Produced by Rnald Lvesque L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843 L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. N 21. Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. pour l'tranger. - 10 - 20 - 40 SOMMAIRE. Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--tablissement d'une cole des Arts et Mtiers Aix.--Horticulture. Les roses. _Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais, Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'dimbourg._--Nouvelles du Musum d'histoire naturelle. Animaux rcemment arrivs (suite). _Lion d'Arabie; Gupard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure_.--Institut de France. Sance de l'Acadmie Franaise du jeudi 20 Juillet 1843; Histoire du monument lev Molire, par M. Aim Martin; le Monument de Molire, pome par madame Louise Colet, couronn par l'Acadmie. _Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut_.--Thtres. _Une Scne d'Oedipe Colone; une scne de la Pri_ (1er acte) _et le Pas de l'Abeille_ (2e acte); _les Contrebandiers espagnols; une Petite misre de ta Vie humaine, par Grandville_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Rouverture du Muse royal. _Sculptures chinoises_.--Amusements des Sciences.--Rbus. Les Meetings d'Irlande. L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les _meetings_ se succdent nombreux et nergiques, et cependant la question n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indiffrente, en apparence du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopt pour devise, _Impavidum ferient ruinae_, dclare qu'il ne veut ni du _repeal_, ni d'une rforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prt dfendre les personnes et les proprits. Esprons nanmoins qu'on reculera devant les consquences d'un combat. Les _meetings_ d'Irlande, prsentent un spectacle vraiment extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant un rendez-vous commun, s'chelonnant au pied d'un coteau pour entendre un orateur politique, voil ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni avec nos lois. De mme en Angleterre, dans ce pays dont la constitution est si solide, si immuable, si inflexible on voit frquemment des _meetings_ qui ont pour but le renversement ce cette mme constitution. A l'heure indique, on hisse, les paroisses dsertes, on suspend les travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et le soleil, n'hsitent pas faire un voyage de vingt on trente milles pour venir se grimper autour d'un _leader_. Le pays convoqu se met en marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par escouades, avec des bannires sur lesquelles leurs voeux et leurs esprances sont exprims par une devise, par un signe emblmatique. Quelquefois, lorsque le _meeting_ doit tre consacr l'examen des griefs des classes ouvrires, l'unique symbole est un pain port au bout d'une perche. Le _speaker_ parat, mont sur une estrade et harangue la foule. Aussitt que le _speech_ commence, le plus profond silence s'tablit. Le recueillement de l'assemble permet l'orateur de se faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche jusqu'aux personnes qui sont places hors de la porte de sa voix. De temps autre des applaudissements prolongs, font vibrer l'air: des grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des _hurrahs_, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides, soudain toutes les bourses sont ouvertes; les _pounds_, les _shillings_, _les pences_, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts avec libralit. Le _speaker_ tonne; les acclamations redoublent; les actes du pouvoir sont censures avec hardiesse, les ministres attaqus avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa place; ou bien le grand _meeting_ se fractionne en petits cercles qui en sont comme la monnaie. D'ordinaire la journe se termine par un banquet, o les membres, les plus influents du _meeting_ fraternisent le verre la main pendant que la multitude regagne ses foyers. Ce mot _meeting_, qui signifie _assemble_, s'applique toute runion provoque par des intrts commerciaux, religieux philosophiques, scientifiques, etc.; mais on donne plus particulirement le nom de _meetings_ aux sance publiques tenues en plein air, la face du ciel. [Illustration: Un Meeting.] De tous les _meetings_ d'Irlande, le plus remarquable et le plus caractristique, est celui que O'Connell a prsid sur le champ de foire de Donnybrook. Des affiches apposes sur tous les murs avaient annonc la runion plusieurs jours l'avance Les boutiques taient fermes, les travaux avaient cess. Ds huit heures du matin, les charbonniers et portefaix taient assembls devant l'htel du grand _agitateur_ Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des mtiers se sont rendues dans la matine au village de Phibsborough; elles taient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ quatre cents individus. On lisait sur les bannires, outre les devises des corps d'tat: _les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les Irlandais; rappel et pas de sparation; nous triompherons par l'union; la reine. O'Connell et le rappel!_ L'un des drapeaux reprsentait la banque d'Irlande College-Green, avec ce refrain d'une chanson populaire: _Notre vieille maison chez nous._ La plupart des tendards taient rangs en faisceaux dans des voitures dcouvertes et atteles de quatre chevaux. Sur la voiture des potiers d'tain se tenait un jeune homme coiff d'un casque d'tain, portant un bouclier et une hache d'armes d'tain, et qui semblait dfendre la couronne d'Angleterre, en tain poli place l'extrmit d'une longue pique. Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au nord, Donnybrook, situ au sud-est. Le cortge s'est mis en marche par escouades, sous la direction de _gentlemen_ qui avaient pour signe distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une toile sur la poitrine. L'immense procession a dfil devant Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son balcon, passait en revue son arme, et ralentissait ou pressait la marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du chteau de Dublin, les musiciens ont excut le _God save the Queen_, et les hommes du peuple, en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette dmonstration pacifique. O'Connell a pris place trois heures et demie sur la plateforme leve au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M. Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont propos diverses rsolutions qui ont t successivement adoptes. O'Connell a fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre impressionner le peuple par la rude franchise des expressions. L'loquence d'O'Connell ressemble celle de Shakspeare: tantt il emploie les images les plus brillantes et les plus leves; tantt il emprunte au langage populaire des leons de parler pittoresques, des dictons nergiques, d'heureuses trivialits. Dans cette assemble, comme dans toutes les autres, O'Connell a recommand l'ordre et la paix. Pas de violence, pas d'meute, a-t-il dit; et le peuple a rpondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces injonctions ritres qui ont prvenu jusqu' ce jour l'emploi de la force arme contre les _meetings_. Supposez que cent mille individus se forment en assemble dlibrante sur un point quelconque du territoire franais, ils passeront logiquement des paroles l'action, de l'opposition verbale la rsistance arme. Il n'en est pas de mme dans les Trois Royaumes; les discours les plus vhments y engendrent rarement une meute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de quelques _policemen_ arms de btons, met en fuite les groupes les plus compactes et les plus exasprs. Ce fait, dmontr par l'exprience, a rassur jusqu' ce jour l'aristocratie britannique, et les _torys_ ont regard avec ddain des manifestations qui, malgr la gravit des plaintes et la ralit des souffrances, ressemblent la comdie de Shakspeare: _Much ado about nothing_. On lit dans les journaux: Depuis quelques annes, le Palais-Royal voit sa vogue et son crdit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont en vente et ne trouvent que des offres bien infrieures leur valeur d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins nagure, sont abandonnes des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent difficilement. On annonce que les propritaires du Palais-Royal viennent d'adresser une ptition au roi pour qu'il soit avis au moyen d'arrter le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la scurit tant de graves intrts, menacs par cette dprciation. Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arriv au temps de sa dcadence aprs une si longue prosprit et une si brillante histoire? Pendant prs de deux sicles, de 1621, poque de sa fondation, aux premires annes de la Rvolution, l'histoire du Palais-Royal a t, pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En levant le Palais-Cardinal sur les dbris du vieil htel de Rambouillet et de l'htel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale demeure, il ouvrit une scne o, aprs les grandes tragdies de son rgne, devait se jouer la comdie de deux rgences turbulentes. Comme s'il eut devin la diversit infinie des reprsentations de toutes sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le thtre, Richelieu y avait multipli les dcors propres aux pices les plus varies; il y en avait pour tous les gots et pour tous les caractres: ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; l, des cabinets discrets et solitaires o pouvait se nouer et se dnouer la comdie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de mystrieux boudoirs destins la comdie de genre; plus loin, une chapelle sacre avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin rserv dans cette demeure o les apptits terrestres allaient lire domicile et habiter pendant deux cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du palais; c'tait l que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi son rle, et veiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre, les belles marquises languissamment couches sur l'or et la soie, les princes tourdis par la fume du petit souper. Le peuple tait destin remplir l'emploi du Raisonneur de la comdie, qui rappelle, un peu brutalement quelquefois, les dissipateurs l'conomie et les filles lgres la vertu. Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son manteau d'carlate sous ces votes dcores par Vout, Porson et Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal taient peu prs accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en faire la clture dfinitive, de jeter bas la tte de Cinq-Mars et de De Thon. Tout tait silencieux et tout se courbait sous le sceptre du ministre-roi. La Bastille et l'chafaud avaient dbarrass la scne des acteurs les plus indociles; Montmorency reposait ct de Chalais et de Marillac; Soissons tait enseveli sous les cadavres de la Marfe; d'pernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux mcontents s'taient rfugis en Espagne, en Angleterre, en Hollande. L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence vritablement qu' la rgence d'Anne d'Autriche. Richelieu mort, la rgente prend possession du palais chu la couronne par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frre le duc d'Anjou. Avec Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragdie-comdie y fait aussi son entre. Alors comment un drame original si vari; l'intrigue, les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les femmes, on les devine, y jouent un grand rle. Dans cette pice sans pareille, les soupirs amoureux se mlent au cri de la rvolte, le feu des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des pes ornes de faveurs roses; ceux qui se sont embrasss le matin s'envoient le soir la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frles duchesses chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des vanits de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinit _aux dents de perle et aux prunelles de turquoise_ A ct de ces folles escapades, le Parlement insurg, le roi en fuite, le peuple en armes et menaant: le peuple qui ne plaisante jamais, mme dans les guerres pour rire. Des ce temps-l, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques voles de canons bourrs de rimes lgres, de chansons et de madrigaux. Pour ce drame de la Fronde, l'unit de lien n'est pas scrupuleusement observe, et l'abb d'Aubignac y trouverait redire. Tantt la comdie se joue Saint-Germain, aux Halles, l'htel de Retz, Bordeaux, la porte Saint-Antoine; mais la scne principale est au Palais-Royal. L se dmlent et se brouillent les fils de l'intrigue; l naissent les intrts, l s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand cabinet o la reine manqua d'trangler le coadjuteur; si vous interrogiez l'cho de la petite chambre grise o se tinrent les intimes confrences de la rgente et du Mazarin, et que l'cho vous rpondit, quelle curieuse et nave confidence! quels secrets de politique et d'amour! Les belles indiscrtions que feraient les murs de la salle des bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des oreilles! Sous Louis XIV, la royaut abandonna le Palais-Royal; il lui fallait Versailles pour taler l'aise les anneaux de sa chevelure et les vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au plus pour le frre du grand roi; MONSIEUR en prit possession. Avant lui, une pauvre reine dtrne, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, l'avait habit. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui tait arriv au couvent de Chaillot. L'meute populaire, le Parlement, la turbulence fodale, se taisent et s'clipsent dans les splendeurs monarchiques du rgne de Louis XIV. Le Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes soucis du chteau crnel pour les douceurs du petit lever et du jeu du roi; le peuple s'endort pour ne s'veiller qu'un instant aux funrailles du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse d'tre une histoire publique: c'est une chronique de moeurs prives, et rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze tableaux reprsentant les principaux faits de l'nide. Mais jusqu' la mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence politique. Le roi a tout absorb et contient tout en lui seul. Le frre du roi n'est que son trs-humble serviteur et trs-fidle sujet. Il n'a plus de complots nourrir, ni places fortes surprendre, ni de cardinaux poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'tat qu'en ce qui concerne le menuet et la sarabande. MONSIEUR danse donc le menuet et donne des ftes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mmes o sa mre, l'autre Henriette, tait venue nagure se rfugier, pauvre, vtue de deuil, et toute ple encore de l'chafaud de White-Hall. Cette vie de plaisirs est tout coup interrompue par la voix qui s'crie: MADAME se meurt! MADAME est morte! Aprs quoi, MONSIEUR oublie MADAME et Bossuet, et livre ses lgants boudoirs une seconde femme, bonne et simple Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque matin, son djeuner, se rgale tout simplement d'une _beurre_, comme elle l'a racont depuis. MONSIEUR, qui n'aimait pas la beurre apparemment, abandonne le Palais-Royal et se rfugie Saint-Cloud. A la suite de cette chappe, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de mmorable, et cette strilit dure plus de vingt ans. Un certain soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main monseigneur le duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-mme dans ses mmoires, est peu prs le seul vnement qui fasse quelque bruit au Palais-Royal jusqu' la seconde rgence. Alors les peintres, les sculpteurs, les architectes, les dcorateurs, font irruption dans les galeries du palais; le rgent aime les constructions; le rgent est possd de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements lourds et bizarres dans le got du temps. Mais, avec cette autre rgence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, intrigue; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses votes. L'affaire des lgitims, les querelles avec l'Espagne, le systme de Law, toutes les aventures de la rgence ressuscitent le Palais-Royal. Le Parlement relve la tte et recouvre la voix; le peuple sort de son engourdissement et reprend son rle de carrefour et de places publiques; car les lgrets et les faiblesses de ses matres ont rveille son audace et son vieux sang de frondeur. Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance politique. Saint-Cloud et Versailles hritrent des saintes faons de vivre mises en pratique par la rgence. Au spectacle de cette monarchie de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint sage et pnitent dans la personne du fils et du successeur du rgent. Ce nouveau duc d'Orlans s'occupa surtout de lectures asctiques, et ngligea pour la thologie, l'hritage de plaisirs et de galanterie que son pre avait recueilli avec soin et singulirement accru. Nous voici en 89; pour le coup, la colre du peuple gronde srieusement et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille o il apporte ses agitations et sa curiosit. Les bons bourgeois de Paris, les innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la _Gazette de Leyde_ l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers centenaires plants par le cardinal de Richelieu, toute cette nation candide de badauds a fait place la foule active, inquite, bruyante; c'est le Paris rvolutionnaire qui s'empare de la scne, le Paris jeune, nouveau, plein de sve et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs plbiens; c'est du Palais-Royal que s'lve le premier cri rpublicain; c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte feuille aux jeunes tilleuls rcemment plants par le duc d'Orlans, en fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espce de rendez-vous tumultueux de curieux et d'couteurs aux portes. Les clubs et les sections y dpchaient leurs missaires pour pier les impressions populaires et rcolter les _on dit_. Souvent les orateurs et les auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, parpilles et l sous les arbres, autour des parterres et dans les alles, pour aller se mler au combat de la journe et courir aux armes. Depuis, le Palais-Royal continua servir de quartier-gnral aux flneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu peu son caractre officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il se fit une autre espce de renomme Le Palais-Royal devint clbre par l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses desses. Le vice se promenait le long des galeries et dbordait par-dessus les arcades. Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi rgulire, et, peu s'en faut, aussi dcente que ses parterres symtriques, ses alles sables avec soin, ses tilleuls rangs au cordeau et scrupuleusement monds: histoire revue, corrige par les inspecteurs de police et claire au gaz de tous cts. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfvres, aux bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et M. Chevet. L'ge potique du Palais-Royal est clos: ge du caprice, de la fantaisie et de l'erreur; l'ge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient comptoir, paie patente, monte sa garde la mairie, additionne ses comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa boutique. Quoi! le Palais-Royal tomberait en dcadence et se ruinerait tout juste au moment o il est devenu honnte homme! Ce serait l une mauvaise et dangereuse conclusion; il est donc ncessaire d'aviser au pril. Nous souhaitons, quant nous, un plein succs aux mes charitables qui s'intressent sa dcrpitude et ptitionnent pour qu'on taie ce vieux tmoin d'un pass si original et si vari, ce monument de notre luxe, de nos passions et de nos vices. --Rien de nouveau du reste: la semaine a t d'une strilit dsesprante; c'est grand'peine que je tire de ma besace les deux maigres anecdotes que voici; dfaut d'autres qualits, elles ont du moins le mrite d'tre authentiques. Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opra, je parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur crinire et rugissaient l'entour. Il tait fort question de ces demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans misricorde dans le champ de la voisine. Un des plus tourdis et des plus impertinents s'cria tout coup: Et mademoiselle *** (une de nos danseuses en crdit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien celle-l, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve charmante.--Allons donc! --Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperut; pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachtent! --Il y a eu pendant trois ou quatre jours de frquents conciliabules au bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sret de l'tat aurait t mise en pril par quelque drame sclrat? L'insurrection, la rpublique, se seraient-elles prsentes audacieusement MM. les censeurs, caches sous la peau d'une tragdie ou d'un opra-comique, comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les rverbres et de dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y tes.