Produced by Rnald Lvesque L'Illustration. No. 0007, 15 Avril 1843 Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. N 7. Vol. 1.--SAMEDI 15 AVRIL 1843. Bureaux, rue de Seine, 33. Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'tranger. -- 10 -- 20 -- 40 SOMMAIRE. croulement du vieux Beffroi de Valenciennes, avec _une gravure._--Un mot sur l'Universit--Courrier de Paris. Le givre, une rconciliation, les deux yeux, un enfant mort en bas ge, les portraits et les modles, apptit monstre, un mari reconnaissant, l'auteur et le directeur. Reprsentation de pices historiques. Lucrce.--Romance. Musique de M. Flotow, paroles de M. E. de Loutay, avec _une vignette._--Chronique musicale. Concerts du Conservatoire. _Salle du Conservatoire_.--Des Caisses d'pargne.--Longchamp. _L'Oblisque et les Champs-Elyses, une scne de Longchamp._--La Vengeance des Trpasss, nouvelle (3e partie), avec une _gravure._--De l'loquence de la Chaire au XIXe sicle. _Le dimanche des Rameaux, portraits de M. de Boulogne, de M. Deguerry, de M. Combalot, de M. Lacordaire, de M. de Ravignan, de M. Coeur, une prdication Saint-Roch._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--M. le marchal comte d'Erlon.. _Portrait._--Sur la locomotion arienne.--Rbus. croulement du vieux Beffroi de Valenciennes. Depuis la chute de la flche mtropolitaine de Cambrai en 1809, disent les journaux du Nord, nul vnement aussi pouvantable que l'croulement du beffroi de Valenciennes n'tait venu frapper de consternation nos provinces. A la suite d'interminables lenteurs, aprs avoir renvoy cette affaire de commission en commission, aprs avoir mme fait visiter le beffroi par un architecte de Paris, M. Visconti, le conseil municipal de Valenciennes avait enfin vot la restauration du vieux monument: restauration difficile, dont la direction fut confie l'architecte de la ville, et les travaux adjugs au rabais un entrepreneur. Les ouvrages commencrent il y a peu de mois, et bientt l'on s'aperut de toutes les difficults qu'ils prsentaient: les ouvriers avaient fait de si fortes tranches dans la vieille maonnerie, que l'architecte lui-mme en fut effray. Des lzardes se montrrent le long de l'difier, et dans la matine du vendredi 7 avril, les pierres commencrent tomber successivement du fate, avertissant les habitants de la Place d'Armes de l'effroyable catastrophe qui les menaait. Le mme jour, quatre heures vingt minutes du soir, la tour s'croula tout entire avec un fracas pouvantable, s'abattant peu prs sur elle-mme; le poids des pierres bleues qui couronnaient le beffroi, et surtout celui des vingt-quatre consoles qui supportaient le balcon, et ne pesaient pas moins de six milliers chacune, taient devenus trop lourds pour les pitements affaiblis. On conoit ce qu'a d prsenter d'horrible la chute d'une telle masse, qui comptait soixante-dix mtres de hauteur depuis la base jusqu'au paratonnerre, s'croulant d'un seul coup, et tombant sur les habitations de son pourtour et les maisons voisines; les cloches, dont l'une ne pesait pas moins de neuf mille livres, enfoncrent tous les tages jusqu'aux caves; enfin le dme de la tour, violemment prcipit, alla rouler jusqu' la Place du Commerce. La Place d'Armes et l'entre des rues voisines furent presque ensevelies sous une montagne de pierres, de poutres, de fer, de cloches et de pltras. La premire victime fut le malheureux guetteur, mont son poste en tremblant, vendredi midi, et qui entendit pendant quatre heures tomber une une autour de lui les pierres du couronnement; il fut relev respirant encore, et tenant en sa main son ouvrage de cordonnier; mais il expira bientt aprs, par suite de l'affreuse commotion qu'il avait prouve. L'entrepreneur, rest sur l'chafaudage, fut dangereusement bless, le serrurier, plac prs de lui, a t sauv miraculeusement. Les journaux quotidiens ont donn la liste des victimes de cet affreux vnement: ils annonaient que le chiffre exact n'en tait pas encore connu. On sait aujourd'hui que sept personnages seulement ont perdu la vie, mais plusieurs blesss sont dans un tat dsespr. Les habitants et la garnison rivalisrent de zle et de dvouement pour sauver les malheureux ensevelis sous les dcombres: la compagnie d'Anzin envoya aussitt des travailleurs intelligents et actifs, et mit la disposition de la ville les chvres, les grues et tous les outils de ses mines. Grce ces secours runis, l'on put dblayer un peu la place, et sauver la vie a quelques blesss gisants sous des monceaux de ruines. [Illustration: croulement du Beffroi de Valenciennes, le 7 avril.] Le malheur qui vient d'arriver est immense: mais si l'on considre ce qu'il pouvait tre, il faut encore rendre grces Dieu de ce que le nombre des victimes ait t aussi restreint. Une ou deux heures plus tt, l'croulement atteignait plus de cinquante individus; et si le couronnement s'tait, dans sa chute, inclin un peu droite ou gauche, une foule de maisons eussent t infailliblement crases. La perte matrielle de la ville est considrable: Valenciennes se trouve la fois prive de son seul monument, du vieux souvenir de ses liberts communales, de ses bureaux d'octroi, de son horloge, de son carillon et d'un grand nombre de maisons attenantes au beffroi, qui taient des proprits communales. Une grave responsabilit va peser sur les entrepreneurs des travaux: l'administration n'avait cess de leur recommander de prendre les plus grandes prcautions; peu persuade d'ailleurs par les assurances ritres de l'architecte, qui prtendait rpondre sur sa tte de la solidit de la tour, la municipalit avait ordonn, le matin mme du 7 avril que l'on vacut immdiatement les btiments du beffroi et les petites maisons qui y taient adosses; en mme temps elle fit cesser la sonnerie des cloches et interdit la circulation des voitures aux alentours du monument C'est grce la promptitude et l'nergie de ces mesures que la ville n'a pas en dplorer de plus grands malheurs. Le beffroi de Valenciennes tait sans contredit l'un des plus anciens et des plus remarquables monuments du nord de la France. Nos lecteurs trouveront donc nous l'esprons, quelque intrt dans la notice historique que nous joignons au rcit de l'vnement. Nous puisons la plupart de nos documents dans l'histoire de Valenciennes par _d'Oultreman_, et les deux derniers feuilletons de _l'cho de la Frontire._ Notice historique SUR LE BEFFROI DE VALENCIENNES. L'antiquit du beffroi de Valenciennes remonte jusqu'au treizime sicle En 1222, sous le rgne de la comtesse Jeanne de Flandres, fille du fameux empereur Baudouin de Constantinople, un premier beffroi fut lev sur la place du March: mais, soit que la construction en ft vicieuse ou l'emplacement mal choisi, il fut dmoli ds l'an 1237, et l'on jeta les fondements d'une nouvelle tour l'extrmit mridionale de la place. Cette fois la comtesse Jeanne chargea le seigneur de Materen, gouverneur de la ville, de surveiller la construction du monument. De 1238 1240 l'difice fut achev dans toutes les normes. C'tait une tour quadrilatrale, angles arrondis, btie en grs dans la partie infrieure, et en pierres blanches partir d'une certaine hauteur jusqu'au sommet, qui se terminait alors par quatre petites tourelles en encorbellement, et par une plate-forme gnrale, garnie de murs d'appui crnels. Au-dessus de cette plate-forme, couverte de plomb, s'levait la hutte de bois du guetteur, fortement tablie sur un soubassement qui la rehaussait encore de plusieurs toises. A la base de la tour taient adosses plusieurs constructions servant de lieu de dpt pour marchandises. En l'an 1558, deux cloches furent places au beffroi. La premire grosse cloche, dite _Blanche cloche_, du poids de 9.000 livres, et la seconde, la cloche des ouvriers, nomme _Curiande_, du poids de 3,800 livres, fondue par Guillaume de Saint-Omer; elle sonna pour la premire fois le jour de la Toussaint de la mme anne. Au commencement du seizime sicle, Jacquemart-Levayrier, dit l'_Arbre d'or_, voulant _rjouir_ ses concitoyens, institua quatre musiciens, ou _museux_, qui devaient, sur le balcon du beffroi, jouer du hautbois tous les jours midi, et du matin jusqu'au soir les jours de march. Cet usage se perptua pendant deux sicles; mais, en l'an VII, la Rpublique confisqua et fit vendre les biens affects cette fondation. Pendant les guerres de Charles-Quint avec Franois Ier et Henri VIII, on avait prouv que le guetteur ne voyait pas d'assez loin l'approche des partis franais qui venaient ravager les environs de Valenciennes; en consquence, le beffroi fut exhauss en 1546; la flche fut de mme releve de vingt-deux pieds en 1647, et l'on y plaa, comme girouette, un grand aigle dor, emblme hraldique de l'empereur Charles-Quint. Le beffroi resta longtemps en cet tat sans prouver de nouveaux changements. En 1578, le baron de Harchies, voulant faire un coup de main sur la ville, s'empara du beffroi, mais il en fut bientt chass. En 1615, il y eut quelques agrandissements apports aux btiments du pourtour, qui servaient alors de bourse aux marchands. De 1680 1700, le magistrat leva devant la tour un btiment la moderne, faisant face la place, surmont, aux deux ailes, de deux petites lanternes, ou belvdres, de trs-bon got, qu'un auteur signale, dans un livre d'architecture, comme un modle d'lgance. En 1712, on rebtit sur les autres faces neuf maisons d'habitation, dcores de jolies sculptures, et connues sous le nom de leurs diverses enseignes: le _Dromadaire, le Taureau-Marin, le Cheval-Marin, le Triton, la Sirne, le Chameau, le Castor et l'lphant._ L'octroi occupait le _Dromadaire_ et le _Taureau-Marin._ Les six autres maisons taient loues certaines professions dsignes, qu'on ne pouvait changer sans la licence du magistrat. Outre les deux pavillons, la faade de la tour se composait encore d'une galerie dcouverte et de deux balcons aux tages suprieurs. Les bustes des douze Csars, plus grands que nature, les quatre Saisons, et autres sculptures dlicates, ornaient ces constructions. De 1782 1784, sous la prvt de M. de Pujol, qui fit reconstruire ou rparer presque tous les monuments de Valenciennes, le couronnement du beffroi fut remis neuf et de nouveau exhauss. On dmolit la plate-forme et toute la partie suprieure, jusqu' l'endroit o l'on trouva la btisse saine et solide; l-dessus fut lev un nouveau couronnement dans le style Louis XV. Les colonnes ornes, les balcons contourns, les vases Pompadour, vinrent se placer sur la tour gothique de Jeanne de Flandres. Les pierres employes pour cette restauration taient en calcaire bleu, leur solidit ayant paru suprieure celle des pierres blanches, ......Color deterrimus albis; malheureusement ces pierres bleues taient d'une pesanteur norme, et devaient tt ou tard craser l'difice: aussi prvit-on ds lors un croulement; et _M. de Rollecour, l'un des magistrats, dfendit son cocher, sous peine d'tre chass, de jamais passer avec sa voiture dans les environs du beffroi._--On oublia en mme temps de garnir de plomb le palier du balcon, et la pluie, filtrant au travers des pierres, fit pourrir peu peu les dernires assises. Le 30 mai 1795, l'ouverture du sige de Valenciennes, la garnison et les habitants prtant la Rpublique le serment solennel de fidlit, le zle patriotique des sans-culottes s'affligea de voir l'norme fleur de lis sculpte au fate du beffroi; des ouvriers furent envoys pour l'effacer, mais ils ne purent jamais l'atteindre; il fallut se borner couvrir le signe monarchique sous les plis d'un vaste drapeau tricolore. La tour du beffroi, pendant tout le sige, servit de point de mire aux obus de l'arme ennemie, mais elle soutint assez bien ce bombardement. Il est vrai, dit l'_cho de la Frontire_, que les canons du duc d'York ne lui firent pas d'aussi grandes brches que les modernes restaurateurs. En 1800, la girouette aux armes d'Espagne fut remplace par une brillante Renomme sonnant de la trompette. Cette statue, debout sur un globe dor, fut mene en triomphe par les rues de la ville avant d'tre hisse sur son pidestal. Mais deux ans aprs, un violent ouragan abattit la Renomme, qui heureusement n'atteignit personne dans sa chute.--A la Restauration, on plaa sur le beffroi un lion d'or, emblme hraldique de Valenciennes. En 1811 le maire de la ville, M. Benoist, eut la fantaisie de remplacer les deux lgants belvdres et tout le btiment de la faade par une lourde construction o furent logs l'octroi et le Cercle du Commerce. Chacun protesta contre cet acte de vandalisme, et M. le gnral Pommereul, prfet du Nord, tmoigna l-dessus son sentiment l'architecte d'une faon toute militaire. Enfin, depuis dix ans on projetait une restauration complte du beffroi; plt Dieu qu'on l'eut entreprise plus tt et sur de meilleurs plans! M. le capitaine Coste, en 1824, avait pris, avec le graphomtre, les diffrentes dimensions de la tour. On nous saura peut-tre gr de les reproduire ici: De la base au balcon. 79 m. 50 c. Du balcon au-dessus du dme. 14 50 Du dme au-dessus de la lanterne, sous la boule. 7 50 De la lanterne jusqu'au bout du paratonnerre. 8 55 Total. 70 m. 05 c. La sonnerie du beffroi tait fort belle et fort ancienne. Au moment o nous crivons, elle est peu prs dgage de dessous les dcombres, et chacun se presse pour la voir.--Elle se composait de huit cloches: 1 le gros bourdon, d'un poids norme, sans millsime apparent; 2 une cloche la date de 1346, avec une lgende historique dont on ne peut encore lire qu'une partie: _Nuit et jour peut or la communaut_; le reste de la devise est enseveli sous les pltras; 3 deux cloches de 1555, dont l'une porte ces mots: _Rjouissant les coeurs par vrais accords_; 4 deux cloches de 1597, blasonnes du cygne valenciennois; 5 une cloche de 1626, avec le mme signe et cette inscription: _Nous avons t fait pour l'horloger de Valenciennes par Jean Delecourt et ses fils, en 1626_; enfin une dernire cloche sans date, mais entoure d'ornements, parmi lesquels on distingue des fleurs de lis, une madone, un saint Michel cheval et des armoiries flanques de deux btons en croix de Saint-Andr, comme on en voit sur quelques emblmes de Charles-Quint. Toutes ces cloches sont en parfait tat; elles n'ont prouv aucune avarie dans leur chute. Un mot sur l'Universit. Parmi les diverses propositions, toutes vaines et avortes, par lesquelles d'honorables dputs des divers bancs de la Chambre ont du moins manifest depuis quelques jours le dsir louable de combattre l'affaiblissement de l'esprit public et l'atonie politique o nous tombons de plus en plus, la proposition d'admettre les candidats au baccalaurat subir leur examen sans avoir justifier d'tudes universitaires, nous semble devoir tre remarque non pour son rsultat immdiat (elle a t repousse), mais pour l'arrire-pense politique qui l'a inspire et pour cet esprit agressif contre l'Universit, qui gagne et se propagerait enfin de proche en proche dans tous les partis d'une faon bientt inquitante. En effet, au moment mme o cette proposition tait faite par un esprit d'ailleurs clair, M. de Carn, M. Arago, de son ct, propos d'une ptition qui demandait que les candidats l'cole polytechnique ne soient pas, l'avenir forcs d'tre bacheliers, non content d'appuyer cette requte, comme il en a assurment le droit plus que personne au monde, et comme dput, et comme ancien professeur de cette cole clbre et comme savant minent, a pris de l occasion d'attaquer aussi l'Universit, repoussant, comme inutile, frivole et presque dangereux, son enseignement, l'tude des belles-lettres et de la philosophie. En temps ordinaire, et sans cette espce, de coalition fortuite, nous l'avouons, mais gnrale et malheureuse, contre l'Universit de France, nous laisserions volontiers cette respectable matrone se justifier seule, par l'organe de ses rhteurs mrites et de ses philosophes en robe et en bonnet, et dfendre seule son monopole contre M. de Carn, la nature de son enseignement et ses traditions un peu routinires contre M. Arago. Mais c'est un des malheurs de ce pays d'tre en ce moment divis, non plus seulement comme tous les pays du monde, en esprits jeunes, ardents, aventureux et plus ou moins tmrairement novateurs, et en esprits plus mrs, et, si l'on veut, plus dsabuss et plus ou moins sagement conservateurs, mais bien en trois partis exclusifs, intraitables, aveugles, qui s'anathmatisent sans relche et se damnent l'un l'autre sans misricorde, savoir: un parti qui ne voit, ne comprend, ne veut, et, chose trange! n'espre que le pass! un parti qui, par compensation, ne cherche, ne voit, ne sait, ne pleure que l'avenir, toujours en retard d'un millier d'annes au gr de son impatience; enfin, un parti qui, naturellement effray de cette soif monstrueuse, galement draisonnable des deux parts, et de ce qui n'est plus et de ce qui ne saurait tre encore, se condamnerait volontiers, lui, de peur de donner gain de cause l'un de ses adversaires, une impuissance absolue, une ternelle immobilit, sommeil perfide, torpeur dangereuse, qui, lorsqu'elle se prolonge, n'est autre chose que la mort mme des nations. Et, dans la plupart des questions qui se dbattent, le parti qui veut, au fond, revenir purement et simplement au pass, irrit de la rsistance qu'on lui oppose justement, s'allie tout bas au parti novateur et nie effrontment au pouvoir les facults dont il se rserve, part soi, d'user largement un jour contre ses imprudents amis, si jamais il gouverne encore. Il faut donc que les hommes sages qui croient que l'ide mme du progrs normal implique, avec celle de ne point rtrograder, l'ide d'une succession gradue de dveloppements mesurs et toujours plus ou moins lents, interviennent enfin. Oui, bon gr, mal gr, quand il s'agit, par exemple, d'une institution aussi considrable que l'Universit de France, lie aux plus grands souvenirs et de la monarchie et de la dmocratie franaise, au temps de Philippe, le Bel et de Louis XIV, comme au temps de Franois Ier et de Napolon, d'une institution vieille, mais forte encore, dont la chute, qui peut le nier? nous livrerait demain coup sr, sans parler des tentatives des factions, toute la honte de l'ducation au rabais et je ne sais quel maquignonnage des intelligences qui rvolte galement et le sens moral et la raison; alors ou jamais il faut bien prter secours au pass et la tradition, dans l'intrt mme de l'avenir et des perfectionnements ultrieurs du monde. Mais quoi servent positivement les tudes classiques, commence-t-on s'crier de toutes parts, et la philosophie, et son histoire, et les monades de Leibnitz, et les tourbillons de Descartes, et la vision en Dieu de Malebranche? Cicron ne disait-il pas dj assez navement: Je ne sais pourquoi il n'y a rien de si absurde qui n'ait t enseign et soutenu par quelque philosophe. Et Fontenelle: Oh! moi, la philosophie, quand j'tais petit, tout petit, je commenais dj n'y rien comprendre. Oui, sans doute, messieurs les mathmaticiens; mais ce mme Cicron que vous citez, n'en consacra pas moins la moiti de sa vie tudier les philosophes de la Grce, et faire connatre leurs ides ses concitoyens; et, au rapport de Pline, il tait plus glorieux d'avoir par l recul pour les Romains les limites du gnie, que d'avoir administr la Rpublique. Ce n'est pas apparemment faute de connatre et de cultiver les sciences physiques et mathmatiques que l'illustre gomtre Descartes et l'illustre savant Leibnitz se sont tant occups de philosophie; et Fontenelle, l'un des esprits les plus sceptiques, mais les plus polis et les plus fins qui aient jamais t, s'il vivait de notre temps, ne se hterait pas tant de nier l'ducation gnrale ou de la dfinir un apprentissage, et non plus une culture librale et prparatoire. Il lui semblerait que, sans donner tte baisse dans aucun systme exclusif, et ne considrer mme la philosophie que comme l'idal suprme non encore ralis de la raison humaine en qute de la vrit divine, il y a bien quelque profit pour l'me, qu'elle russisse ou non, chercher encore conqurir cet idal par le mle exercice de la pense, de mme qu'il y a encore profit pour le corps et dveloppement dans les exercices, en apparence et immdiatement inutiles, du gymnase. Et quant l'histoire de la philosophie, ne fit-elle que nous enseigner la tolrance et l'indulgence, par le spectacle des grandes erreurs o sont tombs de tous temps les plus grands esprits, apprit-elle seulement ceux qui ne doutent de rien qu'il y a de grands mathmaticiens qui ont dout de tout, et que Socrate, le plus sage des hommes, disait volontiers dans les rues qui voulait l'entendre, et surtout en prsence des sophistes de son temps, si pleins de morgue et de pdantisme, qu'_il ne savait rien_; serait-elle donc, cette histoire, si inutile de nos jours? On insiste: mais le reste des tudes universitaires, o est son utilit? D'abord, cette utilit ft-elle impossible dmontrer positivement, nous n'admettons pas que ce ft l une raison si premptoire de les condamner et de les supprimer dans le haut enseignement. On ne peut pas ainsi rendre compte de tout; et les choses les plus ncessaires, les plus divines, sont prcisment celles-l mme qui se laissent le moins analyser, tant simples de leur nature. Aprs cela, nous laisserons rpondre un homme dont les savants ne rcuseront pas la comptence, l'illustre Cuvier: Il est plus ncessaire