi fraches et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence, d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une rgion o il faudra tout amener avec soi et dont l'accs s'ouvre huit cents lieues de nos frontires. S'il parvient rsoudre ce problme par un miracle d'organisation et de prvoyance, il considre qu'il aura tout gagn: ses yeux, ds qu'il s'agit de s'attaquer la Russie, le secret de la victoire rside intgralement dans l'art des prparations, et lui qui a improvis tant de guerres avec des lments crs d'urgence, croit n'avoir pas trop d'une anne, de dix-huit mois peut-tre, pour rassembler cette fois ses moyens, pour les lever un degr de perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire arriver pied d'oeuvre intacts et tout monts, pour prparer mthodiquement et mticuleusement l'invasion. Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu' complet achvement cette oeuvre de persvrance et de longueur? Pourquoi ne chercheraient-ils pas nous prvenir, se jeter avant nous sur la Pologne et l'Allemagne encore inoccupes? A cet gard, Napolon n'a pas de craintes immdiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant totalement ce qui se passe en face de la frontire varsovienne, il croit que les seules forces mobiles et vritablement actives dont dispose la Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occup par la Turquie comme lui-mme l'est par l'Espagne, ne songera consommer sa dfection qu'aprs s'tre dbarrass de cette entrave. Mais la paix avec les Turcs parat assez prochaine: au point o en sont les choses, il semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure ds que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes l'occasion d'un succs marqu, c'est--dire au printemps; dans le courant de l't, les troupes russes reflueront probablement vers les frontires occidentales de l'empire, occuperont les lignes de dfense, les camps retranchs qui s'y bauchent, et se placeront ainsi en imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est dsign le Tsar pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser dfinitivement compagnie. Si Napolon attend de son ct cette poque pour porter ses troupes en Allemagne et commencer les apprts d'une guerre vengeresse, il est craindre que les Russes, l'aspect de nos mouvements, ne rsistent pas la tentation de mettre profit leur avantage momentan, de franchir leurs frontires, de briser ou au moins de fausser le grand appareil militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable que pour l'poque prvue nos premiers mouvements soient excuts, que la France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les empcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napolon dcide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera transform sans bruit en une arme de quatre-vingt mille hommes, compose de ses meilleures troupes; que cette arme, place sous le plus sr et le plus solide des chefs, renforce des contingents allemands, aura allong ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder, afin de pouvoir, la premire alerte, arriver sur la Vistule avant les Russes. Il dcide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de munitions, sera devenu un premier centre de rsistance et une grande forteresse d'arrt. Par consquent, lorsque les Russes remonteront du sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne franaise, ils apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement redress: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui la Pologne varsovienne; plus loin l'arme de Davout poste sur les deux rives de l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la puissance franaise, alors qu'ils la croient tout entire dtourne vers l'Espagne et engouffre dans la Pninsule. Cette reprise par leur adversaire de l'avantage stratgique les emprisonnera l'intrieur de leurs frontires: Napolon les immobilisera sur la pointe de son pe, tendue au travers de l'Allemagne et insinue jusqu' la Vistule[94]. [Note 94: Ce plan est expos dans une lettre de l'Empereur Davout, 24 mars 1811, _Corresp._, 17516.] Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement dmasquer ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre va se troubler, hsiter, quivoquer; il ouvrira des ngociations: Napolon en fera autant de son ct: Il est probable, crit-il Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de part et d'autre[95]. Pendant ce temps, l'abri de nos troupes d'Allemagne dployes en rideau protecteur, nos forces de seconde et de troisime ligne se formeront; derrire les quatre-vingt mille hommes de Davout, l'Empereur en runira quatre fois autant; sur le Rhin, en Hollande, dans la France du Nord, Mayence, Wesel, Utrecht, Boulogne, derrire les Alpes, dans la haute Italie, des camps s'tabliront, d'normes rceptacles d'hommes et de munitions, dont le contenu se rpandra peu peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en temps voulu l'arme de Davout, se grouperont derrire elle et ses cts, referont la Grande Arme sur des proportions formidablement accrues, se prpareront elles-mmes attaquer, et la position de dfense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base d'offensive. En mme temps, non content de lever tous ses vassaux, Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols, Portugais, l'Empereur s'adressera aux tats qui conservent une indpendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Sude. Tandis qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de s'attacher les autres, Napolon se croit sr de les enrgimenter toutes quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses ngociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas obtenu de la Russie des garanties expresses de fidlit, il se trouvera disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise sur pied d'avance et militairement organise, discipline, embrigade, mobilise, concentre, forme en une seule et immense colonne d'assaut. [Note 95: _Corresp._, 17516.] II Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donns la fin de janvier et complts ensuite par une srie de dispositions. L'opration n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne s'agissait pas de jeter d'un coup au del du Rhin une force considrable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration continue d'hommes et de matriel dans les cadres dj existants que se recrera notre arme d'Allemagne. Le premier corps s'accrotra insensiblement, sans que sa forme extrieure et ses lments constitutifs soient d'abord modifis. Les units qui le composent, divisions, rgiments, bataillons, vont simultanment grossir, par lente addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues une surabondance d'effectifs, elles vont se ddoubler, se multiplier, essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres units, et peu peu, au lieu d'un simple corps, l'arme de quatre-vingt mille hommes apparatra, munie de tous ses organes. Le 21 janvier, l'Empereur annonce Davout un seul rgiment franais et quatre rgiments hollandais: cette infanterie sera rpartie entre les trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de Friant, Morand et Gudin, que l'on dchargera ensuite de leur trop-plein par la formation d'une quatrime, confie au gnral Dessaix[96]. En mme temps, comme la conscription de 1812 aura vers dans les dpts cent mille recrues, les bataillons actuels de dpt, dont l'instruction s'achve, pourront se mettre en route et rejoindre les rgiments d'Allemagne. Les rgiments un peu maigres prendront ainsi du corps, comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le courant de l't, par suite de cette plthore, l'arme se formera cinq divisions, de quatre rgiments chacune et de deux brigades. La cavalerie se sera antrieurement augmente par l'envoi aux escadrons de guerre de dtachements puiss dans tous les dpts de mme arme, sans cration de rgiments nouveaux: elle se sera complte en chevaux par des remontes opres sur place. [Note 96: _Corresp._, 17289.] Quant au matriel, Napolon s'occupe dj l'expdier, en prenant pour base de ses calculs ce que sera l'arme de l'Elbe dans six mois, non ce qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie rgimentaire et divisionnaire, les parcs de rserve, au total cent quatre-vingts bouches feu. Il organise le gnie et lui fournit quinze mille outils; s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une rserve de trois millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de Magdebourg. Avec une sollicitude particulire, il perfectionne le service du train, celui des quipages militaires, car il y voit, dans une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces lments divers vont se former par prlvements oprs sur toutes les ressources de l'intrieur, franchir le Rhin par groupes isols, par dtachements peine visibles, et s'introduire furtivement en Allemagne[97]. [Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384, 17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533. Cf. la rponse de Davout et autres pices conserves aux archives nationales, AF, IV, 1653.] Pour faciliter leur marche, Napolon fait reconnatre par des officiers d'tat-major et amnager les voies de communication. En Allemagne, les chemins sont gnralement mauvais: n'importe, on en crera d'autres. Entre Wesel et Hambourg, travers la Westphalie et le Hanovre, une large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui attestera aux gnrations futures le passage des Franais et la grandeur de leurs oeuvres. Les autorits de la Westphalie et du grand-duch de Berg procderont ce travail. Davout est charg de pourvoir au placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres, l'habillement, la solde, de rgler son budget, de fortifier Hambourg, de convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette en mesure de toutes faons, mais que ces prparatifs s'oprent dans le plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui accompagne invariablement les ordres donns et accuse chaque instant la pense dominante de l'Empereur. Il couvre d'une ombre encore plus paisse les mouvements destins recomposer la garnison de Dantzick et en dcupler l'effectif. D'abord, il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le rgiment franais qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera par un trs beau rgiment de la division Friant, en ayant soin de tenir le meilleur langage envers la Russie[98], en s'abstenant de la moindre confidence au gouvernement de Varsovie: Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le rptent et le publient de toutes les manires[99]. Un peu plus tard, l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un rgiment westphalien de deux mille quatre cents hommes, un rgiment de Berg; il demande pour la mme destination un rgiment la Bavire, un autre au Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des dtachements se dirigent vers le poste roccuper, mais ils s'y rendent sans prcipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux, l'Empereur fait affluer Dantzick des canons, des mortiers, des affts, des fusils, tous les engins de rsistance, et de plus un quipage de ponts, matriel d'attaque qu'il dispose l pour l'avenir et par provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reoit imprativement l'ordre de surveiller ses propos, de couper sa langue[101]: il devra ne faire aucun talage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et s'entasser dans la place. [Note 98: _Corresp._, 17415.] [Note 99: _Id._] [Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505, 17510, 17515, 17520.] [Note 101: _Id._, 17516.] Cependant, Napolon sent l'impossibilit de dissimuler compltement aux Russes cette agglomration de forces proximit de leur frontire; renonant nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de prparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allgations spcieuses et de contre-vrits: elle dira qu'une grande escadre anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein d'attaquer Dantzick; en consquence, l'Empereur se juge oblig de mettre la place en tat de dfense, d'y runir quelques milliers d'hommes, et se fait un devoir d'en prvenir la Russie, afin que celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirig contre l'ennemi commun[102]. [Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV, 1699.] La mme note avoue que des fusils ont t achets en France pour le compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plnitude de ses droits; mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de soixante mille qu'on a suppos. Dans la ralit, les amas d'armes que Napolon dispose l'usage des paysans polonais, destins au besoin se lever en masse, sont autrement considrables. Ses agents lui ont dcouvert Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est prte cder: le roi de Saxe reoit avis de les acheter et de les attirer Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme lui-mme sur le Rhin deux dpts d'armes, runit Wesel trente-quatre mille fusils, tirs de Hollande, Mayence cinquante-cinq mille, tirs de France; sans les porter encore au del du fleuve, il les fait mettre en magasin, en caisses, emballs et prts partir.--Ordonnez, crit-il au ministre de la guerre, que cette opration se fasse avec le plus de mystre possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent partir vingt-quatre heures aprs que je l'aurais ordonn[103], ce qui les ferait arriver destination au bout de quelques semaines. Napolon ne suppose jamais qu'avant l't il puisse avoir besoin d'armer la population varsovienne et mme de mettre sur pied, dans le duch, les troupes rgulires, non plus que de possder Dantzick les quinze mille hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion. [Note 103: _Corresp._, 17371.] Son activit diplomatique retardait encore sur ses mouvements militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires dsigns, Prusse, Autriche, Turquie et Sude, n'avaient pas, comme nos armes, de grands espaces parcourir pour entrer en ligne: elles taient toutes portes, limitrophes de l'ennemi atteindre: il tait inutile et mme dangereux d'engager avec elles des ngociations dont l'cho pourrait retentir Ptersbourg et prcipiter la rupture. D'ailleurs, Napolon tait persuad que ces alliances se feraient presque d'elles-mmes et par la force des choses; que la Prusse et l'Autriche, domines par son prestige, viendraient docilement son appel; qu'une sorte de fascination les lui amnerait; que la tradition lui ramnerait la Turquie et la Sude. Aujourd'hui, il essayait simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre puissances, de composer chacune une attitude conforme ses desseins. A la Prusse, il ne demandait que l'immobilit. La Prusse tait sur le chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on pourrait croire Ptersbourg qu'elle se levait notre instigation et que Napolon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc qu'elle s'effat de la scne le plus longtemps possible et se ft oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux instruite cet gard que Napolon lui-mme, vivait dans l'pouvante: elle craignait de devenir la premire victime de la guerre, quelque parti qu'elle prt, et de prir broye dans le choc qui se prparait. Pour dfendre sa misrable existence, elle armait frauduleusement et en cachette, rappelait en partie les rserves. Au service de qui emploierait-elle ces forces? Irait-elle o l'appelaient ses voeux et ses haines? S'lancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cdant d'inluctables ncessits, se laisserait-elle driver vers la France? C'tait ce qu'elle ignorait elle-mme. Le chancelier Hardenberg passait par des alternatives diverses: ngociant simultanment avec Napolon et Alexandre, il tait tour tour sincre et faux dans ses protestations l'un et l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'tait pas la mme puissance; il y avait des volutions dans sa duplicit[104]. En tout cas, il jugeait indispensable de renouveler frquemment Paris d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mriter l'indulgence de l'Empereur et l'amener fermer les yeux sur des armements illicites. Mais l'Empereur ddaignait encore de prter l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, ds qu'il remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque leve excdant le chiffre rglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton courrouc, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant lui faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord futur et ventuel. [Note 104: DUNCKER, ouvrage cit, 343-365. MARTENS, _Traits de la Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des affaires trangres, janvier avril 1811.] Il vitait galement de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais croyait ncessaire d'imprimer cet tat un mouvement propre inquiter les Russes sur le Danube, leur donner plus d'occupation en Orient et les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principauts et y mettrait volontiers obstacle, pourvu qu'elle ft quelque peu soutenue et encourage, il provoquait avec elle ce sujet un change de vues: il tmoignait le regret d'avoir souscrit nagure un tel accroissement de l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions diffrentes, demandait Metternich et l'empereur Franois ce qu'ils comptaient faire, jusqu'o ils oseraient aller pour empcher un rsultat funeste leurs intrts, et ne leur mnageait pas les expressions de sa bienveillance. Son jeu tait clair: il voulait que l'Autriche se mt en avant et prt une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui interdisaient lui-mme: il voulait qu'elle protestt contre la conqute des Principauts et appuyt au besoin ses notes diplomatiques par quelques dmonstrations militaires. Ces dmarches auraient pour rsultat de ranimer le courage des Ottomans par l'esprance d'un secours, de les inciter mieux dfendre leurs provinces, refuser la paix, prolonger une guerre destine, d'aprs les calculs de Napolon, retenir les Russes loin de lui et retarder leur rapparition en masse sur les frontires de la Pologne[105]. [Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au sujet de la Serbie, o les Russes venaient d'occuper Belgrade. _Corresp._, 17518.] Avec la Turquie elle-mme, il vitait de passer des accords destructifs de ceux qui le liaient toujours la Russie, de garantir au Sultan l'intgrit de son empire et la rcupration des Principauts. Ses efforts tendaient simplement faire succder entre les deux tats, une froideur marque, une reprise de confiance. Il crivait au ministre des relations extrieures: Mandez M. de Latour-Maubourg--c'tait notre charg d'affaires Constantinople--de se rapprocher le plus possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le nouveau Sultan m'crive et m'envoie un ministre: de mon ct, je lui rpondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106]. Ainsi, les voies s'ouvriront un rapprochement. Sans rappeler encore lui la Turquie, Napolon s'occupe la placer sur le chemin du retour; ce qu'il cherche obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent sa disposition, sans lui demander ds prsent d'engagements formels, et attendent son bon plaisir. [Note 106: _Corresp._, 17365.] Il et voulu agir de mme avec la puissance qui correspondait la Turquie dans la partie oppose de l'Europe, avec cette Sude qui devait son importance sa position topographique plus qu' ses forces. Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre l'Angleterre, une soumission absolue, sans prjuger ce qu'il aurait peut-tre lui demander contre les Russes et faire pour elle. Mais les intrts contradictoires entre lesquels se dbattait la Sude, ses passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obissance purement gratuite, une attente rsigne. Chaque jour, son indiscipline cause Napolon de nouvelles impatiences: il lui faut en mme temps se dfendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes sollicitations. Le caractre de l'homme qu'il a laiss se placer Stockholm sur les marches du trne complique singulirement le problme des relations. Dsireux de ne pas se brouiller compltement avec la Sude et de ne point s'allier prmaturment elle, il aura fort faire pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez accidents durant cette priode, donnent plus particulirement la mesure de ses intentions actuelles l'gard de la Russie. III Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas rsist mal parler de son ancien chef, ds qu'il s'tait trouv en prsence de l'missaire charg par la Russie de provoquer ses confidences: la profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en dcembre 1811, avait t l'explosion de ses vritables sentiments. En prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire la Russie, il avait obi aussi une pense politique, un instinct sagace, qui lui montrait la scurit future de la Sude lie une rconciliation avec sa grande voisine de l'Est et qui la dtournait de toute tentative contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvge. Toutefois, m par le dsir de plaire au Tsar et de prvenir chez lui tout retour d'hostilit, entran d'ailleurs par le torrent de son imagination, il avait laiss son expression dpasser sa pense: il avait prsent comme une volont ferme ce qui n'tait en lui qu'une tendance. Au fond, son systme n'tait pas fait: son esprit mobile et fantasque demeurait sujet de brusques oscillations. S'il avait touch du premier coup au point o l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y tait pas fix encore: il allait s'en loigner bientt et n'y reviendrait que par un long circuit. [Note 107: Voy. le tome II, 514-519.] Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers panchements avec la Russie, fatigu de nos exigences en matire de blocus, outr du ton autoritaire et tranchant sur lequel notre reprsentant Stockholm, l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces rquisitions, il l'avait pris d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organist de toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurt une misrable jonglerie[108], c'tait, disait-il, quoi nul ne pouvait remdier. A la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement royal de prter la France quelques marins ou bien un rgiment qui servirait dans notre arme, conformment une tradition datant de l'ancien rgime, il refusait d'appuyer ces propositions: Quel avantage, disait-il au baron Alquier, trouverais-je envoyer un rgiment se mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des officiers la premire cole de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que l'homme qui a form par ses leons et son exemple une multitude d'officiers particuliers et gnraux en France peut suffire l'instruction et au perfectionnement de ses armes[109]. [Note 108: Expression d'Alquier, lettre Champagny du 19 novembre 1810.] [Note 109: Alquier Champagny, 6 janvier 1811.] A ces rodomontades, la rponse de l'Empereur ne s'tait pas fait attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu, c'est--dire effrontment hbleur, rtif et peu maniable, il s'tait dtourn de lui, se refusait toute correspondance directe, rappelait les aides de camp franais du prince et le mettait en quarantaine[110]. En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu' un fil, lorsqu'on vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il tait coutumier, se rejeter imptueusement vers la France. [Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Sude, aux archives des affaires trangres, dcembre 1810 et janvier 1811.] Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intrt d'argent. Dans son tablissement nouveau, il avait d faire abandon des dotations constitues au marchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo. D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre comptant, lors de son dpart, s'tait promptement fondu, et les tats de Sude, vu la pnurie du royaume, n'avaient allou l'hritier prsomptif de la couronne, sa femme et son fils, que de maigres pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait regretter d'avoir trop peu mnag le monarque la main large dont la munificence pourrait utilement l'assister, et il est remarquer que ses premires offres de soumission concidrent avec une lettre dans laquelle il se recommandait la gnrosit impriale et sollicitait une indemnit pour ses dotations perdues. Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son mari, s'exerait au profit de la France. A mesure qu'elle s'tait avance dans le Nord, Dsire Clary s'tait senti envahir par un insupportable ennui. Sans cesse sa pense se reportait vers ce Paris brillant et aim, vers ce milieu de prdilection o elle voulait se garder la facult de revenir et de se retremper, et ses efforts tendaient empcher une rupture qui l'et confine dans son royal exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-mme, malgr toutes les peines qu'il se donnait pour plaire aux Sudois, avait le sentiment d'avoir incompltement rpondu leur attente: s'ils l'avaient lu, c'tait avec l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait minent, un avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la Finlande ou se saisir d'un quivalent. Or, comme prsent d'arrive, Bernadotte ne leur avait apport jusqu' ce jour que la dclaration de guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'puiser le crdit que lui avait ouvert la confiance publique, il prouvait le besoin de ne plus retarder la satisfaction des Sudois, de leur payer sa bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Franais pouvait lui en fournir les moyens. [Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Sude, avec son gouvernement. Cette correspondance, dcachete probablement par la poste franaise des villes hansatiques, figure moiti dchiffre aux archives des affaires trangres.] Ce n'tait pas que l'objet de ses convoitises se ft dplac. Si incohrents et dsordonns que parussent ces mouvements, ils tendaient invariablement au mme but: sa politique tourbillonnait autour d'une ide fixe. S'interdisant par principe de songer la Finlande, il pensait de plus en plus la Norvge. Il en avait dj touch mot Ptersbourg, mais il savait que la Russie, supposer qu'elle favorist jamais la spoliation du Danemark, ne s'excuterait que plus tard et chance assez longue, l'approche ou la suite d'un grand bouleversement. Au contraire, Napolon disposait du prsent: il n'avait qu'un geste faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise, s'inclint devant sa volont et cdt aux Sudois la Norvge au prix de quelque ddommagement en Allemagne. Justement, la Norvge s'agitait et paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne tarda pas davantage s'ouvrir au reprsentant de l'Empereur. Le 6 fvrier, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit brusquement sous les yeux une carte: Voyez, dit-il, ce qui nous manque.--Je vois, rpondit Alquier, la Sude arrondie de toutes parts, except du ct de la Norvge: est-ce donc de la Norvge que Votre Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvge, qui veut se donner nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment. Nous pourrions, je vous en prviens, l'obtenir d'une autre puissance que de la France.--Peut-tre de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de l'Angleterre; mais quant moi, je proteste que je ne veux la tenir que de l'Empereur. Que Sa Majest nous la donne, que la nation puisse croire que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens fort, je fais dans le systme du gouvernement le changement qu'il faut ncessairement oprer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux ordres de l'Empereur[112]. Puis, ce furent des serments: Bernadotte jura sur son honneur de fermer le royaume au commerce des Anglais; au besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au printemps, soixante mille en juillet, condition de les commander en personne. [Note 112: Alquier Champagny, 7 fvrier 1811. Cette dpche a t publie en partie par le regrett M. Geffroy dans ses tudes sur _Les intrts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1835.] Ces propositions formelles ne l'empchaient nullement, la mme poque, quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de sympathie et de bon vouloir. En rponse une lettre dans laquelle Alexandre rclamait son amiti, il lui crivait: Oui, Sire, je deviendrai l'ami de Votre Majest, puisqu'elle veut bien me dire que c'est d'me qu'elle veut l'tre[113]. Soyons unis, faisons pacte d'ternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, l'heure mme o il offrait Napolon de reconnatre pour ennemis tous les adversaires prsents et futurs de la France. [Note 113: Voy. l'_tude sur la Sude et la Norvge_, publie d'aprs des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.] Qui trompait-il alors? Qui se rservait-il de trahir en fin de compte? Son ancien matre ou son rcent ami? En faisant droit sa demande et en acceptant sa parole, Napolon et-il obtenu de sa part, en cas de guerre avec la Russie, une obissance absolue? C'est au moins trs douteux: Bernadotte avait le gnie de l'indiscipline; il l'avait prouv dans tout le cours de sa carrire, o Napolon l'avait trouv chaque occasion cooprateur tide et lieutenant infidle. S'il tenait tant la Norvge, c'tait prcisment parce que cette facile conqute, en consolant l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de rouvrir ainsi et de perptuer le conflit avec la Russie, de s'engager fond contre elle. Tout ce que l'on peut prsumer, c'est que Napolon, en lui livrant la Norvge, et conjur en partie l'effet de ses mauvais sentiments, gagn sa neutralit et peut-tre une apparence de concours. Dans ses apprciations sur la politique actuelle du prince, Alquier allait plus loin: cet agent zl, mais ardent et passionn, ne sut presque jamais dmler les vritables intentions de Bernadotte travers la dconcertante varit de ses attitudes et de ses poses; aprs l'avoir signal comme capable de toutes les flonies, il le croyait aujourd'hui dispos nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion unique pour reprendre possession de la Sude. Napolon en jugea autrement. D'abord, cette faon de rclamer brle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut nullement de son got; il voulait que Bernadotte attendt notre heure, au lieu de nous imposer la sienne. Quant la condition mme de l'arrangement, l'ide de spolier le Danemark, dans les termes absolus o elle tait exprime, rvolta ses sentiments de justice, de reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des faibles, quand il trouvait en eux honntet et droiture. D'ailleurs, et jusqu' plus ample inform, il se refusait voir dans la requte du prince l'expression d'une pense raisonne et mrie, laquelle la majorit des Sudois se rallierait peu peu et qui deviendrait un systme national. Demeurant dans ses rapports avec la Sude sous l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet tat ne pouvait avoir qu'une politique, la politique d'hostilit et de revanche contre la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-mme rompre avec Alexandre, il n'aurait qu' montrer aux Sudois la Finlande et la leur dsigner du bout de son pe, pour les voir s'lancer sur cette proie et se jeter dans la mle, quels que pussent tre les sentiments personnels de Bernadotte. Par consquent, il jugeait parfaitement inutile de s'arrter quant prsent aux ides plus ou moins folles qui pouvaient clore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal quilibr, de prendre au srieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce n'tait pas l un lment faire entrer dans nos calculs. Monsieur le duc de Cadore, crivit Napolon Champagny, j'ai lu avec attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de dcousu dans la tte du prince de Sude que je n'attache aucune espce d'importance la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je dsire donc qu'il n'en soit parl ni au ministre de Danemark ni au ministre de Sude, et je veux l'ignorer jusqu' nouvel ordre[114]. [Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny Alquier en date du 26 fvrier 1811.] Il prvint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la Norvge l'abri d'une surprise. En mme temps, il traait pour Alquier toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de rponse immdiate l'ouverture du prince et serait cens n'avoir reu ce sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser dans la conversation trs doucement, sans que cela et l'air de venir de Paris[115], que l'ide de s'approprier la Norvge tait purement chimrique et tout fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y avait l un contresens politique, que l'intrt de la Sude tait ailleurs: C'est par ces considrations gnrales que le baron Alquier doit rpondre, disait l'Empereur, et aussi par des considrations tires de mon caractre et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre qu'un de mes allis perde quelque chose mon alliance[116]. A l'avenir, le mieux serait que notre ministre se drobt de trop frquents contacts avec l'Altesse sudoise, qu'il ne s'expost plus d'embarrassantes confidences et des discussions fcheuses. On ne peut acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne ferait qu'irriter ses dsirs. Au contraire, cet esprit drgl, si on l'abandonne lui-mme, finira peut-tre, aprs s'tre agit dans le vide, par se poser et s'assagir. [Note 115: _Corresp._, 17386.] [Note 116: _Id._] Vers le mme temps, Napolon permit l'un des aides de camp franais de Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappel comme les autres, de retourner en Sude, et il le reut avant son dpart. Dans cette audience, il s'exprima en homme qui savait quoi s'en tenir sur les vritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de tristesse et de regret plus que de colre, conserva le ton d'une remontrance paternelle: Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit qui veut l'entendre: Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte, et mille autres extravagances que je ne veux pas rpter? Il ne sait pas que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prts tirer parti de ses inconsquences. Assurment, il m'a assez fait enrager pendant qu'il tait ici: vous en savez quelque chose, puisque vous tes son confident. Mais enfin tout cela est pass: j'avais cru que dans la nouvelle sphre o il se trouve plac, sa tte se serait calme et qu'il se serait conduit plus prudemment. Genty de Saint-Alphonse, qui la leon avait t faite, ne manqua pas de dfendre chaleureusement son prince; il s'tendit sur les services que la Sude tait prte nous rendre en toute occurrence, et notamment contre la Russie. Mais ce zle de frache date parut suspect l'Empereur, tout le moins intempestif: Vous me parlez toujours des Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes: si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est qu' l'Angleterre qu'il faut faire la guerre. Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'arme sudoise, s'enquit de son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: l'extrieur comme au dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre l'heure propice et se rserver: Il faut qu'il aille droit son chemin, et qu' la premire occasion il donne de la gloire militaire son pays. Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour cela; il sait commander une arme, il pourra faire de belles choses[117]. C'tait lui prsenter mots couverts, comme le meilleur moyen de fixer sa popularit et de consolider sa position, une brillante entreprise au del de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: Bernadotte qui dsirait s'approprier frauduleusement la Norvge, il montrait la Finlande reconqurir de haute lutte, mais ne lui faisait entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective. [Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une lettre adresse le 19 fvrier 1811 par Genty de Saint-Alphonse Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention suivante: Cette lettre est crite au prince royal de Sude par son aide de camp, M. Genty. La personne qui en tait charge ne devant partir que samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y part en rien. AF, IV, 1799.] Ces fins de non-recevoir durent Bernadotte, sans le dcourager. Il crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un vnement intrieur venait de mettre effectivement sa charge les destines de la Sude. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institu rgent. Investi dsormais des prrogatives souveraines, sentant crotre sa responsabilit en mme temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait plus anxieusement l'ide de procurer aux Sudois quelque bnfice immdiat qui ft taire toute opposition; pour obtenir de quoi les contenter, il s'adressait l'Empereur, suprme dispensateur des biens de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manires, se retournait vers lui sans cesse, la main obstinment tendue. Pour faire admettre ses prtentions, il n'tait sorte de moyens auxquels il n'et recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les rduisit. Aprs avoir demand la Norvge entire, il n'en rclama plus que la partie septentrionale, l'vch de Trondjem avec ses dpendances. Puis, c'taient des prvenances, des cajoleries, des attentions sans nombre. Il offrit des marins, un rgiment tout quip: il promit de faire squestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce interlope des rigueurs exemplaires: pendant prs de trois mois, il ne s'arrta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer elle: il faisait dire M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rtrocession partielle de la Finlande, ce qui tait faux[119]: en se montrant assailli de propositions qu'il n'avait pas reues, il esprait piquer la France d'mulation et provoquer une surenchre. [Note 118: Alquier Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.] [Note 119: La correspondance du ministre sudois en Russie, conserve aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance, ne mentionne aucune proposition de ce genre.] Mais ce mange laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les stimulants employs par le prince n'avaient pas plus le don de l'mouvoir que ses verbeuses protestations. Il rpugnait toujours lui octroyer la Norvge; surtout, tant qu'il aurait intrt mnager la Russie et temporiser avec elle, il tait rsolu ne point traiter avec Bernadotte. Se dfiant d'un homme aussi peu matre de sa pense et de sa langue, il l'et considr aujourd'hui comme le plus compromettant des allis: entre eux, il y avait dissentiment sur l'poque plus encore que sur l'objet de l'entente conclure. Dans ses instructions son reprsentant en Sude, Napolon dfend toujours de rien accorder dans le prsent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande d'entretenir les esprances des Sudois en les tournant du bon ct, c'est--dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter cette oeuvre trop de discrtion et de mesure. L'essentiel est actuellement de ne fournir la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre dmente tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son collgue russe. Sans prcher aux Sudois l'oubli et le pardon des injures, qu'il les dtourne de toute revendication prcipite, de toute initiative hors de saison: Calmer au lieu d'exciter, dsarmer au lieu d'armer[120], voil quelle doit tre sa tche. [Note 120: _Corresp._, 17386.] IV S'abstenant encore de tout engagement latral, Napolon pouvait se retourner vers la Russie et se montrer elle, avec une apparence de vrit, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de toute alliance, l'exception de celle qu'il avait contracte aux jours heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime continuellement le dsir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre sa force et sa splendeur premires. Ceci pos, il ne craint pas de s'attaquer hardiment aux diffrends soulevs et en fait l'objet d'une ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et demandant la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un quivalent acceptable, d'en dsigner un autre, il s'arme en mme temps de ses propres griefs et en signale prement la gravit. Ce qui caractrise son langage, c'est un mlange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux d'une brutale franchise clatant au milieu des artifices d'une politique d'assoupissement. Cachant ses apprts militaires, cherchant par tous les moyens accrditer l'opinion qu'il ne se prpare pas encore la guerre, il dclare pourtant et trs haut qu'il la fera, qu'il la fera sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et il ne dissimule pas que tous les symptmes relevs depuis quelques mois sont de nature lui faire craindre cette infraction aux lois de l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espre intimider la Russie, ralentir ou mme suspendre sa marche vers l'Angleterre et peut-tre la ramener dans le droit chemin. [Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 fvrier pour le duc de Vicence. _Corresp._, 17366.] C'est surtout l'ukase qui lui fournit matire dclamations passionnes. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-tre de ses sujets, pour leur honneur surtout et leur dignit. On peut mme croire qu'il exagre dessein un mcontentement trs rel, qu'il outre l'expression de sa colre: c'est un moyen d'chapper aux reproches que la Russie est en droit de lui adresser propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter dans l'ombre l'affaire o il s'est mis et se sent dans son tort, il tire avec violence au premier plan celle o il a incontestablement raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il attaque pour n'avoir pas se dfendre; pour touffer les plaintes de la Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer au duc de Vicence, l'adresse du cabinet de Ptersbourg, un fulminant rquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-mme les lments: il y a multipli les interjections sonores, les exclamations emphatiques, les phrases effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade diplomatique, les leons de Talma. [Note 122: Cette ide se montre trs nettement dans un projet d'instruction rdig le 12 fvrier 1811 pour le duc de Vicence. Archives nationales, AF, IV, 1699.] Plaignez-vous, Monsieur,--crit par ordre Champagny Caulaincourt,--de la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31 dcembre. Peut-on en effet concevoir un tat de paix et surtout un tat d'alliance pendant lequel une des deux nations allies brle tous les produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodaf_ peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde la voix de l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures l'empereur de Russie sont des hommes perfides qui abusent de son caractre. Ils savent bien que brler les toffes de Lyon, c'est aliner les deux nations l'une de l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu' un souffle. ... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires. Est-ce l un tat de paix et d'alliance? tait-ce ainsi que pensait l'empereur de Russie Tilsit? Sont-ce l les sentiments qui l'ont conduit Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et russir en France. Il n'a t port aux mesures qu'il a prises que parce qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout il a t considr comme une mesure hostile. Qu'on ne le dfende pas en disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plat. Si on insultait les Russes Paris, si on bernait cette nation sur nos thtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement dtruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit lgitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une intime alliance, qu'on se porte de pareils excs! L'Empereur me disait qu'il aimerait mieux qu'on lui donnt un soufflet sur la joue, que de voir brler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets. Non, la haine seule a conseill de tels procds. La nation franaise est fibreuse et ardente; elle est dlicate sur l'honneur; elle se croira dshonore lorsqu'on brlera ce qui vient d'elle[123]. [Note 123: Archives des affaires trangres, Russie, 152.] L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrit, ne fera pourtant pas la guerre raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux Russes la loi du talion et de brler leurs marchandises, sans toucher aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans l'esprit de ses peuples justement exasprs? Pourra-t-il rsister au soulvement et aux temptes de l'opinion? Les grandes puissances et surtout les grandes nations sont plus promptement entranes par des motifs d'honneur que par des motifs d'intrt. Aussi l'Empereur est-il surtout alarm de cette animosit rciproque qui doit natre du simple spectacle des marchandises franaises qu'on brlera en Russie et des marchandises russes qu'on brlera en France. Quoi de plus propre exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir de ceux qui les gouvernent d'arrter les effets d'une aveugle indignation? Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se verra-t-il dans la ncessit de rompre avec un tat qu'il croyait s'tre indissolublement attach, qu'il s'tait plu fortifier de ses mains? Le prix de cet minent service serait-il donc pour l'Empereur d'tre forc de faire la guerre la Russie pour sauver son honneur et pour viter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire o il s'est lev, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry n'aurait pas support! Malgr cette indignation grandiloquente, Napolon connaissait trop son intrt et ses facults actuelles pour demander l'abrogation de l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais, sur une injonction venue de l'tranger, rapporter une mesure de lgislation intrieure, que cette exigence acclrerait inopportunment la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions de l'ukase demeurent inobserves en ce qu'elles ont de plus rvoltant, c'est que l'ordre donn de brler nos marchandises reste l'tat de lettre morte: Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance secrte que ce brlement ne sera pas excut sur les marchandises franaises. L'Empereur a besoin d'tre tranquillis sur ce point, pour asseoir sur une base fixe sa politique fortement branle par un acte aussi peu amical. La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complte? Elle le peut sans recourir une rtractation humiliante. Le pacte de Tilsit avait rtabli les rapports conomiques sur le pied o ils existaient avant la guerre, en attendant la confection d'un trait de commerce qui les fixerait dfinitivement. C'est cette clause que l'ukase a contrevenu en prohibant les importations franaises, mais il dpend d'Alexandre de rentrer dans la lgalit en se prtant ngocier enfin et conclure le trait de commerce expressment prvu. Ce trait entranera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans que le gouvernement russe ait revenir par mesure individuelle et spciale sur les dispositions de l'ukase. L'Empereur se montrera facile sur le trait de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront tre introduits en Russie: 1 s'ils sont de fabrique franaise; 2 la condition d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres productions de la Russie. Quelques-unes de nos industries retrouveront ainsi un dbouch dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des importations restant rigoureusement proportionn celui des exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au dtriment de la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une injurieuse exclusion. C'est entamer la ngociation commerciale que doivent tendre pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste la fois prs du ministre et du souverain, en termes diffrents: avec le premier, il ne saurait faire usage avec trop de vhmence des arguments et des termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conserv quelque empire sur l'esprit de ce monarque: En conversant avec l'empereur Alexandre, parlez aussi son coeur, intressez son honneur et sa sensibilit. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une position pnible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi, celui qui il a dit Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme l'anniversaire de Pultava: Vous avez sauv l'empire russe. La corde sentimentale est toujours celle que Napolon cherche faire vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 fvrier charge Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conue avec un art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres tranquilliser, Napolon articule nettement ses griefs et ne fait nul mystre des consquences qu'entranerait un rapprochement avec les Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un mlange si heureux de douceur et de fermet, qu'il faudrait tre bien port au doute et la mfiance pour chercher des intentions suspectes au del de ces paroles. La lettre dbute sur un ton d'affectueuse tristesse: Je charge le comte de Tchernitchef de parler Votre Majest de mes sentiments pour elle. Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que Votre Majest n'a plus d'amiti pour moi. Elle me fait faire des protestations et toute espce de difficults pour l'Oldenbourg, lorsque je ne me refuse pas donner une indemnit quivalente et que la situation de ce pays, qui a toujours t le centre de la contrebande avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intrt de mon empire et pour le succs de la lutte o je suis engag, de la runion de l'Oldenbourg mes tats. Le dernier ukase de Votre Majest, dans le fond, mais surtout dans la forme, est spcialement dirig contre la France... Toute l'Europe l'a envisag ainsi, et dj notre alliance n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: ft-elle aussi entire dans le coeur de Votre Majest qu'elle l'est dans le mien, cette opinion gnrale n'en serait pas moins un grand mal. Que Votre Majest me permette de le lui dire avec franchise: elle a oubli le bien qu'elle a retir de l'alliance; et cependant qu'elle voie ce qui s'est pass depuis Tilsit... Ici, Napolon rappelle avec force comment il a sacrifi la Russie nos plus anciens allis, comment il lui a livr la plus belle province de la Sude, livr la Valachie et la Moldavie, acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe.--Des hommes insinuants et suscits par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent les oreilles de Votre Majest de propos calomnieux. Je veux, disent-ils, rtablir la Pologne. J'tais matre de le faire Tilsit: douze jours aprs la bataille de Friedland, je pouvais tre Vilna. Si j'eusse voulu rtablir la Pologne, j'eusse dsintress l'Autriche Vienne; elle demandait conserver ses anciennes provinces et ses communications avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment o toutes les troupes russes taient engages contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore, sans attendre que Votre Majest termint avec la Porte un arrangement qui sera conclu probablement dans le cours de cet t. Puisque je ne l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le rtablissement de la Pologne n'tait pas dans mes intentions. Mais si je ne veux rien changer l'tat de la Pologne, j'ai le droit aussi d'exiger que personne ne se mle de ce que je fais en de de l'Elbe. Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont russi. Les fortifications que Votre Majest fait lever sur vingt points de la Dwina, les protestations dont le prince Kourakine a parl pour l'Oldenbourg et l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le mme pour elle, mais je suis frapp de l'vidence de ces faits et de la pense que Votre Majest est toute dispose, aussitt que les circonstances le voudront, s'arranger avec l'Angleterre, ce qui est la mme chose que d'allumer la guerre entre les deux empires. Votre Majest abandonnant une fois l'alliance et brlant les conventions de Tilsit, il serait vident que la guerre s'ensuivrait quelques mois plus tt ou quelques mois plus tard. Le rsultat doit tre, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien fcheux. Si Votre Majest n'a pas l'intention de se remettre avec l'Angleterre, elle sentira la ncessit pour elle et pour moi de dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majest de lire cette lettre dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre faire disparatre de part et d'autre toute espce de mfiance et rtablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimit d'une alliance qui depuis prs de quatre ans est si heureuse[124]. [Note 124: _Corresp._, 17395.] Ainsi, retour au pass par un accord sur les points en litige, telle tait l'oeuvre laquelle Napolon invitait Alexandre. Cependant, supposer qu'on lui et concd un trait de commerce et que l'on et termin l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnit, se ft-il dclar et estim pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en rserve une prtention secrte et persistante? N'avait-il pas, comme Alexandre, son grief cach, plus grave que tous les autres? On le retrouve en lui, pour peu que l'on pntre dans les replis de sa pense et les profondeurs de sa politique. Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intrieur, c'tait moins de fermer leurs frontires nos articles que d'ouvrir leurs ports aux marchandises britanniques, ces produits coloniaux que leur apportaient de prtendus neutres et dont l'Angleterre devait se dfaire tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux dsastre. Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolrance, Alexandre ludait plutt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance. Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint proscrire leurs btiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir les neutres. Napolon, il est vrai, avait raison et cent fois raison d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne dlivrait ses permis de circulation qu'aux btiments rsigns naviguer pour son compte, exporter les denres lui appartenant, devenir ses agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thse s'appuyait sur l'exacte apprciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte formel. Comme l'Empereur n'avait point russi l'anne prcdente la faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce qu'il ne se sentait pas en tat d'imposer[125]. Il ne dcouvrirait sa prtention suprme qu'aprs avoir regagn assez de terrain en Allemagne, aprs avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour que cette cour pt envisager toutes les consquences d'un refus et ne point le risquer la lgre. Actuellement, en prolongeant la discussion sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps d'excuter ses armements: il prparait aussi les voies, par une ngociation prliminaire, un arrangement plus complet, pour le cas o les rflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient possible. [Note 125: Voy. notamment ce sujet la lettre confidentielle du ministre des relations extrieures notre ambassadeur en Russie, date du 19 novembre 1811.] On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses rapports avec la Russie. Il ngocie avec quelque sincrit, mais il ngocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop dtach de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entirement, rsolument, et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgr tout partager et lui disputer l'Europe: il la sait doue d'un pouvoir occulte et comme magntique, cette grande et odieuse Angleterre; il sent l l'irrsistible aimant qui ramne soi et attire toutes les puissances l'une aprs l'autre, aussitt que lui-mme cesse de les tenir sous sa dpendance matrielle ou morale. La Russie ne lui appartient plus; il en conclut qu'elle est bien prs de passer l'ennemi, de s'unir nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2 avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette ide dduite des circonstances et suprieurement dveloppe. Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg avait formul hardiment quelques objections et signal le pril d'un nouveau conflit. Napolon le tient en assez haute estime pour condescendre s'expliquer avec lui, lui ouvrir en partie sa pense. Il rappelle que l'Empereur seul, en Russie, tenait l'alliance contre l'Angleterre. Or, il rsulte d'indices significatifs que ce souverain ne rsiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, la pression de l'air ambiant, et peut-tre a-t-il trop cd dj pour qu'il puisse se reprendre, supposer que ses yeux se dessillent un jour et peroivent le danger: Entre grandes nations, ce sont les faits qui parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entrane. Le roi de Prusse laissait aller la guerre, quand la guerre tait loin: il aurait voulu la retarder quand il n'en tait plus le matre, et il pleurait avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a t de mme de l'empereur d'Autriche; il a laiss s'armer la landwehr, et la landwehr n'a pas t plus tt arme qu'elle l'a entran la guerre. Je ne suis pas loign de penser qu'il en arrivera de mme l'empereur Alexandre. Ce prince est dj loin de l'esprit de Tilsit: toutes les ides de guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction de l'esprit public est conforme ses intentions: s'il ne la veut pas et qu'il n'arrte pas promptement cette impulsion, il y sera entran l'anne prochaine malgr lui; et ainsi la guerre aura lieu malgr moi, malgr lui, malgr les intrts de la France et ceux de la Russie. J'ai dj vu cela si souvent que c'est mon exprience du pass qui me dvoile cet avenir. Tout cela est une scne d'opra, et ce sont les Anglais qui tiennent les machines. Si quelque chose peut remdier cette situation, c'est la franchise que j'ai mise m'en expliquer avec la Russie.... Si je ne veux pas la guerre et surtout si je suis trs loin de vouloir tre le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la Russie reste fidle l'alliance, et je dois tre en mesure de ne pas permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura lieu cet t, elle vienne me dire: Je quitte le systme de l'alliance, et je fais ma paix avec l'Angleterre. Ce serait, de la part de l'Empereur, la mme chose que me dclarer la guerre, car, si je ne dclare pas moi-mme la rupture, les Anglais, qui auront trouv le moyen de changer l'alliance en neutralit, trouveraient bien celui de changer la neutralit en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espre encore que oui; mais il est ncessaire de s'armer[126]... [Note 126: _Corresp._, 17553.] Au fond et quoi qu'il en dise, dsire-t-il que cette crise puisse tre vite? Il est loin d'en mconnatre la gravit et les dangers: il ne ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragdies: il juge qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et prouve parfois comme une crainte de compromettre ce trsor de gloire. Mais il se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra pour les fins suprmes de sa politique une campagne victorieuse qui rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y laissera par consquent matre de tout, sans contestation et pour toujours. Alors, dsesprant de retrouver des allis sur le continent et d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilit de prolonger la lutte et s'inclinera dompte. La source des guerres se sera tarie; la paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son omnipotence et sa gloire. A l'appui de ces motifs de circonstance, Napolon se dcouvre aussi et se cre des raisons permanentes, invoque des ncessits d'avenir. Comme toujours, son imagination construit une thorie l'appui des exigences momentanes de son systme; il l'difie belle et somptueuse, faite de donnes relles et d'intuitions prophtiques, et il en subit lui-mme les sductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux agglomrations normes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe, l'Angleterre se ddommager sur le monde, conqurir et gouverner les mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les plus lointains continents. En mme temps, la Russie se renforce chaque anne des cinq cent mille mes dont le nombre de ses habitants s'augmente, et peu peu monte sur l'horizon cet Ocan de populations rudes et pauvres, cette inpuisable rserve d'hommes, qui peut un jour se dverser sur l'Europe et la submerger. Si fire qu'elle soit de sa civilisation raffine et de son antique primaut, l'Europe se sentira petite un jour, humble et menace, entre les deux colosses qui grandissent ses cts. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne doit-elle point profiter de l'instant o le destin des combats l'a place sous un chef unique et lui a impos le remde de la dictature? Hritier des Csars, Napolon n'est-il pas tenu de reprendre et d'assumer leur fonction, de rprimer la tte de ses lgions les barbares du Nord, d'lever contre eux des barrires, sous forme d'tats tout guerriers, constitus gardiens des frontires, et de recrer les confins militaires de l'Europe? N'est-ce point l pour lui l'oeuvre finale, le couronnement de l'difice, la tche de prvoyance suprme, celle qui assurera la scurit des gnrations venir et le rgne paisible de son fils[127]? [Note 127: _Documents indits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de Napolon Ier_ la note XII, 117-118.] Tout l'y porte: son temprament de Mridional, qui lui fait assimiler le Nord la barbarie; sa conception la fois latine et carlovingienne de ses devoirs d'empereur, jusqu' ce retour la politique d'ancien rgime qui tente depuis quelques annes son esprit et flatte son orgueil. Pour faire comme les Bourbons, il a contract en 1810 alliance matrimoniale avec l'Autriche: il a pris femme Vienne et ne s'est pas aperu que s'unir par le sang, lui soldat couronn, l'Autriche humilie et meurtrie, c'tait pouser la trahison. Maintenant, la tradition du cabinet de Versailles, venue jusqu' lui au travers de la Rvolution et reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'carter cette Russie dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a drang l'ancien systme de l'Europe, tel que l'avait combin la prudence de nos rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son rgne, Louis XVI certains moments, leurs conseillers les plus rputs, ont cru la ncessit de mettre des bornes la pousse moscovite, de lui opposer un faisceau d'tats, de l'endiguer avec la Sude, la Pologne et la Turquie, remises sur pied et troitement associes. Ils se sont obstins vainement cette oeuvre, mais Napolon se croit sr de russir l o ils ont chou: il se juge assez fort pour ressusciter des cadavres et jeter sur des tats inertes ou dcomposs le souffle de vie. Sa politique, dont les prvisions plongent au plus profond de l'avenir, rtrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles restaurations: elle obit au mirage romain, qui l'abuse et l'gare, et s'inspire en mme temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce qu'elle a de plus us: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison de deux anachronismes: Il est des temps et des cas, crivait un de ses ministres, le sage Mollien, o l'anachronisme est mortel[128]. [Note 128: _Mmoires de Mollien_, III, 290.] Tel tait le travail d'esprit qui le poussait, ds les premiers mois de 1811, considrer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et sa suprme affaire, diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses penses, reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours des considrations pratiques et savait refrner au besoin le vol de son imagination, il se ft arrt si l'empereur Alexandre et recommenc lui prter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'aprs le pacte convenu, rien qui ne soit conforme la lettre ou l'esprit des traits. Seulement, ce droit trs rel qu'il invoque, il se l'est cr lui-mme, il se l'est forg coups d'pe: les traits d'alliance, les obligations de concours qu'il a imposes, ont t pour les vaincus une consquence de la dfaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient ses effets qu' condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises. Il y a conflit insoluble entre le droit napolonien et le droit naturel des tats s'orienter suivant leurs intrts momentans ou leurs inclinations, et le premier, fond uniquement sur la victoire, portant en lui ce vice irrmissible, ne peut se soutenir que par la permanence et la continuit de la victoire. Napolon redemande aujourd'hui ce qu'il a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est rsolu reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et les srets qu'elle lui a valu: il reste ainsi consquent avec lui-mme, droit et sincre dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses procds d'aprs les circonstances, s'y montre tantt imptueux et violent, tantt caressant et sducteur, souvent astucieux, rus, et d'une dissimulation profonde. Comme il souponne avec raison qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans l'alliance, il se prpare marcher dans le Nord l'anne prochaine, lentement, insidieusement, se glisser avec toutes ses forces et se raser jusqu'aux frontires de la Russie, pour se dresser subitement contre elle, s'lancer et frapper. Tous ses efforts tendent s'assurer la facult et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le Tsar, plus engag qu'il ne le croit dans les voies de la rvolte, a form le mme dessein et se juge ds prsent en mesure de le raliser. Il veut prvenir l'adversaire; en fait, il est prvenu. Cette guerre avec la Russie qu'il prvoit l'chance de douze ou quinze mois, elle est devant lui, menaante, prte le saisir, et il ne la voit pas: il ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une anne et d'une arme. CHAPITRE III LE MOYEN DE TRANSACTION. Les armes russes se rapprochent de la frontire.--Marche vers le duch de Varsovie.--Points de concentration.--L'arme du Danube dtache plusieurs de ses divisions.--Prcautions prises pour assurer le secret de ces prparatifs.--La frontire troitement garde.--Les rserves.--Bruits rpandus Ptersbourg et dans les provinces polonaises.--Avis dcourageants de Czartoryski.--La fidlit des chefs varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se drobe a une alliance et mme une promesse de neutralit.--L'influence de l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile la Russie: moyen imagin pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie fminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entre possible des Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser formuler une rponse comminatoire.--Dceptions successives d'Alexandre.--Il suspend l'excution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le chancelier Roumiantsof prconise une politique de rapprochement avec la France.--Il croit avoir trouv un moyen de solution.--Ide de demander Napolon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du territoire varsovien.--Alexandre se prte un essai de conciliation sur cette base.--Caractre insolite de la ngociation qui va s'ouvrir.--Le souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu' demi-mot et par priphrases.--On propose une nigme Caulaincourt, en lui fournissant quelques moyens de la dchiffrer.--Le Tsar confie Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignit et habilet de son langage.--La mtaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son rappel et reste Ptersbourg en attendant l'arrive de son successeur, le gnral comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Dpart de Tchernitchef pour Paris. En mars, les troupes russes se mirent en position d'excuter le grand projet et de recueillir, si elle venait eux, la Pologne transfuge. L'arme destine entrer la premire en action se tenait sur la Dwina, prcde de fortes avant-gardes: elle s'branla vers le sud-ouest, vers les provinces de Lithuanie et de Podolie, contigus au duch de Varsovie: elle venait grandes tapes, largement dploye, cheminant sous le couvert des forts paisses et des collines sablonneuses. En arrire, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher de la Courlande et passer de l en Pologne. A proximit de la frontire, des points de concentration avaient t indiqus: Wilna, Grodno, Brzesc, Bialystock[129]. Des magasins, des dpts d'approvisionnements et de munitions se formaient, les autorits prparaient des logements et des vivres pour les masses annonces. Sur le Nimen et le Bug, on runissait des embarcations, des bateaux plats, tout un matriel propre faciliter le passage[130]. Le quartier gnral paraissait devoir s'tablir Slonim, au sud de Wilna: les gnraux Essen, Doctorof, Kamenski, commanderaient les corps principaux: ils avaient t au pralable mands Ptersbourg et y avaient reu des instructions[131]. [Note 129: Correspondance du rsident de France Varsovie, mars et avril 1811, _passim_; correspondance de Sude, mmes mois; dpches de Stedingk, janvier juin 1811, archives du royaume de Sude; renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV, 1653.] [Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31 mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.] [Note 131: Dpche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier crivait de Stockholm le 25 fvrier, d'aprs un rcit venu de Russie: Il y a des indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps il a t fait au gnral Moreau des propositions pour l'engager venir prendre le commandement de l'arme russe. Le fait pouvait tre controuv et tait au moins fort exagr; il n'en est pas moins curieux de voir mises en circulation, ds 1811, toutes les ides qui devaient se raliser en 1813.] En mme temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement s'oprait du sud au nord, concordant avec le premier et venant sa rencontre. L'arme du Danube, tourne jusqu'alors contre les Turcs, hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levrent leurs cantonnements, et, pivotant sur elles-mmes, faisant face en arrire, se mirent remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux forces qui arrivaient du nord et se placer leur gauche. Dans ses lettres Czartoryski, Alexandre n'avait parl qu' titre ventuel du prlvement oprer sur les troupes d'Orient: L'arme de Moldavie, avait-il dit, pourra dtacher aussi quelques divisions, sans pour cela tre empche de se tenir sur la dfensive[132]. Dpassant ses promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre, quitte compromettre la Finlande et retarder sa paix avec les Turcs. L'arme destine combattre avec les Polonais s'augmentait de corps supplmentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne. [Note 132: _Mmoires de Czartoryski_, II, 273.] Toutes ces oprations s'entouraient du plus profond mystre. Souvent, les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de communication: marchant par bataillons ou mme par compagnies, divises en dtachements innombrables, parpilles sur de vastes espaces, elles se glissaient par des chemins dtourns qui n'avaient jamais t des routes militaires[133]. Les prcautions les plus rigoureuses avaient t prises pour clore hermtiquement et murer la frontire, pour fermer les accs et barricader les issues, pour se dfendre contre tout espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux assurer l'observation des rglements prohibitifs, des corps de Cosaques avaient t disposs le long des limites. Ils exeraient une surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les entres, relis entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et jour: jusqu' une distance assez grande dans l'intrieur des terres, des postes s'chelonnaient sur les routes de verste en verste, examinant et arrtant les passants, compulsant leurs papiers, vrifiant leur qualit[134]: c'tait l'abri de cet pais rideau que la Lithuanie, la Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes. [Note 133: Dpche de Bignon, rsident de France Varsovie, 11 mai.] [Note 134: Dpche du mme, 5 juin, d'aprs un tmoin oculaire.] En arrire de ces provinces, l'arme de soutien se compltait et s'apprtait marcher. Aucun moyen n'tait nglig pour renforcer ses effectifs: les troupes sdentaires se transformaient en contingents mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond de l'empire, d'autres masses surgissaient, des rserves se levaient. Dans les dpts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort incessant pour les dgrossir et les former, pour faire des soldats. Bientt, malgr le secret ordonn, des bruits sensation commencrent circuler dans la capitale: les rgiments des gardes, disait-on, n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient marcher avec la deuxime arme: le grand-duc Constantin se rendait en Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur lui-mme allait se porter sur la frontire, relever et poser sur son front la couronne de Pologne. Le public de Ptersbourg se prononait hautement en faveur de cette solution, qui rpondait aussi aux esprances suscites en Lithuanie: l, beaucoup de grands propritaires dsiraient une rconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes prouvs, avaient t appels Ptersbourg, bien traits, caresss, demi prvenus[135]. Leur tte se montait, leur imagination s'exaltait en faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu' fixer la date de l'excution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour o, vingt ans plus tt, la Pologne mourante s'tait donn le statut libral et sens sous lequel elle aspirait revivre[136]. [Note 135: Dpche de Bignon, 27 avril.] [Note 136: _Id._] Ce fut au moment o cette effervescence se manifestait l'intrieur de l'empire qu'arrivrent du dehors les plus dcourageantes nouvelles. Les rponses de Czartoryski la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas poser des objections et prvoir des difficults: elles taient purement ngatives. D'aprs leur contenu, d'aprs les rsultats de l'enqute opre par le prince, les commandants de l'arme varsovienne, les principaux magnats, ceux dont l'opinion entranerait la masse, demeuraient rfractaires la sduction et se montraient incorruptibles: leur fidlit Napolon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces rponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans une communication ultrieure Czartoryski: Vos prcdentes lettres, dit-il, m'ont laiss trop peu d'espoir de russite pour m'autoriser agir, quoi je n'aurais pu me rsoudre raisonnablement qu'ayant quelque probabilit de succs[137]. [Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mmoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 279.] L'imprudence d'agir lui fut concurremment dmontre par l'attitude de l'Autriche. A Ptersbourg, on s'tait aperu trs vite que cet empire se drobait une alliance: il n'est mme pas certain que l'instruction secrte du mois de fvrier, tendant ce but, ait t expdie, les dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant inutile[138]. Alexandre s'tait rabattu alors sur un autre plan. Il ne solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui demanderait uniquement d'assister indiffrente ce qui se passerait autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne point refuser les Principauts, si le gouvernement russe les lui mettait dans la main en mme temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le compte de la Pologne restaure. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entire. Alexandre ayant crit une lettre personnelle l'empereur Franois pour obtenir de lui une promesse de neutralit et sonder ses dispositions, Stackelberg fut charg d'en fournir verbalement le commentaire[139]. [Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cit, 79.] [Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250. _Mmoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.] La colonie russe de Vienne appuyait ces dmarches de toute son nergie. La milice des femmes avait t mise sur pied, et un objet spcial s'offrait son activit. Le grand ennemi de la Russie Vienne tait l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'arme d'une considration hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'tait sincrement rconcili avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute dvoue la Russie. L'impratrice lisabeth Alexievna, femme d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprs d'elle, la princesse Amlie de Bade. Ce fut cette Allemande adopte par la Russie que les meneurs de l'intrigue destinrent oprer la conversion de l'archiduc, et aussitt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour enchaner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mre. L'impratrice de Russie lia partie avec l'impratrice d'Autriche: celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de grand coeur dans l'affaire, laquelle on sut intresser galement la landgrave de Bade et la reine de Bavire. Cette ligue de femmes fit reprsenter l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin d'une compagne pour gayer son intrieur morose et rompre l'ennui d'un clibat prolong. La grande difficult tait d'obtenir le consentement de l'empereur Franois un mariage dont son terrible gendre pourrait s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conu pour la princesse Amlie une passion violente, et l'excellent prince se laissa convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant l'union projete. Il promit de consentir, mais une condition, c'tait que l'on trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortuns l'un et l'autre, une situation matrielle en rapport avec leur rang: lui-mme ne pouvait s'en charger, ayant trop d'enfants tablir[141]. Il n'y avait qu'une chance de le satisfaire, c'tait un recours au duc Albert de Saxe, dont le prince Charles tait le neveu et l'hritier. Le duc Albert tait vieux et riche: il avait une matresse qui le gouvernait; on fit agir cette dame, aprs s'tre adress elle par l'intermdiaire d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bonts, et le rsultat de ces oprations diverses fut que le duc promit d'assurer le sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles s'aplanissaient l'un aprs l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin; mais dj, avant que le gouvernement autrichien se ft dcid la rompre sur un mot venu des Tuileries, une rponse fort sche de Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue actuellement sans objet[142]. [Note 140: J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie. Otto Champagny, 17 avril.] [Note 141: Otto Maret, 8 mai.] [Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance d'Otto, mars juillet 1811.] Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich en veil: quelques jours de l, il eut avec Stackelberg une conversation qui le laissa rveur. L'envoy russe, aprs lui avoir confi qu'il possdait le secret de son matre et montr comme preuve une lettre crite en entier de la main d'Alexandre, fit allusion certaines ventualits: Dans le cours de mon entretien avec lui, crivait Metternich son souverain, j'ai remarqu certaines tournures de phrases qui me firent supposer qu'un jour, tant donnes certaines circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans notre consentement[143]. Cette trange rvlation mut d'autant plus Metternich qu'elle voqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805 l'empereur Alexandre, dsesprant d'entraner la Prusse dans la troisime coalition, avait eu l'ide d'assaillir inopinment cette puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il et march sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restaur son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'arme franaise. Ce prcdent clairait d'une lueur singulire les insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur Alexandre caressait aujourd'hui un projet du mme genre et nourrissait l'espoir d'y entraner l'Autriche, dt-il au besoin lui forcer la main: c'tait l un de ces brusques carts de pense, une de ces fugues d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop d'exemples: La marche excentrique du cabinet russe, crivait Metternich, ne nous autorise-t-elle pas admettre _comme possible ce qui parat l'impossibilit mme_[144]? [Note 143: _Mmoires de Metternich_, II, 418.] [Note 144: _Id._, 419.] Metternich ne crut pouvoir se mettre trop rsolument en travers d'une aventure dont l'Autriche prouverait un dommage sensible, immdiat, direct, et n'aurait tirer que de problmatiques avantages; il se fit autoriser prvenir Stackelberg que toute violation de territoire serait considre comme une dclaration de guerre, signifier au besoin que la concentration des troupes russes prs de la Galicie et de la Bukovine, dont le bruit arrivait Vienne, finirait par obliger l'empereur d'Autriche mobiliser lui-mme ses armes et les mettre sur le pied de guerre[145]. [Note 145: _Mmoires de Metternich_, II, 418-419.] Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se ft heurt aux forces de l'Autriche en mme temps qu' l'arme varsovienne. Il n'tait pas au bout de ses mcomptes. A la mme poque, il aperut distinctement au nord l'volution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal l'adresse de son ancien chef, ses mines provocantes, son intimit avec Alquier, le mot d'ordre donn partout aux diplomates sudois de se mettre au mieux avec leurs collgues franais, ne pouvaient chapper la perspicacit des agents russes. Alexandre en conut un assez vif dpit, qui se manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm, et il cessa momentanment de compter sur la Sude[146]. [Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.] En Prusse, o le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait plus de bon vouloir que d'nergie: le fond de sa pense tait qu'il se perdrait irrvocablement en risquant une prise d'armes, moins que la Prusse, soutenue en arrire par les Russes, ne ft en mme temps appuye et paule sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche rpugnait essentiellement entrer dans une coalition nouvelle: mme, sur la foi de rapports exagrs, il croyait que Metternich et son matre s'taient livrs sans rserve Napolon et ne demandaient qu' trahir activement la cause europenne; il le faisait dire Ptersbourg par des intermdiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans plusieurs parties de l'Allemagne, ct des haines persistantes contre la France, il tait facile de dmler un contre-courant d'opinion dfavorable la Russie. L'ukase prohibitif en tait la cause; en fermant l'empire toutes les importations par terre, cet acte rigoureux n'avait pas seulement ls la France: il prjudiciait gravement au commerce et l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs principaux dbouchs. Dans les rgions industrielles, comme la Saxe, cette rupture conomique avait t accueillie avec colre: elle suscitait des plaintes, des rcriminations vives, et attirait au Tsar une sorte d'impopularit[148]. De tous cts, Alexandre voyait se lever des rsistances imprvues et apercevait des obstacles qui lui barraient la route. [Note 147: MARTENS, VII, 15.] [Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait suivant d'une correspondance d'Allemagne: Les manufacturiers de la Saxe sont forcs de congdier des centaines d'ouvriers la fois. Les btiments o sont tablies les fabriques deviendront des hospices pour y nourrir les pauvres aux frais de l'tat ou des maisons de force pour les infortuns qui deviendront voleurs par ncessit. Les Saxons pouvaient devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe, qui dfend l'introduction des marchandises de fabrique trangre, serait rapport.] Sous le coup de ces dceptions simultanes, il y eut dans le mouvement de sa pense arrt et recul: un brusque lan vers l'offensive succda une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer son projet, il en suspendit l'excution, quitte y revenir en meilleure occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au moins s'espacrent: le prince reut avis de n'avoir plus compter sur une explosion immdiate. J'ai d, lui crivait plus tard Alexandre, me rsigner voir venir les vnements et ne pas provoquer par mes dmarches une lutte dont j'apprcie toute l'importance et les dangers[149].... Il ajoutait cependant que ni les ides qui l'avaient occup, ni la rsolution de les mettre en oeuvre quand les circonstances s'y prteront[150], ne l'avaient abandonn. Les dispositions militaires ne furent point rvoques: l'arme continua se dployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras lev, sans frapper, et s'immobilisa dans cette attitude. [Note 149: 1er avril 1812. _Mmoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 279.] [Note 150: _Id._, 280.] Ayant rassembl ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'tre mis couvert contre une agression et une surprise, pour le cas o il prendrait envie Napolon d'excuter ce que lui-mme avait rv. Les armements oprs, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le rendraient moins prompt peut-tre risquer une attaque; par ce fait, n'taient-ils point susceptibles de procurer ds prsent la Russie un certain bnfice, une plus grande libert d'allures? A l'abri de ses armes fortement tablies sur la frontire, Alexandre ne pourrait-il donner suite l'une de ses ides favorites, rouvrir entirement ses ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel engag entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa neutralit? Suivant certains tmoignages, il en eut la vellit, et songea s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la guerre[151]. [Note 151: Voy. ce sujet les dpches du rsident de France Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.] Son chancelier cherchait cependant le ramener dans d'autres voies, qui le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot du roman bauch entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec peine l'volution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux; il blmait les infractions commises la rgle continentale, s'affligeait de ce relchement progressif et aspirait de toutes ses forces une rconciliation avec l'empereur des Franais, une reprise de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principauts. Il suppliait son matre de ne point se drober systmatiquement tout accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conu en dehors de lui, son insu, rendait autorit ses conseils. Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux griefs respectifs? Le principal de ceux qu'allguait la France tait l'ukase du 31 dcembre 1810: sur ce point, il ne serait pas trs difficile d'accorder quelques satisfactions de forme Napolon, qui paraissait dispos s'en contenter, et d'admettre certains adoucissements qui teraient la mesure le caractre d'une dmonstration hostile, sans porter atteinte au rgime conomique de l'empire. D'autre part, comme Napolon n'insistait plus sur la saisie des btiments qui naviguaient sous pavillon amricain pour le compte de l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait qu' la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le dbat trs lgitimement soulev par elle au sujet de l'Oldenbourg servait masquer le grand reproche: l'extension menaante et les encouragements donns par Napolon au duch de Varsovie. Roumiantsof tait le premier reconnatre et proclamer l'importance de la question polonaise. Il l'avait vue, par ses dveloppements successifs, brouiller les deux empires: il savait que tous les efforts tents en 1809 et en 1810 pour la rsoudre l'amiable n'avaient fait que la compliquer, tel point que la chancellerie russe s'tait abstenue depuis lors d'y revenir et d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez dur, que la crise actuelle permettait de le rompre: c'tait le ct avantageux d'une situation dplorable: le bien nat quelquefois du mal port l'extrme. Dans le cas prsent, l'injustifiable procd dont le Tsar avait eu souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de rintroduire au dbat la question de Pologne et peut-tre de la trancher son profit? En s'emparant de l'Oldenbourg, Napolon s'tait donn un tort incontestable et public vis--vis de son alli: celui-ci tait essentiellement fond exiger une rparation. Napolon semblait d'ailleurs le reconnatre, puisqu'il se montrait dispos octroyer au duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie la dsigner et la spcifier. Cette indemnit offerte en principe, pourquoi ne lui demanderait-on pas de la dcouper en territoire polonais, de dtacher une portion de l'tat varsovien pour en composer un nouvel apanage au prince dpossd, qui s'y ferait le prte-nom de la Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le rtablissement de la Pologne? L tait, suivant Roumiantsof, le vrai moyen de transaction, le noeud de l'accord conclure et le gage pour son gouvernement d'une scurit durable. En effet, tout pas rtrograde impos au duch, toute atteinte porte son intgrit, toute distraction de territoire opre ses dpens, si minime qu'elle ft, dtruirait sa force d'expansion et de rayonnement, marquerait pour lui le signal d'une irrmdiable dcadence. Ce qui faisait le prestige de cet tat d'occasion et de rencontre, ce qui groupait autour de lui tant de dvouements et d'enthousiasmes, c'tait qu'il apparaissait tous comme destin s'accrotre et s'tendre, comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napolon consentait le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait ces esprances un crasant dmenti: il enlverait la principaut varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de dcroissance imprim au duch ne s'arrterait plus: il irait se continuant, s'acclrant, et aboutirait finalement rejeter dans le nant une cration phmre: toute pierre te cet difice suffirait en rompre l'quilibre instable et en dterminerait tt ou tard l'croulement. Quand le duch succomberait, au milieu des rvolutions dont l'avenir tait gros, la Russie serait l pour en recueillir les dbris; s'tant donn prise sur lui en se faisant adjuger ds prsent quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de tirer soi et d'absorber le reste. Alexandre ne mconnut point les avantages de cette combinaison. S'il russissait carter le pril polonais, ce rsultat ne serait pas trop chrement pay de quelque sursis l'excution d'autres projets, de quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais russirait-il obtenir de Napolon une concession aussi fconde en consquences? S'il se prta la solliciter, on peut croire que ce fut surtout par acquit de conscience. Tenant se dire qu'il n'avait rien nglig pour s'pargner une lutte avec le plus formidable adversaire que la Russie et jamais rencontr devant elle, il permit Roumiantsof d'entamer l'affaire, se rservant d'y mettre au besoin et trs discrtement la main. Aussi bien, la ngociation mener ne pouvait ressembler aucune autre. En suivant la mthode ordinaire, en nonant nettement ses dsirs, la Russie s'exposerait un grave pril. Il tait craindre que Napolon, malgr les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrt au fond de l'me de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articules pour accuser la Russie la face du monde de vises spoliatrices, de prtentions attentatoires l'intgrit et l'existence d'un tat indpendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au moins la perdrait-il irrvocablement dans l'esprit des Varsoviens, et l'empereur Alexandre, malgr ses dboires, ne renonait jamais compltement capter ce peuple. Par consquent, on ne crut Ptersbourg pouvoir procder avec trop de prudence, de circonspection et de mystre. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu' demi-mot, par un murmure peine intelligible, pour se garder la facult de dmentir au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout se passera donc par insinuations lgres, par sous-entendus et rticences, le but de la Russie tant de suggrer un mode de solution, sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre cette poque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher un tout petit mot noy et l dans des flots de rhtorique, quelques incidentes, quelques tournures de phrase rvlatrices, pour dcouvrir le secret d'Alexandre ou plutt de son ministre, pour comprendre quoi vise et tend leur politique. La ngociation qui porte en elle le sort futur des deux empires se fait humble et cache, se glisse furtivement parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement entretenues; nous la verrons se faufiler travers un amoncellement de paroles creuses et de dissertations striles. D'abord, des insinuations prparatoires furent faites au duc de Vicence. Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui rpondait sur un ton modr et conciliant, mais Roumiantsof et mme l'Empereur faisaient observer qu'il faudrait s'entendre en mme temps, ou peut-tre avant, sur d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant celle du commerce[152]. L'ambassadeur, s'autorisant de ces dclarations, abordait-il le diffrend politique, pressait-il les Russes d'accepter Erfurt en change de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre quivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant demander justice, rparation, scurit, soutenant que c'tait la France de parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avanait un peu plus. Suivant lui, la porte tait toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait proposer une indemnit convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant devoir se traiter directement... Erfurt n'tait une indemnit relle sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni la Russie, _qui ne pouvait en dsirer une et en accepter qu'une qui et dans sa situation mme la garantie de sa tranquillit et qui pt tre protge et assure pour l'avenir_[153]. Pour que le nouvel tablissement du prince trouvt sa scurit dans sa position, il devait ncessairement toucher et s'appuyer au seul empire intress le dfendre: or, parmi les innombrables territoires dont Napolon disposait, il n'en tait qu'un qui confint la Russie: c'tait le duch de Varsovie. [Note 152: Caulaincourt Champagny, 27 mars.] [Note 153: _Id._, 6 avril.] Le cabinet de Ptersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et lui fournissait quelques moyens de dchiffrer l'nigme. Dans le mme temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement l'empereur des Franais. Sa lettre au Tsar en date du 28 fvrier, confie Tchernitchef, venait d'arriver et ncessitait un retour. Alexandre prpara immdiatement sa rponse: il la ferait naturellement rapporter par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour rintroduire Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et fut. Dans sa communication l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion un morcellement de l'tat polonais, mais une rdaction habilement nuance ne pourrait-elle induire Napolon y penser et lui en faire venir l'ide? Alexandre rdigea trs soigneusement sa lettre, d'aprs un brouillon crit de sa main et plusieurs fois remani[154]. Sur tous les points en contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse, attaquait au besoin pour se mieux dfendre, sans se dpartir jamais d'une exquise courtoisie, et, dans la polmique engage entre les deux souverains, ne se montrait nullement infrieur son rival. Avec beaucoup de dignit, il ritrait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg, se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui la cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et les armements oprs dans le duch exigeaient de sa part certaines mesures de mme ordre. Enfin, aprs s'tre montr en tout fidle observateur des traits, il terminait ainsi: Loin d'tre frapp de la pense que je n'attends que le moment de changer de systme, Votre Majest, si elle veut tre juste, reconnatra qu'on ne peut pas tre plus scrupuleux que je l'ai t dans le maintien du systme que j'ai adopt. Au reste, ne convoitant rien mes voisins, aimant la France, quel intrt aurais-je vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de conqutes et peut-tre ne possde que trop de terrain. Le gnie suprieur que je reconnais Votre Majest pour la guerre, ne me laisse aucune illusion sur la difficult de la lutte qui pourrait s'lever entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attach au systme d'union avec la France. L'ayant tabli comme un principe de politique pour la Russie, ayant d combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y taient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de dtruire mon ouvrage et de faire la guerre Votre Majest, et si elle la dsire aussi peu que moi, trs certainement elle ne se fera pas. Pour lui en donner encore une preuve, j'offre Votre Majest de m'en remettre elle-mme sur la rparation dans l'affaire d'Oldenbourg; qu'elle se mette ma place et que Votre Majest fixe elle-mme ce qu'elle aurait dsir en pareil cas. Votre Majest a tous les moyens d'arranger les choses de manire unir encore plus troitement les deux empires et rendre la rupture impossible pour toujours. De mon ct, je suis prt la seconder dans une intention pareille. Je rpte que si la guerre a lieu, c'est que Votre Majest l'aura voulue, et, ayant tout fait pour l'viter, je saurai alors combattre et vendre chrement mon existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnatre en moi un ami et un alli? Elle me retrouvera avec les mmes sentiments d'attachement et d'amiti qu'elle m'a toujours connus[155]. [Note 154: Archives de Saint-Ptersbourg.] [Note 155: Lettre publie par Tatistchef, _Alexandre Ier et Napolon_, 547-552.] Ainsi, Alexandre disait en substance Napolon: J'accepte d'avance ce que vous m'offrirez, si vous consentez vous mettre ma place et faire ma part en consquence. Il tait impossible d'apporter, dans le rglement d'une affaire pineuse, plus d'abandon apparent et de dlicatesse. Au fond, la manoeuvre tait des plus adroites. Que dsirerait en effet Napolon s'il se trouvait la place d'Alexandre, c'est--dire s'il voyait en face de lui un tat agressif et militant, dress contre ses frontires comme une perptuelle menace? Son voeu serait indubitablement que cette cause d'angoisse ft carte, que ce brandon de discorde ft supprim; c'tait donc l'inquitant duch qu'il convenait de sacrifier en partie de justes apprhensions. Se bornant susciter chez Napolon ce raisonnement, Alexandre n'en disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever Napolon un prtexte trop commode pour se refuser comprendre, que l'on s'exprimt de faon un peu moins obscure et qu'en fin de compte quelqu'un pronont Paris le nom du duch, en l'accolant celui de l'Oldenbourg. Tchernitchef fut charg de risquer le mot dans les conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des Franais. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna commission, et encore le ministre vita-t-il de se dcouvrir entirement. Sachant qu'il avait affaire un jeune homme d'entendement prompt et d'esprit veill, il se servit d'une comparaison, sans dfendre Tchernitchef de la replacer: aprs lui avoir expliqu que le dsir de l'Empereur tait d'associer dans une convention gnrale les affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau trait de commerce avec la France, il ajouta: Si l'on pouvait parvenir mettre les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un mme sac, les y bien mler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincre qu'autrefois, et cela en dpit des Anglais et mme des Allemands[156]. [Note 156: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 84.] Dans les jours qui prcdrent et suivirent cette confidence, Alexandre reprit de plus belle avec Caulaincourt son systme de prvenances et de cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, aprs trois ans d'puisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplac par le gnral comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En termes charmants, Alexandre lui tmoigna un vif regret de le perdre, tout en faisant l'loge de son successeur, qu'il avait connu et apprci Erfurt. Dans sa lettre du 28 fvrier, Napolon lui avait dit: J'ai cherch prs de moi la personne que j'ai suppos pouvoir tre la plus agrable Votre Majest et la plus propre maintenir la paix et l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empress d'apprendre si j'ai rencontr juste. A cette question, Alexandre rpondait affirmativement et de la meilleure grce. [Note 157: _Corresp._, 17935.] Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprci et d'une tendresse mconnue: J'ai pu remarquer, crivait le duc de Vicence, le retour pour Sa Majest de ce ton affectueux, de ces expressions amicales, je puis mme dire de cette effusion de coeur qui se montrait si frquemment autrefois.--Donnez-moi de la scurit, rptait Alexandre, montrez-moi amiti autant que j'en ai tmoign et que je dsire en tmoigner, jamais l'Empereur ni ses allis n'auront se plaindre de moi.--Le mme jour, ajoute le duc dans son rapport, l'Empereur me rencontra pied au Cours dans le moment o toute la ville s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume l'accompagner. Il ne causa que de choses indiffrentes. Comme le public nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: Aujourd'hui les diplomates et les marchands ne parleront, j'espre, que de paix. Elle est, votre matre doit le savoir, gnral, mon premier voeu[158]. [Note 158: 134e rapport de Caulaincourt l'Empereur, envoi du 23 avril.] Tandis qu'Alexandre dmentait ainsi les bruits de rupture et d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'loignait de Ptersbourg au galop de son leste quipage: l'ternel postillon, ainsi que l'appelait Joseph de Maistre[159], s'tait si bien habitu aux courses rapides que la traverse de l'Europe en deux semaines n'excdait pas ses forces. Il retournait Paris plein de zle et d'entrain, avec mission de dsigner en termes allgoriques une base d'accommodement et de ngocier par mtaphores. Malheureusement, l'heure o la pense d'Alexandre oprait cette rgression, o il ne se refusait plus un dnouement pacifique, ses troupes continuaient d'avancer vers la frontire, en vertu d'ordres antrieurs: l'impulsion, qui s'arrtait au centre, se faisait sentir aux extrmits et y plaait tout en attitude hostile. Forcment, le bruit de cette marche finirait par clater au dehors, se propagerait en Europe et se rpercuterait jusqu' Paris, o il exasprerait les dfiances de l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant o le pril s'loigne, Napolon va l'apercevoir: il va se le figurer immdiat et pressant, se croire sous le coup d'une attaque, rpondre instantanment au dfi et prcipiter le mouvement de ses troupes: par une concidence fatale, il va en mme temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace. [Note 159: _Oeuvres compltes_, t. IV de la _Correspondance_, p. 9.] CHAPITRE IV L'ALERTE. Naissance du roi de Rome.--Anxit de la population.--Explosion d'allgresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les Varsoviens signalent au del de leur frontire quelques mouvements suspects.--Incrdulit de Davout.--Renseignements venus de Sude et de Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par peur et tche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de l'arme d'Orient remontent vers la Pologne, il commence s'mouvoir.--Mesures de prcaution.--Napolon aimerait mieux viter la guerre que d'avoir la faire tout de suite.--Il se rsigne l'ide d'une transaction.--Dpart de Lauriston.--Nouvelle lettre l'empereur Alexandre: appel la confiance.--Arrive de Tchernitchef: l'Empereur le reoit aussitt.--Quatre heures de conversation.--Vivement press, Tchernitchef finit par rpter la mtaphore du comte Roumiantsof.--Napolon se figure d'abord que la Russie lui demande le duch tout entier.--Mouvement de rvolte et de colre.--Dantzick ou Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Systme de mnagements.--Tchernitchef combl d'attentions et de gteries.--Savary s'avise spontanment de couper court aux investigations de cet observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le _Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les nouvellistes._--Esmnard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le rdacteur du journal.--Arrive de Bignon Varsovie.--Tumulte d'avis contradictoires.--Poniatowski reoit communication _par miracle_ des lettres crites Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet d'invasion surpris et vent.--Les dcouvertes de Poniatowski confirmes par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme gnrale.--La guerre en vue.--Activit de l'Empereur.--Les ftes de Pques 1811.--Napolon prpare l'vacuation du duch et reporte sur l'Oder sa ligne de dfense.--Davout invit se diriger entuellement sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le soutenir.--Ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la Turquie.--Napolon ne renonce pas viter la guerre.--Ses efforts persvrants pour s'clairer sur les dsirs et les prtentions d'Alexandre.--Lettre indite Caulaincourt.--On cherche faire parler Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc. --Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement dans le ministre.--Le duc de Bassano substitu au duc de Cadore.--Seconde lettre Caulaincourt: _si ce que les Russes dsirent est faisable, cela sera fait_.--Napolon reste en garde: la Prusse et la frontire russe en observation.--Avis plus rassurants: phnomne d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napolon interrompt ses ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la Turquie.--Il modre ses prparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnment pntrer le secret de la Russie. I Depuis quelques jours, l'attente d'un grand vnement tenait en moi Paris et la France: la grossesse de l'Impratrice touchait son terme. Quand le moment parut tout fait prochain, la vie de la capitale s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chmrent, chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupe et dsoeuvre, la population cherchait distraire son impatience par des prvisions, des pronostics, des gageures. A la Bourse, o les sentiments sont les intrts[160], les transactions ordinaires avaient cess, mais la spculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant natre. [Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1514.] Le 19 mars au soir, l'Impratrice commena souffrir; le lendemain matin, la ville entire tait sur pied, la foule encombrait les rues, les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A dix heures, le canon se mit tonner, annonant l'accouchement: il devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un fils. Au premier coup, la circulation s'arrta dans les rues: chacun resta immobile, fig dans l'attitude prise, dans le geste commenc, et chaque dtonation nouvelle rpondait un battement de coeur de la grande cit. Les secondes qui s'coulrent aprs le vingt et unime coup parurent un sicle: enfin, le vingt-deuxime retentit, lana dans l'air la triomphante nouvelle, annona la ville et au monde la naissance d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de Vive l'Empereur! s'chappa d'un million de poitrines. Bientt, d'un bout l'autre du pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion gnrale. Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles s'apaisrent, les ennemis cessrent de se har[161]: la confiance se releva: la majorit des Franais croyait encore en l'Empereur, elle se mit croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obsquiosit se manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanes, par des pices de circonstance improvises dans tous les thtres, par un dluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles se succdaient, tandis que l'tiquette obligeait les dames prsentes la cour venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de l'Impratrice et s'inscrire au chteau, tandis que les corps constitus traversaient Paris en quipages de gala pour porter au matre leurs flicitations ampoules, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux. Il tait heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'tat. Son coeur s'attendrissait devant ce petit tre vers qui allaient d'un lan passionn les tendresses de son me, faite pour prouver un degr extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre un gage de perptuit. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allgresse de ces instants qui tiraient momentanment la France de ses incertitudes et de ses souffrances, qui l'arrachaient du prsent pour la faire vivre dans l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme. [Note 161: Bulletin de police du 20 mars: A la Halle, deux portefaix s'taient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le premier coup de canon a t entendu; ils ont suspendu leur querelle pour compter les coups, et au vingt-deuxime ils se sont embrasss. Archives nationales, AF, IV, 1514.] Ce fut en ces jours qu'arrivrent du Nord les premiers bruits inquitants. L'ennemi reparaissait l'horizon: l'ennemi, c'est--dire la guerre, qui avait fait des Franais le peuple-roi, et qui leur apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruauts croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace tait encore peine sensible: ce n'tait qu'un avertissement lointain, un murmure d'alarme, venant de ces rgions de la Vistule qui marquaient la frontire stratgique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgr le soin que mettaient leurs voisins se cacher d'eux, commenaient remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dpassaient avec peine la frontire troitement garde: nanmoins, derrire ce voile, ils voyaient passer et repasser des ombres menaantes, des formes d'armes se dessiner confusment et grandir. Avertis par l'instinct de conservation, ils sentaient qu'un pril se levait en face d'eux et appelaient l'aide. Les autorits ducales s'adressaient tout le monde, crivaient Dresde, Dantzick, Hambourg, informaient la cour suzeraine, le gnral Rapp, le marchal Davout. Le prince Poniatowski, ministre de la guerre et gnral en chef de l'arme, envoyait un de ses aides de camp Paris prvenir l'Empereur[162]. [Note 162: Correspondance de Serra, rsident de France Varsovie, fvrier et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp, feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses lettres l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV, carton n 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pices relatives l'alerte d'avril 1811.] Mais les Polonais avaient tant de fois dnonc d'irrels prils qu'ils avaient puis l'intrt et lass l'attention. On connaissait leur temprament impressionnable et nerveux, leur esprit exalt; on savait que leur imagination se crait volontiers des fantmes, et que ce verre grossissant dcuplait tout leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus se faire croire. Par acquit de conscience, Davout prescrivait Rapp, plus rapproch que lui de la frontire, de s'clairer et d'envoyer discrtement des officiers en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu' plus ample inform, prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux divers chefs varsoviens, Poniatowski comme aux autres: Lorsque j'tais Varsovie, crivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163]. Malgr l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas russi se rendre populaires dans notre arme; leurs revendications tapageuses, leur manie de se plaindre tout propos, leurs continuelles demandes d'argent importunaient: on avait peine les prendre au srieux, en dehors du champ de bataille. [Note 163: Davout l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1653.] Peu peu, d'autres avis vinrent jusqu' un certain point corroborer leurs dires. Ces nouvelles arrivaient la fois du Nord et du Sud, des deux pays le mieux placs pour observer ce qui se passait dans l'empire russe. Notre ministre en Sude signalait sur le bord oppos de la Baltique, en Finlande, des dplacements de troupes, un dfil d'hommes et de matriel se dirigeant vers le Sud: il croyait la reprise de relations entre la Russie et l'Angleterre, un va-et-vient d'missaires. A la vrit, notre lgation de Stockholm ne parlait que par ou-dire, d'aprs des renseignements dtaills et romanesques que Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il tait fort possible que le prince royal prtt au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre plus utile l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents invoquaient le tmoignage de leurs propres yeux. Notre consul de Bucharest, qui rsidait dans un pays occup par les Russes et vivait au milieu d'eux, voyait chaque jour des rgiments, des brigades, des divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces polonaises. Pour que la Russie s'tt ainsi les moyens d'arracher aux Turcs la cession des Principauts, pour qu'elle renont ses esprances et ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crt elle-mme menace ou qu'elle et brusquement dplac ses ambitions, qu'elle nourrt d'insidieux projets ou qu'elle et bien peur. Cette dernire hypothse est la seule qui paraisse d'abord vraisemblable l'Empereur. Quand on lui parle de projets sur le duch et de brusque invasion, il accueille ces propos avec un haussement d'paules, avec un sourire d'incrdulit: le souverain et le cabinet de Russie ne l'ont point habitu de pareils coups de tte: Ils n'oseraient, semble-t-il dire. Si la Russie arme, c'est sans doute qu'elle a eu vent de nos propres prparatifs militaires, si discrets et rudimentaires qu'ils soient. Observant le grossissement graduel du premier corps, l'envoi Dantzick de renforts divers, elle se croit plus prs d'tre attaque et prend prcipitamment quelques mesures. Pour dissiper cette alarme, Napolon ordonne Champagny de mentir plus soigneusement Kourakine, de rpter avec un grand luxe de dtails que la nouvelle garnison de Dantzick est destine empcher un dbarquement des Anglais[164]. Caulaincourt est charg de tenir un langage des plus pacifiques, en attendant que son successeur Lauriston vienne renouveler les mmes assurances avec l'autorit d'un homme muni d'instructions toutes fraches. Par quelques explications mollientes, Napolon s'efforce de calmer une fermentation qu'il juge regrettable, mais encore superficielle et peu grave. [Note 164: _Corresp._, 17523.] Dans les premiers jours d'avril, les armements de la Russie retentirent si haut qu'il devint impossible d'en mconnatre l'importance. L'cho nous en arrivait de toutes parts, plus net, plus distinct, forant l'attention. Tandis que les Polonais vivaient dans les transes et renouvelaient leurs signaux de dtresse, on voyait clairement de Stockholm la Finlande se vider de soldats. En Orient, au dire de nos agents, c'est maintenant le gros de l'arme russe, ce sont cinq divisions sur neuf, cinq divisions portes au del de leurs effectifs rglementaires par des prlvements oprs sur les autres, qui font demi-tour, qui reviennent marches forces vers la frontire occidentale de l'empire: et cette volte-face militaire, indice d'un changement de front politique, apparat Napolon comme le fait significatif entre tous et suspect. D'ailleurs, l'Europe entire commence parler d'une guerre dont la Russie prendrait l'initiative: nos amis, nos agents s'meuvent et se croient tenus d'avertir. Paris, le ministre de la police passe ses soires et brle ses yeux lire des rapports inquitants; le ministre des relations extrieures trouve dans les correspondances de Dresde, de Vienne, de Berlin, de Copenhague, la confirmation des faits signals par celles du Nord et de l'Orient. Les bruits de guerre transpirent mme dans le public: la Bourse s'meut, les cours baissent: chacun s'aperoit qu'un orage se forme au Nord et monte sur l'horizon. Seule, l'ambassade franaise Ptersbourg conserve une impassible srnit: elle ne voit rien, n'entend rien, vit dans un nuage: elle ignore qu'autour d'elle, dans le vaste empire dont elle a la surveillance, tout se lve et marche, qu'une impulsion continue se fait sentir, que la Russie porte et groupe toutes ses forces sur un point de sa frontire, celui qui confine la Pologne varsovienne. Dans ces conditions, une surprise du grand-duch devenait moins impossible. supposer toujours que l'empereur Alexandre n'obit aucune intention prmdite d'offensive, rsisterait-il se servir de ses troupes lorsqu'il les tiendrait sous sa main, lorsqu'il les verrait toutes rassembles, ranges en bel ordre, effleurant la faible arme du duch, qui s'offre comme une proie? La guerre est proche ds que les armes sont en prsence: elle nat alors du moindre incident, d'un heurt fortuit d'o jaillit l'tincelle incendiaire. Depuis plusieurs mois, on allait incontestablement la guerre; on y court aujourd'hui. Napolon se dcide enfin prendre quelques mesures de prcaution immdiate. Il acclre la marche des contingents allemands dirigs sur Dantzick, stimule l'activit des princes appels les fournir, gourmande les retardataires. Davout devra, si les circonstances l'exigent, se porter tire-d'aile vers l'Oder et la Vistule, par Stettin, le Mecklembourg et la Pomranie: le premier corps traverserait tout cet espace en masse et avec rapidit, marchant comme en temps de guerre et sur trois colonnes[165].--Mais nous n'en sommes pas encore l, se hte d'ajouter l'Empereur. Nanmoins, il songe oprer d'urgence quelques rassemblements derrire le Rhin et les Alpes. [Note 165: _Corresp._, 17566.] Puis, par une rpercussion naturelle, les inquitudes que lui donne la Russie se traduisent en avances un peu plus marques aux tats qui peuvent le servir contre elle. Le 5 avril, dans une conversation avec le prince de Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, il prononce pour la premire fois le mot d'alliance positive et exprime le dsir d'avoir sa disposition, en cas de besoin, un corps auxiliaire[166]. Il ddaigne moins les avances de la Prusse et permet Saint-Marsan, son reprsentant auprs d'elle, d'entrer en conversation[167]. Dans le Nord, Alquier est invit prter une oreille plus attentive aux propositions de Bernadotte et dcouvrir positivement ce que l'on veut[168]. Champagny prpare un projet de dpche pour Latour-Maubourg, notre charg d'affaires Constantinople: cet agent devra s'ouvrir un peu plus aux ministres de la Porte, en y mettant toujours beaucoup de prudence: Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, dit le projet. L'Empereur ne veut pas cette guerre nouvelle; la Russie la craint srement, bien loin de la dsirer. L'alliance existe encore entre les deux gouvernements, l'apparence doit en tre soigneusement conserve. Vous devez donc bien vous garder d'aucune dmarche patente que la Russie pourrait regarder comme dirige contre elle. Cependant, prparez le lien qui devrait unir la France et la Turquie, si la guerre venait clater, et aplanissez dans le silence tous les obstacles qui pourraient s'opposer l'intime union des deux puissances [169]. Napolon veut se mettre mme de jeter la Turquie, comme la Sude, sur le flanc des armes russes, s'il leur prend fantaisie de marcher sur Varsovie. [Note 166: HELFERT, 197-200.] [Note 167: _Corresp._, 17581.] [Note 168: _Id._] [Note 169: Archives des affaires trangres, Turquie, 221.] Cette irruption n'en serait pas moins pour lui le pire des contretemps: elle drangerait tout l'avenir tel qu'il le compose dans sa pense, et la dplaisance qu'il prouverait improviser une guerre le pousse traiter plus srieusement avec la Russie. Tant qu'il a cru la possibilit de reporter la crise l'anne suivante, c'est--dire une poque o il aurait en main l'ensemble de ses moyens, il n'a gure admis qu'une solution radicale et tout son avantage, une guerre qui jetterait la Russie ses pieds ou une capitulation de cette puissance devant le simple dploiement de nos forces. Aujourd'hui, comme la crise se produit prmaturment et le prend au dpourvu, il ne repousse plus l'ide d'un dnouement l'amiable; il incline de son ct transiger, faire droit dans une certaine mesure aux demandes de l'adversaire, pourvu qu'il n'en cote pas trop son orgueil et sa politique. Ces aspirations allaient-elles s'accorder avec les vellits de mme ordre nes un peu plus tt dans l'esprit d'Alexandre, interrompre le conflit et sauver la paix? II Notre nouvel ambassadeur en Russie, le gnral de Lauriston, avait reu le 1er avril ordre de quitter Paris et de se rendre son poste. Ses instructions l'autorisaient dire que l'Empereur ne ferait la guerre que dans deux cas, si la Russie signait la paix avec les Anglais ou rclamait des Turcs une extension de territoire au del du Danube[170]. peine parti, Lauriston fut rejoint par une lettre que Napolon lui donnait mission de prsenter l'empereur Alexandre: c'tait un appel plus pressant un mouvement d'expansion et de confiance, une franche explication o l'on se dirait tout des deux parts, o les prtentions pourraient se concilier. Napolon avoue maintenant qu'il arme et soutient qu'il en a le droit, car les nouvelles de Russie ne sont pas pacifiques.--Ce qui se passe, ajoute-t-il, est une nouvelle preuve que la rptition est la plus puissante figure de rhtorique: on a tant rpt Votre Majest que je lui en voulais que sa confiance en a t branle. Les Russes quittent une frontire o ils sont ncessaires, pour se rendre sur un point o Votre Majest n'a que des amis. Cependant, j'ai d penser aussi mes affaires et j'ai d me mettre en mesure. Le contre-coup de mes prparatifs portera Votre Majest accrotre les siens; et ce qu'elle fera, retentissant ici, me fera faire de nouvelles leves; et tout cela pour des fantmes. Ceci est la rptition de ce que j'ai vu, en 1807[171], en Prusse, et en 1809, en Autriche. Pour moi, je resterai l'ami de la personne de Votre Majest, mme quand cette fatalit qui entrane l'Europe devrait un jour mettre les armes la main nos deux nations. Je ne me rglerai pas sur ce que fera Votre Majest: je n'attaquerai jamais, et mes troupes ne s'avanceront que lorsque Votre Majest aura dchir le trait de Tilsit. Je serai le premier dsarmer et tout remettre dans la situation o taient les choses il y a un an, si Votre Majest veut revenir la mme confiance. A-t-elle jamais eu se repentir de la confiance qu'elle m'a tmoigne[172]?..... [Note 170: _Corresp._, 17571.] [Note 171: Il voulait dire 1806.] [Note 172: _Corresp._, 17579.] Porteur de cette lettre, Lauriston croisa sur les routes d'Allemagne le colonel Tchernitchef, qui courait en sens inverse. Le 9 avril, le tlgraphe arien signalait le passage Metz de l'alerte officier. Napolon en fut charm: Tchernitchef apportait sans doute une rponse la lettre du 28 fvrier, et son arrive pourrait tout claircir. On l'attendait pour le surlendemain, mais sa clrit dpassait toujours les prvisions: le 10 au matin, il tombait Paris. Tout en arrivant et presque au dbott, il se rendit aux Tuileries. L, il n'eut pas faire halte longuement dans le salon d'attente: peine se fut-il nomm que le chambellan de service l'introduisit chez Sa Majest. Averti par le ministre de la police, l'Empereur savait que ce messager tait aussi un espion. Nanmoins, ayant d'imprieuses raisons pour le bien accueillir, il vint lui d'un air riant, tmoigna une joyeuse surprise de le revoir sitt et le flicita pour ses prodiges d'activit. Eh bien,--dit-il ensuite,-- quoi croit-on chez vous, la paix ou la guerre[173]? [Note 173: Toutes les citations qui suivent, jusqu' la page 134, sont tires du rapport de Tchernitchef publi dans le tome XXI du _Recueil de la Socit impriale d'histoire_ de Russie, p. 66 109. Le rapport figure dans cette publication sous une date errone: il est du mois d'avril.] Pour rponse, Tchernitchef lui prsenta la lettre de l'empereur Alexandre en date du 25 mars et ajouta que son matre conservait l'inbranlable dsir de restaurer l'alliance. Une longue discussion s'engagea aussitt sur les griefs respectifs, aprs quoi Napolon dclara qu'ayant la ferme conviction qu'il n'aurait rien gagner que des coups dans une guerre avec la Russie, il n'avait rien tant coeur que de s'arranger l'amiable avec elle: il allait donc voir si la lettre de l'empereur Alexandre lui en fournissait les moyens. Il rompit alors le cachet. mesure qu'il parcourait la lettre, le dsappointement perait sur ses traits; dans tout ce que lui disait Alexandre, il ne trouvait rien de prcis et de concluant. En effet, il tait difficile de deviner le sens cach de la lettre, dfaut du commentaire que Tchernitchef tait autoris en donner. Arriv au passage o le Tsar se plaignait d'un dfaut de scurit, Napolon s'cria avec humeur: Qui est-ce qui en veut votre existence? Qui est-ce qui a le projet de vous attaquer? Il avait dj dit que le rtablissement de la Pologne tait le cadet de ses soucis. Il partit de l pour dplorer les terreurs de la Russie, ses vaines agitations, qui la portaient des mouvements mal combins et incohrents: ennemis de l'Angleterre, les Russes faisaient son jeu; ennemis des Turcs, ils suspendaient les hostilits sans signer la paix, se plaant vis--vis de la Porte et aussi de l'Autriche dans une situation fausse, bizarre, mal dfinie; portant intrt la Prusse, ils la compromettaient et l'exposaient au pire destin: enfin, allis de la France, ils se mettaient dans le cas de se trouver inopinment en guerre avec elle. Et se rendait-on compte Ptersbourg de ce que serait cette guerre? Je crois,--dit Napolon,--que l'empereur Alexandre est dans l'erreur sur nos moyens: en nous croyant faibles dans ce moment, il se trompe; j'ai sur lui l'avantage de pouvoir lui faire la guerre sans retirer un seul homme de mes armes d'Espagne... Cela arrtera mes projets pour la marine et me cotera de l'argent. Mais les six cents millions qui se trouvent dans mon trsor pourront y suffire... Si vous ne m'en croyez pas, je suis capable de vous faire conduire sur-le-champ dans l'aile de mon chteau qui contient le trsor pour le compter. Ainsi, la France est en mesure de soutenir la guerre, mais elle n'a ni les moyens ni l'envie de la commencer: elle ne prendra jamais l'offensive: Je donne ma parole d'honneur,--dit Napolon,-- moins que vous ne commenciez vous-mme, de ne pas vous attaquer de quatre ans. Il ne tiendrait qu' lui pourtant de runir en peu de mois trois cent mille Franais, d'innombrables allis: et subitement il fait surgir aux yeux de Tchernitchef un terrifiant appareil: des camps de cent mille hommes chacun tout prts se former, cent quarante-quatre rgiments dont soixante-dix seulement sont occups en Espagne, une arme immense, gigantesque, sur le point de s'acheminer vers le Nord avec huit cents pices d'artillerie. C'est ainsi que tour tour, par un jeu altern, il cherche rassurer sur ses intentions et effrayer sur ses moyens, afin de prouver la Russie qu'un arrangement reste possible et qu'elle doit le prfrer la guerre. Mais, reprend-il en faisant allusion cet arrangement, la lettre de l'Empereur votre matre ne m'indique nul moyen pour y arriver: j'aime garder mon argent en poche, et j'avoue que je vous attendais avec impatience, esprant que votre arrive dissiperait tous les diffrends survenus et permettrait de suspendre et d'pargner les frais immenses que nous cotent les prparatifs que nous faisons de part et d'autre. Cependant je vois d'aprs tout, _mon cher ami_, que malgr la clrit de vos deux courses, toute votre mission se borne m'adresser quelques reproches; nous voil donc aussi avancs qu'avant votre dpart. Comme Tchernitchef ritrait ses protestations pacifiques: C'est trs bien, continua-t-il, cela ne me fait pourtant pas deviner quel peut tre le dsir de la Russie. Sur ce, prenant Tchernitchef par l'oreille, dmonstration qui prouvait une grande caresse de la part de Sa Majest, il lui dit, en appuyant ses paroles de ce geste imprieusement amical: Parlons maintenant en vrais soldats, l, sans verbiage diplomatique. Et fixant sur le jeune homme un regard interrogateur et plongeant, il cherchait lire jusqu'au fond de son me, lui arracher le secret de sa cour. Quoique tenu en assez gnante posture, Tchernitchef ne livra pas immdiatement ce secret, ne voulut point rvler premire sommation les prtentions de la Russie sur l'tat varsovien. Comme ce qu'il avait dire tait grave et risquait d'tre mal pris, il ne s'en ouvrirait qu'aprs une longue contrainte. Il se rcusa d'abord, fit des faons, se laissa prier: la fin, jugeant le moment venu de placer l'insinuation dcisive, il l'exprima au figur et rpta mot pour mot la mtaphore de Roumiantsof: Comme M. le chancelier, dit-il, m'a constamment tmoign beaucoup de bont et de confiance, j'oserai, si Sa Majest le permet, lui rapporter le discours qu'il me tint, en conservant mme une de ses expressions, qui tait que si l'on pouvait parvenir mettre les affaires de la Pologne ainsi que celles d'Oldenbourg dans un mme sac, les y bien mler ensemble et puis le vider, M. le comte tait fermement persuad que l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincre qu'autrefois, et cela en dpit des Anglais et mme des Allemands. Le mot tait lch. La lumire se fit dans l'esprit de l'Empereur, instantane et violente. Il crut mme d'abord que la Russie lui demandait le duch tout entier, qu'elle voulait en change de l'Oldenbourg se faire livrer l'ouvrage avanc qui formait la tte de notre systme dfensif et la clef de l'Allemagne. A cela, il ne consentirait jamais! Abandonner le duch! L'imprudence serait grande, la honte plus grande; plutt mille fois la guerre, la guerre immdiate, avec ses chances et ses prils, que de souscrire une telle exigence! Ce furent l'orgueil offens de l'Empereur, sa mfiance en rvolte, qui firent la rponse. Il s'tait lev et marchait maintenant grands pas, secou de colre, et tout en marchant jetait violemment ces paroles: Non, monsieur, heureusement nous ne sommes pas encore rduits cette extrmit; donner le duch de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la dmence. Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur territoire au moment o la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, l'on me rpte de toutes parts que votre projet est d'envahir le duch. Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre arme est aussi belle que brave, et j'ai trop livr de batailles pour ne pas connatre combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les chances sont gales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de notre ct, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crime. Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Ds qu'il trouva occasion de placer un mot, ce fut pour donner ses prcdentes paroles une interprtation restrictive: il s'excusa d'avoir rpt la lgre une rflexion chappe au chancelier: peut-tre avait-il mal compris la pense de ce ministre, peut-tre l'avait-il mal rendue? Voyant ce recul, Napolon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de modifier et d'attnuer la demande: dfaut de l'tat polonais, la Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait Varsovie sous sa dpendance, l'importante place qui dominait la Vistule: A prsent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick que vous dsirez avoir en change. Il y a de cela un an, seulement six mois, je vous l'aurais donn; maintenant que j'ai de la mfiance, que je suis menac, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes mes oprations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menac postrieurement. Ainsi, sans juger la seconde ide aussi rvoltante que la premire, il avouait trs haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit pas pour cela l'entretien. Tenant savoir si la crainte d'une renaissance polonaise restait bien la proccupation essentielle et le tourment de la Russie, s'il fallait chercher l le noeud du problme et la difficult rsoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale faon, et le rcit de Tchernitchef nous fait assister un curieux jeu de scne. Napolon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit l-dessus avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majest Impriale lui connat: Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de Roumianzoff croient-ils srieusement que j'ai le dsir de rtablir la Pologne? Je rpondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre Majest lui supposait cette intention, mais que nanmoins ce qui s'tait pass dans le duch de Varsovie depuis la campagne de 1809 tait fait pour lui donner de l'inquitude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il me dit alors qu'il voulait absolument connatre ce que j'en pensais, moi, ajoutant: N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet? Je rpondis que j'tais trop jeune et trop inexpriment pour avoir une opinion moi, que de plus mon devoir tait de ne juger que par les yeux de l'Empereur mon matre. Pour lors, me pressant toujours de rpondre, Napolon s'amusa tout en riant me tirer l'oreille avec force, en m'assurant qu'il ne la lcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette plaisanterie commenant m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu mal, je lui dis: Eh bien, Sire, puisque Votre Majest veut absolument une rponse, je lui dirai que je ne saurais dterminer si l'excution d'un tel projet serait dans ses intrts ou non; cependant, dans le cas qu'elle lui part avantageuse, malgr son alliance avec la Russie, je n'hsiterai pas supposer le rtablissement de la Pologne tre une de ses arrire-penses une fois qu'elle serait libre de toute autre guerre. Devant cet aveu, Napolon manifesta une sorte de stupfaction douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste m'attribuer pareil dessein: c'est mme une grande gaucherie; force de me rpter que j'ai cette ide, on finira peut-tre par me la faire venir, on me poussera tenter l'entreprise. Alors, si je suis bien ross et oblig de rentrer chez moi, au moins la question sera-t-elle dcide une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si la guerre tourne mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer tout espoir de prvenir cette extrmit? N'existait-il pas quelque moyen de dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'nigme qui lui avait t propose par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop devine, Napolon finit par opposer une srie de contre-propositions fermes: offre d'ajouter Erfurt autant de territoire allemand qu'il en faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement gal la principaut confisque; offre de reprendre et de signer la convention portant garantie contre le rtablissement de la Pologne, dans les termes o elle avait t nagure propose par la France. En change de cette grave concession, Napolon ne demandait qu'une chose, c'tait que la Russie renont brler nos produits; aprs quoi, il proposerait un dsarmement simultan. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres qui de droit, sans perdre un instant, et comme il tait loin d'accorder tout ce que la Russie paraissait rclamer, il essaya de combler la diffrence par de grands mnagements dans la forme. Jusqu' la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar dans la personne de son missaire. Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre ft tomb de haut dans les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp voyageur, de lui rendre son sjour Paris agrable et plaisant. Ce fut ds lors, chez la plupart des personnages appartenant la cour, un empressement lui faire fte. Chacun se mit l'attirer, le choyer; le prince de Neufchtel le pria d'assister un concert intime, donn devant une vingtaine d'lus: la princesse Pauline eut permission de l'inviter, comme autrefois, ses petites soires. Ce jeu souple et clin allait tre brusquement drang par l'intervention inopportune d'un ministre. On sait quel point la curiosit remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquitaient le gnral Savary, duc de Rovigo. Ce grand matre de la police avait respir en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son soulagement avait t de courte dure: quels n'avaient pas t son moi, son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que toucher barres Ptersbourg, comme s'il y ft all uniquement pour changer de chevaux[174], et qu'il revenait effrontment Paris poursuivre ses manoeuvres! La manire dont il y tait accueilli, le bruit fait autour de son arrive, la bienveillance qu'on lui tmoignait et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevrent de dsoler et de scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous de la politique impriale. Ragissant contre l'universelle faiblesse, il crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires le bon chien de garde. [Note 174: _Mmoires de Rovigo_, V, 129.] Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosit pourrait lui nuire: qu'il s'amust de son mieux Paris, sans se mler d'autre chose, tel tait le conseil qu'on avait lui donner. Sentant la pointe, Tchernitchef paya d'audace, commena par le ministre de la police sa tourne de visites et se montra lui fort affect d'injurieux soupons. Pour mettre dsormais sa conduite l'abri de toute interprtation fcheuse, il demanda Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un plan de conduite et de lui indiquer les maisons frquenter. Jouant au plus fin, Savary feignit d'accueillir ses protestations avec une crdulit dbonnaire, prodigua au visiteur caresses et attentions, l'embrassa plusieurs reprises[175], mais ds le lendemain lui dcocha un nouveau trait de sa faon. Cette fois, l'arme qu'il employa fut la presse. Pour dissiper l'engouement qui se dclarait de plus belle en faveur du jeune tranger et qui lui rouvrait toutes les portes, pour rabattre son assurance et le ramener au simple rle de courrier, il imagina, par un persiflage insr en bon lieu, de le disqualifier en quelque sorte et de le ridiculiser aux yeux du public. [Note 175: Rapport cit aux pages 128 et suiv.] L'ex-_Journal des Dbats_, transform en _Journal de l'Empire_, devenait de plus en plus un _Moniteur_ officieux, moins solennel que l'autre et plus littraire. C'tait l que l'administration faisait passer des notes, des allusions propres orienter l'esprit public; l'expression de toute pense libre s'y tait efface devant ce journalisme d'tat. Le 12 avril, on put lire en deuxime page un article d'une colonne et demie, non sign, intitul: _les Nouvellistes_. Le ton en tait humoristique et plaisant: l'auteur anonyme citait un passage fort piquant des _Lettres persanes_ sur les nouvellistes du dernier sicle et en faisait l'application ceux du temps prsent: ces derniers ne se montraient-ils point les dignes mules de leurs devanciers par leur tendance mouvoir inconsidrment l'opinion, par leur manie de tout grossir, choses et hommes, de pronostiquer sans cesse des vnements formidables et de transformer en personnage de haute marque le plus mince porteur de lettres? Aprs avoir vingt fois prcipit le Nord sur le Midi, ou l'Europe sur l'Asie, aprs avoir assembl plus d'armes en Pologne que toutes les puissances de la terre n'ont de bataillons, aprs avoir fait venir de l'artillerie du Kamtchatka et lev des escadrons de rennes en Laponie, ils passent de ces prodiges l'exagration des vnements les plus vulgaires: ils les travestissent de la manire la plus ridicule... Il y a tel officier tranger dont ils ont mesur l'importance sur le nombre de postes qu'il a parcourues depuis six mois; ils ont calcul savamment que le chemin qu'il a fait en moins d'une anne pourrait embrasser deux ou trois fois le tour du monde; d'o ces messieurs concluent que le prsent est gros de l'avenir, et qu'on ne voyage pas si vite, si loin et si souvent, sans tre charg de la destine de deux empires et de cinq ou six royaumes. On pourrait cependant les tranquilliser en leur rappelant une anecdote connue. Le prince Potemkin, qui, de son temps, donnait aussi de l'exercice l'imagination des nouvellistes, avait parmi ses officiers un major nomm Bawer, l'un des hommes du dernier sicle qui ont le plus occup les gazetiers d'Allemagne et les postillons de Russie. On le voyait sans cesse sur les routes les plus opposes, courant de l'embouchure du Danube celle de la Nva, et de Paris aux confins de la Tartarie. Les politiques de caf, tmoins de tous ces mouvements, rvaient dj la renaissance de l'ancienne Grce, le rtablissement du royaume de Tauride, la conqute de Constantinople, ou mme quelques-unes de ces grandes migrations du Nord qui jadis couvraient de ruines l'occident et le midi de l'Europe. Veut-on savoir quelles taient les missions secrtes du major Bawer? De retour de Paris, o il venait de choisir un danseur, le prince l'envoyait chercher de la boutargue[176] en Albanie, des melons d'eau Astrakan ou des raisins en Crime. Cet officier, passant sa vie sur les grands chemins, craignait de s'y rompre le cou et demandait une pitaphe: un de ses amis lui fit celle-ci, qui pourra servir quelques-uns de ses successeurs: Ci-gt Bawer, sous ce rocher; Fouette, cocher. [Note 176: Sorte de _caviar_ prpar avec des oeufs de poisson sal.] L'article fit grand tapage. Cette manire de prsenter l'envoy d'un souverain officiellement alli, un colonel en mission, sous les traits d'un postillon qui s'en faisait accroire, toujours allant, toujours courant, passant dans un claquement de fouet et un bruit de grelots, fut juge en gnral le comble du mauvais got et de l'irrvrence. Mais nul n'en fut plus courrouc que l'Empereur. Ainsi, c'tait le chef de sa police qui prenait sur lui de contrecarrer sa politique de mnagements et d'exasprer des susceptibilits dj trop en veil. Cette guerre que tous ses efforts tendaient loigner, il allait peut-tre l'avoir tout de suite sur les bras, par la faute et l'ineptie d'un de ses ministres. Il manda le duc de Rovigo et le tana furieusement: Voudriez-vous me faire faire la guerre? lui disait-il. Mais vous savez que je ne la veux pas, que je n'ai rien de prt pour la faire[177]. Et derechef ordre fut donn au duc, en termes absolus cette fois et premptoires, de rentrer ses crocs, de laisser Tchernitchef parfaitement tranquille, libre d'aller, venir, voir, couter.--Il n'y manquait que l'ordre de le faire informer moi-mme, ajoutait plus tard Savary d'un ton boudeur, au souvenir de sa msaventure[178]. [Note 177: _Mmoires de Rovigo_, V, 132-135.] [Note 178: _Id._, 133.] L'Empereur ne se borna pas des vhmences de parole et de rigoureuses prescriptions pour l'avenir. Au-dessous du ministre qu'il n'entendait point dcouvrir aux yeux du public et sacrifier, il voulut trouver des coupables punir. Il tint savoir qui avait rdig l'article: on lui nomma Esmenard, aventurier de lettres, retrait dans l'administration de la police, o il exerait les fonctions de censeur: c'tait la plume habitue biffer impitoyablement chez autrui tout passage suspect qui s'tait risque tracer, dans une feuille officieuse, de suprmes inconvenances. Un fait plus singulier, rest dans l'ombre cette poque, achve de caractriser et de juger le personnage. Esmenard s'employait dmasquer les espions, mais ne ngligeait pas l'occasion de les servir. Il entretenait des relations plus que suspectes avec certaines lgations et faisait volontiers commerce de papiers d'tat: il parat avoir conclu avec Tchernitchef lui-mme quelques affaires de ce genre. Seulement, trompant l'agent russe sur la qualit de la marchandise vendue, il lui annonait des documents authentiques et les lui produisait faux[179]. Il vivait ainsi de mfaits divers, dans une impunit tranquille: ce fut un excs de zle qui le perdit, et l'article du 12 avril lui fut fatal. L'Empereur le cassa aux gages et l'envoya rflchir quarante lieues de Paris sur l'inconvnient de trop bien servir les rancunes ministrielles[180]. Le rdacteur en chef du journal, tienne, fut pour trois mois suspendu de ses fonctions. [Note 179: On verra plus loin, au ch. VIII, un exemple de ce genre de trafic.] [Note 180: Il profita de son exil pour faire un voyage en Italie et y prit d'un accident de voiture.] Par ces mesures prises avec clat, Napolon comptait attnuer l'effet que produirait en Russie l'article malencontreux, assurer davantage celui de ses contre-propositions: il esprait viter toute altration plus profonde des rapports, tandis qu'il rflchirait tte repose aux vagues ouvertures de Tchernitchef et prparerait pour son nouvel ambassadeur en Russie des instructions appropries. Il n'en eut pas le temps. Encore une fois, les vnements vinrent le surprendre et le saisir. Brusquement, il fut assailli par une nue de nouvelles plus inquitantes les unes que les autres; pendant quatre ou cinq jours, correspondant au milieu d'avril 1811, elles se succdrent sans relche et d'heure en heure, se pressant, s'accumulant, arrivant de tous les points de l'horizon. En particulier, la correspondance de Varsovie prenait une gravit inattendue. Notre lgation ne se bornait plus recueillir des rumeurs grossissantes: elle avait obtenu des notions dcisives, reu de stupfiantes confidences, et ses rapports, concordant avec les mille cris d'alarme qui montaient vers l'Empereur dans un formidable unisson, portrent la crise son point culminant. III Depuis un mois, un nouvel agent reprsentait la France Varsovie, en qualit de ministre rsident: M. Bignon, prcdemment employ Bade, avait t dsign pour occuper ce poste d'observation. C'tait un petit homme singulirement actif, remuant, fureteur, plein d'intelligence et de zle, passionn pour le service et la gloire de l'Empereur. En arrivant dans le pays, il avait t d'abord comme tourdi par un tumulte de voix confuses et discordantes. Tout le monde lui parlait la fois: dans les salons, dans les bureaux, dans les tats-majors, chacun prtendait le mettre au courant des projets russes, mais ces avis diffraient essentiellement. Au milieu de cet assourdissant vacarme, parmi tant de renseignements contradictoires, M. Bignon avait peine se reconnatre, lorsque le premier personnage de l'tat, le prince Joseph Poniatowski en personne, lui fournit des donnes d'une importance et d'une prcision telles qu'il tait impossible un agent franais de ne s'en point mouvoir. Le 29 et le 30, deux longues conversations s'taient engages entre Poniatowski et le ministre de France. D'abord, le prince Joseph s'attacha bien tablir qu'il demeurait en pleine possession de son sang-froid, qu'il se dfendait contre l'exaltation propre ses compatriotes et souvent nuisible la rectitude de leur jugement: suivant lui, on ne devait point attribuer ses paroles ce zle indiscret qui grossit le danger pour acclrer le secours et qui, peut-tre, veut amener un clat en ayant l'air de le craindre[181]. Cette prcaution prise, il entra en matire. D'un ton calme et pntr, avec l'accent d'une conviction indracinable, il dit que le duch avait t tout rcemment deux doigts de sa perte: que l'empereur Alexandre avait eu l'intention de l'assaillir, d'y jeter une arme, d'appeler cet tat se fondre dans une Pologne unie et rive la Russie; cette absorption et t le premier acte d'une grande guerre contre la France. Et Poniatowski d'ajouter qu'il ne parlait point par ou-dire, d'aprs de simples prsomptions, d'aprs des indices plus ou moins srs: il avait eu la preuve matrielle de ce qu'il avanait: il l'avait vue et touche, tenue entre ses mains. Il savait les desseins de l'empereur Alexandre avec la mme certitude qu'il connatrait les intentions de l'empereur Napolon s'il avait lu les lettres de Sa Majest[182]: impossible de faire entendre plus clairement, moins de le dire en propres termes, que les instructions donnes par Alexandre ses partisans en Pologne lui avaient t communiques mot pour mot, et que l'criture mme du Tsar avait pass sous ses yeux. [Note 181: Bignon Champagny, 29 mars 1811.] [Note 182: Bignon Champagny, 29 mars 1811.] Sur l'origine de la dcouverte, il demeurait aussi rserv qu'il se montrait affirmatif sur le fait en lui-mme. On sentait qu'il ne voulait point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes rvlations. Il parlait de circonstances providentielles, d'un miracle[183], qui l'avait clair sur le pril national. Par qui s'tait opr ce miracle? On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre l'homme de confiance charg de prparer l'entreprise, c'est--dire au prince Adam Czartoryski, comportaient et ncessitaient une certaine dose d'indiscrtion: le prince Adam avait d pressentir quelques membres minents de la noblesse et de l'arme, puisque tout dpendait de leur assentiment. Avait-il jug indispensable de s'ouvrir Poniatowski lui-mme et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre? Avait-il pens que l'intrt suprieur de la patrie, dont les destines allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait l'incarnation vivante? La communication avait-elle t volontaire ou fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pices auxquelles Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, taient les propres lettres de l'empereur Alexandre Czartoryski, les deux lettres en date des 25 dcembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait fait pendant prs de trois mois la base et le pivot de sa politique. [Note 183: _Id._, 30 mars 1811.] Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les rvlations de Poniatowski Bignon, telles qu'elles se trouvent relates dans la correspondance de ce dernier[184], et le contenu des lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie se manifeste en toute vidence: quelques variantes prs, ce sont mmes penses, mmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqu et dtaill au prince Adam: promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une constitution librale, espoir fond sur la coopration de la Prusse, perspective d'un soulvement universel en Europe contre le despotisme imprial, mise en mouvement de deux armes russes destines s'branler l'une aprs l'autre; enfin, ncessit d'une adhsion pralable et formelle des chefs varsoviens leur changement de condition. Au dire de Poniatowski, cette rserve ressortait des termes de la seconde lettre, et nous avons vu qu'elle tait en effet particulirement explicite et comme interprtative de la premire: Alexandre, s'y faisant mieux comprendre, se dclarait prt entrer en campagne, mais exigeait que les Varsoviens lui adressassent au pralable une sorte d'invitation venir et les recevoir sous ses lois. [Note 184: Dpches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pices jointes.] Poniatowski savait que cet appel ne s'tait nullement produit, que le concours espr par les Russes leur avait fait dfaut, que ce mcompte avait empch l'excution immdiate de l'entreprise. Actuellement, d'aprs des informations plus rcentes, les dispositions d'Alexandre demeuraient problmatiques: il semblait incliner une politique d'expectative et d'inertie arme, mais rien n'indiquait qu'il s'y ft fix. Le danger, qui avait certainement exist, n'avait pas disparu et s'tait tout au plus loign: il pouvait se rapprocher d'un instant l'autre et fondre sur Varsovie[185]. [Note 185: Bignon Champagny, 30 et 31 mars.] Tout concourait donner cette impression, la prsence dans le pays de nombreux missaires lancs par la Russie en avant-garde, un effort visible pour travailler et garer l'opinion, le bruit rpandu d'une reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du grand-duch. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle sur la frontire, les agents dguiss qui se hasardaient la franchir, envoyaient des bulletins terrifiants: Varsovie, les pouvoirs publics, le ministre de la guerre, la lgation de France taient assigs de ces avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits en oprer le dpouillement: il communiquait ensuite Bignon les pices mmes ou leur analyse. Sans doute, beaucoup de ces rcits variaient entre eux et portaient la trace de l'exagration polonaise: le temprament mme de la nation s'opposait toute constatation prcise: Il n'est pas, crivait judicieusement Bignon, jusqu' l'espion le plus vulgaire qui, au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman d'arme sa faon[186]. Nanmoins, comme tous les rapports s'accordaient en certains points, il tait possible de dgager quelques certitudes approximatives. Suivant toutes probabilits, on avait en face de soi cent soixante mille hommes, peut-tre deux cent mille,--tel tait en ralit le chiffre exact, d'aprs les aveux mmes d'Alexandre. Une partie de ces masses s'tait rapproche de la frontire. Dans les districts les plus avancs de la Lithuanie, de la Volhynie et de la Podolie, sur toute la lisire occidentale de ces provinces, les routes se couvraient de rgiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient de troupes, des divisions parcouraient le pays, voluaient, passaient d'un point l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles eussent voulu dconcerter l'observateur par cette mobilit et chapper tout dnombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles suivre, surgissant par intervalles de l'obscurit, se confondaient aux yeux des Polonais dans une vision d'pouvante. Vivant dans un cauchemar, il leur semblait qu'une ombre menaante s'tait dresse devant eux et les opprimait; ils la voyaient s'allonger dmesurment, s'lever au-dessus de leur tte, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les craser de sa masse. [Note 186: _Id._, 30 avril.] Par des dpches presque quotidiennes, Bignon signalait son gouvernement ces angoisses et les notait au jour le jour; il transmettait tous les documents en bloc, sans prendre le temps d'oprer dans ce fatras un triage et de dmler le vrai du faux, hsitant encore formuler une apprciation d'ensemble et porter un jugement[187]. Quant Poniatowski, voyant les semaines s'couler sans amener de dtente, effray de sa responsabilit, il ne se bornait plus informer notre lgation: c'tait l'Empereur mme qu'il voulait aller et parler, dt-il quitter un instant son poste pour chercher du renfort. Il venait de se faire dsigner comme envoy extraordinaire et complimenteur officiel l'occasion de la naissance du roi de Rome; cette mission lui serait un prtexte pour accomplir Paris un rapide voyage. En attendant, il rpandait partout l'alarme, et, depuis Varsovie jusqu' l'Elbe, l'inquitude gagnait de proche en proche: la cour de Dresde s'affolait: Vienne, il n'tait bruit que de l'apparition imminente des Russes au bord de la Vistule; Hambourg, l'imperturbable Davout n'chappait plus aux atteintes de l'motion ambiante. Il admettait maintenant la possibilit d'un vnement[188], demandait des ordres, traitait moins les craintes des Polonais d'hallucinations et de rveries. Au reste, des renseignements de toute provenance s'accordent prouver que ces fous ont mieux vu que les sages, que la Russie a runi et persiste diriger contre eux toutes ses forces. Il rsulte d'avis multiples que les troupes rappeles de Finlande et de Turquie ont rejoint sur le Bug et le Dniester la masse principale, que celles d'Odessa et de Crime refluent maintenant dans la mme direction: il n'est pas, suivant quelques rapports, jusqu' la Sibrie qui n'envoie ses lointaines rserves[189]. A l'aspect de la puissance russe continuant se replier et se ramasser sur elle-mme comme pour prendre un subit lan, qui pourrait affirmer que l'empereur Alexandre a totalement abandonn ses projets, qu'il n'est pas la veille d'un nouvel entranement? Le duch et ses entours, les deux rives de la Vistule, les approches de Dantzick, tous les pays dont se compose notre premire ligne de dfense, restent en pril d'invasion. [Note 187: Bignon Champagny, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 13, 15, 17, 20 avril 1811.] [Note 188: Davout l'Empereur, 11 avril. Archives nationales, AF, IV, 1653.] [Note 189: Correspondances de Sude et de Turquie, avril 1811: lettres de Davout, 31 mars, 11, 14, 16, 25, 28, 30 avril, lettres jointes de Poniatowski, rapport la cour de Saxe, rapport venu de Stockholm. Archives nationales, AF, IV, 1653.] IV Napolon prit immdiatement ses dispositions de combat, comme si la guerre et d clater le lendemain. Trois jours de suite, le lundi de Pques 15 avril, le 16, le 17, sans qu'il cesse de vaquer aux devoirs extrieurs de la souverainet, de recevoir les ambassadeurs et les dputations qui viennent le fliciter pour la naissance de son fils, il impose sa pense un travail ininterrompu: il prvoit, calcule, combine, ordonne. En ces jours de fte et de loisir o la population de Paris se rpand dans les rues et jouit du printemps, o la foule s'amasse aux abords des Tuileries pour apercevoir et saluer l'Impratrice qui fait sur la terrasse du bord de l'eau sa premire sortie, o les conversations du public roulent sur les solennits annonces l'occasion du baptme, une agitation invisible au dehors, une fivre de travail rgne dans les ministres et les bureaux. Le personnel de la guerre et des affaires trangres est sur pied, occup jour et nuit rdiger des ordres de marche, prparer des dcrets: d'heure en heure des instructions partent du cabinet imprial, des courriers s'envolent dans toutes les directions, vers Dantzick, Varsovie, Hambourg, Dresde et Milan. Le plus pressant des soins prendre tait de mobiliser et de concentrer l'arme varsovienne. Il faut que vingt-quatre heures aprs l'arrive du premier courrier tous les ordres soient donns pour runir les troupes, complter les effectifs, monter la cavalerie, atteler l'artillerie, mettre les places en tat de dfense; il faut que l'arme se rassemble rapidement sur une position bien choisie, en vitant de s'parpiller et de s'offrir disperse aux atteintes de l'adversaire. Que l'on se mette donc l'oeuvre, rsolument, sans tarder d'un instant, sans s'inquiter de la dpense: Ce n'est pas le moment, crit Napolon au roi de Saxe, o Votre Majest doit regarder un million[190]. Surtout, que chacun conserve son sang-froid et se pntre bien de cette ide que rien n'est perdu, quand mme les Russes arriveraient Varsovie: en 1809, les Autrichiens ont occup Munich, et la Bavire n'en est pas moins sortie intacte de cette preuve. [Note 190: _Corresp._, 17612.] Aussi bien, l'Empereur ne se paye point d'illusions: il sait que les cinquante mille hommes de Poniatowski, appuys sur des forteresses en ruine ou sur des ouvrages peine bauchs, ne sauraient arrter longtemps les masses moscovites: il sait galement que Davout ne peut plus arriver temps sur la Vistule et couvrir le duch. Au point o en sont les choses, la ligne de la Vistule est perdue, si l'attaque se prononce; il convient donc de reporter en arrire notre vritable base d'oprations, et Napolon, tout en ordonnant la rsistance, prvoit et prpare l'vacuation de la principaut varsovienne. L'essentiel est de ne cder que le terrain, de sauver les armes, les munitions, les administrations, les archives, et de faire en sorte que l'tat tout entier migr avec l'arme. mesure que les Russes avanceront, la grosse artillerie, les objets les plus importants, seront mis sur bateaux et expdis Dantzick par la Vistule. Avec son vaste systme de fortifications et sa garnison dj imposante, Dantzick leur ouvre un refuge. Ds prsent, l'Empereur arrte sur l'Oder les convois d'armes destins au duch, afin que ce prcieux outillage n'aille point tomber aux mains de l'envahisseur. Quant l'arme varsovienne, il lui prescrit de se mnager une ligne de retraite vers l'Allemagne, d'y chelonner des poudres et des subsistances, afin qu'elle puisse, aprs avoir honorablement tenu tte en avant et autour de la capitale, se replier pas mesurs et en fire contenance jusqu' l'Oder: c'est l que doit commencer rellement et s'asseoir la rsistance. Au premier avis de l'invasion, Davout se portera sur l'Oder avec tout son monde: il dploiera ses divisions en arrire du fleuve, en les appuyant aux places de Stettin, Custrin et Glogau: il recueillera l'arme varsovienne, qui prendra rang dans la sienne et grossira ses effectifs: sa droite, deux divisions saxonnes, rapidement mobilises et accourues de Dresde, viendront appuyer et prolonger sa ligne; sa gauche, la garnison de Dantzick, avec laquelle il aura se tenir en communication, lui servira de poste avanc; il pourra ainsi, ds le 1er juin, opposer prs de cent cinquante mille soldats aux deux cent mille Russes dont les baonnettes scintillent au bord de la frontire. Pour des hommes commands par le duc d'Auerstdt, prince d'Eckmhl, se trouver trois contre quatre, c'est avoir presque la certitude de vaincre. D'ailleurs, Davout sera promptement secouru. Les quatrimes et siximes bataillons de ses rgiments, dj mis en route, vont lui arriver: des divisions de cuirassiers s'lanceront toute bride au del du Rhin et de l'Elbe. Dans les valles du Tyrol et de la haute Italie, un corps de quarante cinquante mille hommes, demand d'urgence Eugne, va se former, se tenir prt passer les Alpes au 15 mai, traverser l'Allemagne du sud-ouest au nord-est, s'lever rapidement jusqu' l'Oder par cette marche oblique. En mme temps, l'Empereur lui-mme apparatra en Allemagne, amenant un corps qui se rassemble en Hollande, amenant sa garde, amenant toutes ses forces disponibles, et poussera droit l'Oder; l, joignant Davout et le relevant de faction, prenant le commandement en chef, il franchira le fleuve pour reconqurir le terrain abandonn, rejeter les Russes en de de leurs limites et chtier leur audace[191]. [Note 191: _Corresp._, 17607 17609, 17611 17613, 17617, 17619 17623.] Malgr la lucidit d'esprit merveilleuse avec laquelle il concevait tous ces mouvements, malgr l'aisance souveraine avec laquelle il gouvernait ses prparatifs, malgr la confiance qu'il essayait d'inspirer aux autres, Napolon n'en restait pas moins violemment proccup et dans une certaine mesure dconcert. Ses projets renverss, la guerre anticipant d'une anne sur ses prvisions, l'avantage et le prestige de l'offensive passant l'adversaire, la campagne de 1809 recommencer dans de pires conditions et contre un ennemi plus redoutable, voil ce qu'il apercevait nettement dans les bulletins d'alarme qui envahissaient son cabinet. Et cette guerre brve chance, en temps et lieu inopportuns, lui est tellement odieuse qu'il s'obstine encore et plus fortement l'espoir de la prvenir, tout en se prparant y faire face. En dpit des tmoignages qui clatent sa vue, il a peine toujours croire ce qu'on lui rapporte de l'empereur Alexandre: tant de hardiesse le confond chez un prince qu'il s'est habitu considrer comme faible et irrsolu: Si la Russie,--se dit-il,--n'avait affaire qu'au grand-duch, je suppose qu'elle pourrait se divertir d'un coup de main; mais, dans l'tat actuel des choses, elle doit voir cette entreprise sous un point de vue plus srieux[192]. Aprs tout, si l'empereur Alexandre a failli se jeter sur le duch, c'tait peut-tre l'excs de la peur qui le prcipitait cette audace. Le fait qu'au lieu de donner suite son extraordinaire projet, il a envoy Tchernitchef Paris avec mission d'entamer quelques pourparlers, prouve qu'il prfrerait la guerre une garantie de scurit. Mais en quoi peut consister cette garantie? Que veut la Russie, que rclame-t-elle en fin de compte? Les timides nonciations de Tchernitchef sont-elles le premier ou le dernier mot de sa cour? Alexandre prtend-il rellement se faire cder le duch en totalit ou en partie? En ce cas, aucun accord n'est possible, et il faudra se battre. Mais peut-tre le Tsar se contenterait-il d'un gage moins onreux pour la France? C'est ce qu'il importe d'claircir tout prix, au plus vite. Et prcipitamment, avec une ardeur un peu fbrile, Napolon cherche s'enqurir. Pendant les trois jours o il accumule sans relche des dispositions militaires, il tente paralllement des dmarches interrogatrices, pousse de tous cts des reconnaissances, afin de savoir o, comment et sur quelle base il pourra ngocier. [Note 192: Lettre au roi de Saxe. _Corresp._, 17612.] Ds le dbut de la crise, le 15 avril, il trace le canevas d'une dpche pour son ambassadeur en Russie. Caulaincourt n'a pas encore t dcharg de ses fonctions par l'arrive de son successeur: c'est lui que s'adressent ces lignes indites. Il est de toute ncessit que cet ambassadeur soit tir de sa quitude, instruit du danger, et qu'il tire au clair les vritables dsirs de la Russie, afin que l'on puisse, s'il y a lieu, traiter, s'entendre et ramener le calme. Monsieur le duc de Cadore,--crit Napolon en revenant premirement sur l'incident de presse,--je dsire que vous expdiiez aujourd'hui pour la Russie un courrier par lequel vous ferez connatre au duc de Vicence que j'ai vu avec indignation l'article du _Journal de l'Empire_ qui semblait singer M. de Tchernitchef, qu'on assure que cet article a t fait avant l'arrive de cet officier, et que l'insertion n'en avait t retarde que par des circonstances du journal; mais je n'en ai pas moins fait destituer le sieur Esmnard, qui tait charg de la surveillance des journaux; que je l'ai envoy quarante lieues de Paris; qu'il (le duc de Vicence) pourra donner connaissance de cette notification au grand chancelier, cependant indirectement et comme une nouvelle. Vous ferez connatre au duc de Vicence qu'il est mal instruit des nouvelles de Russie, que de Moldavie et de Finlande les troupes affluent sur la frontire de Pologne, et qu'il parat qu'on lui fait mystre de tous ces mouvements; que cependant il est ncessaire de savoir ce que l'on veut, parce que cet tat de choses qui nous oblige armer est fort coteux; que dans ses dpches il n'y a rien de positif; que, quant moi, je ne me plains en rien de la Russie et je ne veux rien. Aussi je n'ai point arm comme elle; qu'il faudrait donc savoir ce qu'elle veut pour faire tant d'armements; que je dsire qu'avant de revenir il ait quelques explications l-dessus et puisse savoir quels moyens il y a de faire renatre la confiance[193]. [Note 193: Archives nationales, AF, IV, 910.] La rponse de Caulaincourt, la supposer rapide et concluante, n'arriverait que dans un mois au plus tt ou six semaines. Un mois, c'est un dlai bien long pour l'impatience de l'Empereur, en ces jours d'motion et d'alarme o toute heure perdue risque d'entraner d'irrparables consquences. Est-il ncessaire d'aller chercher si loin le secret de la Russie? Paris, quelqu'un le possde suivant toutes probabilits, mais hsite peut-tre le livrer. Peut-tre Tchernitchef, effray de l'accueil fait ses allusions concernant le duch et Dantzick, n'a-t-il point os, dans sa conversation avec l'Empereur, indiquer ce qu'accepterait finalement son matre, quel serait le minimum indispensable de concessions et de garanties. En revenant lui, on arrivera sans doute, force de cajoleries et de sollicitations, lui tirer des lvres une proposition la fois rduite et ferme, qu'il a reu ordre apparemment de tenir en rserve et de ne prsenter qu'aprs beaucoup d'instances. En ce mme jour du 15 avril, Tchernitchef tait invit un dner d'apparat au ministre des relations extrieures. Rentrant chez lui la fin de la soire, il fut tonn d'apprendre qu'en son absence le grand marchal du palais, le gnral Duroc, duc de Frioul, avait pass par deux fois sa porte. Ce haut missaire tait venu, lui dit-on, d'abord pour l'inviter chasser le jour d'aprs avec Sa Majest, ensuite pour lui parler d'affaires. La chasse du lendemain devait avoir lieu dans la fort de Saint-Germain et serait particulirement brillante: on y verrait figurer le grand-duc de Wurtzbourg, le roi de Naples, le prince Borghse, le prince vice-roi, plusieurs marchaux et gnraux, plusieurs dames de la cour[194]. Convier Tchernitchef cette runion, c'tait le distinguer et lui faire honneur; c'tait aussi se mnager avec lui l'occasion d'entretiens familiers[195]. [Note 194: _Journal de l'Empire_, 19 avril 1811.] [Note 195: Les dtails et extraits qui suivent, jusqu' la page 152, sont tirs du rapport de Tchernitchef prcdemment mentionn.] Le lendemain, Tchernitchef fut l'un des premiers au rendez-vous de chasse, indiqu comme d'habitude dans un pavillon situ en plein milieu des bois. Les invits, les quipages, la vnerie commenaient se rassembler. Le grand marchal arriva de bonne heure et essaya de remplir auprs de Tchernitchef la commission dont il n'avait pu s'acquitter la veille. Il lui dit que l'empereur Napolon, supposant ne pas lui avoir laiss le temps de s'acquitter de toutes les communications que Sa Majest Russe avait pu le charger de faire, avait donn l'ordre de reprendre avec lui la discussion des mmes objets et d'couter s'il n'avait pas quelque proposition faire. Les vains efforts de Duroc pour obtenir une rponse furent interrompus par l'arrive de l'Empereur, venant la rescousse: il parut enchant de revoir Tchernitchef et, pour commencer, se mit l'entourer d'une sollicitude quasi paternelle. Je fus d'abord dsign--crivait quelques jours aprs le jeune officier--pour tre du petit nombre des personnes admises djeuner avec Sa Majest. table, me trouvant trs ple, elle me questionna avec beaucoup d'intrt sur ma sant, me recommanda de me soigner et en gnral m'adressa fort souvent la parole. Aprs le djeuner, on monta cheval, les chiens furent dcoupls, la bte lance, les appels du cor, clatant en joyeuses fanfares, annoncrent l'attaque, et la compagnie des chasseurs, souverains, grands dignitaires franais et trangers, cavaliers en habit vert galonn d'or, dames en lgantes calches de poste, se lana dans les profondeurs de la fort, sous les arceaux de verdure naissante. Pendant la chasse, Napolon interrompit plusieurs fois ses galops effrns pour se rapprocher du groupe de cavaliers o se tenait le jeune Russe et placer avec affectation des remarques qui devaient lui tre agrables. Je l'entendais--continue celui-ci dans son rapport au Tsar--dire trs haute voix aux personnes de sa suite qu'on lui avait prpar un bien grand plaisir pour la journe: c'tait de lui faire monter deux chevaux que Votre Majest lui avait donns, prnant fort longuement leurs qualits et leur bont. Feignant alors de m'apercevoir, il vint moi pour m'en parler et me demanda ce que Votre Majest avait fait de ceux qu'il lui avait offerts: sur ma rponse qu'ils se trouvaient aux haras, il me dit qu'il aurait mieux aim qu'elle les montt, parce que cela l'aurait rappel son souvenir. Peu de temps aprs cette digression sentimentale, l'Empereur fit de nouveau halte et, laissant la meute et les piqueurs continuer sans lui la poursuite, permit ses invits quelque repos. Tandis qu' distance plus ou moins grande, dans les bois environnants, les pripties de la chasse se continuaient et se dplaaient, tandis que tour tour retentissaient toutes proches ou mouraient au loin les errantes sonneries, il piqua droit sur Tchernitchef, qui causait ce moment avec le comte de Wrde, et interrompit ce colloque par une brusque et franche apostrophe: Ils ont furieusement peur de vous dans le duch, s'cria-t-il; ils ont la mme peur que la Bavire en 1809. On me dit que vous avez rassembl cent cinquante mille hommes au bas mot, que chaque jour une de vos divisions revient de Turquie, que vous prparez un coup de main; pensez-vous qu'entre grandes puissances on se surprenne comme on enlve une place? Sans doute, il vous est facile d'envahir le duch; mais il n'en faudra pas moins ensuite risquer le sort des batailles. Puis, coupant court aux dngations respectueuses de Tchernitchef: Pourquoi l'empereur Alexandre ne s'est-il pas d'abord expliqu?--continua-t-il vivement,--pourquoi a-t-il commenc armer?... Maintenant il a rassembl deux cent mille hommes, j'en mettrai deux cent mille de mon ct, et voil certes une nouvelle mthode de ngocier un peu ruineuse... Il est donc grand temps que tout cela cesse, que l'empereur Alexandre se dcide entrer en matire et faire connatre ses prtentions: Je ne sais pas ce qui peut vous convenir, c'est vous demander. Tchernitchef soutint le thme oppos, et la conversation n'aboutit qu' une reprise de controverse. Un vnement de la chasse la rompit; sans doute, la poursuite se rapprochait, la bte passait proximit; et Napolon, voyant arriver l'hallali, retourne imptueusement cette lutte. Dans la suite, il revient encore deux ou trois fois Tchernitchef; il lui lance des questions entrecoupes de mots aimables, de clignements d'oeil souriants, reprend la conversation par -coups, par saccades, se rejette ensuite travers bois, fournit d'un seul trait des courses perdre haleine, abat par cet exercice violent la surexcitation de ses nerfs et rompt le travail de sa pense. En somme, durant cette journe de libert et de plein air, favorable aux panchements, on n'avait pu surprendre Tchernitchef aucune parole positive. L'Empereur ne se dcouragea point et revint la charge, sinon en personne, au moins par procuration. Le lendemain matin, Tchernitchef se reposait chez lui, lorsque le grand marchal se prsenta inopinment. Il lui dit que l'Empereur, ayant vu avec inquitude qu'il n'tait pas trs bien portant, dsirait savoir si d'abord aprs des voyages aussi fatigants une chasse courre de dix-huit lieues ne lui avait pas fait de mal. Aprs s'tre enquis ce sujet avec une touchante sollicitude, Duroc aborda le vritable objet de sa visite; il pria Tchernitchef, en y mettant encore plus d'insistance que la veille, il l'adjura d'noncer les demandes que Sa Majest Russe l'avait peut-tre charg de ne faire qu'aprs des exhortations pressantes. cette amicale mise en demeure, Tchernitchef ne pouvait rpondre, puisqu'il avait reu dfense expresse de compromettre son gouvernement par de trop claires ouvertures. Ayant touch mot l'Empereur de sacrifices territoriaux en Pologne, il avait puis son mandat et n'avait plus pouvoir de revenir l'objet lgrement effleur; son second entretien avec le grand marchal, comme le premier, se fondit en discussions vagues. Voyant que Tchernitchef persiste dfinitivement dans la rserve dont il n'est sorti qu'un instant, Napolon se retourne vers son ambassadeur en Russie, juge opportun d'adresser la perspicacit de Caulaincourt un second, un plus pressant appel. Seulement, la main qu'il emploiera pour lui crire ne sera plus la mme: il confiera ce soin un rdacteur nouveau, transfr subitement d'un poste un autre dans la haute administration de l'tat. Depuis quelques heures, un coup de thtre se prparait dans les rgions gouvernementales, et, par un fait sans exemple dans l'histoire de l'Empire, la crise extrieure aboutissait un changement dans le ministre. Depuis trois ans et demi, Napolon avait pu exprimenter le zle, l'assiduit, les qualits d'esprit du comte de Champagny, duc de Cadore. Cependant, chez ce ministre surmen, quelques symptmes de lassitude, quelques dfaillances commenaient se manifester. L'anne prcdente, dans le maniement d'affaires aussi dlicates que celles de Pologne et de Sude, Napolon l'avait jug au-dessous de sa tche. Peut-tre aussi, fch et humili d'avoir t surpris par les prparatifs militaires de la Russie, reprochait-il au chef de sa diplomatie d'avoir insuffisamment stimul la vigilance de notre ambassade en cet obscur pays. Conservant pour Champagny beaucoup d'estime et de reconnaissance, il avait cess d'apprcier ses services et ne voyait pas en lui le ministre des temps difficiles. Il rsolut de le dplacer sans le disgracier, de lui rserver l'administration de sa maison, dont la direction moins absorbante lui serait un repos. En ces instants o la guerre menaait, o notre diplomatie aurait peut-tre se faire l'auxiliaire de nos armes, rchauffer le zle de nos allis, surveiller, diriger, coordonner leurs mouvements militaires, ce qu'il fallait l'Empereur aux affaires trangres, c'tait une sorte de chef d'tat-major civil, un agent de transmission ponctuel et impeccable. Son choix devait se porter sur l'homme le plus familiaris avec ses habitudes d'esprit et de travail, sur celui qui l'assistait depuis tant d'annes dans sa besogne administrative et politique, sur le secrtaire d'tat Maret, duc de Bassano, dont le nom est rest toutes les poques synonyme de fidlit. Les sympathies de M. de Bassano pour les Polonais et leur cause taient notoires; aux yeux de ce peuple, dont le dvouement et le loyalisme pouvaient tre mis bientt redoutable preuve, sa nomination apparatrait comme une marque d'intrt, un encouragement et presque un gage, sans tre un dfi jet la Russie, car le duc savait propos exprimer des sentiments hautement pacifiques. En fait, habitu taire ses prfrences personnelles, doutant de lui-mme plutt que du matre, il fournirait moins celui-ci un conseil qu'un service, le plus constant, le plus actif, le plus infatigable des services. Sa dvotion l'Empereur, sa foi profonde en l'infaillibilit du grand homme, taient un sr garant qu'il n'hsiterait et ne faiblirait jamais dans l'excution des ordres reus, que son langage et ses crits se mouleraient exactement sur la pense souveraine, qu'ils en sauraient rendre toute l'intensit et aussi en reflter les moindres nuances. Sa remarquable facilit de rdaction permettait de lui imposer un labeur surhumain sans l'craser sous le fardeau. Enfin, par le charme et l'agrment de sa personne, par l'amnit qui s'alliait en lui une sereine assurance, par la belle harmonie de son existence partage entre le travail et la reprsentation, il ajouterait l'clat extrieur et au prestige de la fonction. La transmission des pouvoirs s'opra en l'espace d'une matine. Le 17, au commencement du jour, aprs avoir prescrit Champagny quelques envois urgents, Napolon lui notifia sa dtermination par une lettre personnelle, chef-d'oeuvre de tact et de dlicatesse, destin panser la blessure qu'il allait faire: Monsieur le duc de Cadore,--disait-il,--je n'ai eu qu' me louer des services que vous m'avez rendus dans les diffrents ministres que je vous ai confis; mais les affaires extrieures sont dans une telle circonstance que j'ai cru ncessaire au bien de mon service de vous employer ailleurs. J'ai voulu cependant, en vous faisant demander votre portefeuille, vous donner moi-mme ce tmoignage, afin d'empcher qu'il reste aucun doute dans votre esprit sur l'opinion que j'ai du zle et de l'attachement que vous m'avez montrs dans le cours de votre ministre[196]. Peu aprs l'envoi de cette lettre, la mutation s'oprait: M. Maret recevait le service des mains de son prdcesseur et prenait possession avec aisance du cabinet ministriel. [Note 196: _Corresp._, 17614.] Sur le bureau, il trouva la lettre commande l'avant-veille pour le duc de Vicence, rdige la veille et prte partir. Le nouveau ministre la soumit l'Empereur: celui-ci en autorisa l'expdition, mais prescrivit de la confirmer et d'en accentuer la porte par une autre, qui servirait de _post-scriptum_ la premire. Cette seconde lettre, le duc de Bassano la fit brve et nette; il la rdigea sous l'impression immdiate de la conversation qu'il venait d'avoir avec Sa Majest et qui l'avait laiss tout imprgn de sa pense: en ces lignes, travers une imperturbabilit voulue et des affirmations de toute puissance, perce plus manifestement chez l'Empereur le dsir de s'arranger avec la Russie, pourvu qu'elle ne lui demande point d'insupportables sacrifices: Il parat,--crit le ministre,--que la cour de Ptersbourg est occupe de deux griefs, relatifs, l'un l'affaire du duch d'Oldenbourg, l'autre aux inquitudes qu'elle a conues sur la Pologne. Que faut-il faire pour rassurer la Russie? Une explication franche aurait mieux valu que des armements; une explication prompte vaudrait mieux que des prparatifs ruineux. Vous connaissez assez, Monsieur le duc, la situation de la France et des armes de l'Empereur pour juger combien peu elle a craindre, mais l'Empereur ne peut que s'affliger de voir la bonne intelligence menace pour des bagatelles et l'empereur de Russie abandonner des ralits pour des chimres et se prparer rompre une alliance qu'on devait croire l'abri de toutes les vicissitudes. _Si ce que dsirent les Russes est faisable, j'ai ordre de vous le dire, Monsieur le duc, cela sera fait_. Ayant lanc cette assurance formelle, Napolon n'avait plus qu' laisser venir la rponse et en attendant rester en garde, tout prt, si les Russes prononaient une attaque, les recevoir sur la pointe de son pe. Pendant les semaines suivantes, pendant un mois environ, il demeura et tint tout le monde sur le qui-vive. Mme, l'arrive Paris de Poniatowski, ses confidences directes sur le projet d'offensive, parurent ncessiter un surcrot de prcautions. Les autorits franaises ou allies dans le Nord furent invites presser l'armement de Dantzick, observer continuellement la frontire de Russie et se mfier de la Prusse. Ayez un chiffre avec le gouverneur de Dantzick,--crivait l'Empereur Davout... Il faut qu'il soit trs alerte, qu'il monte une police secrte et sache ce qui se passe du ct de Tilsit, Riga, sur la frontire, et vous tienne inform de tout. Il faut surtout qu'il fasse faire le service de sa place avec rigueur, pour viter toute surprise[197]. Les officiers d'tat-major placs Stettin, Glogau, Custrin, en pays suspect, doivent avoir l'oeil sur tout; leur vigilance ne doit pas se relcher une minute: ils doivent dormir le jour et rester debout toute la nuit[198]. [Note 197: _Corresp._, 17621.] [Note 198: _Id._, 17622.] En arrire de ces postes, l'Empereur dveloppe et multiplie ses moyens de guerre, par l'action combine de mouvements militaires et diplomatiques. Sans cesse, il s'efforce de complter le corps de Davout, de former ceux qui devront, en cas de besoin, rallier et soutenir cette puissante avant-garde, et l'arme de deux cent trente mille hommes qu'il se met en mesure de runir avant juillet dans l'Allemagne du Nord, il s'occupe de composer une aile gauche avec la Sude, une aile droite avec la Turquie. Ses envois Stockholm et Constantinople, pendant la seconde quinzaine d'avril, si on les compare aux dpches de la priode prcdente, montrent qu'il se sent plus prs d'ventualits extrmes, signalent le progrs de la crise. En Sude, il ne s'agit plus de tter le terrain, mais d'y prendre position. Alquier reoit ordre de proposer carrment et de ngocier une alliance, sans la conclure encore: vitant toute allusion la Norvge, passant sous silence cet objet cher Bernadotte, il prsentera aux Sudois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en tat de faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui le dit lui-mme dans une note jete en marge de l'instruction[199]. En ce qui concerne la Turquie, le projet de dpche prpar le 12 avril par Champagny et non encore approuv par l'Empereur, est abandonn comme insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus prcis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra rclamer l'envoi Paris d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords: Il est convenable que, ddaignant la pompe orientale, cet ambassadeur parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autoris signer un trait en forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements. Napolon veut avoir sa porte et sous sa main l'alliance de la Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le trait signer serait trs avantageux au Sultan: La France garantirait la Moldavie et la Valachie la Porte, et en cas de succs, ce qui n'est pas douteux, les deux armes se combineraient pour faire rendre la Crime la Porte...--Tout cela, ajoute la dpche du 27 avril, doit tre dit avec prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est pas rompue, et les difficults peuvent s'aplanir. Mais, avant que le ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera dcid[200]. [Note 199: Archives des affaires trangres, Sude, 295. Cf. la lettre de Maret l'Empereur du 20 avril 1811, insre dans la correspondance de Turquie, vol. 221.] [Note 200: Maret Latour-Maubourg, 27 avril 1811.] Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors un dnouement trs bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une ni l'autre de ces deux hypothses ne se ralisa. Alexandre se montrait peu press de dlier la langue de Tchernitchef, et aucune communication nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, ds le mois de mai, les nouvelles de la frontire prirent un caractre beaucoup moins alarmant. Varsovie, quand tait arriv l'ordre de mobiliser l'arme, l'motion avait atteint son paroxysme: chacun croyait apprendre tout instant l'entre des Russes, s'imaginait dj entendre leur canon[201]. Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main du Tsar continuaient circuler, l'tat des forces opposes au duch ne faisait plus croire l'imminence de l'entreprise. Les agents d'observation, les guetteurs aposts, ne retrouvaient plus les masses ennemies sur les points o ils avaient cru les discerner: elles semblaient s'tre dissipes et vanouies: on n'tait plus bien sr maintenant de les avoir vues, et c'tait se demander si un peuple entier n'avait pas t le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et Brzesc, on continuait dcouvrir une ligne de troupes, des divisions chelonnes, dont il tait trs difficile de dterminer avec exactitude la composition, le numro d'ordre et l'emplacement, mais la frontire mme paraissait se dgager. Wilna, Grodno, plus de concentration menaante; Bialystock, o une force imposante avait t signale, on constatait, vrification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon, ayant contrl les premiers avis l'aide d'informateurs plus sages[202], ayant procd trs soigneusement une contre-enqute, en venait penser que les Polonais avaient t une fois de plus dupes d'eux-mmes, que le pril avait exist surtout dans leur imagination: Davout arrivait sa mme conclusion, se reprochant d'avoir cd un pessimisme exagr[203]. [Note 201: Bignon Maret, 4 mai 1811.] [Note 202: Dpche du 28 avril 1811.] [Note 203: Davout l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives nationales, AF, IV, 1653.] En fait, le gros des armes russes restait proximit du territoire varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hsitations dont nous avons montr le dbut, quelques divisions avaient t reportes en arrire, loignes des limites. Puis, chez les troupes qui s'taient accumules dans les provinces frontires, une sorte de tassement s'tait opr: les corps, ayant pris leurs positions, s'y tenaient maintenant immobiles, replis sur eux-mmes: ils offraient ainsi moins de prise l'observation qu' l'tat de mouvement et de marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement d'hommes et de matriel qui multipliait les objets leurs yeux et prtait des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu dlivrs de leurs angoisses: ils respiraient plus librement: l'oppression diminuait, la fivre des esprits s'apaisait: l'alerte tait passe[204]. [Note 204: Bignon Champagny et Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30 avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.] Le premier effet de cette accalmie fut d'arrter les ngociations que menait l'Empereur titre de prcautions contre la Russie. Il cesse de rpondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en suspens. Ayant tendu le bras vers la Sude et la Turquie pour les reprendre et les tirer lui, il interrompt son geste, ds que le besoin immdiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il laisse ses reprsentants sans ordres, sans instructions, et son silence leur prescrit tacitement l'inaction. Stockholm, nos offres avaient t accueillies avec un enthousiasme plus apparent que rel: l'objet propos Bernadotte ne correspondait pas ses vritables dsirs, et lorsque le baron Alquier l'avait provoqu discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouv mal prpar sur le sujet, s'exprimant avec gne, demandant rflchir. Cependant, comme il importait de ne pas dcourager la bonne volont de l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne politique et regrettait la Finlande, le ministre Engestrm avait d'abord suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa lui-mme de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205]. Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premires ouvertures: notre lgation n'ayant pas renouvel ses instances pour l'envoi Paris d'un plnipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux gouvernements restrent l'un vis--vis de l'autre dans une situation mal dfinie et sur un pied de demi-confiance. [Note 205: Correspondance d'Alquier, mai juin 1811.] Quant ses armements, Napolon ne contremande aucune mesure, mais informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procder un peu moins prcipitamment, avec plus de mystre et surtout moins de frais: Lorsque vous trouverez de l'conomie,--crit-il Davout,-- mettre douze ou quinze jours de plus faire faire une chose, je pense qu'il faut adopter ce parti de prfrence[206]. Il veut que les corps en formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en France, sans excuter aucun mouvement qui veille l'attention[207]. [Note 206: _Corresp._, 17702.] [Note 207: _Id._, 17726.] En somme, l'impulsion donne soudainement aux prparatifs se modre, mais continue se faire sentir, mthodique et rgle. Par suite de l'alerte survenue, un grand pas avait t franchi dans la voie des mesures guerrires, et il n'tait point dans le temprament et l'humeur de Napolon de s'arrter en ce chemin, ds que les circonstances l'y avaient engag fond. Vis--vis de la Russie, il demeure sous une impression plus prononce de mfiance et de colre: il en veut amrement cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un compte exact de ce qui s'est pass dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est pas loign de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre lui une grande dmonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne. Mais cette hypothse suffit le rvolter: est-il homme qui l'on dicte des conditions la pointe de l'pe? Si l'on veut ngocier, pourquoi venir le casque en tte au lieu d'un bton blanc la main[208]? Et l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volont de mettre fin au litige, l'en dtourne au contraire, en lui rendant le loisir de prparer sa revanche: se reprenant l'esprance de gagner du temps et de pouvoir donner ses prparatifs une formidable ampleur, il revient progressivement l'ide de faire la guerre au lieu de l'viter, de la faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, la tte de l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande expdition des temps modernes. Son ardeur traiter dcrot mesure que le danger s'loigne. [Note 208: Paroles rptes par Alexandre Lauriston, d'aprs un rapport de Kourakine; lettre particulire de Lauriston au ministre, 1er juin 1811.] Cependant, ayant senti l'embarras o le jetterait une rupture trop prompte avec la Russie, sachant que cette ventualit peut se reproduire, frapp parfois des risques immenses o l'entranerait une entreprise au Nord mme longuement et minutieusement prpare, il reste encore indcis, perplexe, et ne rejette pas tout fait l'ide d'une transaction. Sincrement, il voudrait carter la question polonaise et chasser ce fantme: il le dit Kourakine, avec un luxe de paroles obligeantes qui donne au vieil ambassadeur la force de se promener avec Sa Majest pendant deux heures malgr sa goutte[209]. Il le rpte avec une sorte d'impatience un diplomate russe de passage Paris, au comte Schouvalof: Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-tre deux cent mille Franais pour rtablir la Pologne[210]? Et il fait justement observer que le duch dans son tat actuel, c'est--dire faible et soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indpendante et forte, qui se soustrairait tt ou tard sa tutelle. Mais est-il possible de rassurer la Russie moins d'un dpcement du duch, condition inacceptable et dshonorante? Puis, il est une autre question que Napolon ne renonce jamais au fond de l'me rveiller et reprendre: c'est celle des neutres et du blocus. supposer que l'on trouve moyen d'aplanir les difficults prsentes, Alexandre consentira-t-il dcrter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problme. Sur tous les points en suspens, il espre que le duc de Vicence, soit par rponse aux deux lettres qui lui ont t adresses, soit de vive voix aprs son retour, va lui fournir enfin des notions prcises: il a hte de savoir quel prix au juste il pourrait s'pargner une guerre avec la Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'ternelle ennemie. [Note 209: Rapport cit dans la lettre de Lauriston du 1er juin.] [Note 210: _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 415.] CHAPITRE V RETOUR DU DUC DE VICENCE. Contre-coup Ptersbourg de l'motion suscite en Allemagne et en France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint que Napolon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens contraire.--Wellesley donne l'Europe des leons de guerre dfensive.--Il fait cole.--Le gnral Pfuhl et son plan.--Peu peu, Alexandre incline vers un systme purement dfensif.--Il voudrait viter la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duch de Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Rponse par allusions et sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur Alexandre et le roi de Rome.--Arrive de Lauriston.--Gracieux accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour dterminer Napolon lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la rsolution de se dfendre toute extrmit: solennit et sincrit de cette dclaration.--motion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son retour en France.--Il va trouver l'Empereur Saint-Cloud.--Sept heures de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions corrlatives.--Napolon repousse l'ide de diminuer la garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la ncessit d'opter entre la Pologne et la Russie.--La pense de l'Empereur passe par des alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur branl; son interlocuteur croit avoir cause gagne.--Napolon fait le dnombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au cerveau.--Il croit que tout se rglera par une bataille.--Suite de la conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales. I Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indcis et troubl. Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'lan donn nos prparatifs: il voyait les armes varsovienne et saxonne se mobiliser la hte: il voyait se lever derrire elles la puissance franaise. Effray en outre de paroles violentes que Napolon s'tait permises devant le conseil de commerce l'adresse des tats contrebandiers, il craignait que le conqurant ne fondt bref dlai sur ses frontires, pour le punir d'avoir arm. Autour de lui, on croyait la guerre pour la fin du printemps, pour l't au plus tard: l'alarme avait repass de Paris Ptersbourg, et le Tsar se demandait parfois s'il ne ferait pas bien de mettre profit ce qui lui restait d'avance, de marcher la rencontre de l'envahisseur[211]. [Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait continu, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement traiter avec l'Empereur, dvelopper des plans d'agression et de surprise, celui-ci entre autres: Prodiguer toutes les assurances et en gnral toutes les dmonstrations qui tendraient tranquilliser Napolon notre gard, consentir dsarmer simultanment et faire faire mme quelques marches rtrogrades nos divisions, sans toutefois trop les loigner; enfin l'endormir et l'engager diriger de nouveaux efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous permettrait d'attendre qu'il ft compltement engag dans cette nouvelle lutte pour profiter de la diversion. En marge du rapport, on trouve cette annotation de la main d'Alexandre: Pourquoi n'ai-je pas beaucoup de ministres comme ce jeune homme? Vol. cit, 109.] En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le lieutenant-colonel Schler, ne considrait pas qu'il et cart toute ide d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Sudois Armfeldt prouvait la mme impression. Cet adversaire implacable de Napolon, cet homme qui semble n'avoir vcu que pour har, tait arriv rcemment de Stockholm, d'o Bernadotte l'avait chass par crainte de ses intrigues et aussi pour plaire l'Empereur. Parfaitement accueilli Ptersbourg, Armfeldt tchait d'y dmontrer que tout tait perdu si on se laissait prvenir par Bonaparte[213], et constatait avec joie que ses paroles trouvaient de l'cho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement Londres ngocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui quivaudrait une rupture avec la France[214]. [Note 212: Voyez les rapports de Schler en date des 30 mars, 5 et 18 avril, mentionns ou cits par DUNCKER, 353-354.] [Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.] [Note 214: _Id._, 301.] Ainsi, Alexandre ne dcourageait pas totalement les partisans de l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les inconvnients et le danger. Il savait que son projet, vaguement souponn dans les diffrentes cours, avait suscit partout un blme universel, et que l'opinion europenne ne le suivrait pas dans cette aventure. S'essayant encore par moments gagner, convertir l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il n'obtenait que de froides et vasives paroles. De plus, des raisons purement stratgiques, dveloppes autour de lui avec une vhmence croissante, l'inclinaient chercher le salut dans une dfensive prmdite et systmatique. [Note 215: Dpche Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de Saint-Ptersbourg.] L'ide de faire aux Franais une guerre la Fabius, de se drober leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent puiss par les marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hriss de dfenses, des remparts plutt que des hommes et derrire ces remparts d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle avait t prconise auprs d'Alexandre par des Allemands, comme Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: Si je commandais en chef, j'viterais une bataille dcisive et je me retirerais, de sorte que les Franais, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver un second Poltawa[216]. Ces conseils taient demeurs toutefois isols et timides, jusqu'au jour o un grand vnement de guerre en avait dmontr la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal s'achevait, et l'on commenait bien connatre les dtails de ce duel poursuivi aux extrmits de l'Europe occidentale entre Massna et Wellesley. Massna n'avait rien fait de grand, parce que le gnral anglais, aprs avoir recul devant lui, aprs avoir laiss les Franais s'aventurer dans les dserts rocheux du Portugal et les _sierras_ brlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel s'tait bris l'lan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie d'imitation est plus frquente que partout ailleurs, la mode plus imprieuse. Dsormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les tats-majors europens pour dclarer que Wellesley avait trouv le secret de rsistance si longtemps cherch, la recette de victoire, et qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa mthode. [Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.] Ptersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand au service de la Russie, le gnral Pfuhl, officier studieux et rudit, stratgiste de cabinet, qui brillait dans la thorie et faiblissait dans la pratique. Pfuhl avait rdig un plan de campagne fond sur les donnes fournies par la guerre de Portugal, combines avec certaines rgles classiques. Il s'agirait d'attirer les Franais le plus loin possible de leur base d'oprations et de les recevoir dans des lignes de dfense fortement tablies. En particulier, dans l'espace vide qui s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et spare ces deux fleuves protecteurs, une sorte de rduit central, un camp retranch de dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'lverait et boucherait la troue. La principale arme de l'empire reculerait peu peu jusqu' ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y dfendrait obstinment, tandis qu'une seconde arme, moins nombreuse et plus mobile, inquiterait et harclerait l'adversaire. Ce n'tait pas encore le systme de la retraite outrance, du recul continu; c'tait le systme de la dfensive sur le front de bataille combin avec celui des attaques de flanc. Quant la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopration passive: elle aurait livrer sans combat sa capitale et ses provinces, s'effacer devant l'invasion, se retirer et s'enfermer tout entire, arme, gouvernement, administration, dans celles de ses places qui avoisinaient la mer. Transformes en camps retranchs, ces places immobiliseraient une partie des troupes franaises: ce seraient autant de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes feraient surgir en avant de leurs deux capitales, grande distance de leur frontire[217]. Le principal inconvnient du plan propos par Pfuhl tait de diviser les forces de la rsistance et d'offrir notamment les armes russes en deux masses spares aux coups de l'envahisseur. Nanmoins, Alexandre sentait quelque disposition l'adopter, parce que ce plan donnait une forme prcise et presque scientifique la conception dfensive qui commenait de prvaloir en lui. Ds la fin de mai, il cdait visiblement l'instinct sauveur qui lui montrait la Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218]. [Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mmoires de Wolzogen_, 55 et suiv.] [Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrive Berlin du 26 au 28 mai, cite par DUNCKER, 361-362.] Il tenait, d'autre part, rester en conversation avec la France, ne pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus prs, il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute ide d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napolon, au prix de quelques mouvements rtrogrades des Russes, consentait loigner le danger de ses frontires, dsarmer Dantzick, le duch de Varsovie et la ligne de l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des diffrends: il s'accommoderait d'un tat mal dfini qui lui pargnerait les risques formidables d'une lutte et qui le dispenserait en mme temps de remplir les obligations contractes, qui lui fournirait prtexte pour consommer plus tard son rapprochement conomique avec l'Angleterre. Quant finir totalement la querelle avec la France, supposer que la chose ft souhaitable, o en tait le moyen? Les contre-propositions transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs. Restait, il est vrai, la solution chre Roumiantsof, celle qui consistait morceler le duch de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas d'autre, mais il continuait admettre celle-l, et certaines de ses confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien, ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du ddommagement trouver, il finissait par lui dire d'un air de rticence:--Je sais bien un quivalent qui pourrait nous convenir[219];--et Saint-Julien, aprs avoir cherch bonne source l'explication de ce propos, crivait sa cour que le Tsar ne ferait point difficult d'accepter la partie du duch de Varsovie situe sur la rive droite de la Vistule. [Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, II, 611_.] Alexandre, il est vrai, se htait d'ajouter, au sujet du mystrieux quivalent: Il n'en peut pas tre question encore. En effet, aprs l'accueil qu'avaient reu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prtentions dont Napolon pourrait se faire contre lui une arme empoisonne. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, il va ritrer vaguement sa demande, mais il cherchera moins se faire comprendre qu' ne pas se compromettre: il continuera s'exprimer par allusions peine formules, ngocier du bout des lvres: il couvrira sa pense d'un voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez pais pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dnoncer. Le 5 mai, Caulaincourt le pressa de s'expliquer, conformment aux ordres expdis de Paris les 15 et 17 avril: reprenant les paroles mmes du ministre franais, l'ambassadeur dit en propres termes: Si ce que les Russes dsirent est faisable, cela sera fait. Alexandre rpondit d'abord en protestant de sa modration: Quant au dsir de s'expliquer et de s'entendre, cette tche avait depuis longtemps t remplie par lui: c'tait nous qui ne rpondions rien et qui demandions chaque jour la mme chose, comme si lui n'avait pas dj rpondu sur tout depuis trois mois, depuis un an, comme si quelque chose dans tout cela dpendait de lui, tandis que tout dpend de l'empereur Napolon.--Personne, reprenait-il, n'a servi aussi loyalement que moi ses intrts, personne n'a aim aussi franchement sa gloire, et personne ne peut encore lui tmoigner une plus franche, une plus utile amiti. Le temps est venu de le reconnatre: j'ai t tout coeur pour lui, quelles que fussent les circonstances: qu'il soit enfin juste pour moi[220]. [Note 220: Caulaincourt Maret, 7 mai 1811.] Caulaincourt rpta que l'Empereur et Roi tait sincrement dispos satisfaire la Russie, mais qu'encore fallait-il savoir comment et o: qu'on ne s'tait jamais expliqu l-dessus. Alexandre commena alors par rclamer l'observation pure et simple des traits, ce qui et impliqu le retour du prince dpossd dans ses tats, prtention de pure forme et que nul ne prenait au srieux. Au bout de quelque temps, comme s'il se ft laiss graduellement forcer la main, il admit le principe d'une indemnit juste et convenable. Pour indiquer celle qu'il avait en vue, sans avoir la dsigner, il procda par voie d'limination. Erfurt tout seul, disait-il, tait notoirement insuffisant. D'autre part, ce qu'on voudrait y ajouter devant tre pris sur des tats qui tous taient sous la protection de la France, ce n'tait pas lui les spolier. Enfin, la Russie ne pouvait certainement prendre cet quivalent sur la Prusse, parce qu'il n'y aurait ni justice ni raison rendre, pour l'amour du duc d'Oldenbourg, ce pays encore plus malheureux qu'il ne l'tait, et qu'il ne pouvait tre de l'intrt de la Russie d'augmenter encore la faiblesse de la Prusse. La Prusse et les tats secondaires de l'Allemagne ainsi carts, restait le grand-duch: Alexandre se garda bien d'en prononcer le nom, si ce n'est pour dire qu'il n'enviait rien cet tat pas plus qu' ses autres voisins; c'tait jouer sur les mots, car on et livr le duch la Russie en le concdant partiellement au duc d'Oldenbourg. Aprs avoir ainsi quivoqu, aprs avoir dclar encore une fois qu'il attendait justice pour son proche parent, pour l'oncle d'un alli tel que lui, Alexandre sauta de l aux affaires de Pologne, insistant sur l'urgence de mettre fin aux agitations et aux esprances de ce peuple, cherchant videmment rapprocher et lier les questions. La plupart de ses paroles, il est vrai, taient accompagnes de telles circonlocutions et de si pudiques rticences, il se dfendait si bien de vouloir dicter le choix de l'Empereur, que Caulaincourt ne parat pas avoir expressment compris que la garantie sollicite contre la Pologne se confondait et s'identifiait avec l'indemnit rclame pour le duc d'Oldenbourg. Il emporta seulement de cet entretien et de plusieurs causeries avec le chancelier la conviction absolue, profonde, que les deux questions devaient se trancher concurremment, sinon l'une par l'autre; que la solution de la premire emporterait par elle-mme ou au moins dgagerait de toute difficult le rglement de la seconde. Durant toute cette priode, Alexandre sut garder, avec un tact parfait, l'attitude convenable un ami justement froiss, mconnu et menac, qui se tient l'cart par dignit et nanmoins ne demande qu' revenir, pourvu qu'on fasse vers lui le premier pas. Il traitait notre ambassadeur avec gards, avec distinction, mais ne dissimulait point que les attaques de la presse franaise contre Tchernitchef, que les paroles de l'Empereur au conseil de commerce l'avaient bless au coeur. Il s'exprima en fort bons termes sur la naissance du roi de Rome, manifesta la part qu'il prenait au bonheur de la France, sans dpasser certaines limites. Pour clbrer l'vnement, Caulaincourt avait eu l'ide de donner un grand bal, une fte qui ferait poque dans les fastes de Ptersbourg, et de runir toute la socit dans son htel splendidement dcor l'intrieur et l'extrieur. L'autorit russe lui prta obligeamment son concours pour les dispositions prendre, mais le Tsar fit savoir qu'il ne pourrait assister la fte dans les circonstances prsentes: si on le priait officiellement, il accepterait l'invitation, mais, moins qu'il ne vnt d'ici l quelque chose d'amical et de rassurant, il serait malade le jour de la fte. Quelle figure ferais-je, disait-il Caulaincourt, aux yeux de l'Europe, de ma propre nation, en allant danser chez l'ambassadeur de France pendant que les troupes franaises marchent de toutes parts?... Donnez la fte sans moi, ne me priez pas. Toutes les facilits pour qu'elle soit belle et au-dessus de tout ce qui a t fait et de ce que les trangers peuvent faire, vous les avez eues. Ou bien attendez quelques jours. Que l'Empereur me prouve par ce qu'il dira Kourakine ou Tchernitchef, par ce qu'il fera, qu'il tient rellement moi et l'alliance, et j'irai avec un grand empressement chez vous, car je n'ai d'autre dsir que de donner l'Empereur et votre pays des marques d'amiti. De mon ct, je vous assure qu'il ne me restera pas une arrire-pense, pas un souvenir sur les circonstances actuelles, et que je replacerai tout, ds que vous le voudrez franchement, dans l'tat d'alliance et d'amiti[221]. [Note 221: 135[e] rapport de Caulaincourt l'Empereur, envoi du 8 mai 1811.] Sur ces entrefaites, M. de Lauriston arriva Ptersbourg. Il fut grandement, magnifiquement reu. En lui donnant audience pour la premire fois, Alexandre se plaignit avec quelque vivacit de l'effervescence guerrire qu'on signalait en Saxe, mais il entremla ses dolances de paroles flatteuses: galamment, il exprima le dsir de voir madame de Lauriston rejoindre son mari et prendre sjour en Russie: son arrive prouverait que l'ambassadeur avait l'espoir de se fixer pour longtemps dans le pays et apparatrait comme un signe de paix[222]. [Note 222: Lauriston Maret, 12 mai 1811.] Les jours suivants, tandis que le duc de Vicence faisait ses prparatifs de dpart, Alexandre vit plusieurs fois les deux ambassadeurs, celui qui entrait en charge et celui dont la mission s'achevait: il les reut ensemble ou sparment. Lauriston, il rpta ce qu'il avait dit Caulaincourt, et mme le nouveau reprsentant semble avoir mieux compris que l'ancien, certaines nuances d'expression, certains jeux de physionomie, qu'on en voulait l'intgrit de l'tat varsovien: faisant timidement allusion l'opportunit de cder quelques terres en Pologne, il crivait: Je pense que si l'empereur Napolon a cette intention, cela remplirait le double but de la compensation et de la convention pour la Pologne[223]. [Note 223: Lettre particulire Maret, 1er juin 1811.] Tandis qu'Alexandre ttait ainsi M. de Lauriston et lui laissait souponner ses dsirs, il le comblait de menues faveurs: invitations la parade du dimanche, invitations frquentes dner, conversations en tte tte. De son ct, comme si elle et saisi et voulu servir les intentions du matre, la socit ne montrait l'ambassadeur de France que souriants visages[224]. Et tout de suite le charme opra: la grce de cet accueil, la simplicit enjoue du monarque, son parler plaisant et joli, le talent avec lequel il savait faire couler la conviction dans l'esprit de son interlocuteur, produisirent sur Lauriston leur effet accoutum. Nouveau venu dans la politique, cet officier gnral se prit croire Alexandre beaucoup moins dtach de la France et de son empereur qu'il ne l'tait en ralit. [Note 224: Lauriston crivait Maret le 17 juin: Je ne peux assez me louer de la manire affable avec laquelle je suis reu et trait dans toutes les maisons o je vais. La saison de la campagne disperse la socit; nanmoins, en parcourant les maisons de campagne, je pourrai faire, pour ainsi dire, une provision de connaissances pour l'hiver.] Son premier mouvement avait t d'crire Paris: L'empereur Alexandre ne veut pas la guerre, il ne la fera que si on l'attaque[225]; et cette assertion devenait de jour en jour plus exacte. Mais Lauriston allait plus loin, n'admettait pas que la Russie et jamais nourri des intentions agressives. Parti de Paris avant que les dcouvertes de Poniatowski y fussent connues, il ne lui en tait revenu que de faibles chos. Puis, quel moyen de rsister aux preuves d'innocence et de candeur qu'Alexandre lui plaait ingnieusement sous les yeux? On avait l'air de l'initier tous les secrets de l'tat-major: on lui montrait une carte o l'emplacement des corps russes tait marqu une assez grande distance de la frontire; on lui proposait d'envoyer son aide de camp procder une vrification sur les lieux. Au reste, Alexandre convenait parfaitement qu'il avait fait appel toutes ses forces disponibles, qu'il avait voulu se mettre l'abri d'une surprise, qu'il se trouvait en mesure depuis plus longtemps que nous d'ouvrir la campagne; mais le fait d'avoir laiss passer le moment o il aurait pu attaquer avec avantage ne constituait-il pas sa meilleure justification, n'apportait-il pas l'appui de ses intentions purement dfensives un tmoignage irrfragable? Je suis prt, disait-il, je n'ai plus de mouvements faire, et cependant je n'attaque pas. Pourquoi? Parce que je ne veux pas la guerre. Je me mets seulement en tat de dfense. J'arme Bobruisk, Riga, Dunabourg: est-ce l une agression? N'est-ce pas dclarer positivement que je veux me dfendre, et rien que cela[226]? [Note 225: Lauriston Maret, 29 mai.] [Note 226: Lauriston Maret, 29 mai.] Quant se dfendre, il le ferait, disait-il, avec toute l'opinitret dont il tait capable, avec l'nergie du dsespoir, et cette partie de ses discours n'tait pas seulement un jeu de scne, un procd de politique et de diplomatie: elle s'inspirait d'une conviction rflchie et profonde. mesure qu'Alexandre s'affermissait dans la volont de ne point provoquer la lutte, il s'tablissait inbranlablement dans la rsolution qui devait faire sa grandeur morale et sa gloire, dans l'intention de soutenir la guerre jusqu'au bout, jusqu' complet puisement de ses forces, si on lui imposait cette preuve. Il se battrait alors toute outrance[227], bien dcid, si la fortune trahissait ses premiers efforts, se retirer jusque dans les provinces les plus recules de la Russie pour continuer la rsistance, s'ensevelir au besoin sous les ruines de son empire. Mais l'annonce de ces stoques dterminations ne russirait-elle pas impressionner l'Empereur, lui arracher un grand acte de condescendance en Pologne ou au moins un ensemble de mesures pacificatrices? Alexandre s'en ouvrit donc, avec une force singulire d'expressions, M. de Lauriston et surtout au duc de Vicence. Ce dernier allait rentrer Paris et y reprendre auprs de son matre son service de grand cuyer: il aurait occasion de l'approcher toute heure, de l'entretenir, de le convaincre. Ds prsent, il avait dpouill son caractre d'ambassadeur: ce n'tait plus qu'un ami commun des deux souverains; nul ne semblait mieux dsign pour porter de l'un l'autre un message la fois intime et solennel. Les termes dans lesquels Alexandre le fit dpositaire de ses suprmes confidences le frapprent et l'murent profondment. [Note 227: Lettre Czartoryski, 1er avril 1812. _Mmoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 282.] Sans les confier au papier, il les enferma et les grava dans sa mmoire, afin de les rpter textuellement l'Empereur, lorsqu'il lui rendrait compte de sa mission, et nous les trouverons alors dans sa bouche. Il quitta Ptersbourg le 15 mai. Lorsqu'il parut pour la dernire fois la cour et fit ses visites d'adieu, chacun put remarquer sur son visage pli, sur ses traits fatigus et creuss, une expression de mlancolie profonde[228]. Bien que son ambassade lui et valu la fin de pnibles dboires, bien que le climat de Ptersbourg et altr sa sant, il s'tait pris d'affection pour cette Russie o il avait la fois got de hautes satisfactions et travers de multiples preuves; c'est un penchant de l'me humaine que de s'attacher aux lieux o elle a connu la souffrance et la joie, o elle a beaucoup agi, beaucoup lutt, c'est--dire, en somme, beaucoup vcu. Caulaincourt aimait Alexandre pour les bonts qu'il en avait reues, et il lui avait vou une reconnaissance sincre: il aimait les lgances de la vie russe et regrettait cette socit de hautes allures et d'esprit affin, intressante et charmeresse, dont il avait peu peu conquis l'estime et forc les sympathies. Puis, ayant fait de l'alliance l'oeuvre matresse et l'honneur de sa vie, il la voyait avec douleur se dissoudre et s'anantir, pour cder la place un inconnu plein de prils: le pressentiment de l'avenir, le regret de tant d'efforts dpenss en pure perte, l'assombrissaient au moment du dpart: il en fut obsd durant les journes et les nuits sans fin de l'interminable trajet. Il se gardait cependant de penses par trop dcourageantes, qui dbiliteraient son nergie. Sa mission n'tait pas termine: un dernier devoir lui restait remplir: ce serait de dire l'Empereur la vrit tout entire telle qu'elle lui apparaissait, de l'informer, de l'clairer, de l'avertir: il ne faillirait pas cette obligation, au risque de dplaire, et sacrifierait au besoin sa fortune sa conscience. [Note 228: La comtesse Edling crit dans ses _Mmoires_: Caulaincourt, en recevant son audience de cong, prouva une motion si extraordinaire que tout le monde en fut tonn. P. 50.] II Il arriva Paris le 5 juin au matin. Il trouva une ville tout entire aux apprts des rjouissances publiques qui allaient accompagner la clbration du baptme: les maisons se pavoisaient, s'enguirlandaient de feuillage, se paraient d'emblmes. On nettoyait et on dbarrassait les rues par lesquelles passerait le cortge: Paris faisait sa toilette des grands jours. Aux Tuileries, aux Champs-lyses, sur la Seine, des jeux, des feux d'artifice, des illuminations se prparaient. Caulaincourt ne fit que traverser ce dcor de fte et se rendit immdiatement Saint-Cloud, o Leurs Majests avaient pris rsidence pour quelques semaines; il y tait avant onze heures. L'Empereur, qui achevait de djeuner, le fit entrer dans son cabinet, l'y rejoignit bientt et l'accueillit frachement. Sans lui adresser de reproches ni d'loges, il reprit immdiatement ses griefs contre Alexandre: il les recensa avec amertume, rappela l'abandon o les Russes l'avaient laiss en 1809, leurs exigences tracassires en 1810, les infractions au blocus, les armements commencs de longue date, enfin les faits rcents, les faits d'hier, l'ensemble de mouvements qui dnotaient un plan d'hostilit et d'agression: Alexandre est faux, finit-il par dire en clatant, il arme pour me faire la guerre[229]. [Note 229: Le rcit de la conversation entre l'Empereur et Caulaincourt, ainsi que le texte mme des paroles reproduites, est intgralement tir de la prcieuse collection de documents indits et privs auxquels nous avons dj fait de larges emprunts dans les tomes I et II. On en reconnatra facilement la provenance, que nous ne sommes pas autoris indiquer prcisment.] Avec un grand courage, Caulaincourt plaida l'innocence d'Alexandre et la loyaut de ses intentions. Il arrivait tout imbu des raisonnements que le sduisant monarque lui avait prsents avec art, en les enveloppant d'effusions flatteuses et de paroles enchanteresses: sur tous les points, il opposa la thorie russe la thorie franaise. Il numra les services rendus par Alexandre et les dnis de justice, les provocations directes ou indirectes, les offenses caractrises et les coups d'pingle dont ce prince l'me chevaleresque avait eu souffrir. Napolon coutait tout, sans dissimuler une impatience croissante. Parfois, quand la rponse tait trop facile, il la jetait en manire de vive interruption. Il ne permit pas Caulaincourt de dire que la Russie avait t insuffisamment paye de son concours illusoire pendant la guerre d'Autriche. Enfin, lorsque l'ancien ambassadeur traita de conte ridicule, imagin par les Polonais, le plan d'offensive qui avait certainement exist et qu'il n'avait pas pntr, l'Empereur devint tout fait aigre et cassant: Vous tes dupe, dit-il, d'Alexandre et des Russes: vous n'avez pas su ce qui se passait. Davout et Rapp me tenaient mieux au courant. Sans se laisser dcontenancer par cette apostrophe, Caulaincourt continua et acheva son expos: sa conclusion, qui et t errone de tous points quatre mois auparavant, tait aujourd'hui fonde. Jugeant mieux le prsent que le pass, il put affirmer avec vrit que l'empereur Alexandre ne commencerait pas la guerre et dsirait l'viter. En termes catgoriques, il se porta garant et caution de cette disposition: s'animant lui-mme, il alla jusqu' dire: Je suis prt me constituer prisonnier et porter ma tte sur le billot, si les vnements ne me justifient pas. Ces paroles furent dites avec un tel accent de conviction qu'elles portrent le trouble et l'incertitude dans l'esprit de l'Empereur. Il ne rpondit point, s'arrta de parler et se mit arpenter son cabinet, rflchissant et songeant. Caulaincourt le voyait aller et venir, en proie une proccupation profonde; il voyait s'loigner dans l'enfoncement de la pice ses paules carres, revenir et repasser son front large, dvor de penses. Quel flot de sentiments contradictoires s'agitait alors et battait dans son me? Songeait-il qu'il vivait l'une des heures dcisives de son rgne? Il marchait toujours, tranger tout objet extrieur, absorb en lui-mme, et les minutes s'coulaient, interminables et pesantes. Un quart d'heure se passa ainsi, dans un complet silence. la fin, sortant de sa rverie, Napolon se rapprocha de son interlocuteur et lui dit ces mots qui posaient nettement le problme, dans ses deux termes essentiels et corrlatifs: Vous croyez donc que la Russie ne veut pas la guerre, qu'elle resterait dans l'alliance et rentrerait dans le systme continental, si je la satisfaisais sur la Pologne? Caulaincourt rpta ce qu'avaient exprim ses dpches, savoir qu'un grand sacrifice aux dpens de la Pologne assurerait la paix et contribuerait revivifier l'alliance, s'il tait soutenu par toute une politique de modration. En quoi devait consister ce sacrifice? Caulaincourt, qui ne l'avait qu'imparfaitement dml travers les confidences trs vagues d'Alexandre, ne put le dire avec prcision et se contenta de poser le principe. Il ajouta qu' son avis l'vacuation partielle de Dantzick et des places prussiennes causerait Ptersbourg un premier soulagement et provoquerait une dtente. Mais l'ide de diminuer ds prsent nos moyens de dfense et de guerre, avant tout accord dfinitif, ne fut nullement du got de l'Empereur. Il la releva vertement, et aussitt s'engagea entre lui et son contradicteur un dialogue anim, par brves attaques et fermes ripostes. Les Russes ont donc peur? dit Napolon, comme si la terreur inspire par le seul aspect de ses armes flattait et dlectait son orgueil: les Russes ont donc peur?--Non, mais ils prfrent la guerre une situation qui n'est plus la paix.--Croient-ils me faire la loi?--Non.--Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'vacue Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.--Alexandre ne dsigne rien sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il numre tout ce qui s'est pass depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquitait, je puis donc dire ce qui tranquilliserait.--Bientt il faudra que je demande Alexandre la permission de faire dfiler la parade Mayence?--Non, mais celle qui dfile Dantzick l'offusque.....--Les Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?--Non, ni la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.--Les Russes croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple franais ne souffrirait pas cette humiliation. Ce n'tait pas la premire fois qu'il voquait, propos de la Pologne, la figure de l'indolent monarque qui avait laiss s'accomplir sous ses yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: on et dit que ce souvenir de honte l'obsdait, le hantait. Il rpta deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation grandissante: puis, allant droit Caulaincourt et le serrant de prs, dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: Vous voudriez donc m'humilier? dit-il.--Votre Majest, rpliqua tranquillement l'autre, me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il faut se replacer autant que possible dans la situation o l'on tait au lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rtablir la Pologne, alors, c'est une autre affaire.--Je vous ai dj dit que je ne voulais pas rtablir la Pologne.--Alors, je ne comprends pas quoi Votre Majest a sacrifi l'alliance avec la Russie.--C'est elle qui l'a rompue parce que le systme continental la gnait. Caulaincourt fit observer que l'Empereur avait donn le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en organisant le systme des licences. cette riposte, qui atteignait le point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touch et jugea le coup adroitement port; il sourit, et prenant Caulaincourt par l'oreille: Vous tes donc amoureux d'Alexandre? lui dit-il.--Non, mais je le suis de la paix.--Et moi aussi, mais je ne veux pas que les Russes m'ordonnent d'vacuer Dantzick.--Aussi n'en parlent-ils point: mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence. En disputant sur Dantzick, on restait ct du point essentiel et brlant. Napolon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses phrases nigmatiques et ses rticences, cachait une arrire-pense persistante, une ambition inexprime; qu'il y avait un dessous l'affaire: Vous tes dupe, dit-il Caulaincourt; je suis un vieux renard; je connais les Grecs. _Caulaincourt_: Votre Majest me permet-elle une dernire observation? _L'Empereur_: Parlez... (avec impatience) mais parlez donc! Et son geste, sa voix, l'interrogation de son regard commandaient une rponse franche et nette. Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la prsenta avec plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes gnraux: il la montra telle qu'il la discernait. D'aprs lui, l'instant tait arriv o l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchs, galement soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre. Le premier consistait rassurer la Russie, reconqurir cette allie de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le rtablissement de la Pologne, quitte dsesprer les habitants de ce pays et nous les aliner sans retour; il appartenait l'Empereur, en sa sagesse, de dcider quelle serait la garantie fournir. Un second parti pouvait tre adopt: ce serait, au contraire, de reprendre et de pousser bout l'oeuvre de restauration demi accomplie en 1807 et en 1809, de reconstituer entirement la Pologne. On ferait en ce cas la guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet parfaitement dfini et qui en vaudrait la peine. Rintgre dans ses anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait notre profit la distribution gnrale des forces. Chacun de ces systmes avait ses avantages et ses inconvnients, mais l'heure avait sonn o il fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux, il n'tait plus de place pour une solution intermdiaire et quivoque. Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait dj pose au cours de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces lignes remarquables crites dans l'une de ses dernires dpches: Il faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les choses en sont venues au point que ne pas dsenchanter l'une, c'est perdre l'autre[230]. [Note 230: Caulaincourt Maret, 8 mai 1811.] Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une irruption. Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui l'emportait la guerre et l'entranait au Nord, pour y retrouver et y reconstituer les frontires de l'ancienne Europe. Votre Majest penche donc pour la Pologne? dit simplement Caulaincourt. Ces paroles arrtrent net l'Empereur dans son belliqueux essor et le rejetrent dans ses perplexits. En effet, cette barrire qu'il songeait relever contre la Russie, ce ne pouvait tre que la Pologne: dbile et inconsistante barrire, rempart de sable, puisqu'il s'agissait d'un peuple auquel avaient manqu toujours la stabilit et la cohsion: tait-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'chafauder une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacit, comme si sa pense et opr un mouvement de recul: Je ne veux pas la guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reoit les neutres; elle ne l'a jamais t. Caulaincourt recommena son plaidoyer en faveur d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincrit de ce prince, la noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moiti souriant, moiti fch: Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a racont de ses manires, de ses galanteries Erfurt, leur a tourn la tte: avec tout ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens. Ces loges donns son rival l'agaaient visiblement; il se contenait pourtant, et ses hsitations ne semblaient pas prendre fin. L'ambassadeur se crut autoris poursuivre l'oeuvre de raison et de salut laquelle il s'tait vou. Longuement, il expliqua que tous les actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre la Russie de nouveaux bouleversements: Mais quoi! s'cria Napolon, quels desseins me suppose-t-on? Que puis-je dsirer? La France n'est-elle pas assez grande? D'ailleurs, n'avait-il pas donn aux Russes des preuves non quivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'tait-ce rien que toutes ces provinces, tous ces territoires runis leur empire par la vertu et le bienfait de son amiti? Caulaincourt rpliqua que ces cadeaux n'avaient pas t assez dsintresss ni bnvoles pour qu'on nous en st beaucoup de gr: On ne tient pas compte des choses que commande la ncessit. La conversation s'gara ainsi en discussions rtrospectives, se prolongea pendant des heures, s'parpilla sur tous les objets qui tenaient de prs ou de loin la politique des dernires annes; mais une pente irrsistible la ramenait toujours la difficult centrale. Napolon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au sujet de la Pologne, que les objections systmatiques ou captieuses taient venues de l'autre ct. Il fit allusion au trait de garantie ngoci en 1810: On n'a discut que sur les mots: je n'ai voulu changer que la rdaction.--Mieux et valu rejeter la convention, rpondit Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouv qu'aprs avoir voulu donner cette scurit, on avait, dans l'intervalle d'un courrier l'autre, chang de politique et qu'on avait d'autres projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, c'est lui qui l'a refuse. Convenez franchement que c'est lui qui veut faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tte couper qu'il ne tirera pas le premier coup de canon et ne dpassera jamais ses frontires.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire revivre la confiance. C'tait ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou n'osait noncer positivement, que Napolon devinait et ne voulait admettre. La conversation se replaait ainsi au point qu'il lui semblait interdit de dpasser, o elle tournait interminablement sur elle-mme, sans avancer d'une ligne. S'cartant nouveau de l'obstacle, Napolon se mit parler des Russes, de la nation et des diffrentes classes. Il parut croire que la noblesse, corrompue et goste, incapable d'abngation et de discipline, obligerait le souverain signer la paix aprs une ou deux batailles perdues et ds que l'invasion l'aurait touche: Votre Majest est dans l'erreur, interrompit hardiment Caulaincourt, et il indiqua que le patriotisme des Russes primait en eux tout autre sentiment, qu'il les runirait contre nous en masse compacte et les exalterait jusqu' l'hrosme. Plac sur ce terrain, il s'y tint opinitrement, refusant de le quitter avant de l'avoir parcouru en tous sens et puis; ses paroles prirent alors une gravit exceptionnelle, la valeur d'un avertissement prophtique. Il osa dire que Napolon s'abusait dangereusement sur la Russie et mconnaissait les facults dfensives de ce peuple. Avec un bon sens et une fermet vraiment dignes de mmoire, il montra ce que serait une guerre dans le Nord, et il en dvoila l'avance les sombres horreurs. En Russie, dit-il, on ne se fait aucune illusion sur le gnie de l'adversaire et ses prodigieuses ressources; on sait que l'on aura affaire au grand gagneur de batailles, mais on sait aussi que le pays est vaste, qu'il offre de la marge pour se retirer et cder du terrain; on sait, Sire, que ce sera dj vous combattre avec avantage que de vous attirer dans l'intrieur et de vous loigner de la France et de vos moyens. Votre Majest ne peut tre partout; on ne frappera que l o elle ne sera pas. Ce ne sera point une guerre d'un jour. Votre Majest sera oblige au bout de quelque temps de revenir en France, et tous les avantages passeront alors de l'autre ct. Il faut compter de plus avec l'hiver, avec un climat de fer, par-dessus tout avec le parti pris de ne jamais cder. Sur ce dernier point, tout ce que Caulaincourt avait vu et entendu, tout ce qu'il avait recueilli et appris ne lui laissait aucun doute: il put se montrer inbranlablement affirmatif. Comme suprme argument, il cita les paroles mmes que l'empereur Alexandre lui avait laisses pour adieu. Voici ce que ce prince lui avait dit: Si l'empereur Napolon me fait la guerre, il est possible, probable mme qu'il nous battra si nous acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix. Les Espagnols ont t souvent battus; ils ne sont pour cela ni vaincus ni soumis; ils ne sont pourtant pas si loigns de Paris, et ils n'ont ni notre climat ni nos ressources. Nous ne nous compromettrons pas, nous avons de l'espace derrire nous, et nous conserverons une arme bien organise. Avec cela, on n'est jamais forc, quelque revers que l'on prouve, de recevoir la paix; on force son vainqueur l'accepter. L'empereur Napolon a fait cette rflexion Tchernitchef aprs Wagram; il a reconnu lui-mme qu'il n'et jamais consenti traiter avec l'Autriche, si celle-ci n'avait su se conserver une arme: avec plus de persvrance, les Autrichiens eussent obtenu de meilleures conditions. Il faut l'Empereur des rsultats aussi prompts que ses penses sont rapides: il ne les obtiendra pas avec nous. Je profiterai de ses leons: ce sont celles d'un matre. Nous laisserons notre climat, notre hiver faire la guerre pour nous. Les Franais sont braves, mais moins endurants que les ntres; ils se dcouragent plus facilement. Les prodiges ne s'oprent que l o est l'Empereur: il ne peut tre partout; d'ailleurs, il sera ncessairement press de s'en retourner dans ses tats. Je ne tirerai pas l'pe le premier, mais je ne la remettrai que le dernier au fourreau. Je me retirerai au Kamtchatka plutt que de cder des provinces ou de signer dans ma capitale conquise une paix qui ne serait qu'une trve. mesure que Caulaincourt parlait, une attention tonne et croissante se peignait sur les traits de l'Empereur: il couta jusqu'au bout, sans perdre un mot; la fin, comme si le voile de l'avenir se ft dchir devant ses yeux, comme si un rapide clair et illumin le prcipice ouvert sous ses pas, il parut mu, frapp jusqu'au fond de l'me. Caulaincourt eut le sentiment d'avoir produit un grand effet et crut avoir cause gagne. Loin d'en vouloir qui lui disait si crment la vrit, l'Empereur semblait au contraire apprcier cette franchise. Son attitude avait chang: son visage, dur jusqu'alors et ferm, devenait ouvert, bienveillant. Malgr l'heure avance, bien que le milieu de la journe ft dj largement dpass, il incita Caulaincourt parler encore; il voulait en savoir davantage; il posa mille questions sur l'arme russe, sur l'administration, sur la socit; il se fit conter les intrigues de salon, les amours, et sa curiosit s'amusait de ces dtails, comme si son esprit et eu besoin de se dlasser avant de se reprendre au grand problme et de l'attaquer encore. Pour la premire fois, il remercia Caulaincourt de son zle, de son dvouement; il eut pour lui des paroles aimables et familires. Profitant de cet panchement, infatigable au bien, le duc renouvela ses efforts avec plus d'insistance: il supplia l'Empereur d'couter les conseils de la sagesse: Vous vous trompez, Sire, lui dit-il, sur Alexandre et les Russes: ne jugez pas la Russie d'aprs ce que d'autres vous en disent; ne jugez pas l'arme d'aprs ce que vous l'avez vue aprs Friedland, effondre et dsempare; menacs depuis un an, les Russes se sont prpars et affermis: ils ont calcul toutes les chances, mme celles de grands revers; ils se sont mis en mesure d'y parer et de rsister outrance. Napolon convint que les ressources de la Russie taient grandes, mais il ajouta que ses forces lui taient immenses. Peu peu, il se mit en faire l'numration. Il les montra couvrant l'Europe depuis la Vistule jusqu'au Tage, rparties sur tous les points stratgiques, prtes s'agglomrer; il montra l'Empire inpuisable en hommes, cent vingt dpartements versant annuellement leurs contingents dans des cadres sans cesse largis, les dpts se remplissant de recrues mesure qu'ils se vidaient pour fournir de nouveaux bataillons de guerre: puis, au centre de ces masses continuellement augmentes, il montra ce qui lui restait de ses anciens rgiments, ses premiers compagnons, les vieux, les invincibles, ceux d'Italie et d'gypte, ceux d'Austerlitz et d'Ina, ces soldats toute preuve, cet acier humain, tremp au feu de cent batailles, cette phalange sacre d'o rayonnaient l'ardeur bien faire et la contagion de l'hrosme. Enfin, autour de ses Franais, il appela en imagination tous ses allis, tous ses peuples, il les fit accourir de tous les points de l'horizon: il appela les Lombards d'Eugne et les Napolitains de Murat, les Espagnols et les Portugais, Marmont avec ses Croates, l'Allemagne et ses dix-huit contingents, Jrme avec ses Westphaliens, les rgiments de Hanovriens et de Hansates qui se formaient sous Davout, Poniatowski et ses Polonais; il se composait ainsi une arme sans pareille dans l'histoire, il la faisait dfiler devant lui et la passait en revue, calculant les effectifs, comptant les bataillons, les escadrons, les batteries, les divisions, les corps, et, mesure qu'il poursuivait ce prodigieux dnombrement, le sentiment de sa force l'envahissait et l'enivrait, un vertige d'orgueil lui montait au cerveau. Sa parole vibrait, ses yeux tincelaient, et son regard, son geste semblaient dire: Qu'est-il d'impossible avec tant d'hommes et de tels hommes? Devant cette pousse graduelle et cette explosion de triomphante confiance, Caulaincourt sentit s'crouler son espoir: il eut conscience d'avoir reperdu le terrain pniblement gagn: il vit se rapprocher cette guerre qu'il croyait avoir loigne, dont il apprhendait l'issue fatale, et une angoisse patriotique lui serra le coeur. En effet, l'Empereur lui dit au bout de quelque temps: Bah! une bonne bataille fera raison des belles dterminations de votre ami Alexandre et de ses fortifications de sable. Ces derniers mots taient une allusion aux dunes du Dnieper et de la Dwina que les Russes faonnaient en ouvrages dfensifs. Napolon ajouta qu'au reste il n'entreprendrait point la guerre, mais qu'Alexandre la provoquerait certainement; ce versatile monarque avait rouvert son esprit aux suggestions de l'Angleterre; on lui avait mis en tte des ides de conqute et de prminence qui flattaient sa vanit, des ambitions sournoises: Il est faux et faible.--_Caulaincourt_: Il est opinitre, il cde facilement sur certaines choses, mais il se trace en mme temps un cercle qu'il ne dpasse point.--_L'Empereur_: Il est faux: il a le caractre grec.--_Caulaincourt_: Sans doute, il ne m'a pas toujours dit tout ce qu'il pensait; mais ce qu'il m'a dit s'est toujours vrifi, et ce qu'il m'a promis pour Votre Majest, il l'a toujours tenu.--_L'Empereur_: Alexandre est ambitieux: il a un but dissimul en voulant la guerre; il la veut, vous dis-je, puisqu'il se refuse tous les arrangements que je propose. Il a un motif secret; n'avez-vous pas pu le pntrer? Je vous dis qu'il a d'autres motifs que ses craintes au sujet de la Pologne et que l'affaire de l'Oldenbourg.--Cela et votre arme Dantzick suffiraient expliquer ses alarmes; il partage d'ailleurs les inquitudes que donnent tous les cabinets les changements qu'a faits Votre Majest depuis Tilsit et notamment depuis la paix de Vienne.--Qu'importe Alexandre? Cela n'est pas chez lui. Ne l'ai-je pas engag prendre de son ct? Ne lui ai-je pas dit de prendre la Finlande, la Valachie, la Moldavie? Ne lui ai-je pas propos de partager la Turquie? Ne lui ai-je pas donn trois cent mille mes en Pologne aprs la guerre d'Autriche?--Oui, mais ces appts ne l'ont pas empch de voir que Votre Majest a plac depuis lors des jalons pour des changements en Pologne, ce qui est chez lui.--Vous rvez comme lui. Je n'ai fait de changements que loin de ses frontires. Quels sont donc ces changements en Europe qui l'effrayent tant? Que font-ils la Russie qui est au bout du monde? Ce sont ces mesures que vous blmez qui teront tout espoir aux Anglais et les forceront la paix. Il exprima ces ides sous vingt formes diverses, abondant, prolixe, s'abandonnant sa passion et sa verve, comme s'il et perdu la notion du temps. Le jour tombait; au dehors, dans le parc, les feux mourants du soir doraient encore la cime des grands arbres, mais l'obscurit envahissait la salle, et l'Empereur parlait toujours, esquissant larges traits toute sa politique, montrant le but atteindre, l'Angleterre frapper au travers de toute puissance qui reprendrait parti pour elle et lui ferait un rempart. Il revenait aussi aux questions qui formaient plus spcialement l'objet de l'entretien; il les traitait ple-mle et sans ordre, sautait de l'une l'autre, pressait et ttait Caulaincourt de toutes manires, rptant les mmes questions pour voir s'il obtiendrait les mmes rponses, cherchant saisir son interlocuteur en flagrant dlit de contradiction ou d'erreur. Parfois, devant une objection vivement prsente, il s'interrompait, retombait dans ses rflexions, gardait le silence pendant plusieurs minutes. Il y avait dans son argumentation des arrts et des reprises, des reculs et de brusques lans, qui trahissaient le va-et-vient de sa pense. Il cherchait envisager le diffrend sous toutes ses faces, remontait ses origines, comme pour en mieux pntrer le caractre et en dcouvrir l'issue. Il dit tout d'un coup, aprs une pause prolonge: C'est le mariage autrichien qui nous a brouills: Alexandre a t fch que je n'aie pas pous sa soeur. trange assertion, puisque la cour de Russie avait dclin la proposition d'alliance matrimoniale, et que Caulaincourt le savait mieux que personne, ayant t charg de transmettre le refus. Vis--vis mme de cet intermdiaire et de ce confident, Napolon voulait-il se donner l'air, par un raffinement d'amour-propre, d'avoir prfr spontanment l'Autrichienne la Russe? En quelques mots, Caulaincourt lui remmora les faits: J'avais oubli ces dtails, dit l'Empereur d'un ton dgag; et il ajouta cette observation trs juste: Il n'en est pas moins certain qu'on a t fch Ptersbourg du rapprochement avec l'Autriche. Quand tout eut t rappel et dit de part et d'autre, l'Empereur se rsuma et essaya encore une fois de conclure: Je ne veux ni la guerre ni le rtablissement de la Pologne, rpta-t-il pour la dixime fois, mais il faut s'entendre sur les neutres et sur les autres diffrends.--_Caulaincourt_: Si Votre Majest le veut rellement, cela ne sera pas difficile.--_L'Empereur_: En tes-vous sr?--_Caulaincourt_: Certain; mais il faut des choses proposables.--_L'Empereur_: Mais quoi encore?--_Caulaincourt_: Votre Majest sait aussi bien que moi et depuis longtemps quelles sont les causes du refroidissement; elle sait mieux que moi ce qu'elle peut faire pour y remdier.--_L'Empereur_: Mais quoi? que propose-t-on? Caulaincourt expliqua, en ce qui concernait le commerce, qu'il fallait prendre en considration les intrts conomiques de la Russie, se contenter de quelques adoucissements au tarif, tolrer l'admission des neutres, tablir en commun un systme de licences. Il fallait aussi s'entendre sur Dantzick, amliorer et garantir la situation de la Prusse; il fallait enfin faire au duc d'Oldenbourg un sort qui ne le mt pas sous notre dpendance, qui n'en ft pas, comme il l'et t Erfurt, un prfet franais... Mais Napolon jugea inutile d'en couter davantage. Il s'tait aperu que Caulaincourt tranchait toutes les questions dans le sens russe et le jugeait dfinitivement endoctrin par Alexandre. Ce qu'on lui soumettait, c'tait moins le plan d'un arrangement transactionnel qu'une liste de concessions. Il dit Caulaincourt que son successeur Lauriston tait charg de traiter en dtail et de rgler, s'il tait possible, les questions pendantes; que lui-mme devait avoir besoin de repos. Malgr ce cong, Caulaincourt voulut insister encore et demanda la permission de prsenter une suprme observation. --Parlez! lui fut-il rpondu. --La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majest. Je la supplie de rflchir pour son propre bonheur et pour le bien de la France qu'elle va choisir entre les inconvnients de l'une et les avantages bien certains de l'autre. --Vous parlez comme un Russe, dit Napolon, redevenu svre. --Non, Sire, comme un bon Franais, comme un fidle serviteur de Votre Majest. --Je ne veux pas la guerre, mais je ne puis pas empcher les Polonais de me dsirer et de m'appeler. Il ajouta que les Polonais des provinces russes, les Lithuaniens en particulier, partageaient l'impatience de leurs compatriotes varsoviens: ils le sollicitaient, lui faisaient signe de loin, prts lui donner pour alli, si la guerre s'engageait, tout un peuple en rvolte. Dans ce tableau, Caulaincourt vit une illusion de plus et s'attacha la dissiper. Avec une assurance que l'vnement devait trop justifier, il dclara que les Polonais de Lithuanie s'taient pour la plupart accommods du rgime russe; ils hsiteraient se compromettre avec nous, se livrer aux chances et aux vicissitudes d'un avenir incertain, se remettre en loterie--D'ailleurs, continua audacieusement Caulaincourt, Votre Majest ne peut se dissimuler qu'on sait trop maintenant en Europe qu'elle veut des pays plus pour elle que pour leur intrt propre. --Vous croyez cela, monsieur? --Oui, Sire. --Vous ne me gtez pas, rpondit l'Empereur d'un ton piqu; il est temps d'aller dner. Et il se retira. L'entretien avait dur sept heures. Jamais Napolon n'avait entendu un tel langage; jamais le danger vers lequel il marchait ne lui avait t si clairement signal. Cependant, dans les apprciations de Caulaincourt, il faut faire la part de l'erreur et de la vrit. L'ancien ambassadeur s'abusait gravement lorsqu'il montrait l'empereur russe prt rentrer de bonne foi dans le systme inaugur l'poque des entrevues. Lui-mme tait oblig de convenir qu'Alexandre n'exclurait jamais de ses ports le commerce anglais sous pavillon amricain, ce qui tait pour Napolon le point essentiel obtenir. Le sacrifice mme de la Pologne n'et pas dtermin chez Alexandre un lan de coeur, un rappel de confiance qui se ft traduit par une reprise de coopration effective contre les Anglais et que Napolon avait d'ailleurs rendu bien difficile par les excs, les audaces, les frnsies de sa politique. plus forte raison l'Empereur ne ft-il point parvenu ses fins par des concessions moins radicales; nanmoins, il et vit le conflit violent, la collision fatale, s'il et consenti ployer son orgueil et modrer les exigences de son systme, s'il et admis la paix sans l'alliance, car cette poque l'empereur Alexandre, qui ne voulait plus l'alliance, ne voulait certainement pas la guerre. la vrit, comme Napolon n'avait point la facult de lire dans l'me de l'autre empereur, il pouvait objecter Caulaincourt que le pass ne lui rpondait gure de l'avenir; il pouvait raisonner ainsi: On m'assure, on me rpte de tous cts,--et des faits matriels viennent l'appui de cette assertion,--que l'empereur Alexandre a nourri contre moi des projets d'attaque, qu'il n'y a renonc que devant d'imprvues difficults d'excution; qui me garantit qu'il ne retombera pas dans les mmes errements si je lui en rouvre l'occasion, si je dmantelle ma frontire par la destruction de la Pologne varsovienne, si mme je retire mes avant-gardes du Nord et si je ramne mes troupes en Espagne? Toutefois, supposer que le mouvement trs rel qui entranait la Russie vers l'Angleterre l'et port tt ou tard lier partie avec nos rivaux, mieux et valu cent fois pour nous attendre la guerre, laisser l'ennemi sortir de ses frontires et s'enferrer, que de l'aller chercher dans ces dserts du Nord o plus d'une fortune illustre avait dj trouv son tombeau. O Caulaincourt s'tait montr admirable de haute sagesse et de clairvoyance, c'tait lorsqu'il avait montr les difficults et les dangers d'une campagne offensive, les dsastres qui nous attendaient dans cette voie, et cet intrpide avertissement suffirait fonder sa gloire. L'Empereur avait souvent raison contre lui sur le terrain politique: il avait tort sur le terrain militaire, o le sentiment de sa puissance, exalt jusqu'au dlire, obscurcissait son jugement et troublait sa vue. S'il tait autoris croire qu'une guerre avec la Russie rsultait presque ncessairement de la situation anormale et violente o les deux empires s'taient respectivement placs, son malheur, son garement furent de ne pas voir que, parmi tous les prils auxquels pouvaient se trouver exposes sa fortune et la grandeur de la France, il n'en tait point de plus terrible qu'une guerre en Russie. CHAPITRE VI L'AUDIENCE DU 15 AOT 1811. Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de Vicence.--Il ne croit plus l'imminence des hostilits et ralentit ses prparatifs.--Il souponne plus fortement Alexandre de vouloir un lambeau de la Pologne, mais rserve jusqu' plus ample inform ses dterminations finales.--Baptme du roi de Rome.--Coups de sifflet au Carrousel: placards sditieux.--Tchernitchef relve ces symptmes.--L'Empereur Notre-Dame.--Discours au Corps lgislatif: allusions la Pologne.--Lauriston rappel la fermet.--Difficult de trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les prparatifs de guerre se dveloppent en silence.--L'Europe moins inquite.--La diplomatie et la socit en villgiature.--Stations thermales de la Bohme.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Oprations de Razoumowski.--La discussion continue Ptersbourg.--Le dissentiment entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte la mme poque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se drober tout arrangement et perptuer le conflit.--Il dcline la mdiation autrichienne et prussienne.--Procds vasifs et dilatoires.--Napolon s'aperoit de ce jeu et constate en mme temps de nouvelles infractions au blocus.--Explosion de colre.--La journe du 15 aot aux Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trne.--Prise partie de Kourakine.--Napolon dclare qu'il ne cdera jamais un pouce du territoire varsovien.--Son langage color et vibrant: ses comparaisons, ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilit de placer un mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa Majest_.--Napolon fait composer sous ses yeux un mmoire justificatif de sa future campagne: importance de cette pice: elle fait l'historique du conflit et met suprieurement en relief le noeud du litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empchent Napolon de faire droit aux dsirs souponns de la Russie.--Le duch de Varsovie et le blocus.--La guerre est la fois dcide et ajourne.--Napolon se fait une rgle de prolonger avec Alexandre des ngociations fictives, de prparer lentement ses alliances de guerre et de donner ses armements des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de l'irruption en Russie. I Sans produire le rsultat dsir par le duc de Vicence, le mmorable entretien du 5 juin ne fut pas dpourvu d'effet. Si l'Empereur avait ragi avec violence contre le trouble passager o l'avaient jet les paroles de son grand cuyer, il n'arrivait pas s'en dgager totalement. On le vit quelque temps pensif, proccup, partag entre des impulsions contradictoires. En somme, sur le point essentiel, sur la question de savoir quel prix pourrait se rtablir l'entente, la conversation ne l'avait pas tout fait clair. Il croyait de plus en plus que la Russie exigeait, comme condition _sine qu non_ d'un arrangement, l'abandon partiel du grand-duch, mais il n'en tait pas absolument sr[231]. Tant qu'il n'aurait pas cet gard une certitude, il rserverait ses dterminations finales. Sans relever les insinuations faites Caulaincourt et son successeur, il attend qu'elles se reproduisent ou se modifient. [Note 231: Voy. sa lettre Maret, du 22 juin 1811. _Corresp._, 17839.] Sur un point, il tirait ds prsent de l'entretien une conclusion formelle: les affirmations de Caulaincourt l'avaient peu prs convaincu que la Russie n'attaquerait pas dans le courant de cette anne. Par consquent, il avait plus de temps devant lui pour s'apprter la guerre, si elle devait ncessairement avoir lieu, pour runir aussi et peser tous les lments d'apprciation. Jugeant que les circonstances dcidment moins urgentes[232] laissent plus de latitude ses mouvements et de jeu sa pense, il s'abstient de tout acte irrvocable et mme ralentit lgrement ses prparatifs militaires. Ds le 5 juin, c'est--dire au lendemain du jour o il a reu le duc de Vicence, il expdie certains contre-ordres, retient en France plusieurs dtachements dirigs vers l'Allemagne. Les jours suivants, il rvoque quelques commandes de troupes faites ses confdrs, reporte sur l'Espagne une partie de son attention, envisage le Nord d'un oeil moins hostile[233]. Cette dtente n'chappa pas son entourage: elle rendit Caulaincourt, qui se voyait traiter avec des alternatives de bienveillance et de froideur, un douteux et fugitif espoir[234]. [Note 232: _Corresp._, 17774.] [Note 233: _Id._, 17783.] [Note 234: _Documents indits_.] Ce fut durant cette accalmie que s'accomplit la crmonie du baptme; elle devait concorder avec l'ouverture de la session lgislative, retarde cause des ftes, et avec la runion du concile national, destin consacrer la mainmise de l'tat sur le gouvernement de l'glise. L'Europe attendait avec anxit ces divers vnements, car ils fourniraient l'Empereur l'occasion de parler publiquement et de lancer quelques-unes de ces paroles qui clairaient l'avenir. Le baptme se fit le 9 juin. cinq heures du soir, le roi de Rome fut conduit solennellement l'glise mtropolitaine, o l'attendaient les grands corps de l'tat, les autorits de la capitale, les dputations, cent archevques et vques. L'Empereur se rendit lui-mme Notre-Dame avec l'Impratrice dans la voiture du sacre, prcd et suivi de ses grands officiers et officiers. La foule contemplait ce spectacle avec curiosit, avec admiration; mais l'enthousiasme suscit par la naissance du prince commenait tomber. Depuis quelque temps, la crise conomique svissait sur Paris avec un redoublement d'intensit: plus de travail au faubourg Saint-Antoine, des ateliers dserts, des mtiers abandonns, des groupes d'ouvriers errants par les rues, dsoeuvrs et sombres. Le contraste de ces misres avec le dploiement des splendeurs officielles, avec l'or et l'argent inutiles qui brillaient profusion sur les costumes et les livres, sur les harnais et les voitures, clatait trop vivement pour ne point provoquer des rflexions haineuses et des murmures de colre. Depuis plusieurs jours, la police avait arracher des placards sditieux apposs la nuit dans les quartiers populaires[235]. Le 9, quand le cortge imprial quitta les Tuileries et dboucha sur la place du Carrousel en passant sous l'Arc de triomphe, les acclamations furent beaucoup moins nourries qu' l'ordinaire; mme, deux ou trois coups de sifflet partirent stridents. C'est du moins ce que nous apprend Tchernitchef dans un venimeux rapport[236]: le jeune Russe, se tenant l'afft des mauvaises nouvelles, attentif instruire son matre de tous les indices qui pourraient encourager ou rveiller ses dispositions hostiles, prenait plaisir lui faire savoir que l'exaspration contre le despote gagnait en profondeur, et que Napolon tait moins sr de Paris. [Note 235: Bulletins de police, 17 et 28 mai. Archives nationales, AF, IV, 1515.] [Note 236: 17 juin, volume cit, p. 178.] Est-ce cet accueil de la population qu'il faut attribuer la tristesse de l'Empereur en ces jours de triomphe? Pendant toute la crmonie du 9, on le vit sombre, distrait, taciturne, et ce fut seulement la fin de l'office qu'un clair pera ces nuages. Aprs l'accomplissement des pratiques rituelles, l'Empereur prit des bras de l'Impratrice l'enfant de France, envelopp de ses voiles, pour le prsenter au peuple. Le jour tombait; dans l'obscurit croissante, les lustres du choeur, les gerbes de lumire, les milliers de cierges brillaient d'un clat plus intense, mettaient au fond de la nef un amoncellement d'toiles, et soudain l'Empereur apparut dans cette gloire, debout, surhumain, tenant et exaltant dans ses bras son blanc fardeau. cet instant, une subite motion l'envahit, un resplendissement de joie et d'orgueil transfigura sa face, tandis que le chef des hrauts d'armes entonnait le: _Vive l'Empereur!--Vive le roi de Rome!_ et que toute l'assistance officielle rptait ce cri frntiquement, faisant passer dans l'immense vaisseau un ouragan d'acclamations[237]. Une semaine fut ensuite consacre aux ftes donnes par la ville, aux divertissements populaires. Le 16, trois jours avant la runion du concile, l'Empereur prsida la sance d'ouverture du Corps lgislatif. Son discours fut comme l'ordinaire un expos de sa politique: l'Angleterre en faisait naturellement les frais: c'tait elle, c'taient ses suggestions perfides qui avaient occasionn les bruits de guerre dont l'Europe avait t rcemment trouble, dont la prosprit publique avait eu gmir: Les Anglais, disait l'Empereur, mettent en jeu toutes les passions. Tantt ils supposent la France tous les projets qui peuvent alarmer les autres puissances, projets qu'elle aurait pu mettre excution s'ils taient entrs dans sa politique: tantt ils font un appel l'amour-propre des nations pour exciter leur jalousie: ils saisissent toutes les circonstances qui font natre les vnements inattendus des temps o nous nous trouvons: c'est la guerre sur toutes les parties du continent qui peut seule assurer leur prosprit. _Je ne veux rien qui ne soit dans les traits que j'ai conclus. Je ne sacrifierai jamais le sang de mes peuples pour des intrts qui ne sont pas immdiatement ceux de mon empire._ Je me flatte que la paix du continent ne sera pas trouble[238]. [Note 237: Rapport cit de Tchernitchef, p. 178. Cf. THIERS, XIII, 106, et le _Moniteur_ du 11 juin, rendant compte de la crmonie.] [Note 238: _Corresp._, 17813.] Les phrases prcdant l'expression de ce voeu s'appliquaient la Pologne et promettaient implicitement que la France ne partirait pas en guerre pour la gloire et le plaisir de librer un peuple. C'tait comme un cho trs affaibli des paroles que l'Empereur avait prononces solennellement en 1809, alors qu'il dsirait pouser la soeur d'Alexandre[239]. Pour le cas peu probable o la Russie se contenterait aujourd'hui de telles satisfactions, il n'entendait pas les lui refuser. [Note 239: Voy. t. II, 195.] Lauriston fut charg de faire ressortir en Russie le caractre pacifique du discours, concordant avec un ensemble de symptmes rassurants, et d'insister sur l'urgence d'un arrangement: Faites comprendre Lauriston,--crivait l'Empereur au duc de Bassano,--que je dsire la paix, et qu'il est bien temps que tout cela finisse promptement. Mandez-lui que, l'arrive de Caulaincourt et ses dernires lettres faisant esprer que l'Empereur revient des dispositions diffrentes, et que tout ceci n'est que le rsultat d'un malentendu, si la Russie ne fait plus de mouvements, je n'en ferai plus; que j'avais demand la Bavire et Bade de nouveaux rgiments, et que je viens de contremander cette demande; que j'ai arrt le dpart de canons qui taient destins pour les places de l'Oder; que, quant aux convois en ce moment en chemin et dont on pourrait apprendre l'arrive Dantzick, il faut qu'on remarque la distance, qui explique que ce sont des mouvements effectus d'aprs des ordres donns il y a deux mois[240]. [Note 240: _Corresp._, 17832] Ces mouvements, Napolon n'admet pas un instant qu'on les lui reproche, car ils ont t la consquence de l'attitude adopte au printemps par la Russie. l'aspect des colonnes s'avanant vers le duch en masses profondes, la France s'est trouve dans le cas de lgitime dfense: son droit d'armer tait positif, indniable, et il ne semble pas que Lauriston l'ait suffisamment fait valoir. Lisant les premires dpches de cet envoy, Napolon s'aperoit qu'il a du premier coup subi l'ascendant d'Alexandre et mal rsist la sduction: dans la controverse, il s'est montr faible et mou, il n'a pas us de ses avantages, il n'a pas su faire justice de raisonnements captieux: lui aussi, si l'on n'y met ordre, va se laisser enjler, enguirlander, et tout de suite Napolon lui fait adresser par le duc de Bassano un svre rappel la fermet, l'injonction d'avouer trs haut et de justifier nos armements, au lieu de se jeter dans des dngations vagues, embarrasses et d'ailleurs contraires l'vidence: Dites Lauriston,--crit l'Empereur au ministre,--qu'il comprend mal ma position, que la Russie sait tout cela; que je l'ai dit tous les Russes, parce qu'il faudrait tre bien aveugle pour ne pas voir toutes mes routes charges de convois, de dtachements en marche, de convois militaires, et qu'on ne peut pas dpenser vingt-cinq millions par mois sans que tout soit en mouvement dans un pays; mais que ces mouvements, je ne les ai ordonns qu'aprs que la Russie m'eut fait connatre qu'elle pouvait changer et saisir le premier moment favorable pour commencer les hostilits. Dans votre lettre Lauriston, ajoutez: L'Empereur trouve fort extraordinaire que vous vous soyez trouv si court de discussion dans cette circonstance...... L'Empereur n'a pas arm lorsque la Russie armait en secret: il a arm publiquement et lorsque la Russie tait prte, d'aprs ce que dit l'empereur Alexandre lui-mme. L'Empereur n'a pas fait de manifeste[241] ni de querelle aux yeux des cours de l'Europe; il n'a pas mme fait de rponse; enfin l'Empereur ne demande pas mieux que de remettre les choses dans l'tat o elles taient. Il l'a propos; mais au lieu d'envoyer quelqu'un pour ngocier, on dit des choses peu solides. L'intention de l'Empereur n'est donc pas que vous niiez les armements et que vous mettiez la Saxe dans une position embarrassante, mais que vous demandiez avec instance qu'on fasse cesser cet tat violent, non par des rcriminations, mais par des explications sincres et en cherchant des moyens d'arrangement, _si on peut en trouver_[242]. [Note 241: Allusion la protestation publique des Russes au sujet de l'Oldenbourg.] [Note 242: _Corresp._, 17832.] Cette restriction, cette formule essentiellement dubitative livre la pense vraie de l'Empereur. Il ne dsire point la guerre par dessein prconu: au fond, il ne demanderait pas mieux que de l'viter et saurait gr qui la lui pargnerait. Seulement, il entrevoit de moins en moins la possibilit d'chapper la rupture par un accord transactionnel. La pense de faire droit pleinement aux dsirs de la Russie et de dmembrer le duch lui demeure odieuse: Partez bien de ce principe, fait-il crire Lauriston, qu'il faudrait que les armes russes nous eussent ramens sur le Rhin pour nous faire souscrire un dmembrement aussi dshonorant[243].--Cela serait dshonorant, reprend-il avec force, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la vie. Mais il se rend compte galement qu' dfaut de cette satisfaction impossible, la Russie ne reprendra jamais confiance, qu'il reste bien peu d'espoir de tourner la difficult et de trouver un biais: qu'en un mot, en dehors de ce qu'il ne veut pas faire, il n'y a rien de praticable. C'est pourquoi, malgr ses assurances pacifiques, malgr ses protestations relativement sincres, l'obsession de la guerre invitable pour l'anne prochaine le possde toujours et le domine, continue inspirer la plupart de ses actes. Aprs avoir un instant suspendu les envois de troupes en Allemagne, il les reprend trs vite. Sans doute, il diminue plutt qu'il n'augmente ses forces de premire ligne: pour rpondre l'une des proccupations d'Alexandre, il cesse d'accrotre la garnison de Dantzick, arrte sur l'Oder un des rgiments destins occuper cette place, fait oprer quelques marches rtrogrades une portion de la brigade westphalienne commande pour le mme service; mais ces prcautions ont pour but de masquer des mouvements plus importants qui s'accomplissent en arrire. Les bataillons de dpt rejoignent dfinitivement l'arme de Davout et y insinuent trente mille hommes de plus: autour de l'Allemagne, Napolon organise avec plus de soin et sur des proportions plus vastes les masses de renfort. Sur la rive gauche du Rhin, sur le versant mridional des Alpes, il substitue de vritables armes des formations htives et partant incompltes[244]. Il veut se mettre en mesure, l'heure opportune, de verser sur l'Allemagne un dluge de soldats et de le pousser en torrent jusqu'aux frontires de la Russie. [Note 243: _Id._] [Note 244: _Corresp._, juin et juillet 1811, _passim_.] II Cette prparation lente et mthodique frappait moins les regards que le fivreux travail de la priode prcdente. En Allemagne, en Autriche, en Pologne mme, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le thtre et l'enjeu de la lutte, on crut que dcidment la guerre s'loignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des rsolutions prendre, succdait un calme relatif. La politique chmait; la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se rpandait dans les villes d'eaux de la Bohme, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux t. Il n'tait pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu' ces infatigables artisans de discorde qui ne parussent dsesprer d'une rupture immdiate. Aprs avoir pendant tout le printemps pouss furieusement la guerre et cherch y entraner l'Autriche, ils quittaient momentanment la place et s'en allaient, suivant le mot de notre ambassadeur, noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et de Toeplitz[245]. Mais ce dplacement ne suspendait pas leur activit; il leur permettait au contraire, l'aide de nombreux renforts arrivs de Russie et d'auxiliaires trouvs sur place, de renouveler leur guerre de partisans, d'ouvrir une campagne d't, propre rveiller et nourrir le mcontentement de l'Empereur. [Note 245: Otto Maret, 1er juin 1811.] La Bohme se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie intransigeante de la noblesse autrichienne avait migr Prague: elle avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, aprs avoir atterri en Sude, aprs s'tre faufils en Prusse, cheminaient travers la Saxe et la Bohme pour gagner Vienne, o ils allaient travailler la socit et pervertir l'opinion: avant de pousser jusqu' ce terme de leur voyage, ils prenaient langue Carlsbad ou Toeplitz. C'tait l aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, comme en un point central, comme en un parloir priodiquement ouvert, les missaires du _Tugendbund_, les dpositaires du secret patriotique, les membres de ces mystrieuses confrries qui composaient en Allemagne, parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitus, la seule force active et belligrante. Nos reprsentants en Autriche et en Saxe, observateurs dsigns, traaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la Bohme, de ces rendez-vous d'lgance et d'intrigue, o l'opposition contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes jusqu'aux plus puriles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en attendant mieux: Depuis la fcheuse aventure de Schill, crivait un agent de surveillance, les chevaliers et chevalires _de la Vertu_ ont continu travailler la restauration de l'antique Germanie; et comme rien ne doit tre nglig pour faire le bien, ils ont envoy dans les diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantt par leur loquence, tantt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de faire germer les graines rpandues pendant la dernire guerre. Les dames mmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke s'est achemine Carlsbad pour y prsider le _club de la Vertu_ et relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette socit se reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de son pays, Mme de Recke est accompagne d'un _barde_, qui, suivant le sentiment unanime du club, est l'homme le plus loquent et le plus grand pote de son sicle. Issu de la colonie franaise de Berlin, il n'a contre lui que son nom; il s'appelle _Didier_, ci-devant chanoine de Magdebourg. Le gnie fcond de ce nouveau Tyrte enchante, transporte et enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux sances. Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des auditeurs. Pour donner une juste ide de la finesse de ses allusions, on se borne citer ici la fable du _Tigre_, o, aprs mille incidents plus ingnieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion, l'lphant, les lopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce tigre n'est autre chose que l'empereur Napolon lui-mme. Communment la sance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le chanoine. La dernire ode, le martyre de la bienheureuse reine de Prusse, ayant t applaudie avec extase, il s'est cri: Que ne puis-je la chanter la tte de deux cent mille hommes! Mme de Recke a une telle horreur de tout ce qui est franais, qu'elle a fait voeu, dit-on, de ne plus parler notre langue[246]. [Note 246: Archives des affaires trangres, correspondance de Vienne, 390.] Autour de ce singulier cnacle se groupaient des officiers prussiens, prts tout sacrifier aux mnes de leur reine, des mouchards anglais, des migrs franais, d'anciens chefs de chouans, tous s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en paroles contre le puissant dominateur de l'Europe. Leur horreur de la France tait telle que la venue annonce d'un de nos diplomates, du respectable baron de Bourgoing, ministre imprial Dresde, faisait s'envoler toute une partie de cette bande, comme l'approche d'un pestifr. La prsence d'un de nos officiers provoquait des manifestations scandaleuses: Sa dcoration de la Lgion d'honneur donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montr du caractre, c'est--dire d'avoir t son gard aussi grossires qu'il est possible[247]. Dans ce milieu o bouillonnaient tant de passions, on juge si l'arrive du comte Razoumowski, chef de la faction russe Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un gnral au milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour mission de coaliser tous les mcontentements et de les mener haut la main une action commune. [Note 247: Otto Maret, 3 aot 1811.] Il arriva avec une suite et un quipage de souverain, s'tablit Franzbrunn, prs d'Egra, poste dominant d'o il surveillerait toutes les stations de la Bohme et centraliserait les intrigues[248]. Ses oprations commencrent aussitt, rgulirement organises. Tout un personnel d'agents secondaires travaillait sous ses ordres; il eut ses employs, ses bureaux: deux secrtaires cheval taient occups journellement porter sa volumineuse correspondance; dans chacun des bains du voisinage, il avait tabli un homme lui, un distributeur de paroles, et aucun voyageur ne quittait la Bohme sans rapporter dans son pays ce mot d'ordre: agir sur les gouvernements par l'opinion et les disposer de prochaines prises d'armes, la guerre contre la France devant tre l'tat habituel de tout gouvernement bien ordonn[249]. Des princes et princesses de sang royal, des souverains en disponibilit, ne ddaignaient point d'assister Razoumowski dans son oeuvre de propagande fanatique. Ses principaux coadjuteurs taient l'lecteur de Hesse, dpossd de ses tats et rfugi en Bohme, le prince Ferdinand de Prusse, et les jeunes duchesses de Courlande, qui savaient allier avec beaucoup d'abandon la galanterie la politique[250]. [Note 248: Il amenait avec lui, ajoute le rapport prcit, deux secrtaires, quatre cuisiniers, de nombreux domestiques, vingt-deux chevaux et quatre fourgons chargs d'quipages. Les habitants, peu habitus cette magnificence, auraient dsir lui donner une garde d'honneur; mais, faute de mieux, ils ont plac aux deux portes de sa maison quatre superbes sentinelles en peinture, dont deux Russes et deux Cosaques.] [Note 249: Otto Maret, 1er juin] [Note 250: _Id._, 3 aot 1811.] Pendant quelques semaines, l'audace entreprenante de ces personnages fut telle que nos agents crurent voir se former Carlsbad un vritable congrs de mcontents, d'o pourrait sortir le feu d'une nouvelle coalition[251]. Ce qui les rassurait relativement, c'tait le manque d'accord entre les divers groupes d'trangers. La plupart abhorraient la France, mais tous se dtestaient entre eux. Les Prussiens mprisaient les Saxons; ceux-ci faisaient bande part, se distinguaient par leur tideur pour la cause commune et chappaient peu prs aux atteintes de la fivre germanique[252]. Les Russes frquentaient de prfrence les membres de l'aristocratie viennoise, et cet exclusivisme leur faisait tort auprs des autres Allemands. Nanmoins, leurs exhortations, leurs pronostics, tenaient en haleine les esprances et les colres, encourageaient le zle guerroyant des socits secrtes, maintenaient parmi les peuples d'Allemagne un levain d'agitation et de rvolte. [Note 251: _Id._, 10 juillet.] [Note 252: _Id._, 3 aot.] Ptersbourg, les bruits de guerre immdiate s'taient peu prs dissips: la discussion avec la France baissait d'un ton, mais continuait, s'ternisait, monotone et strile. C'tait toujours de part et d'autre reprise des mmes plaintes, rptition des mmes arguments. Parfois, on variait, on renforait un peu les expressions, sans changer le fond et la substance des raisonnements, et deux grands gouvernements semblaient se livrer cet exercice de rhtorique qui consiste rpter interminablement les mmes choses sous des formes diffrentes. Seul, par dsir de conciliation, Roumiantsof s'efforait d'introduire dans le dbat quelques lments nouveaux, cherchait toujours une base d'accord. Envisageant la question du duch sous un point de vue nouveau, il laissait entendre Lauriston que, sans toucher l'intgrit matrielle de cet tat, on pourrait le transformer et anantir en lui tout esprit d'expansion: on pourrait lui enlever son autonomie, son gouvernement et ses institutions propres, son administration indigne, le dnationaliser en quelque sorte et le rduire la condition de simple province saxonne[253]. [Note 253: Lauriston Maret, 18 juillet 1811.] Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier s'puiser la recherche de vains expdients et ne le suivait plus dans cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son masque d'impassible douceur, il s'tait jur de ne fermer le conflit qu'au cas o Napolon lui accorderait le gage clatant qu'il avait en vue. Ce rsultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait pens que le retour du duc de Vicence Paris et ses instances pourraient le produire. Aprs le dpart de l'ambassadeur, on l'avait vu en proie une impatience et une motion mal dissimules, calculant la dure du voyage et le temps ncessaire pour le retour d'un courrier, comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il avait compris que Caulaincourt arrivait Paris et s'tait senti au moment dcisif. Depuis, plusieurs semaines s'taient coules, sans apporter de rponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres indices, Alexandre l'interprtait comme un refus[254]. Voyant que Napolon n'entrait pas dans la voie des concessions caractrises, il ne voulait plus traiter, renonait prsenter des moyens d'apaisement et de concorde: la dmarche la fois nigmatique et pressante qu'il avait tente par l'intermdiaire de Caulaincourt avait puis sa bonne volont. [Note 254: Napolon avait dit Kourakine qu'il aurait cd deux districts du duch de Varsovie, en donnant une compensation au roi de Saxe, et mme la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur Alexandre l'et demand et n'et pas fait des armements menaants. Alexandre cita ce propos Lauriston, en ajoutant que ce _si_ voulait tout dire et qu'il le comprenait. Lettre particulire de Lauriston Maret, 1er juin 1811. D'autre part, _une personne_ haut place en France et se disant bien informe faisait avertir par Tchernitchef Sa Majest Russe que Napolon n'avait nul dessein de se raccommoder sincrement avec elle. Rapport du 17 juin, vol. cit, 175. La _personne_ en question n'tait-elle pas celle qui le Tsar avait fait remettre une lettre autographe au commencement de l'anne?] Une influence trangre contribuait dissiper ses dernires hsitations. Tous les tmoignages de premire main s'accordent signaler durant cette priode la faveur croissante du Sudois Armfeldt et son rle dans les vnements. Peu peu, les bienfaits, les encouragements, les marques d'intrt venaient le trouver et le mettaient hors de pair: son crdit tout intime ne laissait plus de place aux conseils officiels de Roumiantsof et relguait au second rang Speranski lui-mme. Le Sudois avait gagn la confiance du matre par l'indpendance mme de ses allures: Alexandre se piquait de dtester les flatteurs, et le meilleur moyen de lui faire agrer un avis tait de le lui prsenter avec quelque rudesse; on donnait ainsi cet autocrate, qui rougissait de l'tre, l'illusion de commander des hommes libres. Armfeldt lui parlait haut et ferme: Trs loign, dira de lui bientt un observateur perspicace[255], de ce caractre et de ce langage serviles qui caractrisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frapp et conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse lui opposer le tableau de ce qu'il pouvait tre celui de ce qu'il tait. Avec une insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infriorit de sa position prsente, les dgots dont Napolon l'abreuvait, l'humiliation et le danger de cder toujours, la ncessit de se reprendre et de rsister, sous peine de n'tre plus qu'un fantme d'empereur: il lui adressa un long mmoire portant cette pigraphe _To be or not to be_[256]. [Note 255: Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du royaume de Sude.] [Note 256: TEGNER, III, 301.] Sensible ces pres mises en demeure, Alexandre s'imprgnait des ides qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformment son caractre et son gnie propres, plus ports d'ordinaire aux tnacits inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait une politique toute de dngations, un systme vasif et dilatoire, une intransigeance voile, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et finirait par s'attirer la guerre. Aprs s'y tre prpar le premier, aprs avoir t sur le point de la commencer, aprs s'tre prt ensuite quelques tentatives pour l'viter, il revenait y voir, comme au printemps, le dnouement certain et oblig du conflit, avec cette diffrence qu'il entendait dsormais se faire attaquer au lieu d'attaquer, laisser venir lui l'adversaire, au lieu de le devancer. En effet, l'instant mme o il cde en politique aux suggestions belliqueuses d'Armfeldt, il choisit dfinitivement, comme guide et conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement son plan: il prescrit d'organiser des lignes de dfense conformment aux donnes admises et charge l'Allemand Wolzogen de prparer cette oeuvre[257]. S'il incline encore faire prcder le grand recul par une pointe en Pologne, c'est seule fin de dsorganiser autant que possible les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus l que d'une offensive strictement limite, destine faire commencer de plus loin la retraite dvastatrice et la rsistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive purement stratgique. Politiquement, Alexandre est rsolu viter toute mesure violente, tout clat, jusqu' ce que les Franais se soient avancs assez loin en Allemagne, assez prs de ses frontires, pour le mettre en tat de lgitime dfense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la longanimit. Tous ses efforts vont tendre perptuer le conflit, mais le perptuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la responsabilit et l'odieux de la rupture. [Note 257: _Mmoires de Wolzogen_, 57. Une note publie dans la collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe galement au mois de juin l'adoption du plan dfensif. Loewenhielm dfinira ainsi les rsolutions d'Alexandre: Ne rien accorder la France et attirer l'ennemi dans des lignes de dfense tablies. Dpche du 3 mars 1812, archives du royaume de Sude. Armfeldt crivait qu'il esprait bien que Bonaparte viendrait donner dans le pige. TEGNER, III, 384.] Dans ce but, il vite dsormais toute allusion au duch de Varsovie; celant au plus profond de son me le grief rel, il n'allgue que le grief apparent, la runion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consomm de cette affaire, o il a incontestablement le beau rle et peut se dire l'offens. D'un ton triste et doux, il continue se plaindre de l'outrage: il rclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre de plus prs et le conjure d'noncer ses dsirs, il se borne demander la rparation du prjudice caus, la rintgration du duc dans le patrimoine familial. Lui parle-t-on d'quivalent et de compensation, il ne dit ni oui ni non: il promet d'expdier Kourakine les pouvoirs ncessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se dit invariablement prt terminer l'affaire et n'en fournit jamais les moyens[258]. En mme temps, il a soin d'affirmer trs haut, de publier que la saisie de l'Oldenbourg, si pnible qu'elle lui ait t, ne constitue pas ses yeux un _casus belli_, qu'il ne revendiquera jamais les armes la main les droits de sa maison. Par consquent, si Napolon renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne, prpare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par pur dlire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un empire qui ne demande qu' vivre en paix avec lui et demeurer son alli. [Note 258: Correspondance de Lauriston, juillet et aot 1811.] En prenant cette attitude, le Tsar gagnait aussi l'avantage de pouvoir conduire les puissances intresses empcher le conflit et proposer leur entremise pacificatrice, car, ne voulant pas d'accord, il ne voulait point de mdiateur. Lorsque tour tour la Prusse et l'Autriche, sortant d'une quitude momentane et reprenant l'alarme, le conjurent d'accepter leurs offices, il feint l'tonnement: il ne sait de quoi on lui parle: qu'est-il besoin de conciliateurs, puisqu'il n'est pas question de guerre? Sa Majest Impriale,--fait-il crire Vienne,--a cru d'autant plus devoir dcliner l'intervention d'une puissance tierce qu'en l'acceptant elle aurait ncessairement fait supposer un tat de msintelligence entre les cours de Ptersbourg et des Tuileries, msintelligence qui n'existe pas, puisque Sa Majest Impriale persiste invariablement dans ses anciens sentiments et ses relations politiques avec la France, qui de son ct ne cesse de lui donner l'assurance de son amiti[259]. [Note 259: Dpche Stackelberg, 27 octobre 1811. Archives de Saint-Ptersbourg.] Cependant, le litige discrtement entretenu fournira motif au Tsar pour fermer les yeux de plus en plus sur la contrebande et rouvrir finalement ses ports au commerce rgulier de l'Angleterre: c'est l'une de ses grandes raisons pour se soustraire un arrangement qui l'emprisonnerait nouveau dans l'alliance[260]. Si Napolon supporte ce dtachement plus complet et, voyant que les Russes ne bougent de leurs positions dfensives, arrte lui-mme et rappelle ses armes, Alexandre ne l'ira pas chercher: mais il est infiniment plus probable que le conqurant poussera bout ses projets destructeurs, commencera la guerre et l'invasion. Cette guerre, Alexandre l'acceptera alors avec une tranquille vaillance, rsolu la faire acharne, terrible, ternelle, en s'aidant du climat et de la nature, et il se dit qu'il aura pralablement remport un grand avantage moral et gagn son procs devant l'opinion europenne. Son calcul tait juste, puisque son jeu subtil et patient, sans faire illusion totalement aux contemporains, a tromp pendant quatre-vingts ans la postrit et l'histoire. [Note 260: Nous en trouverons plus loin l'aveu dans sa bouche mme.] Il ne trompa pas Napolon. En voyant la Russie se drober toute explication, l'Empereur en conclut qu'elle ne voulait point d'accommodement, parce qu'elle dsesprait d'obtenir l'objet rel de ses convoitises. Ainsi, il a vu clair, il a devin juste: comme compensation l'Oldenbourg, on tenait obtenir une fraction du duch et on n'admet pas autre chose. Ce qu'on attendait de lui, c'tait qu'il livrt sa premire ligne de dfense, qu'il frappt lui-mme ce peuple polonais dont il avait prouv le dvouement, qu'il lui infliget une nouvelle mutilation. L'an pass, en lui proposant le fameux trait, on ne lui avait demand que de ratifier le partage: on voudrait aujourd'hui le lui faire recommencer, et cette prtention le courrouce. En mme temps, les nouvelles du Nord lui apprennent qu'avec la belle saison le commerce anglais dans la Baltique, peine dguis sous pavillon amricain, reprend sur des proportions infiniment accrues. Les navires fraudeurs ne se bornent plus se glisser un un et subrepticement Riga ou Ptersbourg: ce sont de vritables flottes marchandes, des convois de cent cinquante btiments la fois, qui abordent aux ports de Russie: on les y reoit impudemment, on les laisse dverser sur le littoral d'opulentes cargaisons, et ce trafic, en permettant l'Angleterre d'couler une partie des produits qui l'encombrent et l'oppressent, l'empche de prir de surabondance et de plthore[261]. Voil donc quoi tendaient les prtendues alarmes de la Russie, ses terreurs simules, ses plaintes, les querelles qu'elle nous cherchait: en admettant qu'elle n'ait pas eu l'intention formelle de faire la guerre, elle voulait se mnager un prtexte pour reprendre avec les Anglais des relations profitables, tout en nous arrachant une concession humiliante et funeste. Son jeu est clair dsormais, son systme se droule[262], et ces constatations achvent de dcider l'Empereur. Cdant une brusque colre, obissant aussi une pense politique et au dsir de se rallier l'opinion, il prouve le besoin de dnoncer publiquement ses griefs, de dmasquer aux yeux de toute l'Europe les intentions d'Alexandre, de proclamer que les Russes veulent un lambeau de la Pologne et ne l'obtiendront jamais. [Note 261: _Corresp._, 18082.] [Note 262: _Id._ Cette ide ressort en outre trs clairement de la dpche de Maret Lauriston en date du 30 aot 1811 et de sa lettre confidentielle du 19 novembre.] L'occasion lui en fut fournie le 15 aot, jour de sa fte. Chaque anne, il faisait clbrer cette date par des rjouissances populaires et par la tenue aux Tuileries d'une grande assemble. Le crmonial habituel du dimanche s'observait en cette occasion avec un surcrot de solennit, et l'Empereur prsidait en personne ces reprsentations grandioses, qu'il machinait comme des scnes d'opra, avec cortge, dfil, figurations somptueuses, et qui remettaient priodiquement sous les yeux du public l'apothose de sa puissance. C'tait une srie de spectacles magnifiquement et ponctuellement rgls: l'heure de la messe, la sortie des grands appartements, l'apparition successive des pages, aides et matres des crmonies, cuyers, prfet du palais et chambellans, de l'aide de camp de service, des cinq grands officiers de la couronne, de l'Empereur enfin, suivi du grand aumnier, des princes et colonels gnraux: c'tait l'Impratrice s'acheminant de son ct avec les princesses et tous ses services; parfois, la conjonction des deux cortges, leur dploiement sur le grand escalier, la traverse lente des salons et des galeries, l'arrive la chapelle, o le peuple tait admis contempler Leurs Majests: sur les divers points du parcours, des dtachements de la garde chelonns, des grenadiers prsentant les armes, des tambours battant aux champs, des ranges d'uniformes et de costumes de cour se dtachant sur le dcor luxueux des appartements, sur les ors et les marbres, sur la pourpre des tentures: l'appareil le plus propre frapper les yeux, mouvoir les esprits, rehausser de faste et de splendeur le culte tout viril qui se rendait au souverain[263]. Aprs la messe, il y avait souvent parade militaire dans la cour du chteau: avant ou aprs la messe, il y avait invariablement audience dans les grands appartements et rception du corps diplomatique. Les ambassadeurs et ministres trangers taient introduits dans la salle du Trne; eux seuls avaient droit d'y venir, avec les ministres secrtaires d'tat, avec un certain nombre de privilgis, et c'tait dans cette partie du chteau auguste entre toutes que Napolon, aprs s'tre montr eux dans l'environnement de sa pompe impriale, accueillait leurs hommages. [Note 263: Voy. le tableau si frappant et d'une si rigoureuse exactitude que M. Frdric Masson a trac de ces scnes dans un article de la _Vie contemporaine_, 1er fvrier 1894.] Le 15 aot 1811, l'audience diplomatique eut lieu avant la messe. midi, tandis qu'au dehors des salves d'artillerie signalaient la solennit du jour, l'Empereur fit son entre dans la salle et prit place sur le trne. Successivement, les princes grands dignitaires, les cardinaux et les ministres, les grands officiers de l'Empire, les grands aigles de la Lgion d'honneur et autres dignitaires furent admis lui prsenter leurs voeux[264]. Aprs eux, le corps diplomatique parut, prcd par un matre et un aide des crmonies, introduit par le grand chambellan. Il se dploya en cercle autour du trne, ses membres se plaant par ordre d'anciennet dans leur poste. Le prince Kourakine figurait son rang, moins mal portant qu' l'ordinaire, resplendissant comme un soleil dans ses habits constells de dcorations et de pierreries, formant groupe avec le prince de Schwartzenberg et l'ambassadeur d'Espagne. [Note 264: _Moniteur_ du 17 aot.] L'Empereur descendit du trne. Lentement et par deux fois, il fit le tour du cercle, s'arrtant et l pour jeter un mot, une question, pour se faire nommer les trangers qui avaient sollicit l'honneur de l'approcher: ce jour-l, la liste des prsentations comprenait, avec un gnral bavarois et un colonel suisse, trois citoyens des tats-Unis[265]. Ces diverses oprations prirent un certain temps. Dans la salle, la chaleur tait touffante: par cette radieuse journe d'aot, une lumire blanche et crue tombait des hautes fentres, faisait flamber d'un clat aveuglant les broderies massives des uniformes, ajoutait au malaise que causaient chacun la longueur de la sance, la foule et la presse, l'angoisse de la comparution devant l'arbitre de toutes les destines, devant le matre et le juge. Quand les formalits d'usage eurent t entirement accomplies, il parut que le cercle touchait sa fin: une grande partie de l'assemble s'tait coule dj dans les salons voisins: il ne restait dans la salle du Trne, avec le corps diplomatique, que quelques ministres et cordons rouges; on attendait le moment o l'Empereur allait faire prvenir l'Impratrice et se rendre la chapelle, pour entendre la messe et le chant du _Te Deum_, lorsqu'on le vit se rapprocher du groupe dont faisait partie Kourakine[266]. [Note 265: _Id._] [Note 266: Les lments du rcit qui suit ont t puiss diffrentes sources: lettre de Maret Lauriston, 25 aot 1811; pices conserves aux archives des affaires trangres (Russie, 153), sous le titre: _Relation tire des notes de l'ambassadeur d'Autriche_ et _Rapport d'un ministre d'un prince de la Confdration_; extraits du rapport de Kourakine, cits par Bogdanovitch, I, p. 31 et suiv.; rapport du ministre prussien Krusemarck, analys et publi en partie par Duncker, 374-375, d'aprs les archives de Berlin. Tous ces documents concordent sur les points essentiels.] Vous nous avez donn des nouvelles, prince, dit-il d'un air avenant. Il s'agissait de bulletins rcemment communiqus par l'ambassade russe et portant avis d'une rencontre en Orient, aux environs de Rouchtchouk, entre les troupes que la Russie avait laisses sur le Danube, sous le commandement de Kutusof, et l'arme ottomane. L'affaire avait t chaude et indcise: les deux partis s'attribuaient la victoire. Kourakine vanta la valeur de ses compatriotes: Napolon rendit hommage ces braves gens, mais fit observer que les Russes n'en avaient pas moins t forcs d'vacuer Rouchtchouk, leur tte de pont au del du Danube, et qu'ils avaient ainsi perdu la ligne du fleuve. En effet, suivant lui, on ne pouvait se servir dfensivement d'un fleuve qu' la condition de se garder le moyen d'oprer sur les deux rives: Essling, il s'tait estim vainqueur parce qu'il avait conserv Lobau, qui lui donnait accs sur la rive gauche et prise sur l'arme autrichienne. Il dveloppa ce thme avec abondance, avec sa matrise habituelle, et fit, devant ses auditeurs merveills, tout un cours de tactique. Renonant lui disputer l'avantage sur ce terrain, Kourakine convint que les Russes avaient d reculer, faute d'effectifs suffisants pour maintenir leur position, et il attribua cette pnurie d'hommes un manque d'argent, qui avait oblig le Tsar rappeler dans l'intrieur de ses tats une partie des troupes employes contre la Turquie. C'tait l que l'attendait l'Empereur, qui lui dit aussitt, avec une bonhomie narquoise: Mon cher ami, si vous me parlez officiellement, je dois faire semblant de vous croire ou ne pas vous rpondre du tout: mais si nous parlons confidentiellement, je vous dirai que vous avez t battus, que vous l'avez t parce que vous manquiez de troupes, et que vous en manquiez parce que vous avez envoy cinq divisions de l'arme du Danube celle de Pologne, et cela, non par embarras de vos finances, qui s'en seraient mieux trouves de nourrir ces troupes aux dpens de l'ennemi, mais pour me menacer. Les mouvements oprs par les Russes en avant de Varsovie devinrent alors le sujet de la conversation. Avec vivacit, Napolon fit sentir que ces marches prcipites l'avaient d'autant plus mu qu'elles lui avaient paru inexplicables: Je suis comme l'homme de la nature, dit-il, ce que je ne comprends pas excite ma dfiance. Il s'est donc vu dans l'obligation de se mettre lui-mme sur ses gardes; des deux cts, on s'est piqu, on s'est arm, on s'est livr de vastes dplacements de troupes qui continuent encore, et voil les deux nations sur pied, en face l'une de l'autre, prtes s'entr'gorger, sans s'tre jamais dit pourquoi. En effet, qui fera-t-on croire que l'Oldenbourg soit le vrai motif de la querelle? Entre grandes puissances, on ne se bat pas pour l'Oldenbourg. D'ailleurs, la France a offert une indemnit; elle l'a offerte entire et complte, elle a ritr dix reprises ses propositions, sans obtenir de rponse. Il y a donc autre chose: il y a chez les Russes une arrire-pense, et brusquement, violemment, Napolon tire le voile, met dcouvert le fond mystrieux du litige. Il dit: Je ne suis pas assez bte pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous occupe: je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence croire que c'est vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-tre qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assurer de ce ct vos frontires. Mais il importe qu' cet gard toute illusion cesse, que la Russie sache quoi s'en tenir, et ici l'Empereur s'anime terriblement. Ne vous flattez pas, s'crie-t-il, que je ddommage jamais le duc du ct de Varsovie. Non, quand mme vos armes camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne cderai pas un pouce du territoire varsovien: j'en ai garanti l'intgrit. Demandez un ddommagement pour l'Oldenbourg, mais ne demandez pas cent mille mes pour cinquante mille, et surtout ne demandez rien du grand-duch. Vous n'en aurez pas un village, vous n'en aurez pas un moulin. Je ne pense pas reconstituer la Pologne; l'intrt de mes peuples n'est pas li ce pays. Mais si vous me forcez la guerre, je me servirai de la Pologne comme d'un moyen contre vous. Je vous dclare que je ne veux pas la guerre et que je ne vous la ferai pas cette anne, moins que vous ne m'attaquiez. Je n'ai pas de got faire la guerre dans le Nord; mais si la crise n'est point passe au mois de novembre, je lverai cent vingt mille hommes de plus: je continuerai ainsi deux ou trois ans, et si je vois que ce systme est plus fatigant que la guerre, je vous la ferai... et vous perdrez toutes vos provinces polonaises. Ainsi, en s'acharnant une prtention inadmissible, la Russie s'expose une lutte aussi dsastreuse que celles o ont succomb la Prusse et l'Autriche: faut-il donc que le mme esprit d'aveuglement et de vertige s'empare successivement de tous les tats et les entrane aux abmes? Car, poursuit l'Empereur en changeant subitement de ton et en affectant une modestie pleine d'impertinence, soit bonheur, soit bravoure de mes troupes, soit parce que j'entends un peu le mtier, j'ai toujours eu des succs, et j'espre en avoir encore, si vous me forcez la guerre.--Vous savez, ajoute-t-il, que j'ai de l'argent et des hommes. Et aussitt des visions faire frmir, une fantasmagorie de chiffres, un concours prodigieux d'armes s'voquent sa voix: Vous savez que j'ai huit cent mille hommes, que chaque anne met ma disposition 250,000 conscrits, et que je puis par consquent augmenter mon arme en trois ans de sept cent mille hommes qui suffiront pour continuer la guerre en Espagne et pour vous la faire. Je ne sais pas si je vous battrai, mais nous nous battrons. Vous comptez sur des allis: o sont-ils? Est-ce l'Autriche, qui vous avez ravi trois cent mille mes en Galicie? Est-ce la Prusse? La Prusse se souviendra qu' Tilsit l'empereur Alexandre, son bon alli, lui a enlev le district de Bialystock. Est-ce la Sude? Elle se souviendra que vous l'avez moiti dtruite en lui prenant la Finlande. Tous ces griefs ne sauraient s'oublier: toutes ces injures se payent: vous aurez le continent contre vous. Devant ce dbordement d'effrayantes paroles, Kourakine restait interloqu, douloureusement mu de cette prise partie qui le mettait en cause et en spectacle. Il s'essayait pourtant remplir son devoir, dfendre de son mieux son pays et son matre. Mais comment parler devant un prince qui transformait toute conversation en monologue? On voyait l'ambassadeur s'puiser en vains efforts pour placer quelques mots: on le vit pendant prs d'un quart d'heure rester la bouche ouverte, sans que l'intarissable verve de son interlocuteur lui permt de commencer la phrase qu'il avait sur les lvres[267]. [Note 267: _Documents indits_.] la fin, il profita d'un moment o Napolon reprenait haleine pour sortir de cette position ridicule, pour affirmer que l'empereur de Russie restait l'alli le plus fidle de la France et mme l'ami de son souverain.--C'est le mme langage, interrompit Napolon, que vous tenez Ptersbourg mon ambassadeur; mais que me servent des paroles que les faits dmentent et que vous dmentez vous-mme par la protestation contre l'incorporation de l'Oldenbourg?--Est-ce donc, continua-t-il, pour plaire aux Anglais que vous l'avez faite? Et il montra au loin l'Angleterre dominant l'horizon, tenant le fil de toutes les intrigues, tirant et ramenant elle la Russie. l'appui de ce tableau, il rappela les facilits rendues au commerce britannique, le dveloppement inou de la contrebande, et fortement il insista sur ces griefs, qui le remplissaient d'amertume. Dans les rares instants de rpit que lui laissait l'Empereur, Kourakine se bornait dire que son matre n'avait rien tant coeur que de terminer le litige. Pour faire justice de ces allgations sans preuve, Napolon lui lana tout coup une question catgorique et le mit au pied du mur: Quant s'arranger, dit-il, j'y suis prt: avez-vous les pouvoirs ncessaires pour traiter? Si oui, j'autorise de suite une ngociation. Force fut l'ambassadeur d'avouer qu'il n'avait point la latitude ncessaire pour conclure un arrangement; il se hterait toutefois de faire connatre Ptersbourg les dsirs exprims par Sa Majest et ne doutait point qu'ils ne fissent faire un grand pas l'entente. Mais le vague et l'embarras de cette rponse avaient une fois de plus clair l'Empereur: crivez, reprit-il avec scepticisme, je n'ai rien contre, mais votre cour sait depuis longtemps ce que je viens de vous dire: je l'ai dit Tchernitchef, au gnral Schouvalof, et mes ambassadeurs n'ont cess depuis quatre mois de vous le rpter. Il le rpta encore lui-mme, longuement, insatiablement, avec des expressions effet subitement dardes, avec un grand luxe d'images et de mtaphores. Pourquoi, disait-il, au moment o la Russie se trouvait le plus fortement engage sur le Danube, s'est-elle retourne et dresse contre la Pologne? Vous faites comme le livre qui a reu du plomb; il se lve sur ses pattes et s'agite affol, s'exposant recevoir en plein corps une nouvelle dcharge. Pourquoi prolonger un tat incertain, qui n'est ni la guerre ni la paix? Quand deux gentilshommes se querellent, quand l'un, par exemple, a donn un soufflet l'autre, ils se battent et puis ensuite se rconcilient: les gouvernements devraient agir de mme, faire carrment la guerre ou la paix. Mais non, la Russie prfre se drober toute solution, elle semble vouloir terniser le malaise gnral, et c'est ce que l'Empereur, grands coups d'arguments et de rptitions, s'efforce de faire sentir tous les diplomates qui l'coutent, au public europen qui l'entoure. Conservant une certaine modration dans les termes et affectant le calme de la force, traitant l'ambassadeur avec une sorte de bienveillante piti, il continue frapper son gouvernement par-dessus sa tte: tout en rendant justice la bonne volont de Kourakine, il l'accable d'une dialectique inexorable. Enfin, aprs l'avoir tenu trois quarts d'heure la torture, il le laissa aller, et le pauvre prince se retira constern, rouge et suant grosses gouttes, suffoquant d'motion, touffant dans son bel habit dor, rptant qu'il faisait bien chaud chez Sa Majest. Cependant, comme il faut que tout entretien diplomatique se termine par un appel la concorde, les dernires paroles de l'Empereur avaient t pacifiques: il avait exprim l'espoir que la guerre et ses calamits pourraient encore tre vites, si la Russie voulait s'expliquer autrement que par nigmes. Mais que pouvaient ces vagues tempraments contre l'pret belliqueuse de toute son argumentation, contre l'clat menaant de ses discours et cette subite dcharge de sa colre? III Le lendemain 16 aot, retourn Saint-Cloud, Napolon se fit apporter toutes les pices de la correspondance avec la Russie, depuis l'entrevue du Nimen. En mme temps, le ministre secrtaire d'tat au dpartement des relations extrieures, le duc de Bassano, tait appel un _travail avec Sa Majest_: cela consistait recueillir par crit les rflexions que suggrait l'Empereur telle ou telle question, d'aprs ses lments et ses pices, enregistrer ensuite la dcision prise. Le ministre tenait la plume, arrondissait la phrase, temprait parfois l'expression: la pense venait du matre. Il prouvait le besoin de la mettre ainsi en forme positive et dogmatique, afin de voir plus clair dans ses propres ides, dans les raisons qui le dterminaient; c'tait comme un rapport qu'il se faisait lui-mme et dont les conclusions fixaient sa volont[268]. Cette fois, le problme rsoudre tait celui-ci: La situation de la France avec la Russie est-elle de nature ce qu'on doive craindre une guerre, qu'il faille lever une nouvelle conscription et autoriser les dpenses que les ministres de la guerre proposent[269]? [Note 268: Voy. plusieurs exemples de _Travail avec l'Empereur_ dans ROEDERER, t. III, p. 562 et suiv.] [Note 269: Le rsultat du _Travail avec l'Empereur_ figure, sous forme de volumineux mmoire, aux archives des affaires trangres, Russie, 153. BIGNON, X, 89 et suiv., et ERNOUF, 301-305, en ont publi des extraits.] La veille, parlant Kourakine, Napolon avait dclar _ab irato_ qu'il connaissait les exigences de la Russie et ne s'y prterait jamais. Maintenant, il reprend la question et en dlibre avec lui-mme, de sang-froid et tte repose. Avec son habituelle acuit de perception, il va droit au noeud de l'affaire; il le dbarrasse de toute ambigut, l'extrait des incidents entasss plaisir pour le couvrir et le masquer: il le dgage et l'isole, le fait saillir en plein relief. Longuement, mthodiquement, il reprend toutes les dductions qui l'amnent croire que la Russie en veut l'intgrit de l'tat varsovien. Doit-il ou non souscrire cette prtention? C'est ce qu'il examine ensuite. Il pse le pour et le contre, met en balance les arguments qui militent en faveur de l'un et de l'autre parti; aveugle et rigoureux logicien, il aboutit enfin, par une suite de raisonnements serrs, se prononcer pour la ngative, prfrer le conflit violent et la guerre, et nous avons ainsi un mmoire justificatif de sa campagne de 1812, dict par lui-mme. Tout d'abord, il pose en principe qu'une guerre avec la Russie serait chose inopportune et fcheuse; elle dtournerait nos forces de l'Espagne et nous obligerait y laisser tout inachev; elle occasionnerait une effroyable consommation d'hommes, d'argent, et ne produirait jamais des avantages gaux aux sacrifices qu'elle aurait exigs. Il est donc dsirer qu'elle puisse tre vite. Peut-elle l'tre? Pour rpondre cette question, l'Empereur retrace grands traits l'historique de ses rapports avec Alexandre Ier depuis l'alliance, se reporte par la pense Tilsit, repasse par Erfurt, saisit ds 1809 le conflit en germe et dmontre irrfutablement que la vritable difficult de la position actuelle provient de la conduite tenue par les Russes avant et pendant la dernire campagne contre l'Autriche, de leurs dfaillances diplomatiques et militaires. Si l'empereur Alexandre, comme Napolon l'en avait conjur, avait parl ferme Erfurt et menac l'Autriche, celle-ci et senti la ralit de l'alliance franco-russe: elle et craint d'affronter en mme temps les deux grandes monarchies et et renonc la guerre: aucun changement ne se serait opr sur les frontires de la Russie; la Galicie n'et pas chang de matre. Si, la guerre ayant eu lieu, la Russie y avait pris part, comme elle le devait, au moment mme et en y employant des forces considrables, elle serait entre la premire dans cette province, et les troupes du duch de Varsovie n'y auraient paru qu'en auxiliaires. Le contraire arriva. Les troupes du duch de Varsovie firent la conqute de la Galicie orientale, les habitants de cette province prirent les armes contre l'ennemi, et elle se trouva la paix dans une telle situation qu'elle ne pouvait tre rendue l'Autriche et que Sa Majest fut oblige de stipuler sa runion au duch de Varsovie. La Russie s'est donc trouve en prsence d'une Pologne demi reconstitue, qui excitait ses inquitudes. Les garanties donnes ou offertes--cession d'un district de la Galicie, envoi des troupes varsoviennes en Espagne, trait stipulant le non-rtablissement du royaume de Pologne--ont paru insuffisantes, et la Russie est reste en alarme, prte saisir la premire occasion pour porter atteinte un ordre de choses dont elle tait responsable et qu'elle jugeait nanmoins incompatible avec sa scurit. Le prtexte dont elle s'est empare a t l'incorporation de l'Oldenbourg l'empire franais. Les arrts du conseil britannique forcrent Sa Majest runir la France les villes hansatiques, pour fermer les ports du Nord au commerce de l'Angleterre. Le duch d'Oldenbourg fut compris dans cette runion. La Russie intervint pour le duc d'Oldenbourg. Le pays d'Erfurt fut offert en indemnit. La Russie la refusa; au lieu d'en demander une autre, elle fit une protestation, procd sans exemple dans l'histoire des puissances allies. Elle commena sa protestation par des rserves, et elle la finit par l'expression du dsir de conserver l'alliance: ce qui signifiait assez clairement qu'elle voulait faire beaucoup de bruit de l'affaire de l'Oldenbourg sans pousser les choses bout et en laissant un moyen d'arrangement. Ses projets commenaient se dvelopper. On vit qu'ils se dirigeaient contre le duch de Varsovie, dont l'existence et l'agrandissement l'alarmaient, et qu'ils tendaient, sinon une runion totale du duch aux provinces polonaises russes, du moins une runion partielle qui conduirait incessamment son entire destruction. Le refus d'accepter Erfurt comme indemnit avait t motiv sur ce que ce pays n'tait pas contigu la Russie: or, le seul pays contigu la Russie sur lequel Sa Majest pouvait avoir quelque influence est le duch de Varsovie. Des insinuations verbales faites par le colonel Tchernitchef et par le comte Roumiantsof avaient fait comprendre que l'affaire d'Oldenbourg s'arrangerait, lorsque l'on s'entendrait sur les affaires de la Pologne. On conut trs bien alors comment la Russie tait intervenue dans l'affaire d'Oldenbourg; comment, en faisant sa protestation, elle avait exprim de nouveau son attachement l'alliance; comment enfin, en refusant Erfurt, elle n'avait pas fait connatre ce qu'elle dsirait. Si elle se trouvait blesse, pourquoi ne faisait-elle pas la guerre? Si elle voulait des indemnits plus ou moins considrables, pourquoi n'ouvrait-elle pas des ngociations? Toute discussion entre des gouvernements ne peut cependant finir que de l'une ou l'autre de ces manires; mais la Russie voulait des choses qu'elle n'osait pas avouer. Elle voulait la cession de 5 600,000 habitants du duch en indemnit de l'Oldenbourg. Cette consquence de la protestation, des insinuations, du silence mme de la Russie, est vidente. Tout porte donc penser que la paix pourrait tre maintenue, si l'on voulait cder 5 600,000 mes du duch de Varsovie l'empire russe, et Sa Majest est dans l'opinion que s'il existait dans le duch une nation part de 5 600,000 mes dont elle et le droit de disposer, et qu'elle pt, sans manquer l'honneur, runir la Russie, cette cession serait prfrable la guerre. Mais toutes les parties du duch ont la mme origine, sont composes des mmes lments. Elles appartiennent toutes au mme peuple, qui, quoique partag, existe toujours dans ses droits. mesure qu'un des membres qui en avait t spar est runi un autre, il se confond avec lui pour faire un corps de nation. Telle est l'existence actuelle du duch de Varsovie. Ce qui tendrait le diviser tendrait le dtruire; la Russie ne l'ignore point; elle sait trs bien que si elle parvenait faire faire une marche rtrograde au duch, il n'en resterait pas l; que lorsqu'il aurait perdu 5 600,000 habitants, sa perte totale s'ensuivrait la premire circonstance favorable: que lorsqu'il verrait ses intrts abandonns par celui qui lui donna l'existence, elle pourrait esprer de l'attirer elle; que quoique les Polonais ne puissent quitter sans regret les lois paternelles et librales du roi de Saxe, ils seraient ports faire ce sacrifice pour acqurir une situation dfinitive, car le plus grand malheur pour une nation, c'est l'incertitude sur son avenir; qu'enfin il suffirait que l'existence du duch de Varsovie ft attaque dans un de ses lments quelconques et qu'il cesst de compter sur la protection de la main puissante par laquelle il existe, pour porter tout ce qui reste de la Pologne vers la Russie. Ces raisonnements sont justes. Il est constant que la cession de 5 600,000 habitants entranerait celle de tout le duch. La question doit donc tre pose d'une autre manire. Il faut examiner s'il convient la France d'agrandir la Russie du duch tout entier. Cet agrandissement porterait les frontires de la Russie sur l'Oder et sur les limites de la Silsie. Cette puissance que l'Europe, pendant un sicle, s'est vainement attache contenir dans le Nord, et qui s'est dj porte par tant d'envahissements si loin de ses bornes naturelles, deviendrait puissance du midi de l'Allemagne; elle entrerait avec le reste de l'Europe dans des rapports que la saine politique ne peut pas permettre, et en mme temps qu'elle obtiendrait de si dangereux avantages par sa nouvelle position gographique, elle aurait acquis en peu d'annes, par la possession de la Finlande, de la Moldavie, de la Valachie et du duch de Varsovie, une augmentation de 7 8 millions de population, et un accroissement de force qui dtruirait toute proportion entre elle et les autres grandes puissances. Ainsi se prparerait une rvolution qui menacerait tous les tats du Midi, que l'Europe entire n'a jamais prvue sans effroi et que la gnration qui s'lve verrait peut-tre accomplir. Sa Majest est donc dcide soutenir par les armes l'existence du duch de Varsovie, qui est insparable de son intgrit. L'intrt de la France, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, l'exigent; la politique le commande, en mme temps que l'honneur en ferait plus particulirement un devoir Sa Majest. La seconde partie du mmoire traite du litige commercial et conomique. L'Empereur rappelle l'ukase prohibitif du commerce franais. Il insiste sur l'ouverture des ports russes aux marchandises coloniales et y voit la ngation mme des rgles du blocus. Si graves que soient ces mesures, elles ne sauraient pourtant, prises en elles-mmes, constituer un motif valable de rupture: il faudrait plaindre les tats qui se battraient pour des intrts partiels du commerce. Mais les faits incrimins ont une valeur essentielle titre d'indications et de symptmes; ils marquent une volution progressive de la Russie vers l'Angleterre, ils trahissent chez elle une partialit pour nos ennemis, un dsir de rapprochement qui conduira peu peu les deux tats une runion complte, et l'Empereur est rsolu ne pas attendre cet aboutissement invitable de la politique russe pour soutenir ses droits par les armes. Si la France, pour viter la guerre, prfrait laisser la Russie faire la paix avec l'Angleterre, elle ne parviendrait point son but. Une paix faite par un alli avec l'ennemi commun, non seulement sans un accord pralable, mais en violation des traits, amnerait promptement une msintelligence ouverte qui porterait bientt la Russie s'abandonner sans rserve l'Angleterre. Nous la verrions mle dans ses intrigues, et la guerre serait le rsultat invitable et prochain d'une position si singulire. Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le diffrend, la guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramnent la mme conclusion: ncessit de la guerre. Cette guerre, Napolon entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'tat actuel de ses prparatifs, retards par leur grandeur mme, s'oppose encore cette initiative. Puis, les ngociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec toutes les puissances qu'il importe d'enrler dans nos rangs, sont restes l'tat d'bauche. Enfin, la saison est trop avance pour permettre en 1811 une srie d'oprations fructueuses. Dans le Nord, o la grande difficult pour l'envahisseur est de se pourvoir en subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilits est la fin du printemps: alors, l'panouissement d'une vgtation tardive, mais exubrante, fait natre le fourrage sous les pieds des chevaux[270]: la cavalerie, l'artillerie, les quipages militaires trouvent sur place se ravitailler, sans recourir de difficiles et dispendieux transports. C'est cette poque que la Prusse orientale et la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se formeront pour nous en dpt d'approvisionnements cr par la nature, en grenier d'abondance. [Note 270: Paroles de Napolon lui-mme. _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 374.] Par tous ces motifs, dcidant la guerre, Napolon dcide en mme temps et encore une fois de la diffrer: il en fixe l'poque au mois de juin 1812. Tous ses efforts d'ici l ne tendront plus qu' gagner du temps. Mettant une sourdine sa colre, il va exprimer de nouveau et sans relche la Russie le dsir de traiter, bien certain qu'on ne le prendra pas au mot et qu'il peut impunment multiplier ses invites. Sous le couvert de ces dmonstrations pacifiques, il poussera fond ses armements et ses leves. Simultanment, sa diplomatie reprendra contact avec l'Autriche et la Prusse, avec la Sude et la Turquie, afin qu'il n'ait plus, au moment dcisif, qu' cueillir des alliances parvenues maturit. Ainsi, sans bruit et sans clat, tout se prparera pour la grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, lorsque nos alliances seront formes, lorsque Napolon verra arriver l'heure marque dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le signal: aprs avoir mis prs d'un an tendre et bander les ressorts de sa puissance, il les lchera brusquement, donnera l'impulsion aux cinq cent mille hommes runis sous sa main, viendra leur tte aborder imptueusement la Russie. Voil le plan grandiose et flin qui s'est esquiss dans son esprit ds le dbut de l'anne et auquel il s'arrte dfinitivement en aot 1811; il le fixe alors sur le papier: il l'indique en quelques mots dans le mmoire du 16 aot, avec les actions diverses que ce plan comporte et le dnouement foudroyant auquel elles doivent aboutir: c'est comme une rgle de conduite qu'il se trace par crit, pour plus de mthode, et laquelle nous le verrons rigoureusement s'astreindre. Les considrations dveloppes, dit le mmoire, n'ont laiss aucun doute Sa Majest sur la question dont elle cherchait la solution. En consquence, elle a prescrit trois sries d'oprations parallles. Elle a ordonn de continuer les ngociations avec la Russie; elle a ordonn que des ngociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, afin que, si d'ici six mois la Russie persiste dans son systme ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa Majest puisse tablir un nouveau systme d'alliances par des traits qui ne seraient signs qu' l'expiration de ce terme. Enfin, Sa Majest a ordonn que ds prsent les armes soient mises sur le pied de guerre, afin que le mois de juin arrivant, poque o la saison devient favorable aux oprations militaires dans les pays o Sa Majest devrait porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est force la guerre, de venger la foi des traits qu'on ne jura jamais en vain, de dfendre le duch de Varsovie et de le consolider en ajoutant son tendue et sa puissance. On remarquera que l'Empereur, dans cette dernire partie du mmoire, affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il termine mme en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: _Si vis pacem, para bellum._ Mais quelques rticences voulues, quelques phrases de pure forme sauraient-elles prvaloir contre l'ensemble du texte et l'orientation gnrale des ides? Dans un document destin rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va dlibrment et de parti pris la guerre, lors mme qu'il la veut et la dcrte intimement. Au reste, tout projet humain, ft-il conu par le plus volontaire des hommes, laisse une part l'inconnu et aux contingences de l'avenir. Napolon ne jugeait pas tout fait impossible que la Russie, pouvante par nos prparatifs, consentt au dernier moment rentrer dans l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se rservait en ce cas d'exiger des sacrifices proportionns aux efforts et aux dpenses que les Russes lui auraient occasionns: il n'entendait pas faire pour rien une immense et coteuse expdition jusqu'au seuil de leur empire. Non content de les assujettir ses volonts sur tous les points en litige, il leur retirerait les avantages concds Erfurt, les priverait de la Moldavie et de la Valachie, les rduirait pour longtemps un tat d'impuissance et de nullit, et certains passages de son mmoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en vaincus, lors mme qu'ils viendraient lui et s'humilieraient au seul contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace immdiate de la dfaite. C'est en ce sens que les journes des 15 et 16 aot 1811 inscrivent une date dcisive dans l'histoire de la rupture: elles marquent l'instant o Napolon renonce toute ide de transaction, o il se promet d'imposer purement et simplement la loi par la pression de ses armes, et ajourne en mme temps l'chance de dix mois cette grande contrainte. CHAPITRE VII SUITE DES PRPARATIFS. Rponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes d'explications.--Instances la fois pressantes et vagues.--Ce que ni l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos prparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'arme varsovienne.--Les contingents allemands.--L'arme de Davout.--L'arme des ctes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'arme d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matriel.--Minutieux efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les transports: moyens employs pour vaincre la nature et les espaces.--Universelle prvoyance.--Napolon excessif en tout.--Il ruse tour tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail parallle d'Alexandre.--Formation des armes russes en deux groupes principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche reprendre la libre disposition de son arme d'Orient en htant sa paix avec la Porte.--Service demand l'Angleterre.--Napolon incite les Turcs continuer la guerre.--Causes de sa lenteur s'assurer de l'Autriche, de la Prusse et de la Sude.--Dangers de cette politique.--Bernadotte rentre en scne.--Dpart de la princesse royale.--L't Drottningholm.--Contrebande effrne; rapports avec l'Angleterre.--Langage de la France: modration relative.--Le baron Alquier part spontanment en guerre contre la Sude.--Note injurieuse.--Rplique sur le mme ton.--Scne extraordinaire entre Alquier et Bernadotte.--Dplacement de l'irascible ministre.--Mise en interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de Napolon sur la Sude.--Alternatives de rigueur et de longanimit.--Une crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer les conditions. I l'apostrophe lance au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 septembre, par communication diplomatique, une rponse calme et digne, o il se dfendait nergiquement d'avoir jet un regard de convoitise sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant profit le vague et l'obscur de ses insinuations antrieures, il protestait contre l'interprtation qu'on prtendait leur donner; il affectait de n'avoir jamais dsir ce qu'il n'avait pu obtenir. [Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.] Napolon prit acte de ces dclarations, mais rpliqua aussitt: Puisque vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matire sur les intrts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes prts vous couter. Et priodiquement, de mois en mois, il invitait le cabinet de Ptersbourg sortir de sa rserve, lui envoyer un ngociateur spcial ou munir Kourakine des pouvoirs ncessaires pour faire un arrangement[272]. ces demandes, Alexandre rpondait par ses plaintes ordinaires, par des dolances sans conclusion, et dlayait en phrases vasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prvues n'empchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un accord dont il ne spcifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux vitaient de se dvoiler et de trancher la grande quivoque. La vritable question en jeu tait maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait jamais le premier, et Napolon tait rsolu n'en parler qu' la tte de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait Lauriston cet aveu: Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intrts du commerce et du systme continental sont tout... Cette explication ne vous autorise point aborder ces questions et sortir de la mesure qui vous est prescrite[273]. Le ministre recommandait l'ambassadeur, il est vrai, de s'clairer discrtement sur les dispositions que tmoignerait le cabinet de Ptersbourg si ces questions taient abordes[274]; mais l'Empereur, malgr cette formule interrogative, se rendait parfaitement compte que la Russie, ayant rpudi presque ouvertement et trahi le systme continental, n'y rentrerait jamais de plein gr, qu'il faudrait l'y ramener d'autorit, et il rassemblait sans relche, coordonnait, multipliait l'infini ses moyens d'invasion. [Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.] [Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.] [Note 274: _Id._] Ce travail se poursuit d'un bout l'autre de l'Europe franaise. Au nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une arme, compose de bataillons franais, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick n'est plus seulement une place munie de toutes ses dfenses et se suffisant elle-mme: c'est le grand dpt pour toute la guerre du Nord[275], un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et de rparation. Il y a l des fonderies, des usines, des chantiers en activit, car il importe que la Grande Arme, lorsqu'elle passera sous Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi complter ses munitions et refaire son matriel. Sur la droite de Dantzick, Napolon augmente l'arme varsovienne, n'admet plus de diffrence entre les tats ports sur le papier et les effectifs rels: il vient en aide l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui reprochant de msuser de ses ressources[276]. [Note 275: _Corresp._, 18140.] [Note 276: _Id._, 18300, 18477.] En arrire de la Vistule, les garnisons de l'Oder reoivent des renforts et se composent dsormais de troupes exclusivement franaises. Dans la rgion de l'Elbe, Davout commande maintenant quatre divisions. Napolon lui en forme peu peu une cinquime. Surtout, fidle ses procds, il grossit les divisions dj existantes par une lente infusion de dtachements divers: dans ces moules tout forms, il fait couler insensiblement la matire humaine. Davout a 72,000 hommes d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les compagnies l'effectif de 150 hommes, les bataillons 900, les rgiments 4,500[277]. Autour de Davout et en arrire, les princes de la Confdration sont invits remonter leur cavalerie et prparer leur contingent[278]. L'Empereur donne une attention particulire aux troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prtes marcher aux cts de notre arme d'Allemagne. [Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les rponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.] [Note 278: _Corresp._, 18333.] En Hollande et dans la France du Nord, une autre arme de quatre divisions tait en train de se former. chelonne sur le littoral depuis le pas de Calais jusqu' l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: pour mieux donner le change, Napolon l'avait nomme: _corps d'observation des ctes de l'Ocan_. En ralit, elle tait destine passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion droite, et former deux corps de la Grande Arme. Vers la fin de l'anne, les troupes masses autour d'Utrecht et de Nimgue viendront se poster entre Munster et Osnabrck et y attendront de nouveaux ordres: celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence. L'Empereur songe d'abord relier les premires, lors de leur entre en Allemagne, au corps de Davout, et constituer au marchal une arme de deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout s'alarme de ce surcrot de charge et de responsabilit: dans une lettre remarquable, qui fait honneur sa modestie autant qu' sa connaissance profonde des vrais principes du commandement, il rappelle l'Empereur que le maniement direct de neuf divisions excde les forces d'un seul homme[280]. Napolon se rend ces raisons; il dcide de donner aux troupes de Hollande un commandant en chef spcial et d'en faire une puissante unit sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne. [Note 279: _Id._, 18218, 18285.] [Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.] Ds prsent, de tous les points du territoire, les conscrits rapidement duqus affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mlent de vieux soldats, achvent de se former leur contact. Le matriel se runit la Fre, Metz, Mayence, Wesel, Mastricht, afin que les deux corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation tabli au pied des Alpes, entre Brescia et Vrone: l s'tablit, sous Eugne, une troisime arme, destine dboucher en Allemagne par Ratisbonne et prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose individuellement ses tats-majors, son personnel administratif, ses services auxiliaires, ses parcs, se complte en munitions et en chevaux. Indpendamment des cinq brigades de cavalerie lgre affectes aux corps d'Allemagne, Napolon en cre huit autres, sans fixer encore leur destination: il cre cinq divisions de grosse cavalerie, deux en Hanovre, une Bonn, une Mayence, une Erfurt, la dernire sur le Mincio. Quant la rserve gnrale de l'arme, elle est tout indique; ce sera la garde. Rpartie dans le triangle compris entre Paris, Bruxelles et Metz, la garde rappelle soi les dtachements et les cadres envoys en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive un complet et magnifique panouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs, tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vlites royaux et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possde deux cent huit pices[281], mais les rgiments ne quittent pas encore leurs garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points divers, sous des dnominations diffrentes, se constituent toutes les parties de la Grande Arme future: Napolon confectionne sparment les pices de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable appareil[282]. [Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en gnral toute la _Correspondance impriale_ depuis aot 1811 jusqu' fvrier 1812. Dsormais, il n'est presque plus de jour qui s'coule sans tre marqu par l'expdition d'un ou de plusieurs ordres.] [Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.] Comme les guerres prcdentes et surtout celle d'Espagne ont dvor en partie ses meilleurs rgiments, il veut suppler la qualit par la quantit, vaincre et craser par le nombre. Sur tous les points de runion, il entasse rgiments sur rgiments, fait des brigades et des divisions avec des lments de toute sorte, puissamment amalgams et ptris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugne des Dalmates et des Croates, promet Oudinot d'autres Croates, qui combattront ct de bataillons suisses, fait venir Paris et passe en revue deux rgiments de Slaves demi sauvages, de _haydoucks_ qui guerroyaient nagure contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et et l, dans les diffrents corps, des rgiments espagnols apparaissent, dcims par la dsertion et grelottant de fivre, dpayss et emprisonns dans nos rangs. Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les hommes, Napolon veut avoir plus de canons; il en a dj six cent quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel redoutable, il tient munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les espaces, crer des communications, franchir les fleuves. Il donne au corps du gnie des proportions inusites: il tient possder trois quipages de ponts, servis par un corps spcial et par les marins de la garde: il en fait rassembler lui-mme les diffrentes pices, les numrant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune: par ses soins, chaque quipage devient un mcanisme parfait et dlicat comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-tre et l'endurance de ses troupes, pour les mettre l'abri du dnuement et des intempries, il leur compose des rserves d'habillement, un rechange complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de commander vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui abreuverait toute une arme pendant une anne[284] Enfin, pour voiturer l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'arme doit traner sa suite, il recourt tous les modes connus de transport et de locomotion: il multiplie le nombre des vhicules; il en invente de nouveaux, commande des caissons d'un modle perfectionn, recrute des chevaux de trait par milliers, lve des bataillons de boeufs, organise un immense matriel roulant, destin suivre nos colonnes, s'enfoncer avec elles dans les profondeurs de l'Est. [Note 283: _Corresp._, 18281.] [Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n 18404.] Jamais sa pense n'a tant embrass, ne s'est montre ce point fconde et cratrice: jamais il n'a ml une science aussi raffine du dtail d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'tait pourtant cette universelle prvoyance qui l'acheminait plus srement aux dsastres. Son tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excs mme de ses prcautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprvu dans l'expdition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence dans sa grande aventure, de raisonner outrance ses tmrits et de prtendre en assurer mathmatiquement le succs. Il donnait ainsi l'oeuvre gante une complexit qui la disproportionnait encore davantage aux facults humaines. L'arme qu'il se composait, norme, surcharge et paissie d'lments htrognes, lourde d'impdiments, russirait moins aux tches d'lan et d'entrain o excellaient nagure ses souples armes: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de climat qui pourraient la dsagrger ds le dbut ou la frapper d'impotence: l'une des raisons qui firent chouer l'entreprise fut la grandeur mme et la perfection des prparatifs. Par un jeu double et fortement calcul, Napolon dissimulait certains de ces prparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mmes de la Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore aucune partie de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des jalonnements dj imposants ses futures positions d'attaque. Par contre, il avouait hautement qu'en prsence de l'attitude inexplicable d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait force, que tout se levait dans l'intrieur de ses tats, et que la France, s'il fallait en venir finalement la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens dont elle n'avait jamais dispos. L'Empereur ne veut point la guerre, il fait tout pour l'viter, mais il a d se mettre en tat de ne point la craindre[285]: tel tait le langage prescrit sa diplomatie. Lui-mme citait des chiffres effrayer l'imagination: il disait des auditeurs bien placs pour transmettre au loin ses paroles: Non, je suis sr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune ide de toutes les forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et ne pouvant m'empcher de l'aimer et de rendre justice ses bonnes qualits, j'en suis rellement trs fch pour lui[286]. L'effet de ces menaces indirectes serait peut-tre de faire trembler la Russie et de vaincre son obstination: peut-tre la verrait-on, l'instant o nos armes s'branleraient, s'abattre misrablement devant elles et se plier aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se sentirait moins dispose risquer une attaque, nous prvenir sur la Vistule. [Note 285: Lettre de Maret Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.] [Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapporte par Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cit, 282.] C'tait dans le mme but que l'Empereur continuait fermer systmatiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il ignorait d'ailleurs toute l'tendue. Il se doutait bien que le jeune officier, rest depuis le mois d'avril Paris o il semblait avoir lu dfinitivement domicile, rdait autour des bureaux de la guerre: mais o serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, quelques tats de situation, propres lui faire vaguement connatre l'immensit de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait sa cour, la suite de ces dcouvertes, ne la porteraient gure aux aventures. Malgr les airs inquiets et les mines dconfites de Savary, Napolon laissait agir Tchernitchef, quitte l'arrter lorsque les choses iraient trop loin et le prendre sur le fait. demi instruit de nos apprts, Alexandre ne restait pas inactif. vrai dire, il ne pouvait plus gure augmenter ses armes, ayant fait appel depuis longtemps tous ses effectifs disponibles: il venait encore d'avouer l'ambassadeur d'Autriche que les corps taient au parfait complet[287]. Il se reposait avec quelque confiance sur ses vingt-sept divisions, ses cinq cent quatorze bataillons, ses quatre cent dix escadrons, ses cent cinquante-neuf compagnies d'artillerie, ses seize cents bouches feu[288]: mais, disait-il, il ne faut pas s'endormir pour cela: je mets profit le temps qu'on me laisse[289]. [Note 287: ONGKEN, rapport de Saint-Julien publi la suite du tome II, p. 611 et suiv.] [Note 288: BOGDANOVITCH, I, 37.] [Note 289: ONGKEN, _loco citato_.] Il essayait d'amliorer l'organisation militaire de l'empire, de simplifier et d'assouplir les rouages, de renforcer les rserves. Par ses ordres, on prparait de nouveaux appels, la leve de quatre hommes sur cinq cents parmi les jeunes gens en ge de servir; mais ces contingents ne seraient en tat de paratre devant l'ennemi qu'aprs de longs mois d'instruction. Actuellement, l'tat-major s'occupait surtout disposer, conformment au plan imagin par Pfuhl, les troupes sur pied. Les armes de la frontire, ranges jusqu'alors l'une derrire l'autre, se mlaient pour se distribuer ensuite en deux groupes principaux, placs sur la mme ligne. Le premier se formait autour de Wilna, en arrire du Nimen: il composerait l'arme principale, celle qui reculerait vers le camp retranch de Drissa et en ferait le centre de la rsistance; le ministre de la guerre, Barclay de Tolly, prendrait sous sa direction immdiate ce grand rassemblement. Le second groupe se formait au sud de Wilna, prs de Prouzany, derrire le Bug; ce serait l'arme charge de tenir la campagne et de harceler l'ennemi, d'effleurer continuellement son flanc droit, de fatiguer les Franais par une guerre d'escarmouches et de surprises, de les obliger combattre toujours, sans jamais leur offrir l'occasion de vaincre. Le commandement de cette deuxime arme, rserv d'abord au gnral Lavrof, serait confi finalement l'imptueux Bagration; une troisime, sous Tormassof, se tiendrait en rserve et serait utilise suivant les circonstances. C'tait dans cet ordre que l'on comptait affronter la guerre dfensive, sans prjudice des efforts tenter, au dbut des hostilits, pour entamer momentanment le duch de Varsovie ou la Prusse orientale et dconcerter l'adversaire par cette rapide incursion[290]. [Note 290: _Mmoires de Wolzogen_, 77-79.] Dans leur groupement nouveau, les armes russes remettaient en ligne sous une autre forme les deux cent cinquante deux cent quatre-vingt mille hommes que le Tsar avait mobiliss ds le dbut de l'anne. C'tait peu prs tout ce qu'il pouvait opposer l'invasion, oblig qu'il tait de maintenir des corps assez importants en face de la Perse, dans le Caucase, sur le littoral de la mer Noire, dans le pays des Cosaques et en Finlande. Pour accrotre les forces disponibles, il n'y avait qu'un moyen: achever la guerre de Turquie, reprendre ainsi la libre disposition des troupes que Kutusof commandait sur le Danube et qui se montaient encore, malgr les distractions opres, plus de quarante mille hommes. Alexandre s'y employait activement, s'efforait de prcipiter leur terme les ngociations avec la Porte et voyait dans cette oeuvre de diplomatie le complment indispensable de ses mesures stratgiques. Pour amener les Turcs la paix, il se rsignait de nouveaux sacrifices. En janvier et fvrier, il avait voulu se faire cder les Principauts entires pour en repasser la majeure partie l'Autriche, qu'il esprait sduire. conduit Vienne, il renonait trafiquer des deux provinces, consentait restituer aux Turcs ce qu'il avait offert aux Autrichiens, c'est--dire la Valachie entire et une moiti de la Moldavie, en gardant toujours pour lui la Bessarabie et la portion du territoire moldave comprise entre le Pruth et le Sereth. Rsolu ngocier sur ses bases, il se mit en qute d'un intermdiaire qui pt instruire officieusement la Porte de ses concessions et les faire valoir, prparer et mnager un accord. L'ide lui vint de s'adresser l'Angleterre: prjugeant son rapprochement avec elle, il lui fit demander par communication secrte de le traiter d'avance en alli et de le servir Constantinople, o Pozzo di Borgo travaillait dj depuis une anne lui assurer le bon vouloir de la mission britannique. Le cabinet de Londres se prparait accrditer auprs du Sultan un ministre, M. Liston, en place d'un simple charg d'affaires; la sollicitation d'Alexandre, Liston fut charg de transmettre et d'appuyer les propositions de la Russie[291]. Il devait arriver son poste vers la fin d'octobre; c'tait alors que la ngociation s'entamerait, aboutirait peut-tre, et dbarrasserait le Tsar de l'importune diversion. La paix avec les Turcs aurait en outre l'avantage d'amliorer les relations avec l'Autriche et conduirait peut-tre obtenir de cette puissance, dfaut d'un concours sur lequel il ne fallait plus compter, une neutralit strictement garantie. [Note 291: Ce fait a t rvl par Alexandre lui-mme l'envoy sudois Loewenhielm. Correspondance indite de Loewenhielm, mars mai 1812; archives du royaume de Sude.] Sentant que le principal effort de la diplomatie russe se tournait vers l'Orient, Napolon s'appliquait le contrecarrer. Ds le 14 septembre, il faisait insinuer aux Turcs qu'un accommodement avec leur ennemi serait dsormais une dfaillance sans excuse, car le secours tait proche. Sans leur dire encore que sa rupture avec Alexandre devenait invitable, il ne leur dfendait pas de le croire: Si le Divan, crivait Maret Latour-Maubourg, tait persuad que la guerre aura lieu, et s'il faisait, d'aprs cette opinion, de nouveaux efforts pour la continuer lui-mme avec vigueur, ne dtruisez point ses dispositions et laissez-lui penser tout ce qui pourra donner plus d'nergie ses oprations militaires. Le 21 septembre, Latour-Maubourg tait invit renouveler la demande faite au printemps, rclamer l'envoi en France d'un plnipotentiaire ottoman, avec mission de ngocier un arrangement et un accord d'oprations. Pour effacer toute trace de msintelligence, Napolon descend aux plus petits moyens. Au temps de l'intimit avec Alexandre, il avait nglig de rpondre la lettre par laquelle le sultan Mahmoud lui avait notifi son avnement, et ce manque de procds avait fait l'orgueil musulman une cuisante blessure. Aujourd'hui, si l'on revient Constantinople sur cet incident, Latour-Maubourg pourra dire que l'Empereur a parfaitement rpondu au message du Sultan, qu'il lui a crit de Vienne pendant la dernire campagne, mais que la lettre est tombe sans doute aux mains de partis ennemis ou s'est gare au milieu du dsordre insparable d'une grande guerre. l'appui de cette fable, le charg d'affaires prsentera un duplicata de la lettre soi-disant perdue, une pice qu'on lui expdie de Paris pour les besoins de la cause. Dans cette copie d'un original qui n'a jamais exist, l'Empereur s'astreint toutes les formules de la phrasologie orientale; il dit Mahmoud: Je prie Dieu, trs haut, trs excellent, trs puissant, trs magnanime et invincible empereur, notre trs cher et parfait ami, qu'il augmente les jours de Votre Hautesse et les remplisse de gloire et de prosprit, avec fin trs heureuse[292]; et il exprime le voeu de voir l'union des deux empires, qui fut l'ouvrage des sicles, redevenir inaltrable. [Note 292: Archives des affaires trangres, Turquie, 222.] S'tant promis pareillement de reprendre les pourparlers avec l'Autriche, la Prusse et la Sude, il n'y mettait aucune prcipitation, car il craignait toujours que des liaisons positives et difficiles cacher n'avertissent la Russie de ses volonts hostiles. Ayant dcid en principe de faire traner jusqu'en janvier 1812 la conclusion de ses alliances avec les deux cours germaniques, il ne recommenait pas mme poser des jalons, s'en tenait avec l'Autriche aux paroles changes pendant les premiers mois de l'anne, dfendait toujours la Prusse d'armer, ft-ce mme en sa faveur, l'invitait durement n'attirer l'attention sur elle par aucune dmarche inconsidre, ne point se mler, humble et faible qu'elle tait, la querelle des grands. Quant la Sude, dont il craignait encore plus les emportements, il entendait ne la mander qu' la dernire heure; apprenant que Bernadotte continuait rassembler des troupes par provision et tout vnement, il blmait ces mesures, conseillait imprieusement de les suspendre[293]. Il voulait que depuis la Baltique jusqu'au Danube, personne ne bouget qu' son commandement: Vienne, Berlin, Stockholm, on devait attendre patiemment l'heure de sa bienveillance, sans chercher la devancer, sans donner l'alarme Ptersbourg par un empressement inopportun. Mais ce systme de mnagements perfides envers la Russie lui prparait d'assez srieux mcomptes, l'exposerait manquer des alliances insuffisamment prpares. Si l'Autriche montrait un calme relatif, les deux autres tats s'agitaient, l'un par ambition et malaise, l'autre par peur, et ne se jugeaient plus en position d'attendre. Les nonchalances voulues de notre politique, ses lenteurs calcules, vont nous mettre en pril de perdre la Prusse; dj, elles nous ont alin de nouveau la Sude, qui recommence se dtacher de nous et s'chapper de notre orbite. [Note 293: _Corresp._, 17916.] II Depuis l'arrt de la ngociation entame avec la Sude au printemps et dans laquelle Napolon avait offert la Finlande qui lui demandait la Norvge, Bernadotte avait renouvel quelques allusions l'objet de ses rves. Comme l'Empereur continuait faire la sourde oreille, il s'tait tu: dsesprant peu prs d'obtenir de la France ce qui lui tenait au coeur, comprenant que dans tous les cas Napolon ne lui laisserait jamais dicter les conditions de l'alliance, se jugeant par cela mme mconnu et dlaiss, il revenait insensiblement l'ide qui rpondait le mieux ses rancunes personnelles, celle de demander la Norvge au Tsar et d'en faire le prix d'un accord actif avec la Russie. Une circonstance d'ordre intime contribuait alors l'isoler de la France. La princesse royale allait le quitter, n'ayant pu s'habituer vivre dans le pays o elle devait rgner. Son Altesse prit d'ennui, crivait un diplomate[294]. Stockholm, elle n'avait su ni s'occuper, ni plaire; ses journes s'coulaient dans une oisivet boudeuse, et les soires, o les dames de la cour avaient conserv l'habitude de filer en devisant paisiblement, lui paraissaient d'une insupportable longueur. Sa seule ressource tait la compagnie d'une dame franaise, sa grande matresse et sa confidente, madame de Flotte, qui s'ennuyait plus qu'elle, et dont les dolances achevaient d'assombrir son humeur. Puis, il y avait entre elle et le couple royal des froissements, des heurts: la jeune femme ne pouvait comprendre qu'il existt encore dans le monde une cour o l'on n'et pas adopt, en ce qui concernait la manire de passer le temps, le train de vie et jusqu'aux heures des repas, la mode de Paris, et la violence qu'on lui demandait de faire ses gots, ses usages, achevait de lui faire prendre en horreur le sjour de Stockholm[295]. la fin, n'y pouvant plus tenir, elle allgua une raison de sant pour s'loigner, annona l'intention de faire une cure Plombires et partit pour la France en dplacement d't. Cette villgiature devait durer douze ans[296]. Privant Bernadotte de la compagne qui mettait auprs de lui un rappel vivant de la patrie, elle le laissait plus expos aux influences ennemies. [Note 294: Alquier Champagny, 20 mars 1811.] [Note 295: Correspondance de Tarrach, 31 mai.] [Note 296: Voy. l'ouvrage sur _Dsire, reine de Sude et de Norvge_, par le baron HOSCHILD, p. 62.] Nanmoins, si sa pense recommenait incliner vers la Russie, cette volution ne se manifestait encore par aucun signe extrieur: entre les deux courants qui se la disputaient, sa politique restait en apparence stationnaire. cette heure, il semblait que sa grande occupation ft toujours de soigner sa popularit; jamais on ne l'avait vu plus affable, plus port riger la banalit en systme. Pour attnuer le fcheux effet produit sur les dames de la socit par le dpart de la princesse, il leur faisait la cour toutes, rparait par ses empressements les ddains de sa femme et se montrait aimable pour deux[297]. Il continuait aussi visiter les provinces et ne perdait pas une occasion d'prouver son prestige. Des troubles clataient-ils quelque part, il accourait au plus vite, et sa vue tout rentrait dans l'ordre: il stupfiait et domptait la rvolte par ce qu'il appelait lui-mme son loquence fulminante[298]. [Note 297: Correspondance de Tarrach, 7 juin.] [Note 298: Alquier Maret, 25 juin 1811.] Lorsque aprs ces exploits il retournait au chteau de Drottningholm, o la cour passait l't, il faisait les dlices[299] du vieux roi, qu'il honorait dans sa dcrpitude; la Reine raffolait de lui: sa verve, ses beaux contes amusaient tout le monde; sa prsence mettait l'entrain, l'animation, dans le noble et froid palais o la vie se passait maintenant en socit depuis le matin jusqu'au soir[300]. Cependant, sous cette apparence de srnit, d'enjouement mme, son esprit inquiet et toujours en travail fermentait de plus en plus; ses convoitises dues s'exaspraient, se tournaient contre la France en une aigreur qui finirait tt ou tard par dborder. [Note 299: Correspondance de Tarrach, 19 juin.] [Note 300: Correspondance de Tarrach, 19 juin.] Il se contraignait encore, la vrit, avec notre envoy, et mme raffinait envers lui ses prvenances; il avait offert au baron Alquier une maison de campagne tout prs de Drottningholm, afin que l'on pt se voir plus facilement et voisiner; il le visitait souvent, s'invita un jour dner chez lui, et cette runion, pleine de gaiet et d'accord, fit vnement dans la socit de Stockholm[301]. Mais ces fallacieuses attentions, par lesquelles le ministre franais se laissait encore blouir et leurrer, n'taient qu'un moyen d'endormir sa vigilance, de lui faire oublier les infractions la rgle continentale qui se commettaient de toutes parts. [Note 301: _Id._] N'attendant plus grand'chose de la France, Bernadotte tait plus rsolu que jamais ne point faire violence, pour nous complaire, aux intrts et aux commodits de son peuple. En ralit, malgr ses promesses cent fois ritres, aucune mesure srieuse n'avait t prise contre le commerce anglais. Si l'hiver, en suspendant la navigation, avait quelque peu ralenti les rapports, le retour de la belle saison, en rouvrant la Baltique, facilitait de nouveau les transactions prohibes et leur rendait libre cours. Sur vingt points de la cte, la contrebande se pratiquait au grand jour: la Sude se rendait de plus en plus accessible et permable aux produits anglais, qui la traversaient pour s'couler en Russie ou s'infiltrer en Allemagne. Entre les deux tats officiellement en guerre, pas un coup de canon n'avait t chang. L'escadre britannique, qui faisait sa tourne annuelle dans la Baltique, trouvait dans les les sudoises toute espce de facilits pour se rafrachir et se ravitailler. Entre elle et le grand port de Gothenbourg, devant lequel elle croisait de prfrence, c'taient d'tranges contacts, un change continuel de messages: les officiers anglais venaient terre et se dguisaient peine pour paratre dans la ville. Tout dnotait chez les autorits sudoises une connivence avec nos ennemis ou du moins une scandaleuse tolrance. Instruit de ces faits, Napolon s'en plaignit vivement. Bien qu'il n'et jamais attendu de la Sude une docilit exemplaire, l'insubordination de cet tat lui semblait passer toute limite: Cette cour va trop loin, inscrivait-il en marge d'un rapport[302]. Plusieurs notes furent rdiges sous ses yeux et adresses au charg d'affaires sudois; elles taient pres, svres, rcapitulaient fortement nos griefs, demandaient rparation pour le pass et garantie pour l'avenir[303]. Indpendamment des relations avec l'ennemi, elles se plaignaient de svices exercs sur des matelots franais en Pomranie: ce coin de terre, o l'Angleterre pourrait reprendre pied en Allemagne, attirait spcialement l'attention de l'Empereur. Toutefois, si acerbe que ft l'expression de son mcontentement, il avait soin d'y conserver certaine mesure. Trop inflexible sur son systme, trop jaloux de ses droits pour fermer les yeux sur d'incessantes contraventions, il tenait cependant ne pas rompre avec la Sude, ne point l'loigner de lui dfinitivement, afin de pouvoir la ressaisir temps et la tourner contre la Russie. Il gardait donc, jusqu'en ses colres, quelque retenue, et vitait de jeter entre les deux cours l'irrparable. [Note 302: Archives des affaires trangres, Sude, 296.] [Note 303: Note du 19 juillet 1811. Archives des affaires trangres, Sude, 296.] Malheureusement, le ministre imprial Stockholm, rappel enfin la clairvoyance et subitement revenu de son optimisme, ne devait pas imiter cette modration relative; le serviteur allait se montrer plus dur, plus exigeant que le matre. Lorsque M. Alquier eut appris par les rapports des consuls et par de multiples renseignements qu'on s'tait jou de lui, lorsqu'il sut, n'en pouvoir douter, que partout les lois de blocus taient effrontment violes, sa colre fut d'autant plus vive que ses illusions tombaient de plus haut: furieux d'avoir t pris pour dupe, il fit de nos dmls avec la Sude sa querelle personnelle. Non content de tmoigner par un brusque changement d'attitude, par des manires impolies et grossires, son mpris et sa colre, il fit plus et se dcida spontanment une dmarche d'une extrme gravit. De son chef, sans y avoir t invit ou autoris par son gouvernement, il rdigea et adressa au baron d'Engestrm une note crite, une missive furibonde, o nos griefs taient repris et comments avec une virulence tout fait en dehors du ton diplomatique. Ce rquisitoire ne se bornait pas taxer de fourberie et de mensonge les gouvernants actuels de la Sude; il les accusait de trahir l'intrt public et leur prsageait le pire destin: une rvolution vengeresse avait chti les fautes de leurs prdcesseurs; le retour une politique misrable aurait pour infaillible effet de replacer le gouvernement sudois dans la situation qui a produit la catastrophe du dernier Gustave[304]. [Note 304: Archives des affaires trangres, Sude, 296.] Aucun homme de coeur, aucun ministre soucieux de la dignit nationale n'et tolr ces menaces. M. d'Engestrm, sortant de son naturel placide et larmoyant, rendit outrage pour outrage. la diatribe franaise, il rpondit par une note dans laquelle il prenait violemment partie notre ministre et l'accusait, dans les termes les moins mnags, de brouiller dessein les deux cours, pour quitter une rsidence qui lui dplaisait. Le climat de ce pays-ci, lui disait-il, peut bien vous tre contraire, vous pouvez former des voeux pour avoir une autre destination, mais il n'y aurait pas de loyaut provoquer votre changement par des assertions dnues de preuves... Ceux qui pourraient avoir la coupable pense de provoquer la discorde finiraient toujours par tre dmasqus. En terminant, il protestait contre un crit qui, en attaquant l'honneur national, offrait l'exemple de la violation la plus inoue du droit des gens[305]. [Note 305: _Id._] Devant cette rplique, l'indignation et la colre d'Alquier n'eurent plus de bornes; il refusa de recevoir la note sudoise, la renvoya son auteur et rompit avec lui toutes relations. Quelques jours aprs, le 25 aot, il provoquait une explication avec le prince royal. Celui-ci ne la lui refusa point: il cherchait lui-mme une occasion de dire au reprsentant de la France tout ce qu'il avait sur le coeur, de publier et de crier ses griefs: la rencontre de ces deux hommes, galement enfivrs de passion et de haine, devait invitablement aboutir un choc violent: ce fut l'explosion de l'orage. La conversation dbuta pourtant sur un mode assez doux. Bernadotte convint que la rponse de M. d'Engestrm tait raide; il ajouta mme, par un aveu inattendu, qu' la place de M. Alquier il et fait comme lui et refus de recevoir la pice. Mais bientt, avec acrimonie, il se plaignit de tous les agents franais, consuls ou autres, tablis en Sude; l'entendre, parmi ces hommes passionns ou calomnieux, il n'en tait pas un qui ne chercht, par des motifs plus ou moins avouables, envenimer les discussions, tendre les rapports, le dnigrer personnellement aux yeux de l'Empereur; c'tait d'eux que lui venaient tous les traits dont il tait continuellement harcel, qui ne lui laissaient aucun repos et lui faisaient l'existence insupportable: Il est bien extraordinaire, dit-il, qu'aprs avoir rendu d'aussi grands services cette France, j'aie continuellement me plaindre de ses agents. Alquier commenait de son ct s'chauffer; il finit par dire: Vous vous plaignez trangement de cette France, Monseigneur; si vous l'avez bien servie, il me semble qu'elle vous a bien rcompens, et j'oserai maintenant vous demander ce que vous avez fait pour elle depuis votre arrive en Sude, si l'influence de la France s'est accrue par votre avnement, quelle preuve d'intrt ou de dvouement vous avez donne l'Empereur depuis prs d'une anne... Vous prodiguez aux Anglais toutes les ressources que votre pays peut offrir, et vous n'avez rien voulu faire en faveur de la France. Bernadotte essaya d'abord assez faiblement de dfendre sa conduite. Tout coup, ddaignant de se justifier et dcouvrant le fond de sa pense, il s'cria: Au reste, je ne ferai rien pour la France, tant que je ne saurai pas ce que l'Empereur veut faire pour moi, et je n'adopterai ouvertement son parti que lorsqu'il se sera li avec nous par un trait; alors je ferai mon devoir. Au surplus, je trouve un ddommagement et ma consolation dans les sentiments que m'a vous le peuple sudois. Le souvenir du voyage que je viens de faire ne s'effacera jamais de mon coeur. Sachez, monsieur, que j'ai vu des peuples qui ont voulu dtacher mes chevaux et s'atteler ma voiture. En recevant cette preuve de leur amour, je me suis presque trouv mal. J'avais peine la force de dire aux personnes de ma suite: Mais, mon Dieu! qu'ai-je fait pour mriter les transports de cette nation, et que fera-t-elle donc pour moi lorsqu'elle me sera redevable de son bonheur? J'ai vu des troupes invincibles dont les hourras s'levaient jusqu'aux nues, qui excutent leurs manoeuvres avec une prcision et une clrit bien suprieures celles des rgiments franais, des troupes avec lesquelles je ne serai pas oblig de tirer un seul coup de fusil, qui je n'aurai qu' dire: En avant, marche! des masses, des colosses qui culbuteront tout ce qui sera devant eux. --Ah! c'en est trop, interrompit Alquier; si jamais ces troupes-l ont devant elles des corps franais, il faudra bien qu'elles nous fassent l'honneur de tirer des coups de fusil, car assurment elles ne nous renverseront pas aussi facilement que vous paraissez le croire. _Bernadotte_: Je sais fort bien ce que je dis, je ferai des troupes sudoises ce que j'ai fait des Saxons, qui, commands par moi, sont devenus les meilleurs soldats de la dernire guerre. Sans relever cette normit, Alquier glissa quelques observations sur l'inutilit qu'il y avait pour la Sude armer prsentement: Je suis au contraire, lui dit le prince, plus rsolu que jamais lever de nouvelles troupes. Le Danemark a cent mille hommes sous les armes, et j'ignore s'il n'a pas quelque dessein contre moi. D'ailleurs, je dois me prmunir contre l'excution du projet entam par l'Empereur aux confrences d'Erfurt pour le partage de la Sude entre le Danemark et la Russie. Il ajouta que cet avis lui avait t donn de Ptersbourg par des femmes, qui savaient et lui crivaient tout....--Mais je saurai me dfendre, reprenait-il avec exaltation; _il_ me connat assez pour savoir que j'en ai les moyens. Les Anglais ont voulu se montrer exigeants avec moi; eh bien, je les ai menacs de mettre cent corsaires en mer, et l'instant ils ont baiss le ton. Ces fanfaronnades n'taient que le dbut d'une sortie plus extraordinaire que tout le reste. Au surplus, dit le prince, quels que soient mes sujets de plainte contre la France, je suis nanmoins dispos faire tout pour elle dans l'occasion, quoique les peuples que je viens de voir ne m'aient demand que de conserver la paix, quelque prix que ce pt tre, et de rejeter tout motif de guerre, ft-ce mme pour recouvrer la Finlande, dont ils m'ont dclar qu'ils ne voulaient pas. Mais, monsieur, qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas tre avili, j'aimerais mieux aller chercher la mort la tte de mes grenadiers, me plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tte la premire, ou plutt me mettre cheval sur un baril de poudre et me faire sauter en l'air! Tandis que le prince, roulant des regards furibonds, profrait ces extravagances, la porte de son cabinet s'tait ouverte; son jeune fils, g de douze ans, avait franchi le seuil et fait quelques pas dans la pice. S'apercevant de cette entre, mnage ou non, Bernadotte y vit l'occasion d'un grand jeu de scne; il s'lana vers l'enfant, et s'emparant de lui d'un geste thtral: Voil mon fils, dit-il, qui suivra mon exemple; le feras-tu, Oscar?--Oui, mon papa.--Viens que je t'embrasse, tu es vritablement mon fils. Alquier ajoute dans son rapport: Pendant cette scne si honteuse et si folle, le prince, agit par la plus forte motion, avait tous les dehors d'un homme en dmence. J'avais tent plusieurs fois de me retirer, et toujours il m'avait retenu. J'tais enfin parvenu la porte du cabinet, lorsqu'il me dit: J'exige de vous une promesse, c'est que vous rendrez compte exactement l'Empereur de cette conversation.--Je m'y engage, puisque Votre Altesse Royale le veut absolument. Je viens de le faire, Monseigneur, et je prie Votre Excellence de croire que j'ai fidlement tenu parole[306]. [Note 306: Alquier Maret, 26 aot 1811. Cette dpche est consacre au compte rendu de la conversation et aux conclusions qu'en tire notre ministre. Divers extraits en ont t cits et analyss par BIGNON, X, 177-179; GEFFROY, _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1855, et THIERS, XIII, 217-219.] Les derniers mots du prince n'taient-ils qu'une suprme bravade? l'encontre de ce qu'il paraissait dsirer, esprait-il qu'Alquier tairait une partie de la conversation et ne le montrerait pas dans l'garement de sa colre? Au contraire, nourrissait-il encore le fol espoir d'arracher l'Empereur, par la violence et la menace, cette promesse d'un grand avantage territorial, ce don de la Norwge qui tardait tant venir? Quoi qu'il en soit, ses allusions ritres ne permettent aucun doute sur la cause primordiale du ressentiment qui avait dtermin en lui cet accs de dlirante fureur. Si nos exigences en matire commerciale, si les tracasseries d'Alquier l'avaient fortement irrit, c'tait surtout le ddaigneux silence oppos par l'Empereur ses requtes, ses avances, c'tait cette manire de le traiter en personnage suspect et ngligeable, qui avait particulirement ulcr son amour-propre et du ses convoitises: il reprochait moins la France de lui trop demander que de ne lui avoir rien accord encore: sa rage tait surtout celle du solliciteur conduit ou du moins indfiniment ajourn. Dans l'esclandre survenu Stockholm, Napolon sut faire la part des responsabilits respectives. Engestrm dans sa note, Bernadotte dans son langage avaient port un dfi toutes les convenances, mais Alquier s'tait attir ces rpliques par son attitude agressive; c'tait lui qui avait pris l'initiative d'un scandaleux dbat. Napolon ne voulut pas le dsavouer publiquement et le disgracier, car la note ministrielle sudoise avait en quelque sorte interverti les torts; il comprit toutefois que le maintien de ce ministre Stockholm devenait impossible; il l'en fit prestement et discrtement dguerpir. Au reu du rapport relatant la conversation du 25 aot, le duc de Bassano invita le baron par retour du courrier remettre le service entre les mains d'un charg d'affaires, plier bagage, quitter son poste sans prendre cong ni voir personne, repasser le Sund et changer la lgation de Stockholm contre celle de Copenhague: ce transfert tait une demi-satisfaction donne la Sude, outrage dans la personne d'un de ses ministres. Quant Bernadotte, si las que ft l'Empereur de ses incartades, si dgot qu'il ft du personnage, il ddaigna de relever ses paroles et le jugea au-dessous de sa colre. Une fois de plus, il se borna se dtourner de lui comme d'un esprit incohrent, troubl de vaines agitations, malade d'ambition et d'orgueil, traiter par l'isolement. Il fit mander au charg d'affaires, M. Sabatier de Cabre, de se conformer au systme qui avait t recommand en vain Alquier et qui consistait viter avec le prince toute conversation politique. Quelques semaines aprs, formulant plus rigoureusement l'interdit, il crivait au ministre des relations extrieures: Vous ferez connatre au charg d'affaires, dans ses instructions, que je lui dfends de parler au prince royal; que, si le prince l'envoie chercher, il doit rpondre que c'est avec le ministre qu'il est charg de traiter. Il doit garder avec le prince royal le plus absolu silence, ne pas mme ouvrir la bouche. Seulement, si le prince se permettait de s'chapper en menaces contre la France, comme cela lui est dj arriv, le charg d'affaires doit dire alors qu'il n'est pas venu pour couter de pareils outrages et qu'il se retire[307]. [Note 307: _Corresp._, 18233.] M. de Cabre ne se trouva pas dans le cas de pousser les choses aussi loin, et mme Bernadotte lui fit au sujet d'une entente possible, d'un gage qui le rassurerait sur les intentions de l'Empereur, quelques insinuations laisses sans rponse; mais on peut croire qu'elles ne trahissaient plus chez leur auteur que de fugitives hsitations. En fait, c'tait vers Alexandre que ses regards se tournaient dsormais: sans entrer encore en matire avec lui et sans parler d'alliance, il lui adressait de plus significatifs sourires, cajolait davantage son envoy[308]; il se rouvrait ainsi le chemin de Ptersbourg; pour s'y jeter dlibrment, il attendait qu'un acte de violence trop facile prvoir de la part de l'Empereur lui servt d'excuse auprs de ses futurs sujets et levt les derniers scrupules de la nation. [Note 308: Voy. les dpches du baron de Nicolay, charg d'affaires russe; archives Woronzof, t. XXII, pages 427 et suiv.] Napolon apercevait ce changement de direction, mais ne s'en inquitait pas outre mesure. Son illusion tait toujours de croire qu'il n'aurait pas besoin de s'entendre avec le prince pour disposer de la Sude; que celle-ci lui reviendrait spontanment, au jour de la grande explosion; qu'alors l'espoir de reconqurir la Finlande porterait la nation tout entire au-devant des intentions du gouvernement[309], et que Bernadotte, entran malgr lui, n'aurait plus qu' se faire le soldat de l'ide nationale. En un mot, Napolon s'imaginait que s'il rencontrait aujourd'hui les Sudois contre lui avec l'Angleterre, il les retrouverait avec lui contre la Russie, pourvu qu'il ne leur rendt pas ce retour trop difficile par une scission clatante. De l, dans ses rapports officiels avec leur gouvernement, de nouvelles alternatives de rigueur et de longanimit. Parfois, en prsence d'actes attestant une partialit honte pour le commerce et la cause britanniques, la patience lui chappe: il songe svir, faire occuper la Pomranie, thtre des principales infractions, lancer des notes fulminantes qui constitueront l'tat de guerre[310]: puis, il se ravise, impose silence ses ressentiments, laisse s'accumuler ses griefs, se rservant d'en faire masse plus tard et de demander aux Sudois titre de rparation, en mme temps qu'il leur offrira son alliance et leur promettra la Finlande, le droit d'occuper la Pomranie et d'y faire lui-mme la police. [Note 309: Maret Alquier, 17 juillet 1811.] [Note 310: _Corresp._, 18233.] Sa querelle avec eux ne dgnrait donc pas en rupture ouverte, n'augmentait pas ostensiblement les complications de l'heure prsente et passait peu prs inaperue. Il en tait autrement d'une crise survenue soudain en Allemagne. L, un bruit d'armes retentissait, grossissait sans cesse, mettait l'Europe en moi; la Prusse se levait d'un subit lan; folle de terreur, croyant qu'on en voulait son existence, elle semblait saisie d'un vertige de guerre, et ce belliqueux coup de tte jetait le trouble dans le jeu des deux empereurs, en risquant de les mettre prmaturment aux prises. CHAPITRE VIII LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE. Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose l'Empereur.--Pice fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la Russie et cherche l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de Scharnhorst.--Armements illicites et prcipits: explication donne l'Empereur.--Napolon ne veut pas dtruire la Prusse; caractre spcial de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse drange toutes ses combinaisons.--Premires remontrances.--Napolon dtruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un dsarmement complet et une obissance sans rserve.--Continuation des armements.--Mobilisation dguise.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catgorique.--Soumission apparente.--Crdulit de Saint-Marsan.--Tout le monde ment l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La Prusse la torture.--Incident Blcher.--Suprme exigence.--Napolon fait en mme temps ses propositions d'alliance.--Affres de la Prusse.--Retour de Scharnhorst: rsultats de sa mission.--Entrevues mystrieuses de Tsarsko-Selo; Alexandre blme les agitations et les imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention militaire.--Affreuses perplexits de Frdric-Guillaume.--Motifs qui le poussent subir l'alliance franaise.--Suprme espoir du parti de la guerre.--L'ide fixe du Roi.--Recours l'Autriche.--Scharnhorst part pour Vienne sous un dguisement et un faux nom.--Mission Lefebvre.--Napolon perd patience; il incline plus fortement dtruire la Prusse et faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le Danube.--Projet demand au prince d'Eckmhl.--Plan d'crasement.--Napolon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez elle quelque disposition se soumettre.--La ngociation d'alliance fait un second pas.--Scharnhorst Vienne.--Metternich le trompe d'abord et l'conduit ensuite.--Dception finale.--La Prusse aux pieds de l'Empereur.--Ouvertures de Napolon Schwartzenberg.--Raisons subtiles qui dterminent Metternich hter ses accords avec la France.--Le partage de la Prusse.--Ractions successives.--Alexandre revient au systme de la dfensive.--Nesselrode en cong.--Son plan de pacification.--_La clef de vote_: rle rserv l'Autriche.--La paix double d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de Talleyrand.--Alexandre livre Nesselrode le secret de son inflexibilit.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler une dmarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: ncessit de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annonc et perptuellement ajourn.--Fausse interprtation de certaines paroles de l'Empereur.--Mauvaise foi rciproque.--Le frre d'armes d'Alexandre.--Napolon avoue ses projets belliqueux l'ambassadeur d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin libre jusqu'en Russie: fatal succs. I Avec des alternatives de bonne et de mauvaise foi, la Prusse avait implor pendant six mois l'alliance franaise. Depuis que l'Empereur avait cess de lui rpondre, la jugeant trop presse, elle croyait reconnatre dans ce silence un refus de traiter, l'indice d'une mfiance impossible vaincre et de desseins sinistres. L'audace d'un faussaire l'affermit dans cette erreur. Sa diplomatie avait acquis du policier-auteur Esmnard, dont nous avons signal les louches trafics et cont la msaventure, un prtendu mmoire portant la date du 16 novembre 1810 et attribu au duc de Cadore, alors ministre des relations extrieures; ce mmoire concluait la ncessit d'anantir totalement la Prusse, prsente comme dangereuse et incorrigible ennemie. Un examen attentif de la pice en et dmontr facilement la fausset. Il n'est pas certain, au reste, que la chancellerie de Berlin l'ait tenue pour pleinement authentique, mais sans doute l'accueillit-elle comme un cho des projets qui se tramaient aux Tuileries, comme une pice apocryphe fabrique sur documents vrais[311]. Rapprochant cette dcouverte du mutisme dsesprant de l'Empereur, elle arriva l'affolante conviction que Napolon avait jug et condamn dfinitivement la Prusse, qu'il avait rendu contre elle, dans le secret de sa pense, une sentence sans appel, et qu'il tait rsolu l'effacer de la carte avant de se porter contre la Russie. [Note 311: Voyez sur cette affaire la savante dissertation de M. Alfred STERN, _Abhandlungen und Ackenstcke zur geschichte der Preussischer Reformzeit_ (1807-1815), p. 93-113, avec textes l'appui. La pice avait t galement livre Tchernitchef et communique par lui sa cour. Volume cit, p. 213-214.] Pour sauver leur pays, les ministres prussiens ne virent qu'un moyen: appeler les Russes en Allemagne, en mettant leur disposition toutes les ressources de la monarchie, et affronter avec leur assistance une lutte dsespre. Le parti antifranais l'emporta compltement Berlin. Le chancelier Hardenberg, qui avait hsit jusqu'alors et oscill, se jeta corps perdu dans l'alliance russe. Il obtint que le Roi crivt au Tsar, le 16 juillet, pour lui offrir un pacte formel sous la condition que les armes moscovites s'avanceraient jusqu'au centre de la Prusse, au moindre signe de danger pour elle: cet gard, on ne se contenterait pas d'une esprance, on voulait une certitude: la Prusse promettait et exigeait des engagements positifs. Le rorganisateur de l'arme, l'illustre gnral Scharnhorst, partit furtivement pour la frontire russe: le Tsar fut prvenu de son approche, pri de lui ouvrir ses tats, de l'appeler Ptersbourg et d'arrter avec lui un plan de campagne commun[312]. [Note 312: DUNCKER, _Aus der Zeit Friedrichs der Grossen und Friedrich-Wilhelms_, III, 365-369.--Voyez aussi l'important ouvrage de LEHMANN sur _Scharnhorst_, t. II, 350-352.] En mme temps, pour se mettre en mesure de soutenir l'assaut ou au moins de succomber avec gloire, le gouvernement prussien donna une impulsion subite et fivreuse aux armements commencs de longue date: ne tenant plus aucun compte de la convention limitative de ses forces, il rappela tous les soldats en cong, tous les _krumpers_ ou jeunes gens qu'une courte priode de service avait dgrossis et prpars au mtier des armes: cent mille hommes environ furent runis, le matriel et les approvisionnements rassembls, les travaux de fortification pousss la hte. Tandis que les places du littoral s'entouraient de camps retranchs, les principaux corps se groupaient proximit de ces points d'appui: il y eut la fois mobilisation et concentration[313]. [Note 313: DUNCKER, 369-370. LEHMANN, 380-84. STERN, _Abhandlungen und Ackenstcke_, etc., 93-94.] Comme il fallait gagner du temps et que l'excution du plan belliqueux demeurait subordonne aux rponses de la Russie, on tchait de dissimuler ces mesures l'aide de savants subterfuges. Nanmoins, le Roi et ses ministres sentaient qu'un si grand mouvement n'chapperait pas longtemps au regard de l'Empereur; ils essayrent donc de le justifier provisoirement ses yeux, en lui donnant pour explication le contraire de la vrit. Le 26 aot, Hardenberg dit Saint-Marsan, notre ministre en Prusse, que le Roi, croyant depuis l'audience du 15 aot une rupture entre la France et la Russie et se considrant comme l'alli dsign de la premire, augmentait ses forces pour nous prter une aide plus efficace[314]. Ce demi-aveu, doubl d'un hardi mensonge, fut transmis Paris dans les premiers jours de septembre: dj, d'autres avis avaient fait connatre Napolon l'appel des rserves et l'acclration des travaux. [Note 314: DUNCKER, 378. Cf. LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe_, V, 139-140.] De tous les vnements susceptibles de se produire avant son duel avec la Russie, aucun ne pouvait lui tre plus dplaisant qu'une rsurrection de la puissance prussienne, se dressant entre lui et l'ennemi atteindre. Satisfait de la nullit absolue laquelle il croyait avoir rduit la Prusse, il ne songeait point la dtruire, et le plan qu'il s'tait trac lui-mme le 16 aot porte tmoignage de son intention d'couter cette cour, lorsqu'il jugerait le moment opportun, et de l'admettre son service. L'alliance qu'il comptait lui accorder et lui imposer serait toutefois d'un genre particulier. Il ne demanderait pas Frdric-Guillaume une coopration active, la mise sa disposition d'armes nombreuses: il se contenterait d'un contingent modeste qu'il entranerait dans le Nord moins titre d'auxiliaire que d'otage. Ce qu'il voulait de la Prusse, c'tait un concours passif, une docilit inerte. Il lui demanderait de s'ouvrir et de se livrer intgralement nos troupes, de se laisser passer sur le corps, de nous abandonner ses places, ses provinces, ses routes, ses moyens de communication et de transport, ses ressources de tout genre, avec facult d'en disposer librement. Sans prtendre une dpossession dfinitive, Napolon jugeait qu'une expropriation temporaire importait la scurit de sa marche et de ses oprations. En supprimant momentanment la Prusse, il se mnagerait une surface parfaitement plane et unie, libre d'obstacles et d'embches, pour aller la Russie et faire couler jusqu'au Nimen, comme un fleuve rapide[315], le torrent de ses troupes. [Note 315: Instructions Saint-Marsan, DUNCKER, 401.] En se remettant sur pied, en reprenant consistance et relief, la Prusse traversait essentiellement ce projet. Napolon ne savait quoi attribuer cette audace, mais il jugeait que l'effet en serait souverainement fcheux, quelle qu'en ft la cause. La Prusse armait-elle par suite d'un accord avec la Russie et au profit de cet empire: en ce cas, si nous lui laissions le temps d'achever ses prparatifs, nous aurions la combattre l'anne prochaine avant d'aborder l'ennemi principal, et Napolon, qui mditait une campagne de Russie, et t dsol d'avoir recommencer une campagne de Prusse. La cour de Potsdam armait-elle sans s'tre au pralable concerte avec celle de Russie; armait-elle simplement par peur, par crainte d'une brusque et tratresse surprise; tait-elle de bonne foi lorsqu'elle nous offrait ses armes au prix d'un pacte qui garantirait son existence? En ce cas mme, sa conduite restait pour nous source d'embarras. Napolon n'aurait que faire de ces armes qu'on affectait de mettre ses ordres et dont il suspecterait toujours la fidlit: elles lui seraient moins un secours qu'une gne. De plus, si les Prussiens armaient sans s'tre entendus avec la Russie, celle-ci, en les voyant faire, aurait toutes raisons de croire qu'ils armaient contre elle et notre instigation: dans leurs mouvements, elle verrait l'indice et la preuve de nos dispositions hostiles: le voile que Napolon s'efforait de tendre devant elle se dchirerait brusquement, et l'empereur Alexandre ouvrirait probablement le feu, jetterait ses troupes en Allemagne pour y surprendre les ntres et celles de nos allis en flagrant dlit de formation. Donc, en attribuant mme la conduite des Prussiens l'explication la moins dfavorable, leur imprudence attaquait doublement les combinaisons de l'Empereur: elle risquait d'avancer les hostilits et de les reporter en Allemagne, alors que Napolon tenait les ajourner et par-dessus tout les confiner en Russie. Mesurant le pril d'un rapide coup d'oeil, il rsolut d'y couper court par tous les moyens que lui livrait sa puissance. Il sommerait la Prusse de dsarmer, de se rduire aux effectifs permis; en mme temps, pour la rassurer, il se rsignerait entamer plus tt qu'il ne l'et voulu la ngociation d'alliance. Si la Prusse obissait et mettait bas les armes, il se conformerait vis--vis d'elle son plan primitif, lui permettrait de vivre et l'approprierait ses desseins. Si elle osait lui rsister ou essayait de le tromper, il ne lui laisserait pas le temps de reconstituer ses forces et d'lever au devant de la Russie une premire ligne de dfense: changeant de systme, il fondrait instantanment sur elle et la dtruirait; pour se garder un libre passage travers l'Allemagne, il arracherait du sol les dbris de la monarchie prussienne et ferait place nette. Cet enlvement lui tait facile: l'arme de Davout, les garnisons de Dantzick, Stettin, Custrin et Glogau, les troupes mobilises du grand-duch de Varsovie, celles de Saxe et de Westphalie, tenaient plus troitement bloqu que jamais le royaume suspect: il suffirait d'un ordre, d'un geste, pour que ce cercle de fer, se rtrcissant subitement, broyt la Prusse dans une mortelle treinte. Sans doute, ce serait la guerre avec la Russie, la guerre immdiate et furieuse; mais l'excution de la Prusse s'oprerait si aisment et avec une telle promptitude que nos troupes, aprs avoir accompli ce coup de main, auraient encore le temps de courir sur la Vistule, de s'y dployer avant que les Russes aient pu sortir de leurs frontires et forcer l'entre de l'Allemagne: la grande lutte s'engagerait plus tt que ne le souhaitait l'Empereur, mais au moins le thtre n'en serait-il pas dplac. Napolon admet maintenant, titre ventuel et comme pis aller, une extermination prventive de la Prusse, pour le cas o elle se droberait aux injonctions qu'il va lui lancer. Il s'tait transport avec sa cour Compigne, o il prparait un voyage en Hollande et dans ses possessions d'outre-Rhin. Le 4 septembre, le baron de Krusemarck, ministre de Prusse auprs de lui, tait mand d'urgence Compigne. D'un ton grave et pntr, le duc de Bassano lui tint ce langage: L'Empereur dsire sincrement s'unir la Prusse; il la veut pour allie, mais rien n'est plus propre altrer ces heureuses dispositions que les mesures inconsidres auxquelles on se livre Berlin et que Sa Majest ne saurait tolrer. La Prusse commettrait un vritable suicide si elle provoquait chez l'Empereur une dfiance qui ne resterait pas inactive. Il n'est qu'un moyen pour elle de se conserver, c'est de renoncer tous armements extraordinaires, de regagner ainsi la bienveillance de l'Empereur et d'en attendre les effets dans une immobilit absolue. la mme date, M. de Bassano crivait Saint-Marsan de conformer son langage ces menaantes remontrances[316]. [Note 316: Maret Saint-Marsan, 4 septembre. Dans cette dpche, le ministre des relations extrieures fait le rcit de sa conversation avec Krusemarck.] Sept jours aprs, le 13 septembre, sur le vu de nouveaux avis qui lui montrent la Prusse en pleine activit militaire, Napolon fait expdier Saint-Marsan des instructions dcisives. Ce ministre devra mettre le gouvernement royal en demeure de cesser les travaux de fortification et de rendre leurs foyers les soldats rappels; il fournira en mme temps, comme preuve de nos bonnes intentions, l'assurance formelle que des pouvoirs vont lui tre expdis l'effet de commencer la ngociation d'alliance. Mais il ne donnera la Prusse que trois jours pour se replacer en posture pacifique: tout au plus pourra-t-il accorder quarante-huit heures de grce. Pass ce dlai, s'il n'a pas obtenu pleine et entire satisfaction, il quittera Berlin et prviendra de son dpart le marchal prince d'Eckmhl. ce signal, l'arme de Davout s'branlera sur-le-champ et tombera de tout son poids sur la capitale et les provinces prussiennes: Westphaliens, Saxons, Polonais passeront la frontire en mme temps, s'avanceront sur Berlin par mouvements concentriques, tandis que nos garnisons de l'Oder, se reliant l'une l'autre et faisant chane, fermeront toute retraite au gouvernement royal, l'empcheront de fuir, l'obligeront se rendre, et ainsi, sans que la victime ait eu le temps de jeter un cri et d'appeler l'aide, elle prira sur place, et la monarchie du grand Frdric aura cess d'exister. Des ordres ventuels furent expdis Davout, Jrme; mais en mme temps une lettre confidentielle de Maret Saint-Marsan indiquait avec nettet que l'Empereur, bien rsolu dtruire la Prusse si elle l'y obligeait par une attitude quivoque, n'en souhaitait pas moins et trs vivement que cette extrmit pt tre vite: Vous devez bien comprendre, disait-elle, que le dsir sincre de l'Empereur est que le dsarmement soit consenti, que des pouvoirs soient donns pour que la ngociation de l'alliance s'ouvre, soit Berlin, soit Paris; que vous soyez dans le cas de rester votre poste et que la Prusse fasse connatre la Russie qu'elle dsarme parce qu'elle n'a plus d'inquitudes sur le maintien de la paix. Cette dclaration de la Prusse est ncessaire parce que l'un des inconvnients les plus graves du parti pris par cette puissance est, dans les circonstances actuelles, que la Russie puisse penser que les armements se sont faits d'accord avec la France. Il faut que dans trois jours les impressions que les armements ont pu donner la Russie soient dissipes, et elles ne peuvent l'tre que par le dsarmement[317]. [Note 317: Maret Saint-Marsan, 13 septembre. Divers extraits de la correspondance de Berlin, conserve aux archives des affaires trangres, ont t publis par M. STERN, _Abhandlungen und Acktenstcke_, etc.] l'heure o le secrtaire d'tat traait ces lignes, on connaissait dj Berlin les observations prsentes Krusemarck. D'autre part, on n'avait pas encore reu la rponse d'Alexandre la demande d'alliance et de secours effectif. On savait que ce prince avait lu avec motion la lettre du Roi, mais Scharnhorst attendait toujours sur la frontire, avec un frmissement d'impatience, un mot qui lui permettrait de se glisser en Russie. On ignorait si le Tsar allait lui faire signe et le mander, rgler avec lui l'action commune. Dans cette incertitude, la Prusse voulut gagner du temps et essaya de ruser; elle rsolut d'annoncer le dsarmement tout en continuant d'armer. Par lettre autographe, Frdric-Guillaume fit connatre Napolon qu'il renonait crer quarante-huit bataillons nouveaux et renforcer les rgiments de seize hommes par compagnie. Effectivement, cette mesure fut contremande, mais la mobilisation se poursuivit sous une autre forme. Les ouvriers employs aux travaux des places, la cration des camps retranchs, taient presque tous d'anciens militaires ou de jeunes soldats non encore rincorpors; on les avait requis pour ce service d'tat; c'tait un moyen de les avoir sous la main et de pouvoir les enrgimenter au premier signal. Ce mode d'appel fut maintenu. Tout un monde de paysans, d'hommes du peuple, continua s'agglomrer autour des places, fourmiller sous les murs de Spandau, de Colberg, de Graudentz et de Neisse; on les y occupait rparer les ouvrages, en construire de nouveaux, remuer des terres, lever des remparts, en les soumettant dj la discipline militaire et en les astreignant des exercices. La Prusse ressemblait un vaste atelier, en attendant qu'elle devnt un camp. Pour se changer en soldats, les travailleurs n'auraient qu' jeter la pelle et la pioche, prendre le fusil, changer leur blouse contre la capote d'uniforme; en un clin d'oeil, leurs innombrables quipes se transformeraient en escouades, en compagnies, en bataillons, et feraient une arme, destine doubler celle que la Prusse tait lgalement autorise tenir sous les drapeaux[318]. [Note 318: Saint-Marsan Maret, 26 septembre et 16 octobre 1811; Saint-Marsan Davout, 4 octobre 1811, archives des affaires trangres. Cf. LEUMANN, II, 392-397.] Cependant la dpche du 13 septembre arrivait Saint-Marsan et stimulait son zle. Avec clat, il rclama des mesures efficaces et compltes, insistant sur la ncessit de cesser les travaux et de renvoyer les ouvriers, ce qui arrterait effectivement la mobilisation. Il ne dissimula pas que la Prusse, en dclinant nos demandes, s'exposerait prir[319]. [Note 319: Maret Saint-Marsan, 13 septembre 1811. Cf. STERN, 340-342.] La crise devenait aigu, l'embarras des Prussiens horrible. Ils avaient appris depuis peu de jours que Scharnhorst avait enfin reu l'autorisation de franchir la frontire et de s'acheminer trs mystrieusement vers Ptersbourg; cette heure, il confrait sans doute avec le Tsar, il emportait peut-tre la promesse d'une coopration sans rserve. Quand on semblait si prs de s'entendre avec les Russes et de pouvoir compter sur leur arrive, il en et par trop cot au Roi et Hardenberg de se livrer discrtion; ils prolongrent le jeu infiniment dangereux qui consistait promettre sans tenir. Hardenberg dclara que le Roi se soumettait tout; on raconta Saint-Marsan, on publia qu'ordre avait t donn pour l'abandon des travaux et le licenciement des hommes. En fait, les travaux furent suspendus Spandau, ville situe aux portes de Berlin et sous l'oeil de la lgation franaise; sur tous les points o la vue de notre reprsentant ne pouvait s'tendre, ils continurent avec un redoublement d'ardeur, par la main d'ouvriers-soldats. Mais Saint-Marsan avait la confiance facile et la crdulit opinitre; charm de ce qui se passait Spandau, il conclut d'un fait isol une mesure d'ensemble, annona que la Prusse rentrait dans l'ordre, resta son poste, reprit avec Hardenberg et le comte de Goltz, ministre des affaires trangres, de cordiaux rapports. Le public de Berlin, qui avait senti planer dans l'air un grand danger, vit avec joie s'loigner l'orage, et la capitale prussienne, aprs quelques jours d'angoisse et de fivre, retomba sa morne langueur[320]. [Note 320: Saint-Marsan Maret, 21, 24 et 26 septembre. Cf STERN, 342-346.] Berlin comme Ptersbourg, comme partout, notre diplomatie se laissait abuser: il tait moins facile de tromper l'Empereur. Tenant savoir si les actes rpondaient aux paroles, il mit la Prusse en surveillance. Pour l'pier, il disposait de multiples moyens. Stettin, Custrin, Glogau, taient trois observatoires dsigns: les commandants de ces places furent invits s'armer de vigilance, examiner minutieusement ce qui se passait autour d'eux. Une dpche circulaire prescrivit nos consuls de Colberg, Stettin, Dantzick et Koenigsberg, de s'enqurir chacun dans son ressort[321]. Davout eut couvrir la Prusse entire d'un rseau d'espionnage, centraliser les renseignements, en contrler l'exactitude, y ajouter ses observations personnelles, et l'on pouvait compter sur l'impeccable soldat, dfiant par principe, pour regarder fond et ne point se payer d'apparences. [Note 321: Dpches identiques du 1er octobre. Archives des affaires trangres, Prusse, 248.] Napolon part lui-mme pour les Pays-Bas, se rapprochant du Nord: il commence sa tourne par les camps de Boulogne et d'Utrecht, passe aux embouchures de l'Escaut la revue de sa flotte, s'arrte plusieurs jours dans la grande place d'Anvers: ensuite, il visite avec l'Impratrice Amsterdam, Rotterdam, Nimgue, reoit les hommages contraints des Hollandais; mais au milieu des pompes officielles, au milieu de journes que les ftes et de minutieuses inspections semblent entirement remplir, il trouve le temps de se retourner vers la Prusse, jette chaque instant sur elle un regard inquisiteur, prte l'oreille tous les bruits qui lui viennent de ce ct, attend avec impatience les rsultats de l'enqute ordonne. Et bientt, aux diverses tapes de sa route, des courriers le rejoignent, lui apportant des avis de toute provenance, lettres du marchal, rapports militaires, rapports des consuls, interrogatoires de courriers, bulletins de police, chiffons de papier noircis la hte par les espions qui de toutes parts se tiennent aux aguets. D'importance et de valeur ingales, ces renseignements s'accordent tous en un point; c'est que nulle part, sauf Spandau, les travaux aux places n'ont cess et les rassemblements d'hommes n'ont disparu. Colberg, on travaille toujours, on travaille force, comme si l'on avait hte de pousser l'oeuvre terme et de nous mettre en prsence du fait accompli; sur les autres points du littoral, mme activit; en Silsie, o l'on se croit plus loin de nous, des corps nouvellement forms s'exercent au grand jour: la Prusse lude videmment ou suspend l'excution de ses promesses[322]. [Note 322: Archives des affaires trangres, _Documents divers_, Prusse, 248.] Aussitt, le duc de Bassano, qui accompagne l'Empereur et le suit comme son ombre, dpche Saint-Marsan courriers sur courriers; il lui crit longuement d'Anvers, le 2 octobre: d'Amsterdam, il lui envoie trois lettres, dont deux le mme jour, et dans chacune il adresse notre agent de svres rappels la clairvoyance, met la Prusse en contradiction avec elle-mme, oppose ses actes son langage. Quel est le motif de cette discordance? Est-ce parti-pris de nous induire en erreur, arrire-pense perfide? Est-ce simplement incohrence et faiblesse, impuissance se dcider, hsitation persistante, susceptible toutefois de cder une prompte et vigoureuse pression? Il y a dans toute la conduite de la Prusse en gnral et dans celle que tient particulirement le cabinet avec vous, une obscurit, un mystre qu'il est de votre devoir de pntrer. Ne ngligez aucun moyen pour y parvenir, mais surtout montrez bien qu'on esprerait vainement de nous abuser et que ce ne sont point des discours, des manifestations qu'on demande, mais des faits positifs, un dsarmement complet, absolu, sans modifications ni rserves[323]. Si M. de Saint-Marsan obtient ce rsultat, il aura rendu son matre un signal service: s'il acquiert la conviction que la cour de Berlin est systmatiquement de mauvaise foi, au moins l'Empereur saura-t-il quoi s'en tenir, et la Prusse subira le sort qu'elle se sera prpar. Mais surtout que notre ministre cherche et saisisse la ralit sous de vains simulacres, qu'il ne craigne point de se montrer trop souponneux, trop dfiant: un nouvel excs d'optimisme engagerait gravement sa responsabilit, en compromettant des intrts essentiels. [Note 323: Maret Saint-Marsan, 13 octobre.] Aiguillonn par ces avertissements et ces reproches, branl dans sa confiance par d'irrcusables indices, Saint-Marsan se remet en activit. Il s'est jur de ne plus discontinuer ses rquisitions jusqu' ce que le cabinet prussien se soit mis en rgle, de ne lui laisser ni trve ni repos. Alors commence pour la Prusse un supplice sans nom. Attendant de jour en jour une lettre de Scharnhorst et un engagement d'Alexandre, elle ne se rsigne pas encore nous cder franchement, tout en trouvant que la Russie met bien du temps se dcider et la laisse cruellement la gueule du lion. D'autre part, serre de plus prs par nos exigences et prise la gorge, elle se dbat lamentablement sous l'treinte: elle cherche se dgager en balbutiant des excuses, en allguant de faux prtextes, en puisant toutes les formes et toutes les varits du mensonge. Hardenberg vient dire Saint-Marsan que le Roi est plus dcid que jamais loigner les ouvriers des forteresses: seulement, il rpugne priver brusquement de tout travail ces masses d'hommes, arraches leurs occupations habituelles, et craint de les jeter la misre: en monarque philanthrope, il voudrait les employer aux travaux de la paix, de grands ouvrages d'utilit publique: il songe leur faire rparer les chausses, construire des ponts et creuser des canaux: c'est un nouveau moyen de les tenir rassembls et disponibles[324]. Saint-Marsan rpond que ses instructions ne lui permettent pas de concder un seul travailleur, que les ouvriers doivent tre renvoys jusqu'au dernier. [Note 324: Saint-Marsan Davout, 4 octobre 1811. Archives des affaires trangres, volume cit.] Hardenberg n'insiste pas et change de systme. Pour pallier les infractions commises Colberg, il rejette la faute sur le gnral Blcher, qui commande dans cette place et n'en fait qu' sa tte; ce vieil enrag a continu les travaux malgr la dfense formelle du Roi, sacrifiant son devoir ses passions; mais on l'a relev de ses fonctions et mand Berlin, o il sera svrement admonest. Saint-Marsan s'applaudit de voir mettre bas un de nos adversaires implacables: l'Empereur lui-mme enregistre avec quelque satisfaction le rappel de Blcher: mais qu'apprend-il bientt? Suivant les avis que fournit au duc de Bassano sa police particulire, la disgrce de Blcher n'est que de pure apparence. son arrive dans la capitale, le Roi l'a parfaitement accueilli et l'a invit plusieurs fois diner: on laisse la populace organiser en sa faveur des manifestations scandaleuses; quand il a paru sous les Tilleuls et s'est montr sur cette promenade chre aux Berlinois, il a t accueilli par des bravos, des acclamations, sous l'oeil complaisant de la police: tout ceci n'est sans doute que le prlude de sa rentre en scne, de sa promotion un commandement suprieur. Et Napolon fulmine le billet suivant, dat de Dsseldorf et adress au duc de Bassano: crivez au comte Saint-Marsan qu'il doit empcher le gnral Blcher d'tre employ, et qu'il ne faut pas, puisqu'on nous a donn cette raison, le justifier ensuite et montrer par l de la mauvaise foi[325]. En vain Saint-Marsan explique-t-il que les renseignements fournis au duc sont fort exagrs, que Blcher a dn une seule fois chez le Roi, que l'ovation sous les Tilleuls s'est rduite au salut rglementaire de quelques officiers, que le gnral se montre peu et passe ses journes au Casino jouer au whist et jouer petit jeu[326], Napolon n'en persiste pas moins et avec toute raison se dfier de la Prusse et de ses hypocrites complaisances. [Note 325: _Corresp_., 18234.] [Note 326: Saint-Marsan Maret, 10 novembre. STERN, 369.] Il vient d'apprendre, la vrit, que les travaux ont rellement cess sur plusieurs points: les ouvriers ont quitt les chantiers, mais nul ne les a vus rentrer dans leurs foyers. Que sont-ils devenus? Un de nos consuls, celui de Stettin, fournit le mot de l'nigme: il a dcouvert que les ouvriers loigns de Colberg, au lieu d'tre renvoys chez eux, ont t simplement dissmins dans un rayon de quelques milles autour de la ville: l, on les tient cantonns dans les villages, dissimuls dans les bois, tout prts se runir de nouveau: Ainsi, d'un coup de sifflet, le gouvernement prussien est encore le matre d'avoir Colberg le mme nombre d'hommes qu'auparavant[327]. Comme d'autres renseignements ne sont ni moins prcis ni moins accusateurs, comme il en est aussi de plus vagues et mme de contradictoires, Napolon veut en avoir le coeur net, pouvoir condamner la Prusse en pleine connaissance de cause, s'il la trouve en faute: il fait demander par Saint-Marsan que le secrtaire de notre lgation, M. Lefebvre, soit autoris parcourir toutes les provinces et visiter toutes les places, voir de ses yeux ce qui s'y passe. [Note 327: Rapport du 20 octobre, archives des affaires trangres, volume cit. Cf. DUNCKER, 392.] Devant ce comble d'exigence, Frdric-Guillaume eut un mouvement de rvolte. Il tressaillit sous l'outrage et se retrouva pour quelques heures une me de roi: se prter la vrification demande, c'tait admettre que l'on pt rvoquer en doute sa parole de Hohenzollern et le souponner de parjure: plutt mourir que d'accepter cette honte! Il dclara qu'il ne voulait point se dgrader aux yeux de son peuple, aux yeux de ses troupes, et Hardenberg notifia ce refus par un billet assez sec[328]. [Note 328: Archives des affaires trangres, volume cit.] La nuit passa ensuite sur ce coup de tte, avec son cortge de rflexions sinistres: le Roi sentait peser sur lui l'arme de Davout: autour de lui, il apercevait la meute de nos allis, prts la cure: dans huit jours, s'il rsistait, les sonneries franaises retentiraient son oreille, et les canons ennemis rouleraient lourdement sur le pav de sa capitale. Hardenberg, moins fier encore que lui et plus faux, le conjura de plier une fois de plus, pour mieux se redresser ensuite; et le misrable monarque cda, s'humilia, vint rsipiscence. M. Lefebvre reut licence d'aller o il voudrait, avec des passeports prussiens, sous couleur d'inspecter nos consulats; on prit seulement de sournoises prcautions pour lui laisser voir le moins de choses possible, en ayant l'air de tout lui montrer. Hardenberg redemanda piteusement Saint-Marsan son billet et le pria de taire l'Empereur sa vellit de dsobissance[329]. [Note 329: Saint-Marsan Maret, dpche du 20 octobre, lettre confidentielle du 23.] Tandis que le commissaire franais commenait sa tourne, Frdric-Guillaume errait entre Charlottenbourg et Potsdam, tournant autour de sa capitale ou pitinant sur place, dvorant ses humiliations, abreuv de dgots et rong d'impatience. Hardenberg crivait Ptersbourg, demandant, implorant, rclamant une rponse: pour Dieu, que l'on consente enfin parler, faire connatre si la Prusse peut compter sur l'entre des Russes en Allemagne; au contraire, le Roi doit-il se considrer comme dlaiss et s'asservir des ncessits cruelles? Quelle que soit la dcision prendre, elle ne saurait tarder davantage: la Prusse se meurt d'anxit: l'incertitude nous tue[330]. [Note 330: DUNCKER, 391.] Ce qui ajoutait aux complications et aux prils de l'heure prsente, c'tait que Napolon, afin de mieux prouver la Prusse et de voir plus clair dans son coeur, avait enfin expdi Saint-Marsan les pouvoirs ncessaires pour traiter de l'alliance: son systme consistait toujours tranquilliser d'une part, tandis qu'il menaait de l'autre. Le ministre prussien tait intimement rsolu ne point s'engager avec nous, tant qu'il lui resterait espoir de signer le pacte en prparation avec Alexandre. Mais comment luder nos offres, aprs les avoir sollicites genoux? comment traner en longueur une ngociation si ardemment rclame, sans se condamner soi-mme et se convaincre d'imposture? l'annonce des pouvoirs, Hardenberg se fit un masque d'homme satisfait: enfin, disait-il, l'Empereur consentait accepter la Prusse pour allie et la tirer d'inquitude: et l'air de soulagement avec lequel il prononait ces paroles, son visage panoui, son gros rire, contrastaient avec l'humeur sombre des jours prcdents: son contentement allait jusqu' l'hilarit[331]. Le 29 octobre, Goltz et lui se runirent en confrence avec Saint-Marsan pour couter les propositions de la France. Napolon offrait la Prusse de l'admettre dans la ligue du Rhin ou de signer avec elle une alliance particulire: on y joindrait trs secrtement une convention pour le cas de guerre avec la Russie, et dj le cabinet franais en traait les principales lignes. Tout le territoire prussien serait ouvert nos troupes et pris par elles en dpt, l'exception de la Silsie, o le Roi pourrait se retirer: ses troupes disparatraient des espaces occups et se laisseraient consigner dans deux ou trois places: le contingent auxiliaire serait fix vingt mille hommes, que Napolon emploierait sa guise[332]. [Note 331: Saint-Marsan Maret, 27 octobre.] [Note 332: Instructions gnrales et particulires pour le comte de Saint-Marsan, en date du 22 octobre 1811, publies par STERN, 350-366.] Ces conditions furent transmises au Roi, qui ne les jugea pas absolument inacceptables: il s'tait attendu pis, et ds lors l'ide de subir l'alliance franaise lui fit un peu moins horreur. Mais Scharnhorst annonait enfin des rsultats et prvenait en mme temps de son retour imminent. On rsolut de l'attendre pour se dcider. Sous divers prtextes, les confrences avec Saint-Marsan furent suspendues: on gagna successivement quatre jours, puis deux, vingt-quatre heures enfin. Pendant ce temps, Scharnhorst se rapprochait de la capitale, s'y faisait prcder par un rapport et par le texte d'une convention qu'il avait conclue avec le Tsar sous rserve de la ratification royale, arrivait enfin lui-mme pour rendre compte de sa mission: dans l'acte qu'il avait sign, dans ses crits, dans ses paroles, le Roi allait-il trouver une indication dterminante, une rgle et une sret pour l'avenir? II Scharnhorst avait mis remplir sa tche tout son zle, tout son coeur, toute son indomptable nergie. Fatigues, dgots, misres physiques et angoisses morales, rien ne l'avait rebut. S'tant jet en Russie sous un nom d'emprunt, il lui avait fallu, pour se mieux dissimuler, s'carter des grandes routes, viter d'employer la poste; il n'avait atteint Ptersbourg qu'au bout de deux semaines, bien qu'il voyaget nuit et jour, durement cahot sur de lourds chariots de paysan. Ptersbourg, il tait descendu ou plutt s'tait cach chez un ancien valet de chambre de l'Empereur. L, il avait eu attendre huit jours une audience. Enfin, le 4 octobre, on l'avait men par des chemins de traverse au chteau de Tsarsko-Selo, o l'Empereur s'tait rendu de son ct mystrieusement. Il y avait eu entre eux plusieurs rencontres, change de communications verbales et crites[333]. [Note 333: Le rcit de la mission de Scharnhorst figure dans DUNCKER, 418-423, et avec plus de dtails dans LEHMANN, 402-415.] Au dbut, Alexandre s'tait montr froid, rserv, peu accessible aux raisonnements et aux instances. Comme il tenait essentiellement retarder sa rupture avec la France jusqu'aprs conclusion de sa paix avec les Turcs, les empressements de la Prusse, cette alliance qui lui venait trop tt et le tirait au combat, drangeaient ses calculs. Dj, l'annonce des premiers armements, il avait suppli le Roi et son conseil de les discontinuer, de ne pas s'exposer tmrairement, de ne point attirer la foudre; il leur conseillait encore d'viter toute apparence de concert avec lui, de montrer quelque dfrence aux volonts de l'Empereur. Tout autant qu' Napolon, la Prusse lui semblait incommode et gnante: l'un et l'autre, cette malheureuse nation se rendait charge par ses agitations, ses mouvements dsordonns, ses affolements: tous deux cherchaient actuellement l'immobiliser, en se rservant de l'employer dans l'avenir. Alexandre convenait avec Scharnhorst que la guerre tait invitable: elle serait terrible et dciderait de tout: raison de plus, suivant lui, pour ne pas engager contretemps cette suprme partie. Il tmoignait toujours pour le Roi d'une tendre compassion, offrait un trait secret, promettait de considrer toute invasion du territoire prussien comme une attaque contre lui-mme: seulement, ds que Scharnhorst le pressait de concerter pratiquement l'action deux, il se montrait plus dispos soulever des difficults qu' les rsoudre. Il permit pourtant Scharnhorst de lui communiquer les ides conues Berlin, relativement la conduite de la guerre, et dveloppa ensuite celles que Pfhl lui avait suggres: le plan prussien et le plan russe furent exposs et compars. D'aprs le premier, ds que la Prusse serait attaque, les armes russes auraient s'lancer de leurs frontires et courir sur la Vistule: elles ne s'arrteraient pas ce fleuve, mais le franchiraient: se dployant entre la Vistule et l'Oder, se liant par leur droite et leur gauche aux positions prussiennes de Pomranie et de Silsie, appuyant leurs ailes deux groupes de forteresses et de troupes allies, elles feraient front l'ennemi et tenteraient hardiment le sort des batailles: l'exemple du pass les montrait capables de se mesurer en ligne avec Napolon, condition de bien choisir leur terrain et de ne point retomber dans certaines erreurs de tactique: elles tcheraient de recommencer Eylau et d'viter Friedland. Quant au plan russe, tel qu'il avait t arrt en juin, on se rappelle qu'il ne comportait qu'accessoirement une pointe pralable dans la Prusse orientale et en Pologne, une sorte de reconnaissance renforce, laquelle succderait un recul volontaire, un repliement progressif jusqu'aux positions o l'on attendrait l'ennemi, dj affaibli par une marche puisante et harcele. Il n'tait pas question, moins de circonstances exceptionnellement favorables, de jonction entre les armes russes et prussiennes, celles-ci devant se renfermer dans les places du royaume, s'y dfendre le plus longtemps possible et maintenir sur les cts de la route que suivrait la Grande Arme quelques postes hostiles. Scharnhorst soumit ce plan une critique raisonne. En particulier, il fit sentir qu'accepter _ priori_ la ncessit de la retraite l'approche des Franais, ce serait leur abandonner tout le plat pays prussien, avec ses ressources fort apprciables. Quant aux troupes prussiennes, confines dans quelques forteresses, isoles et immobilises, elles succomberaient tt ou tard, et la monarchie, aprs s'tre inutilement dvoue pour la cause commune, n'aurait plus qu' se constituer prisonnire. En termes audacieusement nets, Scharnhorst expliqua que la Prusse ne pouvait se condamner ce rle ingrat et sacrifi, s'assimiler un poste perdu que l'on abandonne au milieu des masses ennemies pour retarder leur marche en se laissant dtruire. Si le Tsar persistait dans ses intentions, le Roi n'aurait plus qu' tenter la seule voie de salut qui lui resterait ouverte, couter les offres de la France. ce langage, Alexandre comprit que la Prusse lui mettait le march la main et ne lui laissait d'autre alternative que de venir elle ou de l'avoir pour ennemie. Or, dans la guerre future, o Napolon disposerait de masses normes et possderait incontestablement l'avantage du nombre, quatre-vingt cent mille Prussiens, bien arms, bien munis, enflamms de patriotisme et de haine, n'taient nullement pour les Russes un appoint ddaigner. Puis, si le Tsar laissait cette force passer l'ennemi, cette dfection serait d'un fcheux exemple et pourrait en entraner d'autres; elle faciliterait la coalition dont Napolon cherchait envelopper son rival. Devant ces perspectives redoutables, Alexandre se sentit mu et flchit; peu peu, avec hsitation et regret, il consentit modifier son plan encore une fois, se laissa ramener l'ide de la marche en avant, en se rservant de ne point dpasser certaines limites. Il ne se refusa plus signer avec la Prusse une convention militaire qui lierait les deux armes et associerait dans une certaine mesure leur fortune. Scharnhorst fut mis en rapport avec le ministre de la guerre Barclay de Tolly, avec le chancelier Roumiantsof; dans une srie de laborieuses confrences, la convention fut longuement discute, tablie article par article et, le 17 octobre, enfin signe[334]. [Note 334: Le texte en a t publi par MARTENS, _Traits de la Russie_, VII, 24-37. Cf. LEHMANN, 412-415.] D'aprs cet acte, si Napolon, malgr l'attitude correcte et rserve qu'observeraient les deux puissances, faisait mine d'occuper une partie quelconque du territoire prussien ou prenait une attitude par trop menaante, les armes russes s'branleraient et, avec toute la clrit possible, s'avanceraient sur la Vistule. Elles chercheraient mme, autant que les circonstances s'y prteraient, franchir ce fleuve, mais Alexandre ne prenait cet gard aucun engagement positif: il avait fait supprimer de la convention un article qui l'et oblig pousser jusqu'en Silsie une partie de ses troupes. Les Prussiens, fuyant devant l'envahisseur, se glissant entre ses colonnes, courraient au-devant de leurs auxiliaires et chercheraient les joindre: si la rapidit de l'invasion ne permettait point ce rapprochement, ils se rejetteraient alors dans les places de la Pomranie ou de la Silsie, o leur rsistance serait facilite par la proximit des Russes, tablis sur la Vistule. Afin que ces derniers atteignissent plus rapidement le fleuve, Scharnhorst avait demand que les armes du Tsar, actuellement ranges cinq marches de la frontire, reussent d'avance et ventuellement l'ordre d'entrer en Pologne et en Allemagne, ds que les autorits prussiennes leur feraient signe et rclameraient leur prsence. Alexandre n'avait jamais voulu reconnatre des autorits trangres le droit de rquisitionner ses troupes: il avait t convenu seulement que celles-ci se mettraient en marche huit jours au plus tard aprs que leur gouvernement aurait t prvenu du danger par le roi de Prusse ou ses gnraux. Une seule portion des tats prussiens serait immdiatement sauvegarde. Ds prsent, un corps de douze bataillons et huit escadrons serait plac en avant et en dehors de l'alignement, post sur l'extrme bord de la frontire, prs de l'endroit o la pointe de la Prusse orientale s'allonge entre la mer et les possessions moscovites. Aussitt que les hostilits auraient commenc, ce corps franchirait les limites, viendrait couvrir Koenigsberg et protgerait contre un coup de main cette ville importante, menace la fois par la garnison franaise de Dantzick et les Polonais de Varsovie. dfaut de Berlin, qui serait abandonn ds le premier moment, Alexandre s'engageait conserver au Roi une autre capitale, le berceau de la Prusse, o il pourrait transfrer sa rsidence, son gouvernement, et s'abriter de l'invasion. Telles taient les concessions que Scharnhorst avait arraches au gouvernement russe. Si la convention de Ptersbourg, laquelle devait se joindre un trait d'alliance, et t ratifie Berlin, comme Napolon aurait incontestablement fonc sur la Prusse reste en armes, la guerre aurait t avance de sept mois: les oprations se fussent engages sur la basse Vistule: l'Empereur aurait eu recommencer vers la fin de 1811 sa campagne de 1807, au lieu de voir l'anne suivante s'ouvrir devant lui les profondeurs de la Russie: ce qu'il craignait l'et vraisemblablement sauv. III La convention militaire de Ptersbourg, avec ses rticences et ses rserves, ne fit pas cesser les hsitations du Roi: elle le jeta au contraire dans d'affreuses perplexits. En aot, s'il s'tait jet vers Ptersbourg avec quelque rsolution, au lieu de se tourner vers la France, c'tait que les dispositions prsumes de Napolon ne lui laissaient plus le choix. Supposant que l'Empereur ne le voulait point pour alli et mditait de le dtrner, il n'avait vu d'autre parti prendre qu'un recours dsespr la Russie. Maintenant, les offres assez prcises de la France, en lui rendant l'option, renouvelaient son embarras: retrouvant la libert de ses dcisions, il semblait incapable d'en user, et l'on et dit que choisir entre les deux voies qui s'ouvraient devant lui, ce tournant suprme de sa destine, excdt ses forces. Il ne croyait gure, il n'avait jamais cru la possibilit de rsister au vainqueur d'Ina avec de srieuses chances de succs. S'insurger contre l'invincible capitaine, avec l'appui mme de quelques forces russes, ne serait-ce point courir la mort? D'autre part, s'assujettir Napolon, ne serait-ce point la mort aussi, moins rapide sans doute, mais lente et ignominieuse? Les propositions de l'Empereur ne cachaient-elles point un pige, l'intention abominable de se faire livrer la Prusse pour la frapper ensuite sans dfense, aprs s'tre servi d'elle et l'avoir courbe une avilissante besogne? N'apercevant dans chaque direction que sujets d'pouvante, Frdric-Guillaume n'arrivait pas distinguer de quel ct le pril tait moindre, se faire une opinion, prendre un parti: Ce serait presque tirer au sort,--disait-il perdu,-- moins que la Providence ne nous claire particulirement[335]. Au milieu des combats intrieurs qui le dchiraient, sa tte se perdait, un vertige le prenait. Tandis que Saint-Marsan, sur la foi de renseignements trompeurs, le croyait rassrn, confiant et fort gai[336], l'infortun monarque crivait Hardenberg, le 31 octobre: Il me semble que je suis dans un accs de fivre chaude: autour de moi, je vois de tous cts s'ouvrir des abmes[337]. [Note 335: DUNCKER, 402.] [Note 336: Lettre Maret, 1er novembre 1811.] [Note 337: DUNCKER, 402.] la fin, malgr les efforts de Hardenberg, qui montrait plus de fermet et de suite dans les ides, il laissa entendre qu'il se jugeait condamn l'alliance franaise[338]. Les rponses de la Russie, disait-il, n'taient que relativement rconfortantes: cette puissance s'engageait couvrir une moiti peine de la monarchie. Ses troupes marcheraient sans doute sur la Vistule: marcheraient-elles avec l'activit dsirable? Alexandre s'tait laiss forcer la main: ne saisirait-il pas la premire occasion pour se replacer sur le terrain strictement dfensif qu'il avait quitt son corps dfendant? Frdric-Guillaume faisait valoir toutes ces considrations, qui taient assurment d'un grand poids: au fond, peut-tre et-il t fch que les Russes se fussent montrs par trop rassurants et eussent enlev ainsi toute excuse sa timidit. cet instant critique, c'est surtout dans un vice irrmdiable de son caractre qu'il faut chercher son principal mobile. Un penchant naturel porte les esprits faibles et irrsolus, en temps de crise, prfrer le parti qui leur offre un peu de scurit immdiate: ils s'estiment heureux d'obtenir un sursis au pril, un rpit dans l'angoisse, et ne regardent pas plus loin; ils se cherchent un lendemain plutt qu'un avenir. L'alliance de Napolon offrait au Roi cet avantage phmre, car il tait vident que l'Empereur, aprs avoir reu la soumission de la Prusse, la laisserait vivre ou au moins vgter quelque temps: Frdric-Guillaume verrait s'ouvrir devant lui une priode de tranquillit relative. Par ce motif, l'instant o les plus audacieux d'entre ses gnraux et ses ministres, nantis des engagements russes, se flattaient de l'amener au but de leurs efforts, il leur glissait des mains; hiss pniblement par eux jusqu' un parti d'nergie et de vigueur, il ne parvenait plus s'y tenir, retombait au plus bas de la faiblesse et se laissait choir dans l'alliance franaise. Le parti de l'action avait peu prs gagn sa cause Ptersbourg: il la reperdait Berlin. [Note 338: _Id._, 413-414.] Ce parti ne se tint pas pour battu et se rattacha un dernier espoir. En expliquant les raisons qui le faisaient incliner vers la France, le Roi avait formul une rserve; reprenant un de ses thmes favoris, il laissait entendre que tout changerait de face ses yeux si l'Autriche, l'exemple du Tsar, consentait le protger contre une attaque, le soutenir sur sa gauche, et mettait un second tai sa monarchie branlante. Hardenberg, qui se croyait des raisons pour ne point dsesprer de l'Autriche, le prit au mot: il proposa d'adresser Vienne un suprme appel, et le rsultat de fivreuses controverses fut en somme l'adoption d'un parti qui laissait tout en suspens, ne prjugeait rien et retardait encore la dcision finale. Les confrences avec Saint-Marsan furent reprises le 6 novembre. Afin de pouvoir conclure avec la France, si le besoin s'en faisait absolument sentir, on entama une discussion plus srieuse. En mme temps, Scharnhorst dut se remettre en route et filer par la Silsie vers la frontire autrichienne. Voyageant avec plus de mystre encore que durant sa course prcdente, vitant de s'acheminer directement son but, djouant l'espionnage franais par des dtours et des crochets, s'affublant d'un faux nom, se travestissant, se grimant de son mieux, il se glisserait subrepticement jusqu' Vienne: l, il dvoilerait franchement aux Autrichiens l'embarras de la Prusse et l'horreur de sa position, confierait leur discrtion les offres russes, dont il ferait sentir la fois la valeur et l'insuffisance, et supplierait l'empereur Franois de consentir un pacte de dfense mutuelle entre les deux cours germaniques. La solution n'tait plus Ptersbourg, elle tait Vienne: c'est l que le chevalier errant de la bonne cause l'irait chercher[339]. [Note 339: LEHMANN, 429-435. DUNCKER, 418-423.] Frdric-Guillaume s'tait prt cette dmarche par acquit de conscience, afin de prouver qu'il n'avait nglig aucun moyen de se soustraire l'odieuse alliance. Au fond de l'me, il n'attendait plus rien de l'Autriche ni de personne. Son noir pessimisme voyait plus clair que l'ardeur et l'exaltation de ses entours: il avait trop expriment ses dpens l'gosme des cabinets pour croire que la Prusse, dans sa profonde dtresse, recueillerait autre chose Vienne que de vaines condolances: d'une faon gnrale, les cruauts du sort l'avaient dshabitu de croire au bonheur: en tout ce qu'il entreprenait, il se jugeait poursuivi par un destin contraire et prsageait l'issue la moins favorable. Si sombres que fussent ses prvisions, elles n'allaient pas jusqu' lui faire discerner le pril suspendu depuis quelques jours sur sa tte, le plus grand, le plus terrible qui et jamais menac sa couronne et sa dynastie. Napolon, ayant acquis de plus en plus la preuve que la Prusse le trompait et continuait ses prparatifs militaires, venait enfin de perdre patience: il s'occupait raliser ses menaces. Les premiers rapports de M. Lefebvre ne l'avaient nullement satisfait. Arriv Colberg, l'inspecteur franais avait remarqu chez les autorits une tendance vidente se cacher de lui; malgr de savantes prcautions, il avait aperu des ouvriers au travail, des soldats en grand nombre, un entassement d'hommes et de matriel, des redoutes continuant pousser du sol autour de l'enceinte[340]. Nos agents du littoral signalaient un effort ininterrompu pour approvisionner et armer les places. L'un d'eux dnonait le passage de pesants chariots, trans neuf chevaux; ces vhicules, allant vers Colberg, portaient chacun une caisse norme, soi-disant remplie de marchandises, et ces caisses--on en avait acquis la preuve--contenaient chacune un canon, soigneusement emball et rendu invisible sous son enveloppe de bois[341]: ainsi, tout regard jet sur la Prusse la surprenait en flagrant dlit de fourberie. De plus, l'empereur Napolon, qui avait appris la suspension des pourparlers avec Saint-Marsan et ignorait encore leur reprise, avait reu de ces lenteurs une impression parfaitement justifie d'irritation et de mfiance. Pour achever de l'exasprer, la nouvelle d'un important succs des Russes sur le Danube, en avant de Rouchtchouk, lui arrivait au mme moment: sa colre clatait en exclamations furibondes contre ces chiens, ces gredins de Turcs[342], qui s'taient laiss battre; mais elle tendait se dtourner contre la Prusse, sous l'empire d'un raisonnement prvoyant. Croyant les Turcs plus battus encore et plus dcourags qu'ils ne l'taient, jugeant impossible d'empcher dsormais leur paix avec le Tsar, il craignait que les Russes, dbarrasss de la diversion orientale, ne s'enhardissent se jeter en Allemagne et commencer la guerre en soulevant la Prusse, qui leur tendait frauduleusement la main. Pour leur enlever ce point d'appui, il songeait le supprimer radicalement, en finir avec la Prusse, puisqu'elle voulait absolument se perdre: Je vois, disait-il, tant de mauvaise foi et d'incertitude dans ce cabinet que je crois qu'il sera impossible d'empcher sa ruine[343]. Et, sans s'arrter encore une dtermination ferme, il se mettait en mesure de frapper. Comme la Prusse, mieux arme que deux mois auparavant, opposerait peut-tre une rsistance un peu plus srieuse, il ne voulait plus abandonner l'entreprise aux libres inspirations de Davout: le 14 novembre, revenu de son voyage, il invitait le marchal prparer d'avance et lui soumettre un projet d'oprations dont le but serait d'envahir brusquement la Prusse et de tout enlever, roi, cour, gouvernement, administration, arme, en un seul coup de filet[344]. [Note 340: peine nous venions de rentrer dans les dunes,--crit Lefebvre le 27 octobre,--que nous nous trouvmes au milieu d'une espce de fort de bois coup: des ouvriers travaillaient faire des fascines: ils taient en assez grand nombre. Le gnral Tauenzien (gouverneur de la place) me parut extrmement embarrass de cette dcouverte. Nous poussmes plus loin et nous dcouvrmes bientt d'autres travailleurs occups, en assez grand nombre, former une chausse qui doit aboutir d'un ct la grande route de Colberg, et de l'autre au fort dont j'ai parl plus haut... Elle est visiblement destine au service de cette redoute... M. le comte de Tauenzien, qui, si j'en ai bien jug, ne s'attendait pas cette dcouverte, en demeura fort embarrass. Il dit quelques mots pour justifier la construction de cet ouvrage; les expressions ne vinrent pas: il paraissait tre la torture. Nous traversmes d'un bout l'autre cette chausse fort silencieusement, et nous rentrmes la nuit tombante. J'avais vu tous les travaux extrieurs, non en dtail, car je dois observer que nous n'approchions qu' une certaine distance des redoutes. Lorsque les objets commenaient tre trop visibles et distincts, l'ordre tait bien vite donn au cocher de rebrousser chemin. Archives des affaires trangres, Prusse, 249.] [Note 341: Rapport du consul de Stettin, 28 octobre. Archives des affaires trangres, volume cit. Cf. _Corresp._, 18241.] [Note 342: Rapport de Tchernitchef, 18 dcembre, volume cit, p. 266. Napolon crivait Davout: Les Russes ont eu de grands succs sur les Turcs, qui se sont comports comme des btes brutes. Je vois la paix sur le point de se conclure. _Corresp._, 18259.] [Note 343: _Corresp._, 18259.] [Note 344: _Id._] Le marchal ne connaissait que sa consigne. Celle-ci tant actuellement d'aviser aux moyens de dtruire un tat, cette Prusse qu'il sentait menteuse, perfide et toujours prte profiter du moindre insuccs de nos armes pour nous sauter la gorge, il appliqua la tche prescrite toutes les forces d'un esprit familiaris de longue date avec les violences et les ruses de la guerre. Aucun scrupule ne l'arrta dans la poursuite du but propos son dvouement et son patriotisme, et ce doit tre pour nous un sujet d'affliction que l'atrocit des moyens employer n'ait point rvolt et fait hsiter sa grande me. Il conut, labora minutieusement et adressa l'Empereur, le 25 novembre, tout un plan pour la surprise et l'anantissement de la Prusse: ce plan tait effroyable. Au jour fix, la division Friant avec les chasseurs cheval de Bordesoulle, la division Gudin entranant sa suite deux divisions de cuirassiers et plusieurs corps de rserve, les divisions Morand et Compans avec leurs annexes, entameraient circulairement le territoire prussien: la premire, descendant du Mecklenbourg o elle tait cantonne, se jetterait sur Stettin et la ligne de l'Oder; la seconde dboucherait de Magdebourg, cernerait Spandau et ferait main basse sur Berlin; les deux autres agiraient dans l'espace intermdiaire, des dtachements westphaliens cooprant tous ces mouvements. Afin de ne point donner tout de suite trop d'alarme, on ferait dire Berlin que les Russes avaient envahi la Pologne, et qu'en consquence les troupes franaises empruntaient le sol prussien pour marcher contre eux. On chargerait mme un officier intelligent de donner verbalement ces assurances, et, pour mieux y faire croire, cet officier serait tromp lui-mme[345]. [Note 345: Le projet de Davout, dont nous donnons de larges extraits, figure aux archives nationales, AF, IV, 1656.] Le marchal arriverait alors de sa personne Stettin, avec une partie de sa 5e division, celle de Desaix, et prsiderait l'oeuvre de destruction. On empcherait les Prussiens de se rallier. On dsarmerait toutes les troupes, les dtachements isols, et on arrterait les convois. Des ordres svres seraient donns aux autorits pour empcher les congs (les hommes en cong), les recrues et les travailleurs de rejoindre. En mme temps, le jour mme ou le lendemain de notre entre, Poniatowski partirait de Thorn avec tous ses rgiments, s'lverait le long de la basse Vistule et viendrait s'y joindre la division Grandjean sortie de Dantzick, de manire fermer le cercle, empcher toute fuite, intercepter toute communication entre le centre de la monarchie, pris et cras dans l'tau, et les provinces orientales. Jusqu'au moment de l'excution, le plus grand secret serait observ: Il ne serait confi qu' la dernire extrmit, poursuit le marchal, et ceux qui doivent le connatre. Je prendrais la prcaution de tromper mme les divisions Friant, Morand, Gudin, Compans, etc., sur le but de la marche. Ce ne serait que le jour o tout concourrait au plan pour dsorganiser l'arme prussienne, que les troupes connatraient le vritable objet... Les Saxons ne recevraient l'ordre de se mettre en mouvement pour se porter sur Glogau que le jour peu prs o nous arriverions sur l'Oder. Jusque-l, tout serait dans le plus grand calme, et ce calme contribuera beaucoup faire prendre le change aux Prussiens. Je proposerais de prendre deux ou trois rgiments de cavalerie saxonne, un ou deux rgiments d'infanterie et une ou deux batteries d'artillerie lgre de cette nation pour garder les routes de Berlin en Saxe, et arrter tout ce qui voudrait se sauver par l, mme les individus, dont on saisirait les papiers avec le plus grand soin. On s'emparera de beaucoup de boute-feux, et on saisira des papiers qui donneront de bons renseignements sur leurs projets. Cette troupe se mettrait le plus tt possible en communication avec la colonne du gnral Gudin et agirait suivant les circonstances, s'emparerait de Crossen, etc. Je dois poser l'hypothse o le Roi pourrait tre surpris dans Berlin: sa prise serait si importante que je suppose qu'il ne faudrait pas la manquer. Je demanderai aussi l'intention de Votre Majest sur tous les ministres trangers qui seraient Berlin: la prsence de ces gens-l y est toujours trs nuisible. Je propose d'arrter tous les courriers trangers venant de ou allant Ptersbourg et de saisir leurs dpches, en y mettant toutes les convenances possibles. Par ce projet, Sire, j'vite de mettre qui que ce soit dans la confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-mme n'y serait qu'en recevant des ordres. Ce n'est pas que je me mfie de lui; je le regarde comme un homme d'honneur et dvou Votre Majest, mais une lettre peut traner, et il y a dans ce pays-l des femmes bien adroites. On peut esprer que le rsultat sera une dsorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a faire ni l'tat des choses, puisque les courriers seront presque tous intercepts. Au besoin, pour viter de la part des garnisons toute vellit de rsistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux trait, portant que le Roi, dcid faire troitement cause commune avec la France, consentait nous livrer momentanment les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifis. Sur la prsentation de cette pice, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livres. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient tre conduites en Silsie et l restitues leur matre; ce ne serait qu'aprs s'tre remises entre nos mains qu'elles connatraient leur sort et se sentiraient prisonnires. Je sais bien, ajoute le marchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de reprsailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majest, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majest rejette la plus grande partie des ides comprises dans ce projet, surtout celles relatives un faux trait; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait natre cette ide, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employe Mayence: ils ont fabriqu un ordre du gnral Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours attendre. Je sens que la reprsaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'excution. IV Par bonheur pour sa gloire, Napolon carta ce projet. Peu de jours aprs avoir demand Davout de lui communiquer ses ides, il avait appris que le cabinet de Berlin rouvrait les confrences et paraissait accepter en principe nos conditions; c'tait une meilleure note son actif. M. Lefebvre, continuant sa tourne, visitant Pillau et Gnudentz aprs Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur rassembler et exercer des hommes; il avait mme cru remarquer un affaissement de l'opinion, une disposition des esprits ne plus s'insurger contre l'invitable et admettre l'ide d'un abandon total la France[346]. Pour la premire fois, Napolon trouvait--c'tait son expression mme au prince de Schwartzenberg--que la Prusse semblait vouloir se bien conduire[347], et il crivait son frre Jrme qu'en cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]. Il se rsolut donc encore une fois ne rien brusquer en Allemagne, pargner la Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prt l'accabler au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer pacifiquement et fit franchir un deuxime pas la ngociation d'alliance. [Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, dat de Breslau le 24 novembre 1811. Archives des affaires trangres, Prusse, 248.] [Note 347: DUNCKER, 424, d'aprs le rapport de Schwartzenberg.] [Note 348: _Corresp._, 18341.] Le 15 dcembre, dans une nouvelle srie d'instructions Saint-Marsan, le duc de Bassano prcisait mieux les conditions de l'entente et la forme leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considrer en tat d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point droger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigs contre l'Angleterre. Un trait spcifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrtement, un trait d'alliance ventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisime, plus mystrieux encore, celui qui rglerait la coopration prussienne contre la Russie. cet gard, Napolon admettait certains adoucissements: le contingent auxiliaire, au lieu d'tre dispers dans les rangs de la Grande Arme, conserverait autant que possible son individualit: une trs faible garnison prussienne serait tolre Potsdam, o le Roi pourrait maintenir sa rsidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres prussiens sur ces bases, couter leurs objections, leur cder au besoin sur quelques points de dtail, et peu peu, sans y mettre trop de prcipitation, tablir avec eux le texte des diffrents actes qui seraient soumis ensuite l'approbation de l'Empereur. Ds prsent, l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage solennel, dfinitif, o il dvoilait les deux faces de sa pense, son dsir sincre de s'entendre avec la Prusse et sa rsolution de la frapper sans piti, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dvouement absolu et une obissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait song par principe dtruire cet tat, dtrner la dynastie: J'aime mieux voir le Roi Berlin que d'y voir mon propre frre[349]. Les conditions transmises de sa part taient l'expression relle de ses voeux, mais il ne tolrerait, une fois que la Prusse se serait engage lui, aucune arrire-pense, aucune dfaillance, aucune infraction aux devoirs contracts. Il n'est pas de ces allis que l'on quitte et que l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modle Frdric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la guerre de la Succession d'Autriche: malheur la Prusse si elle retombait dans un jeu misrable et louche, dans ces errements funestes qui perdent les royaumes! [Note 349: DUNCKER, 425, d'aprs le rapport de Krusemarck.] Tandis que ce suprme avertissement retentissait Berlin, o Saint-Marsan poussait les ngociations, la mission de Scharnhorst Vienne tranait sans aboutir. Metternich avait d'abord oppos quelques objections au choix de cet missaire: Scharnhorst passait pour affili aux sectes rvolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst tant tomb Vienne sur ces entrefaites, il ne dut qu'au crdit des agents britanniques de pouvoir aborder le ministre des affaires trangres. Metternich, ayant tant fait que de le recevoir, l'accueillit bien au dbut et crut devoir lui fournir quelque sujet d'esprance; il avait ses raisons--on verra lesquelles--pour ne pas dcourager trop tt la Prusse et pour la tenir en suspens. Il promit d'tudier la question, amusa Scharnhorst pendant quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacrent, et la dernire, portant la date du 26 dcembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit le Prussien inexprimablement malheureux: Sa Majest Impriale s'excusait sur le dlabrement de ses finances et ses embarras intrieurs de ne pouvoir se compromettre en aucune faon au profit de la Prusse[350]. [Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.] La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en termes convenus avait dj fait prvoir Berlin cette suprme dception. L'vnement donnait raison au Roi contre son ministre, et Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance franaise. Nanmoins, si grande tait l'horreur des Prussiens de s'enrler sous le drapeau dtest et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de 1812 s'coula presque entirement sans qu'ils se fussent rsigns franchir le pas. Hardenberg continuait regarder du ct de Vienne, attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'esprer: il ralentissait, interrompait les confrences avec Saint-Marsan, et en mme temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui crivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne tenaient aucune mauvaise volont. Enfin, aprs le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilit de l'Autriche se fut clairement dmontre, quand il fut de toute vidence que l'on avait en vain frapp cette dernire porte, la Prusse se soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, Saint-Marsan fut prvenu que le Roi et ses ministres renonaient discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait l'Empereur de leur imposer, esprant toutefois que le magnanime monarque, dans sa gnrosit, leur accorderait par mesure spontane et gracieuse quelque soulagement. Le Roi dsirait que l'effectif de ses forces militaires ne ft plus limit au chiffre de quarante-deux mille hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, vitt d'y faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et pargnt la capitale ce surcrot de charge; par-dessus tout, il tenait obtenir certaines facilits pour le payement des contributions de guerre restant acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'tait rclam comme la condition de l'alliance, qui tait accorde dans tous les cas; la Prusse ne ngociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers jours de fvrier, Napolon la sentit s'abandonner lui comme matire inerte et molle; il n'avait plus qu' tendre la main pour la saisir. [Note 351: Saint-Marsan Maret, 29 janvier 1812.] Il s'occupait alors s'emparer dfinitivement de l'Autriche. Avec elle, les grandes lignes de l'accord avaient t esquisses depuis prs d'une anne, mais l'on s'tait content jusqu' prsent de cette entente demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napolon jugeait l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la signer encore. Le 17 dcembre, il s'ouvrit Schwartzenberg; on avait assez caus, dit-il cet ambassadeur: il tait temps de traiter, de formuler avec nettet les engagements respectifs, de faire succder au verbiage[352] des faits et des conclusions. [Note 352: Rapport de Metternich son souverain, 15 janvier 1812. _Mmoires de Metternich_, II, 442.] Cette invite s'expliquer n'tait point pour embarrasser Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre prcisment en tat de rpondre nos avances et au besoin de les prvenir: l'instant o l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqu, elle s'tait dj mise en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de la misrable Prusse, c'tait la mission de Scharnhorst qui avait acclr ce mouvement. l'invocation suprme qui lui tait venue de Berlin, ce cri de dtresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le pril de la Prusse: il avait compris que cette puissance touchait aux rsolutions extrmes: tiraille entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens de ne point se laisser surprendre par cette volution, en quelque sens qu'elle se ft. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se serrait contre elle pour rsister nos exigences, Napolon l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilits, il l'craserait du premier coup et la mettrait en pices. En ce cas, l'Autriche prouverait une juste commisration et se trouverait des larmes pour cette grande infortune; toutefois, aprs avoir pay ce tribut aux convenances, n'aurait-elle pas exercer des reprises sur la succession de sa voisine? Depuis un sicle, la Prusse s'tait forme et arrondie aux dpens de tout le monde: dans les dpouilles de cet tat fait de rapines, chacun reconnatrait et retrouverait son bien: l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fonde rappeler que la Silsie lui avait t indment soustraite par Frdric II et revenait de droit son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle levt avec succs cette revendication, il tait ncessaire qu'elle se ft place auparavant dans les bonnes grces du suprme distributeur des territoires et des provinces; un trait d'alliance avec l'Empereur lui serait un titre pour se prsenter au partage de la Prusse. Que si la Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et s'unissait la France, avant que l'Autriche et pris le mme parti, l'empereur Napolon, assur de l'une des deux puissances germaniques, aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins douces: la concurrence prussienne mettrait plus bas prix l'alliance de l'Autriche: cette cour se trouverait distance et prvenue, et c'est pourquoi, dans la seconde hypothse autant que dans la premire, elle ne pouvait trop tt s'accorder avec Napolon et se mettre en rgle aux Tuileries[353]. Donc, ds le 28 novembre, tandis que Metternich se prparait nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invit Schwartzenberg prendre les devants auprs de l'Empereur, entrer franchement en matire, et c'est ainsi que Napolon, quand il aborda avec l'ambassadeur la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait lui en parler. [Note 353: Rapport de Metternich publi dans ses _Mmoires_, 422-435. Cette pice a t inscrite par erreur sous la date du 28 dcembre, mais Metternich lui-mme, dans une allusion ultrieure son travail, lui attribue celle du 28 novembre.] Dans la confrence du 17 dcembre, on se mit assez facilement d'accord. L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle fournirait un corps auxiliaire; ce prix, Napolon lui garantirait l'change facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, dans le cas o la renaissance de la Pologne rsulterait de la guerre. Il lui faisait esprer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces principauts roumaines qu'il considrait comme perdues pour la Turquie, et plus vaguement une meilleure frontire du ct de l'Allemagne. Quant la Silsie, dont le nom avait t lgrement prononc, elle reviendrait l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre cart et se prcipitait ainsi dans l'abme[354]. Inform de cette confrence et de ses rsultats, Metternich laissa Schwartzenberg toute latitude pour conclure et le munit de pouvoirs. Napolon apprit trs promptement que la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer que son bon plaisir et l'heure marque par ses convenances. [Note 354: Rapport de Metternich d'aprs le compte rendu de Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mmoires_, II, 435-440.] Ainsi, sur ce vaste chiquier de l'Europe centrale o le jeu des diffrentes pices se commandait, tout s'tait opr par ractions successives. Comme l'empereur de Russie, m par des considrations politiques et stratgiques, n'avait os fournir la Prusse des assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en Allemagne, la Prusse aux abois s'tait porte vers l'Autriche, en lui demandant conseil et secours, en cherchant prs d'elle le point d'appui de sa dbilit: l'Autriche avait craint aussitt de la part de ses voisins un coup de tte qui la mettrait elle-mme en fcheuse posture: voyant les vnements se prcipiter et tenant en profiter, elle n'avait trouv d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait destin les gouverner: elle avait press le pas vers l'Empereur et s'offrait lui humblement. V En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait Frdric-Guillaume pour persister dans son projet de rvolte et tenter la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernires dterminations de la Prusse. Sans croire encore une dfection complte, il prenait assez facilement son parti d'une dfaillance qui lui permettait de revenir son plan prfr, cette dfensive sur laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaait la position d'immobilit absolue, se bornant tenir ferme contre les instances suspectes de Napolon et le braver par son mutisme. Cependant, tout le monde autour de lui ne se rsignait pas aussi aisment l'ide d'une lutte o la Russie jouerait ses destines: les suprmes angoisses de la Prusse concidrent avec une tentative fort remarquable pour mnager entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire natre une chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; l'honneur en revient ce comte de Nesselrode dont les dbuts fort remarqus montraient l'aurore d'une grande fortune. Le 23 octobre, Nesselrode tait arriv de Paris Ptersbourg. Il avait obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de secrtaire et venait en cong. L'emploi occulte qu'il remplissait en France ct de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il entretenait avec le favori du Tsar, la nullit mme de son chef lui donnaient une autorit et une importance trs suprieures son grade. L'empereur Alexandre commenait voir en lui une rserve pour l'avenir, un ministre de demain. De son ct, Napolon lui avait dcern pendant l'audience du 15 aot de publics loges. Ce concert des deux empereurs pour apprcier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rle, le dsir lgitime de se placer hors de pair en pargnant son pays l'preuve d'une guerre terrible. Malgr le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empcher de blmer et de dplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par nigmes et par priphrases, en se drobant ensuite toute ngociation, avait contribu pour une grande part crer l'tat de choses actuel et engag gravement sa responsabilit. Persvrer dans ce systme, c'tait s'attirer immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi que son matre, il estimait qu'aucune puissance n'tait de force, seule et sans allis, se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, clair par une intuition prophtique, voyait le salut de la Russie dans son isolement mme, tandis qu'il avait su discerner merveille ses vritables et tout-puissants allis, le temps, le climat, la nature, l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu' l'efficacit des coalitions europennes et s'en tenait ce remde us. Or, bien qu' cette poque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie n'en pouvait attendre aucun secours: par consquent, il jugeait de toute ncessit d'viter la guerre. Selon lui, puisque Napolon rclamait depuis huit mois et avec une persvrance infatigable l'ouverture d'une ngociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour vrifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter pendant qu'il en tait temps encore, traiter tout de suite, en y mettant quelque bonne grce, et envoyer Paris un agent charg de terminer la querelle. Nesselrode s'offrait implicitement remplir ce rle, ngocier un trait de rapprochement, un acte de pacification, sur des bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter. Quelles seraient ces bases? ce sujet, Nesselrode dveloppa ses ides de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un rapport fort intressant, o l'homme d'tat vues lointaines perce dj sous l'ambitieux secrtaire[355]. Passant en revue toutes les parties du litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'aprs lui, les sacrifices faire et les garanties obtenir. [Note 355: C'est le rapport que nous publions l'Appendice, sous le chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu' la page 293, sont tires de cette pice, o Nesselrode se rfre constamment sa conversation pralable avec le Tsar.] Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur et l'intrt de la Russie, disait-il, l'obligeaient galement se conserver une libert de commerce relative: cela seul la distinguerait de cette foule de faibles allis, aveuglment soumis aux volonts arbitraires et capricieuses de la France. Par contre, il estimait que la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et abandonner formellement le principe d'une indemnit territoriale. Quant la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napolon lui-mme, faire insrer dans le trait, sous une forme quelconque, la clause fameuse de non-rtablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait cette satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs ses srets. Ce qu'il fallait demander Napolon, c'tait de limiter matriellement ses facults offensives: il devrait rduire un chiffre d'hommes dtermin l'arme de Poniatowski et la garnison de Dantzick, s'interdire tout envoi de troupes franaises dans le duch de Varsovie, vacuer graduellement les places de l'Oder et librer la Prusse, qui ferait dsormais barrire entre les deux empires. En change de ce recul de la puissance franaise, la Russie consentirait quelques mesures de dsarmement: point d'inconvnient pour elle loigner lgrement ses armes de la frontire, et Nesselrode conseillait de ne pas lever ce sujet trop de difficults. Mais voici o se montre sa pense dominante: Il y a encore, crit-il, un point capital qui est presque envisager comme la clef de la vote: c'est que d'un commun accord entre les deux souverains l'Autriche soit invite entrer dans leur arrangement et en garantir les clauses. Croyant toujours la vertu des ligues internationales et ignorant que l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner l'Empereur, Nesselrode ne voyait de scurit et d'avenir pour la Russie que dans un rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis franco-russe produirait vraisemblablement ce rsultat: elle rtablirait entre les deux cours une solidarit d'engagements, d'intrts et de droits, d'o natrait coup sr un renouvellement de confiance: on reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de l'entente trois se formerait une liaison intime deux, et la Russie trouverait tout la fois, dans la combinaison propose, l'avantage d'viter actuellement la guerre et de prparer pour l'avenir une coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait l'tat latent ou se manifesterait activement. Si Napolon contrevenait l'arrangement, l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans doute protester sa signature: elle se sentirait engage d'honneur marcher aux cts de la Russie: mais peut-tre le seul aspect de ces deux cours fermement unies suffirait-il faire rflchir le conqurant et le tenir en respect. Le jour o ces deux puissances oseront pour la premire fois avouer les mmes principes et faire entendre le mme langage au gouvernement franais, sera celui o la libert de l'Europe renatra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la rsurrection d'un quilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignit des souverains, l'indpendance des tats et la prosprit des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien calcule rsulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majest, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un vritable tat de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napolon, ne pourrait, dans l'tat dplorable o se trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, tre obtenu que de cette manire. lire cette partie du rapport, il est impossible d'chapper un souvenir: un rapprochement s'impose. Les ides exprimes sont exactement celles que Talleyrand dveloppait nagure l'empereur Alexandre pendant les soires d'Erfurt et qu'il insinuait Metternich au lendemain de l'entrevue. Depuis qu'il avait pris le parti de l'tranger contre l'ambition napolonienne, Talleyrand ne voyait d'autre frein opposer au grand destructeur qu'une ligue entre les deux empires dont la puissance avait plus ou moins survcu l'croulement de l'Europe. Plus son matre avait cherch les dsunir, plus il s'tait efforc de les rapprocher. Dans les rapports qui pourraient se rtablir entre Ptersbourg et Vienne, l'un et l'autre dcouvraient, avec une gale sagacit, le noeud de toute coalition srieuse; Napolon cherchait le trancher, Talleyrand travaillait sourdement le reformer, et Nesselrode fut sans doute l'instrument qu'il se choisit pour une suprme tentative. L'hypothse d'une rencontre fortuite de pense entre ces deux hommes tombe d'elle-mme, si l'on se rappelle les relations troites que Nesselrode entretenait par ordre avec le prince de Bnvent, les avis, les confidences, les enseignements qu'il en recevait: les ides exposes dans son mmoire prouvent qu'il avait su mettre profit les leons de ce matre et montrent Talleyrand derrire Nesselrode. Alexandre discuta vivement ces ides et fit difficult de les agrer. Il montrait une extrme rpugnance rentrer en ngociation. Nesselrode insista: avec l'audace d'une conviction ardente, il rappela que le silence d'Alexandre le mettait en fausse et dsavantageuse posture, que l'Europe en comprendrait mal les motifs, que la Russie donnait beau jeu Napolon pour lui faire la guerre, en s'opinitrant ne point traiter: Continuer nous y refuser, dit-il, serait, en mettant les torts apparents de notre ct, autoriser en quelque sorte ses prparatifs contre nous. Alexandre ne mconnaissait point la valeur de cette argumentation, mais il nona en dernier lieu sa grande et secrte objection, sa pense de derrire la tte, celle qui depuis un an inspirait en partie sa conduite: En vidant, dit-il, les diffrends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donn par la runion de l'Oldenbourg disparatrait. Or, il tenait se garder un grief contre la France: il voudrait s'en rserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance o l'empereur Napolon se trouverait hors d'tat de nous faire la guerre pour cette seule raison. Nesselrode lui fit cette rponse: Je pense qu' cet gard Votre Majest pourrait s'en remettre au caractre connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de rcrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas ternels, et si d'ici quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majest aurait toujours le droit de dclarer la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intrts de son empire une ide qu'une exprience de six ans a prouv n'tre qu'une chimre. Personne ne saurait voir dans cette dclaration une violation des traits, et si d'ici cette poque nous sommes parvenus consolider nos mesures de dfense et leur donner l'tendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napolon, je doute mme qu'elle puisse amener la guerre. Finalement, Alexandre fut ou parut convaincu. Il avait alors un motif particulier et trs srieux pour surmonter ses rpulsions, pour esquisser un geste pacifique, pour entamer ou simuler une ngociation, et Nesselrode avait habilement fait valoir auprs de lui cette raison de circonstance. La victoire remporte par les Russes sur le Danube semblait produire l'effet prvu par Napolon: le grand vizir, chapp presque seul du dsastre et rfugi Rouchtchouk, avait fait porter aussitt Kutusof des paroles de paix: il avait ouvert des confrences, tandis qu'il demandait Constantinople instructions et pouvoirs. Cette paix que les Russes avaient espr surprendre discrtement par l'entremise de l'Angleterre, elle leur venait ainsi avec clat: elle leur arrivait presque assure, mais l'vidence mme de cette solution n'tait-elle point pour la compromettre? Alexandre savait de quel oeil vigilant et anxieux Napolon suivait les pripties de la campagne, quel prix il attachait la prolongation d'une lutte qui divisait les forces de la Russie. En voyant les Turcs s'affoler sous le coup de la dfaite et se jeter perdument une ngociation, quelles violences ne se laisserait-il point emporter pour les dtourner de conclure, pour leur rendre du coeur, pour empcher une paix minemment prjudiciable sa politique! Il allait peut-tre pousser en Allemagne le gros de ses forces, occuper la Prusse, attaquer ou menacer ouvertement la Russie et, par ce secours indirect aux Ottomans, dranger gravement les oprations de la diplomatie moscovite sur le Danube. Ce fut vraisemblablement pour l'immobiliser, pour prvenir de sa part des dmonstrations prmatures[356], pour le mettre dans l'impossibilit morale de marquer ds prsent un pas de plus vers le Nord, que l'empereur Alexandre se disposa un essai de conciliation, une rouverture des pourparlers: quel qu'en dt tre le rsultat, il gagnerait au moins le temps de terminer sa querelle avec les Turcs et d'assurer son flanc gauche. [Note 356: Rapport de Tchernitchef en date du 10/22 octobre, volume cit, 260.] Nesselrode fut averti que son matre le renverrait prochainement Paris, en mission spciale. Afin qu'il pt se prsenter plus dignement aux Tuileries, on l'avana d'un grade: on lui mit un galon de plus sur son habit[357]; on le nomma secrtaire du cabinet, ce qui lui donnait rang de ministre plnipotentiaire. En mme temps, Alexandre annonait Lauriston que, voulant en finir et mettant de ct toute fausse honte, il se dcidait parler: il s'expliquerait par la bouche de Nesselrode, clairement, franchement, articulerait ses demandes de la faon la plus nette, sans se montrer bien exigeant: Je veux terminer et je ne serai point difficile[358], telles taient ses expressions. Nesselrode aurait pouvoir de traiter toutes les questions ensemble ou sparment: Il aura toute ma pense, disait Alexandre; ses instructions seront trs dtailles; on est en train d'y travailler[359]. En effet, Nesselrode avait reu ordre de se prparer soi-mme un commencement d'instructions, dans le sens de son mmoire[360]. [Note 357: Paroles d'Alexandre Lauriston, d'aprs la lettre de ce dernier en date du 10 janvier 1812.] [Note 358: Lauriston Maret, 18 et 27 novembre 1811.] [Note 359: _Id._, 16 et 22 novembre 1811.] [Note 360: Archives de Saint-Ptersbourg.] Si ingnieux que ft son plan de pacification, il n'en tait pas moins chimrique. Napolon n'aurait jamais souscrit un accord qui n'et pas ramen et emprisonn la Russie dans le systme continental. De plus, tenant l'Autriche, il se ft estim bien naf de la remettre lui-mme en rapport avec Alexandre. Mais il n'eut pas dcliner les propositions de Nesselrode. supposer qu'il y ait eu un instant chez le Tsar dsir rel de traiter, ce ne fut qu'une fugitive vellit. Les influences les plus opposes concoururent d'ailleurs la dissiper. Armfeldt et son groupe la taxaient d'insigne faiblesse. Roumiantsof aspirait de tout son coeur la paix, mais n'admettait pas que la rconciliation s'oprt par un autre intermdiaire que lui-mme: jaloux de Nesselrode, en qui il flairait un aspirant ministre, un candidat sa succession, il parat avoir dconseill son envoi. Alexandre se laissa facilement dtourner d'une tentative laquelle il se prtait contre-coeur. Trs vite, il devint de toute vidence que l'annonce de la ngociation n'tait plus qu'un leurre, un vain simulacre, destin empcher une diversion franaise au profit de la Turquie. En novembre et en dcembre, on continua d'entretenir continuellement Lauriston de la mission projete; on la lui prsentait comme chose dcide et certaine; seulement, on la retardait sans cesse, on l'ajournait sous divers prtextes. Nesselrode semblait toujours la veille de partir et ne partait jamais[361]. [Note 361: Correspondance de Lauriston, novembre et dcembre 1811, janvier 1812, _passim_.] Pendant plus de deux mois, Alexandre amusa ainsi notre ambassadeur, esprant apprendre tout moment la conclusion de la paix sur le Danube et le succs de sa manoeuvre. Cependant la paix ne se fit point, le sultan Mahmoud et son Divan ayant montr une fermet inattendue et s'tant refus cder la partie orientale des Principauts. L'affaire manquant d'elle-mme, le jeu imagin pour empcher Napolon de la traverser devenait sans objet: le Tsar chercha et trouva un prtexte pour retirer sa promesse de traiter. Dans une conversation tenue aux Tuileries avec le Prussien Krusemarck et dont l'cho revint en Russie, Napolon avait dit, le 16 dcembre[362], qu'il verrait arriver Nesselrode avec plaisir: seulement, avait-il ajout, il considrait qu'une mission d'apparat serait une faute. Ce langage rpondait parfaitement sa pense. Il dsirait que Nesselrode revnt auprs de lui en parlementaire officieux, en causeur, afin de pouvoir entamer par son intermdiaire une ngociation tranante qui aiderait passer l'hiver et faciliterait l'ajournement des hostilits jusqu' l'poque marque pour l'explosion: il ne voulait point qu'une ambassade solennelle vnt lui prsenter une sorte d'ultimatum dont le rejet prcipiterait la guerre. Sa rserve n'avait port que sur la forme de la mission: Alexandre affecta de croire qu'elle avait port sur le fond; s'autorisant de cette interprtation fausse, il dclara aussitt que sa dignit lui interdisait d'envoyer un messager de paix auprs d'un souverain mal dispos le recevoir: il ajouta avec vrit que ses agents lui signalaient le redoublement de nos prparatifs, l'branlement prochain de nos troupes, qu'en consquence il ne s'abaisserait pas demander la paix sous le coup d'une menace grossissante et qu'il renonait envoyer Nesselrode. [Note 362: Voy. le rapport de Tchernitchef en date du 31 dcembre/12 janvier, volume cit, p. 280-287. Cf. THIERS, XIII, 306, et ERNOUF, 307-308. Ces deux auteurs interprtent les paroles de l'Empereur chacun suivant un systme prconu.] De son ct, Napolon avait compris depuis longtemps qu'Alexandre n'avait plus l'intention de faire partir le jeune diplomate, qu'il ne l'avait peut-tre jamais eue: une fois de plus, les deux empereurs en vinrent se convaincre respectivement de leur mauvaise foi et s'affermirent dans la volont de combattre. Alexandre donnait sa parole de chevalier au baron d'Armfeldt de ne jamais composer avec Bonaparte: il prsentait le Sudois l'Impratrice comme son futur compagnon de guerre, son frre d'armes: J'espre, disait-il, me rendre digne de lui[363]. Napolon disait Schwartzenberg, en parlant des Russes: Ces fous veulent me faire la guerre; je la leur ferai au printemps avec cinq cent mille hommes[364]. Et l'instant tait venu o il lui fallait enfin, pour se mettre en tat d'agir au printemps, grouper ses armes, battre le rappel de ses allis et pousser vers le Nord la totalit de ses forces. Les voies lui sont ouvertes: l'assujettissement complet de l'Allemagne lui donne la route entre le Rhin et le Nimen, entre Mayence et Wilna: il peut accder librement au territoire russe et s'y enfoncer. C'est en vue de ce rsultat qu'il nous a fait assister pendant six mois de savantes temporisations et des manoeuvres profondment calcules, qu'il a tour tour calm et violent la Prusse, circonvenu lentement l'Autriche, rus partout, rus toujours, avec une tenace opinitret: trange et douloureux spectacle que de le voir s'acharnant la poursuite d'un avantage qui le perdra, dpensant l'obtenir une somme incroyable d'efforts, se frayant patiemment passage jusqu'au bord de cette Russie o doit s'engloutir sa fortune et assurant avec une incomparable habilet sa marche l'abme. [Note 363: TEGNER, III, 389.] [Note 364: DUNCKER, 424, d'aprs le rapport de Schwartzenberg.] CHAPITRE IX MARCHE DE LA GRANDE ARME. La Grande Arme doit se composer d'une agglomration d'armes.--Position des diffrentes units.--Proportions colossales.--Concentration oprer: pril viter.--Plan de l'Empereur pour runir ses forces et les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de nuit.--Instruction caractristique Lauriston.--Systme de dissimulation renforce et progressive.--Accumulation de stratagmes.--Tchernitchef devient gnant: sa mise en observation.--Conversation et message de l'lyse.--Napolon formule enfin ses exigences en matire de blocus.--Sincrit relative de ses propositions: leur but principal.--Dpart de Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre le ministre de la police et celui des relations extrieures: rle du prfet de police.--Dcouverte et arrestation des coupables.--Dix ans d'espionnage et de trahison.--Procs en perspective.--Napolon refrne sa colre.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour l'empcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'arme d'Italie.--Universel branlement.--Trait dict la Prusse.--Alarme Berlin; arrive des Franais.--Prise de possession.--Le pays de la haine.--Marche au Nord.--chelons successifs.--Rle rserv au contingent prussien.--Trait avec l'Autriche.--Appel la Turquie: Napolon espre revivifier et soulever l'Islam.--Rle rserv la cavalerie ottomane.--L'Empereur se rsigne ngocier avec Bernadotte.--Ouvertures la princesse royale.--Saisie antrieure de la Pomranie sudoise: consquences de cet acte.--Premiers mcomptes.--Arrive et dploiement de nos armes sur la Vistule.--Dpart projet et diffr.--Lutte contre la famine.--Conversation avec l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt la guerre: efforts persistants et infructueux de Napolon pour le ramener et le convaincre.--tat d'esprit de l'Empereur.--Son langage Savary et Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napolon subit dj l'attraction de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rves vertigineux.--Au del de Moscou.--L'Orient.--L'gypte.--Les Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprme apothose. I En fvrier 1811, les lments destins constituer la Grande Arme se trouvaient forms, sans tre encore runis. Ils s'tendaient de Dantzick Paris, du Texel Vienne, rpartis entre l'Allemagne, le nord de la France et de l'Italie. Tandis qu' l'angle nord-ouest de cet immense carr la garnison de Dantzick atteignait au chiffre de vingt-cinq mille hommes, tandis que le duch de Varsovie s'puisait mettre sur pied soixante mille combattants, l'arme de Davout, tablie la base de la pninsule danoise, comptait cent mille Franais, soldats d'lite, renforcs par plusieurs groupes d'Allemands divers: elle allait devenir le premier corps de la Grande Arme. Entre l'Elbe et le Rhin, la Confdration avait lev cent vingt-deux mille hommes: avec les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Westphaliens, avec les brigades de Berg, de Hesse et de Bade, avec les troupes fournies par le collge des rois et celui des princes, Napolon avait matire former trois corps entiers, les 6e, 7e et 8e, ainsi que plusieurs divisions et brigades auxiliaires. Le 2e corps se composerait avec les trois divisions d'Oudinot et ses deux brigades de cavalerie, masses l'entre de la Westphalie; le 3e, avec les cinquante mille hommes de Ney, groups autour de Mayence. Au sud de l'Allemagne, derrire le rideau des Alpes, l'arme d'Italie, qui s'intitulerait le 4e corps, se tenait range: il y avait l, avec plusieurs divisions franaises, la garde royale italienne, les troupes de ligne et lgres du royaume cisalpin, le rgiment croate, le rgiment espagnol Joseph-Napolon, le rgiment dalmate, des chasseurs franais et italiens, en tout quatre-vingt mille hommes sous les ordres d'Eugne, qui Junot servirait de guide et de conseiller. l'intrieur de la France, la Garde, les grands parcs d'artillerie, les rserves de matriel et les neuf mille chariots destins au transport des vivres, n'attendaient qu'un ordre pour partir. Dans l'intervalle des diffrents groupes, de grandes masses de cavalerie flottaient: elles se formeraient en units spciales, essentiellement mobiles et maniables. Il s'agissait maintenant, par un mouvement de concentration qui porterait sur les forces d'un continent presque entier, de fondre et d'amalgamer en un tous ces lments divers, d'en faire une seule et prodigieuse arme, de ranger cette arme entre le Rhin et l'Elbe, en face de la Russie, et de la pousser ensuite jusqu'au seuil de cet empire en une ligne mouvante qui roulerait transversalement sur l'Allemagne. Travail sans prcdent, qui exigeait de l'Empereur un effort presque surhumain de calcul, d'ordre et de combinaison. La conjonction des diffrents corps devait s'oprer avec une prcision infaillible, tous les moyens d'acheminement et de subsistance devaient tre prpars et assurs l'avance, car la moindre erreur, le plus petit mcompte, suffirait crer partout l'encombrement, la confusion, le dsarroi, et remplacer cette affluence de foules disciplines par une Babel en armes. Et ce qui mettait le comble aux difficults de l'entreprise, c'tait qu'elle devait s'accomplir aussi petit bruit que possible et en sourdine. En effet, il dpendait encore des Russes, s'ils pntraient temps nos projets, de fondre avec l'avantage du nombre sur nos avant-postes de la Vistule, de dvaster le pays destin fournir notre approvisionnement d'entre en campagne et de refouler l'invasion approchante. La crainte de ce contretemps hantait Napolon toute heure. Pour le prvenir, il rsolut d'envelopper du plus profond mystre les prparatifs et les dbuts de l'opration. Quatre cent mille hommes allaient se lever et commencer leur marche en quelque sorte sur la pointe des pieds. Toutes les mesures seraient prises pour organiser le silence: on aurait soin d'assourdir et d'ouater tous les ressorts prts entrer en jeu. Le mouvement de concentration une fois dmasqu, on le poursuivrait avec une rapidit foudroyante, afin de mettre l'ennemi le plus tt possible en prsence du fait accompli. Puis, mesure que nos troupes avanceraient vers le Nord, l'Empereur s'efforcerait d'attnuer par son langage le caractre menaant de cette approche. Il ferait dire Ptersbourg que l'attitude suspecte et incomprhensible de la Russie l'obligeait branler lui-mme ses forces et les porter en ligne, mais qu'il n'en restait pas moins rsolu couter toute proposition dicte par un esprit d'apaisement: il affecterait de plus en plus un ardent dsir de ngocier, et ses dclarations, ses instances pacifiques suivraient la mme progression que le mouvement de ses armes. Le plan adopt pour la concentration et la marche en avant fut le suivant. L'arme d'Italie, tant la plus loigne, partirait la premire, franchirait les Alpes, et, s'levant travers la Bavire, pousserait droit devant elle jusqu' Bamberg, au centre de l'Allemagne, mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe: l, elle obliquerait droite pour continuer sa route vers le Nord-Est et la Russie. Les 2e et 3e corps, le 6e (Bavarois), le 7e (Saxons), le 8e (Westphaliens), rglant leur mouvement sur celui de l'arme d'Italie, arriveraient hauteur sur sa gauche et se mettraient en ligne avec elle, tandis que le 1er corps, celui de Davout, s'lancerait rapidement jusqu' l'Oder, afin que les Russes, s'ils prenaient l'offensive, vinssent immdiatement butter contre cet obstacle. La liaison des autres colonnes opre, elles se dirigeraient d'ensemble vers la frontire ennemie, allant plus ou moins vite, suivant les circonstances, mais toujours graduellement et par chelons, se portant d'abord sur l'Elbe, s'avanant ensuite de l'Elbe l'Oder, s'acheminant enfin pas sourds vers la Vistule, faisant halte autant que possible sur chacun de ces grands fleuves pour reprendre haleine et rectifier leurs distances, se servant d'eux comme d'assises superposes pour affermir et rgulariser leur marche ascensionnelle vers le Nord. Le corps de Davout continuerait les prcder et les couvrir: il se tiendrait toujours en avance d'un chelon, c'est--dire d'un fleuve, pareil un rempart mobile l'abri duquel s'accomplirait l'ensemble du mouvement. Notre diplomatie seconderait pendant ce temps les oprations militaires: elle terminerait nos accords avec la Prusse et l'Autriche au moment prcis o l'arme traverserait la premire et passerait devant la seconde, afin que les deux puissances s'incorporent un point nomm du grand parcours. Nos forces se complteraient ainsi tout en marchant, et, aprs s'tre alignes enfin la gauche de Davout sur la Vistule, elles n'auraient plus qu' attendre l'apparition de l'Empereur et la belle saison pour franchir le dernier pas, atteindre le Nimen, toucher la Russie et dresser contre elle un amoncellement d'armes[365]. [Note 365: Voy. la _Correspondance impriale_, fvrier, mars et avril 1811, et le lucide expos de Thiers, t. XIII, liv. XLIII.] Les premiers ordres furent expdis du 8 au 10 fvrier, soit par l'Empereur lui-mme, soit par le prince major gnral. Pour assurer le secret, il n'est sorte de prcautions auxquelles Napolon n'ait recours. Les voltigeurs, tirailleurs et canonniers de la Garde, qui tiennent garnison aux environs de Paris et doivent se rendre Bruxelles pour s'y former en division avec d'autres dtachements, se mettront en route de nuit et sans traverser la ville[366]; ces braves vont partir pour la plus grande expdition du sicle comme pour une furtive quipe. Le gnral Colbert, qui ira prendre en Belgique le commandement de ses chevau-lgers, disparatra sans faire d'adieux personne[367]. Les grenadiers de la Garde seront dirigs nuitamment de Compigne sur Metz, sans connatre le but de leur marche. Procder avec une muette activit, tel est le mot d'ordre qui, dpassant la France, court d'un bout de l'Allemagne l'autre, arrive jusqu' l'Elbe, o il avertit Davout de se mettre en garde contre toute indiscrtion[368]. [Note 366: _Corresp._, 18490.] [Note 367: _Id._] [Note 368: _Id._, 18494.] C'est surtout en ce qui concerne l'arme d'Italie que le systme adopt se prcise et se raffine. Junot, charg d'aller prendre cette arme Vrone pour la conduire au del des Alpes, est invit s'chapper de Paris en gardant le plus profond mystre sur son dpart et sur sa destination, de sorte que ses aides de camp mmes et ses domestiques ne sachent pas o il va[369]. Le mouvement commencera le 20 au plus tard, le 18, s'il est possible: d'ici l, les troupes se tiendront caches et blotties dans les valles du Trentin et de la haute Lombardie; mais des dtachements de sapeurs, des quipes de montagnards, iront en avant dblayer les cols encombrs de neige, tenir les voies toutes prtes, afin que, l'arme une fois lance, rien n'arrte son mouvement et qu'elle tombe en Allemagne en mme temps que le bruit de son approche[370]. [Note 369: _Id._, 18489.] [Note 370: _Corresp._, 18488, 18492, 18495.] Grce cette clrit discrte, la concentration sera fort avance, lorsque l'cho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que pour cette poque notre ambassadeur Ptersbourg soit en mesure de rfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer, qu'il ait rponse tout et ne reste jamais court d'explications, qu'il soit fourni en abondance d'arguments spcieux, bien imagins, propres faire illusion. Le 18 fvrier, une longue instruction ministrielle lui est adresse. Cette pice dnote chez le gouvernement franais une fcondit d'artifices inpuisable; elle suggre Lauriston des expdients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel stade de leur carrire, met une gradation dans la duplicit: c'est tout un cours de dissimulation progressive, se droulant travers quinze pages d'une fine criture: jamais la diplomatie n'aurait t plus audacieusement rduite l'art de farder la vrit, si cette fausset n'avait trouv l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec laquelle Alexandre avait prpar en 1811 la surprise de Varsovie et l'envahissement de l'Allemagne[371]. [Note 371: Le systme du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812, de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout l'Empereur un dsir sincre de traiter et d'viter la guerre, est aussi insoutenable que celui de Thiers, tendant rejeter sur Napolon tous les torts et dgager la responsabilit d'Alexandre.] Au dbut, lorsque la nouvelle de nos marches se rpandra l'tat de vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier imperturbablement: Vous devez, lui crit le ministre, ignorer absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu' ce qu'on annonce positivement que son arme est Ratisbonne. Vous direz alors que vous ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques bataillons composs des conscrits des dpartements romains et de la Toscane, qui traversent la Bavire et vont Dresde. Vous pourrez ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette espce de cinq six mille hommes. Vous vous expliquerez de manire ne pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner cinq six jours et peut-tre davantage. Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont Mayence et Mnster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est ncessaire d'avoir une rserve dans le Nord, et que, dans un moment o le bl est cher, on a jug utile d'loigner un certain nombre de consommateurs des environs de Paris pour les envoyer dans des pays o les grains sont abondants. Vous pourrez aprs cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, dont les places sont occupes par les troupes franaises, il n'y a lieu aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intrieurs, et non pas des mouvements hostiles. Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous direz encore que Sa Majest centralise ses forces, que la Russie a depuis longtemps centralis les siennes, en ngociant et sans vouloir la guerre; que Sa Majest ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle ngocie dans la mme attitude que la Russie. Vous devez mesurer vos paroles de manire gagner du temps, avoir chaque jour un langage diffrent, et n'avouer une chose que quand, par les dpches qui vous seront communiques, on vous prouvera qu'elle est connue. Sa Majest a le droit de runir ses troupes et son artillerie sur la ligne de l'Oder, de mme que l'empereur Alexandre a eu le droit de runir les siennes sur les bords du Nimen et du Borysthne et sur les limites du duch de Varsovie. Les armes russes sont depuis un an sur les frontires de la Confdration, c'est--dire sur celles de l'Empire, tandis que les armes de l'Empereur sont encore bien loin des frontires russes. C'est au moment o nos colonnes de tte franchiront l'Oder pour se couler dans les rgions de la Vistule, que les soins devront redoubler en vue de prvenir une irruption ennemie. Aprs avoir bien tabli que les Franais ne dpassent pas leur droit en occupant des contres soumises leur protectorat et qu'ils restent chez eux Varsovie, l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un pas en dehors de leurs frontires, s'ils envahissaient le sol de nos allis, commettraient un acte d'hostilit flagrante et anantiraient tout espoir de paix: Le jour o un seul Cosaque mettrait le pied sur le territoire de la Confdration, la guerre serait dclare. Mais que Lauriston soit avare de ces avertissements: la menace ne doit percer que trs discrtement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et rpter avec une persvrance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les plus varies, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout l'intention et l'espoir de traiter. l'appui de ces allgations, Lauriston rclamera de nouveau l'envoi de Nesselrode, afin que ds prsent la ngociation s'amorce: il promettra au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme suprme expdient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration spontane et sans ordres, en rservant ainsi l'Empereur la facult d'esquiver la rencontre: Cette dernire ressource, dit l'instruction, ne doit tre employe qu' la dernire extrmit et au moment o les Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tcher d'empcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager l'Empereur en rien. En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette que lui-mme et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est laisse dans l'accomplissement de sa tche temporisatrice. Gagner du temps, telle est l'expression qui revient chaque instant sous la plume du ministre: il la rpte satit, jusqu' cinq fois en quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopi par surcharges de sa main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu' leur indispensable base d'offensive, jusqu' ces pays de la Prusse orientale et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour s'lancer en Russie. II tant donne cette accumulation de stratagmes, la prsence Paris d'un agent russe l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zl, prsentait des dangers: Tchernitchef devenait gnant. L'Empereur se dcida le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le zle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il prfra confier ce soin au ministre des relations extrieures, son fidle Maret, familier par tat avec les mnagements diplomatiques. Maret s'adressa son ami le baron Pasquier, prfet de police; celui-ci prta l'un de ses plus habiles dcouvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un service de surveillance, dont les rapports taient transmis aux relations extrieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que l'affaire venait maturit et ne voulant pas qu'elle lui chappt lors de son closion, continua malgr tout l'envelopper d'une ombrageuse sollicitude, la couver; il fit passer de son ct des directions et des ordres la prfecture de police, si bien que cette administration eut surveiller Tchernitchef la fois pour le compte de deux ministres. Tous les procds d'investigation policire furent employs contre lui: on installa dans l'htel o il logeait un pseudo-locataire, charg de l'pier jour et nuit; un homme expert dans l'art de dbrouiller le mystre des serrures secret eut explorer son coffre-fort[372]. [Note 372: _Mmoires de Pasquier_, I, 518; _Mmoires de Rovigo_, V, 208-220.] Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se procurer un tableau retraant avec une prcision effrayante toute l'organisation nouvelle de l'arme. Devant ce rapt audacieux, Napolon se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en prsence de quelques indiscrtions coupables, mais partielles; il y avait quelque part un homme, un Franais, un misrable, qui instruisait de tout l'ennemi de demain et faisait march de son pays. Napolon se dcida svir, chercher et punir le tratre. Rendant la main Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer Maret le droit de poursuivre son enqute, et laissa ainsi s'tablir entre les deux ministres une sorte d'mulation et de concurrence. Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'aprs le dpart de ce dernier, afin de n'avoir pas le comprendre dans les poursuites, ce qui et prmaturment compliqu nos dmls avec la Russie. Pour le faire dguerpir, il s'avisa d'un moyen destin renforcer encore son systme de dissimulation. Il rexpdierait Tchernitchef Ptersbourg avec un message intime et direct pour l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux o se complaisait sa finesse madre, il emploierait l'espion russe mieux tromper la Russie, porter une proposition de ngocier plus prcise, plus dveloppe que les prcdentes, et qui nanmoins serait surtout une ruse de guerre. Le 25 fvrier, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de l'lyse. L, pendant deux heures, il parla posment, modrment, comme s'il et tudi l'avance ses expressions[373]. Traitant bien Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas russi lui en imposer. Sachant aussi que nos prparatifs d'action seraient connus Ptersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il ne chercha pas les nier: il les avoua trs haut, mais mit un art consomm tablir que la guerre n'en rsulterait pas ncessairement. [Note 373: Le compte rendu trs dtaill de la conversation, avec les paroles mmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de Tchernitchef publi sans date par la _Socit impriale d'histoire de Russie_, volume cit, 125-144.] Encore une fois et dans les termes les plus nergiques, les plus solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein prconu de restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la ncessit d'armer, c'taient les justes motifs de dfiance qu'on lui avait fournis, c'tait surtout le silence systmatique que l'on opposait toutes ses demandes d'explications et de pourparlers. Il y a plus de quinze mois, dit-il, que je me tue demander que l'on envoie des instructions au prince Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il parat ne point jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi Paris avec plaisir, j'esprais que nous commencerions enfin nous occuper srieusement terminer nos diffrends; voici cependant quatre mois qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la dernire fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgr que vous ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez assez la marche des affaires, vous aviez montr de l'intelligence, et cette poque les choses taient si simples qu'elles auraient pu tre arranges sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix du ngociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof mme (c'tait le diplomate qui sous le Consulat s'tait pos en ennemi personnel du gnral Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien dlier la langue et entamer les ngociations. Pour dterminer la Russie parler, il a tout essay, il n'a laiss chapper aucune occasion: sa conversation de l'an pass avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au passage, son discours du 15 aot au prince Kourakine n'avaient point d'autre but. Il esprait que tant et de si pressants efforts auraient enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable rserve. Mais non: rien ne lui a russi: on a persist se draper dans un ddaigneux silence; on a continu se taire, en continuant d'armer. Alors, oblig de supposer des prtentions inavoues ou des desseins hostiles, il a d mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de roccuper des positions depuis longtemps dgarnies: efforts immenses, coteux, mais non disproportionns ses ressources, car il possde encore dans ses caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de moyens, qui fait sa scurit, ne le pousse nullement dsirer la guerre: il ne fera rien pour la prcipiter. Donc, si les Russes de leur ct ne la veulent point par intention prmdite, si leurs mouvements suspects ont t uniquement inspirs par les craintes qu'ils ont conues au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent dissiper, tout peut tre encore rpar ou prvenu, et Napolon, aboutissant des conclusions fermes, propose un accord sur les trois bases suivantes: 1 Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion des neutres, mitige par un systme de licences analogue celui qui se pratique en France; 2 Trait de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions essentielles, mais faisant disparatre ce que cet acte renferme de choquant et de dsagrable pour le gouvernement franais; 3 Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et effacerait le fcheux effet de sa protestation, soit en dclarant qu'elle ne veut rien pour le prince mdiatis, soit en acceptant une indemnit qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une fraction quelconque du territoire varsovien. Suivant Napolon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La rentre de la Russie dans le systme continental ne serait qu'un retour au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg et du tarif, les griefs allgus, s'il n'existait pas derrire eux autre chose, taient-ils de nature motiver une guerre qui ferait couler des torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanit? L'Empereur verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une alliance qui lui avait t dicte par son coeur autant que par sa raison, par un penchant dtermin pour Alexandre, par une sympathie qu'il ne peut malgr tout arracher de son me, qu'il aimait croire partage et qui lui semblait devoir assurer la perptuit de l'accord. J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru la possibilit d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois vivre longtemps, je plaais la garantie du repos de l'Europe dans nos sentiments rciproques: ceux que je lui ai vous sont toujours rests les mmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la fatalit veut que les deux plus grandes puissances de la terre se battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosit, et, si les circonstances le permettent, je lui offrirai mme djeuner ensemble aux avant-postes. La dmarche laquelle je me suis dcid aujourd'hui sera encore marque sur mes tablettes la dcharge de ma conscience; vous ayant fait connatre mes vritables sentiments, je vous envoie vers l'empereur Alexandre comme mon plnipotentiaire et dans l'espoir que l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la couleur d'un ruban. Cette affectation de dsinvolture et de lgret lui servait masquer la gravit des prtentions qu'il avait mises; elles taient bien cette fois l'expression relle de ses dsirs et faisaient apparatre un clair de sincrit travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur l'exclusion des neutres. supposer que la Russie y et fait droit et et accept l'ensemble de ses propositions, aurait-il renonc son expdition et dcommand la guerre? On peut le croire, car Alexandre et cd alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques satisfactions de pure forme: il et adhr pleinement au blocus et se ft remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-mme ni sret. Napolon aurait agr cette soumission pure et simple, condition qu'elle et t entoure des plus expresses garanties; mais son dfaut il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce qu'indiquait le duc de Bassano Lauriston, dans une nouvelle dpche: L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie mme fort peu d'une ngociation qui n'aurait pas lieu Paris. Il ne met aucune confiance dans une ngociation quelconque, moins que les quatre cent cinquante mille hommes que Sa Majest a mis en mouvement et leur immense attirail ne fassent faire de srieuses rflexions au cabinet de Ptersbourg, ne le ramnent sincrement au systme qui fut tabli Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'tat d'infriorit o elle tait alors[374]. Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que l'Empereur tenait viter une ngociation, puisque l'envoi de Tchernitchef avait prcisment pour but d'en provoquer une: il signifiait que cette ngociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur chose srieuse et susceptible de rsultats, moins que la Russie ne reprt ds prsent son rle de vaincue et ne se replat dans la position o elle tait au lendemain de Friedland, alors qu'elle s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empresse et dfrente. Napolon n'excluait pas absolument cette hypothse, mais ne lui laissait dans ses prvisions qu'une part minime. Jugeant Alexandre trop fier, trop rvolt, pour s'humilier avant d'avoir subi de nouveaux dsastres, il esprait seulement que ce prince, sans accepter toutes nos conditions, n'oserait rpondre une proposition formelle et enveloppe de moelleuses paroles, par une rupture et une agression immdiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-tre aussi par espoir d'arriver un compromis, rouvrir le dbat, formuler des contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague controverse, une sorte de ngociation[375], la faveur de laquelle nos armes se glisseraient jusqu' leurs positions d'attaque et y attendraient la saison propice l'offensive. C'est en ce sens que les ouvertures faites Tchernitchef, sans tre par elles-mmes mensongres et fictives, avaient moins pour objet d'viter que d'ajourner la guerre. [Note 374: Maret Lauriston, 25 fvrier.] [Note 375: Maret Otto, 3 avril.] Afin de mieux accrditer le jeune homme comme son porte-parole, Napolon lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, simplement polie, mais dans laquelle il se rfrait expressment ses assurances verbales: J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le colonel Tchernitchef sur les affaires fcheuses survenues depuis quinze mois. Il ne dpend que de Votre Majest de tout terminer. Je prie Votre Majest de ne jamais douter de mon dsir de lui donner des preuves de la considration distingue que j'ai pour sa personne[376]. [Note 376: _Corresp._, 18523.] Muni de la lettre impriale, qui quivalait un cong, Tchernitchef fit ses prparatifs de dpart et ne resta plus que quelques heures Paris, juste le temps de se procurer l'tat de situation de la Garde, achet comptant. Le 26 fvrier, il montait dans sa chaise de poste. Avant de s'loigner, mis en dfiance par les allusions de l'Empereur et se sentant surveill, il avait cru devoir dtruire un grand nombre de papiers. Cette prcaution n'tait pas superflue; en effet, peine avait-il quitt son appartement que la police y faisait irruption, sous la conduite de l'officier de paix prpos en chef sa surveillance, et procdait une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les recoins, on ne dcouvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons lacrs; mis bout bout, ces dbris ne prsentrent aucun sens suivi ou ne rvlrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la chemine de la chambre coucher, un monceau de cendres s'levait, provenant de papiers brls. Pour fouiller ces cendres, on eut dplacer un tapis de pied pos devant le foyer; sous l'toffe, un billet apparut, s'tant gliss l au moment de l'holocauste et ayant chapp aux flammes; il portait ces lignes: Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je faire plus que je ne fais pour vous? Que de dsagrments j'prouve pour mriter une rcompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que je vous donnerai; soyez chez vous sept heures du matin. Il est dix heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande arme d'Allemagne, en rsum, l'poque de ce jour. Il se forme un quatrime corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le donner en dtail. La garde impriale fera partie intgrante de la Grande Arme. demain, sept heures du matin. _Sign_ M. [377]. [Note 377: Cette pice, les particularits et citations suivantes sont tires du dossier de l'affaire, conserv aux archives nationales, F7, 6575, et du compte rendu des dbats devant la cour d'assises.] Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace du coupable: c'tait le fragment accusateur avec lequel une police qui sait son mtier arrive reconstituer tout l'ensemble d'un crime. Les agents portrent leur capture au prfet de police. Celui-ci, se souvenant que l'affaire lui avait t originairement recommande par le ministre des relations extrieures, crut devoir au duc de Bassano la primeur des rsultats obtenus; il se disposa lui envoyer les originaux des pices saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances hirarchiques, il voulut se mettre couvert du ct de son suprieur direct, le duc de Rovigo, et se rserva de lui envoyer des copies. Le 28 fvrier, M. Pasquier prparait cette double expdition, lorsqu'il fut surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son cabinet sous couleur de lui faire une visite d'amiti. En fait, ayant eu vent des saisies opres, Savary venait rclamer les pices comme son bien et confisquer la dcouverte. Dans cette occurrence dlicate, M. Pasquier se conduisit en fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion des plis prpars. Et le soir, lorsque Savary se prsenta d'un air triomphant l'lyse, o il y avait cercle de cour, pour rendre compte l'Empereur, il trouva Sa Majest dj prvenue par le ministre des relations extrieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, les copies reues de la prfecture. L'Empereur prsenta le paquet au duc de Rovigo: Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous n'eussiez pas trouv cette cachotterie de l'officier russe; les relations extrieures ne l'ont pas manqu[378]. [Note 378: _Mmoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mmoires de Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.] Fort dpit, mais ne perdant pas contenance, Savary rpliqua qu'il possdait mieux que les copies, savoir les originaux, et qu'il les tenait la disposition de Sa Majest. Puis, ardent saisir sa revanche, rejoindre et distancer son collgue dans la lutte de vitesse qui s'tait engage entre eux, il remit aussitt et pour son compte les agents de la police en qute, en chasse, prit en main l'instruction et la poussa avec une extrme clrit; ayant annonc l'Empereur les pices authentiques de l'affaire, il s'tait jur de lui transmettre en mme temps des noms et de lui dsigner les coupables. Le billet saisi ne fournissait qu'une initiale, la lettre M. Derrire cet M... mystrieux, qui lui servait de signature, quel nom, quelle personnalit se cachait? Ce ne pouvait tre qu'un homme initi professionnellement aux secrets de notre situation militaire. Les premires recherches faites aux bureaux de la guerre et l'administration de la guerre--ces services formaient sous l'Empire deux dpartements ministriels spars--n'aboutirent aucun rsultat. On eut alors l'ide de recourir au prince major gnral, qui avait eu entre les mains les tats de situation et chez lequel on avait pu les copier. L'un de ses principaux collaborateurs civils dirigea les soupons sur un nomm Michel, qu'il avait nagure employ. Ce Michel fut retrouv l'administration de la guerre, o il occupait une place de commis crivain la direction de l'habillement: c'tait la plus belle main du ministre, mais un homme de rputation quivoque, adonn au vin et menant une existence au-dessus de ses ressources connues. On se procura adroitement une page de son criture, et la comparaison de cette pice avec le billet ne laissa plus de doute sur l'identit de l'auteur. Une heure aprs, Michel tait amen au ministre de la police; terrass par l'vidence, il reconnut son billet et ne nia point avoir entretenu des relations avec Tchernitchef par l'intermdiaire d'un nomm Wustinger, Viennois d'origine, suisse et concierge de profession, employ en cette qualit l'htel Thlusson, o rsidait l'ambassade russe. Pour aller au fond du mystre, il restait s'assurer de cet homme; mais on ne pouvait l'arrter chez lui, l'ambassade, o il tait couvert par le droit des gens et participait au bnfice de l'exterritorialit. Pour l'attirer hors de cet inviolable asile, la police lui tendit un pige. Par une ruse classique, elle obligea Michel lui crire de sa prison, comme s'il et t encore en libert, pour lui donner rendez-vous dans un caf o ils avaient habitude de se rencontrer. L'Allemand obit sans dfiance cet appel; peine eut-il mis le pied dans le caf dsign qu'il fut apprhend au corps et conduit la Force. En mme temps, les aveux progressifs de Michel, les perquisitions opres chez lui amenaient l'emprisonnement de plusieurs autres employs, souponns de l'avoir aid dans ses crimes. Les dclarations des individus arrts, se corroborant et s'clairant l'une l'autre, mirent au jour toute la trame, dcouvrirent le travail de corruption organis de longue date par les agents russes dans les principales administrations de l'tat. L'origine de ces pratiques remontait huit ou neuf ans. Sous le Consulat, le charg d'affaires d'Oubril, s'tant trouv fortuitement en rapport avec Michel, qui tait employ alors au bureau des mouvements, avait flair en lui une me vile et une conscience vendre. Aprs l'avoir bloui par un don d'argent, il l'avait circonvenu, tent, perverti, et finalement avait tir de lui quelques renseignements militaires. La rupture de 1804, la guerre qui s'en tait suivie, avaient suspendu ces intelligences, mais les agents russes avaient mis profit chaque paix, chaque reprise des relations, pour renouer le fil bris, et l'alliance mme de 1807 n'avait pas interrompu cette tradition. Au cours des deux missions qui s'taient succd depuis lors, celle du comte Tolsto et celle du prince Kourakine, on s'tait souvenu de Michel; pour le retrouver, le moyen tait des plus simples: si les ambassadeurs et les secrtaires passaient, le suisse de l'ambassade restait, Wustinger demeurait son poste, et l'une des fonctions de l'inamovible concierge tait de rtablir priodiquement le contact avec Michel, qu'il ne perdait jamais de vue. Les ambassadeurs n'avaient point particip en personne ce commerce, semblaient mme l'avoir ignor; mais toujours quelqu'un s'tait trouv auprs d'eux pour le prendre son compte: d'abord Nesselrode, puis un autre agent du nom de Kraft. Enfin, Tchernitchef tait survenu. Jaloux de se distinguer et de faire mieux que les autres, il avait cru devoir, ct de l'espionnage en quelque sorte officiel qui fonctionnait par les soins de l'ambassade, organiser le sien, monter sa contre-police: il s'tait fait mettre en relation avec Michel et, renouvelant le systme suivi jusqu'alors, l'avait port la perfection du genre. Michel, pass la direction de l'habillement, ne savait plus grand'chose par lui-mme, mais il avait port la corruption dans d'autres bureaux et s'tait mnag des accs indirects la source des renseignements. Dans l'ordre du crime, il s'tait mme signal par un coup de matre. Deux fois par mois, on dressait au ministre de la guerre, l'intention de l'Empereur seul, un livret indiquant en grand dtail la force et l'emplacement de toutes les armes, de tous les corps, jusqu'au plus infime dtachement et la dernire compagnie. Ce document mystrieux et sacro-saint, qui portait la fortune de la France, Michel avait russi en prendre connaissance avant l'Empereur. Le livret une fois prpar, un garon de bureau du ministre, le nomm Moss, tait charg de le porter chez un relieur et de l'y faire cartonner, afin que Sa Majest, qui on le prsenterait ensuite, pt le feuilleter commodment. Cette course devait s'accomplir dans un dlai rigoureusement mesur. Sduit par quelques cus de cinq francs, Moss pressait le pas et gagnait le temps de faire une station chez Michel, auquel il communiquait le volume. Michel avait aussi dtourn de ses devoirs le commis Saget, attach au bureau des mouvements, et un jeune expditionnaire du nom de Salmon. Saget fournissait la matire des documents destins l'officier russe, Salmon tait employ les copier, et ainsi s'tait tablie au profit de l'tranger, sous la direction de Michel, toute une officine de soustractions frauduleuses. Tchernitchef payait le procureur de renseignements par sommes plus ou moins fortes, assez irrgulirement verses: il le payait surtout d'esprances, osant lui promettre la bienveillance personnelle du Tsar et une pension qui le mettrait pour toujours l'abri du besoin, mlant ces vilenies un nom auguste. Parfois, Michel se montrait assailli de remords et d'angoisses: sentant la gravit de ses forfaits et redoutant les suites, il cherchait se dgager. L'autre renforait alors ses moyens de sduction, ou bien, dcouvrant le fonds de brutalit et de violence qui se cachait en lui sous de mielleux dehors, il le prenait de trs haut avec l'employ, rappelait durement que le malheureux ne s'appartenait plus et dpendait de qui pouvait le perdre; de hautaines menaces, des exigences torturantes commenaient le supplice du tratre, prisonnier de son crime. Si les renseignements ne venaient pas assez vite son gr, Tchernitchef relanait Michel jusque dans son lointain domicile, rue de la Planche; mais les rendez-vous avaient lieu d'ordinaire l'ambassade, chez Wustinger: c'tait dans une chambre de domestique que l'lgant officier se rencontrait avec le sordide plumitif et prolongeait de bas marchandages. Au sortir de ces rpugnantes confrences, il visait plus haut; aprs s'tre attaqu aux membres subalternes de l'administration, il tchait de savoir quels taient, parmi les fonctionnaires d'un ordre lev, ceux qui faisaient d'excessives dpenses et prouvaient des besoins d'argent. Il avait offert sans succs quatre cent mille francs un chef de division; il s'tait efforc de glisser des espions au quartier gnral de la Grande Arme. Au ministre de l'intrieur, au ministre des manufactures et du commerce, on releva la trace de semblables tentatives, et plus la police dveloppait ses recherches, plus on s'apercevait que la trame s'tendait loin, qu'elle avait pouss en tous sens ses mystrieuses ramifications. Ces faits furent consigns dans deux rapports prsents l'Empereur par le ministre de la police, en date des 1er et 7 mars, avec pices l'appui[379]: Savary avait centralis tous les documents entre ses mains et rclam, en vertu de ses prrogatives professionnelles, jusqu' quelques bribes antrieurement recueillies par le ministre des relations extrieures. Sa crainte tait toujours que le chef de ce dpartement ne s'attribut en haut lieu le mrite de la dcouverte initiale et ne prtendt l'avoir opre par des moyens spciaux et personnels, en dehors de ceux dont disposait la police ordinaire. Pour parer ce danger, Savary prouva le besoin de bien tablir dans l'un de ses rapports que les premiers rsultats taient exclusivement dus la prfecture de police, c'est--dire une administration dpendant de lui et place sous son autorit. Ainsi fut-il amen louer l'activit du prfet et son zle mritoire, vanter ses succs, le couvrir de fleurs, quoiqu'il lui gardt un peu de rancune pour ses complaisances extra-hirarchiques, et ce fut en fin de compte M. Pasquier qui recueillit le principal profit de l'affaire: il obtenait de son chef direct des loges intresss, sans prjudice des droits qu'il s'tait mnags la reconnaissance d'un autre ministre, favori et confident de l'Empereur. [Note 379: Archives nationales, F7, 6375.] Napolon tenait dsormais de quoi prouver que la Russie, au temps mme de leur apparente intimit, l'avait trait en suspect et en ennemi, qu'elle avait perptu contre lui une sourde et injurieuse hostilit. Il s'armerait de cette dcouverte en temps opportun et s'en ferait un grief de plus contre Alexandre. Il voulait un scandale retentissant, dont toute l'Europe s'entretiendrait: point de procdure expditive, point de commission militaire sigeant huis clos; un grand appareil judiciaire, des magistrats, des jurs, des pices conviction largement tales, la lumire d'un dbat public et contradictoire, le grand jour des assises. Le parquet de Paris fut saisi et invit procder rgulirement. Pour placer Michel sous le coup d'une condamnation capitale, on le poursuivrait en vertu de l'article 76 du code pnal, prononant la peine de mort contre quiconque aura pratiqu des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances trangres, pour leur procurer les moyens d'entreprendre la guerre contre la France[380]. Ses complices seraient prvenus de participation au mme crime et punis suivant leur degr de culpabilit. [Note 380: L'abolition de la peine de mort en matire politique est venue en 1848 modifier cet article.] Vu la lenteur des formalits judiciaires, la cour d'assises n'aurait prononcer sur Michel et ses coaccuss que dans un mois ou six semaines, au milieu d'avril, et c'tait bien ce que voulait l'Empereur. Dsirant un clat, il entendait le retarder jusqu'au moment o ses troupes auraient atteint la Vistule et s'y seraient fortement tablies, o il aurait moins besoin de mnager la Russie. Actuellement, toute divulgation dans le public fut vite: les journaux se turent; le bruit de l'affaire ne dpassa pas les milieux politiques et administratifs, o l'on en causa avec indignation, mais voix basse. Ce demi-silence fut perc tout coup par une plainte larmoyante. L'ambassadeur Kourakine, dont la candeur avait ignor les trames ourdies sous son toit et que nul n'avait averti des captures opres par la police, ne comprenait rien la disparition de son concierge; il se demandait pourquoi Wustinger, sorti de l'htel dans la journe du 1er mars, n'tait pas rentr: il n'tait point loign de croire quelque crime d'ordre priv, un enlvement, une squestration, un drame noir dont son fidle serviteur aurait t victime. grands cris, il rclamait cet accessoire indispensable de son htel, et son effarement, son agitation, mlaient de douloureux incidents un pisode burlesque. Dans une note plore, il suppliait M. de Bassano d'avertir la police et de la mettre en mouvement, afin qu'elle procdt aux recherches ncessaires; il envoyait le signalement de l'absent, pressait le duc de commencer sans retard ses dmarches et ds prsent, prjugeant son concours, lui en rendait grce[381]. [Note 381: Note du 2 mars, archives des affaires trangres, Russie, 154.] Impatient de ces dolances, Napolon se sentit tent d'abord de fermer la bouche Kourakine en lui mettant brusquement sous les yeux toute l'affaire. En rplique l'ambassadeur, il ordonna de prparer une note portant plainte officielle contre Tchernitchef et stigmatisant sa conduite. Il dicta lui-mme cette note, la fit pre et trs belle, vibrante d'une indignation justifie. Sa Majest, crivit-il, a t pniblement affecte de la conduite de M. le comte Tchernitchef; elle a vu avec tonnement qu'un homme qu'elle a toujours bien trait, qui se trouvait Paris, non comme un agent politique, mais comme un aide de camp de l'empereur de Russie, accrdit par une lettre auprs de l'Empereur, ayant un caractre de confiance plus intime mme que celui d'un ambassadeur, ait profit de ce caractre pour abuser de ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes. Sa Majest se flatte que l'empereur Alexandre sera aussi pniblement affect qu'elle de reconnatre dans la conduite de M. de Tchernitchef le rle d'un agent de corruption, galement condamn par le droit des gens et par les lois de l'honneur. Sa Majest l'Empereur se plaint que, sous un titre qui appelait la confiance, on ait plac des espions auprs de lui et en temps de paix, ce qui n'est permis qu' l'gard d'un ennemi et en temps de guerre; il se plaint que les espions aient t choisis, non dans la dernire classe de la socit, mais parmi les hommes que leur position attache aussi prs du souverain[382]. [Note 382: _Corresp._, 18541.] Aprs avoir jet sur le papier ces virulentes paroles, Napolon rflchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dnoncer l'imminence des hostilits et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle incroyable intensit d'attention, lorsqu'il s'tait propos un but, il lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint, suspendit l'expression de sa colre: la note ne fut pas remise et resta en portefeuille. Le duc de Bassano, assig par Kourakine de visites et de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de Wustinger. Aprs quelques jours, prenant un air de confidence et de gravit, posant un doigt sur ses lvres, il dit au prince en substance: Votre concierge n'est pas perdu; on a d l'arrter, parce qu'il se trouve impliqu dans un complot dirig contre la sret de l'tat et qu'il a t pris en flagrant dlit. La justice est saisie et informe; ses oprations se poursuivent mthodiquement, silencieusement, avec la discrtion convenable; respectons ce mystre: aussitt que j'aurai des renseignements srs, je ne manquerai pas vous les communiquer[383]. [Note 383: Rapport de Kourakine Roumiantsof, 6 mars, Archives des affaires trangres, Russie, 154.] En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut. pouvant l'ide d'avoir recl chez lui un conspirateur, il n'osa insister et rpondit par des considrations de philosophie domestique qui taient presque des excuses[384]. Un peu plus tard, le duc de Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait fcheusement ml l'affaire, que certaines charges avaient t releves contre lui; le ministre franais ajoutait qu'il n'admettait que difficilement chez un homme portant l'paulette un tel oubli de ses devoirs: jusqu' plus ample inform, il voulait croire une erreur. Ainsi se gardait-on de livrer Kourakine la vrit d'un seul coup et tout entire; on la lui versait goutte goutte, avec d'infinis mnagements; on vitait au vieillard une motion trop vive, un choc qui se rpercuterait Ptersbourg et pourrait avancer la rupture. Grce ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux paroles lnitives de Lauriston, le message apport par Tchernitchef et la lettre de l'Empereur. [Note 384: Je fis ce sujet, crivait-il dans le rapport prcit, des rflexions que le ministre franais trouva justes parce qu'il a aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir compter sur la fidlit de tous les gens dont on se sert et qui sont sans cesse autour de nous.] III Tandis que cette suprme adjuration s'levait vers la Russie, les mouvements militaires commenaient s'excuter, et de toutes parts l'impulsion donne oprait. Le 23 fvrier, l'arme d'Italie prend son lan et monte l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges o la hache des sapeurs a fait brche, franchit les cols, et en neuf colonnes, neuf torrents, dvale du haut des monts. Junot conduit en personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et entre Inspruck au milieu de ces rgiments de choix, magnifiques et bien disposs[385]. Il presse en mme temps la marche des autres colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavire, force les tapes, abrge les haltes, et en quelques journes pousse ses avant-gardes jusqu'auprs de Ratisbonne. [Note 385: Le duc d'Abrants au major gnral, 3 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.] Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel branlement. Tout s'anime, tout se lve la fois et marche. Au nord, l'arme de Davout, aprs s'tre ramasse sur elle-mme et pelotonne, se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les Wurtembergeois, commands par leur prince royal, les Westphaliens, sous Jrme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et commencent se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot chelonne son corps sur les chemins qui de Mnster conduisent Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et ds cette mise en route, malgr l'entrain du dpart, l'ingalit de valeur entre les lments qui composent la Grande Arme se rvle, les disparates s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons: chez d'autres, il trouve que la prsence de recrues trop nombreuses nuit l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des rgiments alanguis et faibles, un rgiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois malades, d'autres rongs de fivre, et attribue ces maux l'tat d'atroce dtresse dans lequel lui sont arrivs les conscrits rfractaires, amens dans les rangs en prisonniers, la chane aux pieds. Ds qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent leur suite et embotent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de cuirassiers faisant partie du 3e, commencent dpasser le Rhin. Sur toute la ligne du fleuve, Wesel, Cologne, Bonn, Coblentz, Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrept d'hommes et de matriel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel, au devant de Mayence, c'est un dfil continuel de corps se poussant les uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons. Aprs le dversement des premires masses sur la rive gauche, d'autres s'annoncent: dj les colonnes de la Garde paraissent l'horizon, la 1re division de la jeune Garde devant passer Dsseldorf, la 2e Mayence. Et soudain le grand quartier gnral, runi Mayence, s'branle son tour et part; le 29 fvrier, le prince de Neufchtel a expdi l'ordre tout ce qui le compose, officiers de l'tat-major gnral, officiers et troupes de l'artillerie et du gnie, parc, train d'artillerie, train des quipages, administrations, inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres, payeur gnral, services administratifs, compagnie d'lite du quartier gnral, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc., de se porter le 5 mars sur Fulda, en une seule colonne dont le gnral Guilleminot reoit le commandement[386]. Sur d'autres points, les rserves d'artillerie, le grand parc avec ses soixante bouches feu, entament leur tour l'Allemagne. Derrire les diffrents corps en marche, ce sont des fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins fatigus et s'efforcent de rejoindre, le 3e rgiment portugais qui court aprs la division Legrand, un rgiment illyrien et un rgiment suisse errant la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de dtachements allant prendre et ramener des convois arrirs, trois cent trente voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes qui s'organise et transmet journellement l'Empereur les nouvelles de l'arme, des hpitaux qui se forment et dj regorgent de malades, des dpts de remonte qui rquisitionnent les chevaux par milliers, des officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqus sur la route, et dj des tranards, des isols, par bandes grossissantes, se mlant la cohue des chariots et l'enchevtrement des convois. Autour des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'croulent, dmolis par le gnie pour dmasquer les remparts et mieux assurer le tir des batteries, car Napolon a tout prvu, mme une retraite et une guerre dfensive. Cependant, les corps de premire ligne marchent maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train, s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e corps; les Bavarois prennent rang la gauche de l'arme d'Italie; les Saxons, posts autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armes s'coule par toutes les routes, dborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages, les foyers, effare et dsole les populations, fait retentir depuis le littoral hansatique jusqu' la Bohme la rumeur d'une mer montante et emplit l'Allemagne antrieure tout entire[387]. [Note 386: Archives nationales, AF, IV, 1642.] [Note 387: Rapports de Berthier l'Empereur, correspondance de Berthier avec les chefs de corps, fvrier et mars 1812. Archives nationales, AF, IV, 1642. Ces documents donnent tout le dtail de la marche.] La ligne de l'Elbe, largement dpasse par Davout, fut bientt atteinte par les autres corps. Oudinot prit contact avec elle Magdebourg, Ney Torgau; les Westphaliens y arrivaient par Halle, l'arme d'Italie et ses annexes s'en approchaient de biais, par la basse Bavire. Pour aller plus loin, on devait dsormais traverser la Prusse: il convenait que tout ft officiellement rgl avec elle. Napolon avait retard jusqu'au dernier moment la conclusion de l'alliance, certain de mieux dicter la loi la Prusse quand il la tiendrait resserre entre toutes ses annes et plus troitement garrotte. Le 23 fvrier, le duc de Bassano manda enfin le baron de Krusemarck et, lui prsentant le trait, l'invita signer. Krusemarck savait que sa cour accdait en principe toutes nos exigences, mais il n'avait point reu de pouvoirs spciaux l'effet de conclure: il en fit l'observation. Le duc rpondit que Sa Majest Impriale, peu formaliste de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur essor, et nulle considration n'tait capable de les arrter; elles allaient entrer en Prusse de gr ou de force: mieux valait pour la Prusse se laisser occuper de bonne grce et en vertu d'un trait que d'avoir subir une contrainte. Tortur d'hsitations, Krusemarck se dbattit faiblement, puis cda: le 24 fvrier, aprs une nuit passe en confrence, le trait fut sign cinq heures du matin[388]. Il contenait toutes les stipulations rclames par l'Empereur, de trs lgres modifications prs. Les objets rquisitionner par nos troupes, valus de gr gr, viendraient en dduction des sommes restant acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient d'autant la dette du royaume. [Note 388: DUNCKER, 439-440.] Le 2 mars, avant que ce dnouement ft connu Berlin, le roi Frdric-Guillaume, tant en train de dner, reut avis que la division Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire prussien. En prsence de cette irruption qu'aucun arrangement ne semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant qu'ils s'taient humilis en pure perte, que Napolon n'avait pas accept leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accs de dsespoir, ils songrent essayer un semblant de rsistance, prir avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: six heures, on devait battre la gnrale dans les rues de Berlin; cinq heures, la nouvelle du trait arriva[389]. Cet acte sauvait aprs coup et pour la forme la dignit prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un motif pour revenir une humble et plate rsignation. Le 5 mars, le trait fut ratifi, malgr la rigueur de ses clauses, car chacun sentait qu'il fallait en passer par l ou par la fentre[390]. [Note 389: DUNCKER, 442-443.] [Note 390: Correspondance intercepte de Tarrach.] Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries, clataient dj l'horizon: le corps d'Oudinot, dbouchant de Magdebourg, s'enfonait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa plus belle division, choisie dessein pour en imposer, arrivait sur Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le marchal Charlottenbourg et accepta d'assister une revue de nos troupes, commande pour le jour mme. Les rgiments eurent s'aligner sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'tape avait t rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matine: nanmoins, l'Empereur ayant recommand au 2e corps de se faire honneur devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit coeur de se conformer cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbs par la fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement astiques reluisent; bataillons et escadrons se prsentent superbes, dans une tenue irrprochable, comme une parade prpare depuis une semaine[391], et donnent la cour, la population prussienne, l'merveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de force[392]. [Note 391: Saint-Marsan Maret, 31 mars.] [Note 392: _Id._ Cf. _Le marchal Oudinot, duc de Reggio, d'aprs les Souvenirs indits de la marchale_, 153-154.] L'entre Berlin eut lieu le soir mme, tandis que le Roi, aprs avoir reu sa table le marchal et l'tat-major, retournait Potsdam; on lui avait permis de conserver dans cette rsidence quinze cents Prussiens, et, par grce supplmentaire, quatre-vingts invalides Spandau. Berlin, la dpossession fut complte. Oudinot et son corps ne firent que passer, mais aprs eux vinrent des troupes d'occupation: elles relevrent tous les postes, s'tablirent dans tous les btiments publics, l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que nos uniformes, on n'entendait que notre langue; franaises devenaient l'administration, la police, et Berlin apparut bientt comme une ville trangre la Prusse[393]. [Note 393: Saint-Marsan Maret, 5 mai.] Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans commettre de dsordre marquant[394], celui de Davout continuant s'allonger sur le littoral. droite, le 3e corps et les Westphaliens s'taient prcipits sur le Brandebourg et la Marche; l'arme d'Eugne atteignait la Silsie, travers le royaume saxon, en sorte que la Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'arme. La liste des objets fournir par elle en nature tait crasante: aux termes d'une convention annexe au trait, elle devait quatre cent mille quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents de riz, dix mille de lgumes secs, deux millions deux cent mille quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux millions de bouteilles de bire, six cent cinquante mille quintaux de foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux d'avoine, six mille chevaux de cavalerie lgre, trois mille de cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'quipages, plus trois mille six cents voitures atteles et des hpitaux pour quinze mille malades[395]. C'tait la mise en coupe rgle de toutes les ressources d'un pays, et le prlvement de ce tribut vint augmenter l'exaspration sourde qui nous avait accueillis en Prusse. [Note 394: _Id._, 31 mars.] [Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.] L, ds ses premiers pas, l'arme avait rencontr une population plus foncirement hostile, s'tait sentie enveloppe d'une atmosphre de haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore entre les Franais et leur gouvernement: on dtestait la politique de l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup la verve joviale de nos troupiers, l'humeur sociable de nos officiers, et souvent ceux-ci taient reus dans l'intrieur des familles en htes moins subis qu'agrs[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de Franais y tait un titre l'excration. Dans les chteaux o les conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas drider les visages: les propritaires obligs de les recevoir, des nobles pour la plupart, ruins par la guerre prcdente, se refusaient entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se dliaient, c'tait pour exprimer l'pre espoir de revanche qui couvait au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perait sous la peur. Tandis qu' Berlin les autorits s'puisaient en bassesses, aucun de nos soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans tre assailli d'outrages, poursuivi d'pithtes ignobles, frapp parfois et attaqu. Les dtachements qui traversaient les villages voyaient se fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings se levaient demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Pomranie, les paysans remarqurent dans les rangs du 1er corps des rgiments de Hansates, Allemands comme eux et marchant contre-coeur: ils se mirent aussitt faciliter parmi ces troupes, provoquer la dsertion: tout fuyard tait sr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tent, l'un des rgiments allemands fondit tel point qu'il fallut le placer chaque soir, au lieu d'tape, dans un cercle de patrouilles franaises et d'embuscades, le traner dans cette gele mouvante[398]. Davout fit des exemples terribles, fora le sens et exagra la rigueur des lois martiales. On fusillait sur un soupon; quiconque s'cartait des rangs s'exposait prir. Un homme fut condamn mort et excut sur place pour tre rest quelques heures en arrire, le marchal ayant pens qu'il tait trs prsumable que cet homme avait voulu dserter[399]. [Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du gnral Lyautey_, qu'il nous a t permis de consulter, donnent ce sujet de curieux dtails.] [Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.] [Note 398: Davout Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.] [Note 399: Lettre prcite du 23 mars.] Ainsi passait la Grande Arme, retenant violemment soi les lments une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart d'entre eux par un lien plus puissant que la force matrielle, par l'irrsistible prestige qui se dgageait d'elle et du nom rayonnant sa tte, par le sentiment inspir tant d'hommes si violemment divers de participer ensemble quelque chose de grand et de figurer sous le plus glorieux drapeau qui et flott sur le monde. Et en dpit de tout ces hommes marchaient, marchaient toujours, et la monte vers le Nord continuait, s'acclrait, malgr la saison rigoureuse, malgr les chemins plus mauvais, malgr la difficult d'avancer travers les sables et les tourbires de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis que Davout projetait ses avant-gardes jusqu' mi-chemin entre l'Oder et la Vistule, le gros de l'arme se posait sur le premier de ces fleuves et venait le border depuis Stettin jusqu' la haute Silsie. Il fallait maintenant, pour se conformer au trac gnral du mouvement, pousser Davout trs doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces d'avant-garde, en vitant autant que possible de donner l'alarme. Il n'tait pas moins important que le marchal, s'aventurant dans la zone essentiellement prilleuse, s'tablt de suite et fortement sur les deux rives du fleuve, qu'il prt tous ses avantages stratgiques, qu'en mme temps d'autres corps fussent mis porte de le secourir. En consquence, dans le courant de mars, Davout reut l'ordre d'atteindre le cours infrieur de la Vistule Thorn, d'appuyer sa gauche Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'le de Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux Polonais de Poniatowski, concentrs eux-mmes entre Varsovie et Plock et adosss ces deux places: de dvelopper du premier coup une ligne de bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, fut ddouble: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins fatigus que les ntres, parce qu'ils taient partis de moins loin, durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris entre l'Oder et la Vistule, accompagns par les corps de cavalerie indpendante qui de toutes parts prenaient la tte; les Bavarois s'tabliraient Posen, les Saxons et les Westphaliens Kalisch; ces trois contingents composeraient une seconde ligne en arrire de Davout et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et d'Eugne, ils resteraient actuellement en troisime ligne sur l'Oder, o ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les rserves[400]. [Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, 18608.] Les divers mouvements prescrits se trouveraient excuts aux environs du 15 avril. ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs frontires, Davout serait en tat de tenir tte. En mme temps, au premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'lanceraient la rescousse sur la Vistule, o ils composeraient avec les Polonais un grand groupement, sous les ordres du roi Jrme: Ney, Oudinot, Eugne et la Garde arriveraient de leur ct toute vitesse, marches forces, et en peu de jours l'arme entire se trouverait agglomre sur la Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'excutaient aucun mouvement, les diffrentes units resteraient jusqu'en mai sur les positions qui leur taient actuellement assignes; elles s'y occuperaient se reposer et se refaire. Dans la premire quinzaine de mai, la seconde ligne, forme par les corps allemands, puis la troisime, compose des corps tirs de France et d'Italie, se serreraient insensiblement sur la premire, comprenant Davout et les Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus spars que par l'troit territoire d'entre Vistule et Nimen, l'ensemble de leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'arme et dduction faite de toutes non-valeurs[401]. [Note 401: Tableau rcapitulatif prsent le 10 mars l'Empereur par le major gnral. Archives nationales, AF, IV, 1642.] l'extrmit gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait prt entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient t pousses jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et Koenisberg; soutenues et surveilles par Davout, elles garderaient pour nous ce coin de terre si prcieux par son importance stratgique, sans que Napolon ait trop tt y montrer des Franais[402]. Lors de l'branlement final, la Grande Arme prendrait les Prussiens en passant et s'agrgerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur crerait un dixime corps, rserv au duc de Tarente. [Note 402: _Corresp._, 18608.] Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, il venait de faire signe l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les arrangements dfinitifs furent passs Paris avec Metternich, sans discussion srieuse: le trait d'alliance, sign le 14 mars, mettait notre disposition trente mille Autrichiens, confrait leur gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre partie gale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus notables avantages, non spcifis encore, et garantissait l'intgrit de l'empire ottoman: le but de cette dernire clause tait surtout de rvoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute conqute dans les Principauts et de donner cette satisfaction l'intrt autrichien[403]. Le trait sign, les deux cours se mirent en troite confidence. Napolon en profitait pour faire passer Vienne des instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des effectifs promis. Le commandement des Autrichiens tait rserv au prince de Schwartzenberg, cet officier gnral qui depuis deux ans et demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement prs de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot d'ordre, le signal du dpart: il courrait alors rejoindre ses troupes et, bien styl, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au moment o la Grande Arme dboucherait en avant de la Vistule, les Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents prussien et autrichien, Napolon complterait le corps de bataille quatre cent cinquante mille hommes et onze cents bouches feu. [Note 403: Voy. le texte du trait dans DE CLERCQ, II, 369-372.] largissant encore son treinte, dployant son action depuis l'extrme nord jusqu' la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment venu de ressaisir enfin la Sude et de s'attacher troitement la Turquie: l'une et l'autre devaient cooprer aux mouvements de la Grande Arme la faon de deux ailes spares, qui agiraient par diversions indpendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Ds janvier, notre diplomatie avait accentu son langage Constantinople. partir de fvrier, Napolon se dmasque compltement aux yeux des Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs et irrvocables. Le 15 fvrier, des instructions pressantes sont adresses Latour-Maubourg, ritres en mars et en avril; on lui expdie des pouvoirs, un projet de trait, des articles secrets. Ce que l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une leve et une irruption en masse, un appel toutes les forces et toutes les rserves de l'Orient; ce qu'il veut dterminer sa droite, c'est l'branlement d'un monde. Il espre qu' sa voix la puissance ottomane va ressusciter, revenir l'ge hroque o les sultans conduisaient eux-mmes leurs peuples au combat et jetaient priodiquement l'Asie sur une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige formellement sortir de Constantinople et prendre le commandement de ses troupes; il faut que l'tendard du Prophte soit dploy, que cent mille hommes au moins soient avant le 15 mai jets sur le Danube. Le gros de cette masse, aprs avoir franchi le fleuve et roccup les Principauts, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis qu'un corps de quarante mille hommes, compos surtout de cavalerie, se dtachera vers le nord et viendra rejoindre notre arme au centre de la Russie. Et dj l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au cours de son expdition, un nuage de cavalerie s'levant sa droite et rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, l'clat des cimeterres, l'envole des burnous, et l'avant-garde de l'Islam se ralliant lui dans une charge imptueuse. Les spahis, les Arabes, les agiles cavaliers du dsert, ajouteront avantageusement l'universalit et la bigarrure de ses armes; il les emploiera au service d'avant-postes, la guerre d'escarmouches. La cavalerie ottomane, crit-on de sa part Constantinople, pourra utilement s'opposer aux Cosaques. Sa Majest fait cas de sa valeur, et l'appel qu'il lui adresse est un signal tmoignage de sa confiance[404]. [Note 404: Maret Latour-Maubourg, 8 avril.] Au prix d'une coopration ardente et effrne, Napolon promet aux Turcs de leur faire restituer, avec les Principauts, la Crime, le littoral de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un sicle. Pour les mieux animer, il crit leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un ambassadeur, le gnral Androssy, qui leur sera un second Sbastiani. Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois toutes les injures de leur race. Avec la Sude, la difficult de s'aboucher tait plus grande, puisque d'pres dissentiments n'avaient laiss subsister qu'un simulacre de relations, par l'intermdiaire de chargs d'affaires passifs et muets. Comme la Sude ne lui revenait pas d'elle-mme, Napolon sentit enfin la ncessit de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit tenter auprs de lui une dmarche d'ordre intime. La princesse royale de Sude, aprs avoir pass l't Plombires, tait venue Paris et s'tait installe au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. plusieurs reprises, lors de ses grandes colres contre la Sude, Napolon avait jug ce sjour inconvenant et fait dire la princesse de s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'tait obstine rester; chaque fois aussi, sa colre un peu calme, l'Empereur avait ferm les yeux sur l'inexcution de ses ordres, indulgent celle qui lui rappelait un doux roman de sa jeunesse[406]. En fvrier 1812, la retrouvant Paris, il songea s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble de demandes et d'offres: demande la Sude d'une arme contre la Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea transmettre ces propositions et prit coeur de les faire agrer. [Note 405: _Corresp._, 18230.] [Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napolon et les femmes_, 13-24.] [Note 407: Archives des affaires trangres, Sude, 297. Cf. ERNOUF, 337.] Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napolon s'tait rsolu l'acte le plus propre en contrarier l'effet. Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait appris que les habitants, les autorits de la Pomranie sudoise pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au moment de nous aventurer si loin, tait-il prudent de laisser derrire nous ce coin de territoire hostile, cet troit passage, cette poterne par o nos ennemis pourraient se rintroduire en Allemagne? Cdant ses mfiances, cdant aussi un de ces mouvements d'exaspration qu'il ne savait plus matriser, Napolon avait voulu se garantir avant tout contre le mauvais vouloir de la Sude, quitte lui proposer ensuite amiti et pardon. Le 19 janvier, il avait donn ordre Davout d'occuper la Pomranie aussitt qu'on serait assur d'y saisir une grande quantit de marchandises coloniales[408]. Davout avait excut sur-le-champ cet ordre chance indtermine et mis la main sur la province suspecte. [Note 408: _Corresp._, 18447.] Cette saisie n'excdait pas nos droits, rigoureusement interprts. En 1810, la Sude n'avait obtenu la restitution de la Pomranie qu' la condition de se fermer hermtiquement aux produits anglais; par la violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractes vis--vis d'elle. La confiscation de la Pomranie n'en tait pas moins une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliner les esprits, fournit Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la dfection dj rsolue au fond de son me. Pour se dtacher avec clat de la France, il se ft content d'un prtexte; on lui fournissait un motif, et la raison faire valoir tait trop bonne, l'injure inflige son peuple trop flagrante pour qu'il tardt s'en armer. Avant que le message de la princesse ft parvenu Stockholm, on apprenait Paris que le gouvernement sudois, en rponse l'occupation de la Pomranie, dclarait sa neutralit, ce qui impliquait reprise des rapports officiels avec l'Angleterre et abandon public du systme franais. Peu aprs, on fut inform qu'un envoy sudois venait de partir pour Ptersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralit n'tait qu'un voile l'abri duquel Bernadotte poussait terme son volution hostile et passait l'ennemi. Cette dsertion tait pour l'Empereur un premier mcompte: l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans montraient peu d'empressement nous obir: depuis qu' Tilsit l'Empereur les avait abandonns et renis, ils n'avaient plus foi en lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait us depuis un an vis--vis d'eux n'taient pas pour relever leur confiance. D'aprs les dpches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signale des pourparlers avec la Russie, la rouverture d'un congrs Bucharest, n'aboutissent la paix; on n'osait faire partir Androssy, dans la crainte qu'il n'arrivt Constantinople que pour assister cette dfaite diplomatique. Napolon recueillait ainsi les fruits d'un systme o il avait prtendu allier les contraires, mnager la Russie jusqu'au bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant que les voies nous avaient t mal prpares Stockholm et Constantinople, il aimait mieux s'en prendre son ministre qu' lui-mme: Ma diplomatie, disait-il, et d faire pour moi la moiti de la campagne, et peine y a-t-elle song[409]. Il ne jugeait pas pourtant le mal irrparable: il esprait encore que les Sudois reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la Turquie, que cette puissance pousserait une arme au del du Danube, enverrait sa flotte contre la Crime, pserait mme sur la Perse, toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer plus d'activit: qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des Tsars, sentant leur intrt et s'armant pour la revanche, viendraient complter, depuis le cercle polaire jusqu' la Caspienne, l'investissement de la Russie. [Note 409: _Documents indits_.] En attendant, pench sur ses cartes, entour de rapports, il suivait de loin la progression de ses armes, dirigeait de Paris leur mouvement jour par jour, tape par tape: il les voyait arriver sur la Vistule par grandes ondes successives, s'tendre d'un bout l'autre des emplacements dsigns. Derrire ce dploiement, il formait une immense colonne de rserves, dont la tte touchait l'Oder et dont la base s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou plutt une arme de soixante mille hommes, confie au duc de Bellune, un autre corps pour Augereau, un contingent danois, prpos la garde des ctes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, compose avec la conscription de 1812; enfin, dans l'intrieur de l'Empire, outre cent trente bataillons de dpt, des cohortes de garde nationale militairement organises, un arrire-ban de cent vingt mille hommes chapps la conscription et pris leurs foyers pour un service rgional[410]. En y joignant les trois cent mille Franais ou allis que l'Empereur conservait en Espagne, les leves supplmentaires qu'il exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait disposer de douze cent mille soldats et mettre en armes une humanit tout entire. [Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.] IV Il avait song d'abord quitter Paris dans la premire quinzaine d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impratrice jusqu' Dresde, o rendez-vous serait pris avec Leurs Majests Autrichiennes; aprs une courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles impriales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prt ouvrir la campagne, bien que son dsir ft toujours de retarder les hostilits jusqu'en juin, jusqu' l'poque o l'panouissement de la vgtation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille chevaux qui marchaient avec l'arme. [Note 411: Maret Otto, 16 mars. Aprs la signature de l'alliance avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations extrieures et notre ambassadeur Vienne prend une activit et une ampleur qui en font une importante source d'informations.] la fin de mars, sans recevoir encore de rponse au message de l'lyse, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre annonait l'intention de ne faire aucun mouvement hostile jusqu' ce que le premier coup de canon et t tir sur ses frontires[412]. L'aspect de la ligne du Nimen o rien ne bougeait, o les troupes russes restaient inertes et comme figes, confirmait cet avis. Napolon en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il rsolut de passer Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y runir un vritable congrs de souverains o il prsiderait l'Europe. En attendant, il pouvait prolonger son sjour Paris jusqu'en mai, et cette facult lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait peine pour en finir avec certaines difficults d'ordre intrieur qui le retenaient en arrire. [Note 412: Maret Otto, 1er avril.] Paris, l'hiver tait exceptionnellement anim et brillant. L'Empereur l'ayant dsir tel, chacun s'tait conform ce voeu interprt comme un ordre; chez les dignitaires, c'tait une mulation recevoir: les ftes se succdaient, soires, concerts, bals chez l'archichancelier et le prince de Neufchtel, bals masqus chez le comte Marescalchi, bals dans les ministres et les ambassades[413]. L'imminence des hostilits ne faisait qu'accrotre dans certains milieux cette animation. Chez l'aristocratie rallie, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la guerre tait populaire: cette brillante lite, entre depuis peu au service et commenant peupler les tats-majors, voyait avec plaisir s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui permettrait d'galer les vieux soldats de la Rvolution, les hros plbiens: ce serait sa guerre elle: s'y prparant ouvertement, elle voulait la faire commodment et avec luxe, se commandait de somptueux quipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait l'expdition de Russie comme une grande partie de chasse de six mois[414]. Quel contraste entre cette ardeur et la dsolation des autres classes! L, c'taient de plus pesantes angoisses, un redoublement de maux: la disette dclare dans plusieurs provinces: Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des sditions d'affams, o le sang avait coul. Les leves nouvelles suscitaient des rsistances plus marques, des mutineries, des dsordres: dans chacun des cent vingt dpartements, des colonnes de gendarmerie mobile poursuivaient les conscrits rfractaires et faisaient la chasse aux hommes: de tous les points du territoire, travers les adulations officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des gnrations extnues et la plainte des mres. [Note 413: _Mmoires de Pasquier_, I, 516.] [Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, 64.] Parmi tant de causes de souffrance, la disette le proccupait surtout. Il la redoutait, l'ayant vue nagure, au temps de la Rvolution, pousser dans la rue et jeter la rvolte un peuple de dsesprs. Pendant les mois de mars et d'avril, il batailla contre elle coups de prescriptions et de dcrets, limita enfin d'autorit le prix du bl et fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne s'aveuglait pas sur leur gravit, mais comptait leur appliquer son remde habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au Nord serait la fin des guerres, le terme d'un tat contre nature, critique, violent, impossible soutenir longtemps: qu'elle lui permettrait, en procurant la paix gnrale, de laisser respirer la France et le monde. [Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.] C'est ainsi qu'il la prsentait aux hommes dont il aimait prendre l'avis ou du moins se rallier l'opinion. Devant Cambacrs, qui produisait timidement quelques objections, il dveloppa tous ses arguments en faveur de la guerre: la Russie dtache de nous opprimait tout le systme europen: tt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux valait la prvenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et pour l'Empereur, alors qu'il tait en pleine vigueur de corps et d'me, en plein bonheur, tenter l'effort dcisif et suprme, plutt que de s'abandonner aux lches douceurs d'une paix prcaire. Par ces raisons, il rduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa conviction[416]. [Note 416: THIERS, XIII, 458-461.] Avec Caulaincourt, il s'entretenait priodiquement. Le blme de ce galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec une verte franchise, le gnait et le troublait. Sachant apprcier leur valeur les forces morales, il n'aimait pas sentir auprs de lui cette conscience en rvolte: son dsir et t de la ramener non par la contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'tait ses yeux comme une puissance qu'il aurait eu grand intrt convaincre[417]. [Note 417: _Documents indits_.] Il appelait Caulaincourt, l'invitait parler, parler librement, produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps corps et les rfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe que des vassaux et de tout sacrifier sa chre passion,--la guerre, il ne se fchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille l'audacieux ou de lui donner une petite tape sur la nuque, quand les choses lui paraissaient un peu fortes[418]. Il prolongeait ensuite, nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne dsesprait point de l'viter, il reconnaissait toutefois que des intrts essentiels pourraient lui en faire une ncessit. C'taient alors de profonds aperus sur sa politique et son systme. On le mconnaissait, disait-il avec vrit, en lui supposant l'intention de conqurir pour conqurir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires son empire dj trop tendu. Toutes les runions qu'il avait opres, toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre but que de rduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais ardente, tenace, invariable, ncessaire: c'tait d'obliger les Anglais une capitulation qui rtablirait l'indpendance des mers et instituerait la paix europenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant aucune entreprise, si dmesure qu'elle part: que lui parlait-on de modration, de sagesse, de gographie raisonnable! tait-elle faite pour lui, la sagesse du vulgaire? l'extraordinaire situation que le pass lui avait lgue devaient s'appliquer des moyens sans analogues dans l'histoire et le rgime ordinaire des peuples. Au point o en taient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorist nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralit partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre un traitement de rigueur: malheur qui refusait de le comprendre et de le suivre! [Note 418: _Id._] Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dpensant toutes les forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de sduction et de grce, se faisant enjleur, captieux, charmant, avec des ruses et des dlicatesses de femme. Jamais femme, crivait quelqu'un qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire consentir ce qu'elle dsirait, et nul succs ne le flattait autant que ces conqutes d'mes. Caulaincourt cependant le laissait dire, respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, faisait sentir Napolon qu'il n'avait rien gagn sur l'esprit de son interlocuteur. Celui-ci rptait toujours que ce qui se prparait serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour Sa Majest, et qu'il ne voulait pas avoir se reprocher d'y avoir contribu. L'Empereur alors, du et dpit, lui tournait le dos, lui battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans colre; mais la foule servile des courtisans soulignait cette demi-disgrce. Les pronostics de Caulaincourt taient signals par eux comme les rves d'une imagination chagrine: le duc tait tax de tideur et de modrantisme, la faon de Talleyrand. Dans certains salons, on reprsentait des tableaux vivants, o le sage avertisseur figurait sous les traits d'un automate dont les ressorts taient mus par la main de l'enchanteur boiteux. Napolon n'approuvait pas cet optimisme bat, cette confiance frivole. S'il allait dlibrment la guerre o l'entranaient les fatalits de son caractre et de sa destine, il ne l'envisageait pas moins comme la plus formidable partie qu'il et encore risque: il se montrait grave et srieux. Il dit Savary: Celui qui m'aurait vit cette guerre m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voil; il faut s'en tirer[419]. Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation intrieure, il rpondit: C'est une difficult de plus ajoute toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie encore tente: mais il faut bien achever ce qui est commenc[420]. [Note 419: _Mmoires de Rovigo_, V, 226.] [Note 420: _Mmoires de Pasquier_, I, 525.] Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les oprations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et trop loin. Au fond, sur la manire de conduire cette guerre, aprs qu'il l'aurait commence par une soudaine irruption, il n'tait pas fix. Deux plans se disputaient sa pense, et il les laissait alternativement paratre dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale force militaire de la Russie en ligne derrire le Nimen, la disloquer du premier coup et la saccager. Ce rsultat obtenu, que ferait-il si les Russes prolongeaient leur rsistance? Aprs les avoir refouls au del de la Dwina et du Dnieper, s'arrterait-il? Se bornerait-il s'tablir et hiverner sur les positions conquises, prparer mthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au contraire, profiterait-il de l'lan imprim ses troupes pour les pousser jusqu' Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y plonger le fer? Il l'ignorait encore, se dciderait sur les lieux, selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421]. Il disait quelquefois avoir adopt le premier plan et se le figurait peut-tre, mais dj une intime prdilection l'attirait vers le second, car ce parti clatant et funeste fascinait son imagination, rpondait mieux son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hter par une paix rapidement impose la Russie la soumission de l'Angleterre. [Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec Metternich Dresde (_Mmoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacrs, d'aprs THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littrature_, par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, 154).] L'Angleterre cependant, l'aspect mme de la Russie tombe, pourrait ne pas flchir tout de suite et prolonger sa rsistance. Soit: mais l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle rien; tout lui deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mmes aux extraordinaires projets qu'il avait conus nagure pour assaillir et dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pense au plus profond des espaces, dpassant toutes limites, il en venait regarder par del la Russie, chercher plus loin o poser ses colonnes d'Hercule. Pur dlire d'imagination, rves d'une ambition dmente, dira-t-on, si l'on mesure cet homme et son temps la taille ordinaire de l'humanit. Mais ne s'tait-il pas plac lui-mme et n'avait-il pas lev ses Franais au niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les avait-il pas habitus vivre et se mouvoir dans une atmosphre de merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et tous ne s'tonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une fois et plus compltement le rve dans la ralit. L'croulement de la puissance russe dcouvrirait l'Asie et nous rendrait contact avec elle. Moscou, Napolon retrouverait l'Orient, ce monde qu'il avait touch nagure par un autre bout, et dont l'impression lui tait reste profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne rencontrerait devant lui qu'empires branlants et socits en dcomposition: travers ces ruines, serait-il impossible l'une de ses armes d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des voies qu'il avait en d'autres temps sondes du regard et marques? tabli en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la rgion du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les Turcs se refusaient aujourd'hui au rle prescrit, punirait-il cette dfection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il librement les projets de conqute, de partage, de perce travers l'Asie, qu'il avait d en 1808 mesurer d'aprs les convenances et les ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient mditerranen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; en 1811, alors qu'il semblait tout entier dtourn vers le Nord, des voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements topographiques sur l'gypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, prfrerait-il la voie que Paul Ier s'tait offert jadis lui tracer? Aprs avoir vaincu la Russie et l'avoir enchane de nouveau sa fortune, ferait-il du Caucase la base d'une expdition extra-europenne? Il disait Narbonne: Aujourd'hui, c'est d'une extrmit de l'Europe qu'il faut reprendre revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du gnral Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considrable n'en est apparu, mais j'ai la carte et l'tat des populations traverser, pour aller d'rivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-tre moins rude que celle qui nous attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar rconcili ou mort de quelque complot de palais, peut-tre un trne nouveau et dpendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande arme de Franais et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accs possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une pe franaise pour faire tomber dans toute l'Inde cet chafaudage de grandeur mercantile[424]. [Note 422: Voyez ce sujet le curieux entretien que le prince Eugne eut pendant le congrs de Vienne avec la comtesse Edling, et que celle-ci rapporte dans ses _Mmoires_, 175-176.] [Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._, 17037-38, 17191.] [Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littrature_, 175-176.] Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrte et prcise, c'est ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volonts se tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y faire la loi. Nul doute nanmoins que ces conceptions vertigineuses ne l'aient hant: ses confidences ritres, les chos de son entourage, son temprament mme et ses habitudes d'esprit en font foi; il tait dans sa nature d'envisager toujours, travers l'entreprise en cours, un mystrieux au del, d'infinies perspectives; il ne se reposait de l'action que dans le rve. Cependant, pour donner l'expdition de Russie un couronnement digne d'elle, dfaut d'un coup de force, un coup de thtre suffirait peut-tre. Suivant quelques tmoignages, Napolon rservait l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en scne et, ds prsent, en disposait les accessoires. Dans la longue file de voitures qui composaient son quipage personnel et s'acheminaient vers l'Allemagne, aprs les deux cents chevaux de main et les quarante mulets de bt, parmi les vingt calches ou berlines et les soixante-dix caissons attels de huit chevaux[425], un mystrieux fourgon aurait pris rang: l, invisibles aux regards, eussent repos les ornements impriaux, la pourpre seme d'abeilles, la couronne et le globe, le sceptre et l'pe. En quel lieu, en quelle scne de thtral triomphe Napolon se ft-il propos de faire apparatre et figurer ces insignes? Voulait-il, dans une crmonie grandiose, dcerner la couronne de Pologne l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et aprs avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont ses soldats l'avaient salu plusieurs fois dans l'exaltation de la victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le dcor des basiliques byzantines et des fantasques architectures, sur les degrs de l'_Escalier rouge_ d'o les Tsars se montraient au peuple, un empereur d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de sa part ne permet de vrifier; le fait mme dont on s'autorise pour lui prter ces desseins n'est point tabli[426]. C'tait toutefois une croyance rpandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise commenante devait aboutir pour lui une conscration suprme, un investissement nouveau qui l'lverait sans conteste au-dessus des chefs de l'humanit et ferait apparatre l'Europe du haut de la Russie conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothose, l'Empereur divinis. [Note 425: Baron DENNIE, _Itinraire de l'empereur Napolon pendant la campagne de 1812_, p. 15.] [Note 426: Sur ce point obscur et mystrieux, voy. la note porte l'Appendice, sous le chiffre II.] CHAPITRE X ALEXANDRE ET BERNADOTTE. Impassibilit d'Alexandre pendant nos premires marches.--Nos ennemis craignent de sa part une dfaillance.--Ils dsirent un secours.--Arrive Ptersbourg d'un envoy extraordinaire de Sude.--Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture dfinitive et le promoteur d'une dernire coalition.--Son plan d'oprations diplomatiques et militaires; son arrire-pense.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la Norvge.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience capitule.--Envoi de Suchtelen en Sude.--Ngociation en partie double.--Dfiance rciproque.--La politique de l'Empereur; la politique du chancelier.--Arrive du message de l'lyse.--Agitation mondaine: lutte des partis.--Alexandre demeure inbranlable, mais il se sert des propositions franaises auprs de Loewenhielm pour l'amener rduire ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprs de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux traits.--Duel de gnrosit.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa rponse aux propositions franaises et signifie ses exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'vacuer la Prusse et les pays situs au del de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: ce qu'offre la Russie en change.--Conciliation impossible.--Efforts de nos ennemis pour se dbarrasser de Spranski.--Causes profondes et motifs dterminants de sa disgrce.--La soire et la nuit du 17 mars; l'exil.--Alexandre se livre compltement l'migration europenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours Armfeldt.--Oprations de Bernadotte.--Les soires au palais royal de Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilits.--Dpart d'Alexandre pour Wilna; sa dernire entrevue avec Lauriston.--Il incline encore une fois pousser ses troupes en avant; incident fortuit qui le ramne et le fixe au systme de l'absolue dfensive.--La fatalit pse dj sur l'Empereur. I Il ne faut pas se tromper soi-mme, disait Alexandre en apprenant la marche de nos troupes en Allemagne: je serai probablement dans un mois ou six semaines en guerre ouverte avec la France[427]. Et sans forfanterie ni violence de langage, il attendait le choc, srieux, triste parfois, mais impassible et calme, doucement intraitable. Malgr cette attitude, nos adversaires, qui l'entouraient et le surveillaient toute heure, redoutaient l'instant o les prparatifs militaires de la France apparatraient dans leur monstrueux dveloppement; que se passerait-il alors dans l'me d'Alexandre? l'aspect de tant d'armes et de peuples unis contre lui, au bruit de l'Europe en marche, venant contre ses frontires, ne cderait-il pas un accs de dcouragement pareil celui qui l'avait jet une premire fois dans les bras de Bonaparte? N'allait-il pas s'humilier, capituler, renouveler le scandale de Tilsit, dont le souvenir hantait nos ennemis? Ce qui ajoutait leurs craintes, c'tait de retrouver auprs d'Alexandre un reprsentant autoris des ides de paix et de conciliation. Roumiantsof tait toujours l, se refusant dsesprer d'un rapprochement. Dans les milieux aristocratiques et mondains, l'opinion ne s'tait pas dfinitivement affermie et se cherchait un guide. Chez beaucoup de Russes, la haine qu'inspirait Napolon s'tait transforme en une sorte de superstitieux effroi et d'horreur sacre: ils se demandaient si cet tre apocalyptique n'tait point de ceux contre lesquels il est interdit l'homme de lutter. Puis, le systme inaugur en 1807, quelque oppos qu'il ft au sentiment public, n'avait pu subsister plusieurs annes sans se rattacher des intrts, des ambitions, des esprances; un groupe de rallis, trs lent se constituer, s'tait form pourtant autour de notre ambassade et suivait ses impulsions. Les partisans de la guerre ne se jugeaient pas entirement matres du terrain et dsiraient un secours. [Note 427: Dpche du comte de Loewenhielm, 21 fvrier 1812. Archives de Stockholm.] Ce renfort arriva sous la forme de l'envoy sudois dont le dpart avait t signal en France. Le 18 fvrier, l'aide de camp gnral comte de Loewenhielm se prsentait Ptersbourg, apportant des lettres crites l'empereur par le roi Charles XIII[428] et le prince royal de Sude. Bernadotte, levant hardiment le drapeau de la rvolte contre l'omnipotence napolonienne, venait au Tsar; il voulait tre sa force et son secours, son principal lieutenant, son conseiller, et lui soumettait un vaste plan d'oprations diplomatiques et guerrires. [Note 428: Charles XIII avait repris pour la forme l'exercice de la souverainet.] Avant tout, il demandait qu'un envoy russe partt sur-le-champ pour Stockholm, avec mission de signer un pacte offensif et dfensif. Offrant ainsi au Tsar l'alliance de la Sude, il se faisait fort de lui en amener d'autres, de partager l'Europe, de ravir au conqurant une partie de ses auxiliaires prsums et d'galiser tout au moins les chances de la lutte. Le trait russo-sudois servirait de point de dpart une ligue destine tenir en chec celle que Napolon tait en train de former, une contre-coalition. D'abord, Bernadotte se disait prt servir de trait d'union entre la Russie et l'Angleterre. En mme temps, sa diplomatie se mettrait en campagne Constantinople. Depuis le sicle dernier, les Turcs reconnaissaient entre leur empire et la Sude un paralllisme d'intrts qui les rendait spcialement accessibles aux conseils de cette puissance. Profitant de cet avantage, le reprsentant sudois auprs de la Porte s'emploierait mnager la paix et mme une alliance entre Ottomans et Russes. Par cet accord, on enserrerait toute la partie sud-orientale de la monarchie autrichienne, dont les liaisons avec Napolon taient encore inconnues: on tiendrait et on briderait l'Autriche, en la menaant d'une diversion sur ses frontires mridionales. Tandis que le sud-est du continent se trouverait ainsi retourn contre nous ou au moins immobilis, tandis que dans le Nord les troupes du Tsar soutiendraient l'attaque des Franais et mme la devanceraient, vitant toutefois une action gnrale et se bornant user l'ennemi, Bernadotte se chargerait de fondre en Allemagne sur nos lignes de communication, de prendre la Grande Arme revers et de dgager la Russie. Il lui suffirait de quatre-vingt cent vingt mille soldats aguerris pour oprer cette descente. En Allemagne, les peuples du littoral semblaient particulirement las de souffrir: plus loin, la Prusse n'attendait qu'une main secourable pour briser sa chane: la vue de Bernadotte, tous les opprims viendraient lui et imiteraient sa dfection: Le Roi, disait l'instruction remise Loewenhielm, espre que cet honorable exemple donn au monde rveillera enfin tant de courages qui sont assoupis et qui n'attendent que le moment du rveil pour dvelopper l'nergie dont ils sont capables[429]. [Note 429: Instruction secrte et particulire pour le comte de Loewenhielm, 4 fvrier 1812. Archives de Stockholm.] L'excution de ce plan demeurait subordonne toutefois une condition essentielle, sur laquelle Bernadotte ne pouvait flchir ni transiger, car elle renfermait le secret et l'espoir invariable de sa politique; il fallait que le Tsar garantt pralablement aux Sudois l'acquisition de la Norvge. Mme, ce ne serait pas assez que les Sudois reussent licence expresse de s'approprier cette province; il tait indispensable qu'Alexandre les aidt matriellement s'en emparer, qu'il leur prtt main-forte. Bernadotte reliait habilement ce concours la diversion projete en Allemagne. Voici, d'aprs lui, comment on devait procder. Ds que Franais et Russes seraient aux prises, Alexandre dtacherait de ses troupes quinze vingt-cinq mille hommes et les ferait passer en Sude; l, ils se runiraient trente-cinq ou quarante mille Sudois, un contingent britannique. Subitement, cette masse tomberait de tout son poids sur le Danemark, envahirait l'le de Seeland, bloquerait Copenhague. Par la menace et au besoin par la violence, le roi Frdric VI serait contraint de livrer la Norvge; il serait du mme coup dtach de l'alliance napolonienne, enrl de force dans la ligue antifranaise, et c'est en prenant ses tats pour point de dpart que Bernadotte se porterait volont vers l'Elbe ou l'Oder, dboucherait sur les derrires de la Grande Arme[430]. [Note 430: Instruction secrte et particulire du comte de Loewenhielm.] Au fond, tait-il intimement rsolu excuter cette dernire partie de son plan? Nanti de la Norvge, irait-il risquer une pointe aventureuse en Allemagne, entamer contre Napolon une lutte directe et se rendre tout retour impossible? On peut croire, d'aprs certains indices, qu'il entendait se servir des Russes plutt que les servir sans rserve. Dans l'acquisition de la Norvge, il voyait moins un moyen de se mler ds le dbut et matriellement la guerre que de s'en dsintresser tout d'abord et de n'y intervenir qu' coup sr. Rfugie dsormais et fortement tablie dans la pninsule Scandinave, sans autre point de contact avec l'Europe continentale que les dserts de Laponie, la Sude se trouverait peu prs hors d'atteinte: protge par les flottes de l'Angleterre, elle participerait son invulnrabilit: elle pourrait attendre commodment le rsultat du duel franco-russe et se faire respecter du vainqueur, quel qu'il ft. Seulement, pour que l'empereur Alexandre se prtt ce dessein, il ne fallait rien moins que de lui faire esprer un ensemble de mirifiques avantages. Ces promesses auraient en outre pour effet de le disposer plus srement la guerre, de le rendre sourd aux derniers appels de Napolon; elles prcipiteraient le dsordre gnral dont Bernadotte avait besoin pour pcher en eau trouble et saisir sa proie. La rupture dfinitive entre la France et la Russie tait indispensable au succs de son plan, et c'est pourquoi il comptait s'en faire l'artisan le plus actif. Sur cette intention perturbatrice, certaines paroles du chancelier de cour Wetterstedt, son confident, ne laissent aucun doute: Dans l'tat actuel des choses, disait Wetterstedt au conseil des ministres, le plus grand malheur qui pt frapper la Sude ne serait pas de voir clater la guerre, mais de trouver chez nos voisins une obissance continue aux ordres de la France. Je rpte encore une fois que, quelle que soit la rsolution qu'on ait prendre, on ne doit compter sur la coopration de la Russie qu'aprs que la guerre aura clat entre cette puissance et la France[431]. Le comte de Loewenhielm, d'aprs ses instructions crites et verbales, dfinissait ainsi le double objet de sa mission en Russie: l'acquisition de la Norvge et l'loignement d'un rapprochement inattendu avec la France[432]. [Note 431: _Souvenirs du comte Gustave de Wetterstedt_, publis par M. H.-L. FORSELL, dans le _Recueil des actes de l'Acadmie de Stockholm_, 1886.] [Note 432: Dpche du 23 mars 1812. La _Correspondance de Loewenhielm_, conserve Stockholm, est un des documents les plus curieux de cette poque: nous en avons d la communication M. Odhner, le savant directeur des archives du royaume, grce l'obligeante entremise de M. R. Millet, alors ministre de France en Sude.] Il se mit immdiatement l'oeuvre. C'tait un habile homme, souple la fois et rsolu, sachant, suivant les cas, affecter une franchise et une rondeur toutes militaires ou aller son but par de sinueux dtours. Une absence totale de scrupules le rendait particulirement apte la mission de haute immoralit qu'il avait remplir, puisqu'il devait dcider Alexandre dpouiller un tat faible, inoffensif, ami et client traditionnel de sa maison. Loewenhielm se doutait bien qu'il aurait combattre quelques rsistances, triompher de certaines pudeurs; mais sa pratique des cours lui avait appris que la conscience des souverains rsiste rarement qui sait l'acheter d'un bon prix: d'ailleurs, un matre en fait de corruption et d'intrigues, Armfeldt, lui avait prpar les voies[433]. [Note 433: Dpche de Loewenhielm, 22 fvrier 1812.] Admis en prsence du monarque, Loewenhielm crut devoir user d'abord de quelques formules prparatoires, de quelques circonlocutions; il expliqua comment la Sude avait besoin de se refaire une existence stable par une augmentation de forces et de territoire. Alexandre le voyait venir et voulut brusquer ses aveux: il lui dit d'un ton engageant: Parlez-moi avec franchise. Mes sentiments doivent vous tre connus.--Sire, rpondit l'agent sudois, un soldat sait mal s'entendre aux dtours de la diplomatie. Je n'ai que ma franchise et mon zle pour le bien de ma patrie, qui dsormais marchera de pair avec les intrts de votre empire.--Eh bien, tranchez le mot.--Sire, c'est donc la Norvge qui fait l'objet des vues dont le Roi ne peut se dpartir sans oublier le premier devoir de tout gouvernement, celui d'assurer l'indpendance et la sret de l'tat[434]... [Note 434: Dpche du 21 fvrier 1812.] --Je verrai toujours avec plaisir ce qui fait le bonheur de la Sude, dit l'Empereur, se bornant pour le moment cette vague approbation. Mme, lorsqu'on lui parla de porter ses armes contre le Danemark, il fit des rserves; son esprit paraissait dans le trouble, sa conscience la torture: son agitation se trahissait par des alles et venues[435]. Sans trop insister pour cette fois, Loewenhielm dtailla tous les avantages d'une coopration de la Sude contre la France, et ce qui lui fit plaisir, ce fut de constater que l'ide de la guerre semblait ancre fond dans l'esprit de son interlocuteur. En cette disposition belliqueuse, Alexandre devait mieux sentir le prix de l'alliance avec Bernadotte et finirait par en subir les conditions. [Note 435: Dpche du 21 fvrier 1812.] En effet, les jours suivants, Loewenhielm reconnut, divers indices, que ses paroles tentatrices avaient port. Il sut que l'Empereur s'tait exprim sur son compte dans les termes les plus gracieux; les familiers du palais lui tmoignaient un empressement sans bornes, et nul prsage n'tait plus encourageant que la politesse et les prvenances de ces messieurs, qui sont autant de thermomtres ambulants de la faveur[436]. Le 23 fvrier, Loewenhielm fut averti officiellement que Sa Majest adhrait en principe aux conditions poses: l'ancien ministre de Russie en Sude, le gnral baron de Suchtelen, allait se rendre incessamment Stockholm, pour ngocier et signer le trait. [Note 436: _Id._] Cette marche, quoique conforme aux dsirs primitivement exprims par la cour de Sude, ne rpondait gure ceux de Loewenhielm. Ayant si heureusement amorc la ngociation, il tenait en accaparer l'honneur jusqu'au bout et la terminer de sa main. Puis, il craignait la lenteur de Suchtelen, son manque d'entrain; c'tait un vieillard d'allures pesantes, timide en affaires, nullement expditif, un savant et un antiquaire gar dans la politique: entre ses mains, la conclusion ne pouvait que languir[437]. Or, Loewenhielm sentait le besoin de battre le fer pendant qu'il tait chaud et de ne pas laisser se refroidir les dispositions d'Alexandre. Il prit sur lui de rester Ptersbourg, se fit envoyer des pouvoirs et offrit aux Russes d'ajuster avec eux les termes de l'arrangement, sans prjudice des efforts que se donnerait Suchtelen pour arriver aux mmes fins. Le Tsar agra cette ngociation en partie double; ce fut alors entre les deux plnipotentiaires, dont l'un agissait Ptersbourg, l'autre Stockholm, une lutte de vitesse: mais Loewenhielm avait pris l'avance et entendait la garder. [Note 437: Dpches des 24 et 25 fvrier.] Il se heurtait pourtant certaines difficults. La plus srieuse provenait d'une suspicion mutuelle chez les deux contractants. C'est le chtiment des complices qui s'associent pour une oeuvre douteuse que de ne pouvoir s'accorder une pleine confiance, fortifie d'estime: s'entendant pour molester autrui, ils craignent toujours d'tre eux-mmes dupes de leur partenaire. En apparence, il n'tait tmoignage d'attachement et de tendre amiti que ne se rendissent Alexandre et Bernadotte. Lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre devant leurs envoys respectifs, les pithtes de noble, gnreux, magnanime, revenaient tout propos dans leur bouche. Charles-Jean vantait la belle loyaut de l'empereur russe, sa franchise chevaleresque, les mles rsolutions qui allaient faire de lui le sauveur de l'Europe; que ne donnerait-il pour voir de prs l'objet de sa vnration? Une entrevue comblerait ses voeux. Sans s'engager prmaturment cette rencontre, Alexandre s'attendrissait devant un portrait de Bernadotte que lui avait remis Loewenhielm et le fixait avec ravissement, en attendant qu'il pt contempler l'original[438]. Cependant, au travers de leurs effusions, tous deux s'observaient en dessous et du coin de l'oeil avec une secrte apprhension. Alexandre craignait toujours que l'ancien marchal ne se laisst ramener Napolon par un rappel de patriotisme et d'honneur ou simplement par l'appt d'une surenchre. Bernadotte se souvenait qu'Alexandre avait t l'alli et l'ami de Napolon: c'tait l'homme des variations inattendues, des brusques revirements; n'allait-il point, la veille mme de la guerre, s'accommoder avec l'Empereur aux dpens de ses voisins? Et Bernadotte se voyait dj reni, prestement sacrifi: tout autant que le Tsar, il craignait de payer les frais d'une rconciliation _in extremis_. Chacun d'eux cherchait donc s'emparer de l'autre, le tenir le plus tt et le plus solidement possible, mais hsitait se livrer soi-mme; ce double sentiment leur inspirait la fois l'impatience et la peur de conclure, acclrait tour tour et ralentissait la ngociation. [Note 438: Dpche de Loewenhielm, 25 fvrier.] Alexandre consentait bien procurer aux Sudois la Norvge; il dsirait toutefois que cette conqute suivt et rmunrt leur descente en Allemagne au lieu de la prcder, qu'elle ft la rcompense et non la condition de leurs services. De son ct, Bernadotte tenait essentiellement se faire payer d'avance, et Loewenhielm dt se montrer inflexible sur le principe qu'il avait pos, celui d'une coopration pralable des Russes l'entreprise contre Copenhague. Alexandre en passa finalement par cette exigence; il promit d'agir contre le Danemark, mais encore voulait-il y mettre quelques formes. Au lieu d'entrer inopinment chez le roi Frdric et de lui soustraire une province par brusque effraction, ne pourrait-on lui adresser un avis pralable, essayer du raisonnement et de la douceur, persuader l'infortun souverain de se laisser dpouiller pour le bien de la cause gnrale et le salut de l'Europe? On lui garantirait un ddommagement en Allemagne, ds que ce pays serait dlivr du joug, et Alexandre montrait sur la carte les tats qu'il destinait la consolation du Danemark, l'Oldenbourg entre autres, qu'il sacrifierait volontiers malgr la parent[439]; quelle rvlation dans ce mot, et combien Napolon avait-il raison de ne voir qu'un prtexte dans le zle obstin d'Alexandre pour la cause de son oncle! [Note 439: Dpches de Loewenhielm du 24 fvrier et du 3 mars 1812.] Force fut Loewenhielm de prendre en considration les scrupules du Tsar et d'accder la marche propose; il s'en excusa auprs de son gouvernement en termes d'un hautain scepticisme. Il regrettait toutes ces pruderies, disait-il, mais une sorte d'hommage platonique au droit et la justice tait une formalit dont les souverains n'avaient pas encore su s'affranchir: Quelque peu que les principes de la justice soient en gnral admis dans les stipulations des puissances, les souverains ont toujours cherch en colorer leurs vues, et il n'y a que l'empereur des Franais dont la bonne foi plus audacieuse se soit mise au-dessus de cet usage[440]. [Note 440: Dpche du 3 mars.] Il y avait une autre cause de lenteur: c'tait l'opposition sournoise de Roumiantsof l'accord en prparation avec la Sude, au pacte qui exclurait toute possibilit de rapprochement avec la France. Le chancelier cajolait l'envoy sudois, se disait pleinement guri de ses illusions, ralli de coeur au systme actuel de son souverain, aussi ennemi que lui de Napolon et de la paix; mais Loewenhielm ne se mfiait pas moins de ce nouveau converti, chaque pas prs d'tre relaps[441]. Mme, il reconnut bientt que la ferveur de frache date dont Roumiantsof faisait talage n'tait rien moins que sincre, et que ce ministre suivait toujours en secret son ancienne religion politique. Dsign par ses fonctions pour discuter officiellement les termes du trait, Roumiantsof soulevait des objections chaque article et trouvait moyen de rpondre toute rquisition par quelque phrase vague et trs entortille[442]. Heureusement pour Bernadotte, l'aide de camp diplomate avait su se mnager des accs familiers auprs de l'Empereur, le droit de s'adresser lui directement, et chacun de ces recours aboutissait pour l'pineuse affaire un pas de plus en avant[443]. Alexandre Ier, voyant nos armes couvrir l'Allemagne, voyant nos colonnes avancer toujours, dpasser l'Elbe, puis l'Oder, et s'allonger jusqu' proximit de la Vistule, sentait mieux l'urgence d'un secours, le besoin de saisir la main qu'on lui tendait, de prendre Bernadotte pour guide et pour boussole dans la tourmente[444]. Il stimulait, aiguillonnait son vieux ministre, multipliait les ordres prcis et clairs[445], si bien que vers le milieu de mars la ngociation parvint maturit. [Note 441: Dpche du 24 fvrier.] [Note 442: _Id._] [Note 443: _Id._] [Note 444: Dpche de Loewenhielm du 11 mars.] [Note 445: Dpche de Loewenhielm du 11 mars.] Ce fut ce moment qu'arrivrent les propositions formules par Napolon le 25 fvrier et dont Tchernitchef tait porteur. Cet envoi fit sensation et mut fortement Loewenhielm, qui y vit pour la constance d'Alexandre l'preuve dcisive. Sans doute, le versatile souverain semblait s'tre fait une me nouvelle, toute d'nergie et de fermet. Nanmoins, le message confi Tchernitchef pouvait faire renatre en lui la tentation de traiter: ses rsolutions tiendraient-elles devant une offre positive, assez modre dans la forme, prsente par son adversaire sur la pointe de l'pe et appuye par la marche en Allemagne de quatre cent mille hommes? Alexandre commena par communiquer Loewenhielm, en tmoignage de confiance, les propositions franaises; il lui fit lire, avec des annotations de sa main, le copieux rapport o Tchernitchef avait reproduit textuellement la conversation de l'lyse; il ajouta, en matire de commentaire, une profession d'incrdulit l'gard des sentiments exprims par Bonaparte: Je considre tout cela, dit-il fort justement, comme des efforts pour gagner du temps parce qu'on n'est pas encore prt, mais je ne me laisserai pas tromper[446]. [Note 446: Dpche de Loewenhielm du 25 mars.] Si prcieuses qu'elles fussent, ces paroles n'eurent pas le don de rassurer entirement Loewenhielm. Il croyait la faiblesse des hommes en gnral et celle d'Alexandre en particulier; les antcdents de ce prince lui faisaient peur. Puis il n'ignorait pas que les partisans de la paix, profitant de la circonstance, se remettaient en mouvement. Dans divers cercles, dans plusieurs salons, la fermentation tait extrme: on cherchait tous les moyens d'arriver l'Empereur et de le circonvenir; des femmes aimables se dvouaient cette oeuvre, se mettaient en frais de sduction auprs du galant monarque et tchaient de l'amollir. L'Empereur, crivait Loewenhielm avec angoisse, est assig de toutes parts[447]. Lauriston, souriant et calme, annonant imperturbablement la paix, dirigeait discrtement les travaux d'approche; le comte de Bray, ministre de Bavire, s'tait institu son premier auxiliaire et son aide de camp: l'appui plus ou moins dguis de Roumiantsof leur mnageait des intelligences dans la place, et chaque jour les assaillants devenaient plus hardis, leurs efforts plus pressants. [Note 447: Dpche du 5 avril.] Observant cette crise et la position volcanique de l'empire, Loewenhielm crut devoir rveiller le zle du parti belliqueux et soulever toute la partie bien pensante du public[448]. Sans souci de son caractre diplomatique, il se jeta corps perdu dans la mle des intrigues; il n'hsita pas prendre pour associs Armfeldt et sa bande, les ternels fauteurs de troubles. En agissant ainsi, crivait-il son roi, il ne faisait que se conformer aux usages et aux moeurs politiques de la Russie: Dans un pays livr comme celui-ci l'intrigue et o le champ est aussi vaste que les dsirs ambitieux de ceux qui sont en scne, il est difficile de remplir sa tche sans suivre les affaires dans leur marche la plus tortueuse, et si j'osais me livrer un proverbe populaire, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on est forc de hurler avec les loups[449]. Conformment ce principe, l'envoy de Bernadotte se fit le moteur et le lien de toutes les menes antifranaises, le principal ouvrier du parti de la guerre[450]. [Note 448: Dpches du 20 fvrier et du 3 mars.] [Note 449: Dpche du 23 mars.] [Note 450: _Id._] Les instances de ce parti s'adressaient un prince beaucoup moins vacillant qu'on ne le supposait; elles prchaient un converti. Alexandre ne se bornait pas repousser l'ide d'un acquiescement pur et simple aux volonts de l'Empereur; depuis longtemps, on l'a vu, il n'admettait plus de transaction. Si Napolon voulait tout obtenir, Alexandre tait intimement rsolu--il en avait fait plusieurs fois l'aveu-- ne rien Accorder. Seulement, avec son habituelle finesse, il comprit le parti qu'il pourrait tirer des propositions franaises pour s'assurer meilleur compte l'alliance de la Sude. Tout en ritrant devant Loewenhielm ses protestations d'nergie, il lui glissa qu'il diffrerait quelques jours de rpondre au message. On veut, lui dit-il d'un ton dgag, me hter de rpondre la lettre de Napolon, mais je n'en suis pas si press et je crois qu'il n'y a pas de mal le faire attendre[451]. Ce retard suffisait entretenir dans l'esprit de Loewenhielm une inquitude utile: tant que le refus n'aurait pas t officiellement signifi, le Tsar pouvait se raviser, flchir et succomber. La menace d'un accommodement avec la France demeurait suspendue sur la tte de Loewenhielm et le dterminerait sans doute baisser ses prtentions. En effet, le Sudois n'eut plus qu'une pense: hter la signature. Il cda sur plusieurs points assez importants, qui restaient en litige, et le 28 mars on tombait d'accord. On s'occupait polir la rdaction des articles, lorsque Roumiantsof rentra fort inopportunment en scne, arm d'une observation imprvue. Un devoir de convenance, disait-il, exigeait que l'instrument prpar ft envoy Stockholm et sign dans cette ville par Suchtelen, dsign primitivement cet effet; c'tait pour le chancelier un moyen de gagner quelques jours, et ce retard pouvait tout compromettre. Quelle dception amre, quelle msaventure pour Loewenhielm, qui avait cru tenir son trait et voyait se rouvrir devant lui d'inquitantes perspectives[452]! Dans cette passe dangereuse, il paya d'audace: il connaissait le chemin qui menait au cabinet de l'Empereur et le prit ds le lendemain. Aux premiers mots du prince, ses apprhensions s'vanouirent: Du moment, lui dit Alexandre, que vous avez les pleins pouvoirs ncessaires pour conclure et signer, je signerai ici; personne n'est plus jaloux que moi de terminer notre alliance[453]. Et il laissa entendre que l'expdient dilatoire imagin par le chancelier n'tait nullement de son got. Il affecta toutefois, avec un tact parfait, de ne pas mettre en doute le bon vouloir de son ministre. Si Roumiantsof soulevait des difficults de protocole, c'tait chez lui pur formalisme et habitude de carrire: Que voulez-vous? Il a ses vieilles formes diplomatiques, qui m'ennuient souvent. On reste toujours ce qu'on est. Un cordonnier reste cordonnier; un diplomate, diplomate. Mais nous sommes militaires et nous aimons aller vite et loyalement en besogne. Loewenhielm s'en fut sur-le-champ porter Roumiantsof, avec le plus profond respect, l'expression de la volont souveraine. L'Empereur est bien le matre, dit le ministre d'un ton vex; mais il se ressaisit aussitt, reprit son masque officiel et, faisant mauvaise fortune bon visage, se rpandit en assurances sur son dsir lui de terminer avec toute la diligence possible. Le 5 avril, le trait tait mis au point et sign. [Note 451: Dpche du 25 mars.] [Note 452: Dpche du 28 mars.] [Note 453: _Id._] Loewenhielm s'applaudissait de ce dnouement et se croyait au bout de ses tracas: il avait compt sans un incident bizarre qui allait encore une fois tout remettre en question. Tandis qu'il se prcipitait son but, le vieux Suchtelen, arriv Stockholm et gracieusement accueilli par le prince royal, s'tait piqu au jeu; il avait rompu avec ses habitudes de lenteur et dploy une activit inattendue. Il tait parvenu de son ct mettre rapidement sur pied un trait et l'avait sign le 9 avril, presque au moment o Loewenhielm parachevait le sien, quatre jours d'intervalle. Dans leur ardeur se saisir et leur crainte de se manquer, Alexandre et Bernadotte s'taient enlacs d'un double lien. Mais cette surabondance d'engagements n'allait-elle pas nuire? Le texte des deux traits n'tait pas identique, et ce qu'il y avait de plus trange dans cette disparit, c'tait que l'accord pass Stockholm par l'envoy russe d'aprs les pleins pouvoirs et les instructions de son matre, tait beaucoup moins favorable la Russie que l'acte conclu Ptersbourg par l'envoy extraordinaire de Sude. Tandis que le premier obligeait le Tsar payer l'entretien et le transport des divisions russes destines oprer contre Copenhague, le second laissait ces dbours la charge de la Sude. Si surprenante que paraisse au premier abord cette diffrence, elle s'explique aisment. Loewenhielm s'tait dsist de ses exigences sous l'impression que lui avaient cause les ouvertures de Napolon la Russie. Suchtelen avait obi un sentiment analogue. Il tait Stockholm quand Bernadotte avait reu de son ct les offres venues de Paris par l'intermdiaire de la princesse royale. Bernadotte avait jou de ces propositions vis--vis de Suchtelen avec autant d'habilet qu'Alexandre en avait mis exploiter auprs de l'agent sudois le message de l'lyse: il avait obtenu le mme succs. Par crainte de voir Bernadotte retomber dans les liens de la France, Suchtelen avait fait les concessions auxquelles Loewenhielm avait souscrit par peur d'un rapprochement entre les deux empereurs, et cette piquante similitude donnait la mesure de la confiance que s'accordaient rciproquement les nouveaux allis. Mais comment concilier dsormais des prtentions qui s'appuyaient de part et d'autre d'un texte formel? Entre les deux traits, lequel choisir? Lequel devait tre tenu pour bon et valable? La difficult et t srieuse, si Bernadotte n'et senti que le comble de l'adresse tait de fixer la reconnaissance d'Alexandre par un trait de munificence. Il jugea propos de se montrer grand, libral, magnifique; il renona spontanment aux avantages que lui confrait le trait de Stockholm pour s'en tenir au trait de Ptersbourg[454]. Touch de ce beau mouvement, Alexandre ne voulut pas demeurer en reste de bons procds avec un alli si dlicat. Il refusa le prsent de Bernadotte, dclara que la Russie et la Sude subviendraient chacune l'entretien de leur contingent, et l'issue de ce duel de gnrosit fut que l'on convint de spolier le Danemark frais communs[455]. [Note 454: Communication de Loewenhielm au chancelier de l'empire, 14 mai.] [Note 455: Communication du chancelier de l'empire Loewenhielm, 31 mai. Archives de Stockholm.] Alexandre ne se sentait plus seul en face de Napolon: son trait avec la Sude l'enhardit repousser plus firement nos exigences, signifier enfin les siennes. Il fit le 8 avril sa rponse au message de l'lyse: ce fut l'objet d'une note qui devait tre expdie l'ambassadeur Kourakine et remise par lui au cabinet franais, avec une lettre polie et brve pour l'empereur des Franais[456]. La note tait cense exprimer les conditions auxquelles le Tsar, aprs s'tre drob si longtemps toute explication, se prterait aujourd'hui traiter: elle spcifiait que l'acceptation pure et simple de ces bases pourrait seule rendre un arrangement encore possible. Si la Russie se dcidait aprs quinze mois rompre le silence, il tait entendu que ce premier mot serait aussi le dernier; son envoi constituait au plus haut point un ultimatum. [Note 456: Cette pice figure aux archives des affaires trangres, Russie, 154.] Dans la note du 8 avril, Alexandre ne parlait point de la Pologne, tenant toujours couvrir d'un voile les intentions qu'il avait eues sur l'tat de Varsovie. Dplaant et largissant le dbat, il substituait un grief personnel un grief gnral, europen, intressant ses voisins autant que lui-mme: la roccupation par les Franais de l'Allemagne septentrionale. Comme condition ncessaire et pralable de toute entente, l'ultimatum exigeait l'vacuation intgrale de la Prusse, l'vacuation de la Pomranie sudoise, la rduction de la garnison de Dantzick, l'abandon de toutes les autres places, de tous les points stratgiques occups par nos troupes au del de l'Elbe; il fallait que la Grande Arme ft demi-tour, qu'elle dgaget l'Allemagne, qu'elle cesst de peser sur le Nord et de tenir la Russie sous la menace de l'invasion. Nulle prtention n'et t plus lgitime, si l'empereur Alexandre se ft offert en mme temps terminer les diffrends qui depuis un an avaient ncessit les armements et les mouvements respectifs. Ce que la Russie rclamait de Napolon, en le sommant d'abandonner toutes les positions d'o il pouvait entreprendre la lutte avec avantage, c'tait un vritable dsarmement. Or, entre tats prts en venir aux mains et pourtant dsireux de prvenir l'effusion du sang, on ne dsarme qu'aprs avoir dtermin les conditions de l'accord et s'tre li par des engagements formels. En change de l'vacuation requise, la Russie nous offrait-elle de trancher ds prsent et dfinitivement les questions pendantes, consquemment d'assurer la paix? En aucune faon. Qu'offrait-elle donc? Elle proposait, aprs que Napolon aurait irrvocablement et par mesure prliminaire repli sa puissance en de de l'Elbe, d'entrer en ngociation pour un trait de commerce, d'examiner les moyens de nuire au commerce anglais, de reconnatre la runion de l'Oldenbourg, moyennant une indemnit territoriale pour le duc dpossd. Mais en quoi consisterait cet quivalent? O serait-il situ? Quelles facilits seraient accordes notre commerce? Quelles mesures de rigueur seraient prises contre l'Angleterre? Tous ces points, qui formaient le fond mme du dbat, restaient en suspens; ils feraient l'objet de pourparlers ultrieurs dans lesquels le cabinet de Ptersbourg se rservait une pleine libert d'apprciation: que la France vacut d'abord, on verrait ensuite s'entendre. Sur une seule question, la Russie se prononait ds prsent et tout notre dsavantage: elle dclarait qu'elle ne pourrait en aucun cas considrer le commerce soi-disant neutre comme une dpendance du commerce anglais et l'exclure de ses ports. Ainsi, exiger de Napolon un engagement sans rciprocit, un recul humiliant, indpendant de toute concession faire par l'autre partie, prsenter en retour de trs vagues esprances, accompagnes d'explicites rserves, voil quoi se rduisait l'offre conciliante d'Alexandre. Il tait par trop vident que ce prince, rclamant nouveau, et cette fois dans les termes les plus imprieux, un gage de scurit, ne voulait rien promettre en change. Il avait pos ces conditions en sachant qu'elles n'avaient aucune chance d'tre agres, et que Napolon y rpondrait vraisemblablement coups de canon: mais, fatigu et nerv de l'attente, jugeant ses prparatifs parvenus un degr infranchissable de maturit, il trouvait inutile de retarder plus longtemps l'explosion de la crise. Sortant de sa rsistance inerte et passive, il en venait une dmarche d'clat; sous couleur de formuler des contre-propositions pacifiques, il manifestait l'incompatibilit des exigences respectives et provoquait la rupture ouverte. II L'ultimatum russe, succdant au trait avec la Sude, tait un succs capital pour nos ennemis: ils venaient d'en remporter un autre dans l'intrieur mme du gouvernement. S'ils n'avaient point russi faire renvoyer Roumiantsof auquel l'Empereur tenait par habitude, par l'effet d'une longue accoutumance sa personne et ses services, ils taient parvenus carter le seul homme qui maintnt encore en haut lieu, avec le chancelier, un reste de sympathies franaises et comme un souvenir du pass. Le rle de Michal Mikailovitch Spranski dans les prliminaires de la guerre n'a pas t entirement clairci. Matre de l'administration intrieure, il mettait aussi la main aux affaires du dehors: sa correspondance avec Nesselrode en fait foi, et il parat bien que cet homme de paix, tout entier sa mission civilisatrice, avait conseill jusqu'au bout une politique de mnagements. Aujourd'hui, il ne semblait plus en son pouvoir d'empcher la guerre: on craignait qu'il ne la ft tourner court, pour reprendre sa tche de rorganisation intrieure[457]. Or, ce que voulait le parti dominant, c'tait la lutte outrance, sans trve ni merci. [Note 457: TEGNER, III, 373.] Pour atteindre Spranski, ce parti se trouvait les voies ouvertes. Depuis qu'Alexandre s'tait dtach de l'alliance napolonienne, il gotait moins les ides, les imitations franaises, dont Spranski se faisait l'ardent promoteur: il coutait davantage ceux qui lui montraient dans toutes ces nouveauts le poison de la Russie[458], qui prtendaient le ramener un troit absolutisme; il laissait les passions rtrogrades se manifester avec plus de hardiesse, avec plus d'imptuosit, et ce torrent de raction emporterait tt ou tard le ministre innovateur. Puis, inflexible sur les principes, ne voyant que son but et y allant avec un aveuglement d'aptre, Spranski avait froiss sur son passage et ameut contre lui une foule d'intrts. Les membres de la hirarchie officielle, les _tchinovniks_, excraient l'homme qui avait tabli des concours l'entre des carrires et fait une part au mrite dans la distribution des emplois. Ce mme homme voulait simplifier le chaos des lois, introduire dans l'administration rgularit et mthode, et le dsordre, le laisser-aller taient choses trop commodes, trop profitables, trop lucratives, pour qu'on ne s'insurget pas violemment contre qui portait la main sur cette institution nationale. Le mcontentement descendait jusqu'aux classes d'ordinaire rsignes et muettes. L'embarras des finances ayant oblig surlever les impts, le peuple murmurait; sans pntrer la cause de ses maux, il s'en prenait au parvenu, au fils de pope, qui changeait tout et bouleversait les bases de l'tat, et l'impopularit du ministre rejaillissait sur le souverain. Alexandre Ier, sentant le besoin la veille du grand combat de rallier autour de lui toutes les forces vives de la Russie et de refaire l'unit morale d'une socit profondment divise, se demandait quelquefois si le sacrifice de Spranski n'tait pas ncessaire pour sceller entre son peuple et lui un pacte de rconciliation. Il hsitait cependant, rsistait encore: son me ombrageuse, torture de doutes, souponnant tout le monde, il tait si doux d'avoir trouv un ami en qui elle crt pouvoir se fier pleinement et se reposer. [Note 458: Joseph DE MAISTRE.] Le crdit de Spranski n'tait qu'branl: pour l'abattre, une grande intrigue fut combine. Armfeldt s'en fit naturellement le chef: il se ligua avec des Russes en faveur croissante auprs du matre, le ministre de la police Balachof, le violent Araktchef. On se procura des lettres crites par Spranski: celui-ci avait le grand tort, dans sa correspondance intime, de s'exprimer en termes dplacs et inconvenants sur le monarque auquel il devait tout et qui l'honorait d'une affection sincre: il le dpeignait frivole et vaniteux, amoureux de sa figure, consacrant de futiles occupations le temps qu'il devait au travail d'tat: il lui donnait des sobriquets emprunts Voltaire[459]. Spranski avait certainement trahi l'amiti: il n'avait pas trahi la patrie. On l'en accusa pourtant: on prtendit qu'il entretenait avec Lauriston des intelligences suspectes. L'opinion, qui s'enfivrait de plus en plus l'approche du pril et voyait partout des tratres, accueillit, propagea ces bruits: des avis sinistres, des billets dnonciateurs afflurent au palais; Spranski avait commis des fautes: on lui prta des crimes[460]. [Note 459: SCHILDNER, 240. Cet auteur a consult des documents de premire main qui jettent une lumire nouvelle sur les causes dterminantes de la disgrce.] [Note 460: TEGNER, III, 376-379.] Tandis que l'orage s'amoncelait, il poursuivait son infatigable labeur, passait dix-huit heures par jour son bureau, frquentait peu le monde: son dlassement tait de se faire lire le soir une tragdie de Corneille ou de Racine, parfois un chapitre de _Don Quichotte_; il y avait cependant, dans cette vie toute crbrale, une place pour le coeur; Spranski avait une fille et l'adorait. Par moments, il sentait vaguement le pril: pour chapper aux haines et aux jalousies qui le guettaient, il demandait que ses attributions fussent diminues, cherchait se faire petit, donner moins de prise; il avait exprim le dsir de quitter volontairement le service. On ne lui en laissa pas le temps. Quant on eut mis sous les yeux du Tsar les lettres o Spranski s'tait permis sur sa personne des propos outrageants, Alexandre crut tout, et son premier mouvement fut de frapper sans piti. Toutefois, un scrupule qui l'honore le fit recourir celui qu'il considrait comme son directeur spirituel, au professeur Parrot, dont il apprciait le sens droit, la belle franchise, le dsintressement. Mand prs de lui le soir du 16 mars, Parrot le trouva dans un tat d'exaspration violente, pleurant de rage et de douleur, parlant de faire fusiller Spranski[461]. Parrot demanda vingt-quatre heures pour rflchir sur le cas et prononcer un avis. Pendant ces vingt-quatre heures, la destine du rformateur s'accomplit: Alexandre s'tait tout la fois dcid de lui-mme et repris: il avait senti que des accusations n'taient pas des preuves, qu'il n'avait pas le droit, pour venger ses injures personnelles, de traiter Spranski en criminel d'tat: il se bornerait le frapper de disgrce et d'exil[462]. [Note 461: SCHILDNER, 242.] [Note 462: Les citations et dtails qui suivent sont emprunts principalement l'ouvrage de Korf sur Spranski et un ensemble de textes russes qui nous ont t communiqus par M. le vicomte E.-M. de Vog, de l'Acadmie franaise.] Le 17 mars au soir, Spranski fut mand comme l'ordinaire au palais pour travailler avec l'Empereur. On le vit traverser le salon d'attente, o se tenait, avec l'aide de camp de service, le prince Nicolas Galitsyne, et entrer chez Sa Majest. Trois heures se passrent. Quand la porte du cabinet imprial se rouvrit, Spranski reparut ple et dfait, les yeux pleins de larmes, avec des gestes prcipits et incohrents qui trahissaient une sorte d'garement: Galitsyne qui cherchait le retenir et le rconforter, il dit seulement: Adieu, prince, et sortit. Dans le mme moment, l'Empereur se montrait sur le seuil de son cabinet, et profondment mu lui-mme, les traits altrs, jetait ces mots: Adieu encore une fois, Michal Mikailovitch. Que s'tait-il pass entre ces deux hommes? L'entretien resta longtemps mystrieux; ce fut Alexandre qui plus tard souleva le voile: il dit Novossiltsof que Spranski n'avait jamais t tratre, mais seulement coupable d'avoir pay sa confiance et son amiti par l'ingratitude la plus noire, la plus abominable; qu'en mme temps ses carts et ses imprudences l'avaient mis en suspicion grave auprs du public: aussi, ajouta-t-il, lui ai-je dit en l'loignant de ma personne: En tout autre temps, j'aurais employ deux annes pour vrifier avec la plus grande attention tous les renseignements qui me sont parvenus concernant votre conduite et vos actions. Mais le temps, les circonstances ne me le permettent pas en ce moment. L'ennemi frappe la porte de l'empire, et dans la situation o vous ont plac les soupons que vous avez attirs sur vous par votre conduite et les propos que vous vous tes permis, il m'importe de ne pas paratre coupable aux yeux de mes sujets, en cas de malheur, en continuant de vous accorder ma confiance, en vous conservant mme la place que vous occupez. Votre situation est telle que je ne vous conseillerai mme pas de rester Ptersbourg ou dans la proximit de cette ville. Je joue gros jeu, et plus il est gros, d'autant plus vous risqueriez en cas de non-russite, vu le caractre du peuple auquel on a inspir de la haine et de la mfiance pour vous[463]. Spranski avait choisi pour lieu d'exil Nijni-Novgorod. [Note 463: SCHILDNER, 243-244.] Au sortir du palais, il passa chez l'employ Magnitzky, son ami et son collaborateur intime, et ne trouva qu'une femme en pleurs, dont le mari venait d'tre enlev par la police et expdi Wologda. Il rentra chez lui; le ministre de la police y tait dj, avec ses hommes, se prparant apposer les scells: la porte, une voiture de poste propre aux longs parcours, une _kibitka_, attendait le proscrit, pour l'emmener Nijni. Spranski obtint la permission de placer quelques papiers sous une enveloppe l'adresse de l'Empereur, ne voulut point rveiller sa fille, fit seulement le signe de la croix sur la porte de la chambre o elle dormait, et laissa pour elle un court billet. En pleine nuit, la rapide voiture l'emporta, et le lendemain, la premire heure, Ptersbourg apprenait sa disparition. Ce fut alors une explosion de joie furieuse et de haine: on s'abordait en se flicitant, en s'embrassant: l'homme nfaste tait tomb: c'tait une premire victoire sur les Franais[464]. [Note 464: _Id._, 244.] Le public crut la grande trahison de Michal Mikailovitch et s'imagina qu'il avait voulu livrer Napolon les secrets de la dfense: l'affaire Spranski parut le pendant de l'affaire Michel. Cependant, comme un drame plus poignant s'annonait l'horizon, on oublia bientt le disparu, les passions qui s'taient souleves autour de lui, la place qu'il avait tenue; l'exil est souvent un tombeau. Pendant quelques jours, Alexandre se montra triste, et comme dsempar: tes-vous malade, Sire? lui demanda Galitsyne.--Non. Si on t'avait coup ta main droite serais-tu tranquille? On l'entendit rpter plusieurs fois, comme s'il et voulu refouler un doute par trop pnible son coeur: Non, Spranski n'est pas un tratre. Il l'avait sacrifi des ressentiments lgitimes et surtout aux exigences de l'opinion: c'tait un gage qu'il avait voulu donner sa noblesse, son peuple; mais lui-mme s'tait du mme coup livr plus compltement aux trangers qui l'enfermaient dsormais dans un cercle ardent de haines: Bernadotte, l'accusateur en chef Armfeldt, Stein qui accourait de Prague, Loewenhielm, aux Italiens Paulucci et Serra-Capriola, l'migr Verngues, tous ces affams de vengeance qui venaient faire la guerre Napolon avec le sang de la Russie. L'audace de ces hommes ne connut plus de bornes, ds qu'ils furent dbarrasss de Spranski, et ils se remirent leur besogne de machinations internationales avec une ardeur furibonde. Les passions, les inimitis qui nous divisent actuellement paraissent ples et mesquines ct de ces haines forcenes, ct de ces colres grandioses qui absorbaient toute une vie. Armfeldt avait mont d'un bout l'autre de l'Europe une diplomatie occulte. Il faisait appel aux patriotes allemands, aux Franais qu'une honorable fidlit au malheur retenait loin de leur pays, aux irrconciliables de l'migration; mais il s'adressait aussi tous les dus, tous les envieux, aux aventuriers en disponibilit, aux tratres qui avaient manqu leur coup, et, remue par lui, cette vermine recommenait grouiller. Il crivait d'Antraigues et s'efforait de rveiller le zle de ce conspirateur lass[465]; il crivait Dumouriez, qui lui rpondait en proposant pour modle de la lutte future la guerre des Scythes contre Darius[466]. Le vieux Serra-Capriola, ministre Ptersbourg de l'ex-roi des Deux-Siciles, se chargeait d'agiter l'Italie. Loewenhielm obtenait l'envoy des Corts insurrectionnelles un accs officiel en Russie, reliait les efforts de l'Espagne aux oprations du Nord[467]. Bernadotte tait le plus enrag nous nuire. Tout en faisant aux ouvertures de Napolon une rponse vaguement conciliante, car il jugeait bon de lui dbiter des phrases qui le laisseraient dans le doute[468], il entreprenait contre nous les multiples oprations dont il avait par avance trac le programme. Il pressait le rapprochement entre la Russie et la Grande-Bretagne, tchait de moyenner Constantinople une paix d'o pourrait sortir une guerre des Turcs contre la France; il travaillait Berlin, travaillait Vienne; pour agir sur l'Autriche, il faisait crire l'archiduc Charles, parlant l'amour-propre de ce prince et cherchant tenter ses ambitions: Si les choses vont comme il y a lieu de l'esprer, il y aura trois ou quatre trnes vacants ou crer...; celui de l'Italie parat fait pour fixer son attention.--Enfin, disait Bernadotte, j'ai tch de le monter: je ne sais quel en sera l'effet[469]. [Note 465: _Un agent secret sous la Rvolution et l'Empire, le comte d'Antraigues_, par Lonce PINGAUD, p. 377.] [Note 466: TEGNER, III, 383.] [Note 467: Dpches de Loewenhielm, 24 mars, 5 avril.] [Note 468: Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 433.] [Note 469: Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cit, 434.] Celui qu'il s'efforait encore plus de monter et d'exasprer, c'tait Alexandre lui-mme. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre Napolon, cherchait l'enflammer davantage, ne laissait s'couler aucun jour sans attiser le feu. Suchtelen tait toujours Stockholm, parfaitement trait. Le prince se laissait voir, aborder par lui toute heure, sauf les jours o il faisait ses dvotions[470]. Le soir, Suchtelen tait admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. L'aspect de la runion tait simple et presque patriarcal. Autour d'une table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa place marque entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bont: au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napolon, arrangeant sa faon ses souvenirs personnels et les venimeux commrages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imagint pour peindre l'homme dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. l'entendre, des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et contre lui-mme: il prtendait savoir qu'on s'tait adress la secte des Illumins Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrres en Russie, aussi bien qu'en Sude, afin que les deux coups fussent ports en mme temps[471]; que le projet avait t dnonc par un membre de la secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de veiller la conservation de sa prcieuse existence. Quant lui, il tait bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il et pay sa dette la Sude et contribu de sa part sauver le Nord: il consentait tre frapp de la dernire balle qui partirait de l'arme de Napolon dans sa retraite pour repasser le Rhin. [Note 470: Id., 435.] [Note 471: Dpche de Suchtelen, 10 avril, volume cit, 435.] Peu aprs, mlant de colossales inventions quelques bribes de vrit, il prtait Napolon des projets dont l'insanit devait encourager ses ennemis: L'autre jour, disait-il Suchtelen, je vous ai parl de ses projets sur Constantinople et l'gypte. On m'en dit bien d'autres aujourd'hui. On m'crit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, qu'ensuite il va sur Constantinople, o il parle de transfrer son sige, pour de l gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'tablir Ispahan, o il n'aura pas affaire des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voil ce qu'on m'crit, et il n'y a aucune extravagance de sa part laquelle je ne puisse croire[472]. Plus pratiquement, il fournissait de temps autre sur le caractre de Napolon, sur les particularits de son temprament, sur les moyens de le combattre et de le dconcerter, des notions utiles, rsultat d'une observation sagace[473]: il montrait aussi le fort et le faible de nos armes, signalait, avec leurs terribles lans, leur impressionnabilit, leurs dcouragements soudains: il suppliait de se battre en ligne le moins possible, d'affamer et d'extnuer nos troupes, de les nerver par des surprises, des embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on russirait cerner quelque dtachement, et de massacrer les hommes, et par des conseils proprement infmes ce Franais d'hier recommandait de ne point faire quartier aux soldats de France[474]. [Note 472: Dpche de Suchtelen, 10 avril, volume cit, 444-445.] [Note 473: Il disait, en parlant de l'Empereur, qu'il n'y avait qu'un seul cas o l'on pourrait le trouver en dfaut, c'est quand il tait bien battu; qu'alors il perdait la tte, et que, si on savait en profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu lui, il retrouve des ressources o personne ne les souponnerait. Vol. cit, 438. C'tait annoncer l'avance, avec une remarquable perspicacit, les dfaillances de Napolon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce grand nerveux et ses dpressions d'me: c'tait aussi prophtiser la merveilleuse campagne de 1814.] [Note 474: SOLOVIEF, 227.] Malgr tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient absolument srs de lui qu'aprs le premier coup de canon, lorsque le carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette ide avec un cynisme froce: On ne peut tre sr, disait-il, de la marche non interrompue des choses que du jour o le sang aura derechef commenc couler[475]. C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'aprs ses instructions, il poussait Alexandre brusquer les hostilits, ne pas attendre que les Franais eussent touch la frontire russe, les devancer dans la Prusse orientale et la Pologne. [Note 475: Dpche du 23 mars.] Ce point tait le seul sur lequel Alexandre se montrt encore indcis et perplexe. Il mettait en balance les avantages prsums de l'initiative avec le prjudice moral qui pourrait en rsulter pour lui. Sa phrase favorite tait toujours: Je ne veux pas tre l'agresseur. Il se prparait seulement quitter Ptersbourg pour se rendre Wilna, o il formerait son quartier gnral et prendrait le commandement de ses troupes. Bientt, il considra que son dpart ne pouvait plus tre diffr. Le 21 avril, aprs avoir assist un service solennel dans l'glise de Notre-Dame de Kazan, il traversa la ville la tte d'un tat-major cosmopolite et prit le chemin de Wilna, escort par les voeux et les hommages de la population. Peu de jours auparavant, il avait runi sa table un grand nombre d'officiers et leur avait dit: Nous avons pris part des guerres contre les Franais comme allis d'autres puissances, et il me semble que nous avons fait notre devoir. Le moment est venu de dfendre nos propres droits, et non plus ceux d'autrui. Voil pourquoi, croyant en Dieu, j'espre que chacun de vous accomplira son devoir, et que nous ne diminuerons pas la gloire que nous avons acquise[476]. [Note 476: SCHILDNER, 245.] Ce langage tait simple et grand. Dans ses adieux l'ambassadeur de France, Alexandre montra moins de franchise. Le 10 avril, il avait invit Lauriston dner; il lui annona qu'il allait faire simplement une tourne, prouvant le besoin de voir ses troupes[477]: il esprait revenir bientt: d'ailleurs, en quelque lieu qu'il ft, Ptersbourg, sur la frontire ou bien Tobolsk, on le trouverait toujours prt restaurer l'alliance, pourvu qu'on n'exiget de lui aucun sacrifice incompatible avec l'honneur. Mais son motion en disait plus que ses paroles: elle dnonait l'ide d'une sparation dfinitive et trahissait en lui, malgr l'immutabilit de sa rsolution, l'angoisse du redoutable avenir: sa voix tait entrecoupe et sourde: des larmes lui roulaient dans les yeux[478]. Au moment de se mettre en route, il fit annoncer officiellement Lauriston qu' Wilna comme Ptersbourg, il serait toujours l'ami et l'alli le plus fidle de l'empereur Napolon, qu'il partait avec la ferme intention et le dsir le plus sincre de ne pas faire la guerre, et que si elle avait malheureusement lieu, on ne pourrait lui en attribuer la faute[479]. Ces protestations ne l'empchaient pas, peu d'heures d'intervalle, de dclarer ses confidents trangers qu'elle s'engagerait certainement, cette lutte ncessaire, car il n'tait pas homme reculer au dernier moment et faire des excuses sur le terrain. Mme, cdant aux impatiences belliqueuses qui bouillonnaient autour de lui, il parut enfin dispos mettre en mouvement ses troupes, ds que les ntres auraient moralement fait acte de guerre contre lui en franchissant la Vistule: Si les Franais, dit-il Loewenhielm, passent un certain point (ce point est la Vistule), je marche en avant de mon ct[480]. crivant Czartoryski, il n'excluait pas la possibilit d'une pointe au del mme de la Vistule et d'une entre Varsovie[481]. [Note 477: Lauriston Maret, 11 avril.] [Note 478: _Id._] [Note 479: Lauriston Maret, 11 avril.] [Note 480: Dpche de Loewenhielm, 18 avril.] [Note 481: _Mmoires de Czartoryski_, II, 281.] Cette suprme vellit d'offensive stratgique ne tint gure: ce qui la fit tomber, ce fut l'annonce de l'alliance franco-autrichienne. En signant le trait du 12 mars, Napolon et Franois Ier s'taient promis que cet acte demeurerait secret aussi longtemps que possible: une fausse manoeuvre d'un agent autrichien en dcida autrement. L'empereur Franois avait alors pour reprsentant Stockholm le comte de Neipperg, celui-l mme qui devait faire oublier Napolon Marie-Louise et se glisser ainsi dans l'histoire. Instruit du trait, Neipperg crut en devoir communication officielle au gouvernement sudois: de Stockholm, la nouvelle retentit en Russie, o elle produisit la plus douloureuse impression. Il y avait longtemps qu'autour du Tsar on avait cess de faire fonds sur la Prusse: on savait que cette monarchie en servage ne s'appartenait plus: son assujettissement dfinitif la France avait caus moins de surprise et de colre que de piti. Au contraire, on avait espr jusqu'au bout que l'Autriche, plus libre de ses mouvements, n'irait pas s'enchaner d'elle-mme: le langage mielleux de Metternich et de ses agents avait entretenu cette illusion. On avait tout prvu, sauf la dfection de l'Autriche: le coup n'en fut que plus sensible. Sans provoquer chez Alexandre aucune dfaillance, aucune ide de capitulation et de paix, l'amre nouvelle lui fit craindre que ses troupes, s'aventurant dans la Pologne varsovienne, ne fussent prises en flanc par les Autrichiens, et elle le fixa au systme de l'absolue dfensive: arriv Wilna, il dcida de demeurer sur place et d'attendre l'attaque que hterait vraisemblablement son ultimatum[482]. La rsolution qui devait sauver la Russie--car une prise de contact sur la Vistule avec des forces suprieures l'et jete un dsastre--fut arrte dfinitivement par Alexandre la dernire heure, raison d'une circonstance indpendante de sa volont et que Napolon avait mnage: tout ce qui devait, dans la pense du conqurant, rendre infaillible le succs de sa grande entreprise, concourut le perdre. [Note 482: BOGDANOVITCH, I, 60; SCHILDNER, 246.] CHAPITRE XI L'ULTIMATUM RUSSE. Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blme son gouvernement.--Il continue dsirer la paix et clbrer l'alliance.--Procs de haute trahison.--Discours du procureur gnral.--Interrogatoire des prvenus; responsabilits ingales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de l'accusation.--Arrive de l'ultimatum.--Kourakine Saint-Cloud.--Colre et inquitude de l'Empereur.--Alerte passagre.--Napolon veut tout prix dtourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-mme son heure.--Proposition d'armistice ventuel.--Envoi de Narbonne Wilna; caractre et but de cette mission.--Dmarche effet auprs de l'Angleterre.--Le gouvernement franais se donne l'air d'accepter une ngociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est ensuite remis de jour en jour, dup et mystifi de toutes manires.--Ses yeux commencent s'ouvrir.--Rquisitions pressantes.--Symptmes alarmants.--Excution de Michel.--Nouvel enlvement de Wustinger.--Dpart de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperoit qu'on l'abuse et qu'on le joue; un subit accs d'exaspration le jette hors de son caractre.--Il rclame ses passeports; cette dmarche quivaut une dclaration de guerre.--Contre-temps galement fcheux pour les deux empereurs.--Dpart de Napolon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du _Moniteur_.--Napolon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle confrence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matire; il soulve une difficult de procdure: question des pouvoirs.--Le ministre chappe l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu son poste.--Napolon est parvenu loigner momentanment la rupture. I Entre les deux gouvernements qui voulaient la guerre sans se l'avouer l'un l'autre et rivalisaient de duplicit, un homme restait de bonne foi: c'tait l'ambassadeur russe en France, celui-l mme auquel allait incomber la charge de produire l'ultimatum et de le maintenir dans toute sa rigueur. Le prince Kourakine n'avait jamais cess de dsirer avec ardeur la fin des diffrends. Souffrant de se voir priv d'ordres, d'instructions, de lumires[483], il blmait, en son for intrieur, le silence vasif dans lequel la chancellerie russe persistait depuis tant de mois et rejetait sur elle une partie des torts. Depuis le dbut de l'anne, il passait par des dcouragements profonds et de subits rconforts. En fvrier, voyant s'branler nos armes, il en avait conclu que Napolon avait irrvocablement dcid la guerre. Un peu plus tard, il s'tait repris l'esprance; apprenant le discours tenu par l'Empereur Tchernitchef et l'envoi de ce messager, il avait cru la sincrit de cette dmarche: il tait, qu'on nous passe l'expression, tomb dans le panneau, et avait suppli son matre de ne point ngliger cette suprme chance de paix, d'entamer la ngociation qui lui avait t si souvent propose[484]. En attendant, il continuait recevoir la socit parisienne, donner de beaux bals, de grands dners o il buvait solennellement l'alliance. [Note 483: Rapport du 5 janvier 1812. _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 354.] [Note 484: Lettre particulire du 25 avril, volume cit, 360.] Au milieu d'avril, un incident pnible vint le rejeter dans ses angoisses et le blesser cruellement. Il prsumait, d'aprs ce qui lui avait t dit, que l'affaire d'espionnage dans laquelle Tchernitchef se trouvait impliqu n'aboutirait point un clat, que le gouvernement franais prendrait coeur de l'touffer. Quelles ne furent pas sa surprise, sa douloureuse stupeur, en apprenant un soir par la _Gazette de France_, sans que personne et daign l'avertir au pralable, l'ouverture d'un procs o la Russie tait en quelque sorte juge par contumace! La cour d'assises de la Seine s'tait assemble le 13 avril pour statuer dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. Quatre inculps seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon et Moss, dit Mirabeau: les autres employs arrts avaient bnfici d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant Wustinger, bien qu'il et t le lien de toute l'intrigue, on avait pens que sa qualit d'tranger et ses attaches avec l'ambassade russe ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme ses dclarations taient indispensables pour clairer la justice et qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en tat d'arrestation qu'il allait dposer titre de tmoin ncessaire. Au banc de la dfense figuraient diverses illustrations du barreau. Le procureur gnral Legoux occupait en personne le sige du ministre public, assist de deux avocats gnraux. Aprs lecture de l'acte d'accusation, le procureur gnral prit le premier la parole: la procdure des assises l'y autorisait alors. Dans un expos prliminaire, il mit en relief les principaux faits de la cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant qui fleurissait en ces annes; l'poque des grandes actions tait aussi celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libralisme de l'Empereur, qui et pu soustraire les accuss leurs juges naturels, en invoquant l'intrt suprieur de la dfense nationale, et qui n'avait point us de cette facult. Faisant l'historique de la trahison, il ne manqua pas d'en dramatiser les dbuts. Le premier corrupteur d'employs, le charg d'affaires d'Oubril, fut reprsent sous les traits d'un dmon tentateur, errant travers Paris et cherchant sur qui exercer son activit malfaisante. Un hasard met Michel en sa prsence: Un jour, ils se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que Michel tenait la main. L'agent de la Russie parat frapp de la beaut de l'criture; lui-mme avait quelque chose faire copier; il en charge Michel, et, quoique ce travail soit peu considrable et son objet insignifiant, le copiste en est rcompens magnifiquement et au del de toute attente--par un billet de mille francs[485]! Allch par cette gnrosit qui et d lui sembler suspecte, Michel prte l'oreille des suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un fonctionnaire que d'couter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la voie sclrate et se condamne dsormais y persvrer, y marcher sans relche, la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande, il ne tarde pas les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un l'autre ce vil instrument, l'employant tour tour, et chacun d'eux, avant de quitter Paris, lguant Michel son successeur comme un prcieux dpt. [Note 485: Les extraits cits du discours sont emprunts au compte rendu officiel du procs, publi dans les journaux et ensuite sous forme d'opuscule spar.] Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille dans ce va-et-vient compliqu d'ambassadeurs et de chargs d'affaires, confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes matrielles sous des flots d'loquence. Il a des mtaphores audacieuses et des indignations fleuries, des antithses et des cliquetis de mots la Fontanes. travers le droulement de ses priodes, on voit le corrompu se faisant corrupteur, Michel dbauchant ses collgues et organisant le trafic des consciences; on le voit s'levant peu peu jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilge sur le livret mystrieux et magique qui donne l'Empereur le don d'ubiquit et le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps. Derrire l'employ sduit, Tchernitchef apparat constamment; c'est lui qui a inspir et command cette longue srie d'infidlits; le solennel magistrat se plat lancer de mordantes pigrammes contre l'homme de cour, qui n'a pas craint de se souiller d'ignobles contacts; il l'appelle le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates, et toujours, par habitude de mtier, en mme temps qu'il dsigne Michel et ses coaccuss la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause et semble requrir contre elle. Il fait allusion aux puissances jalouses, qui s'efforcent d'entraver dans l'ombre l'essor du gnie et d'intercepter les destines du monde. Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a permis que la trahison fint par se trahir elle-mme, par se livrer avec une inconcevable tmrit, et le billet de Michel tourdiment oubli par Tchernitchef est communiqu soudain l'auditoire, lu dans son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une proraison chaleureuse, l'organe du ministre public exhorte les jurs, si la suite du procs les met en prsence de faits indubitables et prouvs, faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict retentira travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres. Foudroys par cette loquence, les prvenus rpondirent d'une voix accable l'interrogatoire du prsident. Les tmoins dfilrent ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune Michel pour l'avoir attir dans un guet-apens, il le chargea de son mieux. Au reste, le misrable commis tait abandonn de tout le monde; son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur gnral eut requrir l'application des lois, lorsqu'il rpondit aux plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de rclamer contre Michel le chtiment suprme; prjugeant son supplice, il n'offrait son repentir que des consolations d'outre-tombe. Au contraire, le sort des autres accuss fut vivement disput la prvention par la dfense. Les dbats n'tablirent pas premptoirement qu'il y et eu chez Saget, Salmon et Moss trahison consciente, qu'ils eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis par eux entre ses mains. En consquence, la suite d'un verdict pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement sur le fait d'avoir, prix d'argent, accompli des actes de son emploi non licites et non sujets salaire[486], Michel fut condamn mort, avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de l'exposition et du carcan fut prononce contre Saget, avec adjonction d'une amende: Salmon et Moss furent acquitts. [Note 486: Art. 177 du code pnal.] L'issue de ce triste procs, qui fit sensation dans tous les milieux parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, dj profondment offusqu par les termes de l'accusation et la tournure donne aux dbats. mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des audiences, la colre et l'indignation s'taient peintes sur ses traits, habituellement dbonnaires et placides. la fin, aprs avoir pris connaissance du verdict et de l'arrt, rcapitulant toutes les particularits de l'odieuse affaire[487], il arriva une conclusion propre le rvolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour l'avait condamn pour avoir procur un tat tranger, l'empire de Russie, les moyens d'entreprendre la guerre contre la France: c'tait reconnatre et proclamer implicitement que la Russie avait cherch ses moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la rputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions? Kourakine estima qu'un devoir sacr l'obligeait soulever un incident diplomatique et lancer une note de protestation; il la fit autant qu'il put solide et vhmente[488]. L'imputation calomnieuse ayant t publique, il jugeait que le dmenti devait l'tre et demandait faire passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette satisfaction lui fut refuse, et le prince demeura fort embarrass de sa personne et de son rle, partag entre le dsir de soutenir sa dignit et la crainte de provoquer une irrparable scission, se demandant s'il n'aurait point prochainement quitter Paris, s'effrayant fort l'ide d'un voyage pnible et d'un rapatriement difficile, runissant nanmoins des moyens de transport, songeant dj faire filer en Allemagne une partie de son personnel, prparant le dmnagement de sa maison, en attendant qu'il oprt celui de sa volumineuse personne. [Note 487: Lettre particulire du 23 avril, volume cit, 362.] [Note 488: La note, qui porte la date du 14 avril, est conserve aux archives des affaires trangres, Russie, 154.] Il vaquait tristement ces soins lorsque arriva le 24 avril Paris un jeune homme du nom de Serdobine, qu'on lui expdiait de Ptersbourg en courrier et qui lui tenait de trs prs, tant l'un des enfants naturels que le prolifique ambassadeur avait sems partout sur son passage. Celui qu'il appelait paternellement son Serdobine[489] lui apportait le texte de l'ultimatum prsenter. Cette communication lui causa un vif moi, ml de satisfaction et d'orgueil. Enfin, aprs l'avoir tenu si longtemps dans une humiliante inertie, sa cour lui confiait une affaire capitale traiter: cette manire de le remettre en activit consolait son amour-propre. De plus, sans rflchir l'normit des prtentions russes, il ne jugeait pas impossible de les faire accepter par la France, qui s'tait toujours dclare prte couter toute explication catgorique. Prenant au srieux son rle de conciliateur, il rsolut d'y consacrer ce qui lui restait de forces. Toutefois, puisque son gouvernement lui enjoignait de parler haut et ferme, il se conformerait ponctuellement cet ordre. S'tant rendu chez le duc de Bassano, aprs avoir fait provision d'nergie, il prsenta l'vacuation de la Prusse comme une condition primordiale et essentielle, sur laquelle il n'y avait mme point discuter: C'tait seulement aprs que cette demande aurait t accorde qu'il serait permis l'ambassadeur de promettre que l'arrangement pourrait contenir certaines concessions, dont tait formellement except le commerce des neutres, auquel la Russie ne pourrait jamais renoncer. Dans une note remise quelques jours aprs, Kourakine rpta par crit ces expressions[490], mais dj Napolon, instruit de ses communications verbales, l'avait appel en audience particulire au chteau de Saint-Cloud, le 27 avril. [Note 489: Lettre particulire du 23 avril, volume cit, 362.] [Note 490: Archives des affaires trangres, Russie, 154.] Dans cet entretien, Napolon suivit d'abord son premier mouvement, tout d'indignation. Ainsi, c'est une retraite humiliante qu'on prtend lui imposer d'emble et avant tout accord: la Russie l'a-t-elle dj battu pour le traiter de la sorte? Lorsqu'elle daigne enfin parler, son premier mot est une insulte. Il s'exprimait par phrases haches, saccades, haletantes: Quelle est donc la manire dont vous voulez vous arranger avec moi? Le duc de Bassano m'a dj dit que vous voulez me faire avant tout vacuer la Prusse. Cela m'est impossible. Cette demande est un outrage. C'est me mettre le couteau sur la gorge. Mon honneur ne me permet pas de m'y prter. Vous tes gentilhomme, comment pouvez-vous me faire une proposition pareille? O a-t-on eu la tte Ptersbourg?... J'ai autrement mnag l'empereur Alexandre, quand il est venu me trouver Tilsit, aprs ma victoire de Friedland... Vous agissez comme la Prusse avant la bataille d'Ina: elle exigeait l'vacuation du nord de l'Allemagne. Je ne puis aujourd'hui consentir davantage celle de la Prusse: il y va de mon honneur[491]. [Note 491: Toutes les citations jusqu' la page 393, l'exception de celles qui font l'objet d'une rfrence spciale, sont tire des rapports de Kourakine en date des 27 et 28 avril, 2 et 9 mai 1812, t. XXI du _Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, 362-410.] Ce courroux se mlait d'une vive contrarit et d'une inquitude relle. L'pret de l'ultimatum semblait en effet dnoncer chez les Russes l'intention de brusquer la rupture. Un instant mme, d'aprs certains avis, Napolon crut que l'empereur Alexandre, comme il en avait eu effectivement la pense, avait donn ordre ses troupes de passer le Nimen et de marcher la rencontre des ntres; que les hostilits s'engageaient, que l'on se fusillait dj sur la Vistule et la Passarge. Et il voyait avec dpit son plan d'offensive subitement travers, ses combinaisons chouant au moment d'aboutir, l'ennemi ravissant la Grande Arme sa base d'oprations. Il tait tellement mu de cet accident possible qu'il songea, pour enrayer tout prix le mouvement des Russes, un moyen d'un empirisme dsespr. Changeant de ton avec Kourakine et mettant une sourdine sa colre, il pronona devant lui le mot d'armistice. On signerait Paris une trve ventuelle, pour le cas o les hostilits auraient commenc; elle sparerait les armes aux prises et neutraliserait le territoire entre le Nimen et la Passarge, laissant aux gouvernements le temps de se reconnatre et de ngocier encore. Kourakine, beaucoup moins intrpide qu'il n'en avait l'air, accueillit avec joie cette ouverture. Napolon n'en prenait pas moins toute occurrence ses dispositions de dpart et de combat: il n'attendait qu'un avis de Davout, un signe du tlgraphe arien pour quitter immdiatement Paris; il traverserait l'Allemagne d'un trait, ne s'arrterait nulle part, brlerait la politesse aux souverains assembls sur son passage et, allant presque aussi rapidement qu'un courrier[492], arriverait sur la Vistule pour recevoir et rendre le choc. [Note 492: Maret Otto, 3 avril.] Cette alerte ne dura gure: au bout de quelques jours, des nouvelles plus rassurantes arrivrent du Nord. Nos agents, nos observateurs ne pouvaient rpondre que les Russes n'attaqueraient point: ce qui tait certain, c'tait qu'ils n'taient pas encore sortis de leur territoire et s'y tenaient l'arme au pied: la Russie ne soutenait pas jusqu' prsent par ses actes l'arrogance de ses discours. Dans cette attitude, Napolon croit dcouvrir chez Alexandre un signe d'hsitation et de trouble. Il continue se mprendre sur les intentions de son rival: tandis qu'Alexandre est inbranlablement rsolu la guerre, mais non moins rsolu dsormais ne la faire que chez lui, en de de ses frontires, Napolon le croit toujours partag entre des vellits d'attaque et une secrte apprhension du combat. Et tout de suite il se reprend l'espoir de mettre profit ces dispositions, de ruser, d'atermoyer encore, de dtourner jusqu'au bout les Russes de l'offensive, afin de la prendre lui-mme en temps voulu et de tomber sur l'ennemi avec toutes ses forces. Aprs avoir t jusqu' proposer un armistice pour suspendre les premires hostilits, il juge possible maintenant de les retarder par une nouvelle et fausse ngociation. Mais sur quelle base et par quel intermdiaire ngocier? La base propose par la Russie, savoir l'ultimatum, est inadmissible, et d'ailleurs cette sommation catgorique ne laisse aucune prise la controverse. D'autre part, avec Kourakine, charg par sa cour d'une commission positive et tout plein de son sujet, on ne peut parler que de l'ultimatum et subsidiairement de l'armistice. Qu' cela ne tienne: l'Empereur dplacera le lieu des pourparlers, afin d'en changer l'objet. Il dirigera toute vitesse sur Wilna, o il suppose que l'empereur Alexandre va se placer, un envoy extraordinaire, un porteur de paroles pacifiques, qui sera cens avoir reu son message avant l'arrive Paris de l'ultimatum. L'envoy pourra donc ignorer cette pice et carter du vague dbat qu'il a mission de rouvrir, cet lment de discorde. Napolon s'vite ainsi d'opposer aux paroles imprieuses de la Russie une rponse ncessairement ngative et qui acclrerait la guerre; pour n'avoir pas se fcher, il feint de n'avoir rien entendu. Par une faveur du hasard, l'agent le plus propre faire agrablement figure auprs d'Alexandre se trouvait dj port mi-chemin de la Russie. Napolon avait envoy Berlin le plus brillant de ses aides de camp, le comte de Narbonne, pour surveiller l'excution du trait avec la Prusse. Parmi les recrues qu'il avait rcemment opres dans le personnel de l'ancienne cour, il n'tait point d'acquisition plus prcieuse que cet ancien ministre de Louis XVI, entr en 1810 dans la maison de l'Empereur avec le grade de gnral. Ayant vcu en pleine socit du dix-huitime sicle, M. de Narbonne en conservait, malgr ses cinquante ans et son front chauve, les vives allures et la grce cavalire; son esprit tait fin, agile, tout en traits et en saillies; son rapide passage au pouvoir l'avait initi la pratique des grandes affaires, qu'il traitait lgamment, avec aisance et avec tact. Officier par devoir de naissance et vocation premire, ministre par occasion, il avait t et restait surtout homme du monde, le type de l'homme du monde intelligent et cultiv, ayant sur tout des vues et des ouvertures, excellant effleurer brillamment les questions plutt qu' les approfondir et les matriser; nul n'tait plus propre que ce courtisan expriment, que ce parfait et spirituel gentilhomme, remplir une mission o il y aurait moins ngocier qu' causer et surtout plaire. Il reut immdiatement l'ordre de quitter Berlin pour se rendre Wilna. Sans lui avouer en toutes lettres que sa mission n'tait qu'une feinte, ses instructions le lui laissaient trs suffisamment entrevoir. Arriv Wilna, il aurait s'y faire garder le plus longtemps possible, en ayant l'oeil ouvert sur les mouvements des armes russes et en se procurant avec discrtion des renseignements militaires. Dans ses entretiens avec l'empereur Alexandre, il dirait, rpterait que l'empereur Napolon conservait le dsir et l'espoir d'un arrangement l'amiable, et il s'en tiendrait ces gnralits; c'tait surtout l'ensemble de son attitude, le tour et le ton de son langage qui devaient persuader, ramener un peu de confiance, provoquer une dtente. Sans se hasarder sur le terrain des discussions pratiques et serrer de trop prs les questions, il prodiguerait les assurances propres tenir la Russie inerte et engourdie pendant nos derniers mouvements, calmerait au besoin l'ardeur guerrire d'Alexandre par des propos charmeurs, par des paroles assoupissantes, et doucement, insensiblement, lui verserait ce narcotique. Toutefois, afin de donner sa mission plus d'apparence, le duc de Bassano lui expdia un mmoire l'adresse du chancelier Roumiantsof, une note officielle[493]. Comme entre en matire, le ministre franais faisait savoir que l'Empereur s'tait dcid une suprme tentative auprs de l'Angleterre et l'avait encore une fois mise en demeure de traiter. En effet, la veille d'une nouvelle guerre sur le continent, Napolon avait jug que cette sorte d'invocation platonique la paix gnrale serait d'un effet utile et grandiose. En notifiant sa dmarche la Russie, ne donnait-il pas la preuve qu'il s'estimait toujours en tat d'alliance avec elle, qu'il ne considrait nullement comme prim l'article du trait de Tilsit interdisant aux deux puissances de ngocier sparment avec l'Angleterre? Le reste de l'expos ministriel reprenait nos griefs avec force, mais affirmait qu'il ne tenait qu' la Russie de donner aux diffrends une terminaison pacifique: toute la pense apparente du mmoire se rsume en cette phrase: Quelle que soit la situation des choses, au moment o cette lettre parviendra sa destination, la paix dpendra encore des rsolutions du cabinet russe. [Note 493: Cette pice, ainsi que l'instruction envoye Narbonne, figure aux archives des affaires trangres, Russie, 154.] Comme suprme sanction ces paroles, Napolon crivit au Tsar une lettre la fois ferme et courtoise, sans ngliger d'y mettre une pointe de sentiment. Il ne mconnaissait pas la gravit de la situation, mais affirmait son obstin dsir de paix, sa fidlit aux souvenirs du pass et son intention de rester l'ami d'Alexandre, alors mme que le malheur des temps l'obligerait traiter en ennemi l'empereur de Russie: Votre Majest, disait-il, me permettra de l'assurer que, si la fatalit devait rendre une guerre invitable entre nous, elle ne changerait en rien les sentiments que Votre Majest m'a inspirs et qui sont l'abri de toute vicissitude et de toute altration[494]. [Note 494: _Corresp._, 18669.] La lettre pour Alexandre et la note pour Roumiantsof, crites Paris le 3 mai, transmises aussitt Narbonne, furent antidates avec intention du 25 avril; cette poque, il tait parfaitement admissible que le texte portant expression des volonts russes ne ft pas encore parvenu Saint-Cloud: ainsi devenait plus vraisemblable cette ignorance voulue de l'ultimatum sur laquelle l'Empereur fondait toute sa manoeuvre. II L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous avait causs la Russie en se dclarant l'improviste. Aussi bien, tandis que le gnral volerait Wilna, que dire Kourakine, qui restait en face de nous, son ultimatum la main, et rclamait tout instant une rponse? Assurment, si la mission de Narbonne russissait, il tait prsumer que le gouvernement russe temprerait le zle de son reprsentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu' l'arrive de ces instructions modratrices, comment faire prendre patience l'obstin questionneur? L'Empereur et son ministre se rsolurent un systme d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractre de cet inoffensif personnage, ils jugrent possible d'abuser impunment de sa candeur, de le traner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus invraisemblables prtextes, et aussitt allait commencer pour l'infortun vieillard une longue srie de mystifications. Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaait plus sur le terrain d'une rsistance absolue l'article premier de l'ultimatum. L'Empereur lui-mme avait dclar qu'il ne se refusait pas en principe vacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en ft faite sous une forme compatible avec sa dignit, respectueuse de son honneur, pourvu que le retrait de ses troupes lui ft prsent comme l'un des termes et non comme la condition pralable de l'arrangement. Kourakine, toujours intraitable sur le fond, se prta chercher un temprament dans la rdaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une convention prliminaire, qui servirait de base une entente ultrieure et dfinitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur des Franais s'engagerait ds prsent et de la faon la plus formelle vacuer la Prusse, rduire la garnison de Dantzick; par les articles subsquents, la Russie s'obligerait ngocier ultrieurement sur les autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matriel de l'arrangement, se trouverait tablie, entre les concessions faites de part et d'autre, une sorte de corrlation apparente et de balancement, propre en attnuer la disparit relle. Le duc de Bassano parut agrer cette ide et pria Kourakine de prparer tte repose une srie d'articles. Croyant tenir la solution pacifique laquelle il aspirait de toute son me, Kourakine se mit aussitt l'oeuvre, prit la plume et rdigea de son plus beau style un projet de convention. son grand tonnement, un jour, puis deux, puis trois s'coulrent, sans qu'il et faire usage de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci tait invariablement absent: on et dit qu'il avait oubli la grande affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se prparait lui rafrachir la mmoire par une communication pressante, quand le 2 mai au matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premires heures, il vit se prsenter lui un employ du ministre, venu pour lui exprimer tout le plaisir que Son Excellence prouverait le voir. Rconfort par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut tel qu'il tait, en bottes et en surtout, sans tre coiff, sans prendre le temps de passer son uniforme constell d'ordres et d'insignes, ce qui dnotait chez lui une prcipitation tout fait contraire ses habitudes et une curiosit haletante. Le duc l'accueillit de la manire la plus affable. Il avait dsir le voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reues la veille de Ptersbourg, et il commena lui lire la dpche par laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant le dpart pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que l'on tait encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il se servait de cette monnaie libralement dispense par Alexandre nos agents pour payer lui-mme l'ambassadeur de ce prince: ce qui est particulirement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que l'Empereur n'a pas dit notre reprsentant un seul mot concernant l'vacuation de la Prusse.--Quoi d'tonnant cela, reprit Kourakine, puisque mon matre a fait de moi l'intermdiaire unique et le canal de cette ngociation dcisive? Et il attendait avec impatience l'instant o le dbat allait se rouvrir, o son projet de trait, qu'il portait toujours dans sa poche, pourrait paratre au jour et s'exhiber. son vif dplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune allusion cette pice. Trois jours passrent encore; il n'tait plus question du trait, et Kourakine, branl dans son optimisme, moins crdule qu'on ne l'avait suppos, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait concevoir les doutes les plus forts sur la sincrit du gouvernement franais, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en partant pour l'arme, ne se drobt toute reprise de discussion. Renonant la course prcipite que ne lui semblaient plus commander les dispositions de la Russie, Napolon avait repris son projet d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, o il conduirait Marie-Louise ses parents et convoquerait l'assemble des souverains. Le temps que lui prendraient ces oprations, sa volont d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui permettaient gure de prolonger son sjour Paris au del du commencement de mai. Une seule considration le retenait encore: il ne voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'tait rendu Wilna et avait pris position proximit de la frontire. En prvision de cette nouvelle, on procdait, au chteau de Saint-Cloud, aux prparatifs du grand dplacement, et ces dispositions, malgr le secret ordonn, commenaient retentir au dehors. mesure que le bruit du dpart prend plus de consistance, Kourakine s'meut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une rponse. Le 6 mai au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend l'htel des relations extrieures, rue du Bac, et n'est point reu: il revient quatre heures et demie, promne pniblement travers les escaliers et les antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le saisit. De nouveau, il se vit opposer une bonne grce vasive: le duc lui avoua qu'il tait encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever la ngociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce retard, pourquoi tant d'alarmes? Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le temps et tous les moyens de nous entendre. Doucement, il plaisantait l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tchait de le tranquilliser. Embarrass par ce flux de molles et caressantes paroles, Kourakine prouvait de grandes difficults placer les vhmentes objurgations qu'il avait prpares: comment se fcher avec un homme aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il tait capable, l'tonnement profond o le jetait la quitude du ministre: celui-ci ignorait-il l'extrme pril de la situation? Les troupes franaises continuaient d'avancer, les armes allaient se trouver en prsence, et de ce contact natrait indubitablement la guerre, moins qu'on n'y mt obstacle par un accord urgent. Erreur que tout cela, reprenait le duc avec une inaltrable srnit: nos troupes sont encore sur la Vistule, les vtres n'ont pas dpass leurs frontires.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le dpart de l'Empereur ait lieu bientt: mais l'poque n'en est pas encore fixe. Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: Quand l'Empereur sera parti et que vous aurez galement quitt Paris sa suite, que les communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon destin Paris, et quel avenir dois-je m'attendre? Et l'angoisse se peignait sur ses traits.--Vous tes toujours dans vos inquitudes, reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore dcid. L'Empereur votre matre est Ptersbourg, et ses troupes sont derrire les frontires. L'Empereur Napolon est Paris, et ses armes n'ont pas pass la Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voil plus d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis rester dans une pareille incertitude sur vos rponses. Mettez-vous ma place. Considrez les responsabilits majeures o je me trouve envers l'Empereur mon matre, envers ma patrie, envers le public clair et impartial de tous les pays, qui juge les vnements politiques et la conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de semblables dlais, et surtout lorsque nous avons prvenir une guerre tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur? --Demain, j'aurai avec lui un travail extraordinaire, avant et aprs le conseil des ministres. -- quelle heure serez-vous de retour chez vous? --Pas avant huit heures du soir. --En ce cas, je ne pourrai vous voir demain, mais au moins ce sera, j'espre, aprs-demain jeudi. --Non, ne venez pas jeudi. J'aurai ce jour-l mon travail ordinaire avec l'Empereur, et il y aura spectacle Saint-Cloud, o le corps diplomatique sera invit. --Ce sera donc vendredi, mais j'espre au moins que pour ce jour-l vous aurez vos ordres et que je pourrai enfin de mon ct vous produire mes deux projets de convention et d'armistice, que chaque jour je prends avec moi et qui sont dj uss et trous dans ma poche... Donnez-moi des rponses sur les articles que je vous ai proposs, quelles qu'elles soient; mais que je puisse donner ma cour un rsultat quelconque de la communication que j'ai faite de ces articles. Tout ce que put obtenir Kourakine, ce fut la promesse d'un nouvel entretien pour le vendredi 9 mai, sans l'annonce positive d'une rponse. Rentr chez lui, au sortir de cette dcevante confrence, l'ambassadeur tomba dans un abme de rflexions amres. Quand il se fut remmor toutes les preuves par lesquelles il avait pass depuis quinze jours, ses dernires illusions tombrent. La lumire se fit pleinement dans son esprit: la mauvaise foi du cabinet franais lui apparut insigne, vidente, palpable: il se sentit outrageusement jou, en prsence de gens bien dcids ne pas traiter, cacher sous une ombre de ngociation des projets d'attaque et de surprise. cette constation dsolante, d'autres causes s'ajoutrent pour le pousser bout. Depuis quelque temps, son sjour Paris ne lui valait que mortifications. Il n'en avait pas fini avec les tracas que lui avaient causs l'intrigue de Tchernitchef et le procs de ses complices. Cette dplorable affaire avait une suite inattendue, indpendamment de son pilogue naturel. Le 1er mai, l'chafaud s'tait dress en place de Grve; Michel avait t conduit au supplice, et sa tte tait tombe sous le couperet de la guillotine[495]. Saget avait subi en mme temps sa peine infamante, mais cette double expiation n'avait point puis la colre du gouvernement imprial et suspendu ses rigueurs. Non seulement les deux acquitts, Salmon et Moss, aprs un simulacre de mise en libert, avaient t arrts nouveau par mesure de haute police et rincarcrs comme prisonniers d'tat, mais Wustinger avait prouv le mme sort, malgr sa qualit d'employ l'ambassade russe. Au sortir de l'audience o il avait figur comme simple tmoin, on l'avait relax d'abord et rendu son matre; celui-ci s'tait applaudi de cette rparation tardive, tout en s'tonnant un peu que Wustinger lui et t renvoy sans un mot d'excuse et que ce concierge intermittent et reparu l'htel Thlusson comme tomb des nues[496]; il s'apprtait le congdier par gard pour la France, lorsque la police lui avait pargn cette peine. Au bout de quelques jours, l'largissement de Wustinger ne semblant pas compatible avec l'ordre public, il avait t ressaisi, enlev par les agents en pleine rue de Bourgogne, remis en lieu sr, et depuis lors Kourakine protestait en vain contre cette rcidive dans l'arbitraire. [Note 495: _Journal de l'Empire_, n du 2 mai 1812.] [Note 496: Note du 6 mai, archives des affaires trangres, Russie, 154.] De plus, par la faute du gouvernement franais, il prouvait maintenant des difficults remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On retardait ses courriers, c'est--dire l'expdition de ses rapports: il y avait, n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en tat de blocus, afin qu'il ne pt signaler son gouvernement la situation relle et le mange perfide de la France. Enfin, chez toutes les personnes tenant la cour, chez les ministres des puissances allies l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'quivoques, une disposition se cacher de lui, lui faire mystre de tout. Le 30 avril, Saint-Cloud, il s'tait rencontr la table du duc de Frioul avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur d'Autriche avait paru lui tmoigner une ouverture de coeur qu'expliquait leur longue intimit; il n'avait jamais t plus prvenant, plus affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine apprenait le subit dpart de Schwartzenberg, allant prendre le commandement du corps destin oprer contre la Russie. Tout le monde s'accordait donc le duper, le berner: c'tait un mot d'ordre donn que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, sous l'impression de ces trop lgitimes griefs, sous le coup de multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspr du pauvre homme se rvolta, en mme temps qu'un sentiment plus haut, la passion de venger son matre outrag en sa personne, envahissait son me. La colre des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et dconcertante par ses effets: celle de Kourakine le porta un belliqueux coup de tte. Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de guerre. Jusqu'alors, l'ide seule d'une rupture avec Napolon le faisait trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la prcipiter et pousser les choses l'extrme. Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, la veille de la confrence promise, il lance une note enflamme: il y fait connatre que tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris: en vue de cette ventualit, il rclame ds prsent ses passeports[497]. De sa propre initiative, il se rsout la dmarche la plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilit, celle qui prcde immdiatement et annonce le recours aux armes. Par un affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre se trouvait amen la dclarer. [Note 497: Archives des affaires trangres, Russie, 154.] Cette bombe clatant l'improviste avait de quoi troubler l'gal les gouvernements franais et russe dans leurs secrets calculs. La tactique d'Alexandre tendait provoquer la guerre, sans la dclarer, et faire prononcer par son adversaire l'irrparable signal. La dmarche inopine de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait d'intervertir les rles: elle ne pouvait que compromettre et mcontenter le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en pril tout le systme de temporisation imagin par l'empereur des Franais. Si Napolon avait rus avec Kourakine au lieu de repousser franchement son ultimatum, c'tait seule fin de retarder l'instant o les prtentions apparatraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en mnageant trop peu la dignit et la patience de Kourakine, en le soumettant un rgime vraiment intolrable, on s'tait prcipit dans l'inconvnient que l'on voulait viter; tendue l'excs, la corde avait cass: on s'tait attir un acte qui consommait et signalait la rupture. Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons pour conduire lui-mme Narbonne, s'estimer en tat de guerre, pousser ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Nimen et la Vistule. Le seul moyen pour Napolon d'obvier ce danger tait d'apaiser Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rtracter sa demande de passeports. Quelque indispensable que ft ce travail, l'Empereur n'y pouvait procder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre avait quitt Ptersbourg pour Wilna, et cette rsolution commandait la sienne. Il se dcida partir, en laissant derrire lui son ministre des relations extrieures pour faire entendre raison Kourakine et l'amener rsipiscence. Le 5 mai, il s'tait montr l'Opra, avec l'Impratrice; c'taient ses adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et heureux. Le 9, de grand matin, le dpart se fit de Saint-Cloud: dans la journe, des centaines, des milliers d'quipages sortirent bruyamment de Paris, s'empressant la suite de Leurs Majests et couvrant les routes. Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontire, la circulation est interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopoliss, tous les chevaux de poste rquisitionns, un grand fracas met les populations en moi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escort. Mais il tient encore faire croire qu'il entreprend un voyage de pur apparat et de convenance, doubl d'une tourne militaire. Le 10 mai, le _Moniteur_ publiait la note suivante, sous la date de la veille: L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la Grande Arme, runie sur la Vistule. Sa Majest l'Impratrice accompagnera Sa Majest jusqu' Dresde, o elle espre jouir du bonheur de voir son auguste famille. Napolon partait officiellement pour Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou. L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures aprs ce dpart, dans la journe du 9. L'ambassadeur se prsenta au rendez-vous affermi dans ses rsolutions, fort de sa conscience en repos, mais le coeur navr de ce que le soin de sa dignit l'avait oblig faire. En apercevant le duc: Vous voyez, dit-il, quoi vous m'avez rduit. Et il rappela sa demande de passeports.--Mais comment, interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une rsolution aussi prcipite, une rsolution qui entrane sur vous la responsabilit de la guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre matre?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon matre ne pouvait prvoir ni supposer tout ce qui m'est arriv et ces retards de plus de quinze jours que vous avez laisss s'couler sans rpondre aux communications dont j'tais charg. Alors, en termes tour tour affectueux et svres, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner, de lui faire comprendre la redoutable porte de son acte. La guerre tait possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'tait au moment o l'on pouvait conserver les plus srieuses esprances de paix que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anantir d'un trait de plume. Avait-il donc song, cet ambassadeur si bien intentionn jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays, l'Europe, l'humanit? Ces rflexions, Kourakine se les tait faites et avait pass outre; nanmoins, l'aspect des effrayantes perspectives que son interlocuteur dployait ses yeux, le sentiment de sa responsabilit l'treignit davantage et l'accabla. Ce surcrot d'preuve excdait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montrent la gorge, et il fondit en larmes[498]. [Note 498: Lettre du duc de Bassano l'Empereur, en date du 10 mai. Archives des affaires trangres, Russie, 154.] Le duc, tmoin impassible de cette explosion, se prparait en profiter, lorsque Kourakine, par un suprme effort de volont, se roidit contre son motion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de passeports moins que la France ne rompt un injurieux silence. Rcapitulant ses griefs, numrant ses sujets de plainte, il serrait le duc entre les deux termes de cette alternative: rpondre ses notes ou le laisser partir. Si infranchissable que part le cercle o le ministre franais se voyait enferm, il trouva moyen d'en sortir, dcouvrit une chappatoire. Il se montra prt discuter enfin l'arrangement. Seulement, avant de rpondre sur le fond, il souleva une difficult de forme, posa une question pralable: Vous offrez, dit-il Kourakine, de signer un accord sur les bases proposes par la Russie? Soit; l'Empereur ne s'y refuse point. Mettons-nous donc l'oeuvre, entrons en matire, et avant tout, pour faire bonne et valable besogne, remplissons les formalits qu'exige en pareil cas la procdure diplomatique. La premire et la plus essentielle, entre ngociateurs prts s'aboucher, est de se communiquer respectivement leurs pouvoirs. tes-vous muni d'un acte authentique et spcial qui vous autorise conclure et signer un arrangement? En ce cas, veuillez exhiber et me communiquer ces pouvoirs. Kourakine dut confesser qu'il ne les possdait point: le duc s'en doutait et prenait sciemment son adversaire au dpourvu. La cour de Russie avait si peu la pense de traiter srieusement, elle avait si peu prvu l'acceptation de ses exigences qu'elle avait nglig de confrer son reprsentant les pouvoirs ncessaires pour passer un acte qui constaterait l'entente: elle s'tait borne lui en annoncer l'expdition ultrieure et ventuelle. La manoeuvre du gouvernement franais tait donc habilement conue et dgageait sa position. On lui reprochait un dfaut de sincrit; il ripostait en obligeant Kourakine dcouvrir chez son propre cabinet un manque de bonne foi ou tout au moins d'empressement. la vrit, Kourakine pouvait rpondre--et il ne s'en fit pas faute ds qu'il fut revenu de la stupfaction o l'avait jet cette diversion inopine--que son caractre d'ambassadeur lui donnait essentiellement qualit pour recevoir et constater l'adhsion de la France aux bases proposes. S'il n'tait point investi des pouvoirs ncessaires pour signer un contrat en forme, il s'offrait quand mme le passer. Supposant malgr tout la bonne foi de son gouvernement, jugeant les autres d'aprs lui-mme, il ne mettait pas en doute et garantissait l'approbation de son matre. Toujours sincre, mouvant force d'honntet, il supplia, il adjura le duc, avec l'accent d'une conviction profonde, de ne plus s'arrter de misrables arguties, de dangereuses chicanes: Puisqu'il en est temps encore, disait-il, ne perdons pas un instant; ngocions fond et franchement; arrtons un projet d'arrangement, et je signerai sous rserve d'une ratification qui viendra srement: en agissant ainsi, nous aurons bien servi nos matres et nos pays.--Non pas, reprenait le duc, nous ne serions pas deux de jeu. J'ai mes pleins pouvoirs, vous n'avez pas les vtres. Plus d'une anne nous avons demand que vous en fussiez revtu. Avant que vous le soyez, comment voulez-vous que je puisse ngocier avec vous? Je ne puis nullement accder ce mode de procder. Et tenant tout en suspens, il rejetait sur la Russie la responsabilit des retards dont se plaignait l'ambassadeur, dniait celui-ci le droit de s'en offusquer et de rclamer ses passeports. Cette controverse occupa la journe du 10 mai. Le soir, dsesprant de vaincre un parti pris de dloyaut, revenant l'ide de trancher dans le vif, Kourakine se jura de retourner le lendemain chez le ministre, seule fin de rompre dfinitivement et d'exiger ses passeports. La nuit passa sur cette rsolution sans la changer. Au matin, Kourakine se prparait prendre pour la dernire fois le chemin de l'htel de la rue du Bac, lorsqu'il apprit par un billet assez embarrass du ministre que celui-ci avait quitt Paris dans la nuit pour rejoindre l'Empereur. Aprs avoir oppos une fin de non-recevoir qui lui avait permis d'luder la fois une rponse l'ultimatum et la remise des passeports, le duc avait jug opportun de se soustraire par un dpart de nouvelles rquisitions: entre l'ambassadeur et lui, il tait en train de mettre deux cents lieues de pays. Et Kourakine restait en face du vide, dsorient, accabl, une fois de plus mystifi, mais plac dans l'impossibilit de se venger par le coup d'clat qu'il mditait, car l'loignement allait permettre l'Empereur de lui faire attendre indfiniment son cong et les moyens matriels de partir. Pour le moment, il se voyait condamn rester, riv son poste, ambassadeur malgr lui. Il prit la rsolution d'abriter son chagrin et ses humiliations dans une maison de plaisance qu'il avait loue pour la belle saison: au lieu de partir pour la Russie, il partit pour la campagne. tabli au pavillon de Coislin, prs de Saint-Cloud, il apercevait de ses fentres l'impriale rsidence o il avait t combl nagure de distinctions et d'honneurs, et une profonde mlancolie s'emparait de lui lorsqu'il comparait ce triomphant pass sa dtresse actuelle[499]. [Note 499: Voy. aux archives des affaires trangres ses lettres particulires au duc de Bassano.] travers de multiples pripties, Napolon tait parvenu ses fins. Il retardait le dnouement de la crise, sans chercher le modifier: il comprimait le cours des vnements, se rservant de le dchaner son heure. En retenant Kourakine, il sauvait l'apparence de la paix: il rendait possible l'accalmie momentane qu'il esprait crer par l'envoi de Narbonne: tandis qu'il s'essayait renouer en Russie le fil de la ngociation, il l'empchait de se briser Paris: il vitait que le fait brutal et matriel de la rupture n'clatt derrire lui, dans son dos, tandis qu'il irait tenir Dresde de solennelles assises, recevoir l'hommage et le serment des rois, et gagnerait pas compts les frontires de la Russie. Pour obtenir ce rsultat, aucun scrupule ne l'avait arrt: artifices, caresses, violences, procds despotiques et raffinements de duplicit, tous les moyens lui avaient t bons: jamais le jeu compliqu de la diplomatie, ses roueries et ses petites habilets ne s'taient plus bizarrement enchevtrs aux conceptions d'une politique effrne qui avait entrepris encore une fois de bouleverser l'Europe et de la remanier jour fixe. CHAPITRE XII DRESDE. travers l'Allemagne.--Arrive Dresde.--Installation de l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La reine de Westphalie.--Arrive de l'empereur et de l'impratrice d'Autriche.--Belle-mre et belle-fille.--Fte du 19 avril.--Aspect de Dresde pendant le congrs.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au travail.--Lettre de Kourakine rclamant nouveau ses passeports.--Manoeuvre de la dernire heure.--Ordre expdi Lauriston de se rendre Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La journe des souverains Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette de l'Impratrice.--L'aprs-midi.--Gots et occupations de l'empereur Franois.--Le dner.--Crmonial napolonien.--Napolon et Louis XVI.--La soire.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec l'empereur Franois.--Il se met en frais de galanterie auprs de l'impratrice d'Autriche et ne russit pas la gagner.--Intimit apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napolon compar au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hirarchie tablie entre les souverains.--Concours de bassesses.--Apoge de la puissance impriale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napolon se montre davantage en public; promenade cheval autour de Dresde.--Visite l'glise Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une glise catholique de Lithuanie.--La veille des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de sa mission.--Explosion printanire; approche de la saison favorable aux hostilits.--Dernier appel la Sude et la Turquie.--Napolon dcide de soulever la Pologne.--Il songe Talleyrand pour l'ambassade de Varsovie; raisons qui le portent ce choix, incidents qui l'y font renoncer.--Nouvelle disgrce de Talleyrand.--L'abb de Pradt.--Choix funeste.--Objets proposs au zle de l'ambassadeur.--Napolon cherche gagner encore quelques jours.--Son dpart de Dresde.--L'assemble des souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif et caractre de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il s'efforce de mnager un accord entre la Russie et la Porte.--Congrs et trait de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espre branler le monde slave et le prcipiter sur l'Illyrie et l'Italie franaises.--L'ide des nationalits se retourne contre la France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicit de la Prusse et des cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements de Jrme-Napolon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de Smonville.--Parmi les Franais, les grands se lassent et s'inquitent: la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un soldat.--L'arme croit aller aux Indes. I Pour aller Dresde, l'Empereur et l'Impratrice prirent par Chlons et Metz, franchirent le Rhin Mayence, puis, se dtournant lgrement vers le sud, passrent proximit du Wurtemberg et de la Bavire. Sur tout leur parcours, l'Allemagne avait chelonn des princes, courbs dans une attitude d'adoration. On trouva Mayence ceux d'Anhalt et de Hesse-Darmstadt; Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade obtinrent quelques instants d'entretien; Bamberg, pendant qu'on relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavire prsentrent leurs hommages. Napolon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat d'Asie; des populations entires avaient t rquisitionnes pour aplanir devant lui et rparer la route; pendant la nuit, de grands bchers, dresss de place en place, s'allumaient mesure qu'avanaient les voitures impriales et rpandaient sur leur passage une clart d'incendie. Comme la longueur des tapes se rglait d'aprs les convenances et la sant de l'Impratrice, le jour de l'arrive Dresde n'avait pu tre rigoureusement fix. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine de Saxe, qui craignaient d'tre surpris par leur visiteur et de ne pouvoir temps se porter sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le parti de s'tablir dans la petite ville de Freyberg, situe huit lieues en avant de Dresde[500]. Le soir venu, le Roi ne voulait point se coucher; pour le dcider prendre un peu de repos, il fallut que son ministre des affaires trangres, le baron de Senft, passt la nuit sur une haise l'entre de son appartement, prt l'avertir au premier signal[501]. Pourtant, la nuit, puis la matine du lendemain, s'coulrent sans alerte; dans l'aprs-midi seulement, les quipages impriaux furent annoncs et presque aussitt arrivrent. Aprs de rapides effusions, les deux cours se confondirent; Franais et Saxons se rpartirent cte cte dans les mmes voitures, la course fut reprise, et l'entre Dresde se fit le soir mme, aux flambeaux, au son de toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes d'alentour se renvoyaient les chos en interminables roulements. [Note 500: Serra, ministre de France Dresde, Maret, 15 mai 1812.] [Note 501: _Mmoires du comte de Senft-Pilsach_, ministre des affaires trangres de Saxe, p. 106.] L'Empereur fut conduit au chteau royal, la Rsidence, comme disent les Allemands: l, tous les princes de la famille de Saxe se trouvrent runis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des gardes suisses faisaient la haie, arms de hallebardes, portant le tricorne plume blanche et la perruque trois marteaux, tout habills de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit sourire nos jeunes officiers, qui trouvrent aux gardes de Sa Majest Saxonne un air de scaramouches[502]. travers ce dcor, l'Empereur fut conduit aux appartements qui lui avaient t rservs, les plus beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait nagure habits et embellis Auguste II, l'lecteur-roi de fastueuse mmoire. [Note 502: _Journal du marchal de Castellane_, I, 92.] Le lendemain, on chanta un _Te Deum_ solennel pour remercier le ciel de sa venue: il y eut prsentation de la cour et du corps diplomatique. Le ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collgues: comme l'Empereur l'accueillit bien et affecta mme de le distinguer, quelques assistants y virent un symptme de paix; d'autres, plus aviss, dirent que le conqurant, tout en se prparant l'attaque, rentrait encore ses griffes et faisait patte de velours[503]. [Note 503: Sur le dtail des journes Dresde, nous avons pu consulter le _Journal indit_ du grand matre de la cour de Saxe, que M. Frdric Masson a bien voulu nous communiquer.] Dans la mme journe, l'Empereur revit ses htes saxons et put les observer de plus prs. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu Dresde en 1807, Paris en 1809, c'est--dire parfaitement docile, plein de prvenances, et leur intimit sembla tout de suite reprendre et se fortifier. vrai dire, il et t difficile de dcouvrir la moindre affinit de caractre entre le violent empereur et le monarque pacifique qui le recevait Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans familiarit, Frdric-Auguste s'tait concili la fois le respect et l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se ft content de rgner en paix sur des sujets faciles gouverner. Il se dchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et g comme lui, le comte Marcolini; son bonheur et t de se livrer sans contrainte aux exercices d'une dvotion minutieuse, entremls de quelques distractions idylliques et champtres[504]. Mais il avait compris que la scurit et l'avenir de son tat taient au prix d'un accord troit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher pntrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une dfrence discrte. [Note 504: Il crivait Marcolini, au cours d'un voyage: J'ai t rgal du matin au soir par le chant des rossignols. Ils abondent, mme dans les plus misrables villages. Ils seraient bien mieux placs dans mon jardin de Pillnitz, o vous savez que nous n'avons jamais pu en tablir. Bourgoing, ministre de France en Saxe, Maret, 8 mai 1811.] La Reine, d'un physique disgracieux et de rputation quivoque, aidait son mari organiser les rceptions, les ftes, et n'y apportait par elle-mme aucun agrment. Les princes frres du Roi, tout entiers leur famille, leurs pratiques de pit, leurs jardins, offraient le modle des vertus prives, sans aucune des qualits qu'et exiges leur rang; Napolon les jugea du premier coup indignes de l'occuper: il se borna leur faire passer la parade, pour ainsi dire, et leur adresser quelques questions sur le degr d'avancement de leur instruction militaire[505]. Quant aux autres membres de la cour, il les trouva pleins d'une admiration craintive, empresss lui faire fte autant que le leur permettaient des ressources assez bornes. [Note 505: _Mmoires de Senft_, 172.] Foncirement attachs au pass, dont ils gardaient l'esprit, les usages et la politesse, les Saxons cdaient nanmoins aux circonstances, se livraient au glorieux parvenu sans l'aimer et se laissaient entraner par lui, avec quelque effarement, dans un tourbillon d'occupations et de plaisirs qui drangeait leurs habitudes tranquilles. Dans ce monde d'un autre ge, aux tons effacs, aux nuances discrtes et fanes, Napolon allait trancher plus que partout ailleurs par l'exubrance de son gnie, l'clat cru de son esprit et de son langage, son luxe flambant et neuf. Il avait accept l'hospitalit des souverains saxons, mais il voulait tre chez lui dans leur palais, y tenir maison et table ouverte. C'tait une cour entire qu'il avait emmene, les principaux dignitaires de son tat-major, sa maison militaire, un service complet de chambellans, d'cuyers et de pages, un prfet du palais, et de plus l'accompagnement ordinaire de l'Impratrice aux jours de solennit, grande matresse et grand chambellan, premier cuyer, chevalier d'honneur, trois chambellans, trois cuyers, trois dames du palais. Les noms les plus illustres de l'ancienne et de la nouvelle France figuraient ensemble dans ce cortge, un Turenne, un Noailles, un Montesquiou, ct d'une Montebello. En mme temps, se faisant suivre d'un personnel dmesurment nombreux, de tout un service d'appartement et de bouche, l'Empereur avait ordonn de transporter Dresde son argenterie, le splendide crin de l'Impratrice, les joyaux de la couronne, tout ce qui pouvait rehausser matriellement et parer le rang suprme. Dans son nouveau sjour, il voulait devenir le centre rayonnant vers lequel se tourneraient tous les regards, toutes les curiosits, et faire lui-mme les honneurs de Dresde aux princes trangers qu'il y avait convis en foule. Les princes de la Confdration du Rhin commenaient se prsenter, se succder dans un interminable dfil. Ds le matin du 17, on avait vu arriver ceux de Weymar, de Cobourg, de Mecklembourg, et le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confdration. Dans la soire, la cour de Saxe eut recevoir la reine Catherine de Westphalie, appele par invitation spciale de l'Empereur. Napolon avait pris en affection cette princesse si charmante, si vivante, qui aimait si franchement son mari et faisait une heureuse exception par ses allures prime-sautires, par la sincrit de ses sentiments, dans le milieu compass des cours: l'attention qu'il avait eue de la mander frappait d'autant plus qu'il avait cart de la runion, avec un soin rigoureux, les autres membres de sa famille. Eugne avait travers Dresde peu de jours auparavant, mais n'avait fait qu'y paratre et y plaire: il avait reu ordre de rejoindre ses troupes au plus vite. Jrme n'avait pas eu permission de quitter son quartier gnral. Pour Murat, la prohibition avait t plus nette encore et plus sensible. Bien que le roi de Naples, arrivant d'Italie, semblt naturellement appel passer par la Saxe pour se rendre en Pologne, l'Empereur lui avait impos un itinraire dont le trac aboutissait directement Dantzick et s'loignait de la capitale saxonne. l'entendre, s'il avait agi de la sorte, c'tait par gard pour son beau-pre: l'empereur d'Autriche regrettait toujours ses possessions d'Italie: la vue d'un prince tabli en ce pays par nos armes pourrait affliger ses yeux: pourquoi lui gter la joie qu'il prouverait revoir sa fille? Dans la ralit, le motif de l'exclusion tait tout autre, et Napolon ne se privait pas de l'indiquer ses familiers, lorsqu'il voulait tre franc. Tel qu'il connaissait Murat, il jugeait dangereux pour ce roi de promotion rcente tout contact avec des souverains d'ancienne souche et particulirement avec la maison d'Autriche: Sa tte va tourner, disait-il, si l'empereur Franois lui adresse quelques paroles aimables[506]. Ravi de ces avances, flatt dans sa vanit de se voir recherch par le descendant de quarante-deux empereurs, Murat se laisserait aller sans doute, avec l'intemprance habituelle de sa langue, des confidences compromettantes, des propos qui l'engageraient: ainsi se crerait entre l'Autriche, aspirant au fond rentrer en Italie, et Murat, aspirant s'y faire une position indpendante, une intelligence suspecte, que Napolon tenait essentiellement empcher. Se dfiant l'gal des souverains qu'il avait placs sur le trne et de ceux qu'il y avait laisss, il n'admettait pas que trop d'intimit s'tablt entre les uns et les autres. [Note 506: _Documents indits_.] L'empereur et l'impratrice d'Autriche arrivrent dans l'aprs-midi du 19 et reurent les mmes honneurs que Napolon lui-mme, avec cette diffrence que le couple saxon ne se porta point au-devant d'eux. tablis au palais, ils se prparaient visiter l'empereur des Franais, quand celui-ci, les prvenant, se fit annoncer. Quelques instants aprs, il arrivait avec Marie-Louise, avec toute sa suite, et les deux cours se trouvrent en prsence. Cette premire entrevue fut crmonieuse et guinde. Embarrass et gauche, conscient de son infriorit, Franois Ier restait sur la rserve et ne s'attendrit qu'en recevant dans ses bras celle qu'il nommait sa chre Louise. L'air de sant et de bonheur qui brillait sur les traits de Marie-Louise parut causer l'impratrice autrichienne plus de surprise que de satisfaction. Cette princesse s'tait prpare s'apitoyer sur le sort de sa belle-fille, marie au despote excr, et prouvait une dception ne pouvoir la plaindre. Quant Napolon, il constata avec dsappointement que les souverains autrichiens ne s'taient fait accompagner d'aucun de leurs proches. Il et aim, durant son sjour en Saxe, marcher environn d'un cortge d'archiducs; il avait fait exprimer Vienne le plaisir qu'aurait Marie-Louise se retrouver avec ses frres et regretta qu'on et nglig d'obtemprer ce voeu. Il marqua surtout quelque tonnement de ne pas voir l'hritier prsomptif de la couronne, l'archiduc Ferdinand, et comme sa belle-mre s'excusait de ne l'avoir point amen en allguant les seize ans du jeune prince, sa timidit d'adolescent craintif et un peu sauvage, son loignement pour le monde: Vous n'avez qu' me le donner pendant un an, dit vivement l'Empereur, et vous verrez comme je vous le dgourdirai[507]. [Note 507: Bulletin transmis de Vienne le 3 juillet par le secrtaire d'ambassade La Blanche. Tous les chos de l'entrevue retentissaient Vienne.] Le soir, il y eut par extraordinaire grand couvert chez le roi de Saxe: pour cette fois, Napolon avait voulu laisser ses htes le plaisir de recevoir leur table et de fter les souverains. Aprs le repas, servi par les grands officiers de la couronne de Saxe, l'illustre assemble se rendit dans les appartements de la Reine, et l, se groupant autour des fentres ouvertes, qui donnaient sur l'Elbe, put contempler le spectacle de Dresde illumine. Forme de pylnes et d'arcs resplendissants, l'illumination couvrait l'esplanade situe au devant du chteau et prolongeait sur le beau pont qui vient y aboutir une flamboyante alle. Un peu plus loin, un pont de radeaux, tabli pour la circonstance, offrait une dcoration non moins brillante, qui se refltait sur le fleuve et semblait poser la surface des eaux une autre ligne de feux, d'un clat discret et pli. Sur les quais, sur les terrasses, la foule se pressait pour jouir du spectacle, et de la ville entire, o les rues illumines traaient de clairs sillons, montait un bruit de peuple en fte[508]. [Note 508: _Gazette universelle_ d'Augsbourg, 29 mai. _Journal de l'Empire_, 2 juin.] Depuis l'arrive des souverains, la charmante capitale de la Saxe ne se reconnaissait plus. D'ordinaire, l'aspect en tait calme et reposant; dans les rues s'ouvrant sur de fraches perspectives de verdure et de montagnes, peu de monde, point de voitures: des chaises porteurs, doucement balances, o se laissaient entrevoir les dames de la ville, poudres et attifes la mode d'autrefois: le dimanche, pour gayer ces solitudes, des choeurs d'coliers en manteau court, chantant des cantiques[509]. En ce lieu privilgi de la nature, embelli par l'art, peu prs pargn par la guerre, la vie tait oisive et molle, les moeurs retardaient sur le sicle, Dresde avait eu pourtant cette anne mme sa rvolution: dans la toilette d'apparat des femmes, le manteau de cour avait remplac les paniers[510]: cela prs, on se serait cru de cinquante ans en arrire, et le style ancien des monuments, leur grce vieillie, les courbes onduleuses de leurs lignes, la profusion d'ornements en rocaille qui s'enroulaient sur leurs faades, compltaient l'illusion. Et voici que Napolon avait choisi cette ville pour y donner l'une de ces pompeuses reprsentations qu'il excellait monter, pour y jeter une invasion de magnificences, un monde d'trangers de tout ordre, de tout rang et de tout pays. [Note 509: _Journal de Castellane_, I, 95.] [Note 510: _Id._] Peu de troupes, la vrit: nos colonnes ctoyaient Dresde sans y entrer: l'Empereur lui avait pargn le fardeau de trop nombreux passages: seuls, quelques dtachements de la Garde promenaient par les rues leur air vainqueur et leur splendide tenue, fraternisant avec les beaux grenadiers de Saxe, en habit rouge revers jaunes. Mais le fracas des entres, les chaises de poste roulant sur le pav et amenant d'insignes personnages, les carrosses dors sortant pour les visites de crmonie, l'affluence et le luxe des quipages, des costumes, des livres, mettaient partout un tumulte et un blouissement: c'taient des arrives sensation se succdant toute heure, le comte de Metternich prenant les devants sur ses matres, le prince de Hatzfeldt se prsentant comme envoy extraordinaire de Prusse et sollicitant pour le Roi la permission de venir, le duc de Bassano prenant possession de l'htel Salmour avec sa chancellerie, le prince de Neufchtel tablissant au palais Brhl les bureaux de la Grande Arme: sur les pas de ces puissants, une irruption de suivants, de commis, de solliciteurs, encombrant les antichambres, campant sur les escaliers: Dresde en proie une cohue affaire et brillante: un grand gouvernement et trois ou quatre cours s'installant, s'entassant dans la calme cit. Que de bruit, d'agitation, de mouvement! Partout des apprts de fte: dans les rues, sur les places, des dcorations s'levant la hte: six cents ouvriers appropriant la salle de l'Opra italien une reprsentation de gala; et dominant le bruit de ces prparatifs, dominant le bourdonnement des foules, retentissant toute heure, la voix du canon; cent coups pour l'arrive de Leurs Majests Autrichiennes, cent coups au commencement du _Te Deum_ et encore trois salves de douze coups pour marquer les diffrentes phases de la crmonie, pendant que les gardes saxonnes, ranges autour de l'glise, excutaient des feux de mousqueterie. Enfivr par ce fracas, par l'clat et la diversit des spectacles, le peuple emplissait les rues, se dplaait par brusques oscillations, suivant qu'un objet nouveau attirait ou dtournait son attention. Il s'amassait aux abords des palais, ds qu'un mouvement dans les cours, un signe quelconque semblait annoncer la sortie ou la rentre d'un cortge et promettre la vue des grands de ce monde. Parfois cette attente n'tait pas due: par les grilles ouvertes de la Rsidence, une lgante calche sortait, prcde de piqueurs, enveloppe de gardes; elle menait la promenade les deux impratrices, les deux Marie-Louise, la belle-fille et la belle-mre, affectant un touchant accord: la premire panouie et radieuse, la seconde gracieuse et frle, dissimulant sous un costume hongrois, plis bouffants et pais brandebourgs, la maigreur de sa taille et son buste maci. La foule regardait passer avec ravissement ces souriantes visions, sans que sa curiosit en ft pleinement satisfaite. On cherchait des yeux, on dsirait voir l'tre extraordinaire qui tait l'me de tous ces mouvements. Mais l'Empereur jusqu' prsent ne se montrait gure en public; comme s'il et voulu laisser la runion un caractre d'intimit presque familiale, il vivait avec ses htes ou se tenait enferm dans ses appartements: on le disait absorb par un labeur incessant, en train de prparer avec ses ministres et ses allis les destines de l'Europe: Sa Majest, crivait une correspondance de Dresde, parat extrmement occupe[511]. [Note 511: Passage cit par le _Journal de l'Empire_, n du 31 mai.] En effet, Napolon s'tait remis tout de suite sa besogne de souverain et de gnralissime. Affermissant la Grande Arme sur la Vistule, pressant l'arrive des effectifs retardataires, il travaillait surtout organiser l'arme de seconde ligne, celle qui devait garder l'Allemagne et fournir des renforts l'invasion; il dterminait le nombre, la composition, l'emplacement des corps. En mme temps, il stimulait son ministre des relations extrieures surveiller le fonctionnement de nos alliances, conclure celles qui n'taient pas encore formes, regagner le temps perdu auprs de la Sude et de la Turquie. Ds que Berthier l'avait quitt, aprs lui avoir demand des centaines de signatures, le duc de Bassano se prsentait et lui apportait des lettres d'ambassadeurs, des rapports diplomatiques, des bulletins de renseignements arrivs de toutes les parties de l'Europe. Une de ces pices attira l'attention de l'Empereur et le contraria. Par lettre en date du 11 mai, Kourakine renouvelait en termes pressants sa demande de passeports et n'admettait point que le gouvernement franais se ft soustrait, par un dpart impromptu, au devoir de lui rpondre[512]. Napolon ne jugeait nullement le moment venu d'acquiescer sa requte. Afin de tromper l'impatience du vieux prince, il se borne lui faire expdier des passeports pour quelques membres de sa maison et pour ses enfants naturels, non pour lui-mme. Puis, un peu mu de ces instances perscutrices, il se retourne vers Alexandre et essaye encore une fois de parlementer, dans sa proccupation constante d'endormir et d'immobiliser la Russie. Tel avait t, on ne l'a pas oubli, l'objet de la mission confie Narbonne. l'heure qu'il est, cet aide de camp doit tre arriv Wilna, mais il n'a pas encore donn de ses nouvelles. On ignore s'il a t reu par l'empereur Alexandre, s'il a russi faire renatre dans l'esprit de ce prince un fallacieux espoir de paix. Pour le cas o cette dmarche ne suffirait point, Napolon se dcide la doubler par une autre: c'est la quatrime qu'il tente dans le mme but depuis le commencement de l'anne. Aprs avoir employ d'abord Lauriston, c'est--dire son ambassadeur en titre, aprs avoir eu recours ensuite Tchernitchef, en troisime lieu Narbonne, il revient Lauriston, la voie ordinaire et officielle. [Note 512: Archives des affaires trangres, Russie, 154.] Le 20 mai, un courrier part de Dresde destination de Ptersbourg, avec une longue dpche pour l'ambassadeur. Au reu de ce message, M. de Lauriston demandera l'office russe des affaires trangres les moyens de se rendre au quartier gnral du Tsar, pour lequel il se dira porteur de communications graves et urgentes. Si ce recours direct au souverain, qui est presque de droit pour un ambassadeur, ne lui est pas accord, il prendra acte du refus et attendra de nouvelles directions. Si sa demande est accueillie, il partira sur-le-champ pour Wilna et y entamera un dernier semblant de ngociation. Le terrain sur lequel il doit se placer lui est soigneusement indiqu. cet instant, Napolon ne peut plus feindre d'ignorer l'ultimatum blessant d'Alexandre, vu le temps coul depuis l'envoi de cette pice. Il affecte seulement de croire que les prtentions de la Russie lui ont t inexactement transmises, que Kourakine a dnatur la pense de sa cour en lui donnant une forme comminatoire, qu'il a t au del de ses instructions en demandant ses passeports; ce sont les bvues de cet ambassadeur honnte homme, mais trop born[513], qui ont cr un dangereux malentendu. Lauriston devra demander des explications, sans insister pour qu'elles soient trop nettes: il dira surtout qu'un accommodement reste possible, que tout peut s'arranger encore, pourvu qu'on y mette un peu de bonne volont; en consquence, la Russie doit s'abstenir de tout acte irrvocable et prcipit. Par cette manoeuvre de la dernire heure, Napolon gagnerait plus srement quelques semaines, le temps d'atteindre l'poque o les progrs de la vgtation dans le Nord lui donneraient licence d'entrer en campagne, le temps aussi d'organiser et de prsider sa cour de souverains. [Note 513: Paroles de Napolon dans ses entretiens ultrieurs avec Balachof, cites par Tatistchef, 595.] II Il avait rgl sa vie Dresde suivant un mode pompeux et strict. Le matin, neuf heures, il tenait d'ordinaire un lever; les princes allemands y faisaient assidment acte de prsence et venaient l'ordre. L'Empereur passait ensuite chez l'Impratrice et assistait la Toilette. On sait quelle place occupait dans les usages des cours cette reprsentation fastueuse, o la souveraine, entoure de ses femmes qui achevaient de la parer, admettait en sa prsence quelques privilgis. Aprs le lever de l'Empereur, la toilette de Marie-Louise offrait l'occasion d'une seconde assemble. L'impratrice d'Autriche y venait souvent, et la vue des merveilleux atours prpars pour sa belle-fille, des crins ouverts, des coffrets dbordant de diamants et de perles, excitait sa jalousie. Admirant ces trsors, elle souffrait de n'en pas avoir de pareils, rduite qu'elle tait par le malheur des temps une pnible conomie. Marie-Louise, ds qu'un objet paraissait plaire particulirement sa belle-mre, se htait de le lui offrir, et l'autre impratrice acceptait ces cadeaux avec un mlange de satisfaction et de dpit, ravie de les possder, humilie de les recevoir[514]. deux pas de l, Napolon causait avec la reine de Westphalie, avec les princes; c'tait l'un des moments de la journe o il parlait et laissait parler avec le plus d'abandon. Dans le fond de la salle, les courtisans commentaient voix basse ses moindres propos et en tiraient de grandes consquences: ils se livraient de discrets pronostics sur les vnements venir et signalaient les fortunes naissantes. [Note 514: _Mmoires de Mme Durand_, 140. Cf. la lettre du duc de Bassano Otto en date du 27 mai 1812.] Dans l'aprs-midi, Napolon rendait visite tous les deux ou trois jours son beau-pre et lui consacrait quelques instants. Lui parti, tandis que les impratrices visitaient ensemble les muses de Dresde et les sites ravissants du voisinage, l'empereur Franois, dpays et dsoeuvr, atteignait difficilement la fin de la journe. Les occupations d'tat le tentaient peu: la politique lui avait sembl de tout temps une source de dgots; c'tait lui qui disait nagure son ministre Cobenzl: Lorsque je vous vois entrer dans mon cabinet, la pense des affaires dont vous allez m'entretenir me serre le coeur. D'autre part, il n'avait pas Dresde ses familiers ordinaires, les favoris de bas tage dont les plaisanteries paisses le rjouissaient et qui s'ingniaient lui trouver des distractions, des passe-temps, flatter les caprices de son imagination purile. Il ne pouvait, comme Vienne, employer de longues heures imprimer soigneusement des cachets sur une cire de choix ou faire la cuisine[515]. Cherchant des objets de curiosit et d'intrt sa porte, il sortait pied, flnait par les rues, paterne et bienveillant avec la foule qui le saluait dvotement: on le voyait tromper son ennui par de longues stations dans les boutiques, faire bourgeoisement des emplettes[516]. [Note 515: Feuille de renseignements transmise par Otto le 22 dcembre 1811: On raconte qu' Schlosshof (rsidence impriale en Hongrie) l'Empereur costum en cuisinier tait occup avec Stift (son mdecin) faire du sucre d'rable, quand la dputation officielle de la Dite vint engager Sa Majest se rendre Presbourg.] [Note 516: _Mmoires de Mme Durand_, 140.] Le soir, les souverains se retrouvaient pour le dner, qui avait lieu de fondation chez l'empereur des Franais. On se runissait l'avance dans ses appartements. L, s'il faut en croire une tradition, dans sa manire d'oprer son entre et de se faire annoncer, Napolon affectait une simplicit grandiose qui l'isolait de toutes les puissances accourues sa voix et l'levait au-dessus d'elles. Ses invits taient annoncs par leurs titres et qualits: c'taient d'abord des Excellences et des Altesses sans nombre, Altesses de tout parage et de toute provenance, anciennes ou rcentes, Royales ou Srnissimes,--puis les Majests: Leurs Majests le roi et la reine de Saxe, Leurs Majests Impriales et Royales Apostoliques, Sa Majest l'impratrice des Franais, reine d'Italie. Lorsque toutes ces appellations sonores avaient retenti travers les salons, l'auguste assemble se trouvait au complet et le matre pouvait venir. Alors, aprs un lger intervalle de temps, la porte s'ouvrait de nouveau deux battants, et l'huissier disait simplement: L'Empereur. Il entrait gravement, le front panoui ou soucieux suivant les jours, saluait la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en cortge pour aller table. Un officier de sa maison, dont l'appartement donnait sur la galerie o passaient les souverains, vit plusieurs fois le dfil et le dcrit ainsi: Napolon, son chapeau sur la tte, marchait le premier; quelques pas derrire lui s'avanait l'empereur d'Autriche, donnant le bras sa fille, l'impratrice Marie-Louise, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tte nue; les autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortge, au milieu duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient les deux empereurs chapeau bas[517]. Seule, l'impratrice d'Autriche manquait cette figuration; allguant sa faible sant, elle se faisait d'ordinaire conduire directement la salle du repas dans un fauteuil roulant, et cette manire d'chapper au crmonial napolonien semblait une protestation. [Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _tudes sur Napolon_, 338.] table, les convives taient peu nombreux: en dehors des souverains, quelques princes de la Confdration, quelques grands dignitaires franais, invits tour de rle. Le service tait magnifiquement rgl, correct et rapide, la chre exquise[518]; sur la table, une efflorescence de cristaux, de hautes pices d'orfvrerie d'un travail rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service dont la ville de Paris avait fait cadeau Marie-Louise lors de ses noces. L'empereur Napolon, servi par ses pages, prsidait au repas avec amnit. cette heure, ses traits se dridaient toujours: il devenait expansif et causeur, se trouvant bien avec ses htes et savourant le bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, il pensait se rattacher plus troitement aux dynasties lgitimes et s'assimiler aux Bourbons, la ligne de rois avec laquelle il se dcouvrait maintenant des liens inattendus. C'est Dresde, dit-on, qu'voquant un jour les souvenirs de la Rvolution, il dclara que les choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montr plus de fermet. Le pauvre oncle, c'tait Louis XVI: Napolon tait devenu son petit-neveu par alliance en pousant Marie-Louise et s'honorait volontiers de cette parent rtrospective. [Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La Blanche.] Aprs le dner, il y avait d'ordinaire grande rception. Les portes de la Rsidence s'ouvraient aux personnes prsentes la cour, celles qui composaient le service des souverains; elles arrivaient la file, emplissaient les appartements d'honneur, et l, dans les hautes salles d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures allgoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations de lustres, c'tait un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, une tincelante diversit de costumes et d'uniformes, un luxe inou de bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu taient dresses pour les souverains: ils s'y asseyaient tour tour et jouaient avec gravit, procdant cet amusement d'apparat comme une fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, harasss bientt par la longueur de ces solennelles parades[519]. [Note 519: _Mmoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.] On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient accompagn l'impratrice d'Autriche contemplaient avec curiosit nos Franaises, examinaient leur maintien, notaient les dtails de leur toilette, jalousaient l'lgance et la somptuosit de leur mise, car Napolon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes de brocart lam d'or et d'argent, en corsages cuirasss de pierreries, en multiples rangs de perles, en diadmes aux feux scintillants, les richesses dont il comblait leurs maris: auprs d'elles, les nobles Viennoises se jugeaient pauvrement vtues et se comparaient des Cendrillons[520]. Parfois, un mot murmur mi-voix, une rflexion aigre marquait leur dpit. Ce n'tait pourtant pas que les Franaises fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour amen par Napolon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa tenue, mesur dans son langage; on le sentait styl et dress de main de matre. Ce n'tait plus la grce pimpante de l'ancien rgime, cette lgret aimable o se mlait souvent un peu de fatuit et de suffisance. Napolon n'admettait pas qu'aucune vivacit d'allures dranget l'uniformit majestueuse de ses entours et rompt l'alignement. [Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.] Les seigneurs allemands imitaient cette rserve: les princes eux-mmes cherchaient se confondre dans la foule, n'tre plus que courtisans. Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de Wurtzbourg, honor par l'Empereur d'une amiti particulire, se faisait remarquer par ses assiduits auprs de la duchesse de Montebello; le bruit avait couru qu'il ne croirait pas droger en pousant cette charmante Franaise. Le baron de Senft affichait bruyamment son zle napolonien, et sa femme forait encore la note, avec un dlirant enthousiasme. Cette dame s'tait rendue clbre par ses manques de tact. Ayant habit Paris, o son mari avait t longtemps ministre de Saxe, elle s'y tait prise d'un got exclusif pour nos moeurs, notre esprit, nos modes, et depuis son retour exasprait les Allemands en tablissant tout propos des comparaisons leur dsavantage. En acceptant le portefeuille des affaires trangres, le baron avait mis pour condition que le Roi pardonnerait son pouse les propos souvent trs peu mesurs qu'elle tait en possession de se permettre[521]. Mme de Senft abusait largement de cette espce d'absolution anticipe[522]. Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour multiplier les formes de l'adulation et les varier l'infini: ils en inventaient de puriles. On racontait qu'ils avaient dress leur petite fille, une enfant de huit ans, embrasser avec rage le portrait de l'Empereur, en s'criant: Je l'aime tant[523]! C'tait ce que Napolon, coeur par tant de platitude, appelait depuis longtemps la nigauderie allemande. [Note 521: Bourgoing Champagny, 11 aot 1810.] [Note 522: Bourgoing Champagny, 11 aot 1810.] [Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.] Ses ministres, ses grands officiers taient eux-mmes accabls d'hommages, proportionns au degr de faveur o on les supposait auprs du matre. Le duc de Bassano avait autour de lui une vritable cour: c'tait qui vanterait sa supriorit d'esprit, son inaltrable bonne grce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait plaire quand il n'et eu qu' paratre pour obtenir tous les suffrages. Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa belle prestance, son extrieur sympathique et ouvert: on lui tmoignait toutefois plus de considration que d'empressement. Son opposition la guerre tait connue, et cet homme intrpide, qui ne craignait pas de contredire le matre du monde, tait considr comme un phnomne rare, curieux, un peu inquitant, regarder de loin. Cependant, comme il causait un soir dans l'embrasure d'une fentre avec le duc d'Istrie, l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale remontrance, se prit lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait certainement la guerre, puisqu'il avait dclin la mdiation autrichienne[524]. [Note 524: _Documents indits_.] Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napolon s'tait lev et commenait sa tourne. son approche, une attente anxieuse, un mlange indfinissable de curiosit et de terreur faisait battre prcipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs nerfs vibraient affols: leur motion se traduisait par des signes physiques. Les hommes placs derrire elles voyaient leurs paules nues s'empourprer toutes la fois et cette ligne de blancheurs subitement rougir. Avec ce dandinement voulu qui lui servait modrer l'imptuosit de sa dmarche, Napolon passait devant les groupes, s'arrtant et l, distribuant le blme ou l'loge, traitant chacun suivant ses mrites. Un soir, aprs une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on vit la pauvre reine s'loigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui avait dit l'adresse de Jrme des paroles dures, reprochant ce roi commandant de corps des ngligences dans le service[525]. Aux personnages autrichiens dont les passions antifranaises semblaient irrductibles, il ne mnagea point les traits acrs, les reparties cinglantes. Mais qu'il excellait sduire et enchanter ceux dont les tendances amies ou les hsitations lui avaient t signales et dont il voulait achever la conqute! Comme le feu de son regard s'teignait soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjleur! Avec quel art il savait trouver le mot juste, pntrant, flatteur, qui lui attachait une me par les liens de la vanit comble! Quand on lui prsenta la comtesse Lazanska, qui avait dirig l'ducation de Marie-Louise, il la remercia de lui avoir form une pouse aussi accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des faons de camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: Il m'a frapp sur l'paule, disait le gnral Klenau, perdu de joie et de reconnaissance[526]. [Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine Catherine_, publi par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.] [Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.] Aprs avoir fait le tour du cercle, Napolon s'emparait de son beau-pre et l'emmenait au fond de la galerie. L, tandis que l'assemble se tenait distance, tandis que la rception se prolongeait en sa splendeur morne, aux sons d'une musique grle que dirigeait le maestro Par, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la pice, recommenait vingt fois le mme tour, entranant dans sa marche, dominant et crasant de sa supriorit celui qu'il avait appel jadis, dans un jour de colre, le chtif Franois[527]. [Note 527: _Correspond._, 15500.] D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, avaient tourdi et glac Franois. Peu peu, force de soins et d'apparente rondeur, Napolon arrivait dissiper ce malaise. Abordant dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extrieure et intrieure, il affectait de conseiller tout la fois et de consulter son beau-pre, de l'initier ses plus intimes desseins, de tomber d'accord avec lui sur des points importants, mystrieux, et de mettre entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gr au grand homme de confidences qui le relevaient ses propres yeux et l'amenaient moins douter de lui-mme: Nous sommes convenus, disait-il tout fier aprs ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich lui-mme n'a aucune connaissance[528]. Sans renoncer ses doutes, ses arrire-penses, il rpondait son terrible gendre sur un ton moins gn, avec une sorte d'expansion qui crait entre eux l'apparence d'une intimit vraie. [Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.] L'impratrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la sduction? Depuis son arrive, elle n'avait pas dmenti sa rputation de princesse intelligente et ambitieuse, de gots plus relevs que son mari et d'esprit plus affin. Passionne d'art et de littrature, elle en parlait avec agrment, plaait volontiers son mot sur les gros ouvrages de mtaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans ngliger la politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par ses nerfs, elle s'intressait tout, se mlait tout, avec une activit dont on ne l'et pas crue capable. la voir, il semblait que la moindre occupation dt l'puiser: ds qu'un objet excitait sa passion ou seulement sa curiosit, elle devenait infatigable[529]. L'an pass, elle avait dj visit Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et s'y tait attir de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemble d'aujourd'hui, elle faisait renatre les mmes sentiments de respectueux intrt. On admirait ses connaissances varies, son enjouement; on lui savait gr de se montrer aimable malgr ses maux: on la plaignait de toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation o elle discutait avec feu ou s'abandonnait une fbrile gaiet, une toux sche brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et craignait de la perdre[530]. L'empereur Franois l'aimait beaucoup et l'coutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait que sa femme avait trop d'esprit pour lui[531]. En somme, c'tait une puissance que cette mignonne impratrice, une puissance qu'il importait Napolon de se concilier ou au moins de dsarmer. D'ailleurs, les rsistances et les prventions qu'il sentait de ce ct le piquaient au jeu: il s'tait jur de les vaincre: c'tait pour lui affaire de politique et surtout d'amour-propre. [Note 529: Notre reprsentant Dresde citait d'elle le trait suivant, propos d'une visite qu'elle avait faite au muse dans son fauteuil roulant: Au bout de quelque temps, elle s'est leve avec une sorte de vivacit et a parcouru pied prs des deux cts de la galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle renferme, sans paratre fatigue ni d'tre debout, ni d'entendre les longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui prside la galerie. Bourgoing Maret, 12 juillet 1811.] [Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et 1811.] [Note 531: Otto Maret, 20 octobre 1811.] Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son caractre, des soins obstins, une recherche de prvenances. Lorsqu'elle consentait accepter sa main pour aller table, il s'effaait devant elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas l'empereur Franois. Assis ses cts, on le voyait rapprocher son fauteuil pour l'entretenir de plus prs. Il semblait prendre plaisir sa prsence et sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaait sur son passage, et parfois le chteau de Dresde offrait ce curieux spectacle: la chaise porteurs dans laquelle l'Impratrice se faisait voiturer travers l'interminable palais, arrte au dtour d'une galerie; elle-mme accoude au rebord de la portire, et devant elle l'Empereur, s'appuyant sur une canne la manire de l'autre sicle, arrondissant ses gestes et s'ingniant trouver des mots aimables, imitant les faons des hommes de Versailles qu'il avait appels sa cour, et faisant, selon sa propre expression, le petit Narbonne[532]. [Note 532: Abb DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, p. 57.] Il en fut pour ses frais d'amabilit auprs de l'Impratrice et manqua cette conqute. Trop d'amers souvenirs cartaient de lui Marie-Louise-Batrice pour qu'elle renont de coeur aux hostilits et se rendt. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parent dtrne et son pays natal, cette douce Italie o il lui prenait envie parfois de retourner et de chercher la sant, passe aux mains de l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 toutes les misres et toutes les humiliations de la dfaite, la fuite prcipite, l'exil dans une ville de province, et ces disgrces avaient ajout aux blessures de son me vindicative et ardente. Puis, s'tant entoure Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait honneur de ne point renier ses affections. Dresde, se pliant aux ncessits et aux convenances de la situation, elle ne dpassa jamais cette limite. Aux avances de l'Empereur, elle rpondit quelquefois par des mots d'une dignit un peu haute, par des mouvements d'impatience peine perceptibles qui passrent pour des traits d'hrosme. Aprs l'entrevue, il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhsion au systme franais: quand on lui parlait politique, elle rpondait littrature[533]. [Note 533: Otto Maret, 5 juin 1812.] Cette sourde rvolte n'apparaissait qu'aux yeux exercs dmler, sous le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres nuances du sentiment. Aux autres, l'intimit entre les deux familles souveraines paraissait parfaitement tablie. Les ministres respectifs ne manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano et le comte de Metternich faisaient savoir simultanment Vienne que leurs matres avaient appris se connatre, par consquent s'estimer et s'apprcier; que leur confiance rciproque ne laissait rien dsirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient avec attendrissement les symptmes. Lorsque les deux cours runies se montrrent enfin au public et parurent au thtre, une feuille fort rpandue clbra le spectacle auguste et touchant qu'offrait la runion de tant de ttes couronnes ne formant qu'une seule famille[535]. [Note 534: Maret Otto, 27 mai; Metternich au mme, 23 mai. Archives des affaires trangres.] [Note 535: _Journal de l'Empire_, n du 7 juin.] En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il avait figur Erfurt, avec cette diffrence que le couple autrichien se partageait la place d'Alexandre. Derrire l'orchestre, une range de fauteuils avait t dispose pour les souverains. Les deux impratrices taient places au centre, l'empereur Napolon la droite de Marie-Louise d'Este, Franois Ier la gauche de sa fille: sur les cts, les rois et les princes, chelonns d'aprs l'ordre des prsances: derrire eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les autres dames de la cour et de la ville, accompagnes des dignitaires, chambellans et officiers, occupaient les premires loges, et leurs claires toilettes, se dtachant sur un fond brillant d'uniformes, ajoutaient l'lgance et la splendeur du tableau. Le 20, il y eut reprsentation de gala, o six mille personnes avaient t convies. On donna quelques scnes de l'opra la mode, le _Sargines_ de Par, dont la vogue survivrait la fortune du conqurant. La reprsentation, qui devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napolon, dbuta par une sorte d'apothose: la pice principale figurait le soleil, un soleil d'opra, qui se mit fulgurer et tournoyer au fond du thtre, accompagn de cette inscription: _Moins grand et moins beau que lui._--Il faut que ces gens-l me croient bien bte, dit Napolon en haussant les paules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un hochement de tte bnin, approuvait l'allgorie et s'associait l'intention[536]. [Note 536: _Documents indits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I, 94-95.] III Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, inform que l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en mdiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compasss, d'autant plus formalistes qu'ils sentaient l'infriorit de leur position, extrmement ennuyeux, crivait la reine de Westphalie, et fous d'tiquette[537]. la frontire, on avertit officieusement Frdric-Guillaume de renoncer, pour son entre, un traitement d'galit avec Leurs Majests Franaises et Autrichiennes: une hirarchie s'tablissait entre les souverains, et Frdric-Guillaume n'tait que roi[538]. L'accueil qu'il reut de la population lui adoucit cette amertume; elle lui fit une ovation discrte[539]. Dans cette lamentable Prusse, tombe si bas, mais o couvait une flamme ardente de patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commenaient distinguer l'espoir et l'avenir de leur patrie. [Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.] [Note 538: _Mmoires de Senft_, 170.] [Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, Maret, 8 juin 1812. Serra avait remplac Bourgoing, mort en 1811.] Depuis longtemps, Napolon n'avait pas d'expressions assez mprisantes pour caractriser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de duplicit et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait un sous-officier ponctuel et born: le grand guerrier reprochait Frdric-Guillaume sa manie militaire, son got pour les minuties du mtier, cette passion du dtail aux dpens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, un sergent instructeur, une bte[540]. Toutefois, ayant intrt consoler un peu la Prusse et obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dict par la peur, il se violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement. [Note 540: _Documents indits_.] Le prince royal tant arriv le lendemain, Napolon sut gr son pre de le lui prsenter et y vit une marque de dfrence. Le jeune prince passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile toute agitation rvolutionnaire: c'tait une note favorable son actif. Napolon l'accueillit avec affabilit, parut satisfait de lui, et le duc de Bassano, dans une dpche officielle, dcerna au _Kronprinz_ un brevet de bonne tenue: Ce prince, dit-il, qui pour la premire fois est entr dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grce[541]. [Note 541: Otto Maret, 27 mai.] La prsence des Prussiens ne changea rien la vie que l'on menait Dresde: c'taient toujours mmes occupations, mmes plaisirs heure fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au thtre du palais, avec nouvelle cantate. Erfurt, o Napolon tait chez lui et avait tout rgl suivant ses gots, il avait donn le pas la tragdie et l'avait impose quinze soirs de suite ses htes. Dresde, conformment aux prfrences et aux habitudes de la cour saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi figurait aux rceptions et aux spectacles profanes comme la Messe solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse, accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le droulement des crmonies. [Note 542: _Journal de Castellane_, fragments indits.] Sous ces apparences dcentes et dignes, sous les politesses d'apparat qui s'changeaient entre les souverains, sous les tmoignages de courtoisie que se rendaient leurs ministres, un fait brutal et saisissant perait de plus en plus: c'tait un progrs continu dans la servilit, un concours de bassesses, un empressement plus marqu s'incliner devant celui en qui les rois sentaient leur matre. On cherche maintenant lire dans ses yeux un dsir, une volont, pour s'y conformer aussitt: chaque voeu qu'il exprime fait loi. Il n'a qu' parler pour que la Prusse ouvre nos troupes ses dernires places, Pillau et Spandau, pour que l'Autriche promette l'abandon plus complet de ses ressources. Les ministres auxquels ces exigences sont poliment signifies ngocient pour la forme, rsolus d'avance obir: il semble que d'un tacite accord les souverains reconnaissent dsormais au-dessus d'eux une autorit suprme, une dignit lgalement reconstitue, et Napolon est vraiment en ces jours empereur d'Europe. C'est lui l'hritier de Rome et de Charlemagne, l'empereur romain de nation franaise, pour faire suite aux Csars de race germanique; mais la prminence souvent honorifique de l'ancien empire s'est transforme dans ses mains en une crasante ralit. Et plus l'entrevue se prolonge, plus cette ralit ressort, se dgage, apparat et resplendit. Certes, nous savons que cette magique rsurrection n'est qu'un miracle passager du gnie, faisant violence aux lois de l'humanit et de l'histoire. Dj, l'excs de la grandeur impriale en a prpar la chute. Les dsastres sont proches; ils psent sur l'avenir. Nanmoins, qu'il nous soit permis un instant de borner nos regards au prsent. Avant d'aller plus loin, arrtons-nous sur cette cime et jouissons du spectacle. Car c'est un pre et merveilleux plaisir que de voir ces empereurs et ces rois levs dtester la France, ces reprsentants des dynasties qui l'ont travers les sicles jalouse et hae, ces monarques fils et petit-fils d'ennemis, ces descendants de Frdric et ces successeurs des Ferdinand et des Lopold, s'abattant devant l'homme qui portait si haut la gloire et les destins de notre race, et lui les tenant sous son pied, humilis, prosterns, anantis, le front dans la poussire. terre, ils se disputaient encore les lambeaux d'un pouvoir qu'il leur laissait par grce: ils prolongeaient leurs rivalits, leurs comptitions, se dnonaient mutuellement, et chacun s'efforait de tirer soi quelque avantage aux dpens des autres. L'Autriche et la Saxe prirent Napolon pour arbitre dans une querelle de frontires: il pronona sur le litige et se fit juge des rois. Puis, c'taient d'humbles suppliques, des recours sa munificence, des demandes d'argent. En cette matire, Napolon eut la main facile; il avana un million de plus la Saxe, accorda la Prusse quelques licences commerciales pour qu'elle se ft un peu d'argent, prit provisoirement son compte la solde du contingent autrichien: aux rois qu'il avait ruins, il ne refusa pas ces aumnes. leurs ministres, leur suite, il distribua des diamants, des portraits enrichis de pierreries, des botes d'or et d'mail que la plupart des destinataires se htrent de convertir en espces sonnantes: trois semaines durant, sur la foule agenouille des courtisans, sur la plbe des princes, il laissa tomber ses largesses. Dans les derniers temps de son sjour, il s'offrit plus complaisamment la curiosit publique. Il traversa Dresde pour visiter l'un des muses qui font l'ornement de cette capitale. Le 25, une battue de sangliers ayant t organise dans le domaine royal de Moritzbourg, les souverains s'y rendirent en voiture dcouverte, et Napolon attira seul l'attention, bien qu'il ft en habit de chasse trs simple[543]--il avait dcid que ses habits de chasse dureraient deux ans.--Un autre jour, il sortit du palais cheval, avec une suite brillante, passa sur la rive droite de l'Elbe et fit le tour de Dresde par le dehors, par les hauteurs qui ceignent et dominent la ville. [Note 543: _Journal de l'Empire_, 7 juin.] Il allait au pas, prcdant son tat-major aux resplendissantes broderies, seul et bien en vue, sur son cheval blanc housse carlate charge d'or, et sa silhouette caractristique se dtachait du groupe. Des cavaliers saxons, des cuirassiers blancs cuirasse noire formaient son escorte: une foule immense l'accompagnait, compose d'Allemands qui sentaient l'avilissement de leur patrie, et tous cependant, quelque haine qu'ils eussent cent fois jure l'oppresseur, se laissaient prendre et courber par ce qu'il y avait de grand, de magnifique et de dominateur en cet homme. Lentement, il parcourut les crtes, contemplant le spectacle qui s'offrait ses regards, ces vallonnements gracieux et ces souriantes campagnes, ces coteaux stris de vignobles, ces maisons de plaisance pares de printanire verdure, ces domaines aux treilles opulentes et aux terrasses fleuries, plus loin les sommets boiss des Alpes saxonnes et leurs lignes dentelant l'horizon, tout ce cadre harmonieux et pittoresque o repose Dresde, enlace de son fleuve, pandue sur les deux rives, environne de jardins, de forts et de montagnes. Il s'arrtait aux points de vue clbres, se laissant approcher et contempler, prolongeant loisir sa triomphale promenade. la fin, rencontrant un sanctuaire fort vnr, l'glise Notre-Dame, il y entra et y demeura quelques instants, ce qui mut fortement le pieux peuple de Saxe[544]. tait-ce l l'unique but de l'Empereur? Une inspiration plus haute avait-elle guid ses pas? En ces heures qui taient pour lui la veille des armes, sentait-il un instinctif besoin de se recueillir et d'aller o l'on prie? Qui sondera jamais les profondeurs de cette me? [Note 544: Extrait d'un rapport communiqu Serra par le gnral chef de la police militaire Dresde. Archives des affaires trangres, Saxe, 82. Cf. le _Journal de l'Empire_, n du 8 juin.] la mme poque, dans l'glise catholique d'un village de Lithuanie, un prtre clbrait la Messe de grand matin. En descendant de l'autel, il vit au fond de l'glise un officier portant l'uniforme russe, qui demeurait agenouill, appuyait son visage sur ses mains et semblait s'absorber dans une mditation profonde. Le prtre s'approcha; l'officier, relevant alors la tte, montra les traits d'Alexandre[545]. tabli depuis quelques semaines Wilna, le Tsar parcourait frquemment les campagnes environnantes et entrait parfois dans les glises, seul et sans escorte. Que venait-il faire dans ces lieux de prire trangers son culte? Flatter les Polonais de Lithuanie qu'il s'efforait toujours de regagner sa cause? Tmoigner pour leur foi et leurs traditions une dfrence qui leur plairait? Sans doute, mais pourquoi ne pas croire aussi qu'il venait affermir et rconforter son me, la veille des suprmes preuves? lev l'cole des philosophes, attach jusqu'alors un idal purement terrestre, il prouvait depuis quelque temps des aspirations nouvelles, le besoin de porter plus haut ses regards, et pensait peut-tre que les diffrences de culte sont des murailles leves de main d'homme et qui ne montent pas jusqu'au ciel. Quoi qu'il en ft, avant de risquer leur destine dans le jeu terrible des combats, l'un et l'autre empereur cherchaient mettre Dieu dans leur parti ou du moins se fortifier aux yeux des peuples d'un concours surhumain. [Note 545: Comtesse DE CHOISEUL-GOUFFIER, _Rminiscences_, 27-28.] IV Le 26 mai, on vit arriver diligemment de Wilna Dresde l'aide de camp Narbonne, accourant pour rendre compte de sa mission. Il reprit son service le soir mme et parut au cercle de cour: son grand air, l'agrment de sa personne y firent sensation: son nom circula de bouche en bouche, et les dtails de son voyage, dont il ne lui avait pas t recommand de faire mystre, furent promptement connus. Il n'tait rest Wilna que deux jours. Arriv le 18 mai, il avait trouv une ville regorgeant de troupes, entoure de camps; chez les Russes, un ton rserv, mais parfaitement poli, de la dignit sans jactance[546]. L'empereur Alexandre l'avait reu le jour mme et patiemment cout. Aux vagues assurances que l'aide de camp avait lui donner, il avait rpondu par des affirmations galement gnrales, par ses ternelles protestations. Il avait dit textuellement: Je ne tirerai pas l'pe le premier, je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la responsabilit du sang que fera verser cette guerre. Il avait ajout que les plus justes sujets de plainte n'avaient pu le dcider encore rompre ses engagements et couter les Anglais: J'aurais dix agents anglais pour un chez moi, si je l'avais voulu, et je n'ai encore rien voulu entendre[547]. Quand je changerai de systme, je le ferai ouvertement. Demandez Caulaincourt. Trois cent mille Franais sont sur ma frontire; l'Empereur vient d'appeler l'Autriche, la Prusse, toute l'Europe aux armes contre la Russie, et je suis encore dans l'alliance, j'y reste obstinment, tant ma raison se refuse croire qu'il veuille en sacrifier les avantages rels aux chances de cette guerre. Mais je ne ferai rien de contraire l'honneur de la nation que je gouverne. La nation russe n'est pas de celles qui reculent devant le danger. Toutes les baonnettes de l'Europe sur mes frontires ne me feront pas changer de langage. Si j'ai t patient et modr, ce n'est point par faiblesse, c'est parce que le devoir d'un souverain est de n'couter aucun ressentiment, de ne voir que le repos et l'intrt de ses peuples. la fin, dployant une carte de la Russie et indiquant du doigt l'extrmit la plus recule de son empire, celle qui se confond avec la pointe orientale de l'Asie et confine au dtroit de Behring, il avait ajout: Si l'empereur Napolon est dcid la guerre et que la fortune ne favorise point la cause juste, il lui faudra aller jusque-l pour chercher la paix[548]. [Note 546: _Documents indits_.] [Note 547: Trente-six jours avant, le 12 avril, il avait fait faire l'Angleterre, par l'intermdiaire de Suchtelen, de formelles propositions de paix et d'alliance. Voy. ie t. XI de MARTENS, rcemment paru, n 412.] [Note 548: _Documents indits_. Tous les ouvrages et Mmoires contemporains rapportent les paroles d'Alexandre en termes approchants.] Tout cela avait t exprim gravement, posment, avec une douceur fire qui avait vivement impressionn Narbonne. Quant indiquer un moyen quelconque d'viter cette guerre dont il se proclamait innocent, quant reprendre la ngociation sur de nouveaux frais, Alexandre s'y tait formellement refus. D'aprs lui, la Russie avait parl; ses griefs taient patents, publics, connus de toute l'Europe: C'tait se moquer du monde que de prtendre qu'il y en avait de secrets: aujourd'hui, les conversations ne menaient plus rien: si l'on voulait rellement ngocier, il fallait le faire par crit et dans les formes officielles. C'tait une allusion l'ultimatum, une faon discrte et dtourne de maintenir cet acte imprieux. Le mme jour, Narbonne se vit confier une lettre de Roumiantsof en rponse celle du secrtaire d'tat franais: le chancelier se rfrait aux instructions donnes Kourakine, sans s'expliquer sur leur teneur. Le soir, Narbonne dna la table du Tsar, qui lui fit remettre ensuite son portrait, formalit en usage pour clturer une mission. Le lendemain, sans qu'il et le moins du monde tmoign l'intention de partir, un matre d'htel lui apporta, de la part de l'Empereur, les provisions de voyage les plus recherches: les comtes Kotschoubey et Nesselrode lui firent des visites d'adieu: enfin un courrier imprial vint obligeamment lui annoncer que ses chevaux de poste taient commands pour six heures du soir[549]. Il tait impossible de lui signifier plus poliment et plus expressment son cong. En somme, on lui avait laiss tout juste le temps de remplir son message et de rciter sa leon: aprs quoi, avec une exquise douceur de formes, on l'avait remis d'autorit en voiture et prestement conduit. [Note 549: ERNOUF, 362, d'aprs les _Mmoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_.] Ainsi, Napolon n'avait point russi par l'intermdiaire de Narbonne entamer une ngociation uniquement destine retarder les hostilits; il n'tait gure prvoir que Lauriston russirait mieux dans sa tentative. Mais le rsultat espr par l'Empereur se produisait spontanment, malgr l'insuccs de ses stratagmes, puisque les armes russes se tenaient immobiles sur la frontire et attendaient l'invasion. Pendant ce dlai suprme, le printemps du Nord, tardif et brusque, faisait explosion: sur le sol encore dtremp par le dgel, la verdure croissait rapidement. Encore deux ou trois semaines, et les seigles commenant monter en pis fourniront la nourriture des chevaux[550], et la nature nous donnera le signal d'agir. Napolon se sent tout prs du but, et son impatience de le saisir augmente. Il a hte maintenant de quitter Dresde, d'chapper l'atmosphre artificielle des cours, de respirer au milieu de ses troupes un air plus pur, de donner l'essor ses projets. Fixant son dpart au 28, il se rapproche dj en esprit de la Grande Arme par un ensemble de prescriptions minutieuses: il fait diriger sur Elbing, un peu au del de la Vistule, l'quipage de pont qui lui servira passer le Nimen: Tout mon plan de campagne, crit-il le 26 mai Davout, est fond sur l'existence de cet quipage de pont aussi bien attel et mobile qu'une pice de canon[551]. Il prend ses mesures pour que les forces dployes sur la Vistule puissent, au moment de son apparition, passer instantanment de l'ordre en bataille l'ordre en colonne, se concentrer pour l'attaque et lui mettre dans la main quatre cent mille hommes, forms en un seul groupe o tous les corps se serreront coude coude. En mme temps, toujours mcontent et plus proccup de ce qui se passe droite et gauche de sa ligne d'oprations, en Turquie et en Sude, il mande Latour-Maubourg d'empcher tout prix la paix d'Orient et permet, malgr ses rpugnances, que Maret active les pourparlers auxquels Bernadotte l'air de se prter: ses deux ailes qui restent en arrire, il fait encore une fois signe de rallier. En dernier lieu, il songe organiser la tumultueuse leve qui doit former son avant-garde, se servir de l'tat varsovien pour insurger la Pologne russe. C'est l'opration qu'il a rserve pour la fin, sachant qu'elle ferait clater ses desseins et ne lui permettrait plus de dissimuler. Aprs avoir jusqu' prsent retenu de toutes ses forces l'ardente Pologne, il va lui lcher la bride. [Note 550: Maret Latour-Maubourg, 25 mai 1812.] [Note 551: _Corresp._, 18725.] Sur sa demande, le roi de Saxe avait sign un dcret qui consacrait l'autonomie du duch en dlguant les pouvoirs souverains au conseil des ministres. Cette autorit dont le roi allemand se dmettait, il importait qu'un reprsentant franais, un ambassadeur extraordinaire, un lgat de l'Empire s'en saist, afin d'imprimer un grand mouvement toutes les parties de la population. La tche tait ardue, car Napolon ne voulait pas encore prononcer les paroles fatidiques qui lui eussent ralli toutes les nergies: La Pologne est rtablie dans l'intgrit de ses droits et de ses limites. Se dfiant un peu des Polonais et de leurs tendances anarchiques, dsirant mnager les Autrichiens qui n'avaient pas formellement renonc la Galicie, tenant mme ne point rendre trop difficile sa paix future avec la Russie, il ne savait pas jusqu'o il pousserait l'oeuvre d'mancipation et n'entendait cet gard rien prjuger. Il s'agissait donc d'exciter chez les Polonais de belliqueux transports au nom d'un idal mal dfini, d'introduire en mme temps parmi eux un peu d'ordre, d'union et de discipline, de faire marcher pour la premire fois d'ensemble et d'accord cette incohrente nation. O trouver l'homme propre cette oeuvre? Un gnral ne conviendrait pas: il aurait la vigueur et l'entrain: l'adresse, le tour de main lui feraient dfaut. Un simple diplomate de carrire ne possderait pas l'envergure et l'ampleur ncessaires. Il fallait un personnage qui s'impost par son rang, son caractre, son prestige, qui st dominer les factions de son autorit et aussi mettre le doigt avec dextrit sur les ressorts les plus dlicats, jouer des femmes, flatter la vanit des hommes de guerre, modrer leurs jalousies, donner partout l'impulsion sans afficher son pouvoir: un homme possdant la pratique des grandes affaires et rompu en mme temps toutes les roueries du mtier politique, un manipulateur habile de passions et de consciences, pour tout dire en un mot, un intrigant de haute allure. Napolon avait pens Talleyrand. Confier au prince de Bnvent l'ambassade de Varsovie, ce serait la fois employer utilement une grande intelligence et loigner de Paris une remuante ambition. Depuis 1808 et 1809, o Talleyrand avait spcul d'accord avec Fouch sur la mort possible du matre au del des Pyrnes, sur la balle espagnole, et prpar dans la coulisse un gouvernement de rechange, Napolon n'aimait pas laisser derrire lui, durant ses absences, ce personnage trop prvoyant. Mieux vaudrait cette fois le sauver autant que possible de lui-mme: une haute charge l'tranger, en satisfaisant le besoin d'activit et les apptits matriels de ce grand besogneux, le mettrait peut-tre l'abri de dangereuses tentations. Il regrette de n'tre plus ministre, disait de lui Napolon, et intrigue pour avoir de l'argent. Ses entours, comme lui, en ont toujours besoin et sont capables de tout pour en avoir[552]. Il prfrait en somme replacer Talleyrand dans le gouvernement et l'y emprisonner, plutt que de le laisser en dehors, inoccup, dsoeuvr, ctoyant et convoitant le pouvoir. Avant de quitter Paris, il avait annonc au prince ses intentions sur lui, mais lui avait fait un devoir de la plus stricte discrtion. [Note 552: _Documents indits_.] Talleyrand ne parla point: seulement, escomptant aussitt sa charge future et les maniements de fonds qu'elle occasionnerait, sachant qu'il n'y avait point de change direct entre Paris et Varsovie, il n'eut rien de plus press que de se faire ouvrir de larges crdits sur certaine banque de Vienne[553]. Le bruit s'en rpandit dans cette ville, o il fit souponner le projet d'ambassade: il revint Paris, arriva aux oreilles de Napolon et le mit en fureur. Dans la prcaution prise par le prince et exploite par ses ennemis, Napolon vit un manquement au secret ordonn, une dsobissance indirecte, une infraction coupable, peut-tre pis encore; il jugea que Talleyrand s'tait rendu dfinitivement impossible. Renonant l'emmener dans le Nord et craignant de le laisser Paris, il songea d'abord trancher la difficult en l'exilant: des influences s'entremirent et le firent renoncer ce dessein, mais ne l'empchrent point de frapper le prince d'une nouvelle et plus complte disgrce. [Note 553: _Id._ Cf. ERNOUF, 378.] dfaut de Talleyrand, il prit sa caricature. L'abb de Pradt, archevque de Malines, avait accompagn Leurs Majests Dresde, en qualit de grand aumnier: on l'y voyait chaque dimanche officier pontificalement dans l'glise catholique, tandis que l'Empereur, ayant ses cts la reine de Westphalie, assistait la crmonie en correcte attitude, sans songer que la prsence l'autel de ce prlat indigne outrageait la saintet du lieu. Il connaissait pourtant l'abb de Pradt, en qui il n'avait jamais eu rcompenser qu'une obsquiosit turbulente, servie par un esprit brillant et un style facettes. Il l'avait vu perptuellement occup chercher le vent, tournant avec la fortune et se faisant gloire ensuite d'avoir prmdit ses tratrises: plusieurs fois, il l'avait surpris la main dans de tnbreuses machinations et lui avait prdit un jour que sa manie d'intriguer le conduirait sur l'chafaud. Mais l'un de ses principes tait que les dfauts d'un homme, aussi bien que ses qualits, peuvent tre utilement employs. Varsovie, l'abb trouverait occasion de dployer pour le bon motif ses talents d'agitateur et d'intriguer en grand. De plus, hant cette poque par le souvenir des Bourbons, l'Empereur se rappelait que nagure, sous la monarchie, des ambassadeurs d'glise avaient russi gouverner l'anarchie polonaise: en l'abb de Pradt, il voulut avoir et crut trouver son abb de Polignac. Fort recommand par Duroc son parent, l'archevque de Malines fut officiellement dclar ambassadeur Varsovie. Il eut se composer prcipitamment une suite, s'entourer d'un personnel brillant, se monter un train de maison fastueux et partir d'urgence. En fait, nul n'tait moins propre remplir une mission de haute confiance que ce prtre sans conscience, sachant observer, dcrire et critiquer, mais totalement dpourvu de sens pratique et d'esprit de conduite; agent infidle, brouillon, maladroit et poltron, l'une des pires erreurs que Napolon ait commises dans le choix et le discernement des hommes. titre d'instruction, on lui remit un long mmoire que l'Empereur avait inspir et qu'il complta par de vives explications[554]. Divers objets taient assigns l'activit de l'ambassadeur: il aurait employer en partie les ressources du duch au ravitaillement de la Grande Arme, crer un service et une agence de renseignements militaires, mais surtout faire de Varsovie un point de ralliement pour les Polonais de tout pays, un centre d'action et de propagande, un foyer d'incandescentes passions dont la flamme porterait au loin et dterminerait l'embrasement. [Note 554: Cette pice figure sous le n 18734 de la _Correspondance_.] D'abord, il conviendrait qu'une proclamation effet, suggre par l'ambassadeur aux ministres, convoqut la reprsentation nationale, la Dite, et donnt l'veil. Ds sa runion, la Dite mettra bruyamment l'ordre du jour la grande question, se fera adresser un rapport tendant au rtablissement de l'ancien royaume. Sans s'approprier par un vote les conclusions de ce rapport, elle s'y conformera en fait et, tenant la runion des frres spars pour virtuellement accomplie, se constituera en confdration gnrale de la Pologne, c'est--dire en association pour le mouvement et la lutte, en grand conseil de la nation arme. son image, des sous-comits d'action, des foyers d'agitation locale, se formeront de toutes parts: chaque palatinat aura le sien. On enverra une dputation l'Empereur: L'Empereur rpondra aux dputs en louant les sentiments qui animent les Polonais. Elle (Sa Majest) leur dira que ce n'est qu' leur zle, leurs efforts, leur patriotisme, qu'ils peuvent devoir la renaissance de la patrie. Cette mesure, que l'Empereur se propose de garder, indique assez son ambassadeur l'attitude qu'il doit avoir et la conduite qu'il doit tenir. Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura inspirer toutes les paroles, tous les actes destins susciter une immense esprance, enfivrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, suivant un mot de l'abb, se transforme en cours de clubisme[555]; avec dtails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple jusqu'en ses profondeurs, pour crer, entretenir et renouveler sans cesse l'agitation, pour chauffer blanc les esprits. Il faut des actes multiplis. Il faut tout la fois des proclamations, des rapports la Dite, des motions des dputs, et, s'il est possible, autant de discours, de dclarations et manifestes particuliers qu'il y aura d'adhsions individuelles la Confdration. Il faut enfin qu'on ait publier chaque jour des pices de tous les caractres, de tous les styles, tendant au mme but, mais s'adressant aux divers sentiments et aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra mettre la nation tout entire dans une sorte d'ivresse. [Note 555: _Ambassade dans le grand-duch de Varsovie_, p. 69.] Ce patriotique dlire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duch, mais le but principal serait manqu si cette effervescence s'arrtait aux frontires. Il importe essentiellement qu'elle les dpasse, que les pays voisins prennent feu son contact, que la leve en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invit faire rpandre profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne excepte, les crits, les proclamations, les libelles, toutes les pices incendiaires. Entrane par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie cheval, destine oprer sur les flancs et les derrires de l'ennemi, le harceler sans cesse, le placer dans une situation semblable celle o s'est trouve l'arme franaise en Espagne et l'arme rpublicaine dans le temps de la Vende. Cette guerre de partisans partout provoque, la tche de l'ambassadeur ne sera qu' moiti remplie; il lui faut la fois faire oeuvre de rvolutionnaire et d'organisateur: aprs avoir dtermin l'universel soulvement, rgler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauches avec les mouvements de la Grande Arme, assurer enfin l'unit d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopration efficace. Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'et pas lieu prmaturment et que la Pologne ne partt pas trop tt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilits, Napolon n'entendait point le ngliger. En consquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord tablir fortement son crdit et son influence, s'attirer les hommes importants, faire de sa maison un centre o toutes les classes, tous les intrts viendraient aboutir; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la dtente un signal ultrieur. Par surcrot de prcaution, il fut convenu que le dcret royal, qui instituait le conseil des ministres en comit excutif et annonait par l de grandes nouveauts, ne serait point publi avant le 15 juin. cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les vnements prpars Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne conciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Arme, sans les devancer d'un jour. Dans l'aprs-midi du 28 mai, Napolon fit solennellement ses adieux aux cours runies Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de camp, officiers d'ordonnance, cuyers, aides de camp des aides de camp, dbouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient les escaliers en hte. Napolon sortit de ses appartements, s'arrta un instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernire fois les souhaits et les hommages de Frdric-Auguste, puis, aprs avoir embrass tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du matin, sa berline de poste roulait sur le pav et une escorte toute militaire s'lanait sa suite, avec un fracas de chevaux et d'armes[556]. [Note 556: _Journal_ du grand matre de la cour.] Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner Potsdam, infiniment satisfait--fit-il dire toute l'Europe par circulaire diplomatique--des journes prcieuses[557] qu'il avait passes Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit Prague, o l'Empereur lui avait permis de sjourner quelques semaines auprs de ses parents. L, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son honneur des bals, des ftes, des rceptions brillantes: on la mnerait en excursion Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, les galeries illumines pour la circonstance, les grottes endiamantes de scintillements mtalliques[558]. L'Empereur son pre allait la combler de bndictions, l'Impratrice lui prodiguerait des caresses un peu forces, et finalement, aprs beaucoup d'effusions, on se sparerait, entre belle-mre et belle-fille, plus frachement que l'on ne s'tait retrouv. La reine de Westphalie avait quitt Dresde une heure aprs l'Impratrice, pour retourner Cassel; le grand-duc de Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se dispersa en peu de jours. Dresde, le silence et l'apaisement se firent, mais les yeux gardaient encore l'blouissement de ce qu'ils avaient vu. Il semblait qu'un mtore et subitement travers l'espace, laissant derrire lui une ardente trane de pourpre et de lumire. Cependant, cet clat plissait peu peu, s'teignait: la rflexion succdait l'extase, et quelques-uns en venaient se demander si le prodige entrevu tait autre chose qu'un fulgurant mirage: un beau rve, soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la fortune surhumaine laquelle il avait attach la sienne, un beau rve, mais trop court[559]. [Note 557: Archives des affaires trangres, Prusse, 250.] [Note 558: Voy. sur ces ftes BAUSSET, II, 60 et suiv.] [Note 559: Serra Maret, 5 juin 1812.] V Le duc de Bassano resta Dresde jusqu'au 30 mai. la veille de rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reut une visite qui ne laissa pas de lui tre agrable. C'tait celle du consul Signeul, choisi pour intermdiaire des ngociations tranantes qui se poursuivaient avec Bernadotte. Depuis prs de deux mois, Signeul faisait la navette entre la Sude et le sige du gouvernement franais; reparaissant aujourd'hui aprs une dernire course, il se disait en tat de nous satisfaire pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napolon, et tenu le combler de ses plus dcevantes faveurs, la seule rsistance qui se ft leve contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et s'anantir: Bernadotte venait rsipiscence et demandait rentrer dans le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, indiquait des bases positives de rconciliation et d'entente. Fidle sa pense persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et dsirait seulement qu'on lui octroyt la Norvge, offrant de cder en compensation aux Danois la Pomranie sudoise et de leur payer douze millions. Si l'on accdait ses voeux, il se dclarerait pour nous, faisant bon march de tout engagement antrieur; il signerait un trait d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se mettrait aux ordres de Napolon et prendrait en tout ses directions: il s'obligerait au besoin ne jamais marier son fils sans la permission de l'Empereur[560]. [Note 560: Lettre du duc de Bassano l'Empereur, 30 mai 1812. Archives des affaires trangres, Sude, 297.] Chez tout autre que Bernadotte, cette volution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigu les historiens: son vritable caractre et ses motifs ont donn lieu des apprciations diverses. tait-elle sincre? Bernadotte revenait-il nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une ngociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premires rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la premire, la vrit, telle qu'elle se dgage des documents sudois, est un peu diffrente. Si Bernadotte se mnageait de notre ct une porte de rentre, ce n'tait pas uniquement par suite des apprhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empch, deux mois plus tt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'tait que la Russie n'ost affronter la lutte et ne lui fausst compagnie, et cette terreur venait de lui tre communique par son envoy Ptersbourg, le comte de Loewenhielm, d'aprs certaines prsomptions que l'vnement devait dmentir, mais qui avaient jet dans l'esprit de cet envoy un trouble subit: une dpche affole de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystre. On a dj signal l'moi qu'avait caus au Tsar l'avis de l'alliance franco-autrichienne. L'preuve lui avait t sensible, et Loewenhielm, qui s'en aperut aussitt, crut devoir avertir son gouvernement; il crivit d'urgence son roi: L'Empereur est excessivement affect de la nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien lui voir jouer un rle, mais on ne croyait point une alliance offensive et dfensive. L'Empereur parat plus rsign que jamais et plus dcid suivre le parti que lui dictent la fois l'honneur et la sret; mais il est intrieurement abattu de la ligue gnrale qu'il voit s'tablir autour de lui et dont il commence craindre les effets. Sous le coup de ces inquitudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle point par cder l'influence dissolvante de Roumiantsof et ses conseils pusillanimes? Cette dfaillance, qui ne devait point se produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la prdire: Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses ides favorites de ngociation avec la France, et il ne manquera pas de prvaloir sur la marche infiniment plus noble et mle de l'Empereur[561]. [Note 561: Archives du royaume de Sude.] D'ailleurs, dans certains cercles de Ptersbourg, la perturbation tait grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique guerrire, ne conduisait pas la Russie aux abmes, et si la noblesse ne devait pas sauver l'tat par un recours aux moyens extrmes: Dans ce moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majest ne saurait qu'avec peine s'imaginer jusqu' quel point va la libert du langage dans un pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaant, plus on doute de l'habilet de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cess d'avoir la confiance de sa nation. Il doit mme exister un parti en faveur de la grande-duchesse Catherine, pouse du prince d'Oldenbourg, la tte duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voil, Sire, ce qu'on croit tre le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa Majest aime cette princesse de prfrence. Avec la facilit qu'a eue cette nation se prter aux rvolutions, son penchant tre gouverne par des femmes, il ne serait pas tonnant qu'on profitt de la crise actuelle de l'empire pour se porter un changement. Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'cho arrivrent mme Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la capitale sudoise, on craignit tout instant d'apprendre que l'empereur Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intrieure avait plong la Russie dans le chaos et la jetait sans dfense aux pieds de son adversaire. [Note 562: Tarrach Goltz, Sabatier de Cabre Maret, 21 avril 1812.] Ces perspectives firent frmir Bernadotte et son conseil. Si la Russie s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Sude restait en l'air, expose au pire destin: nul doute que Napolon ne se retournt furieusement contre elle et ne lui ft payer cher sa dfection, obligeant peut-tre les Russes l'craser de leurs forces. Ajoutons que l'Angleterre n'avait pas encore accd au trait russo-sudois et levait des difficults[563]. Dans cette passe critique, o il en venait douter de tous ses allis, Bernadotte sentit le besoin de se mnager un recours en grce auprs de Napolon, un prservatif contre sa colre, et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir Dresde avec des propositions en apparence formelles. [Note 563: Voy. ERNOUF, 338.] Dans la ralit, cet empressement tait fictif; Bernadotte ne voulait en aucune faon se rattacher nous par des engagements immdiats et irrvocables: son seul but tait de rserver l'avenir et de parer toutes les ventualits, jusqu' ce que l'horizon se ft clairci Ptersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu au duc de Bassano--ne possdait pas de pouvoirs en rgle. Cet agent aventureux et peu considr, interlope comme la ngociation dont il tait charg, s'offrait bien signer tout de suite un papier quelconque, se disant sr d'obtenir la ratification du prince; mais celui-ci avait vit de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte se mnageait ainsi la facult, suivant les cas, de dsavouer l'acte conclu par Signeul ou de le faire valoir auprs de Napolon comme preuve de son repentir. Il ne se dtachait pas effectivement de la Russie, mais se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prvision du cas o cette puissance s'abandonnerait elle-mme. Ce qui achve de montrer sa duplicit, c'est que le cours de ses intrigues hostiles n'tait nullement suspendu; protestant de ses bonnes intentions, il continuait nous faire tout le mal possible. En Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus grand service et s'tant fait fort de disposer les Turcs la paix, il s'y employait avec un surcrot d'activit. L'un de ses aides de camp, le gnral baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord Wilna; aprs s'y tre concert avec l'empereur Alexandre, il devait se diriger en toute hte vers l'Orient, courir Bucharest, lieu des ngociations, et leur donner l'impulsion dcisive qui aboutirait un accord[564]. [Note 564: Sabatier de Cabre Maret, 21 avril. Suchtelen l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.] Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce rsultat; en Orient, le dnouement tait proche. Pour annuler autant que possible les consquences du trait franco-autrichien, Alexandre avait senti la ncessit de s'accommoder cote que cote avec la Turquie et de dsarmer cet ennemi, au moment o Napolon lui en suscitait un autre. Par courrier prcipitamment expdi, Kutusof avait t invit ne rien ngliger pour conclure; il tait autoris rduire encore ses prtentions, ne plus rclamer que la ligne du Pruth, c'est--dire la Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, ne faisait pas gratuitement cette dernire concession; conformment au voeu exprim par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il dsirait que la paix ft double et fortifie d'une alliance, que la Turquie s'unt lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que Napolon s'appropriait toujours en esprance, on esprait le retourner contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565]. [Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'aprs la correspondance entre l'Empereur et Kutusof.] Le grand vizir suivait de prs les ngociations, tabli sur le Danube proximit de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus avec lui qu'un dbris d'arme; suivant quelques tmoignages, la misre, les maladies, les dsertions avaient rduit ses troupes quinze mille hommes: la Turquie tait rellement bout de forces. ces justes raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et l'Angleterre semaient l'or pleines mains; le drogman de la Porte, Moruzzi, s'tait mis leur solde et exploitait habilement contre nous les dfiances de la Turquie. Pour nous discrditer tout fait auprs d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrs, comme argument final, la lettre du 2 fvrier 1808 par laquelle Napolon avait appel le Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne Wilna achevait d'ailleurs de dconcerter les ministres de la Porte. Vainement notre diplomatie les avertissait-elle que cette dmarche tait de pure forme; Napolon fut pris en cette occasion son propre pige. Les Turcs s'imaginrent qu'il n'tait pas dcid rompre avec la Russie, puisqu'il ngociait encore avec elle: craignant une brusque rconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils payeraient les frais, ils ne songrent plus qu' se mettre couvert de cette terrifiante ventualit en terminant leur querelle avec la Russie[567]. [Note 566: ERNOUF, 323, d'aprs une note de Maret.] [Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.] Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna conclure la paix; elle fut signe Bucharest le 28 mai, sous rserve de la ratification des souverains. Le trait rendait la Turquie les deux principauts, aprs en avoir dtach la Bessarabie, qu'il incorporait l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzerainet du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal dfini du Tsar sur les principauts roumaines et mme sur l'ensemble de la chrtient orthodoxe du Levant. En gnral, les articles portaient la trace de la prcipitation avec laquelle ils avaient t dresss: ambigus et mal rdigs, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plnipotentiaires russes s'taient moins proccups d'tablir avec prcision les droits de leur matre que d'assurer l'entire disponibilit de ses forces. Cette paix bcle tait pour Napolon un chec grave, contre-balanant ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne satisfaisait qu' demi Alexandre et Bernadotte: Kutusof, crivait le premier, a nglig un objet bien important[568]. Mais serait-il impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tche inacheve? Avant mme la signature du trait, Alexandre avait dsign l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof la tte de l'arme du Danube. Tchitchagof tait un homme d'imagination et d'entreprise; admirant Napolon, ayant tudi ses procds, allant jusqu' singer sa tenue et ses gestes, il croyait la ncessit de le combattre avec ses propres armes, coups de bouleversements. Avant de rejoindre le quartier gnral de Jassy, il fit agrer au Tsar et au chancelier un projet colossal et singulier, qui tendait organiser contre nous, par le moyen de l'Orient turc et surtout chrtien, une grande diversion. [Note 568: SOLOVIEF, 223.] Les pourparlers avec la Porte continuaient, l'effet d'obtenir la ratification du trait: ils s'taient transports de Bucharest Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir d'acqurir la Dalmatie et les les Ioniennes? dfaut d'une coopration active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, et se faire prter leurs sujets chrtiens pour les lancer sur nos provinces d'Illyrie? Les chrtiens du Danube et des Balkans, Moldaves, Valaques, Serbes, Bosniaques, Montngrins, surexcits par la lutte de huit ans laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler lui ces tumultueuses leves, de les enrgimenter, de s'en faire une arme de peuples la tte de laquelle il franchirait le Danube comme alli de la Porte, traverserait obliquement la Pninsule, tomberait du haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie franaise et percerait jusqu' l'Adriatique. Aprs avoir occup le littoral et surpris Trieste, il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens rvolts, aux Suisses opprims, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le sud et soulverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de rejeter dans les tats du conqurant la guerre qu'il transportait huit cents lieues de ses frontires, et tandis que cet autre Annibal s'lanait de lointaines entreprises, d'excuter contre lui une manoeuvre la Scipion. L'amiral reut ordre positif d'agir d'aprs ces donnes, de faire sentir et goter aux Turcs les beauts de son plan[569]. Ce qu'il viterait de leur dire, c'tait qu'il tait autoris, pour mieux animer les races chrtiennes et surtout les peuplades slaves, leur parler d'mancipation, exalter les aspirations qui commenaient sourdre confusment en elles, leur faire entrevoir la cration d'un empire slave, sous la protection et l'gide de la Russie. L'ide des grandes agglomrations nationales, ne des vnements dchans sur le monde par la Rvolution franaise et issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; lorsque le panslavisme apparat pour la premire fois dans les conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la puissance de Napolon et de dtourner le choc de ses armes. [Note 569: _Mmoires de Tchitchagof_, publis dans la _Revue contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre autographe du 12 avril, destine l'agent anglais Thornton, qui se trouvait en Sude, Alexandre dveloppait tout le plan de diversion, en rclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS, XI, n 412.] Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le ct chimrique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succs, sur la possibilit notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhsion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrtiens. Mais la menace seule d'un tel soulvement ne saurait-elle conduire un rsultat pratique et fort dsirable, signal plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la rgion danubienne avaient en Autriche des frres par le sang; aux diverses races chrtiennes de la Turquie septentrionale rpondaient, de l'autre ct de la frontire, des groupes congnres; l'impulsion donne aux premires se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'mouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En crant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extrieur de ses possessions orientales une trane de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intrieur de ses tats et de la faire trembler pour son existence: on l'empcherait de prter Napolon un secours effectif. Pendant la fin de mai et le courant de juin, les ngociations pour une alliance russo-turque se poursuivirent Constantinople, vivement secondes par les agents sudois et anglais. Tchitchagof affermissait sa position sur le Danube, base de ses oprations futures: tenant en haleine les Serbes et les Montngrins, se mnageant des intelligences avec les mcontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les possessions franaises, il armait en mme temps les Valaques, se disposait les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, prparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570]. [Note 570: Correspondance d'Otto, d'Androssy et de Latour-Maubourg, juin et juillet 1812, _passim_.] Mais dj le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Ds la fin d'avril, une communication de bon augure tait arrive Wilna. Metternich, avant mme de conduire ses souverains au rendez-vous de Napolon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin d'attester clandestinement le mensonge de ces scnes. S'tant dcid notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait accompagn cet avis des commentaires les plus propres en attnuer la porte. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au srieux les engagements contracts avec la France, que le corps auxiliaire agirait le moins possible et ne dpasserait pas sensiblement la frontire; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester secrtement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571]. [Note 571: MARTENS, _Traits de la Russie avec l'Autriche_, III, 87.] La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournt un gage de ses intentions, une garantie, et s'engaget expressment limiter son action. Des pourparlers s'entamrent trs mystrieusement dans ce but. Pendant leur dure, pour peser sur les dterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir Vienne qu'il possdait les moyens d'insurger les Magyars et n'hsiterait pas s'en servir, si on lui en faisait une ncessit. Ces menaces, exploites par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la socit et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui dcida l'Autriche entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes. Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance formelle que le corps auxiliaire ne serait renforc en aucun cas et ne serait pas mme complt, qu'on trouverait moyen de ne fournir Napolon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que l'Autriche ne s'engagerait jamais fond dans la querelle et tiendrait au repos le gros de ses forces, se rservant de l'employer de meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait que la guerre ft strictement localise et qu'en dehors du point o les troupes autrichiennes auraient malheureusement entamer le territoire russe, la droite de la Grande Arme, il ne ft commis aucun acte d'hostilit sur toute l'tendue des frontires respectives: c'tait demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du ct de la Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de l'entente et renona la diversion orientale, que d'ailleurs l'imptuosit de l'attaque franaise et rendue impraticable. Entre Vienne et Ptersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut conclu sur ces bases; il y eut change de promesses, parole donne de part et d'autre. Par un pacte semblable celui qu'elles avaient pass demi-mot en 1809, les deux cours s'obligrent se mnager mutuellement, mesurer leurs coups et se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en secrte connivence[572]. [Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.] Cette dfaillance de l'Autriche n'tait pas un fait isol: chez la plupart de nos allis, la dfection couvait, attendant son heure. Le roi de Prusse, aprs avoir sign l'alliance, avait crit au Tsar une lettre d'excuses. Malgr la guerre, les rapports vont continuer, par l'intermdiaire de reprsentants occultes, rgulirement accrdits: C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procder entre tats longtemps amis et destins le redevenir[573]. Dans les royaumes de la Confdration, crs et agrandis par Napolon, la duplicit est gale. En Bavire, l'envoy russe Bariatinski constate que depuis le Roi jusqu'au bourgeois, except quelques jeunes officiers qui croient tre ou devenir des hros, toutes les classes rpugnent galement une guerre probable avec la Russie[574]. Le Roi se dit dans une position atroce; le prince royal se fait honneur d'avoir dclin le commandement des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, est contre mes principes; voil pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon mtier[575]. Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en apparence francises[576], le ministre bavarois Montgelas refusera Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste proximit, Carlsbad par exemple, car on ne se spare que transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points de l'Allemagne, de rares exceptions prs, Alexandre reoit les mmes assurances de secrte sympathie; on le blme pourtant, on juge qu'il s'expose tmrairement et sans motifs, mais on ne peut s'empcher de faire des voeux pour son succs. [Note 573: SOLOVIEF, 215.] [Note 574: MARTENS, VII, 112.] [Note 575: _Id._] [Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.] [Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin dclare M. d'Alopus que Sa Majest ne se regarderait jamais comme tant en guerre avec la Russie. MARTENS, VII, 124.] Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'oprer, en partant de Stockholm, en suivant les intrigues sudoises Constantinople, en revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu se former autour de la Grande Arme un rseau d'hostilits latentes, prtes se manifester ds qu'clateront les tratrises du sort et les rbellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations prodigues au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant tableau. Les rois ne prtent Napolon qu'un concours forc: ils renient tout bas des engagements arrachs par la violence; l'amour et le dvouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur coeur; ils jurent d'tre amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion de briser leurs chanes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se trouver avec leurs peuples en communaut de passions et de haines. Les lieutenants de l'Empereur, les marchaux et chefs de corps, les administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'arme, sentaient vaguement le pril: en traversant l'Allemagne, ils s'taient aperus qu'ils marchaient sur un sol min, o la moindre secousse dterminerait l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois franais que Napolon avait prposs la garde de l'Allemagne, ne cessaient depuis un an de l'avertir. Jrme lui avait crit pendant l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux significatifs. Rapp s'inquite des haines qu'il sent s'amasser autour de lui, bien qu'il ne fasse aux habitants que le mal ncessaire. Au bout de quelque temps, il n'y tient plus et, dpassant ses attributions militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: Partout les esprits paraissent monts, et l'exaspration est gnrale: c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne sera jamais prsumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibrie tout s'armerait contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas passer pour voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579]. Davout lui-mme, le stoque Davout, ne peut se dfendre de certaines apprhensions: il se souvient qu'en 1809 tout a chancel et voudrait que l'on mditt cette leon. [Note 578: _Correspondance du roi Jrme_, V, 247-249.] [Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.] Napolon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse Rapp une mercuriale svre et le renvoie son rle de soldat. Il voit lui-mme le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperoivent et le signalent, car il se juge certain de le surmonter, grce son invincible fortune, grce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement accumules pour assurer le succs de la campagne. Cependant, si dans ses prparations tout a t merveilleusement combin et conu, l'excution laisse dsirer. Vu le nombre et l'extrme complication des moyens qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets embrasser dpassent son treinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermdiaires qu'il emploie ne possdent ni son autorit ni sa vigilance: l'inattention des subalternes, l'insouciance des soldats, le dsordre et parfois l'infidlit d'une administration qui chappe la surveillance par son immensit mme, occasionnent des mcomptes; sur certains points, c'est dj l'encombrement, la cohue: la discipline se relche, les moyens de transport et de ravitaillement se font attendre: l'arme ddaigne d'entretenir en bon tat ceux qu'elle possde, les hommes ngligent leur quipement et laissent dprir leur monture, et beaucoup de corps arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des approvisionnements incomplets, des services mal organiss, des effectifs insuffisamment exercs[580]. [Note 580: Les _Mmoires indits de M. de Saint-Chamans_, qui doivent prochainement paratre, contiennent ce sujet des dtails caractristiques.] Dans le commandement, de fcheux tiraillements se produisent. Davout et Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mcontent, Junot extnu de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, marchent dsormais d'un pas alourdi et tranant, sans l'entrain et la vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne ressentent plus l'attrait des dvouements aveugles: ils rflchissent et jugent. L'cho des sourdes oppositions de l'intrieur leur arrive, altrant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacrs, Mollien, Decrs, Lavalette, blment l'entreprise: ils ont entendu dire que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien la Russie, ont fait part l'Empereur de leurs craintes, et que l'un d'eux, le colonel de Ponthon, l'a suppli genoux de s'arrter: ces rcits courent les quartiers gnraux, confirment des doutes que le simple bon sens suffit faire natre. Jusque dans l'tat-major imprial, des propos inquitants circulent: on se rpte bien bas un mot de Smonville, de cet ex-conventionnel devenu snateur et si connu pour son flair de l'avenir qu'un gouvernement parat condamn ds que Smonville s'en dtache. Se trouvant Genve, chez le prfet Capelle, il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient l'arme: Pas un n'en reviendra: ils vont la boucherie[581]. Et calculant qu'un seul dsastre serait l'croulement de tout et mettrait fin la grande aventure, il avait os ajouter que l'expdition de Russie rendait des chances aux Bourbons. [Note 581: _Documents indits_.] Ces pressentiments et ces arrire-penses ne pntrent pas encore dans la masse de nos troupes. mesure qu'on descend des sommets, la confiance, l'ardeur, l'inlassable dvouement reparaissent. D'un bout l'autre de l'innombrable arme que les ordres de l'Empereur retiennent encore sur la Vistule, court dans les rangs infrieurs un frmissement continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin faire, jeunes nobles qui ont leur rputation tablir, tous souhaitent galement que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif d'honneurs et de profits. Puis, la prise de Napolon sur ces mes neuves est si forte qu'elle ne laisse place aucune rflexion, et c'est lui malgr tout, c'est son prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux coeurs un lan unanime. Mme les contingents les plus hostiles, ces Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment incorpors, subissent maintenant son ascendant; ils le hassent et pourtant le suivent, car ils prouvent comme une fiert de combattre sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers chevronns ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui inbranlablement fidles l'homme qui a ensorcel leur imagination: en change de leur sang, ils attendent tout de lui, rcompenses inoues, avenir de triomphes et de flicits. C'est une croyance rpandue parmi eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres rgions, qu'on ira plus loin, que Napolon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, dans un monde ferique o ils n'auront qu' se baisser pour faire provision de trsors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de nafs tmoignages. Aprs les rticences perfides des rois allis, aprs les observations des ministres et des gnraux, aprs les rapports sombres de certains chefs, aprs les pronostics des mcontents de haute marque, voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e rgiment de la Garde, premier bataillon, quatrime compagnie: il crit ses parents: Nous entrerons d'abord en Russie o nous devons nous taper un peu pour avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y tre arriv en Russie pour lui dclarer la guerre, ce petit empereur: oh! nous l'aurons bientt arrang la blanche sauce! Quand il n'y aurait que nous, c'est assez. Ah! mon pre, il y a une fameuse prparation de guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une pareille: c'est bien la vrit, car on y conduit des vives et grandes forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en _gippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien gal: je voudrais que nous _irions_ la fin du monde. Le mme soldat crivait dans une autre lettre: Nous allons aux Grandes Indes: il y a treize cents lieues de Paris[582]. [Note 582: Ces lettres nous ont t communiques par M. Maurice Levert, qui les a publies en partie dans la _Revue de la France moderne_.] L'Inde, cet aimant magique qui jadis entranait la conqute des mers les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux de nos soldats et leur fait entrevoir, par del l'obscure et mystrieuse Russie, un pays de lumire et d'or, des perspectives ensoleilles et de lointains dens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le rveil en musique clate sur le front de bandire des rgiments, avec son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants gaulois se relvent joyeux, avec une gaiet d'alouette. Vivement, ils se mettent la besogne du jour, aux occupations qui prparent et prcdent le grand dpart annonc: ils vont l'avenir pleins d'esprance, insouciants du pril, persuads qu'un guide infaillible les mne la victoire et qu'un dieu les conduit. CHAPITRE XIII LE PASSAGE DU NIMEN. PREMIRE PARTIE L'IRRUPTION[583]. Napolon Posen.--Enthousiasme de la population.--Rponse Bernadotte.--Sjour Thorn.--Derniers prparatifs.--Proccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napolon met ses armes en campagne avant de dclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du dpart_.--Rencontre avec Murat; comdie sentimentale.--Marche dvastatrice travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers dsordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernire minute.--Nouvelles de Ptersbourg.--L'empereur de Russie a refus de recevoir l'ambassadeur de France.--Napolon rejoint la colonne de tte.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'lance aux avant-postes et atteint le Nimen.--Il voit la Russie.--Dguisement.--Reconnaissance cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrive des troupes.--La journe du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coup de feu.--Lever du soleil.--Ferique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaiet et activit de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--tablissement Kowno.--Quarante-huit heures de dfil.--L'invasion commence. [Note 583: Les lments de notre rcit ont t puiss des sources indites, que nous indiquerons au fur et mesure, ainsi que dans l'innombrable quantit d'ouvrages et de _Mmoires_ laisss par les contemporains: les principaux, aprs l'ouvrage clbre de Sgur, sont ceux de Baudus, Berthezne, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, Dennie, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et Soltyk.] I De Dresde, Napolon courut d'un trait Posen. Ds qu'il eut apparu sur le sol polonais, l'enthousiasme naquit sa vue et se propagea, comme si l'image de la patrie ressuscite et march ses cts. Posen, ce fut un dlire, une tempte de cris et de hourras, une population entire acclamant son entre et clbrant par anticipation ses triomphes. Le soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la flche de la principale glise et apparut comme un phare rayonnant, qui portait au loin l'esprance et la lumire. Les soldats, les bourgeois, les autorits, la noblesse, les femmes vinrent tour tour complimenter le librateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins d'affabilit, doux aux humbles, svre aux grands, qu'il menait d'une main rude: Il n'a pas fait de progrs depuis 1806, dit une femme du monde[584]. Ce fut ce moment qu'il reut les dernires propositions de Bernadotte. Le duc de Bassano s'tait ht de les lui transmettre et semblait d'avis de ne les point ddaigner. Mais Napolon, qui observait depuis un an les volutions de Bernadotte et le vagabondage de sa politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se livrer que se rserver: Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]! Rencontrant une dernire fois sur son chemin l'ex-marchal d'Empire, qui le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un march quivoque, il laissa tomber cette rponse et passa. [Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publis par le baron ERNOUF, p. 230.] [Note 585: ERNOUF, 341, d'aprs les souvenirs personnels du duc de Bassano.] Il s'tait fait annoncer Varsovie, sans avoir rellement l'intention de visiter cette capitale. En y rpandant le bruit de sa venue, en l'accrditant dans tout le Nord, il comptait lectriser de plus en plus les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps franais et allis placs dans le grand-duch. Surtout, il avait pour but de faire croire aux Russes que la principale attaque s'oprerait en avant de Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer de ce ct leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis, prenant le change sur ses vritables desseins, accumuleraient fa plus grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant longer le littoral de la Baltique la masse principale de l'arme, il la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite sur le Nimen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et dboucherait subitement en Lithuanie. Wilna tait son premier objectif; c'tait en ce point qu'il comptait oprer sa brche, percer la ligne russe, la diviser en plusieurs tronons qu'il craserait les uns aprs les autres, dcidant ou au moins prjugeant par ces coups de foudre le sort de la campagne. [Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.] Il incline donc sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin de Varsovie, atteint la Vistule Thorn. Dj son grand et son petit quartier gnral, formant eux seuls presque une arme, l'ont prcd dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de mouvement. Thorn, Napolon est en un point stratgique important et au centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, rparties autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout prs de Thorn et un peu en arrire est sa Garde; en avant de lui, ses cts, sur sa droite et sur sa gauche, partout, la Grande Arme. gauche, les corps de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, occupent les deux rives de la basse Vistule et s'chelonnent jusqu' la mer; droite de Thorn, sept heures de marche, Eugne est tabli avec l'arme d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de Poniatowski, qui s'appuient eux-mmes aux trois corps placs sous le commandement du roi Jrme et groups autour de Varsovie. Renforce par quatre corps exclusivement composs de cavalerie, cette chane d'armes se complte ses deux extrmits par les contingents de Prusse et d'Autriche, arrivs leur poste; elle se prolonge sans interruption sur deux cents lieues de terrain et oppose l'ennemi un demi-million d'hommes. Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napolon avise aux mesures qui prcdent immdiatement l'entre en campagne, aux prcautions dernires. Il rapproche ses rserves, porte au grand complet ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a entasss dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances est toujours ce qui le proccupe le plus; il sent l l'extrme difficult et le grand danger. Aussi dcide-t-il que toutes les troupes, au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront tre pourvues de vivres pour vingt vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre rglementaire, les chefs de corps sont invits saisir dans le pays occup tous les bls qu'il contient, les convertir aussitt en farines. Avec une activit mthodique, l'Empereur surveille lui-mme et hte ce travail. Sur vingt points diffrents, Plock, Modlin, Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, moudre force[587], et rpartit entre les corps les amas de farine ainsi obtenus, sans prjudice des innombrables rserves de vivres que des myriades de voitures traneront la suite de l'arme. [Note 587: _Corresp._, 18765.] Quand commence la premire semaine de juin, ces suprmes prparatifs s'achvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos troupes auront parcourir avant d'atteindre le Nimen, le printemps a fait son oeuvre; l'herbe dj haute, paisse et drue, nous promet un abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale tend au devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napolon s'est fixe depuis dix mois et qu'il s'est mnage par un long effort de patience, de ruse et d'activit discrte. Il a enfin atteint le but si opinitrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient interrompu et drang son travail par une attaque intempestive, dresser contre eux, porter sur place, monter de toutes pices, pousser jusqu'au dernier degr de perfection un appareil guerrier qu'il juge suffisant briser tous les obstacles. Au point o il en est, il a barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement postes, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Arme s'branle et prenne l'offensive! Aprs avoir longtemps contenu et brid l'lan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti jusqu' prsent: il prcipite tout dsormais. Il arrte les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de Davout en tte, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher ensuite au Nimen et le passer. Le centre, c'est--dire l'arme d'Eugne, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la mme direction et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son centre, l'Empereur refusera sa droite et la tiendra momentanment immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses trois corps, donnant lui-mme la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et d'attente. Si l'arme de Bagration qui leur fait face, en voyant se prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une diversion et opre une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les troupes de Jrme seront l pour la recevoir et la contenir, tandis que l'Empereur, la laissant s'enfourner[588], franchira le Nimen et repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, tomber sur ses derrires, la prendre ou l'exterminer. Si l'arme de Bagration, obissant une autre inspiration, se met remonter le fleuve-frontire pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le passage et couvriront Wilna, Jrme prendra lui-mme l'offensive ds que cette volution se sera nettement dessine. Il franchira le Nimen prs de Grodno, se jettera la poursuite de Bagration, se mettra sur ses talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle o l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au mouvement d'ensemble avec la totalit de ses forces, viendra cooprer l'invasion. [Note 588: _Corresp._, 18785.] Les ordres de marche furent expdis aux chefs de corps par le prince major gnral; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugne, pour Jrme, des instructions qui dvoilaient pleinement sa pense[589]. cet instant o il tire irrvocablement l'pe, aucun incident nouveau n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas chang depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait savoir s'il ratifiait on non le coup de tte du prince Kourakine, s'il s'appropriait la dclaration de rupture mane de cet ambassadeur. Napolon ignore encore comment a t accueilli Wilna le comte de Lauriston, si ce reprsentant a t reu et cout, si le Tsar a prt l'oreille ses insinuations pacifiques: preuve ultime et vidente que cette dmarche avait pour but d'ajourner et non d'viter la guerre. Napolon marche l'ennemi parce qu'il est prt, parce qu'il se juge en possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement le diffrend que lui et son adversaire ont de longue date renonc dnouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la dclare pas encore; afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une trompeuse scurit, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il leur mnage, il vitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement en tat de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagn plusieurs marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la frontire. [Note 589: _Corresp._, 18768 18772.] Il resta encore quelques jours Thorn, inspectant les troupes en partance, visitant les magasins, les hpitaux, amliorant l'organisation des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde quittt ses cantonnements, il voulut en voir les diffrents corps et les passa minutieusement en revue. Il aimait retrouver ces mles figures de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brlaient devant lui d'une ardeur contenue, immobiles la parade, irrsistibles dans l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgr les fatigues et les misres de la route, l'enthousiasme clatait sur les visages; il y avait un clair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie s'approcha de Sa Majest et lui dit: Avec de pareilles troupes, Sire, vous pouvez entreprendre la conqute des Indes[590]. L'Empereur parut satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue de grces. [Note 590: _Mmoires militaires du gnral baron Boulart_, 241.] Il voulut donner de sa bouche aux rgiments de la Garde l'ordre de marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant dfil, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour, ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces dparts d'officiers dont chacun portait un ordre destin remuer et soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'oprait autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfivraient. prsent que le sort en est irrvocablement jet, il se livre tout entier ses instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et le plus ardent soldat qui ait exist; il ne rve plus que victoires et conqutes. Le soir, aprs avoir expdi des ordres tout le jour et s'tre peine repos, il ne dormait que par intervalles, passait une partie de son temps se promener dans les salles votes de l'ancien couvent o il avait pris rsidence, activant par la marche le mouvement et l'lan de sa pense, s'exaltant l'ide de conduire tant d'hommes au combat et de dterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les officiers de service qui couchaient auprs de son appartement furent stupfaits de l'entendre entonner pleine voix un air appropri aux circonstances, un de ces refrains rvolutionnaires qui avaient mis si souvent les Franais dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse du _Chant du dpart_: Et du Nord au Midi la trompette guerrire A sonn l'heure des combats. Tremblez, ennemis de la France...[592]. [Note 591: _Id._, 240-241.] [Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.] Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de gauche se levaient et commenaient leur marche. Son impatience tait telle qu'il anticipa sur l'heure fixe par lui-mme pour se mettre en route; ses voitures n'tant pas prtes, il monta cheval et fit franc trier une partie de l'tape, laissant sa maison militaire le suivre comme elle pourrait, dans l'effarement d'un dpart prcipit. Les jours d'aprs, comme il allait plus vite, en son rapide quipage de poste, que ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en retard sur elles, de visiter Dantzick, situ dsormais en arrire de notre ligne d'oprations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce crochet lui prendrait tout au plus la moiti d'une semaine. Avec les autorits de Dantzick, avec les membres de l'tat-major, fidle son systme de dissimulation, il parla encore de ngociations, de paix possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que la guerre commenait et stimula son activit[593]. [Note 593: _Documents indits_. Cf. les _Mmoires de Rapp_, 169-173.] Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et l'entrevue des deux beaux-frres fut ses dbuts froide et pnible. Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifis et ne se privait point depuis quelque temps de les noncer. Mcontent de n'avoir pas t appel au rendez-vous des souverains, Murat rptait qu'on se plaisait l'amoindrir et l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais qu'il saurait se soustraire d'intolrables exigences. Napolon lui reprochait un penchant de plus en plus marqu dsobir, des carts de conduite et de langage, des vellits et des accointances suspectes. Il l'accueillit avec un visage svre, avec des paroles acerbes, et lui tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit la fin le langage de l'amiti blesse et mconnue; il s'mut, se plaignit, fit l'ingrat une scne d'attendrissement, invoqua les souvenirs de leur longue affection et de leur confraternit militaire. Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui tait prompt toutes les gnrosits, ne sut point rsister cet appel; il s'mut son tour, pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir suprieurement jou la comdie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour tour et fort propos,--disait-il,--de la fcherie et du sentiment, car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien. Au fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses _lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme les gens sans caractre, il est qui le flatte et l'approche. Il subit l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tte mille projets, mille sottises; il en est rver la souverainet de l'Italie entire, et c'est ce qui l'empche de vouloir tre roi de Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jrme, je lui ferai l un beau royaume; mais il faudrait pour cela qu'il ft quelque chose, car les Polonais aiment la gloire. Donnant ensuite la conversation un tour plus gnral, il se plaignit de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des vaniteux, qui comprenaient mal leur rle. Ils ne recherchaient que les agrments du rang suprme et en mconnaissaient les devoirs; ils imitaient les princes lgitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de luxe, d'ostentation et de dpense? Mes frres ne me secondent pas, rptait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon exemple. Son incessant labeur, sa stricte conomie devraient leur servir de modle: l'avait-on jamais vu dtourner au profit de ses plaisirs une seule parcelle des sommes que rclamaient les besoins de l'tat et l'utilit gnrale? Il s'tendit beaucoup sur ce sujet et termina par ces mots admirablement justes: Je suis le roi du peuple. Je ne dpense que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et utiles la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des matresses: je rcompense les services rendus la patrie, rien de plus[594]. [Note 594: _Documents indits_.] II En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, travers la Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept corps d'arme en marche cheminaient longues tapes. leur gauche, la vaste lagune que forme cet endroit la Baltique, le Frische Haff, tait encombre de flottilles, car les plus pesants convois, les quipages de pont, l'artillerie de sige, faisaient le trajet par eau. Le pays parcourir par nos troupes tait fertile et gras, mais fastidieux et monotone; perte de vue des landes vertes, coupes de bois et de marcages, des prairies immenses, des forts de sapins et de bouleaux, droulant indfiniment l'horizon leurs lignes sombres; des rivires aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgr la clrit ordonne, il y avait dans la marche des temps d'arrt, des flottements et des reculs, car l'norme amas de bagages que l'arme tirait aprs elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et de munitions s'enchevtraient chaque instant les uns dans les autres, commenaient mettre en arrire de nos colonnes un chaos roulant. Pour complter l'approvisionnement d'entre en campagne, les troupes fouillaient et puisaient la contre. L'Empereur avait voulu que tout se ft rgulirement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas de si prs et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume des toitures pour en faire la litire de leurs chevaux, traitant le pays alli en pays conquis. Les fourrages taient saisis sans mnagement ni mthode. La cavalerie, qui passait la premire, s'emparait de tous les foins rcolts ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient rduits couper les bls, les orges et les avoines en herbe, ruinant la population et fournissant aux animaux une nourriture dtestable. Obligs une partie du jour se disperser en fourrageurs, les hommes prenaient des habitudes de dbandade et d'indiscipline, et du premier coup se manifestait l'impossibilit de tenir en ordre et dans le rang cette multitude de toutes races et de toutes langues, o chaque rgiment menait avec soi un troupeau et tranait une queue interminable de charrois, cette arme qui ressemblait une migration. Nos allis allemands s'cartaient des chemins et pillaient outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'taient dj des excs, des viols d'habitations, des cultures dtruites, des villages mis sac, des familles jetes la misre, sans abri et sans pain; avant la guerre, toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se signalait entre tous par ses mfaits; il avait perdu sa direction, se jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps, portant partout le ravage, le dsordre et l'obstruction, interrompant tous les systmes de l'arme[595]. Il fallut faire un exemple, infliger cette troupe la fltrissure d'une citation svre l'ordre du jour. Nos Franais se montraient plus forts contre les preuves et les tentations de la guerre, mais dj peraient chez les jeunes soldats des symptmes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et murmuraient contre ce surcrot de charge. Ils s'irritaient aussi contre un pays o tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misrables; ils supportaient mal l'incommodit des gtes, la fracheur des nuits succdant la lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois, prompts s'illusionner, ils se consolaient du prsent en se peignant l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espraient encore trouver au del du Nimen un sol meilleur, un monde diffrent, plus clment au soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596]. [Note 595: _Corresp._, 18809.] [Note 596: _Mmoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280; PEYRUSSE, _Mmorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du gnral Lyautey_; _Mmoires indits de Saint-Chamans_; ces derniers sont caractristiques pour cette partie de la marche.] Le 13 juin, la tte de colonne, sous la conduite de Davout, dpassait Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situ mi-chemin entre la capitale de la Prusse orientale et le Nimen. Les autres corps suivaient, retards par l'encombrement des routes. Le mme jour, l'Empereur accourt de Dantzick Koenigsberg, pour activer et rgulariser le mouvement. En mme temps qu'il cherche s'clairer sur la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son arme, afin de la mieux tenir en main et de rendre irrsistible le choc de cette masse qu'il va prcipiter d'un seul coup sur les frontires de la Russie. Enfin, sur le point de donner ses troupes l'impulsion suprme, celle qui les portera au del du Nimen, il fait rdiger les actes par lesquels il va dcrter solennellement et promulguer la guerre. La hautaine sommation d'vacuer la Prusse avant tout accord sur le fond du litige, la demande de passeports prsente par Kourakine, lui fournissaient des motifs trs suffisants. Aprs avoir volontairement laiss dormir ses griefs, il les relve aujourd'hui, s'en empare, s'en arme; il ramasse le gant et rpond au dfi. Mais sous quel prtexte, aprs avoir considr dessein les dmarches qu'il incrimine comme le fait personnel d'un ambassadeur malavis, va-t-il les attribuer au gouvernement russe lui-mme, sans que ce gouvernement se soit expliqu, et les prendre pour l'expression prmdite d'une volont hostile? La Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprtation nouvelle. Elle n'avait point fait mystre des conditions poses dans son ultimatum; ses agents l'tranger en avaient t instruits; ils en avaient parl, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient prcis le sens et soulign la porte. La presse s'emparait de ces dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar prtendait nous imposer, comme prliminaire indispensable d'une ngociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos troupes. Cette publicit donne l'injure la constate et l'aggrave, la rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le quartier gnral, doit faire ressortir dans une note de rupture, adresse la Russie et communique tous les cabinets de l'Europe[597]. [Note 597: Archives des affaires trangres, Russie, 154.] En mme temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, mlange de sophismes et de vrits, qui rsumait nos dernires relations avec la Russie et constituait contre elle un fulminant rquisitoire. Ce rapport sera adress au Snat, lu en sance solennelle, insr au _Moniteur_ avec pices justificatives, comment dans les journaux: Napolon dnonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destines galement la publicit, M. de Bassano crivait le mme jour Kourakine que l'Empereur accdait enfin sa demande et permettait l'envoi de ses passeports; il crivait Lauriston de rclamer les siens et de quitter le territoire russe. Ces pices et ces lettres, signes Koenigsberg le 16 juin, reurent une date antrieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqu comme le lieu de leur expdition. Cette supercherie de la dernire minute avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononc son mouvement au del de la Vistule qu'aprs avoir appris l'outrageant clat donn par les Russes leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcrot d'insulte pour le dterminer la guerre et triompher de son obstination pacifique. De plus, cette manire d'antidater les pices avait l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait mme de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse prcipitation de notre offensive. En ralit, les Russes ne recevraient nos communications qu' l'instant mme o l'Empereur paratrait en armes sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frapps en mme temps qu'avertis. Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il les passe en revue au fur et mesure qu'il les rencontre. Par son ordre, les rgiments s'alignent devant lui dans les rues des villages, les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scnes toujours mouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive ainsi jusqu' l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde vient de rejoindre et suit de prs. L, il se trouve avec la partie la plus belle, la plus saine, la plus robuste de son arme, au milieu d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps n'a pas effleures. Mais le service des subsistances laisse encore dsirer, et ses dfectuosits causent quelques dsordres. Napolon s'applique l'amliorer, le rendre parfait, et ce soin lui devient une obsession: Dans ce pays-ci, crit-il ses lieutenants, le pain est la principale chose[599]. Pour assurer ds prsent la rgularit des distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain, il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se construisent et s'allument de tous cts, servis par des lgions de soldats-ouvriers; ils se dplacent avec les corps, les prcdent aux lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-mme l'tablissement de ces ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille ce qu'ils soient constamment aliments. En mme temps, marchant dsormais avec les corps d'avant-garde, prenant la tte du mouvement, il rgle et acclre l'allure, force le pas. Il couche le 17 Insterbourg, le 19 Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moiti la distance qui le spare du Nimen. [Note 598: _Notice sur la vie militaire et prive du gnral marquis de Caraman_, contenant ses lettres sa femme, p. 114.] [Note 599: _Corresp._, 18818.] Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se prsenta au quartier gnral. Il venait en droite ligne de Ptersbourg et apportait la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'conduire Narbonne, avait refus de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir Wilna; le Tsar avait ainsi viol les rgles de la politesse internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en mme temps qu'il attestait encore une fois sa volont d'chapper toute reprise de discussion. Napolon nota ce suprme grief et le mit en rserve, rsolu de s'en servir l'occasion, si les Russes, aprs le dbut des hostilits, rouvraient la controverse et venaient lui contester son droit d'offens. Il arriva le 21 de grand matin Wilkowisky. L, il n'avait plus parcourir que sept lieues environ, travers un pays de bois, de sables et de collines, pour arriver au Nimen. Il fit halte quelques heures Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade, misrable amas de chaumires, qu'il dicta l'ardente proclamation par laquelle il appelait ses soldats la seconde guerre de Pologne[600]. [Note 600: _Corresp._, 1885, d'aprs l'original conserv au dpt de la guerre.] Cette proclamation fut envoye tous les chefs de corps, avec ordre de la faire lire sur le front des rgiments lorsque ceux-ci auraient atteint le Nimen et s'branleraient pour le franchir: en cet instant solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans les rangs une flamme d'enthousiasme. Napolon employa le reste de la journe prendre les mesures ncessaires pour que le lendemain 23 son arme ft tout entire tablie et masse derrire les ondulations boises qui bordent la rive gauche. Il rgla minutieusement cette suprme tape; il indiqua Davout, Oudinot, Ney, au duc de Trvise, qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur destination; le mouvement devait commencer au petit jour, la premire heure, et s'excuter rondement, afin que chacun arrivt successivement au point indiqu et que tout le monde ft exact au grand rendez-vous. Mais lui-mme, emport par son ardeur, n'attend pas pour partir que la nuit se soit coule et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se dtache. Avant le soir, il s'engageait dans la vaste fort de pins qui couvre les approches du cours d'eau. Il soupa au presbytre d'un petit village perdu et interrogea le cur: Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il, pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majest.--Vous le devez, reprit-il, comme Polonais et comme catholique. Et il fit remettre au prtre deux cents napolons[601]. onze heures, il remontait en voiture, suivi de prs par ses compagnons habituels de voyage et de guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessires, mais laissant derrire lui le reste de sa maison, son quartier gnral, ses quipages. Un seul officier d'tat-major, le futur marchal de Castellane, aide de camp du comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit lieues sur le mme cheval. Entour d'une faible escorte, mais protg par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent le pays, l'Empereur dpasse les masses d'infanterie chelonnes sur la route, dpasse les colonnes de tte, dpasse les grand'gardes, se porte et se jette en avant, poussant droit au Nimen, impatient de voir le fleuve et de marquer le point de passage. [Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.] Par son ordre exprs, aucun parti de cavalerie franaise, aucun dtachement de nos troupes ne s'tait encore montr sur la rive mme. Plusieurs officiers, entre autres le gnral Haxo, y avaient t envoys pour en relever les contours, mais ils avaient d remplir cette mission dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, esprant que les Russes ne nous savaient pas si prs, se flattant toujours de tromper leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'excuter par surprise cette gigantesque opration, ne voulait point que la vue de l'uniforme franais leur rvlt intempestivement l'approche et l'imminence du pril: Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que verra l'ennemi soit un pontonnier[602]. Seuls, quelques escadrons de lanciers et de chevau-lgers varsoviens se tenaient en vedettes sur la rive gauche et la gardaient; leur prsence ne dcelait rien de suspect, car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'taient de longue date habitus les voir. [Note 602: _Corresp._, 18839.] Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces rgiments, le 3e de chevau-lgers, bivouaquait une lieue et demie en arrire du Nimen, hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir la rivire, en face mme de Kowno. cette poque de l'anne et particulirement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une obscurit passagre entre deux longs crpuscules, qui voilent peine la nature d'une ombre transparente. deux heures du matin, le jour paraissait dj, indcis et blme, sans tirer de leur sommeil les cavaliers qui dormaient pesamment terre, auprs de leurs lances en faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait entendre. Une berline de poste, attele de six chevaux fumants et tremps de sueur, environne de quelques cavaliers, s'arrte sur la route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et les traits tirs par la fatigue du voyage. On le reconnat, on l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir t surpris dans leur sommeil. Lui met pied terre, regarde, s'enquiert. quelques centaines de mtres en avant, on apercevait les premires maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, o s'arrtait la route; derrire, c'taient le fleuve et l'ennemi. Situ sur une minence, le village domine le Nimen et permet la vue de plonger sur Kowno; c'est l que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603]. [Note 603: SOLTYK, _Napolon en_ 1812_, Mmoires historiques sur la campagne de Russie_, 8-10. Soltyk tait officier dans la cavalerie polonaise et fut dtach partir de cette journe l'tat-major imprial.] Mais son uniforme et ses paulettes, son chapeau cocarde tricolore, ne vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'veil? Va-t-il, en montrant prmaturment un Franais, enfreindre sa propre consigne? Qu' cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un dguisement. Le voici qui te en plein champ son habit d'officier aux chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel polonais. Il demande ensuite une coiffure approprie son nouveau costume; on lui prsente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige Berthier au mme travestissement, et ainsi affubls, tous deux se dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit ouvrir la maison principale, dont les fentres donnaient sur le fleuve; de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux qui roulait ses pieds; il dcouvrit en mme temps la rive droite et vit la Russie. [Note 604: _Corresp._, 18755.] La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanque par les btiments blancs d'un monastre catholique, n'offrait aucune apparence d'animation et de vie; tout y semblait dsert, abandonn; aucun indice ne signalait la prsence d'une troupe nombreuse, les prparatifs d'une dfense. droite et gauche, la rive s'tendait, tour tour verdoyante et sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetes de bois et semes de quelques btisses, fuyaient l'horizon. Dans ce tableau dploy sous ses yeux travers la lueur de l'aube, Napolon lut comme sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et l'orientation de ses lignes. Lorsqu'il se fut bien pntr de cet aspect et qu'il l'eut grav dans sa mmoire, il revint pied au campement des chevau-lgers, plus alerte, plus frais et comme repos par l'action. Il demanda gaiement si le costume polonais lui allait bien: prsent, ajouta-t-il, il faut rendre ce qui n'est pas nous, et il ta son dguisement. Il mangea un peu sur la route. Ses quipages, ses chevaux de selle, une partie de sa maison commenaient rejoindre. Le prince d'Eckmhl tait arriv; le gnral Haxo, tabli sur les lieux depuis plusieurs jours, avait t prvenu et se prsentait. Napolon monta alors cheval et, accompagn par les principaux membres de son tat-major, se mit oprer une seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit droite, tchant de rejoindre le Nimen travers champs et tenant le voir en amont de Kowno. Son intention n'tait pas de forcer le passage devant cette ville et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, quelques lieues plus haut: c'tait de ce ct qu'il allait chercher une disposition de lieux favorable la jete des ponts. Ayant atteint le rideau de collines qui s'tend le long du fleuve et le masque la vue, il mit pied terre, laissa derrire lui tout son monde, l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier gnral du gnie se mit parcourir les crtes, cheminant autant que possible sous bois, se dissimulant avec soin, protg d'ailleurs contre les regards de l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner peu de distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, tudier les sinuosits et les particularits de son cours. Prs du village de Ponimon, le fleuve forme une courbe trs prononce, une vritable boucle dont la convexit est tourne vers l'ouest et qui s'enfonait ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive droite; elle la domine en mme temps d'un amphithtre de collines qui se creuse et se dveloppe autour de la courbe. Postes sur ces hauteurs, nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord oppos et le rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la scurit de l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes pourraient se dployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, appuyant leur droite et leur gauche au fleuve repli sur lui-mme, et dboucheraient plus aisment. Napolon dcida que le passage s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, o le territoire russe venait sa rencontre et lui donnait prise. Aprs sa mystrieuse exploration, il revint au lieu o il avait laiss son tat-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel s'clairait lentement, on se mit parcourir et reconnatre le pays en arrire des hauteurs. Maintenant, Napolon traversait des plateaux cultivs, des champs de bl et de seigle, des espaces tour tour unis et accidents; il marquait par la pense les positions o il tablirait ses troupes au fur et mesure de leur arrive, les vallons o il les tiendrait serres et tasses pendant la nuit, invisibles l'ennemi, tandis que les quipages de pont se mettraient l'oeuvre et prpareraient la grande opration du lendemain. Il allait toujours, lanc comme d'habitude toute bride, infatigable de corps et d'esprit, arrtant son plan, songeant ses dispositions; Duroc, Berthier, Caulaincourt, Bessires, Davout, Haxo le suivaient et galopaient peu de distance. Ils virent tout coup son cheval faire un brusque cart, lui-mme tourner sur sa selle, tomber et disparatre. On s'lana l'endroit o il tait tomb. Il tait dj debout et s'tait relev de lui-mme, sans autre mal qu'une contusion la hanche; il se tenait droit et immobile, prs de son cheval frmissant. Un livre parti entre les jambes de l'animal avait occasionn le bond qui avait dsaronn le cavalier, toujours ngligent cheval et distrait. Ces accidents arrivaient assez frquemment l'Empereur au cours de ses campagnes. En pareil cas, il se courrouait d'ordinaire, s'emportait rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient prpare, contre son grand cuyer, s'en prenait tout le monde de sa maladresse. Cette fois, il ne profra pas une parole. Subitement assombri et comme frapp, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de cavaliers reprit sa course grande allure, dans la tristesse grise du matin. Une subite apprhension avait saisi les coeurs, et chacun se dfendait mal contre de lugubres pressentiments, car on est superstitieux malgr soi, dans de si grandes circonstances et la veille de si grands vnements, a dit l'un des compagnons de l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre la main par Berthier, qui galopait prs de lui et qui lui dit: Nous ferions bien mieux de ne pas passer le Nimen; cette chute est d'un mauvais augure[605]. [Note 605: _Documents indits_, manant de l'un des principaux membres de l'tat-major. Ce sont ces documents, contrls l'aide de l'ouvrage trs minutieux de Soltyk et des autres _Mmoires_, qui nous ont permis de reconstituer la vie de Napolon pendant les heures qui prcdrent le passage.] L'Empereur finit par s'arrter en un lieu o il avait rsolu de passer la journe, o il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir. Dj ses tentes s'levaient, deux tentes bien connues des soldats, en coutil raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le prince major gnral; devant la premire, un grenadier montait la garde et se promenait de long en large. Ainsi install, l'Empereur fit apporter ses cartes, ses tats de situation, ses instruments de travail, et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'tablissaient dans une grange voisine, o l'esprit endiabl du comte de Narbonne les tenait en verve, il se mit dicter des ordres. Il dcida comment s'effectueraient l'tablissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premires heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable d'ordre et de clart; tout y tait prvu, calcul, prescrit, et les troupes n'auraient qu' excuter un mouvement rgl d'avance jusqu'en ses moindres dtails[606]. [Note 606: _Ordre pour le passage du Nimen_, _Corresp._, 18857.] Elles commenaient arriver, surgir de tous les points de l'horizon. C'taient d'abord les avant-gardes, les tats-majors, les batteries lgres accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles dbouchaient par tous les chemins, s'levaient sur les pentes, emplissaient les vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur considrait ce spectacle et donnait les ordres ncessaires pour le placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans le regard qui lui tait habituel. Lui, si gai d'ordinaire, si plein d'ardeur dans les moments o ses troupes excutaient quelque grande opration, fut pendant toute la journe trs srieux et trs proccup[607]; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une impression fcheuse. Un peu courbatur, depuis sa chute de cheval, et surtout attrist, il se retirait de temps autre sous sa tente, pour y trouver la fracheur et l'ombre, car l'air tait touffant, la chaleur nervante, le ciel tour tour ardent et lourd, avec des claircies resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant plac devant sa tente, feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme Csar, il pensait son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrtait court; il s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquitude qui correspondait la sienne, et malgr tous ses efforts pour paratre imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrte anxit. [Note 607: _Documents indits_.] Ce qui ajoutait sa mauvaise humeur, c'tait de n'avoir aucune nouvelle de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grve, rder quelques Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre les bouquets d'arbres; mais c'taient de furtives apparitions, disparues aussitt qu'entrevues. O donc tait l'ennemi? Que faisait-il? Sans doute, tabli quelque distance du fleuve, commenant souponner notre arrive, il se prparait tenir contre cette attaque: il allait, en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette premire victoire que Napolon voulait tout prix et tout de suite. Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils nous attendaient sans doute comme des librateurs. On les verrait se lever notre approche, venir nous et nous frayer la voie. Napolon attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait le provoquer. Il tmoignait d'une prdilection marque pour tout ce qui tait polonais; ds le matin, il avait attach sa personne plusieurs officiers de cette nation, comptant s'en servir comme d'intermdiaires avec leurs compatriotes de la rive droite, et s'tonnant qu'aucun de ces derniers ne se ft encore prsent. On finit par lui amener trois Lithuaniens, ramasss par hasard sur la rive gauche. C'taient de pauvres gens, des serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napolon les fit interroger: savaient-ils que la libert avait t accorde aux paysans du grand-duch? Espraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du rgime russe? Aspiraient-ils s'en affranchir? Comme les rponses tardaient, l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprtes: Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608]. Et pour se faire mieux comprendre, il joignait le geste la parole, mettait la main sur son coeur. Interloqus et comme ptrifis, les paysans restaient le regarder, l'air hbt, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les congdia avec de douces paroles. [Note 608: SOLTYK, 16.] Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employ toutes les prcautions d'usage; une nue d'espions avait t lance. Pas un de ces missaires ne revenait, ne reparaissait au quartier gnral. Davout se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogs successivement, les autres chefs de corps rpondaient qu'ils n'avaient aucun renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'tait faufil travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils vacuaient le pays, qu'un grand mouvement de retraite se dessinait. cette nouvelle, l'Empereur frona le sourcil, mais il se hta de dire que l'ennemi se concentrait srement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il cartait violemment la possibilit d'un recul indfini et ne souffrait pas qu'il en ft question, quoique cette hypothse comment le proccuper. Vers la fin de la journe, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions l'accident du matin. L'Empereur demanda si l'on s'en tait mu au quartier gnral, si l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien ambassadeur en Russie sur le pays, l'tat des routes, les moyens de communication, les habitants: Les paysans ont-ils de l'nergie? dit-il. Sont-ce gens s'armer comme les Espagnols et faire la guerre de partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une bataille? Il paraissait dsirer extrmement cette bataille et pria le duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on prtait aux ennemis. Caulaincourt rpliqua qu'il ne croyait point, pour sa part, des batailles ranges: Le terrain n'tait pas assez rare en Russie pour qu'on ne nous en cdt pas beaucoup; on chercherait nous attirer dans l'intrieur, diviser nos forces, nous loigner de nos ressources.--Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un clat de voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaable que de la perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais. Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, comme s'il se ft adress l'empereur Alexandre lui-mme, comme s'il et voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son inertie, l'appeler, le dfier, le forcer au combat. Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber sur eux comme la foudre, prendre coup sr leur artillerie et leurs quipages, probablement des corps entiers. De Wilna, o il couperait leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper au moins l'une de leurs armes. Il avait hte d'tre Wilna pour commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, comme s'il se ft agi d'y aller en poste.--Avant deux mois, reprit-il en manire de conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propritaires l'y forceront. Il dveloppa cet espoir avec volubilit, procdant toujours par questions, mais commenant lui-mme les rponses, comptant que son interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant arracher, surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore et donnerait raison ses rves contre la ralit entrevue. Mais le duc de Vicence se taisait, roidi dans sa loyaut chagrine, dans son obstination honnte ne point parler contre sa conscience. Irrit de cette contradiction muette, l'Empereur le pressa la fin de parler, de s'expliquer; il s'entendit rpter alors qu'Alexandre avait lui-mme dvoil et expos le plan de la dfense: ce prince viterait de se mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le gnie; il ferait une guerre de longueur et de persvrance, imiterait l'exemple des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; il se retirerait au Kamtchatka plutt que de cder des provinces et de signer une paix prcaire. Ces paroles de mauvais augure que Napolon avait dj entendues, il les couta cette fois avec une attention plus marque, avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondment frapp son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans rpondre. III Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fix pour les prparatifs du passage. Avant la tombe de la nuit, l'Empereur monta encore une fois cheval, visita les campements; il retrouva noirs de troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin inanims et dserts. Il fit rapprocher ses tentes du Nimen, afin de mieux surveiller l'opration, et prit enfin quelque repos, tandis que ses premiers ordres s'excutaient ponctuellement. Ds huit heures du soir, aprs avoir mang la soupe, les troupes de Davout prenaient les armes et venaient occuper les hauteurs; elles s'y tablirent sur seize lignes formes par autant de rgiments, chaque colonel plac devant le 1er bataillon, devant l'aigle, les gnraux au centre de leur brigade ou de leur division. Cette arme d'avant-garde, qui prcdait les autres, prit ainsi position pour la nuit, sans faire aucun bruit, sans allumer de feux, se tenant immobile et comme rase sur le sol, en attendant qu'elle se dresst d'un seul lan pour aller au Nimen et faire irruption. sa gauche, les divisions cheval de Murat s'alignaient sur les deux cts d'Alexota. Au-dessous du 1er corps, les quipages de pont descendaient vers la rive, dirigs par le gnral bl, accompagns par des sapeurs du gnie et des marins de la Garde: l'obscurit croissante les drobait aux yeux. Quant la nuit fut peu prs complte, trois cents voltigeurs du 13e rgiment de ligne passrent sur des batelets et gagnrent la rive oppose, qu'ils trouvrent inoccupe; derrire eux, les pontons furent mis l'eau, dans le plus grand silence. minuit, le passage tait praticable. Au del du fleuve, les voltigeurs continuaient d'avancer, bientt rejoints par quelques dtachements d'infanterie lgre et de Polonais. Un bois s'tendait devant eux; ils en reconnurent les abords, s'y engagrent. Ils entendirent alors dans les fourrs des bruits de chevaux et d'armes; ils se sentirent surveills et frls par d'invisibles ennemis; et l, quelques lances pointrent, des Cosaques furent aperus, passant d'un trot rapide, et mme des hussards russes, reconnaissables dans la nuit leurs grands plumets blancs. Soudain, un Qui-vive! lanc nos hommes...--France! rpondent-ils. La voix qui leur avait parl, celle d'un officier russe, reprit en franais: Que venez-vous faire ici?