Produced by Rnald Lvesque L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843 L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL N 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOT 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. Pour l'tranger. - 10 - 20 - 40 SOMMAIRE. Troubles dans le Pays de Galles. Les Rbeccates. _Ferme galloise pille et incendie pendant la nuit par les rbeccates_.--Le comte Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intrieur, en Autriche.--Courrier de Paris. _Vue extrieure et Vue intrieure du Pavillon Henri IV Saint-Germain; une Scne des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle Plessis; mademoiselle Anas; M. Firmin; M. Regnier_--Une Surprise de nuit. Nouvelle par O. N. _Gravure_.--Paris au bord de l'Eau. II. _Un Parapet; Entre des Bains Deligny; Vue intrieure des Bains Deligny; la Pleine Eau_.--Cours scientifiques. cole de Mdecine. Botanique: M. Martins, professeur agrg.--Margherita Pusterla, Roman de M, Csar Cant. Chapitre 1er, la Marche triomphale. _Huit Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. Vieux Bijoux. _Trois Gravures_.--Amusements des Sciences.--Mtorologie.--Rbus. Troubles dans le Pays de Galles. LES RBECCATES. En souhaitant toutes sortes tic prosprits Rbecca, ils lui dirent: Vous tes notre soeur; croissez en mille et mille gnrations, et que votre race, s'empare des portes de ses ennemis. Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Gense est l'tymologie du nom des rbeccates, qu'ont adopt les meutiers, les _rioters_ de la principaut de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les _turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrires construites pour la perception des octrois et des taxes ncessaires l'entretien des routes. Leurs ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revtus d'habits de femme, le visage noirci, les rbeccates se montrent en armes dans les comts (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de Pembroke. Les barrires de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont dj tombes sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont os, au nombre de plusieurs mille, entrer Carmarthen pour en dmolir le _work-house_, et dj ils jetaient le mobilier par les fentres, quand les dragons les ont disperss. Les rbeccates ne se contentent pas de dtruire des barrires; ils dvastent les proprits de ceux qui sont connus par leur rigueur envers la classe infrieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravag les plantations du capitaine Banks Davis, prs Llanon. Le 25, ils ont mis le feu l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgs se cache sous le pseudonyme de _miss Rbecca_ ou de _la mre Rbecca_. Il a pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_, C'est suivant les uns, un avocat sans clientle; suivant les autres, le frre d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystrieux personnage parat rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire teindre l'incendie la voix d'une mre qui lui demandait grce pour un enfant alit. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est prsent cheval la porte de Pumfag, dans le district de Gower (Glamorganshire), et a sonn du cor pour voquer les dmolisseurs. C'est toujours en son nom que les affiches sont poses dans les paroisses pour annoncer les expditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix heures du soir. Ou ne garde des rbeccates qui s'y prsentent que le nombre indispensable l'accomplissement de l'oeuvre projete. Vers onze heures la bande se met en marche; trois ou quatre claireurs, puis une vingtaine d'hommes d'avant-garde prcdent le gros de la troupe, qui s'avance divise par escouades, arme de fusils, de scies, de haches, de leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt trente individus composent l'arrire-garde, et trois ou quatre hommes veillent cent pas plus loin. Quand l'expdition est importante, des _flanking parties_ sont placs sur les cts. Arrivs une barrire, les _rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chanes, abattent les murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des trompettes et des cornets bouquin, et se sparent aprs avoir tir des coups de fusil poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrire-garde ont seules des fusils chargs balles. Ces troubles durent depuis plusieurs annes, et l'autorit a tent d'inutiles efforts pour les rprimer, quoique, ds 1839, elle ait envoy des renforts aux troupes qui poursuivaient les bandes insurges. La Chambre des Communes vient d'tre saisie de la question galloise, dans les sances des 28 et 29 juillet dernier. Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de Galles est en proie une effervescence excessive, et le ministre actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui consiste y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer sans pouvoir apaiser des dsordres aussi graves. Sir Hubert Peel, dans sa rponse, a insist sur ce que le mouvement n'avait pas un caractre politique. Il n'y a rien, a-t-il rpt, qui annonce le mcontentement contre le gouvernement, le mcontentement politique. Les paysans gallois ne songent pas en effet dtrner les ministres; mais ils font plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent par la force contre l'ingale rpartition des bnfices sociaux. [Illustration: Ferme galloise pille et incendie pendant la nuit par les Rbeccates.] Quelles sont les causes du rbeccasme? On pourrait les rsumer en un seul mot, la misre. La population galloise vit chtivement de l'exploitation des mines, des travaux mtallurgiques et de l'lve des bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25 c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais de chmage; mais la stagnation gnrale des affaires interrompt trop souvent le travail des forges et des mines; le dnuement de la classe laborieuse est aggrav par les impts qui psent sur la houille, les grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long, ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de dbourser six livres sterling de pages pour une valeur de cinq livres sterling de chaux. Une autre taxe non moins onreuse est la dme, d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtimes des Gallois appartiennent aux glises dissidentes. L'lvation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de Galles, n'ont pas une aussi grande tendue qu'en Angleterre, et le sol est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de ressources, elles sont loues raison de deux cents, cinquante ou trente livres sterling; les prs sont afferms cinq livres l'acre dans les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les valles, et quinze schellings dans les marcages, ou l'on ne peut faire patre que des moutons et des chvres. Les fermiers rcoltent peine de quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture animale; et la dtresse oblige parfois les plus pauvres travailler chez les plus aiss en qualit de simples journaliers (_jobbing labourers_). [Note 1: L'acre quivaut 40 ares 467 milliares.] Loin de remdier ces maux, la taxe des pauvres sert de prtexte de nouvelles rcriminations. Les dpts de mendicit (_work-houses_) ne peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres vgtent sans secours et sans pain. Les rbeccates se sont propos de demander compte de ces souffrances, et, sans moyens lgaux de se plaindre, ils ont procd par la violence et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les agriculteurs, ont form l'association rbeccate, dont le but a t formul dans une assemble tenue, le 20 juillet, Cumlwor, dans le comt de Carmarthen: Voulant prendre des informations sur les justes griefs du peuple, et adopter la meilleure mthode pour le soustraire aux tonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ dcrte la dmolition des barrires, l'abolition de la dme et des taxes, et une rduction de 25 pour 100 sur les fermages. Un conoit qu'avec de semblables intentions les rbeccates se soient concili les sympathies de la majorit. La population les protge et leur garde le secret. De faux avis garent les dragons et la troupe de ligne, qui se lassent inutilement poursuivre les insurgs au nord, pendant qu'on dmolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs ont t arrtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les assises de Swansea, prsides par M. John Morris; mais l'agitation se prolonge, entretenue par la rancune sculaire que gardent aux Anglais les Gallois, descendants des Aborignes qui furent refouls dans les montagnes par l'invasion anglo-saxonne. Le comte Kollowrath-Liebsteinski. MINISTRE DE L'INTRIEUR EN AUTRICHE, (Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.) Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaa au ministre de l'intrieur le clbre comte de _Saurau_, l'ami, le compagnon de Joseph II, et l'un des hommes d'tat les plus distingus dont l'Autriche puisse encore s'honorer. Trop imbu des ides de rforme et des opinions librales de son ancien matre, trop indpendant de caractre et trop libre peut-tre dans l'expression de sa pense, le grand-chancelier dut succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le prince ne supportait qu'avec impatience un suprieur, et Saurau tait prsident du conseil des ministres par droit d'anciennet; il l'tait mme double titre, le ministre de l'intrieur ayant t jusqu'alors insparable de la prsidence du conseil. Saurau fut disgraci et nomm ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut Florence. Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrce, tait _grand-bourgrave_, ou gouverneur-gnral de la Bohme: il fut mis la place du ministre dchu. Metternich, ravi d'tre enfin dbarrass de _Saurau_, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposs obir ses volonts, proposa Kollowrath l'empereur. Il s'abusait trangement sur le caractre de ce nouveau collgue; s'il l'et connu alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore prfr garder _Saurau_, ou du moins il aurait certainement propos un autre ministre l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de triompher. Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le prince dans son illusion; il commena tout de suite par rclamer hautement la prsidence du conseil, en sa qualit de ministre de l'intrieur et de successeur du comte de Saurau. tourdi d'une pareille prtention dans celui qu'il considrait dj comme un subordonn, Metternich reconnut son erreur; mais il tait trop tard: Franois 1er ne revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les dcisions qu'il avait une fois crises, et il lui dplaisait singulirement de changer ses ministres; fidle en cela l'ancien systme de l'Autriche, qui repose sur le principe d'immuabilit en tout et partout. D'ailleurs le comte Kollowrath convenait son matre autant par ses manires que par son travail. Il n'y avait donc aucun espoir de se dbarrasser de ce rival, et le prince dut avoir recours d'autres moyens pour s'assurer irrvocablement une prsance qui lui avait dj cot tant d'intrigue et de politique. Ce fut pour mettre fin ces dissensions intestines que l'empereur cra, en faveur de Metternich, un titre sans prcdent, qui, pareil la triple couronne des papes, le revtissait aussi d'un triple pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil. Il fut nomm _haus hof und staats kauzler_, c'est--dire que d'un trait de plume il devint _le grand-chancelier de la maison impriale, de la cour et de l'tat._--Saurau n'avait t que grand-chancelier d'tat, et Kollowrath fut ainsi rduit au silence. Nanmoins, partir de ce jour, et malgr sa victoire, le prince ne vit jamais son collgue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son dpartement et empcha que le triple chancelier y ait jamais pntrer son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un tait sans bornes dans le gouvernement des affaires extrieures, l'influence de l'autre dans l'administration intrieure fut pareillement illimite. Tous deux nanmoins restrent soumis dans leur puissance respective la volont toujours souveraine de _Franois_. On ne doit pas se faire illusion sur ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le matre chez lui, et Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volont. Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand essor. La rivalit entre ces deux ministres, en gale faveur auprs de leur matre, allait chaque jour en croissant, et, la mort de l'empereur elle tait son comble, menaant de devenir fatale l'un ou l'autre. Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la machine caduque qu'il gouverne, prit alors une rsolution dcisive. Il s'empressa de courir chez son collgue de l'intrieur, et lui tendant amicalement la main, il lui proposa d'oublier le pass et de s'unir pour le prsent; de cette _union seule_ devait dpendre l'heureuse transition du rgne qui finissait celui qui allait commencer. Cette dmarche, qui fut un grand vnement politique, ne saurait tre bien apprcie que par ceux qui connaissent la fiert sans bornes du prince envers ses gaux. Cette fiert avait pli devant la ncessite: Metternich avait trop d'habilet pour ne pas comprendre que cette rconciliation tait indispensable. Kollowrath accueillit, en ennemi gnreux, les propositions du prince, et Ferdinand monta sans opposition sur le trne, quoique priv de ses facults intellectuelles. Cette journe fit bien des dupes, et des dupes bien haut places. A partir de ce moment, la concorde parut rgner entre les deux rivaux, et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois pass et la machine de l'tat ayant repris son train accoutum, la froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientt leur alliance phmre fut entirement rompue. Pour expliquer cette rupture, qui arrta pendant quelque temps la marche du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attaches la cour, il faut remonter ce qui se passa aussitt aprs la mort de Franois Ier. A l'avnement de Ferdinand, il avait fallu ncessairement tablir un pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette mesure, chacun se serait trouv indpendant dans son dpartement, et l'anarchie ministrielle devenait imminente. Un conseil d'tat compos de l'archiduc _Louis_, qui, depuis plusieurs annes, avait t secrtement l'_alter ego_ de son Frre Franois, de Metternich et de Kollowrath, prit en main la direction suprme du gouvernement. Ces trois personnages s'adjoignirent encore l'archiduc _Franois-Charles_, hritier prsomptif du trne, afin de l'initier aux affaires, dont il avait toujours t loign du vivant de son pre. Ce conseil souverain, qui s'est ainsi cr lui-mme, n'appelle les autres ministres dans son sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs dpartements, et les actes ne sont prsents l'empereur que pour la simple formalit du seing. Voil comment l'Autriche est administre aujourd'hui, et son gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul chef. Ce sont, en effet, les mmes hommes qui font mouvoir les mmes rouages; seulement l'ancien matre est mort, et le fils, n'entendant rien aux affaires, s'en rapporte ceux qui ont travaill sous son pre. Les quatre co-rgents gouvernaient depuis quelques mois en bonne harmonie, lorsqu'en 1836 on rsolut de poser solennellement la couronne de Bohme sur la faible tte de Ferdinand; ds lors Kollowrath se trouva en dissidence avec ses collgues. Patriote ardent, zl pour la gloire de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, il insista pour que Ferdinand fut tenu de prter dans cette circonstance le serment de fidlit aux lois du royaume. Ses collgues voulaient de leur ct que le serment ft entirement laiss de ct; mais Kollowrath, loin de cder, exigea au contraire que l'on en revnt au serment impos jadis aux rois lectifs, et qui fut formul par les tats de Bohme lors de l'lection du roi Wladimir. Cette prtention fut violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'tait rien moins que rtrograder vers les temps de l'indpendance de la Bohme et de sa reprsentation nationale. Dans l'tat actuel des choses, cette question tait de si peu d'importance, qu'on a peine comprendre comment un homme d'tat aussi pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, moins toutefois qu'il n'ait voulu par l tablir un prcdent dont il aurait us plus tard au bnfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de dire quoi le souverain devrait rester fidle: puisqu'il est monarque absolu, il peut faire et dfaire les lois sa guise. Le serment tait bon quand le roi de Bohme tait lectif, et que la validit de son droit reposait sur la fidlit ses serments, _sinon, non_, comme le portait la formule ordinaire des lections. Mais aujourd'hui il n'y a plus de roi lu en Bohme; le roi est mort, vive le roi! tel est le fondement de la souverainet dans ce royaume depuis la _dite sanglante_ de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du Mont-Blanc. Ce premier nuage ne fut du reste que le prcurseur de l'orage. Plus tard ou proposa Prague deux projets de grande importance: le premier tait d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) don Carlos, pour assurer ses prtentions au trne d'Espagne; le second, de rappeler les Jsuites et de leur confier l'ducation de la jeunesse dans toute l'tendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le conseil ces deux propositions, dont la premire manait directement de Metternich, et la seconde de l'archiduc Franois. Il dmontra ses collgues combien il tait inopportun de dpenser 50 millions pour imposer l'Espagne un prince dont le droit n'tait pas mme bien dmontr; mais surtout combien cette prodigalit devenait blmable dans un moment o l'Autriche, pouvant peine suffire ses propres dpenses, tait oblige de recourir chaque anne des emprunts onreux pour couvrir le dficit de ses revenus. Quant la seconde question, il dclara qu'il y avait plus que de l'imprudence rappeler en ce moment une socit dont les intrigues avaient mis autrefois la maison impriale deux doigts de sa perte, et dont le bannissement avait toujours t considr comme une des mesures les plus sages et les plus mritoires de l'empereur Joseph II. Mais il parlait aux reprsentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa voix ne trouva point d'chos dans le conseil, et il vit ds lors qu'il ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris l'instant mme. Ds le lendemain ses collgues reurent sa dmission, et il quitta Prague le mme jour. Ce dpart fut un coup de foudre pour le conseil, et le mit dans un embarras extrme, car il existe, quoi qu'on en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'tait depuis longtemps prononce ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un autre ct, la bureaucratie de l'intrieur, l'une des puissances du pays, lui tait entirement dvoue. La nation l'estimait et l'aimait gnralement, cause de son intgrit et de son patriotisme bien connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considrable; enfin, les mesures que le ministre voulait adopter taient gnralement odieuses; le conseil le savait, mais il avait espr les appuyer de l'adhsion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande popularit, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant il fallait reculer, car dans la situation prsente des affaires on n'osait marcher sans lui; l'empire tait accabl d'impts; les emprunts se renouvelaient, et le dficit augmentait chaque anne. Malgr le voile pais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la dmission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien ministre se serait trouv alors plac dans l'opinion publique sur un pidestal, au grand regret de ses collgues, dj mcontents de son excessive popularit. On se dcida donc traiter avec lui, et le comte _Clam-Martinitz_, adjudant-gnral de l'empereur, fut charg de cette ngociation. C'tait un intrigant et un ambitieux: de peu de capacit, mais qui savait cacher sa nullit sous une morgue et une suffisance sans bornes. Crature de Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'tait pas sans quelque fondement, la succession de son protecteur et matre; mais la mort vint quelque temps aprs djouer toutes ces belles esprances. Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps affect une sorte de patriotisme assez libral; on esprait donc qu'il ramnerait plus facilement qu'un autre le dserteur ministriel. Le gnral se rendit auprs de Kollowrath; il lui reprsenta la ncessit de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il continuait se tenir loign des affaires; il lui annona que ses collgues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour ils le priaient instamment de retirer sa rsignation, que l'empereur n'avait point encore accepte, et de reprendre sa place au conseil. Tout fut inutile; Kollowrath resta inbranlable dans sa rsolution, et le ngociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu. Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre dmissionnaire devait tout prix rentrer au conseil; l'archiduc _Franois-Charles_, frre unique de l'empereur, hritier prsomptif de la couronne, se dtermina se rendre auprs de lui et essayer de son influence personnelle. L'altesse impriale partit donc de grand matin; mais Kollowrath, prvenu temps de cette dmarche, quoique dtermin ne point cder, voulut cependant viter l'embarras de refuser son futur souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, situe quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en arrivant au chteau du comte, ne trouva personne au logis. Cependant le terme fix pour le sjour de la cour impriale en Bohme expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses tats. C'est de l que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors chou, le souverain signa lui-mme une lettre dans laquelle il engageait le comte Kollowrath venir aussitt que possible lui prter l'aide de ses lumires et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu' se louer. _C'tait presque un ordre_; il fallut se soumettre; aussi, dans sa rponse, le ministre, tout en dplorant _l'tat dlabr de sa sant_, assurait Sa Majest de son obissance. Aprs quelques dlais, il finit par se rendre Vienne, la grande joie du public, ravi de revoir l'homme qui possdait un haut degr l'estime et la confiance gnrales. Kollowrath refusa nanmoins d'tre dsormais _ministre de l'intrieur_, et ne voulut recevoir aucun molument afin de mieux conserver son indpendance. Mais ce dsintressement ne convenait nullement ses collgues, et ils forcrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an (40,000 fr.), avec le titre de _staats und conferenz minister_, ministre d'tat et des confrences, _charg de la section de l'intrieur_. Le conseil depuis est toujours compos des quatre mmes personnages, et quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intrieur, c'est cependant Kollowrath, et _lui seul_, qui dirige cette partie de l'administration. Tel est l'vnement principal de la carrire ministrielle du comte de Kollowrath, et cet vnement est d'autant plus remarquable, qu'il y a peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprs duquel il ait fallu employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en quelque sorte violence pour qu'il se charget d'administrer les affaires d'un grand empire. On peut juger par l du pouvoir de ce ministre, devenu dsormais indispensable. Il est difficile de dcider quel est aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de Kollowrath: chacun a la haute main dans son dpartement; tous deux se partagent le gouvernement de l'tat et sans se mler des affaires l'un de l'autre. Le premier est matre des relations extrieures, et le second dirige l'intrieur avec une puissance souveraine et sans contrle. Le parti oppos ce ministre l'accuse d'appartenir ce qu'on appelle en Autriche l'cole de Joseph II, et d'avoir introduit dans la bureaucratie un grand esprit de libralisme. C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'tat l'amnistie accorde aux italiens l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, aprs s'y tre oppos de toutes ses forces, fut oblig de cder encore une fois. Je souhaite que vos prvisions se ralisent, dit-il en signant; je le souhaite surtout pour les Italiens. Il y avait dans ces paroles autant de doute que de menace. Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Bohme; il est le dernier de son nom et de la branche ane. Il ne reste plus aprs lui que des Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considrable, mais il vit sans faste, reoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes. C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probit, et d'une rare indpendance de caractre; ce serait un grand ministre mme dans un pays constitutionnel, et peut-tre ne pourrait-on pas en dire autant de son rival le prince _triple chancelier._ _(Extrait d'un Voyage indit.)_ [Illustration: Courrier de Paris.] L'ombre lgre se glissa travers la porte, et arrivant jusqu' moi en effleurant peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, elle s'arrta tout coup, et j'entendis une voix douce comme un doux murmure qui me dit: Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande pardon, charmante morte, lui rpondis-je; sous le voile blanc qui vous enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, mais de Saint-Ptersbourg.--De Saint-Ptersbourg seulement!--En six jours.--Les morts vont vite! L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie danseuse, une sylphide dont nous avons entonn, il y a deux mois, le _De profundis_, mademoiselle Lucile Grahn! Le _puff_, cet intrpide hbleur, ce fabricant effront de nouvelles en l'air, l'avait tue inhumainement; rien ne manquait ses pompes funbre, ni le billet de faire part, ni l'acte de dcs, ni l'oraison, ni les fleurs jetes pleines mains sur la tombe: _Manibus date lilia!_ Ah! c'est joli, mademoiselle, m'criai-je, de nous faire des peurs comme celle-l! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange en consquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une lgie, celui-l tresse une couronne de saule pleureur entrelace d'ternelles; on pleure votre grce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent et tout ce qui s'ensuit; vous tes la rose qui meurt, l'toile qui s'clipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrte dans sa course, la fe, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhtorique, vous viviez dans une parfaite sant. Avouez que c'est un peu leste de votre part. Mais tes-vous bien sre de n'tre pas morte?--Parfaitement sre.--Voyons! Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine qui me parut en effet pleine de ralit. Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, l'oraison funbre que j'ai crite votre usage, ici mme, dans _l'Illustration_; cela vous apprendra vivre! Je lus en effet ma pice d'loquence, qui eut tout le succs que vous pouvez penser: mais quand j'arrivai cette proraison si sublime et si neuve: Adieu, Lucile Grahn, adieu! que la terre te soit lgre! Oh! alors mon succs fut au comble et se couronna d'un bruyant clat de rire. Jamais Bossuet n'avait obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'tait plus gai que de se survivre. Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur les dalles, et disparut. Adieu, morte, lui criai-je du haut de l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent. Mademoiselle Lucile Grahn se dispose donner quelques reprsentations l'Opra; nous aurons bientt le plaisir assez original de voir une morte vivante danser la cachucha. Sur le mme paquebot qui a ramen mademoiselle Lucile Grahn de Russie, Horace Vernet avait pris passage, et ct d'Horace Vernet, mesdemoiselles Cornlie et Zo Falcon. C'tait assurment un paquebot trs-agrablement peupl. La danse, la peinture, la musique s'y donnaient la main, et derrire elles, le vaudeville fredonnait ses airs joyeux pour gayer les ennuis de la traverse. Ainsi la Russie nous renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace Vernet revient tout par des marques de la tendresse impriale; les roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, dis-je, aprs avoir achev pour l'empereur Nicolas un vaste tableau reprsentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la bataille de Montmirail aurait-il pass aux Russes? Quant mademoiselle Cornlie Falcon, on annonce qu'elle a retrouv Saint-Ptersbourg sa voix perdue, cette belle voix des _Huguenots_ et de _Don Juan_ que la clbre cantatrice avait vainement redemand l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, ft un mdecin propice et doux pour les gosiers malades. La Facult, qui conseille le Midi aux tnors menacs dans leur _ut_ de poitrine, et les douces brises aux _prime donne_ en dcadence, la docte Facult aurait-elle jusqu prsent battu la campagne? Toucherions-nous une rvolution complte dans la mdecine vocale? dsormais, au lieu de Nice, de Naples ou des Pyrnes, Esculape serait-il oblig de prescrire aux larynx endommags la Norwge et la Russie; et ferait-on refleurir les voix fanes en les arrosant d'une dcoction de glace et de neige fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Ptersbourg. On y va sans voix, et on en revient avec un prince russe. Les artistes franais, et surtout les cantatrices, les danseuses et les comdiennes, sont en grand crdit dans le monde des czars; il ne se passe gure une semaine, sans que celle-ci ou celle-l ne triomphe des plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille d'Austerlitz. Les rcits de tous les voyageurs sont unanimes pour attester la vrit de ces victoires et conqutes. L'empereur, tout le premier, donne l'exemple de cette soumission l'autorit de l'art; il lui ouvre les portes de Saint-Ptersbourg toutes battantes, et se garderait bien de brler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet ou d'une comdie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de vassalit. De sa voix impriale, il flicite le vainqueur ou adresse une allocution l'hrone de la soire; le tribut que paie ordinairement l'empereur, aprs ces grandes visites, est reprsent par une tabatire d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frre l'autocrate de toutes les Russies, flicitait M. Duprez, aprs la reprsentation de _Guillaume Tell_, et offrait Giselle un bracelet d'amthyste venu des magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibrie, on qu'il cause avec les danseuses d'un air agrable en pleines coulisses de l'Opra: _e semper bene._ Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint Ptersbourg dans une complte harmonie. Plus d'une note discordante vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, frachement dbarqu Paris m'a racont un trait rcent qui le prouve. C'est peu de temps avant le dpart de mademoiselle Zo dit-on que l'aventure eut lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en _eff_ et en _off_, et la chronique de Saint-Ptersbourg s'en est longtemps rgale. Le hros de l'histoire se prsente d'abord d'une manire qui inspire la confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une grande taille, de grandes moustaches, des chteaux et des milliers de paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, et ses ................................................................ [Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entirement dlave, tel point qu'il est impossible de la reconstruire.] ......................................................... les violons et les danses recommencent aux environs le la ville; les jardins publics se repeuplent, et le Parisien se rpand, par bandes joyeuses, dans les bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le gne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles sent trop l'tiquette; il semble toujours qu'au dtour d'une de ses vastes alles, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le grand matre des crmonies s'criant: Chapeau bas! genou en terre! voici le grand roi. [Illustration: Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'tablissement de concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.] Saint-Germain est d'une hospitalit plus familire, quoique tout peupl aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la mme solennit. Les rois et l'histoire semblent tre ici comme dans leurs maisons des champs. On s'gare sous les vieux chnes de la Fort, sans craindre d'y rencontrer Franois Ier, Henri II, Catherine de Mdicis o Louis XIV; quant Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope l, mon franc Barnais! Plus d'un de ces rois naquit Saint-Germain, et parmi eux Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oubli. Ce fut le 5 mars 1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans le chteau? Non pas; dans un pavillon isol qui s'appelle encore aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs. [Illustration: Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures attribues Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.] Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal d'enfant et rpta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui occup par M. Gallois, restaurateur. M. Gallois n'a pas dshonor l'hritage, tant s'en faut. Je ne sais pas s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui chevauchent travers la fort, font halte chez M. Gallois; et vraiment, c'est faire preuve de got et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois est un vritable Eden; tout s'y trouve runi; M. Gallois ne vous refuse rien: il sduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une immense campagne; il contente l'apptit par des mets succulents; il charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez en fantaisie d'archologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans l'histoire une agrable course rtrospective, M. Gallois vous satisfail le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne se glace ou que votre caf chauffe, vous pouvez visiter la chambre o naquit Louis XIV, le salon sculpt par Jean Goujon et la grotte de Charles V; aprs quoi, vous djeunez ou vous dnez excellemment et du meilleur apptit.--Un pote du terroir a clbr les vertus du pavillon Henri IV dans une ptre dont je vais citer quelques vers sans m'en rendre caution: Pavillon enchanteur!--L'opulence empresse Vole de toutes parts vers ce doux Elyse. Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs, Y porte nos banquiers, Lucullus--Phatons, Qui, dsertant Paris, et sa pluie et sa boue, Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue. Cette posie, dfaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter aprs les potes? --Un journal judiciaire annonce la vente, aprs faillite, d'un mobilier appartenant un meunier de Saint-Denis; en voici le dtail, qu'on sera certainement surpris de lire propos de moulin: voitures de luxe, chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et de Romane, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Svres, piano queue, bureaux-ministres, bibliothque de huit cents volumes, harpe, bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas de la mme farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; l'humanit marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des meuniers. Dans dix ans, saura-t-on o aller se faire moudre? et, je vous prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunire. La simple meunire Du moulin vent? --M. Jouy, auteur du pome de l'opra de _Guillaume Tell_. assistait l'autre jour, pour la rentre de Duprez, la reprsentation de son ouvrage: Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que c'est l une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui rpondit l'acadmicien avec la bonhomie qui le caractrise; mais cependant il y a quelque chose redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damn de Rossini, qui a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empche d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire! Les thtres ont fait des conomies cette semaine; except un petit vaudeville, la _Meunire de Meudon_, nous n'avons pas la plus petite dpense leur reprocher. La meunire de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; un joli chevau-lger fait battre son petit coeur; mais la meunire a de la vertu; tout chevau-lger qu'on est, il faut passer la mairie; la meunire ne badine pas. pousez-moi, ou votre servante! Comment un chevau-lger pouserait-il une meunire? voil le point difficile. Et puis, le hros est occup ailleurs, du ct d'une belle dame, pare de dentelles et de soie. La meunire manoeuvre donc pour gurir le chevau-lger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne foi et de gaiet, qu'elle y russit: le chevau-lger se rend, l'paulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville n'est pas du plus pur froment mais il fait rire. [Illustration: Thtre-Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr._ Fin du 1er acte: Rgnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hrem: mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anas, Louise Mauclair.] --Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine dernire une scne des _Demoiselles de Saint-Cyr_, comdie de M. Alexandre Dumas, Cette scne, la voici: regardez-bien. Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hrem et Charlotte de Meiran se disposent fuir du couvent, escorts de mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; dj ils se croient libres, quand tout coup la fentre s'ouvre; un exempt parat une torche la main, suivi de ses gens, et s'crie: Au nom du roi, je vous arrte! Qui est surpris? C'est Saint-Hrem, lequel se croyait en bonne fortune et ira coucher la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il conviendrait une tendre et pudique colombe prise au pige; Louise Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur. [Illustration: Thtre-Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.] Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous prsenter cet original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout gaillard; le vicomte de Saint-Hrem en habit de gentilhomme lgant, et enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anas, Charlotte de Meiran et Louise Mauclair, toutes deux vtues pour le bal masqu, o elles mystifient leurs infidles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis. [Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--1er acte.--Rgnier, Duboulloy.] [Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--Firmin, Saint-Hrem.] [Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--3e acte.--Mademoiselle Anas, Louise Mauclair.] Une surprise de Nuit. PISODE MILITAIRE. _De Bordeaux Ruffec_.--Le colonel m'avait pris en gr propos des comdies de Farquhar, ma lecture de route. C'tait un homme de quarante-cinq ans environ, trs-sanguin, trs-vif, le teint rouge-brique et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs annes, ses blessures, retir dans une villa des coteaux de Juranon. I. C'est un spectacle la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un corps de troupes en temps de guerre. Le ciel tait beau et les blancs reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge escarpe, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'paule, la crosse en l'air. A mesure qu'une barque s'loignait du rivage, emportant une cinquantaine de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours l quelque femme dsespre qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer dans l'eau pour suivre son poux ou son amant. D'autres--celles-l je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses d'tre vues, sur quelque rocher o elles avaient l'air de rester ptrifies. Le clairon moqueur sonnait toujours. Nous autres officiers, tous jeunes, inexpriments, avides de guerre, il fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces faons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque sparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai Fort-Georges la meilleure moiti de mon coeur, aux pieds d'une petite demoiselle blonde, marie depuis un nabab. Le vent frachit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande. C'tait en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France demi vaincue, mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier bless, n'taient pas les moins craindre. En face de Goeere, une brise nous prit, des plus dures, des plus carabines que j'aie jamais eues supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute l'exprience ncessaire pour en parler savamment. Nous tions l'ancre lorsqu'elle commena, et nous attendions un pilote qui devait venir nous tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaa de nous porter malgr nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'lve, bouillonne, cume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgr nos deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commenait alors tomber. L'obscurit ajoutait son horreur celles dont nous tions environns. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux btiments de transport que nous avions de conserve, et qui taient chargs de soldats. Vers minuit, l'un deux, ancr au vent de nous, se dtache, emporte ses cbles, et drivant au hasard, passe ct de nous avec des cris de dtresse auxquels nos signaux rpondaient. Par moments, de l'avant l'arrire, nous embarquions des vagues normes. Les hommes sont curieux observer en de telles passes. Il y a des gens nerveux qui prennent trop tt l'alarme, et croyant de suite au pire, font leurs prparatifs en consquence. Tel tait le lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui, stupides ou rsigns, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les talonne et regardent tout avec une indiffrence abattue. Enfin, les tourdis, les gens tte lgre, qui se rassurent ou prennent peur, suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effars. Pour moi, je m'tais promis d'imiter de point en point le capitaine, que je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple. J'avais raison; le grand pril tait pass. Quand vint le jour, la mer tait grosse encore; mais le vent avait faibli, et une brume paisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une heure ou deux, l'atmosphre se dgagea, et nous cherchions du regard, avec un vif sentiment d'inquitude, le btiment o nos camarades taient entasss. Rien n'tait en vue, et l'opinion gnrale fut qu'ils avaient pri. Un rgiment tout entier englouti en quelques minutes, c'tait de quoi nous donner penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas longtemps. Nous vmes venir nous, sur une barque, le pilote attendu avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un des transports, arriv sain et sauf Helvoet-Sluys. Je rencontrais alors, pour la premire fois, un Hollandais, et fus bien forc d'accorder quelque attention ce curieux animal. Diederich ressemblait sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle renfl des cts, et n'ayant de forme apprciable, sous son paisse jaquette bleue coupe droit, qu'une norme projection _ posteriori_. Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roule en corde, qui supplait ce dfaut essentiel, semblait plutt faite pour trangler le pilote que pour le dfendre du froid. Ses yeux fleur de tte et grands ouverts compltaient cette illusion funbre. Du reste, on aurait pu lui ter une demi-douzaine de caleons, sans inconvnient pour sa poitrine ou sa pudeur, tant il tait bien prmuni contre l'humidit. Compltez ce costume par de gros souliers boucles et un bonnet de nuit rouge, forme conique trs-leve. Nous ne vmes pas sans quelque plaisir cette trange faon d'homme s'avancer, la pipe aux lvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir trs-cordialement une poigne de main, accompagne du plus affectueux _goeden dag_. Une entre en matire si parfaitement rpublicaine fit faire la grimace notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich tait plus cordiale encore qu'irrespectueuse et contre-temps familire, il ne jugea point propos de s'en formaliser autrement. Le pilote entra aussitt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon ayant voulu l'interroger sur la direction des passes o nous allions entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du mme ordre, il n'obtint pour rponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker komen_. Ce qui veut dire peu prs: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre. En dpit de cette prophtie, qui semblait nous menacer de nouveaux retards, nous primes terre le lendemain matin Helvoet-Sluys: j'y retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, aprs l'avoir crue noye. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur mes qualits personnelles, que les soldats dont elle tait compose n'taient pas fchs non plus de revoir leur second lieutenant. II Il gelait pierre fendre quand nous arrivmes, trois jours aprs, Tholen, petite forteresse en mauvais tat (du moins alors), et situe quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure partie des habitants et de la garnison tait employe briser la glace qui faisait des fosss une dfense illusoire; mais tandis qu'on s'puisait y pratiquer une tranche large seulement de huit neuf pieds, elle se reformait derrire les travailleurs, et nous patinions le soir l'endroit mme qu'on avait ouvert le matin. Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprte, et qui s'tait charg de faire nos logements, m'avait install chez un brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, ce que j'appris, tait la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas dire qu'elle et jet un grand clat dans un bal de Paris ou un raout de Londres, mais quelle fracheur, quelle douce expression de visage, quelle simplicit, quelle confiance aimante et sereine! Certain jour que je revenais des fosss, je la trouvai, la tte dans ses mains, et pleurant chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux humides, taient auprs d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans doute de rveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de leur perte commune.. C'tait un tableau touchant, et, jeune comme j'tais, je ne pus que tmoigner ces braves gens une vritable sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui me sourit, doucement travers ses pleurs. Le pre me serra la main, et, pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il apprciait particulirement en moi ce talent pratique qui m'a toujours valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en rquisition toutes les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous. Il arriva ce soir-l, comme s'il et devin ce qui se passait. J'aimais fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon l'trange coiffure qui couvrait son vnrable chef, C'tait un chapeau trois cornes, aux bords convenablement retrousss, et dont il ne se sparait jamais que pour dire les grces. Aprs le repas, compos de viande au beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, o nous cherchions fortune tour tour, la pointe de la fourchette, il tirait d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprims crasseux, et nous chantait, avec des gestes et un accent plein d'nergie, des couplets dont je n'entendais pas un tratre mot, mais qui renfermaient des allusions trs-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans l'oreille le refrain de l'une d'elles; Well mag het Ue bekommen; parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un merveilleux effet sur notre bon hte; sa large bouche s'ouvrait avec un rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vnrable tte en arrire, et un clat de rire, jeter bas la maison, sortait convulsivement de sa poitrine. En gnral, sa bonne _vrow_, toute aux soins de son mnage, coutait avec un parfait sang-froid ce hurlement joyeux, mais s'il se prolongeait au del du terme ordinaire, son respect conjugal pour le _burgher_ l'obligeait sourire de compagnie. Je m'aperus, depuis le jour dont j'ai parl, que Johanna me regardait avec plus d'intrt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre et le rhum, en me regardant manipuler la prcieuse liqueur, elle avait l'air distrait et mlancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrtaient sur moi, profonds et vagues; quelquefois mme le verre qu'elle portait ses lvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait l, comme si un engourdissement magntique et frapp la belle rveuse. Ces symptmes flatteurs ne m'chappaient point; et tandis que le Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fume de sa pipe, nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la vieille mre tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses bahuts, je rpondais aux regards de Johanna par des regards non moins langoureux. Elle acheta peu de temps aprs une grammaire anglaise, et le mme jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une violente passion pour l'idiome nerlandais. De l, tout naturellement, change de leons et de conseils, qui lgitimait de frquents tte--tte. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un chtiment pour les fautes que la rcidive rendait inexcusables. Quel que ft le coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup se plaindre de mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses progrs au pas des miens. Nous n'avancions gure, sans nous rebuter pourtant. Cet enseignement mutuel n'tait pas toujours exempt de troubles. Certains jours, au plus fort de nos bvues grammaticales, la jolie veuve clatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accs de dsespoir m'avaient fort dconcert: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient dire. Johanna me confessa navement que c'taient autant d'hommages rendus la mmoire de son dfunt mari. Je compris et respectai ce culte d'un regret lgitime. Il demeura tacitement convenu que la leon finirait aussitt que la sensibilit se mettrait de la partie. Tout cela au grand srieux, et sans la moindre arrire-pense. Le 8 mars, arriva l'ordre du dpart. III. Nous nous supposions appels Anvers, o l'autre division de l'arme avait dj livr quelques combats partiels, et je cheminai assez tristement, ruminant les larmes de la sparation. Elles m'avaient appris,--car je ne m'en tais pas dout jusque-l,--combien de place Johanna tenait dans mon coeur. Quant elle, la pauvre enfant, elle m'avait, pleur tout aussi franchement, devant son beau-pre et sa belle-mre tonns, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que voulez-vous? c'tait une me sensible et sans dguisement. Arrivs autour d'une ferme, en rase campagne, nous fmes halte, et je commenais m'inquiter de mon souper, lorsqu'un officier des _Royal-Scots_, quatrime bataillon, m'avertit obligeamment que, selon toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre Berg-op-Zoom. La nouvelle m'tonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis se prit sourire: Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis. Aprs quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et arrivait de Stralsund marches forces. Nous ne devions plus nous rencontrer en ce bas monde. Il fut tu tout des premiers, cinq heures de l. L'appel du soir, qui suivit de prs cette conversation, ne manqua point d'une certaine solennit. Beaucoup de noms, que les sergents prononaient alors demi-voix,--l'ordre tant donn de faire dsormais le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants rcits qui sont l'oraison funbre du soldat. Les rgiments formrent ensuite la colonne, et nous recommenmes marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, rgulier et monotone, se mlait celui du vent et des eaux lointaines. Quelques chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous dfilions devant une maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fentre faiblement claire, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses yeux, se hasarder guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu luire les baonnettes, qu'il rentrait en hte, tirait lui ses contre-vents, et faisait taire ses dogues. IV. Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivire Zoom, qui, aprs avoir pourvu d'eau les fosss de la ville, va se jeter dans le Scheldt. L'ancien lit de la Zoom, o la mare montante fait refluer assez d'eau, forme, au centre de la cit, une espce de port, presque sec quand les eaux se retirent. La vritable attaque devait tre dirige vers l'embouchure de ce havre, tandis qu'un dtachement de six cents hommes ferait une fausse dmonstration vers la porte de Steenbergen. Je passe, du reste, sur tous les dtails purement stratgiques. Les curieux qu'ils pourraient intresser les trouveront trs-amplement rapports dans le rcit du colonel Jones. Les autres se contenteront de savoir comment se dbattit cette nuit-l un pauvre lieutenant, qui pour la premire fois de sa vie entendait siffler les balles. Nous fmes diviss en trois colonnes. Ma compagnie appartenait celle de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parl, devait arriver jusqu'aux fosss par le lit fangeux du vieux canal. Ds le premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans une espce de glu trs-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-l n'tait pas dans mes prvisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se tiraient d'affaire. Les uns penchaient droite, c'taient ceux qui s'escrimaient de la jambe gauche; les autres gauche, c'taient ceux qui voulaient dbarrasser la jambe droite. Tous taient plus ou moins emptrs. Dans un gchis pareil, la marche en bon ordre tait impossible; les rgiments se mlaient, les officiers se sparaient de leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres diables, mal inspirs pour le choix de leur route, s'en allaient dans une fondrire, o ils disparaissaient petit petit en pitinant. Lorsque leur tte effare ne marquait plus l'endroit mortel, leurs camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces cadavres qui servaient de fascines. Le silence, nanmoins, n'avait pas t rompu. Tout coup,--tait-ce trahison, appel de mourant, querelle d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le gnral Skerret, auprs duquel je me trouvais en ce moment, y rpond par une exclamation de fureur, et la minute mme, les cluses sont leves, des masses d'eau tombent grand bruit dans le canal, une fuse s'lve des remparts; puis tout un feu d'artifice clate, une lumire blafarde se rpand sur nous et permet aux canonniers franais de nous envoyer quelques voles. Tires en toute hte et au hasard, elles ne firent pourtant pas grand mal. Pendant un moment, la grande affaire fut de rsister l'effort des eaux. J'tais heureusement porte d'un grand bloc de glace forme plate, et dont le tranchant s'enfonait dans la vase. Je m'y cramponnai pour rsister au premier lan des flots, et, moiti nageant, moiti prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. L nous avions encore le foss traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans la fivre qui commenait battre autour de mes tempes, je ne sais comment je me serais tir de cette difficile gymnastique. On s'aidait de quelques chelles de sige, on grimpait sur les paules les uns des autres, on tombait en jurant, on se relevait de mme, les soldais haletaient et criaient comme un limier qui rve. Un colonel montrait aux premiers arrivants, qui ne l'coutaient pas, une porte situe notre droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allt baisser un pont-levis de ce ct. Voyant son autorit mconnue, il prit par le bras le premier officier qui passa prs de lui; c'tait moi. Je finis par comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour lui obir. Pas de rsistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Franais, en petit nombre sur ce point et pris l'improviste, couraient s'enfermer dans les maisons de la ville, et de l, nous fusillaient sans merci. la tte d'une vingtaine de soldats, rassembls au hasard, j'allai vers la porte indique. Ce n'tait qu'une palissade assez mince, mais traverse par une barre de fer paisse d'environ trois pouces. Sans instruments, nous fmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un un. Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous ensemble, et tous ensemble nous nous jetons corps perdu sur la maudite porte. Cela russit; la barre de fer se rompt tout au milieu comme si elle et t de verre. Restait le pont-levis faire tomber; opration plus dlicate, mais pour laquelle nous avions plus de temps et de scurit, les coups de fusil ne nous arrivant plus aussi directement. Il tait fix un seul de ses montants par une serrure que nous essayions de forcer l'aide d'une baonnette. Aprs en avoir cass deux on trois sans rsultat, nous employmes une hache, que l'on nous apporta du bastion dj occup par nos troupes, couper dans le bois mme du montant la portion o la serrure tait encastre. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-mme la chane du pont-levis, dont je dirigeai la chute. Le colonel dont j'excutais l'ordre arriva justement alors et me demanda mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien tait Muller. Il est mort Ceylan de la fivre jaune. A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engage de l'autre ct de la ville. Je pensai que ma compagnie tait par l, et supposant que l'intrieur devait tre libre, je me prcipitai comme un vritable tourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues dsertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'tais compltement gar. Regardant de tous ctes, je ne vis qu'une crature humaine dont je pusse esprer quelque renseignement; c'tait une jeune, femme, assez jolie, ple et en dsordre, aux coutes derrire la porte entr'ouverte d'une espce de boutique. Notre conversation fut trs-courte. Les Anglais? lui dis-je en hollandais. --Comment? me demanda-t-elle. --Les Anglais? rptai-je, voyant que je parlais une Franaise. --Par l, rpondit-elle sans hsiter, en me montrant l'extrmit de la rue. --Bonne nuit! Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut dit vrai. En effet, aux clarts de la lune qui venait de se lever, j'aperus les uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'tre chasss d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. Le capitaine Guthrie, du 35e, qui tait la tte de ce dtachement, ne savait du reste quel parti prendre, et dplorait l'absence du gnral Skerret, bless tout rcemment et prisonnier des Franais. Le feu tait vif d'un bastion l'autre: plusieurs blesss, tant des ennemis que des ntres, restaient tendus sur le rempart. Un officier, atteint au bras, se promenait derrire nous d'un air mcontent, et disait: Voil ce qu'on appelle la gloire! Cette philosophie me parut inopportune. Notre position n'avait rien d'agrable. Un amas de billots de bois trouvs sur le rempart, et disposs en travers de la gorge du bastion, formait bien une sorte de parapet d'o nos gens pouvaient tirer, et deux pices de vingt-quatre, prises l'ennemi, faisaient bon service du haut des plates-formes; mais les Franais avaient l'avantage du nombre, trois pices de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin vent lev sur leur bastion, d'o ils nous canardaient fort commodment. De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous dloger; alors, et ds que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions avec de la mitraille; de plus, un dtachement courait leur rencontre et les ramenait en dsordre. Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnrent le loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouills et sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, puis de fatigue, je me laissai tomber plutt que je ne m'tendis derrire le parapet qui nous protgeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher mes cts, et d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors dans une sorte de sommeil veill, d'un effet bizarre, o mon imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle force d'illusion, que la mousqueterie recommena sans troubler mon rve. Les coups de fusil, les cris, les imprcations, tout ce que j'entendais enfin, de prs ou de loin, et trs-distinctement, me semblait retentir dans ma mmoire, non mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait arrach ce profond engourdissement, si tout coup la terre n'avait trembl sous moi tandis qu'une vive et subite clart me brlait les yeux. Un craquement gnral suivit, comme si la ville entire et t sur te point de s'crouler. C'tait le magasin poudre qui sautait; avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie. Il fallut bien se relever et tenir tte de nouvelles attaques; le dcouragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes taient, alls demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils taient intercepts sans aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il tait trop vident que nous allions avoir toute la garnison sur les bras. Nous tnmes pourtant jusqu' l'aurore: il fallut bien alors nous apercevoir et de nos pertes et de l'inutilit de notre rsistance. Rassemble derrire ce parapet improvis, nous nous comptions lentement du regard, ne voyant gure ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier fit remarquer que le rempart n'tait point large, et que les Franais ne pourraient tirer grand avantage de leur supriorit numrique: mais il achevait peine cette consolante rflexion, mal entendue travers le bruit, qu'une dcharge terrible vint le dmentir. Pendant qu'une vive fusillade dtournait notre attention, une partie des ennemis, longeant le pied des remparts, taient venus occuper le ct oppos de notre bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous rsoudre la retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les bras tendus devant lui, battre l'air de ses mains gares. Une balle venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parl, ce lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, et qui s'tait battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait terre, tourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, moi, le plus jeune et le plus inexpriment de tous. Terrible responsabilit, savez-vous! Sans tre bien certain que la porte par laquelle nous tions entrs ft encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon ordre. Guthrie, plac entre deux soldais, et guid par eux, poussait chaque pas d'involontaires gmissements; les ennemis nous accompagnaient d'un feu soutenu. Nous laissions derrire nous un sanglant sillage de morts et de blesss. Pour comble de malheur, je n'avais pas calcul que l'embouchure du havre, maintenant rempli d'eau, tait entre nous et Waterport-Gate. Une fois au bord de cette espce de canal, encaiss dans de hautes murailles en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre situation ce coup dsespr. Il n'y avait pas trois partis prendre cerns, comme nous l'tions: moins de nous rendre purement et simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce bassin, ou flottaient et l quelques gros blocs de glace, et gagner comme nous pourrions un petit btiment pont hollandais, amarr par une grosse corde au bord oppos. Tandis que j'essayais de calculer froidement cette chance suprme, deux ou trois cris, et le bruit d'autant de corps prcipits dans l'eau, me firent retourner brusquement. C'taient quelques-uns de nos soldats qui, littralement devenus fous, se jetaient, sans lcher leurs armes, dans le bassin fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insens. Guthrie, abandonn par ses guides, et ne sachant o se diriger, allait aussi tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez temps pour le retenir. Le prenant bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut terre; Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie. Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres des gens dont la tte tait perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir. Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espce de charpente compose d'une poutre transversale soutenue ses extrmits et son milieu par d'autres soliveaux disposs en piliers, le tout destin, je crois, prserver le mur du frottement des navires, et s'levant neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y descends, reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux saillies du mur, mon pe entre les dents, au grand dtriment de mes genoux meurtris et dchirs, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. Le plus certain, c'est qu'arriv sur cette plate-forme troite, je passai mon pe dans mon ceinturon,--le fourreau tait depuis longtemps tous les diables,--et avisant un glaon d'assez belle dimension qui flottait au-dessous de moi, je m'y lanai corps perdu, trs-assur de la rsistance qu'allait m'offrir ce radeau improvis. Mais je manquai mon coup, et fis assez dsagrablement le plongeon jusqu'au fond du bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brasses le glaon qui me fuyait. Ma grosse capote, compltement trempe, compliquait singulirement cette opration; mais ce qui me parut le plus horrible,--une fois cramponn tant bien que mal ce glissant objet.--ce fut d'avoir lutter contre les malheureux qui, dj submergs, s'accrochaient moi pour sortir de l'eau. Il tait assez vident que je ne pouvais les sauver; il tait non moins dmontr que leurs treintes dsespres n'allaient rien moins qu' me faire noyer, et cependant, allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen desquels je me dbarrassais d'eux. Ceux-l surtout dont le regard suppliant avait rencontr le mien, dont la voix touffe avait frapp mon oreille, il tait affreux de les voir disparatre jamais sous le flot mortel. Je n'tais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine au moins de nos gens jouaient la mme partie que moi; mais quelques-uns taient blesss, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci lchaient prise l'un aprs l'autre, tantt avec un blasphme dsespr, tantt avec des soupirs gmissants dont l'intonation funbre a quelque chose d'inimitable; plaintes et rle tout la fois, qu'on n'oublie plus quand on les a une seule fois entendus. Il vint un moment ou je fus mon tour saisi du plus complet dcouragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait devant mes yeux; ma poitrine oppresse me refusait le souffle, et la tte incline en arrire, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me rappela au sentiment de l'existence. Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, comptez sur moi. Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'paule, et gagna les devants sans que je l'eusse pu reconnatre. J'arrivai enfin prs du vaisseau. Courage! me rpta la mme voix. Et une corde me fut jete. Je la saisis au vol; mais retire trop vite, elle glissa dans ma main amortie, et le lger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon. A vous encore! Une seconde corde tomba sur l'eau prs de moi. Celle-ci tait double. Je la saisis et la passai sous mes bras. J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais trs-distinctement, lorsqu'on parvint un hisser sur le pont. Une fois l, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas mme une balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades me trainaient vers l'coutille. Le rempart n'tait pas plus de soixante verges du btiment, et les Franais, trs-dcids nous faire boire jusqu la lie le calice amer de la dfaite, tiraient sur nous sans piti. Dans la cabine o mon gnreux compagnon d'armes me descendit, il n'y avait qu'un autre bless, un sergent du 91e, nomm Briggs, atteint l'paule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait faute de plaintes et de cris. On m'avait tendu aussi loin de lui que le comportait l'tendue de notre commun asile, et quand je fus ranim, nous ne nous adressmes pas un seul mot. Mon sang coulait d'une manire inquitante. Je parvins [Deux lignes illisibles.] Au bout d'une heure environ, j'prouvai une soif ardente, et je le dis mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me rpondit par ce seul mot: Buvez! Il est vrai qu'un geste nergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le plancher de la cabine tait inond. A force de tirer sur le btiment les Franais avaient envoy quelques balles dans ses oeuvres vives, il faisait eau, sans que l'on put s'y tromper. Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A grand peine arrivai-je me mettre sur mon sant. Une autre heure s'coula. Tout entier la douleur physique qui teignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait se plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait ma poitrine, et m'obligeait tenir soulev mon bras bless. Le picotement que l'eau sale produit sur une plaie vive est, la lettre, insupportable. Je me voyais vou une mort lente et certaine, qui me faisait regretter de n'avoir pas pri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une souricire. Lorsque tout coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui tait vrai. L'heure de la mare descendante tait venue, et fort propos; vingt minutes plus tard, c'tait fait, de moi. Le feu avait cess depuis longtemps. Le navire tant couch sur le flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats franais vinrent nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchant de me rendre discrtion. Au lieu de nous porter bras jusque dans la ville, nos vainqueurs, assez peu crmonieux, quoi qu'on puisse dire de la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au sommet du rempart voisin. Je fus de l dirig sur l'hpital, en compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son got. Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait encore mon ct, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tt. Ce procd sans faon m'autorisant quelque familiarit, je retrouvai assez de force pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dvotion, et dont j'absorbai le contenu en quelques gorges. J'entrai peu aprs l'hpital, o finit naturellement un rcit que j'ai entrepris pour vous gayer. J'aurais cependant encore vous conter la disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je sortis de l'hpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la redingote d'un autre; costume d'autant plus malsant et mal assorti, que le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il ne serait peut-tre pas sans agrment de consigner ici l'histoire de la chemise que l'hpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle dfense du monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vtement prcieux en lui-mme), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs... Et M'Dougal, s'il vous plat, que devint-il? Un nuage passa sur le front du narrateur. M'Dougal avait quitt le navire aussitt aprs m'avoir mis en sret. Personne n'a jamais su ce qui tait advenu de lui: s'il mourut frapp d'une balle franaise ou noy dans les eaux du Scheldt... --Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter. --Johanna, reprit le colonel subitement drid... Johanna quitta peu aprs Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre. --Avec vous? --Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_. L'amour, en gnral... et plus particulirement celui des liqueurs fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au sducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les rgles de l'homopathie, qui n'tait pas encore invente, en l'abreuvant de ce dangereux poison,--mais non pas doses infinitsimales. Le Predikaant m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable. O. N. Paris au Bord de l'Eau. (Voir page 119) [Illustration: Badauds.] II. Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle part aussi la flnerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le parapet de ce pont, comme il est surcharg d'individus: les uns suivent de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles ambitieusement dployes, entrane vers les rives lointaines de Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention sur un chien qui s'lance pour rapporter la canne de son matre; celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, la ligne immobile d'un pcheur de goujons; celui-l compte les passagers qui montent sur le bateau vapeur. Quelques-uns, vritables artistes du mtier, font de l'art pour l'art, c'est--dire de la flnerie pour la flnerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra o cette foule sera bien plus considrable encore, o ces physionomies s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: Un homme l'eau! Soyez sr alors que, si les secours tardent arriver, vous verrez s'lancer du haut de ce parapet un de ces flneurs qui paraissent si calmes, si flegmatiques prsent. L'action succdera brusquement la rverie, le spectateur deviendra acteur, et tel individu qui comptait ne consacrer sa journe qu' d'innocentes distractions, deviendra un hros malgr lui et sauvera son semblable. L'existence parisienne est remplie de semblables hasards. [Illustration: Vue extrieure des Bains Deligny.] Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de maldiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont invent la pche aux hirondelles. Un hameon attach l'extrmit d'une longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appt, d'un ver ou d'une mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas d'ailleurs la mchancet humaine, se jette sur la mouche et reste suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous donner bientt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces malheureuses captives la libert; n'importe! ces spculations sur la sensibilit publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui n'osent pas se montrer gnreux en plein jour! Les pauvres hirondelles sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entasses dans leur cage, prives d'air et de nourriture. Ce genre de pche devrait tre dfendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux ornements; instruites par l'exprience, les hirondelles quittent ses bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivire sans hirondelles est comme un parterre sans fleurs. Rangerons-nous les canotiers parmi les flneurs aquatiques? doute terrible, question pineuse! Tour rsoudre la difficult, nous avons interrog quelques canotiers, ils nous ont rpondu par le silence du mpris. videmment le canotier rpugne au titre de flneur; lui donnerons-nous le titre de marin? hlas! il le faut bien. Le canotier est cousin germain du garde national: il aime jouer au marin comme l'autre aime jouer au soldat. N'ayant pas d'existence lgale, de mandat social, d'organisation, il y supplera par l'association individuelle; chaque canot aura son quipage, chaque quipage son capitaine. Ainsi enrgiments, les canotiers se donneront une nationalit factice; les uns arboreront le pavillon amricain, les autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-l consentiront rester Franais. Mme manoeuvre, mme costume qu' bord des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait persuad que M. Thiers, lors de son dernier ministre, avait rdig un projet de loi tendant mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer aux ventualits d'une guerre avec l'Angleterre. Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa cuirasse; Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc. On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de rtablissement d'un _canot's club_ l'instar au _jockey's club_; nous ne savons pas au juste o en est ce projet. En attendant, les canotiers se runissent Bercy; ils forment des socits chantantes, des espces de _caveaux_ o l'on cultive la fois la malelotte, le petit vin douze et la posie mythologique. N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de prils; la tempte s'abat sur le pont du frle navire; les typhons de Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frle embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif chavire, il faut gagner le rivage la nage; heureux si, en touchant au bord, l'quipage se trouve encore au complet. Les accidents sur la rivire sont assez frquents; leurs rsultats seraient bien moins souvent dsastreux si le dsir de faire de la couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait l'imprudent canotier des excs que l'amour de la posie maritime ne suffit pas toujours excuser. [Illustration: Vue intrieure des Bains Deligny.] Vienne un vnement dans le genre de celui dont nous venons de parler, une tempte, un naufrage, et le malheureux flambard, gn par l'excdant de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque d'tre entran par le courant et touff par le poids de l'eau. On ne saurait trop recommander aux capitaines de prcher la sobrit leurs quipages. Le vrai marin attend d'tre terre pour se livrer l'ivresse des festins. Le vritable flneur de la Seine, c'est le pcheur la ligne. En voil un que les moqueries populaires n'ont pas pargn; il rsiste depuis des sicles aux sarcasmes de vingt gnrations; c'est l'homme fort d'Horace: il pcherait la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient l, la ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'tonnant, durant une journe entire, de la tnacit du poisson ne pas mordre l'hameon; il n'aurait qu' lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables panoramas qui soient au monde: il reste le regard fix sur un morceau de lige qui flotte sur l'eau. [Illustration: La pleine eau.] Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet plus relev, les mathmatiques, par exemple, et vous avez Archimde ou Newton. Il y a du pcheur la ligne au fond de tout homme de gnie. Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets rclament notre attention. Le thermomtre de l'ingnieur Chevalier, qui est aussi une des curiosits des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages et permet l'accs de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: les cercles de bains sont passs celui de monument public. Que de progrs depuis l'cole-Petit jusqu' l'cole-Deligny! L'cole-Petit est en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'cole Deligny en est le caf de Paris. L'une a conserv sa physionomie classique et svre; c'est l que les lves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent rafrachir leurs membres fatigus par les luttes universitaires; l'autre est coquette, somptueuse, lgante comme un vaste boudoir. On y marche sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de Lataki; on y prend des glaces et des sorbets. L'cole-Deligny est dentele, festonne, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bti sur pilotis. Ce que nous disions tout l'heure du canotier et du pcheur la ligne, peut s'appliquer galement au nageur; il est type comme les deux autres. Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie l'cole de natation, c'est--dire dans l'eau. Entr le premier dans l'tablissement, il en sort le dernier; il dcide les paris, juge les plongeons, punit les passades dloyales et rgle l'ordre et la marche de la pleine-eau. C'est une royaut qui commence avec le premier lilas et finit avec la dernire hirondelle. Quittons l'cole de natation et remontons sur le Pont-Royal; de l nous pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de Paris, reprsente par ses monuments, se reflte dans ces ondes fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Htel-Dieu devant un bateau de blanchisseuses, la place de Grve devant un pcheur la ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprs des verrous; la Morgue est ct d'un march, la mort et la vie; la Prfecture de Police est vis--vis l'hpital, le crime et le malheur, le vice et la misre. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Htel-de-Ville, la Chambre des Dputs, l'htel des Monnaies, au-dessus de ces difices, les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments chelonns sur les rives de la Seine, on serait tent de croire que les architectes ont voulu que le fleuve portt aux flots de l'Ocan quelque image de la grandeur de la France. Cours Scientifiques. COLE DE MDECINE. BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRG. La brillante verdure qui renat chaque anne nos yeux ne sert pas uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-tre, parer nos campagnes et nous offrir de frais abris pendant la chaleur du jour. Avant d'tendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au vgtal lui mme; c'est par son entremise que la plante se met en rapport avec l'atmosphre et y labore les sues qu'elle a puiss dans le sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la _respiration vgtale_, les _poumons_ des vgtaux. Dans les climats des tropiques, sous un ciel brlant mais plus pur, la nature est plus riche et mieux pare, une vgtation luxuriante se montre de toutes paris, et cette surabondance de vie se manifeste l'extrieur par un dveloppement admirable des organes foliacs, les poumons prsentent une surface plus tendue, et la vie vgtale atteint son plus haut point de perfection. En quoi consiste donc cette respiration, ce phnomne important, qui tient le rgne animal et le rgne vgtal tout entiers sous son influence mystrieuse? Nous avons dj rpondu en partie cette question dans notre dernier numro: nous avons donn une ide de la manire dont la respiration s'excute chez les animaux; nous allons tudier aujourd'hui cette fonction dans le rgne vgtal; le cours que vient de terminer l'cole de Mdecine M. Martins, professeur agrg, nous en donne l'occasion. Avant d'aborder l'tude de la respiration vgtale, il faut bien nous rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons faire usage. Nous avons en effet une distinction importante tablir: nous reconnaissons dans une plante des _parties vertes_ et des _parties colores_, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties colores tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis sera colore, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges, les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colores. Cela pos, tudions successivement la manire dont, ces diffrentes parties agissent sur l'air atmosphrique. L'air, comme chacun le sait, est un mlange de deux gaz; l'oxygne et l'azote. Un volume d'air offre sur 100 parties peu prs 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygne; il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'tonne, au premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse, comme nous allons le voir, jouer le rle principal dans la respiration vgtale; mais cet tonnement disparat quand on songe l'immensit de la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos expriences que trs-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons l'analyse qu'une trs-petite quantit d'air, mais le calcul nous apprend que l'atmosphre renferme en ralit 1,500 billions de kilogrammes de carbone. Fonctions des parties colores.--Les parties colores des plantes absorbent l'oxygne et exhalent l'acide carbonique. Ce phnomne a lieu en tout temps, et de jour comme de nuit. Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la prsence de l'air est indispensable aux racines elles-mmes; et si elles sont trop enfonces dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir jusqu' elles, la plante dprit; le mme tat de souffrance se manifeste si le pied de l'arbre est inond, et qu'une grande masse d'eau se trouve ainsi interpose entre l'air et les racines. Pour hter la croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygne dans le vase plein d'eau o plongent ces racines.--Les fruits agissent comme les racines et donnent naissance des phnomnes identiques, mme aprs avoir t cueillis; chacun connat le danger qu'il y a sjourner dans un endroit o des fruits sont runis en grande quantit; l'oxygne de l'air du fruitier tant bientt absorb, est remplac par de l'acide carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le mme cas; il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en outre que le dgagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme de jour. Les parties colores respirent donc la manire des animaux; elles absorbent l'oxygne et exhalent de l'acide carbonique qui vicie l'air environnant. Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phnomnes le plus important pour le vgtal et celui que les feuilles sont principalement appeles remplir; une grande diffrence nous frappe au premier abord: l'action n'est plus la mme pendant le jour et durant la nuit. Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties colores, elles absorbent l'oxygne et dgagent de l'acide carbonique. Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du soleil, les plantes dcomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et exhalent, l'oxygne. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux phnomne. Il avait plac des feuilles dans une source: les rayons du soleil y dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrrent bientt, principalement sur la surface infrieure. Bonnet pensa que c'tait de l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaa les feuilles dans de l'eau distille et dpouille par consquent d'air; il ne parut plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion errone; il avait nglig de faire l'analyse de cet air prtendu, et passa ainsi ct d'une des plus belles dcouvertes de la physiologie vgtale. Priestley reprit plus tard la mme exprience; mais, en vritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre l'analyse le gaz qu'il vit se produire, et reconnut avec tonnement que c'tait de l'oxygne. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait t dcompos; les feuilles s'taient empares du carbone et avaient exhal l'oxygne. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distille, parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put dcomposer. Mais ce n'tait pas tout: il fallait prouver encore que dans l'air l'action est la mme; que sous l'influence des rayons solaires la plante dcompose l'acide carbonique de l'atmosphre comme elle le fait pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Thodore de Saussure qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicit et de prcision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que possible, dont il analysa sept; il nota la quantit de carbone qu'elles renfermaient; il en plaa ensuite sept sous un rcipient o il avait introduit sept centimes d'acide carbonique; sept autres furent places sous un second rcipient o il y avait de l'air priv d'acide carbonique. Il laissa vgter pendant six jours ces quatorze pervenches, et procda ensuite l'analyse du gaz renferm sous les deux cloches: dans la premire l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygne, au lieu de vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantit d'oxygne n'avait pas augment; les pervenches de la premire furent soumises l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de carbone de plus que celles qui avaient t analyses au commencement de l'exprience. La quantit de carbone n'avait pas augment; dans les plantes de la seconde cloche, dont l'air avait t dpouill de toute trace d'acide carbonique. Par cette exprience remarquable, de Saussure a mis en vidence le principe fondamental de la respiration vgtale; dcomposition de l'acide carbonique, exhalation de l'oxygne et fixation du carbone. La plante est essentiellement compose de carbone, et toutes les forces vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il renferme. Ce n'est pas seulement de l'atmosphre que les vgtaux retirent le carbone qui leur est ncessaire; il existe encore deux autres sources o ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de l'acide carbonique dans le sol, et le dcomposent ensuite. Pour s'assurer de ce fait, Snbier ayant pris deux branches aussi semblables que possible, plaa la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique; l'autre fut laisse l'air; la premire tait encore pleine de fracheur que la seconde tait compltement fane. Enfin les vgtaux, en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygne absorb pendant la nuit avec le carbone mme qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on peut dire que, pendant la nuit, la plante prpare des matriaux pour le travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygne et exhale de l'acide carbonique, qui sera dcompos au profil du vgtal sous l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense mme que la plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit rellement que le jour, et qu' l'ombre elle se borne laisser passer l'acide carbonique emprunt au sol qui filtre travers ses tissus et se rpand dans l'air. Les parties vertes des vgtaux qui jouissent de ces proprits admirables de dcomposition, sont doues d'une autre facult non moins mystrieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de M. Daguerre reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les rayons chimiques essentiels aux phnomnes daguerriens avaient disparu dans la feuille, absorbs et retenus par elle et mis en rserve pour servir la dpense norme de force chimique ncessaire la dcomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique. Les vgtaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogne en dcomposant l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouv MM. Edwards, Colin et Boussingault. D'aprs les expriences de ce dernier chimiste, ils fixent de plus une certaine quantit d'azote. Le tableau suivant rsume d'une manire trs-concise les phnomnes principaux de, la respiration vgtale; RESPIRATION VGTALE. 1 parties (De jour ) colores. (et de nuit,) ) Absorbent de l'oxygne et exhalent de (A. Pendant ) l'acide carbonique. (la nuit, ) 2 PARTIES ( (Dcomposent l'acide vertes. ( (carbonique, exha- (B. Pendant (lent l'oxygne et (a. De l'air. (le jour, (gardent le carbone. (b. Des racines. (Cet acide provient (c. De la combinai- (de trois sources. (son de l'oxygne (absorb pendant (la nuit avec le (carbone de la (plante. Les phnomnes qui constituent essentiellement la respiration des vgtaux diffrent donc totalement de ceux que nous a prsents la respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygne, gaz bienfaisant, source de vie; les seconds rpandent, au contraire, autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait vicier l'air qui le reoit; la respiration vgtale servirait donc, purifier l'air souill par le souffle impur des animaux. Quelques observations viendraient l'appui de cette ide: on sait que le fond des mares est souvent couvert de vgtaux qui forment, par leur runion, comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant les poissons qui s'y trouvaient, s'aperut qu'ils taient pleins d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils paraissaient souvent, au contraire, puiss et malades lorsque le soleil ne se montrait pas, et quelques-uns mme finissaient par mourir si le ciel restait longtemps couvert. Frapp de ce fait, l'illustre observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne fut pas sans tonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution dans l'eau renfermait 80 90 pour 100 d'oxygne; ayant soumis ensuite l'analyse une certaine quantit d'eau de la mme mare recueillie pendant un temps sombre, il n'y trouva plus que 16 17 pour 100 d'oxygne. Cette diffrence norme expliquait le malaise des poissons durant les heures ou ils ne pouvaient respirer une quantit suffisante d'oxygne, et l'augmentation de ce gaz prcieux lors des jours de soleil, jours de joie et de sant pour les poissons, ne peut tre attribue qu' l'influence des vgtaux de la mare, dont la respiration, active par la prsence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus considrable de gaz oxygne. Mais ce fait isol ne prouve pas, quelque curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes ont voulu tablir entre les deux rgnes, les mettant pour ainsi dire sous la dpendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tche de fournir l'acide carbonique ncessaire au rgne vgtal, et en chargeant les plantes de dbarrasser l'atmosphre de ce gaz impur et de le remplacer par l'oxygne. M. Martins se hte de prvenir ses auditeurs contre ces ides spcieuses au premier abord, mais que l'exprience ne confirme pas. Considrant la plante dans son ensemble, il remarque que les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver l'action du rgne vgtal cesse presque entirement, et qu'enfin, pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent la terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux actions se balancent et qu'en somme la prsence du rgne vgtal n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la composition de l'air. Les expriences de Link Woodhouse et Grish viennent donner cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs placrent sous de grandes cloches des plantes entires charges de feuilles, de fleurs et de fruits; aprs un temps assez considrable, l'air de la cloche fut soumis l'analyse, et sa composition tait la mme qu'avant l'exprience: il y avait eu un quilibre parfait entre les diffrents phnomnes; ce que l'air avait gagn en oxygne par l'action des parties vertes lui avait t repris par les parties colores; il en avait t de mme pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait t ni vici ni amlior par la respiration de la plante. La chimie, par la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que l'influence du rgne vgtal est nulle sur les animaux. L'air qui nous entoure, dit-il, pse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomtre de ct; son oxygne pse autant que 134.000 de ces mmes cubes. En supposant la terre peuple de mille millions d'hommes et en portant la population animale une quantit quivalente trois mille millions d'hommes, on trouverait que ces quantits runies ne consomment en un sicle qu'un poids d'oxygne gal 15 ou 16 kilomtres cubes de cuivre, tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 annes pour que tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible l'eudiomtre de Volta, mme en supposant la vie vgtale anantie pendant tout ce temps. Nous voyons donc que, par des considrations