qu'on ne croit, pour apprendre bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent d'ordinaire que pour tre bien crits En effet, les premiers lments des sciences n'exercent peut-tre pas assez la logique, prcisment parce qu'ils sont trop vidents; et c'est en s'occupant des matires dlicates de la morale et du got, qu'on acquiert cette finesse de tact qui conduit seule aux hautes dcouvertes. Ajoutons que ceux qui se livrent l'tude des sciences positives, ne rencontrant point sur leur route les passions des hommes, s'accoutumeraient volontiers ne croire qu' ce qui est susceptible d'tre mesur, pes, calcul mathmatiquement. L'tude rflchie de la littrature est un contre-poids cette tendance troite et fausse. Il y a plus; notre civilisation est tellement base sur celle des Grecs et des Latins, qu'il serait presque impossible d'exposer avec clart l'histoire du monde chrtien, et en particulier celle de notre pays, qui ne connatrait pas la civilisation des anciens par leur littrature. Ceux qui contestent si fort l'utilit du grec et du latin ne voudraient pas apparemment supprimer celle de la langue maternelle. Ils ignorent donc que le latin contenant les racines, c'est--dire, _la raison_ du franais, si on en supprime l'tude, un enseignement suprieur de la langue franaise devient par l mme impossible. Et ce coup, port la langue nationale, atteindrait, qu'on ne s'y trompe pas, l'intelligence, le got, la vie mme de la France! L'allemand, dit-on, tiendra lieu du latin. Quand l'allemand aurait la perfection du latin, ce qui n'est pas, l ne sont pas nos origines. Gardons-nous bien de soumettre ainsi gratuitement l'esprit franais au gnie germanique, en altrant ou en brisant nous-mmes l'idal du type collectif auquel la pense publique emprunte ses formes. Tout ceci ne va pas nier, Dieu ne plaise! l'utilit de quelques-unes des rformes proposes par l'esprit de _ralisme_ qui, on en conviendra, nous domine de plus en plus; et si l'on reconnat avec nous, que nul homme, nul peuple vritablement grand ne fut raliste, nous sommes prts accorder que le temps consacr l'tude des langues anciennes est beaucoup trop long; que les mthodes d'enseignement ont grand besoin d'tre perfectionnes; qu'une distribution plus rationnelle, sinon une rpartition plus gale des divers lments de l'instruction publique, opre avec sagacit et mesure, et l'admission dans les collges de certaines branches d'tude qui se rapportent l'exercice des professions non littraires et mme non librales, seraient des innovations la fois largement bienfaisantes et conservatrices l'poque, o nous vivons. Au reste, pour dterminer un peu nettement ce que doit tre l'Universit de France au dix-neuvime sicle, il faudrait s'entendre sur cette question: Qu'est-ce que la France? Comme pour les Grecs au temps de Socrate, il nous semble qu'aprs tant d'utopies sans fondement, de thories sans lvation et de luttes sans moralit, le temps est venu pour les grandes nations de l'Europe de s'appliquer cette sage maxime: Connais-toi toi-mme. Qu'est-ce donc que la France? Est-il impossible de trouver rette simple et grande question une rponse la fois positive et satisfaisante pour toute l'me? Cette question rsolue mettrait fin tant de discussions? Que nos lecteurs y pensent un peu; nous y rflchirons beaucoup de notre ct, et nous saisirons quelque occasion d'arriver ensemble, s'il est possible, la lumire sur ce point capital. Courrier de Paris. LE GIVRE.--UNE RCONCILIATION.--LES DEUX YEUX.--UN ENFANT MORT EN BAS AGE.--LES PORTRAITS ET LES MODLES.--APPTIT MONSTRE.--UN MARI RECONNAISSANT.--L'AUTEUR ET LE DIRECTEUR. C'est une vritable trahison, et le printemps se conduit avec nous d'une manire indcente. Eh quoi! il nous sourit d'abord de son sourire le plus doux, il nous envoie de charmants rayons de soleil, il nous inonde de brises caressantes, il agite, sous nos fentres, des bouquets de feuilles et de fleurs prcoces pour nous engager sortir de nos demeures et pour nous attirer dehors, nous, pauvres innocents, coeurs crdules, mes confiantes; nous, prisonniers des villes, que tout coin d'azur ravit et console, nous allons sur la foi de ces belles promesses. Voici Paris qui se rpand de tous cts, d'un air de fte, s'battant dans ses rues et dans ses promenades pareilles une cage immense qui laisserait envoler ses oiseaux par milliers. Puis, tandis qu'on se fie ces perfides caresses d'avril, tout coup le ciel se voile, le vent souffle de sa bouche glace des tourbillons de pluie et de grsil. Il faut voir comme cette foule gazouillante cesse ses joyeux bats et s'enfuit par voles; les mains rentrent dans les profondeurs du paletot; les nez reprennent l'abri du foulard; mille gracieux petits visages fminins, qui commenaient s'panouir sous le frais chapeau de couleur printanire, s'enveloppent de velours et disparaissent sous le voile et dans la fourrure. Le printemps, qui se permet de pareilles plaisanteries, ne ressemble-t-il pas ces soldats d'escarmouches, grands fabricants de surprises et d'embuscades? De mme que ceux-ci se cachent derrire les haies et au dtour des monts, pour lancer leurs fusillades de mme avril masque de quelques rayons de soleil sa mitraille de neige et de vent. Pour nous, arbustes deux pieds et trop souvent sans fleurs et sans fruits, le mal n'est pas mortel. Le premier moment parat dsagrable, je le confesse; il est toujours pnible de dcouvrir un tratre dans un ami plein de sourires, et d'tre gel quand on a la bonhomie de compter sur le soleil.--Aprs tout, il nous reste l'abri du foyer et le toit de nos maisons.--Mais qui sauvera ces frles habitants des vergers qu'avril a tromps et attirs dans ses piges? Ils ont mis prmaturment au jour leurs fleurs d'une blancheur blouissante et d'un rose virginal, fleurs dlicates, promesses embaumes des plus beaux fruits. Le givre leur donne le frisson et les tue; le fruit meurt dans sa fleur.--Et ce jeune enfant, plein d'esprances, qui succombe aux bras de sa mre, et ces gnies qui s'teignent leurs premiers rayons, et ces rves de bonheur, d'amour, de gloire, morts et ensevelis sur le seuil, n'est-ce pas aussi quelque givre d'avril qui les a glacs? Comment Longchamp n'aurait-il pas souffert de cette froidure? Comment ce vent aigu aurait-il pargn sa couronne? Madame Charles B... s'y est fait voir; c'est une des lionnes les plus rugissantes de la Chausse-d'Antin; elle a cependant un mrite que beaucoup de panthres se refusent: madame Charles B... n'est ni mdisante ni jalouse. Quoique coquette et fte, elle ne hait pas les jolies femmes; elle fait plus que ne pas les har, elle semble les aimer et les recherche. Ses soires et ses bals offrent la collection, peu prs complte, de ce que Paris possde de plus exquis et de plus charmant en brunes et en blondes; ce sont les deux nuances qu'elle prfre juste raison. Son plus grand souci est d'apprendre qu'il y a quelque part un piquant visage fminin dont elle n'a pas encore eu la visite. Aussitt elle en entreprend la recherche avec l'ardeur de ces bibliomanes passionns, de ces furieux antiquaires qui poursuivent un Elzvir ou une mdaille, et maigrissent tant qu'ils ne les ont pas trouvs. Je vois cette diffrence entre eux et madame Charles B...., qu'ils aiment la mdaille et l'Elzvir d'un amour goste et pour eux-mmes, tandis que madame B.... ne fait des fouilles que pour les autres; elle veut qu'on dise: tiez-vous, hier, au bal de madame B...? il y avait toutes les jolies femmes de Paris!--Les plus fins valseurs et le plus fin orchestre, les plus jolies femmes et les meilleures glaces, voil l'ambition de madame de B...; de tout le reste, elle s'en inquite fort peu.--Mercredi dernier, elle tait l'Opra. Dans la loge place en face de la sienne, une jeune femme, d'une remarquable beaut, attirait l'attention. On se demandait son nom, mais personne ne le connaissait.--Ah! dit madame B..... qui n'en savait pas plus qu'une autre, il faudra que l'hiver prochain j'aie ces deux yeux-l dans mon salon? Dans la trilogie des _Burgraves_, Job, g de cent ans, devait dire Magnus, son fils, qui en compte soixante: Jeune homme, taisez-vous! Cette apostrophe m'a rappel le mot d'un autre patriarche; celui-ci n'avait que quatre-vingts ans, et son fils en possdait cinquante. Le fils s'avisa de mourir subitement; on alla trouver le pre; et lui, apprenant la fatale nouvelle, de s'crier: J'avais bien dit que je ne pourrais pas lever cet enfant-l! Le salon de peinture est rest ferm toute la semaine; cette clture de huit jours a jet la dsolalion dans le peuple des dsoeuvrs; il y a toujours Paris quelque lieu d'asile pour cette nation qui n'a rien faire. Mais le salon est son paradis de prdilection; au 15 fvrier, le flneur, cette espce errante de le flore parisienne, entre en possession du Louvre et n'en sort qu'au 15 mai. Le flneur a donc t oblig de porter, cette semaine, sa tente ailleurs: le matin, la place du Carrousel, au moment de la garde montante; et, le reste de la journe, la grce de Dieu. Aprs tout, le flneur est philosophe et prend volontiers son parti: aujourd'hui au Champ-de-Mars, demain au rond-point de la Bastille, peu lui importe! Mais la classe vritablement et douloureusement frappe par cette clture momentane du salon, c'est l'estimable classe qui a son portrait l'exposition de 1843. M. de Cailleux ne sait pas le mal qu'il lui a fait. Tous ces honntes gens avaient pris, depuis un mois, la douce habitude d'aller, de dix heures quatre heures, se contempler eux-mmes sur tuile et encadrs; les uns aimaient se voir dans l'attitude hroque d'un garde national patrouillant autour de sa mairie; les autres, majestueusement coiffs de leur bonnet d'avocat ou de leur toge magistrale; ceux-ci plongs dans la posie du registre en partie double; ceux-l arrosant leurs tulipes, ou jouant au cheval fondu avec leur dernier n, ou souriant agrablement la compagne de leur vie, occupe de leur broder des pantoufles. tre priv, pendant huit jours, de sa propre image, quelle douleur et quelle abstinence! Les portraits en bustes ne savaient que devenir, les portraits en pied tombaient dans la tristesse, les poitraits de famille perdaient le boire et le manger. Je ne plaisante pas; j'ai des preuves de ce que j'avance. Un de mes voisins s'est fait peindre cette anne, lui et son chien, sa femme et son chat, son fils et son serin; c'est une peinture de famille au grand complet. Or, je n'ai pas mis le pied une seule fois au Louvre, sans rencontrer le pre, la mre et l'eufant, se promenant de long en large devant leur propre tableau. Le serin manquait, il est vrai et le chat aussi. Le gardien avait sans doute exig qu'on les laisst au dpt des cannes.--Eh bien! toute cette semaine, mon voisin a t d'une humeur de dogue: il ne pouvait plus se mirer l'huile dans sa propre image ni dans l'image des siens. Assurment, si on avait besoin d'apprendre combien l'homme s'adore lui-mme, il suffirait de se mettre en vedette dans la galerie des portraits. L vous rencontrez chaque pas les modles en extase devant leurs copies; et, par un admirable don de la Providence, ce sont les plus laids en ralit et en peinture, qui paraissent s'aimer le plus et faire avec le plus de satisfaction des petites mines leurs portraits. En vrit, c'est effrayant! Avez-vous examin le relev statistique et officiel de la consommation de la bonne ville de Paris, pendant le mois de mars qui vient de finir? Mais on n'a jamais vu un pareil ogre! Le mois de mars 1842 s'tait distingu par un assez bel apptit, je l'avoue; il avait fait cuire et assaisonner, en trente jours 5.721 boeufs, 1.281 vaches, 5.439 veaux, 52.000 moutons. C'est quelque chose, surtout quand on songe ce que cette effroyable cuisine exige de grils, de casseroles et de marmites; mais enfin on peut s'en tirer. Interrogez le mois de mars 1843, s'il vous plat; il vous rpondra, en haussant les paules, que son frre an de 1842 s'est tenu la dite, et que, lui, 1843 n'aurait fait de tout cela qu'une bouche. 6.987 boeufs, 1.458 vaches. 6.051 veaux. 38.128 moutons, voil le menu de ce terrible mois. Quel petit souper!--On attribue gnralement cette consommation extraordinaire de moutons et de veaux, l'apparition des _Margraves,_ ces hommes gants. M. V..... esprait en vain depuis longtemps le bonheur d'tre pre. Le ciel vient de mettre fin son attente, et de combler tous ses voeux. M. V.... en a reu hier l'heureuse nouvelle. Je ne chercherai pas vous donner une ide de sa joie. Dans son transport, il a crit madame V.... la lettre que voici: Ma chre amie, je te remercie beaucoup du fils que tu as bien voulu me donner. On parle beaucoup, dans le monde dramatique, d'une aventure qui aurait un directeur et un auteur pour acteurs principaux. Le directeur se croit le droit d'accuser l'auteur de lui avoir fait une de ces dlicates blessures dont plus d'un hros de Molire se plaint assez navement. Le directeur exposait son grief un de ces amis intimes qui n'a jamais crit une ligne de sa vie. Celui-ci cherchait le consoler. Me consoler, rpliqua l'autre, me consoler, jamais! Si cela venait de ta part, si c'tait toi, je ne dis pas; mais un homme d'esprit, un homme qui fait des pices, c'est humiliant! Le bruit court qu'un prince hrditaire d'Allemagne a retrouv, au comptoir d'un caf du boulevard Palien, la princesse sa fille, qui lui avait t enleve au berceau il y a dix ans, sans qu'on et jamais retrouv ses traces. Nous claircirons cette nouvelle singulire dans notre prochain courrier. Premires Reprsentations. DE PICES DE THTRE HISTORIQUES. TUDES SUR LUCRCE. Lorsqu'une oeuvre dramatique dont le sujet est emprunt l'histoire s'annonce dans le monde littraire, l'homme d'tude se prpare l'aller entendre en voquant ses souvenirs; l'homme du monde interroge sa bibliothque, et veut connatre au moins les donnes principales sur lesquelles l'auteur a construit sa fable. Ce travail, que font quelques-uns, pourquoi la presse ne le ferait-elle point pour tous? Toutes les fois que serait prochaine la reprsentation d'une grande pice dont les rcits de l'histoire forment la trame principale, pourquoi ne la ferait-on pas prcder d'une analyse des sources historiques o l'auteur a pu s'inspirer? Nous tentons de commencer ce travail par l'oeuvre d'un jeune homme qui nous est tout fait inconnu, mais qui est dj cit par quelques hommes de got et de sens, comme ayant fait consciencieusement un de ces ouvrages srieux que repousse, depuis longtemps une dcourageante ironie. L'vnement qui fait le sujet de la tragdie que l'Odon annonce n'est pas seulement un fait domestique plein d'intrt et de grandeur, c'est aussi toute une rvolution politique qui renversa la royaut romaine. Sextus Tarquin, dit Montesquieu, en violant Lucrce, fit une chose qui presque toujours a fait chasser les tyrans; car le peuple qui une action pareille fait sentir sa servitude, prend d'abord une rsolution extrme. Disons quelques mots des personnages qui figurent dans la tradition historique. La haine de tous les sicles, malgr quelques apologistes, a poursuivi Sextus Tarquin digne fils du Superbe. C'est ce mme Sextus qui s'introduisit dans Gabies assige, en se donnant pour victime de la colre paternelle, et qui, lorsqu'il se fut rendu matre de ses dupes, interprta avec tant d'esprit les ttes des hauts pavots coupes par son pre devant l'envoy charg de le consulter sur le sort des vaincus. Lucrce, fille de Lucrtius Tricipitinus, pousa Collatin, parent de Tarquin. Collatin ne doit qu' la vertu et au courage de sa femme, et son nom historique et l'honneur d'avoir t un des deux premiers consuls de Rome. Enfin un hasard providentiel comme on le verra par le rcit qui suit, donna pour tmoin ce grand drame un homme dont la grandeur inconnue jusqu'alors cra la force et la gloire de Rome. L. Junius appartenait une famille considrable: son pre avait pous une fille de Tarquin l'Ancien; Tarquin le Superbe, redoutant son crdit, le fit assassiner. Son fils an aurait pu le venger; il eut le mme sort. Lucius Junius, son second fils, quoique fort jeune, comprit, dit Tite-Live qu'il ne devait laisser au tyran rien redouter dans son caractre, et rien dsirer dans sa fortune. En effet. Tarquin, comme tuteur, administra les biens de l'orphelin qu'il avait fait, et, Junius contrefit l'insens, cherchant dans le mpris la sret qu'il ne trouvait pas dans la justice. Il se hissa mme surnommer Brute, pour qu' l'abri de ce surnom le genie librateur du peuple romain pt atteindre son heure. Th. Howe a runi avec fidlit, dans sa vie de Junius Brutus, les traits de feinte dmence que les auteurs ont rapports de lui. Les principaux personnages tant ainsi esquisss, nous ne pouvons mieux faire, aprs avoir indiqu en passant le rcit de Denys d'Halicarnasse et les vers ingnieux, mais froids d'Ovide dans ses Fastes, que d'essayer de traduire l'excellente narration de Tite-Live. Niebuhr n'hsite pas l'appeler le chef-d'oeuvre de toute son histoire. La scne se passe au sige d'Arde, que les Romains voulaient prendre par la famine. Les jeunes princes passaient assez souvent leurs loisirs entre eux des festins et des parties de plaisir. Un jour on buvait chez Sextus, ou soupait aussi Collatin Tarquin, fils d'grius; la conversation des convives tomba sur leurs femmes: chacun exalta la sienne. La discussion s'animait: Il n'y a pas besoin de tant de paroles, dit Collatin; en peu d'heure, vous pouvez savoir combien ma Lucrce l'emporte sur les autres. Si nous sommes jeunes et forts, montons cheval, et allons voir par nous-mmes ce que font nos femmes; chacun de nous tiendra pour preuve dcisive ce qui frappera ses veux au retour d'un mari qu'on n'attend pas. On tait chauff par le vin: Allons! c'est le cri gnral. Ils volent Rome de toute la vitesse de leurs chevaux. Ils y arrivent la tombe de la nuit, et de l poursuivent jusqu' Collatie. Ils trouvent Lucrce, non pas comme les brus rivales, dans la pompe d'un festin avec leurs compagnes, mais au milieu de ses appartements, et, malgr la nuit avance, travaillant la laine, entoure de ses femmes, qui veillaient comme elle. Dans la lutte engage, le prix est dcern Lucrce; elle accueille avec grce son mari et les Tarquins, et le vainqueur se fait un plaisir d'inviter les jeunes princes. C'est l que Sextus est saisi du criminel dsir de dshonorer Lucrce par la violence, dsir qu'irrite tant de beaut jointe tant de vertu. Aprs une joyeuse nuit, ils retournent au camp. Peu de jours aprs, Sextus Tarquinius, l'insu de Collatin, n'ayant qu'un seul homme de suite, vint Collatie. On ignorait ses projets, on lui fait bon accueil, et aprs souper il est conduit la chambre des htes. Quand tout lui parat tranquille et livr au sommeil, brlant d'amour, l'pe la main, il va Lucrce endormie, et lui appuyant la main gauche sur la poitrine; Silence. Lucrce, lui dit-il, je suis Sextus Tarquin, j'ai mon pe; tu meurs si tu dis un mot. Ainsi veille et saisie de terreur. Lucrce ne voit aucun secours, et la mort est devant elle. Alors Tarquin fait l'aveu de son amour, conjure, mle les menaces aux prires, emploie tous les moyens qui peuvent mouvoir l'esprit d'une femme; elle demeure inbranlable, insensible mme la crainte de la mort; il y ajoute la crainte du dshonneur. Il la tuera, dit-il, et prs d'elle il placera le corps nu d'un esclave gorg comme elle, afin qu'on dise qu'elle a pri surprise dans un ignoble adultre. Par cette terreur, le crime triomphe de la vertu obstine de Lucrce, et Tarquin part glorieux de sa victoire sur l'honneur d'une femme. Inconsolable d'un si grand malheur. Lucrce envoie un messager Rome et Arde, vers son pre et son mari. Elle leur mande de venir chacun avec un ami fidle: qu'il fallait agir et se hter: qu'il tait arriv une chose affreuse. Sp. Lucrtius amne P. Valerius, fils de Volesus, et Collatin L. Junius Brutus, avec qui il retournait Rome quand il avait rencontr le courrier de son pouse. Ils la trouvent assise dans sa chambre et dsole. A leur arrive, ses larmes jaillirent: son mari lui demande si tout va bien: Non, rpond-elle, il ne peut y avoir rien de bien pour une femme qui a perdu l'honneur. Les traces d'un tranger sont dans ton lit, Collatin. Au reste, le corps seul a t souill, l'me est pure; ma mort en rendra tmoignage. Mais donnez-moi vos mains et votre serment que l'adultre ne restera pas impuni. C'est Sextus Tarquin, qui, lche ennemi quand j'avais cru recevoir un hte, et s'armant de violence, a emport d'ici, la nuit dernire, une joie mortelle pour moi, mortelle aussi pour lui, si vous tes des hommes. Tous, l'un aprs l'autre, lui donnent leur parole; ils veulent consoler son dsespoir en rejetant la faute de la victime sur le coupable; ils lui rptent que l'me seule peut faillir, et non le corps, et qu'o il n'y a pas eu de consentement, il ne peut y avoir de crime. Vous verrez, leur rpond-elle, ce qui lui est d. Quant moi, si je m'absous de la faute, je ne m'exempte pas du chtiment: nulle femme ne citera Lucrce pour pouvoir vivre sans honneur. Alors elle s'enfonce dans le coeur un couteau qu'elle tenait cach sous sa robe; elle tombe expirante sous le coup. Son mari, son pre, poussent ensemble un cri d'horreur. Tandis qu'ils sont en proie leur douleur, Brutus retire de la blessure le couteau d'o le sang dgoutte, et le tenant devant lui: Par ce sang si pur avant l'outrage royal, je jure, et vous, dieux, je vous prends tmoins, je jure de poursuivre Tarquin le Superbe et sa sclrate pouse, et ses enfants et sa race, par le fer, par le feu, par toutes les armes qui seront en mon pouvoir; je jure de ne jamais souffrir ni qu'eux ni qu'un autre rgnent dans Rome! Il passe ensuite le couteau Collatin, puis Lucrtius et Valerius, stupfaits du prodige qui met une nouvelle me dans la poitrine de Brutus. Ils font le serment qu'il leur dicte, et passant tout entiers du dsespoir la fureur, ils suivent Brutus qui les appelle et les guide la destruction de la royaut. C'est l sans contredit un grand et magnifique tableau. Quoique Valre-Maxime ait appel Lucrce l'honneur et la gloire de la chastet romaine, son hrosme n'en a pas moins t l'objet de doutes railleurs et de suppositions peu bienveillantes. On a eu tort cependant de ranger saint Augustin au nombre de ses dtracteurs. Saint Augustin n'examine que la question du suicide. Mais une foule d'crivains infrieurs qui trouvent moyen de faire de petits quatrains avec de grandes choses, ont eu le triste courage de s'gayer au prix de tant de noblesse et de malheur. Depuis l'pigramme latine rapporte par Henri Etienne, jusqu' la chanson de Marmontel, on pourrait citer une assez longue liste de ces esprits malheureux pour qui la chastet n'est qu'une vertu quivoque et qui prte rire. Un de nos plus grands crivains n'a-t-il pas essay de dshonorer la vierge qui sauva la France! Parmi les auteurs qui ont srieusement discut le mrite de Lucrce, il en est qui ont port l'garement jusqu' ne voir dans sa mort qu'un acte de fanatisme politique qui voulait tout prix l'expulsion des Tarquins. D'autres ont cru que l'amour n'tait pas tranger la premire partie de l'histoire de Lucrce. Parmi ces derniers, il faut citer surtout le comte Verri dans ses Nuits romaines aux tombeaux des Scipions, en prsence des ombres des plus glorieux Romains; l'ombre de Pomponius accuse Lucrce de ne s'tre tue qu'aprs avoir reconnu que son dshonneur demi volontaire serait rvl par l'indiscrtion de Sextus. Cicron la dfend mollement; Brutus le Jeune, avec plus de chaleur, veut repousser l'accusation et interpelle l'ombre de Lucrce: Lucrce, sourde cet appel, s'appuie sur un tombeau, se tait et pleure. [Illustration et partition musicale: Tout mon amour.] Chronique musicale.