Produced by Rnald Lvesque L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843 L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL N 33. Vol. II.--SAMEDI 14 OCTOBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33. Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'tranger. -- 10 -- 20 -- 10 SOMMAIRE Camp de Lyon: _une gravure_.--Courrier de Paris. _La rentre des Classes; les Canotiers_--Histoire de la semaine. _Portraits de M. Duret: gravures d'aprs les procds Rmon et Tissier._--Chemin de fer de Londres Folkestone. _Vue du Port de Folkestone et Banquet d'inauguration du Chemin de fer._--Rouverture du Thtre-Italien. _Portraits de Ronconi et de Salvi._--Acadmie des Beaux-Arts. Exposition des Grands-Prix et des Envois de Rome. _Premiers Grands Prix de Sculpture, de peinture et de Gravure en mdaille; Envois de Rome; trois Gravures._--Romanciers amricains. Charles Dickens. Un journal amricain: Intrieur d'une Pension bourgeoise; _Vue de Bureau du Rowdy_.--Margherita Pusterla. Roman de C. Cant. Chapitres XI et XII. _Quinze Gravures_--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Cinq Gravures._--Amusements des Sciences.--Rbus. Camps d'Instruction. CAMP DE LYON. _L'Illustration_ a dj expliqu ses lecteurs (tome 1er, page 407) l'origine, et le but des camps d'instruction forms chaque anne dans la plupart des tats europens; elle les a fait galement assister en quelque sorte, la cration et la naissance des deux camps de Plan, en Bretagne, et de Lyon: il lui reste maintenant donner quelques dtails sur les travaux de ce dernier, lev le 30 septembre, et dont le dessin ci-joint reprsente la vue gnrale. Les premires grandes manoeuvres du camp de Lyon eurent lieu le 2 septembre, dans une vaste plaine situe sur les bords du Rhne, en face de Miribel. Les deux brigades d'infanterie et deux demi-batteries d'artillerie y ont pris part: la cavalerie tait absente. Le 9, toutes les armes runies tirent de grandes manoeuvres feu sur le champ d'exercice, prs du Rhne, au-dessus de Vaulx. A dix heures, les divers corps occupaient les positions qui leur avaient t assignes, et, quelques instants aprs, ils repoussaient les attaques d'une anne ennemie qui tait cense s'avancer sur Lyon par la rive gauche du fleuve. Les hommes du mtier font le plus grand loge de l'intelligence et de la promptitude avec lesquelles les ordres ont t compris et excuts pendant ces exercices, qui ont dur toute la journe. De grandes manoeuvres furent excutes les 13 et 15 septembre. Le 20, M. le duc de Nemours, arriv le 19 Lyon, fit sa premire visite au camp. Le 22 septembre, la division d'infanterie tait runie sept heures et demie du matin sur les terrains de manoeuvre, et forme sur une seule ligne. Diverses volutions ont t commandes par M. le lieutenant-gnral de Lascours. Les troupes, disposes d'abord en chelons par rgiment, l'aile gauche en avant, ont bientt form les carrs, qui ont t rompus, aprs un feu de deux rangs des faces extrieures. On a form ensuite deux lignes parallles; la deuxime brigade, qui, aprs ce mouvement, se trouvait en avant, a excut un passage des lignes en retraite; puis on a chang de front sur la droite de la premire ligne, l'aile gauche en avant; et, se trouvant ainsi dans une direction parallle au ruisseau du Gua, les deux brigades ont pass successivement les ponts sur trois colonnes au pas de charge. La plupart de ces volutions taient couvertes par des tirailleurs, et simulaient des mouvements de guerre. Le mme jour, les trois rgiments de cavalerie du camp ont excut de grandes manoeuvres, qui avaient attir un immense concours de spectateurs, et qui ont dur trois heures. Aprs une demi-heure de repos, les trois rgiments, forms en colonne, ont dfil au trot devant M. le duc de Nemours, plac la tte de son tat-major. Ds que les escadrons ont t rompus pour regagner leurs cantonnements, le prince s'est dirig sur le camp du Molar occup par le 16e lger. Madame la duchesse de Nemours est arrive en calche dcouverte, en compagnie du gnral Boyer. Au moment o le duc et la duchesse ont pntr dans l'intrieur du camp; en passant sur le front de bandire, les troupes taient sur pied et en bon ordre, quoique sans armes, entre le premier et le second rang de tentes. Les tambours ont battu aux champs; une musique guerrire s'est fait entendre: une multitude immense, compacte, bordait les deux cts de la route qui conduit au camp et sur laquelle un arc de triomphe avait t improvis. Franchissant les quatre rangs de tentes, le cortge s'est rendu la tente de M. le duc de Nemours, place en arrire et au centre du camp. De l, il est revenu . Lyon, en passant par la Guillotire. De nouvelles manoeuvres ont en lieu le 25 et le 27. Une foule immense s'tait porte sur les hauteurs de la Croix-Rousse, de Montessuy et de la Pape, pour assister cette dernire, qui devait consister dans le passage militaire du Rhne sur un pont de bateaux, avec un simulacre de combat, entre le corps d'arme destin cette opration et celui qui devait s'opposer la marche du premier. [Illustration: Vue du camp de Lyon.] Enfin la revue d'honneur des troupes du camp de Lyon a t passe dans la plaine du Grand-Camp, le 28 septembre, par M. le duc de Nemours, qui a distribu les dcorations de la Lgion-d'Honneur accordes aux divers rgiments, savoir: quatre croix de commandeurs, six croix d'officiers, et trente-huit croix de chevaliers. Par l'ordre du jour, le commandant en chef a flicit les troupes du camp de Lyon sur leur bonne tenue, leur discipline et leur zle. Dans l'infanterie, la marche est bonne et rgulire; dans la cavalerie, les hommes conduisent bien leurs chevaux; l'artillerie a montr l'intelligence et la prcision qui lui sont habituelles; les autres armes ne mritent pas moins d'lites pour le zle dont chacune d'elles a fait preuve dans les missions spciales qui lui ont t confies. D'aprs les ordres du ministre de la guerre, le camp de Lyon a t lev le 30 septembre. Ds cinq heures du matin, les tambours battant la marche et les trompettes sonnant le dpart ont donn le premier signal de la retraite; aussitt plusieurs colonnes se sont mises en route pour rejoindre leurs garnisons ou en aller occuper de nouvelles. Les autres rgiments se sont mis en route le 2 octobre, et ds ce mme jour, il n'est plus rest au camp un seul homme. Courrier de Paris. Il n'y a pas huit jours qu'on ne voyait, sur toute la surface de la France, que des mres occupes embrasser des fils, et des fils se jetant dans les bras des mamans et des pres. Adieu, papa! adieu, maman!--Adieu, mon enfant! sois bien sage! travaille bien! cris-nous ds que tu seras arriv. Et ils recommenaient s'embrasser, et ils essuyaient quelques larmes, tandis que la petite soeur ou la petite cousine se tenait dans un coin, la joue en feu, l'oeil humide, le coeur gros, tout prs d'clater en sanglots. Monsieur Charles, dit la femme de chambre en descendant l'escalier quatre quatre, vous oubliez votre casquette! Monsieur Charles! s'crie la cuisinire l'autre extrmit, monsieur Charles, vos petits gteaux!--Aie bien soin de n'avoir pas froid pendant la nuit, ajoute la mre.--Et surtout, dit le pre, soigne ta sant et les mathmatiques... On attelle le cheval la carriole si le pre est un honnte fermier ou un simple cultivateur; on fait venir le cabriolet s'il s'agit d'un pre bourgeois et riche rentier; on met la calche en route si ledit pre fait souche de gros monsieur, gentilhomme ou millionnaire; et puis tout est dit; on part, on est parti.--Les soeurs agitent leurs mouchoirs au balcon des fentres ou du haut de la terrasse, en dernier signe d'adieu; la mre et l'aeule, au fond du jardin, suivent du regard le cher enfant qui s'en va, jusqu' ce qu'il disparaisse derrire les haies et les anfractuosits du chemin; lui cependant se retourne chaque pas vers la maison paternelle; il ne peut dj plus la voir, qu'il la regarde encore. Maintenant, allez au bourg voisin ou la ville voisine, et arrtez-vous au bureau des diligences royales et des messageries Laffitte et Gaillard; les Achille, les Lon, les Eugne, les Charles, les Victor, les Fernand, les Lopold, les Jules, les Gustave, les Arthur, les Louis, les Henri, les Ren, les Adolphe, les Alexis, les Auguste, les Hippolyte, les Armand y abondent; les uns se glissent dans le coup, les autres s'engouffrent dans l'_intrieur_; ceux-l sont entasss dans la rotonde, ceux-ci perchs sur l'_impriale._--Qu'est-ce donc? D'o sort cette multitude adolescente?