diffrentes, M Martins et M. Dumas arrivent au mme but. La chimie, la balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie vgtale; leurs rsultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en tonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant la main. [Illustration: deco] Margherita Pusterla.. AVANT-PROPOS. Le 13 mai dernier, l'_Illustration_, dans son _Bulletin bibliographique_, a rendu compte de l'Histoire universelle publie en Italie par M. Csar Cant, et dont une traduction s'imprime en ce moment Paris. Nous offrons aujourd'hui nos lecteurs un roman du mme crivain, _Margherita Pusterla_. Notre intention n'est pas d'entretenir ici nos lecteurs de M. Cant lui-mme, et nous renvoyons ceux qui seraient curieux d'avoir quelques dtails sur sa vie; littraire l'article que notre collaborateur lui a consacr. Mais il est peut-tre ncessaire, sans prtendre en aucune faon imposer notre opinion personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commenons aujourd'hui la traduction. La renomme a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les importations littraires qu'elle exerce sans contrle l'arbitraire de ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connat que les mdiocres crivains de la contre voisine, qui le juge galement sur les moindres reprsentants de son gnie; tandis que des rputations nationales, trs-justes et trs-mrites, ne passent jamais la frontire, qui ne devrait pas exister pour elles. Nous pensons que ces rflexions s'appliquent, dans une certaine mesure, au peu de bruit qu'a fait en France _Margherita Pusterla_. L'cole du roman historique en Italie, qui reconnat Manzoni pour son matre, n'a pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualits trs-diffrentes, et sans la moindre trace d'imitation, mrite plus d'tre compare aux oeuvres du chantre des _Promessi Sposi_. On peut juger diversement les dfauts de M. Cant, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses qualits: un sentiment littraire lev, une rudition solide et consciencieuse, un habile dveloppement des caractres, une inspiration morale toujours droite, toujours prsente, le sens du pathtique, l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'nergie, de la sensibilit; est-il beaucoup de romanciers clbres dont on en puisse dire autant? Ces qualits, l'Italie les a trouves dans _Margherita Pusterla_, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous esprons que la traduction, interprte toujours un peu perfide, ne les cachera pas entirement nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les premiers chapitres, le rapide intrt et la facile lecture des nouvelles que nous avons donnes jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps en temps, sans interrompre le cours de la publication de _Margherita_. Ils comprendront ds l'abord que c'est l une oeuvre qui, par son tendue, rclame la longueur des prparations, et que le grand cossais lui-mme ne rsisterait pas celui qui le jugerait sur le dbut de ses chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette quit prjudicielle une fois remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public franais toute l'influence qu'il a exerce en Italie. MARGHERITA PUSTERLA. Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. CHAPITRE PREMIER. LA MARCHE TRIOMPHALE. En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de Mantoue, avaient tenu cour plnire dans leur ville. Tables publiques, musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient prodigu toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succd aux gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient leur aide pour blouir les esprits gnreux, charmer les frivoles et capter le peuple, toujours allch par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers taient accourus cette fte, en grand luxe d'habits, couverts des plus belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et monts sur des destriers ferrs d'argent. Parmi eux, on comptait, beaucoup de Milanais venus pour faire cortge au jeune Bruzio, fils naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'taient Giacomo Aliprando, Matteo Visconti, frre de Galas et de Barnab, qui depuis devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille des Crivelli, et le plus renomm de tous, Franciscolo Pusterla, le plus opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus fortun, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette histoire, il n'et pas t sur le bord d'un abme de misres dont il devait atteindre le fond. Ces champions milanais avaient remport le prix du tournoi de Mantoue. Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, noir comme la rsine, avec sa housse bleu de ciel, chamarre d'argent, et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches deux de ses pieds, on avait encore ajout deux vtements, l'un d'carlate, l'autre de soie, double de menu vair. Pour faire montre de ces trophes, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crmone, Plaisance et Pavie, d'o ils taient revenus dans leur patrie le 20 mars de cette mme anne 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout temps se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se dployait surtout dans cet ge o la force matrielle rgnait sans conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simules, comme en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son humeur de curiosit et de disputes en factions de thtre et en querelles littraires. Aussi Milan envoya la rencontre de ses chevaliers une escorte compose de la cour et des plus nobles seigneurs. Aprs s'tre arrts dans le splendide chteau de Belgiojoso, ils s'acheminrent tous vers la cit. Ils entrrent en grande solennit par la rue Saint-Eustorge. Aprs avoir travers le faubourg de la citadelle, dj ceint d'une muraille, ils se prsentrent la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe aujourd'hui le pont jet sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque encore le foss que, pour se dfendre contre Barberousse, les Milanais avaient creus autour de leur ville ressuscite. Un terre-plein lev avec les dblais de cette excavation tait leur seul rempart; mais il suffisait alors que chaque citoyen tait soldat, soldat pour la patrie et pour les franchises. Peu de temps avant l'poque dont nous parlons, Azone Visconti avait. cet endroit, bti une muraille de dix mille brasses de circuit, avec onze portes herses et pont-levis, et couronne de cent tours aux crneaux innombrables. Les chevaliers passrent, sous l'arche qui subsiste encore, et ctoyrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vnrables dbris de l'antiquit romaine, bientt ils arrivrent au carrefour appel Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que prsentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, le peuple accourait ce spectacle, attir par la joyeuse sonnerie des hrauts de la ville, vtus de pourpre, et qui s'avanaient, avec leurs trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc mi-partie d'carlate, et en manteaux de mme couleur. Ils prcdaient le cortge, entourant le porte-bannire, qui portait l'tendard aux armes des diverses portes semes autour d'une vipre noire en champ d'argent. Quelle est cette dame tout de velours et d'or? demandait un petit enfant. Ses parents lui rpondaient: C'est la princesse Isabelle, la femme de celui-l tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipre qui mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un peu notre bonne fortune d'avoir un matre si vaillant et une si belle matresse! --Eh! regardez, ajoutait un compre en poussant son voisin d'un malicieux coup de coude, quel change d'oeillades entre elle et Galas. --Eh! eh! rpliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas d'hier que la tante s'entend avec le neveu. Alors on commenait rciter la chronique scandaleuse, on se conta et les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrire, entour de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous avons parl, tous deux ns de diffrentes mres. [Illustration.] Luchino tait fils du grand Matteo, qui, aprs l'archevque Ottone Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de dfendeur de la libert. Galas avait succd Matteo dans le commandement; Galas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 aot de l'anne prcdente, avait t reconnu seigneur par l'assemble Gnrale des Milanais; mais comme on se dfiait d'une jeunesse indompte qui s'tait consume en aventures de libertin, on lui avait associ son frre Giovanni, vque suzerain de Novare. Comment le peuple, connaissant les dfauts de ce prince, l'avait-il lu de prfrence, ou n'avait-il pas rtabli la libert? Ce serait mal connatre le gnie populaire que de s'en tonner. Arriv au pouvoir, Luchino, usant d'astuce et d'autorit, limina bientt son frre.. qui, prtre, bon catholique et dsireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et de sa belle mine, se dchargea volontiers des affaire publiques. [Illustration.] Luchino tait abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut accompagner tous les vices et s'unir mme l'infamie. Avare de promesses, intrpide les tenir, prompt prendre une rsolution et prompt galement l'excution, il augmenta son empire qu'il ne laissa point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses btards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia l'homme qu'il avait une fois offens. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour suivre sa proie travers de longs dtours, pour consommer une iniquit sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns galrent parmi les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement remarquables par cette odieuse habilet. On le louait justement d'avoir dlivr le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refrn les violences de ses feudataires, pes au mme poids Guelfes et Gibelins, et frapp d'un gal impt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le regardait en propre, il n'appelait justice que son intrt. A-t-il manqu d'imitateurs ou de modles? Sa politique tait simple: se conserver tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la dclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coter. Selon ce qu'il croyait le plus utile ses vues, il protgeait les arts et la posie, ou il dressait pour les artistes et les potes des gibets et emplissait les geles. Il se considrait comme un conducteur de btes sauvages, qui, sous peine d'tre dvor par elles, doit sans cesse les tenir sous le coup du chtiment et leur faire sentir qu'il est ncessaire leur existence; aussi voulait-il apparatre aux bons, c'est--dire aux peureux, comme l'unique auteur de la flicit publique. A l'gard des mchants, c'est--dire de ceux qui auraient os, contrler ses actes, il exagrait par calcul son naturel froce et dissimul. Espions, juges achets, soldats, faisaient de temps en temps d'clatants exemples. Accusations, emprisonnements, excutions, tout apprenait la foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obissance l'unique droit des sujets. Les moyens violents n'taient pas toujours ceux que Luchino aimait mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, ou trouvaient agrable cette partie de sa tactique qui consistait les dompter par la corruption. A la populace, ftes, danses, tavernes, mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manires svres et rflchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples et les facilits de la dbauche, afin que, voyant les routes de la gloire et des honneurs fermes derrire eux, ils livrassent la jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette voie tait celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus srement son but. La conscience criait encore en lui; mais, l'aide des pratiques dvotes, il en touffait la voix ou l'ludait. Chaque jour il rcitait ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens taient admis sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des mendiants, qu'il servait lui-mme avec tout le faste d'une fausse humilit. Jamais il ne mangeait que des mets de carme le samedi et les jours prescrits. Il tabli! le tarif des funrailles, et de graves punitions furent prononces contre les mdecins qui visiteraient trois fois un malade sans faire venir le confesseur. Les ambassadeurs et les potes lui rptaient sans cesse qu'il avait tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait la cotte de mailles qu'il ne dpouillait jamais, aux doubles gardes qui environnaient sa demeure, aux normes dogues qui ne le quittaient pas, en quelque lieu qu'il allt. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils mangeassent, n'taient pas suspects de dsirer un changement de gouvernement. Toutefois, voir les dmonstrations qui l'accueillaient sur son passage, on aurait pu prendre Luchino pour le pre de son peuple, et toutes ces acclamations n'taient pas dictes par une lche flatterie. Il n'est pas de gouvernement, si dtestable qu'il soit, dont quelque classe ne tire profit. Les Lombards, cette poque, traversaient un ge de turbulence interne, o la libert, achete au prix du sang et des plus gnreux efforts, tait alle se perdant travers les discordes civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigus de cette continuelle tempte, o le peuple risquait tout sans rien gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement nergique qui mettait un frein toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient libert! En outre, Luchino n'admettait gure aux emplois que des citoyens de Milan; six mille d'entre eux vivaient du trsor public. Pendant la disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris aux dpens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est toujours prt renvoyer ses matres les responsabilit des biens ou des maux qu'il prouve. Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils taient aux affaires publiques. Chacun se prfrait la patrie; pourvu qu'il ft libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur tait la gloire au prix de leur intrt, la vertu au prix de la vie? Alors ils cueillaient les fruits dont ils avaient jet la semence. Ceux qui l'tat de la cit tait insupportable, et qui dsespraient de relever leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays trangers. Ils laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidit des citoyens qui voulaient s'lever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans les charges de la cour, rservant celui-l seul dont ils recevaient de l'clat et des rcompenses les services qu'ils auraient d consacrer l'utilit de tous. Souponneux ou jaloux, Luchino avait retir sa faveur tous ceux qui sous Azone avaient atteint l'apoge de leur fortune. Dsireux de s'entourer d'une troupe docile ses inspirations, il avait appel auprs de lui les compagnons de ses dbauches juvniles, prts faire tout ce qu'il voudrait, et mme se porter au pire. Dans le cortge que nous dcrivons, il tait facile de distinguer les favoris et les disgracis. Les premiers entouraient le prince, se mlaient de temps en temps sa conversation; ils se reconnaissaient l'orgueil avec lequel ils talaient la magnificence de leur bassesse, leur affectation ne se runir qu'entre eux, et aux grces badines qu'ils dployaient en faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au dernier rang, taciturnes ou changeant grand'peine quelques mots d'une voix craintive et voile. Le peuple supposait naturellement dans les favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les disgracis taient dpourvus ses yeux; il saluait les premiers et assimilait les autres des hrtiques et des excommunis. Contenue par la figure rbarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau barbu du gendarme, criait: Vive le Visconti! vive la vipre! (2) [Note 2: On sait que les armes des Visconti taient une vipre tenant un enfant demi enfonc dans sa gueule.] Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait travers le cortge. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an les entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient l'office que remplissent quelquefois les potes et toujours les flatteurs: aduler le prince, faire rire leurs propres dpens, et cacher sous l'agrment d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y trouve quelque mlange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de leurs lazzis, des vrits hardies qui, sans eux, n'auraient jamais frapp les oreilles des grands. Grillincervello, c'tait le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tte rase d'un bonnet blanc conique, surmont d'un cimier carlate simulant une crte de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal faonns, taient surchargs d'normes boulons et d'anneaux sonores. A la main, il tenait un bton qui portait l'un de ses bouts une tte de fou avec des oreilles d'ne. Deux raves lui servaient d'perons, fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un fougueux destrier de Barlassine (autre phrase son usage) tout bard de rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tire par un rire ml d'idiotisme et de malignit, les yeux louches et raills, il sautillait de , de l, tantt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui couraient librement par les rues, tantt barrant le passage tout venant, et lchant celui-l un bon mot, cet autre une injure. Tout en marmottant l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que celui-ci, sans compromettre sa gravit, s'apprtait le corriger avec le plat de son sabre, le bouffon tait dj bien loin. Matteo Salvatico, auteur de l'_Opus pandectarum mdicinae_, le meilleur trait sur les vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des mdecins d'alors, vtu d'un habit de pourpre, les mains charges de bagues prcieuses et des perons d'or ses brodequins. Le fou, faisant la monture de Matteo un geste intraduisible, disait au mdecin: Tte-lui le pouls. Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre meuble indispensable d'une cour cette poque, il lui donnait un grand coup sur la nuque, pendant qu'il tait absorb, dans ses profonds calculs, et lui disait: Les toiles ne t'ont pas appris celui-l. Luchino l'entendait et souriait. Il venait peine de laisser derrire lui le palais qu'il avait lev pour en faire sa demeure particulire, en face de Saint-Georges; il pntrait lentement la foule, qui, prs de l'glise de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au march, on, comme on disait, la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards s'arrtrent sur la terrasse en saillie d'une tour situe l'angle de la rue qui conduit Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y tenait. C'tait Marguerite Pusterla. Elle tait aussi du sang des Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce n'tait pas pour satisfaire au caprice d'une curiosit de femme qu'elle venait regarder la marche du cortge, mais pour y reconnatre son mari, Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mcontents. La noble dame, aussi belle que doit l'tre l'hrone d'un roman, dirigeait sur le parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vtu et mont. cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels s'criait: Mon pre! mon pre! et, avec l'lan ingnu de l'enfance, tendait vers lui ses petites mains. Absorbe dans cet pisode de famille, qui tait tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux acclamations de la foule, ni la pompe du cortge, ni aux yeux qui admiraient ses charmes, ni Luchino lui-mme, bien qu'il et ralenti le pas en arrivant prs du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les regards de Marguerite, il et fait piaffer et caracoler le superbe talon blanc qu'il chevauchait. Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dpit passa sur son rude visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposs seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant avec un respect adulateur; il s'cria: Si on veut trouver de la grandeur dans un homme, de la beaut dans une femme, il faut les chercher dans la maison des Visconti. Luchino, insensible cette bouffe d'encens, lui rpondit, en homme habitu aux plus basses flatteries: Soit; mais il parat que notre nom commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos runions de sa prsence. --Je le confesse, rpliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et sauvage que sa beaut est pleine d'clat et de charme; mais plus la victoire est difficile, plus il y a de gloire la remporter; et quelle rigueur ne s'vanouirait devant le soupir d'un prince! Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du flatteur, en fit autant Luchino, et lui dit en se remuant de manire faire tinter toutes ses clochettes; Ne l'coute pas, matre. Lche-toi les barbes; ce n'est pas l morceau pour les dents. --Et pourquoi non, misrable? Ces mots chapprent au dpit de Luchino. [Illustration.] Parce que non, rpta le maraud en touchant sa monture; et en un clin d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des courtisans et aux vivat du peuple, avanait toujours avec lenteur, et de temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avanait en compagnie d'un page et d'un moine venus pied sa rencontre, et s'entretenait avec eux. Gestes, regards, langage, tout tait de feu dans le jeune pape. Le visage de l'autre, anim d'une gravit douce, rvlait une lutte profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volont; son front, prompt se couvrir de rides, ses joues amaigries et creuses, ses lvres contractes, tous ses traits taient empreints du sceau que l'infortune impose ses victimes, comme pour leur donner la consolation de se reconnatre entre elles et de pouvoir s'allier pour la combattre en commun. Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait se retourner n'chapprent point Pusterla. Il n'adressa que ces mots ses compagnons, frapps comme lui de ce spectacle: Vous voyez! --Je vois, rpondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, d'un homme habitu aux graves penses. --Misrable! s'cria le page; et des tincelles jaillissaient de ses yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes anims de ma rsolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous rsoudrez-vous proclamer hautement votre nom, et finir d'un seul coup le commun opprobre et l'esclavage de la patrie? Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frre, avec la tranquillit habituelle aux personnes qui vivent en elles-mmes, disait; Il ne reste qu'un parti prendre pour les mcontents: qu'ils se sparent des mchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections domestiques la paix de la conscience et la scurit de leur honneur. C'est ce qu' su faire ton beau-pre Uberto Visconti; c'est l'exemple que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonn. Avec le trsor que lu possdes en Marguerite, est-il un coin de terre si recul, une solitude si abandonne, dont tu ne puisses faire un paradis ici-bas? La voix du moine s'tait anime en parlant ainsi, et le rouge monta ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tte, il fit silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitt la scne de la politique? Combien je paratrais dgnr de mes anctres, toujours si appliqus au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux mains d'Azone, tu sais si j'ai cess de travailler au bien de la cit; tu sais avec quels gards pleins de dlicatesse j'en usai avec Luchino, bien qu'il ft en querelle avec son oncle. J'esprais qu'arriv son tour la souverainet, il me saurait bon gr de ma conduite, me compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la voie du bien public. On a vu le fruit de ces mnagements. A peine en possession du trne que nous avons tant contribu lui assurer, non-seulement il a oubli nos rcents services, mais il nous a fait un crime des anciens; il nous a tous carts. Il s'est entour de gens nouveaux de race plbienne, aveugles conseillers insenss flatteurs, pestes de cour, dont je voudrais tre mille lieues, si l'espoir ne me tenait encore au coeur de redevenir utile ma famille et mes concitoyens. Alpinolo applaudissait ce langage hardi. Frre Buonvicino, comprenant que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel qui, habitu ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, mettait au mme rang le calme et la mort, aurait facilement rtorqu les spcieux arguments de son ami; mais aurait-il pu rveiller dans son me quelque honte virile, capable de le ramener des ides plus saines? Accoutum voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point tre conduit les mpriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu' la place du Dme, o ils se sparrent. Au lieu o s'lve aujourd'hui le palais royal sigeaient alors les intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se tenait chaque semaine le march des habits. L'emplacement occup maintenant par le Dme s'appelait la place aux Harangues, parce que c'est l que, sous le gouvernement rpublicain, les citoyens se runissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui intressaient le bien public. Sur cette place, luttrent longtemps le sincre patriotisme du petit nombre et l'ambitieux gosme de la majorit. L, naquirent les factions qui dchirrent la patrie, jusqu' ce que, rassasis de temptes, les Milanais remissent le pouvoir suprme aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que l'archevque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le Grand son fils Galas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif dguiser la servitude, avait soigneusement pourvu l'embellissement des difices de la cit; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment comme dans sa royale demeure avait surtout t orn avec un got merveilleux. C'tait une tour plusieurs tages, avec chambres, salles, corridors, bains et jardins. De nombreux appartements doubles fentres s'tendaient au rez-de-chausse, avec riches portires, profusion d'or et de telles richesses que c'tait blouissant voir. On y remarquait une vaste volire en fil de fer, o voltigeaient des oiseaux de toutes les espces. Il n'y manquait pas mme une mnagerie d'ours, de babouins et d'autres btes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite tait orne; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot continu, et qui reprsentait le port de Carthage rempli de vaisseaux arms pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques prcieuses. [Illustration.] Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortge ducal. Le beau jeune homme, la barbe longue, aux cheveux tombant en flots boucls sur ses paules, splendide dans ses habits, et comme ombrag par les plumes ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de cheval et prsenta la main la comtesse Isabelle pour l'aider descendre de son palefroi. C'tait Galas Visconti. Il monta les degrs en chuchotant des galanteries l'oreille de sa tante, pendant que tout le cortge les suivait. On arriva la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la dcrivent. L, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations Hector, Hercule, Azone et aux autres images de hros qui dcoraient les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se livrer cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et d'ides, qui fait le dlassement des assembles polies. On discourait de la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient aussi l'assemble; et quoique leur coeur dt conserver le vivant souvenir d'une libert rcente, ils s'enorgueillissaient d'un compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulirement les hommages des envoys des petites cours lombardes, et l'ambassadeur de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio et de Franciscolo Pusterla. [Illustration.] Cette dernire louange dut paratre bien malhabile aux courtisans consomms, qui savaient combien peu ce dernier tait dans les bonnes grces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le prince, ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la parole avec plus de grce qu'il n'en avait jamais montr aux plus favoriss, lui rejeter les loges du Mantouan et ceux qu'Azone avait coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le genre de louanges auquel on rsiste le moins, celles, qu'on rapporte comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il eut, avec un art brillant, caress les passions de Pusterla, il ajouta du ton de la confidence; Franciscolo, je n'ai point oubli, soyez-en sur, l'amiti qui nous unissait dans la vie priv; je n'attendais que l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette occasion se prsente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant supporter mon inimiti, implore une rconciliation. A qui pourrais-je mieux confier une affaire si dlicate qu' vous, qui tes aussi habile dans le conseil que sur le champ de bataille, agrable Mastino, et tout fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'tranger. Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre Vrone avec vos lettres de crance, qui vous seront remises sur les ordres que nous avons dj donns. Pusterla hassait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui le laissait dans l'oubli, le rduisait un repos sans influence et sans gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de faveur, ds qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui l'avaient mpris, sa haine disparut comme l'clair; il oublia les outrages reus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il oublia jusqu'au soupon jaloux qu'avaient fait natre en lui les tmraires regards adresss par Luchino Marguerite. Il ne se douta pas un instant que cette mission n'tait qu'un pige pour l'loigner et consommer son dshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition tend sur nos yeux. Tout fier et tout joyeux, il revint son palais, o ses amis s'taient runis pour fter son retour triomphant. Il embrassa froidement Marguerite, qui accourait sa rencontre avec son jeune fils; et s'criant: Une bonne nouvelle! il raconta la mission dont le prince venait de l'investir. Quelques-uns le flicitrent. Alpinolo, que nous connaissons dj, secoua la tte, et dit: D'une vipre, que peut-il sortir que du venin! [Illustration.] Marguerite plit, et d'un geste loquent lui montrant leur Venturino; A peine es-tu de retour, dit-elle son mari, et dj tu veux nous abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle socit plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment. Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses bras, et paraissait attendri. Mais bientt la soif des honneurs et l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique touffrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous les moyens de le dissuader d'une rsolution si funeste. L'aspect solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait merveilleusement avec les raisons austres qu'il donnait Pusterla pour l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir. Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd toutes ses instances, comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup qui lui semblait devoir tre le plus sensible: Et Marguerite? lui dit-il. Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tte avec l'obstination d'un homme dcid avoir raison, il rpondit: Marguerite est un ange. Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par l combien il tait imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point, de peur de compromettre la flicit domestique de Franciscolo. Quel tait donc ce moine qui prenait un si tendre intrt au sort des Pusterla? Bulletin bibliographique. _Essai sur les Lgendes pieuses du Moyen-Age,_ ou Examen de ce qu'elles renferment de merveilleux, d'aprs les connaissances que fournissent de nos jours l'archologie, la thologie, la philosophie et la physiologie mdicale; par E.-L. ALFRED MAURY, membre de la Socit des Antiquaires de France, de la Socit Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris, 1843. _Lagrange_. Occup depuis longtemps rassembler les matriaux d'un grand travail sur la symbolique chrtienne, M. Alfred Maury eut frquemment occasion de consulter les martyrologes et les lgendes des saints. En les compulsant, il fut frapp la fois de l'importance des renseignements de tout genre qui s'y trouvent consigns et du dplorable mlange qui s'y est opr entre le vrai et le faux, entre des rcits offrant tous les caractres dsirables d'authenticit et de certitude et des fables absurdes, des contes incroyables, dont la moralit blesse souvent les sentiments les plus simples de justice et d'humanit. Il regretta vivement alors qu'il n'existt pas d'ouvrage ou fussent poses les principes d'un systme de critique applicable la majeure partie de ces lgendes, et qui permit de discerner la vrit du mensonge, en clairant ce chaos obscur, o il apercevait la possibilit de l'ordre et de la rgularit. Aussi conut-il l'ide de tenter lui-mme ce qui n'avait pas encore reu d'excution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et attentive une foule de vies de saints, dcouvrir les bases de cette critique ncessaire. Tel est le rsultat du travail qu'il vient de publier sous ce titre: Essai sur les Lgendes pieuses du _Moyen-Age_. Quelle mthode M. Alfred Maury a-t-il donc employe pour essayer d'atteindre ce but? Il a pens qu'il devait avant tout s'efforcer de dmler, dans tous les faits soumis son examen, l'ide qui paraissait avoir prsid leur rdaction. Ces diffrentes ides ainsi obtenues, dit-il dans sa prface, je les ai classes entre elles de manire les rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions gnrales, une fois formules, m'ont fourni des principes lmentaires que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes lmentaires que cet essai est destin exposer. Ils se rduisent au fond trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et s'en confondent mme en certains points.--On pourrait les noncer ainsi: 1 Assimilation de la vie du saint celle de Jsus-Christ; 2 Confusion du sens littral et figur, entente la lettre des figures du langage; 3 Oubli de la signification des symboles figurs, et explication de ces reprsentations par des rcits au loisir ou des faits altrs. Les trois premires parties de cet oeuvre sont consacres au dveloppement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas d'mettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance, il le prouve l'aide de nombreux exemples qui dnotent une rudition aussi profonde que varie. D'ingnieux rapprochements dmontrent jusqu' l'vidence aux plus incrdules quelle large place la fable a occupe dans la rdaction des lgendes. Il ne suffit pas, en effet, au vritable critique de traiter un fait de faux et de controuv, il lui faut encore remonter l'origine de la confection du mensonge, en dcouvrir, autant que possible, les motifs. Dans la quatrime partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties d'authenticit qui nous sont offertes par ces lgendes. Il montre quelle distance norme nous spare, par la manire d'envisager les causes, de l'poque o une foule de faits incroyables taient accumuls dans d'pais in-folio, destins nourrir la pit et la superstition du vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, tomber les tmoignages qui garantissaient l'exactitude de ces rcits merveilleux, avec la poussire qui recouvre aujourd'hui ces fatras, o se cachent pourtant parfois des circonstances intressantes et des dtails vridiques. La conclusion de cet ouvrage nous ramne naturellement l'introduction, dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, dtermine la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de la thologie. Il y a dix-huit cents ans, l'vangile disait au monde: Heureux ceux qui croient sans avoir vu! Il y a dix-huit cents ans, saint Paul crivait aux Corinthiens: Je dtruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce sicle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? Frapp de ces paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherch l'accomplissement autour de lui, dans ce monde form par le christianisme et qui n'a pas cess de vivre en lui et par lui. Vainement il a cherch un pays de la terre fidle aux premiers enseignements de la foi; loin de l, il a trouv la science partout en honneur, partout respecte, protge par l'opinion publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus ferme appui. La science, c'est--dire la raison, qui en est le fond et l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs de la divinit; elle sert interprter la foi et pntrer les mystres de la cration; elle n'est donc pas dtruite cette science, puisqu'elle trne au milieu des socits, qu'elle marche la compagne indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses consquences, mme sur quelques-uns de ses principes, mais chacun convient de sa supriorit. C'est en son nom que tout se fait, que tout s'difie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli pendant ces dix-huit sicles, pour qu'il y ait entre la premire voix qui s'leva jadis et celles qui se font entendre cette heure une si immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cess d'enseigner, et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la science, tandis que, la premire pierre avait t l'ignorance et la simplicit du coeur! Aprs l'avoir expose en ces termes, M. Alfred Maury se demande d'o vient une semblable opposition; il l'explique, il la justifie. Il nous fait assister tous les progrs successifs et au triomphe dfinitif de la raison sur la foi simple et ignorante des premiers ges, et il reconnat que cette victoire a t suivie d'excs dplorables; mais il prdit les consquences heureuses et durables que, dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanit. Cet ouvrage n'est pas sans dfauts, mais il se produit dans le monde savant et littraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons pas lui reprocher d'tre parfois un peu obscur, incomplet et crit d'un style trop nglig; il possde d'ailleurs de nombreuses et rares qualits. Le choix du sujet qu'il a trait, l'indpendance de ses opinions, son rudition et son bon sens assurent ds prsent M. Alfred Maury une place distingue parmi les critiques savants de son poque, et lui permettent d'avoir dsormais la prtention d'crire un trait complet sur une matire entirement neuve. _Oeuvres choisies de Napolon_. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un portrait.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c. Les _Oeuvres choisies de Napolon_, que vent de rimprimer en un joli volume in-18 l'diteur de la Bibliothque varie, ne renferment pas les prcieux manuscrits retrouves Lyon par M. Libri, et dont l'_Illustration_ a dj publi la partie la plus curieuse, les _Lettres sur l'Histoire de la Corse._ Divises en cinq parties, la campagne d'Italie, l'expdition d'gypte, le consulat, l'empire et les cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napolon a crit de plus intressant depuis son arrive l'arme d'Italie, en 1796, jusqu' sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au directoire, Carnot, Josphine, Marie-Louise, aux souverains et aux gnraux des tats avec lesquels la France tait en guerre, ses proclamations ses armes ou au peuple franais, ses ordres du jour, ses bulletins, ses discours, ses messages au snat et au corps lgislatif, ses allocutions sa garde, et enfin son acte d'abdication, et, aprs la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince rgent d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands vnements de sa vie, raconts par lui-mme. L'Empereur Napolon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais lgante introduction mise en tte du ce recueil, n'tait pas seulement un grand capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il tait encore un grand crivain. Nul n'a plus que lui tonn les hommes, et il les a tonns autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de tout autre, on peut dire ce mot fameux: _le style est l'Homme_. Il crit et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son action une parole qui se ralise.. Les mouvements successifs de sa pense sont ce qui fait le mieux connatre cette me extraordinaire; on l'y suit pas pas dans son dveloppement imptueux; on y voit natre, palpiter et grandir la volont qui a soumis et soulev le monde; et il n'y a pas un de ses mouvements intrieurs qui ne se rvle dans les transformations de son style. Jeune encore, il jette dans des oeuvres htives, incorrectes, le dsordre d'ides qui le tourmente, o exhale en invectives passionnes son exaltation rpublicaine.. La langue part qu'il se fait n'est encore qu'une bauche. En Italie, il crit au directoire des lettres pleines encore de l'inquitude de sa jeunesse, mais o cette inquitude n'est dj plus que l'ardente premption du gnie... En gypte, son esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de lui-mme rgler sa fougue, il porte dans ses crits l'ordre et le calme qu'il rtablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix s'lve aussi haut que sa destine. Avec les aigles romaines et le manteau des Csars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue impriale... Quand vient la priode des revers, tout s'assombrit et s'efface la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le rcit de ses derniers combats, et ne retrouve ses lans accoutums que pour ramener au vol l'aigle bless de l'le d'Elbe Paris. Vaincu, il termine sa vie publique par une lettre immortelle. Enfin, il a enrichi la littrature Franaise, dj si riche, d'un nouveau genre o il est sans modle et sans rival, la proclamation; il a cr une loquence nouvelle aprs tant de triomphes oratoires, l'loquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mrite de prendre place au premier rang de nos crivains; il a fait des proclamations comme Pascal des penses, Bossuet des oraisons funbres, La Fontaine des fables, et Molire des comdies; il est, dans ce genre, le premier et le dernier. _Lucrce_, tragdie en cinq actes et en vers; par F. PONSARD. 3e dition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. _Fuene_, 2 fr. La belle tragdie de M. Ponsard a eu autant de succs la lecture qu' la scne. Trois ditions, puises en moins de quatre ans, prouvent que la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le got des beaux vers, et qu'elle prfrera toujours de nobles sentiments simplement, mais lgamment exprims, ces compositions sans nom que certains crivains essayaient de lui faire accepter pour des chefs-d'oeuvre dignes d'tre imits.--Heureusement cette contre-revolution littraire, engage au nom de la libert et du progrs et soutenue ds son dbut par quelques jeunes gens enthousiastes, touche son terme. La littrature comme en politique, comme en religion, l'esprit humain peut s'arrter quelque temps au milieu de sa carrire, mais il ne rtrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tt ou tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point o il l'avait laisse. Malgr ses dfauts _Lucrce_ aura eu la gloire de dterminer la France quitter la fausse voie ou elle s'garait la suite du chef de l'cole romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et elle en a beaucoup d'autres,--elle mriterait donc de prendre une place dans toutes les bibliothques d'lite; car, quel que soit l'avenir rserv M. Ponsard, sa premire tragdie restera toujours un des vnements les plus importants de l'histoire du thtre franais au dix-neuvime sicle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien d'ditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo? _Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842_; par M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. _Mathias_, quai Malaquais, 15. S'il est une matire qui doive exciter un haut degr l'attention des hommes d'tat, des publicistes et des conomistes, et appeler leurs mditations, c'est le systme de chemins de fer que la France, presse qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent le besoin de crer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont venues attester, depuis dix ans, que les esprits obissaient cette proccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites jusqu' prsent taient restes l'tat de thories, ou avaient donn lieu des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui dcrta le grand rseau des chemins de fer, est le premier pas rgulier qu'on ait fait dans la voie de la ralisation; mais cette loi elle-mme n'est qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut, comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant la manire dont il sera employ. Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donne toutes les questions qui avaient si passionnment anim les controverses antrieures n'est qu'apparente: dpouillez la loi, et vous retrouverez en prsence l'tat et les compagnies. L'tat a un peu avance, les compagnies ont un peu recul; mais, en dfinitive, en reconnaissant que l'tat ne pouvait excuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies une belle part et les laisse encore matresses du terrain. L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est d la plume lgante et facile d'un pair de France de la gnration nouvelle, a pour but de rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842, qui, comme nous le disions plus haut, laisse entires les questions des rapports de l'tat avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de longue haleine qui ait t fait sur ce sujet, et, ce titre, il a vivement excit l'attention publique. L'auteur a divis son livre en quatre parties: Dans la premire partie, il rappelle que le projet prsent par le gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait tre cre par l'tat; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu d'tre une loi d'application immdiate, comme le voulait le gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de _classement_. Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M. Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la facult d'appeler son aide les compagnies, sans rien stipuler sur le systme d'intervention financire du trsor dans les diffrents cas. Dans la deuxime partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il arrive cette conclusion: Que l'intrt public qui s'attache la cration des chemins de fer est moins un intrt commercial et stratgique qu'un intrt politique et administratif; que c'est la circulation des hommes, et, avec les hommes, des ides; que c'est la circulation des ordres et dpches du gouvernement qui constitue le but essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer. Tout en accordant l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intrts politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manire de voir sur le rle de ces voies de communication, au point de vue stratgique et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de l'artillerie et de la cavalerie exigera un matriel norme et souvent peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues? D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'tre vaincu, opposer l'ennemi des moyens analogues ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intrt stratgique que de ne pas nous crer un systme aussi perfectionn que le leur? Quant au transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction, dans d'assez fortes proportions. La troisime partie de l'ouvrage que nous analysons est consacre l'examen du mode d'excution. L'auteur, aprs avoir rappel les systmes exclusifs qui ont t tour tour prconiss et vaincus, et les avoir compares ceux auxquels les diffrents tats, tant d'Europe que des tats-Unis, ont d la cration des chemins de fer, arrive cette conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France. Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit d'association n'est pas encore n en France; la centralisation administrative et la modicit des fortunes, telles sont les deux causes auxquelles ou doit attribuer ce fcheux tat des esprits; de l l'intervention financire de l'tat dans les grands travaux publics, la consquence est naturelle. Cette intervention financire ne peut revtir que trois formes: la garantie du _minimum_ d'intrt, le prt, la subvention. L'auteur ne cache pas sa prdilection marque pour la premire de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des lignes qui doivent tre fructueuses pour les compagnies, et on conoit que dans ce cas l'tat n'a jamais rien craindre et donne une garantie morale qui ne doit grever en rien le Trsor. La subvention doit, dit-il, tre rserve aux lignes qui ne sont pas par elles-mmes assez productives, et le prt pour les compagnies dj existantes et qui sont menaces d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient dj t mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du 11 juin. Maintenant l'intervention est diffrente: elle consiste construire le chemin et le livrer une compagnie qui exploite sous certaines conditions. Dans la quatrime partie, M. le comte Daru traite rellement et exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive conclure que l'tat doit chercher traiter avec des compagnies pour l'excution des chemins de fer, thse qu'il a si bien soutenue ces jours derniers propos du chemin d'Avignon Marseille; mais que si les compagnies ne se prsentent pas, l'tat doit marcher en avant et ne plus se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails et de machines. En rsum, l'ouvrage de M. le comte Paru est un trait peu prs complet, un certain point de vue, de l'immense question des chemins de fer; son auteur l'a envisage avec courage, et n'a dissimul ni les inconvnients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si elle est bien comprise, un grand essor l'esprit industriel en France. _Encyclopdie nouvelle_, ou Dictionnaire philosophique, scientifique, littraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines au dix-neuvime sicle; par une socit de savants et de littrateurs; publie sous la direction de MM. PIERRE LEROUX ET JEAN REYNAUD, 41e livraison mensuelle.--Paris, 1842. _Gosselin_. 2 fr. La 41e livraison de l'_Encyclopdie nouvelle_, qui vient de paratre, contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et dernier est dj complet). On y remarque, comme dans toutes les autres livraisons, plusieurs articles du plus haut intrt et signs par des noms illustres: _Encyclopdie_, _picerie_, de M. Jean Raynaud; _pope_, de M. Edgar Quinet; _rasme_, de M. Fortout; _Descartes_, de M. Renouvier: _piscopat_, de M, Haureau; _pargne_, de M. Fabas; _Engrais_, de M. Cazeaux; _Ennius_, de M. Joguet; _picurisme_, de M. Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement sa fin, obtient tout le succs qu'elle mrite. Nous lui consacrerons plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en apprenant ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528 colonnes de ses 40 premires livraisons, qu'ils peuvent se procurer au prix de 82 francs, contiennent la matire de 82 volumes in-8. Modes.--Vieux bijoux. Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique tout: il faut en excepter les femmes, qui doivent paratre toujours jeunes, malgr leurs atours la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques. Les vieux bijoux ont t quelque temps oublis, mais enfin leur tour est venu, et maintenant ils sont un complment indispensable de toilette, de mme qu'un ventail peint d'aprs Boucher ou Watteau. Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tir trs-grand parti, pour la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des maux. Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup d'pingles fond mail bleu, entoures du petites perles on de brillants; au milieu est une fleur en pierres pareilles l'entourage;--puis des bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres forms de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se dtachant, deviennent chelles de corsage;--des pingles ou coulants pour bracelets, et des boucles de ceintures. Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte presque plus. [Illustration.] La chtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en vogue: elle sert suspendre la ceinture, montre, flacon, clef du coffre bijoux, etc. [Illustration.] Cette pingle est du temps de Louis XIII: elle est orne d'maux, de pierres tailles facettes et en cabochon; les pendeloques sont en grosses perles. [Illustration.] Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle reprsente avait fait surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes coquetteries de nos aeules? La mode des vieilleries a eu ses exagrations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalit. On est revenu aussi au got des vraies belles choses pour ameublement. Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps que le prestige de la mode pour protger leur caducit; plus de tapisseries fanes, de porcelaines casses: tout cela a t remplac par des meubles de Boule aux incrustations dlicates et par des tapisseries modernes faites sur les anciens dessins. De belles porcelaines de Svres, des groupes en vieux saxe, des figurines coquettes et mignardes, garnissent les tagres. Les bronzes les plus riches, les candlabres antiques, les coupes de Benvenuto, enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirs dans le cabinet d'un antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de got et de la femme la mode. [Illustration: Amusement des sciences.] SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO. I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaant sur l'un des bassins d'une balance. Fixez-la ensuite, l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entirement plonge dans l'eau. Prenez les 21/11 de la diffrence entre les deux poids, et extrayez la racine cubique du rsultat rduit en dcimales. Vous aurez en dcimtres et fractions de dcimtre la longueur du diamtre cherch, si vos poids ont t rapports au kilogramme pris pour unit. Supposons, par exemple, que la bille pse 307 grammes dans l'air, et, qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pse plus que 55 grammes. La diffrence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572 grammes. Cette diffrence, considre comme fraction du kilogramme, s'crit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est--dire cherchez le nombre qui, multipli deux fois de suite par lui-mme, donne pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le diamtre de la bille est de 85 millimtres. Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procder autrement. On commencera par la peser dans l'air en mme temps qu'un flacon ou un vase bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui dterminera la sortie d'un certain volume d'eau gal celui de la bille, et on psera le tout dans ce nouvel tat. On fera sur la diffrence des deux peses les mmes oprations que ci-dessus. Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque la bille aura t plonge dans le flacon et aura fait sortir une certaine quantit d'eau, le tout ne psera plus que 355 grammes. La diffrence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus. II. Il y a une infinit de procds pour rsoudre cette question. En voici un choisi parmi les plus simples. Dites la personne qui a pens le nombre de le tripler, et ensuite de prendre la moiti exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande moiti, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez encore tripler cette moiti, et vous demanderez combien de fois le nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pens sera le double, si la division par la moiti a pu se faire; mais, si le triple du nombre pens tait impair, il faudra ajouter l'unit. Ainsi, soit 5, le nombre deviner; son triple est 15, dont la plus grande moiti est 8; le triple de 8 est 24 o 9 se trouve deux fois. Le nombre pens est donc le double de 2 ou 4 augment de 1. NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE. I. Donner une mthode gnrale pour deviner le nombre que quelqu'un aura pens. II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura tire d'un jeu de cartes. [Illustration:] Observations Mtorologiques FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET. [Illustration: Tableau complexe reproduit sous forme d'illustration.] Rbus EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Un homme en eau entre deux airs. [Illustration: Nouveau rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843, by Various License: Share Alike