Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, N 0004--25 MARS 1843. JOURNAL UNIVERSEL Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr. Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr 75. Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr. pour l'tranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr. N 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim. SOMMAIRE. La France et l'le Tati. Histoire et description gographique de Tati. _Vue de Tati; Portrait de la reine Pomar; Carte._--Plan de la Pointe--Pitre.--Courrier de Paris. Le Soleil, la Comte, le bal d'Arual et le bal de l'association dramatique.--Le bal de l'Opra et la Mi-Carme. _Une Voiture de Masques; Un bal masqu l'Opra._--Thtres. Charles VI, Gaffer, le Mariage au Tambour, le Succs, la Nouvelle Psych. _Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halvy; Scnes principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle Psych._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Deux Vues du grand salon carr, avec 42 tableaux._--Le Rat amoureux, conte par M. A. _Gravure._--Industrie. Des claviers typographiques _Trois Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles astronomiques. La Comte; Lumire zodiacale. _Gravure._--Mercuriales.--Rbus. La France et l'le Tati. L'extension du protectorat de la France dans l'ocan Indien, sur la demande formelle de la reine Pomar, souveraine de Tati et de tout l'archipel de la Socit, voil la nouvelle de la semaine. Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'tablissement de notre domination dans une le plus considrable et plus riche que celles des Marquises, et qui heureusement n'en est pas trs-loigne, offre des avantages sous le rapport du dveloppement de notre marine marchande et de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de construction. Le riz, le caf, la canne sucre, y croissent en abondance, et la pche des perles et de la nacre y est trs-productive. Loin d'tre anthropophages comme dans les Marquises, les habitants, adroits et industrieux, sont de tous les Polynsiens les plus avancs en civilisation. Chez eux le christianisme, grce aux efforts des missionnaires, a dtruit l'idoltrie, et tout, moeurs et lois, y respire la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre, les consquences de la position que nous prenons l? L'Amrique du Sud, et particulirement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez tt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y mnager une alliance solide? Tant que ces divers points font question, serait-il sage de mettre absolument sur la mme ligne les dpenses qui pourront tre demandes pour la Polynsie et celles qu'on doit faire, nous ne dirons pas pour l'Algrie, qui est nos portes, mais mme pour la Martinique, grande et sre position militaire, pour Bourbon et pour cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis rsist huit annes l'Angleterre? D'autres journaux, propos de cette lointaine conqute pacifique et aussi de notre tablissement lilliputien des les Marquises, ont rappel la queue coupe du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Franais d'Athnes. Mais ceux qui, dans cette hypothse, profiteraient le plus de cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils t bien sincrement enchants de la bonne volont de la reine Pomar pour eux, et n'y a-t-il pas l une nouvelle source de contestations possibles avec la Grande-Bretagne? [Illustration: Vue de la baie de Pape-ti, Tati.] Quant nous, quelles que soient ces consquences, ce petit vnement nous semble avoir une signification suprieure; son importance prsente. Qu'on y prenne garde; c'est aprs avoir expuls de l'le les missionnaires anglicans et mthodistes qui voulaient les empcher de danser et de jouer de la flte, que ces pauvres sauvages se sont mis sous la protection du pavillon franais, du pavillon des _Oui-Oui_, comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grce notre laisser-aller et notre humeur plus enjoue et plus facile. C'est un nouveau symptme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi, le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la supriorit de notre civilisation plus douce, plus tempre, plus artiste et plus naturellement expansive, sur le gnie britannique, plus militaire, plus mthodiste et calculateur. [Illustration: La reine Pomar.] Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pntrant les premiers dans l'ocan Pacifique, virent s'lever de son sein embaum toutes ces les inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythre. Plus tard, l'me plus austre des graves missionnaires chrtiens, en voyant ces heureuses peuplades pares plutt que vtues de branches de figuier, faire voler en chantant sur ces lots toujours calmes leurs doubles canots aux voiles de jonc, tout banderols de fleurs et de plumes brillantes, se laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et danser semblaient ces sauvages toute la vie, et la religion mme; les soins pnibles de l'existence, ils les ignoraient, se dsaltrant sans peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail, pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est ces molles populations, pour qui la douce morale de l'vangile semblait svre, que le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, ne plus danser le jour du Seigneur, c'est--dire, et la lettre dans l'esprit de ces peuples, tre impies ce jour-l pour honorer Dieu. Plus de danse Tati; Tati plus de jeux, plus de musique! Faut-il s'tonner que cette tyrannie, assurment plus dplace l que partout ailleurs, ait presque dpeupl ces places fortunes, en prcipitant les malheureux sauvages dans l'intrieur des terres, c'est--dire dans les montagnes, o ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords enchants de la mer, mais enfin o ils peuvent danser librement? Depuis longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur mdiation; elle fut refuse, et l'le proclama son indpendance. Voil maintenant que la reine Pomar, redoutant de tomber tt ou tard sous la frule britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir tudi l'histoire, l'occasion d'abriter son le sous le pavillon de ce peuple qui crivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la Bastille: _Ici l'on danse!_ Pour mieux comprendre ce qui manque ces missionnaires anglicans, et, en gnral, le dfaut absolu de flexibilit du gnie anglais et son impuissance civiliser vritablement le monde, qu'on se rappelle ces prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la charit et jusque dans le martyre, tents et accomplis jadis par nos missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. L, malgr la beaut du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des arbres, indolente, stupide et froce, loin de ressembler en rien celle de Tati, semblait n'offrir l'oeil chrtien que le type le plus laid de l'homme primitif dgrad par la chute. Eh bien! que firent nos missionnaires? Ils se contentrent d'abord d'attraper doucement quelques-uns de ces oiseaux d'espce nouvelle; ils les apprivoisrent peu peu, leur enseignrent la musique, et, en les faisant chanter en choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le _Gnie du Christianisme_. comment le zle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires surent raliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix lui-mme, les merveilles des Amphion et des Orphe. Puis, quand les sauvages furent rassembls en cits, leurs habiles instituteurs se htrent-ils tant de parler ces mes enfantines le langage abstrait de la svre raison? Loin de l. Le mme Charlevoix raconte que les pres avaient tabli partout des jeux, des courses de bagues, o ils assistaient, distribuant les prix eux-mmes: ils avaient introduit partout des danses la manire des Grecs. C'est ainsi, et en se conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du pays, qu'ils parvinrent agir rapidement sur ces moeurs, les transformer, et fonder cette rpublique chrtienne de sauvages dont Muratori a si bien dit: C'tait un christianisme heureux, _cristianesimo felice_. Que ceux-l donc qui, tromps par le courant quotidien des accidents politiques, seraient ports dsesprer de la fortune de la France et du gnie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile passagrement, se rassurent. Le gnie national sommeille, il se rveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, nos cts et de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrmits du monde un instinct divin parle mystrieusement de nos destines l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'esprance et soyons plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle des _Oui-Oui_, comme nous appellent navement les Tatiens, comment craindre srieusement que le monde accepte jamais l'universelle domination de la race anglaise, qui ne sait dire _oui_, elle, que quand on lui offre un profit matriel bien clair et bien net, et qui, hors de l, rpond impitoyablement _non_ ce bon empereur de la Chine, quand il rclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore, et toujours _non_, cette aimable reine Pomar, qui a le bon esprit de ne pas laisser prescrire ou tomber en dsutude le droit de danser, si sacr Tati! Histoire et description gographique de l'Archipel de Tati. Au milieu de la vaste mer du Sud, s'lve, comme la reine de l'Ocan Pacifique, la dlicieuse O'Tati, crivait, en 1825, un voyageur franais; une verdure toujours frache couronne ses pics volcaniss; ses rivages et ses rcifs disparaissent sous les forts de cocotiers dont les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancs par les molles brises des vents alizs. L, sous un ciel dont la temprature est tide, vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succdent sans secousses, et leurs occupations du lendemain sont semblables celles des jours couls. Cette description n'tait dj plus vraie l'poque o elle fut crite. La nature n'avait rien perdu Tati de sa fertilit, de sa beaut et de sa fracheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais les habitants n'y jouissaient plus du mme calme et du mme bonheur. La population, qui, cinquante aimes auparavant, s'levait au chiffre de 150,000 mes, tait dj descendue dix ou douze mille. Le groupe Polynsien, connu sous le nom d'archipel de Tati, et appel jadis les les de la Socit, ou les Gorgiennes, se compose de onze les: Matia, Tati, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa, Bora-Bora, Touba, Maupiti et Tetoua-Roa. _Tati_, la plus grande de ces onze les, est une terre leve, s'abaissant de toutes parts vers ses bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul habit et livr la culture. La ceinture de rcifs qui l'entoure offre et l quelques lots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et profondes passes, conduisant aux mouillages intrieurs. L'le entire, du N.-O. au S.-E., a prs de quarante milles de longueur, sur une largeur qui varie de 6 21 milles. Elle s'tend du 17 28' au 17 56' latitude sud, et du 151 24' au 152 1' longitude ouest. Un isthme bas, submerg dans les mares hautes, la divise en deux pninsules ingales, dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande s'appelle Tati, la seconde Taa-Rabou. Tati est le nom que les insulaires donnent leur le. Quand Bougainville leur demanda: Comment se nomme votre le? ils rpondirent: _O'Tati_, c'est Tati. Bougainville et plusieurs navigateurs ont dsign sous le nom de O'Tati la reine de la Polynsie. [Illustration: (La flche indique la direction des les Marquises, 1450 kilomtres nord-est.)] La dcouverte de Tati, longtemps attribue l'Espagnol Quiros, dit M. Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la _Polynsie et les les Marquises,_ ne semble pas remonter au del de la reconnaissance positive du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, l'aide de ses canons, se fit promptement respecter sur les plages de l'le, et ce premier succs il joignit bientt la conqute de la reine Berea, dont les anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita Tati quelques mois aprs Wallis, n'aspira pas aux mmes bonnes fortunes; mais son quipage utilisa si bien cette heureuse relche, que l'amiral crut devoir donner l'archipel un nom mythologique en harmonie avec ses moeurs amoureuses; il l'appela _Nouvelle Cythre_. Cook, voyageur plus svre encore, ne fut point insensible aux sductions du pays, la candeur, aux grces de ses habitants; il parut trois fois Tati, et chaque fois ce furent de nouvelles ftes, de nouveaux lans d'affection, de nouveaux tmoignages de bienveillance. Les divers navigateurs qui y jetrent l'ancre leur tour, l'Espagnol Bonechea, Vancouver, l'Anglais Sever, du brick _Lady Penrhyn_, le capitaine Bligh, du sloop _Bounty_, le capitaine New, du _Dedalus_, n'eurent qu' se louer galement des procds de ce peuple hospitalier et paisible. Aux flaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent rpondre que par la rsignation la plus touchante. En 1797, la socit des missions de Londres envoya Tati le _Duff_, capitaine Wilson, qui y laissa quelques aptres dvous. Le roi du pays tait alors Pomar; il rgnait au nom de son fils Otou, depuis clbre sous le nom de Pomar II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une mprise, le grand-prtre de l'idoltrie indigne ne se montra pas moins dvou leur fortune. Les Tatiens avaient bien reu les missionnaires anglicans: ils les coutaient; ils rclamaient leurs secours comme mcaniciens, comme ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En 1805, lors de la mort de Pomar Ier, qui eut pour successeur son fils, Pomar II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrtiens; car, selon eux, il n'tait que le serviteur du grand Oro, le matre du monde. La guerre civile qui clata cette poque fora les missionnaires quitter l'archipel, pour se rendre Port-Jackson (1809). On ne laissa que deux pasteurs, M. Haywood, Wahyne, et M. Nott, Eimeo. Cependant, Pomar, vaincu par ses ennemis, et retir Eimeo, cessa tout coup de croire la religion de ses pres. Le dieu Oro se dclarait contre lui, le dieu des chrtiens pouvait lui tre favorable. Il se fit baptiser par M. Nott, reparut Tati, triompha son tour de ses rivaux idoltres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandrent le baptme. Rappels par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et, deux annes aprs la victoire de Pomar, on et vainement cherch dans toutes ces les le moindre vestige de l'ancien culte. Malheureusement pour les indignes, les missionnaires ne se contentrent pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner. En 1821, la mort de Pomar II, ils s'emparrent de la personne de l'hritier du trne, dont ils prtendaient se servir comme d'un instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir jamais l'influence des grands feudataires, ils promulgurent une loi qui tablissait dans l'archipel une sorte de gouvernement reprsentatif. Pomar III mourut en 1827, et les deux reines qui rgnrent aprs lui sur Tati, Pomar Wahyne comme rgente, Aimata Wahyne comme reine, ne souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore briser. Telle tait la situation politique et religieuse de l'archipel de Tati, lorsque la Socit des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux prtres franais, MM. Caret et Laval. A la nouvelle du dbarquement de ces deux missionnaires, l'glise luthrienne, dj affaiblie par un schisme et vivement effraye, ameuta contre les nouveaux venus la population de Tati, et excita une espce d'meute, dont ils faillirent devenir victimes. M. Morenhout, alors charg d'affaires des Etats-Unis, intervint temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane, Pritchard, n'tait pas homme s'arrter mi-chemin. Cumulant, dit l'crivain que nous avons dj cit, les fonctions de ministre du culte et celles d'agent commercial, il runit les hommes dvous de sa double clientle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les prtres franais, les en arracha aprs avoir enlev la toiture, et les rembarqua de vive force sur la golette qui les avait amens. Vainement M. Morenhout essaya-t-il de dfendre ces malheureux, il ne russit qu' se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha d'avoir agi contre les intrts de la foi luthrienne. Une autre vengeance, plus mystrieuse et plus cruelle, attendait, quelque temps de l, ce digne ngociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et rveill en sursaut, il se trouva face face d'un homme qui le renversa d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin tait un sujet anglais, qui chappa la justice locale, et qui, en assassinant M. Morenhout, croyait sans doute servir les haines de ses coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets franais, et si cruellement expis, mritaient quelque retour de la part de notre gouvernement. M. Morenhout fut accrdit par la France auprs des autorits de Tati. Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les les Sandwich avaient t le thtre de scnes peu prs semblables, et l'intolrance religieuse appelait une rpression clatante. _La Vnus_ et _l'Artmise_ reurent toutes les deux des instructions ce sujet. _La Vnus_, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la premire Tati; et, par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expdition du capitaine Dumont-d'Urville, compose des corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zle_. Le capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti; et, aprs avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il demanda: 1 le libre accs de Tati pour tous les Franais, prtres ou laques; 2 une amende de 2,000 gourdes; 3 un salut de vingt-un coups de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les missionnaires, leur signifia de s'excuter promptement, et pour l'argent et pour le salut. Pritchard avait obi, mais, _la Vnus_ partie, il essaya de prendre sa revanche et fit d'abord rvoquer la loi qui assurait aux missionnaires franais l'accs de Tati. A cette nouvelle, qu'elle apprit Sidney,_ l'Artmise_ revint Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1 que les Franais fussent traits dans l'le l'gal de la nation la plus favorise; 2 qu'un emplacement fut dsign pour la construction d'une glise catholique, et toute libert accorde aux prtres franais d'y exercer leur ministre.--Aprs une longue et orageuse discussion dans le grand-conseil, les chefs de file dclarrent l'unanimit qu'ils acceptaient les conditions poses par le commandant franais. Il parat, si nous en croyons les dernires nouvelles, que ces conditions n'ont pas t tenues; car une lettre, crite de Valparaiso, le 1er novembre dernier, bord de la frgate _la Reine Blanche_, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant: Par suite des griefs et des rclamations de nos nationaux Tati, M. Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomar et des chefs principaux qui constituent le gouvernement de cette le et de l'archipel une indemnit de 10,000 piastres fortes, rparation facile, eu gard l'abondance du numraire dans ce pays, les communications qui s'tablirent immdiatement ce sujet furent bientt suivies de la demande officielle de la protection du roi des Franais, avec l'offre de souverainet extrieure des tats de la reine Pomar, et de la direction des affaires des blancs Tati. Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les consquences surtout peuvent tre avantageuses pour nos tablissements des les Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motives par les procds du gouvernement tatien envers nos compatriotes, et engag l'amiral accepter, sauf rectification, le protectorat et la souverainet extrieure des tats de la reine Pomar. De plus, et pour viter toute rtractation, aussi bien que pour s'assurer que rien ne pourrait tre tent contre Tati avant que le gouvernement franais ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire, l'amiral avait, de concert avec la reine, tabli un gouvernement provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le pavillon de France, sous forme de yacht, celui des les de la Socit. Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intrt de la France, les mesures propres faciliter l'adjonction des tats de cette reine de la Polynsie la France, et assurer des droits d'autant plus lgitimes, que c'est de plein gr et spontanment qu'on s'est offert nous. D'un autre ct, voici ce qu'on lisait dans _le Messager_: Le gouvernement a reu des dpches du contre-amiral Dupetit-Thouars, qui lui annoncent que la reine et les chefs des les Tati ont demand placer ces les sous la protection du roi des Franais. Le contre-amiral a accept cette offre, et pris les mesures ncessaires, en attendant la ratification du roi, qui va lui tre expdie. [Illustration: Plan de la Pointe--Pitre GUADELOUPE Dress par M LEMONNIER DE LA CROIX, ex-architecte--voyer de la ville de la Pointe--Pitre] 1. glise--2. Hpital.--3. Tribunal.--4. Thtre--5. Caserne d'infanterie de marine.--6. Prisons.--7. Entrept.--8. Douane.--9. Arsenal.--10. Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des pompiers.--13. Mairie.--14. Trsor--15. Halle la boucherie.--16. Halle aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19. bureaux de l'administration intrieure.--20. Presbytre. _Les quais de la Pointe--Pitre:_ c'est l que les navires dbarquent leurs marchandises europennes, et chargent, en retour, les boucauts de sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter l'embarquement et le dbarquement des marchandises dans de grandes gabarres (espce de bateau plat, qui peut porter trente milliers pesant). Les maisons construites sur les quais taient toutes deux tages. Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chausse taient de vastes magasins sucre et les bureaux, au premier et au second tait l'habitation du ngociant. Il y avait fort peu de maisons occupes par plus d'une famille. _Le quai Tabanon_ tait, aprs six heures du soir, le rendez-vous des ngociants. C'tait la petite bourse o l'on parlait d'affaires et de beaucoup d'autres choses. Il en tait de mme au coin de la rue des Abmes ou d'Arbaud; mais l il y avait moins de ngociants; l'assemble s'y composait plus particulirement d'avous et d'avocats. Les jeunes gens se runissaient le soir aux curies publiques de M. Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue Tascher. Les alles de la place de la Victoire taient aussi une des promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands et beaux arbres, vendre leur petite pacotille. Le soir du mme jour, les ngres se runissaient sur la place de la Victoire, depuis six heures jusqu' huit, en dansant entre eux accompagns du _bamboula_. Ils taient diviss par groupes de diffrentes nations. _La rue d'Arbaud_. L taient les tudes de notaires, d'avous, les bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons taient ornes de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les premiers, comme sur les quais. _La rue des Abmes_ tait habite par le petit commerce, les quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faenciers, les marchands de rouennerie, de nouveauts, les tailleurs, les cabaretiers. La poste tait dans cette rue. _Place du March_. Les ngres descendaient tous les dimanches des campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du March. On y tenait cependant tous les jours des marchs, mais moins considrables. Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_. Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ taient en gnral occupes par la classe infrieure. Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacre au cercle du commerce. L se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les habitants s'y runissaient pour jouer au billard et aux cartes. De tous les cafs, le plus frquent tait le _caf Amricain._ Il tait situ au coin du _quai Tabanon_. C'tait le rendez-vous des officiers, des marchands et des jeunes gens. _L'htel des Bains_, en face du palais de justice, o descendaient de prfrence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant. Un autre htel tait tabli sur le quai, au coin de la rue Marligue. A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour faire rentrer les soldats. A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves. Tous les individus qui taient surpris dans les rues aprs huit heures, sans fanal et sans permis, taient arrts et conduits au bureau de police. Les rues taient balayes tous les jours par les condamns: de la chane de police correctionnelle. Les galriens taient employs aux travaux du port et des escarpements. Courrier de Paris 31 mars Ce qu'il y a de plus nouveau Paris, au moment o je vous cris, c'est le soleil. Nous sommes blass sur tout le reste; toutes les nouveauts closes cet hiver sont dj fanes, et l'on n'en parle plus. Les pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou moins norwgiens, ont pass en quelques semaines; Ronconi a d partir hier pour Vienne; depuis quinze jours la ple ombre de Paganini a repris la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si l'honorable Thimothy Haahlio, envoy du roi des les Sandwich, et parti de la rade de Honolulu, sur la golette _l'Embuscade_, n'tait pas dbarqu, depuis lundi dernier, l'htel Meurice, Paris--chose singulire--se trouverait positivement court de phnomnes vivants. _Les Burgraves_, il est vrai, ont donn un coup de trompette; mais on les a laisss faire. D'ailleurs ils vont avoir bientt une redoutable concurrence. Les deux fils de la reine Pomar sont attendus d'un jour l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mre, faire hommage-lige la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientt des coiffures la Pomar et des robes couleur tati. Que pourront cependant les _Burgraves_, eux qui ne sont pas mme tatous? Aprs un noir hiver, aprs des jours pluvieux et sombres, savez-vous en effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette ville qui a la prtention d'tre l'amour et les dlices du monde, le soleil est une chose de hasard, une exception, une raret. On passe huit mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'anne, serait condamn vivre comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit cette anne d'une manire toute particulire; d'ordinaire il annonce son arrive avec de certains mnagements. En attendant l'clatante apparition de sa royaut enflamme, de sa face d'or et de pourpre, il dtache quelques petits rayons en claireurs, pour prparer sa route: ceux-ci se glissent doucement travers les nuages et envoient de ples reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont l les premires escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisment.--Le printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitt l'hiver de lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon impatient qui clate, une fleur prcoce qui s'entr'ouvre et sourit: l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le soleil en personne arrive enfin avec toutes rserve de flammes et de lumires, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant. Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de faons; il s'est montr l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier Qui vive! Il s'est montr, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le jour de tides haleines, et rendant la nuit sa vote d'azur et d'toiles, Paris s'est tonn de cette chaude invasion, et dans une telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, mars passait pour un mois intermdiaire, cultivant encore le coin du feu, et soufflant mme de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui on ne s'y reconnat plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend que ces mots d'un bout de la ville l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez ce que doit tre une ville que l't surprend inopinment, en plein hiver. Il y a un moment o elle n'est occupe qu' teindre son feu, ouvrir ses fentres et jeter l son manteau. Telle est la situation de Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se dshabille. Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la cause de cet t par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant pour la plus grande tranquillit de la terre, leva les yeux au ciel par distraction: qu'aperut-il? une lumire blanche et vive, d'une forme allonge, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce phnomne, que dj la lunette des astronomes tait tourne vers le ciel, et devant le mystre. C'tait une comte qui nous faisait l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propritaires d'une comte; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les pigrammes ni les vaudevilles la comte. Qui oserait y trouver redire? Il est bien permis de railler un astre si parfaitement en mesure de rpondre, et qui peut des chansons riposter par un dluge de feu, et brler vifs les railleurs. Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comtes cheveles dont parle Virgile, sinistre messager de la mort de Csar? Mais o est Csar? Est-ce un ange exterminateur expdi des hauteurs clestes, pour chtier nos crimes? En vrit, cela serait injuste. Oh! la nation sclrate, en effet, dont la hardiesse va jusqu' rclamer depuis dix ans la dfinition de l'attentat et l'adjonction des capacits! ce n'est pas une comte que le ciel lui devait, mais une couronne de rosire. J'en conclus que cette comte est une comte d'un bon caractre, dont il ne faut pas s'inquiter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas et les amandiers plus vite, mrir nos raisins, et nous obliger des conomies de bois et de charbon. Le signalement que l'Acadmie des Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honntes intentions de notre comte (je l'appelle _notre_ pour attirer sa confiance). Ce n'est pas une de ces comtes de taille colossale, une de ces comtes pourvues d'une queue comparable la croupe du monstre de Trzne. Figurez-vous une comte qui a la queue plus mince et plus troite que la chose n'est permise une comte de bonne maison. Ainsi, tout dgnre, tout se rapetisse; les comtes amoindrissent leur queue de mme que la politique. Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en feu. Les salons de Paris sont, l'heure qu'il est, convertis en tuves o l'on bout, en attendant qu'on y rtisse. Cependant le bal persvre; il s'tait pos dans le monde; il avait fait ses invitations domicile, et command ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comte dt entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur. On danse donc encore beaucoup Paris, et l'on y valse davantage. Ce grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai vient mettre en droule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de fleurs, de gants glacs et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, ces femmes blanches et frles, qu'un souffle semble devoir briser, et que les nuits les plus ardentes trouvent pares, debout, infatigables, toujours prtes au combat; ces cratures si charmantes et si redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientt chercher l'air et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les vertes charmilles. Dj, M. de Rambuteau, le prfet de tous les prfets, qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrs, M. de Rambuteau vient de prononcer la clture de l'avant-deux municipal. La semaine dansante a tout entire appartenu au monde dramatique. Les acteurs de Paris ont t pris d'une fureur de chass-crois que nous sommes obligs de signaler. Les banquiers hollandais ou isralites, les ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux comdiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme trs-passionn: _Renautlin de Caen_, la _Graine de Lin_, et cent autres iliades amoureuses, dont il est le hros, vous avaient suffisamment difi sur les qualits de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal ft homme donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien dbut dans _Un Bal du Grand Monde!_ Arnal s'est montr d'une grce parfaite; je ne doute pas que la galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre de ses victimes. Arnal doit tre ador plus que jamais. Ou n'embaume pas son antichambre de myrte, de violettes et de camlias, on n'tend pas de moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour prserver le pied dlicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la glace qui rafrachit, le punch qui anime, le bordeaux qui rconforte, le potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu' cinq heures du matin, pour se faire har. Les thtres de Paris avaient envoy leurs plus jolies ambassadrices cette fte monstrueuse; le Vaudeville y dansait le galop avec le Thtre-Franais, tandis que le Gymnase balanait avec l'Acadmie royale de Musique, et que le Palais-Royal entranait la Porte-Saint-Martin dans une valse deux temps. Quelques jours aprs, l'Association dramatique donnait un bal dans la salle Favart: l'Opra-Comique avait allum tous ses lustres et ouvert toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est destine aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et personne n'a rien rclamer: tout le Paris thtral tait l, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a la mme taille. Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme charmant a exerc ses fonctions avec une gravit au-dessus de tout loge. Un danseur, sans doute quelque jeune lve du bal des Varits, emport par ses souvenirs ou par son ducation, se laissait entraner la distraction d'une danse un peu colore; Alcide Tousez s'en aperoit bientt: qui peut chapper l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du dlinquant avec la dignit d'un magistrat qui remplit son devoir. Monsieur, dit-il, d'un ton la fois ferme et paternel, svre et doux, ayez la bont de vous modrer un peu.--Voil qui est plaisant, rplique le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'crie Alcide Tousez prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser bien d'autres sur votre thtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y suis autoris par mon gouvernement! Le bal, d'ailleurs, s'est achev sans plus d'atteinte la pudeur d'Alcide Tousez. On n'a jamais dans au bnfice de l'infortune avec plus d'entrain et de lgret. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara dtrne, lui dire: Je vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon possible pour avoir des yeux d'hyne. Un moment la salle a eu grand'peur: M. Alexandre Du..., engag dans un galop toute outrance, s'est laiss choir. Oh! mon Dieu! se serait-il bless? Mais lui, se redressant aussitt et montrant sa haute tte crpue au-dessus de la foule: Je viens de faire comme _les Burgraves_, dit-il en souriant... non pas tout fait, car je me relve. Et apercevant M. Victor H... dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main. J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emports par le plaisir et enivre par la valse, si tout coup le sol s'tait mis trembler, renversant ces murs pars d'or et de velours, brisant le cristal de ces lustres tincelants, engloutissant dans ses entrailles bantes ces jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les crasant sous les poutres brises ou les touffant dans les flammes!... le lendemain on aurait dans dans toute la ville au profit des victimes du bal de l'Association dramatique. LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARME. Le bal de l'Opra est et devait tre une invention de la Rgence. Le chevalier de Bouillon, qui conut le projet de ce nouveau divertissement, en fut rcompens, le fait est historique, par une pension de six mille livres. Un moine carme, nomm le pre Sbastien, et fort habile mcanicien, trouva le moyen d'lever le plancher du parterre au niveau de la scne, et de l'abaisser volont. L'histoire ne nous dit pas quelle fut la rcompense de cette autre invention. Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opra s'est perptu jusqu' nos jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De notre temps, il est plus la mode et plus tumultueux que jamais. Autrefois, c'tait un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, moyennant un mois de ses appointements, dissip en une nuit babylonienne. De l cette cohue sans nom, enroue, barbouille, avine, qui remplit de ses hues sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus spiritueux que spirituels, la premire scne de l'univers. Depuis son origine jusqu' ses dernires annes, le bal de l'Opra, fidle aux principes et aux traditions de l'tiquette aristocratique qui avait prsid sa fondation, avait exclu de son enceinte les travestissements et la danse. Les hommes n'y taient admis qu'en habit de ville, et le domino tait le seul dguisement des femmes. On s'y promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans l'touffer, le bourdonnement discret des causeries particulires. L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle tincelante. L'archet rvolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) l'en a chasse et a touff les derniers murmures de ce galant marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaait peu peu pour faire place la licence. Le mardi-gras de l'anne 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, dont les habitus de ce genre de divertissements ont conserv le souvenir. L'Opra atteignit, ds son premier dbut, l'idal du genre. En rcompense de cet exploit, Musard fut port en triomphe, et faillit tre asphyxi sous les treintes de ses fanatiques et turbulents admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Ds lors ce fut fait pour toujours du bal de l'Opra proprement dit, de cette runion masque, mais peu prs dcente, brillante toujours, spirituelle parfois, qui tenait la fois du jour et de la nuit vnitienne. Du jour o le galop y eut pntr, l'lgance, le dcorum, et avec lui l'esprit, s'enfuirent pour ne plus revenir. [Illustration.] A la vrit, on a cherch cet hiver les retenir, ou plutt les rappeler par une mesure qui tendrait concilier tous les gots. Deux parts du bal ont t faites: la salle a t livre aux danseurs, et le foyer rserv aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevtrait, se nouent et se dnouent (style consacr) entre une et cinq heures du matin. Mais, hlas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opra, du moins. Voulez-vous avoir une ide des piquantes, des malicieuses, des fines causeries du foyer? Prtez l'oreille l'entretien de ce jeune dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, mais je n'ai pas trouv d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une chemine qui fume.--C'est diffrent. Est-ce que tu ne me reconnais pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous tes madame D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, convenez-en; vous tes madame D... Comment va la sant, du reste?--Pas trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est trs-imprudent moi de venir ici; mais c'est si entranant, ces bals de l'Opra! [Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2. Machine distribuer.)] --Oui, c'est bien entranant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir une fluxion.--Ces temps de dgel ne valent rien pour la poitrine. Ah! propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je crois pourtant que c'tait des gants.--Je te quitte. J'aperois l-bas un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain bal.--Adieu, madame. Quelle dbauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un masque et d'adopter le tutoiement. Ces smillants colloques font pourtant le dsespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opra, sur la foi des trompeuses promesses de la rclame, et n'y connaissant me qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas t intrigus. Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opra obtient une vogue tourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grce 1843, les dlices d'une partie de ce peuple qui aime se dire le plus polic, le plus dlicat et le plus spirituel de l'univers. [Illustration: (Le dernier Bal masqu de l'Opra.)] Sa vogue ne le cde qu' celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les actions se cotent la Bourse, et o l'on trouve des fils de pairs de France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands d'habits, des sculpteurs et des pltriers, des peintres d'histoire et d'enseignes, des littrateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, commencer par le hros de cette trange assemble, et tout cela fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la veille, et n'auront surtout garde de se reconnatre le lendemain. Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carme, deuxime dition revue et non corrige du Mardi-gras. Oh! oh! dzing, baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces cris, ce bruit affreux, cette musique crever le tympan? Quelle chasse infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, enterr il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le diable fait, dit-on, de ces miracles, tmoin le clbre ballet du troisime acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y consens; courons au boulevard. Mais si vous tes asphyxi, contusionn, pil, broy; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris sur la tte, si une voiture vous crase, si vous sortez de la bagarre dnu de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez pas du tout, ne vous en prenez pas moi, vous tes dment averti. Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle pouvantable cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Ae, les fausses-ctes! ae, la poitrine!--Je me meurs, j'touffe! je suffoque!--Gare donc l, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de gendarme qui se cabre et recule de notre ct!--Monsieur, que fait votre main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets o je peux, on n'a pas le choix des locaux!--Une fois engag dans cette houle humaine, il faut marcher, bon gr, mal gr, filant soixante pas l'heure. Heureux qui, du milieu de ces flots agits, peut, de temps en temps, diriger sur la grande chausse du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, dception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux immenses files de voilures, flanques de gardes municipaux; mais des masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici l-bas une rumeur qui nous prsage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart d'heure, s'obstine jouer sur nos ttes la chanson du _Roi Dagobert_, il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, prcdant toute bride une, deux, trois voilures, qui roulent quatre chevaux sur la chausse, bourres de dbardeurs, de malins, d'cossais, d'ours, de Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitires, de camargos. Devant, derrire, Jusqu' la portire C'est un' fourmilire De gens chantant, vocifrant, buvant, S'gosillant... C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, des grossirets, voil tout ce que la gaiet et la verve franaise trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'crier ici maints gobe-mouches obstins.--Non, heureusement pour lord Seymour, il n'est pas tout ce monde-l. Lisez les inscriptions du drapeau arbor par chacune de ces mascarades. Voici les Enfants de la Joie. Quelle postrit! La Joie et mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont les Forts buveurs. Viennent ensuite les Flambarts, les Balochards, etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de Boulogne, arrivs en trois chariots pour clbrer Paris le grand jour de la Mi-Carme, qui est leur fte patronale. Ah! cette autre voilure qui se croise avec celle des Balochards, c'est celle des Chemisiers de Pans. Les deux quipages se hlent, se dfient, viennent bord bord, et il s'engage entre eux une bataille en rgle,-- coups de langue, cela va sans dire,--et o il n'y a de morts que les ivres. Vous tes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de la rouennerie; passons donc. Mais, ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une heure _le Nouveau Catchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en socit sans se fcher..._. Sans se fcher, _nota bene_; car, si l'on se fchait, ce serait comme lorsqu'on se gne, il n'y aurait plus du tout de plaisir. Ce catchisme, fort peu difiant, du reste, n'a que le tout petit dfaut d'tre nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mrite est la rime et le moindre dfaut la raison. La langue des Porcherons est enterre sous leurs dcombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de poissardes; il n'y a plus que des marchs et des marchandes de poisson, ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catchisme poissard, canard rtrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de dbit, car il ne rpond plus, comme disent les prospectus, aucun besoin de l'poque. Tout au plus, quelque Botien, prmditant de se produire au bal masqu, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se prcautionner de gaiet et de posie non lyrique. Gare lui, si, pour son malheur, quelque franc luron l'entreprend! Les hros du carnaval sont, sans comparaison, comme les aigles du barreau, c'est la rplique qu'on les juge. La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les masques, qui viennent de dner, se rencaquent dans leurs quipages, et continuent leur promenade la rouge lueur des torches, en attendant l'heure suprme, l'heure solennelle du bal. Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lve comme un seul homme. De toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous les tages, dbouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, rugissements de loups et de chacals, mls au piaffement, au hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des cornets bouquin et des trompettes l'oignon. C'est un capharnam, une mle, un bruit, ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien compts, je n'exagre pas--depuis le grandiose et splendide Opra jusqu'au _Sauvage_, o l'on pntre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de suresne vider sur place. Il y a bal aux thtres de l'Opra-Comique, de l'Odon, de l'Ambigu; bal la Porte-Saint-Martin, la Gaiet, au Cirque-Olympique; bal la salle Montesquieu, la salle des Concerts-Musard, _idem_ des Concerts-Saint-Honor, au Vauxhall d't et d'hiver, au Prado d'hiver et d't, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythre, l'Ermitage de Paphos, l'Ile d'Amour, au temple de _Bagusse_, la Chartreuse, au Salon de Mars, l'lyse, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronn, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, Desnoyers, et cent autres clbrits de barrire. Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandmonium que nulle plume ne saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et la grosse joie, l'ivresse, une danse chevele, le galop le plus tourbillonnant, des batailles, une mle furieuse, maint pugilat, maint oeil poch, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les _lions_ qui s'amusent; l-bas, ce sont les chiffonniers; voil toute la diffrence. Le bal s'achve: la nuit a pass comme un rve, ou plutt comme un cauchemar. Pour complter la fte, il faut, aprs avoir conquis la pointe de l'pe, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir la monte de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avine, titubante, qui a nom Descente de la _Courtille._ Cette foule sans nom, ces loques fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, ces Turcs turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une visire de casquette, ces bergres qui fument la pipe, ces marquis roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se tranent le long des murs, ces troubadours rapics, tous ces gueux dignes de Callot, ce sont les masques des barrires qui regagnent leurs domiciles. Loin d'tre sensible l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnat habituellement cette politesse par des nuages de farine et des poignes de boue lancs la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de Bourgogne, o ils ont tabli leur quartier-gnral, ceux-ci rpondent par une grle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se lve sur ce tableau et met fin la guerre civile. C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'me, ou ce qui lui en tient lieu. Il renatra, la vrit, en 1844; mais combien de ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas revenir!... Souviens-toi que tu es poussire et que tu redeviendras poussire, disait, il y a trois semaines, le prtre aux fidles agenouills sur la dalle du saint parvis. C'tait le lendemain d'une saturnale pareille celle de jeudi dernier. Terrible opposition, prophtique langage!... N'as-tu point song un instant, jeune homme au front pli par la dbauche et par les veilles, que tous les fous plaisirs dont tu t'es enivr, ce sont ces fruits dcevants au dehors, brillants et vermeils l'intrieur, tout remplis de cendres et d'une indicible amertume? Thtres. _Charles VI_, opra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN DELAVIGNE, musique de M. F. HALVY, divertissements de M. MAZILIER, dcorations de MM. CICRI, PHILASTRE, CAMBON, SCHAN et DESPLECHIN. (Deuxime article) Ainsi que je l'ai dj fait pressentir, la nouvelle partition de M. Halvy ne me parat pas rpondre l'ide qu'on avait d s'en faire d'avance, ne consulter que la rputation de l'auteur et son incontestable talent. Le retour trop frquent des mmes rhythmes, l'emploi obstin des mmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte uniforme, dont la monotonie ne tarde pas fatiguer. On cherche vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les matres, et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour l'attention de l'auditeur: le rcitatif--le chant.--Le rcitatif de M. Halvy est rarement assez simple; peut-tre, dans son chant, la mlodie est-elle sacrifie trop frquemment la dclamation. Qu'en rsulte-t-il? que son chant et son rcitatif se ressemblent; que sa musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et l'autre, et que son ouvrage, tout entier, form, pour ainsi dire, du mme tissu n'offre pas la varit qui serait ncessaire pour qu'on en pt supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux dans _Charles VI_, mais ils sont tellement semblables entre eux par la forme, le mouvement, la couleur, et les rcitatifs qui les sparent y font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, coup seulement certains intervalles, par un temps d'arrt de quelques inimits dont on profite avec une joie incomparable pour changer de position, et pour prendre l'air. Ce dfaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres prcdentes de l'auteur de _la Juive_, est surtout remarquable dans celle-ci. C'est l, ce me semble, son vice capital, et la cause de la fatigue qu'on y prouve. Pour l'couter jusqu'au bout, il faut une volont de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a gure de morceaux o l'on ne dcouvre des sentiments exprims avec justesse, des phrases lgantes des harmonies distingues, des dispositions instrumentales habiles et ingnieuses. Semblable sope et peut-tre moins adroit que lui, M. Halvy assemble ses convives autour d'une table immense et magnifiquement servie; seulement il y a le mme mets sur chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier l'assaisonnement. [Illustration: (M. Casimir Delavigne.)] L'espace me manque, et je ne saurais examiner en dtail chacune des parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai parler des plus importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la premire phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez dcid; mais bientt il se perd en des dveloppements interminables, et ne se relve un peu qu' la fin, quand vient la phrase: _Le sort me l'abandonne, ce proscrit dtest_, etc. La proraison on est nergique, et les beaux sons _de tte_ de madame Dorus jettent un vif clat sur les dernires mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, quant sa premire partie, l'un des morceaux les mieux conus de l'ouvrage et les mieux _russis_.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La manire dont les deux voix se prsentent successivement est neuve et piquante. La cadence finale y est amene par un trait des instruments vent d'un effet trs-agrable, auquel succde un point d'orgue vocalis du meilleur got. Ce passage tout entier est plein de fracheur et de grce. Le reste, par malheur, est loin de rpondre au dbut. Le couplet: _En respect mon amour se change_, m'a paru terne et lourd, et d'une mlodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu' l'habile excution de Duprez, et la dlicatesse des nuances que cet artiste y a su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment o le dauphin disparat par la fentre. [Illustration: M. F. Halvy.] Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le caractre qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont aucun. La romance du roi mrite le mme reproche. Il y a dans la scne qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces paroles: Ah! qu'un ciel sans nuage Pour les regards est doux! Et quelle volupt De se ranimer sous l'ombrage, A l'air pur de la libert! Seulement la difficult de faire entrer le second vers dans une priode en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre l quatre vers de mme mesure? Le duo des _cartes_ est d'un bon effet; mais l'honneur en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu' madame Stoltz et qu' la scne elle-mme. C'est le pote, ici, qui a port le musicien. Le seul passage un peu saillant du troisime acte est le dbut du quatuor: Dieu puissant! favorise Notre sainte entreprise, etc. Ce quatuor n'est pas accompagn par l'orchestre, et l'on a dj remarqu combien il y a d'avantage abandonner de temps en temps les voix elles-mmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-tre s'il tait moins longuement dvelopp. L'harmonie en est fort belle. Quel dommage que le chant n'y suit pas la hauteur de l'harmonie! L'air d'Odette, au quatrime acte, est divis en deux parties. Il y a dans la premire de charmants dtails; la seconde fera, je crois, plus d'effet mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un _allegro_ plein d'nergie et d'enthousiasme, et la _syncope_ place sur le second temps de chaque mesure lui imprime un caractre de dcision assez remarquable. Rossini, dans l'air de _Zelmire: sorte, secondami_,--toute comparaison part, je n'accuse pas M. Halvy de faire de la musique italienne,--a obtenu le mme effet par le mme moyen. La chanson d'Odette: Chaque soir Jeanne sur la plage, est charmante. Le dialogue qui s'y tablit, ds le dbut, entre le hautbois et la cantatrice, l'lgance des modulations de ce morceau, son caractre la fois gracieux et mlancolique, tout concourt en faire l'un des plus heureusement trouvs de la partition. Il est amen, d'ailleurs, par une phrase trs-agrable sur ces paroles: Avec la douce chansonnette Qu'il aime tant, Berce, berce, gentille Odette, Ton vieil enfant. Barroilhet dit ce passage demi-voix avec tant d'art, tant de got et une expression si juste, qu'il en double encore l'effet. La scne qui suit (celle des fantmes) n'a rien de remarquable, si ce n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles: Ils tombrent tous trois assassins jadis: Tu priras de mme. L encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mlope: mais, sous cette mlope, on entend une succession d'accords sinistres et dont l'effet est terrible. L'auteur, grce cette habilet de contre-pointiste dont il a dj donn tant de preuves, y a su tirer un parti merveilleux de ce mot: _assassin_, qui passe continuellement d'une voix l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. Savoir le contre-point est un mrite assez commun, mais il est beau de s'en servir de cette manire. Ce trio des spectres est trs-heureusement rappel dans le linat qui suit. Les fantmes ne sont plus sur la scne, mais seulement dans l'imagination du roi; leur chant est donc rejet dans l'orchestre et confi aux trombones, dont l'pre et stridente sonorit tait particulirement approprie la circonstance. Cette rminiscence ingnieuse et fort bien calcule est d'un effet trs-dramatique. La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquime acte, a fait fortune, et le parterre parat s'habituer en faire redire le second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; l'allure en est vive et dcide; la reprise en mode majeur qui s'y trouve est trs-piquante, et l'on a remarqu l'heureux effet du tambour, que l'auteur a employ dans l'accompagnement. J'avoue, nanmoins, que l'_ut_ aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez maladroitement amen; mais, si cette dernire phrase est un peu gauche, elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes leves de la voix de Poultier, dont le timbre est dlicieux. Je n'ai pas encore parl du premier air de l'opra, du chant national: _Jamais en France l'Anglais ne rgnera_, sur lequel on avait fond tant d'esprances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le choeur en rpte le refrain l'unisson, l'effet en est vigoureux et puissant; mais ce n'est l, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets de sonorit qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en le faisant excuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en lui-mme, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en est trivial, et la mlodie nulle ou peu distingue. Je ne crois pas que ce morceau puisse tre rang parmi ceux qui font le plus d'honneur la nouvelle partition; il ne doit, videmment, passer qu'aprs beaucoup d'autres. Je me suis complu les indiquer: c'tait la partie agrable de ma tche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque tous, et le malheur de se dbattre au milieu d'un ocan de motifs vaguement dessins, de phrases dcolores et de rcitatifs lourdement prtentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a t dit plus haut sur ce sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coter de se montrer svre l'gard d'un artiste minent, dont on estime un gal degr le talent, la science et le caractre. Thtre de L'ODON, _Gaffer et le Succs._--Thtre des VARITS, _le Mariage au Tambour_.--Thtre du VAUDEVILLE, _la Nouvelle Psych._ L'attention publique a t tout entire occupe par la venue au monde de deux grands ouvrages dramatiques: _les Burgraves_ et _Charles VI:_ l'un n au Thtre-Franais et l'autre l'Acadmie royale de Musique. Quand ces deux souverains de l'empire thtral se mettent l'oeuvre, il se fait une sorte de silence dans les autres thtres; il semble qu'ils se rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour laisser passer. Puis, aussitt que _le dfil_ du cortge est fini, ils rompent les rangs et reprennent ple-mle leurs habitudes de production particulire. Nous n'avons donc rcolter qu'une moisson peu abondante: une petite comdie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comdie!--Oui, cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en dplaise; si tu avais le bonheur ou le malheur d'tre un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitu un tel rgime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans une semaine lui reprsentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de vaudevilles entasss? Le drame aurait pu s'appeler tragdie; il n'a pris le nom de drame qu'afin de se mieux dguiser. Nous sommes dans le sicle des masques: il ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni aux tiquettes. Si une pice orne de deux ou trois conspirations, dclamant sur le ton hroque et faisant rouler le _tam-tam_ de l'alexandrin, n'est pas une tragdie, qu'appellera-t-on tragdie? Le hros de celle-ci se nomme _Gaffer_. A ce nom, je vous vois reculer de deux pas, et ouvrir deux grands yeux tonns. _Gaffer_ vous parait un peu bizarre: vous tes tent d'arrter les passants pour leur demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que _Gaffer_ veut dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, vous tes de singulires gens. Le beau plaisir qu'il y a voir clair, du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goter la volupt des nigmes. D'ailleurs, si vous ne connaissez pas _Gaffer_, ce n'est pas la faute de _Gaffer_, mais bien la vtre, je suis fch de vous le dire, _Gaffer_ a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'tre connu de vous. Demandez plutt dom Vaissette, son historien, qui clbre ses hauts faits in-folio.