--F..., vous allez le voir[609]! rpliqurent les ntres, et les carabines s'abattirent, jetant leur clair un ennemi dj vanoui, tirant sur une ombre. la sortie du bois, on atteignit un village situ dans la boucle du fleuve et que l'Empereur avait prescrit d'occuper, de fortifier par des coupures et des barricades, de convertir en rduit; en y pntrant, nos soldats entendirent un galop prcipit; ils aperurent des Cosaques qui dtalaient au plus vite et dont quelques-uns, se retournant sur leur selle, dchargrent leurs armes. Sur plusieurs points la fois, des dtonations isoles retentirent profondment dans le silence de la nuit, faisant tressaillir l'Empereur sous sa tente et l'irritant, car il avait dsir qu'aucun bruit ne traht jusqu'au matin le mystre de ses oprations: les premiers coups de feu de la grande guerre taient tirs. [Note 609: SOLTYK, 21.] La nuit passa, nuit de deux heures. Les ponts taient achevs, et dj la division Morand, du 1er corps, s'tait glisse au del du fleuve, pour appuyer et fortifier les avant-postes. une heure et quart, le ciel blanchit de nouveau. L'obscurit se retira peu peu des sommets de la rive gauche, o se distinguaient confusment et se remuaient des masses; le voile d'ombre tendu sur la valle se levait lentement. Soudain, le soleil brille, apparu sur l'horizon, et monte dans un ciel pur; rasant le sol de sa rayonnante clart, il fait courir sur le front de nos lignes un clair qui se rpte et se prolonge l'infini, un interminable scintillement de baonnettes, de lances, de sabres, de casques et de cuirasses. Tout s'illumine, tout se discerne, et le spectacle se dcouvre dans la magnificence de son ensemble et la prcision de ses dtails; sur la large nappe des eaux, troue d'les, trois ponts tablis; au del, la division Morand dploye en bataille, barrant de ses lignes noires l'entre de la boucle; sur un escarpement situ prs des ponts, l'artillerie de rserve du 1er corps en position, les pices dresses vers le nord; sur la berge, d'autres batteries qui s'alignent, des officiers qui passent au galop, des escadrons de cavalerie polonaise au-dessus desquels voltigent et palpitent les flammes multicolores des lances; enfin, sur l'amphithtre des collines, un immense dploiement de troupes en marche, deux cent mille hommes qui s'branlent et s'avancent la fois, rgulirement, posment, d'un pas gal et vaillant; partout l'aspect de l'action et de la force disciplines, l'invasion coordonne et mthodique, dans son formidable lan. L'arme de premire ligne est l tout entire, en grande tenue de combat, avec ses innombrables tats-majors, ses uniformes de toutes nuances, ses longues files de plumets rouges, ses aigles brillant au soleil, ses drapeaux illustrs d'inscriptions glorieuses, l'arme dbarrasse pour un jour de son lourd attirail de convois, allge et libre, superbe d'entrain et d'animation, aspirant se dvouer. Les tristesses de la veille, l'ennui et la souffrance des longues marches ne sont plus qu'un rve oubli; l'allgresse du matin a dissip cette brume, elle dilate les coeurs et les rouvre aux magiques espoirs. Et les colonnes dbordent des sommets, s'engagent sur les pentes o se creusent trois sillons principaux, descendent par ces ravins en tincelantes coules d'acier, se rapprochent, se ctoient sans se mler, convergent toutes au point de passage, s'allongent et s'amincissent pour traverser les ponts, puis reprennent leur ampleur, leurs distances,--et lentement s'pandent sur la terre russe. Les troupes de Davout passrent de grand matin: les divisions d'infanterie d'abord, avec leurs batteries montes, avec les brigades de cavalerie lgre, sans quipages, sans voitures; rien que du fer, des chevaux et des hommes: l'Empereur avait permis le passage d'une seule voiture, celle qui contenait les bagages du prince d'Eckmhl. Mais bientt les ponts tremblent et retentissent sous des masses pesantes; les divisions de grosse cavalerie, les cuirassiers, passent leur tour, avec un bruit d'orage: voici les guerriers gants, les ondoyantes crinires et les cimiers romains. Aprs le 1er corps, la Garde, ses rgiments jeunes et vieux, resplendissants d'or, chamarrs d'aiguillettes et de brandebourgs, lite et parure de l'arme. L surtout l'enthousiasme est au comble. Dans les rangs, dans les tats-majors qui causent en chevauchant, de gaies rflexions s'changent, des propos conqurants. Un major de la Garde dit que l'on ftera le 15 aot Saint-Ptersbourg, et ce mot fait fortune. Si l'accord n'est pas unanime, si quelques mcontents, quelques officiers d'armes spciales objectent les difficults de l'entreprise et discutent les chances de la campagne, ces notes chagrines se perdent dans une expression gnrale de contentement et de joie. Ce qui achve d'lectriser tous ces hommes, c'est de se sentir sous l'oeil et dans la main du chef habitu vaincre; c'est de le sentir prs d'eux, avec eux, les enveloppant de sa prsence; c'est d'entendre successivement de tous cts, en haut sur les collines, en bas prs du fleuve, les vivats qui signalent son arrive; c'est de reconnatre chaque instant, sur des points divers, dominant et dirigeant l'opration, sa silhouette familire. cheval ds trois heures du matin, il tait venu tout surveiller, tout animer. Afin qu'il pt commodment assister au dfil, les artilleurs de la Garde lui avaient prpar, sur le chemin qui menait aux ponts, un trne rustique, fait de branches et de gazon, avec un dais de feuillage. Il ne resta qu'un moment ce poste d'apparat, repris d'un besoin d'activit, ne tenant pas en place. Il fut de bonne heure sur la rive ennemie. Lorsque le 9e lanciers et le 7e hussards passrent, officiers et soldats le reconnurent l'extrmit du pont, debout sur le terre-plein. Enivr par l'appareil qui se dployait ses yeux, ressaisi par le sentiment de sa toute-puissance, certain de son bonheur, il avait retrouv son assurance, sa belle humeur, une jovialit expansive; il jouait avec sa cravache et fredonnait l'air de _Marlborough s'en va-t-en guerre_: Cet -propos, qui nous gaya quelques instants, ne se justifia que trop bien, crit le commandant Dupuy[610]. [Note 610: _Souvenirs militaires_, 166.] L'Empereur se porta bientt en avant du fleuve et rejoignit les divisions dj passes. Prompt et affair, il galopait autour d'elles, indiquait chacune la route suivre et les mettait dans leur chemin. Il accompagna jusqu' distance de deux lieues et demie le mouvement de l'avant-garde, s'arrtant parfois pour interroger les rares habitants du pays et n'obtenant que des renseignements vagues. Il acquit pourtant la certitude, par le retour de quelques espions, que les ennemis ne lui opposaient qu'un simple rideau de cavalerie, qu'il n'aurait affaire dans la journe aucune rsistance srieuse. En effet, nos troupes avanaient sans difficult, poussant devant elles quelques bandes de Cosaques qui se dispersaient leur approche et s'enfuyaient d'un vol effarouch. Kowno fut occup sans coup frir, et l'arme put s'panouir l'aise autour de cette ville, se dployant sur les deux cts de la route qui conduit Wilna, s'clairant dans toutes les directions par de fortes reconnaissances. Sur la gauche, on rencontra tout de suite un second cours d'eau, la Wilya, qui baigne Wilna et vient ensuite, par un long circuit, rejoindre le Nimen, o elle se jette immdiatement au-dessous de Kowno. Il tait indispensable de franchir cet affluent et de savoir ce qui se passait au del, car une attaque des ennemis pourrait se prononcer de ce ct et venir sur notre flanc, tandis que le gros de l'arme marcherait sur Wilna. Le 13e d'infanterie de ligne fut charg de trouver un gu sous les yeux mmes de l'Empereur. Comme la recherche se prolongeait, le colonel de Guhneuc, qui commandait le rgiment, fatigu d'attendre, demanda des hommes de bonne volont pour passer la nage et reconnatre la rive oppose. cet appel, trois cents soldats sortent des rangs et s'acquittent au mieux de leur dangereuse besogne. Aussitt leur succs fait des jaloux, la tmrit devient contagieuse. Un certain nombre de cavaliers franais et polonais se tenaient au bord de la Wilya; la prsence de l'Empereur les excite se distinguer, les exalte, les rend fous d'intrpidit; et voici tous ces hommes l'eau, avec leur monture, leurs armes, leur quipement, s'efforant ainsi emptrs de gagner la rive droite. Mais le courant tait rapide, imptueux; il les entrane et les roule; on voit plusieurs de ces malheureux lutter pniblement contre la violence du torrent, puis faiblir, s'puiser, s'abandonner, et enfin, calmes et dsesprs, s'enfoncer dans l'abme en poussant un dernier Vive l'Empereur! Au spectacle de cette dtresse, le colonel de Guhneuc n'coute que son courage: sans ter son brillant uniforme, il peronne lui-mme son cheval et le pousse dans les flots; il s'lance au secours des cavaliers, et il est assez heureux pour ressaisir l'un d'eux, qu'il ramne triomphalement sur la berge. L'Empereur l'accueillit froidement aprs cet exploit; il trouva que son action, fort louable chez un particulier, l'tait moins chez un chef de corps plac en face de l'ennemi et ne devant plus qu' la patrie seule le sacrifice de son existence. Tout en organisant lui-mme avec grand soin le sauvetage des cavaliers, dont un seul fut perdu, il reprocha au colonel, comme un gaspillage d'hrosme, son lan de bravoure et d'humanit[611]. [Note 611: On voit quoi se rduit cet incident, amplifi et travesti par Tolsto.] Aprs avoir donn l'ordre de jeter un pont sur la Wilya et de faire passer la division Legrand, avec quelques rgiments de cavalerie, pour observer et tter certains dtachements ennemis, signals dans cette direction, il finit la journe Kowno, o il s'tablit dans le couvent et se fit l'hte des moines. L, il prit encore diverses mesures, appelant en toute hte les convois de vivres, organisant le service des reconnaissances, multipliant les prcautions pour assurer sa gauche, activant le mouvement d'ensemble, pressant l'arrive des troupes qui dbouchaient toujours au del du Nimen par le triple passage. L, l'envahissement continuait, incessant, interminable, les corps succdant aux corps. Aprs les soixante-quinze mille hommes de Davout, aprs les vingt mille cavaliers de Murat, aprs la Garde, c'taient les vingt mille soldats d'Oudinot, le troisime corps au grand complet. Ces masses coules, d'autres surviennent; les trois divisions de Ney, venues de plus loin, rejoignent marches forces. Aprs elles, encore des troupes, de nouvelles avant-gardes, de nouveaux tats-majors, de nouvelles colonnes compactes et serres; et toujours une bigarrure d'uniformes, une extraordinaire diversit de races: des chevau-lgers bavarois et saxons mls nos cuirassiers, des Polonais rpartis dans tous les corps de cavalerie, les brigades de Hesse et de Bade reprsentant l'Allemagne dans la garde impriale, un rgiment hollandais formant brigade avec des conscrits corses, florentins et romains, l'infanterie des Wurtembergeois encadre par deux divisions franaises. Malgr cette affluence de nations et l'encombrement du pays, l'opration se poursuivait avec le mme ordre, avec la mme ardeur. Pourtant, la splendeur du matin, la fracheur propice des premires heures, avait succd une temprature accablante. Le ciel s'assombrissait; sur l'horizon troubl couraient des lueurs livides et des frmissements d'clairs. Bientt l'orage clata, et une trombe d'eau s'abattit sur nos bataillons. Ceux-ci la reurent sans sourciller, et c'tait merveille que de voir--crit dans ses souvenirs un officier de la Garde, un fanatique de l'Empereur--ce dchanement inutile du ciel contre la terre[612]. Au reste, l'orage ne tarda pas se dissiper; cette premire preuve fut de courte dure; le passage n'en fut pas un instant interrompu, et sur les ponts solidement amarrs, des troupes de toutes armes prolongrent le dfil. Il en passa pendant quarante-huit heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, compltant l'ensemble des effectifs dverss sur la rive droite par l'Empereur lui-mme[613]. [Note 612: BOULART, 242.] [Note 613: _Corresp._, 18863.] Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait t assign. L'tape reprenait, forte, pnible, imprieusement rgle, par une moite chaleur qui faisait regretter nos vtrans l'Espagne torride. Parfois, pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient chanter. Un virtuose de rgiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les soutenait de sa cadence et les aidait marcher. Les vieux airs de nos provinces, les chansons bretonnes, provenales, picardes, normandes, mlancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant nos soldats exils un cho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si diffrent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accident et pourtant monotone, o les reliefs du terrain se rptent et se reproduisent exactement pareils, o les mmes aspects se succdent avec une invariable uniformit, cette terre o tout se ressemble et o rien ne finit; et devant nos colonnes s'avanant par les chemins tour tour dtremps et poudreux, traversant les mornes forts de sapins et de htres, gravissant les collines sablonneuses, commenant la longue marche dont nul ne savait mesurer la dure, la Russie dployait ses horizons bants. DEUXIME PARTIE ARRIVE WILNA.--DERNIRE NGOCIATION. Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fte du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilit.--La Fatalit et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une rconciliation _in extremis_; causes et but rel de cette dmarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napolon ne veut recevoir l'envoy russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son dsappointement.--Il prcipite son arme sur Wilna.--Premiers symptmes de dsagrgation.--Entre de Napolon Wilna; accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoques et tardives.--L'Empereur s'acharne l'espoir de couper et de prendre une partie des armes russes.--Succession d'orages: les lments se dchanent contre nous.--Hcatombe de chevaux.--L'ennemi se drobe et s'vanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son vasion.--Les dbuts de la campagne manqus.--Froideur des Lithuaniens.--Napolon dcide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoy.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa scurit personnelle et de l'amener une prompte capitulation.--Balachof la table impriale.--Rponses clbres.--Mot blessant de Napolon Caulaincourt; ferme rplique.--Dpart de Balachof.--Protestation indigne de Caulaincourt; il demande son cong.--Patience de l'Empereur; comment il met fin la scne.--Rupture irrvocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succde sans transition au dchirement de l'alliance. I Le jour o Napolon franchissait le Nimen la tte de deux cent mille hommes, le comte Rostoptchine, nomm gouverneur de Moscou, crivait au Tsar: Votre empire a deux dfenseurs puissants, son tendue et son climat: l'empereur de Russie sera formidable Moscou, terrible Kazan, invincible Tobolsk[614]. [Note 614: SCHILDNER, 245.] Tel n'tait pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient prcd l'invasion, de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive soutenaient leurs ides avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs d'avis voulaient au moins qu'on livrt bataille devant Wilna, qu'on ne cdt pas sans lutte la Pologne. Tout le monde peu prs s'accordait pour blmer le plan officiellement adopt, celui de Pfuhl, mais personne ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succdaient fivreusement, sans aboutir rien, les intrigues s'entre-croisaient; Armfeldt se dmenait et faisait le diable quatre[615]; il traitait Pfuhl d'homme nfaste, vomi par l'enfer; l'entendre, le maudit Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, tait surtout un compos de l'crevisse et du livre[616]. Wolzogen, ombre et reflet de Pfuhl, rpondait en traitant Armfeldt d'intrigant mal fam[617]; Paulucci critiquait tort et travers; Bennigsen changeait chaque instant d'avis et se contredisait; l'intendant gnral Cancrine passait pour un type d'incapacit; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, avait d'excellentes choses dire et n'arrivait point les exprimer, et le vieux Roumiantsof, peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche tordue par l'hmiplgie, assistait dsol et grimaant la droute de ses esprances pacifiques, la ruine de son systme[618]. [Note 615: TEGNER, III, 397.] [Note 616: _Id._, 396.] [Note 617: _Id._, 394.] [Note 618: TEGNER, III, 390-397; SCHILDNER, 246-247. Bulletins transmis par Lauriston avec ses dernires dpches, mai 1812.] Un afflux continuel d'trangers, qui accouraient de tous cts au quartier gnral, ajoutait au dsordre et la confusion de cette Babel; Stein, l'ex-ministre prussien, le Sudois Tavast, l'agent anglais Bentinck paraissaient tour tour, mettaient leur mot dans le dbat, augmentaient la cacophonie. L'arme tait belle et bien dispose, l'administration corrompue, le commandement incertain, divis, dpourvu de donnes prcises sur les projets et les forces de l'adversaire; il semblait que cette guerre prvue et mdite depuis dix-huit mois prenait tout l'tat-major au dpourvu. Quant l'Empereur, sans considrer le plan de Pfuhl comme la merveille du genre, il s'y tenait parce qu'il fallait bien en avoir un et qu'on n'en avait pas trouv de meilleur lui substituer; au fond, il esprait vaincre malgr ses gnraux et quoi qu'ils fissent; sa confiance se fondait sur sa volont de rsister jusqu'au bout, obstinment, ternellement, dans un pays que la nature semble avoir cr et dispos pour l'infinie rsistance. Passant ses journes au milieu d'un tumulte d'intrigues et de discordants conseils, il s'en allait le soir visiter les chteaux du voisinage. L, il ravissait ses htes par son amnit clbre, par une simplicit charmante, par des conversations pleines d'enjouement, o son esprit vif et fin brillait d'un clat doux. On le voyait poli avec tout le monde, dfrent envers les vieillards et les femmes. Aprs dner, il priait les dames de se mettre au piano, coutait avec intrt leur romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi parcourir _incognito_ les campagnes, s'asseoir au foyer des humbles, les faire causer, ne se rvler qu'en partant, par quelque munificence qui laissait derrire lui la fortune, et ces attentions pour ses sujets de Lithuanie, cette sollicitude paternelle, lui paraissaient un moyen de les rendre sourds aux appels du ravisseur[619]. [Note 619: _Mmoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 55-77.] Wilna, il convoquait frquemment la noblesse, attirait lui les femmes qu'il comblait de soins dlicats, les prenant par la vanit, distinguant tour tour les plus sduisantes, entretenant parmi elles une concurrence et une mulation lui plaire. L'imminence des hostilits n'avait point interrompu autour de lui la vie de reprsentation et de plaisirs, qui semblait alors l'accompagnement ncessaire d'une cour, en quelque position qu'elle ft. Les assembles brillantes, les rceptions se succdaient. Pour le 24 juin, les officiers de la garnison et de l'tat-major avaient obtenu permission d'organiser en l'honneur de Sa Majest un bal champtre, avec fte de jour et de nuit, o toute la socit de la ville et des environs serait convie. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prt pour la circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety tait une rsidence d't la mode polonaise, c'est--dire, autour d'une maison d'habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n'y avait t omis pour enjoliver la nature: il y avait des terrasses fleuries, des pelouses d'un vert d'meraude, des eaux vives, une le et une cascade artificielles, des chappes mnages avec art sur les campagnes et les fraches collines d'alentour. Quel cadre souhait pour une lgante runion d't! On leva sur les gazons, en face de la villa, une salle de bal environne de portiques. L'avant-veille de la fte, la toiture s'croula, et chacun frmit la pense que cet accident, survenant deux jours plus tard, et dgnr en catastrophe. Quelques-uns y virent un sinistre prsage: Nous serons quittes, dit Alexandre avec calme, pour danser ciel ouvert[620]. [Note 620: SCHILDNER, 247.] En effet, le bal commena sur la pelouse, entre les bosquets o se dissimulaient des orchestres et des choeurs; puis, le jour baissant, on se transporta l'intrieur des appartements, et la longue file de couples qui formait la _polonaise_, la danse nationale, aprs avoir parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit serpenter au travers des galeries. L'empereur Alexandre, arriv de bonne heure, animait et embellissait tout de sa prsence, lorsque au cours de la soire le gnral Balachof, ministre de la police, s'approcha de lui et murmura son oreille quelques paroles, avec l'accent d'une motion poignante: un message, expdi de Kowno, annonait que les Franais franchissaient le fleuve en masses normes et que l'invasion commenait[621]. [Note 621: BOGDANOVITCH, I, 113.] Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine matrise de soi-mme; pas un muscle de sa physionomie ne bougea; il recommanda Balachof de tenir la nouvelle secrte, pour ne point troubler la runion, et se remit parcourir les groupes, toujours aimable et galant. Il admira fort la fte de nuit, l'embrasement des bosquets, les jeux de la lumire sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui brillait au ciel, mariant sa rayonnante pleur aux feux rpandus sur la terre, il l'appela la plus belle pice de l'illumination[622]. Au bout d'une heure environ il se retira; peine tait-il parti que la terrifiante nouvelle se rpandit; un vent d'effroi souffla sur la fte et dispersa l'assistance. [Note 622: _Mmoires de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, 90.] Rentr Wilna, Alexandre passa au travail le reste de la nuit. Aprs avoir expdi Ptersbourg les lments d'une note diplomatique destine servir de rponse au manifeste franais, le rfuter point par point, il fit rdiger un ordre du jour aux armes, en termes levs et dignes. Napolon avait dit dans sa harangue ses troupes: La Russie est entrane par la fatalit, ses destins doivent s'accomplir. Contre la divinit aveugle qu'invoquait son rival, Alexandre se rclamait de la Providence: Dieu, dit-il, est contre l'agresseur[623]. [Note 623: BOGDANOVITCH, I, 113.] Autour de lui, l'tat-major gnral prenait les mesures ncessaires pour commencer l'excution du fameux plan; la principale arme, celle de Barclay, se retirerait de Wilna sur Swentsiany, sur Drissa ensuite, tandis que Bagration, la tte de la seconde arme, se jetterait sur le flanc des Franais, en ayant soin de ne jamais s'aventurer contre des forces suprieures. Un peu plus tard, quand l'avantage numrique des Franais fut mieux connu, ordre fut donn Bagration de se mettre galement en retraite et de rallier comme il pourrait le gros de l'arme[624]. Les rgles que l'on s'tait traces sur le papier cdrent tout de suite une inspiration spontane, qui montrait le salut et la victoire derrire soi, dans l'immensit des espaces, et qui portait les diffrents corps reculer en se concentrant. Le bonheur des Russes, en cette campagne, fut d'obir moins un plan qu' un instinct. [Note 624: BOGDANOVITCH, I, 113 et suiv.] Alexandre se disposa lui-mme quitter Wilna le 17 juin. Auparavant, il procda une suprme formalit, propre le mettre en rgle, sinon avec sa conscience, au moins avec l'opinion des hommes. Le 26, il fit appeler Balachof, qui tait un de ses aides de camp en mme temps que son ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage frquent chez les souverains de Russie lorsqu'ils s'adressent leurs sujets: Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t'ai fait venir; c'est pour t'envoyer auprs de l'empereur Napolon[625]. Il expliqua alors que cette mission devait consister porter une offre dernire de ngociation et de paix. [Note 625: Ces paroles sont rappeles dans le rapport autographe et trs circonstanci que Balachof a rdig sur sa mission. Thiers a eu connaissance de cette pice; Bogdanovitch s'en est servi; elle a t publie presque intgralement dans le _Recueil de l'Acadmie des sciences de Saint-Ptersbourg_, 1882. M. de Tatistchef en a insr de trs importants extraits dans son volume sur _Alexandre Ier et Napolon_, 590-609.] Certes, Alexandre n'avait ni l'espoir ni le dsir d'arrter la lutte; il la savait aussi irrvocablement rsolue par son adversaire qu'elle l'tait par lui-mme. Dans les propositions d'accommodement que Napolon lui avait prodigues, il n'avait pas eu de peine dmler de simples ruses, destines leurrer et engourdir la Russie, tandis que l'envahisseur prparerait ses moyens. Il n'en tait pas moins vrai qu' considrer les apparences, Napolon avait ritr des instances pacifiques, demeures sans rponse; ces efforts avaient t ports par le public europen l'actif et la dcharge de l'empereur franais; on en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu'elle laissait systmatiquement chapper les dernires chances de paix. Pour dissiper cette impression, il importait qu'Alexandre ne demeurt pas en reste de spcieuses tentatives, qu'il rtablt sous ce rapport l'quilibre, et ft mme pencher de son ct la balance. Napolon lui avait dpch l'aide de camp Narbonne; il enverrait pareillement un aide de camp. Napolon lui avait crit en exprimant le voeu d'puiser les voies de conciliation, avant de recourir aux armes; aprs avoir suspendu sa rponse, Alexandre la ferait dans le mme sens. Dj, pendant les jours qui avaient prcd le passage du Nimen, il avait prpar un projet de lettre pour Napolon; il y ritrait l'offre de traiter sur la base de l'ultimatum et ajoutait, manifestant enfin son arrire-pense, _qu'il ouvrirait ses ports aux navires de toutes les nations_, si Napolon prolongeait l'incertitude actuelle[626]; c'tait rendre la paix plus impossible que jamais en paraissant la vouloir. Cette lettre ne pouvant plus servir aujourd'hui, Alexandre la remplaa par une autre, qu'il confierait Balachof. Il y dsavouait la demande de passeports forme par Kourakine et qui avait servi de prtexte l'attaque: Si Votre Majest, disait-il, n'est pas intentionne de verser le sang de ses peuples pour un msentendu de ce genre et qu'elle consente retirer ses forces du territoire russe, je regarderai ce qui s'est pass comme non avenu, et un accommodement entre nous reste toujours possible[627]. [Note 626: SCHILDNER, 247.] [Note 627: TATISTCHEF, 588.] De la part d'Alexandre, une telle dmarche, destine retentir au loin, apparatrait d'autant plus mritoire qu'elle se produirait l'instant o son territoire tait viol, o un flot d'assaillants se prcipitait sur ses frontires. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son dsir de mnager l'humanit et d'pargner le sang qu'en parlant encore de paix au lendemain d'une brutale injure? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prt au mot, il esprait, en se dcorant de modration et de patience, ramener lui les esprits hsitants et mettre dfinitivement de son ct la conscience europenne. Dans la nuit du 27 au 28, il fit encore appeler Balachof, lui remit la lettre, en l'accompagnant d'une paraphrase solennelle. Balachof devait dire que les ngociations pourraient s'ouvrir sur-le-champ, si Napolon le dsirait, mais sous la condition absolue, essentielle, immuable, que l'arme franaise repasserait pralablement le Nimen: Tant qu'un soldat resterait en armes sur le territoire russe, l'empereur Alexandre--il en prenait l'engagement d'honneur--ne prononcerait ni n'couterait une parole de paix[628]. [Note 628: Cette citation et les suivantes, jusqu' la page 498, sont empruntes au rapport de Balachof.] Balachof partit sur l'heure. Quand le soleil se leva, il tait dj quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occup par les Russes, mais prs duquel on lui signala la prsence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d'avancer. Au bout d'une heure, on vit se profiler sur l'horizon la silhouette de deux hussards franais, posts en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visrent avec leur arme et firent mine de tirer; un appel de trompette les arrta; ils reconnurent la sonnerie en usage pour annoncer les parlementaires. L'un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte; l'autre tait all prvenir le colonel du rgiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours proximit des avant-postes. Au bout de quelques instants, un aide de camp du Roi se prsenta, avec mission de conduire Balachof au quartier gnral du prince d'Eckmhl, situ un peu en arrire et plus prs de l'Empereur. Reprenant sa route avec une escorte d'officiers franais, Balachof croisa bientt un brillant tat-major, la tte duquel il n'eut pas de peine reconnatre Murat en personne, son costume quelque peu thtral. Voici de quoi se composait cette tenue d'une superlative fantaisie: au-dessus d'un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envole de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait trs haut une triomphante aigrette; un dolman la hussarde en velours vert, plastronn de tresses d'or; une pelisse jete en sautoir; un pantalon cramoisi, brod et soutach d'or; des bottes en cuir jaune; une profusion de bijoux, et, pour complter l'effet, des boucles d'oreilles mettant aux deux cts du visage un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi par passait devant nos campements, les troupiers souriaient et le trouvaient habill en tambour-major. Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand le vent de la bataille avait chevel ses panaches, quand la mousqueterie et le canon l'environnaient d'clairs, il apparaissait comme le dieu mme des combats, rutilant et invulnrable. Il mit pied terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son ct, et, tant son chapeau d'un geste large, il vint l'envoy des ennemis le sourire aux lvres, en paladin gracieux: Je suis heureux de vous voir, gnral, lui dit-il; mais commenons par nous couvrir. La conversation s'engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commenc. Au fond, Murat n'aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l'arrachait au doux pays o il avait pris got vivre et rgner; il souffrait de se voir loign de ses tats, priv de sa famille; il dplorait la difficult des communications, la raret des nouvelles, car ce hros de cent batailles tait tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincrit qu'il finit par dire: Je dsire beaucoup que les deux empereurs puissent s'entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d'tre commence bien contre mon gr. Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l'appelaient, il prit cong avec une dsinvolture aimable, se remit en selle, et l'on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et s'loigner son panache. Tout autre fut l'accueil dans la maison de pauvre mine o s'tait install le prince d'Eckmhl. En campagne, l'illustre et rigide soldat, tout entier sa besogne, absorb et comme tortur par le sentiment de sa responsabilit, montrait un visage svre, proccup, morose, avec des clats de mauvaise humeur, et faisait amrement de grandes choses. En ce moment, occup expdier des ordres, organiser mthodiquement la marche en avant, mouvoir ses 75,000 hommes, il se montra fort contrari qu'on le dranget dans ce travail. Balachof s'tant dit charg d'un message pour l'Empereur et ayant demand o se trouvait Sa Majest: Je n'en sais rien, rpondit le marchal d'un ton rogue. Il ajouta: Donnez-moi votre lettre, je la lui ferai parvenir. Balachof fit observer que son matre lui avait expressment recommand de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout fait patience: C'est gal, dit-il en colre, ici vous tes chez nous, il faut faire ce qu'on exige de vous. Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignit se sentait froisse de cette violence: Voici la lettre, monsieur le marchal, rpliqua-t-il en levant lui-mme la voix; de plus, je vous supplierai d'oublier et ma personne et ma figure, et de ne songer qu'au titre d'aide de camp gnral de Sa Majest l'empereur Alexandre que j'ai l'honneur de porter. Ces mots ramenrent Davout un ton plus mesur. Monsieur, reprit-il, on aura tous les gards qui vous sont dus. En effet, tandis qu'il envoyait un officier porter la lettre l'Empereur, il retint auprs de lui, dans la mme pice, l'ennemi que les usages de la guerre lui donnaient pour hte. Tous deux restrent quelque temps se regarder silencieusement, embarrasss de leur contenance, cherchant un sujet d'entretien sans le trouver. Davout demeurait sombre et distrait; Balachof, aprs ce qui s'tait pass, ne pensait pas que ce ft lui de faire les premiers frais. Le marchal rompit enfin ce muet tte--tte, en appelant un aide de camp: Qu'on nous serve, dit-il, et tout l'tat-major se mit table. Pendant le djeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir un semblant de conversation; mais toutes ces paroles trahissaient d'pres dfiances; dans la tentative de ngociation, il ne voyait qu'un stratagme imagin par les Russes pour gagner du temps et oprer commodment leur retraite; il le dit crment Balachof. Puis il n'aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos troupes, sur nos positions, sur nos ressources; flairant un espion dans le parlementaire, il avait hte qu'on l'en dbarrasst et attendait avec impatience les ordres de l'Empereur. II L'arrive d'un ngociateur russe fut promptement connue dans toutes les parties de l'arme franaise; le bruit s'en rpandit comme l'clair et fit sensation au quartier gnral, o il rveilla chez quelques membres du haut tat-major, qui voyaient avec regret l'ouverture des hostilits, un vague espoir de paix. Quant l'Empereur, il triompha de cet envoi; il y vit chez les Russes un premier signe de dsarroi et l'attribua l'pouvante qu'aurait cause au Tsar et son conseil la rapidit de notre invasion. Il dit Berthier: Mon frre Alexandre, qui faisait tant le fier avec Narbonne, voudrait dj s'arranger; il a peur. Mes manoeuvres ont drout les Russes: avant deux mois, ils seront mes genoux[629]. [Note 629: _Documents indits_.] En attendant, il ne se pressait point d'accueillir Balachof, invitant Davout le garder jusqu' nouvel ordre, rsolu ne l'admettre en sa prsence qu'aprs un premier succs et la prise de Wilna. Il ferait alors ramener Balachof dans la ville mme o cet envoy avait reu les instructions de son matre, et dont un clatant fait d'armes nous aurait ouvert les portes. Constamment attentif mnager ses effets, toujours soigneux du dcor et de la mise en scne, il comptait frapper davantage le Russe s'il se montrait lui install dans le propre palais, dans le cabinet mme de l'empereur Alexandre, o il apparatrait comme l'image et l'incarnation de la conqute. peine entr en guerre et dj victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus prement ses exigences, et peut-tre, par l'intermdiaire de Balachof, jeter les premires bases de cette capitulation qu'il prtendait imposer ses ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne. Toutefois, avant de porter le coup qu'il mdite, avant de marcher sur Wilna, il prend toutes les prcautions ncessaires pour assurer le succs de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffine au service de ses audaces, il passe deux jours encore Kowno, le 25 et le 26, occup se prparer, se reconnatre, se munir, faire explorer le pays. Il sait qu'il a devant lui la premire arme russe, commande par Barclay de Tolly; il veut savoir comment les diffrents corps de cette arme sont constitus et rpartis, se renseigner sur leur nombre, leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, dbrouiller l'chiquier. Davout et Murat sont chargs de s'clairer au loin; que ces deux chefs de corps procdent par reconnaissances lestement pousses, en vitant de compromettre de trop forts dtachements, en tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassembl, en ne donnant sur eux aucune prise. Napolon modre l'ardeur de Murat, qui s'est jet imptueusement en avant, et lui reproche d'aller un peu vite. Sa gauche le proccupe toujours; c'est ses yeux le point faible et expos. Il a jet au del de la Wilya une partie des corps d'Oudinot et de Ney; il leur recommande de dmler tout prix ce qui se passe en face d'eux, tablit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui viennent de franchir le Nimen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent oprer paralllement l'arme principale. Sur la rive gauche du Nimen, il presse les corps d'Eugne qui doivent passer Preny et n'ont pas encore atteint le fleuve[630]. C'est seulement lorsqu'il aura bien assur ses flancs et compltement ralli ses troupes qu'il prononcera son mouvement; alors, se mettant lui-mme la tte des colonnes destines l'attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, o il compte trouver l'ennemi en position, en ligne, offert ses coups, et o il a donn rendez-vous la victoire. [Note 630: _Corresp._, 18858-18873.] Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement du. Ds le 26, l'Empereur apprit que nos grand'gardes taient arrives jusqu' cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de rsistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, souple et flottante, ne tenant nulle part, cdant sous la moindre pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s'loigner vers le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels Oudinot et Ney cherchaient prendre contact, voluaient dans la mme direction. Tout dnotait chez la premire arme russe un plan prmdit de recul et d'abandon. L'Empereur fut vivement contrari de ces nouvelles, auxquelles il refusa d'abord d'ajouter foi, ne se rendant l'vidence que sur le vu de tmoignages ritrs et probants[631]. Mais son dpit se tourna aussitt en un sursaut d'activit et d'nergie. Voyant les ennemis lui refuser le combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le dsordre d'une retraite prcipite, de couper et d'enlever plusieurs corps. [Note 631: _Documents indits_.] Une partie des forces commandes par Barclay de Tolly, l'aile gauche, sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna; pour gagner le point gnral de ralliement, qui semblait indiqu une assez grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranch de Drissa, ces troupes auraient ctoyer Wilna et oprer un long circuit: en se portant prcipitamment sur la ville et en la dpassant, notre arme n'aurait-elle point chance de les devancer leur point de passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur infliger un irrmdiable dsastre? Puis, la seconde arme russe, celle de Bagration, range jusqu'alors sur les confins du duch de Varsovie, devait certainement remonter elle-mme au nord, afin de rejoindre la premire et de concourir l'ensemble de la dfense. Ignorant notre arrive Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos masses profondes, brusquement tablies en ce lieu; abordes de front par l'Empereur, saisies en flanc par Eugne, prises en queue par les Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jrme, qui recevaient l'ordre de s'branler et d'entrer en Russie, elles chapperaient difficilement cette multiple treinte. Donc l'Empereur peut encore obtenir de magnifiques rsultats, avant mme d'ouvrir le message d'Alexandre et de rpondre ses suprmes paroles. Si les Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j'en prendrai une partie[632]. Pour arriver ce but, tout se rduit une question de temps et de vitesse; il ne faut qu'un ensemble de manoeuvres rapides, prcises et concordantes. Dans la journe du 26, l'Empereur ordonne et acclre le mouvement sur Wilna; il invite tous les corps reprendre leur lan, marcher franchement, rondement, sans halte ni repos; il stimule le zle et l'ardeur de chacun: Il et voulu, dit un tmoin, donner des ailes tout le monde[633]. [Note 632: _Documents indits_.] [Note 633: _Id._] Souleve par cette impulsion vigoureuse, l'arme franchit d'une seule haleine les dix lieues environ qui la sparaient de Wilna, mais elle rsista mal l'preuve de cette marche prcipite. Beaucoup de nos soldats, recruts trop jeunes, n'avaient pas acquis l'endurance ncessaire; ils perdaient l'allure, s'attardaient, s'grenaient en tranards le long des chemins; on en vit mourir sur la route de fatigue et d'puisement, d'inanition aussi et de besoin. En effet, malgr l'imprieuse sollicitude de l'Empereur, l'arme tait insuffisamment pourvue de vivres: avant le passage, les hommes n'en avaient dans leur sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant au bout de leurs consommations. Les convois qui amenaient le surplus de l'approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par l'horrible encombrement qu'ils craient partout sur leur passage, prouvaient d'extrmes difficults rejoindre. La plupart des voitures apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrire: les rares caissons qui parvenaient rallier les colonnes taient aussitt pris d'assaut, dfoncs, vids, malgr les efforts de l'intendance, et c'taient sur la route des scnes de confusion et de violence, des temptes de jurons et de cris, des rassemblements tumultueux, qui faisaient obstruction et retardaient indfiniment l'arrive des autres convois. Dnue et mourant de faim, la plus grande partie de l'arme dut vivre aux dpens du pays, aux dpens de cette Pologne russe que Napolon tenait essentiellement mnager et se concilier. Pauvre et mal cultiv, le pays suffisait avec peine ses propres besoins; les habitations taient rares et clairsemes, les villages loigns de la route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient s'carter des rangs, se dissminer, se perdre dans les profondeurs de la rgion. Beaucoup d'entre eux, ds qu'ils apercevaient un groupe de maisons ou une demeure isole, se formaient en bandes pour fondre sur cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources force de menaces et de coups; ils saccageaient les chaumires, emportaient les meubles pour se faire du bois, ne laissant derrire eux que des dbris, promenant partout la dvastation, se faisant excrer de ceux qu'ils venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isols, des disperss, grossissait d'heure en heure; la maraude, cette plaie de nos armes, prenait des proportions inconnues; des dtachements, des rgiments entiers perdaient leur cohsion, s'effritaient, se dissolvaient en une poussire humaine qui s'abattait sur le pays et le ravageait. Et ces dsordres, ces signes d'indiscipline et de dsagrgation, funeste prsage pour l'avenir, naissaient spontanment, par la force mme des choses; trompant tous les calculs de la prvoyance, djouant l'effort du gnie, ils accusaient le vice essentiel de l'entreprise et le dfi port par Napolon aux possibilits humaines. L'appareil de guerre proportions inconnues dont il tait l'auteur, gn par l'enchevtrement et l'incroyable multiplicit des ressorts, fonctionnait mal; ses rouages compliqus se faussaient du premier coup ou se refusaient entrer en jeu; peine mise en mouvement, l'norme machine craquait et se dmontait. Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au 28 juin; elles venaient d'occuper sans combat des positions dfensives par excellence, un triple tage de hauteurs escarpes, formant camp retranch, le pays le plus stratgique que l'on pt rencontrer, disait Jomini en connaisseur[634]. Sans se laisser tenter par ce terrain si bien appropri la rsistance, la cavalerie et les troupes lgres de l'ennemi continuaient se replier, observes et serres de prs. Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur marche rtrograde: il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez vive qui ne tourna pas notre avantage et o le frre du gnral de Sgur fut fait prisonnier. [Note 634: Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 21 juillet 1812. Archives nationales, AF, IV, 1648.] Nanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pntraient dans la ville. La population nous attendait et se prparait nous faire fte; sans qu'il y et chez les habitants unanimit d'opinion, la ferveur patriotique tait trs prononce chez le plus grand nombre, la haine du Russe exubrante, l'exaltation vive. Heureux de notre approche, ils s'attendaient voir paratre des mancipateurs qui les traiteraient en allis et leur apporteraient l'ordre avec l'indpendance; ils virent arriver une nue d'affams qui se prcipitrent sur les faubourgs, forant les boutiques, pillant les auberges et les dpts de vivres, faisant main basse sur tous les objets placs leur porte. cet aspect, la terreur se rpandit; chacun ne songea plus qu' se renfermer et se barricader chez soi, mettre en sret son avoir, se cacher et se terrer. Le dsordre de notre entre arrta net l'lan national, figea l'enthousiasme. L'Empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de prs l'avant-garde, avec son escorte et une partie de son tat-major. Se rappelant Posen, il se croyait sr de trouver Wilna le mme accueil; il s'attendait des transports d'allgresse, des arcs de triomphe, une pluie de fleurs jetes sur son passage par ces gracieuses Polonaises qu'il avait vues, en d'autres lieux, aviver le feu des esprits et se passionner pour l'oeuvre de la rgnration nationale. Il avait escompt cette explosion du sentiment polonais et l'avait fait entrer dans ses calculs; il esprait que la capitale de la Lithuanie, en se dclarant pour lui, en se levant ds qu'elle l'apercevrait, allait donner l'impulsion aux autres parties de la province; que la Pologne moscovite tout entire, anime par cet exemple, viendrait se ranger sous ses drapeaux et faciliter sa tche, en opposant la Russie, aux cts de notre arme, une nation ressuscite et vivante. Il entra dans Wilna neuf heures du matin. Au lieu de la cit en fte qu'il avait rve, folle d'enthousiasme et d'amour, il trouva une ville morte: de longs faubourgs d'abord, laids et dserts, portant des traces de dvastation; dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence et la solitude; point de femmes aux fentres, peu d'habitants groups: seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, l'aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs. Cet accueil de glace n'affecta pas trop l'Empereur dans le premier moment. la rigueur, tout pouvait s'expliquer par la rapidit de son apparition; suivant son habitude, il avait pris son monde l'improviste, sans se faire annoncer; ne devait-il point laisser aux habitants le temps de se reconnatre, de venir lui, de manifester leur zle et d'organiser leur rception? Il parcourut la ville dans toute sa longueur et parvint l'autre extrmit, au pont de bois qui traverse la Wilya et que les Russes avaient d franchir pour se retirer. L, une nouvelle dception l'attendait. Le pont n'tait qu'une ruine fumante, achevant de se consumer; l'arme ennemie l'avait incendi derrire elle pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivire, d'paisses colonnes de fume montaient vers le ciel; leur base, plusieurs lignes de btiments s'croulaient dans un brasier: c'tait tout ce qui restait des nombreux magasins o les Russes avaient entass pendant dix-huit mois des approvisionnements de tout genre. Obligs d'abandonner ce riche dpt, inestimable trsor pour notre arme dj dpourvue, ils nous l'avaient soustrait en le livrant aux flammes. Cette scne de destruction fit songer l'Empereur; il resta quelque temps la contempler. Des hommes du peuple s'taient amasss autour de lui; il leur demanda un verre de bire et les remercia en leur disant: _Dobre piwa_, bonne bire: il avait appris quelques mots de polonais et les plaait tout propos[635]. Il prit des mesures pour limiter l'incendie, passa en revue une division, puis rentra dans l'intrieur de la ville et se dirigea vers le palais, o il allait prendre logement. [Note 635: _Rminiscences de la comtesse de Choiseul-Gouffier_, p. 63.] cette heure, il tait impossible que le bruit de son arrive ne se ft point rpandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son tat-major, ses gens, ses quipages, sa maison, tout son accompagnement habituel. Malgr tant de signes indicatifs de sa prsence, l'aspect de la ville n'avait gure chang; les fentres ne s'taient point garnies ni dcores; les rues demeuraient dsertes; nulle trace d'enthousiasme ou mme de curiosit. Cette fois, l'Empereur ne sut point matriser son motion, et son dsappointement pera. Lorsqu'il fut entr dans la cour du palais et eut mis pied terre, lorsqu'il s'installa dans les appartements de l'empereur Alexandre, lorsqu'il prit possession des pices o son rival en fuite avait vcu et habit, l'orgueil de cette victorieuse substitution ne s'panouit point sur son visage. Par un retour amer sur le pass, il comparait la froideur de Wilna aux acclamations passionnes qui l'avaient accueilli dans les villes du grand-duch et ne put s'empcher de dire: Ces Polonais-ci sont bien diffrents de ceux de Posen[636]. [Note 636: _Documents indits_.] Il rprima durement les dsordres qui lui avaient valu cette dconvenue, porta des peines terribles contre l'indiscipline et la maraude, fit parquer dans un enclos prs de la ville tous les tranards que l'on put ramasser, n'pargna aucun moyen pour rassurer la population et ressusciter la confiance[637]. Par les soins du major gnral, les principaux habitants furent recherchs et prvenus; ils reurent des appels plus ou moins discrets, s'entendirent inviter sortir de leur retraite, paratre, faire montre de leurs sentiments. On arriva ainsi provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de joie; on parvint crer une apparence d'enthousiasme, susciter un simulacre d'ovation, avec ses accessoires habituels, fleurs, couronnes, dcors, sur le passage des corps qui continuaient traverser la ville et se rpandre autour d'elle. [Note 637: _Cahiers du capitaine de Coignet_, 192.] Davout tait dj prsent, avec ses cinq divisions; Murat amenait son flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient hauteur sur la gauche, et le reste de l'immense colonne, compos de la Garde et des rserves, rejoignait un peu moins vite, encore chelonn sur la route qui conduit de Kowno Wilna. Du 28 au 30, Napolon prpara les mouvements enveloppants qui avaient pour but de dborder les masses russes en retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, appuy par quelques divisions d'infanterie, poussera droit devant lui et s'enfoncera comme un coin entre les deux armes ennemies, Oudinot, Ney et Macdonald continueront s'lever vers le nord-est, suivant et talonnant Barclay de Tolly; il est probable que l'arme de ce gnral, ainsi harcele, ne saura s'esquiver sans dommage: J'en aurai pied ou aile[638], dit l'Empereur. En mme temps, il prescrit Davout de prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud; c'est de ce ct principalement que l'occasion s'offre propice de fructueux coups de main. [Note 638: _Documents indits_.] trs petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces russes sont signales. Quels sont ces corps, aventurs si prs de nous et qui semblent inconscients du pril? Sont-ce ceux de Doctorof et de Touchkof, s'efforant perdument de rejoindre Barclay par le chemin le plus court? Napolon incline y voir plutt l'avant-garde de Bagration[639]. Il croit toujours que l'arme commande par ce prince remonte vers Wilna; il a appris d'autre part, par des estafettes interceptes, que le bruit de notre rapide irruption Wilna n'a pas encore pntr dans l'intrieur de la Russie. En consquence, on peut esprer que Bagration ne sera pas averti temps; tout donne penser que son arme, ignorant le pril o elle court, va se jeter tte baisse dans le filet tendu sous ses pas, qu'elle n'chappera point un anantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, Napolon fait inviter Eugne et Poniatowski presser leur marche de flanc; il les aiguillonne par d'imprieux messages. Lui-mme renforce continuellement, en cavalerie surtout, les troupes sous les ordres de Davout et destines courir sus aux colonnes de tte. Successivement, il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde; il charge Nansouty et Grouchy, avec leurs corps entirement composs de divisions cheval, de cooprer aux mouvements du prince d'Eckmhl, afin que celui-ci puisse faire de bonnes et belles choses[640]. S'enttant l'espoir d'une capture immdiate, mettant tous ses soins la prparer, se levant chaque jour deux heures du matin pour expdier des ordres, se livrant entirement ses combinaisons de guerre, il nglige encore de recevoir Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confi Davout et gard vue. [Note 639: _Corresp._, 18875, 18877.] [Note 640: _Id._, 18880.] III L'Empereur avait compt sans un ennemi plus redoutable que les forces russes, infrieures en nombre et dissmines; le climat du Nord lui mnageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le temps tait variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec une tendance se gter dfinitivement. Pendant l'aprs-midi du 29, un amas d'orages s'amoncela au-dessus de la Grande Arme et fit explosion sur tout l'espace occup par nos troupes. La Garde fut surprise en marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur sjour et leurs volutions autour de la ville, l'arme du prince Eugne encore sur les rives du Nimen. Le dchanement des lments fut pouvantable; la foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait chaque instant, frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. Aprs l'orage, la pluie s'tablit, une pluie du Nord, ininterrompue, diluvienne, glaciale, accompagne par un subit refroidissement de l'atmosphre; c'tait un bouleversement complet dans l'ordre et l'aspect de la nature, un rappel de l'hiver au milieu des ardeurs de l't. Les troupes passrent la nuit dans leurs bivouacs inonds, sans feu, sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppes dans leurs manteaux ruisselants. Au jour, un spectacle dsolant s'offrit leur vue: les campements taient transforms en lacs de boue, tous les objets ncessaires la vie du soldat briss ou disperss, les voitures jetes sur le flanc, tristement choues. Enfin, fait plus grave, dommage irrparable, des chevaux gisaient terre par centaines, par milliers, les membres raidis, morts ou mourants. Nourris depuis plusieurs semaines d'herbes vertes, privs d'avoine, extnus de fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions hyginiques; ils n'avaient pu rsister la chute soudaine de la temprature, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol: par un phnomne sans exemple dans l'histoire des guerres, une nuit avait fait l'oeuvre d'une pidmie, et nos soldats s'arrtaient consterns devant cette hcatombe. Chacun songeait avec dsespoir au surcrot de peine et d'embarras qui en rsulterait pour lui; parmi les officiers, l'un pensait son escadron appauvri, l'autre sa batterie dmonte, le troisime ses quipages en dtresse; plusieurs s'emportaient avec violence contre une guerre qui dbutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays; le gnral Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, criait qu'il fallait tre fou pour tenter de pareilles entreprises[641]. Lorsqu'on eut peu prs supput le mal et chiffr les pertes, il fut reconnu que le nombre des chevaux frapps s'levait plusieurs milliers,-- dix mille suivant quelques-uns--et ce dsastre affaiblissait irrmdiablement la cavalerie et l'artillerie, retardait de nouveau l'arrivage des vivres, dsorganisait en partie les transports, faisait craindre l'arme un long avenir de pnurie et de souffrances[642]. [Note 641: PION DES LOCHES, 282.] [Note 642: Correspondances conserves aux archives nationales, AF, IV, 1644. Cf. Boulart, Brandt, Chambray, Cogniet, Gourgaud, Labaume, Sgur.] Ds prsent, la persistance du mauvais temps entravait tout, contrariait les oprations. L'arme s'puisait en efforts inutiles pour se remettre en route, pour se tirer du bourbier o elle tait prise et englue. Tous les rapports arrivant au quartier gnral signalaient les difficults de la marche; tous les chefs de corps se plaignaient la fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur temprament et leur humeur. Le bouillant gnral Roguet, qui clairait avec sa division l'arme d'Italie, maugrait et sacrait. Ney continuait d'avancer, mais par quels miracles d'nergie! Encore ne pouvait-il cheminer qu' trs petits pas et sans se dployer. Il crivait le 30 l'Empereur: La pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l'aprs-midi, met le corps d'arme dans la presque impossibilit de marcher autrement que par la grande route, les chemins de traverse tant inonds et prsentant des fondrires d'o l'infanterie ne peut se tirer et que la cavalerie mme passe avec beaucoup de peine[643]. Murat voquait les plus fcheux souvenirs de sa carrire militaire, ceux que lui avait laisss la campagne d'hiver entreprise la fin de 1806 dans les boues de la Pologne: Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il; certains endroits, j'ai cru me retrouver Pultusk. Eugne tait le plus dcourag; sa correspondance dnotait plus d'apprhensions pour l'avenir que d'esprances. Il crivait au prince major gnral: Plus nous avanons, plus nous perdons de chevaux... Je ne puis pas dire Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, mais il est trs considrable. Je suis dsol d'avoir toujours entretenir Votre Altesse de notre fcheuse position de vivres et de chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n'ai plus esprer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dnu de ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais rellement pas quel point nous serions rduits sous peu de temps. [Note 643: Cet extrait de lettre et les suivants sont tirs des archives nationales, AF, IV, 1644.] Malgr cette misre et ces prvisions fcheuses, on cherchait l'ennemi, on s'efforait de le rejoindre, car chacun le sentait prs de soi et porte. Dans la matine du 1er juillet, pendant une claircie, une alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le gnral Pajol, parvenu jusqu' Ochmiana, y avait rencontr des dragons de Sibrie, des hussards bleus, des Cosaques; on s'tait vivement charg et sabr; la ville avait t prise, perdue, reprise; non loin de l, Bordesoulle annonait de son ct l'ennemi en forces. L'Empereur et tout le monde au quartier gnral crurent que Bagration dbouchait sur Wilna, qu'il allait tomber dans le rseau de troupes dploy autour de la ville et se faire prendre au pige. Dans nos campements, le cri: _Aux armes!_ retentissait, et les soldats espraient le combat. Mais la pluie recommena presque aussitt tomber, brouillant l'horizon, recouvrant tout de son voile gris, ramenant l'obscurit et l'incertitude. Au plus fort de l'averse, les soldats reconnurent au milieu d'eux l'Empereur, sur son cheval blanc; accompagn de Berthier, il tait venu tudier les lieux dont il comptait faire la base d'une belle opration; il cherchait discerner les reliefs du sol, les approches de la position; on le voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrums de pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage; son uniforme ruisselait, l'eau dgouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote grise. Au bout de quelque temps, on l'entendit dire: Mais c'est une pluie terrible[644]; et il tourna bride, revenant vers la ville. [Note 644: _Souvenirs d'un officier polonais_, 229] Les corps de cavalerie jets au sud de Wilna continuaient apercevoir l'ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n'arrivaient pas se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne savaient plus s'ils avaient affaire Bagration ou d'autres. En ralit, Bagration ne s'tait jamais approch de Wilna. Quittant le haut Nimen la premire nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le nord, il s'tait jet dlibrment dans l'est, vers Minsk, vers l'intrieur de l'empire; renonant momentanment rejoindre la premire arme, il n'esprait plus s'y runir qu' la faveur d'un immense dtour. Il tait actuellement hors d'atteinte; pour essayer contre lui d'une marche enveloppante, il faudrait largir le cercle de nos volutions, pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jrme fussent compltement entrs en ligne: ce ne pouvait plus tre qu'une opration de longue haleine et de chances problmatiques. Les Russes auxquels Pajol s'tait heurt Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais ce gnral, vitant de s'exposer sous Wilna, contournait cette ville assez grande distance et prenait de l'espace. Nos dragons et nos chasseurs n'avaient fait que tter et effleurer une colonne de cavalerie qui flanquait et protgeait son aile gauche, tandis que le reste du corps, ainsi couvert, filait toute vitesse et dpassait la zone dangereuse. On pouvait encore s'lancer sa suite, l'atteindre et le maltraiter dans sa retraite, non l'entourer et le prendre. Une seule fraction des armes ennemies restait aventure, compromise, en extrme pril; c'taient quelques rgiments d'infanterie et de cavalerie appartenant au 6e corps de Barclay et commands par le gnral major Dorockhof. N'ayant point reu en temps utile l'ordre de se joindre au mouvement gnral de retraite, cette arrire-garde s'tait attarde au sud de Wilna; elle s'y tait vue tout coup environne de nos postes; maintenant, elle errait affole, se heurtant nous de tous cts, changeant chaque instant de direction, cherchant dsesprment une issue; les hommes marchaient nuit et jour, affams, extnus, les pieds meurtris, en sueur et en sang; quelques soldats portaient jusqu' trois ou quatre fusils, chapps aux mains de leurs camarades dfaillants, et cependant ils allaient toujours, fouetts par la voix imprieuse du chef qui leur montrait les Franais accourant pour les prendre et qui leur faisait peur de la captivit. Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur vasion. Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockhof avaient peine se reconnatre au milieu d'un pays bois, couvert, accident, coup de ravins et de dfils; ils s'embrouillaient dans les renseignements fournis par les habitants du pays, confondaient les localits et les noms, prenaient Doctorof pour Dorockhof et rciproquement. Davout, Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient chaque instant l'ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La cavalerie lgre entrait dans les villages sur les pas des Cosaques; elle trouvait des cantonnements encore chauds de leur prsence, empests de leur odeur, infects de leur vermine; mais l'insaisissable ennemi avait fui. Parfois, il semblait que cet ennemi voult tenir. Son infanterie se montrait la lisire des bois, ses tirailleurs ouvraient le feu, nos grand'gardes taient ramenes; puis, lorsque nos commandants avaient rassembl leurs troupes et reu des renforts, lorsqu'ils poussaient contre l'adversaire, celui-ci avait dcamp; les masses entrevues la veille n'taient plus que des formes indcises, se perdant peu peu dans le brouillard et l'loignement. Cette arme fantme, vaguement surgie, s'vanouissait notre approche, fondait sous notre main, se drobait au contact[645]. [Note 645: Lettres de Davout, Pajol, Morand, Bordesoulle. Archives nationales, AF, 1643 et 1644. Lettres de Berthier au roi Jrme cites par DU CASSE, _Mmoires pour servir l'histoire de la campagne de 1812_, p. 137 et suiv. BOGDANOVITCH, I, 132 et suiv., d'aprs les rapports des gnraux russes.] Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la rgion o Ney et Oudinot opraient contre Baggovouth et Wittgenstein, o les corps opposs les uns aux autres se frlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres partielles, d'assez rudes froissements. Les deux partis se battaient alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Franais et Russes, que ne sparaient aucune inimiti traditionnelle, aucune injure de peuple peuple, ne s'taient pas encore anims mutuellement la lutte et n'avaient pas eu le temps de se har[646]. Ds le 28 juin, le marchal duc de Reggio s'tait heurt au corps de Wittgenstein, arrt et tabli aux environs de Wilkomir. Bien que le marchal n'et avec lui qu'une division de fantassins et sa cavalerie, il avait abord l'ennemi avec entrain; il lui avait tu ou pris quelques centaines d'hommes et l'avait refoul assez loin, sans l'entamer srieusement. L'Empereur flicita le commandant et les troupes du 2e corps; mais qu'tait cette brillante affaire d'avant-garde pour lui qui avait rv de recommencer Austerlitz ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmhl? tous les officiers qui lui apportaient des nouvelles, sa premire question tait: Combien de prisonniers[647]? Les rponses ne le satisfaisaient gure. On recueillait des tranards, des dserteurs, quelques dtachements et quelques convois gars: l se bornaient nos prises, et l'Empereur attendait en vain ces colonnes d'ennemis dsarms, ces interminables trains d'artillerie, ces brasses d'tendards captifs que lui prsentaient jadis ses soldats au retour du champ le bataille. [Note 646: Le gnral Lyautey, dans ses _Souvenirs indits_, raconte ce sujet une scne qui rappelle certains pisodes de la guerre de Crime: Le combat qui avait commenc pour nous ds le point du jour eut, vers le milieu de la journe, une heure ou deux de repos. Un ravin avec un cours d'eau noire nous sparait des Russes. Le besoin de faire boire les chevaux tait commun aux deux partis, et de chaque ct on descendit dans le ravin. Les Russes buvaient d'un ct, nous de l'autre; on se parlait sans trop se comprendre que par gestes; on se donnait la goutte, du tabac; nous tions les plus riches et les plus gnreux. Bientt aprs, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je trouvai un jeune officier parlant franais; nous changemes courtoisement quelques paroles, en attendant mieux.] [Note 647: _Documents indits_.] Il et eu besoin pourtant de trophes, de bulletins triomphants, pour retremper pleinement le moral de son arme, pour exciter surtout et soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l'on essayt de toutes manires pour son compte dterminer l'insurrection, chauffer l'enthousiasme, l'attitude de la population trompait toujours son attente. Pour dcider les notables de Wilna se mettre en avant, payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez eux, les entreprendre un un, quter leur adhsion, forcer presque leur concours. Dans les campagnes, chaque classe d'habitants avait ses motifs de dfiance. Les excs de nos soldats, les brigandages de nos allis allemands continuaient dsoler les paysans, qui se sauvaient notre approche et se rfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les concilier, Napolon leur annonait la libert, l'abolition du servage; mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propritaires ruraux, possesseurs d'esclaves. Si la majeure partie de la noblesse restait malgr tout favorablement dispose, un doute persistant sur les intentions relles de Napolon l'gard de la Pologne, un doute naissant sur le succs de ses armes, la crainte de reprsailles russes, retardaient l'lan des coeurs[648]. Tout ce qui se faisait en Lithuanie,--bauche d'une organisation nationale, formation d'un gouvernement provisoire, leve de milices locales,--tait exclusivement l'oeuvre de quelques seigneurs dvous de longue date notre cause, dj compromis aux yeux de l'ennemi; la masse suivait mollement l'impulsion et ne la devanait jamais. L'Empereur voyait venir lui des empressements isols, point de mouvement collectif, des individus plutt qu'une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en dfaut; les armes du Tsar avaient djou ses premiers plans et chapp ses atteintes; la Pologne russe ne se levait qu' demi et ne lui prtait qu'un concours hsitant; aprs la dception militaire, la dception politique. [Note 648: Voy. spcialement ce sujet CHAMBRAY, _Histoire de l'expdition de Russie_, 45.] IV Napolon dcida alors de recevoir Balachof et le fit mander son quartier gnral; c'tait un trophe qu'il prsenterait aux Polonais, dfaut d'autres; l'arme et la population pourraient croire que l'envoy du Tsar venait en suppliant, attestant par sa prsence que la Russie s'avouait vaincue avant d'avoir tent la lutte. Le 30 juin, Balachof avait t ramen Wilna; on l'y logea dans la maison du prince de Neufchtel, o celui-ci le fit prier de se considrer comme chez lui[649], et il fut prvenu que l'Empereur allait incessamment lui donner audience. [Note 649: Rapport de Balachof.] L'apparente ngociation dont Alexandre avait pris l'initiative ne pouvait aboutir qu' une controverse rtrospective, une altercation vaine. En souscrivant la condition pose par son rival en termes absolus, en ramenant ses troupes en de du Nimen, Napolon n'et pas seulement meurtri et supplici son orgueil; reconnaissant aux yeux de tous son impuissance, signalant son erreur, il et dtruit son prestige, rompu l'enchantement qui liait tant de peuples sa fortune, encourag les Russes l'offensive et l'Europe la rvolte. Il est hors de toute vraisemblance que l'ide d'un recul l'ait mme effleur. Les dbuts manqus de la campagne l'avaient incontestablement affect: on le voyait parfois srieux, proccup, sombre[650]; mais les difficults animaient son coeur de lion, loin de l'abattre, et la persistance avec laquelle les Russes se drobaient l'excitait continuer plus prement la poursuite, convoiter davantage cette proie. supposer mme qu'Alexandre, se dsistant de son exigence pralable, se ft rsign ngocier en prsence et sous la pression de nos troupes, respecter dsormais les lois du blocus continental et s'employer contre les Anglais, cet arrangement, que l'Empereur aurait accept en d'autres temps, ne l'et plus satisfait. Il dit crment devant Berthier, Caulaincourt et Bessires: Alexandre se f... de moi; croit-il que je suis venu Wilna pour ngocier des traits de commerce? Il faut en finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la civilisation et lui. Que les Russes reoivent les Anglais Arkhangel, j'y consens, mais la Baltique doit leur tre ferme... Le temps est pass o Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prner en mme temps par tous les chos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop fait le fier; l'acquisition de la Finlande lui a tourn la tte. S'il lui faut des victoires, qu'il batte les Persans, mais qu'il ne se mle plus de l'Europe; la civilisation repousse ces habitants du Nord[651]. [Note 650: _Documents indits_.] [Note 651: _Id._] Rsolu d'arracher aux Russes l'abandon total ou partiel de leurs conqutes, il comptait toujours l'obtenir d'eux bref dlai, par quelques coups retentissants et hardis, dont il saurait retrouver l'occasion. Son espoir tait encore qu'Alexandre, aussi prompt dsesprer qu'accessible d'orgueilleuses illusions, s'humilierait et viendrait rsipiscence ds qu'il aurait rellement senti le fer. Pour surprendre plus rapidement au Tsar cette soumission, il importait de ne pas la lui rendre par trop pnible dans la forme, de laisser cet ancien alli le chemin du retour ouvert et mme facile. Napolon s'tait donc rsolu, sans vouloir couter srieusement Balachof, l'accueillir avec politesse, afin d'encourager pour l'avenir de nouveaux envois; il chercherait maintenir entre les souverains, malgr la guerre, des communications suivies, afin qu'Alexandre, au premier trouble qui s'emparerait de son me, aprs une ou deux batailles perdues, st o s'adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de repentir. Toutefois, dsireux de hter par d'autres moyens ce moment d'abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une confiance imperturbable; se proposant d'pouvanter le Russe par l'talage de ses forces et de ses ressources, il donnerait sa courtoisie un ton d'crasante supriorit. Le 1er juillet, dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par un chambellan. Amen au palais, l'aide de camp fut introduit dans la salle o il avait vu Alexandre pour la dernire fois et qui servait maintenant de cabinet l'empereur des Franais; rien n'y tait chang, sauf le matre. Dans la pice d' ct, Napolon finissait de djeuner; aprs quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d'une chaise que l'on repoussait; la porte s'ouvrit, et tranquillement, posment, en conqurant qui se sent bien tabli en pays ennemi et y prend ses aises, l'Empereur passa dans le cabinet, o il se fit servir son caf. Au salut de Balachof, il rpondit d'un ton aimable: Je suis bien aise, gnral, de faire votre connaissance. J'ai entendu du bien de vous. Je sais que vous tes attach srieusement l'empereur Alexandre, que vous tes un de ses amis dvous. Je veux vous parler avec franchise, et je vous charge de rendre fidlement mes paroles votre souverain[652]. [Note 652: Cette citation et toutes les suivantes jusqu' la page 527 sont empruntes au rapport de Balachof.] Aprs cette dclaration, son premier mot fut: J'en suis bien fch, mais l'empereur Alexandre est mal conseill; il aimait mieux s'en prendre l'entourage du souverain qu'au souverain lui-mme. Et pourquoi cette guerre? Deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage sans que l'objet de leur querelle et t nettement prcis. Balachof rpliqua que son matre ne voulait pas la guerre, qu'il avait tout fait pour l'viter; en tmoignage suprme, il invoqua la proposition de paix dont il tait porteur. Napolon revint alors sur le pass, et l'on discuta, on ergota sur les incidents qui avaient t la cause occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs rpta satit ses griefs, sans vouloir reconnatre et prendre en considration ceux de l'adversaire. mesure que l'Empereur rappelait les actes par lesquels la Russie avait manifest l'intention de tenir contre la puissance franaise et de la braver, de ne pas mme entrer en composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une acrimonie croissante, s'animant au feu de ses propres discours. Sa colre, feinte peut-tre au dbut, devenait relle, et il prenait au srieux son rle d'offens. Il marchait grands pas dans la chambre, et l'on pouvait reconnatre, certains signes d'impatience qui clataient en lui, le frmissement de tout son tre. un moment, le vasistas d'une fentre, imparfaitement ferm, s'ouvrit et laissa pntrer, par bouffes fraches, l'air du dehors. L'Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient mal; au bout d'un instant, la mince clture, remise en branle par le vent, se souleva de nouveau et recommena battre. Dans l'tat de ses nerfs, l'Empereur ne put supporter ce bruit agaant. D'un geste rageur, il arracha le vasistas et le lana en dehors; on l'entendit s'abattre sur le sol, avec un fracas de verre bris. Napolon revint son interlocuteur, se plaignant amrement de ce que la Russie, en l'obligeant se dtourner contre elle, l'et empch de finir la guerre d'Espagne et de pacifier l'Europe. Puis, arrachant les voiles, ddaignant les subtilits et les controverses diplomatiques o il s'tait attard jusqu'alors, il alla au fond des choses. Suprieurement, il mit en relief ce qu'avait eu depuis longtemps de louche et de suspect la conduite d'Alexandre. Il fit sentir que ce prince s'tait achemin irrsistiblement la guerre du jour o il avait laiss des personnages quivoques, notoirement connus pour nos adversaires, se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance. Autour de lui, dans sa socit intime, qui voyait-on? taient-ce des Russes, possdant le sens et la tradition de la politique nationale? Point; on ne voyait qu'un groupe d'trangers, un conseil cosmopolite, un comit d'migrs et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le Sudois, Wintzingerode, dserteur de nos armes, d'autres encore, ternels artisans d'intrigue et de discorde. Avec raison, Napolon montrait, abrits et embusqus derrire le prince qui lui avait jur fidlit, ses ennemis personnels et acharns, ceux qu'il avait retrouvs de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la conspiration europenne. Chasss par lui de tous les pays o s'exerait son pouvoir, ces hommes taient alls en Russie lui ravir l'alli qu'il croyait avoir subjugu par l'ascendant de son gnie, et sa colre clatait contre ces sducteurs, contre le monarque faible qui s'tait laiss reprendre et suborner. En vain s'tait-il promis d'tre calme, de montrer plus de piti que de courroux, de gronder amicalement et de haut. Emport par ses haines, il manquait l'engagement pris envers lui-mme, ne se contenait plus, frappait et blessait. Sa voix devenait brve et stridente; ses phrases taient autant de traits chargs de passion ou de venin; chaque mot portait sa griffe. L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments levs; il veut tre un chevalier sur le trne. Est-ce se conformer cette rgle que de s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes eux-mmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le commandement de ses armes et le sort du pays? Je ne connais pas le Barclay de Tolly, mais Bennigsen!--Bennigsen, qui doit ses crimes une clbrit affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion l'assassinat de Paul Ier, au forfait o Bennigsen avait tremp et qui avait avanc le rgne d'Alexandre, tait sur les lvres de l'Empereur; il la laissa plus d'une fois percer dans son langage. Si ardentes que fussent ses colres, il savait toujours les gouverner et s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte, mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se livrant des trangers, en pousant leurs rancunes, s'aline le sentiment national, qui s'insurgera contre lui la premire occasion et dont l'explosion peut mettre en pril sa couronne et sa vie. Depuis un sicle, le mcontentement des hautes classes en Russie s'tait manifest plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des rvolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises intrieures avaient abouti quatre changements de rgne, l'assassinat de trois empereurs. Fonde sur ces prcdents, la croyance l'instabilit du pouvoir Ptersbourg tait gnrale en Europe; c'tait l'une des raisons qui donnaient toute confiance Napolon dans le succs de son entreprise et qui l'avaient engag la risquer: il tenait pour presque assur que, dans l'tat critique et violent o il allait placer la Russie, une rvolte de nobles viendrait favoriser indirectement l'invasion et couper court la rsistance. Dans tous les cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, afin de l'avoir plus facilement merci, et toutes ses paroles, toutes ses insinuations tendaient faire redouter au fils de Paul Ier le sort de son pre, voquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs. En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement assis sur le trne qu'ils puissent impunment plonger leurs peuples dans les calamits d'une guerre malheureuse et les rduire au dsespoir? Les hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers se retourner contre lui, ds qu'ils y verront leur intrt, le trahir et le vendre, tirer la corde qui peut trancher sa vie. Ces mots taient-ils une allusion l'charpe qui avait serr le cou de Paul Ier et touff ses cris, tandis qu'on lui dfonait le crne avec un pommeau d'pe? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand coup port du dehors qui branlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille perdue, d'un dsastre militaire! Or, ce dsastre tait imminent. Ici, par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napolon pose en fait que la guerre doit ncessairement tourner au dtriment et la confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que la manire dont elle s'engage permet d'en prjuger l'issue; il s'acharne le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqu le dbut des hostilits et qui ont t pour lui autant de dceptions, il les tourne en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant la disproportion des forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas vidente, crasante? Napolon se targue de tout connatre des armes russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres, accumule des dtails, se livre un retour complaisant sur sa propre puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habilet les groupements respectifs de manire se montrer partout le plus fort, et excellant donner aux assertions les plus hasardes l'aspect de vrits rigoureusement dduites, il dmontre que le succs de la campagne est pour lui un problme rsolu, qu'il est sr, absolument sr de son fait, qu'il a la certitude mathmatique de vaincre. Qui d'ailleurs en Europe, d'aprs lui, doute de ce rsultat? Les Anglais eux-mmes regrettent cette guerre, car ils prvoient des malheurs pour la Russie et peut-tre le comble des malheurs, c'est--dire une rvolution. Quant l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit notre toile. Les Russes se vantent, la vrit, de nous avoir soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napolon, fort mcontent au fond et fort intrigu de ce trait, voudrait en savoir les conditions; il soumet Balachof un interrogatoire en rgle, auquel l'autre se drobe. Il fait fi alors des Turcs et des Sudois, pauvres allis, appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, ds que la fortune se sera prononce en sa faveur, revenir lui et se rattacher au vainqueur. Il sait bien qu'on cherche lui dbaucher, lui voler ses allis allemands; ses troupes ont intercept une lettre crite par un prince apparent la famille impriale de Russie pour exciter les Prussiens la dsertion. Tristes moyens! Sont-ce l jeux d'empereur? Que les potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'me qui conviennent ces grands tournois. Au reste, en quoi espre-t-on lui nuire par de semblables manoeuvres? On dbarrassera ses armes de quelques coquins, on arrivera lui ravir quelques centaines de soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien compts,--contre 200,000 Russes: Dites l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole d'honneur que j'ai 550,000 hommes en de de la Vistule. Aprs avoir assn ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et lgrement, presque ngligemment, arrive au point o il veut en venir. La conclusion qu'il laisse se dgager de tous ses discours, celle qu'il sous-entend, celle qu'il exprime demi-mot, c'est que l'empereur Alexandre, certain d'tre battu, environn de prils, n'a qu'un parti prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant lui, il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus belliqueux pour cela ni plus acharn: Il n'est ni contre les ngociations ni contre la paix. Qu'on ne lui parle pas sans doute d'vacuer Wilna et de faire reculer son arme; de semblables conditions ne sauraient tre prises au srieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il se rendre compte de la situation et se rsoudre aux sacrifices convenables, quiconque se prsentera de sa part sera le bienvenu. Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la main un ngociateur? Il n'a qu' faire un signe, et l'ancien ambassadeur reprendra le chemin de Ptersbourg. Veut-il ds prsent rgler les conditions du combat de manire sauvegarder les droits de l'humanit et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les plus librales, assurer le sort des blesss et des prisonniers? Napolon est prt mener cette ngociation paralllement aux hostilits, et de plus en plus sa pense intime se rvle: ce qu'il dsire, c'est de garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener lui, rsign et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar avec une commisration sympathique, comme on parle d'un ami gar, pour lequel on conserve malgr tout un fonds d'indulgence et que l'on voudrait voir revenir. Puis, quand il a jet dans le dbat toutes ces ides sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprme dsinvolture, parler de choses indiffrentes. Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du chancelier: Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on loign... celui que vous aviez votre conseil d'tat... comment l'appelez-vous? Spie... Sper... Il faisait allusion Spranski, mais il n'avait pas la mmoire des noms et s'amusait d'ailleurs les dfigurer. Il veut nanmoins savoir pourquoi on a disgraci l'homme qu'il a vu Erfurt, se complat ces questions, ces curiosits, comme si l'excellence de sa position et une parfaite tranquillit d'esprit lui laissaient pleinement le loisir de causer, jusqu' ce qu'enfin, tout fait rassrn et gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse presque excessive: Je ne veux plus vous drober votre temps, gnral. Dans le cours de la journe, je vous prparerai une lettre pour l'empereur Alexandre. V Le soir, sept heures, Balachof fut invit dner chez Sa Majest. Les autres convives taient Berthier, Duroc, Bessires et Caulaincourt; ce dernier avait t spcialement mand et s'tonna un peu de cet appel, car son matre ne l'habituait plus depuis quelque temps de pareilles faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina naturellement la conversation, mais il tait redevenu haut, entier, agressif; s'adressant un auditoire au lieu de parler un seul interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes frapper et convaincre. Son but vident tait d'embarrasser Balachof devant tmoins, de le dcontenancer par des questions imprvues; on et dit qu'il voulait confondre et humilier la Russie entire en sa personne. Malheureusement pour lui, il avait affaire un adversaire difficile dmonter, servi par un patriotisme avis et une rare prsence d'esprit; l'avantage lui fut vivement disput dans ce combat de paroles. Il affecta d'abord un ton de rondeur familire et de bonhomie narquoise, abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit et eu besoin de se dtendre et de se reposer aprs les proccupations de la journe. Il fit allusion la vie prive de l'empereur Alexandre, ses succs fminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber l'heure mme o nos troupes franchissaient la frontire: --Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours Wilna prendre le th chez une beaut d'ici? Et se tournant vers le chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrire sa chaise:--Comment l'appelez-vous, Turenne? --Soulistrowska, Sire, rpondit le chambellan, dont le devoir tait d'tre parfaitement inform en ces matires. --Oui, Soulistrowska. Et Napolon adressait Balachof un coup d'oeil interrogateur. --Sire, rpondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement galant avec toutes les femmes, mais Wilna je l'ai vu occup de tout autre chose. --Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier gnral, c'est encore permis. Mais il reprochait Alexandre des frquentations plus compromettantes. tait-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir son service des Stein et des Armfeldt, permt de tels hommes de s'asseoir sa table et de manger son pain? --Dites-moi, Stein a-t-il dn avec l'empereur de Russie? --Sire, toutes les personnes de distinction sont admises la grande table de Sa Majest. --Comment peut-on mettre un Stein la table de l'empereur de Russie? Si mme l'empereur Alexandre s'est dcid l'couter, toujours ne devait-il pas le mettre sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que Stein pouvait lui tre attach? L'ange et le diable ne doivent jamais se trouver ensemble. Il parla alors de la Russie avec une curiosit pleine d'assurance, comme d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. Le nom de Moscou tait dj venu sur ses lvres: --Gnral, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants Moscou? --Trois cent mille, Sire. --Et de maisons? --Dix mille, Sire. --Et d'glises? --Plus de trois cent quarante. --Pourquoi tant? --Notre peuple les frquente beaucoup. --D'o vient cela? --C'est que notre peuple est dvot. --Bah! on n'est plus dvot de nos jours. --Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de mme. On n'est peut-tre plus dvot en Allemagne et en Italie, mais on est encore dvot en Espagne et en Russie. L'allusion tait mordante et mrite; on ne pouvait dire plus spirituellement l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul russi jusqu' prsent le tenir en chec, qu'une autre nation galement inbranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit Balachof, en le regardant fixement: --Quel est le chemin de Moscou? ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit son temps, parut rflchir, puis: --Sire, rpondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un peu. Les Russes disent comme les Franais que tout chemin mne Rome. On prend le chemin de Moscou volont; Charles XII l'avait pris par Pultava. En voquant subitement le nom et l'infortune du conqurant sudois, en avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller Moscou il risquait d'aller Pultava, Balachof rpondait une bravade par une menace prophtique et prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'-propos de ses paroles ait vivement impressionn les assistants; ses rponses acquirent leur clbrit aprs coup, lorsque l'vnement fut venu les mettre en relief et les souligner. On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. L, l'Empereur se mit philosopher, dplorant l'aveuglement des princes et la folie des hommes: Mon Dieu! que veulent donc les hommes? L'empereur Alexandre avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait dsirer, tout ce que ses prdcesseurs osaient peine rver: la Finlande, la Moldavie, la Valachie, un morceau de la Pologne: s'il et persvr dans l'alliance, son rgne se ft inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: Il a gt le plus beau rgne qui a jamais t en Russie... Il s'est jet dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou par la fatalit de son sort. Et par quels moyens faisait-il cette guerre? ce sujet, s'chauffant de nouveau et temptant, Napolon reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa scurit et le faire trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaant lui-mme la tte de ses armes, s'est dcouvert devant ses peuples; il s'est offert en premire ligne, il s'est dsign leur fureur, en cas de revers: Il s'est rserv la responsabilit de la dfaite. La guerre est mon milieu. J'y suis accoutum. Ce n'est pas la mme chose avec lui; il est empereur par sa naissance. Il doit rgner et nommer un gnral pour commander: s'il fait bien, le rcompenser; s'il fait mal, le punir. Que le gnral ait une responsabilit devant lui plutt que lui-mme devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilit; il ne faut pas oublier cela. Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses convives debout. un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui frappant lgrement la joue, il l'interpella en ces termes: Eh bien! que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de Saint-Ptersbourg? Trs haut, il ajouta: Ah! l'empereur Alexandre traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653]. [Note 653: _Documents indits._] ces mots, Caulaincourt plit, ses traits se contractrent. Il s'tait entendu infliger maintes fois et mme publiquement, la suite des objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette pithte de Russe que dsavouait son patriotisme. Il en avait souffert, mais il avait support jusque-l le jeu dplaisant o s'obstinait son matre. Cette fois, c'en tait trop: rpter devant un tranger, un ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'tait mettre en doute ses sentiments franais et sa loyaut; l'injustice passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne put se contenir et rpliqua sur un ton que l'Empereur n'tait pas habitu entendre: C'est sans doute parce que ma franchise a trop prouv Votre Majest que je suis un trs bon Franais qu'elle veut avoir l'air d'en douter. Les marques de bont de l'empereur Alexandre taient l'adresse de Votre Majest; comme votre fidle sujet, Sire, je ne les oublierai jamais[654]. [Note 654: _Documents indits._] l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que le duc tait bless au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-mme parut gn et presque dconcert. Il changea de conversation, s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congdier avec amnit. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre prpare pour l'empereur Alexandre et rsumant la querelle, un exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adresse ses troupes en leur ordonnant de franchir le Nimen; c'tait sa rponse la demande de repasser le fleuve. S'adressant Berthier et l'appelant familirement par son prnom: Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner la proclamation au gnral, ce n'est pas un secret[655]. [Note 655: _Rapport de Balachof._] Tandis que Balachof quittait le palais et se prparait monter en voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez Napolon et formait l'pilogue de ces scnes[656]. Se retrouvant avec les siens, l'Empereur s'tait rapproch de Caulaincourt, qui demeurait l'cart, le visage douloureux et amer. Fch et presque honteux d'avoir afflig ce serviteur fidle, cet ami, il voulut finir leur brouille et essaya de gurir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un ton de bienveillante gronderie: Vous avez eu tort de vous courroucer, et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la continuer. Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais faire votre ami. Il rpta ensuite son ternelle phrase: Avant deux mois, les seigneurs russes forceront Alexandre me demander la paix. Il prit aussi la peine d'expliquer une dernire fois au duc et aux personnages prsents pourquoi il faisait cette guerre, mlant toujours le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie n'avait t qu'un leurre, une ombre mensongre, et concluant tort de ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle tait la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle conduirait ncessairement la paix gnrale. [Note 656: Le rcit de l'incident, dont Sgur parat avoir eu connaissance, est entirement tir des _Documents indits_ que nous citons constamment au cours de ce chapitre.] Mais Caulaincourt ne l'coutait plus; tout entier son outrage, au soin de dfendre son honneur, il se mit avec une extrme vivacit relever le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait meilleur Franais que les fauteurs de cette guerre: Il se faisait gloire, puisque Sa Majest le publiait, de la dsapprouver: au reste, puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidlit, il demandait se retirer du quartier gnral, s'en aller tout de suite, le lendemain mme; il sollicitait de Sa Majest un commandement en Espagne et la permission de la servir loin de sa personne. En vain l'Empereur s'efforait-il de le consoler par des paroles de bont, il allait toujours, cdant son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait plus matre de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers l'entouraient et tchaient de l'apaiser, consterns de cet clat, pouvants de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irrparable disgrce. Mais l'Empereur restait trs calme, trs doux, se laissant tout dire, et le colrique souverain tait redevenu le plus patient des matres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en dernier lieu ses procds son estime: sincrement attach ceux qui l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses emportements et ses dfauts de caractre, il leur revenait toujours et leur rendait finalement justice; il savait merveille discerner les dvouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence Caulaincourt, il se bornait lui dire: Mais qu'est-ce qui vous prend? Et qui met votre fidlit en doute? Je sais bien que vous tes un brave homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous tes par trop susceptible. Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous draisonnez: je ne rpondrai plus ce que vous dites. La scne se prolongeant, il prit le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son cong: il fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite de nombreux efforts pour que cet honnte homme exaspr ft taire ses griefs et reprt ses fonctions, pour qu'il consentt partager jusqu'au bout avec l'Empereur les preuves et les dangers de la campagne, aprs avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer l'abme. Le message apport par Balachof et la rponse de Napolon furent les dernires communications changes entre les allis de Tilsit et d'Erfurt, diviss irrmdiablement. Aux avances comme aux menaces de Napolon, Alexandre opposera dsormais un mur de glace. Cette guerre mort que son rival s'abstient de lui dclarer, c'est lui qui la veut; il s'est jur de la soutenir et d'y persvrer, quelles qu'en soient les pripties. Pour se prmunir contre toute vellit dcder, il a prvu la dfaite, l'occupation de ses villes, la dvastation de ses provinces; il s'est habitu l'ide de sacrifier momentanment une moiti de son empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait cette seconde guerre de Pologne que Napolon lui proposait comme une courte passe d'armes, et voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napolon dpassait Wilna; aprs avoir dpens des trsors d'nergie ravitailler et rorganiser ses troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniper, cherchant toujours isoler et envelopper l'une ou l'autre des armes russes, inventant des combinaisons multiples, ingnieuses, grandioses, dignes de lui en tout point et qui eussent assur son triomphe, si l'extrme dveloppement du thtre des oprations n'et permis l'ennemi de se dgager sans cesse et de dconcerter la poursuite. Et Napolon, devant cette rsistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s'enfonant dans l'infini, s'aventurant travers le sombre et mystrieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumire qui brillait l'horizon, au milieu d'universelles tnbres, et qu'il fixait d'un regard hallucin. Ce qui l'entrane Moscou, sans qu'il ait dcid encore et irrvocablement de marcher sur cette capitale, c'est la fatalit laquelle il obit depuis le dbut de sa carrire, cette fatalit qu'il subit et qu'il cre en mme temps, qui l'oblige se surpasser constamment lui-mme et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l'obissance qu'en les consternant par des prodiges sans cesse renouvels et d'une splendeur croissante. Il subit aussi l'attirance de Moscou, la cit trange et ferique, la cit de rve, parce que cette conqute presque asiatique promet son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. Enfin, il espre dterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un branlement d'me qui les jettera ses pieds; plus la guerre avec eux lui apparat difficile, pnible, hrisse d'preuves et de dangers, plus il s'obstine l'espoir de la terminer rapidement en la poussant fond; il a dit Caulaincourt: Je signerai la paix dans Moscou. CONCLUSION Soixante jours aprs, Napolon tait Moscou. L'arme avait fourni sa carrire et trac sur le sol russe un sanglant sillon. Les tapes de sa route avaient t marques par des preuves, des souffrances, des succs qui ne finissaient rien et de glorieuses dconvenues: les combats d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait pas compts, sans se laisser entamer; Mohilef, o Bagration n'avait pas t assez battu pour qu'il ne pt continuer sa marche circulaire et rejoindre la premire arme; Smolensk, o l'infanterie russe s'tait laiss hacher sur place et avait gard ses rangs dans la mort; Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent mille hommes manquant l'appel, pris l'arme par la maladie et la dsertion; plus loin, l'affreuse mle de Valoutina; plus loin encore, la poursuite fivreuse et dcevante de la bataille dcisive: le combat toujours offert, longtemps refus, impos enfin Kutusof par le cri de ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade faisait trembler le sol dix-huit verstes de distance[657] et qui avait couch sur le sol un nombre d'hommes gal la population adulte d'une trs grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous tait apparu, avec l'enchevtrement de ses murailles blanches, avec ses dmes d'or, de vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le dsert des plaines vides. L'arme s'y tait jete, et aussitt la proie s'tait drobe, s'tait vanouie dans un nuage de feu. Maintenant, install au Kremlin, Napolon rgnait sur des ruines: autour de lui, onze mille maisons brles: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant ces restes; seules, les trois cent quarante glises debout, mergeant d'une mer de dcombres; l'arme repue de pillage, gorge d'inutiles richesses qu'elle avait disputes aux flammes, s'affaissant lourdement dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les campagnes environnantes, quatre mille chteaux ou villages saccags; dans les bois, une population de deux cent mille mes chasse de ses foyers et jete la vie sauvage; aux extrmits de l'horizon, des bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, gorgeant les soldats isols ou les enterrant vifs, commenant la guerre l'espagnole. [Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.] Au milieu de cette dsolation, Napolon n'agissait plus et attendait. Il avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un ngociateur, s'avout vaincu et rendt son pe. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment dsir. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose tait dans l'ordre, puisque les Russes avaient t vaincus partout, vaincus toujours; il en serait d'eux la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de tant d'autres, avec lesquels tout s'tait rgl par une bataille et la prise de leur capitale. La paix cependant tardait venir, et Napolon, tonn de l'incendie et des destructions systmatiques, se demandait quel peuple il avait affaire, quelle tait cette race qui croyait accomplir oeuvre sainte en mettant elle-mme le feu ses villes. Par moments, il imaginait de trs belles combinaisons de guerre, auxquelles la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de renoncer. Il songeait aussi user d'expdients gigantesques et tranges, se proclamer lui-mme roi de Pologne, ressusciter la principaut de Smolensk ou les rpubliques tatares, tenter la noblesse russe par l'appt d'une constitution et le peuple par l'abolition du servage, lancer la parole rvolutionnaire qui appellerait son secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas se donner prise morale sur la Russie, dcouvrir la fissure de ce bloc et le dsagrger? Finalement, il ne s'arrtait rien, reconnaissait la chimre et le nant de ses conceptions diverses, se sentait rellement bout d'inventions, bout de facults, bout de gnie, tombait alors un dsoeuvrement morne, cherchait ne plus penser ou s'chappait de lui-mme dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser prs de sa fentre deux bougies allumes, afin que les soldats qui passeraient devant le palais, en voyant luire cette toile, crussent qu'il prolongeait une ardente veille et que sa pense toujours active, toujours fconde, enfantait le salut[658]. [Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.] Alexandre s'tait retir Ptersbourg, reconnaissant que sa prsence l'arme gnait la libert des mouvements et ajoutait la confusion. Il tait revenu plein d'admiration pour ses soldats et mcontent de ses gnraux, dgot de leurs rivalits, assourdi de leurs querelles, sentant que tout allait mal et pourtant rsolu ne pas se rendre, mais navr de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa capitale, Kamenno-Ostrof, dans sa modeste rsidence d't; on le rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rveur solitaire; il cherchait une source de force et d'esprance o rafrachir sa fivre; un jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la premire fois le livre de consolation, trouva des passages qui s'appliquaient sa destine et y puisa des secours[659]; son me s'purait au contact de l'adversit, grandissait avec son malheur. [Note 659: _Mmoires de la comtesse Edling_, 77-78.] Jusqu'au bout, Kutusof avait continu lui mentir, mentir imperturbablement; aprs Borodino, le vieux gnralissime avait lanc des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prtendu triomphe la nouvelle s'tait rpandue que Moscou tait pris et brl. De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de courroux que de chagrin, une colre violente et froide, un dsir obstin et une volont de vengeance; il avait le sentiment d'une injure indlbile faite lui-mme, son peuple, et que la destruction totale de l'ennemi suffirait seule expier; aux yeux des Russes, avoir port sur Moscou une main sacrilge, c'tait avoir frapp leur mre. D'un bout l'autre du pays, la secousse avait t profonde; mais que produirait cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'nergie, en fureur de guerre? Dterminerait-elle, au contraire, la dfaillance finale, l'effondrement des courages, qui terait au pouvoir tout moyen de continuer la lutte? C'tait ce que nul ne savait dire. La socit de Ptersbourg tenait un mauvais langage, rcapitulait aigrement les fautes commises, accusait l'impritie des gnraux et faisait remonter plus haut les responsabilits. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle tait tombe, la cit aime de la Vierge et garde des Anges, puisqu'un homme tait entr au Kremlin sans la permission de l'Empereur, tait-ce donc que Dieu avait dlaiss la Russie et maudit ses chefs? Pour la premire fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprs d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la noblesse, une sdition populaire. Arrivait-il enfin l'vnement que Napolon avait prvu et annonc, sur lequel il fondait tant d'espoir? Une rvolution devant l'ennemi allait-elle dsorganiser la rsistance? La Russie allait-elle se livrer en se divisant? La vie de cour continuait nanmoins, rgulire et comme machinale: le crmonial et l'tiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 septembre, il fallut clbrer l'anniversaire du couronnement; l'usage voulait qu' cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en public et se rendissent solennellement l'glise mtropolitaine, pour assister un service d'action de grces. Dans l'entourage du Tsar, on craignait beaucoup cette preuve. force d'instances, on obtint qu'il ne traverserait pas la ville cheval, selon sa coutume, et qu'il irait l'glise dans la voiture des impratrices. La foule laissa passer le cortge sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les quipages de gala, les grands carrosses dors aux panneaux de glace; elle put distinguer les dcorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs dames, les paules nues, les coiffures la grecque, les diadmes de pierreries, tout cet appareil de luxe et d'lgance qui contrastait avec l'horreur des temps. Quand on fut prs de l'glise, les augustes personnages mirent pied terre, avec leur suite, et gravirent le perron entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frlait. Pas un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence tait si profond que l'on entendait distinctement sonner les perons, que l'on percevait le bruissement des longues jupes de soie tranant sur les degrs de marbre. La crmonie religieuse s'accomplit; le cortge retourna au palais dans le mme ordre, au milieu toujours d'un tragique silence, et chacun se flicita que cette journe ft passe[660]. [Note 660: _Mmoires de la comtesse Edling_, 79-80.] Prs d'un mois s'coula ensuite; l'Empereur avait reu de meilleures nouvelles, des avis rconfortants sur le moral de ses troupes, sur leur obstination se dfendre, sur le dnuement des Franais, et il s'affermissait encore plus dans la rsolution de ne prter l'oreille aucune proposition de paix. Mais l'attitude de la population restait troublante, nigmatique, insondable: personne n'arrivait lire dans ces mes obscures; chacun ignorait ce qui se passait dans ces profondeurs. Et les jours d'attente, en s'accumulant, ajoutaient l'un aprs l'autre l'angoisse immense qui pesait sur la ville. Soudain, au milieu d'un de ces jours, dans cette atmosphre de plomb, un coup de canon partit de la forteresse de Saint-Pierre et de Saint-Paul, de la forteresse qui lve l'extrmit de Ptersbourg sa masse lourde et lance vers le ciel, comme un mince jet de lumire, sa longue aiguille d'or; un coup, puis deux, puis trois, des dtonations se succdant intervalles rguliers, une salve enfin, salve d'allgresse, orgueilleuse et triomphale, soulageant les coeurs; Moscou tait libre, et l'arme franaise battait en retraite. En ces jours, la Russie avait vaincu Napolon. Victoire sans combat! Autour de Moscou, les hostilits taient suspendues; il y avait trve convenue sur certains points, armistice tacite sur d'autres. Les avant-postes se rapprochaient et causaient: Murat, toujours empanach, paradait tranquillement en face des Russes, et lorsqu'un Cosaque le visait sournoisement et s'apprtait faire feu, un sous-officier relevait l'arme et dfendait de tuer le hros. La lutte tait entre deux forces morales: le prestige de Napolon, qui pouvait lui livrer la Russie matriellement vaincue, et d'autre part la foi des Russes en la justice de leur cause, en l'immensit de leurs ressources, en l'assistance providentielle, cette religion de la patrie qui se confondait en eux avec le sentiment chrtien et leur interdisait malgr tout de dsesprer. De ces deux forces, la plus noble, la plus sainte, avait fini par l'emporter sur l'autre. Un moment branle et vacillante, l'me de la Russie s'tait pourtant ressaisie et surmonte: la grande preuve l'avait fait chanceler sans l'abattre. Atteinte dans ses biens, dans ses terres, dans ses chteaux, la noblesse n'avait pas boug; aucune voix ne s'tait leve de ses rangs pour exiger, pour imposer la paix. Le peuple avait refoul ses doutes et refrn sa douleur; il avait compris la pense de rsistance et de salut dont s'inspirait l'Empereur, et s'y tait instinctivement associ: avec une rsignation morne, il s'tait serr autour du matre, autour du pre; entre eux, il y avait eu communion d'me en ces heures solennelles, communion dans le deuil et la prire, renouvellement tacite du pacte qui les liait l'un l'autre. Et chacun, tristement, stoquement, avait gard son poste et fait son devoir; frappe et meurtrie, la Russie tait reste debout, compacte, indivisible, inbranlablement forte de foi et d'obissance. Et comme notre arme tait au bout de son lan, comme elle ne pouvait aller plus loin, comme l'hiver accourait au secours de l'ennemi, il avait fallu rtrograder. Napolon s'y tait dcid trop tard; il essayait maintenant de ruser avec la fortune, se flattait de maintenir une garnison au Kremlin et d'hiverner sur des positions qui le laisseraient en contact avec sa conqute, d'oprer moins une retraite qu'une manoeuvre. Il cherchait se tromper lui-mme et tromper les autres, crivait galamment Marie-Louise qu'il quittait Moscou seule fin de se rapprocher d'elle[661], mettait dans ses bulletins que Moscou ne valait pas la peine d'tre conserv, n'tant qu'un cadavre. Pour affirmer une victoire qui n'existait plus, il ramassa htivement des trophes, spolia les glises, dvasta le Kremlin, et l'arme lourde de rapines, tranant sa suite quinze mille voitures, tranant dans ses rangs une tourbe de malheureux et de vagabonds, charriant toutes ces scories, s'coula par les portes de Moscou comme un fleuve impur. [Note 661: Lettre intercepte par les Russes; archives de Saint-Ptersbourg.] L'hiver transforma ce revers en dsastre. Napolon allait d'instinct vers le sud, vers les provinces mridionales, vers les pays de chaleur et d'abondance; prs de Malo-Jaroslawetz, Kutusof lui barra la route; il y eut une bataille meurtrire, et l'arme puise ne se crut plus la force d'emporter l'obstacle. Elle retomba sur elle-mme, pivota lourdement et, entranant dsormais l'Empereur plutt qu'elle ne lui obissait, s'en revint droit devant elle, par la route dj parcourue et dvaste, par le chemin de misre, o l'on ne retrouverait que des ruines et les morts des combats prcdents. On repassa prs de la Moskowa, on revit les morts de la grande bataille, dpouills et nus, couvrant les collines perte de vue et moutonnant au loin comme d'immenses troupeaux blancs[662]. Les jours d'aprs, les blesss, les clops, qui ne peuvent plus suivre, s'grnent sur la route par milliers, expirent ct des prisonniers russes que le contingent portugais assassine, pour n'avoir pas les garder et les nourrir: des cadavres partout, de toute race et de toute provenance, frais ou vieux[663], une mer de cadavres montant autour de l'arme, et celle-ci, quelque habitue qu'elle soit au spectacle de la mort, s'impressionne pourtant et s'meut. Soudain, l'hiver arrive, la gele survient; le ciel s'abaisse, s'croule en torrents de neige, et la grande dbcle commence. Les chevaux s'abattent sur le sol glissant: il faut les sacrifier, faire sauter les caissons, abandonner les voitures, abandonner les pices; plus de cavalerie, peine d'artillerie, les vivres rares, la faim s'ajoutant au froid, et la souffrance physique, horrible et lancinante, fondant les coeurs et dissolvant les nergies, suspendant le sentiment du devoir, rejetant l'homme la barbarie primitive, l'instinct animal, l'appel de la nature, l'unique proccupation de manger et de moins souffrir. L'indiscipline, le dsordre progressent rapidement; les corps s'effritent, les divisions se disloquent, les rgiments s'miettent; aucune heure ne s'coule sans qu'un bataillon, une compagnie, une batterie, perde sa cohsion et tombe au chaos, l'affreux chaos de tranards et d'isols qui remplace peu peu l'arme. L'ennemi reparat et nous presse; en tte, en queue, de tous les cts la fois, des _hourras_ de Cosaques; leur cri d'abord, si lugubre et si sourd qu'il se distingue peine du sifflement de la brise travers les sapins[664], et tout de suite le galop enrag de leurs btes, l'assaut des lances; des adversaires se jetant sur nous en furieux, sentant que la fortune leur revient et hurlant la revanche, et dj l'espoir de la revanche totale, de la poursuite fond et jusqu'au bout, s'allumant dans les coeurs russes, et des officiers venant caracoler autour de nos bandes et dcharger sur elles leurs pistolets, en criant: Paris, Paris[665]! L'arme de Kutusof s'allonge sur le flanc de la colonne, l'effleure continuellement, la frappe, la brise en tronons qui se rejoignent tour tour et se sparent. Chaque jour est marqu par un malheur: c'est le corps d'Eugne assailli sur le Vop et mis en pices, Davout coup d'abord Viasma, coup ensuite Krasno, l'Empereur et la Garde obligs de rebrousser chemin pour le dgager, Ney envelopp d'ennemis, cern, somm, perdu, et tout coup s'chappant par un prodige d'nergie plus qu'humaine. Puis, tous les mcomptes, toutes les malechances: les magasins de Smolensk moins pourvus qu'on l'avait cru, ceux de Minsk surpris par l'ennemi, la ligne de la Dwina perdue par Saint-Cyr, Oudinot et Victor tardant rejoindre, la circonspection des Autrichiens faisant pressentir les trahisons prochaines; et toujours croissent, chaque reprise de marche, chaque pas, chaque minute, les hideurs de la retraite. Au sortir de Smolensk, on n'est plus que trente-sept mille combattants peine: la fire colonne de quatre cent cinquante mille soldats qui s'est enfonce en Russie n'est plus qu'un mince filet d'hommes coulant sur la neige, marquant sa route par une longue trane de sang, par des dbris sans nom, tandis qu'autour d'elle des multitudes dsarmes vont mourir dans les bois, mourir sous les lances, ou peupler les espaces lointains de colonies d'esclaves. [Note 662: _Souvenirs d'un officier polonais_, 306.] [Note 663: _Journal de Castellane_, I, 180.] [Note 664: _Souvenirs manuscrits du gnral Lyautey_.] [Note 665: _Id._] Sur ce qui reste de nous, le cercle de fer se rtrcit enfin et se ferme. Devant nous, la Brsina charrie des glaons qui la rendent peu prs infranchissable; par derrire, Kutusof nous talonne; sur la droite, Wittgenstein se rapproche; gauche surgissent Tchitchagof et ses divisions, l'arme de Moldavie, rendue la Russie par la paix de Bucharest. Est-ce la fin de tout, le dsastre irrmdiable et complet? Les Russes se croient srs de tout prendre; les gnraux ont donn leurs troupes le signalement de l'Empereur, afin que les Cosaques ne le tuent point, s'ils le capturent, et que la Russie puisse s'enorgueillir de cette proie[666]. Cependant, une inspiration de l'Empereur prpare le salut; un sublime effort de courage l'accomplit; soixante-douze heures de travail travers les glaces mouvantes assurent et maintiennent une communication entre les deux rives; l'arme passe au prix d'une double bataille contre Tchitchagof et Wittgenstein, au prix d'une lutte plus atroce contre les parties dtaches d'elle-mme, contre l'amas des tranards, et s'ouvre un chemin travers une boue faite de membres humains. [Note 666: Voici ce signalement: La taille paisse et ramasse, les cheveux noirs, plats et courts, la barbe noire et forte, rase jusqu'au-dessus de l'oreille, les sourcils bien arqus, mais froncs sur le nez, le regard atrabilaire ou fougueux, le nez aquilin avec des traces continuelles de tabac, le menton trs saillant; toujours en petit uniforme sans appareil et le plus souvent envelopp d'un petit surtout gris pour n'tre point remarqu, et sans cesse accompagn d'un mamelouk. Ordre du jour du 12 octobre 1812; archives des affaires trangres, Russie, 154. Archives nationales, AF, IV, 1643. TATISTCHEF, 612. Henry HOUSSAYE, _1814_, 86-110. _Id._, 88. Sur le caractre d'absolue authenticit des copies nous remises, voy. l'tude que nous avons publie dans la _Revue bleue_, 30 mars 1895. Pour tous les vnements ou incidents auxquels il est fait allusion dans les lettres, voy. le t. Ier et les trois premiers chapitres du t. II. Ce paragraphe et le suivant, communiqus par ordre en copie au cabinet de Saint-Ptersbourg et conservs dans ses archives, ont t publis par M. TATISTCHEF, _Alexandre Ier et Napolon_, 309-311. Sur cette vellit de ngociation avec l'Angleterre, voy. le rcent volume de MARTENS, _Traits de la Russie_, XI, 150-51. Il s'agit d'un ouvrage paru en Russie et que Caulaincourt s'tait procur.] Smorgoni, l'Empereur dsespre d'elle et la quitte, craignant que l'Allemagne ne lui barre la route et que la France ne lui chappe. Aprs son dpart, le Nord frappe les derniers coups, les grands coups; la temprature tombe vingt-quatre degrs Raumur, vingt-cinq, vingt-sept; la souffrance atteint ses dernires limites, une intensit telle que l'impression en est venue directement jusqu' nous, aigu et perante, travers trois gnrations, et retentit encore au plus intime de notre tre. Les mains brles par le froid ne peuvent plus tenir les fusils, les doigts se dtachent, les membres tombent en pourriture, l'arme n'est plus qu'une plaie, affreuse voir. Les troupes de renfort envoyes pour la recueillir subissent tout de suite la contagion du dsordre; la dfaite les aspire et le chaos les absorbe. Wilna nous ouvre enfin un refuge, et l'informe cohue s'y engouffre; elle n'y trouve que dnuement, incurie, hostilit, des toits pourtant, des abris o les soldats se prcipitent comme un btail pourchass et s'endorment d'un sommeil de brutes. Le lendemain, l'ennemi survient; ses masses se montrent; ses boulets pleuvent, il faut partir ou mourir. Les moins invalides partent, les autres restent, vous au massacre; les Juifs de Wilna, qui nous dtestent par crainte de la conscription, sont l pour devancer l'oeuvre des Cosaques, et cette engeance achve coups de botte les vainqueurs de l'Europe. Aprs l'entre des Russes, il faudra brler vingt-cinq mille cadavres entasss dans ce lieu d'horreur et de pestilence, pire que l'enfer de la Brsina. Au del de Wilna, une muraille de verglas arrte les dbris de la colonne franaise, une monte aux rampes glissantes que l'artillerie n'arrive pas gravir; elle s'lve un peu, retombe, s'efforce en vain et finalement renonce; les dernires pices sont abandonnes, les dernires voitures livres et brises; les fourgons ventrs rpandent leur contenu; fuyards et Cosaques pillent ple-mle le trsor de l'arme. Un peu d'infanterie pourtant a pass et se trane encore. Devant Kowno, les marchaux reviennent leur mtier d'origine: Ney se refait troupier, prend un fusil et brle les dernires cartouches, sans empcher la dissolution finale. C'en est fait: trois cent trente mille hommes sont morts ou prisonniers, quelques milliers repassent le Nimen sur la glace, isolment ou par bandes, sans armes, sans uniformes, couverts de loques tranges, lamentables tout la fois et grotesques. Et tout s'est consomm en six semaines, si longues, si cruelles passer, qu'elles semblent enfermer en l'espace de cinquante jours une ternit de douleurs. Berthier crit l'Empereur: Il n'y a plus d'arme. Il se trompait pourtant et se contredisait dans une autre lettre: il crivait en effet qu'autour des aigles toujours debout et dresses, de trs petits groupes d'officiers et de sous-officiers, galiss par le malheur, se serraient encore: ils allrent ainsi jusqu'au bout de la retraite, invincibles la souffrance, plus forts que la nature, mettant dans le dsert de neige un rayonnement d'hrosme et faisant survivre, au milieu de la dcomposition totale de ce qui avait t notre force matrielle, l'me de la Grande Arme. Autour de ces glorieux restes, Napolon refit une arme, marcha sa tte contre l'ennemi qui avait envahi l'Allemagne et soulev la Prusse, vainquit Lutzen, vainquit Bautzen. Aprs ces puisants succs, il y eut Dresde et Prague un combat de diplomatie, o les allis parlrent de paix sans intention de la conclure, o Metternich s'engagea pour dissiper les scrupules de son matre et prouver l'intransigeance de l'Empereur, o celui-ci donna raison ses ennemis en refusant de faire temps des concessions qui n'eussent cot qu' son orgueil. Entre Alexandre et lui, il reconnaissait que la fortune avait jug; il consentait payer au Tsar l'enjeu de la lutte et lui offrit des concessions; il n'en voulut pas accordera la Prusse, qui l'avait trahi; l'Autriche, qui spculait sur ses malheurs. Il s'obstina aveuglment dans l'espoir de diviser ses ennemis, d'apaiser, de ressaisir peut-tre Alexandre et d'pouvanter l'Autriche. Lorsque les vnements l'eurent dsabus de son erreur et pli un ensemble de sacrifices, il tait trop tard: l'Europe tout entire s'tait coalise pour l'abattre et se levait furieuse; elle fut vaincue par lui d'abord et battit ses lieutenants, le resserra peu peu, l'treignit et finalement l'accabla sous le nombre. Alexandre poussa jusqu'au bout sa vengeance; il s'acharna sur le colosse lev nagure au plus haut des nues et subitement prcipit. Aprs la prise de Moscou, on lui avait prt ces mots: Plus de paix avec Napolon: nous ne pouvons plus rgner ensemble; lui ou moi; moi ou lui. Il se tint parole. Se proclamant tout propos ami de l'humanit et de la civilisation, il crut servir l'une et l'autre en assouvissant ses rancunes; jamais monarque ne fit avec plus de sensibilit une guerre plus haineuse. Aprs les confrences de Prague, c'est lui qui vient en Bohme trouver l'empereur d'Autriche, qui le conjure de repousser les concessions tardives de Napolon et de rompre, qui lui arrache l'irrvocable signature et l'entrane dans la mle. Aprs Leipzick, quand l'Europe victorieuse reflue sur la France et entame nos frontires, il personnifie contre Napolon la politique de guerre outrance, l'esprit d'extermination. Au congrs de Chtillon, le recul de la France dans ses anciennes limites, l'humiliation de l'Empereur ne lui suffisent pas: il fait rompre les pourparlers au bout de six jours; s'il consent reprendre un dbat illusoire, c'est que Champaubert et Montmirail ont jet le trouble parmi ses allis et les font douter de leur fortune. Ds qu'il le peut, il ranime leur confiance; il se fait l'me, l'nergie, l'audace de la coalition; ses actes, son langage laissent tout instant percer le dsir de ne plus traiter avec Napolon et de le dtrner, de lui ravir la France, aprs lui avoir enlev l'Europe. Ce qu'il veut surtout, c'est de venger Moscou dans Paris; il veut son tour entrer dans la capitale ennemie, s'y montrer dans sa gloire et sa magnanimit; sa vengeance sera de conqurir Paris et de lui pardonner. Au moment le plus critique de la campagne, il fait dcider le coup droit, la marche sur l'insolente et merveilleuse cit, dteste de l'Europe presque autant que Napolon, maudite tout la fois et dsire. Paris occup, l'Empereur abattu, Alexandre se retrouva des sentiments de modration et de clmence; son instinct politique, que ses passions n'obscurcissaient plus, lui fit comprendre qu'il fallait une France l'Europe et surtout la Russie. Il prit tche de l'apaiser et de la consoler; en 1815, il lui pargna de trop cruelles mutilations, des dmembrements trop profonds, et mit nous rendre cet minent service un tact discret qui en augmentait le prix. Sachons-lui gr de n'avoir pas fait supporter la France les consquences ultimes de sa lutte contre Napolon, de ce duel mort issu de l'alliance. Quatre-vingts ans ont pass sur ces scnes; il est possible, croyons-nous, d'en dgager impartialement la leon. Celle que nous avons inscrite au frontispice de notre oeuvre nous parat ressortir avec clat des vnements, tels que nous les avons longuement observs et scruts. L'alliance, avons-nous dit, portait en soi un germe de mort, le principe de sa destruction, parce que c'tait une alliance pour la guerre et la conqute, une association spoliatrice et dvorante, et que ces pactes ne se concluent jamais sans arrire-penses respectives, sans mfiances rciproques, d'o renaissent coup sr les rivalits et les haines. En effet, Tilsit, nous avons vu Napolon rveiller et stimuler les ambitions territoriales d'Alexandre, en se promettant de ne les satisfaire qu' doses strictement mesures. Lui-mme, assur de la Russie, se crut libre dsormais de tout entreprendre, de bouleverser le monde, de saisir, de courber violemment et d'assujettir les tats rfractaires son systme. Il ne parat pas que le nom de l'Espagne ait t prononc dans l'entrevue du Nimen; il n'en est pas moins vrai que l'entreprise d'Espagne, cause premire et gnratrice de tous nos malheurs, se trouvait en puissance dans le pacte de Tilsit. mesure que Napolon multiplia et tendit ses prises, il sentit la ncessit d'accorder aux cupidits de son alli, au lieu d'esprances illimites et vagues, de plus substantiels aliments. Il vendit aux Russes la Finlande contre l'Espagne; plus tard, pour se prmunir contre les consquences de la guerre d'Espagne, il livra au Tsar les Principauts; il acheta, avec un morceau de l'Orient, une promesse de concours contre les rvoltes de l'Autriche. Mais dj la confiance d'Alexandre s'tait retire de lui; son tour, le Tsar voulait recevoir sans s'acquitter: il accepta le march d'Erfurt et n'en remplit pas les conditions. Continuant prendre aux dpens de la Turquie, il ne nous prta contre l'Autriche qu'une aide mensongre, et cette campagne de 1809, survenue malgr l'Empereur et pourtant par sa faute, aboutit de nouveaux partages, de nouveaux dmembrements, d'o les dfiances sortirent exaspres et inapaisables. Mal secouru par Alexandre, Napolon dut se rserver contre lui des srets, disproportionner les lots, rcompenser le dvouement des Polonais au dtriment de la Russie; ds ce jour, l'alliance fut blesse mort. Napolon tenta quelques efforts pour lui rendre la vie; Alexandre en fit pour viter la guerre; l'un et l'autre ne pouvaient qu'chouer dans cette tche. Leur tort ne fut pas de se dclarer la guerre; ce fut de s'tre mis dans une situation o elle devait invitablement clater entre eux. Ils s'taient condamns se disputer l'empire du jour o ils avaient essay de se le partager, et les rsultats de leur lutte, fatale Napolon et la France, furent de sauver et de grandir l'Angleterre, de relever la Prusse, c'est--dire de prparer la Russie de redoutables adversaires, sans la faire avancer d'un pas vers les fins normales de sa politique. Dans le demi-sicle qui suivit, il y eut entre la France et la Russie des tentatives de rapprochement, entrecoupes d'arrts et de reculs; plusieurs reprises, on s'aima et l'on crut s'entendre; les dceptions prouves, en ne lassant pas les bonnes volonts, ne firent que mieux prouver la force de l'impulsion qui ramenait les deux tats l'un vers l'autre. Cependant, il a fallu que la Rvolution franaise produist en Europe ses suprmes effets, il a fallu que la France et la Russie subissent jusqu'au bout l'une et l'autre, quoique des degrs bien ingaux, les consquences de leurs fautes, pour que le paralllisme des intrts appart vident, manifeste, indniable, pour que le sentiment de cette solidarit s'imprimt des deux parts au plus profond de la conscience nationale, se traduisit en un lan d'amour et ft succder l'accord phmre des souverains, tel qu'il avait exist en 1807 et 1808, le pacte des peuples. En mme temps, les conditions rationnelles de l'entente se dgageaient pour la premire fois aux yeux des gouvernants. Ils ont compris sans doute qu'en dehors d'une parfaite rciprocit d'engagements modrateurs, tout serait illusion et pril. Dans l'accord ainsi constitu, l'observateur qui ne cde pas aux entranements de son coeur et garde son sang-froid au milieu des cris de la multitude, reconnat la fois un bonheur immense pour les deux patries et un sacrifice; pour l'une et pour l'autre, une garantie bienheureuse de scurit et de dignit; l'ajournement aussi d'ambitions traditionnelles et d'indestructibles esprances; un sacrifice fait en commun la paix et l'humanit. Fonde et affermie sur ces bases, l'alliance pourrait s'approprier pour devise ces mots fiers: Je maintiendrai. Aprs avoir restaur l'quilibre de l'Europe, renouvel dsormais et simplifi, elle est l pour le maintenir; elle maintient le rgime existant sans en mconnatre les imperfections et les dangers; elle maintient les situations gardes ou prises; elle maintient jusqu'aux injustices du pass pour en prvenir de plus grandes. Conservatrice et dfensive, elle n'agira et ne peut agir que pour refrner les ambitions perturbatrices, assurer la pondration des forces et substituer toute vise conqurante d'quitables partages d'influence; c'est sa raison d'tre, sa grandeur et sa limite. APPENDICE I CORRESPONDANCE INDITE DE NAPOLON IER AVEC LE GNRAL DE CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE (1808-1809). Dans le premier volume, nous avons constat que les nombreuses lettres crites par Napolon au gnral de Caulaincourt, duc de Vicence, pendant l'ambassade de ce dernier en Russie, manquent dans la _Correspondance_ imprime et dans les manuscrits conservs aux archives nationales. Nous avons ajout que les trs volumineuses rponses de l'ambassadeur nous avaient permis de reconstituer, non le texte, mais le sens de ces instructions. Depuis lors, les lettres elles-mmes, sous forme de copies pleinement authentiques, ont t retrouves dans les papiers laisss par le comte de La Ferronnays, ambassadeur de France en Russie sous la Restauration. M. le marquis de Chabrillan, possesseur de ces papiers, et M. le marquis Costa de Beauregard, qui en a opr le dpouillement, nous ont gracieusement autoris publier cette prcieuse srie de lettres: elles forment le complment naturel de notre ouvrage et comblent la plus importante des lacunes signales dans la Correspondance de Napolon Ier, telle qu'elle a t publie sous le second empire. Paris, le 2 fvrier 1808. M. le gnral Caulaincourt, j'ai reu vos lettres. La dernire laquelle je rponds est du 13 janvier. Vous trouverez ci-joint une lettre pour l'empereur Alexandre. Je ne doute pas que M. de Tolsto n'crive bien des btises. C'est un homme qui est froid et rserv devant moi, mais qui, comme la plupart des militaires, a l'habitude de parler longuement sur ces matires, ce qui est un mauvais genre de conversation. Il y a plusieurs jours qu' une chasse Saint-Germain, tant en voiture avec le marchal Ney, ils se prirent de propos et se firent mme des dfis. On a remarqu trois choses chappes M. de Tolsto dans cette conversation: la premire, que nous aurions la guerre avant peu; la deuxime, que l'empereur Alexandre toit trop faible et que si lui Tolsto toit quinze jours empereur, les choses prendroient une autre direction; enfin que, si l'on devoit partager l'Europe, il faudroit que la droite de la Russie ft l'Elbe et la gauche Venise. Je vous laisse penser ce qu'a pu rpondre cela le marchal Ney, qui ne sait pas plus ce qui se passe et est aussi ignorant de mes projets que le dernier tambour de l'arme. Quant la guerre, il a dit M. de Tolsto que si on la faisoit bientt, il en toit enchant, qu'ils avoient toujours t battus, qu'il s'ennuyoit Paris ne rien faire, que quant la prtention d'avoir la droite l'Elbe et la gauche Venise, nous tions loin de compte; que son opinion lui au contraire toit de la rejeter derrire le Dniester. Le prince Borghse et le prince de Saxe-Cobourg toient dans cette mme voiture: vous pouvez juger de l'effet que peuvent produire des discussions aussi ridicules. Tolsto a tenu de pareils propos Savary et d'autres individus. Il a dit Savary: Vous avez perdu la tte Saint-Ptersbourg; au lieu des dserts de la Moldavie et de la Valachie, c'est vers la Prusse qu'il faut porter vos regards. Savary lui a rpondu ce qu'il avoit lui rpondre. Je fais semblant d'ignorer tout cela. Je traite trs bien Tolsto, mais je ne lui parle pas d'affaires; il n'y entend rien et n'y est pas propre. Tolsto est en un mot un gnral de division qui n'a jamais approch de la direction des affaires et qui critique tort et travers. Selon lui, l'Empereur a mal dirig les affaires de la guerre: il falloit faire ceci, il falloit faire cela, etc., etc. Mais quand on lui rpond: Dites donc les ministres, il rpond que les ministres n'ont jamais tort en rien, puisque l'Empereur les prend o il veut; que c'est lui les bien choisir. Ne faites aucun usage de ces dtails. Ce seroit alarmer la cour de Saint-Ptersbourg et ne pourroit que produire un mauvais effet. Je ne veux pas dgoter ce bon marchal (_sic_) Tolsto, qui parat si attach son matre. Je n'ai voulu vous instruire de tout cela que pour votre gouverne; mais le fait est que la Russie est mal servie. Tolsto n'est pas propre son mtier, qu'il ne sait pas et qui ne lui plat pas. Il parat cependant personnellement attach l'Empereur, mais les jeunes gens de sa lgation le sont beaucoup moins; ils s'expriment d'ailleurs mme en secret de la manire la plus convenable sur ma personne; ce pays n'est choqu que de celle dont ils parlent de leur gouvernement et de leur matre. Aussitt que j'ai reu votre lettre du 13, j'ai envoy un aide de camp Copenhague et j'ai fait donner l'ordre Bernadotte de faire passer en Scanie 14,000 Franais et Hollandais. M. de Dreyer en a crit sa Cour de son ct et gote fort cette ide. Dites bien l'Empereur que je veux tout ce qu'il veut; que mon systme est attach au sien irrvocablement; que nous ne pouvons pas nous rencontrer parce que le monde est assez grand pour nous deux; que je ne le presse point d'vacuer la Moldavie ni la Valachie; qu'il ne me presse point d'vacuer la Prusse; que la nouvelle de l'vacuation de la Prusse avoit caus Londres une vive joye, ce qui prouvoit assez qu'elle ne peut que nous tre funeste. Dites Romanzoff et l'Empereur que je ne suis pas loin de penser une expdition dans les Indes, au partage de l'Empire ottoman, et faire marcher cet effet une arme de 20 25,000 Russes, de 8 10,000 Autrichiens et de 35 40,000 Franais en Asie et de l dans l'Inde; que rien n'est facile comme cette opration; qu'il est certain qu'avant que cette arme soit sur l'Euphrate la terreur sera en Angleterre; que je sais bien que, pour arriver ce rsultat, il faut partager l'Empire turc; mais que cela demande que j'aye une entrevue avec l'Empereur; que je ne pourrois pas d'ailleurs m'en ouvrir M. de Tolsto, qui n'a pas de pouvoirs de sa Cour et ne parot pas mme tre de cet avis. Ouvrez-vous l-dessus Romanzoff; parcourez avec lui la carte et fournissez-moi vos renseignemens et vos ides communs. Une entrevue avec l'Empereur dciderait sur-le-champ la question; mais si elle ne peut avoir lieu, il faudroit que Romanzoff, aprs avoir rdig vos ides, m'envoyt un homme bien dcid pour ce parti avec lequel je puisse bien m'entendre; il est impossible de parler de ces choses Tolsto.--Quant la Sude, je verrois sans difficult que l'empereur Alexandre s'en empart, mme de Stockholm. Il faut mme l'engager le faire, afin de faire rendre au Danemark sa flotte et ses colonies. Jamais la Russie n'aura une pareille occasion de placer Ptersbourg au centre et de se dfaire du cet ennemi gographique. Vous ferez comprendre Romanzoff qu'en parlant ainsi je ne suis pas anim par une politique timide, mais par le seul dsir de donner la paix au monde en tendant la prpondrance des deux tats; que la nation russe a sans aucun doute besoin de mouvement; que je ne me refuse rien, mais qu'il faut s'entendre sur tout. J'ai lev une conscription parce que j'ai besoin d'tre fort partout. J'ai fait porter mon arme en Dalmatie 40,000 hommes; des rgiments sont en marche pour porter celle de Corfou 15,000 hommes. Tout cela, joint aux forces que j'ai en Portugal, m'a oblig lever une nouvelle arme; que je verrai avec plaisir les accroissemens que prendra la Russie et les leves qu'elle fera; que je ne suis jaloux de rien; que je seconderai la Russie de tous mes moyens. Si l'empereur Alexandre peut venir Paris, il me fera grand plaisir. S'il ne peut venir qu' moiti chemin, mettez le compas sur la carte, et prenez le milieu entre Ptersbourg et Paris. Vous n'avez pas besoin d'attendre une rponse pour prendre cet engagement; bien certainement je serai au lieu du rendez-vous quand il le faudra. Si cette entrevue ne peut avoir lieu d'aucune manire, que Romanzoff et vous rdigiez vos ides aprs les avoir bien peses; qu'on m'envoye un homme dans l'opinion de Romanzoff. Faites-lui voir comment l'Angleterre agit, qu'elle prend de toute main. Le Portugal est son alli: elle lui prend Madre. C'est donc avec de l'nergie et de la dcision que nous porterons au plus haut point la grandeur de nos Empires, que la Russie contentera ses sujets et assoira la prosprit de sa nation. C'est le principal; qu'importe le reste? L'Empereur est mal servi ici. Les deux vaisseaux russes qui sont Porto-Ferrajo depuis quatre mois ne veulent pas sortir de ce misrable port, o ils dprissent, au lieu d'aller Toulon, o ils auroient abondamment de tout. Les vaisseaux russes qui sont Trieste, qui pourroient tre utiles la cause commune, y sont inutiles; et je ne rponds pas que, si les Anglais assigeoient Lisbonne, Siniavin ne concourt pas sa dfense et fint par se laisser prendre par eux. Il faut que le ministre donne des ordres positifs ces escadres et leur dise si elles sont en paix ou en guerre. Ce _mezzo termine_ ne produit rien et est indigne d'une grande puissance. Sur ce, je prie Dieu, etc. _P. S._--_Le Moniteur_ vous fera connotre les dernires nouvelles d'Angleterre si vous ne les avez pas. Paris, le 6 fvrier. M. le gnral Caulaincourt, je vous ai crit par le sieur d'Arberg le 2 fvrier. Le 5, ayant t chasser Saint-Germain, j'ai fait inviter M. de Tolsto et j'ai caus fort longtems avec lui. Il m'a parl des notes du _Moniteur_, de la crainte que nous n'vacuions pas la Prusse, et m'a laiss voir des choses ridicules. M. Dreyer, ministre de Danemark, qui cause frquemment avec lui, a crit dans ce sens sa cour. Cet homme a des ides drgles de la puissance anglaise; il prtend qu'on ne peut rien faire en Finlande, rien faire en Scanie: quand cela seroit, pourquoi le dire? J'ai trouv dans sa conversation de la loyaut, mais peu de vues, et une seule pense: la peur de la France. Je lui ai observ que tous les propos de sa lgation avoient pour rsultat de dcrditer l'empereur Alexandre et d'alarmer le pays, que pour l'vacuation de la Prusse, nous n'en tions pas avec l'Empereur nous faire des conditions _sine qu non_; qu'il falloit marcher avec le tems; que les affaires d'Autriche n'toient termines que depuis quinze jours par l'vacuation de Braunau; que le trait de Tilsit ne fixoit pas l'poque o seroit vacue la Prusse, pas plus que l'poque de l'vacuation de la Moldavie et de la Valachie; que mon premier but toit de marcher avec la Russie; qu'il ne falloit pas paratre frapp par la peur de la France ni se mfier de ses intentions. Paris, le 17 fvrier. M. le gnral Caulaincourt, je reois votre lettre du 29 janvier. M. de Champagny m'a mis sous les yeux vos dpches. Vous trouverez ci-jointe une lettre intercepte de M. de Dreyer qui vous fera connotre le mauvais esprit de Tolsto. Quand je reus vos lettres, j'crivis comme je vous l'ai mand Bernadotte de faire passer 12,000 hommes en Scanie, et voil Tolsto qui est venu la traverse et a donn des inquitudes Dreyer. Vous remarquerez que la lettre de Dreyer est du 12, ce qui prouve que sa conversation avec Tolsto est du 12, et cependant, la conversation que j'ai eue avec Tolsto Saint-Germain est du 5, conversation la suite de laquelle il a crit et qui paraissoit avoir dissip ses craintes. Vous ne ferez usage de la lettre de Dreyer qu'autant que vous le jugerez convenable; Tolsto est peu dispos pour Romanzoff. Si on ne le rappelle pas, ce qui est important, c'est que l'Empereur lui crive ou lui fasse crire. Je suppose que je ne tarderai pas recevoir de vous une nouvelle lettre, mon courrier devant arriver peu de jours aprs le dpart du vtre. Je dsire fort savoir ce que l'on pense de la rponse du _Moniteur_ la dclaration angloise. On ne doit avoir aucune inquitude sur l'escadre russe; mais il est convenable qu'on lui fasse connotre si elle est en guerre ou en paix. Mon escadre de Toulon, forte de 9 vaisseaux, est partie le 10 fvrier pour aller ravitailler Corfou et lui porter des munitions et autres objets qui y sont ncessaires, et de l balayer la Mditerrane. Mes escadres de Brest et de Lorient sont galement parties pour donner chasse aux Anglais et se runir sur un point donn mon escadre de Toulon. Mais les deux vaisseaux russes qui sont l'isle d'Elbe ne veulent pas venir Toulon. S'ils avoient reu des ordres, cela auroit t utile pour la cause commune, et ils en auroient retir l'avantage de se former la mer. J'aurois galement fait prendre l'escadre qui est Trieste pour la runir dans un de mes ports, si elle avoit reu des ordres, mais aucune ne reoit d'ordres positifs, et l'ambassadeur qui est ici ne leur donne pas l'impulsion convenable. J'ignore quoi cela tient; je dis seulement le fait. J'ai crit deux lettres l'Empereur depuis votre dpche du 29 janvier. Je n'ai pas encore reu la sienne que vous m'annoncez, et que sans doute M. de Tolsto me remettra demain. Quant aux affaires avec l'Espagne, je ne vous en dis rien, mais vous devez sentir qu'il est ncessaire que je remue cette puissance qui n'est d'aucune utilit pour l'intrt gnral. Mes troupes sont entres Rome; il est inutile d'en parler, mais si l'on vous en parle, dites que le Pape tant le chef de la religion de mon pays, il est convenable que je m'assure de la direction du spirituel; ce n'est pas l un agrandissement de terrain; c'est de la prudence. _P. S.