--Concerts du Conservatoire Il va, l'cole royale de musique et de dclamation, une petite salle destine originairement servir de thtre aux exercices des lves, et dispose de telle sorte qu'elle peut devenir alternativement et selon qu'il convient, salle de spectacle, ou salle de concert. L, point de lustre tincelant, point de tapis, de peintures, de dorures, rien de ce qui attire et blouit la foule. Aucune salle peut-tre, dans nos quatre-vingt-six dpartements, n'est plus modestement dcore, ni claire avec plus d'conomie: aucune n'affecte un plus profond ddain pour le luxe et pour l'lgance extrieure. En revanche, il n'en est aucune assurment dont les portes soient assiges chaque anne avec plus d'empressement, et qui se remplisse d'un auditoire plus clair, plus attentif, plus difficile satisfaire, et plus prompt la reconnaissance et l'enthousiasme, lorsqu'il est satisfait. [Illustration: (Salle des Concerts du Conservatoire.)] Voil quinze ans que la socit des artistes qui concourent l'excution des concerts du Conservatoire s'est organise. Ce fut M. Habeneck qui, en 1828, les runit et jeta les fondements de leur association. Depuis cette poque, il n'a pas cess de les diriger. Le but de cet habile et savant musicien tait, dans l'origine, de faire connatre au public les productions d'un homme de gnie depuis longtemps illustre et vnr en Allemagne, mais que la France n'avait pas encore compris. Seul, Habeneck avait dj fait une tude consciencieuse et approfondie des procds et du style de Beethoven; il avait devin tous les secrets de ce gnie mystrieux, et lui avait vou dans son coeur un culte pour lequel il cherchait partout des proslytes. Dj deux fois, l'Acadmie royale de Musique, il avait tent d'introduire les artistes, ses confrres, dans ce monde inconnu et merveilleux, cr par l'auteur des modernes symphonies. Deux fois il avait chou. La formation de la socit des concerts fut le signal de la troisime tentative. Celle-ci russit plus compltement qu'Habeneck lui-mme n'eut peut-tre os l'esprer. Nous n'essaierons pas de dcrire les transports d'admiration et d'enthousiasme qui clatrent de toutes parts l'apparition de ces chefs-d'oeuvre si hardiment conus, si neufs de pense et de forme, si riches de coloris, si vastes de proportions, si magnifiques d'ordonnance. Ce fut, pour la France artiste, comme la dcouverte d'un nouvel univers, et la rvlation d'un nouveau dieu. L'orchestre, form et dirig par Habeneck, tait en mme temps une chose merveilleuse et tout fait inattendue. On n'avait pas encore vu d'exemple d'une excution purement instrumentale aussi intelligente, aussi habilement nuance, aussi chaleureuse, aussi puissante. Ds le premier jour, cet orchestre incomparable parut avoir atteint les limites extrmes de l'art, et pourtant il s'est perfectionn, depuis cette poque, d'anne en anne. Aujourd'hui sa rputation est tablie dans toute l'Europe, et l'Allemagne, cette patrie de la musique instrumentale, n'en a pas un seul qu'elle puisse ni qu'elle ose lui comparer. Tous les ans la socit donne huit ou neuf concerts. Chacun est consacr l'excution d'une des oeuvres symphoniques de Beethoven. Cela dure depuis quinze annes, et l'admiration publique parat encore aussi vive, aussi jeune que le premier jour. Malgr cette large place accorde Beethoven, les autres matres de l'art ancien et moderne ont nanmoins conserv la leur. Marcello, Pergolse, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, Weber, Mhul, Chrubini, viennent figurer tour tour dans cette lice glorieuse, et si les reprsentants de l'art italien y paraissent plus rarement et en plus petit nombre, c'est sans doute cause de la difficult qu'il y aurait leur trouver des interprtes dignes d'eux. L'cole italienne est essentiellement vocale, et malheureusement le chant, sauf de rares exceptions, a toujours t jusqu'ici la partie faible des concerts du Conservatoire. Nous ne pourrions nous tendre sur ce sujet, sans nous exposer raconter ce qui est su de tous nos lecteurs. Cependant on ne nous saura pas mauvais gr, nous l'esprons, de jeter un coup d'oeil rapide sur les sances de cette anne. Il y en a dj eu six, et plusieurs ont excit un vif intrt. Trois symphonies nouvelles ont t essayes:--La premire, de M. Mendelshon-Bartholdy, l'un des compositeurs vivants les plus renomms en Allemagne;--la seconde, de M. Swencke, Allemand aussi, mais qui habite Paris depuis longtemps;--la troisime, de M. Rousselot. Celui-ci est Franais, lve de notre Conservatoire, et mme, si nous ne nous trompons, fit partie, pendant plusieurs annes, de la Socit des Concerts. M. Rousselot est jeune, et probablement l'ouvrage qu'il a fait entendre tait son coup d'essai en ce genre. Du moins l'tendue excessive de quelques parties, l'abondance et peut-tre la prolixit de ses dveloppements, semblent nous donner le droit de le supposer. L'art de se borner, la force et le courage ncessaires pour supprimer sans piti certains dtails, et pour aller droit au but, sont presque toujours les fruits prcieux et tardifs des annes et de l'exprience. Peut-tre encore pourrait-on dsirer, dans la symphonie de M. Rousselot, plus de chaleur, plus de verve, et des ides d'une plus grande valeur; mais, s'il y a quelques dfauts, il s'y trouve aussi de belles qualits, une entente remarquable de l'instrumentation, une extrme habilet de contre-pointiste. Personne ne sait mieux que lui prendre un sujet, lui donner mille positions, mille formes diffrentes, le prsenter sous mille aspects divers. C'est mme parce qu'il abuse quelquefois de ses ressources et de sa fcondit en ce genre, qu'il tombe dans l'inconvnient que nous signalions tout l'heure. Son dfaut n'est que l'excs d'une qualit. C'est donc, tout prendre, un heureux dfaut, et tout le monde comprendra qu'il est plus facile de modrer une facult que l'on a, que de suppler une facult qui nous manque. La symphonie de M. Rousselot est, en rsum, une oeuvre consciencieuse et fort estimable, et qui atteste un remarquable talent. A quelques modifications prs, on en peut dire autant des ouvrages de MM. Swencke et Mendelshon-Bartholdy. Peut-tre y a-t-il chez ces deux compositeurs une dmarche plus assure, une disposition de parties plus rgulire. Cela prouve qu'ils n'en taient pas leur dbut, et que M. Rousselot est plus jeune qu'eux. Nous ne doutons pas qu'il ne se console aisment de ce malheur. Dans une discussion entre deux soeurs, l'une, faute de meilleures raisons, faisait prvaloir son droit de primogniture. Je suis l'ane, dit-elle.--C'est--dire la plus vieille, rpondit l'autre, je ne t'envie pas cet avantage. Parmi les oeuvres de musique religieuse excutes cette anne, on a surtout distingu un magnifique motet de Chrubini, et deux fragments d'une messe de J. Haydn. Ces trois morceaux ont paru galement admirables par l'lvation de la pense et la puissance de l'excution. Quand un artiste tranger vient Paris, le plus grand honneur auquel il puisse aspirer c'est d'tre admis figurer aux concerts du Conservatoire. C'est l que Sigismond Thalberg s'est fait entendre pour la premire fois. Ces! l que, cette anne, Camille Sivori est venu tablir ses droits la succession de Paganini, qui tait jusqu' prsent reste vacante. La sixime sance a t remarquable, non par la rvlation d'un talent nouveau, mais par l'exhumation d'un chef-d'oeuvre oubli, ou peut-tre inconnu en France. Madame Viardot, cette jeune cantatrice dont nous avons apprci, dans notre dernier numro, en parlant du Thtre-Italien, le talent si brillant et si vari, a fait entendre un air de Pergolse, qui est assurment l'une des plus charmantes crations de ce grand homme. Rien de plus piquant, de plus gracieux, de plus lgant, de plus frais, et mme de plus neuf que ce morceau. L'auditoire, d'abord surpris, bientt mu et transport, l'a salu d'acclamations unanimes, et l'a redemand tout d'une voix. Madame Viardot s'est prte ce dsir avec une grce parfaite, et n'y a rien perdu pour son propre compte. Moins proccup cette fois du compositeur, le public, a concentr son attention sur la cantatrice, et a compris tout ce qu'il y avait d'esprit, de dlicatesse, d'lgance et de charme dans son excution. Il s'est merveill surtout, et juste titre, de voir ces qualits appliques une composition qui date de plus d'un sicle. Pour retrouver avec tant de prcision les intentions d'un matre ancien, pour pntrer tous les secrets d'un style qui a si peu d'analogie avec le style moderne, pour rompre aussi rsolument avec toutes les habitudes et tous les prjugs musicaux d'aujourd'hui, il faut joindre une intelligence suprieure un tact exquis et une rudition peu commune. Soutenir un compositeur vivant est beau, sans doute; mais il faut une bien autre puissance pour ressusciter un mort, et l'on ne s'tonnera pas que ce prodige, opr si victorieusement par madame Viardot, l'ait encore leve dans l'estime de tous les connaisseurs. Des Caisses d'pargne. Les _Caisses d'pargne et de Prvoyance_ ont pour objet de recevoir au fur et mesure en dpt les moindres conomies des citoyens qui n'ont que leur travail journalier pour vivre, de faire fructifier ces modestes pargnes au moyen des ressources de l'intrt compos, de les grossir enfin insensiblement jusqu'au moment o elles sont suffisantes pour avoir une destination utile, ou former un placement avantageux. Le dix-huitime sicle, qui ne connut, lui, que les tontines, ne pouvait que mettre en avant l'ide d'appliquer les intrts composs. C'est ce qu'il fit. Mais ce fut seulement en 1810 qu'on vit surgir en Angleterre, pays de calcul et d'application pratique, la premire caisse d'pargne vritablement digne de ce nom, une caisse gre gratuitement et dote des fonds ncessaires pour garantir ses engagements. Le nombre des caisses d'pargne depuis lors alla toujours en augmentant, et il y a quelques annes, on en comptait dans le Royaume-Uni environ 500, dpositaires de 600 millions, qui appartenaient plus de 500,000 personnes. En 1818, une socit anonyme, la tte de laquelle taient des hommes dont les noms ont t constamment entours de l'estime et de la reconnaissance, publiques, fonda la Caisse de Paris sur des principes qui depuis ont servi de modle aux autres. Outre le vnrable Larochefoucault-Liancourt, il nous sera permis de citer, parmi les fondateurs, deux honorables citoyens dont les noms se retrouvent ct de toutes les institutions utiles et bienfaisantes, MM. Franois et Benjamin Delessert. Malgr l'exemple donn par la Caisse d'Epargne de Paris, on ne comptait en France, la fin de la Restauration, que treize tablissements de ce genre. Depuis cette poque, leur nombre s'accrut dans une progression rapide, et qui indiquait suffisamment que les masses commenaient apprcier les bienfaits de cette institution. En 1836, il existait dj 220 caisses qui avaient au trsor 93 millions, dont la moiti environ avait t verse par la Caisse de Paris. Au 31 dcembre 1839, le solde total des caisses tait de 167,474,629 fr. 25 cent. Les lois des 5 juin 1835 et 31 mars 1837 modifirent les bases sur lesquelles avaient t primitivement tablies les Caisses d'pargne. Le minimum de la somme dposer est toujours cependant de 1 fr., sans fraction de franc. On ne peut verser plus de 500 fr. par semaine, et la somme appartenant chaque dposant ne peut excder 5,000 fr.; les socits de secours mutuels sont seules admises avoir un dpt de 6,000 fr. La dernire de ces lois ralisa en mme temps une grande amlioration en autorisant les Caisses verser en compte courant leurs fonds au Trsor public, qui leur en paie un intrt de 4 pour 100. Il opre aussi sans frais le transfert d'une Caisse l'autre dans toute la France. L'tat devient ainsi l'administrateur de la fortune publique et prive; payant un intrt de 4 p. 100, il est dans la ncessit d'employer les sommes qui, auparavant, restaient inactives dans ses coffres. La Caisse, de son ct, paie aux dposants un intrt, non plus de 5 p. 100, comme dans le principe, mais seulement de 3 fr. 75 cent. pour 100 fr. La diffrence entre 5 fr. 75 cent. et 4 fr. est bonifie au profit de la Caisse, qui subvient, au moyen des ressources qu'elle en tire, ses frais d'administration. Cette rduction d'intrts s'est opre sans secousse ni perturbation; car on avait dj reconnu que les dposants avaient moins en vue un intrt considrable qu'une accumulation successive de petits capitaux, la facilit de les retirer volont et la sret du placement. H y a trois classes d'individus auxquels les Caisses d'pargne peuvent surtout tre utiles; les domestiques et autres gens gages, les ouvriers, les habitants des campagnes. Les premiers placent gnralement mal leurs conomies, en des mains peu sures. Dsabuss aujourd'hui par tous les mcomptes et toutes les pertes qu'ils ont subis, ils commencent se servir des Caisses d'pargne. Les ouvriers ont eu plus de peine en prendre le chemin. Les prjugs particuliers cette classe, les tentations, de funestes habitudes, de mauvaises connaissances, les en ont bien longtemps empchs. Peu peu, toutefois, ils sont arrivs se convaincre que les Caisses d'pargne sont, suivant l'expression de M. de Cormenin, des coles de moralit, o le travail, fond sur l'intrt personnel, matrise les vices et les mauvaises passions des hommes. Il n'y a pas d'exemple, dit M. B. Delessert, qu'un porteur de livret ait t condamn par les tribunaux. Le nombre des ouvriers dposants s'accrot dans une rapide progression. Aujourd'hui, ils forment la majorit des dposants nouveaux. Mais il n'en est pas de mme dans les dpartements, pour les habitants des campagnes. Dfiants et souponneux, ils ne veulent pas qu'on sache qu'ils ont de l'argent, ou bien ils se croiraient perdus s'ils le sortaient de la cachette o ils l'ont enfoui, et o il dort improductif jusqu' ce qu'ils achtent un petit lot de terre. Que de capitaux ces habitudes inintelligentes n'enlvent-elles pas la circulation. En tte de toutes les Caisses d'pargne du royaume, se place naturellement celle de Paris. Il ne sera sans doute pas sans intrt d'extraire du rapport prsent par M. B. Delessert quelques dtails sur sa situation. En 1841, la Caisse a reu divers titres. 40,041,548 f. 50 c. Elle a rembours par contre. ...... 26,911,458 78 Augmentation des versements sur les remboursements. 13,130,009 52 Au 31 dcembre 1841, le solde du aux dposants tait de........... 83,485,457 50 En 1841, il y a eu 34,303 dposants nouveaux, dont 18,875 ouvriers, et 7,200 domestiques. La moyenne de chaque versement a t de 141 fr.; celle de chaque remboursement, de 410 fr.; celle de chacun des 134,000 livrets existants au 31 dcembre 1841, de 619 fr. A cette mme poque, les 285 Caisses d'pargne des dpartements, non compris celle de Paris, avaient en compte courant la Caisse des dpts et consignations, 157,988,002 fr.; en y joignant ce qui tait d la Caisse de Paris, nous trouvons un total de 241,661,552 fr. et une augmentation totale de 32,921,001 fr. pour la seule anne 1841. Que de passions domptes, que de mauvais conseils repousses, que de vertus acquises pour amasser et conserver ces 241 millions! En prvenant de nombreuses douleurs, ces habitudes d'ordre et d'conomie donnent de nouveaux gages la paix, la tranquillit publiques; car il ne faut pas s'y tromper, le pauvre qui commence avoir une petite proprit cherche ds lors se garantir, par une conomie soutenue, contre les privations de l'indigence, et du moment o il a un petit pcule plac sur l'tat, non-seulement il n'y attache pas moins d'importance que le plus fort capitaliste ses trsors, mais il cherche sans cesse le grossir. Si nous en voulions une preuve, il nous suffirait de citer un exemple. A l'occasion du mariage du duc et de la duchesse d'Orlans, 40.000 fr. furent distribus entre 1,760 livrets, qui furent rpartis Paris entre autant d'enfants. Le nombre de ces livrets est encore aujourd'hui de 1,698, et la somme due aux jeunes dposants est de 136.000 fr.: en quatre ans et demi elle s'est accrue de 97.000 fr. On voit donc de quel intrt il peut tre pour le pays et pour les individus d'augmenter le nombre des Caisses d'pargne. Seconder le mouvement qui porte les petits capitaux vers ces utiles tablissements, c'est rpandre dans la population des lments de scurit et de bonheur. Longchamp. L'abbaye de Longchamp.--Mort de Philippe le long.--Henri IV et Catherine de Verdun.--Lettre de Saint Vincent de Paul.--Sermons prchs Boulogne.--Ermites du mont Valrien.--Conversion de mademoiselle Lemaure.--Les _Tnbres_ Longchamp.--Le musicien Lalande.--Longchamp sous Louis XV.--La Guimard et ses _armes portantes._--Equipage de mademoiselle Duth.--Mademoiselle Clophile.--Anecdote--M. le comte d'Artois (Charles X).--Efforts de l'archevque de Paris contre Longchamp.--Arrestation de mademoiselle Rancourt.--Longchamp de 1780--Carrosses de porcelaine.--Les princes Longchamp--Modes de 1784.--Voitures anglaises.--Mesdemoiselles Adeline et Deschamps.--Longchamp de 1787.--Parodie de Longchamp, par le marquis de Villette.--Interruption de Longchamp.--Modes de 1793.--Dmolition de l'abbaye.--Renaissance de Longchamp.--Semaine sainte de l'an VIII.--Vol d'un couvert.--Longchamp de l'an X.--Verts indits de Luc de Lancival. Longchamp en 1815.