--Eh! ne le devinez-vous pas ces bras ballants, ces airs vents, ces uniformes gros bleu, ce sac de nuit pour tout bagage, ces poches bouffantes et remplies de poires, de pommes, de biscuits, de drages, de chocolat et de pte-ferme? c'est la nation des coliers qui retourne au collge; l'heure fatale est sonne; le 1er octobre, cet ennemi capital des collgiens, est venu les veiller en sursaut et les saisir au milieu de la libert et du bonheur des vacances; l'un envoyait sa poudre aux moineaux; l'autre jetait sa ligne au poisson crdule; celui-ci se roulait sur l'herbe; celui-l glissait sur l'eau, et tous jouissaient des caresses du mois bienheureux, du mois longtemps attendu, si vite vanoui, du mois qui se nomme de ce beau et adorable nom: les vacances! Cependant Laffitte et Gaillard roulent sur la route au galop; l'colier, tapi dans son coin, garde une attitude silencieuse et triste; il voit vers l'horizon, travers les nuages de poussire que le pied des chevaux soulve, le thme et la version, monstres tout barbouills d'encre, qui lui font signe de venir et grimacent au milieu d'un horrible mlange de barbarismes, de contresens et de solcismes. Tout prs d'eux, le _pensum_ se dresse sur des monceaux de vers clops et de noirs _trognons_ de plumes; et le haricot, lgume inamovible, annonce, par les nuages de vapeur qu'il exhale, que le temps des dners de Lucullus et des soupers de Balthasar n'est pas encore venu pour les Collges. On arrive enfin; les grilles s'ouvrent et se referment sur nos coliers: la salle d'tude ressaisit sa proie; le matre reprend sa leon, magistralement arm de la syntaxe et du _Gradus ad parnassum_. Tout est dit; Virgile et Cicron, le _De Viris_ et la table de Pythagore vous ont reconquis, mes enfants! ils vous tiennent et ne vous lcheront pas, chers petits amis, avant que septembre ait ramen les jours de libert. Alors la porte de votre cage se rouvrira, et vous vous chapperez, par-ci et par-l, vers le nid maternel, en gazouillant et par joyeuses voles. Nous avons tous pass par cette preuve: qui ne se rappelle les gros soupirs qu'il poussait en voyant arriver le dernier jour de vacances et le terrible moment de rentrer au collge?--Regarde ce jeune garon, ici prsent, que _l'Illustration_ a fait graver sur bois, pour tes menus plaisirs, mon lecteur! c'est l'image de tous les coliers passs, prsents et futurs; tout l'heure, il tait libre, et l'arbrisseau s'panouissait en plein vent; voici que M. le proviseur ou M. le censeur renferme dans la serre, pour l'arroser de grec et de latin. Tout en obissant l'illustre pdagogue, l'colier prouve un serrement de coeur, et, malgr la prsence respectable du personnage, il jette la drobe un regard plein de regret l'azur du ciel qu'il aperoit encore travers la fentre entre ouverte de sa prison. Ce regard veut dire que dans l'azur et dans les nuages qui voltigent, il n'y a ni matres d'tudes, ni dictionnaires, ni thmes grecs, ni version latine, ni rgle de trois, ni pain sec, ni _pensum_, ni haricots ternels. O azur!... Cependant, pauvres reclus, songez-y, et prenez votre parti en braves: le haricot et le thme grec et le matre d'tudes ne sont que mdiocrement rcratifs et caressants, je l'avoue; on aurait pu inventer mieux; mais enfin, puisqu'on n'a pas encore trouv autre chose, vous verrez plus tard qu'il tait ncessaire de commencer par l, et que, pour vivre en ce bas monde et y faire son lit, l'azur tout cru est une viande bien creuse. Ainsi les collges de Paris, repeupls depuis huit jours, ont ressaisi la frule, et le professeur rbarbatif reprend d'un air maussade son collier de misre; M. le professeur, au fond de l'me, pleure ses vacances comme l'colier, sauf toutefois qu'il se donne une contenance et se fait un visage stoque. Que de soupirs se sont exhals sur le seuil! que de larmes le collgien a furtivement essuyes en touchant le pav de la cour emprisonne de ses noires murailles! que de baisers et de caresses le concierge a entendus retentir, ardemment donns par les lvres maternelles! O grandes douleurs, en effet! terrible dsespoirs! Enfants que vous tes, priez Dieu qu'il ne vous envoie jamais d'autres peines, et d'autres pleurs! Les coliers ne sont pas les seuls mortels plaindre; la premire quinzaine d'octobre a fait d'autres victimes, et, au premier rang, il faut placer le _canotier_. Le canotier appartient l'espce amphibie; le ciel lui a donn deux pieds, deux jambes, deux mains, pour vivre sur terre comme vous et moi; et cependant il a la fureur d'aller sur l'eau; il ne manque cet animal singulier que des nageoires et des cailles pour s'enrler dans le bataillon des saumons et des brochets. Le canotier supple cet oubli de la nature en achetant ou en se construisant une barque, une nacelle ou un canot, comme son nom de canotier l'indique; et ds qu'il a son canot, notre homme est plis heureux et plus ami de l'onde que le plus forcen et le plus vagabond des goujons. A peine les premiers souffles du printemps ont-ils amen les jours favorables, que le canotier quitte le rivage et livre sa voile au vent. Vous pensez peut-tre, voir cette ardeur nautique, que le canotier est petit-fils de Christophe Colomb ou du capitaine Cook? Pas le moins du monde: il naquit sur les bords de la Seine, entre le pont Notre-Dame et le pont de Bercy, d'une part, et, de l'autre, le Pont-Neuf et le pont de Svres. Longtemps on le connut petit marchand dans quelque coin du faubourg Saint-Denis, ou petit employ au Mont-de-Pit et la mairie; quelques-uns ont servi comme sergents ou sous-lieutenants tout au plus; quelques autres ont t concierges, ou valets de chambre de bonne maison; mais, au milieu de leurs honneurs et de leurs fonctions, la mme soif les possdait, et nos amphibies s'chappaient souvent pour aller voir couler l'eau, se promener sur la rive et se mouiller le bout du pied au courant du fleuve. Une fois libre, une fois retir des affaires, le canotier ne se possde plus et se livre immodrment sa passion hydraulique. C'est alors qu'il a un canot et qu'il se promne, de long en large, travers la Sine, vtu d'une camisole bleue ou rouge, coiff d'un chapeau de matelot, et ramant comme un forat. Sa plus grande prtention est de ressembler un capitaine de vaisseau; si vous l'appeliez, Neptune, il unis ferait son hritier et vous donnerait sa fille. Il va sans dire que le canotier, comme tous les mortels atteints de monomanie, impose aux autres son got avec intolrance, avec tyrannie: un voisin, un ami, un parent ne lui rend pas visite sans que l'enrag, dmarrant son canot, ne dise: Ah ! si nous faisions une promenade sur l'eau? Il vous prend, il vous emmne de force, il vous livre ne proie au soleil ou aux rafales, et par-ci, par-l, vous procure l'agrment d'un plongeon. Dans ses moments de dsastre, le canotier se transforme en chien de Terre-Neuve, vous saisit par la nuque et vous ramne triomphant au rivage, moins que, par distraction, il ne vous laisse au fond de l'eau. Le canotier est dilettante et possde tout le rpertoire de musique maritime, fluviale et riveraine qui se chante depuis que l'eau coule et la romance avec elle: _O pastor dell'onda!--Eh! vogue ma nacelle!--Notre vaisseau sur une onde tranquille!--Chantons la barcarolle!--Au bord de la rive fleurie!--J'entends le ruisseau qui murmure!_ et le reste. De son ct, le Cirque-Olympique plie son drapeau et abandonne son palais d't, pour reprendre sa rsidence d'hiver.--La rouverture s'est faite jeudi dernier, par un mimodrame grand spectacle, dont nous vous dirons deux mots prochainement. Est-ce encore de Napolon? est-ce de Murat ou du prince Eugne qu'il s'agit? Non pas; le Cirque a donn, cette fois, la prfrence don Quichotte; il faut bien un peu varier ses hros! Les journaux, propos de ce mimodrame, ont racont un fait que je me permets de dclarer invraisemblable et parfaitement impossible: c'est de Rossinante qu'il est question. Or, disent les conteurs, le Cirque, ayant choisi pour sa pice d'ouverture le hros de la Manche, n'tait embarrass que d'une chose, savoir, de trouver un coursier assez maigre, assez thique, assez dpourvu de chair, assez exclusivement compos d'os et de peau, pour reprsenter au naturel, et dans toute la vraisemblance historique, le fidle compagnon du hros de la Triste-Figure, Rossinante, pour tout dire. Que faire? faute d'un cheval maigre, le Cirque s'adressa un cheval gras, qui accepta le rle, sans se douter de ce qu'il lui en coterait, le pauvre animal: les chevaux sont si btes! Ds la premire rptition, on lui retrancha son picotin d'avoine; la seconde, on supprima la botte de foin; la troisime, il ne djeuna qu'avec un peu de paille et ne soupa point; la cinquime, son palefrenier lui imposa un jene complet, et, pendant huit jours, continua avec acharnement ce dernier systme de restauration. Tout alla bien d'abord: le cheval dodu disparut peu peu, et fit place tout ce qu'on peut imaginer de plus Rossinante; on comptait ses ctes une une; le dos s'tait dentel comme une selle. Quel succs! le Cirque tait ravi, et dj il annonait que don Quichotte lui-mme n'avait pas possd un Rossinante pareil; malheureusement, on trouva le lendemain la pauvre bte morte d'inanition: elle avait trop consciencieusement tudi son rle. Non, encore un coup, on ne nous fera pas croire que le Cirque ait eu besoin de recourir cet assassinat pour faire un Rossinante, dans un pays comme celui-ci, qui a des chevaux de fiacre, le jockey-club et les haras de Viroflay. Histoire de la Semaine. On a dit que les peuples heureux taient ceux dont l'histoire tait ennuyeuse. Le monde entier, si cette maxime tait vraie dans toutes ses acceptions et dans toutes ses consquences, aurait t cette semaine au comble du bonheur, car nous croyons bien difficile d'intresser le lecteur en racontant les vnements qui l'ont marque.