--Il a livr de terribles combats contre de trs-redoutables adversaires, tantt vainqueur et tantt vaincu, et afin que rien ne manqut sa rputation, il est mort empoisonn. Voil ce que fut _Gaffer_. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et de provinces convoitaient l'Aquitaine, chue _Gaffer_, du droit qu'il tenait des Mrovingiens ses anctres. _Gaffer_ voulait garder son Aquitaine. De l une grande guerre entre eux, une guerre qui dura presque aussi longtemps que le sige de Troie, et ne fut pas moins fertile en terribles coups d'pe. _Gaffer_, abattu dix fois par le bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en ft ml, je ne sais si _Gaffer_ ne lutterait pas encore. Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des hros de tragdie, qui ne l'ont pas mrit autant que notre mrovingien. Je ne m'tonne donc pas de trouver _Gaffer_ tragiquement accommod; je le plains seulement d'tre aujourd hui le prtexte d'une mauvaise tragdie ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien l'affaire. Un amour lamentable, une conspiration, une rvolte, voil le bagage tragique de _Gaffer_. Il ne lui manque pas mme le trpas hroque la faon de Tancrde, au milieu de l'ennemi. On ne nous a pargn que le brancard. Le public a siffl. Oh! le serpent! Il n'a pas mme t attendri par quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du pote, M. Ferdinand Dugu, a surnag quelque temps, dans la tempte et le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sme partout, la tte on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le Misanthrope, en met dans la Gazette. Le _Mariage au Tambour_ est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prtention aux beaux vers; son ambition tend faire rire, et et l cette ambition est satisfaite. Nous n'avons plus affaire un hros, mais une hrone. On peut bien donner ce titre mademoiselle Catherine, car mademoiselle Catherine frquente les camps. Que dis-je? elle est vivandire; c'est elle qui rafrachit la victoire, selon l'expression de Branger. Mais mfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a un autre nom; on a l'air d'tre vivandire, et l'on est marquise. Ces choses-l arrivent tous les jours. Catherine est donc marquise; mais comment, tant marquise, se trouve-t-elle vivandire? L'amour fraternel a tout fait. Le frre de Catherine, venden renforc, est tomb aux mains de l'arme rpublicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pntrer dans le camp o son frre est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine prend le dguisement que vous savez. Assurment cela est trs-bien. Nous donnons Catherine notre approbation pleine et entire. Tous les masques ne servent pas une si bonne action. Elle est jolie, et bientt les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des vivandires en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, cette guerre intestine. Les vivandires d'un ct, Catherine de l'autre, se livrent des assauts terribles, et le rgiment regorge de Paris et de Mnlas qui se disputent la dangereuse Hlne. [Illustration: Thtre des Varits.--Le Mariage au Tambour.] Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin ce dsordre: le moyen est d'obliger Catherine se marier. Il faut qu'elle choisisse un mari, ou, par la corbleu!... Catherine obit: si elle refusait, on la chasserait du rgiment: et alors que deviendrait son frre? J'ai donc l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, vivandire, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. Le mariage se fait la rpublicaine, en plein vent, sous un vieux chne, soldats et vivandires servant de tmoins, Catherine ct de Lambert, et le tambour du rgiment, mont sur un tertre de gazon, abrit sous le vieux chne, excute un roulement triple carillon, en manire de bndiction nuptiale. Pour la premire nuit de noces, Lambert est de faction la porte du cachot o le frre de Catherine est enferm. Que fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, procure son frre les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en faut, ce qui serait plus srieux, qu'il ne paie de sa tte l'escapade de la belle vivandire; mais patience! Lambert aura sa revanche. La Providence se met tt ou tard du parti des sergents-majors opprims. Tout l'heure vous avez trouv une marquise dans une vivandire, pourquoi ne dcouvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour dissimuler sa noblesse, dans ces temps prilleux. En vrit, nous avons affaire un singulier rgiment; peut-tre allons-nous apprendre bientt que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, il retrouve Catherine et son frre, non plus proscrits, mais vivant en paix dans le chteau de leurs aeux. Que fait Lambert? il se prsente en habit de simple soldat, et rclame madame la marquise, sa femme. Grand scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit Lambert, qui dclare sa qualit de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la clbration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment ne point pardonner un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le maire, leur premier mariage bauch. L'auteur s'est drob sous le nom de Devilliers. On croit que le nom fait le mme office que l'habit de vivandire, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre Dumas, marquis de la Pailleterie. Avec M. Flicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en faut. La _Nouvelle Psych_; a le mme tort que l'ancienne: elle est curieuse. Au lieu de se laisser aller la douceur de son rve, au lien de se contenter d'tre aime, elle a la prtention de sonder les mystres et de connatre le fin mot des choses. Comme l'antique Psych, la moderne Psych y perd son bonheur et son amant. Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythre ou d'Amathonte: c'est un jeune illumin qui conspire pour l'indpendance de l'Italie. L'amour de Dinowa est son plus cher trsor, avec la libert. Mais Dinowa s'inquite et souponne; le mystre o les prils de sa situation jettent Librius, veille la jalousie de Dinowa: elle attribue une trahison amoureuse ses frquentes absences et son air inquiet et souvent agit. Dinowa pie Librius, et le livre l'espionnage. Averti par les rvlations de Dinowa, la police italienne surprend Librius en pleine conspiration. Psych, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. La lampe a clair la nuit o Librius s'enveloppait, et le poignard le tuera. O Psych, pourquoi cette curiosit fatale? Librius cependant chappe la mort et pardonne Dinowa. [Illustration: Thtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psych.--Bardou et Vadam Hrard.] M. Flicien Mallefille a donn sa _Nouvelle Psych_ plus d'esprit qu'il n'en faut pour russir; mais l'esprit ne suffit pas: une action nette, claire, intressante, n'est pas moins ncessaire pour le succs. M. Mallefille n'y a pas assez song. Le _Succs_, comdie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien directeur de l'Odon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait pas faire une comdie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis profit l'exprience du directeur; tout au contraire: la comdie de M. Harel est veine de traits d'esprit et de scnes piquantes. Elle est plus srieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement aux sentiments matriels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pense, et corrompant les coeurs les plus levs et les plus nobles esprits, ou du moins les sollicitant et les entranant parfois aux dbauches du charlatanisme. M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de dmonstration sa critique. Tous deux sont bien ns, tous deux ont du coeur et du talent. L'un est avocat, l'autre pote; celui-l s'appelle Dlicourt, celui-ci Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rves confiants des jeunes annes; Dlicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et de la probit pour russir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et d'crire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins croient se tromper. Dlicourt vgte, malgr tout son savoir, et les drames consciencieux de Laroche sont repousss de tous les thtres. Le pote et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par l et les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Dlicourt vend son loquence tout venant; Laroche improvise de la littrature de pacotille. Le succs arrive d'abord, et avec lui l'argent et mme la renomme. Nos deux amis se poussent jusqu' la croix d'honneur et la dputation; mais peu peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur esprit et leur caractre. Le dgot les prend, et ils sortent du gouffre avant d'y avoir perdu leur talent et leur honntet. Laroche et Dlicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, mme dans le sicle le plus corrompu, le profit le plus sr est encore du ct des nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus longtemps, mais aussi on dure davantage. Cette petite comdie, dbut de M. Harel, annonce un crivain spirituel et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le thtre de la Porte-Saint-Martin: Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui trouve plus de prison que de talent. Beaux-Arts.-Salon de 1843. [Illustration: Premire Vue du Salon carr.] 812 Le Christ au tombeau, par Marquis. 188 Saint Louis aprs le combat de la Massoure, par Casey. 365 Jsus s'tendant sur la croix, par Dubouloz. 60 Combat devant la Corogne, par Bellange. 779 Le duc d'Orlans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle. 711 Jsus mis au tombeau, par Latil. 904 Un rve de bonheur, par Papety. 527 Saint Germain, vque d'Auxerre, par Goyet. 875 Sainte Thrse, par Molin 669 Vue du chteau de Chenonceaux par Justin Ouvrie. 1040 Tte d'tude, par Rolland. 1007 La Solitude, paysage, par Renoux. Nous ne ferons point de catgories; le public, entrant au salon, regarde ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquite pas d'avoir vu d'abord toutes les toiles historiques, avant de passer l'examen des paysages; d'avoir puis les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. Pourquoi la critique changerait-elle ce beau dsordre en un cabinet de collections, remettant chaque chose sa place, et ne voulant pas que les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette profonde vrit de Bilboquet: Le changement est la source de la varit; n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs roses dans une alle, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de prcision, ranger chaque espce de fleurs dans une armoire particulire, comme les hannetons et les minraux des naturalistes. Salon carr.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rve de bonheur_, de M. Papety: . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin, Des couples amoureux assis sur l'herbe molle, Ngligemment vtus de vestes de satin, Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole... Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux! Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire Que les riants propos, la musique et les jeux, L'oisivet sans crainte et l'amour sans mystre! Avoir de verts gazons et le temps d'y danser! Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!... N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir, Cette part du bonheur la plus calme et sereine!... Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux! Les potes s'arrteront volontiers devant ce tableau, amrement critiqu par les peintres; que la lumire soit diffuse et mal dgrade, que le feuillage n'ait pas assez d'paisseur et semble trop dcoup, que les toffes soient un peu lourdes, que le gazon ne vgte pas, comme on dit, et ressemble un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vrit? Le charme n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de cette heureuse union, si souvent rve, de l'ode d'Horace et du dialogue de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants se regardent avec une muette volupt, et les sages, la main appuye sur des ttes blondes, laissent tomber de leurs lvres les harmonieuses paroles qui font crotre les ailes de l'me; dans les coupes, brille le falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute la posie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oubli, au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le Mlancolique, l'une aimant rire au milieu des bois, l'autre pleurer dans les fontaines. La comdie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir place pourtant dans les les heureuses? Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux vapeur et ce tlgraphe? Nous nous puisions en conjectures, sans pouvoir deviner, lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: Les bateaux vapeur sont l pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets ne sont point condamns, comme feue Calypso, rester toujours dans la mme le, sous les mmes ombrages, mais peuvent leur gr visiter tous les rivages de l'archipel fortun.--Quant au tlgraphe, il sert apparemment aux correspondances amoureuses.--Il importe de remarquer, cette occasion, que la race des peintres est abusivement allgorique; Lessing, interdisant l'allgorie aux potes, la permettait aux peintres, sous le prtexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est ncessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame Prudence ou demoiselle Perspicacit; mais ne devrait-elle pas tre laisse de ct lorsque le peintre veut tre pote; et, en s'adressant au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son motion, de son attendrissement par des rbus et des logogriphes? Nous ne rpterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons entendu faire la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces reproches nous ont paru trop peu fonds ou trop lgers pour qu'il soit mme ncessaire de les rfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgr la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse dsirer sous le rapport de la beaut d'ensemble. On sait que M. Papety a travaill cinq ans cette toile; peut-tre n'a-t-il conu que successivement les dtails de la composition. A chaque jour a suffi sa fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi les fleurs, aujourd'hui il cre cette belle figure de la Mditation qui, les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son visage la srnit de son coeur et la beaut de son esprit; comme Goethe dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rve de bonheur, et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien encore? De l vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne semblent lis que par la paix commune de leurs regards et de leurs attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beaut de cette lumire dont les flots viennent les baigner galement. Non, ce n'est point l un tableau fouririste, comme quelques-uns le disaient; tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour tre de vrais phalanstriens; les voir si peu soucieux les uns des autres, si replis sur leurs propres sensations, on ne peut s'empcher de trouver leur bonheur un peu goste; ils nous rappellent de loin ces fakirs bats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent la flicit suprme.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et aprs lui Fnelon, peignirent le bonheur des lus dans les champs lysens. _M. Henri Lehmann._--Le prophte Jrmie est enchan sur une pierre, comme le Titan sur le Caucase; se soulevant demi sur ses deux mains charges de fers, il dicte ses effroyables prdictions au jeune Barne, accroupi mollement sa gauche: Un vent brlant souffle dans la route du dsert vers la ville de mon peuple.... Malheur nous! car nous sommes dtruits. Jrusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauve!... Derrire le prophte se tient l'ange inspirateur, les bras tendus, montrant d'une main Jrusalem, et de l'autre appelant le nuage sombre qui le suit: La voyez-vous passer, la nue au flanc noir, Tantt ple, tantt rouge et splendide voir, Morne comme un t strile. On croit voir la fois, sur le vent de la nuit, Fuir toute la fume ardente et tout le bruit De l'embrasement d'une ville. Le nuage accourt, dj les tnbres noircissent l'extrmit des ailes de l'ange, et le visage du prophte semble s'assombrir encore: Jrusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauve.... Malheur nous, car nous sommes dtruits.... Le vent de l'orage prcde la nue, et les draperies de l'ange sont toutes frmissantes. Au fond du tableau, un entassement de collines, et les murailles bibliques. Jamais, notre sens, M. H. Lehmann ne s'est lev aussi haut; quelque excellentes que fussent dj ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille de Jepht_, le peintre a prouv qu'il pouvait mieux encore; il a victorieusement dmenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: Vous vous tes vid d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de Jepht_. La faon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus svre; son _Jrmie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire que la perfection de l'art rside dans la force contenue et la modration de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les matres, allier la correction, le got et l'lgance l'nergie du pinceau, la vigueur de l'excution; et jamais la grandeur de l'ensemble ne lui fait sacrifier les dtails. Aussi n'oserons-nous que lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis--vis de son admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour contraster avec la sombre nue? [Illustration: (Deuxime Vue du Salon carre.)] 1068 Jeanne d'Arc faisant son entre Orlans, par Scheffer. 773 La Cne, par Leloir. 288 La Vierge au spulcre, par Coutel. 1889 Saint Paul en prison baptise le gelier et sa famille, par Yvon. 104 Un Ravin, paysage, par Buttura. 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling. 170 Le chancelier de l'Hpital par Caminade. 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon. 1179 Achille de Harlay, par Vinchon. 1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orlans, par Scheffer. 1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet. 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la chambre des Pairs par Blondel. 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin. 1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard. 1102 Jeune ptre de la campagne de Rome, par Sgur. _M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En vrit, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre que les hommes aient jamais crit: On est toujours convenu, disait le fameux comte de Caylus, que plus un pome fournissait d'images et d'actions, plus il avait de supriorit en posie. Cette rflexion m'avait conduit penser que le calcul des diffrents tableaux qu'offrent les pomes pouvait servir comparer le mrite respectif des pomes et des potes.