--Conclusion. En racontant l'histoire des moutons de Dindenout, Rabelais a crit celle du genre humain. Dans la foule qui pitine, roule, ou chevauche Longchamp, peu de gens se demandent l'origine de cette promenade annuelle. Nous y venons parce que nos pres y sont venus, c'est une des clauses de l'hritage que nous ont lgu les gnrations prcdentes, et que nous transmettrons nos descendants. Les usages, une fois tablis, trouvent une raison d'tre dans leur existence mme; plus ils durent, plus ils se consolident, et on les observe encore longtemps aprs en avoir oubli la cause premire. Pourquoi ces flots vont-ils la mer? parce qu'ils sont pousss par d'autres flots, et que, derrire ceux-ci, d'autres encore suivent la mme pente invincible.... Mais qui s'inquite de la source? On a beaucoup dissert sur Longchamp sans approfondir ce sujet si important dans l'histoire des moeurs parisiennes. Chaque crivain, jugeant plus commode de copier servilement ses prdcesseurs que de recourir aux pices originales, s'est content d'allgations incompltes, de vagues gnralits, de notions acceptes sans examen. Ces maladroits dfrichements ont laiss le sol vierge encore, et nos tudes sur Longchamp seront, nous osons l'esprer, moins imparfaites que celles de nos devanciers. Au nord du village de Boulogne, entre le bois et la Seine, s'tend une plaine troite qui doit sa configuration le nom de Longchamp _(longus campus)_, et non pas Longchamps, comme on l'crit sans gard pour la syntaxe et pour l'tymologie. Ce fut l que dame Isabelle de France btit, en 1250, le monastre de _l'Humilit de Notre-Dame_. Elle avait crit Mmric, chancelier de l'Universit: Je veux assurer mon salut par quelque pieuse fondation; le roi Louis IX, mon frre, m'octroie trente mille livres parisis; dois-je tablir un couvent ou un hpital? Le chancelier opta pour qu'on ouvrit un asile des nonnes de l'ordre de Sainte-Claire. La Rvolution lui a donn tort: elle et conserv l'hpital, elle a dmoli le couvent. L'origine royale de Longchamp lui valut le patronage des souverains. Saint Louis en visitait souvent les religieuses; Marguerite et Jeanne de Brabant. Blanche de France, Jeanne de Navarre et douze autres princesses y prirent le voile. Philippe le Long y mourut le 2 janvier 1321, d'une dysenterie complique de fivre quarte. Pendant qu'il agonisait, l'abb et les moines de Saint-Denis vinrent processionnellement l'assister, apportant comme remdes un morceau de la Vraie Croix, un saint clou et un bras de saint Simon. L'application de ces pieuses reliques parut soulager le moribond; mais, suivant la chronique du _continuateur de Nangis_, la maladie tant revenue par la faute du roi, il fit son testament et expira. Longchamp, comme tous les autres monastres, comme toutes les institutions humaines, passa de la grandeur la dcadence, de la ferveur au relchement, de la rgularit au dsordre. Saint Louis y avait maintenu la stricte observance de la rgle; son petit-fils, Henri IV, y prit une matresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de vingt-deux ans, laquelle il donna le prieur de Saint-Louis de Vernon, et dont le frre, Nicolas de Verdun, devint premier prsident du Parlement de Paris. Cet exemple parat avoir t fatal la moralit de l'abbaye, en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul crivait, le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: Il est certain, disait-il, que, depuis deux cents ans, ce monastre a march vers la ruine totale de la discipline et la dpravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts aux premiers venus, mme aux jeunes gens sans parents. Les frres mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vtements immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les fora se rfugier dans la ville, la plupart se livrrent toute espce de scandale, en se rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles dsiraient voir..... Nous citons ce curieux passage, non pour dnigrer les nonnes de Longchamp, mais pour tablir que les relations du couvent avec la capitale taient frquentes, et que les Parisiens prludaient par des promenades partielles la grande promenade priodique. Plusieurs circonstances contribuaient les entraner vers ces parages. Ds le quinzime sicle, on allait Boulogne entendre prcher le carme par les cordeliers aumniers de Longchamp. En 1429, selon le _Journal de Charles VII_, frre Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jrusalem, fit un si beau sermon, qu'aprs le retour des gens de Paris qui y avaient assist, on vit plus de cent feux Paris, en lesquels les hommes brlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes les atours de leur tte, comme _bourreaux de truffes_, pices de cuir et de baleine, leurs _cornes_ et leurs _queues._ En outre, il fallait passer par Longchamp pour monter au Mont-Valrien, habit par des ermites qui, au temps o Mercier rdigeait son _Tableau de Paris_, en 1782, attiraient encore, aprs quatre ou cinq sicles, _un concours tonnant de peuple et de bourgeois_ Il y avait _fluxion_ sur ce point, et l'autorit ecclsiastique fut souvent oblige d'employer des mesures corcitives. Les vques de Paris, dit l'abb Leboeuf, ont toujours veill ce qu'un trop grand concours Longchamp n'en troublai la retraite. La bulle du pape Grgoire XIII, sur un jubil, en avait assign l'glise pour une des sept stations. Pierre de Gondi, vque, mit l'glise de Saint-Roch la place de celle de Longchamp; et lorsque le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai vu, dat du 10 mars 1584. Ce fut au commencement du rgne de Louis XV que se rgularisrent les excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice clbre, mademoiselle Le Maure, quitta thtre en 1727, la vive douleur du public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative de l'abandon. Des scrupules religieux avaient dtermin la retraite de mademoiselle Le Maure; mais le chant tait sa vie; elle n'y put renoncer d'une manire absolue, et lasse de dire les amours _d'Armide_ ou d'_Alceste_, elle fit retentir de ses notes clatantes les votes de l'glise de Longchamp. Les saintes filles se formrent aux leons de l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un anglique concert et tout Paris accourut les entendre chanter _Tnbres_ pendant la semaine sainte. L'abbesse, tonne de ce succs, se mit en qute de belles voix, et demanda aux choeurs de l'Opra. Les _dryades_ du _Triomphe de l'Amour_, les _divinits infernales_ de _Perse_, entonnrent, concurremment avec les vierges du Seigneur, _quare fremuerunt gentes_, ou _miserere mei, Deus_. Les Parisiens se crurent au spectacle. On assigea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des chapelles. Ce fut, pendant plusieurs annes, une effroyable cohue, une avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite glise par une grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux portes de Longchamp, les trouvrent fermes par ordre de M. de Beaumont, archevque de Paris. Le plerinage annuel n'en continua pas moins. C'tait une inauguration des promenades, une fte publique du printemps, une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours renaissants et des jolies femmes ranimes. C'tait, dfaut des cantiques de Longchamp, un hommage rendu celui qui vivifie la nature aprs l'hiver. En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons exhum qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi, voulant aller Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et loue un cheval avec selle de velours, housse galonne, bride et bridon d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'curie, il rencontre trois de ses collgues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui l'invitent monter avec eux dans une calche et les accompagner Longchamp. Lalande rpond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne chez le loueur: M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une fois le cheval que j'ai arrt.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la premire place, voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra l; mais je ne vois pas o diable sera plac Mondoville, et celui-l compte! Le loueur, aprs avoir cout attentivement ce calcul, se hte de restituer les arrhes. De 1750 1760 Longchamp atteignit son apoge. C'tait alors une solennit: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics, financiers et fermiers-gnraux y faisaient assaut de luxe et d'lgance. A Naples, Madrid, le roi lui-mme par un sentiment de pieuse vnration, n'aurait pas os monter en voiture pendant la semaine sainte: Paris, au contraire, l'aristocratie prparait longtemps l'avance les plus somptueux quipages, et les bourgeois modestes, ceux qui allaient ordinairement pied, drogeaient durant trois jours leur habitude. Calches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux, chaises porteur, vinaigrettes, tous les vhicules disponibles taient mis en rquisition. Ds le mercredi saint, une immense cohue encombrait les alles des Champs-Elyses et du bois de Boulogne. Les actrices y venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pques les empchaient de chercher sur le thtre. Les femmes qu'on appelait alors _les impures_, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient sans les clipser. Les journalistes, les pamphltaires, les peintres de moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous gnral, et les nombreux documents qu'ils ont recueillis nous mettent mme de tracer, presque anne par anne, une monographie de Longchamp. La promenade de mars 1768 fut favorise par la beaut du temps et de la douceur de la temprature. Les princes, les grands du royaume, disent les _mmoires_ contemporains, s'y rendirent dans les quipages les plus lestes et les plus magnifiques. L'hrone de la fte fut la danseuse Guimard, que Marmontel avait surnomme la _belle damne_. Elle parut _dans un char d'une lgance exquise,_ sur les panneaux duquel, pour mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des _armes parlantes_. L'cusson portait un _marc d'or,_ d'o s'levait une plante parasite, un gui de chne; les grces servaient de supports et les amours de cimier. Ce blason rvlait un lucre honteux; mais, sous ce rgne, la licence taient trop commune pour qu'il lui ft possible d'tre effronte, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer qu' l'esprit des emblmes. Quelques annes plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duth succder mademoiselle Guimard dans les fonctions de _beaut la mode_. Cet quipage dor, verniss, tran par six chevaux fringants, n'appartient point, comme on pourrait le croire, une princesse du sang royal; il porte tout simplement la Duth. Le mercredi et le jeudi saints elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale; mais, le troisime jour un autre quipage, non moins dor, tran par six chevaux non moins superbes, galope ct du sien. Quelle tait donc celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa piquante physionomie la beaut fade et rgulire de la Duth? Une obscure lve d'Audinot, _danseuse en double_ l'Opra, la demoiselle Clophile, qui devait une subite opulence la protection du comte d'Aranda. Un an aprs, la Duth faisait l'preuve de l'inconstance du public. Au moment o son quipage entrait en ville, des groupes menaants l'environnrent; des hues, des sifflets, des cris d'indignation l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut oblige de rtrograder. Des bruits vagues, calomnieux peut-tre, avaient provoqu cette explosion de mcontentements. Le comte d'Artois, mari depuis deux ans Marie-Thrse de Savoie, venait souvent _incognito_ de Versailles Paris. Las de _biscuit de Savoie_, disait M. de Bievre, il venait Paris prendre _du th_; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux, avaient pris parti pour la comtesse dlaisse. L'affluence d'actrices et de femmes quivoques faisait de Longchamp un spectacle assez scandaleux pour que l'archevque de Paris chercht en arrter les progrs, aprs en avoir entrav la naissance. Il pria le ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la semaine sainte, par respect pour le jubil de 1776; mais ses rclamations avortrent, et la promenade eut son cours. La tragdienne Rancourt, la _prima donna_ du Longchamp de 1777 faillit n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fire comme si elle et jou Roxane, elle s'apprtait monter en voiture. Vous pensez aller Longchamp, madame; vous tes toute au dsir de plaire et de briller; mais vous avez compt sans vos cranciers. Vous n'avez pas aperu les recors en embuscade autour de votre htel; les voici, ils vous entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment coucher au Fort-l'vque. Heureusement qu'un homme gnreux, mais peu dsintress, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre l'ovation qui vous attend. Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dpit de la vivacit du froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place Louis XV jusqu' la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet. Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde avait t confie la marchausse. On signala comme des merveilles deux carrosses de porcelaine. L'un, occup par la duchesse de Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommel, dont les harnais taient de soie cramoisie brode en argent, le second appartenait _une impure_, mademoiselle Beaupr. Il reparut l'anne suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour cuyer cavalcadeur, ce qui, disent les _mmoires_ de Bachaumont, n'augmenta pas pour lui la vnration publique. Malgr la prsence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste. Pendant quelques aimes, il y eut diminution progressive dans le luxe et le nombre des quipages, quoique les modes eussent atteint un degr d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur la fte annuelle de la mode. C'tait le temps des toffes, _entrailles de petit-matre, soupir touff, jambe de nymphe mue, centre de puce en fivre de lait:_ les hommes taient coiffs _ l'oiseau royal, au cabriolet, la Ramponneau, la grecque, l'hrisson;_ les femmes portaient de gigantesques bonnets _ la Belle-Poule, la d'Estaing, au ballon, la Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la reine_. Les carrosses massifs avaient t remplacs par des cabriolets imports d'Angleterre, _wiskys_ ou _garricks_, voitures lgres, mais d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer: Voil des gens qui vont allumer les rverbres. Il parut, au Longchamp de 1786, un _wisky_ dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les laquais taient assis sur le devant, et le cocher, plac derrire sur un sige lev, dirigeait les chevaux par-dessus la tte de ses matres. Les beauts remarquables et remarques de cette mme anne furent les demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux la _Comdie-Italienne_ La premire avait reu de M. de Weymeranges, intendant des postes et relais, un prsent de mille louis pour son _longchamp_. La seconde est nomme par Delille dans _une ptre sur le luxe:_ Cette beaut vnale, mule de Deschamps, Des dbris de vingt ducs scandalise Longchamps. Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui rendit momentanment son clat primitif. On renona suivre la route ingale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'alle qui va de la Muette Madrid. Depuis longtemps, crit l'annaliste Bachaumont, on ne se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et aussi bizarres: les _wiskys_ y brillaient surtout. Beaucoup de petits-matres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture diffrente pour chaque jour. Un _wisky_ plus bizarre et plus galant que les autres a fait pendant ce temps la matire des conversations. Ce _wisky_ tait surmont d'une Folie avec sa marotte; dedans taient quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant droite et gauche sans cesse; tout cela tait men par un non joliment harnach, et un jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: _D'o viens-je? o vais-je? o suis-je?_ On l'a appel la _parodie de Longchamp_, dont en effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce concours a d satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui pour l'auteur. La rvolution suspendit Lonchamp. Comment l'aurait-on solennis? Tous les chevaux avaient t accapars pour le service des quatorze armes, et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques voitures avaient os s'aventurer dans les Champs-Elyses, elles auraient rencontr chemin faisant les charrettes charges de victimes. Longchamp tomba en mme temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la mode ait compltement perdu son empire. Exile de Longchamp, elle se rfugiait dans les _galeries de bois_ C'tait au Palais-galit qu'on voyait les redingotes _ la Zutime_ en _pkin velout et lact;_ les douillettes _ la laponne_ en _florence unie_; les habits _ la rpublicaine_: les _caracos la Nina_; les robes _ la turque, la persienne, la Psych, au lever de Venus_. O diable la mythologie va-t-elle se nicher? Cependant l'on abattait sans piti le vieux monastre; on brisait les nombreux tombeaux de l'glise difie par sainte Isabelle, et les cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, taient disperses par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la religion qui l'avait enfant; les vainqueurs de thermidor le ressuscitrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur est anantie, l'chafaud renvers, la _jeunesse dore_ triomphante; Longchamp va renatre pour les bats des parvenus du Directoire. Le peuple, dit le _Miroir_ du 26 germinal, commence voir que ces opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilit. On ne peut compter le nombre des couturires, des marchandes de modes, que nos jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant cette fte, qui, en elle-mme, ne ressemble rien. Pendant que les amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les selliers, travaillent sans cesse confectionner, quiper les chars et les chevaux qui doivent traner cette foule lgante et badine. Gloire Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considrent! Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde. En vertu de ces doctrines, exprimes dans un style qui exhale un parfum d'ancien rgime, les Parisiens se portent Longchamp, le jour du _ci-devant_ mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnatre les lieux; mais il y a encore peu d'lgantes voitures, et l'on ne distingue qu'un seul quipage quatre chevaux, conduits par des jockeys vtus l'anglaise. Le jeudi, les quipages, plus nombreux, vont et reviennent sur deux lignes parallles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Rcamier, la citoyenne Lange, la citoyenne Mzerai, du thtre Louvois, la danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journe. Le vendredi, on compte deux mille voitures. Les hrones de la veille reparaissent avec des toilettes diffrentes. L'cuyer Franconi a runi ses musiciens dans une vaste _gondole_, qu'escorte une foule d'cuyers, et donne un concert ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu' Bagatelle. Des troupes pied et cheval, des agents de police, sont distribus sur toute la route; car le gouvernement est averti qu'une _grande conspiration_ se prpare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour prendre le _Chemin de Ia Rvolte_. Comme un symbole, de l'aristocratie dchue, se montre cette fte une calche de forme antique, lourde et vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et pniblement tiraille par deux maigres haridelles. A l'entre des Champs-Elyses s'est form un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis. Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dnonc son matre.--Voil un comit rvolutionnaire: le pre, la mre, le fils, tout en tait... Le soir, les _citoyennes_, en costume d'amazone, ou habilles _ la grecque_ et tincelantes de diamants, vont au thtre Feydeau entendre Garat chanter _Enfant chri des Dames_ et l'air d'_Alceste: Au nom des Dieux._ Voil Longchamp reconstitu! Diverses particularits signalrent la semaine sainte de germinal an VIII (1798). Le _vendredi saint_ fut en mme temps le _mardi-gras;_ on confondit le carme et le carnaval. Il y eut un _bal masqu_ le _jeudi saint_, et le lendemain on excuta le _Stabat_, au grand mcontentement des vieux hbertistes. Les _merveilleux_ de l'an VIII figurrent Longchamp en habits gros bleu, brods en soie bleu-de-ciel, _collet triplement juponn_, avec cravates noues sur le ct gauche, gilets _ la dbcle_, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes taient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue tait le fichu-marmotte sur un chapeau de paille. Le soir du vendredi saint, un jeune homme entre chez le restaurateur Naudet; il commande une _bisque aux crevisses,_ un vol-au-vent, une _suprme_, des biscuits la crme et une bouteille de Volney. Il mange vite; et, comme par distraction, met un couvert dans sa poche. Madame Naudet s'en aperoit, et sans esclandre, elle ajoute sur la carte: un couvert d'argent, 54 fr. Le _merveilleux_, en payant, se contenta de dire: Je ne croyais pas que la carte montt si haut. En l'an X, Longchamp a repris racine, et inspir des vers Luce de Lancival, un des grands potes de l'Empire: Clbre qui voudra les plaisirs de Longchamps: Pour moi, je choisis mieux le sujet de mes chants; Mon pinceau se refuse la caricature. J'abandonne Callot la grotesque figure Du ddaigneux Mondor, brillant fils du hasard, Pompeusement assis au fond du mme char Dont nagure il ouvrait et fermait la portire; Ce fat, tout rayonnant de son luxe phmre, Et qui, pour trois louis, s'estime trop heureux De louer un coursier qui sera vendu deux; Et nos Vnus, sortant de l'cume de l'onde, ui prennent le grand ton pour le ton du grand monde, Et pensent ennoblir leurs vulgaires appas, En affichant le prix que les paie un Midas. Ce qui dplat voir n'est point aimable peindre, Et Longchamp me dplat, parler sans rien feindre. Tout Paris Longchamp vole. Qu'y trouve-t-on? Maint badaud cheval, en fiacre, en phaton, Maint piton vomissant mainte injure grossire, Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussire. Tel est encore Longchamp de nos jours; car depuis l'an VIII, il n'a plus t interrompu, mme lorsque les chevaux des Cosaques rongeaient les arbres des Champs-Elyses, et que la hache des sapeurs ennemis dcimait le Bois de Boulogne. C'est toujours le mme programme, excut de la mme manire; ainsi, cette anne, on s'est occup de Longchamp plusieurs mois l'avance. La _fashion_ noble ou financire a fait renouveler ses quipages. Les _lions_ ont demand des tilburys et des _wurks_ Desouches-Touchard, des habits Humann, des cannes Verdier. Les lgantes se sont pourvues des capotes d'Alexandrine, des chapeaux de Lemonnier-Pelvey, surmonts des plumes de Zacharie. Et que d'toffes nouvellement inventes par nos industriels! _chelle orientale, droguet catalan, pkin en camaeux, lampas burgrave, toile polaire, camlon fleuri,_ etc. Tout cela a t prpar sous l'influence d'un printemps htif, et le retour inattendu du froid a du bien des esprances, retenu bien des promeneurs au coin du feu, bien des voitures sous la remise; nanmoins, quoique les Champs-Elyses fussent dserts le mercredi, jour de pluie et de giboules, on y a vu, malgr l'incertitude du temps, un public de choix le jeudi, et une trs-grande affluence le vendredi. M. Gabriel Delessert avait, suivant l'usage, publi une ordonnance pour prvenir tous accidents et dsordres pendant les promenades de Longchamp, avec dfense de rompre la file, de conduire des voitures dans les contre-alles, de monter sur les arbres et sur les candlabres destins l'clairage public. Ces mesures n'ont pas t inutiles le dernier jour, car la foule est revenue avec le soleil; deux lignes de voitures s'tendaient de la place de la Concorde la porte Maillot; c'tait le mardi-gras, moins les masques. Au milieu de la chausse, circulaient les quipages armoris, les calches de la Chausse-d'Antin, et celles de quelques actrices assez jolies pour avoir voiture avec deux mille francs d'appointements. A l'entour, des _sportsmen_, en habit _fume de Londres_, caracolaient sur leurs nouvelles montures; des commis s'vertuaient modrer le langage de leurs _locatis_; de gracieuses cavalires paradaient en amazones de _casimirienne_ boutons d'or, manches _amadis_. Dans les contre-alles erraient les curieux vulgaires, les spectateurs dsoeuvrs, qui contribuent eux-mmes former le spectacle. [Illustration.] Voil le Longchamp de cette anne; ce sera sans doute, avec de lgres variantes, celui de 1844. Longtemps encore, toujours peut-tre, on verra les modes nouvelles s'panouir durant ces trois jours consacrs. Comment voulez-vous que cet usage prisse? Il est devenu en quelque sorte une des fonctions de note organisme. Il est protg par la coquetterie des femmes, l'orgueil des riches, l'intrt des commerants. Qui pourrait branler un difice assis sur les bases aussi ternelles? La Vengeance des Trpasss. NOUVELLE. (Suite.