--En Espagne, mme situation: des partis arms, se tenant rciproquement en chec; des luttes lectorales donnant sur certains points l'avantage aux mcontents; sur d'autres, peut-tre en plus grand nombre, au ministre et au parti de Narvaez. Voil la position qu'claircira peut-tre un peu la runion des corts, fixe au 15 de ce mois.--C'est le mme jour que se runira Athnes l'assemble nationale, par suite du mouvement survenu dans la nuit du 14 au 15 septembre, pendant laquelle le peuple s'est rendu sous les fentres du roi Othon et lui a dit: Sire, si vous ne dormez pas, donnez-nous donc une de ces constitutions que vous promettez si bien, Le 15 on se mettra l'oeuvre.--Ajoutons, pour en finir avec cette date, que le 15 aussi commencera la session du conseil-gnral de la Seine, laquelle la polmique rcente au sujet de certaines parties de la fortification de Paris, peut faire prter une attention que cette runion annuelle n'obtient pas toujours.--Le ministre anglais vient de prendre le parti d'interdire les _Meetings_ d'Irlande. L'influence d'O'Connell a su prvenir toute rsistance, toute rbellion contre la proclamation du cabinet de Saint-James, qui avait runi de nombreuses forces militaires. La conduite habile du tribun irlandais, en vitant un conflit violent, semble avoir fait prouver quelque mcompte aux auteurs de cette mesure, car les journaux ministriels de Londres lui prodiguent, cette occasion, les reproches de couardise et de lchet.--Aprs l'Irlande et le pays de Galles, voici l'cosse qui donne aussi des inquitudes l'Angleterre. Les membres de l'glise libre n'ayant point encore de temples ouverts pour leur communion, et fatigus d'attendre la dcision de l'assemble des chefs, se sont ports des violences, dans plusieurs parties de l'cosse, contre les personnes et les temples de l'ancienne glise. Un soulvement a eu lieu Rosolio. Les perturbateurs, hommes et femmes, ont entour l'glise et sonn la cloche avec violence. Les autorits tant survenues, elles ont t reues par des hurlements et par une grle de pierres. L'agitation est arrive un point que force a t d'envoyer chercher des troupes Cromarty. Les soldats ont t contraints de se servir de leurs armes, et bientt de se retirer avec les autorits, de peur de plus grands malheurs. Une femme seulement avait pu tre arrte. Roskeen, Kiltearn, avaient t le thtre de scnes semblables.--La _Gazette Gnrale de Prusse_ et la _Gazette d'Augsbourg_ annoncent que, le 19 septembre, on a tir sur la voiture de l'empereur Nicolas, Posen, dans un des faubourgs. La _Gazette de Prusse_ ne parle que d'un coup de feu, et parat douter s'il y a eu intention ou inadvertance. La Gazette d'Augsbourg, plus formelle, dit qu'il y a eu plusieurs coups de feu, qu'ils ont t tirs dans la direction de la place occupe d'ordinaire par l'empereur, qui se trouvait avoir, l'insu des conspirateurs, devanc sa suite de huit heures. L'aide-de-camp de Nicolas, qui tait assis sa place, aurait, suivant ce dernier journal, t atteint par les balles, et bless. La Gazette Universelle Allemande rduit, au contraire, le fait aux plus minimes proportions. Le coup de feu, d'aprs sa version, serait parti par l'inadvertance d'un domestique assis derrire la voiture et ayant un fusil ct de lui. La crainte d'tre rprimand l'aurait port dire qu'on avait fait feu sur la voiture, et qu'il avait aperu de loin l'auteur de l'attentat prenant la fuite. Nous avons rapport tous les dires: que d'autres prononcent. Un trait de commerce et de navigation a t conclu entre la France et la Sardaigne. Cet tat, qui avait dj fait subir, il y a un an, des rductions considrables presque tous les articles de son tarif des douanes, rduit encore, par ce trait, les droits sur les eaux-de-vie, les vins, les objets de mode et les porcelaines venant de France; en change, nous supprimons pour le pavillon sarde, et charge de rciprocit, les surtaxes de navigation qui sont, chez nous, de 4 fr. 12 cent. par tonneau, et en Sardaigne de 1 fr. 30 cent. seulement; et, de plus, nous diminuons les droits sur le riz, sur la cruse, sur les oranges de Nice et autres fruits de table, et aussi sur le btail du Pimont. Un article, dont on a fait ressortir l'intrt et l'importance, assure nos auteurs, sur leurs ouvrages, les mmes droits dans les tats sardes qu'en France. De plus, les frontires du Pimont, au travers duquel transitaient toutes les contrefaons belges qui taient expdies en Italie, demeureront fermes aux ballots de Bruxelles.--On ne dit pas que notre ministre ait amen le roi Lopold reconnatre galement les droits de nos auteurs. Mais ce quoi le souverain n'a encore consenti pour aucun de nos producteurs littraires, les vques de ce pays viennent de le faire pour le plus grand nombre. Une rcente instruction pastorale, publie par ces prlats, dfend, sous peine de pch mortel, d'imprimer, de vendre, de colporter, de distribuer ou de donner tous livres, journaux, revues, feuilles priodiques contraires la foi ou aux _moeurs_, sous quelque dnomination et format que ce suit; elle dfend galement d'acheter ces ouvrages, de les accepter, lire, conserver, prner ou conseiller. Ces messieurs peuvent maintenant dormir bien tranquilles, ou tout au moins l'enfer les vengerait de leurs contrefacteurs s'il s'en pouvait trouver encore.--La Chine tient de ratifier le trait de commerce avec l'Angleterre, en stipulant qu'il serait commun toutes les autres puissances _barbares_. Le maximum des droits fixs par le tarif annex au trait ne s'lve pas, dit-on, au-dessus de 10 pour 100 _ad valorem_, et il sera seulement de 5 pour 1000 pour tous les objets non ports au tarif. Si, comme cela est probable, les Chinois ont stipul la rciprocit, les chinoiseries pourront abonder sur le march de Paris. C'est notre mission de Chine prendre les mesures ncessaires pour que nos articles trouvent de leur ct un large dbouch dans le Cleste Empire. La question de l'opium a t ajourne. En attendant, notre consul gnral Manille, M. le comte de Ratti-Menton, qui avait dj su, Damas, se compromettre par la forme dans une circonstance o il pouvait avoir raison au fond, semble vouloir ruiner par avance l'influence que la France doit chercher conqurir dans ces contres nouvellement ouvertes. Il a engag contre un agent franais fort capable, dit-on, M. Dubois de Jancigny, charg d'une mission spciale par le ministre des affaire trangres et du commerce une polmique que rien ne ncessitait, dont le ton est inqualifiable, et dont l'effet ne saura probablement tre trop dplor. M. le ministre de la marine a reu et publi le rapport du capitaine Bouet, gouverneur du Sngal, sur l'expdition vigoureuse que cet officier a dirige contre le pays de Fonta, situ sur les bords du fleuve. Dans l'engagement qui a eu lieu, et la suite duquel le village de Cascas a t pris par nous et livr aux flammes, les insurgs ont perdu quarante des leurs et ont compt un pareil nombre de blesss. Notre perte a t nulle; quelques sous officiers et cavaliers d'un peloton de spahis sngalais, qui s'est particulirement distingu, ont t blesss. Le gouverneur a la confiance que cette expdition garantira pour longtemps la paix sur les deux rives du fleuve et la sret de notre commerce, par l'opinion qu'elle a donne tous les peuples indignes, noirs ou maures, des moyens d'action dont nous pouvons disposer.--M. le ministre de la guerre a, de son ct, publi des rapports nouveaux de notre arme d'Afrique. Ce sont encore des rcits de rencontres avec Abd-el-Kader et ses lieutenants, dans lesquelles nos braves soldats font preuve d'une ardeur qui ne se ralentit pas, et qui amneront prochainement, il faut l'esprer, la fin ou du moins une longue interruption des hostilits. Les nouvelles de dsastres ont abond. Le navire qui a apport le rcit dtaill de la perte, sur les rles d'Afrique, du bateau vapeur anglais faisant le service de l'Inde, mentionne la semaine dernire, a fait connatre qu'outre ce bateau-poste (_le Memnon_), on avait galement dplorer la perte d'un autre btiment anglais, _le Capitaine-Cook_, parti d'Angleterre avec 700 tonneaux de charbon qu'il portait aux stations de la mer Rouge.