--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement plus riche encore que l'_Iliade_. Juda prsente un collier Thamar, qui se voile demi la figure; derrire ces deux personnages, un chameau richement quip; l'angle gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette composition la merveilleuse facilit, la riche excution de M. H. Vernet; le costume de Juda surtout prsente une tude d'toffes remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu dfaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est proccup plutt du costume, de l'quipement des hommes et des chevaux, que du caractre des visages et de la nature: ainsi on avait dj reproch son tableau biblique d'lizer et de Rbecca, de n'avoir pas une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir blmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pleur presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matine de printemps, ou comme si l'on venait de les arroser. _M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La posie et la prose de nos jours s'puisent dcrire; nos plus grands romanciers sont la fois des paysagistes distingus; _pictura poesis_, disait Horace; aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de Montesquieu. Et pourtant, quelques belles valles, quelques riantes campagnes que nous aient faites nos grands crivains, nous ne pouvons, en face d'un tableau, nous dfendre de reconnatre la strilit et l'impuissance de la description crite. Quel pacte et jamais peint aux veux, comme l'a fait M. Buttura, cette troite et profonde valle, resserre droite par des rochers, qui se relvent encore dans le fond du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces arbres dj rougis, ces nuages ardoiss, qui se roulent sur eux-mmes, comme la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent dj tout le fond de la valle: Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment srieux d'une nature vigoureuse, idalise plutt par les effets de lumire et l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de dtails singuliers et ingnieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regarde sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui ajouter encore des embellissements; il faut en mme temps que l'on se soit drob par le sentiment du coeur la servitude des dtails, et qu'on ait dsir faire le portrait de cette valle, non pas pour que les moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-mme dans cette peinture l'motion que l'on avait ressentie devant ce simple et beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare. Douce mlancolie! aimable mensongre, Des antres des forts desse tutlaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur, Saisir l'ami des champs et pntrer son coeur, Quand sorti vers le soir des grottes recules, Il s'gaie pas lents au penchant des valles, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Andr Chnier se promenant le soir dans la profonde valle, ne pensait gure aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imagin de gter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? Serait-ce une lointaine influence de Berlin? _M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appel l'attention publique sur le n 89, qui recle un paysage de M. Bidault, membre du jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressment le n 88: _Vue de la Valle d'Enfer, Subiaco_. Celui-l, il faut le voir pour le croire. En 1840, M. Thophile Gautier, critique souvent fort peu rvrencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: On n'en voudrait pas pour devant de chemine dans une auberge de village. Et, cependant, ils sont reus l'unanimit, et, qui plus est, on leur fait l'honneur du salon carr. Ce sont des moutons qui dfilent sur un pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutt de grands brins de balais, dfilent du mme pas, et paralllement sur la rive. Ils s'en vont, en vrit, ils s'en vont l'un derrire l'autre, et vous penseriez tre en voiture voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entirement indits, et ne croissent qu' Subiaco, dans la valle d'Enfer. Les botanistes devront analyser scrupuleusement ces tranges phnomnes, que nous n'avions encore jamais rencontrs, si ce n'est peut-tre dans le pome des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres d'ducation. N'en riez point, Flix, il sera votre juge. _M. Isabey._--Vue du port de Boulogne, prise de la mer. Ce titre est fallacieux, mfiez-vous-en; il y a l une anacoluthe manifeste; le livret devait dire: Vue de la mer, prise du port de Boulogne. M. Isabey n'a jamais fait de vritables marines, mais seulement des panoramas nautiques; il n'a point tudi la vague elle-mme, prise absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum mare_; ses flots supposent toujours une cte voisine; M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensit du grand Ocan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrs sans pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare. A droite, une jete avec un mule,--un bateau vapeur tranant trois canots la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombre de poissons, de barils et de cordages;--au fond, la ville et le port;-- gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualits habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des dtails, le mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformment gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiter fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables tudes; M. Le Poillevin, pour viter la difficult, les rejette l'horizon, au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en outre, M. Isabey de peindre tout de la mme faon, et presque de la mme couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est entirement sacrifi au mouvement, ce qui, d'aprs les lois de l'esthtique, est un dfaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent aussi avoir une exagration de dlabrement; ce n'est pas que nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M. Morel Fatio; mais, en vrit, ses carcasses sont si vieilles et si dcousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts. _M. Henri Scheffer.--Entre de Jeanne d'Arc dans la ville d'Orlans._--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est la douceur d'expression et la dlicatesse de sentiment: il vise la simplicit gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni pencher la tte, ni mme lever les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. Certainement David ne lverait pas la tte, et Goliath se baisserait encore moins. L'entre de Jeanne d'Arc Orlans est bien peu triomphale; personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et bannires, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple procession aprs vpres; la foule qui s'agenouille gauche ne se rjouit pas non plus d'une faon bien remarquable: toutes ces figures sont animes d'un sentiment pieux et dlicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement Jeanne marchant au bcher. La simplicit exagre des draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage cette scne, qui pche dj par le dfaut d'action. Quant la Pucelle elle-mme, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait triompher. Sa tte, sans tre belle ni grande, a cependant une expression remarquable de saintet et de foi chrtienne; on y lit cette secrte tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses clatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'aprs la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que M. Michelet nous ont dpeint la Pucelle, conservant tous deux la sainte victorieuse la tendresse mlancolique de la jeune fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fire Clorinde, qui ne rve que plaies et bosses, et fronce toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.) _M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien._--Nous prfrons de beaucoup les premires toiles de M. Robert Fleury, son _Benvenuto_ et son _Inquisition_ de l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse et bistre, les contours sont secs, les figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une duret dsagrable. M. Robert Fleury a habill de rouge le peintre vnitien, et les gens bien informs ou sagaces prtendent que c'est l une allgorie pour dsigner que le Titien est un coloriste; de mme ce peintre naf du _Vicaire de Wakefield_ avait imagin de peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers. _M. Adolphe Leleux.--Chansons la porte d'une posada_ (Navarre).--M. Leleux, indpendamment de ses qualits d'excution, nous parat avoir une haute intelligence des conditions esthtiques de l'art; amant de la nature simple, il sait dans cette simplicit mme, choisir le ct pittoresque, agrable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idal de la ralit mme; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret; il n'ira pas s'puiser copier servilement les mains et les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin une vrit qui soulve le coeur; mais il s'arrtera volontiers sur le seuil d'une chaumire bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un rayon de soleil vienne gayer les figures et les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point l de prtentions bucoliques; c'est une nature nave peinte navement, qui, grce Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponns de l'Idylle, ni les sots villageois de l'Opra-Comique. On a reproch cette anne M. Leleux d'avoir transport en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les cigarettes et les mandolines sont l pour sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groups d'une faon charmante, peints avec une nettet, une franchise, une gaiet vraiment admirables. _M. Belloc._--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: Les uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent donner mme au spectateur tranger l'ide exacte de l'individu reprsent, de telle sorte qu'il comprend aussitt le caractre de figure de l'original inconnu, au point de le reconnatre tout de suite, s'il vient le rencontrer... C'est ce rapport immdiat qui nous garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous trouvons la seconde manire de peindre le portrait, particulirement chez les Anglais et les Franais, qui n'ont en vue que cette possibilit facile de faire reconnatre l'homme que dj nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres poux qui nous montrent aprs dner leurs portraits.--Le portrait de M. Belloc dment coup sr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H Heine lui-mme lui ferait l'honneur de sa premire classe. Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en dtail plusieurs autres tableaux du _salon carr_; au moins citerons-nous avec loge le _Jsus-Christ_ de M. Lestang-Parade, le _Christophe Colomb_ de M. Colin, la _Leve du Sige de Malte_ de M. Larivire, enfin, la _Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean. Le Rat amoureux. CONTE [Illustration.] Par une belle journe du mois d'aot, aprs six ou sept heures de chasse dans cette campagne du Maine, tellement entrecoupe de haies et de fosss qu'il en faut prendre pour ainsi dire chaque arpent l'assaut, M. de *** entra chez un de ses mtayers pour s'y reposer quelques instants. Il but une grande tasse de lait frais, et se retira dans une chambre presque nue o couchaient les enfants de la ferme. L, il se jeta sans faon sur de la paille frachement tale, pour goter un bon et lourd sommeil d'homme fatigu. Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se sentit la cuisse gauche fouille comme par un museau d'animal, et sur ses gutres de cuir comme un grattement de dents et de griffes. Il supporte d'abord ce froissement dsagrable avec cette apathie somnolente, cette indcision de l'engourdissement qui ne nous laisse rien percevoir de clair et d'intelligible. Mais le contact devint plus pressant, plus rpt, plus sensible; il se rveilla brusquement, en jetant avec vivacit la main l'endroit ls; il trouva, avec une certaine peur mle de dgot, qu'il tenait un gros rat. La bte, surprise dans son opration de rongement, chercha d'abord mordre la main qui l'avait saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu du dos et lui pressant les flancs d'un poignet de fer; il lui tait presque la facult de respirer. Le rat essaya donc vainement de se dbattre et d'chapper l'tau qui menaait de l'touffer. Mais voyant que son ennemi se prparait l'craser du pied, il eut recours un moyen assez peu ordinaire. Il parla. Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je cde. Je renonce sincrement toute entreprise sur le cuir de votre quipement et le tissu de votre peau, et si vous voulez m'accorder la vie, je m'engage vous raconter mon histoire. Elle est courte, mais assez riche en exprience, pour un rat. Acceptez-vous? Dcidez vite: vie ou mort, ne me faites pas attendre. M. de *** ne s'tonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup de contes fantastiques, et il rpondit au rat: Mon cher, quoique votre demande ressemble beaucoup certains passages des _Mille et une Nuits_, elle m'agre. Je ne m'inquite pas du plagiat. Mais, avant de commencer votre histoire, veuillez, au pralable, rsoudre bravement cette question: Avez-vous une me? --Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous demander aussi: Avez-vous une me? Plusieurs philosophes ratapolitains s'accordent en refuser une l'espce, humaine. Mais, pour la ntre, ils l'ont dmontre par une infinit de beaux arguments; et si vous me faisiez prir en ce moment, je ne crains pas d'tre ananti: la barbe de vos cartsiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la rcompense des justes rats. M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre crature s'en faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir appris que les rats avaient aussi leur psych, il prta l'oreille au rcit du quadrupde. Aprs cette courte digression, qui paratra inutile beaucoup de gens, mais que M. de *** se donna uniquement pour satisfaction (car il tait un peu philosophe), le rat commena en ces termes: J'ai beaucoup voyag, monsieur, et tel que vous me voyez ici, prs de Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais arriv de Constantinople. --Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez la mode de parler de Constantinople. Les minarets de Stamboul ont dfray bien des phrases. Je suis curieux de les regarder, mon cher, travers vos yeux. --Oh! monsieur, je vous fais grce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la grande mer, des kiosks, des djoubs, des campalores, et de toute espce de couleur locale. Je ne suis ni pote, ni orientaliste, ni crivain d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant, n'attendez pas de style. Il reprit, assez satisfait de sa tirade: Oui, monsieur, frais arriv de Constantinople, et de retour, pour n'en plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'tais jeune alors, toutes mes tudes termines, tous mes degrs pris jusqu'au doctorat inclusivement, je rsolus de voir du pays. La Hollande m'attira d'abord, cause de la rputation de ses fromages; mais si la chre y est bonne, on nous y a vou une haine implacable: je partis pour les bords du Rhin. Il y a l de vieux chteaux fodaux o je pris logement; ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de srs asiles. Enfin, pouss par mon humeur nomade, aprs un sjour de quelques mois dans un couvent autrichien, je me rendis Constantinople. D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je n'y mangeais pas bien; mais, force de parcourir en tous sens les souterrains de la cit turque, je dcouvris le merveilleux den des rats, le terrestre paradis, o je serais peut-tre encore, malgr le mal du pays dont je me targuais tout l'heure si sentimentalement, sans l'influence mauvaise de ma destine. Figurez-vous, monsieur, un vaste palais, perc de mille corridors, commodment pourvu d'innombrables cellules, et aboutissant par toutes ses issues un puits ferm d'une grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du srail. Peu de jours aprs mon entre dans cette demeure de promission, un bruit se fait entendre l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lve, et un grand jour inonde l'obscurit de nos cellules: du plus profond de leurs retraites, veills ou endormis, debout ou couchs, avertis comme par un sr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se prcipitent vers la lumire. Je les suis sans savoir o; et, arriv au rond-point du puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle crature blanche comme du lait, frache, rose, grasse point, excellente manger. Tous mes confrres se jettent dessus, je les imite, et nous mordons, et nous dchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire la belle victime, demi morte, de la mme faon qu'on nous l'avait amene, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion. Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me permettre une petite rflexion, en ma qualit de philosophe, je remarquerai que c'est aussi titre d'exemple que vos lgislateurs exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiterai pas sur les droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont t dtourns par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par mon exprience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait personne. Destin terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une vellit d'tre infidles, il ne corrigeait nullement ces dames. Ttez mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la peine de mort. Je retiens une place dans ses notes. Cela dit, je reviens mon sujet. Quand j'eus got la chair mollette, blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien repu laissa plus de loisir ma sensibilit. J'ai toujours t philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sr que le bourreau n'en ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'aprs tout c'tait de bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais, en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas touffer le cri du sang vers. Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de la belle Lda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu' nous, et je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beauts, qui n'avaient d'abord offert ma voracit que de dlicieux comestibles, finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines nous traitent avec trop de sans-faon; que diable! nous avons un coeur. Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux heures des repas, qui seules avaient rpandu quelque charme sur ma vie. La nuit, dans mes rves, toutes ces magnifiques Gorgiennes et Circassiennes, ces paules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs, se prsentaient moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'talaient comme autant de muets vengeurs et de silencieuses excrations de ma barbarie. Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion malheureuse. Le gros rat suait encore dcrire son martyre amoureux. Bien! bien! dit M. de ***, voil qui est tout fait bien. M. chose, qui a un style mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc aussi, chez les rats, dans le pathtique et le psychologique? --Pourquoi pas? dit le rat. Et il continua. Ces dispositions, je les combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que c'tait une lutte mort que j'allais engager contre la socit qui m'avait accueilli, et je reculais devant cette dtermination extrme. Enfin l'hrosme l'emporta dans mon coeur, et aprs m'tre battu les flancs, je rsolus de me dvouer au salut de la premire sultane qui tomberait parmi nous. Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit que m'affermir dans mon projet, et la quatrime, je me grandis de toute la hauteur d'un dvouement, de toutes les coudes de la pure passion; je devins gigantesque. On nous descendit une jeune fille de douze ans peine. L'amande de ses yeux, demi cache sous le voile de sa paupire, la draperie d'bne que sa chevelure jetait sur ses paules, l'abandon plein d'effroi qui dtendait au hasard les muscles dlicats de ce beau corps, tout en elle enflamma mon amour, dcida mon courage. Aussitt qu'elle fut la porte de mes confrres, je me plaai sur son coeur, dont je sentais les battements comprims par la crainte; et l, sur ce champ de bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre la cure, comme d'habitude, je montrai les crocs mes amis, et je leur dis qu'ils me tueraient plutt que de toucher ma sultane. La stupfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me regardrent avec des yeux o l'tonnement effaait presque la colre; puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur avait fait oublier un instant, ils se jetrent comme de plus belle sur leur proie, sans s'inquiter autrement de ma chevalerie. Je me ruai alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais anim par l'amour, tandis qu'ils ne l'taient que par la voracit. Je dchirai l'oeil celui-ci, j'entamai la tte celui-l; qui perdit une patte; qui, un morceau de son rble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'tais sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout arrach, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva, selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgr mon courage; et comme j'tais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emport avec elle. A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai d'chapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, o j'aurais t infailliblement dvor, et je me cachai dans le premier trou qui s'offrit. Ds que la nuit vint, je me mis en qute de ma sultane; je me hasardai dans les dortoirs du srail, je parcourus tous les appartements sans la rencontrer, et, le dsespoir dans le coeur, je fus me promener sur le rivage de la mer. Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots, l'immensit de la vague... --Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer. --Laissez-moi finir ma priode, s'cria le rat impatient. Un peu de posie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre. Le bruit des flots, l'immensit de la vague, et ce je ne sais quoi de terrible qui s'crie dans l'obscurit du nocturne azur; mes soupirs se mlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait frapper les murs du srail, et l'incommensurable voix des ondes qui gmissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit, l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant la socit qui me repoussait, ma bien-aime perdue; je songeais ces temps paisibles o mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digrer!!! et je m'criais sur la grve: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon coeur me rpondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui la passion te couronne de son aurole, aurole brlante, aurole compose d'autant d'ingrdients que la foudre de Jupiter; mais sainte, mais toile, mais resplendissante, mais pyramidale aurole, sans laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment. Je m'panchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satin, de doux, mais de froid comme la mort: c'tait le cadavre de ma sultane. Le grand-seigneur l'avait fait jeter la mer, et la mer me la rendait. Je me prcipitai sur elle, je la dvorai de baisers, je l'inondai de larmes, je voulais mourir prs d'elle; mais je ne sais quel lche amour de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai plusieurs fois; enfin elle fut jamais perdue pour moi... Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort d'un ami, il songea pourtant qu'il hriterait d'un bel habit noir fort sa convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! A peine avais-je fait quelques cent pas, que, la faim me pressant avec force, je songeai que j'aurais bien pu prendre un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu que la largeur de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me trouver si bas, aprs m'tre lev si haut, et l'amour-propre me condamna au jene. Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin servit me refaire. J'tais dj aux portes de Vienne, quand je fus rejoint par un des rats du puits. Je me mis d'abord en dfense, croyant qu'il allait m'attaquer; mais le malheur l'avait aussi atteint, et c'est un niveau qui galise tout. Le sultan, dbarrass des janissaires, avait commenc de rformer son empire. La frocit de la justice du srail avait la premire attir son attention, et il l'avait abolie. De l, grande douleur au puits des rats. Ils complotrent d'abord de dvorer le sultan dans son lit; puis voyant cette entreprise trop d'impossibilits et de danger, la nation se dbanda, et chacun fut de son ct chercher fortune. L'exil du puits exhalait une rage aveugle contre le sultan. Otez la charogne au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce qu'ils diront. Je l'coutais peine, pleurant le destin de ma pauvre sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauve. Nous nous sparmes bientt, et, sans autres aventures, je suis revenu dans le Maine pour que vous me donniez la vie. --Vous n'tes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le conteur eut fini. Mon mtayer mettra chaque jour un morceau de viande, au bord de votre trou; c'est la rente viagre que je vous accorde. Allez en paix, mon cher; Dieu vous tire de la griffe des chats comme il vous a tir de la mienne. A. S. Industrie. DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES. L'emploi d'organes mcaniques fonctionnant avec rgularit dans une foule d'oprations matrielles excutes nagure encore par la main de l'homme, est le caractre le plus saillant des tendances de l'industrie moderne. L'introduction des machines dans les ateliers est un bienfait qui ne mrite pas moins d'tre signal, au point de vue de la dignit humaine, que pour les consquences matrielles qui en rsultent, notamment dans l'conomie des frais de production. Mais les difficults que prsentent l'invention et la mise excution des machines augmentent singulirement mesure que la part de l'intelligence de l'ouvrier est plus ncessaire pour le diriger dans l'exercice de sa profession. Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que le _compositeur_ place les lettres une une dans le _composteur_, prpar d'avance pour la justification; et qu'au fur et mesure de la lecture de la _copie_ qu'il a sous les yeux, sa main va chercher les caractres dans les compartiments ou _cassetins_ de la bote ou _casse_, o ils sont rangs par _sortes._. Il y a donc dans la _composition_ en caractres mobiles deux oprations trs-distinctes, la lecture et le placement des caractres. Quoique l'une d'elles soit purement matrielle, on conoit toutes les difficults qui se prsentent lorsqu'il s'agit de l'assujettir des procds mcaniques rguliers, tout en se servant, pour la guider, de l'intelligence du compositeur. Il n'est donc pas tonnant que la curiosit publique ait t, dans ces derniers temps, vivement excite par l'annonce de machines typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout qui doivent tre cites d'une manire particulire, parce qu'elles sont livres l'industrie ou un degr de confection dj fort avanc. CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de MM. Young et Delcambre est une machine termine et prte prendre place dans les ateliers. Les inventeurs l'ont-ils montre plusieurs imprimeurs de Paris l'tat de travail, on au moins fonctionnant de manire qu'on puisse en apprcier les rsultats? Elle est reprsente dans notre figure 1. La machine composer se compose de quatre parties principales, savoir: 1 Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y a de lettres chaque touche porte l'empreinte de la lettre qu'elle doit faire mouvoir. A chacune correspond une tige verticale qui fait mouvoir horizontalement un couteau plac dans un plan suprieur, pour chaque mouvement imprim la touche. Les voyelles et les consonnes sont places au milieu, les autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposs sur les cts, en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus fines, comme le point, la virgule, afin de diminuer la longueur de la course qu'elles ont faire sur le plateau dont nous parlons plus loin. 2 Un plan suprieur, sur lequel se meuvent les couteaux dont nous venons de parler. A gauche de chacun d'eux est une bande de cuivre presque verticale, creuse l'intrieur. Dans ce vide se placent les caractres d'une sorte, posant sur leur frotterie, et composs tous du mme sens. Chaque mouvement de touche faisant mouvoir le couteau correspondant (un peu moins pais que la lettre de la rainure voisine), une lettre sera pousse, et celle-ci tombera par le vide qui est pratiqu ct de l'endroit o elle posait. 3 Un grand plateau en cuivre inclin 45 plac en avant du plan sur lequel posent les caractres. Dans ce plateau sont pratiques autant de rainures qu'il y a de lettres, et destines: les recevoir quand elles viennent de quitter leur composteur. Ces rainures se runissant toujours de deux en deux successivement, viennent aboutir une rainure unique, perce son extrmit d'un trou par lequel vient passer la lettre pour entrer dans le composteur. 4 Un long composteur, commenant par un quart de cercle qui commence au vide dont nous venons de parler. La partie circulaire est double, afin que les lettres ne puissent tomber. Une petite roue excentrique, place au-dessus du vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir au moyen d'une pdale, pousse les lettres arrives sur le composteur, et fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrmit se trouve un compositeur qui prend la composition, en forme des lignes qu'il justifie, place les cadres, etc. Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez bien. Son mcanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents qui arrivent l'entre des lettres dans le composteur et que nous croyons possible d'viter, remplit bien son but de machine composer. Elle est aussi remarquable par sa bonne excution, qui lui permet d'entrer immdiatement dans les ateliers, sans qu'il y ait trop redouter de drangements et de pertes de temps, comme il arrive si souvent dans les machines nouvelles; et l'emmagasinage des lettres est dispos de manire pouvoir charger la machine d'une grande quantit la fois, avant, ce qu'on n'avait pas encore su raliser; enfin son prix n'en est pas fort lev. CLAVIERS MCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes machines sont, dit leur auteur, suprieures de tout point celles de MM. Young et Delcambre. MM. Young et Delcambre peuvent faire l'heure une composition de 6.000 caractres; le capitaine Rosenborg en peut faire une au moins de 10.000; et la machine distribuer, qui, par le procd Young et Delcambre, occupe quatre ouvrier n'en occupe qu'un seul avec le procd Rosenborg. 1 Machine composer,--Le matre compositeur, assis au front de la machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier mesure qu'il lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs cassetins les lettres correspondantes, qui viennent se coucher sur une chane sans fin, laquelle passe constamment par le milieu de la machine, de droite gauche. Par le mouvement de cette chane, les caractres, une fois poss, seul trs-promptement transports vers le _rceptacle_, o, par l'action d'une petite excentrique qui tourne avec une vitesse considrable, les caractres sont rangs horizontalement, l'un au-dessus de l'autre dans le mme ordre que les touches du clavier ont t frappes. Les lignes ainsi formes par les caractres s'ajustent sur une partie en forme de T. Un cadran compteur et une sonnette avertissent le compositeur chaque fois qu'une ligne est complte. Alors il fait tourner une petite vis qui pousse la ligne acheve au fond du rceptacle; puis sa main droite agit sur un levier qui pousse cette ligne dans une rainure extrieur mobile autour d'un axe. Ces oprations s'accomplissent en moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit de la main gauche, comme le reprsente la figure 2, l'extrmit suprieure de cette rainure, et l'ayant amene dans une position horizontale, il lit la ligne des caractres se tenant alors dans une position verticale. Ayant corrig les fautes qui ont pu se rencontrer dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir mme le fond de la _rainure_, fait descendre tout d'un coup la ligne dans un compartiment o il met les espaces. Le trait principal d'innovation de cette machine est la chane sans fin sur laquelle les caractres sont dposs, et par laquelle ils sont transports dans le rceptacle. Les avantages de cette chane sont que les caractres sont pousss en droite ligne par la chane sans risque de dsordre, sans danger du moindre frottement; qu'autant de lettres pourront y tre places la fois qu'il en peut arriver de suite dans la srie non interrompue de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un grand nombre de mots et syllabes que le compositeur sait bientt disposer de cette manire, par un seul coup sur les touches du clavier. Par exemple, _ad, add, ail, accent_, etc., sont des mots dont les lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent tre composes par une seule pression sur les touches; la chane pousse les caractres dans l'ordre o ils y ont t dposs, et rien ne peut troubler cet ordre.--On peut expliquer par ces _accords_ (de lettres semblables et composes d'un seul coup) la grande rapidit de la composition Rosenborg. Le mot _accentuation_ contient douze lettres, et exigerait vingt-quatre mouvements de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec la machine Rosenborg, le mot est compos en trois coups sur les touches: _accentu-at-ion_. 2 _Machine distribuer_.--Cette machine, reprsente figure 3, est entirement dtache de la prcdente et fonctionne sparment. Aprs le tirage, une portion de page ou de colonne de caractres est dpose dans un compartiment. Les lignes sont amenes une une de ce compartiment dans un _chariot mobile_ par le moyen d'un glisseur manche. Au sortir de ce chariot, les lettres sont distribues dans des cases particulires. Une ligne de caractres ayant t amene du compartiment dans ce _chariot_, le distributeur saisit de la main droite le manche du _chariot_ et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne qui est dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, lev la touche du clavier correspondant la lettre la plus proche sur le devant du _chariot_, il meut ce chariot sur la gauche jusqu' ce qu'il soit arrt par l'action de la touche leve. La lettre correspondante s'chappe de la ligne, et, tombant travers un retrait fait pour la recevoir, elle est conduite dans sa propre case sur la planche horizontale, tandis que, par l'action d'une petite _excentrique_ ou _came_, elle est sans cesse pousse en avant pour faire place la prochaine lettre qui descendra. De cette faon, les caractres sont distribus et arrangs en lignes, tous les _a_ dans une ligne, tous les _b_ dans une autre, etc., tout prts tre replacs dans leurs compartiments correspondants de la machine composer. Cette opration de replacement se fait par le moyen d'un instrument qui peut la fois enlever deux ou trois cents lettres de la machine distribuer, et les transporter dans la machine composer. Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines ont t excutes, ou au moins paraissent destines fonctionner, au profit de l'industrie, postrieurement celles dont il vient d'tre question. Mais elles sont dignes d'attirer au plus haut degr l'attention de toutes les personnes qui s'intressent aux progrs de la mcanique pratique; elles donnent la solution de problmes que les devanciers de M. Gaubert ne s'taient mme pas proposs, ou qu'ils n'avaient que trs-imparfaitement rsolus; enfin elles sont dues un de nos compatriotes. Le lecteur concevra donc que nous entrions dans quelques dtails en ce qui concerne ces appareils. Nous ne pouvons mieux faire, ce sujet, que d'emprunter textuellement M. Sguier le rapport qu'il a fait l'Acadmie des Sciences, au nom d'une commission dont MM. Arago, Coriolis, Piobert et Gambey faisaient aussi partie. [Illustration: (Clavier typographique de MM. Young et Delcambre.)] Une curieuse, nous pourrions dire une tonnante machine a t soumise votre examen. M. Gaubert a appel votre attention sur son _grotype_, c'est--dire sur son appareil trier et classer les lments de la typographie.................................................. ............................................................. La machine qui a t soumise vos commissaires est compose de deux parties distinctes: trier et classer les caractres livrs ple-mle son action, les emmagasiner en quantit suffisante et proportionne au besoin de la composition; dans les rceptacles mobiles est la fonction difficile de la partie que l'inventeur a nomme _distribueuse_. La partie appele par lui _composeuse_ est uniquement charge de faire revenir, suivant l'ordre dtermin par l'ouvrier compositeur et sa volont, les lments typographiques, pour les assembler rapidement et srement dans une forme ou un simple composteur. Pendant cet appel et cet arrangement tout mcanique, aucun type ne doit tre expos perdre la bonne position qui lui a t prcdemment assigne. C'est la runion de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue la pense mcanique conue, ralise et livre votre critique. Le problme vient d'tre sommairement nonc; exposons les conditions de sa solution. La _distribueuse_ doit recevoir ple-mle les lments de la composition typographique, c'est--dire les caractres, les signes de ponctuation, les espaces, etc.; par une action _inintelligente_, elle doit les isoler les uns des autres, les dcoller; car nous supposons la machine oprant sur les dbris d'une forme rompue. Elle doit s'exercer sur chaque type sparment, s'assurer de prime-abord s'il se prsente au classement dans une position normale, c'est--dire en termes d'imprimerie, l'oeil en l'air, le pied bien tourn; elle doit ensuite le diriger vers le rceptacle spcial qui lui est assign; mais, comme une composition n'est pas forme de caractres rpts en nombres gaux, il importe que la machine puisse accumuler dans des rservoirs plus spacieux, ou plusieurs fois reproduits, les lettres les plus frquemment employes. Cet emmagasinement doit tre mthodique et progressif; les caractres d'une mme classe ne doivent venir remplir le second ou le troisime rservoir de la srie laquelle ils appartiennent, qu'aprs avoir compltement occup le premier. Pour que ce travail de classement soit vraiment utile, il faut qu'il soit rapide, sr, par-dessus tout conomique. La _distribueuse_, rduite aux proportions d'un outil auxiliaire de l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte dans l'imprimerie. Les fonctions de la _composeuse_ consistent restituer avec clrit et fidlit, dans l'ordre assign par la volont de l'ouvrier compositeur, les divers lments de composition dj classs par la _distribueuse_. La _composeuse_ a reu le caractre dans sa position normale, c'est toujours dans cette situation qu'elle doit le rendre au compositeur ou la forme. Une page ainsi mcaniquement compose ne doit prsenter corriger que des substitutions d'un lment un autre dans le cas d'un faux appel. Essayons de faire comprendre, par une simple description orale, l'ingnieuse solution laquelle, aprs un long et opinitre travail, M. Gaubert est enfin arriv. Imaginons des masses de caractres pris et jets au hasard sur un plan inclin, garni de petits canaux longitudinaux; un lger mouvement de sassement suffit pour branler les caractres, ils se dsunissent, se couchent, tombent dans les canaux, les uns paralllement leur direction, les autres formant avec les rigoles des angles divers. Les premiers caractres, bien engags ds le principe, continuent leur descente; les autres, heurts par leurs extrmits contre des obstacles verticaux entre lesquels ils sont contraints passer, prennent bientt une position semblable aux premiers. La superposition longitudinale, et dans le sens des canaux, de plusieurs caractres tombs les uns sur les autres, peut se prsenter; elle doit tre dtruite: il suffit pour cela de les faire passer, pendant leur descente, dans une portion de canal doublement inclin, et sur le sens longitudinal, et sur le sens transversal. Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince des caractres: tous ceux qui, jusque-l, ont chemin superposs, ne pourront viter, en cet endroit, d'tre entrans latralement par le seul fait de leur propre masse. Ils tombent dans un rcipient spcial, d'o ils sont repris pour courir plus efficacement, une seconde fois, les chances d'un meilleur engagement dans les canaux du plan inclin. Par la pense, suivons les caractres: ceux bien engags ds le principe continuent de descendre; les autres, tombs en travers des canaux, passent entre les obstacles, se redressent, prennent des positions parallles; ils s'engagent leur tour; les caractres superposs s'liminent d'eux-mmes. Les voici tous rangs les uns la suite des autres; ils se touchent, ils se poussent, ils vont entrer un un dans un premier compartiment que nous pourrions comparer au sas d'cluse d'un canal de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un caractre entre. Les dimensions de l'cluse sont rgles de faon ce qu'un seul puisse tre reu la fois. La porte d'amont se referme, la porte d'aval s'ouvre son tour pour les laisser descendre; les portes manoeuvrent sans cesse, et tous les caractres franchissent l'cluse leur rang. Expliquons le but de l'cluse; pour cela, indiquons quel traitement le caractre y est soumis pendant son passage: chaque caractre, ainsi momentanment parqu dans le sas de l'cluse, est comme explor dans toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement encore, est comme tt dans toutes ses parties par des aiguilles verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le caractre se trouve ainsi soumis, dans toute son tendue, l'action des aiguilles, la faon des cartons de la jacquart, sur lesquels s'appliquent de nombreuses tiges mtalliques toujours prtes s'engager dans les ouvertures dont ils sont convenablement percs pour oprer la leve de certains fils de chane, et former le dessin de l'toffe. Comme le carton, le caractre a ses ouvertures; seulement elles ne consistent que dans de simples encoches pratiques sur ses flancs: elles varient en nombre et en distance entre elles pour chaque espce de type diffrent. Une partie des aiguilles buttent contre la masse solide du caractre, quelques-unes tombent sur le vide des encoches et s'y enfoncent. Le nombre et la situation des aiguilles pntrantes, en assignant une position particulire un canal mobile de raccordement entre l'cluse et les rceptacles, rgle la case dans laquelle le caractre ira forcment se rendre sa sortie de l'cluse. Le problme d'une direction spciale et certaine donner de nombreux caractres vers le seul rceptacle qui leur convient, tout compliqu qu'il est, se trouve cependant ainsi rsolu simplement par l'action de telle ou telle aiguille dans telle ou telle encoche. L'opration que nous venons de dcrire suffit au caractre entr dans l'cluse dans une position normale; celui-ci, reconnu dans son espce, est de suite dirig sur le canal de raccordement vers son rservoir dfinitif. Il en est autrement de tous les caractres arrts dans l'cluse dans une position vicieuse, il importe de la rectifier; les aiguilles, par leurs rapports avec les encoches, s'acquittent de cette fonction avec une rigoureuse fidlit; un certain cran spcial, dit _cran de retournement_, est pratiqu dans tous les caractres, quelle que soit leur espce, et la mme place. Suivant la position du caractre dans la premire cluse, ce cran correspond des aiguilles diffrentes; or, le caractre peut tre mal tourn de trois faons: il peut tre couch l'oeil en bas sur l'un ou l'autre flanc, ou bien encore l'oeil en l'air, mais sur le mauvais ct; pour dtruire chacune de ces trois fausses positions, la pntration d'une aiguille spciale, dans chacun de ces cas particuliers, fait prendre au canal de raccordement une position telle, que le caractre, au lieu d'tre dirig de suite vers son rcipient dfinitif, est conduit une srie de trois cluses nouvelles, toutes trois sas mobiles, mais chacune suivant un mode particulier: le sas de la premire cluse tourne sur lui-mme, suivant un axe longitudinal; celui de la seconde suivant un axe vertical; le troisime pivote sur un axe transversal. Par une fconde et constante application du principe des rapports des aiguilles aux encoches, c'est le vice lui-mme du caractre qui dtermine le choix du sas d'cluse dans lequel il sera dtruit. Le caractre, vers d'un flanc sur l'autre, tourn ou culbut bout pour bout, sort du sas rectificateur pour continuer sa descente, et aller rejoindre dans son rceptacle propre les caractres de son espce qu'une bonne position dans la premire cluse a dispenss d'une telle puration. Tous les lments de la typographie ainsi classs et emmagasins dans des proportions convenables, tous ramens dans une position normale, la composition mcanique est dsormais rendue possible, mme facile. Voyons comment M. Gaubert a rsolu cette seconde partie du problme. Sa _composeuse_ est une machine spare et distincte; elle puise les lments de composition dans les rceptacles mmes o la _distribueuse_ les a accumuls. Ces rservoirs, convenablement chargs de caractres, sont manuellement transports de la premire machine la deuxime. L'inventeur de ces mcanismes n'a point voulu qu'ils fussent ncessairement solidaires, la rapidit d'action de chacun d'eux tant diffrente. Comme nous l'avons dit, la _distribueuse_ n'est soumise qu' un emprunt de force mcanique inintelligente; elle peut donc tre mise en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos; elle pourrait ainsi trier des caractres pour plusieurs _composeuses_. Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcment rgies par le temps employ la lecture et l'appel des signes composant le manuscrit plac sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent ainsi subordonnes l'habilet de l'ouvrier. Ce n'est pas que M. Gaubert ne pt oprer mcaniquement, par le principe qu'il a adopt et suivi, plusieurs compositions simultanes d'un mme manuscrit; il lui suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs sries de formes et de rceptacles avec une mme _composeuse_; mais aujourd'hui nous devons vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est capable de produire que de ce qu'il a dj excut et soumis vos commissaires. Revenons donc la description de sa _composeuse_. Pour la faire plus aisment comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un seul tout, nous la prsenterons vos esprits comme divise en trois parties. Le haut reoit les rceptacles chargs de caractres; le milieu est occup par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place assigne dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux: sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que les divers lments typographiques ncessaires la composition d'une forme. La plus lgre pression des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrmit infrieure de chaque rcipient est munie; chaque mouvement du doigt, un caractre s'chappe, il tombe dans un canal qui le conduit prcisment la place qu'il doit occuper dans la forme: successivement les caractres arrivent et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonns eux-mmes, ils sont soigneusement prservs contre toutes les chances de perdre la bonne position que la _distribueuse_ leur a fidlement donne. Chaque caractre, quel que soit son poids, arrive son rang; les plus lourds ne peuvent pas devancer les plus lgers, ils conservent rigoureusement l'ordre dans lequel ils ont t appels. Un double battement du doigt sur une mme touche amne la mme lettre deux fois rpte; les mots, les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de notes frappes ensemble; un toucher semblable l'excution de gammes ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de l'alphabet de _a_ en _z_ et de _z_ en _a_. La seule attention impose au compositeur est donc de bien lire son manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La machine se charge de dplacer la forme mesure qu'elle se remplit: il parat que c'est elle qui prend le soin de la justification. Vos commissaires n'ont pas vu excuter sous leurs yeux cette dlicate fonction. L'assurance leur a t formellement donne que le mcanisme destin ce dernier travail tait non-seulement conu, mais encore en oeuvre d'excution. Malgr les difficults mcaniques que cette opration prsente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de M. Gaubert. La possibilit de ce qui lui reste faire leur semble garantie par ce qu'il a dj fait. MISE EN PRATIQUE DES MACHINES TYPOGRAPHIQUES.--On n'est pas d'accord sur l'conomie qui peut rsulter, pour les frais d'impression, de l'emploi des machines composer et distribuer. Un habile ouvrier compose douze quinze cents et tout au plus deux mille lettres l'heure, dans les circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre n'en compose gure plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prtend que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a mme prtendu que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'lverait quatre-vingt-six mille lettres l'heure. Mais ce chiffre doit tre dix fois au moins trop considrable. Il ne peut pas en tre, en effet, d'une machine composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en improvisant, pourra peut-tre promener ses doigts sur un clavier avec une rapidit telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possde pas dans sa mmoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa _copie_, crite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les rgles de la grammaire. Viennent encore l'arrter les ratures, les renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux fois plus de temps un compositeur typographe, empch par toutes les difficults que l'on vient d'numrer, pour lire un passage manuscrit que pour lire ce mme passage sur de l'imprim. Or, pour lire les douze colonnes d'un journal d'un bout l'autre, sans en rien omettre, ainsi qu'est oblig de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une heure. Ces douze colonnes contiennent peu prs les quatre-vingt-six mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille lettres par heure est tellement exagr, que, dans un rapport qu'une commission tait charge de faire l'association des imprimeurs, le rapporteur n'accordait une autre machine, galement clavier, d'un mcanisme trs-simple et d'un jeu trs-facile, celle de M. Delcambre, que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais _par jour de dix heures_, ce qui ne faisait que huit mille l'heure, et l'inventeur lui-mme n'en accusait que douze. On conoit du reste que, comme ces machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six huit), dont quelques-uns doivent tre pays assez cher, il faudra que le nombre des lettres composes soit bien considrable pour que l'conomie de temps rsultant de leur emploi compose l'excdant de dpenses rsultant du capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail intressant, insr au _Bulletin typographique_, M. C. Laboulaye value un septime seulement, tout au plus, l'conomie produite par la machine Young-Delcambre, non compris l'intrt et l'amortissement du capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra donner une conomie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas moins de 50,000 fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, ds aujourd'hui, des claviers typographiques fonctionnent rgulirement en France et l'tranger. Le _London Phalanx_ annonait dans le mois de juin 1842, que son numro avait t compos par une machine, et dans la livraison suivante insrait un article dont cette machine tait l'objet, et qui avait t compos par elle pour le _Morning-Chronicle_ du 14 juin. _Le Courrier du Nord_, dans son numro du mardi 5 janvier 1843, nous apprend lui-mme ainsi son systme de composition: Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que dis-je? Venez vous exercer vous-mme sur ce piano de nouvelle espce, et vous ferez bientt ce que je fais moi-mme, car j'avais oubli de vous le dire en commenant, laissant de ct encre, papier et plume mtallique, c'est tout simplement l'aide de cette machine que je vous cris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes yeux, elles viennent se caser d'elles-mmes, et, sans avoir dans l'art typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grce cette machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai l'honneur du vous le dire. [Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 1. Machine composer )] De l'invention de la typographie mcanique.--M. Sguier, dans son rapport l'Acadmie des Sciences, a cit MM. Ballanche et William Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM. Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaill de concert avec M. Gaubert, et il est arriv de son ct, dit-on, une solution du problme de la distribution. Le nom d'un philosophe et d'un littrateur de la porte de M. Ballanche, plac ainsi au nombre de ceux qui se sont occups avec succs du problme de la composition mcanique, n'a rien qui doive surprendre. M. Ballanche tait imprimeur; Blanger et Pierre Leroux ont t simples ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adresse M. Arago et lue l'Acadmie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappel que, le premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'ide de composer des pages d'imprimerie avec une machine, et que cette ide, il l'avait ralise. Il avait entrepris de faire subir une modification l'art typographique presque tout entier. Voici son ide fondamentale; Au lieu de fondre les lettres une une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25 millimtres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme les clichs strotypes. [Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2. Machine distribuer.)] Examinant les avantages qui doivent rsulter de ce systme, M. Leroux trouvait que, sans parler de la rapidit de la composition, et en la comptant pour rien, il donne un important rsultat, savoir, que l'on strotype ainsi sans aucuns frais, et en avanant seulement la quantit de mtal ncessaire; qu'il reprsente l'imprimerie mobile et le strotypage la fois, avec tous leurs avantages respectifs. Bibliographie. _Un Million de Faits_. Aide-Mmoire universel des Sciences, des Arts et des Lettres; par MM. J. AICARD, DESPORTES, PAUL GERVAIS, LON LALANNE, LUDOVIC LALANNE, A LE PILEUR, CH. MARTINS, CH. VERG et YOUNG. 1 vol. grand in-18 deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures sur bois. Paris, 1843. _(Dubochet et Comp.)_ Deuxime dition. 12 francs. Le _Million de Faits_ est une encyclopdie portative. Il doit former la hase et le complment de toutes les bibliothques publiques ou prives, car il s'adresse en mme temps ceux qui avaient appris mais qui oublient, et ceux qui ne savent pas encore. Ignorez-vous un fait important que vous dsirez connatre, ou votre mmoire est-elle infidle: un indice alphabtique de huit mille mots vous fournit immdiatement le moyen de vous procurer l'instruction qui vous manque. Est-ce une branche entire des connaissances humaines que vous vous proposez d'tudier: jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique des matires, et vous trouverez l'instant mme le trait spcial dont vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles 2 colonnes de 79 lignes quivaut 24 volumes in-8 de 379 pages. Le titre et l'ide premire du _Million de Faits_ appartiennent aux Anglais, mais l'excution en est toute franaise. Ainsi _L'Illustration_ imite, sans le copier, le journal qui parait Londres sous le titre de _London Illustrated News_. Le _Million of Facts_ obtint en Angleterre un brillant succs, bien qu'une critique intelligente lui reprocht de graves dfauts: le manque de mthode, l'omission de certaines sciences importantes, des erreurs nombreuses dans les faits, des hrsies incroyables dans les thories. On ne pouvait donc pas songer le traduire; il fallut le refaire entirement. Des crivains dj connus avantageusement dans les sciences et dans la littrature se chargrent de cet immense travail, et rsumrent sous leur forme la plus concise tous les rsultats de quelque importance qui sont dfinitivement acquis l'esprit humain. Aussi le _Million de Faits_ franais n'est-il pas moins heureux que son rival d'outre-mer. Deux ditions puises en six mois ont prouv ses auteurs que le public savait encore--bien que des esprits chagrins affirment le contraire--apprcier les ouvrages srieux et utiles, quand ils sont conus avec intelligence, et rdigs avec autant de conscience que de talent. _Colonies trangres et Hati_, rsultats de l'mancipation anglaise, par VICTOR SCHOELCHER. 2 vol. in-8. Paris, 1845. _(Pagnerre)_ 12 fr., avec une carte de Hati. M. Victor Schoelcher poursuit avec un zle mritoire la grande oeuvre qu'il a entreprise.--L'anne dernire il avait, dans son ouvrage sur les _Colonies franaises_ (1 vol. in-8), dcrit l'esclavage, et prouv qu'il tait ncessaire de l'abolir.--Ses _Etudes des colonies trangres_, qui viennent de paratre, complteront le tableau, en montrant la prparation l'affranchissement dans les les danoises, l'affranchissement dans les les anglaises, la libert dans Hati. Le lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes les phases de cette haute question: le pass, le prsent, le commencement de l'avenir, l'avenir ralis; il verra l'oeuvre ces hommes dont les planteurs ont contest l'intelligence, la bont, l'ducabilit, et jusqu' la ressemblance avec l'homme; alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race voue depuis des sicles la barbarie et l'esclavage, s'essayant la libert et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime tableau! Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux les espagnoles, remplit tout le premier volume. Aprs avoir rsum l'histoire de l'acte mmorable du Parlement (28 aot 1833), qui prononait l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies de la Grande-Bretagne, M. Victor Schuleher examine quels ont t, la Dominique, la Jamaque et Antigue, les rsultats de cette rvolution. A Puerto-Rico et Cuba, l'esclavage rgne encore, plus impitoyable, plus horrible, plus dgradant que partout ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons espagnols ces paroles prophtiques de M. de Humboldt: Si la lgislation des Antilles et l'tat de la race africaine n'prouvent pas bientt des changements salutaires; si l'on continue discuter sans agir, la prpondrance politique passera entre les mains de ceux qui ont la force du travail, la volont de s'affranchir et le courage d'endurer de longues privations. Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix, ne veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le gouverneur, M. Peter von Scholten, use largement de son pouvoir absolu pour amliorer la condition des esclaves, et l'mancipation franaise dterminerait infailliblement celle des les danoises. Une intressante histoire et une description dtaille de Hati occupent environ les deux tiers du second volume, qui se termine par des rflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'tat de la question d'affranchissement. Le tome premier renferme, en outre, l'acte pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, et une histoire abrge de la traite. Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits curieux, d'observations judicieuses et de nobles penses. On sent en le lisant qu'il est crit par un homme de coeur, qui exagre souvent le mal qu'il dplore comme le bien qu'il dsire voir se raliser, mais qui, du moins, alors mme qu'il se trompe, ne commet jamais une erreur volontaire dans l'intrt de la grande et sainte cause au triomphe de laquelle il a si gnreusement consacr sa vie. _Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg, aux Fero_, pendant les annes 1838, 1839 et 1840, sur la concile _la Recherche_, commande par M. Fabre, lieutenant de vaisseau, publis par ordre du roi, sous la direction de M. PAUL GAIMARD, prsident de la Commission scientifique du Nord.--Gologie, minralogie, mtallurgie et chimie; par M. J. DUROCHER; premire partie, premire livraison. In-8 de treize feuilles trois quarts.--Paris. 