-Voyez p. 73 et 89.) [Illustration.] 3.--Le Moulin.--La famille de Ponce-Pilate. Mille terreurs, mille soupons s'levaient dans le coeur des fugitifs, qui n'osaient encore se les communiquer. Ils allaient sans parler, respirant peine, livrs tour tour l'espoir d'tre sauvs et la crainte d'tre trahis. Tout coup on leur barre le chemin; dans la nuit, une figure humaine est debout devant eux, une main se pose sur l'paule de don Christoval qui marchait le premier, et une douce voix connue leur dit: _C'est moi_. Trop tard! don Christoval avait dj frapp. La pauvre Rachel ne jeta pas un cri; mais elle ajouta aussitt: Je suis morte! vous avez tu votre libratrice. En mme temps l'abme tnbreux dans lequel ils taient plongs tous trois s'ouvrit comme par enchantement et laissa apercevoir l'immensit du ciel brillant d'toiles. Rachel, par un dernier effort, poussa en avant ses protgs, et lorsque, aprs avoir fait un pas, ils se retournrent vers elle, la porte s'tait remise sa place, le rocher tait referm, tout tait silencieux et immobile. Leur premier mouvement fut de tomber genoux pour remercier Dieu. Ils se trouvaient dans une prairie couverte d'une herbe haute et touffue; derrire eux s'levait un norme massif de rochers sur lesquels avaient cr et l des chnes et des pins, dont les spectres noirs et mlancoliques se dessinaient sur le ciel doucement clair d'une lueur crpusculaire. La sinistre maison devait tre situe derrire ces rochers, car on ne la dcouvrait nulle part, en sorte que rien ne souillait la puret de ce paysage. Au sortir d'une atmosphre charge de vapeurs de sang. Lonor et Christoval respiraient avec dlices, et cet air embaum leur rendait les forces dont ils avaient tant besoin. Don Christoval cherchait la meilleure direction suivre, quand leur oreille fut frappe d'un bruit lointain et rgulier. Ils reconnurent le tic-tac d'un moulin; ils se dirigrent de ce ct, en marchant avec toute la vitesse possible dans cette grande herbe o il leur et t facile de se cacher, mme en plein jour. Le bruit devenait plus distinct; il semblait que ce ft une voix amie qui les appelt. Au bout d'un quart d'heure, ils distingurent la maisonnette du meunier. Mais un obstacle imprvu les arrta court: ce fut le ruisseau qui faisait tourner le moulin. Heureusement ils crurent distinguer quelqu'un prs de la maison. Don Christoval, d'une voix forte dont il tchait pourtant de calculer et de mnager la porte, cria: _Au secours!_ et aussitt un homme accourut vers eux. Quand il fut sur le bord du ruisseau. Lonor ne put se tenir de lui crier son tour _sauvez-nous!_ l'homme ne rpondit qu'un mot _attendez!_ et il disparut. Au bout de cinq minutes il revint avec une planche qu'il jeta sur le ruisseau, et les amants se crurent sauvs en touchant l'autre rive. Le meunier n'attendit pas leurs questions: Vous venez de l-bas?--Hlas! oui.--Par quel miracle vous tes-vous chapps?--Nous avons t dlivrs par un ange qui a t bien mal pay de ce bienfait. Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'tes pas les premiers qui se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les dmons. Aussi je commence leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois. Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan! Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il la meunire qui tait sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces trangers. En mme temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait crier: Juan! Juanito! il se mit rpondre de toutes ses forces: Oui, matre, oui! me voil! me voil! --Ils seront bientt ici, dit la meunire; vite, vite, fourrez-vous dans le bluteau. L!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la farine. C'est cela! et ne bougez. La bonne Carmen ayant laiss retomber le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla s'asseoir prs du berceau de son enfant, et se mit le bercer en chantant une vieille romance sur le Cid. Bientt la porte s'ouvrit avec imptuosit, et trois hommes se prcipitrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole, ils coururent au lit, le visitrent par-dessous avec leurs lanternes; ils levrent mme les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en un mot, ils fouillrent dans tous les coins et recoins dont ils purent s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisrent pas du bluteau. Enfin l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'crier avec des jurements horribles: Malheur eux, si nous les rattrapons, les tratres, les sclrats, qui ont vol nos bons matres! ils le paieront cher! Et toi, Juan, si l'on dcouvrait que tu aies favoris leur fuite, que tu es leur complice, ton affaire serait bientt faite, ainsi qu' ta femme et ton marmot! --Vous me faites tort, mes braves camarades, rpondit le meunier. J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule puissance, les tenir l, ma discrtion, et je vous montrerais bientt quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de ce ct; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jets sur la route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'tre rejoints, puisque vous me dites que toute la maison est leurs trousses. Mais vous n'avez plus rien faire ce soir; vous devez tre fatigus; ne voulez-vous pas vous rafrachir? --Volontiers, ami Juan, rpondit un autre qu' sa voix, don Christoval reconnut pour le portier qui les avait d'abord repousss; mais nous avons dj soup, il nous faut peu de chose. --Un bon beignet de pte, l'huile, arros d'une outre de vin vieux, dit Carmen. Nous avons de l'huile admirable; et quant au vin, vous m'en direz des nouvelles. Les quatre hommes s'assirent autour de la table. Carmen prit un plat creux, s'approcha du bluteau, leva le couvercle, et puisa de la farine pour faire son beignet, affectant de rester longuement devant le bluteau ouvert. Cependant un des bandits qui n'avait pas encore parl: Que j'aurais du plaisir, dit-il, planter mon poignard au coeur de ces misrables, comme cela!... En achevant ces mots, il enfonait son poignard au milieu de la table avec rage. L'arme se tint debout en tremblant; la lame avait pntr dans le bois six lignes au moins de profondeur. Carmen, dit le meunier, arrte le moulin. Il est une heure passe; c'est aujourd'hui dimanche..., et apporte-nous l'outre. Le souper commena et la conversation continua de plus en plus anime et enjolive de mille plaisanteries atroces ou indcentes. Le meunier faisait le bon compagnon, enchrissant sur ses convives, et avait soin de les faire boire largement, en s'pargnant lui-mme sans qu'il y part. Enfin, il joua si bien son jeu, qu'ils sortirent du moulin plus assurs que jamais du dvouement du meunier et compltement ivres, ce point, qu'en repassant le ruisseau, l'un de ces honntes gens y tomba, et y ft rest, s'il se ft trouv en la seule compagnie de l'honnte Juan. Lonor et Christoval furent tirs de leur asile, tellement enfarins de la tte aux pieds, que leur visage et leurs mains ressemblaient ceux d'une statue de marbre blanc. En les voyant dans cet tat, le meunier et sa femme firent de grands clats de rire, auxquels eux-mmes prirent part trs-volontiers. Vous voil hors du plus grand pril, dit Juan; mais ce n'est pas tout: il faut trouver moyen de gagner la ville voisine sans tre dcouverts, car nous sommes toujours sur le domaine de vos ennemis. Or, ils sont puissants et vigilants! et, s'ils vous surprennent, il n'est point de violence qu'ils ne se permettent pour s'assurer de vous et vous empcher de dcouvrir leurs crimes la justice. Le point du jour approche; voici ce qu'il faut faire: vous allez prendre un de mes habits, et cette jeune dame fera ma femme l'honneur de revtir un des siens. Nous partirons avec ma voiture. Vous savez conduire une voiture? Vous conduirez donc la mienne pied, et madame et moi serons assis sur les sacs: elle pourra mme faire semblant de dormir, cela fera que, si l'on nous rencontre, l'on aura moins de soupons; car je suis connu dans le pays, et vous passerez pour mon garon de moulin. --Rien n'est mieux arrang, reprit don Christoval; dites-moi seulement comment il se peut faire qu'un si honnte homme que vous soit au service d'une troupe d'assassins.--Je vous conterai tout cela en route, dit le meunier. Nous n'avons pas de temps perdre. Les travestissements finis et la voiture prpare, l'on partit. L'aurore n'tait pas encore leve, mais une ligne rouge, qui enflammait l'horizon du ct de l'orient annonait son approche. Au fond de la vote cleste les toiles avaient disparu sous un voile gristre; et, l'extrmit oppose, la lune brillait encore, pale et lgre, dans un ciel bleu. L'air tait frais et calme; les oiseaux se taisaient, endormis dans les vieux oliviers qui bordaient la route, et le silence universel attestait que la nature n'tait pas encore rveille. On sait que, par l'effet d'un de ces mystres dont notre vie est tissue, cette heure matinale verse au coeur de l'homme l'espoir et la confiance, comme la venue des tnbres y jette le dcouragement et la terreur. Nos voyageurs, dans cette heureuse disposition qu'inspire le retour de la clart, sortirent du moulin, Christoval, en quipage de garon meunier, un fouet la main, Lonor en habit de paysanne. Ils embrassrent la bonne Carmen, qui pleurait et ne pouvait s'empcher d'avoir peur, et l'on se spara pour ne jamais se revoir, selon toutes les apparences. Ainsi va la vie! Tous trois tant monts sur la voiture, Juan et Lonor assis cte cte et don Christoval sur le devant, comme celui qui conduisait les chevaux, le meunier prit la parole en ces termes: Regardez entre les arbres: voyez-vous l bas la maison isole enveloppe d'une petite vapeur blanche? Tenez, voil le premier rayon du soleil qui l'clair. C'est l que vous devriez tre cette heure, tendus sans mouvement et sans une goutte de sang dans les veines, au lieu de rouler tranquillement comme nous faisons, sur une bonne route bien sable. Il est certain que Dieu a opr miraculeusement en votre faveur. Il y a trois ans que cette famille vint s'tablir dans le pays. Nul ne les connaissait, et personne, aujourd'hui mme, ne pourra vous dire d'o ils sortaient. Ils achetrent cette maison avec ses dpendances, qui sont trs-vastes. C'tait un vieux manoir inhabit depuis des sicles: on le disait hant par des apparitions; ainsi vous voyez que ce n'est pas d'hier que c'est un lieu redoutable. Ils firent rparer l'habitation. On y travailla longtemps; et je me souviens, moi, d'y avoir men du sable et des pierres. Dans ce temps-l, je n'tais pas encore mari et je n'avais pas lou leur moulin. Je ne pensais qu' me faire soldat; c'tait bien loin de songer devenir meunier! Pour en revenir eux, ils se sont mis vivre trs-mystrieusement, et ont toujours continu depuis. Ils se donnent pour Moresques, mais la vrit est que ce sont des Hbreux, ou, si vous l'aimez mieux, des juifs. Ils sont trs-riches, et on les croit profondment verss dans les secrets de la cabale. Mais ce n'est pas l le plus extraordinaire de leur histoire; le voici: ils sont tous venus au monde avec une main lpreuse, la main droite; aussi vous avez d remarquer qu'ils portent tous un gant cette main, et ne la dcouvrent jamais. Cette lpre reste immobile et ne se rpand pas sur le reste du corps avant un certain ge, qui est trente ans pour les femmes, et quarante ans pour les hommes. Alors cette horrible maladie se met en mouvement; elle commence par les jambes, et monte lentement, lentement, jusqu' ce qu'elle envahisse le corps tout entier; et, au fur et mesure qu'elle gagne du terrain, elle tue les endroits par o elle a pass, de manire qu'il y a dans le mme individu une moiti morte et une moiti vivante. Quand le mal s'est empar de la tte, c'est fini! mais il faut beaucoup de temps pour en arriver l. Il est impossible de gurir ce mal, et vous croirez sans peine que les hommes n'y peuvent rien, quand vous saurez que c'est un chtiment de Dieu sur toute une race. Ces gens descendent, ce qu'on dit, de Ponce-Pilate, qui signa l'arrt de mort de notre Sauveur, et ils doivent porter jusqu' la consommation des sicles le signe et la peine du crime de leur anctre. Mais, s'ils ne peuvent vaincre cette lpre hideuse, ils ont du moins trouv moyen de la combattre et de retarder ses progrs: c'est en prenant des bains tides dans du sang de chrtien. La situation de leur demeure, au milieu de cette immense plaine dserte, au sortir d'un dfil de la montagne Noire, les sert admirablement. Quelque voyageur gar ou attard vient de temps autre leur demander asile, et ces infortuns voyageurs disparaissent sans laisser aucune trace de leur passage. Ils ont chez eux une demi-douzaine de domestiques, ou plutt d'assassins leur solde, qui, en un clin d'oeil, et l'aide de certaines machines, vous expdient un homme dans l'autre monde. Aprs quoi, le vieux pre, qui est le plus avanc dans sa maladie, prend son bain, et l'on assure que les trois autres membres de la famille se plongent successivement dans cette cuve sanglante. Ici don Christoval interrompit le rcit du meunier: Je ne croirai jamais, dit-il, que deux cratures aussi charmantes que le sont Amine et Rachel participent ni ce bain atroce, ni au meurtre qui a servi le prparer. --Je ne sais ce qui est d'Amine; quant Rachel, vous avez raison. Comme elle est la plus jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle est instruite des sombres mystres de la maison paternelle, et elle ne demanderait pas mieux que de s'enfuir; mais comment? avec le secours de qui? et o se rfugier? --Mais, demanda Lonor, comment avez-vous su tous ces dtails! --Par deux domestiques qui se sont chapps de cet affreux repaire, il y a un mois; et qui se sont sauvs, comme vous, dans mon moulin, jusque-l je ne me doutais pas de la moindre chose. Ce moulin appartient la famille de Ponce-Pilate: ils me la louent bon march et j'y gagne beaucoup d'argent. Mais il n'est argent ni intrt qui tiennent! je ne puis souffrir en silence qu'on gorge ainsi mon prochain deux pas de moi, surtout tant, comme je suis, d'une famille de vieux chrtiens! Mais nous voil arrivs Huescar sans avoir, grce Dieu, fait de mauvaise rencontre. Ds que, vous serez en sret, j'irai avertir la justice. --Hlas, dit Lonor, dans votre dposition, n'oubliez pas de justifier la pauvre Rachel! c'est elle que nous devons la vie, et probablement elle nous et accompagns, sans la cruelle mprise qui, peut-tre, l'heure qu'il est, lui a ravi l'existence. Que sera-t-elle devenue, sans secours, dans ce couloir vot? Aura-t-elle pu en sortir? Quel traitement aura-t-elle reu du reste de sa famille? Je vous avoue que ces penses me tourmentent beaucoup! 4.--La Bohmienne. Sur ces entrefaites, la voiture tait entre dans les rues d'Huscar. Ils allrent descendre l'enseigne du Saint-Sacrement, dont l'hte tait un ancien ami du meunier. Il se trouvait justement dans cette auberge des marchands qui retournaient Murcie aprs avoir termin leurs affaires Hescar: ils consentirent prendre dans leur compagnie don Christoval et Lonor, qui passait pour sa femme. Ceux-ci ne quittrent pas le brave Juan sans mille protestations d'amiti et sans l'avoir forc d'accepter une gnreuse rcompense. De Murcie, il leur fut ais de gagner Alicante, o, trouvant encore une occasion toute prte, ils s'embarqurent pour Barcelone. Lonor regrettait les chevriers de la montagne Noire; mais don Christoval lui fit comprendre qu'il n'y avait de sret pour eux en aucun endroit de l'Espagne, cause du grand crdit de l'archevque, qui, tt ou lard, finirait par les dcouvrir dans la retraite la plus cache. Lonor se rendit ces raisons. Leur dessein tait de se retirer quelque part en France, et d'y attendre que la mort du prlat ou son indulgence, sur laquelle, vrai dire, ils ne comptaient gure, leur permit de rentrer en Espagne. Ils descendirent Barcelone, et rsolurent de continuer leur route par terre, parce que la navigation fatiguait trop Lonor. Ils taient trop loin pour risquer beaucoup d'tre poursuivis, outre qu'ils taient toujours dguiss; et une fois au del des Pyrnes, ils n'avaient plus rien craindre. Aucun incident remarquable ne troubla leur voyage jusqu' Llivia, petit village situ l'entre de la montagne. Ils y arrivrent avec la nuit. L'unique auberge de l'endroit tait un cabaret d'apparence assez chtive, mais, comme il n'y avait pas choisir, ils allrent y descendre. On remisa leur chaise, ensuite ils demandrent une chambre: on leur dit qu'il n'y en avait point de disponible pour l'heure, mais que srement ils en auraient une pour coucher. En attendant, ils devaient se contenter d'une espce de salle commune, o taient entasss bon nombre de buveurs, qui faisaient grand bruit, car la mchante fortune de nos voyageurs voulut que ce ft prcisment la fte de l'endroit. Ils se soumirent et prirent place dans un coin. Peu peu, cependant, les pratiques du cabaretier se retirrent pour aller danser ou voir danser dans une grange voisine, et les nouveaux venus luirent souper plus tranquillement qu'ils ne l'avaient espr. Ce souper fut meilleur aussi qu'on n'aurait d s'y attendre: il se composait de gibier, de ptisseries et de fruits, le tout relev par un trs-bon vin. Avant la fin du repas, Lonor et don Christoval taient demeurs tout fait seuls; cependant la prudence ne leur permit pas de s'entretenir de leurs affaires, de peur d'tre espionns et entendus travers une simple cloison de planches mince comme du pallier. Ils causrent de choses indiffrentes, et bien leur en prit. Aprs le dessert, don Christoval sortit pour faire prparer enfin leur chambre, y transporter leur bagage et s'occuper avec l'hte d'autres dtails touchant le dpart du lendemain et la route suivre. Lonor, pensive, accoude sur la table, la tte appuye sur sa main, prtait l'oreille au bruit de la danse lointaine, et son regard se perdait dans la partie obscure et profonde de cette salle dserte. Tout coup en face d'elle, dans l'angle oppos, il lui sembla distinguer une forme humaine qui se mouvait et grandissait dans l'ombre. La lampe de cuivre qui brlait devant elle, suspendue une crmaillre en bois, lui donnait sur le visage, et la vivacit de la lumire formait une sorte de rempart devant ses yeux blouis. Lonor ne put se dfendre d'un sentiment de surprise et mme de frayeur. La personne inconnue s'approcha lentement jusqu'au bord de la table qui la sparait de Lonor. C'tait une grande femme maigre avec de beaux traits rguliers, un teint cuivr et des yeux noirs brillants comme deux flammes sombres. Elle tait coiffe d'une espce de turban rouge, vtue d'une longue robe grise qui s'en allait en guenilles, et paraissait avoir quarante ans ou un peu plus. Il tait facile de reconnatre une Egyptienne ou Bohmienne. Madame, dit-elle en bon espagnol, n'ayez pas peur de moi; je m'tais endormie l, sur une natte: la faim m'a rveille tout l'heure; voulez-vous me donner manger?--Trs-volontiers; tout ce qui est l est votre service. Prenez une chaise, ma pauvre femme, et buvez et mangez. L'gyptienne ne se le fit pas rpter: elle s'assit en face de Lonor, qui la considrait avec compassion, et se mit souper silencieusement, en personne affame. Quand elle fut rassasie: Que le ciel, ma bonne dame, vous rcompense de votre charit, dit-elle d'une voix grave et mue; je n'ai pas d'autre moyen de reconnatre le bien une vous m'avez fait; cependant, si vous le dsirez, je vous dirai votre bonne aventure. C'est un art dans lequel je passe pour habile.