--A Constantinople, une tempte a plus ou moins maltrait tous les btiments en rade. On porte de 60 80 le nombre des personnes qui ont pri.--Des nouvelles de Java annoncent que, par suite d'un tremblement de terre dont les secousses ont dur neuf minutes, des maisons se sont croules et ont enseveli leurs habitants sous les dcombres; une partie du mont Horeffa s'est boule dans la valle et a cras les btiments du gouvernement, l'exception de la demeure du commandant; un grand tablissement particulier, le Mego, a t emport par une vague norme, et beaucoup de monde y a perdu la vie. Le mme flot a enlev, prs du mont Sie-Tolie, situ une lieue plus au nord, des bateaux indiens avec tant de violence, hors de la rivire, que ces btiments, parmi lesquels tait une croisire du gouvernement, ont t lancs sur le rivage cent et cent soixante pas de leur mouillage.--Un effroyable Incendie a clat le 26 aot, une heure de l'aprs-midi, Kingstown (Jamaque); force a t, pour circonscrire le ravage, de faire venir un dtachement d'artillerie avec un obusier de 12 pour canonner les maisons qui allaient fournir un nouvel aliment aux flammes. Ce moyen russit: le 27, on fut matre du feu. _Quatre cents_ maisons ont t dtruites. On value la perte plus de douze millions de francs. Dans cet immense dsastre, on n'a eu dplorer que la mort d'un seul habitant, tu par un des boulets lancs pour arrter l'incendie. Une humanit bienfaisante viendra, esprons-le, en aide tant de malheurs. La France, dans une circonstance o le mal tait bien autrement irrparable, le dsastre de la Guadeloupe, a noblement montr ce qu'elle savait faire pour ses enfants malheureux. Cette semaine encore le _Courrier de la Moselle_ nous apprenait qu'un homme de bien, qui fait de sa fortune le plus louable, le plus digne usage, auquel les tablissements de bienfaisance de Metz doivent leurs plus importantes fondations, et qui a donn 140,000 francs pour concourir l'oeuvre de la colonie agricole de Mettray, M. le comte Lon d'Ourches venait d'envoyer de nouveau 60,000 fr. pour les malheureux de la Pointe--Pitre. Le _Courrier de la Moselle_ dit que c'est l un don _presque royal_.--La semaine est aux riches souscriptions: sir Hbert Peel vient de remettre un mandat de 4000 livres sterling (100,000 fr.) aux commissions ecclsiastiques charges de recueillir les offrandes pour la construction des glises. Dans la lettre qui accompagne ce don magnifique, sir Hubert dit que c'est une dette qu'il acquitte envers celui qui a bien voulu que l'industrie lui valt une fortune considrable.--Enfin, l'empereur d'Autriche, de son ct, s'est associ l'ide conue par le roi de Bavire de fonder, parmi les membres de la Confdration germanique, une association pour l'achvement de l'admirable cathdrale de Cologne. Il s'est engag contribuer annuellement pour la somme de 40,000 florins (100,000 fr.). Jamais on n'a sembl plus tenir aux quartiers et aux anctres qu'aujourd'hui. Nous lisons dans les annonces de certaines feuilles un _Avis_ par lequel les maisons ducales et les familles nobles sont invites transmettre, sans retard, les corrections et additions qu'elles jugeront convenables aux diteurs d'un _Annuaire de la noblesse de France_ pour 1844. Les journaux officiels annoncent, d'un autre ct, que M. le ministre du commerce et de l'agriculture vient de faire dresser le _Stud-Book_ franais, ou catalogue de tous les chevaux pur sang de la France, avec leur gnalogie, et qu'il fait prparer galement un _Herd-Book_, ou liste et gnalogie des taureaux et des vaches pur sang. [Illustration: M. Duret.] L'Acadmie des beaux-arts a eu procder la nomination au fauteuil demeur vacant par la mort du sculpteur Cortot. La section de sculpture avait dsign, comme candidats, M. Duret, Lemaire, Raggi, Seurre an et Jouffroy; l'Acadmie avait complt la liste en y ajoutant les noms de MM. Halley, Desprez et Danlan an. Le nombre des votants tait de 54; M, Duret a obtenu 19 voix; M. Lemaire, 15; M. Raggi, I, et M. Jouffroy, 1. M. Duret a donc t proclam membre de l'Institut. Le public applaudira ce choix, que sanctionnera galement l'approbation des artistes. M. Duret, lve du baron Mosio, et coup sr un de ses meilleurs disciples a produit, quoique jeune encore, un grand nombre d'ouvrages qui ont obtenu le succs le plus mrit. Il dbuta par tre musicien, puis voulut se livrer la dclamation; mais ses hsitations ne furent pas de longue dure, et ne lui firent perdre que bien peu de temps, car dix-huit ans il obtint le grand prix de Rome. Ses statues sont: _Mercure inventant la lyre; le Danseur Napolitain,_ et _l'Improvisateur Italien_, qui sont aux Luxembourg; le _Molire_, qui est dans la salle de l'Institut; le _Casimir Prier_, de la Chambre des Dputs; le _Christ_ et _l'Ange_, de la Madelaine; _la malice_, des salons du Palais-Royal; le _Dunois_, le _Richelieu_ et le _Rgent_, de Versailles, et le _Chactus au tombeau d'Atala_, du muse de Lyon.--L'Acadmie des sciences a pourvoir la vacance survenue dans sa section de mcanique par le dcs de M. Coriolis. Nous ignorons encore quels seront les comptiteurs cette succession.--Quant l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, appele nommer prochainement la place d'acadmicien libre qu'a laisse en mourant l'excellent et respectable M. de Fortia d'Urban, elle n'a vu jusqu'ici frapper sa porte qu'un candidat dont on vante les sentiments religieux, et un autre dont on loue les dners. Mais comme il ne s'agit, en dfinitive, ni de l'lection d'un pape, ni de celle d'un membre du Caveau, elle attendra sans doute qu'un historien ou un archologue se prsente. [Illustration: Gravure d'aprs le procd Rmon.] L'administration des Muses royaux, qui devrait bien faire enlever enfin l'ignoble et dangereuse galerie de bois accole la galerie du Muse du Louvre, laquelle menace incessamment d'incendie le dpt de toutes nos richesses d'art, l'administration des Muses royaux s'est borne faire monter le Muse naval dans le local qu'occupait la galerie lgue par M. Standish, et faire descendre celle-ci dans le local qu'occupait le Muse naval. C'est un double dmnagement qu'elle tait parfaitement dans son droit d'oprer, et auquel, pour notre part, nous ne trouvons rien reprendre ni louer,--bientt le public pourra visiter, dans une des salles du rez-de-chausse du Louvre dispose cet effet, les marbres sculpts provenant du temple de Diane qu'on avait provisoirement dposs sur l'esplanade, et dont nous avons donn des gravures, t. 1, p. 289. Ces dbris, rapports de l'Asie Mineure, ont occasionn une dpense d'un million. Cette somme nous eut paru infiniment mieux employe et eut pargn de trop justes reproches, si on l'et consacre ne pas laisser sortir de France et acqurir pour le Muse la statue en bronze trouve Lillebonne, la _Madeleine_, de Canova, la _Vierge en candlabre_, de Raphal, le _Francia_ et plusieurs tableaux de la collection de madame la duchesse de Berri, dont la plupart ont t acquis un prix peu lev, et pour lesquels la direction des Muses n'a pu enchrir, a-t-elle dit, faute de fonds.--Un artiste distingu, ancien pensionnaire de Rome, M. Boulanger, vient d'tre envoy, aux frais du budget des arts, pour mesurer et dessiner les monuments d'Athnes. Il nous semble que c'est encore l une dpense assez mal entendue, car tous ces monuments se trouvent trs-exactement reproduits dans une foule de voyages et de collections; et quant leur mesure plus d'une fois prise, nous ne savons pas trop comment elle se serait modifie. Les missions sont une excellente chose, quand, en les arrtant, on a en vue l'intrt de l'art et non l'agrment de ceux qui on les confie. Ou vient d'organiser au premier tage du palais de l'cole des Beaux-Arts, dans la salle dite de Louis XIV, un petit muse d'architecture en miniature, compos du 104 monuments gyptiens, grecs et romains, disposs sur deux grandes tables au milieu de la salle. Les uns sont en lige, les autres en pltre, tous models sur une petite chelle, avec une prcision et un soin trs-remarquables. Ce sont des colonnes, des temples, des cirques, des thtres, des arcs de triomphe, des tours, des oblisques, des tombes; enfin, Thbes, Athnes et Rome vus par le gros bout d'une lorgnette. Dans les embrasures des fentres de cette galerie, on a plac de fort jolies statuettes en pltre et en marbre, de deux pieds environ de hauteur, reprsentant en assez, grand nombre des artistes clbres, et qui sont l'oeuvre de sculpteurs de la dernire moiti du dernier sicle, dont les noms sont oublis aujourd'hui, mais qui n'taient pas sans mrite. Enfin, dans la salle o se font les expositions, on remarque une chemine sur laquelle on a en quelque sorte incrust deux anges d'une admirable excution, dont l'inscription suivante, place au bas, fait connatre l'auteur et l'ancienne destination: L'arrire-neveu d'un chancelier de France, qui fut le patron des beaux-arts, a fait don l'cole fonde pour leur gloire des fragments d'un tombeau de sa famille, par Germain Pilon, 1835. Le donateur est M. Seguier.