--Ah! vraiment; quoi de plus innocent cependant qu'un ballet? --Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: _la Pri_, par exemple!--Eh bien! _la Pri?_--Vous ne voyez donc pas tout le venin que recle ce seul mot: _la Pri!_--Je n'y vois pas la moindre ligue, en vrit.--Aveugle que vous tes! les factions ne peuvent-elles pas tirer parti de ce titre dangereux?--Comment cela?--coutez bien: La Pri (la pairie) va mal, la Pri ne bat que d'une aile, la Pri est boiteuse, la Pri est tombe, la Pri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan. L'alarme de la censure, tait si grande, que M. Thophile Gautier, l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, l'affiche annona le ballet sous ce titre: _Lila_ ou _les pris_. Une haute influence tant intervenue dans cette plaisante affaire, le lendemain M. 'Thophile Gautier avait reconquis sa Pri: ce qui ne signifie pas qu'il ft pair de France, quoi qu'en disent les matres d'orthographe de la censure. Au reste, M. Thophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre ballet de sa faon, _Giselle ou les Willis_. excita, dans son temps, les mmes inquitudes, sous prtexte que l'ouvrage prsentait le spectacle d'un gouvernement Willis. tablissement d'une cole des Arts et Mtiers Aix. L'industrie est le grand fait qui domine notre poque; une longue priode de paix a dvelopp dans tous les pays la puissance productive et cr entre les nations, comme entre les diverses classes d'un mme peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les changes commerciaux ont pris un dveloppement qui appelle une rgularisation intelligente. Le mode d'activit des peuples s'est dplac; il y a un quart de sicle peine que l'Europe entire tait en feu; la guerre promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les cits les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et les plus laborieuses. La gloire consistait alors se ruer intrpidement contre les bataillons arms, disposer sur les champs de bataille des masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de _Te Deum_ pour des victoires clatantes, mais des populations entires se livrent la joie quand un chemin de fer a reli deux points jusque-l loigns, quand un canal a tabli de nouveaux rapports entre des localits jusque-l inconnues l'une l'autre, et les grands corps de l'tat et les princes eux-mmes se croient obligs de consacrer ces solennits populaires, ces conqutes du travail humain. La Prusse, puissance exclusivement militaire, est la tte d'un vaste systme d'association douanire, et elle s'occupe des questions de commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire. L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, crent des chemins de fer, des banques, des coles de droit et de commerce; elles donnent leur navigation un dveloppement nouveau. L'Angleterre ouvre la Chine l'activit europenne; comment la France resterait-elle en arrire d'un pareil mouvement? Malgr elle, elle marche dans cette voie immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les lments si fconds du travail national poussent instinctivement nos Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre puissance et nous faire garder en temps de paix le rang lev que nous avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui vient de se terminer a rduit le budget de la guerre et vot l'tablissement d'une cole royale d'Arts et Mtiers Aix en Provence. Une ordonnance du roi vient de mettre excution le vote de la Chambre. Le nombre des lves de l'cole d'Aix est fix trois cents; ils seront admis par tiers d'anne en anne, partir du 1er octobre prochain. De mme qu'aux coles de Chlons et d'Angers, le nombre des pensions la charge de l'tat est fix ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions entires soixante-quinze trois quarts, soixante-quinze demi-pensions. Les conseils-gnraux des dpartements des Bouches-du-Rhne et du Var, les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre de commerce de Marseille devront voter des ressources ncessaires l'appropriation des btiments et dpendances de l'hospice de la Charit, consacrs l'tablissement de l'cole. On sait que les coles royales d'Arts et Mtiers ont pour objet de former des praticiens, des contre-matres, des chefs d'atelier habiles, et qui offrent l'industrie prive des garanties de talent et de probit. Accrotre le nombre de ces tablissements, c'est contribuer au progrs industriel, l'amlioration du sort des classes ouvrires, et c'est ce titre que _l'Illustration_ mentionne cette cration utile et s'en rjouit. Horticulture LES ROSES. Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une varit de roses vraiment nouvelle, ne dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau en la plaant sous le patronage de la puissance ou de la beaut! Pour tous ceux chez qui le got des fleurs est pass l'tat de passion, et l'on n'est pas vritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la culture des roses donne lieu une suite d'motions empreintes d'un caractre que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abus de cette expression; car ces motions sont le prix d'un travail, travail quivalant un dlassement, il est vrai, mais cependant travail assidu, ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquitudes, ses dceptions et ses rcompenses. S'il entrait dans notre plan d'aborder le ct srieux et philosophique de ce sujet, il nous offrirait ample matire dissertation; le got des fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande porte que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout o la floriculture est passe dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne son dimanche aux cartes et au cabaret celui qui consacre le jour du repos tout entier la culture de ses fleurs; considrez quelle heureuse srie de rapports toujours affectueux s'tablit entre les hommes de conditions diverses qui professent galement le got des fleurs, et surtout le got des mmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas sans cela le coup de chapeau un pauvre artisan, vont chez lui, lui prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce que jamais le droit le plus vident n'aurait pu gagner: et le tout pour avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne sauraient trouver nulle part prix d'argent. La passion des fleurs produit quelquefois dans ce sens d'tranges condescendances. Nous citerons ce propos une anecdote rcente, notre connaissance personnelle. Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'anne dernire, un voyage Lige, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches collections de rosiers que renferme cette partie de la riante valle de la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en Belgique et particulirement dans la province de Lige. Un amateur belge, homme riche et titr, s'empressa de faire l'amateur parisien les honneurs des plus belles collections du pays, commencer par la sienne, qui ne comptait pas moins de 700 varits. Le matin du jour fix pour son dpart, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut rveill ds la pointe du jour par son hte ligeois. Je n'ai pas voulu, lui dit celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y compris la mienne, ne sont rien ct; j'en donnerais tout ce qu'on pourrait en demander si elle tait vendre; seulement, vous allez me donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous ne reconnatrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous venez le rencontrer. Ces conditions acceptes, le Parisien fut conduit par des rues dtournes dans un fort beau jardin situ au fond d'une ruelle dserte du Faubourg de Vivegnis. L, il fut bloui de la beaut de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce qu'il avait pu se figurer, tant pour la beaut des varits que pour la perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces merveilles vgtales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialit, mais en mme temps empreint d'une rserve et d'une humilit que la haute position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui donnait sur la campagne; ils firent un long dtour pour rentrer en ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine de greffes parfaitement emballes, d'une excessive raret. Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du march pour se rendre son htel la station du chemin de fer, il eut quelque peine se frayer un passage au travers de la foule assemble au pied de l'chafaud! o deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le Parisien leva par hasard les yeux sur l'chafaud; il n'eut pas besoin d'un second coup d'oeil pour reconnatre l'amateur de roses du faubourg de Vivegnis: c'tait le bourreau. Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses; aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le ntre la vgtation des rosiers, principalement celle des rosiers de collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections d'amateurs sont greffs la hauteur d'un mtre environ sur des tiges d'glantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix vgtent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les lve francs de pied, mais les rosiers ainsi greffs forment plus facilement une tte rgulire sur laquelle les roses, galement rparties, s'offrent la vue la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse les admirer sans tre forc de se baisser. Les rosiers greffs sur glantier ont, en outre, l'avantage de se prter beaucoup mieux que les buissons de rosiers l'arrangement rgulier d'une collection dans les plates-bandes qui lui sont destines, sans qu'il en rsulte encombrement ni confusion. Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux glantiers que la France. La consommation des glantiers, comme sujets pour recevoir la greffe des roses de choix, paratrait fabuleuse ceux de nos lecteurs qui sont trangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un rayon de plus de 50 kilomtres autour de Paris, la race des glantiers sauvages est compltement puise: impossible d'en trouver un seul bon greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris sont forcs de les multiplier actuellement par la voie des semis; plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement cette culture, qui leur est fort avantageuse. Des traits spciaux ont t publis rcemment sur les moyens de multiplier l'glantier destin tre greff. Les Anglais, nos matres dans tant d'autres branches de l'horticulture, sont nos tributaires pour les rosiers greffs. C'est que le climat de leur le ne convient point l'glantier. Cet arbuste, comme tous les rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la Grande-Bretagne est constamment enveloppe d'un nuage de fume de charbon de terre mle de brouillard; toute l'habilet des jardiniers anglais choue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri l'air libre, ni Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen et Angers approvisionnent de rosiers greffs les jardins de la Grande-Bretagne. Bien des livres uni t crits sur les rosiers; ils apprennent en gnral peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque entirement consacrer discuter la nomenclature et la classification des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien qu'il est fortement question de soumettre le dbat un congrs de jardiniers convoqus tout exprs. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle ce commerce, c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne balancerait pas donner un prix fort lev d'une rose annonce comme nouvelle pour l'ajouter sa collection, s'il tait certain qu'elle ft rellement nouvelle c'est prcisment cette certitude qu'il ne peut jamais acqurir, moins d'avoir vu la rose par lui-mme, de passer par consquent sa vie voyager, il est donc toujours expos recevoir, au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne dj connue, et qu'il possdait sous un autre nom. Donnons maintenant au lecteur une ide non pas des deux mille varits de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement les grande divisions o elles sont classes. Quelques-unes sont connues de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables des caractres gnraux bien tranchs. Dans les premires annes de ce sicle, un botaniste anglais apporta de l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui rpandus dans toute l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques annes plus tard, M. Noisette apporta de l'Amrique du Nord la rose Noisette, qu'il ddiait son frre l'une des illustrations de l'horticulture parisienne. Nous devons entrer dans quelques dtails sur ces deux sries de rosiers trangers. Les rosiers du Bengale diffrent de tous ceux d'Europe en un point essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nomms, pour cette raison, rosiers bifres, d'autres, en trs petit nombre, fleurissent plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connat, dans cette srie, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde, originaires d'un pays o l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers nomment perptuellement remontants; leur vgtation n'est jamais interrompue, lorsqu'ils reoivent dans la serre tempre une chaleur convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, facult que ne possde aucun rosier d'Europe. Les rosiers Noisette paraissent avoir t obtenus en Amrique par le croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe. L'hybridation, conqute rcente de l'horticulture moderne en a beaucoup agrandi le domaine; les centaines de sous-varits dont se composent les collections de rosiers sont des rsultats de l'hybridation. Le plus souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer trs-prs les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard. En Italie, Fallarsi, clbre horticulteur, obtint une foule de trs-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers qu'il voulait croiser; il entrelaait les unes dans les autres leurs branches palisses sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment de la floraison, les roses d'espce diffrentes se touchaient pour ainsi dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procd est encore actuellement fort en usage. [Illustration: Tuteur anglais pour les Rosiers.] Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art d'assortir les varits pour en composer ce que les Anglais nomment un _rosarium_, terme adopt par les jardiniers allemands et hollandais, et qui mriterait de passer aussi dans notre langue On donne aux plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel, soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers tiges sarmenteuses, qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource manque, le compartiment central est occup par les mmes rosiers attachs de fortes perches, le long desquelles ils s'lvent en libert. Il est un principe de placer toujours ct l'une de l'autre des roses qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des diffrences trs-lgres entre deux fleurs qui, vues loin l'une de l'autre, sembleraient deux chantillons de la mme espce. En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et trs-dveloppes. [Illustration: Rosier maintenu par le Tuteur anglais.] Rien n'gale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de l'odeur et de la varit des couleurs, ce qui peut lui manquer d'autres gards; d'ailleurs, ces roses rachtent la qualit par la quantit. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire, indfiniment, tant qu'il trouve monter. A Lige (Belgique), ou l'on en rencontre dans tous les jardins, on ne les arrte que par la difficult d'avoir des chelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dpassaient la hauteur de quinze mtres. Ils se couvrent de roses pendant prs de deux mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes; c'est un aspect rellement magnifique que celui d'un massif form de huit ou dix rosiers d'une si riche vgtation. On cite parmi les plus beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers Boursault qui dcorent, de chaque ct, la principale entre du jardin botanique d'dimbourg: ils sont palisss sur deux peupliers d'Italie de premire grandeur, auxquels on a laiss seulement une touffe de feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses pyramidales sur une longueur de plus de _dix-huit mtres._ [Illustration: Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'dimbourg.] Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se plantent isolment l'entre d'une pice de gazon dont la verdure fait ressortir l'clat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent les ttes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme particulire, autour duquel sont attaches des ficelles maintenues par des chevilles plantes circulairement dans le sol. Au milieu de ces centaines de varits et sous-varits, auxquelles tous les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par l'hybridation, la premire place appartient toujours la rose la plus commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la rose des peintres, surnomme avec justice _reine des cent feuilles_, est et sera toujours la vritable reine des fleurs. Les deux plus belles parmi les Bengales ont t obtenues Paris dans la belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persvrant M. Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est ddie au comte de Paris. Parmi les Provins fleurs perptuelles, aucune ne surpasse en beaut la rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de Bellevue. La reine d'Angleterre ayant charg M. Laffay de lui composer un rosarium, il fut invit, assure-t-on, ddier au prince Albert une de ses roses nouvelles non encore nommes. La rose Prince-Albert se distingue par la vivacit de ses couleurs; ses ptales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velout l'intrieur. Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilit de certaines roses et du commerce des roses coupes vendues sur les marchs de Paris. La mdecine fait un frquent usage de la rose de Provins, cueillie un peu avant son complet panouissement, puis sche et conserve pour tre employe comme mdicament astringent. Les roses coupes se vendent en quantits normes aux pharmaciens et distillateurs pour la prparation de l'eau de rose et de l'altar, ou essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchs. Les roses les plus parfumes contiennent trs-peu d'huile essentielle, les ptales seuls, distills sans leurs calices, n'en donnent pas au del de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage que les roses de Damas et les roses communes cent feuilles. Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay, cultivent en plein champ, sur une trs-grande chelle, des rosiers dont les fleurs sont coupes pour tre vendues par bouquets aux Parisiens. D'aprs des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la production est peu prs de cinquante roses par mtre carr dans les annes ordinaires, de sorte qu'un hectare consacr cette culture ne produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues la balle de Paris au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les dbitent en dtail en gagnant peu prs moiti; on peut juger par l des sommes importantes que fait circuler rien qu' Paris le seul commerce des roses coupes. Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des mille et mille rosiers vendus tous les ans au march aux fleurs pour les _jardins de la fentre_, ne rsiste au del d'un an l'air pais et concentr et aux exhalaisons _du ruisseau de Paris_. C est un norme dbouch, un tribut volontaire que paie la population parisienne l'infatigable population d'horticulteurs chargs du soin de fournir ses besoins et ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous avons aux roses; telle est l'tendue des services que rend la socit l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste jamais et de si bon droit la reine des fleurs. Nouvelles du Musum d'histoire naturelle. ANIMAUX RCEMMENT ARRIVS. (Suite.--Voyez page 391.) Le lion d'Arabie (_felis leo_, Lin.) est la race laquelle appartient le lionceau envoy la Mnagerie par le premier mdecin du vice-roi d'gypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mrit de S. M. le titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu natre, par les honneurs o son mrite l'a port, mais encore par l'amour qu'il a conserv pour sa patrie, et par les nombreux tmoignages qu'il ne cesse de lui en donner. C'est lui que le Musum d'histoire naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intrt pour la France. Le lionceau nouvellement arriv fut, comme tous les animaux du mme envoi, embarqu Alexandrie. Il arriva sans accident Marseille la fin de mai, et fut reu l par un prpos du Musum, gardien de la Mnagerie, qui accompagna le convoi jusqu' Paris. Ce jeune animal a probablement t pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il parat devoir appartenir la race du lion d'Arabie, quoique son jeune ge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a t parfaitement dcrite sous le nom de _felis leo arabicus_, par Fisher, _synon_; et par Temminck, _mon_. 