--Oh! que vous me feriez plaisir! dit Lonor. L'gyptienne, sans rpondre, remplit un verre d'eau; puis, tirant de sa poche unie petite bote oblongue dans laquelle taient renfermes des plantes et des graines dessches, elle y chercha une feuille de buis, une feuille de romarin et un grain de genivre, qu'elle plaa dans une cuiller d'argent soigneusement essuye, au-dessus de la flamme de la lampe. Tandis que ces substances se calcinaient avec un faible ptillement et une odeur aromatique, l'gyptienne marmottait des paroles rapides dans une langue inconnue. Sans s'interrompre, elle versa les cendres dans le verre d'eau; et comme elles flottaient lgrement la surface, elle pria Lonor de souffler trois fois dessus pour les submerger. Enfin, elle sortit de sa poche deux autres objets: un morceau de parchemin charg de caractres et de figures cabalistiques qu'elle glissa sous le verre; plus, un petit volume galement crit sur parchemin, qu'elle ouvrit un endroit marqu, et posa ainsi ouvert au-dessus de l'eau, comme un toit. Elle l'y laissa environ une minute, pendant laquelle elle continuait toujours ses prires et ses vocations. Enfin elle remit le livre dans sa poche, et dit: Tout est prt. Elle s'agenouilla alors. Le verre tait au niveau de ses yeux; elle y regarda, et traduisait ce qu'elle voyait dans l'eau, Vous avez t religieuse, au moins avez-vous port l'habit de novice.--Vous vous tes enfuie de votre couvent,--la nuit,--avec un cavalier.--Vous avez travers un bois,--ensuite une plaine;--on vous reoit dans une vaste maison;--vous avez chapp un grand pril....--Attendez! interrompit Lonor: ne pouvez-vous me donner des nouvelles de notre libratrice?--Je ne puis vous parler que de vous seule; je ne vois que vous. Au sortir d'ici, vous voyagerez encore longtemps.... La Bohmienne resta quelques minutes sans parler, comme absorbe dans une contemplation plus attentive, puis elle reprit d'une voix attendrie: Ah! ma fille! vous avez dj support bien des peines; mais ce n'est rien, au prix de celles qui vous attendent!--Quelles sont ces peines?--Je n'ai pas le courage de vous en faire le dtail. Armez-vous de force et de patience!--N'est-il aucun moyen de prvenir mon sort?--Aucun! Tout ce que je puis vous dire et encore cela ne vous servira de rien, c'est que vous devez prendre garde au rosaire, et que vous mourrez au milieu de l'eau, par le feu.--Au milieu de l'eau, par le feu! rpta Lonor pouvante de ces sinistres paroles. Grand Dieu! n'est-il donc sur la terre aucun refuge pour moi? Oh! cherchez, indiquez-moi un asile o je puisse trouver le repos. La Bohmienne, cette fois, ne regarda plus dans le verre; elle mit sa main sur ses yeux, rflchit profondment, et dit: Le repos? vous ne le trouverez qu'en terre sainte! Sur ce mot, elle se leva, et sortit de la chambre. F. G. _(La suite un prochain numro.)_ Sur l'loquence de la Chaire AU DIX-NEUVIME SICLE. L'histoire de la chaire sacre en France, depuis le commencement de ce sicle, offre trois priodes bien distinctes dont chacune a une physionomie particulire, en grande partie dtermine par les vnements. Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons rapidement sur les deux premires priodes surtout. Notre but sera atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et caractristiques en relief, dans une esquisse impartiale de quelques-unes des figures principales. Au commencement de ce sicle, la France sortait peine d'une crise violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre les ennemis de la nationalit, au dedans entre les anciennes traditions vivantes encore et les ides issues de la Rvolution. Alors il se prsenta un homme singulirement propre dfendre et gouverner la France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des ides absolues de Napolon, c'tait aussi l'homme des transactions, et il le montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre et consacra l'galit civile. Il rouvrit ensuite les glises pour attirer lui les hommes du pass; car, en rtablissant le culte, Napolon semble avoir t guid plutt par ses vues de domination que par une conviction religieuse bien profonde. Le trait conclu avec le Saint-Sige en est une preuve clatante: au lieu de creuser les ides, on s'appliquait plus particulirement polir les formes. Dans la crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le giron de l'glise, par la rigidit d'une morale trop austre, on prcha presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette mthode ne laissait pas que d'tre logique; il tait assez naturel, avant de dduire les consquences pratiques, de chercher pntrer les esprits de la doctrine qui leur sert de base. Il y eut sous l'Empire plusieurs prdicateurs qui jouirent d'une grande rputation, et qui la mritaient bien des titres. Ne pouvant les citer tous, nous nous bornerons parler de MM. de Boulogue et Frayssinous, qui nous semblent les plus remarquables. Ils rsument en quelque sorte l'illustration de la chaire pendant cette priode laquelle ils ont survcu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur plus grande vogue et surtout le genre de leur talent. M. de Boulogne avait dj acquis quelque gloire avant la Rvolution. N de parents pauvres, il avait tudi un peu tard; mais ses dispositions naturelles, jointes beaucoup d'ardeur pour l'tude, supplrent l'ducation premire qui lui manquait. Ordonn prtre, il vint Paris pour tenter la fortune de la chaire. Il y vcut longtemps solliciteur obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut prsent au roi, et prcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans. Pour bien juger la longue carrire de M. de Boulogne, tour tour pamphltaire et journaliste, mais prdicateur avant tout, il faut se faire une ide nette de son caractre, sous peine de trouver en lui des contradictions inexplicables. Avec une conscience droite, des intentions pures et un grand amour pour le bien, il tait dans sa conduite plein d'hsitation; souvent mme il paraissait agir par boutade. Cela provenait de cette imagination vive et mobile qui tait le fond de son talent. Il tait de ces hommes sur qui l'impression du moment est toute-puissante; aussi l'action des vnements est-elle plus visible chez lui que chez tout autre. Avant de se montrer l'adversaire ardent de toute concession librale et de tout progrs en politique, il avait partag, du moins jusqu' un certain point, les ides qui avaient cours la fin du dix-huitime sicle. On lit en effet dans un de ses discours imprims de cette poque: Le peuple seul a des droits, les rois n'ont que des devoirs. Ces paroles sont curieuses dans la bouche de celui qui a prch plus tard le sermon: La France veut son Dieu! la France veut son roi! Mais il faut, pour les comprendre, se reporter un autre temps, et faire la part d'une poque o l'orateur[1] appel prcher devant Louis XVI, le matin mme de l'ouverture des tats-Gnraux, avait pris pour texte de son discours ce verset prophtique: _Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles._ [Note 1: M. l'abb de Laboissire.] M. de Boulogne n'aimait pas beaucoup l'Empereur; on assure mme qu'il ne l'pargnait pas dans la libert de ses entretiens intimes. Cependant il le loua beaucoup dans ses sermons et dans ses mandements. Il fut nomme chapelain de l'Empereur et vque de Troyes. Mais, aprs avoir joui quelque temps de la faveur du matre, il encourut aussi sa disgrce. Voici quelle occasion.--Nomm en 1809 pour prcher l'anniversaire du sacre et de la bataille d'Austerlitz, M. de Boulogne fut oblig de soumettre son discours la censure d'un personnage en crdit. Celui-ci corrigea les passages qui lui semblaient trop hardis, et en retrancha mme quelques-uns tout entiers. Le prlat consentit ces modifications. La crmonie eut lieu Notre-Dame, o l'Empereur se rendit avec son cortge de rois. La fte fut brillante: mais il arriva que, dans la chaleur du dbit, M. de Boulogne, qui avait appris son discours par coeur, oublia de supprimer les passages nots. Quoiqu'il n'y et dans ces passages rien de blessant pour personne, Napolon n'tait pas homme oublier un manque de soumission. Trois ans de cachot et d'exil prouvrent plus tard l'vque de Troyes comment Napolon savait se venger. Les perscutions essuyes sous l'Empire furent un titre sous la Restauration. M. de Boulogne fut fait pair en 1822. Deux ans aprs, il mourut Paris l'ge de soixante-dix-sept ans. M. de Boulogne avait une physionomie spirituelle et douce. Il avait un talent d'orateur incontestable; sa manire un peu ampoule et pompeuse le rendait surtout propre prcher dans les grandes occasions. On voit que ses sermons sont travaills avec soin; mais on y trouve plus de style que de penses, plus d'images que de sentiments. Ce prdicateur, si agrable entendre, perd beaucoup tre lu, surtout aujourd'hui. En effet, il faisait aux affaires de son temps des allusions dont l'-propos est perdu pour nous. Ce qui a fait son plus grand succs est peut-tre ce qui rend aujourd'hui la lecture de ses sermons un peu froide et monotone. M. Frayssinous tait, sous tous les rapports, un homme suprieur .M. de Boulogne. Sa vie a t aussi plus consquente avec elle-mme. Les commencements en furent cependant obscur et difficiles. En 1804, il n'tait encore que simple vicaire dans une commune du diocse de Rhodes. A la suite d'un petit dml avec son cur, il s'en vint Paris, qu'il n'aurait peut-tre jamais vu sans cela. Il tait sans argent: et, ne connaissant personne dans cette ville o il devait plus tard arriver aux plus grands honneurs, il alla demander un asile Saint-Sulpice, o il fut accueilli avec plaisir. Les prtres taient rares alors, ainsi que le talent, et il n'est pas tonnant que celui de M. Frayssinous parvint bientt se faire jour. Il avait t suivi Paris par M. Royer, son parent, et ils se runirent tous deux pour faire des confrences dans l'glise des Carmes. La nouveaut de l'enseignement et l'loquence des deux prdicateurs firent du bruit, et bientt la petite glise de la rue de Vaugirard ne suffit pas pour contenir la foule. Grce ce succs, M. Frayssinous vit s'ouvrir devant lui les portes de l'glise Saint-Sulpice, o il tablit dsormais ses confrences. L, ses succs et sa rputation furent croissants de jour en jour. On venait l'entendre une premire fois attir seulement par la curiosit; on y revenait sduit par les charmes de l'loquence. Rien n'tait en effet plus attrayant que la minire de M. Frayssinous. Sa figure imposante, la douceur et la puret de son style, sa grce touchante et persuasive, son loquence tout entire, taient ce qu'il fallait alors pour captiver les auditeurs. Au lieu de jeter de fiers mpris la raison rvolte, il cherchait la soumettre en dmontrant qu'aucune philosophie n'avait, comme le christianisme, rsolu les grands problmes de l'existence et dvoil le mystre de la destine, apport plus de consolation dans la douleur et mis plus d'esprances dans la mort. M. Frayssinous avait dans le talent beaucoup d'analogie avec celui de Chateaubriand. Tous les deux procdent par l'motion, et s'adressent au coeur plutt qu' l'intelligence. M. Frayssinous tait trop prudent; il craignait trop de blesser inutilement les auditeurs, pour mler de la politique ses confrences. Mais la police impriale tait trop ombrageuse pour se contenter de la neutralit. On trouva mauvais que le confrencier ne parlt que de Dieu. On lui en fit des reproches, et il fut oblig d'accorder aussi quelque chose Csar, et de parler de _celui que Dieu avait ramen miraculeusement des bords du Nil, et de la main qui avait t suscite pour relever les autels._ Malgr ces concessions, les confrences furent suspendues en 1809, pour n'tre reprises qu' la Restauration. Cinq annes de silence et de mditations mrirent encore un talent si remarquable. En 1814. M. Frayssinous remonta dans la chaire, et continua ses confrences, presque sans interruption jusqu'en 1822. Cette poque ferma, pour ainsi dire, sa carrire oratoire, en lui ouvrant celle des honneurs. M fut sacr vque d'Hermopolis, et appel siger l'Acadmie et la Chambre des Pairs. Bientt il fut nomm grand-matre de l'Universit et ministre des affaires ecclsiastiques. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain brlant de la politique.[2] Nous dirons seulement que l'vque d'Hermopolis n'a pas fait oublier l'abb Frayssinous, et que ses confrences de Saint-Sulpice restent son plus beau titre. [Note 2: On sait que la loi du sacrilge, si victorieusement combattue par M. Royer-Collard et dsapprouve par une partie du clerg, fut prsente par M. Frayssinous.] Ces confrences ont t recueillies et publies par leur auteur sous le titre de _Dfense du christianisme_. Le plan en est vaste, ingnieusement rempli, et les grces d'une littrature toujours lgante n'en excluent ni la science thologique ni la profondeur des vues sociales. Aussi lorsque l'on songe que la nomination l'Acadmie de l'loquent vque a fait crier dans le temps, on s'tonne moins des rcriminations auxquelles a donn lieu celle de son successeur. Aprs 1830, M. Frayssinous refusa le serment et renona la pairie. Dvou la branche ane des Bourbons qui l'avait combl de ses bienfaits, il se rendit Prague en 1835, pour diriger l'ducation du duc de Bordeaux. Il est revenu en France en 1838, et y a vcu dans la retraite jusqu' sa mort arrive en 1842. La prdication catholique qui avait t sous l'Empire, timide et soumise, je dirais presque rsigne, prit un autre caractre sous la Restauration. Dans les dernires annes de son rgne. Napolon s'tait alin le clerg en s'immisant aux affaires ecclsiastiques, et surtout par ses dmls avant le Saint-Sige. Il tomba. Les prtres accueillirent les Bourbons avec enthousiasme et fondrent sur leur retour de grandes esprances qui ne se sont pas toutes ralises. En effet, la Charte excitait parmi eux beaucoup de dfiance. Ils croyaient que la religion tait la seule base solide de la socit, et que la monarchie etait le seul gouvernement conciliable avec la religion. Ainsi ils eurent le tort d'tablir une sorte de solidarit entre la foi et les formes gouvernementales, si variables de leur nature. Mais on ne s'arrtait point l. Ce que voulait la majorit du clerg qui s'tait rallie cette faction royaliste appele les _ultra_, ce n'tait pas l'absolutisme proprement dit, ce n'tait pas non plus l'ancien rgime, c'tait quelque chose de nouveau. On rvait alors une fodalit constitutionnelle. Partant de la ncessit de l'union de la royaut et de la religion, la prdication devait avoir un caractre expressif et politique. C'est aussi ce qui arriva. Le clerg, en dfendant la cause de la royaut, croyait dfendre la cause de la religion, et s'habitua comprendre dans une mme rprobation les ennemis de Dieu et ceux du roi. Le trne et l'autel devinrent le thme ordinaire des prdications. Cette alliance entre la politique et le culte fit la religion beaucoup de tort. Elle en loigna d'abord tous ceux qui avaient t blesss, soit dans leurs intrts, soit dans leurs opinions, soit dans leurs sentiments nationaux, par les vnements de 1815. Quelques paroles ractionnaires alinrent aussi les hommes positifs, qui, habitus aux affaires, avaient accueilli les institutions nouvelles, mais qui ne croyaient pas qu'il ft possible de ne tenir aucun compte des vnements et de l'tat o se trouvaient alors les esprits. Cette situation explique les troubles qui, suivant les lieux se manifestaient alors l'occasion des misions nombreuses qui furent faites, souvent avec trop-peu de prudence, pendant la Restauration. Elle explique aussi les justes reproches dont ces missions furent l'objet de la part des organes de la presse. Chaque prdicateur tait alors un adversaire politique. Les missionnaires prchant au milieu des passions mues en avaient toute la vhmence. Mais combien de prdicateurs rellement loquents dont la renomme ne s'est pas mme tendue bien loin! Telle est la destine des succs oratoires les plus brillants, les plus flatteurs de tous pour l'amour-propre. Ils sont fugitifs comme l'motion qu'ils produisent Quelquefois, lorsque l'impression a t bien profonde, il se conserve quelque trace dans le souvenir des auditeurs. Mais aprs que reste-t-il, surtout lorsqu'ils n'ont pas crit? un nom qui s'efface de jour en jour. [Illustration: (Le dimanche des Rameaux.--Portail latral de Saint-Eustache.)] Au reste, quand mme ils auraient publi leurs sermons et pu exprimer par le style les mouvements passionns de leur loquence, est-il bien sr que cela les aurait sauvs de l'oubli? nous ne le croyons pas. Comme ils avaient subordonn leur enseignement un point de vue particulier, lorsque les circonstances ont chang, ils ont d ncessairement beaucoup perdre de leur importance. C'est pour ce motif que nous n'insisterons pas sur la biographie des prdicateurs sous la Restauration. Nous citerons simplement les Maccarthi, les Guyon, les Fayet, les Ollivier, les Deguerry, et nous pourrions facilement tendre la liste. Mais nous avons hte d'arriver la priode ouverte par la rvolution de juillet. Les vnements de 1830 n'apportrent pas un grand changement dans les relations qui existaient entre l'glise et l'tat. Quelques mots furent remplacs dans la Charte par des mots peu prs quivalents, mais les lois rglementaires du culte ne furent point modifies: on les excuta seulement avec plus de rigueur, dans le principe surtout. Nanmoins cette rvolution, dynastique pour ses rsultats, mais dmocratique par ses moyens, jeta dans les esprits une activit et une agitation qui se communiqurent aussi au clerg. [Illustration: M. de Boulogne.] Nous sommes oblig de reprendre encore ici la marche des ides depuis le commencement du sicle; M.. Chateaubriand et M. Frayssinous avaient cherch calmer les rpugnances que le catholicisme inspirait alors: ils avaient voulu en faire aimer la posie, mais l s'tait arrte leur action. Les mditations, les harmonies rveuses et un peu sensuelles de M. Lamartine, ont t l'expression du degr de foi qui rgnait alors dans la socit. D'un autre ct la Restauration avait mis en honneur la pratique extrieure du culte; tout serviteur dvou de la monarchie voulait, par cela mme, paratre bon chrtien. Mais la religion ainsi pratique, s'arrtait videmment l'corce, si je puis m'exprimer ainsi, et occupait plus de place dans les habitudes que dans les consciences. [Illustration: M. Deguerry.] Tout coup apparut l'_Essai sur l'indiffrence_, de M. de Lamennais. Ce livre, qui alors tait aussi un vnement, fit peut-tre autant de bruit qu'en ont fait plus tard les _Paroles d'un Croyant._ Rome n'osa se dcider d'abord, et le clerg de France se partagea, en attendant la dcision, en deux camps ennemis. Il y eut alors une guerre de pamphlets et de brochures qui ne sera pas un des pisodes les moins curieux de l'histoire des ides religieuses au dix-neuvime sicle. L'ide philosophique dveloppe dans _l'Essai_ tablissait le _sens commun_, c'est--dire la manifestation gnrale de la raison humaine comme la rgle de la certitude. Ce n'tait rien moins qu'introduire le principe dmocratique dans l'ordre des faits intellectuels; et, de consquence en consquence, M. de Lamennais et ses disciples devaient ncessairement transporter les mmes ides sur le terrain de la politique. La rvolution de juillet aidant, c'est ce qui arriva bientt. On sait l'histoire orageuse de l'_Avenir_. Quelque courte que ft la dure de ce journal, son action fut grande sur le jeune clerg. S'il ne fit pas beaucoup de partisans au gouvernement nouveau, il lui rendit du moins un grand service, en ce qu'il habitua les prtres voir avec indiffrence la chute du trne qui venait de s'crouler, mais l'influence de M. Lamennais s'est perptue par l'lite du clerg, dont il s'tait entour pour la rdaction de son journal. Ses disciples ont t disperss par les foudres du Saint-Sige; ils se sont spars de lui en reniant l'ensemble de ses doctrines, mais ils n'en ont pas moins conserv, peut-tre leur insu, beaucoup de la manire et aussi quelques-unes des ides de leur ancien matre. Sous la Restauration, le comble de l'audace, pour un prdicateur, tait de dclarer que le salut de la religion ne dpendait pas de celui de la lgitimit. Depuis 1830, la prdication a souvent ctoy les opinions radicales et dmocratiques, quelquefois mme elle s'y est lance pleines voiles. Et ce qui prouve que M. de Lamennais est pour beaucoup dans cette tendance nouvelle du clerg, c'est que ce sont ceux qui l'ont approch de plus prs qui ont t le plus loin en ce sens. Aujourd'hui, l'loquence de la chaire tient plus par la manire gnrale l'Empire qu' la Restauration. A cette dernire poque il eut trop de reproches directs et de rcriminations violentes; mais, prsent, le clerg, loin de se montrer hostile au mouvement, cherche s'y associer dans certaines limites afin de le diriger. Il y a une remarque qui n'est pas non plus sans intrt c'est que jamais plus qu'aujourd'hui le clerg ne s'tait montr satisfait des progrs de l'glise. Il se plat montrer la croix triomphant partout, et de la meilleure foi du monde il exagre ses dernires