--Des caisses contenant des moulages de sculptures remarquables de la Grce, excuts sous la direction de M. Lobas, membre de l'Institut, charg d'une mission scientifique et artistique par MM. les ministres de l'Instruction publique et de l'Intrieur, sont attendues prochainement la mme cole.--Les grands dignitaires qui prsident la restauration du jardin du Luxembourg font dire et rpter qu'elle a t entreprise avec un zle et un got qui promettent prochainement l'une des plus remarquables dcorations qui aient jamais t excutes. Nous verrons bien. Ce qu'il y a de constant, c'est que nous ne tarderons pas voir disparatre toutes ces malheureuses statues mutile, dgrades, ruines par le temps et l'humidit, qui ont afflig les regards de plusieurs gnrations d'tudiants. Outre l'_Hercule_ de M. Othon, qui est dj en place, des statues de _Jeanne d'Albret,_ de la _reine Clotilde, Blanche de Castille, Velleda, Sainte-Genevive_, et autres personnages de toutes les poques et de toutes les lgendes, sont confies MM Brian, Dumont, Husson Hoguenin, Klagmann, Mandron. Mercier, et autres artistes. De nouvelles commandes doivent encore tre faites. [Illustration.] _L'Illustration_ a dj fait connatre (t. 1, p. 235) le procd de galvanographie de M. Rmon. Aujourd'hui, nous avons mentionner, en attendant que nous y revenions, le procd de gravure typographique sur pierre avec un relief obtenu l'aide de moyens chimiques, par M. Tissier, appel du nom de son inventeur, Tissirographie. Dj l'auteur avait fait paratre, des 1839, des preuves de gravures obtenues par son systme, mais elles accusaient une scheresse et une duret qui pouvaient faire craindre que ce mode de gravure ne ft gure applicable qu' l'ornementation. Celles qu'il est arriv obtenir depuis dnotent des progrs trs-remarquables et des amliorations compltement satisfaisantes. Nous donnons aujourd'hui un dessin de Lemud, grav en relief sur mtal par le procd Rmon, et un dessin grav sur pierre par le procd Tissier. Ce dernier serait bien plus sr de se voir accorder la prfrence par les artistes si, comme le procd Rmon, il admettait l'usage du crayon de mine de plomb. La plume lithographique prsente des difficults d'excution, et la plupart des dessinateurs, faute de s'tre exercs l'employer, pourront faire longtemps obstacle au procd de M. Tissier. La ville de Rome a t mise en moi par le rcit des crimes et la condamnation d'un prtre, nomme Abbo, qui, joignant une instruction remarquable une adresse et une hypocrisie peu communes, avait su, jusqu'au jour de son arrestation, couvrir des apparences de la rgularit et de la religion les dsordres les plus infmes, les crimes les plus horribles, gagner l'amiti du premier ministre, Gnois comme lui, et se taire ouvrir toutes les maisons de Rome, sans excepter celles des ambassadeurs. Il devait tre cr prlat le lendemain du jour qu'il choisit pour se dbarrasser de sa dernire victime. C'tait son neveu, jeune garon de huit neuf ans, que le frre d'Abbo, habitant Gnes, lui avait confi, et qui mourut aprs une srie de traitements que nous ne pouvons retracer. La servante de ce monstre a dclar que deux enfants ns de leur cohabitation avaient t galement sacrifis par lui, et qu'elle tait enceinte d'un troisime auquel le mme sort et t coup sr rserv. La population, que de tels forfaits trouvent toujours implacable, attendait le jour de la justice, quand elle a appris que le pape venait de commuer la peine de mort prononce contre le coupable. Le premier sentiment a t celui de l'indignation, mais elle s'est calme par la pense que cette mesure devait quivaloir une abolition du dernier supplice dans les tats pontificaux, et qu'il tait bien impossible dsormais d'excuter les sentences capitales que pourrait prononcer la commission spciale appele juger les accuss politiques dtenus au fort de Saint-Leo.--Des crimes d'un tout autre genre viennent d'tre commis Berlin par une jeune et jolie danseuse espagnole, mademoiselle Lola-Montez, de Cordoue. Monte sur un beau cheval andalous, l'artiste-amazone tait alle assister aux grandes manoeuvres excutes en prsence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie. La dtonation de l'artillerie effraya sa monture, qui prit le mors aux dents et se prcipita dans la suite des deux souverains, au milieu de laquelle la jeune Andalouse parvint grand'peine l'arrter. Un gendarme (Berlin n'est pas sans gendarmes), un gendarme survint, qui menaa l'amazone et maltraita le cheval. Un coup de cravache vint lui cingler la figure; il en dressa procs-verbal. Le lendemain un huissier (Berlin a aussi des huissiers), un huissier se prsenta chez mademoiselle Montez pour lui remettre une assignation judiciaire, La mre de mademoiselle Montez (La mre d'actrice n'est pas inconnue en Prusse), la mre de mademoiselle Montez, qui survint, ne se doutant gure plus que Chicaneau des _Plaideurs_ que ce fut _un exploit que sa fille faisait_. Le papier timbr, mis en morceaux, fut lanc la figure de l'huissier; l'huissier en dressa procs-verbal. Les journaux de Berlin disent, avec toute la gravit allemande, qu'il y a l un double chef d'accusation qui menace de priver pour longtemps la coupable de sa libert. Nous avons cette semaine enregistrer le dcs d'un certain nombre de personnes regrettables:--Un orateur auquel son talent la seconde chambre des tats de Bavire et au barreau de Munich avaient valu un grand renom en Allemagne, et une fortune de 800,000 florins (1,300,000 fr.). M. Charles de Batz vient de mourir, lguant tout re qu'il possdait aux veuves et orphelins d'avocats du barreau dont il avait fait partie--La ville d'Arles a perdu M. le baron Langier de Chartreuse, son ancien maire, son ancien conseiller-gnral, son ancien dput, qui laisse, en outre, de prcieux souvenirs comme savant et comme, antiquaire.--L'arme d'Afrique a rendu les derniers devoirs un des officiers les plus distingus du corps royal d'tat-major, le chef d'escadron Delcambe, qui mettait fin, dit-on, de nombreuses et importantes recherches sur la langue arabe et l'histoire gographique du nord de l'Afrique.--Les sciences archologiques ont vu mourir M. Allou, qui fut successivement secrtaire bibliothcaire, puis prsident de la Socit Royale des Antiquaires de France. Il a publi entre autres travaux d'archologie, une _Description des Monuments du dpartement de la Haute-Vienne_, et un _Essai sur les armures du Moyen-Age_.--Enfin, M. Domeny de Rienzi, auteur de plusieurs ouvrages de gographie, et du volume intitul _Ocanie_, faisant partie de _L'Univers Pittoresque_, vient de mourir l'hpital de Versailles. Atteint, il y a un certain temps, d'une fivre crbrale, il avait eu le malheur de perdre en partie ses facults intellectuelles. Plus d'une fois depuis lors il tenta de se remettre l'tude et de terminer des ouvrages inachevs. Ce fut vainement; le travail tait devenu impossible son cerveau affaibli. Cet affaiblissement et la conscience qu'il en avait ont fait natre chez lui le dsespoir, et M. de Rienzi s'est tir, au milieu du parc de Versailles, un coup de pistolet dans la tte. Il a succomb la blessure qu'il s'tait faite. Chemin de Fer de Londre Folkestone. VOYAGE DE BOULOGNE A LONDRES EN SIX HEURES. [Illustration: Vue du Port de Folkestone; banquet d'inauguration du Chemin de fer.] L'ouverture d'une nouvelle voie de communication a toujours t considre comme un vnement important pour le pays dont elle doit activer les relations, pour les populations dont elle dveloppe et satisfait les besoins. Quand cette voie de communication est un chemin de fer, un intrt plus vif encore s'attache son inauguration; car on commence comprendre partout, et en Angleterre on a dj compris depuis longtemps, quel essor nouveau on doit en attendre pour l'industrie et le Commerce. Mais lorsque ce chemin de fer relie non pas seulement une ville une ville, mais un grand royaume un autre grand royaume, alors ce ne sont plus seulement les intrts particuliers qui s'agitent et se flicitent; alors les hommes d'tat eux-mmes qui voient loin dans l'avenir et qui sont un doivent tre toujours un peu prophtes, tressaillent et sentent qu'une nouvelle re de civilisation va commencer. En effet, plus les hommes se voient et se connaissent, plus