1,86, sous le nom de _felis leo persicus_. Il m'a sembl que ces deux animaux, l'_Arabicus_ et le _Persicus_, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux varits, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile naturaliste, M. Lesson, _Nouv. tab. du rg. anim_. Du reste, je regarde ceci comme de peu d'importance. [Illustration: Lion d'Arabie, envoy la Mnagerie par le docteur Clot-bey.] Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livre qu'il porte encore, doit tre g de quinze dix-huit mois: ce qui semble le confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinire, et l'on sait que cet ornement du prtendu roi des animaux commence pousser l'ge de trois ans. Il offre une particularit dont nous avons dj parl au commencement de cet article: sa queue, au lieu d'tre droite comme dans les autres individus de son espre, est recourbe au point de former une double spirale. J'ai suppos, plus haut, que ce phnomne rsulte de ce que l'animal a t renferme dans une cage trop petite, et ce qui viendrait l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche et fort mchant. Ses gardien mmes ne peuvent pas approcher de sa loge sans le faire _souffler_ et _cracher_ comme un chat en colre. Il faut bien supposer qu'il a t maltrait dans les premiers temps de son esclavage pour qu'il ait conserv son caractre sauvage, car le lion pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de gnie Brun, mon ami d'enfance, en avait amen un d'Alger qui le suivait librement comme un chien, dans les rues de Mcon, le caressait de mme, et venait se coucher ses pieds pour l'couter, avec, plaisir peut-tre, pendant que le capitaine jouait du violon. J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mtins; il montait sur leur dos et les battait d'une manire qui me faisait trembler pour lui; mais ils y taient accoutums et prenaient tout en bonne part. C'tait un singulier spectacle de les voir couchs autour de lui, le regardant attentivement pendant qu'il excutait en chantant une danse sauvage de son pays. Du reste, quand un jeune lion, l'tat sauvage, a saisi une proie, il n'est pas facile de lui faire lcher prise, et il montre en cela plus de courage et de frocit qu'un vieil animal de son espce. Poiret raconte, dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable. Un lionceau s'tait jet sur une vache, dans un douar prs de la Calle. Un Maure, comptant sur sa force athltique, s'lance sur l'animal froce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses bras vigoureux, comme s'il et voulu l'touffer; mais il ne put lui faire lcher prise. Le pre de l'Arabe arrive arm d'une hache, d'autres viennent son secours, et, malgr tant d'efforts runis, on ne parvint arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir. [Illustration: Gupard d'Abyssinie, envoy par le docteur Clot-Bey.] Le lion, parvenu un certain ge, devient d'une prudence qui, trs-souvent, touche la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il n'en est lui-mme attaqu, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en dsespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en profite aussitt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en fournira des exemples pleins d'intrt. Il dit: Je vis, au Cap-de-Bonne-Esprance, plusieurs personnes qui avaient failli tre dvores par ces animaux. Un lion s'tait tabli dans un lot de joncs, au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nomm Korf. Aucun de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pturer les troupeaux; Korf rsolut de dloger cet animal opinitre. Suivi de quelques Hottentots trs-timides, il va le relancer jusque dans sa retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au hasard. A l'instant le lion irrit s'lance vers lui; les Hottentots effrays prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans dfense la discrtion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tte et lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empche ainsi de mordre. Mais enfin, puis par la perte de son sang, il tombe vanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu lui, eut encore la force de se traner sa ferme; il avait cependant les flancs dchirs par les griffes du lion; sa main, surtout, tait tellement mche, qu'il ne pouvait esprer de gurison. Son parti fut bientt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaa un couperet l'endroit o il voulait faire l'amputation, et ordonna un de ses domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opration faite, il plaa son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se gurit avec des dcoctions de diffrentes plantes odorifrantes mles de cire et de saindoux. Le mme auteur raconte le fait suivant: Bota, colon du Cap, l'ge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion dans des broussailles fort paisses. L'animal tomba sur le coup; mais il avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperu et qui fondit sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les domestiques de Bota transportrent leur matre chez lui, et il gurit de sa blessure, mais il resta estropi. Nous ne pousserons pas plus loin, quant prsent, l'histoire gnrale du lion. Nous nous bornerons dire que presque tous les animaux reconnaissent la supriorit de ses forces. Lorsque la nuit a couvert la terre de tnbres, dit Poiret, cette tranquillit silencieuse qui l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux froces; les chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hynes et les loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de cris difficiles distinguer. Mais peine les chos ont-ils rpt les longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes dserts, et impose silence tous les habitants des forts. Saisis d'pouvante, ils craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgr le signal clatant qu'il donne tous les animaux. Le GUPARD D'ABYSSINIE. (_guepardus jubata_, Duvern.; _guepar jubata_ Boit.; _felis guttata_. Herm.; _cynofelis guttata_. Less.) est, dans l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intressant. Il a beaucoup occup les naturalistes, parce que ses formes gnrales semblent le placer avec les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractre essentiel, ses ongles ne sont ni crochus, ni acrs, rtractiles. Par l, comme par ses habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces considration, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans mon _Jardin des Plantes_, nous en avons fait un genre spar, auquel M. Lesson, en l'adoptant, a jug propos de donner le nom de _cynofelis_ chien-chat, nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me parat pas aussi heureux quand il trouve deux espces dans deux trs-lgres varits de cet animal, ne se distinguant que une trs-petite diffrence dans la couleur, la taille et la longueur des oreilles. A l'une il donne le nom de _cynofelis jubata_, et ce srail le gupard de Buffon: l'autre celui de _cynofelis guttata_, il en serait le gupard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulire est qu'en se fondant sur des caractres aussi peu importants, on pourrait tablir une troisime espce avec notre gupard d'Abyssinie, car il ne ressemble positivement aucun des deux prcdents. Quoi qu'il en soit, les Arabes donnent cet animal le nom de _fadh_, et c'est probablement celui qu'on lui conservera la mnagerie. [Illustration: Civettes.] Fadh est fort doux, priv comme un chien, et trs-caressant. Il aime la socit de ses gardiens; il reoit leurs caresses avec un plaisir qu'il tmoigne en remuant, non pas la queue tout entire, comme font les chiens, mais seulement l'extrmit, la manire des chats. Il n'est nullement dangereux aussi lui a-t-on accord une libert beaucoup plus grande qu'aux animaux froces. Sa cage est place dans le btiment de la mnagerie, mais prs d'une fentre par laquelle, lorsque le beau temps le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc o le conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche reprsente ce couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes des parcs voisins. Le pauvre Fadh n'tait qu' demi prisonnier dans son pays et le vieux collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier matre, celui qui l'a lev et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la bote dans laquelle il tait renferm pendant le voyage d'Alexandrie Paris le chagrinait beaucoup et ce ne peut tre qu' cela qu'il faut attribuer l'tat de maigreur au il tait lors de son arrive. Ce qui me fait croire aussi qu'il n'tait pas renferm en gypte, c'est qu'il est le seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grce aux soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture quelques caresse et une certaine libert. Fadh a repris gaiet et a dj beaucoup engraiss. Aussitt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrive, d'un bond il s'lance par la fentre dans son pare; il saute, gambade, se roule et joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans peu de temps ce sera probablement une trs belle bte. [Illustration: Paradoxure de Pougom.] Les gupards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces proportions, d'o je conclus qu'il n'a gure que quinze dix-huit mois, peut-tre moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites taches noires, rondes et pleines, assez galement parsemes; garnissent toute la partie fauve; les poils du derrire de sa tte et de son cou deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte de petite crinire. A cette jolie robe, Fadh joint la lgret des formes et la grce des mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats, mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la mme facilit que les chiens. Comme tous les individus de son espce, il est obissant et pourrait tre utilis la chasse. Dans l'Inde, on donne aux gupards le nom de _tigres chasseurs_, parce qu'on les dresse trs-facilement cet exercice. L'empereur Lopold Ier en avait deux qui taient aussi privs que des chiens, et toutes les fois qu'il allait la chasse, l'un de ces animaux se plaait de lui-mme sur la croupe de son cheval, l'autre derrire un de ses courtisans. Le bruit des cors, les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les effrayaient nullement, et paraissaient mme les exciter bien faire leur devoir. Aussitt qu'une pice de gibier tait leve, tous deux s'lanaient sa poursuite, l'atteignaient et l'tranglaient; ils revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est trs-aime par les grands; aussi un _youse_ ou gupard bien dress se vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de mme Surate, nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie. Les CIVETTES (_viverra civetta_. Lin.) sont au nombre de deux dans l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid, on est oblig de les tenir en cage dans l'intrieur de la mnagerie, o le publie ne peut pntrer qu' l'aide de cartes dlivres par l'administration; du reste, ce sont deux trs-beaux individus, que leur long voyage n'a que trs-peu fatigus. Les civettes forment le genre type de la famille des viverrides, appartenant l'ordre des carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts chaque pied, et ce qui les distingue particulirement, c'est une poche profonde qu'elles ont entre l'anus et les organes de la gnration, poche divise en deux sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums, sous le nom de _civette_ Outre cette singulire poche, elles ont encore, de chaque ct de l'anus, un petit trou d'o sort une liqueur paisse, noirtre et trs-ftide. Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu grossier, gris, tachet et couvert de bandes brunes et noirtres, avec une crinire le long de l'chine; leur queue est brune, moins longue que le corps; la tte est blanchtre, except le tour des yeux, les joues et le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes. Les civettes sont communes en Abyssinie et en thiopie, o on les nomme _kankan_; mais ou les trouve aussi dans le Snaar et dans toute l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractre farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher leur matre. En captivit, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair crue et hache mle des oeufs et du riz, en poissons, en petits mammifres, en oiseaux et en volaille. A l'tat sauvage, ce sont des animaux trs-redouts des fermires, parce que, lorsque la chasse leur manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dgt parmi les volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur caractre est courageux et cruel; agiles la course comme le chien, lestes sauter comme le chat, ruses comme le renard, voyant trs-bien la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le flau des oiseaux et des petits mammifres sauvages ou domestiques. Il y a une quarantaine d'annes que leur parfum tait encore la mode, et alors des spculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivit pour leur faire produire de la _civette_. Il est bien singulier que cette _civette_, recueillie en Hollande, tait plus estime que celle qui venait d'gypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'tait pas frelate, et que peut-tre aussi les animaux avaient une nourriture meilleure et plus abondante que dans leurs forts, o souvent ils sont obligs de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. Pour recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon _Jardin des Plantes_, ou met l'animal dans une cage troite, o il ne peut se retourner; on ouvre la cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint rester dans cette position en passant travers les barreaux un bton qui entrave les jambes de derrire; alors on introduit une petite cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes les parties intrieures des deux poches, et l'on met la matire odorante qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermtiquement. Si l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut rpter cette opration deux ou trois fois par semaine. Cette _civette, l'abgallia_ des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le Levant et dans l'Inde, o on lui attribue, ainsi que faisaient nos pres, des proprits merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a plus gure que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient quelquefois. Les deux civettes de la mnagerie s'irritent facilement quand on les tourmente; alors elles hrissent leur crinire, se secouent en grondant, et rpandent une odeur si violente, qu' peine peut-on la supporter. Cette espce n'a jamais produit en captivit, mais on sait qu'elle ne fait ordinairement que deux ou trois petits. Le PARADOXURE POUGOM (_paradoxurus typus_. F. Cuvier) est le _musang-sapulut_ des Indiens, la _marte des palmiers_ des voyageurs, la _genette de France_ de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit trouv en France. L'erreur du grand crivain rsulte sans doute de ce qu'il aura confondu cet animal avec la genette franaise dont j'ai parl plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et mme d'habitudes. Le pougom est d'un noir jauntre, avec trois ranges de taches noirtres peu prononces sur les cts, et d'autres parses sur les cuisses et les paules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux ont parfaitement rsist la fatigue du voyage, et on les a placs dans des cages dans l'intrieur de la mnagerie. Comme ils ont la pupille nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais aussitt que la nuit est venue, ils dploient une grande vivacit et sont dans un mouvement perptuel. On a toujours cru que cette espce n'habitait que dans l'Inde continentale, Pondichri et Bombay; et cependant les deux individus nouvellement arrivs viennent d'gypte! Ont-ils t trouvs dans cette partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reus prcdemment de l'Inde? Voil une question que je ne suis pas en tat de rsoudre. A l'tat sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque avec la mme lgret que l'cureuil, ils s'occupent toute la nuit faire la chasse aux petits oiseaux, et dnicher leurs oeufs et leurs petits, dont ils sont trs-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se mettent l'afft des petits mammifres grimpeurs, auxquels ils font une guerre acharne. Le jour, ils se retirent dans leur retraite, probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu' ce que le crpuscule du soir vienne les inviter recommencer leur chasse. J'ai lieu de croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient trs-facilement, si l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques annes qu'un individu de cette espce s'chappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons en maisons le long du boulevard intrieur jusqu' la barrire d'Enfer, ou je l'aperus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la chemine d'un marbrier, M. Vossy. Aussitt on se mit sa poursuite, et l'animal ne fit pas de grands efforts pour s'chapper; on le reprit sans rsistance, et, quand j'eus dit d'o il venait, on le reporta aussitt la mnagerie, o il a vcu assez longtemps. Je crois, autant que je puis me souvenir, que c'tait l'individu mme qui a servi de type la description et rtablissement du genre _paradoxurus_ de F. Cuvier. La libert dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en tre devenu plus farouche. Acadmie Franaise, SANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843, PRSIDE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR. Le nom de madame Louise Colet, qui avait remport le prix de posie et surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualit de secrtaire perptuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient runi, jeudi dernier, l'Institut, une assemble brillante. Les bancs de MM. les acadmiciens taient au contraire fort dgarnis; on remarquait cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui reprsentaient presque seuls, au milieu des diffrentes sections de l'Institut, celle de l'Acadmie Franaise. A deux heures prcises, l'Acadmie est entre en sance; MM. Flourens, Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrtaire perptuel a lu d'abord son rapport sur le concours, numrant les diffrents prix que l'Acadmie a dcerns aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et insistant sur les qualits particulires de chacun de ces ouvrages. En rendant compte du livre de M. Wilm; _Essai sur l'ducation du Peuple_, il a rappel d'loquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite fait applaudir pour son propre compte en louant les _Glanes_ de mademoiselle Louise Bertin, et les _Soupirs_ de madame Flicie d'Ayzac, dont l'Acadmie a cru devoir rcompenser la pieuse inspiration, les sentiments levs et l'lgante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu se dfendre, en parlant des matres de l'cole moderne, hardis moissonneurs sur les pas desquels a glan mademoiselle Bertin, de quelques fines pigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo lui-mme, s'il eut t prsent. M. Villemain a termin son rapport par quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molire, _ce grand pote, ce grand philosophe et ce grand honnte homme._ M. Patin a fait ensuite lecture du pome de madame Louise Colet; et cette fois encore, comme il y a deux ans, pareille poque, chacun regrettait que la rigueur excessive du rglement de l'Acadmie empchait l'auteur de donner lui-mme lecture de ses beaux vers. Madame Louise Colet, qui vient de couronner nagure sa rputation littraire par un charmant volume de posies, a su mler son loge de Molire des traits d'une sensibilit exquise et d'une grce naturelle. La lecture de ses vers a t plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous n'insisterons pas davantage sur cette pice remarquable que, les premiers, nous publions tout entire, avec l'excellente prface de M. Aim Martin.