1815. _(Arthus Bertrand)_ 5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division spare. Ce bel ouvrage, dont la premire livraison vient de paratre, se composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches. Il se divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire sparment: 1 Astronomie, pendule, hydrographie, mares, 1 Vol.;--2 Mtorologie, 3 vol.;--3 Magntisme terrestre, 2 vol.;--4 Aurores borales, 1 vol.;--5 Gologie, minralogie, mtallurgie et chimie, 2 vol.;--6 Botanique, gographie-botanique, gographie-physique, physiologie et mdecine, 2 vol.;--7 Zoologie, 5 vol.;--8 Histoire de la Scandinavie. Histoire littraire. Relation du voyage, 4 vol., par M. X. MAUMIER; Histoire et mythologie des Lapons, par M. LOESTADIUS;--9 Statistique de la Scandinavie, de la Laponie et des Fero, 1 vol., avec un atlas de 56 tableaux. La France avait explor les contres les plus recules des mers du Sud; elle avait confi ses marins de vastes missions, publi de magnifiques ouvrages sur l'Asie, sur l'Amrique, sur l'Ocanie; elle pntrait, aprs la glorieuse conqute d'Alger, dans l'intrieur de l'Afrique, et le Nord ne nous tait gure connu que par les relations des Anglais, des Hollandais, des Allemands. La publication des _Voyages de la Commission scientifique du Nord, en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux Fero_ achvera de combler cette lacune, qu'avait dj remplie en partie le _Voyage en Islande et au Groenland_ ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246 planches). _Essais de Politique industrielle_.--Souvenirs de voyages. France, Rpublique d'Andorre, Belgique, Allemagne; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol. in-8, 446 pages. Paris, 1843. _(Gosselin.)_ 8 fr. Les nouveaux Souvenirs de Voyage de M. Michel Chevalier contiennent la collection d'une srie d'articles qui ont paru depuis 1836 jusqu'en 1842 dans le _Journal des Dbats_, et l'auteur n'a pas expliqu pourquoi il rimprimait, sans les runir par aucun lien, ces divers _Essais de politique industrielle_. Ds la premire page le lecteur, qui cherche vainement une prface, se trouve transport Lige, en 1836. Et voyez quel est l'inconvnient de ces rimpressions textuelles: Page 21, M. Michel Chevalier annonce que les belges sont parlementer avec les Prussiens, pour obtenir la continuation des travaux du chemin de fer de Verviers Cologne. Cette nouvelle pouvait avoir de l'intrt en 1836; mais maintenant que les ngociations ont russi, maintenant que le chemin de fer est presque achev, quoi bon nous rpter que les Belges sont parlementer? M. Michel Chevalier a si bien compris la porte de cette objection, qu'il a ajout ses articles, beaucoup trop vieux pour l'anne 1843, cinquante-deux notes de rectifications, qui font plus d'un quart du volume, c'est--dire cent vingt-cinq pages environ. De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur dans la valle de l'Arige et dans la rpublique d'Andorre (1837); il visite ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavire, la Saxe, la Bohme et l'Autriche (1840); enfin il termine ses prgrinations industrielles en Alsace, o il raconte les ftes de l'inauguration du chemin de fer de Strasbourg Ble. M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a crit. Outre les rectifications dont nous avons dj parl, les notes renferment un certain nombre de petits articles publis diverses poques par le _Journal des Dbats_. Du reste, nous nous empressons de reconnatre que M. Michel Chevalier est un de ces crivains dont on relit toujours les plus lgres productions avec plaisir et avec profit. _Les Essais de politique industrielle_ doivent prendre place dans toutes les bibliothques ct des _Lettres sur l'Amrique du Nord_, et du grand ouvrage dont M. Gosselin vient de mettre en vente la dernire livraison, _Histoire et description des voies de communication aux Etats-Unis et des travaux d'art qui en dpendent_, 2 volumes in-4 et atlas in-folio de 25 planches.--50 fr. _Thorie du Jury_, ou Observations sur le jury et sur les institutions judiciaires criminelles anciennes et modernes; par C.-F. OUDOT, ancien conseiller la Cour de Cassation (ouvrage posthume). 1 vol. in-8. Paris, 18743 _(Joubert)_. 7 francs. Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-gnral avant la rvolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie de l'Assemble lgislative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des Anciens. Nomm, en 1799, supplant la Cour de Cassation, puis l'anne suivante juge titulaire, il remplit ces honorables fonctions jusqu'en seconde Restauration.--La loi du 12 janvier 1816 l'avait exil, celle du 11 septembre 1830 le rappela Paris, o il mourut en 1841, g de quatre-vingt-six ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien remplie, M. Oudot travailla son ouvrage du jury, qu'il chargea un de ses amis de publier aprs sa mort. Il s'tait efforc, comme il le dit lui-mme, de runir, dans un cadre resserr, tout ce qui lui avait sembl propre faire apprcier les principes essentiels du jury, en faire connatre l'esprit et le but, en dmontrer les avantages, afin d'attacher les hommes libres cette institution par tous ses motifs qui doivent la leur rendre chre. M. Oudot ne s'occupe que du jury en matire criminelle. Il cherche d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions judiciaires des Germains; puis il compare ces institutions avec celles qui les ont remplaces au Moyen-Age, et avec le jury tel qu'il existe actuellement en Angleterre, aux Etats-Unis et en France; enfin, de ce rapprochement il dduit sa thorie du jury, c'est--dire les principes qui doivent constituer le jury dans le but qu'il doit atteindre. Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout examin et cherch rsoudre les graves questions suivantes:--1 Quels sont les citoyens qui peuvent reprsenter la cit dans la mission des jurs?--2 Quelle doit tre l'tendue de leurs pouvoirs?--3 Est-il ncessaire de soumettre l'accusation un jury pralable?--4 Quel doit tre le mode de la formation de la dcision du jury de jugement? Le chapitre qui a pour titre: _Quelques ides sur la justice et sur le choix des jurs_, a un intrt de circonstance.--Longtemps avant l'invention des _jurs probes et libres_, M. Oudot avait prdit (page 47), que l'attribution de choisir les jurs, donne aux prfets, anantirait le jury, et le convertirait en une commission judiciaire permanente et lgale. _Les Muses d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique_. Guide et Memento de l'artiste et du voyageur, faisant suite aux _Muses d'Italie_, par LOUIS VIARDOT. 1 vol. in-18, format Charpentier.--Paris, 1843. _(Paulin.)_ 3 fr. 50. M. Louis Viardot vient de faire pour les Muses d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique, ce qu'il avait fait l'anne dernire pour les Muses d'Italie, ce qu'il fera l'anne prochaine pour les galeries de Munich, de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume de la Bibliothque des Connaissances utiles, mis en vente, cette semaine chez M. Paulin, renferme une description dtaille de toutes les oeuvres d'art que possdent Madrid, Londres, Hamptoncourt, Bruges, Anvers et Bruxelles, et deux curieux chapitres sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces deux monuments clbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont de vritables muses, coupent, par d'autres matires, l'invitable monotonie des descriptions de tableaux. Comme les Muses d'Italie, les Muses d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique serviront non-seulement de guide et de mmento aux artistes et aux voyageurs, ils se recommandent encore aux amis de l'art, qui se rsignent en tudier les monuments sans quitter leur pays. _Histoire naturelle de l'Homme_, comprenant des recherches sur l'influence des agents physiques et moraux considrs comme causes des varits qui distinguent entre elles les diffrentes races humaines; par J.-C. PRITCHARD; traduite de l'anglais par le docteur F. ROULIN (40 planches graves et colories et 90 figures graves sur bois, intercales dans le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _J.-B. Baillire_, libraire de l'Acadmie royale de Mdecine. Prix: 20 fr. L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin publie une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens du monde, aux personnes qui, sans vouloir faire une tude spciale de l'anthropologie, dsirent avoir, sur ce sujet, des notions gnrales. M. le docteur Pritchard a indiqu rapidement, mais en traits distincts, d'une part, tous les caractres physiques, c'est--dire les varits de couleurs, de physionomie, de proportions corporelles des diffrentes races humaines; de l'autre, les particularits morales et intellectuelles qui servent galement distinguer ces races les unes des autres. Il s'est en outre efforc de faire connatre, autant que le permettait l'tat actuel de la science, la nature et les causes de ces phnomnes de varits. Dans ce but, il a dcrit les diffrentes nations disperses sur la surface du globe, et rsum tout ce qu'on sait du rapport qu'elles ont entre elles, tout ce qu'ont pu faire dcouvrir, relativement leur origine et la premire priode de leur histoire, les recherches historiques et philologiques. Cette tude acheve, ces prmisses poses, M. le docteur Pritchard en tire lui-mme, la lin de son second volume, la conclusion suivante. En rsum, dit-il, si nous considrerons l'ensemble des tres qui jouissent de l'exercice de la raison et possdent l'usage de la parole, nous trouvons chez tous (quelque diffrence qu'ils puissent prsenter d'une famille l'autre, sous le rapport de l'aspect extrieur) les mmes sentiments intrieurs, les mmes dsirs, les mmes aversions; tous, au fond de leur coeur, se reconnaissent soumis l'empire de certaines puissances invisibles; tous ont, avec une notion plus ou moins claire du bien et du mal, la conscience du chtiment rserv au crime par les agents d'une justice distributive, laquelle la mort mme ne peut les soustraire; tous se montrent, quoique diffrents degrs, aptes recevoir la culture qui dveloppe les facults de l'esprit, tre clairs par la lumire plus vive et plus pure que le christianisme rpand dans les mes, se conformer aux pratiques de la religion, aux habitudes de la vie civilise; tous, en un mot, ont mme nature mentale. Quand donc nous rapprochons de ce fait, qui est incontestable, ceux qui se rapportent la diversit des instincts et des autres phnomnes psychologiques des animaux, diversit sur laquelle repose principalement, comme nous l'avons fait voir, la distinction des espces, nous nous sentons pleinement autoris conclure que toutes les races humaines appartiennent une seule et mme espce, qu'elles sont les branches d'un tronc unique. _Voyage o il vous plaira_, avec vignettes, notes, lgendes, commentaires, incidents, et posies; par MM. TONY JOHANNOT, Alfred de Musset et P.-J. STAHL. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hetzel_. 33 livraisons 50 centimes. (Ont paru 14 livraisons.) Le spirituel crivain qui persiste se cacher sous le pseudonyme de Stahl, l'auteur des _Scnes de la Vie publique et prive des Animaux_, n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme de lettres et un dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il nous est impossible de nous prononcer sur le mrite d'un livre qui n'est pas encore achev, sorte d'nigme potique dont la dernire page doit contenir l'explication. Mais, ce qui est positif, c'est que le _Voyage o il vous plaira_ obtient ds prsent un grand et lgitime succs, car jamais peut-tre MM. Stahl et Alfred de Musset n'avaient crit avec un style plus pur et plus lgant un conte plus original. Soit qu'il nous montre une jeune fille amoureusement suspendue au bras de son fianc, soit qu'il nous reprsente des tres fantastiques et bizarres, M. Tony Johannot fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingu. Les auteurs du _Voyage o il vous plaira_ peuvent donc tre certains qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante excursion ne les abandonnera en route. _Sylvio Pellico. Mes Prisons_, suivi du Discours sur les devoirs des hommes, traduction de M. Antoine DE LATOUR; avec des chapitres indits, les additions de Maroncelli, et des notices littraires et biographiques sur plusieurs prisonniers du Spielberg--Nouvelle dition illustre par TONY JOHANNOT (100 gravures sur bois, dont 23 imprimes part du texte), 10 livraisons 50 centimes.--Paris, 1855. _Charpentier_. Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit ncessaire d'en faire l'loge; nous annonons seulement la publication de cette nouvelle dition illustre, dont la premire livraison vient de paratre. Collection de Tableaux polytechniques, par une socit d'anciens lves de l'cole polytechnique, de professeurs, etc.; sous la direction de M. Auguste BLUM. La plupart des connaissances humaines ont t rsumes en tableaux synoptiques. On conoit en effet de quelle importance sont des tableaux qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un ensemble de faits, de saisir leurs rapports et leur enchanement, qui servent, en un mot, conomiser le temps et conserver des connaissances laborieusement acquises. Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la gographie et pour l'histoire, une socit d'anciens lves de l'cole polytechnique essaie de le faire pour les sciences positives, pour les mathmatiques, la physique, la chimie, pour toutes les sciences exactes enfin, soit thoriques, soit d'application. Cette utile collection doit contenir quatre sries o seront rsums toutes les connaissances ncessaires pour l'admission aux coles, tous les cours professs dans ces coles, la Facult des sciences et aux coles d'application.--La trigonomtrie rectiligne, l'algbre et la physique ont dj paru. [Illustration.] Nouvelles Astronomiques. LA COMTE. A Paris, dans presque toute la France et dans une partie de l'Europe, on a dj vu le nouvel astre qui vient de paratre d'une manire si compltement imprvue. On a admir cette magnifique trane lumineuse qui occupe environ le quart d'une demi-circonfrence trace la surface de la vote cleste. On a interrog nos astronomes avec un empressement qui n'a pas toujours t clair, mais qui dnote du moins une louable curiosit des choses propres lever l'esprit vers la contemplation des grandes lois de la nature. Nous sommes donc heureux de fournir nos lecteurs quelques renseignements de l'authenticit desquels nous pouvons leur rpondre. On dit, mais rien ne prouve encore, que la comte a t observe Nice le 14 mars, et qu'elle l'a t Madrid mme avant cette poque. En France, le premier qui l'ait aperue est, dit-on, un officier de ligne faisant sa ronde le 14, Auxonne, o il est en garnison. Elle a t vue en divers lieux les jours suivants: Paris, on n'a pu l'apercevoir avant le 17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont empch qu'elle y ft signale auparavant. En effet, en compulsant les registres mtorologiques de l'Observatoire, on reconnat qu' partir du 7, jour o le beau temps avait rgn, le ciel a t constamment couvert jusqu'au 14 inclusivement. Le 15, il s'tait clairci; mais la lune tait leve mme avant le coucher du soleil, et comme elle donnait presque dans son plein, sa lumire clipsait compltement la lumire beaucoup plus faible de la comte. Le 16, la lune tait pleine; elle tait leve bien avant la fin du crpuscule, et l'horizon tait couvert de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire, faisant une revue gnrale et rapide du ciel, vers 7 heures 3/4, au moment o, le crpuscule finissait et la lune n'tant pas encore leve, on pouvait reconnatre le ciel toil, aperurent le phnomne qui se manifestait d'une manire si brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchrent la direction et la longueur angulaire de la trane lumineuse, qu'ils attriburent tout d'abord une queue de comte; mais le noyau de l'astre tait encore trop prs de l'horizon pour qu'il leur ft possible de l'apercevoir. L'angle mesur fut trouv d'environ 39. Le lendemain 18 et le surlendemain 19, toutes les dispositions tant prises d'avance, on a pu observer le noyau assez brillant de la comte. Son diamtre apparent tait de 2 trois minutes. Il se trouvait un degr environ l'est de l'toile ta, de la constellation de l'_Eridan_: la queue finissait prs de deux degrs au-dessus de l'toile ta, du _Livre_. La longueur apparente de cette queue tait ainsi d'environ 43; sa largeur tait d'un degr moyennement; elle restait trs-mince dans toute son tendue, et ne soutendait vers son extrmit oppose au noyau qu'un angle d'environ un degr un quart. Elle paraissait trs-lgrement inflchie vers cette mme extrmit dans la direction de la position qu'elle venait de quitter, ce qui est une loi gnrale pour toutes les comtes. Une particularit trs-digne d'attention, c'est que la queue offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensit peu prs uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des comtes est compose de deux parties plus intenses vers les bords, spares par une bande centrale obscure, ce que l'on explique en attribuant ce corps lumineux la forme d'un cne que nous voyons par le ct. Pour dterminer les lments caractristiques de la comte, et pour dcider si, dans les catalogues, il s'en trouve une qui offre avec celle-ci des diffrences assez peu notables pour qu'elle puisse tre range au nombre des astres priodiques, il faudrait une troisime observation, et malheureusement le mauvais tat du ciel n'a pas permis de la faire jusqu' ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus regrettable, que la dtermination des lments paraboliques perdra de sa certitude si un intervalle trop long vient sparer la troisime des deux premires. Cependant la comparaison de celles-ci a fait reconnatre que le mouvement apparent de l'astre est lent; qu'il a lieu dans le sens de l'ouest l'est et du sud au nord, ce que les astronomes expriment en disant qu'il est direct en ascension droite et d'environ 2 degrs par jour, et que la dclinaison australe diminue, la comte se rapprochant de l'quateur d'environ 20' de degr en 24 heures. M. Arago a soumis l'astre l'preuve d'un instrument remarquable dont il est l'inventeur, et l'aide duquel il est possible de reconnatre si la lumire que nous envoie un objet lui appartient en propre, ou si elle est simplement rflchie. Jusqu' prsent on n'a reconnu aucune trace de _polarisation_ dans la lumire de la nouvelle comte; d'o l'on conclut que cet astre brille d'un clat qui lui est propre, et ne nous rflchit pas une fraction apprciable de la lumire du soleil. Notre gravure donnera une ide assez exacte de la position qu'occupait et de l'apparence qu'offrait la comte le dimanche 19, vers 7 heures et demie du soir, pour un spectateur parisien. La ligne infrieure reprsente le bord de l'horizon. Un voit que le noyau est plac prs de l'toile gamma, de L'_Eridan_ et que la queue se termine aussi prs de l'toile gamma, du _Livre_. A gauche et vers le haut de notre figure, _Syrius_, l'toile la plus brillante du ciel, est indique par la lettre S. Au-dessus de la queue de la comte, on voit la belle constellation d'_Orion_, dont _Rigel_ (l'toile marque R) occupe la partie infrieure, et les _Trois Rois_ la partie moyenne. _Aldbaran_ ou _l'Oeil de Taureau_ est plac droite, vers le bord suprieur; les _Hyades_, toiles moins brillantes, sont groupes vers sa droite. La rgion du ciel que nous venons de dcrire sommairement se trouve actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures et demie et 8 heures du soir. Elle sera facilement reconnaissable pour tout lecteur qui aura notre gravure sous les yeux. C'est vers elle qu'il faudra chercher la comte, lorsque les circonstances atmosphriques le permettront. LUMIERE ZODIACALE. Un phnomne qui n'est pas trs-rare sur notre horizon, mais qui doit toujours attirer l'attention des personnes pour lesquelles la contemplation des apparences clestes a quelque attrait, se manifeste depuis quelques jours avec une certaine intensit. Nous voulons parler de la _lumire zodiacale_. Une heure trois quarts environ aprs le coucher du soleil, lorsque les dernires lueurs du crpuscule, avec lequel il ne faut pas la confondre, sont compltement teintes, on aperoit une trane lumineuse de forme lenticulaire, incline l'horizon, et coupe par celui-ci vers sa base. Nos astronomes ont profit de l'apparition de cette lumire pour en comparer l'intensit avec celle de la comte. Ils ont reconnu que celle-ci est plus vive et moins rouge. Rbus EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court. [Illustration: Rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various License: Share Alike