les prjugs disparaissent; plus leurs relations commerciales sont intimes et continues plus la guerre devient difficile dclarer. Aussi est-ce avec bonheur que nous avons accueilli l'inauguration du chemin de fer de Londres Folkestone, ou plutt de Londres Paris par Boulogne. Nous donnerons prochainement nos lecteurs, avec la carte de la Grande-Bretagne, une notice sur les chemins de fer en exploitation dans ce pays; aujourd'hui, nous nous bornons constater un fait qui nous a paru un des plus considrables par l'influence qu'il doit avoir en France sur le choix du trac du chemin de Paris au littoral de la Manche. Nous devons le dire, la question qui hier encore tait entire, ne l'est plus aujourd'hui; elle vient d'tre rsolue de l'autre ct du dtroit: l'arrive des convois Folkestone, l'appropriation du port la navigation vapeur, le temps de la traverse entre Folkestone et Boulogne, tout semble se runir pour imposer au gouvernement la construction de la ligne d'Amiens Boulogne, sans prjudice toutefois de ce qu'il doit faire pour Calais, qu'il y aurait injustice et mauvaise politique abandonner. Le chemin de Londres Douvres a t autoris en 1836: il emprunte, entre ces deux points extrmes, une portion de leur parcours trois autres chemins. Il part de Londres avec le chemin de Greenwich, qu'il suit pendant 3 kilomtres, passe pendant 12 kilomtres sur le chemin de Croydon, se lie au chemin de Brighton sur 9 kilomtres, et en le quittant prend le nom de _South Eastern Railway_ jusqu' Douvres, sur une longueur de 115 kilomtres environ. Sa longueur totale est donc d'environ 115 kilomtres. Les travaux de ce chemin n'ont pas t pousss avec une grande activit, puisque ce n'est qu'au mois d'aot 1843, c'est--dire sept ans aprs sa concession, qu'on l'a inaugur sur la presque totalit de son parcours, de Londres Folkestone. La portion comprise entre Folkestone et Douvres a environ 15 kilomtres et runit toutes les difficults possibles: c'est l que se trouve les fameux rochers de Shakspere dont les ingnieurs anglais ont renvers des quartiers normes au moyen de la poudre. Nous pouvons dire avec certitude que si le port de Folkestone et _t dcouvert_, au moment o l'autorisation de construire le South Eastern a t demande, la compagnie aurait recul devant les 15 kilomtres qui sparent les deux ports. D'un autre ct cependant, Douvres tant un des _cinq ports_ d'Angleterre qui sont gratifis d'un gouverneur, et ce gouverneur tant lord Wellington, il est probable que l'adoption du bill du South Eastern aurait t subordonne la promesse du prolongement de Folkestone Douvres. Le port de Folkestone tait, il y a six mois, un des ports les moins frquents du Royaume-Uni; il tait envas, les jetes en partie dtruites, et il pouvait peine donner abri quelques misrables bateau pcheurs. A cette poque, la compagnie du South Eastern l'achte: les jetes sont releves, le port dbarrass des masses de pierres et de sable qui l'encombrent, des grues implantes sur les quais; et aujourd'hui, de ce port nagure abandonn, parlent de gracieux steamers qui, en trois heures, traversent la Manche et lui assurent un rang parmi les plus importants de la Grande-Bretagne. Le dessin que nous donnons nos lecteurs reprsente la vue de ce port restaur: c'est derrire la hauteur qui domine la mer, et d'o l'on a la vue la plus admirable, qu'a t place la station du chemin de fer; le seul inconvnient de cette station, c'est d'tre vingt-cinq minutes de chemin du port; mais on assure que quand l'exploitation sera compltement organise, un embranchement conduisant jusqu'au port permettra de parcourir cette distance en moins de cinq minutes. Le premier bateau vapeur a quitt le port rgnr de Folkestone le 2 juin 1843. Les directeurs du South Eastern taient partis de Londres ce jour-l mme six heures du matin; huit heures quarante minutes, ils taient Folkestone, ayant franchi 82 milles en deux heures quarante minutes, raison de 49 kilomtres et demi par heure; neuf heures vingt minutes ils montaient sur le bateau vapeur qui, midi trente minutes, abordait les quais de Boulogne. Le voyage n'avait pas dur _six heures_ en tout. Qu'on suppose maintenant le chemin de fer de Paris Boulogne par Amiens construit; ce chemin doit avoir 208 kilomtres environ, et il exigera, pour tre parcouru raison de 52 kilomtres l'heure, huit heures vingt minutes peu prs. Il sera donc possible d'aller de Paris Londres en moins de quinze heures. Ce chiffre seul indique suffisamment l'importance de ce trac, et nous n'avons pas besoin de prsenter aujourd'hui de calculs comparatifs. La solution de la question de la jonction des deux capitales dcoule de cet axiome (qui heureusement se trouve d'accord avec les intrts gnraux des deux pays): _Le plus court chemin d'un point un autre est la ligne droite._ La visite que les directeurs du South Eastern avaient faite Boulogne devait leur tre rendue Folkestone, et eux-mmes devaient reconnatre la gnreuse hospitalit des Franais par un banquet offert aux personnes considrables de Boulogne. Le 1er aot dernier, le paquebot _la Ville de Boulogne_, ayant bord M. Adam, maire de Boulogne, le dfenseur le plus infatigable des intrts de cette ville, et d'autres notables habitants, quitta les ctes de France neuf heures trente-cinq minutes, et arriva Folkestone midi un quart. Un magnifique banquet de deux cents personnes, prpar sous un pavillon la station du chemin de fer, fut prsid par le maire de Folkestone: c'tait une fte vraiment nationale pour chacun des deux peuples qui y prenaient part. Dans les toasts qui y furent ports, on dit beaucoup de bien de Boulogne et de Folkestone, ce qui se comprend parfaitement, et fort peu de mal de Douvres et de Calais, ce qui prouve la grande gnrosit des vainqueurs du jour. Quoi qu'il en soit, la question, comme nous le disions plus haut, nous semble juge, non pas que Calais doive tre dshrit tout jamais de tout moyen d'amlioration. A Calais, le transit de l'Angleterre vers la Belgique et l'Allemagne, mais Boulogne les voyageurs de Paris Londres. Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous donnerons une nouvelle carte des chemins de fer en France. Thtre-Italien. Lucia di Lammermoor.--Dbuts de MM. RONCONI et SALVI. [Illustration: M. Ronconi.] Il n'y a pas d'ouvrage peut-tre, _Anna Bolena_ excepte, o M. Donizetti ait mis autant de gnie que dans _Lucia di Lammermoor_. Le sujet de cet opra, tir du roman si connu de Walter Scott, convenait particulirement la nature de son talent. Sans aucun doute, M. Donizetti est un de ces artistes minents qui ont le droit de tout tenter, et qui peuvent russir tout. Mais il y a des thses que le gnie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui chapper d'elles-mmes et pour ainsi dire malgr lui. C'est donc dans cette charmante partition de _Lucia_ que M. Donizetti a pu dployer dans de plus larges proportions les qualits qui lui sont propres, une mlodie naturelle, facile, abondante; un style dont l'lgance ne se dment jamais; une sensibilit passionne qui s'lve quelquefois jusqu'aux effets les plus pathtiques. Le final du deuxime acte de _Lucia di Lammermoor_ renferme en ce genre des passages trs-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au troisime acte, sans tre mu jusqu'aux larmes. C'est l un beau triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous aient fait pleurer? [Illustration: M. Salvi.] Le dbut de deux artistes nouveaux, dans les deux rles d'Ashlon et d'Edgar ajoutait, cette anne, un intrt tout particulier la reprise de Lucia di Lammermoor. Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et Mario. Non que Mario nous ait quitts: Dieu ne plaise! O retrouverions-nous cette voix si pure et si frache, et dont le timbre est si flatteur que Mario, dbutant aprs Rubini, et dans les rles de Rubini, n'a pas vu son succs contest un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des plus solides colonnes de ce temple lev, sur la place Ventadour, la muse de la mlodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir l'arceau d'une vote, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux parallles, et M. Salvi sera la seconde. Quant M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est venu. En ce moment mme, M. Tamburini doit tre en Russie, avec Rubini et madame Viardot-Garcia. Souhaitons ces artistes minents tout le succs qu'ils mritent, mais n'ayons pas la fatuit de les plaindre. Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au mois d'octobre, leur lointaine prgrination. L'artiste est un oiseau voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent galement et au mme titre; les limites qui sparent les divers tats de l'Europe n'opposent aucun obstacle son vol; la marchandise qui fait la base de ses oprations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et n'est considre nulle part comme marchandise prohibe. Partout o l'artiste peut se faire couter, il est chez lui: partout o on l'applaudit il est heureux. Quelques feuilletons cependant ont paru mconnatre ces vrits. Ils se sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an dernier, et que nous aurons peut-tre de nouveau l'an prochain.--Malheureux Tamburini! Infortune Pauline! quitter le peuple _le plus spirituel de la terre_ pour les _barbares du Nord!_ Au lieu de ces aimables Parisiens larges paletots et longues barbes, ne plus avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, trangls dans l'uniforme, et rass selon l'ordonnance! En effet, voil un grand malheur. J'aime croire pourtant que ces infortuns n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-tre aussi bien garnie que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement. Allez sans inquitude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous oublie. Nos penses et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons d'ici vos succs de l-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvels et peut-tre grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prts ter, pour vous saluer, nos mains des poches de ct de nos paletots, et mme quitter un moment nos cigares pour crier _bravo!_ et _brava!_ Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en toute sret de conscience. Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de saison, ni peut tre beaucoup de vigueur la mme o elle serait sa place. C'est une voix trs-bien pose, qui s'met facilement, et dont le timbre doux et un peu velout a un grand charme dans le _piano_; mais elle n'est pas assez, nergique, assez clatante pour certains effets. Elle plat, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux motions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans ces moments-l, et pour ter cette lutte qu'il soutient contre lui-mme tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pnible pour le spectateur. C'est par son habilet surtout que ce chanteur est remarquable. Son style est sage et d'une simplicit trs-lgante. Il a beaucoup de got, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualit, et presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi. Car il n'est pas venu chanter ici les grands rles de tnor, tels que celui d'Othello, ou d'Osiris dans _Mose_, ou de Rodrigo dans _la Dame du Lac_, mais bien ceux qui demandent de la ductilit et de la grce, avec un dveloppement vocal mdiocre. C'est enfin ce que les Italiens appellent un tnor de _demi-caractre, di mezzo carattere_, ce qu'on appelle Paris un tnor _gracieux_, et en province un tnor _lger_. A l'Opra-Comique, il serait charmant dans _la Dame Blanche_, et l'Acadmie royale de Musique, dans Raimbaud de _Robert-le-Diable_, et peut-tre dans _le Comte Ory._ La voix de M. Ronconi est trs-borne et d'un caractre douteux. On ne sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un tnor qui ne peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un parti merveilleux, s'il donne tout ce qu'il chante une physionomie originale et saisissante, s'il intresse constamment son auditeur, s'il l'chauff en s'chauffant, s'il l'meut, s'il l'entrane, n'est-ce pas vraiment un grand artiste, et le rsultat qu'il obtient n'est-il pas d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus dfectueux? Ce rsultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a t pour lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il tient prodigieusement ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi, il comparait la mme phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpge, la une trille, que sais-je, moi? Mais peu peu l'impression actuelle est devenue si puissante qu'elle a compltement effac l'impression passe, et l'on s'est aperu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse, une qualit de son plus pleine et une plus grande agilit, Ronconi pousse bien plus loin l'art de _phraser_, la facult d'exprimer et le don d'mouvoir. Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commenc son succs, qui a grandi pendant le final, et qui s'est lev au plus haut point aprs le duo du troisime acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il a t fort bien second par Salvi. En rsum, ce sont deux succs brillants une nous avons constater, et l'administration du Thtre-Italien vient d'augmenter son arme mlodieuse de deux excellentes recrues. Grce leur concours, elle va monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intressantes que nous avons vues depuis plusieurs annes. Madame Persiani ... mais quoi bon rpter ce qu'on a dit cent fois, ce qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce qu'elle tait l'anne dernire. Cela suffit, et nous ne pouvons rien dire de plus. Acadmie de Beaux-Arts EXPOSITION DES GRANDS PRIX ET DES ENVOIS DE ROME. --SANCE ANNUELLE. Lorsque des lettres-patentes de Louis XIV eurent, en 1655, confirm la naissante Acadmie de peinture, elle reut presque immdiatement son complment par la cration de l'cole de Rome, dont Charles Errard, de Nantes, fut le premier directeur. Il y a eu constamment, depuis, un change annuel entre l'ancienne et la nouvelle capitale du monde civilis. Nous envoyons Rome, pendant cinq annes, aux appointements de trois mille francs, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des graveurs, voire, mme des musiciens; et, pour rpondre la munificence de l'tat, ils sont tenus de nous envoyer des travaux dtermins par les rglements, La Rvolution franaise n'a modifi sur ce point les institutions monarchiques que pour les refondre en deux corps homognes, l'Institut et l'cole Royale des Beaux-Arts. Chaque anne, un certain nombre de jeunes gens, Franais et vaccins, obtiennent, par voie de concours, le droit d'assister gratuitement des cours de dessin, de perspective, d'anatomie, de constructions, d'architecture, etc. Deux concours d'essai (un seul pour les architectes) dterminent ceux des lves qui doivent se disputer le grand prix. Les lves entrent en loge, c'est--dire qu'on les enferme dans une chambre pour y composer une esquisse dont ils doivent suivre les indications, et o ils passent leurs journes pendant un espace de temps fix. Cette rclusion temporaire est propre glacer les inspirations les plus chaleureuses. Jugez-en par les conditions imposes aux logistes peintres: ils ne peuvent introduire ni dessins ni draperies; on ne laisse passer que les bosses et les tudes qu'ils peuvent faire chez eux d'aprs des modles de femme; car les modles d'homme seuls posent en loge. Le gardien a le droit de fouiller chaque concurrent l'entre ou la sortie; les toiles sont timbres pour qu'on n'en puisse changer. Dfense est faite aux logistes, sous peine d'exclusion, de se visiter avant le dernier jour de leur emprisonnement. Quand ce jour est arriv, le secrtaire perptuel, assist d'un membre de l'Acadmie, vient apposer les scells sur les tableaux, qui schent en paix jusqu'au moment o ils sont vernis et encadrs pour l'exposition publique. Cette anne, les peintres sont rests en loge du 1er juin au 26 aot; les sculpteurs, du 15 juin au 11 septembre; les architectes, du 9 mai au 16 septembre; les graveurs, du 12 avril au 11 septembre. Cent cinquante, peintres s'taient prsents au concours d'esquisse, dont le sujet tait _Ulysse reconnu par sa nourrice Eurydice_. Vingt d'entre eux ont t choisis pour peindre une figure d'aprs nature, en quatre jours, en travaillant sept heures par jour. Les dix concurrents sortis victorieux de cette dernire preuve ont t MM. Damery, lve de Delaroche; Debedeucq, lve de Coignet; Picou, Jobb-Duval, lves de Delaroche; Bnouville, lve de Picot; Hillemaker, lve de Coignet; Villaine, Charles Jalabert, lves de Delaroche; Duveau, lve de Coignet; et Cambard, lve de Signol. Leurs productions ont t soumises l'apprciation du public les 27, 28 et 29 septembre, et l'Acadmie, dans sa sance du samedi 30, a dcern le premier grand prix M. Eugne-Jean Damery, de Paris, g de vingt ans; le premier second grand prix M. Franois-Lon Bnouville, de Paris, g de vingt-deux ans et demi; et le deuxime second grand prix M. Henri-Augustin Gambard, de Sceaux (Seine), g de vingt-quatre ans. Selon l'usage immmorial et presque sans exception, on avait extrait le sujet du concours de la mythologie paenne. La peste afflige la ville de Thbes; l'oracle dclare que les Thbains sont punis de n'avoir pas veng la mort de leur roi Laus. Oedipe, apprenant qu'il est involontairement parricide et incestueux, s'arrache les yeux et se condamne l'exil. Ses fils le chassent de son