--L'Acadmie a cru, contre son habitude, devoir rcompenser, en leur accordant des accessit, deux autres pomes, ceux de MM. _Alfred des Essarts_ et _Bignan_. Enfin une pice de vers anonyme, sous le n 58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions honorables. La sance a t termine par un discours de M. le directeur sur les prix de vertu. M. Flourens a racont en dtail, et en termes touchants les belles actions de _Marie-Anne Linet_, qui, depuis de longues annes, travaille dix-huit heures par jour, malgr son grand ge, afin de soutenir la misrable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de _Gilbert Bellard_, qui, pendant les inondations, a sauv la vie cinq ou six personnes; de _Jean Prvot_, ancien marin, qui a, au pril de ses jours, arrach six naufrags une mort certaine; de _Catherine Ange, Rosalie Prvot, Sophie Josserand_, dont le dvouement et la pit filiale ont vivement mu toute l'assemble. L'loge de M. de Montyon tait naturellement amen par les prix de vertu, et M. de Flourens, la fin de son discours, s'est dignement acquitt de cette tche. Histoire du Monument lev Molire. Lorsqu'un grand peuple lve des statues ceux qui l'ont fait grand, il fait quelque chose de plus que d'honorer le gnie; il consacre sa propre gloire. Cette conscration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les anciens imprimait de nobles ides la multitude, est presque nouvelle en France. Nous reproduisions les hros de l'antiquit et nous ngligions les ntres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de ses propres vertus; except les statues de quelques-uns de ses rois, la sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts n'avaient point encore personnifi la France dans ses grands hommes. Cette personnification est de date toute moderne. Un crivain dont les ouvrages sont une source inpuisable d'ides neuves et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperut de cette trange anomalie. Il s'tonnait, en parcourant nos jardins et nos places publiques, de n'y voir que les images des divinits du paganisme, les statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes dans une langue morte depuis deux mille ans. Quoi, disait-il, des symboles mythologiques des chrtiens, des inscriptions latines a des Franais! Nous continuons la gloire des anciens aux dpens de la ntre, aux dpens de notre esprit national! En vrit, l'avenir croira que les Romains taient, dans le dix-huitime sicle, les matres de notre pays. Frapp de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe la rparer. C'tait le caractre de son gnie; la vue du mal lui donnait l'ide du bien. Il imagine donc un Elyse o s'lveraient des monuments consacrs aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elyse, il l'embellit de tous les arbres trangers apports en Europe depuis deux sicles, et dont les fleurs et les fruits font aujourd'hui nos dlices. A l'ombre de chaque arbre il place l'image de celui qui nous l'a donn. L se trouvent aussi les statues de Fnelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et Duquesne, Buffon et Linn, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut martyr de la science, et Descartes, dont la mthode a sauv une seconde fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes glorieuses, car tel est le sort de l'humanit, qu'il n'y a pas un monument lev au gnie et la vertu qui ne rveille le souvenir de quelque grande douleur. On voit combien cette ide tait fconde. D'abord elle rappelait les beaux-arts leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait ainsi une cole de patriotisme et de sagesse; elle dveloppait le sentiment du beau, elle vulgarisait l'hrosme et les gnreux dvouements, elle plaait dans la mmoire de tout un peuple les images vivantes de ces gnies aims de Dieu qui nous ont vers l'amour et la lumire. Noble et puissante institution ouverte tous les bienfaiteurs des hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de Saint-Pierre, en crant cet Elyse, tait donc de personnifier dans tout ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que les hautes intelligences apparaissent l'orient ou l'occident, n'importe, les ides n'ont point de patrie: Tlmaque et l'Esprit des Lois appartiennent la France par la langue; ils appartiennent au monde par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de la vertu et du gnie fussent le patrimoine de l'humanit. Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie raliss. Ce qu'ils avaient de patriotique a t compris; la nationalit universelle des belles mes le sera plus tard. Alors l'Elyse s'ouvrira et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays, seront rputs concitoyens. En attendant nous marchons vers un tat meilleur. Dj les Grecs et les Romains sont rentrs dans nos muses: ils serviront aux progrs de l'art aprs avoir servi aux progrs de la pense. A leur place s'lvent de toutes parts les images de nos pres et de nos aeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne croira plus qu'au dix-huitime sicle les Romains aient t nos matres; il reconnatra la France aux monuments qu'elle consacre ses propres enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est monte au rang des premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifie dans la personne de ses grands hommes. Dj Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux, Montbart, Prigueux, ont orn leurs places publiques des glorieuses images de Bossuet, de Fnelon, de Buffon, de Montesquieu et de Montaigne. Chteau-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La Fert-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; Clermont, Pascal; Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cit ingrate a cru pouvoir sparer les deux frres. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg, l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devanant la postrit, s'empare de la plus grande renomme politique et potique, du sicle, en levant une statue notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de Bernardin de Saint-Pierre, confi au gnie inspir de David. Marseille n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oubli Jacquart, le pauvre ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voil donc enfin dans ta patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais Bourbon de combattre contre la France, au moment o tu mourais pour elle! Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cits qui se montrent reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chtifs hameaux prennent l'initiative et rclament leur part de l'honneur national. Ainsi vient de s'lever, sur le pont du petit village de Maus, le buste de Ren Cailli, ce jeune paysan qui sans autre lumire que son gnie, sans autre appui que son hroque volont, aprs des fatigues inoues, rsolut la grande question gographique du sicle, par la dcouverte de Tombouctou. Ainsi s'lvera bientt sur la petite place de Miramont, ombrage par les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce gnreux et brillant orateur, de ce martyr de l'hrosme vanglique, du grand homme qui fit acte de chrtien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi. De pareilles apothoses signalent une nouvelle re. L'impulsion est donne, les monuments se multiplient, le pays veut se connatre, et grce cet lan gnreux, toutes les gloires vont grandir en devenant populaires. Noble triomphe d'une noble pense! Cet lyse que l'auteur des _Etudes_ voulait placer dans une le de la Seine, prs du pont de Neuilly, le voil qui se droule sur la France entire. Il a pass de ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui verse son ombre sur l'glise champtre ne sera plus le seul monument du hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu natre un grand homme. Au milieu de cet entranement universel, qui le croirait? Paris seul gardait le silence. Ce n'est pas qu'il ft ingrat, ce n'est pas que le ciel lui eut refus sa part de beaux gnies. Un peuple de statues sorties tout coup des murs de son Htel-de-Ville vient aujourd'hui mme tmoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine des cits. C'est son panthon qu'elle lve: elle a trouv dans ses grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller ternellement aux portes de son palais. Et cependant il y a peu d'annes encore, la noble ville se taisait. Occupe d'largir ses rues, de planter ses quais, d'tablir ses trottoirs, de multiplier ses marchs et ses fontaines, absorbe dans le dsir bienfaisant de rpandre partout la salubrit et la gaiet, toute pare de son bien-tre et de sa magnificence, elle sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux ns dans la cour de la Sainte-Chapelle, o priait saint Louis, ni Molire lui-mme, le simple enfant de Paris, lev sous les piliers des Halles, ne se prsentrent sa mmoire. Alors elle put paratre ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molire seulement; car il faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on lui consacre aujourd'hui est d plutt une rencontre fortuite, un de ces accidents imprvus qu'on qualifie de hasard, qu' un mouvement spontan de reconnaissance nationale. La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard; pour tre oublie d'un conseil municipal, la gloire de Molire n'en vivait pas moins dans toutes les mes. Bien plus, des crivains du grand sicle, Molire est peut-tre le seul dont le peuple ait gard la mmoire. Les autres appartiennent essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient tout le monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oubli, lui, l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, aprs cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul pote qui le divertisse, le seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son lgislateur? un lgislateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus joyeux des lgislateurs, lev la toute-puissance par la grce de son gnie et de sa gaiet? Voil ce que les mortels n'ont t appels voir deux fois ni sur le trne de notre bon Henri IV, ni sur le trne que, suivant la belle expression de Champfort, Molire a laiss vacant. Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence Molire a exerce sur la moralit et sur les moeurs de la socit entire. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossires du peuple cette poque, sa brutalit sensuelle, son langage cynique, son gosme impudent qui le ravalait au niveau de la bte; puis, ct de ce poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe bien leve, l se concentrent les sentiments dlicats, la navet charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus gracieuse. Corneille avait peint l'amour hroque, Molire peignit l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grce, et jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul plaisir d'aimer, comme si la vie n'tait rien sans l'amour, comme si l'amour tait toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molire avait t oblig de former son public. L'loge est plus grand qu'on ne pense, car on n'a pas vu que former un public des chefs-d'oeuvre, c'tait faire une nation. Et en effet celui qui sut rendre sensible une foule grossire les traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus dlicats du coeur, qui lui fit comprendre, craindre et viter le ridicule, connatre, aimer et rechercher les convenances; celui qui pura son got jusqu'au point de lui rendre familires les sublimes beauts du _Tartufe_ et du _Misanthrope_, que fit-il autre chose que de former une nation? Les dlicatesses du got sont les premiers lments de la vertu. Mais ce n'est l qu'une trs-petite partie de Molire. Pour le comprendre tout entier, il ne suffit pas de connatre ses ouvrages, il faut connatre sa vie. Sans cette tude prliminaire, on ne saurait jamais comment le fils du tapissier, destin par sa naissance meubler les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand pote comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se concentre pas seulement dans l'tude des notions abstraites de la pense, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de lui-mme et celle de ses relations avec ses semblables. La posie, au contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre. Elle donne des images la pense et des motions au sentiment; elle est la lumire divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du gnie, car je ne saurais dfinir autrement l'inspiration. Le pote et le philosophe sont donc deux hommes bien caractriss, bien distincts, et ce sont ces deux hommes que l'on retrouve dans Molire. Comment se sont-ils dvelopps? Je le vois la cour observant les ridicules des grands, et Louis XIV lui-mme dsignant ses modles. Je le vois au milieu de sa troupe, cette troupe laquelle il devait tout donner, mme sa vie, observant Beauval, Brcourt, Du Croisy, les Bjart et pour les forcer au naturel, glissant dans les rles qu'il leur confie quelques traits de leur propre caractre. Mais le peuple, le vrai peuple, o l'a-t-il observ? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honor ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris, et s'incarnant cet esprit goffe et factieux dont plus tard il devait reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant de cette muse grotesque qui animait alors les trteaux de Gauthier Garguille et de Turlupin. Voil la source, non de sa gaiet franche et railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pices fait ternellement clater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui. Ce grand homme expira le 17 fvrier 1675, en sortant du thtre du Palais-Royal o il venait de reprsenter pour la quatrime fois le personnage du _Malade Imaginaire_. Des prtres fanatiques lui refusrent les derniers secours de la religion; d'autres prtres lui refusrent la spulture. Il fallut les prires de sa veuve et un ordre du roi pour obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de l'argent un peuple fanatis et furieux qui insultait sa mmoire et menaait de troubler ses funrailles; il fallut que le convoi funbre qui emportait sa dpouille mortelle se glisst furtivement la nuit dans les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil allait drober sa place au cimetire. Les prires mmes pour le repos du martyr, car il mourut martyr du devoir, les prires mmes durent tre caches, et c'est un fait prouv par les registres de l'archevch qu'il y eut dfense toutes les paroisses du diocse et aux glises des rguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui qui la France vient d'lever une statue. Tel fut le sort de Molire. L s'arrte sa vie, mais ne s'arrtent pas les tribulations. L'histoire des monuments consacrs sa mmoire est pleine de vicissitudes et de singularits. Ses malheurs continuent en quelque sorte aprs sa mort, et lorsque les perscutions ne peuvent plus s'attacher l'homme, elles s'attachent sa statue. Cette statue ne devait s'lever que bien lard. Mais qu'importe le temps une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de prs de cent annes. Le peuple alors n'tait pas assez instruit pour comprendre ses grands hommes: il riait aux pices de Molire, mais sans reconnaissance pour son gnie. L'ide ne lui venait pas que le pays pt devoir quelque chose ce farceur qui, rejet avec excration hors de l'glise, n'tait pour les sept huitimes de la France qu'un rprouv. L'anathme de Bossuet pesait de tout son poids sur le comdien, et instruisait le peuple le mpriser et le maudire. Ce n'tait donc pas du peuple que devait sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorit clatante et puissante se portt en avant de la multitude. L'impulsion devait venir d'en haut comme la lumire, et c'est de l qu'elle vint en effet. L'Acadmie Franaise prit l'initiative. Les temps taient venus, et en 1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'loge de celui qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut un jour glorieux pour le pays que celui o le premier corps littraire de l'Europe, une assemble d'hommes galement illustres par la vertu et par le gnie, aprs une tude consciencieuse de la vie et des ouvrages de Molire, vint dire la France: Cet homme qu'on abreuva de mpris, cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la reconnaissance du monde et nous proclamons son loge. Les consquences morales de ce noble lan furent immenses. L'intelligence du pays, reprsente par l'Acadmie, avait port son jugement. Elle effaait l'ingratitude par l'admiration, et l'anathme tombait devant l'apothme! En 1778, l'anne mme de la mort de Voltaire, l'Acadmie, continuant son oeuvre, plaait le buste de Molire dans le lieu de ses sances. Plus tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui qui n'avait pas t jug digne mme d'une prire, s'levt chrtiennement ct de la statue de Bossuet. En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut orne du buste de Molire. Une inscription indiquait que Molire tait n dans cette maison en 1620. C'tait une double erreur. Molire est n rue Saint-Honor, prs la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste et l'inscription existent encore. Enfin, un autre buste de Molire dcore le foyer de la Comdie-Franaise. Voil les seuls monuments qui jusqu' ce jour avaient t consacrs la mmoire de ce grand pote. A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai, successivement proposes, mais toutes se perdirent dans les embarras du temps. Une seulement mrite d'tre cite, par l'opposition qu'elle prouva et qui caractrise l'poque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu la pense d'lever la statue de Molire sur la place de l'Odon. L'un d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'excuter le modle gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intrieur, qui refusa son approbation, les places publiques de Paris tant exclusivement consacres aux monuments rigs en l'honneur des souverains. Ce fut sa rponse, et cette rponse est une date; on tait alors en 1829. Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris venait de voter la construction d'une fontaine l'angle de la rue Traversire et de la rue Richelieu. Personne n'avait song Molire, lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les artistes suprieurs M. Rgnier s'avisa de remarquer, dans une lettre adresse M. de Rambuteau, prfet de Paris, que la fontaine dont on venait de dcider l'rection se trouvait place la proximit du Thtre-Franais, et prcisment en face de la maison ou Molire avait rendu le dernier soupir. M. Rgnier, fort de cette double circonstance, terminait en demandant que le monument projet ft consacr la mmoire de celui qui fut le pre de la comdie franaise. Cette lettre, crite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint l'avocat de la ville de Paris auprs du conseil municipal, un peu confus de son inadvertance, mais qui, on doit le dire sa louange, devint le promoteur le plus zl du projet qu'il n'avait pas conu. Et voil cependant comme les choses vont en France. Si la maison o mourut Molire ne s'tait trouve en face du carrefour o la Ville voulait construire une fontaine, et si un acteur de la Comdie-Franaise n'avait fait cette remarque, Molire serait encore aujourd'hui sans monument. Note 1: _A M. le Prfet de la Seine_ Monsieur le prfet, Le _Journal des Dbats_, dans son numro du 14 fvrier, annonce la prochaine construction d'une fontaine l'angle des rues Traversire et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le prfet, de saisir cette occasion pour rappeler votre souvenir que c'est prcisment en face de la fontaine projete, dans la maison du passage Hulot, rue Richelieu, que Molire a rendu le dernier soupir, et veuillez excuser la libert que je prends de vous faire remarquer que, si l'on considre cette circonstance et la proximit du Thtre Franais, il serait impossible de trouver aucun emplacement o il fut plus convenable d'lever ce grand homme un monument que Paris, sa ville natale, s'tonne encore de ne pas possder. Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'excution est confie au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront, monsieur le prfet, vous venez assister nos reprsentations, vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scne: le voeu que j'exprime doit tre compris par vous, et d'espre que vous l'estimerez digne de votre attention. Les modifications que l'on serait oblig de faire subir au projet arrt entraneraient indubitablement de nouvelles dpenses; mais cette difficult serait, je le crois, facilement carte. N'est-ce pas l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a lev une statue de bronze Corneille? Assurment une souscription destine lever la statue de Molire n'aurait pas moins de succs dans Paris: les corps littraires et les thtres s'empresseraient de s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment les arts et qui rvrent la mmoire de Molire accueilleraient cette souscription avec faveur, et s'intresseraient ce qu'elle ft rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je souhaite vivement que vous la partagiez. D'autres que moi, monsieur le prfet, auraient sans doute plus de titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait dj proccup le clbre Le Kain; mais si la France entire s'enorgueillit du nom de Molire, il sera toujours plus particulirement cher aux comdiens. Molire fut, tout la fois, leur camarade et leur pre, et je crois obir un sentiment respectueux et presque filial, en vous proposant de runir au projet de l'administration celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin lever au grand gnie qui, depuis prs, de deux sicles attend cette justice! J'ai l'honneur d'tre, monsieur le prfet, votre trs-humble et trs-obissant serviteur, Rgnier, Socitaire du Thtre-Franais Le Prfet de la Seine M. Rgnier. Paris, 14 mars. Monsieur, J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire au sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire construire l'angle form par la jonction des deux rues Traversire et de Richelieu. Vous exprimez, cette occasion, le dsir de voir s'lever Molire un monument que sa ville natale s'tonne de ne pas encore possder, et vous pensez que l'on pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est precisment en face de la fontaine projete, dans la maison Mulot, que ce grand homme a rendu le dernier soupir. Je m'associe de voeu et d'intention un pareil projet, et, autant que personne au monde, je me rjouirais de voir la Ville de Paris rendre enfin Molire le mme hommage que d'autres villes de France ont dj rendu Montaigne et Pascal, Corneille et Racine, Bossuet et Fnelon. Mais il ne dpend pas de moi, monsieur, de changer ni le caractre ni la destination d'un monument dont le conseil municipal a vot la dpense et approuv les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du concours des particuliers a t admis par l'administration dans les vues d'intrt gnral, j'aime croire que la Ville pourrait accepter, pour tre concurremment employ avec les fonds vots par elle, le produit d'une souscription qui aurait t ouverte dans une pense aussi louable, et j'oserais presque dire aussi parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me soumettre. Aussi n'hsiterai-je pas en faire l'objet d'une proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes honorables qui y sigent, fidles interprtes des sympathies de leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'ide de payer un juste tribut d'admiration l'un des plus beaux gnies de la France, et peut-tre la plus grande des illustrations parisiennes. Agrez, monsieur, l'assurance de ma considration trs-distingue, Le pair de France, prfet de la Seine. Comte DE RAMBUTEAU. L'histoire des hommages rendus Molire se partage en deux poques bien tranches: l'poque acadmique et l'poque populaire: l'une conduisait l'autre. L'poque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est manifeste par une souscription nationale, laquelle tous les tats, toutes les classes de la socit, se sont empresss de concourir. Les souscriptions de ce genre sont des symptmes certains d'intelligence: elles disent qu'une ide ou qu'un sentiment vient de pntrer dans la foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la reconnaissance d'un peuple. Certes, l'Acadmie Franaise, en voyant cette manifestation spontane d'une noble pense, dut tre fire de son ouvrage; car c'tait bien l son ouvrage, elle avait donn l'impulsion. Et quelle joie de reconnatre dans le pays tout entier cette intelligence du bon got, cette sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la premire. Le monument de Molire est donc un monument tout national. Il s'lve frais communs; c'est sa gloire et la ntre. Nous y avons tous contribu, et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les acadmies, et les dputs, et les membres du conseil municipal, et les hommes de got, et enfin les artistes de tous les thtres. Parmi ces derniers, mademoiselle Mars s'est surtout montre gnreuse: c'tait son droit. Molire lui devait trop et elle devait trop Molire pour ne pas l'aimer doublement. Comment se serait-elle montre ingrate, celle dont le naturel, la grce, l'intelligence exquise, taient devenus comme la seconde couronne du pote? Les interprtes du gnie sont presque aussi rares que le gnie mme, et ici l'interprte se montra toujours digne du l'oeuvre. N'tait-ce donc pas devoir beaucoup Molire? [Illustration: Madame Louise Colet.] C'est une femme aussi qui a remport la palme offerte par l'Acadmie Franaise au meilleur pome sur le monument dont nous venons d'esquisser l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chant ni le monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a fait mieux, elle a chant Molire; elle a dit en vers harmonieux, dans un rhythme vari et puissant, les illusions, les souffrances, les talents de ce rare gnie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le pote, elle a peint son me, elle nous a donn l'homme tout entier. Aprs cette belle posie, restait encore faire l'histoire du monument, justifier le programme acadmique. L'aimable laurat nous a appel cette oeuvre, pristyle modeste qu'elle veut bien placer la tte de son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient traverser trop rapidement. L. AIM MARTIN. Le Monument de Molire. POME COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE. Molire.... C'est mon homme. (La Fontaine, Lettre M. de Maucroix.) I. Aux dernires lueurs d'un jour froid qui plit(2), Deux soeurs de charit se penchaient prs d'un lit. Et de leurs soins touchants la douceur infinie D'un pote mourant consolait l'agonie. Un vif clair brillait aux yeux du moribond; Sa bouche s'agitait, et sur son large front, Des images tantt riantes, tantt sombres, S'chappait de son coeur, glissaient comme des ombres. Parfois se soulevant, il appelait tout bas Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas: Et seules, l'entourant cette heure dernire, Les deux soeurs prs de lui demeuraient en prire. Note 2: Molire est mort le 17 fvrier vers six heures du soir, en 1673, g de 51 ans. A quatre heures, il avait jou dans le _Malade Imaginaire_. Aprs la reprsentation, se trouvant fort mal, il rentra dans sa maison, rue Richelieu (qui porte aujourd'hui le n. 34). Il expira au bout de quelques heures entre les bras de deux soeurs de charit qui qutaient pour les pauvres, et auxquelles il donnait l'hospitalit chez lui. Autour du lit funbre, on voyait, disperss. Des livres, des papiers, des travaux commencs. Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes. Des attributs bouffons et d'tranges costumes; Le mourant, l'oeil fix sur ces objets divers. Semblait se ranimer: il murmurait des vers. Puis, se ressouvenant que son heure tait proche, Il coutait des soeurs quelque pieux reproche, Rptait leur prire, et, leur disant adieu, Tranquille il levait sa belle me vers Dieu! Bientt son oeil s'teint, son visage est plus ple, Les accents de sa voix sont briss par le rle. Un dernier sentiment sur son front vient errer: Il coute, il sourit!... Il venait d'expirer, Lorsqu'au pied de sa couche une femme perdue Accourt, se prcipite, et, tombant tendue Prs de ce corps sans vie, elle fait retentir Des sanglots o se mle un tardif repentir; Puis, ct des soeurs se mettant en prire, Elle pleure genoux celui qui fut Molire!... II. Molire! noble enfant du peuple de Paris, De ce sicle si grand un des plus grands esprits. N de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3), Il a d son bon sens, sa verve originale, A ce contact du peuple, ces libres instincts, Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont teints; D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture, Nul prjug d'abord n'a fauss sa nature. A l'tude en naissant n'tant point asservi. C'est son propre gnie, enfant, qu'il a suivi. Mais bientt un dsir inconnu le pntre: Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connatre Il doute de lui-mme et brle de savoir Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir. Alors, quatorze ans, il vient demander place Sur les bancs du collge; il tonne, il dpasse Tous ses jeunes rivaux. L, de l'antiquit Il apprend goter la svre beaut; Il parle, dans ce monde o l'tude l'exile, La langue de Platon et celle de Virgile; Il interroge, et suit, comme ses prcurseurs, Les potes hardis et les profonds penseurs. Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre, Manque enfin de pture... alors il songe vivre. Et la vie apparat son coeur de vingt ans Belle, riche, ternelle: il est matre du temps! Note 3: Les parents de Molire avaient leur boutique de tapissier sous les piliers des Halles, mais Molire est n rue Saint-Honor. Que fera-t-il de sa jeunesse? Fleuve dont l'onde enchanteresse Semble se drouler sans fin! Trsor d'amour et de science, Plaisirs dont l'inexprience Nous compose un philtre divin! Sduit par tout ce qu'il espre, Dans l'humble sillon de son pre Pourra-t-il arrter ses pas? Non! son vol est trac d'avance: Le gnie est une puissance Que les hommes n'enchanent pas. A son ardente inquitude Que dompta si longtemps l'tude, Il faut enfin un lment; A cette me o l'instinct l'emporte, Il faut la vie errante et forte, La passion, le mouvement! L'art qui l'attire dans ses voies Lui montre de faciles joies, Folles amours, jours sans lien. Succs, revers, pauvret mme, Et, libre comme le Bohme, Il part obscur comdien! De province en province il entrane joyeuse La troupe qu'il attache sa jeunesse heureuse; Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin? D'intrigues, de hasards, quel fertile butin! Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance Que le public charm chaque soir rcompense! Au riche en l'gayant on arrache un peu d'or. Et le pauvre sa part du modeste trsor. Du thtre bouffon la gait familire D'abord a dfray la verve de Molire. Son gnie incertain, aux farces se pliant, Se se forme sous le masque et s'essaie en riant; Mais bientt ce grand coeur ddaigne un art futile; Aux hommes qu'il amuse il voudrait tre utile; En lui deux sentiments profonds ont clat: L'amour vrai de son art et de l'humanit. Il fera parmi nous monter l'art dramatique, Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grce antique. Et de l'humanit courageux dfenseur, Des vices de son sicle il sera le censeur. Longtemps ce grand dessein a mri dans sa tte; Rien n'chappe au penseur, tout meut le pote; Pour les combattre un jour son me a mdit Les fatales erreurs de la socit: Il voit le faux dvot, enseignant l'imposture, Au nom de Dieu prcher une morale impure; Le philosophe, au lieu d'clairer le savoir, En faire un puits obscur o l'on ne peut rien voir; Courtisan ridicule et charg de bassesse, Il voit le gentilhomme avilir la noblesse. Enfin, en descendant, des vices aux travers, Tous les faux sentiments sont par lui dcouverts: Le bourgeois, ddaignant les vertus paternelles. Cherche parmi les grands de dangereux modles; Le valet qui naquit probe, sincre et bon, Veut imiter son matre et devient un fripon; Le mdecin, gonfl d'orgueil et d'ignorance, Assassine les gens au nom de la science; Dans sa prose ou ses vers, un mauvais crivain Substitue la langue un jargon fade et vain; Et la femme, suivant de pdantesques traces. Immole au faux savoir son esprit et ses grces! Des fourbes et des sots le rgne est respect. Pourra-t-il, dtrnant leur fausse royaut, Proclamer la morale et le bon got pour rgle? Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle, Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur: C'est l'art du moraliste et du lgislateur. En svres leons changeant la comdie, Comment faire accepter la vrit hardie? Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui, Que faire du dmon qu'il sent grandir en lui? III. Alors, par droit divin, les princes de la terre Avaient aux yeux du peuple un sacr caractre; La volont d'un seul tait l'unique lui; Tout, jusqu'au got public, suivait le got du roi. C'est ce matre absolu que pour auxiliaire Dans l'oeuvre qu'il mdite os esprer Molire Louis Quatorze avait des instincts gnreux, Pour rformer les moeurs il s'appura sur eux. Dans le but qu'il poursuit ds lors rien ne l'arrte: Il enchane l'orgueil dans son coeur de pote, Humblement de son pre il accepte l'emploi, Et Molire la cour est tapissier du roi! Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre. Des plaisirs de Versailles il est bientt l'arbitre Contre le genre faux qui domine partout Du monarque d'abord il excite le got. Puis, lorsque, second par une troupe habile Il a fait applaudir et sa verve et son style, Audacieux et franc, comme les novateurs, Il ose de son art aborder les hauteurs. Sr du concours du roi que son gnie amuse, Il choisit hardiment la Vrit pour muse. On le voit, affrontant leurs ddains mprisants, Devant toute la cour jouer les courtisans. Frapp de ce tableau pour lui si vridique, Louis Quatorze absout le profond satirique; Bientt mme Molire il fournit des portraits. Dont avec lui parfois il esquisse les traits. [Illustration: Salle de l'Institut.] Le voyez-vous cach dans la chambre royale. A l'cart, piant la foule qui s'tale? Il suit les courtisans de son regard moqueur, Au travers de leur masque il pntre leur coeur; Observateur discret, il devine en silence Quelle servilit cache leur insolence; Puis il rit de trouver parfois sur son chemin Leur impuissant mpris qu'il chtira demain. C'est ainsi qu'il cra, protg par le trne. Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'tonne; Aprs les grands seigneurs, il raille tour tour Rambouillet, son cnacle et les rimeurs de cour Enfin, comme Pascal, dans _Tartufe_, il flagelle D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zle, Et, par un noble lan qu'on tente d'touffer, Le roi cde au pote et le fait triompher! Il triomphe!... sa gloire il a pli les mes; Mais que d'inimitis, que de haineuses trames Contre ce grand gnie alors on voit s'ourdir! Ceux qui devant le roi, forcs de l'applaudir. N'osent pas la cour montrer leur rage hostile, Esclaves rvoltes, l'insultent la ville; Les potes siffls et les mauvais acteurs. Unis aux courtisans, se font ses dtracteurs; Non contents d'outrager et de nier sa gloire, Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4) Au coeur il est frapp par ceux qu'il persiflait. Avec cette arme occulte et lche, le pamphlet... Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprme. Louis est le vengeur du pote qu'il aime. Note 4: On l'accusa d'avoir pous sa propre fille. Il ddaigna toujours de rpondre cette accusation. L'acte de mariage de Molire, rcemment dcouvert par M. Beffara, prouve que Molire avait pous la soeur et non la fille de Magdelaine Bjart, avec laquelle on suppose qu'il avait eu des relations. A la table royale il le convie un jour; Il fait plus: Versailles, entour de sa cour, Avec cette princesse, alors heureuse et belle Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5) De Molire outrag, que son grand coeur dfend, Sur les fonts de baptme il veut tenir l'enfant, Et le fils d'un acteur, malgr l'intolrance, A reu devant Dieu le nom du roi de France. IV. Pourtant, toujours en proie ce conflit brlant Qui consumait sa vie et doublait son talent, Il n'tait pas heureux; car la gloire et la haine Sont un double fardeau qui pse l'me humaine. Dans un amour profond il avait cru trouver Ce pur dlassement que l'on aime rver Aprs les grands travaux; oasis bien-aime O l'me se retire et repose calme, O l'orgueil, que le monde irritait de ses coups Cde au baume enivrant d'un sentiment plus doux. Une enfant, gracieuse et belle (6), Comme Agns ou comme Isabelle, Sous ses regards avait grandi; Partout il plaa son image: Heureux, en lui rendant hommage. De voir son modle applaudi. Toutes ces riantes figures, Toutes ces jeunes filles pures, Coeurs charmants aux fraches amours: Lucile, Anglique, Henriette, Folle, aimante, sage ou coquette, C'est elle! c'est elle toujours! Elle! telle qu'il l'a rve!... Par ce grand gnie leve, Elle excelle aussi dans son art; Pour former son intelligence, D'une mre il eut l'indulgence Et les tendres soins d'un vieillard. Il l'aimait... ce fut sa faiblesse. Tant de beaut, tant de jeunesse, L'enivrrent son dclin; Il lui donna gloire et richesse, Pour avoir de l'enchanteresse Un peu d'amour... Ce fut en vain! A peine de l'hymen a-t-il form la chane, Que la nave enfant se change en Climne; Alors plus de repos pour ce grand coeur bless: Il regrette aujourd'hui les tourments du pass. Se vengeant du mari, dont ils torturent l'me, Les grands seigneurs raills font la cour sa femme. Il est jaloux... il veut se venger, la har... Il pardonne... A l'amour il ne sait qu'obir! Il souffre, mais toujours son art se dveloppe: Inspir par ses maux, il fait le _Misanthrope_(7) Il puise un nouveau feu dans ses transports brlants; Son amertume clate en sublimes lans, Sa verve est incisive; il fronde, il rit, il joue. La mort est dans son coeur, le fard est sur sa joue... L'artiste se surpasse et l'homme disparat. Ah! quand nous pntrons dans ce drame secret. Notre esprit s'pouvante et notre coeur se serre De voir tant de gait couvrir tant de misre, Et nous donnons des pleurs l'hroque effort Qui le pousse au thtre une heure avant sa mort! V. Si vous ftes si grands, Molire! Shakspeare! Si tant de vrit dans vos oeuvres respire. C'est que par votre voix la nature a parl: Vos hros ont l'amour dont vous avez brl, Vos haines sont en eux, comme vos sympathies; Toutes les passions que vous avez senties, Tous les secrets instincts par vos coeurs observs. En types immortels vous les avez gravs; L'art ne fut pas pour vous cette strile tude Qui peuple d'un rhteur la froide solitude; L'art, vous l'avez trouv, lorsque, pauvres, errants. Vous viviez au hasard mls tous les rangs, Personnages actifs des scnes toujours vraies Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies; L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, anim De tous les sentiments dont l'homme est consum; Vous avez dcouvert sa science profonde Non dans les livres morts, mais au livre du monde. Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de Molire, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de Louis, ne vcut pas. Note 6: Armande Bjart, jeune soeur de Magdelaine Bjart, et actrice comme elle de la troupe de Molire. Note 7: Ou a longtemps suppos que le duc de Montausier avait inspir Molire le caractre du _Misanthrope_; mais une tude plus approfondie de notre grand pote dramatique a prouv qu'il s'tait peint lui-mme dans ce caractre. Les notes si prcieuses de M. Aim Martin (dans la belle dition de Molire publie par le libraire Lefvre) ne laissent aucun doute ce sujet. La gloire est ce prix; hlas! pour l'obtenir, La vie est l'hcatombe offert l'avenir; L'me va s'puisant jour par jour tout entire, Puis tout coup se brise... Ainsi mourut Molire! Son me remontait peine vers les cieux, Que tous ses ennemis, que tous les envieux Se lvent la fois; une implacable haine, La haine des dvots, contre lui se dchane: Il a pu nous railler et nous braver vivant; Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent; Que l'impie au saint lieu n'ait pas de spulture! Mille hypocrites voix grossissent ce murmure; Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti. Insens! contre lui le peuple prend parti; Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire, Frapper de ses clameurs la maison mortuaire. Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient, Prs du corps de Molire en larmes se pressaient Ses amis accourus, sa troupe dsole Par qui sa noble vie est alors rappele, Qui redit ses bienfaits et pleure en rvlant La bont de son coeur gale son talent; Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore. Tout en le bnissant l'appellent la fois, Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix. Dominant le clerg, la volont royale Veille encor sur Molire et met fin au scandale; Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8). VI. Deux sicles ont pass; ses oeuvres immortelles Semblent, aprs ce temps, plus jeunes et plus belles Dans l'art qu'il a cr toujours original, Chez aucun peuple encor il n'a trouv d'gal; Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirme: Chacun de leurs efforts accrot sa renomme: Tout a chang, les lois, les usages, le got; Il peignit la nature et survcut tout! Et cependant, malgr l'universel hommage, Dans Paris, de Molire on cherche en vain l'image. Que de jours couls, avant qu'un monument Ait convi la France son couronnement! Mais cette heure viendra; vieille et fidle amie. Revendiquant sa gloire, enfin l'Acadmie, Qui l'avait vainement appel dans son sein, La premire a conu ce glorieux dessein (9). Note 8: L'enterrement fut fait par deux prtres qui accompagnrent le corps sans chanter. Molire fut inhum le soir, dans le cimetire qui est derrire la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis taient prsents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterr au mme cimetire. Note 9: La premire statue leve Molire l'a t par l'Acadmie Franaise; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime Martin qui prcde ce pome, l'ide du monument appartient un de nos acteurs comiques les plus distingus, M. Rgnier, digne interprte de Molire et socitaire du Thtre-Franais. Dj le marbre est prt; vis--vis la demeure Tmoin de ses travaux et de sa dernire heure. Du haut du monument il pourra voir encor Ce thtre o sa gloire en naissant prit l'essor; L, chaque ge est venu de ce rare gnie Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie, Ce style inimitable et ce vrai got du beau, Cette ferme raison qui, radieux flambeau. Dans les replis du coeur projette sa lumire. Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molire. Quand la foule du sicle, en tumulte ses pieds Passera... tout coup si vous vous animiez Comme le commandeur, marbre de sa statue, Et si sa voix parlait cette foule mue, Que dirait-il? Hlas! pour nous, fils orgueilleux. Il aurait des leons comme pour nos aeux: De notre ge on verrait sa svre justice Censurer chaque erreur, combattre chaque vice; Il oserait railler sous leur masque moral L'intrigant philanthrope et le faux libral. L'avocat tout gonfl de sa creuse faconde, L'utopiste en travail de refaire le monde, Le souple ambitieux au pouvoir toujours prt, Ne servant pas l'tat, mais son propre intrt; Le parvenu, malgr l'galit conquise, Parant d'un vieux blason sa moderne sottise; A la fraude exerc, l'avide industriel Mfiant en _actions_ l'eau, la terre et le ciel; Anonyme assassin, l'abject folliculaire Calomniant au prix d'un infme salaire; La femme, en homme libre osant se transformer, Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer! Enfin, si tu vivais de nos jours, Molire, Tu maudirais surtout, de la voix rude et fire, L'amour de l'or, ardente et vile passion Qui consume et qui perd la gnration! Cet amour a tu l'amour de la pairie; Par son impur poison la jeunesse est fltrie; L'or, des plus beaux instincts fait dvier le cours: Plus d'lans gnreux, plus de nobles amours... Le pote lui-mme, aurais-tu pu le croire? Aime l'or, Molire! encore plus que la gloire; Cet appt du vulgaire a gagn les esprits, Tous encensent l'idole et s'en montrent pris. Lve-toi, dis ceux qui gouvernent la France: Osez combattre aussi le vice et l'ignorance; Imitez du grand roi l'exemple glorieux, Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux. Si quelque satirique la sainte colre Flagelle comme moi les abus qu'on tolre, Vous-mmes du gnie encouragez l'effort: En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort; Aux nations c'est lui qui trace la carrire; Devant le sicle en marche il porte la lumire; Sentinelle avance, il voit les temps venir. Et toujours au gnie appartient l'avenir! Madame LOUISE COLET. Paris, fvrier 1842. [Illustration.] Thtres REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI. _Oedipe Colone_ est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succs sur notre scne lyrique, et dont la popularit a dur le plus longtemps. Sa premire reprsentation eut lieu en Fvrier 1787. La reine Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition ne fut point accueillie avec l'indcision et la froideur que rencontrent leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui sont destines vivre. En attendant que l'on comprt l'ouvrage et qu'on l'applaudt bon escient pour les beauts relles qu'il renfermait, on l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de confiance. D'ailleurs _Oedipe Colone_ n'eut pas longtemps besoin de cette puissante protection. Quelques reprsentations suffirent pour en tablir le succs et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne put voir ce succs ni jouir de cette gloire; il tait mort depuis quatre mois quand son ouvrage de prdilection vit le jour ( l'Opra du moins, car il y avait dj plus d'un an qu'on l'avait excut Versailles), il n'en avait pas mme dirig les rptitions. Un accs de goutte l'avait enlev, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unime anne. Sacchini tait n Naples en 1735, et avait fait ses tudes musicales dans cette ville au Conservatoire de _Santo-Onofrio_. Il avait en pour matre Durante', l'un des plus habiles, peut-tre mme le plus habile des professeurs de ce temps-l. Il se fit rapidement connatre, et n'y eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs d'Italie, qui l'on ouvre la carrire avec autant d'empressement qu'on met chez nous d'obstination la leur fermer. Il dploya pendant dix ans une grande activit, et fit reprsenter des opras sur toutes les scnes importantes de l'Italie: Naples, Milan, Turin, Rome surtout. Ds cette poque le got de la musique italienne tait rpandu dans toute l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Londres, Madrid, avaient un thtre italien; Paris seul n'en avait pas encore. L'_impressario_ (l'entrepreneur) de celui de Londres fit Sacchini des offres magnifiques qu'il se hta d'accepter. On prtend qu'en Angleterre il gagna jusqu' 1,800 livres (44,000 fr.) par an, et l'on ajoute qu'il n'en tait pas plus riche au bout de chaque anne. galement fatigu par le travail et par les plaisirs, il fut oblig, aprs douze ans de sjour, de quitter Londres, dont l'humide climat tait devenu dangereux pour sa sant chancelante. Ce fut alors qu'il vint Paris. Sa rputation l'y avait prcd et lui assurait un accueil flatteur. La reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succs, lui accorda son appui, comme elle l'avait dj accord Gluck. L'Acadmie royale de Musique fit avec lui un trait avantageux et honorable; il se mit bientt l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, _Renaud et Armide, la Colonie, Chimne, Dardanus, Oedipe Colone, Arvire et Evelina_. Les deux premiers de ces ouvrages n'taient, la vrit, que deux opras italiens composs par lui depuis longtemps, qui furent seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scne franaise. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini prluda par le _Sige de Corinthe_ et par _Mose_ au _Comte Ory_ et _Guillaume Tell_. Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des Italiens. _Oedipe Colone_ ne lui cota pas, dit-on, six semaines de travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul, il faut le dire, qui ait transmis son nom la postrit. Qui pourrait aujourd'hui citer une mesure d'_Arvire et Evelina_, de _Chimne_ ou de _Dardanus_? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succs d'un opra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement trouvs et les parties vocales et instrumentales harmonieusement disposes: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent une action dramatique intressante, et il ne parat pas que _Chimne_ ou _Dardanus_ aient t plus utiles la rputation de Guillard qu' la gloire de Sacchini. Ce drame mme d'_Oedipe Colone_ ne prouve pas, aprs tout, de violents efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas inutile peut-tre la gnration actuelle, qui doit peu connatre _Oedipe Colone_; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle seraient capables de se figurer que le livret ressemble la tragdie, et nous tenons leur pargner ce dsagrment. Chass de Thbes par son frre, aprs en avoir chass son pre, Polynice s'est rfugi prs de Thse, qui a embrass sa cause et arme pour lui. Il fait plus encore peut-tre que de lui confier ses soldats et son argent, il lui confie sa fille riphile. On regrette de voir _le fils des dieux et le successeur d'Alcide_ porter un intrt si vif un tel garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait d'abord aimer de la princesse, et _le fils des dieux_, bon homme au rond, n'a su rien refuser sa fille. Le jour est arriv qui doit clairer cet _illustre hymne_, et le dpart des guerriers athniens chargs de chtier connue il faut matre Etocle, il n'a qu' se bien tenir, car il a affaire des gaillards dtermins: Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards. Qu'il guide nos braves cohortes! Thbes nous ouvrira ses portes. Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts. [Illustration: Acadmie royale de Musique.--_Oedipe_, 3e acte.--Oedipe, Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.] Polynice lui-mme est anim des plus nobles sentiments. Ah! le trne o j'aspire a cent fois moins de charmes Que la main qu' mes voeux vous daignez prsenter. Anim par ses yeux... Les yeux de cette main, apparemment. Soutenu par vos armes, Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrter? Voil qui est aussi galant que brave. Un chevalier franais ne dirait pas mieux. On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un jour de noce, o tout le monde a besoin de s'tourdir. Polynice surtout n'est pas tranquille: il a tant de choses se reprocher! Les dieux voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les crimes qu'il a commis? Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte si bon march. Au premier pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'clair brille, le tonnerre gronde; bientt les portes du sombre difice roulent d'elles-mmes sur leurs gonds d'airain, et les trois desses qui l'habitent se montrent la foule tremblante, le visage courrouc, l'oeil en feu, la chevelure en dsordre, et faisant claquer leurs fouets de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thse, de vouloir marier sa fille l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout le monde, l'autorit comptente, l'auguste Junon? La desse _aux yeux de boeuf_, comme l'appelle Homre, et t attendrie peut-tre par les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les Eumnides sont inexorables. Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion et la douleur antiques, et l'intrt nat enfin. Il est puissant, et l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement branle et son coeur profondment mu par la noble misre du vieillard et par la pit de sa fille. Ta consolante voix a pass dans mon coeur. J'oublie, en t'coulant, soixante ans de malheur. Mais, dis, o sommes-nous?--Sur un rocher terrible... Plus loin sont des cyprs; sous leur ombre paisible On voit un temple antique...--Un temple! jour d'effroi! O supplice! tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois Ce sont elles, ce sont ces fires Eumnides... J'entends les sifflements des serpents homicides... Le voil ce sentier, o mon bras furieux A vers le sang de mon pre. Cithron! Cithron!... Antigone s'efforce de le rappeler lui: il la repousse avec violence. Quoi! Jocaste, c'est vous! mon pouse! ma mre.' Que voulez-vous?... Cachez-moi cet autel funeste O le ciel mme osa consacrer notre inceste!... ...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi? Mes yeux souillaient la lumire cleste, Ma main les arracha.. Qui me soulagera de ma douleur profonde? Mon nom mme, mon nom est en horreur au monde: Les peuples effrays me rejettent loin d'eux, etc., etc. Cette scne est fort belle; tout y est simplement et noblement exprim, et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Acadmie Franaise, au jugement de laquelle il tait d'usage, cette poque, de soumettre les ouvrages destins l'Opra, ait couronn celui-ci, malgr les purilits du premier acte, et les froides amours de Polynice et d'riphile. Heureusement celle-ci disparat aussitt qu'Antigone prend possession de la scne. Au troisime acte, Oedipe est dans le palais de Thse, qui a recueilli son auguste misre, et Polynice, repentant, vient ses pieds implorer son pardon. Le vieillard rsiste d'abord; il lutte longtemps contre les supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-tre contre lui-mme, et prononce dans sa colre, une des maldictions que, dans la potique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et le ciel dsarm, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus ce mariage si ardemment dsir par Polynice, mais qui est si indiffrent au spectateur, et qui vient refroidir le dnouement, comme il a refroidi l'exposition. Tout le mrite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans quelques beaux dtails du troisime. Ajoutez-y une versification habituellement lgante et une noblesse de langage qui est toujours en rapport avec la svre majest du sujet, et vous comprendrez sans peine le succs qu'il obtint un poque o l'on n'tait pas encore blas sur les effets de la scne, et o les exagrations du drame moderne, son agitation strile et ses tours de passe-passe n'taient pas encore invents.. La musique s'est empreinte du caractre et de la couleur des paroles, et c'est l son principal mrite. Sacchini n'tait peut-tre, sous beaucoup de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mlodies n'ont par elles-mmes rien d'original, rien de piquant. Spares du vers auquel elles sont adaptes, excutes par un instrument, elles n'auraient pour la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, runies la parole elles lui donnent un accent qui en double l'loquence et en agrandit merveilleusement l'effet. Pris ce point de vue, Sacchini est rellement un homme de gnie Les beauts d'expression qui abondent dans son oeuvre pntrent l'me et la remuent si profondment, qu'on ne songe plus lui reprocher la pleur de son instrumentation, ni la sagesse un peu froide quelquefois de son harmonie. _Oedipe Colone_ a produit peu d'effet l'Opra, mais c'est l'excution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-mme, s'immole systmatiquement la posie qui vite l'effet physique avec autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente d'intresser l'intelligence et d'mouvoir le coeur, sans branler jamais les nerfs. Le style de Sacchini n'tait pas leur fait, et ils l'ont bien prouv. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'excution qu'on leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en mme temps d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la symphonie qui rsonne, voici les blanches filles de l'air qui m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et pour les merveilles de la mythologie orientale. Lila ou la Pri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THOPHILE GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, dcorations de MM. SECHAN, DIETERLI. DESPLCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADMIE ROYALE DE MUSIQUE. Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du Prophte. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France d'honntes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient dj trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils en avaient eu vingt? Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'tendue de ses tribulations, vous tous qui savez par exprience ce que c'est que le poids d'un mnage. A la vrit Achmet ne porte pas tout seul cet norme fardeau; il a des lieutenants chargs de tous les menus dtails de son administration; il a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilit n'est pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par consquent le plus affair et celui de tous qui a le plus craindre le mcontentement du matre Si les sens puiss d'Achmet s'moussent comme une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse, si la rgulire beaut de Circassienne lui parat monotone et froide s'il trouve la Gorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si toutes, bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent plus _ranimer sa fantaisie distraite_, c'est Roucem qu'il s'en prend: Allons, Roucem, mon ami, je commence m'ennuyer; prends garde loi. Ton tat est de me divertir; quand je bille, tu es en faute, et si je suis trop misricordieux pour te faire couper la tte, l'exemple du grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te dcerner, le cas chant quelque vingtaine de coups de bton. Aussi il faut voir Roucem au milieu des odalisques confies sa direction; comme il s'agite et se dmne, et va sans cesse de l'une l'autre! comme il les excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au prcepte, leur enseigne les secrets les plus mystrieux de l'art de plaire! Triste condition! emploi trop pnible et trop envi, que celui _d'amuser un homme qui n'est plus amusable,_ comme l'crivait gravement madame de Maintenon. [Illustration: Acadmie royale de Musique.--_La Pri_, ballet fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.] En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui fut longtemps sa favorite, commence elle-mme n'y pouvoir plus rien. Roucem comprend qu'il en est rduit aux remdes hroques, et n'hsite pas les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat, mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout point: il lui achte d'un seul coup une Franaise, une Allemande, une Espagnole et une cossaise. La Franaise a des paniers, de la poudre et des mouches: l'Allemande, de longs cheveux dors qui flottent en tresses brillantes sur ses hanches, paules, sur son corsage troit et bariol, sur sa jupe du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'cossaise tale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs une cossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je souponne un peu matre Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livr au trop confiant Roucem qu'une cossaise frelate. Mais, quelque opinion qu'on adopte sur l'authenticit du cru, Achmet videmment n'aura pas le droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de varit. Vain espoir! Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant son nouveau matre, l'cossaise, vraie ou fausse, a beau dployer son agilit dans une gigue, et la Franaise dans une gavotte; l'Espagnole a beau taler dans un bolro ses formes gracieuses et ses poses provoquantes, Achmet les regarde peine, et continue s'ennuyer; puis enfin il les congdie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme tte tte avec sa pipe, cette amie discrte et fidle des potes rveurs et des amoureux en disponibilit. La chibouque est charge non de tabac, mais d'opium. Bientt le narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de rves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche vainement quand il veille, il le trouve aussitt qu'il est endormi. Et que cherche-t-il? vous le savez dj. Un objet qui l'intresse, un tre qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-tre y en a-t-il dans un autre. Il y en a. A peine a-t-il les yeux ferms, que l'appartement o il est couch se remplit d'une vapeur mystrieuse, opaque d'abord, mais qui s'claircit peu peu et laisse apercevoir en se dissipant un espace immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis ferique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'meraude, des arbres aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de perle, claire par une lumire transparente et surnaturelle. Ce paysage-l vous parat-il assez merveilleux? C'est le sjour enchant des Pris qui, en ce moment mme, entourent leur reine de respects et d'hommages. Car les Pris sont soumises au gouvernement monarchique aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Pris a lu dans le coeur d'Achmet et s'est dit: C'est moi qu'il dsire et qu'il aime sans me connatre; c'est moi qui suis son rve, et les femmes terrestres ne sont que son cauchemar. Comment ne serait-elle pas sensible une passion aussi involontaire et aussi dsintresse? La tendre Pri quitte son royaume idal et descend dans le monde rel, suivie de cet essaim de beauts voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnat, quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnat, et aussitt il l'aime. Il se lve, la poursuit et cherche la saisir. Mais une Pri n'est pas plus facile saisir qu'une hirondelle. Il s'puise en vains efforts dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions de juger combien une Pri est plus agile qu'une mortelle, combien ses mouvements sont plus gracieux et ses formes plus lgantes. Je regrette seulement que les Pris runissent tant d'attraits un si mauvais caractre. Croirez-vous bien que Lila (c'est le nom harmonieux de la reine des Pris) s'avise tout coup de prendre Nourmahal pour une rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'aprs qu'il s'est montr mchant et cruel autant qu'elle-mme. Cela du moins est une preuve d'amour qui parat concluante et dont elle devrait se contenter. Mais la Pri est naturellement dfiante, et Lila plus que toute autre Pri, Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour moi-mme, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses dsirs? Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les jsuites, qu'elle ne pourrait gure raisonner plus mal, ainsi que vous l'allez voir. Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments l'preuve. Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il m'aime ainsi, je serai bien sre que c'est moi qu'il aimera. Excusez-moi, charmante Lila, mais vous concluez fort mal. S'il aime l'esclave, il sera infidle la Pri. Il faut que vous lui supposiez un coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une l'autre. C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette nouvelle venue, qu'il en oublie compltement la Pri, et qu'il sacrifie pour elle son repos, sa fortune, sa vie mme. Voici comment. Lila a pris la forme extrieure d'une esclave qui s'est chappe du harem du pacha. Le pacha la rclame. Achmet la refuse, et la cache si bien qu'on ne peut la trouver. On arrte Achmet et on le met en prison. Lila vient le visiter dans son cachot sous sa forme arienne. Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras rcompens par mon amour et par l'immortalit.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime, et non pas toi.--Et Lila, si jalouse nagure de la pauvre Nourmahal, s'en va toute charme de cette dclaration. Qu'en pensez-vous, madame, vous qui, en ce moment mme, tenez l'_Illustration_ entre vos jolis doigts? Arrive bientt le pacha lui-mme, en grand cafetan rouge, et coiff d'un turban fait de je ne sais quelle toffe ou fourrure grise, qui ne ressemble pas mal une perruque mal poudre. Une dernire fois, veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai jeter par cette fentre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu' terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'pargneront la moiti du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle! dit le courageux Achmet; et il saute de lui-mme. Un moment aprs, la prison disparat, le ciel s'ouvre, et l'on aperoit le paradis musulman, o Achmet vient s'tablir accompagn de sa Pri, qui sera dsormais sa houri. N'est-ce que l'me d'Achmet, ou bien Lila lui a-t-elle pargn l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dnouement qui sera le plus de votre got, satisfaction dont on jouit rarement au bout d'une pice de thtre. _La Pri_ est soeur cadette de _la Wili_; toutes deux sont filles de la _Sylphide_ et ressemblent beaucoup leur mre. Faut-il maintenant tirer de son tui mon affreux scalpel de critique et dmontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon sens? que cette imagination mme est celle d'un pote fantasque et non d'un pote dramatique? Qu'il ne parat pas que l'auteur se soit jamais rendu compte des lments dont se forme l'intrt scnique, et des moyens par lesquels on le fait natre et grandir? Qu'ayant eu l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux les plus brillants et les plus agrables scnes, il a par cela seul rpandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque de l'ennui? Non. Dissquer une Pri serait peu galant; et d'ailleurs un tre aussi arien trouverait toujours le moyen d'chapper l'opration. Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Pris. Comment faire cependant pour dissimuler que M. Coralli me parat avoir suivi les errements de M. Gautier avec une fidlit un peu trop scrupuleuse, peut-tre? qu'il a, lui aussi, jet tout son feu ds les premires scnes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? _Son lever de rideau_ est charmant. Le pas des chles, la tente mobile forme des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre Europennes que Roucem prsente son matre, est une ide ingnieuse fort habilement excute. Cela sort presque des banalits chorgraphiques dont on est si prodigue l'Opra. Il y a des dtails trs-heureux dans le premier tableau ou figurent les Pris, et surtout dans le premier pas de Lila avec Achmet. Cela fait, l'auteur se repose, et son imagination semble compltement puise. Le _pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a produit aucun. Ce pas tait trs-difficile dessiner; pour y russir il n'et pas moins fallu peut-tre que l'audace et la merveilleuse habilet d'Henry, cet homme de gnie que l'Opra s'est obstin mconnatre, qui et t sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'tre le rival de Vigan. Il y a dans _Lila_ deux dcorations magnifiques: celle qui reprsente le sjour fantastique des Pris, dont j'ai donn ci-dessus la description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_. On comprend nanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la plus grande difficult que la peinture ait vaincre se trouve carte. Elle n'est pas force d'imiter exactement la nature; elle peut se dispenser d'tre vraie. La troisime dcoration, qui reprsente la ville du Caire vue par les toits, est trs-originale; mais il me semble que la lumire y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas l un clair de lune mridional, quelque splendide qu'on le suppose; c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre. [Illustration: Acadmie royale de Musique.--_La Pri_, ballet fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille: Mademoiselle Carlotta Grisi.] La musique est le dbut dramatique d'un jeune compositeur connu seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et une valse intercale dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait, dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, la porte de l'Opra, se dressent toujours l'arrive d'un nouveau venu. Son travail a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez varis; les rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scnes qui exigent de l'expression y sont en gnral faiblement traites; mais on y remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'ides, des mlodies faciles, bien rhythmes et toujours lgantes; ce sont la des qualits devant lesquelles tous les dfauts disparaissent. Aprs tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout, qui suppleraient tout, et dont je ne vous ai pas encore parl: c'est l'lgance de. Petipa et la grce enchanteresse de Carlotta Grisi. La danse, disait dernirement un crivain spirituel, est _la posie du corps humain_. A ce compte-l, Carlotta Grisi est un des plus charmants potes du notre poque. _Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_. (THTRE DES VARITS.)--_Les deux Soeurs_. (THTRE DU GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les Petites Misres de la vie humaine._ THTRE DE VAUDEVILLE. [Thtre des Varits.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.] L'autre jour quelqu'un vous contait, ici mme, les terribles aventures du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne sont pas de cette race froce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent et boivent et trinquent leurs amours, faisant une plus grande dpense de bolros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si par hasard ils ont des vellits de bataille et de frocit, cela dure peu, et nos drles rentrent bientt la lame au fourreau pour reprendre la castagnette et le bolro, comme vous l'allez voir. Suivez-moi dans une des valles de la Sierra-Nevada; l nous trouverons une bande d'Espagnoles l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes et jeunes filles. Mais o sont les hommes? Les hommes sont courir l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent sur le flanc des rochers, il franchissent les ravins et jouent mille tours pendables messieurs les carabiniers, ennemis naturels des contrebandiers. Cependant les femmes s'inquitent: nos pres, nos frres, nos maris, nos fiancs, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habilet et de courage; mais qui sait o peut aller la balle d'un carabinero? Peut-tre a-t-elle frapp celui-ci au front, celui-l la poitrine; peut-tre nos braves se tranent-ils de rochers en rochers, blesss et haletants, et laissant des traces de sang aux ronces du chemin. On est donc en grand souci dans cette peuplade fminine de la Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prtent l'oreille du ct o les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un silence profond; nul bruit de pas, nul cho favorable ne vient calmer leur inquitude. Tout coup le vent apporte les sons douteux d'un chant lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la voix, c'est la chanson connue: _Je suis le contrebandier!_ Les voici en effet; ils reviennent pleins de vie et chargs de butin. Alors c'est une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se reconnat, on se flicite, on se serre les mains avec passion. Les danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare rsonne, la castagnette babille; quelle vivacit! quelle ardeur! quelle souplesse! voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec ptulance sur le sol! comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frtillent! comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion, abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et tincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Acadmie royale de Musique, la jambe roide, au corps guind, aux petites mines pointues, au regard terne, au sourire de glace. Cependant le plaisir amne la fatigue, et aprs la danse il est bon de faire halte et de se reposer. On quitte donc la fort tmoin de ces jeux ptulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, l'ombre des rochers; puis, peu peu, nos bohmiens s'tendent, l'un ct de l'autre, la belle toile, et se laissent aller au sommeil. Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent. Voyez-vous cet homme qui rde l-bas? c'est un carabinier en vedette; il a flair le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voil sur la piste, faisant signe deux ou trois limiers de son espce; alors tout le bataillon des carabiniers descend des hauteurs pas de loup; ils avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis, et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'veillent. Il faut les voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-l tiennent tte; on se pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'tre sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au lieu donc de s'gorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un bolro de compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons; c'est un avant-got de l'harmonie universelle. Ainsi la pantomime espagnole et le bolro trnent, depuis quelques jours, au thtre des Varits, et les amateurs de haut got applaudissent l'ardente Dolors, la vive Manuela-Garcia et les deux Camprubi. _La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontr la mme faveur. C'est en effet un vaudeville fort peu digne de misricorde, on y danse aussi, mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gte l'entrechat. Il s'agit d'un bent que sa mre veut marier toute force. D'abord elle s'adresse une couturire, mais la couturire fait dfaut; de la, l'on passe la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse une jeune pensionnaire, et de la pensionnaire une danseuse; partout notre homme est repouss. Cette chasse au mariage est accompagne d'une fanfare de quolibets de si mauvais ton et de si mauvais got, que le parterre des Varits lui-mme a perdu patience. On a cependant nomm pour auteurs responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, proprement dire, appliquer l'criteau au front du coupable. Le Gymnase s'est montr plus honnte et plus retenu. Le petit drame de M. Fournier, intitul _les Deux Soeurs_ offre des scnes agrables auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien redire. Louise et Genevive sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les innocentes aventures en prose mle de vaudevilles. Ce sont deux bonnes et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de mme. Rduites pour tout palais, une petite mansarde, elles n'en sont ni moins satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le devoir et l'amiti fraternelle. En sa qualit d'ane, Louise a la direction matrielle et morale de l'association: c'est elle qui rgle la dpense du petit mnage: c'est elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il arrive que Louise est prs de s'garer: son coeur est sur le point de tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble. Heureusement Genevive est l; elle veille, elle dpiste le tratre, et, force de dvouement, d'adresse et d'esprit, elle prserve Louise du pige qu'il lui tend. Le ciel rcompense les deux soeurs de leur vertu et de leur dvouement en leur envoyant chacune une bonne part d'hritage et un bon mari. A la bonne heure! Mais, peine quittons-nous ces honntes filles, que nous retombons dans les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas: c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien loin. Il se glisse chez matre Aubriot, esprit faible, qui croit la ncromancie. A peine y est-il entr, que tout prend une face nouvelle dans la maison dudit matre: ses affaires allaient mal, elles prosprent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est qu'imbcile; Aubriot tait sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout rti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est un assez bon diable. Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compre Aubriot ces tours non pendables, pour le distraire et l'empcher de mettre obstacle ses amours; et, en effet, le mariage russit, et le pre Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agrable.. L'auteur est M. Varner. Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misres de la Vie humaine:_ cette grande Odysse n'a-t-elle pas trouv ses deux potes? Que dire aprs Old Nick? Que raconter aprs Grandville, le compagnon de voyage d'Old Nick dans cette valle de misres si risibles; Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant leur livre adorable; M. Fournier, libraire-diteur, se fera un plaisir de vous en ouvrir les trsors juste prix. Quant au vaudeville en question et son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les pas de nos deux gants. [Illustration.] Grandville, qui sme ses richesses pleines mains, vous offre d'ailleurs, en guise de gratification particulire, la petite misre dont vous voyez ici la reprsentation plaisante et douloureuse. Il s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au moment de s'y mirer. Il entrait agrablement dans le salon, faisant des mines la matresse du logis; son pied glisse, mon homme trbuche, et du bout de sa canne, brise la glace en clats. Voyez sa grimace et sa triste figure! Regardez, frmissez, et priez le ciel qu'il ne vous en arrive pas autant! Bulletin bibliographique. _Goethe et Bettina_, correspondance indite de Goethe et de madame Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SBASTIEN ALBIN. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr. Madame Bettina d'Arnim naquit Francfort-sur-le-Main en 1788. Son pre, d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il tait venu dans sa jeunesse fonder Francfort une grande maison de commerce et de banque, qui avait prospr au del de ses souhaits. Il se maria deux fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline ds son bas ge, cette jeune fille fut confie tour tour aux soins de ses frres et soeurs du premier lit et de sa grand-mre. Sophie Laroche, crivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne se dveloppa plus librement. Personne ne s'occupait de son ducation, peine mme si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres peut seul donner une ide de cette existence indpendante et singulire. Prvenons toutefois le lecteur que Bettina s'tait prise d'une passion trange pour la nature. J'habitais durant tout un hiver prs de la montagne, au-dessus du vieux chteau; notre jardin ( Marbourg) tait entour par le mur de la forteresse. De ma fentre, j'avais une vue trs-tendue sur le pays hessois, si bien cultiv, et sur la ville, o je voyais les tours gothiques s'lever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre j'allais dans le jardin plant sur la pente de la montagne. Je grimpais par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces dserts. Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais travers les charmilles... Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait une tour laquelle conduisait une chelle casse. On avait vol tout prs de chez nous, et comme il tait impossible de retrouver les traces des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour. J'avais attentivement regard l'difice pendant le jour, et j'avais reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter cette chelle moiti pourrie, presque sans chelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientt. Dans la nuit, lorsque je fus au lit et que Mline fut endormie, l'ide d'escalader l'chelle ne me laissa plus ni trve ni repos Je m'enveloppai dans un peignoir, je sortis par la fentre, et je passai prs du vieux chteau de Marbourg. L'lecteur Philippe y tait la fentre avec sa femme lisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour, j'avais contempl ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacs, regarde par la fentre, comme s'il admirait ses tats; mais au milieu de la nuit il me fit peur, et je courus prcipitamment la tour. L, je saisis l'un des btons de l'chelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je n'aurais jamais pu ni os faire de jour, me russit de nuit, malgr toute la frayeur de mon me. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je m'arrtai, et je rflchis que les voleurs pourraient bien tre cachs l, me saisir l'improviste et me prcipiter du haut de la tour. Je restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter ni redescendre; mais bientt l'air frais qui soufflait sur ma figure m'attira en haut. Que devins-je lorsqu' travers la neige et la clart de la lune j'embrassai tout coup toute la nature! J'tais l, seule, en sret, et la grande arme des toiles passait au-dessus de moi J'prouvai sans doute alors ce que l'me prouve aprs la mort, et au moment o elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'me qui soupire aprs la libert, qui le corps pse d'un poids si affreux, comme moi, elle finit par triompher et se sentir dlivre de toute angoisse. Je n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'tait aussi agrable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantt je m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors, tantt je courais en cercle sur le mur, large peine de deux pieds, en regardant gaiement les toiles. Au commencement, j'avais le vertige; mais bientt je me sentis mon aise comme si j'eusse t terre. Je poussai la hardiesse jusqu' l'extravagance, parce que j'avais la triomphante conviction que j'tais protge par des esprits. Ce qu'il y avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses; alors je me rveillais la nuit, et quelque avance que ft l'heure, je courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'chelle; mais parvenue en haut, j'prouvais toujours un bien-tre comme si ma poitrine tait soulage d'un grand poids. Quand il y avait de la neige sur la tour, j'y crivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait alors qu'elle tait l'abri des mauvaises tentations. Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enferme comme telle dans une maison de sant. Les parents de Bettina ne s'inquitrent mme pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins tranges, dont les consquences pouvaient cependant devenir fort graves. La jeune orpheline resta donc parfaitement matresse de ses penses et de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature et elle soupira, dit M. Sbastien Albin, aprs un tre qui rsumt pour elle la posie de toutes choses. Un jour, qu'assise dans le jardin parfum et silencieux, elle rvait son isolement, Goethe se prsenta tout coup sa pense; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait de lui que sa renomme ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son caractre. Elle se prit l'aimer. Cette espce de tendresse que la femme ressent facilement pour ceux dont on mdit ou qu'on perscute, l'admiration du monde pour le gnie de Goethe, ou bien peut-tre une sympathie inne, crrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit aimer Goethe de toute la force de son me et de toute la force de son esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la posie, l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la divinit, et fut la divinit mme. A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mre; elle la choisit pour sa confidente; elle se plut lui rvler un secret qu'elle se sentait incapable de garder. Cette intimit entre ces deux femmes, l'une ge de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, tonna tout le monde, mais elle dura jusqu' la mort de _madame la conseillre_. Une mre et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y a toujours dans la premire de l'exaltation passionne de la seconde, et dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle. Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le voir Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il tait naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. Quand la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il tait l, srieux, solennel, et il me regardait fixement. Je crois que j'tendis les mains vers lui. Je me sentais dfaillir; Goethe me reut sur son coeur: _Pauvre enfant, vous ai-je fait peur?_ Ce furent l les premires paroles qu'il pronona et qui pntrrent dans mon me. Il me conduisit dans sa chambre et me fit asseoir sur le canap, en face de lui. Nous nous taisions tous deux; il rompit enfin le silence: Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de la duchesse Amlie?