--Le 18 fvrier._--Je viens de voir M. de Tolsto, qui m'a remis une lettre de l'Empereur. J'ai beaucoup caus avec lui. Je pense que si on lui montre de la confiance et qu'on le dirige bien de Saint-Ptersbourg, il y a autant d'avantage l'avoir pour ambassadeur ici qu'un autre. Mes lettres prcdentes vous l'auront assez peint; mais, pour achever de le peindre en deux mots, c'est un gnral de division qui ne sent pas l'indiscrtion de ce qu'il dit, qui est un peu en opposition avec l'esprit de la Cour, mais qui du reste est assez attach l'Empereur.--Le prince de Ponte-Corvo m'crit du 11 qu'il doit avoir une entrevue avec le Prince Royal Kiel, et qu'immdiatement il se met en marche. Vous sentez que je ne puis pas passer par l'isle de Rgen, parce que je n'ai point de vaisseaux l pour protger mon passage; mais j'cris aujourd'hui pour que des troupes y soyent embarques pour menacer aussi de ce ct le roi de Sude.--Il n'est point question de ngociations avec l'Angleterre, mais tous les bruits qui reviennent de ce pays sont qu'on veut la paix gnrale et qu'on sent la folie de la lutte actuelle. Dites bien au reste l'Empereur qu'il ne sera cout ni fait aucun pourparler sans m'tre entendu avec lui. Je pense qu'il aura dans tous les cas la Finlande, ce qui sera toujours avantageux pour lui, puisque les belles de Saint-Ptersbourg n'entendront pas le canon. Paris, le 6 mars 1808. M. le gnral Caulaincourt, le Sr de Champagny vous a expdi dernirement un courrier, par lequel je ne vous ai pas crit parce que je n'avois rien vous dire. Je reois vos lettres du 26 fvrier. J'attendrai la rponse de l'Empereur et votre courrier pour vous crire. Le prince de Ponte-Corvo est entr dans le Holstein le 3 mars. Je le suppose arriv sur les bords de la Baltique. Il a avec lui plus de 20,000 hommes; ce qui, avec les 10,000 hommes que pourront lui fournir les Danois, lui formera un corps de 30,000 hommes. Si le temps est favorable, il sera bientt en Sude, et la diversion que dsire l'Empereur sera bientt faite.--La reine Caroline a eu l'insolence de dclarer la guerre la Russie; elle s'est empare d'une frgate russe qui toit dans le port de Palerme et y a arbor le pavillon sicilien. Le ministre et le consul de Russie, avec une suite d'une soixantaine de personnes, ont dbarqu Civita-Vecchia et sont maintenant Rome.--Le duc de Mondragon est parti.--Je suppose que ma dernire lettre aura fait vanouir toutes les inquitudes sur les leves de chevaux, sur la conscription. S'il restoit encore quelques nuages, vous pourrez ajouter que toute ma garde est rentre; que trente rgiments ont t rappels en France; que plusieurs milliers d'hommes rforms comme invalides ou clopps ont quitt l'arme et n'ont pas t remplacs; que tous les auxiliaires, formant une centaine de mille hommes, sont rentrs chez eux; qu'un gros corps, sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, marche en Sude, et qu'en ralit la Grande Arme est diminue de plus de la moiti de ce qu'elle toit.--On ne vous parlera pas sans doute des affaires d'Espagne; mais si on vous en parloit, vous pourriez dire que l'anarchie qui rgne dans cette Cour et dans le gouvernement exige que je me mle de ses affaires; que le bruit public depuis trois mois est que j'y vais; mais que cela ne doit pas empcher notre entrevue. Vous savez qu'en deux ou trois jours de marche, je fais deux cents lieues en France. Cela ne doit donc en rien retarder les affaires.--Le Sr de Champagny vous envoye une note qui a t remise Sbastiani, que vous pourrez montrer au ministre. J'ai demand la Porte ce qu'elle feroit, si on ne lui rendoit pas la Valachie et la Moldavie, et quel moyen elle avoit d'en contraindre l'vacuation. Elle a rpondu qu'elle feroit la guerre et a fait une numration immense de moyens.--N'oubliez pas que le ministre de Prusse est toujours Londres; et, quoiqu'on dise qu'il a ordre de revenir, il ne revient jamais. Rien n'gale la btise et la mauvaise foi de la Cour de Memel.--M. d'Alopus veut me persuader que les Anglais dsirent la paix. Le Sr de Champagny vous envoye copie de la lettre qu'il veut crire. Sur ce, je prie Dieu, etc. Saint-Cloud, le 31 mars 1808. M. le gnral Caulaincourt, Saint-Aignan est arriv deux heures aprs midi; il en est six. Les affaires d'Espagne demandoient depuis longtemps ma prsence. Je me suis refus ce voyage dans la crainte que l'autorisation que je vous avois donne d'arrter le rendez-vous n'et fait partir l'Empereur. Ce que je vois d'abord dans les nombreuses dpches que vous m'envoyez, c'est que l'entrevue est ajourne. Cela tant, je pars aprs dner pour Bordeaux pour tre au centre des affaires. Voici votre direction pour les affaires d'Espagne. Le _Moniteur_ ci-joint vous fera connotre les actes publics rendus Madrid. Mais un courrier que j'ai reu ce matin change l'tat des choses. Le roi Charles a protest et a dclar qu'il a t forc par son fils signer son abdication; on a menac de tuer la Reine dans la nuit s'il ne signoit pas. Mon arme est entre le 23 Madrid, o elle a t parfaitement reue. Mes troupes sont casernes dans la ville et campes sur les hauteurs. Je n'ai pas reconnu le prince des Asturies, et peut-tre ne le reconnatrai-je pas, mais je n'en suis pas encore certain. L'infortun roi se jette dans mes bras et dit qu'on veut le tuer. On a excit une meute pour faire massacrer le prince de la Paix. Heureusement mes troupes sont arrives tems pour le sauver; ce prince vit encore. Le grand-duc de Berg a fait son entre dans Madrid quatre heures aprs les troupes. Le crmonial l'a empch de voir le nouveau roi, ne sachant pas si je le reconnotrois. Les lettres du roi Charles font pleurer. Ceci est pour vous seul; gardez-en le secret. Vous pourrez en dire un mot l'Empereur et l'ambassadeur d'Espagne qui est un homme du prince de la Paix et qui parlera comme vous. Vous direz l'Empereur que j'avois retard mon voyage en Espagne pour ne point manquer de me trouver au rendez-vous, mais je suis parti deux heures aprs la rception de vos lettres. Je rpondrai dans peu de jours toutes vos dpches. En communiquant le _Moniteur_ l'Empereur, vous lui direz que je ne suis pour rien dans les affaires d'Espagne; que mes troupes toient 40 lieues de Madrid lorsque ces vnements ont eu lieu; que le prince de la Paix toit gnralement ha, mais que le roi Charles est aim. Vous lui direz aussi que le Roi a t forc et que vous ne seriez pas tonn que je me dcidasse le remettre sur son trne. Les mauvais esprits de Ptersbourg diront que j'ai dirig tout cela. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Bayonne, le 18 avril 1808. M. le gnral Caulaincourt, je reois Bayonne votre lettre du 24 mars. Vous avez d en recevoir une de moi. Immdiatement aprs avoir reu votre courrier Paris, je suis parti. S'il m'et apport l'avis que le rendez-vous toit arrt, je m'y serois rendu incontinent. Je vois avec plaisir les succs de l'empereur de Russie en Sude. J'espre ne pas tre retenu longtemps ici. L'infant Don Carlos s'y trouve. J'attends le vieux roi Charles, qui dsire vivement me parler, et le prince des Asturies, qui est le nouveau roi. Les affaires s'embrouillent beaucoup en Espagne. Vous direz l'Empereur que le roi Charles proteste contre son abdication et qu'il s'en rapporte entirement mon amiti. Cela ne laisse pas de beaucoup m'embarrasser. Dites cela l'Empereur seulement. J'espre cependant tre bientt libre de tout cela. Vous recevrez bientt un mmoire sur les affaires de Constantinople. Vous devrez en attendant ne pas dissimuler M. de Romanzoff qu'il y a des choses scabreuses, et que si c'toit l l'ultimatum de la Russie, il seroit difficile arranger; mais que je ne le suppose pas; que c'est parce que j'avois prvu ces difficults que j'avois demand l'entrevue, et non pas pour une vaine formalit; _qu'il faut certainement trente courriers pour finir cette affaire; que trente courriers deux mois chacun consumeront trois ans; que nous aurions termin en trente confrences, qui deux par jour auroient employ quinze jours_. Le marchal Soult a runi tous les btimens de l'le de Rgen. Le prince de Ponte-Corvo est en Fionie: il a avec lui 15,000 Franais, 15,000 Espagnols et 15,000 Danois. Il seroit pass, si le Danemark n'avait pas tergivers si longtemps pour le recevoir: aujourd'hui il trouve qu'il ne va pas assez vite; des miracles ne peuvent pas se faire. Aujourd'hui la belle saison s'opposera peut-tre tout passage. Mais on fera l'impossible, et la diversion aura toujours son effet. Je viens de recevoir le manifeste du roi de Sude. Tout y est faux. Je ne sais pas si le gnral Grandjean, que je ne connois pas, et d'autres officiers ont, en buvant, fait de la politique. On n'attache d'ailleurs aucune importance au bavardage des militaires et devant des individus non accrdits. Mais je ne puis croire que cela soit vrai. Nous sommes trop amis du Danemark pour penser lui ter la Norvge. Pour ce qui regarde le sieur Bourrienne, cela est de toute fausset; il rpondra cette inculpation. Si cela toit vrai, comme il est dans la carrire diplomatique, il seroit svrement puni. Mais comment auroit-il fait ce qu'on lui impute, puisqu'il ne voyoit pas le ministre de Sude Hambourg? On n'a pas d'ide d'un manifeste aussi fou. Rptez bien M. de Romanzoff que la question de la Turquie est une affaire de chicane; qu'on veut une entrevue pure et simple et sans condition. Vous ne manquerez pas d'insister sur ce que ce n'toit point une vaine formalit, mais un moyen expditif d'arranger tout. Je trouve que vous ne parlez pas assez haut et que vous n'avez pas assez dfendu mes intrts. En attendant, voil la Russie matresse d'une belle province, qui est du plus grand rsultat pour ses affaires et dont je ne suis d'aucune manire jaloux. Je n'ai pas le tems de vous en crire davantage. Je suis fort occup ici de choses qui me donnent beaucoup d'embarras. Daru vous expdiera cette lettre par une estafette. Sur ce, je prie Dieu, etc. Bayonne, le 26 avril 1808. M. le gnral Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolsto est toujours inconsquent. Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont pleins de btises. Il est faux que le prince de la Paix ait laiss tant d'argent: on n'a pas trouv un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux homme, qui a t arrach des mains des Espagnols par mes troupes. Il toit enferm dans un cachot entre la vie et la mort, entendant tout instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a t remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point chang de chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici chaque instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans nos mains. Le seul point de Madrid o se trouve le grand-duc de Berg est occup par 60,000 hommes. Le pre proteste contre le fils, le fils contre le pre. Diffrentes factions existent en Espagne. Je pense que le dnoment n'est pas loign.--Si l'on vous parle de l'expdition de Scanie, voici l'tat de la question: Je ne pouvois entreprendre cette expdition moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit 15,000 Franais et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir ce que ces 40,000 hommes dbarquassent la fois; qu'une partie et dbarqu et que l'autre ft reste sur l'autre bord, l'expdition toit manque et les troupes sacrifies. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on ft une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu Copenhague; il y a vu que les moyens de dbarquement n'existoient que pour 15,000 hommes la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage devoit donc tre ajourn. Il avoit ordre de passer l 40,000 hommes la fois; voil la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonn au prince de Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, moins que ces hommes ne soyent de carton. Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre officiers italiens sans prtexte ni raison. Une grande fermentation rgne Constantinople. Tout se prpare donc pour conduire bonne fin l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de l'Autriche; je vois qu'elle arme et dsarme; j'ignore ce qu'elle fait. Vous allez recevoir bientt un courrier de M. de Champagny avec les premires notes sur les affaires de Turquie. Je le rpte, il est fcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'tre ici, je serois Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc. _P. S._--Je reois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous vous donnez trop de mouvement pour l'expdition de Sude. Je vois avec plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en avez pas eu pour le reste. Je sais qu'on s'est plaint Saint-Ptersbourg que je ne faisois pas de prsens aux officiers qui venoient en dpches: la raison est que je n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de prsens qu'aux officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent leurs lettres l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style aussi que, pour que l'officier soit trait avec considration, il faut que son nom soit cit dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit, par exemple: Je vous envoye un de mes officiers, sans le nommer, cet officier, n'tant pas connu, ne seroit pas trait avec autant de distinction. Cependant, on a assez de considration pour l'Empereur pour que ses officiers soient trs bien reus ici. Mais lorsqu'ils portent leurs dpches l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous donne ce dtail pour votre gouverne. La lettre suivante ne porte pas de date; elle a t crite l'extrme fin d'avril ou au commencement de mai. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 12 avril. Faites mon compliment l'Empereur sur la prise de Svaborg.--Vous avez reu des explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes la fois, car il n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se trouvoit spar, il seroit expos recevoir des checs. Le prince de Ponte-Corvo avoit march marches forces, esprant que les Belts gleroient. Il s'est rendu de sa personne Copenhague pour s'assurer des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour passer 15,000 hommes la fois, il suspendit sa marche. Mais le mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passs en Seelande. Mais enfin ces oprations ne peuvent se faire qu'avec prudence.--Voil la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent de grandes discussions. Il est fcheux que l'Empereur ait ajourn l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois t Erfurt. J'espre sous dix ou douze jours avoir termin mes oprations ici.--J'ai ici le roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos, enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont trs anims les uns contre les autres. La division entre eux est pousse au dernier point. Tout cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie. --Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrive de M. d'Alopus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter l-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous cts qu'une grande quantit de canons, de vivres, de troupes se rend en Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, mme vis--vis de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne sont pas considrables. Sur ce, je prie Dieu, etc. Bayonne, le 8 mai 1808. M. de Caulancourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique franaise que vous m'avez envoy; je l'ai trouv plein de faussets et de platitudes. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Bayonne, le 31 mai 1808. M. de Caulaincourt, j'ai reu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai. Le ministre des Relations extrieures a d vous crire. Je n'approuve point ce que vous avez mis dans votre mmoire l'Empereur. Un ambassadeur de France ne doit jamais crire que les Russes doivent aller Stockholm.--Les affaires ici sont entirement finies. Vous trouverez ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et mme dvoues. Les Anglais se sont prsents devant Cadix avec une forte expdition, attirs par la cure des affaires d'Espagne et par l'espoir de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas couts. Ils ont renvoy un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tir des boulets rouges, et on leur a cass un mt.--Il me semble que vous ne dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tcher d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu, puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas o j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'toit justement pour traiter ces affaires que je dsirois l'entrevue. Il y a un cercle vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je suis dans les mmes dispositions, je dsire l'entrevue. Depuis le 20 juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases proposes par M. de Romanzoff, qui me sont trop dfavorables. J'ai dit l'Empereur Alexandre: Conciliez les intrts des deux empires. Or ce n'est pas concilier les intrts des deux empires que de sacrifier les intrts de l'un ceux de l'autre, et compromettre mme son indpendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions ds lors ncessairement, car la Russie ayant les dbouchs des Dardanelles, seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous laissiez pntrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il toit impossible que la France voult consentir ces arrangements; que c'est une question d'une solution trs difficile, et que c'est pour cela que je voulois essayer de s'arranger dans une confrence. Le fond de la grande question est toujours l: Qui aura Constantinople? Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Bayonne, le 15 juin, midi. M. de Caulaincourt, Talleyrand est rest malade Berlin[667]. Une estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez ci-joint pour votre gouverne des pices qui vous feront connatre ce qui s'est pass relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est dj reconnu et proclam dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est trs librale; les Corts y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont lev l'tendard de la rbellion; mais cela est trs peu de chose, et lorsque vous lirez ceci, tout sera probablement calm. Quelques colonnes mobiles ont dj donn cinq ou six leons.--Je consens l'entrevue. Je vous laisse le matre d'en dsigner l'poque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er juillet. L'Empereur ne sera pas fix avant le 15. Vous devez me prvenir de manire qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra votre lettre arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous et 5 ou 6 jours pour faire les prparatifs. Il faut donc que l'Empereur ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour aprs le dpart de votre lettre de Saint-Ptersbourg. Ce ne peut donc pas tre avant le mois de septembre, et, vous dire vrai, je prfre cette saison toute autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours Paris.--Plusieurs rgimens sont passs en Seelande. L'escadre de Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquitudes possibles. Deux vaisseaux russes sont Toulon, o on va les mettre en tat.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au changement de dynastie en Espagne, que plus de sret en cas de guerre gnrale, et que cet tat sera plus indpendant sous le gouvernement d'un de mes frres que sous celui d'un Bourbon; qu'il toit d'ailleurs tellement mal gouvern, tellement livr aux intrigues et qu'il rgnoit parmi le peuple une fermentation sans but dtermin telle qu'une rforme toit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en laissant passer la premire nouveaut des escadres anglaises, mais il n'a rien craindre d'elles, comme je l'ai dit l'officier russe qui est parti dernirement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de l'inquitude toient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les fortifier.--Faites-moi connotre ce que c'est que ce petit Montmorency. A-t-il justifi ce qu'on peut attendre de son ge? Dites l'ambassadeur d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui rorganise son pays et va le porter un degr de prosprit qu'il ne devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons. [Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bnvent, mais d'un de ses parents, employ porter des dpches diplomatiques.] _P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous prendrez connoissance et que vous remettrez l'ambassadeur d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demand le roi d'Espagne comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et qui ont prcd de prs d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler. Bayonne, le 16 juin 1808. M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opra se sont sauvs de Paris pour se rfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous manquerons Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668]. Paris, le 28 juin 1808. M. de Caulaincourt, je n'ai reu qu'hier votre lettre du 4. Il parat que votre courrier est tomb malade Koenigsberg. Vous aurez reu ma lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pices relatives aux affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_. Plusieurs provinces ont lev l'tendard de la rvolte; on les soumet. Cette expdition aura pour la Russie le rsultat qu'une partie de l'expdition anglaise destine pour la Baltique va en Amrique et que l'autre partie va Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient essuy quelques checs dans le nord de la Finlande. Plusieurs rgimens sont arrivs Copenhague. L'expdition a t manque pour le moment, mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y a que quatre mois d'ici cette poque; il n'y a donc pas de temps perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark me demander de faire passer 40,000 hommes en Norvge, et que les Russes soyent prts passer le dtroit de Finlande quand il sera gel. On se rencontreroit en Sude, et ds lors les Anglais seroient obligs de s'en aller et dshonors, et la Sude seroit prise. Dites l'Empereur que dans quinze jours je serai Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je dsire savoir comment elles prendront Saint-Ptersbourg. Vous avez d recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous avez tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le roi d'Espagne part aprs-demain pour Madrid. Je vous envoye un article d'un journal de Vienne qui me parot une extravagance: montrez-le Saint-Ptersbourg et faites-moi connotre ce qu'on en pense. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Bayonne, le 9 juillet 1808. M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution d'Espagne et le bulletin de la dernire sance de la Junte avec le serment qui a t prt. Le Roi part demain 5 heures du matin pour Madrid. Voici les ministres que le Roi a nomms: aux Relations extrieures, _Cevallos_, le mme qui l'toit dj; secrtaire d'tat, _Urquijo_, qui a t premier ministre il y a six ans; l'Intrieur, _Jovellanos_, ancien ministre de Grce et de Justice qui avoit t exil Minorque; la Marine, _Mazzaredo_; la Guerre, _O'farill_; au ministre des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reois votre lettre du 17. Je suis fch que cet article de l'Angleterre ait fait un mauvais effet sur l'Empereur. Je ritre l'ordre au Ministre de la Police de veiller ce qu'il ne soit imprim rien de contraire notre alliance avec la Russie.--Je vous ai crit relativement aux acteurs et actrices franais qui sont Saint-Ptersbourg. On peut les garder et s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu raison de trouver mauvais que ses agens dbauchassent nos acteurs. C'est M. de Benckendorf qui a favoris la fuite de ces gens-l. Si la circonstance se prsentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis charm que tout ce que nous avons Paris puisse amuser l'Empereur. Vous trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais comment on a oubli de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie; qu'elle dmolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les armemens, ils rpondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop vident. Jusqu'ici j'ai regard cela en piti. Je compte mme ne rien dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de dsarmer et de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne sont nuisibles qu' eux, parce qu'ils dsorganisent leurs finances. [Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la srie qui figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a t publie sous le n 14,107 de la _Correspondance_.] _P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu' la frontire. Toute la Junte dans prs de cent voitures l'accompagnoit; mais c'toient des voitures quipes un peu la hte. Les Anglais ont des expditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol, afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde expdition, qui toit destine pour la Sude, a t employe Cadix et sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de Russie. Bayonne, 21 juillet 1808. M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire un ingrat, et comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui m'est si agrable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et mes troupes ne pourraient vacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue de ma confrence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver approche, vous direz que les affaires avec la Prusse tant peu prs d'accord, au reu de cette lettre le trait avec cette puissance sera probablement sign. Les affaires d'Espagne vont bien. Le marchal Bessires a remport le 14 une victoire signale qui a soumis le royaume de Lon et les provinces du Nord. En racontant cela l'Empereur, vous lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y rpandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans mes provinces du Midi, et de l me rendre Paris o je serai avant le 15 aot. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. De Rochefort, le 5 aot. Ayant toujours t en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reu hier un courrier qui m'a annonc l'horrible catastrophe arrive au gnral Dupont. Ce gnral, au fond de l'Andalousie, s'est laiss couper la retraite, s'est laiss envelopper, isoler de deux de ses divisions, et aprs une affaire mal concerte et mal donne, il s'est rendu par capitulation. Huit ou neuf mille Franais ont t obligs de mettre bas les armes, ainsi que deux ou trois rgimens suisses qui toient au service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des actes les plus extraordinaires d'ineptie et de btise. Dans la position actuelle des choses, cet vnement est d'un effet immense en Espagne. Les esprits s'chauffent. Mon arme va tre oblige d'vacuer Madrid pour se concentrer. Au mme moment, 40,000 Anglais dbarquent sur diffrents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je pense que vous devrez attendre l'arrive d'un prochain courrier qui vous sera expdi, pour avoir le prtexte de la dire, en parlant des autres nouvelles, et disant que votre courrier toit ancien. Aprs la tournure trs grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet hyver je laisserai 150,000 Franais, indpendamment de 100,000 allis, sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gard par les Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne ses propres troupes, pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que pour votre gouverne. Tout porte penser que les mouvemens de l'Autriche sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la contenir. Mais si elle se laissoit entraner par l'Angleterre, elle se trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec plaisir que l'Empereur dt un mot et fit connotre son mcontentement des armemens de l'Autriche.--Voil le roi de Sude entirement abandonn des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Franais dans les provinces. Demain, je traverse la Vende. Rochefort, le 6 aot 1808. M. le gnral Caulaincourt, je vous ai crit hier. Je retarde mon dpart de Rochefort de deux heures pour rpondre vos lettres des 16 et 17 juillet de Saint-Ptersbourg que je reois l'instant. L'Autriche arme et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que ridicules, ds qu'elle n'a rien de li avec la Russie. Les Anglais dbarquent beaucoup de monde sur les ctes d'Espagne. Cela peut avoir quelque inconvnient momentan pour moi, vu que cela excite merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai au moins la consolation que ces vnemens ont servi de diversion l'Empereur et l'ont entirement dgag de ses ennemis. Je pars pour parcourir la Vende. Je serai Paris le 15 aot. J'attendrai l ce que vous m'crirez pour le rendez-vous.--Voil un an que mon alliance avec l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et d'autre. Je ne suis point loign de laisser la frontire de la Vistule occupe par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle franaise toute la distance du pays entre l'Elbe et le Nimen. Si vous recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles qu'ils contiennent sont fausses et controuves. Je vous ai instruit de ce qu'il y a de vrai. Des expditions anglaises et des insurrections menacent Lisbonne. La meilleure intelligence rgne entre l'amiral russe et le gnral Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'anne espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent pas d'tre assez srieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que l'arme du gnral Dupont toit compose de recrues, et que cette affaire, quoique excessivement mal manoeuvre, ne seroit pas arrive de vieilles troupes, qui auroient trouv dans leur moral mme de quoi suppler aux fautes du gnral. Saint-Cloud, le 20 aot 1808. M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine et un projet de dcret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le faire sans savoir si cela convient l'Empereur. L'Empereur fait des dpenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons rien. Des transports arms en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer Ancne, o il seroit dsarm. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les renverra en Russie, ou je les prendrai ma solde et je mettrai les quipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de Flessingue ou ailleurs. Ils seront ma solde et serviront comme allis. Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera utile tout le monde. Mais il faut que ces quipages soyent tout fait mon service, car mon escadre souffriroit des dpendances attaches une escadre combine. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-tre seroit-il plus convenable que ce ft l'Empereur ou son ministre qui prissent cette dcision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se rendra dans le port d'Ancne o il sera dsarm. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Saint-Cloud, le 23 aot 1808. M. le gnral Caulaincourt, je reois votre lettre du 1er aot. J'ai reu hier les beaux prsens de l'Empereur. J'ai fait commander de trs beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le gnral Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur faits Svres sur le modle de celui qu'il m'a envoy. Je crois qu'il y en a dj une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir tant que vous voudrez. J'ai vu Svres le beau service de porcelaine gyptienne qui pourra tre envoy l'Empereur le 1er septembre. J'espre qu'il en sera content. L'ineptie et la lchet qu'ont montres Dupont, Marescot et quelques autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des btises. Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige lever des conscrits pour rparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande arme pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantit de forces peu prs gale celle que je retire pour renforcer les trois corps des marchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons et une vingtaine de rgiments de cavalerie lgre. J'ai d'ailleurs mis sur pied toutes les troupes de la Confdration du Rhin, de sorte que je puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je dsirerois fort que l'Empereur ft parler l'Autriche, avec laquelle je n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien dmler avec l'Autriche, la Silsie et Berlin seront dans les mains de la Prusse avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillit pour l'Autriche et mme pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait carte blanche en Autriche, et qu'il soit autoris dire que la Russie joindra cent mille hommes mes troupes, si les Autrichiens font le moindre mouvement intempestif. Faites-moi connotre quelles sont l-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intrt que je fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de plus peuvent acclrer la prise de certain port et nuire beaucoup aux Anglais. Jusqu' prsent, je n'ai retir de l'Allemagne qu'un nombre de troupes peu prs pareil celui que j'y envoy; mais tant assur que la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit trs avantageux. La leve des troupes de la Confdration cote beaucoup d'argent ses princes. Parlez de cela l'Empereur: s'il fait faire sa dclaration la cour de Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je renverrai les troupes des princes de la Confdration chez eux, ce qui sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau sur le Portugal. Jusqu' cette heure on n'en entend rien. Votre lettre est arrive deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Slim a t tu, Mustapha prcipit du trne et un nouveau sultan mis sa place. Ne croyez aucune mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise aprs les chaleurs, qui font que ce pays est un dsert sans eau et insupportable pour nos troupes. Saint-Cloud, le 26 aot 1808. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 9. Montesquiou est parti avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce qui s'est pass. Il y a deux jours que M. de Metternich reut un courrier de Vienne qui annonoit la rsolution o toit sa cour de me donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur ancien tat pour le premier septembre. M. de Metternich avoit mme l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comdie. Je lui ai donn une audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de protestations de bons sentimens, et m'a annonc que sa Cour reconnotroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fond penser qu'au 1er septembre, c'est--dire dans peu de jours, tout sera rentr dans l'ancien tat. Je renverrai alors les troupes de la Confdration chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention avec les Prussiens n'est pas encore signe; j'espre qu'elle le sera demain ou aprs. Aussitt que je verrai que l'Autriche tient ses promesses, je compte runir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et le 6e corps de la grande arme arrivent Mayence.--Les Anglais veulent attaquer le Portugal. Au 15 aot il n'y avoit rien de nouveau Lisbonne. Junot y toit en bonne position, ainsi que l'escadre russe.--La division espagnole qui toit dans le Nord s'est embarque pour l'Espagne, grce l'extrme imprvoyance du prince de Ponte-Corvo, quoique je lui eusse rpt plusieurs fois qu'il devoit placer ses troupes de manire en tre sr; mais La Romana et d'autres gnraux espagnols lui avoient tourn la tte. Vous pouvez parler de cette affaire; comme ne voulant pas dsarmer ces troupes, dire que je prfre les vaincre en Espagne dsarmer des soldats qui toient passs mon service, mais que cette trahison m'a rvolt et que les tratres seront punis. Les affaires d'Espagne vont mdiocrement. Le roi d'Espagne est Burgos. L'arme occupe la ligne du Duero.--Saragosse a t prise; chaque maison a essuy un sige, de sorte que cette ville est saccage et perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous cts, et aussitt que la canicule sera passe, on fera une svre justice des rebelles. Le parti du Roi est compos de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre l'Autriche, puisque celle-ci ne parot pas vouloir y donner lieu.--Vous recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire au Snat des traits faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui exposent au clair ce qui s'est pass et se passe en Espagne, pour dtruire les faux bruits, quoique l'vnement de Dupont ne soit que trop vrai. Lui et Marescot ont montr autant d'ineptie que de lchet et de pusillanimit. Je souponne que Villoutreys ne s'est pas comport dans cette circonstance comme il convenoit un officier de ma maison. Je ne le conserverai probablement pas prs de moi.--L'ancien roi d'Espagne est toujours Compigne, o il a la goutte. Les princes sont Valenay.--Depuis les dernires nouvelles de Constantinople, nous ne savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc. _P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauves avec le marquis de La Romana ne se montent qu' 5,000 hommes; 7,000 sont rests entre les mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonn qu'on les dsarmt et qu'on les ft prisonniers. Saint-Cloud, le 7 septembre 1808. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 23 aot. Je partirai d'ici le 20 du mois pour tre rendu Erfurt tems. Le gnral Oudinot part pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des marchaux de logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma garde s'y rend pour tenir garnison. Le marchal Lannes part pour aller la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le marchal Soult est prvenu Berlin pour que tout soit convenablement dispos. Quelque chose qu'on fasse, je crains qu'on soit mal Erfurt. Peut-tre auroit-on bien fait de prfrer Weimar: le chteau est superbe, et on y auroit t mieux. Je ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la prfrence Erfurt. Si c'toit cause de moi, je serois aussi bien Weimar. Cependant tout sera prt Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le _Moniteur_ qui vous fera connotre les affaires d'Espagne. J'ai des nouvelles du Portugal du 20 aot; tout toit dans le meilleur tat Lisbonne; les Russes et les Franais y toient de la meilleure intelligence et se prparaient se dfendre contre tout vnement. Hier il y a eu une sance extraordinaire du Snat, prside par l'Archichancelier, laquelle les Princes ont assist. Champagny y a lu deux rapports sur les affaires actuelles et donn communication des diffrents traits faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en est sorti un snatus-consulte portant leve de 160,000 combattans. Du reste, tout est fort tranquille. Du ct de l'Espagne, nous avons des avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les jours; de nombreux renforts arrivent, et dj tout se prpare pour marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus trs ncessaire chez lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu' Paris. Si vous pensez que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connotre trop tt. En consquence de votre dernire lettre, Mondragon, ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de crance. _P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient les diffrentes pices relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun inconvnient que vous en remettiez un exemplaire M. Romanzoff et que vous les communiquiez l'Empereur. Saint-Cloud, le 7 septembre 1808. M. le gnral Caulaincourt, le marchal Lannes se rend sur la Vistule la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce, je prie Dieu, etc. Saint-Cloud, le 14 septembre 1808. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 29 aot. Vous avez trouv dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que je vous envoye toutes les pices relatives aux affaires d'Espagne. La plus grande confusion rgne parmi les insurgs; mes troupes avancent grands pas vers l'Espagne, et mon arme se fortifie tous les jours. Le roi d'Espagne est Burgos; trente lieues de lui, il n'a aucun ennemi.--L'Empereur a d trouver le marchal Lannes sur la Vistule. Le gnral Oudinot est Erfurt, dont il a le commandement. Un dtachement de ma maison y est dj arriv. Le prince de Bnvent part le 16 et sera rendu Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20. Le prince de Neuchtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a pris ce matin cong. Toutes les affaires de Prusse sont termines. Enfin les 80,000 conscrits des annes 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous levs avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres, quelle sera l'issue des vnemens. J'ai t fort sensible au langage de l'Empereur. Les dernires nouvelles de Lisbonne sont du 18 aot; alors les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de renseignemens ultrieurs. Aranda de Duero, 27 novembre 1808. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre sans date que je suppose tre du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connotre par des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, o les armes de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie, de Valence et de Castille ont t dtruites. Le gnral Saint-Cyr, aussitt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas loign, marchera en Catalogne pour faire sa jonction avec le gnral Duhesme qui a 15,000 hommes Barcelone, bien approvisionns et dans le meilleur tat. Vous pouvez dire l'Empereur que je serai dans six jours Madrid d'o je lui crirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu' 36,000. C'est vritablement de la canaille; mme les troupes de la Romana que nous avions formes en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste, les rgimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des tratres, ils ont pri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait avancer des divisions en Espagne. Mais mesure que nous approchons ils reculent.--J'ai envoy il y a peu de jours Champagny mes ordres pour rpondre la note de l'Angleterre. Quant l'Autriche, sa contenance n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai 150,000 en Italie et la moiti de ma conscription qui marche. D'ailleurs ici la grosse besogne est dj faite.--Le ministre de Russie Madrid a t insult par la canaille qui s'est amuse pendre et traner dans les rues deux Franais qui toient son service, mais dans peu de jours il sera dlivr. Sur ce, je prie Dieu, etc. Madrid, le 5 dcembre 1808. M. de Caulaincourt, nous sommes Madrid depuis hier. Les bulletins vous feront connotre les vnements qui se sont passs depuis le combat de Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lchet de venir jusqu' l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, la premire nouvelle que j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la rserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y a trois semaines pour Carthagne, o il a d s'embarquer pour Trieste et pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne. Madrid, le 10 dcembre 1808. M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez pas l'Empereur, selon que cela vous conviendra. Valladolid, le 7 janvier 1809. M. de Caulaincourt, je reois votre lettre du 8 dcembre. Les bulletins se sont succd avec rapidit. Les nouvelles de Constantinople, les nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont rappel au centre, car il y a d'ici Lugo 100 lieues, ce qui en feroit 200 pour le retour des estafettes. J'ai laiss le duc de Dalmatie avec 30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le marchal Ney est en seconde ligne sur les montagnes qui sparent la Galice du royaume de Lon. Le duc de Dalmatie doit tre Lugo. Il est probable que, lorsque vous recevrez cette lettre, je sois de retour Paris. Dites l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes opposer l'Autriche, non compris l'arme de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confdration; qu'enfin au premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma garde est aujourd'hui Valladolid, o je la laisse reposer huit jours, et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prt me porter sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si ce n'et pas t pour ne rien faire de contraire notre alliance, dj je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empchent pas de me croire deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sr de la Russie; que le seul mal que je voye, c'est que cela cote beaucoup d'argent; que je viens de lever encore 80,000 hommes; que je dsire que nous prenions enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai propos Erfurt. Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de Turquie. Nous aurions peut-tre eu la paix, sans les esprances que les Anglais ont fondes sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux vaisseaux russes Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront pays. Je viens encore d'crire ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus d'arme espagnole; si tout le pays n'est pas entirement soumis, c'est qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se termine. Sur ce, je prie Dieu, etc. Valladolid, le 14 janvier 1809. M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois crire l'Empereur; mais j'ai trouv qu'il y avoit beaucoup trop de choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en serviez comme d'instruction gnrale. J'crirai l'Empereur une lettre moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc. _Projet de lettre l'empereur Alexandre, transform en instruction pour l'ambassadeur._ Monsieur mon frre, il y a bien longtems que je n'ai crit V. M. I. Ce n'est pas cependant que je n'aie souvent pens, mme au milieu du tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurs Erfurt. J'ai espr pendant un moment annoncer V. M. la prise de l'arme anglaise; elle n'a chapp que de douze heures; mais des torrents qui, dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont dbord par les pluies, et des contrarits de saison ont retard ma marche de 24 heures. Les Anglais ont t vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pices de canon, 7 800 chariots de munitions et de bagages et mme une partie de leur trsor; on les a obligs tuer eux-mmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en toient jonchs. Cette manire cruelle de tuer de pauvres animaux a fort indispos les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-mme jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laiss ce soin au marchal Soult. J'ai l'esprance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait aprs-demain son entre Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre leur indpendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'arme. Si l'on n'a pas occup tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut du tems. Quand Votre Majest lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale. Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rtrograde sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donn beaucoup d'inquitude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en ont empch. J'avois runi 20,000 hommes Lyon pour les embarquer sur mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expdition d'gypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de l'Autriche m'en ont encore empch. Je vais leur faire passer les Alpes et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche a pris l'engagement de ne pas reconnatre le roi Joseph. Son charg d'affaires a suivi les insurgs. Il a fui de Madrid et il est Cadix. J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000 fusils aux insurgs. L'esprance de l'Angleterre toit de soutenir les troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire dclarer l'Autriche et avec la Sude de contre-balancer notre puissance. J'ai regret que Votre Majest n'ait pas adopt Erfurt des mesures nergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible, tant qu'il y aura la plus lgre probabilit d'exciter des troubles sur le continent. Votre Majest comprendra aisment que je n'attache aucune importance la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en attache bien davantage ce qu'elle dsarme et fasse cesser l'tat d'inquitude o elle tient l'Europe. Je prvois que la guerre est invitable, si Votre Majest et moi ne tenons envers l'Autriche un langage ferme et dcid, et si nous n'arrachons son faible monarque du tourbillon d'intrigues anglaises o il est entran. Votre Majest sait le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connot mieux que Votre Majest? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en crise, et il n'y aura aucune esprance de paix avec l'Angleterre que cette crise ne soit passe. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majest et moi la garantissons; qu'elle dsarme; qu'elle reconnoisse la Valachie, la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majest, et qu'elle cesse de faire un obstacle aux intrts de nos deux puissances. Si au contraire elle s'y oppose, qu'une dmarche soit faite de concert par nos ambassadeurs, et qu'ils quittent la fois. L'Empereur ne les laissera pas partir, et la paix sera rtablie. S'il est assez aveugle pour les laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble toujours la tranquillit du continent et flatte en secret le penchant de l'Angleterre. Mon dsir est sans aucun doute celui de Votre Majest, c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle dsarme et n'intervienne prs de moi que par des moyens concilians et doux, et non par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majest voit que je lui parle clairement. Des intelligences trs directes me font connotre que l'Angleterre toit dj trs alarme de la marche de mes divisions sur Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant la contremander. Votre Majest est sans doute bien persuade du principe qu'un seul nuage sur le continent empchera les Anglais de faire la paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur, d'intrts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme volont. Valladolid, ce 14 janvier 1809. M. de Caulaincourt, je reois l'instant mme votre lettre du 20 dcembre. Je vous expdie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il toit agrable l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrs le 9 Lugo. Le duc de Dalmatie toit le 9 Betanzos, prs de la Corogne. Les Anglais ont perdu prs de la moiti de leur arme, 600 voitures de munitions et de bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entirement dtruit et dispers. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils disent tout. Le Roi fait son entre solennelle dans Madrid dans quatre jours. La nation est bien change depuis deux mois; elle est lasse de tous ces mouvemens populaires et bien dsireuse de voir un terme tout ceci. Je vous ai fait connotre que du moment que l'on vouloit considrer le duc d'Oldenbourg comme tant de la famille impriale, il n'y avoit pas l'ombre de difficult. Si l'Empereur lui donne le titre d'Altesse Impriale, tout est termin; mme Paris il seroit trait comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur d'Autriche et ce que j'ai fait moi-mme. Tous les membres d'une famille sont traits dans les cours trangres de la mme manire qu'ils sont traits dans leurs cours respectives. Ce principe dtruit tout obstacle. Vous avez eu tort de faire la moindre difficult l-dessus. Chacun est matre de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment qu'elles sont faites titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se mettre de pair. Vous ne devez pas cder le pas au prince d'Oldenbourg, pas son pre, mais au beau-frre de l'empereur de Russie, s'il lui donne ce rang dans sa cour. Mais en voil assez sur cet objet.--Quant l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prvu. Si l'Empereur avoit voulu parler ferme Erfurt, cela ne seroit pas arriv. Elle avoit promis de fournir des armes aux insurgs, et dj des convois toient prs de partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et n'attend que l'affaire de la Porte pour se dclarer. L'Empereur peut compter l-dessus. La guerre est invitable sur le continent si l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera nos genoux, si nous faisons une dmarche ferme de concert, et menaons de retirer nos ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance du roi Joseph n'est rien par elle-mme. Elle n'est importante que parce qu'un refus encourage l'Angleterre et fait prsager des troubles sur le continent. Le dsarmement de l'Autriche, voil le principal. L'Autriche ne peut dire que cet armement soit un tat militaire permanent. Elle n'a pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en payera les pots casss.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai Paris. Je compte y tre de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est runie Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs cheval sont Vittoria. Je viens d'ordonner une leve de 80,000 hommes de la conscription de cette anne. Je suis prt tout. Mais notre alliance ne peut maintenir la paix sur le continent qu'avec un ton dcid et une ferme rsolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me parlez. Le trait avec la Prusse est antrieur aux confrences d'Erfurt et on n'y a rien chang depuis. J'ai demand que M. de Romanzoff restt Paris jusqu'au 1er fvrier. Je dsire le voir Paris, et nous verrons s'il convient de faire une nouvelle dmarche. Les affaires ont t ici aussi bien qu'on pouvoit le dsirer. J'avois manoeuvr de manire enlever l'arme anglaise; deux accidens m'en ont empch: 1 le passage du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement impraticable quand nous l'avons passe qu'elle a apport deux jours de retard dans notre marche. J'ai t oblig de me mettre la tte de l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passe que dix-huit heures aprs. Nous avons trouv des pluies et des boues qui nous ont encore retards douze heures. Les Anglais n'ont chapp que d'une marche. Je doute que la moiti s'embarque; s'ils s'embarquent, ce sera sans chevaux, sans munitions, bien harasss, bien dmoraliss, et surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai Paris, je vous crirai. Sur ce, je prie Dieu, etc. Paris, ce 6 fvrier 1809. M. de Caulaincourt. Je reois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois avec peine que votre sant est altre... Je crois que M. de Romanzoff reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque chose. M. de Romanzoff les envoye l'Empereur.--Ma dernire conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse retir pour mon arme d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une arme, la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mand que la conduite de l'Autriche m'avoit empch de former mes camps de Boulogne, de Brest et de Toulon. Ces trois camps eussent port l'pouvante en Angleterre, parce que j'aurois menac toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous les jours de plus en plus bte, et je suis persuad qu'il y aura impossibilit de faire du mal l'Angleterre, sans obliger d'abord cette puissance dsarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc. Paris, le 23 fvrier 1809. M. de Caulaincourt, j'ai reu vos lettres du 5 fvrier. Les diffrentes lettres que vous avez reues depuis mon arrive Paris vous auront fait connotre la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec l'Angleterre. La mission anglaise a t reue en triomphe Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indign que moi de cette violation de la neutralit et des gards que nous doit l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous cts. Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, o avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies, viennent de rtrograder, et tout est en mouvement pour former un camp d'observation de 80,000 hommes Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera ce camp d'observation. Le gnral Oudinot s'est port avec son corps Augsbourg. Vous savez que ce corps est compos de 12,000 hommes des compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre, ce qui portera ce corps avec la cavalerie prs de 40,000 hommes. J'ai requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Pomranie sudoise, et j'ai ordonn la runion de tous les corps de l'arme du Rhin, compose des anciens corps des marchaux Davoust et Soult, formant 30 rgimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confdration sont prtes. Mon arme d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lve ici avec la plus grande activit. Dans cette situation de choses, je puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces doubles ncessaires pour la soumettre. Nanmoins je n'en ferai rien que mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de jamais songer la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point srs de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes Boulogne, 30,000 hommes Flessingue, 30,000 hommes Brest, 30,000 hommes Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus fcheuse position. J'ai Flessingue, Brest et Toulon de grands moyens d'embarquement, et quoique ma marine soit infrieure celle de l'Angleterre, elle n'est pas nulle. J'ai 60 vaisseaux arms dans mes rades et autant de frgates. Une de ces expditions qui s'chapperoit pour les Indes ou pour la Jamaque, ou deux escadres qui se runiroient feroient le plus grand mal l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralys tous ces moyens. Voil ce qu'il faut que vous vous tudiiez bien faire sentir l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la mme chose qu'un trait d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme mme une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit bientt finie; plus coteuse, parce que l'Autriche en payeroit les frais; que je ne me refuse pas attendre quelques mois, mais qu'il ne seroit pas juste que le rsultat de mon alliance avec la Russie ft de paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse, pnible, et n'ayant aucun but. Qu'allgue l'Autriche? Qu'elle est mnace? Mais l'toit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la moiti de mes troupes pour les porter en Espagne, 500 lieues d'elle, et que j'loignois le reste de mon arme de la Silsie? Pour plaire la Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems que cela finisse. Notre alliance devient mprisable aux yeux de l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la tranquillit. Et les rsultats que nous essuyons Constantinople sont aussi dshonorants que contraires aux intrts de nos peuples. Il faut donc que l'Autriche dsarme rellement; que je puisse dans le courant de l't faire rtrograder mes troupes; que j'aye la scurit d'exposer 25 30,000 hommes sur la mer et mme des chances dfavorables, sans craindre d'avoir au moment mme une guerre continentale. Il faut que le dsarmement de l'Autriche soit non simul, mais rel. Il faut que l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. ces conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intgrit de l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi. Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la dsarmer, ou en sparer les trois couronnes sur la tte des trois princes de cette Maison, ou la laisser entire, mais de manire qu'elle ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, rduite cet tat, l'obliger faire cause commune avec nous contre la Porte et contre l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis la voile; celles de Lorient et de Rochefort galement, et j'aurai bientt quelque vnement maritime vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas t obliges de (un mot pass) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000 hommes de dbarquement. Paris, le 6 mars 1809. M. de Caulaincourt, j'ai reu votre lettre du 3 fvrier. J'ai vu avec plaisir les dtails que vous me donnez sur la prsentation de M. de Schwartzenberg. Cette fameuse lettre l'empereur d'Autriche dont on se plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux propos que j'ai tenus M. de Vincent, ils sont dans le mme sens que ceux que j'ai tenus M. de Metternich devant tout le corps diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherch ses principes de conduite dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprt que je suis l'agneau, et qu'elle et envie d'tre le loup. Le Sr de Champagny vous a expdi un courrier qui vous porte sa conversation avec M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pice l'Empereur. Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connotre jusqu' quel point on est alarm la Cour de Saxe; il en est de mme celle de Bavire.--Aprs la dclaration de M. de Metternich, j'ai d faire marcher mes troupes qui toient en route pour le camp de Boulogne, pour Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insenss de l'Autriche m'avoient oblig de faire arrter sur la Sane et la Meurthe. Depuis cette dclaration tout est en mouvement sur tous les points de la France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera Ulm avec 20 rgimens d'infanterie, 10 rgimens de cavalerie et 60 pices de canon. Le gnral Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes prcdentes, c'est--dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie et 40 pices de canon, est Augsbourg. Le duc d'Auerstdt, avec 4 divisions d'infanterie formes de 20 rgimens, une division compose de tous les rgimens de cuirassiers, et 15 rgimens de cavalerie lgre, est Bamberg, Bayreuth et Wrtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3 divisions qui campent Munich, Straubingen et Landshut: cette anne est de 40,000 hommes, et sera commande par le duc de Dantzig. Les Wurtembergeois sont rassembls Neresheim; les troupes de Hesse-Darmstadt Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000 hommes, sont Pforzheim. L'arme saxonne, forte de 30,000 hommes, se runit Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de Saxe. Le roi de Westphalie commandera une rserve prte se porter partout o cela sera ncessaire. Le prince Poniatowski commande les Polonais qui appuyent leur gauche Varsovie et tendent leur droite jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500 chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste est en route. La tte a dj pass Bordeaux. Mon anne de Dalmatie campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier gnral Zara, o elle a un camp retranch et des vivres pour une anne. L'arme d'Italie, compose de 6 divisions d'infanterie franaise et de 2 divisions d'infanterie italienne, sera runie la fin de mars dans le Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens s'apercevront que nous n'avons pas tous t tus sur le fameux champ de bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses armes. Alors, si l'Autriche veut en tter, j'ai fort en ide que nous pourrons nous runir Vienne.--Le Sr de Champagny vous expdiera demain un courrier par lequel vous recevrez la note qui va tre remise M. de Metternich: elle vous fera connotre l'tat de la question.--Les Anglais ont publi les pices de la ngociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela est tronqu et falsifi; ce qui m'oblige faire une communication au Snat afin de rtablir le texte de toutes ces pices.--Ayez le ton haut et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'tat actuel des choses ne peut durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle que j'ai droit de l'exiger aprs avoir sauv trois fois l'indpendance de cette puissance. J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire dbloquer Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les colonies. Cette premire opration a russi. Secondement, la flotte devoit se rendre Rochefort pour se joindre l'escadre de l'isle d'Aix et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbcile de contre-amiral s'est amus chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a rencontrs sur sa route, ce qui a donn aux quatre autres vaisseaux qui toient l'ancre le tems d'tre avertis et de gagner le large. On ne les a manqus que de quelques heures, et leur prise et t infaillible sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu l'isle d'Aix, et j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frgates. Si le camp de Boulogne avoit t form, si j'avois eu 16,000 hommes Brest et 30,000 Toulon, je donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'esprois de mon alliance avec la Russie. Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au rdacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent rflchir, c'est une manire de correspondre avec l'Angleterre et d'entretenir les esprances des ennemis de la France en talant les forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible d'en imposer cet gard, et qu'en avouant sans dtour son alliance avec la France, on veut persuader que l'Autriche est en tat de soutenir la lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit dsarmer tout fait et se contenter de nos garanties rciproques, ainsi que M. de Romanzoff l'avoit propos.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable. On pourroit sparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui seroit galement avantageux la France et la Russie, puisque cette opration affoibliroit en mme tems la Hongrie, qui menace la Pologne, le royaume de Bohme, qui jalousera longtems les pays de la Confdration, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie. Quant la crainte qu'on pourroit inspirer de moi la Russie, ne sommes-nous pas spars par la Prusse, qui j'ai rendu intactes des places que je pouvois dmanteler, et ne sommes-nous pas aussi spars par les tats de l'Autriche?--Lorsque ces derniers tats auront t ainsi diviss, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes, substituer ces leves gnrales qui tendent armer jusqu'aux femmes un petit nombre de troupes rgulires et changer ainsi le systme des grandes armes qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes deviendront des dpts de mendicit, et les conscrits resteront au labourage.--La Prusse en est dj l: il faut en faire autant de l'Autriche. Quant l'excution, je me charge de tout, soit que l'empereur Alexandre veuille venir me joindre Dresde la tte de 40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou 80,000 hommes. Dans toutes les hypothses, je me charge de faire les trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous eussiez besoin de signer quelque chose de relatif la sparation des trois tats, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment autoris.--Si l'on veut mme aprs la conqute garantir l'intgrit de la Monarchie, j'y souscrirai galement, pourvu qu'elle soit entirement dsarme. J'ai t de bonne foi Vienne, je pouvois dmembrer l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et l'efficacit de la leon qu'il avoit reue. J'ai pens qu'il me laisseroit me livrer entirement la guerre maritime. L'exprience, depuis trois ans, m'a prouv que je me suis tromp, que la raison et la politique ne peuvent rien contre la passion et l'amour-propre humili. Il seroit possible que la Pologne autrichienne pt devenir un objet d'inquitude Saint-Ptersbourg, mais elle n'est un obstacle rien.--On pourroit la partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un tat indpendant.--L'empereur Alexandre doit tre convaincu par la dclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si l'Autriche ne consent pas dsarmer et qu'on perde du tems, c'est autant de tems de gagn pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe. Cependant un, deux ou trois mois me sont gaux; mes troupes resteront campes en Allemagne jusqu' ce que mon concert avec la Russie soit bien tabli.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer jusqu'au mois d'aot; mais cette poque il faut que l'Autriche ait pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige, et l'intrt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc. Malmaison, le 21 mars 1809. M. de Caulaincourt, j'ai reu votre lettre du 28 fvrier avec les pices qui y toient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont d vous porter le rsum de la conversation de ce ministre avec M. de Metternich et la copie de la note qu'il lui a passe quelques jours aprs.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reu de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre; l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohme, l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la proclamation du prince Charles, qui quivaut une dclaration de guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible, et il n'a encore fait aucune dclaration. Des agens subalternes ayant sond le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose craindre pour la Maison rgnante de Saxe, la guerre venant tre dclare, au lieu de rpondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on s'est empress d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien redouter et qu'ils seroient respects. Vous voyez que depuis le 28 fvrier les choses ont beaucoup empir. M. de Romanzoff doit tre arriv depuis longtemps Saint-Ptersbourg. Il y aura apport une opinion conforme la mienne. Je ne pense pas attaquer; mais, dans la circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le charg d'affaires russe Vienne soit rappel si les Autrichiens dpassent leurs frontires. Il faut que cet ordre soit connu de M. de Schwartzenberg et qu'il soit notifi Vienne. Le Ministre autrichien est persuad que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans cette guerre, quand mme elle la dclareroit. Vous sentez combien cela seroit contraire l'honneur de la Russie et funeste la cause commune.--Voici ma position militaire: L'arme saxonne est runie autour de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y tre rendu pour en prendre le commandement. Le duc d'Auerstdt son quartier gnral Wrtzbourg, et son corps d'arme occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonn autour d'Ulm. Les Wurtembergeois sont Neresheim. Les Bavarois sont Munich, Straubing et Landshut. Le gnral du gnie Chambarlhac est Nassau, o il fait une tte de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais doivent se runir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dpts se remplissent de tous cts. Aucune communication officielle n'est faite ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprim, parce qu'on se tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon charg d'affaires Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette ville, est que l'Autriche sera entrane outre mesure et qu'il n'est plus en son pouvoir de s'arrter, et que si la guerre peut tre vite, ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui te ces gens-l jusques l'ide de la possibilit d'une chance en leur faveur. Un gnral autrichien s'est embarqu Trieste pour aller Londres concerter les oprations. Dans cette situation de choses, il faut prvoir deux cas: 1 Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note faire; le charg d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie, pour contenir ce ct-l. S'il falloit juger par sa raison, tout porte penser que l'Autriche n'attaquera pas lgrement, voyant le nombre de troupes franaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prvoir, et envoyer des instructions aux agens respectifs Vienne. L'ide que la lgation russe partira sur-le-champ peut tre une raison de retenir l'humeur guerrire de la faction qui domine. Le second cas, c'est que les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle ngocier. Dans ce cas, la note que propose de remettre l'empereur de Russie me parat bonne. Sur ce, je prie Dieu, etc. Paris, ce 24 mars 1809. M. de Caulaincourt, un courrier de M. de Champagny vous aura port la nouvelle de l'attentat commis par l'Autriche. Vous aurez vu galement la proclamation du prince Charles. Les mouvemens Trieste et partout sont les mmes. On appelle grands cris la guerre. Les vnemens marchent plus vite qu'on ne le croit Saint-Ptersbourg. Vous ne me dites pas o sont les troupes russes. Si la Russie ne marche pas, j'aurai seul l'Autriche sur les bras et mme les Bosniaques. Je l'ai dit suffisamment M. de Romanzoff. Les Anglais ont compt sur l'Autriche et sur la Turquie et sur l'emploi de mes troupes en Espagne et de celles de l'empereur de Russie en Finlande et en Turquie pour nous braver. C'est le moment de faire voir le contraire.--Je considre le Sr Dodun comme prisonnier Vienne; je n'ai appris qu'hier 4 heures aprs midi l'arrestation de son courrier Braunau. J'ai fait dire sur-le-champ M. de Metternich que je n'avois pas (mot illisible). Il me seroit impossible de le voir. J'ai ordonn des reprsailles contre les courriers autrichiens et que leurs dpches fussent arrtes jusqu' ce que les miennes soyent rendues. Je n'avois pas cru un attentat si imprvu, et je n'avois fait partir ni ma garde ni mes bagages. Mais ce matin je me suis ht de faire partir la cavalerie et l'artillerie de ma garde et mes quipages de guerre. Il n'y a cependant rien de chang la position de mes troupes. Je ne veux point attaquer que je n'aie des nouvelles de vous; mais tout me porte penser que l'Autriche attaquera. Faudra-t-il que le rsultat de notre alliance soit que j'aie seul toute l'Autriche combattre et de plus quelques milliers de Bosniaques? L'Empereur voudra-t-il que le rsultat de son alliance soit de n'tre d'aucun poids et d'aucune utilit pour la cause commune? Quant aux moyens, il me semble que l'Empereur a des troupes inutiles sur les confins de la Transylvanie, Ptersbourg et du ct de la Galicie. Tout plan est bon, pourvu qu'il occupe une partie des forces autrichiennes. Je vous ai crit il y a quelques jours l-dessus. L'Empereur veut-il m'envoyer un corps auxiliaire? Je me charge de le nourrir. Qu'il lui fasse passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et qu'il l'approche de Dresde. Veut-il entrer en Galicie ou en Transylvanie? Qu'il fasse marcher les troupes qu'il a de ce ct. Pourquoi ne gneroit-il pas les communications avec l'Autriche et ne soumettroit-il pas ce pays l'tat de malaise o nous sommes, l'Autriche et moi? Cette disposition de la Russie pourroit l'effrayer.--La note de l'Empereur me parat bonne. S'il la fait remettre M. de Schwartzenberg, vous pourrez en remettre une pareille. Que l'Autriche dsarme, et je suis content; mais elle parot dcide. La proclamation du prince Charles du 9 mars est postrieure de huit jours la rception de M. Schwartzenberg. Les nouvelles que j'ai d'Angleterre sont positives: on est Londres dans la joye. Des agens autrichiens ont dj insurg quelques communes du Tyrol. Le ministre de la Porte Paris a reu ordre de correspondre avec la lgation autrichienne et d'crire par son canal. Les propos du public en Autriche doivent tre connus Saint-Ptersbourg comme ils le sont ici. Si quelque chose, je le rpte, peut encore prvenir la guerre, ce dont je commence douter, car les Autrichiens ont perdu la tte, c'est: 1 que la Russie se mette en demi-tat d'hostilit avec eux, c'est--dire marche sur les frontires de Transylvanie et de Galicie; et si elle veut mettre un corps ma solde, qu'elle l'envoye dans le duch de Varsovie: dans ce cas vous ne le feriez pas passer par Varsovie; 2 que quelques articles soyent mis dans les journaux de Ptersbourg sur les proclamations du prince Charles et sur les articles de la _Gazette de Ptersbourg_ relatifs la Turquie; 3 que les Autrichiens commencent tre gns et maltraits dans les tats russes. Cela se rpandra dans la monarchie et fera voir qu'on ne veut point de la guerre. Si quelque chose peut-tre est capable d'empcher un clat, ce sont ces mesures.--Le langage des chargs d'affaires respectifs doit tre qu'ils ont l'ordre de quitter Vienne si l'Autriche commet la moindre hostilit: mais peut-tre ces mesures sont-elles trop tardives. Vous pensez bien que je n'ai peur de rien. Cependant, aprs avoir perdu l'alliance de la Turquie, aprs m'tre attir cette guerre avec l'Autriche pour la confrence d'Erfurt, aprs que mon troite alliance avec la Russie a dtach du parti de la France le prince Charles, ennemi dclar des Russes, j'ai droit de m'attendre que, pour le bien de cette alliance et pour le repos du monde, la Russie agisse vertement.--Mes armes d'Italie seront toutes campes au 1er avril, et la mme poque mes armes d'Allemagne seront en mesure. Je vous laisse les plus grands pouvoirs. Si l'Empereur veut m'envoyer 4 bonnes divisions formant 45 60,000 hommes, qu'il les mette en marche et qu'il fasse connotre en mme temps que, l'Autriche continuant de menacer, il m'envoye ce secours. Cela glacera d'effroi l'Autriche et l'Angleterre. On verra que l'alliance est relle et non simule. Si l'Empereur lui-mme veut agir avec ses armes, il en a les moyens. En passant par la Galicie, il sera bientt Olmtz. L, son arme vivra bien, se ravitaillera, et menacera de prs l'Autriche en faisant une puissante diversion qui l'obligera porter 60,000 hommes de ce ct. Par la Transylvanie, il peut menacer la Hongrie et tenir en chec l'insurrection hongroise. Si nous sommes srieusement unis, nous ferons ce que nous voudrons. Vous tes autoris signer toute espce de trait ou convention qu'on voudra proposer. Si la Galicie est conquise, l'Empereur peut en garder la moiti, et l'autre moiti peut tre donne au duch de Varsovie. Enfin je ne veux point d'agrandissement. Je ne veux que la paix maritime, et l'Autriche arme est un obstacle cette paix.--En rsum, tout est en apparence de guerre entre l'Autriche et moi, et cette apparence est publique; la mme apparence doit exister entre la Russie et l'Autriche. Mes armes sont prtes marcher; les armes russes doivent tre prtes galement marcher.--La voix de M. de Romanzoff Vienne ne produiroit rien. On y dit avec le plus grand sang-froid que les Russes sont occups en Turquie, en Finlande et en Sude, et que mes armes sont occupes en Espagne et Corfou. C'est sur ces chimres qu'ils btissent des succs; garement qui fait hausser les paules aux hommes qui raisonnent. De notre ct aussi il faut nous remuer. Je ne puis rien vous dire de plus; vous comprenez aussi bien que moi la position des choses. Dites M. de Romanzoff que vous tes autoris signer une note et la remettre de concert. Je partage le sentiment de l'Empereur et suis de l'avis de la note qu'il veut faire prsenter. Mais rien n'est efficace s'il ne prend une attitude haute et srieuse. L'irritation par suite de l'arrestation du courrier est gnrale ici et ne peut s'exprimer. Sur ce, je prie Dieu, etc. Paris, le 9 avril 1809. M. de Caulaincourt, je reois vos lettres des 22 et 23 mars. Je suis fort aise de ce que vous me mandez des dispositions de la Russie et surtout de M. Romanzoff. Champagny vous envoye un courrier pour vous faire connotre la situation des choses. Les Autrichiens, aprs s'tre rassembls en Bohme, sont revenus sur Salzbourg. Ils rtrogradent aujourd'hui sur Wels. Ils sont fort surpris de la force de mes armes, laquelle ils ne s'attendoient pas. Effectivement, soit en Dalmatie, soit en Italie, soit sur le Rhin, je leur opposerai 400,000 hommes. Tout est en tat. Le prince de Neuchtel est au quartier gnral. Daru, tout le monde est l'arme. Une partie de ma garde et mes chevaux sont arrivs il y a deux jours Strasbourg. L'autre partie est ici ou arrive d'Espagne. J'ai augment ma garde de deux rgiments de tirailleurs et de quatre rgiments de conscrits. Je vous ai crit par ma lettre du 24 mars que si l'Empereur vouloit m'envoyer trois ou quatre divisions, du moment qu'elles auroient pass la Vistule je me chargerais de leur nourriture et de leur entretien; que, s'il veut agir isolment, il fasse marcher un corps de troupes sur la Galicie. Un aide de camp du duc de Sudermanie arrive demain Paris. Je vous expdierai dans quelques jours un nouveau courrier. J'attends d'attendre l'effet qu'aura fait la rvolution de Sude en Russie. Je vous envoy l'ordre que j'ai donn au commandant de l'escadre russe Trieste. Paris, le 10 avril 1809[669]. M. de Caulaincourt, il rsulte des mouvemens des Autrichiens et des lettres que j'ai interceptes qu'ils commenceront les hostilits au plus tard du 15 au 20. Le prince Kourakine m'a remis ce matin la lettre de l'Empereur. J'ai reu du duc de Sudermanie une lettre que j'ai montre Kourakine. J'attendrai pour lui rpondre si je recevrai encore des nouvelles de Russie. Toutefois ma rponse sera vague. Champagny vous crit plus en dtail. Si l'Empereur ne se presse pas d'entrer en pays ennemi, il ne sera d'aucune utilit. Ses gnraux seront prvenus du moment o les hostilits auront commenc, quoique je pense que vous en serez instruit avant par le charg d'affaires russe Vienne. Il parat par les lettres interceptes que l'empereur d'Autriche se rend lui-mme un quartier gnral, probablement Salzbourg. [Note 669: dater de cette lettre cesse la correspondance directe de Napolon avec son ambassadeur en Russie.] II Napolon a-t-il emport en Russie les ornements impriaux? Dans une brochure fort rare, intitule: _Petites causes et grands effets, le secret de_ 1812, M. Sudre rapporte le fait suivant, d'aprs M. Destutt de Tracy, qui prit part l'expdition de Russie. Pendant la marche sur Moscou, entre Wilna et Witepsk, M. de Tracy remarqua, dans la colonne des bagages, un fourgon aux armes impriales, gard par un piquet de cavalerie: l'officier commandant ce dtachement lui rvla que le fourgon contenait les ornements impriaux; il l'avait appris par l'indiscrtion d'un subalterne. Plus tard, M. de Tracy sut de l'un des membres de la famille impriale la raison de ce transport: Napolon voulait, aprs une paix victorieuse, se faire couronner Moscou _empereur d'Occident, chef de la Confdration europenne,_ _dfenseur de la religion chrtienne_. (Cf. le _Supplment littraire du Figaro_, 4 mai 1895.) Dans la _Revue rtrospective_ (n du 10 mai 1895), M. le vicomte de Grouchy a publi divers extraits des _Mmoires du comte de Langeron_, qui fit la campagne de 1812 au service de la Russie: on y lit, dans le rcit de la retraite, le passage suivant: cinq verstes de Wilna, sur le chemin de Kovno, les Franais laissrent leurs dernires voitures--entre autres celles de Napolon. On y trouva ses portefeuilles, ses habits, ses ordres, son sceptre et son manteau imprial, dont un Kosak, dit-on, s'affubla. (Cf. le _Supplment littraire du Figaro_, 11 mai 1895.) ces tmoignages, nous pouvons en ajouter un autre. Le 6 avril 1812, Bernadotte disait l'envoy russe Suchtelen, en parlant de Napolon et pour mieux prouver l'extravagance de ses ambitions: Il fait traner en Allemagne l'attirail du couronnement, probablement pour s'en faire couronner empereur. (_Recueil de la Socit impriale d'histoire de Russie_, XXI, 438.) Or, Bernadotte avait Paris des correspondants, sa femme entre autres, qui l'instruisaient assez exactement des incidents caractristiques et surtout des bruits rpandus. De ces trois tmoignages, aucun n'est concluant par lui-mme; leur concordance fait leur valeur et donne penser. Cependant, les registres de l'archevch de Paris, o taient dposs les ornements impriaux, ceux qui avaient servi au sacre, ne portent aucune trace d'un dplacement de ces insignes en 1812. Les ornements comprenaient, comme on le sait, la couronne de laurier d'or que Napolon plaa sur sa tte, le sceptre, la main de justice, le manteau de velours pourpre doubl d'hermine et sem d'abeilles, le collier, l'anneau et, de plus, ce qu'on appelait les _honneurs de Charlemagne_, c'est--dire une couronne pareille celle attribue par la tradition cet empereur et qui servait au sacre des rois de France, une pe de mme style et le globe imprial: ces derniers objets furent ports devant l'Empereur par des marchaux. La couronne de Charlemagne figura, sous le second Empire, au Muse des souverains, avec quelques pices de l'habillement de dessous revtu par Napolon pendant la crmonie du sacre; quant au manteau, soi-disant pris par un Cosaque, il existe encore dans le trsor de Notre-Dame. D'autre part, les comptes impriaux, qui nous ont t intgralement conservs, ne mentionnent point que les ornements aient t faits en double ou qu'il ait t procd la rfection d'aucuns d'entre eux aprs 1812, bien que Napolon ait agit le projet en 1813 de faire couronner Marie-Louise, ce qui et ncessit la rapparition des insignes. Dans ces conditions, nous ne pouvons tenir pour tabli le fait du transport en Russie: il est certain toutefois que le bruit en a couru dans certains milieux tenant de prs la cour, comme le prouvent les propos recueillis par M. de Tracy et par Bernadotte. III Rapport du comte de Nesselrode l'empereur Alexandre Ier (octobre 1811)[670]. Sire, en rsumant d'aprs les ordres de Votre Majest les ides que j'ai eu l'honneur de lui soumettre dimanche, je pense qu'il serait inutile d'entrer dans une longue numration des vnements qui nous ont conduits au point o nous nous trouvons actuellement dans nos relations avec la France. Il suffira de dire qu'elles ne sont plus ce qu'elles furent aprs Tilsit et Erfurt, et que mme, depuis le commencement de cette anne, les deux puissances se trouvent l'une vis--vis de l'autre dans un vritable tat de tension qui a constamment fait prsumer que la guerre claterait d'un moment l'autre. Ce changement a dtermin Votre Majest organiser et rassembler des moyens de dfense considrables. Ses armes sont plus fortes qu'elles ne furent jamais; elles mettent son empire l'abri des suites d'une attaque imprvue, et comme nulle ide d'agression, mme dans un but purement dfensif, n'entre dans ses vues, l'objet de sa politique serait par l mme dj atteint si cette attitude ne donnait, en appuyant le refus de traiter sur les intrts de la maison d'Oldenbourg, une extrme jalousie l'empereur Napolon et ne lui faisait souponner des arrire-penses. Ds lors, elle pourrait devenir, sinon la cause, du moins le prtexte d'une guerre que Votre Majest dsirerait viter tant qu'elle pourra l'tre sans que sa dignit et les intrts de son empire soient compromis par des sacrifices incompatibles avec eux. Ce dsir se fonde sur des raisons qui sont sans la moindre rplique, et quand mme elles n'existeraient pas, toute guerre entreprise dans les conjonctures actuelles ne prsenterait jamais les chances d'un succs vu en grand. [Note 670: Archives de Saint-Ptersbourg.] Effectivement, il n'est que trop constat que la destruction de l'ancien systme politique, tous les tristes bouleversements dont nous avons t tmoins, toutes les pouvantables innovations que nous avons vues natre et se consolider, toutes les vexations que nous prouvons et tous les genres de nouveaux orages qui nous font trembler pour l'avenir, sont l'effet de ces guerres solitaires, prcipites et mal combines dans lesquelles, depuis 1792, et surtout depuis 1805, les grandes puissances se sont jetes, les unes aprs les autres, par des motifs trs justes et trs louables, mais avec des moyens trop peu calculs pour leur assurer le succs ou pour les garantir au moins contre des revers irrparables. C'est dans cette catgorie qu'il faudrait malheureusement ranger toute guerre que nous entreprendrions actuellement. Mais d'aprs tout ce qui s'est pass, d'aprs les dclarations positives de l'empereur Napolon dans la conversation du 15 aot, nous ne pourrions nous flatter de l'viter qu'en acceptant la ngociation qu'on nous offre. Continuer nous y refuser serait, en mettant les torts apparents de notre ct, autoriser, en quelque sorte, ses prparatifs contre nous. Ceux-ci exigeraient que nous augmentassions les ntres. La crise prendrait tous les jours un caractre plus alarmant, et la guerre deviendrait la fin le seul moyen d'en sortir. L'objet rel de la ngociation doit tre de nous faire connatre si le dsir que l'empereur Napolon tmoigne de s'arranger est sincre, s'il ne le met en avant en toute occasion que parce qu'il voit que nous y rpugnons, ou si, en effet, il ne croit pas le moment venu d'excuter contre nous des projets dont malheureusement l'existence est constate par de trop irrcusables indices. Dans cette dernire hypothse, il serait possible de profiter de l'tat actuel des choses pour parvenir un arrangement dont le fond et les formes tendraient galement amliorer notre situation prsente et nous assurer un intervalle de repos qui, sagement employ, prparerait des avantages bien plus solides que quelque bataille gagne aujourd'hui contre les Franais. cet effet, il faudrait saisir sans hsitation et de la meilleure grce le moyen qu'on nous offre de terminer les diffrends actuels et envoyer le plus tt possible Paris un homme qui ft capable de conduire une affaire aussi importante, qui jout de toute la confiance de Votre Majest et qui, connaissant fond ses intentions, pt tre muni du pouvoir de conclure tout ce qui serait d'accord avec elles, en mme temps qu'il entrerait vis--vis de l'empereur Napolon dans des explications franches et prcises, telles qu'elles ne lui ont gure t donnes jusqu'ici que par le duc de Vicence, ce qui n'a produit que peu d'effet parce qu'il ne se voit pas oblig de les regarder comme officielles. Il est regretter que cette marche n'ait point t adopte ds le printemps o les revers qui puisrent les armes franaises en Espagne auraient rendu l'empereur Napolon plus coulant sur les termes d'un semblable arrangement; mais les succs brillants que le gnral Kutuzof vient de remporter en Turquie ont rpar ce mal, et si, comme il est esprer, une paix honorable et modre en devient le rsultat, le moment prsent sera peut-tre plus propice encore. Toute dmarche pacifique faite aprs cette paix ne peut manquer de produire un bon effet et de dtruire l'apprhension qu'on parat nourrir en France que nous n'attendons que ce rsultat pour clater. Les principaux objets dont il peut tre question dans cette ngociation sont: 1. Les intrts des ducs d'Oldenbourg; 2. La diminution des forces respectives sur la frontire; 3. La situation prsente et future du duch de Varsovie; 4. La situation prsente et future de la Prusse; 5. Les relations commerciales de la Russie. 1 Je place en premire ligne les affaires d'Oldenbourg, non point que ce point soit d'une importance suprieure en comparaison des autres, mais parce que c'est le seul qui jusqu'ici ait t mis en avant comme un grief contre le gouvernement franais, et que la dignit de Votre Majest exige qu'on lui donne rparation pour l'injure faite des princes allis de sa maison. Cependant, comme nous n'avons pu ni voulu protester contre la mesure gnrale dans laquelle le territoire de ces princes est compris, et que, sans une guerre heureuse avec la France, nous ne pourrions nous flatter de l'amener une restitution pure et simple du duch d'Oldenbourg, il ne nous reste qu' accepter le principe d'un ddommagement. Mais le choix en est difficile. Erfurt ou tout autre territoire situ au milieu de la Confdration du Rhin serait insuffisant et continuellement expos au sort que le duch d'Oldenbourg vient d'prouver. Au reste, la France n'a rien de disponible, et Votre Majest professe une politique trop librale pour vouloir que l'on dpouille qui que ce soit. La seule manire d'arranger cette affaire serait donc d'changer nos droits sur l'Oldenbourg, la cession desquels l'empereur Napolon tient infiniment, contre tels sacrifices qui prouveraient qu'il veut rellement la paix, en un mot contre des arrangements, tels qu'ils seront exposs plus bas. 2 La diminution des forces respectives sur la frontire. Loin de moi l'ide d'affaiblir en quoi que ce soit notre position militaire ou de dsirer que l'on cesst les sages travaux ordonns pour l'tablissement d'un nouveau systme de fortifications! Mais tout en retirant de nos frontires une partie de nos forces, nous conserverions toujours la facult de les placer en chelons dans des positions o elles seraient porte de se concentrer et d'arriver temps sur le point menac toutes les fois que les dispositions de la France nous annonceraient une attaque prochaine, un danger rel. En se portant, par consquent, une rciprocit parfaite de mesures, nous accorderions peu et gagnerions beaucoup, car si l'empereur Napolon a la volont srieuse de faire cesser la crise actuelle, il ne peut gure se refuser: 1 une rduction effective de la garnison de Dantzig, accompagne de quelque stipulation qui en fixerait le minimum; 2 l'engagement de ne pas envoyer de troupes franaises dans le duch de Varsovie. Si on pouvait y ajouter une troisime stipulation par laquelle l'arme du duch serait limite un nombre plus conforme aux moyens pcuniaires de cet tat, ce serait sans doute un avantage. Il n'y aurait, il me semble, aucun inconvnient de le tenter. 3 Je n'ai jamais attach un grand prix une dclaration formelle ou un trait par lequel l'empereur Napolon s'engagerait abandonner une fois pour toutes ce qu'on appelle _le rtablissement de la Pologne_, car tant que nous serons en paix avec lui, il n'y songera pas, et si la guerre a lieu, aucune convention ne l'en empcherait. Cependant, comme dans plusieurs occasions il s'est prononc cet gard d'une manire trs positive, on pourrait toujours en prendre acte pour insrer dans le trait un article renfermant cette dclaration, bien entendu qu'il ne nous soit pas mis en ligne de compte pour plus qu'il ne vaut, qu'il ne serve pas de prtexte pour tre moins facile sur d'autres d'un plus grand intrt, car le seul avantage rel qui en rsulterait serait peut-tre l'effet qu'il pourrait produire sur l'esprit des Polonais. 4 Je regarde comme beaucoup plus important et mme comme l'objet le plus essentiel de l'arrangement un article qui assurerait pour quelque temps l'existence politique de la Prusse. Votre Majest ne peut tre indiffrente au sort d'une puissance que, malgr l'tat d'affaiblissement o elle se trouve, on doit toujours envisager soit comme l'avant-garde des forces avec lesquelles Napolon envahira tt ou tard la Russie, soit comme celle que la Russie opposera ses projets. Le but vritable de l'arrangement, celui mme qu'il faudrait hautement prononcer vis--vis de la France, tant le maintien de la tranquillit gnrale, toute stipulation cet gard serait ncessairement vaine et sans effet, si le territoire prussien ne devenait pas libre. La France a dclar que toute invasion de notre part dans le duch de Varsovie amnerait la guerre; pourquoi n'y rpondrions-nous pas que toute attaque de la sienne contre la Prusse, tout envoi de troupes dans ce pays au del du nombre fix par les traits pour les garnisons des places de l'Oder quivaudrait une dclaration de guerre? D'ailleurs, on ne demanderait la France que de remplir scrupuleusement les engagements qu'elle a contracts en 1808 vis--vis de la Prusse et qui sont moins avantageux que ce que le trait de Tilsit stipule en faveur de ce pays. Elle ne ferait autre chose que de s'engager galement envers nous vacuer les places de l'Oder fur et mesure que le gouvernement prussien s'acquitterait de l'arrir de ses contributions, et, comme plus de la moiti en est pay, Glogau devrait tre immdiatement restitu. Pour faciliter la Prusse les moyens de se librer envers la France, on pourrait peut-tre tirer parti de l'article du trait de Tilsit qui stipule en sa faveur une cession de trois cent mille mes dans le cas o le pays d'Hanovre ne serait pas rendu l'Angleterre. La France ayant dispos de ce pays, je ne sais pas pourquoi on lui ferait grce de cet article, elle qui jamais ne fait grce de rien. Tout ce qui peut, en gnral, faire cesser le prtexte sous lequel l'empereur Napolon occupe encore les places de l'Oder est bon et ne saurait se plaider avec trop d'nergie. Ce ne sera que lorsqu'il n'y aura plus de troupes franaises sur son territoire que la Prusse recouvrera la possibilit de prendre, dans toutes les circonstances, un parti conforme ses vrais intrts, et, comme c'est nous qu'elle en sera redevable, il faut esprer qu'elle ne suivra d'autre direction que celle que les dispositions de sa nation et surtout de l'arme semblent dj actuellement lui indiquer. 5 Les relations commerciales de la Russie. Votre Majest s'tant refuse aux dernires instances de Napolon relativement aux nouvelles extensions du soi-disant systme continental, l'adoption du tarif de Trianon[671], l'exclusion des neutres, elle ne saurait se relcher sur aucun de ces points. Ce refus, comme tout ce qui tend distinguer la Russie de cette foule de faibles allis aveuglment soumis aux volonts arbitraires et capricieuses de la France, tait honorable et bien calcul, et plutt la rupture de la ngociation et peut-tre mme la guerre que quelque stipulation qui nous empcherait de persvrer dans le systme que nous avons suivi cette anne l'gard du commerce! [Note 671: Tarif portant un droit de 50 pour 100 sur les marchandises coloniales.] Voil les bases sur lesquelles la ngociation doit s'tablir et sur lesquelles doit tre fond l'arrangement qui en serait le rsultat. Mais suppos qu'il russisse de la manire la plus satisfaisante, il y a encore un point capital qui est presque envisager comme la clef de la vote: _que l'Autriche soit invite le garantir_. L'empereur Napolon ayant lui-mme offert cette garantie[672], ne pourrait pas justement la dcliner. La cour de Vienne aurait les meilleures raisons de s'y prter, et il n'en rsulterait que de grands avantages pour elle comme pour nous. [Note 672: Allusion sans doute la garantie rciproque que Napolon avait propose en 1809 entre la France, la Russie et l'Autriche.] La Russie et l'Autriche, c'est--dire les deux seules puissances continentales dont aujourd'hui la runion produirait encore un contre-poids efficace l'norme pouvoir de la France, se trouveraient pour la premire fois depuis six ans unies non seulement par un intrt commun, car celui-l n'a jamais cess d'exister, mais par un lien positif et avou. Il n'y a pas dans tout le cercle des rapports politiques un objet sur lequel les intrts bien entendus des deux puissances ne soient pas absolument d'accord. Je n'en excepte pas mme les affaires de la Turquie, car, quoique relativement ce seul article on puisse concevoir une diversit de vues entre elles, considration qui ajoute un si puissant motif tous ceux qui doivent faire dsirer un prompt dnouement de la guerre de Turquie, je n'en suis pas moins convaincu qu'un vritable homme d'tat en Russie sacrifierait dans les circonstances actuelles un grand avantage local plutt que de mcontenter l'Autriche, tout comme un vritable homme d'tat en Autriche consentirait des rsultats gnralement contraires son systme plutt que de s'aliner la Russie ou de voir porter atteinte sa considration par une paix conclue sur des bases trop diffrentes de celles qui jusqu'ici ont t mises en avant. Cette paix aurait l'immense avantage d'carter entre la Russie et l'Autriche tous les motifs de jalousie qui peuvent subsister, tandis que l'acte de garantie du trait conclu avec la France lgaliserait, pour ainsi dire, entre elles des communications confidentielles et suivies, et habituerait les deux cours penser et agir dans le mme sens pour tous les grands intrts de l'Europe et deviendrait le germe d'une alliance formelle dont le but serait de stipuler et les mesures qu'il y aurait opposer aux atteintes que la France pourrait porter l'arrangement garanti, et les secours qu'il faudrait mutuellement se prter. Je regarde un concert entre ces deux puissances comme la seule planche de salut qui soit reste aprs tant de naufrages; si d'ici quelque temps il n'est point solidement tabli et que l'Autriche ne trouve pas moyen de rtablir ses finances et son arme pour qu'il ne soit pas sans force et par consquent sans utilit, c'en est fait de nos dernires esprances, tout prit sans retour. L'effet le plus funeste d'une explosion prmature entre la France et la Russie serait de rendre ce concert impossible; le plus grand bienfait d'un arrangement pacifique sera de le prparer et de le favoriser. Pendant l'poque de paix plus ou moins raffermie qui suivrait un arrangement pareil, la Russie et l'Autriche auraient, l'une et l'autre, le temps de s'occuper de leur intrieur, de rtablir leurs finances et leurs armes. Leur union et leur confiance mutuelle faciliteraient ces oprations. Dans les conjonctures les plus prilleuses, c'est beaucoup que de savoir que tous les plans, toutes les dmarches, tous les efforts, n'ont prendre qu'une seule direction, de pouvoir compter sur un voisin fidle, de ne plus craindre de diversion sur nos flancs, d'tre bien convaincu que les progrs que ces deux puissances feraient pour la restauration de leurs forces ne donneraient de jalousie qu' celui qu'au fond de leur pense elles regardent comme leur seul ennemi. Si dans cet intervalle de paix l'empereur Napolon se portait quelque nouvel envahissement, la Russie et l'Autriche trouveraient dans l'acte de garantie un prtexte lgal de s'y opposer, et le jour o ces deux puissances oseront pour la premire fois avouer les mmes principes et faire entendre le mme langage au gouvernement franais, sera celui o la libert de l'Europe renatra de ses cendres. Ce sera l'avant-coureur de la rsurrection d'un quilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignit des souverains, l'indpendance des tats et la prosprit des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que, d'une mesure bien calcule, rsulterait une foule d'avantages, et que Votre Majest, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un vritable tat de paix qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napolon, ne pourrait, dans l'tat dplorable o se trouvent toutes les puissances, tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, tre obtenu que de cette manire. On objectera peut-tre que tous ces beaux rves, n'tant btis que sur la bonne foi du gouvernement franais, s'vanouiront du moment o l'on s'apercevrait qu'en offrant de ngocier il n'a voulu que cacher son jeu, gagner du temps ou nous tendre un pige. Mais mme si tel tait le cas, nous n'aurions encore rien perdu, en nous prtant ces dmonstrations pacifiques. La guerre n'ayant point t dclare au printemps, tout dlai doit tourner en notre faveur. Le moment actuel, malgr tout ce qu'on peut dire sur la guerre d'Espagne, serait un des plus funestes que nous pourrions choisir. L'ancienne rgle qui veut que telle chose que notre adversaire parat viter doit par cela mme nous convenir, n'est pas admissible sans restriction. Mon adversaire peut avoir de trs bonnes raisons pour ne pas vouloir aujourd'hui ce qui n'en sera pas moins en dernier rsultat entirement son avantage. Je crois n'avoir besoin de donner aucun dveloppement ce raisonnement, les ides de Votre Majest sur l'utilit d'viter la guerre m'ayant paru entirement fixes, comme en gnral sur les moyens d'y parvenir. ceux que j'ai os lui soumettre, elle a object qu'en vidant les diffrends actuels par un arrangement, le grief que la France nous a donn par la runion d'Oldenbourg disparatrait, et qu'elle voudrait s'en rserver un afin d'en profiter pour rouvrir ses ports dans telle circonstance o l'empereur Napolon se trouverait hors d'tat de lui faire la guerre pour cette seule raison. Je pense qu' cet gard Votre Majest Impriale pourrait s'en remettre au caractre connu de ce souverain, qui certainement ne tarderait pas lui fournir de nouveaux sujets de plainte et de rcrimination. D'ailleurs, ses engagements avec lui ne sont pas ternels, et si d'ici quelque temps ils ne produisent pas sur l'Angleterre l'effet qu'il se flatte vainement d'en obtenir, Votre Majest aurait toujours le droit de dclarer la France qu'elle ne saurait sacrifier davantage les intrts de son empire une ide qu'une exprience de six ans a prouv n'tre qu'une chimre. Personne ne saurait voir dans cette dclaration une violation des traits, et si d'ici cette poque nous sommes parvenus consolider nos mesures de dfense et leur donner l'tendue et la perfection qu'elles doivent avoir tant que vivra Napolon, je doute mme qu'elle puisse amener la guerre. TABLE DES MATIRES CHAPITRE PREMIER LA RUSSIE SE PRPARE ATTAQUER. Sous le voile de l'alliance officiellement maintenue, Alexandre Ier prpare contre Napolon une campagne offensive.--Son grief apparent.--Son grief rel.--Appel secret aux Varsoviens par l'intermdiaire du prince Adam Czartoryski; Alexandre veut restaurer la Pologne son profit et se faire le librateur de l'Europe.--Encouragements qu'il puise dans le spectacle de l'oppression gnrale.--Aspect des diffrents tats.--Le duch de Varsovie.--Misre dore.--Napolon a mis partout contre lui les intrts matriels.--La Prusse: le roi, le cabinet, les partis, l'arme, l'esprit public.--La Sude: dbuts de Bernadotte comme prince royal: traits caractristiques.--Le roi et les deux ministres dirigeants.--L'intrt conomique rapproche la Sude de l'Angleterre.--Situation sur le Danube: la paix des Russes avec la Porte parat prochaine.--L'Autriche: l'empereur, l'impratrice, l'opinion publique, l'arme.--Puissance de la socit.--La coalition des femmes.--Influence et prestige de la colonie russe.--Metternich craint d'encourir la disgrce des salons.--L'empereur orthodoxe et les Slaves d'Autriche.--L'Allemagne franaise.--Le vice-empereur.--Rigueurs du blocus.--Exaspration croissante.--Rveil et progrs de l'esprit national.--Socits secrtes.--Autres foyers d'agitation.--Alexandre fait prendre des renseignements sur l'tat des esprits en Italie.--La France: splendeur et malaise.--Crise conomique.--Fidlit des masses l'Empereur.--L'imagination populaire reste possde de lui et esclave de son prestige.--Les classes moyennes et leves se dtachent.--Conspiration latente.--L'Espagne.--L'Angleterre.--Alexandre mdite de consommer son rapprochement conomique avec nos ennemis.--Rponse de Czartoryski par voies mystrieuses.--Objections du prince; ses mfiances.--Garanties rclames et questions poses.--Seconde lettre d'Alexandre.--Il promet la Pologne autonomie et rgime constitutionnel.--Il fait l'numration dtaille de ses forces.--Raisonnements qu'il emploie pour convaincre et sduire les Polonais.--Condition laquelle il subordonne son entre en campagne.--Efforts pour gagner ou neutraliser l'Autriche.--La diplomatie secrte d'Alexandre Ier.--Il offre l'Autriche la Valachie et la moiti de la Moldavie en change de la Galicie.--Tentatives auprs de la Prusse et de la Sude.--Travail en Allemagne.--Tchernitchef Paris.--Galanterie et espionnage.--Le Tsar accrdite un envoy spcial auprs de Talleyrand.--Autre branche de la correspondance secrte.--Affaire Jomini.--Projet de former en Russie un corps d'migrs allemands.--Ensemble de manoeuvres.--Rapports d'Alexandre avec le duc de Vicence.--Il donne le change cet ambassadeur sur ses desseins et ses armements.--Comment il accueille l'annexion des villes hansatiques et la saisie de l'Oldenbourg.--Le canal de la Baltique projet par l'Empereur.--Alexandre affirme et rpte qu'il n'attaquera jamais.--Langage des salons.--L'ambassade russe en France.--Occupations extra-diplomatiques du prince Kourakine.--Cet ambassadeur maintenu son poste en raison de sa nullit.--Protestation officielle au sujet de l'Oldenbourg.--Coalition d'influences hostiles autour d'Alexandre.--Continuit du plan poursuivi par nos ennemis travers toute la priode de la Rvolution et de l'Empire: ils ne renoncent jamais l'espoir de renverser intgralement la puissance franaise et de tout reprendre. CHAPITRE II PROJETS DE L'EMPEREUR. Napolon au commencement de 1811.--Matre de tout en apparence, il sent l'inefficacit des moyens employs jusqu' ce jour pour rduire l'Angleterre et conqurir la paix gnrale.--Le blocus demeure inutile tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Massna devant Torres-Vedras.--Le Nord proccupe Napolon et l'empche de porter un coup dcisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre.--Mfiance progressive: indices rvlateurs: l'ukase prohibitif.--Colre de Napolon: paroles caractristiques.--Les Polonais de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napolon dcide de prparer lentement et mystrieusement une campagne en Russie.--Comment il conoit cette gigantesque entreprise.--Quelle est ses yeux la condition du succs.--Dix-huit mois de prparation.--Projet pour 1811; projet pour 1812.--Mode employ pour recrer en Allemagne une force imposante.--L'anne de couverture.--Envoi de troupes Dantzick.--Prcautions prises pour dissimuler l'importance et le but de ces prparatifs.--Napolon reste militairement et diplomatiquement en retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports avec la Prusse.--L'Autriche et les Principauts.--Rapports avec la Turquie.--Premire brouille entre Napolon et le prince royal de Sude.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce retour.--Demande de la Norvge.--Protestations simultanes l'empereur de Russie.--Bernadotte sera qui le payera le mieux, sans tre jamais compltement personne.--L'Empereur dcline toute conversation au sujet de la Norvge.--Audience donne l'aide de camp du prince.--Bernadotte ritre ses instances et ses promesses.--Napolon refuse de s'allier prmaturment la Sude.--Ses rapports avec la Russie durant cette priode.--Mlange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser le duc d'Oldenbourg.--Rquisitoire violent et emphatique contre l'ukase.--Pourquoi Napolon affecte de prendre au tragique cette mesure purement commerciale.--Demande d'un trait de commerce.--Grief secret et prtention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du blocus domine ses yeux toutes les autres: il vite encore de la soulever.--Sa longue et remarquable lettre l'empereur Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons profondes qui portent l'Empereur envisager comme probable une guerre dans le Nord et y voir le couronnement de son oeuvre.--Napolon gar par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant la guerre si la Russie rentrait dans le systme continental, mais il n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napolon cherchent respectivement s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, l'avantage du choc offensif. CHAPITRE III LE MOYEN DE TRANSACTION. Les armes russes se rapprochent de la frontire.--Marche vers le duch de Varsovie.--Points de concentration.--L'arme du Danube dtache plusieurs de ses divisions.--Prcautions prises pour assurer le secret de ces prparatifs.--La frontire troitement garde.--Les rserves.--Bruits rpandus Ptersbourg et dans les provinces polonaises.--Avis dcourageants de Czartoryski.--La fidlit des chefs varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se drobe une alliance et mme une promesse de neutralit.--L'influence de l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile la Russie: moyen imagin pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie fminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entre possible des Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser formuler une rponse comminatoire.--Dceptions successives d'Alexandre.--Il suspend l'excution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le chancelier Roumiantsof prconise une politique de rapprochement avec la France.--Il croit avoir trouv un moyen de solution.--Ide de demander Napolon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du territoire varsovien.--Alexandre se prte un essai de conciliation sur cette base.--Caractre insolite de la ngociation qui va s'ouvrir.--Le souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu' demi-mot et par priphrases.--On propose une nigme Caulaincourt, en lui fournissant quelques moyens de la dchiffrer.--Le Tsar confie Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignit et habilet de son langage.--La mtaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son rappel et reste Ptersbourg en attendant l'arrive de son successeur, le gnral comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Dpart de Tchernitchef pour Paris. CHAPITRE IV L'ALERTE. Naissance du roi de Rome.--Anxit de la population.--Explosion d'allgresse.--motion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les Varsoviens signalent au del de leur frontire quelques mouvements suspects.--Incrdulit de Davout.--Renseignements venus de Sude et de Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par peur et tche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de l'arme d'Orient remontent vers la Pologne, il commence s'mouvoir.--Mesures de prcaution.--Napolon aimerait mieux viter la guerre que d'avoir la faire tout de suite.--Il se rsigne l'ide d'une transaction.--Dpart de Lauriston.--Nouvelle lettre l'empereur Alexandre: appel la confiance.--Arrive de Tchernitchef: l'Empereur le reoit aussitt.--Quatre heures de conversation.--Vivement press, Tchernitchef finit par rpter la mtaphore du comte Roumiantsof.--Napolon se figure d'abord que la Russie lui demande le duch tout entier.--Mouvement de rvolte et de colre.--Dantzick ou Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Systme de mnagements.--Tchernitchef combl d'attentions et de gteries.--Savary s'avise spontanment de couper court aux investigations de cet observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le _Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les nouvellistes._--Esmnard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le rdacteur du journal.--Arrive de Bignon Varsovie.--Tumulte d'avis contradictoires.--Poniatowski reoit communication _par miracle_ des lettres crites Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet d'invasion surpris et vent.--Les dcouvertes de Poniatowski confirmes par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme gnrale.--La guerre en vue.--Activit de l'Empereur.--Les ftes de Pques 1811.--Napolon prpare l'vacuation du duch et reporte sur l'Oder sa ligne de dfense.--Davout invit se diriger ventuellement sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le soutenir.--Ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la Turquie.--Napolon ne renonce pas viter la guerre.--Ses efforts persvrants pour s'clairer sur les dsirs et les prtentions d'Alexandre.--Lettre indite Caulaincourt.--On cherche faire parler Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc.--Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement dans le ministre.--Le duc de Bassano substitu au duc de Cadore.--Seconde lettre Caulaincourt: _si ce que les Russes dsirent est faisable, cela sera fait_.--Napolon reste en garde: la Prusse et la frontire russe en observation.--Avis plus rassurants: phnomne d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napolon interrompt ses ngociations avec l'Autriche, la Prusse, la Sude et la Turquie.--Il modre ses prparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnment pntrer le secret de la Russie. CHAPITRE V RETOUR DU DUC DE VICENCE. Contre-coup Ptersbourg de l'motion suscite en Allemagne et en France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint que Napolon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens contraire.--Wellesley donne l'Europe des leons de guerre dfensive.--Il fait cole.--Le gnral Pfuhl et son plan.--Peu peu, Alexandre incline vers un systme purement dfensif.--Il voudrait viter la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duch de Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Rponse par allusions et sous-entendus aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur Alexandre et le roi de Rome.--Arrive de Lauriston.--Gracieux accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour dterminer Napolon lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la rsolution de se dfendre toute extrmit: solennit et sincrit de cette dclaration.--motion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son retour en France.--Il va trouver l'Empereur Saint-Cloud.--Sept heures de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions corrlatives.--Napolon repousse l'ide de diminuer la garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la ncessit d'opter entre la Pologne et la Russie.--La pense de l'Empereur passe par des alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur branl; son interlocuteur croit avoir cause gagne.--Napolon fait le dnombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au cerveau.--Il croit que tout se rglera par une bataille.--Suite de la conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales. CHAPITRE VI L'AUDIENCE DU 15 AOT 1811. Conclusions que tire l'Empereur de son entretien avec le duc de Vicence.--Il ne croit plus l'imminence des hostilits et ralentit ses prparatifs.--Il souponne plus fortement Alexandre de vouloir un lambeau de la Pologne, mais rserve jusqu' plus ample inform ses dterminations finales.--Baptme du roi de Rome.--Coups de sifflet au Carrousel: placards sditieux.--Tchernitchef relve ces symptmes.--L'Empereur Notre-Dame.--Discours au Corps lgislatif: allusions la Pologne.--Lauriston rappel la fermet.--Difficult de trouver un moyen de se rapprocher et de s'entendre.--Les prparatifs de guerre se dveloppent en silence.--L'Europe moins inquite.--La diplomatie et la socit en villgiature.--Stations thermales de la Bohme.--Tableau de Carlsbad.--Madame de Recke et son barde.--Oprations de Razoumowski.--La discussion continue Ptersbourg.--Le dissentiment entre les deux empereurs devient moins aigu et plus profond.--Influence d'Armfeldt.--Alexandre prend le parti de ne plus traiter: il adopte la mme poque le plan militaire de Pfuhl.--Ses raisons pour se drober tout arrangement et perptuer le conflit.--Il dcline la mdiation autrichienne et prussienne.--Procds vasifs et dilatoires.--Napolon s'aperoit de ce jeu et constate en mme temps de nouvelles infractions au blocus.--Explosion de colre.--La journe du 15 aot aux Tuileries.--Audience diplomatique: la salle du Trne.--Prise partie de Kourakine.--Napolon dclare qu'il ne cdera jamais un pouce du territoire varsovien.--Son langage color et vibrant: ses comparaisons, ses menaces.--Kourakine tenu longtemps dans l'impossibilit de placer un mot.--Coup droit.--Trois quarts d'heure de torture.--_Travail avec Sa Majest._--Napolon fait composer sous ses yeux un mmoire justificatif de sa future campagne: importance de cette pice: elle fait l'historique du conflit et met suprieurement en relief le noeud du litige.--Pernicieuse logique.--Raisons qui empchent Napolon de faire droit aux dsirs souponns de la Russie.--Le duch de Varsovie et le blocus.--La guerre est la fois dcide et ajourne.--Napolon se fait une rgle de prolonger avec Alexandre des ngociations fictives, de prparer lentement ses alliances de guerre et de donner ses armements des proportions formidables: il fixe au mois de juin 1812 le moment de l'irruption en Russie. CHAPITRE VII SUITE DES PRPARATIFS. Rponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes d'explications.--Instances la fois pressantes et vagues.--Ce que ni l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos prparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'arme varsovienne.--Les contingents allemands.--L'arme de Davout.--L'arme des ctes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'arme d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matriel.--Minutieux efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les transports: moyens employs pour vaincre la nature et les espaces.--Universelle prvoyance.--Napolon excessif en tout.--Il ruse tour tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail parallle d'Alexandre.--Formation des armes russes en deux groupes principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche reprendre la libre disposition de son arme d'Orient en htant sa paix avec la Porte.--Service demand l'Angleterre.--Napolon incite les Turcs continuer la guerre.--Causes de sa lenteur s'assurer de l'Autriche, de la Prusse et de la Sude.--Dangers de cette politique.--Bernadotte rentre en scne.--Dpart de la princesse royale.--L't Drottningholm.--Contrebande effrne; rapports avec l'Angleterre.--Langage de la France: modration relative.--Le baron Alquier part spontanment en guerre contre la Sude.--Note injurieuse.--Rplique sur le mme ton.--Scne extraordinaire entre Alquier et Bernadotte.--Dplacement de l'irascible ministre.--Mise en interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de Napolon sur la Sude.--Alternatives de rigueur et de longanimit.--Une crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer les conditions. CHAPITRE VIII LES TRIBULATIONS DE LA PRUSSE. Affolement de la Prusse: projet d'extermination qu'elle suppose l'Empereur.--Pice fausse.--Hardenberg se jette dans les bras de la Russie et cherche l'attirer en Allemagne.--Lettre au Tsar.--Envoi de Scharnhorst.--Armements illicites et prcipits: explication donne l'Empereur.--Napolon ne veut pas dtruire la Prusse; caractre spcial de l'alliance qu'il compte lui imposer.--L'insoumission de la Prusse drange toutes ses combinaisons.--Premires remontrances.--Napolon dtruira la Prusse s'il ne peut obtenir d'elle un dsarmement complet et une obissance sans rserve.--Continuation des armements.--Mobilisation dguise.--Ouvriers-soldats.--Mise en demeure catgorique.--Soumission apparente.--Crdulit de Saint-Marsan.--Tout le monde ment l'Empereur.--La Prusse en surveillance.--Rapports attestant la continuation des travaux et des appels.--Nouvelles sommations.--La Prusse la torture.--Incident Blcher.--Suprme exigence.--Napolon fait en mme temps ses propositions d'alliance.--Affres de la Prusse.--Retour de Scharnhorst: rsultats de sa mission.--Entrevues mystrieuses de Tsarsko-Selo; Alexandre blme les agitations et les imprudences de la Prusse.--Modification du plan russe.--La convention militaire.--Affreuses perplexits de Frdric-Guillaume.--Motifs qui le poussent subir l'alliance franaise.--Suprme espoir du parti de la guerre.--L'ide fixe du roi.--Recours l'Autriche.--Scharnhorst part pour Vienne sous un dguisement et un faux nom.--Mission Lefebvre.--Napolon perd patience; il incline plus fortement dtruire la Prusse et faire un terrible exemple.--Victoire des Russes sur le Danube.--Projet demand au prince d'Eckmhl.--Plan d'crasement.--Napolon laisse vivre la Prusse parce qu'il constate chez elle quelque disposition se soumettre.--La ngociation d'alliance fait un second pas.--Scharnhorst Vienne.--Metternich le trompe d'abord et l'conduit ensuite.--Dception finale.--La Prusse aux pieds de l'Empereur.--Ouvertures de Napolon Schwartzenberg.--Raisons subtiles qui dterminent Metternich hter ses accords avec la France.--Le partage de la Prusse.--Ractions successives.--Alexandre revient au systme de la dfensive.--Nesselrode en cong.--Son plan de pacification.--_La clef de vote:_ rle rserv l'Autriche.--La paix double d'une coalition latente.--Nesselrode est le reflet de Talleyrand.--Alexandre livre Nesselrode le secret de son inflexibilit.--Il comprend l'avantage de tenter ou au moins de simuler une dmarche de conciliation.--Paix imminente sur le Danube: ncessit de temporiser.--L'envoi de Nesselrode est annonc et perptuellement ajourn.--Fausse interprtation de certaines paroles de l'Empereur.--Mauvaise foi rciproque.--Le frre d'armes d'Alexandre.--Napolon avoue ses projets belliqueux l'ambassadeur d'Autriche.--L'assujettissement de l'Allemagne lui assure le chemin libre jusqu'en Russie: fatal succs. CHAPITRE IX MARCHE DE LA GRANDE ARME. La Grande Arme doit se composer d'une agglomration d'armes.--Position des diffrentes units.--Proportions colossales.--Concentration oprer: pril viter.--Plan de l'Empereur pour runir ses forces et les pousser graduellement vers la Russie.--Ses efforts minutieux pour assurer le secret des premiers mouvements.--Marches de nuit.--Instruction caractristique Lauriston.--Systme de dissimulation renforce et progressive.--Accumulation de stratagmes.--Tchernitchef devient gnant: sa mise en observation.--Conversation et message de l'lyse.--Napolon formule enfin ses exigences en matire de blocus.--Sincrit relative de ses propositions: leur but principal.--Dpart de Tchernitchef.--Perquisition.--Le billet accusateur.--Concurrence entre le ministre de la police et celui des relations extrieures: rle du prfet de police.--Dcouverte et arrestation des coupables.--Dix ans d'espionnage et de trahison.--Procs en perspective.--Napolon refrne sa colre.--Effarement de Kourakine: comment on s'y prend pour l'empcher de donner l'alarme.--Passage des Alpes par l'arme d'Italie.--Universel branlement.--Trait dict la Prusse.--Alarme Berlin; arrive des Franais.--Prise de possession.--Le pays de la haine.--Marche au Nord.--chelons successifs.--Rle rserv au contingent prussien.--Trait avec l'Autriche.--Appel la Turquie: Napolon espre revivifier et soulever l'Islam.--Rle rserv la cavalerie ottomane.--L'Empereur se rsigne ngocier avec Bernadotte.--Ouvertures la princesse royale.--Saisie antrieure de la Pomranie sudoise: consquences de cet acte.--Premiers mcomptes.--Arrive et dploiement de nos armes sur la Vistule.--Dpart projet et diffr.--Lutte contre la famine.--Conversation avec l'archichancelier.--Opposition de Caulaincourt la guerre: efforts persistants et infructueux de Napolon pour le ramener et le convaincre.--tat d'esprit de l'Empereur.--Son langage Savary et Pasquier.--Les deux plans de campagne: Napolon subit dj l'attraction de Moscou.--Sa raison victime de son imagination.--Rves vertigineux.--Au del de Moscou.--L'Orient.--L'gypte.--Les Indes.--Conversation avec Narbonne.--Vision d'une lointaine et suprme apothose. CHAPITRE X ALEXANDRE ET BERNADOTTE. Impassibilit d'Alexandre pendant nos premires marches.--Nos ennemis craignent de sa part une dfaillance.--Ils dsirent un secours.--Arrive Ptersbourg d'un envoy extraordinaire de Sude.--Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture dfinitive et le promoteur d'une dernire coalition.--Son plan d'oprations diplomatiques et militaires; son arrire-pense.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la Norvge.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience capitule.--Envoi de Suchtelen en Sude.--Ngociation en partie double.--Dfiance rciproque.--La politique de l'Empereur, la politique du chancelier.--Arrive du message de l'lyse.--Agitation mondaine: lutte des partis.--Alexandre demeure inbranlable, mais il se sert des propositions franaises auprs de Loewenhielm pour l'amener rduire ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprs de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux traits.--Duel de gnrosit.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa rponse aux propositions franaises et signifie ses exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'vacuer la Prusse et les pays situs au del de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: ce qu'offre la Russie en change.--Conciliation impossible.--Efforts de nos ennemis pour se dbarrasser de Spranski.--Causes profondes et motifs dterminants de sa disgrce.--La soire et la nuit du 17 mars; l'exil.--Alexandre se livre compltement l'migration europenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours Armfeldt.--Oprations de Bernadotte.--Les soires au palais royal de Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilits.--Dpart d'Alexandre pour Wilna; sa dernire entrevue avec Lauriston.--Il incline encore une fois pousser ses troupes en avant; incident fortuit qui le ramne et le fixe au systme de l'absolue dfensive.--La fatalit pse dj sur l'Empereur. CHAPITRE XI L'ULTIMATUM RUSSE. Bonne foi et candeur de Kourakine.--Il blme son gouvernement.--Il continue dsirer la paix et clbrer l'alliance.--Procs de haute trahison.--Discours du procureur gnral.--Interrogatoire des prvenus; responsabilits ingales.--Le verdict.--Condamnation de Michel et de Saget.--Protestation de Kourakine contre les termes de l'accusation.--Arrive de l'ultimatum.--Kourakine Saint-Cloud.--Colre et inquitude de l'Empereur.--Alerte passagre.--Napolon veut tout prix dtourner les Russes de l'offensive pour la prendre lui-mme son heure.--Proposition d'armistice ventuel.--Envoi de Narbonne Wilna; caractre et but de cette mission.--Dmarche effet auprs de l'Angleterre.--Le gouvernement franais se donne l'air d'accepter une ngociation avec Kourakine sur la base de l'ultimatum; l'ambassadeur est ensuite remis de jour en jour, dup et mystifi de toutes manires.--Ses yeux commencent s'ouvrir.--Rquisitions pressantes.--Symptmes alarmants.--Excution de Michel.--Nouvel enlvement de Wustinger.--Dpart de Schwartzenberg.--Kourakine s'aperoit qu'on l'abuse et qu'on le joue; un subit accs d'exaspration le jette hors de son caractre.--Il rclame ses passeports; cette dmarche quivaut une dclaration de guerre.--Contre-temps galement fcheux pour les deux empereurs.--Dpart de Napolon et de Marie-Louise pour Dresde.--Note du _Moniteur_.--Napolon confie au duc de Bassano le soin d'apaiser Kourakine et de lui faire retirer sa demande de passeports.--Nouvelle confrence.--Crise de larmes.--Le duc feint d'entrer en matire; il soulve une difficult de procdure: question des pouvoirs.--Le ministre chappe l'ambassadeur et part pour l'Allemagne.--Kourakine retenu son poste.--Napolon est parvenu loigner momentanment la rupture. CHAPITRE XII DRESDE. travers l'Allemagne.--Arrive Dresde.--Installation de l'Empereur.--Tableau de la cour saxonne.--Affluence de souverains.--La reine de Westphalie.--Arrive de l'empereur et de l'impratrice d'Autriche.--Belle-mre et belle-fille.--Fte du 19 avril.--Aspect de Dresde pendant le congrs.--Vie de famille.--L'Empereur se remet au travail.--Lettre de Kourakine rclamant nouveau ses passeports.--Manoeuvre de la dernire heure.--Ordre expdi Lauriston de se rendre Wilna et d'y entretenir un fallacieux espoir de paix.--La journe des souverains Dresde.--Le lever de l'Empereur.--La toilette de l'Impratrice.--L'aprs-midi.--Gots et occupations de l'empereur Franois.--Le dner.--Crmonial napolonien.--Napolon et Louis XVI.--La soire.--Le jeu des souverains et le cercle de cour.--Jalousie des dames autrichiennes.--Mme de Senft.--Le duc de Bassano.--Caulaincourt.--Mots de l'Empereur.--Ses conversations avec l'empereur Franois.--Il se met en frais de galanterie auprs de l'impratrice d'Autriche et ne russit pas la gagner.--Intimit apparente.--Les cours au spectacle.--Parterre de rois.--Napolon compar au soleil.--Le roi de Prusse.--Le _Kronprinz_.--Hirarchie tablie entre les souverains.--Concours de bassesses.--Apoge de la puissance impriale.--Spectacle sans pareil dans l'histoire.--Napolon se montre davantage en public; promenade cheval autour de Dresde.--Visite l'glise Notre-Dame.--L'empereur Alexandre dans une glise catholique de Lithuanie.--La veille des armes.--Retour de Narbonne; il rend compte de sa mission.--Explosion printanire; approche de la saison favorable aux hostilits.--Dernier appel la Sude et la Turquie.--Napolon dcide de soulever la Pologne.--Il songe Talleyrand pour l'ambassade de Varsovie; raisons qui le portent ce choix, incidents qui l'y font renoncer.--Nouvelle disgrce de Talleyrand.--L'abb de Pradt.--Choix funeste.--Objets proposs au zle de l'ambassadeur.--Napolon cherche gagner encore quelques jours.--Son dpart de Dresde.--L'assemble des souverains se disperse.--Propositions inattendues de Bernadotte: motif et caractre de ce revirement.--Mauvaise foi du prince royal.--Il s'efforce de mnager un accord entre la Russie et la Porte--Congrs et trait de Bucharest.--La paix sans l'alliance.--L'amiral Tchitchagof.--Projet d'une grande diversion orientale.--Alexandre espre branler le monde slave et le prcipiter sur l'Illyrie et l'Italie franaises.--L'ide des nationalits se retourne contre la France.--Demi-trahison de l'Autriche.--Duplicit de la Prusse et des cours secondaires de l'Allemagne.--Universel mensonge.--Avertissements de Jrme-Napolon, de Davout et de Rapp.--Pronostic de Smonville.--Parmi les Franais, les grands se lassent et s'inquitent: la confiance des humbles reste absolue et ardente.--Lettre d'un soldat.--L'arme croit aller aux Indes. CHAPITRE XIII LE PASSAGE DU NIMEN. PREMIRE PARTIE.--L'IRRUPTION. Napolon Posen.--Enthousiasme de la population.--Rponse Bernadotte.--Sjour Thorn.--Derniers prparatifs.--Proccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napolon met ses armes en campagne avant de dclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du dpart_.--Rencontre avec Murat; comdie sentimentale.--Marche dvastatrice travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers dsordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernire minute.--Nouvelles de Ptersbourg.--L'empereur de Russie a refus de recevoir l'ambassadeur de France.--Napolon rejoint la colonne de tte.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'lance aux avant-postes et atteint le Nimen.--Il voit la Russie.--Dguisement.--Reconnaissance cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrive des troupes.--La journe du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coups de feu.--Lever du soleil.--Ferique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaiet et activit de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--tablissement Kowno.--Quarante-huit heures de dfil.--L'invasion commence. DEUXIME PARTIE.--ARRIVE WILNA; DERNIRE NGOCIATION. Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fte du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilit.--La Fatalit et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une rconciliation _in extremis_; causes et but rel de cette dmarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napolon ne veut recevoir l'envoy russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son dsappointement.--Il prcipite son arme sur Wilna.--Premiers symptmes de dsagrgation.--Entre de Napolon Wilna: accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoques et tardives.--L'Empereur s'acharne l'espoir de couper et de prendre une partie des armes russes.--Succession d'orages: les lments se dchanent contre nous.--Hcatombe de chevaux.--L'ennemi se drobe et s'vanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son vasion.--Les dbuts de la campagne manqus.--Froideur des Lithuaniens.--Napolon dcide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoy.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa scurit personnelle et de l'amener une prompte capitulation.--Balachof la table impriale.--Rponses clbres.--Mot blessant de Napolon Caulaincourt; ferme rplique.--Dpart de Balachof.--Protestation indigne de Caulaincourt; il demande son cong.--Patience de l'Empereur; comment il met fin la scne.--Rupture irrvocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succde sans transition au dchirement de l'alliance. CONCLUSION. APPENDICE. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE. End of Project Gutenberg's Napolon et Alexandre Ier (3/3), by Albert Vandal License: Share Alike