victoires. On dirait qu'il cherche attirer ainsi les esprits indcis et toujours prts imiter les autres, et les mes timides qui n'embrassent jamais que le parti de la victoire. Il nous reste entrer dans quelques dtails biographiques sur les prdicateurs les plus en vogue. Malheureusement, la vie des prdicateurs, comme la vie de tous les hommes d'tude, est rarement fconde en incidents. Nous serons donc forc d'tre court, et nous parlerons seulement de quatre des prdicateurs qui ont en ce moment le plus de rputation. M. Combalot est n en 1794 Chastenay (Isre). On assure qu'il s'tait destin d'abord la profession d'avocat, et qu'une retraite spirituelle changea tout coup sa vocation. Quoi qu'il en soit, il fut ordonn prtre 25 ans. Il vint Paris quelque temps aprs et entra chez les jsuites. Il n'y fut qu'un an, et peine rentr dans la vie sculire il commena ses prdications. Il parcourut d'abord les dpartements, et s'il faut tout dire, il ne fut pas celui qui rveilla sur son passage le moins d'irritation. Depuis ce temps. M. Combalot s'est vou tout entier la prdication et aux retraites ecclsiastiques. Si Combalot est un vritable orateur: il a toute la fougue, toute l'imptuosit d'un tribun. Sa parole est anime et brlante; ses images sont belliqueuses et pleines d'actualit. Il y a, dans sa physionomie bilieuse et fortement caractrise, le cachet d'une indomptable fermet. La manire de ce prdicateur n'est pas cependant exempte de tout reproche: il est quelquefois incorrect: ses comparaisons sont parfois triviales et ses mtaphores heurtes. Un logicien svre pourrait aussi lui demander plus de suite dans ses raisonnements. Souvent un mot rveille en lui une ide soudaine, qu'il saisit au passage, et il semble alors rompre, pour la suivre, le plan qu'il s'tait trac d'abord. On suit l'improvisation dans ses discours, mais, malgr ces dfauts, cause de ces dfauts peut-tre. M. Combalot domine son auditoire et le remue profondment. [Illustration: M. Combalot.] Le talent du M. Lacordaire a beaucoup d'analogie avec celui de M. Combalot: sa puissance d'entranement est la mme, il a ses qualits brillantes et quelques-uns de ses dfauts. Il s'carte moins de son sujet, ou, pour parler plus juste, il y revient souvent. L'loquence de M. Lacordaire se compose surtout d'lans enthousiastes qui enlvent les jeunes imaginations. On n'a pas encore oubli le sermon qu'il prcha Notre-Dame le 15 janvier 1841. Comme il avait exalt les gloires de la France! comme il avait attir lui tous ceux qui se sentaient au coeur quelque fiert nationale! S'il suffisait, pour tre un orateur parfait, d'exercer sur son auditoire...... influence toute-puissante, M. Lacordaire serait le premier des orateurs: mais, malheureusement, le moment qui suit n'est pas aussi favorable que celui pendant lequel on l'coute. Ainsi, dans ce sermon dont nous venons de faire mention, et qu'il prcha avec son froc de dominicain, beaucoup d'auditeurs parfaitement disposs en sa faveur furent frapps de son exagration. [Illustration: M. Lacordaire.] M. Lacordaire tait avocat avant d'tre prtre. Il est n Recey-Sur-Ource (Cte-d'Or), et peut avoir aujourd'hui 41 ans, il eut, ce qu'il dit lui-mme, une enfance turbulente, et ses ides, au sortir du collge, n'annonaient gure un futur prdicateur. Au grand chagrin de sa pieuse mre, il dclarait, qui voulait l'entendre, que Dieu tait une chimre, et le catholicisme une sottise. Son droit termin, il vint faire son stage Paris et travailla chez un avocat. Deux ans aprs, c'est--dire en 1824, le jeune athe, subitement converti, tait entr au sminaire de Saint-Sulpice. Il ne se proposait rien moins, cette poque, que d'aller en Amrique convertir les peuplades sauvages, et respirer, loin de cette Europe dcrpite, l'air pur du Nouveau-Monde. M. de Lamennais, dont les ouvrages avaient beaucoup contribu sa conversion, l'en dissuada, et pour donner carrire son insatiable activit l'attacha depuis l'_Avenir_, dont il fut un des principaux rdacteurs. Le journal tomba. M. Lacordaire accompagna Rome M. de Lamennais et le quitta brusquement. Il publia bientt une rtractation, o il dclarait qu'il n'avait jamais adhr par _conviction_ aux doctrines de M. de Lamennais, qu'il n'avait fait que cder par _lassitude_ aux sollicitations qui lui taient faites en s'associant son oeuvre. C'est dater de cette poque que la rputation de M. Lacordaire, comme orateur, a commenc. Elle grandit en peu de temps. On lui proposa de prcher le Carme Notre-Dame en 1835, mais condition qu'il soumettrait M. Affre, alors vicaire-gnral, le plan de ses sermons. On redoutait la fougue et les ides dmocratiques du jeune prdicateur. Cependant on ne put si bien faire, que ses discours ne portassent l'empreinte du catholicisme libral et un peu rvolutionnaire de l'_Avenir_. Il y tait question de souverainet du peuple et d'ides analogues qui ne devaient pas flatter beaucoup un lgitimiste inflexible comme M. de Qulen. Un auteur assure avoir vu l'archevque s'agiter sur son sige pendant que l'orateur dveloppait devant lui ses thories nationales. Aussi n'est-il pas tonnant que, malgr le succs qu'il avait obtenu dans cette station du Carme, on l'engaget faire un voyage Rome. Il en revint l'anne suivante et prcha encore Notre-Dame; comme on trouvait que son style et ses ides n'taient gure amends, on lui conseilla un nouveau voyage. On assure que ce fut alors que M. Lacordaire, pour s'affranchir de la censure piscopale, rsolut d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, dont il prit l'habit en juin 1840. La figure maigre et allonge de M. Lacordaire s'anime, quand il parle, d'une expression enthousiaste et potique. C'est un homme imagination ardente, dont les opinions peuvent changer; mais on sent que sa parole exprime la conviction. [Illustration: (M. de Ravignan.)] M. de Ravignan a une manire plus pose et plus rflchie que M. Lacordaire. Il se tient aussi plus en garde contre tout ce qui pourrait donner la prdication un caractre politique. C'est l le motif qui l'a fait probablement substituer ce dernier pour les prdications de Notre-Dame. Il suit une marche rigoureusement logique. Malgr la science dont il brille, il ne transporte cependant point son auditoire; on sent comme quelque chose de factice dans la chaleur de son dbit et dans la vivacit calcule de son geste. O est n M. de Ravignan? les biographes ne sont pas d'accord sur ce point. Les uns le font natre Paris, les autres Bordeaux ou dans les environs. La dernire opinion nous parat la plus vraisemblable. En 1816, poque laquelle il fut nomm conseiller-auditeur, M. de Ravignan pouvait avoir vingt-trois ans. Sept ans aprs, il entra dans la magistrature et occupa avec distinction pendant dix-huit mois la place de substitut du procureur du roi prs le tribunal de la Seine. Il renona au monde, disposa de sa fortune en faveur de ses hritiers naturels et entra au sminaire de Saint-Sulpice, qu'il quitta bientt pour entrer Montrouge dans la maison des jsuites. On assure que M. de Ravignan fut tonsur par M. Frayssinous, que l'on venait de sacrer vque, et qui, prvoyant ds lors sa gloire future, dit en s'adressant ceux qui l'entouraient: Voil celui qui doit me succder dans l'oeuvre des confrences. Aprs avoir pass plusieurs annes tudier les Pres de l'glise et s'instruire dans la science des prdicateurs. M. de Ravignan fut nomm pour prcher le Carme Notre-Dame. Ce fut le 12 fvrier 1837 qu'il y ouvrit sa premire confrence. Il les a continues depuis avec un succs dont rien n'annonce le dclin. Prchant presque toujours sur des matires qui ont rapport au dogme, M. de Ravignan a peu excit la critique des journaux. [Illustration: Une prdication Saint-Roch.] M. Coeur n'est pas avocat. Sa vocation semble l'avoir port d'abord vers le professorat et l'tat ecclsiastique. Aprs avoir achev ses tudes, qui furent brillantes, il fut quelque temps rgent de rhtorique et de philosophie dans un petit sminaire de province. Puis, il vint Paris en 1827 pour suivre les cours publics professs par les hommes clbres qui ont abandonn depuis les triomphes pacifiques de la Sorbonne et du Collge de France pour une scne plus orageuse. Il y passa deux ans et alla ensuite passer quelque temps dans la solitude de la Chartreuse pour se prparer recevoir la prtrise, qui lui fut confre en juin 1829. Il venait d'atteindre sa vingt-quatrime anne. La rputation de M. Coeur a commenc en province, lors des prdications qu'il fit Lyon en 1833, et plus tard Nantes et Bordeaux. Paris devait appeler lui un talent dj si distingu, et la Sorbonne a rendu justice M. Coeur en le nommant remplir la Facult de Thologie la chaire d'loquence sacre. M. Coeur a une figure assez commune, un geste lourd et un timbre de voix un peu voil. Il manque de ces qualits extrieures qui concourent faire un orateur. Mais sa parole est d'une lucidit admirable. On lui sait gr de tous les efforts qu'on n'est pas oblig de faire pour saisir sa pense. Sa manire est savante et philosophique; il excelle exprimer de ces vrits que tout le monde sait, mais que personne n'avait encore exprimes. Son style est abondant et fleuri.--un peu trop fleuri peut-tre; mais c'est l un dfaut dont il aurait tort de se corriger tout fait. Ce qui serait de la recherche dans tout autre semble naturel en lui et il y a tel passage de ses cours et de ses sermons qui rappelle les plus, charmantes page de Bernardin de Saint-Pierre. [Illustration: M. Coeur.] M. Coeur n'a pas encore dit son dernier mot comme prdicateur. Mais tout annonce qu'il s'lvera avant qu'il soit de la rputation de MM. Lacordaire et de Ravignan, moins qu'il ne soit absorb compltement par l'enseignement de la Sorbonne. Bulletin bibliographique. _Histoire des tats-Gnraux et des institutions reprsentatives en France depuis l'origine de la monarchie jusqu'en_ 1789; par A.-C. THIBAUDEAU, auteur des _Mmoires sur la Convention_ et de _L'Histoire du Consulat et de l'Empire_. 2 vol. in-8. Paris, 1843. Paulin, 15 fr. Les tats-Gnraux ont eu, dit M. Thibaudeau, une influence immense sur les destines de la nation Franaise. Dpositaires de ses pouvoirs, ils l'ont claire sur ses intrts et sur ses besoins; ils lui ont rvl et enseign ses droits, ils ont mis dcouvert les abus criants du pouvoir, les plaies profondes de la socit; ce sont eux qui en ont indiqu et rclam les rformes et les remdes. Ils ont contribu former l'opinion, crer un esprit public. De temps en temps ils ont secou et rveill la royaut par l'expression du voeu national. Ils l'ont, par l'empire du droit et de la raison, force sortir de son ornire et marcher avec le sicle. Elle a march pas lents, de mauvaise grce, de mauvaise foi, mais elle n'est pas reste stationnaire. Les clbres ordonnances qui formaient notre droit publie, dont nos pres se glorifiaient et que l'Europe admirait, ce ne sont ni les rois ni leurs conseillers qui en eurent la pense: les tats-Gnraux en ont fourni la matire; elles ont t calques sur leurs cahiers. C'est au cri des tats-Gnraux qu'clata la plus glorieuse des rvolutions. Qui peut dire o en serait la France, si elle n'avait pas en les tats-Gnraux. L'histoire des tats-Gnraux, en d'autres termes, l'histoire de la longue lutte de la royaut et de la nation, de la lgitimit et de la souverainet du peuple, de l'absolutisme et de la lgalit, tel est le vaste et beau sujet que M. Thibaudeau s'est propos de traiter, car cette histoire ne tient qu'une petite place dans les histoires de France. Quelques crivains avaient, il est vrai, essay, diverses poques, de combler cette importante lacune; mais leurs travaux sont trs-abrgs, superficiels, incomplets et fautifs. D'ailleurs, M. Thibaudeau s'est aid surtout de documents prcieux rests indits jusqu' ce jour, et dont ses prdcesseurs n'avaient pas pu profiter. Les tats-Gnraux ne datent que de 1502. Cependant ils n'ont pas t improviss. D'autres institutions analogues les ont amens et leur ont servi de base. Il faut ncessairement connatre ces prcdents pour apprcier l'origine des tats, leur constitution, leurs vices, leur utilit. Une longue et savante introduction place en tte du premier volume contient l'expos des vicissitudes diverses qu'avait subies, pendant sept sicles, depuis sa fondation jusqu'au rgne de Philippe le Bel, la monarchie franaise. Ces prmisses poses, M. Thibaudeau aborde franchement son sujet. Il montre les tats-Gnraux naissant sous Philippe le Bel (1302), se dveloppant sous ses successeurs, empitant peu peu sur l'autorit royale, essayant d'tablir un gouvernement reprsentatif, gouvernant un instant, pendant la captivit du roi Jean, puis, mal compris et mal seconds par le peuple, laissant chapper une partie du pouvoir dont ils s'taient empars, ne cessant pas cependant, malgr l'inutilit de leurs rclamations, d'adresser la couronne des remontrances qui ne seraient pas tolres dans les gouvernements constitutionnels, prparant autant qu'il tait en eux la grande rgnration du royaume, remplacs pendant une priode de prs de deux sicles, de 1614 jusqu'en 1789, par des assembles de notables, instruments dociles de la monarchie absolue, rappels enfin en 1789, et disparaissant pour toujours dans cette tempte qui engloutit clerg, noblesse, tiers-tat, toute distinction d'ordres, et cra la nation franaise. _History of the House of Commons_, from the convention-parliament of 1688-9 to the passing of the reform bill in 1832; by W. CHARLES TOWNSEND, Esq., recorder of Macclesfield. _Histoire de la Chambre des Communes_ depuis la convention de 1688-9, jusqu'au vote du bill de rforme en 1832; un vol. in-8. Londres. Colburn, 14 schellings (non traduite.) A en juger par le premier volume qui vient de paratre, cet ouvrage de M. Townsend ne tiendra pas les promesses de son titre. Il n'est jusqu' prsent qu'un recueil assez indigeste d'anecdotes ou de biographies. S'il se ft prsent avec un air plus convenable et plus modeste, il et t sans aucun doute beaucoup mieux accueilli par la critique; mais il lui sied trop mal d'avoir de telles prtentions. M. Townsend ne peut pas croire qu'il a crit une histoire de la chambre des communes: il ne le persuadera pas au lecteur, que son annonce mensongre aura tromp. L'histoire que M. Townsend s'tait propos d'crire renferme une priode de 144 annes; car elle s'tend depuis la convention de 1688-9 jusqu' la promulgation du bill de rforme en 1832. Cette priode, M. Townsend la divise en trois poques. La premire de ces poques, qui commence l'abdication de Jacques II et finit la mort de Georges Ier, en 1727, se trouve comprise tout entire dans le premier volume que le libraire Colburn vient de mettre en vente. Ce volume, divis en treize chapitres, se compose des biographies de tous les _speakers_ qui ont prsid la chambre des communes pendant ces 39 annes, et de celle des principaux _lawyers_, ou jurisconsultes qui y ont jet quelque clat, Somers, sir Robert Sawyer, sir William Williams, Robert Prie, sir Bartholomew Shower et lord Lechmere. On y trouve en outre trois curieux chapitres sur les divers _privilges_ dont jouissaient les membres de la chambre des communes. Mais, nous le rptons une fois encore, pourquoi cette compilation a-t-elle pris un si beau titre? _Les Annales du Parlement franais_, ou Compte-rendu mthodique des dbats de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Dputs, publi par une socit de publicistes, sous la direction de M. FLEURY (4e anne de la publication). Chaque anne, 1 volume in-4 du prix de 25 fr.--Chaque discussion se vend sparment 25 cent. la feuille. Paris, Firmin Didot. MM. Firmin Didot suivent, depuis quatre annes, l'exemple que leur avait donn le libraire Hansard: la fin de chaque session ils rimpriment, en un beau volume in-4, les _Parliamentary debates_ des Chambres franaises. Cette publication, faite avec le plus grand soin, ne pouvait manquer d'obtenir un grand succs. D'une part, en effet, elle s'adresse non-seulement aux pairs et aux dputs, mais aux administrateurs, aux jurisconsultes, tous les hommes qui se livrent des tudes srieuses sur la politique, la lgislation, et l'conomie politique; d'autre part, elle ne peut tre remplace par aucune collection, car elle est conue sur un plan entirement nouveau. Tandis que toutes les autres publications priodiques offrent, pour chaque session, une srie de sances, les _Annales du Parlement franais_ offrent, pour la mme priode, une srie de discussions compltes. Tout ce qui concerne le mme sujet, depuis la _premire_ prsentation du projet jusqu'au _dernier_ vote, est runi sans interruption. Les exposs des motifs et les rapports dans les deux Chambres sont transcrits _in extenso_. Les discours prononcs sont tantt reproduits en entier d'aprs le _Moniteur_, tantt analyss avec soin, le plus souvent en conformit des procs-verbaux qui offrent la meilleure garantie d'exactitude et d'impartialit. Les textes des projets prsents, amends et vots, sont transcrits en entier sur plusieurs colonnes, de manire que l'oeil peut suivre facilement les transformations subies dans la discussion. Chaque volume comprend ainsi une session entire; mais pour que cette classification mthodique ne fasse pas perdre de vue l'ordre naturel des dbats, les sommaires des sances, en ordre chronologique, indiquent _tous_ les travaux des deux Chambres et tous les noms des pairs et des dputs qui ont pris part aux dbats. Enfin des tables alphabtiques permettent de rechercher facilement les travaux des deux Chambres et de chacun de leurs membres. _Des Monts-de-Pit et des Banques de prt sur nantissement_ en France, en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, par A. BLAIZE. 1 vol.. in-8 de 440 pages. Paris, 1843. Pagnerre, 9 francs. Frapp des inconvnients et des abus actuels des Monts-de-Pit, M. A. BLAIZE a consacr plusieurs annes de sa jeunesse examiner cette question, qui intresse un si haut degr la condition prsente et peut-tre mme l'avenir des classes infrieures. Il a runi en un seul volume une masse norme de documents indits ou dissmins dans de nombreux ouvrages; mais il ne s'est pas content de signaler le mal, il a en outre essay d'indiquer les remdes capables de le gurir. Le livre qu'il vient de publier est tout la fois un ouvrage de statistique et de thorie, qui s'adresse aux hommes srieux et positifs. Toutes les rformes qu'il propose sont, non-seulement possibles, mais immdiatement ralisables. M. A. BLAIZE a divis son travail en trois parties. La premire comprend l'histoire des banques de prts sur nantissement depuis le Moyen-Age jusqu' nos jours Un fait curieux, l'apparition des aventuriers italiens dsigns, au Moyen-Age, sous le nom de Caoursins et de Lombards, et qui paraissent avoir t d'abord les agents de la cour de Rome, l'a conduit des recherches du plus haut intrt pour l'histoire des finances et de l'conomie politique. Ainsi M. BLAIZE a surtout puis aux sources officielles; les ordonnances du Louvre lui ont fourni des matriaux prcieux. La seconde partie est consacre l'examen de l'organisation des Monts-de-Pit en gnral, mais principalement de celui de Paris, le plus considrable de tous. M A. Blaize a tudi ses oprations dans le plus grand dtail, et s'est appuy uniquement sur les comptes administratifs. Il discute avec un soin tout particulier la question des commissionnaires, dbattue depuis plusieurs annes entre eux et l'administration, et dont la solution, quelle qu'elle soit, ne peut tre loigne et exercera une grande influence sur l'avenir du Mont-de-Pit. Est-il ncessaire d'ajouter qu'il considre en fait et en droit leur suppression comme chose juste, utile et lgale. Dans la troisime partie, M. A Blaize expose et dveloppe les rformes qu'il voudrait voir introduire dans le rgime des Monts-de-Pit. Les institutions ne sauraient rester stationnaires; elles doivent se mettre en harmonie avec le dveloppement progressif des socits. M. A. Blaize propose douze rformes principales qui feraient, dit-il, des monts d'_impit_, comme les appelait Nicolas Barianno, des banques populaires et de vritables institutions de bienfaisance et contiendraient le germe d'une transformation sociale. Enfin, pour complter son travail, M. A. Blaize a runi dans un appendice tous les documents qu'il a pu recueillir sur les banques trangres de prts sur nantissement. Il passe successivement en revue l'Angleterre, l'cosse, l'Irlande, la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie, le Pimont, l'Espagne, la Russie et la Chine. Trois curieux paragraphes, intituls: Lgislation, Jurisprudence et Bibliographie des Monts-de-Pit, terminent cet appendice. M. A. Blaize a rempli son but; il russira certainement appeler sur cette matire, si importante ses yeux et si ignore, l'attention des hommes de bien, provoquer des tudes srieuses et les rformes que commandent, en faveur des classes dshrites, la justice et la raison. Son livre mrite un double titre nos loges. C'est une bonne action et de plus un ouvrage consciencieux, mthodique, clair, et crit dans certaines parties avec cette noble chaleur qui vient plus encore du coeur que de l'esprit. _De la cration de la Richesse_, ou des intrts matriels en France, statistique compare et raisonne, par J.