--Ah! lui rpondis-je, je ne lis pas le journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait Weimar vous intressait.--Non, rien ne m'intresse que vous, et je suis trop impatiente pour feuilleter un journal.--Vous tes une aimable enfant. Longue pause. J'tais toujours exile sur ce fatal canap, tremblante et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en personne bien leve. Hlas! mre, peut-on se conduire connue je l'ai fait? Je m'criai: Je ne puis rester sur ce canap; et je me levai prcipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira, me dit-il. Je me jetai son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son coeur. Tout devint silencieux, tout s'vanouit. Des annes s'taient coules dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me rveillai, une nouvelle existence commenait pour moi. A dater de ce voyage Weimar et de cette entrevue, une active correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe n'aima pas Bettina, il se complut se laisser adorer. Il excita mme cette affection, dit M. Sbastien Albin, tantt par sa rserve, tantt par sa condescendance la souffrir. En un mot, il joua merveille son rle de Dieu. Aussi les lettres qu'il rpond Bettina nous semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractre du grand pote, l'gosme et la vanit. Goethe tirait profit et plaisir de cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina continuer ses communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir. En 1811 Bettina pousa Achim d'Arnim, crivain distingu. Sa passion pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait port aucune atteinte sa considration. Peu de temps aprs son mariage, elle se brouilla avec Goethe, mais elle continua lui crire de temps en temps, et elle ne cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne pouse que tendre mre. Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux annes aprs, Goethe rendait le dernier soupir l'ge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa mort ne causa Bettina que des motions douces et sereines. Je restai calme, dit-elle, rflchissant l'influence que cet vnement allait exercer sur moi, et je vis bientt que la mort ne tarirait pas cette source d'amour. En 1833 Bettina se dcida publier sa correspondance avec la mre de Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui persuader de retrancher et de changer diffrentes choses qui s'y trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interprter. Mais elle s'aperut bientt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis de l'un de ses conseillers qui lui plut: Ce livre est pour les bons et non pour les mchante, lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis l'pigraphe de sa prface. La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication, un immense, disons-le, un trop grand succs en Allemagne. L'lgante et fidle traduction de M. Sbastien Albin sera avidement lue en France, nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en de du Rhin pour une _sibylle inspire, une prtresse mystique de la nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et d'imagination, mais manquant presque compltement de sentiment, pote et artiste avant tout, s'amusant souvent dvelopper, pour sa satisfaction personnelle, toutes les penses qui traversent son cerveau, tantt nave, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantt au contraire, guinde, boursoufle, extravagante, grimacire et profondment ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car il y trouvera, outre une foule d'ides potiques curieusement dveloppes et une peinture originale de la socit allemande de cette poque, des anecdotes fort intressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur madame de Stal et un grand nombre d'autres personnes clbres avec lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports frquents ou passagers. _Guide pittoresque portatif et complet du Voyageur en France_, contenant les relais de poste, dont la distance a t convertie en kilomtres, et la Description des villes, bourgs, villages, chteaux, et gnralement de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes routes de poste que sur la droite ou sur la gauche de chaque route: par GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. 3e dition, orne d'une belle carte routire et de 30 gravures en taille-douce.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Firmin Didot frres_. Les _Guides Richard_ ont joui longtemps en France d'une rputation dont ils ne furent jamais dignes. Tous les voyageurs qui s'en sont servis ont appris leurs dpens que cette collection ne contenait pas un seul ouvrage exact et complet. Cependant elle continuait s'imposer tyranniquement au public tromp par des rclames payes. Malgr ses nombreuses erreurs, malgr ses inconcevables lacunes, elle se vendait toujours, car elle n'avait pas de rivale. Heureusement pour les touristes, plusieurs libraires de Paris ont, depuis quelques annes, dit des guides ou itinraires qui mritent divers litres une prfrence marque. Parmi ces ouvrages nouvellement publis, nous recommandons surtout le _Guide pittoresque, du Voyageur en France_ par M. Girault de Saint-Fargeau. Sans doute ce livre n'est pas encore parfait--un pareil ouvrage ne peut jamais l'tre,--mais il est bien suprieur, sous tous les rapports, au _Guide Richard_. Mieux imprim, beaucoup mieux crit, plus exact, plus complet, il n'a plus qu'un petit nombre d'omissions rparer et de fautes corriger pour devenir irrprochable. Son succs est assur: deux ditions, tires 4,500 exemplaires et puises en moins de trois ans, ont enlev au _Guide Richard_ toute esprance de pouvoir soutenir avec avantage une lutte dsormais inutile. La 3e dition, dont nous annonons la mise en vente, contient, entre autres additions importantes: 1 la conversion en kilomtres de toutes les distances prcdemment indiques en lieues de poste, conversion qui ne se trouve jusqu' prsent dans aucun autre guide du voyageur en France; 2 l'indication, pour chaque localit importante, des voitures publiques, des chemins de fer et des bateaux vapeur: 3 l'indication des buts d'excursion intressants situs proximit de chaque ville; la biographie locale, indiquant les titres des ouvrages les plus remarquables publis sur la topographie, l'histoire ou la gographie de chaque dpartement, de chaque ville, bourg ou village; addition des plus importantes, qui a ncessit de grandes recherches, et qui comprend les titres de plus de 1,800 ouvrages anciens et modernes. _Histoire et description naturelle de la commune de Meudon_; par le docteur L.-EUGNE ROBERT, membre des commissions scientifiques du Nord. 1 vol in-8.--Paris. 1843. _Paulin_. A quoi bon, s'crie le docteur L.-Eugne Robert ds le dbut de son avant-propos, adress aux naturalistes voyageurs, quoi bon s'loigner de son pays, traverser les mers orageuses ou hrisses de glaces, parcourir les contres les plus sauvages, s'enfoncer dans les forts vierges, escalader les chanes de montagnes ou les cimes neigeuses des volcans? A quoi bon, en un mot, abandonner ses parents, ses amis, tout ce que l'on a de plus cher, pour aller au bout du monde chercher du nouveau, lorsque autour du toit paternel il y a tant d'lments susceptibles de remplir le mme but?... Ne vaut-il pas mieux rester prs de ses pnates, employer son temps d'une manire quelconque l o l'on respire l'air natal, ne ft-ce qu' _planter des choux?... Experto crede Roberto._ Convaincu de la justesse de ces rflexions, M. le docteur L.-Eugne Robert s'est pris de passion, comme il l'avoue lui-mme, pour un humble village dont la colline ne rpte pas le cri de la mouette, mais au pied de laquelle coule paisiblement un fleuve et vient mourir le bruit d'une immense cit. Considre historiquement et physiquement, la commune de Meudon offre plus de faits intressants qu'on ne se l'imagine. M. le docteur Robert n'a publi qu'un volume, mais, l'en croire, son travail et pu tre beaucoup plus long; il a rejet tous les dtails trop minutieux, et il s'est content d'appeler l'attention de ses lecteurs sur les points principaux de son sujet; il a toujours tch d'tre concis, exact et vrai, ne voulant pas que ses chers compatriotes, les Meudonnais, confondissent son livre avec les contes de _Robert son oncle_. _L'Histoire et la description naturelle de la commune de Meudon_ se divisent en sept chapitres. Le 1er, intitul _Statistique_, contient tous les renseignements dsirables sur la situation, la population, les difices, les tablissements publics, l'industrie et le commerce de cette commune, la constitution physique et morale des habitants. Dans le 2e, consacr aux _Dtails historiques_, M. Robert raconte l'histoire du Village et du Chteau depuis leur fondation jusqu' la catastrophe du 8 mai 1842. Le 3e a pour titre et pour sujet _la Fort_; le 4e, le 5e et le 6e traitent de l'_Agriculture_, de la _Zoologie_ et de la _Gologie_. Enfin le chapitre 7e et dernier s'occupe de la _Mtorologie_, des _Maladies_ et de _divers phnomnes physiques_ qui ont eu lieu sur le territoire de la commune. Comme on le voit par cette analyse rapide, cet ouvrage de M. le docteur Robert s'adresse non-seulement aux habitants du village de Meudon et des villages voisins, mais toutes les personnes qui voudront faire une promenade instructive sous les beaux ombrages si justement renomms de leurs magnifiques forts. _Leons lmentaires de Botanique_, fondes sur l'analyse de 50 plantes vulgaires et formant un trait complet d'organographie et de physiologie vgtale, l'usage des tudiants et des gens du monde; par M. EMM. LE MAOUT, docteur en mdecine, ex-dmonstrateur de botanique la Facult de Mdecine de Paris. 1 beau vol. in-8, divis en deux parties, illustr d'un atlas de 50 plantes et de 500 figures intercales dans le texte.--Paris, 1843. _Fortin-Masson_. Cet ouvrage, destin aux gens du monde et aux tudiants qui veulent s'instruire seuls, n'est pas un essai de mthode; c'est, si nous en croyons son auteur, un enseignement confirm par l'exprience et le succs, mis en pratique depuis plusieurs annes dans des leons orales, appliqu de nombreux lves des deux sexes, dont l'esprit, dbarrasse ds l'abord de la nomenclature et des tudes microscopiques, est promptement devenu capable d'aborder les plus hautes questions de la science. M. Emm. Le Maout emploie, pour enseigner la botanique, le systme suivant: il choisit, comme sujets d'tudes, cinquante vgtaux croissant partout, vgtant, fleurissant, fructifiant pendant les trois mois de la belle saison, depuis le milieu de mai jusqu'au milieu d'aot. Ce sont des espces offrant toutes les modifications de formes, dont l'tude philosophique, savamment approfondie dans ces derniers temps, a jet de si vives lumires sur l'_organographie vgtale_; puis, prenant tour tour pour type celle de ces cinquante plantes qui offre sous le point de vue le plus favorable la partie qu'il veut faire connatre, il la compare avec les autres, et observe ainsi chaque organe dans ses dgradations insensibles, depuis le plus haut degr de dveloppement jusqu' l'tat rudimentaire. Ces premires tudes acheves, M. E. Le Maout met entre les mains de l'lve un instrument d'optique plus grossissant que la loupe commune; puis, aprs quelques recherches d'anatomie fine, il tudie les phnomnes physiologiques, et se trouve ensuite amen naturellement l'exposition des prceptes gnraux de l'agriculture et de l'horticulture. Enfin il arrive aux principes de la classification. Or, on conoit sans peine, dit-il, que celui qui connat dans leurs plus minutieux dtails cinquante plantes diffrentes, appartenant aux groupes les plus tranchs du rgne vgtal, connat parfaitement _cinquante familles, cinquante genres, cinquante espces,_ et qu'avec ce fonds de connaissances acquises, il lui suffira d'ouvrir la premire _Flore_ pour s'apercevoir que les dterminations les plus difficiles ne sont plus qu'un jeu pour lui. Les _Leons lmentaires de Botanique_ sont illustres par un atlas de 50 plantes et de 500 gravures sur bois intercales dans le texte--Ce n'est pas aux lecteurs de l'_Illustration_ que nous aurons besoin d'numrer et d'expliquer, pour les leur faire comprendre, les nombreux avantages d'un si indispensable accessoire. _Guide auprs des Malades_, ou Prcis des connaissances ncessaires aux personnes qui se dvouent leur soulagement; par le docteur C. SAUCEROTTE, mdecin en chef de l'hpital civil et militaire de Lunville. Paris, chez Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 9. Lunville, chez madame George. 1843. 2 fr. 75 c. Qui n'a eu des malades soigner? qui, en attendant l'arrive du mdecin, n'a regrett vivement, dans certaines circonstances, de ne pas savoir quel remde il fallait appliquer, quelles prcautions il tait ncessaire de prendre? Que de fois un malade a succomb, si ce n'est faute de soins, du moins victime de l'ignorance ou de l'imprudence des parents ou des amis qui se pressaient avec un zle mal dirig autour de son chevet!--Le _Guide auprs des malades_, que vient de publier M. le docteur Saucerotte, donnera dsormais aux gens du monde les connaissances ncessaires pour soigner les malades dans tous les cas o leur manque d'instruction pourrait entraner des suites fcheuses. C'est un petit livre d'une utilit incontestable, qui devra dsormais faire partie de toutes les bibliothques de famille. Rouverture du Muse royal. Les galeries de peinture et de sculpture ont t rendues aux tudes, le 8 juillet, aprs une intervalle de cinq mois. Pendant cinq mois entiers les lves avaient t privs de la vue inspiratrice des vieux chefs-d'oeuvre; ils taient rduits copier l'cole de l'empire dans la galerie du Luxembourg. [Illustration: Sculptures chinoises exposes au Muse du Louvre.] Leur exil vient enfin de cesser, et il tait beau de voir avec quelle honorable ardeur ils se prcipitaient vers leurs tableaux de prdilection: _la Belle Jardinire, l'Archange saint Michel, les Noces de Cana, la Kermesse flamande, les Bergers d'Arcadie_ ou _Saint Paul phse_. Le public aussi s'est ht d'aller redemander un peu de posie aux splendeurs du Muse. Le Parisien aime le Louvre; il souffre de le voir ferm, et chaque anne, renouvelant ses dolances, il s'crie avec amertume: Pourquoi ne pas destiner un local spcial aux expositions? Pourquoi masquer notre riche collection par de lourds chafaudages, et encombrer de peintures modernes des salles rtrcies, o elles manquent d'air et de soleil? A quoi bon bouleverser le Muse, quand les fonds consacrs depuis tant d'annes de fcheux drangements auraient pu suffire la construction d'un magnifique palais? Ne touchez pas au sanctuaire des coles anciennes; abattez la galerie de bois qui dshonore la faade intrieure du Louvre, et mnagez un emplacement spacieux, commode, monumental, aux compositions annuelles de nos artistes contemporains. Puisse-t-il en tre ainsi! Durant ces dernires vacances, le Muse s'est enrichi de trois statues chinoises et du cabinet lgu au roi des Franais par M, Franck Hall Standish (de Londres). Les trois Chinois, rapports de leur pays natal par un officier de marine, sont, dit-on, _un mandarin_ et _deux hommes du peuple_ en bois sculpt, dor et peint. Il est, au contraire, hors de doute que ce sont trois divinits. Ou les a placs dans la salle du Globe, au Muse Charles X, o ils excitent plus d'tonnement que d'admiration. Le prtendu mandarin, corpulent personnage, la tte incline, les mains jointes, assis sur une chaise, est dor de la tte aux pieds, l'exception du dos, que recouvre une couche d'argent. Sa mitre orientale est enrichie de perles blanches et bleues; sa barbe se compose de quatre ou cinq mches de crin blanc, qui flottent sur sa poitrine; sa taille est celle d'un homme adulte surcharge d'embonpoint. Lesdeux proltaires ou plutt les dieux infrieurs placs ses cts sont de moindre dimension; ils ont la peau verte et brune, les habits teints de plusieurs couleurs clatantes, le corps demi-nu, et d'affreuses physionomies. Ces trois chantillons de la sculpture chinoise ne sauraient donner une grande ide des beaux-arts du Cleste-Empire; mais on ne peut du moins leur contester le mrite de la singularit. La collection de M. Franck Hall Sandish a remplac le Muse de Marine, et occupe sept salles entre les galeries des dessins et le Muse espagnol. Le legs de cet amateur anglais est un tmoignage d'estime dont on doit assurment lui savoir gr, mais qui n'a gure de valeur intrinsque. M. Franck, comme la plupart des amateurs, s'abusait sur le mrite des oeuvres d'art qu'il avait recueillies; sa collection, qui merveillait les visiteurs de Sandish-Hall, dpare presque le royal palais du Louvre. Les rdacteurs du catalogue ont d substituer aux affirmations audacieuses, les: _attribu , cole de, imitation de, genre de_, formules quivoques, quivalentes une ngation. Nanmoins, au milieu des copies et des peintures apocryphes, on remarque dans le cabinet Standish plusieurs tableaux de la possession desquels nous pouvons nous fliciter: _un paysage avec figures_, d'Antoine Watteau; _quatre dessus de porte du chteau de Belle-Vue_, par Carle Van Loo; des tableaux de fruits et d'animaux, par Suyders; un portrait de Velasquez, quelques toiles de Murillo et une dizaine de dessins. Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm. La bibliothque qui fait partie de la collection renferme d'excellentes ditions des classiques grecs et latins, de la Bible et des Pres de l'glise: les savants ouvrages de L.-A. Muratori, le _Monasticon_ de William Dugdale, _la Britannia_ de Cariden, _the Costumes of the Ancient_ de Hope, _les Monuments de la Monarchie_ de Bernard de Montfaucon et autres prcieux recueils qui figureraient plus utilement la Bibliothque Richelieu que dans les galeries de peinture et de sculpture du Muse royal. SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO. [Illustration. Deco.] [Illustration.] I. Sur la surface de votre bille dcrivez, avec un compas muni d'un crayon, un arc de cercle d'une grandeur quelconque, que vous pourrez effacer ensuite facilement, de sorte que la bille ne sera pas endommage. Cet arc de cercle ABC est reprsent sur la figure 1. A E est l'ouverture de compas employe, et est le _ple_ que l'on a pris la surface de la sphre pour y faire ce trac. Marquez ensuite trois points quelconques, A, B, C, sur la circonfrence ainsi dcrite. Construirez part (figure 2) un triangle A, B, C, dont les sommets soient prcisment des distances mutuelles respectivement gales celles des trois points A, B, C. Partagez deux des angles C'A'B' A'B'C' en deux parties gales par deux droites A' D', B' D', qui se couperont en un certain point D'. Ce point sera le centre d'un cercle circonscrit un triangle, c'est--dire que la circonfrence passera par les trois sommets de ce triangle. Menez F' D' E' perpendiculaire A' D', et prenez le point E' par la condition que la distance A' E' soit gale l'ouverture de compas A E que vous avez employe pour le trac de votre cercle sur la bille. Enfin, achevez l'querre E' A' F' de manire que l'angle E' A' F' soit droit. E' F' sera le diamtre demande de la sphre. Le rayon sera la moiti de ce diamtre. Pour faciliter nos lecteurs l'intelligence des motifs de cette construction, nous l'avons indique sur la figure 1 comme si elle tait excute dans l'intrieur de la sphre, et nous avons dsign, dans les deux ligures, les mmes points par les mmes lettres, en ajoutant seulement des accents celles de la seconde. Rien n'est plus facile d'ailleurs que de construire le triangle A' B' C', dont on connat les trois cts A' B', B' C', A' C', respectivement gaux A B, B C, A C. Il faut prendre A' B'. gal A B: puis les extrmits A' et B' comme centres, avec des rayons gaux A C et B C, dcrire des arcs de cercle qui se coupent au point C, et dterminent ainsi le troisime sommet du triangle. II. Les nombres les plus simples qui satisfassent la question sont 11 pices de 5 francs et 4 demi-ducats; car 11 pices de 5 francs font 55 francs et les 4 demi-ducats font 24 francs; le Franais paie donc au Hollandais 51 francs de plus qu'il ne reoit. On trouvera une infinit d'autres solutions en augmentant le nombre des pices de 5 francs d'un multiple quelconque de 6 et celui les demi-ducats du mme multiple de 5. Les couples de valeurs que voici donneront donc des solutions. 17 pices de 5 francs et 9 demi-ducats. 23 et 14 29 et 19 Et ainsi de suite NOUVELLES QUESTIONS A RESOUDRE. I. On demande de dterminer le diamtre d'une bille d'ivoire sans l'endommager, et mme sans employer de compas, comme nous l'avons fait dans la solution donne aujourd'hui. II. Deviner le nombre que quelqu'un aura pens. Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Abeilard, martyr de l'amour, une plume loquente a tristement dpeint ta douleur atroce. [Illustration: Nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843, by Various License: Share Alike