-H SCHNITZLER; 2 vol. in-8. Paris, 1842. Lebrun, 15 fr. M. J-H. Schnitzler a entrepris, depuis plusieurs annes, un important ouvrage, intitule _Statistique gnrale de la France_. Cet ouvrage, accompagn de nombreux tableaux et divis en deux parties, doit former 4 vol. in-8. La seconde partie seule a paru, sous le titre de: _Cration de la Richesse_. M Schnitzler l'a publie sparment, malgr son imperfection trop relle, afin de mieux dbrouiller l'norme amas de matriaux qu'il lui a fallu mettre en oeuvre, et, afin de puiser, dans les indulgents suffrages du public, l'encouragement dont il a besoin pour mener bien une entreprise si difficile. Le premier volume de la _Cration de la Richesse_ est consacr la _production_, c'est--dire l'industrie dans son acception la plus gnrale (agriculture, exploitation des mines, industrie manufacturire, etc.) Le second volume traite de la _circulation_ ou du commerce (des importations et des exportations de la France, de ses relations mercantiles avec tous les pays du monde, des transports par terre et par mer, de l'tat de tous les ports du royaume, etc.). Ces deux volumes embrassent ainsi les _intrts matriels_ dans leur vaste ensemble et les examinent sous toutes leurs faces. Les _intrts moraux_ seront l'objet des deux premiers volumes qui paratront dans le courant de cette anne. Aprs avoir trait avec dtail du territoire, de la population et de la consommation, M. Schnitzler annonce qu'il exposera d'une manire complte et dans un ordre mthodique, tous les faits relatifs l'tat (constitution, gouvernement, administration, force publique, etc.), l'glise et aux coles. _Voyage en Bulgarie_ pendant l'anne 1841, par M. BLANQUI, membre de l'institut; 1 vol. in-18. Paris, 1843. W. Coquebert, 3 fr. 50 c. Vers le milieu de l'anne 1841, la suite de quelques exactions financires plus rudes que de coutume, une partie des populations chrtiennes de la Bulgarie se souleva contre les Turcs. Ce mouvement, mal combin, fut bientt comprime par la force militaire. Pendant plusieurs semaines, des bandes d'Albanais, dchanes contre les insurgs mirent feu et sang la malheureuse Bulgarie. Le bruit de leurs dvastations retentit bientt dans toute l'Europe chrtienne, dont les cabinets venaient de se concerter d'une manire si clatante en faveur de l'Empire ottoman. La France s'en montra surtout vivement proccupe, et M. Guizot, ministre des affaires trangres, chargea alors M Blanqui d'aller constater le vritable tat des choses, en traversant la Turquie d'Europe dans sa plus grande longueur, depuis Belgrade jusqu' Constantinople. M. Blanqui tait parti de Paris publiciste de l'opposition, il est revenu de Constantinople candidat ministriel. A son retour, il a rdig un travail officiel qui ne lui appartient plus; mais il publie aujourd'hui la relation personnelle de son voyage. On ne peut refuser M. Blanqui un esprit vif et prompt et un style net et facile. Son _Voyage en Bulgarie_ a en outre le mrite de nous faire connatre, superficiellement il est vrai, l'tat physique, conomique et moral d'une vaste contre bien rarement visite et plus rarement dcrite par les voyageurs franais ou trangers. M. Blanqui s'embarque Vienne sur le Danube, et descend ce beau fleuve jusqu' Belgrade, o il rend une visite au prince Michel et la princesse Lioubitza. A Belgrade il prend la voie de terre pour gagner Constantinople; il traverse successivement Vidin, dont le pacha, le fameux Hussein, l'exterminateur des janissaires, lui fait une magnifique rception, Nissa, Sophie, Ousonnjava, Andrinople et Constantinople. Un bateau vapeur le ramne ensuite Malte et Marseille. L'importance actuelle et future du Danube, les dernires rvolutions de la Servie, le caractre, l'agriculture et le commerce des Bulgares, la quarantaine et la navigation vapeur en Orient, forment les sujets de plusieurs chapitres qui permettent au lecteur de reprendre haleine.... car M. Blanqui ne s'arrte pas longtemps dans le mme pays. Enfin un rapport sur les prisons de la Turquie termine ce joli petit volume, dont la lecture est aussi agrable qu'instructive. _Posies_ d'ANTOINETTE QUARR, de Dijon; 1 vol. in-8, 1843. Paris, Ledoyen.--Dijon, Lamarche. Mademoiselle Antoinette Quarr est une jeune lingre qui a toujours habit Dijon, sa ville natale. Ds son enfance, elle aima passionnment la posie. A peine les travaux de l'atelier lui laissaient-ils un instant du repos, elle lisait les tragdies de Racine; elle en rcitait les plus belles tirades. Enfin, un jour le hasard fit tomber entre ses mains un volume des _Mditations potiques_ de M. de Lamartine. Il me sembla, dit-elle, qu'un monde nouveau se rvlait ma pense, et je m'abandonnai avec dlices l'enivrement de cette lecture, qui venait de complter en quelque sorte mon existence intellectuelle. Ce livre chri ne me quitta plus, et, force de le relire, j'en appris bientt toutes les pages. C'est ainsi que, accoutume cette langue harmonieuse des vers, j'en vins tout naturellement la parler mon tour; mes propres penses se revtirent d'elles-mmes d'expressions potiques, et j'y trouvai du plaisir. A dater de cette poque, mademoiselle Antoinette Quarr composa, dans ses moments de loisir, quelques petites pices pleines de fautes et d'incorrections; car les rgles de l'art lui taient tout fait inconnues; mais dj un homme d'esprit et de got. M. Roget de Belloguet, ayant pris connaissance de ces premiers essais, y dcouvrit les germes d'un beau talent. Il alla trouver la jeune fille ignorante, l'aida de ses conseils et de ses leons, et plus tard lui fit ouvrir les colonnes d'une revue littraire qui s'imprimait alors Dijon. Les premiers vers publis par mademoiselle Antoinette Quarr furent accueillis avec faveur. M. de Lamartine adressa la jeune lingre dijonnaise une de ses plus gracieuses ptres; ds lors la rputation de mademoiselle Quarr s'accrut dans la mme proportion que son talent. Une souscription qui fut bientt remplie s'ouvrit Dijon pour l'impression de ses oeuvres choisies. Le Conseil municipal et l'Acadmie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, s'empressrent de s'associer ce gnreux mouvement d'une ville que sa rputation littraire place au premier rang parmi les villes de la France. Telle est l'histoire de ce charmant volume qui nous arrive de la capitale de la Bourgogne. Disciple de M. de Lamartine, mademoiselle Antoinette Quarr imite parfois un peu servilement les rhythmes de son matre; mais alors mme qu'elles paraissent trop monotonement harmonieuses, ses strophes renferment toujours quelque pense dlicate ou profonde. Pour elle, la forme n'est videmment qu'un moyen, qu'un accessoire. Elle a un but plus lev, elle cherche parler l'me ou au coeur. On a peine comprendre, en lisant ses posies, comment, au milieu des soucis d'une vie laborieuse et pauvre, en gagnant pniblement son pain de chaque jour, une jeune fille a pu atteindre une pareille perfection de style, dvelopper si largement son intelligence et trouver en elle de tels trsors de sentiment. Cependant le doute est-il possible? Les preuves ne sont-elles pas l dans nos mains, sous nos yeux? N'avons-nous pas lu _Un fils, la rponse M. de Lamartine, mon Perroquet, Dijon, la Madone, l'Invocation,_ et tant d'autres petits chefs-d'oeuvre qui nous autorisent ajouter ds prsent le nom de mademoiselle Antoinette Quarr la liste dj si longue des crivains auxquels Dijon s'enorgueillit d'avoir donn le jour. _Rimes hroques_, par AUGUSTE BARBIER. 1 joli vol. in-18. Paris, 1843. Paul Masgana, 3 fr. 50. En feuilletant les oeuvres lyriques de Torquato Tasso, M. A. Barbier y a trouv un recueil de sonnets intitul: _Rime hroque_. Ce sont des vers adresses diffrents princes de l'Italie, en l'honneur de leur mariage ou de la naissance de leurs enfants. L'auteur des _Iambes_ a pens que ce titre pouvait s'appliquer avec plus de raison encore aux chants inspirs par ceux qui se sont dvous au bien de leurs semblables. Il a donc recueilli toutes les pices, de vers que, dans ses lectures ou dans ses voyages, l'motion d'un pieux souvenir, un grand acte de vertu ou de patriotisme avaient pu lui inspirer, et les groupant par ordre de temps, il en a compos une sorte de galerie qu'il a dcore du titre de _Rimes hroques._--La forme du sonnet est celle que sa pense a revtue, car, dit-il, ce petit pome, d'invention moderne, a le mrite d'encadrer avec prcision l'ide ou le sentiment. M. le Marchal comte d'Erlon. M. le lieutenant-gnral Drouet, comte d'Erlon, vient, par ordonnance royale du 9 avril, d'tre lev la dignit de marchal de France. Aux termes de la loi du 4 aot 1839, sur l'organisation de l'tat-major-gnral de l'arme, le nombre des marchaux de France est de six au plus en temps de paix, et pourra tre port douze en temps de guerre. Lorsqu'en temps de paix le nombre des marchaux de France excdera la limite fixe, la rduction s'oprera par voie d'extinction; toutefois, il pourra tre fait une promotion sur trois vacances. A l'poque o cette loi fut rendue, le nombre des marchaux de France tait de douze. Depuis, six d'entre eux sont morts, et sur ces six vacances, deux promotions ont t faites: celles de M. le lieutenant-gnral comte Horace Sbastiani et de M. le lieutenant-gnral comte Drouet d'Erlon. [Illustration: M. le marchal comte d'Erlon.] Aujourd'hui, le nombre des marchaux de France est de huit, dont un seul, M. le duc de Dalmatie, est de la premire promotion, faite par Napolon, le 19 mai 1804, le lendemain de son lvation au trne imprial. Voici les noms des huit marchaux actuels: Duc de DALMATIE (Soult), prsident du conseil et ministre de la Guerre; duc de REGGIO (Oudinot), gouverneur de l'htel royal des Invalides; comte MOLITOR; comte GRARD, grand-chancelier de l'ordre, royal de la Lgion-d'Honneur; marquis de GROUCHY; comte VALE; comte Horace SBASTIANI; comte DROUET D'ERLON. Les six derniers marchaux morts sont: comte de Lobau (Mouton); marquis Maison; duc de Tarente (Macdonald); duc de Bellune (Victor); duc de Congliano (Moncey); comte Clauzel. La dignit de marchal de France, en vertu de la mme loi du 4 aot 1839, n'est confre qu'aux lieutenants-gnraux qui auront command en chef devant l'ennemi: 1 une arme ou un corps d'arme compos de plusieurs divisions de diffrentes armes; 2 les armes de l'artillerie et du gnie dans une arme compose de plusieurs corps d'arme. Le nouvel lu, doyen des lieutenants-gnraux depuis quelques annes, et dont la nomination ce grade remonte au 27 aot 1803, satisfait depuis longtemps la premire de ces conditions, puisqu'il plusieurs reprises, sous l'Empire, il a command en chef des corps d'arme forms de plusieurs divisions. M. le marchal Drouet d'Erlon, n Reims le 29 juillet 1765, dbuta dans la carrire militaire par tre soldat dans un bataillon de volontaires nationaux, o il s'enrla en 1792. Son courage et son intelligence l'ayant fait distinguer par le gnral Lefebvre, il devint son aide-de-camp, et fit sous ses ordres les campagnes de 1793, 1794, 1795 et 1796, aux armes de la Moselle et de Sambre-et-Meuse. En 1799, il fut nomm, gnral de brigade. Attach l'arme qui, en 1803, s'empara du Hanovre, il fut lev au grade de gnral de division. Il servit en cette qualit la grande arme d'Allemagne, prit une part active la bataille d'Ina, et contribua la prise de Halle. Chef d'tat-major-gnral du corps d'arme du marchal Lannes, il se signala la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, et y fut bless. Le 29 mai, il fut nomm grand-officier de la Lgion-d'Honneur. En 1809, il contribua soumettre le Tyrol. Charg du commandement du 9e corps d'arme d'Espagne, il obtint, en 1810, des succs en Portugal, et lit sa jonction avec Massna, le 26 dcembre 1811 A la fin de dcembre 1812, il fora le gnral anglais Hill se retirer sous les murs de Lisbonne. En 1815, il commandait l'arme du centre et obtint des succs sur la Guenna. Vers la lin de juillet, il emporta de vive force le Col-de-Maya, aprs la plus vigoureuse rsistance de la part des Espagnols. Il commandait un corps d'arme la bataille de Vittoria, devint un des lieutenants du marchal Soult lors de l'invasion de l'arme anglaise dans le midi de la France, et combattit, en 1814, dans toutes les affaires o le territoire national fut nergiquement disput l'ennemi, notamment Orthez et Toulouse. A la premire Restauration, M. le comte d'Erlon fut nomm commandant de la 16e division militaire (Lille), chevalier de Saint-Louis et grand cordon de la Lgion-d'Honneur. Aprs le dbarquement de l'Empereur au golfe Juan, le gnral Lefebvre-Desnouettes ayant form le projet de rassembler toutes les forces qui se trouvaient dans le nord de la France, pour tenter un coup de main sur Paris, M. le gnral Drouet d'Erlon fut prvenu de complicit dans ce hardi dessein, et arrt, le 13 mars 1813, par ordre du duc de Feltre (Clark), alors ministre, de la Guerre. Le cours des vnements le rendit bientt la libert, et lui permit de s'emparer de la citadelle de Lille, o il se maintint jusqu'au 20 mars. Le 28 du mme mois, il fit proclamer et reconnatre l'Empereur dans la 16e division. Napolon l'leva la pairie par dcret du 2 juin, et lui confia le commandement du premier corps de son arme, la tte duquel il fit, Fleuras et Waterloo, des prodiges de valeur que la fortune rendit inutiles. Le gnral d'Erlon commanda ensuite l'aide droite de l'arme sous Paris, et aprs la capitulation, il se retira au del de la Loire. Compris dans l'ordonnance de proscription du 24 juillet 1815, il quitta son corps d'arme, et fut assez heureux pour arriver Bayreuth, en Bavire, o il trouva un asile. Plus tard il s'tablit aux environs de Munich et y vcut, dans une modeste retraite, de l'exploitation industrielle d'une brasserie. Il fut cit, le 12 juin 1815, devant le conseil de guerre de la 11e division militaire, Bordeaux, pour tre jug par contumace; mais l'instruction n'ayant pas t trouve suffisante, l'affaire fut suspendue jusqu' plus ample inform et n'eut pas d'autre suite. La rvolution de Juillet 1830 rappela en France le comte d'Erlon, et il fut rintgr dans son grade. Son nom figura de nouveau sur la liste des lieutenants-gnraux en activit, publie par l'_Almanach royal et national_ de 1831, aprs en avoir t effac pendant quinze annes. Pair de France, le 19 novembre 1831, M. le comte d'Erlon fut nomm, par ordonnance royale du 27 juillet 1834, gouverneur-gnral des possessions franaises dans le nord de l'Afrique, et conserva ce commandement jusqu'au 8 aot 1833, jour o il quitta Alger, une ordonnance du 8 juillet lui ayant donn pour successeur le marchal Clauzel, qu'il vient de remplacer son tour dans la dignit de marchal de France. Peu de temps aprs son retour d'Algrie, M. le lieutenant-gnral d'Erlon fut appel de nouveau au commandement de la 12e division militaire, qu'il avait occup avant son dpart pour l'Afrique, et qu'il occupait encore au moment de sa promotion au marchalat. Sur la Locomotion arienne LETTRE A M. LE DIRECTEUR DE L'ILLUSTRATION. Monsieur, Vous avez insr dans le dernier numro de votre _Journal universel_ une description, avec figures, d'une machine vapeur arienne. Il parat que la curiosit publique est vivement excite, en Angleterre, par cette prtendue invention, et qu'il en a t mme question au Parlement. En mettant vos lecteurs au courant du sujet, vous n'avez fait, ce me semble, que justifier votre titre et la promesse de ne rien laisser chapper de ce qui attire l'attention gnrale, tort ou raison. Vous avez eu soin, d'ailleurs, de ne parler de la _dcouverte_ de M. Henson qu'avec une prudente rserve, et je suis convaincu que tous vos lecteurs, mis en garde par la manire dont vous la leur avez expose, ne l'auront accueillie qu'avec une extrme dfiance, peut-tre mme la plupart avec une complte incrdulit. Pour moi, Monsieur, j'avoue que je me range dcidment au nombre de ceux-ci, et je vous demande la permission de vous soumettre quelques rflexions au sujet du problme que M. Henson s'est propos et de la solution qu'il s'imagine en avoir trouve. Si vous jugez convenable de les communiquer mes co-abonns, j'ose croire que ceux qui prendront la peine de les lire tomberont d'accord avec moi sur l'absurdit thorique de cette solution; et quant l'impossibilit pratique, je laisse M. Henson lui-mme le soin de la dmontrer, s'il ne l'a dj fait. Le principe fondamental de la nouvelle machine consiste, dit-on, en ce qu'elle _emprunte la Nature_ la force ncessaire pour se mettre en mouvement et s'lever dans l'air; la machine vapeur qu'elle porte lui restitue d'ailleurs, chaque instant, la vitesse que lui fait perdre la rsistance de l'air. On ajoute fort judicieusement, comme exemple l'appui de cette ide, qu'un oiseau s'envole beaucoup plus facilement lorsqu'il est perch au sommet d'un rocher ou d'un arbre, que lorsqu'il lui faut s'lever de terre. Je trouve ceci, monsieur Henson, une petite difficult qui m'arrte tout d'abord. Vous lancez votre machine dans les airs, de l'extrmit suprieure d'un plan inclin: fort bien! Mais comment l'aurez-vous hisse au sommet de ce plan?-- grand renfort de poulies, de cordes, de cabestans, d'engrenages, etc.; le tout mis en action par des hommes, par des chevaux, par la vapeur, que sais-je? En tout cas, par un moteur qu'il faut payer; car si la _Nature_ consent vous prter de la force, ce n'est, assurment, pas pour rien. Puis, lorsque vous aurez abandonn l'appareil lui-mme, dans quel sens pensez-vous donc que s'exercera la vitesse qu'il acquiert en vertu de sa chute? Tout le monde ne rpond-il pas, dans le sens vertical, de haut en bas.--Comment voulez-vous donc que cette vitesse puisse servir un mouvement de progression horizontal dans un sens perpendiculaire sa direction? Bien plus! comment oser dire qu'elle puisse changer de direction, et que votre arostat d'un nouveau genre ait plus de vitesse la descente? Ne voyez-vous pas que vous nous proposez tout simplement le mouvement perptuel? Nierez-vous que votre histoire soit tout fait analogue celle du couvreur qui, venant de glisser le long d'un toit, passe, pendant sa chute, devant une fentre ouverte au premier tage, et profite de cette heureuse circonstance pour entrer de plain-pied dans l'appartement, la grande surprise des locataires? Si le grand Newton ne s'est pas avis de cette importante modification aux lois de la pesanteur universelle, c'est qu'il n'a philosoph qu' propos de la chute d'une simple pomme dans son jardin. Nous, au contraire, n'avons-nous pas appris par nos bonnes l'anecdote de la chute du couvreur? tonnez-vous donc un peu des progrs de la mcanique applique! Mais votre comparaison de l'oiseau me parat tout fait ingnieuse, et je dsire vous y suivre, monsieur Henson! Oui, sans doute, votre oiseau vole avec moins de peine quand, d'un point culminant, il s'lance dans les airs, pour se maintenir la mme hauteur ou pour descendre, que lorsqu'il lui faut d'abord s'lever de terre la hauteur qu'il veut atteindre. Vous-mme, j'en suis sr, vous prouvez moins de fatigue descendre qu' monter un escalier. Il est vraiment regretter que ces grandes vrits n'aient pas t vulgarises, depuis longtemps, par quelque couplet _ad hoc_, dans la chanson de M. de la Palice; vous auriez moins de mal nous les faire comprendre.--Mais comment votre oiseau a-t-il gagn le sommet de l'arbre sur lequel vous le perchez si gratuitement? Comment tes-vous parvenu au haut de l'escalier que vous n'avez plus qu' descendre? Je vous vois, vous et votre oiseau, dans un cruel embarras! Il va falloir que vous commenciez, vous, par monter, lui, par s'envoler de bas en haut. Tirez-vous de l si vous pouvez. Encore quelques mots, Monsieur le Directeur.--M. Henson nous promet une machine de la force de 20 chevaux, ne pesant pas plus de 500 kil., avec l'eau ncessaire pour l'entretenir. Je regrette qu'il ne nous ait pas parl du temps du voyage. Mais jele suppose d'une heure seulement. Or, jusqu' ce jour, on n'a jamais russi brler moins de 2 kil. et demi de charbon par heure et par force de cheval; ce qui, pour 20 chevaux fait 50 kilog.--Il faut aussi compter au moins 12 kilog. et demi d'eau par heure et par cheval; et, pour la machine en question, 250 kilog.--Comme 50 et 250 l'ont 300 kilog., voil, si je ne m'abuse, la totalit du poids de la machine absorb uniquement par l'approvisionnement d'une heure en eau et en charbon. Quant la machine elle-mme, il parat qu'elle ne pse rien du tout. Ce rsultat n'est pas moins merveilleux que le reste; car on n'a pas encore, que je sache, rduit le poids d'une machine vapeur moins de 500 400 kilog. par force de cheval dveloppe; ce qui coterait 6.000 kilog., au bas mot, le poids de celle de M. Henson. Il y a donc quelques raisons de croire, Monsieur le Directeur, que la nouvelle invention doit tre classe au premier rang parmi les _puffs_-monstres dont l'imagination fconde de nos voisins d'outre-mer nous gratifie si souvent aujourd'hui. Mais ce qui me semble fort divertissant, c'est que, cette fois, o ils paraissent avoir dpass les limites du genre, ils se sont dups eux-mmes, semblables aux conteurs qui finissent par se persuader de la ralit des aventures qu'ils ne peuvent plus faire croire personne. Agrez, je vous prie, etc. UN DE VOS ABONNS Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS.. L'approche de la Comte a effray les vieilles bonnes femmes. [Illustration: Rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843, by Various License: Share Alike