palais; il quitte Thbes, maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone. Ce programme tait indiqu comme _tir de la tragdie d'Oedipe roi_, de Sophocle. Nous avons sous les yeux une dition grecque avec le mot--mot latin (Cambridge, 1673, in-8), et nous pouvons affirmer que [Grec: Oidipios torannos] ne renferme rien de semblable. Les Thhains, loin de maudire Oedipe, lui tmoignent constamment la plus vive sympathie; Antigone et sa soeur Ismne sont reprsentes comme deux enfants dont _le bas ge excite l'intrt_, et les fils d'Oedipe ne figurent mme pas au nombre des personnages de la pice. On doit donc considrer ce sujet comme imagin par MM. les membres de la section de sculpture, et nous ne nous en plaindrions pas s'il n'avait l'inconvnient de nous taler de hideux spectacles, un vieillard qui s'est crev les veux, des pestifrs, du sang et des plaies rpugnantes. Le tableau de M. Damery est sagement compos, sagement excut, mais sans hardiesse et sans vigueur. L'incorrection de la perspective rapproche trop les figures des monuments; la tte de l'Oedipe n'est pas assez grosse pour le corps; cette peinture a toutefois des parties bien traites, comme la tte d'un Thbain plac derrire Oedipe, et le groupe qui occupe la gauche. Il y a des tableaux qui, reproduits par la gravure, excitent une juste admiration, mais dont le coloris dfigure l'original. Tel est l'Oedipe de M. Bnouville. L'ensemble a de l'harmonie, le dessin de la puret, la perspective de la justesse; les ttes et les attitudes ont cette dignit calme dont Poussin fournit les modles; mais pourquoi avoir donn aux chairs, aux draperies, aux monuments, des tons chocolat, bronze, vert-pomme, ou des teintes qui n'ont de nom dans aucune langue? La manire de M. Gambard rappelle, exactement celle de M. Signol, son matre, du moins par le coloris. La composition, excute en hauteur, est simple et harmonieuse, mais dpare par un dfaut essentiel. Antigone a les paules carres, les membres solides, la taille majestueuse; Oedipe, au contraire, rabougri, chtif, est pniblement remorqu par sa robuste compagne. De mme que les peintres, les sculpteurs ont eu traiter un sujet grec pour le concours d'essai, _les Adieux d'Hector Andromaque_; un second sujet grec pour le concours dfinitif, _la Mort d'paminondas_. Les huit lves admis en loge ont t MM. Moreau, Thomas, Marchal, lves de MM. Ramey et Dumont: Lequesne, lve de M. Pradier: Lavigne, lve de MM. Ramey et Dumont; Maillet, lve de M. Fouchres; Leharivel, lve de MM, Ramey et Dumont; Guillaume, lve de M. Pradier. On a pu voir, les 13, 14 et 15 septembre, les huit bas-reliefs exposs au rez-de-chausse du palais des Beaux-Arts; et, le 16, ont t proclams les noms de MM. Ren-Ambroise Marchal, de Paris, g de vingt-cinq ans et demi; Eugne Lequesne, de Paris, g de vingt-huit ans et demi; et Hubert Lavigne, de Cons-la-Grand-Ville (Moselle), g de vingt-cinq ans. Le bas-relief de M. Marchal est bien conu. Un soldat prsente paminondas son bouclier; un autre, arrivant tout haletant du combat, lui tend une branche de laurier en signe de victoire. Les chairs sont tudies avec soin, et les draperies, un peu pingles, attestent dans l'artiste la science de l'ajustement. La figure du vieux guerrier, qu'on voit l'extrmit droite appuy sur son javelot, est une excellente acadmie. La tte de d'paminondas exprime la fois les souffrances physiques et la joie morale; mais la position du trait fatal dans le corps du mourant prsente une grave invraisemblance. D'aprs les dtails que Xnophon, Pausanias, Diodore de Sicile, Plutarque et Cornlius Nepos nous ont transmis sur la mort d'paminondas, il fut rapport dans sa tente et eut le temps, avant d'expirer, d'apprendre, des nouvelles du combat. Le fer de lance, comme l'a plac M. Marchal, traverse le grand dentel, le diaphragme, et pntre dans le poumon gauche; or, avec une pareille blessure, il nous parat difficile de soutenir la moindre conversation. Le travail de M. Lequesne n'a point paru l'exposition gnrale des grands prix. Une affiche annonait qu'en vertu d'une dcision prise par l'Acadmie dans la sance du 27 septembre 1843, le bas-relief tait exclu de l'exposition, parce qu'il y avait t fait, aprs le jugement, et avant le moulage, des retouches et des changements considrables. Ces changements considrables se rduisaient la correction d'une tte de profil visible peine sur le dernier plan, et d'un casque jet terre aux pieds du personnage principal. Il est fcheux qu'on ait invoqu ce prtexte contre M. Lequesne, dont la composition se recommandait par le mouvement et la vigueur. Dans le bas-relief de M. Lavigne, paminondas, levant la main gauche, remercie les dieux du triomphe de sa patrie; de l'autre main, il arrache le fer de sa plaie. Un soldat posant la main sur le coeur du mourant fait signe au mdecin que la mort est prochaine. A l'extrmit droite, est un autre soldat nu qui pleure la perte de son gnral. Les figures de M. Lavigne sont heureusement groupes, et les parties nues d'un model satisfaisant. Les prix d'architecture ont t adjugs MM. Jacques-Martin Ttaz, de Paris, g de vingt-cinq ans et demi, lve de MM. Huyot et Lebas; Pierre-Joseph Dupont, de Dijon, g de vingt-huit ans, lve de MM. Debret et Huv; Louis-Jules Andr, de Paris, g de vingt-quatre ans, lve de MM, Huyot et Lebas. Le sujet tait un _Palais de l'Institut destin recevoir les cinq grandes Acadmies_: le projet de M. Ttaz ne manquait pas d'lgance; le portique corinthien couronn de statues, le dme coup par une terrasse la partie suprieure, les corps de logis doriques de l'enceinte offraient un ensemble imposant. Le plan de M. Dupont tait surcharg d'ornements de l'extrieur, mais l'emportait sur celui du premier grand prix par les distributions intrieures. On remarquait dans le travail de M. Andr le dme central et la colonnade dorique du mur d'enceinte. Les autres concurrents taient MM. Delage, Desbuissons, Lecoeuvre, Dubois et Louvet. Tous leurs projets, exposs les 20, 21 et 22 septembre, avaient entre eux la plus grande analogie, et paraissent calqus sur le btiment actuel des Quatre-Nations. Le prix de gravure en mdaille et sur pierre fine n'a pas t disput, La glyphique illustre chez les Grecs, et au treizime sicle par d'habiles artistes, est tombe aujourd'hui en discrdit, et n'est gure cultive que comme mtier par les fabricants de cachets. Seul reu en loge, M. Louis Merley, de Saint-Etienne (Loire), g de vingt-huit ans et demi, lve de MM. David et Galle, a obtenu sans contestation le premier grand prix. Il avait excuter en bas-relief _Ardon prcipit dans la mer, reu par un dauphin et transport au cap Tnare_; puis il devait rduire ce bas-relief en creux sur un coin d'acier, et copier sur pierre fine un came antique. M. Merley s'est acquitt consciencieusement de ces diffrents travaux, et il tait juste de l'encourager dans une carrire laquelle bien peu de jeunes gens daignent se consacrer aujourd'hui. Aux expositions partielles a succd, du 1er au 8 octobre, l'exposition gnrale des grands prix et des envois de Rome. Cette anne, diffrentes circonstances, les maladies, le mauvais vouloir, on des obstacles imprvus, ont empch plusieurs pensionnaires d'accomplir leurs obligations. Les travaux expdis sont en petit nombre et peu saillants; l'oeuvre capitale, celle qui prime tous les autres envois par les dimensions et l'importance du sujet, est le _Jrmie_, de M. Murat, pensionnaire de cinquime anne. Le peintre, s'inspirant du chapitre 21 des _Lamentations_ du prophte, l'a reprsent au milieu des vieillards et des jeunes filles de Jrusalem, gmissant sur le sort de la Ville Sainte et des Hbreux captifs de l'tranger. La scne est claire par les rayons d'un soleil couchant dont l'effet est rendu avec une remarquable puissance de couleur. En louant, dans la composition de M. Murat, l'arrangement des groupes et la grce de quelques figures de femmes, nous lui reprocherons l'absence de caractre. Rien n'indique que l'action soit en Jude, au temps de Nabuchodonosor; le prophte n'est pas assez distinct de ceux qui l'entourent; son attitude exprime moins l'inspiration que l'accablement. En lui donnant les rides et la barbe blanche d'un vieillard, M. Murat n'a point song que Jrmie, qui, destin la prophtie des le sein de sa mre, commena ses prdications sous le rgne de Josias, l'an 629 avant Jsus-Christ, tait jeune encore l'poque de la prise de Jrusalem par les Babyloniens, l'an 606 avant notre re. M. Pils, pensionnaire de quatrime anne, a envoy la copie d'une fresque du clotre de l'Annunziata de Florence, _la Mort de saint Philippe Benizzi_, par Andra del Sarto, et une petite esquisse, _les Prisonniers athniens rcitant les tragdies d'Euripide_. La copie reproduit fidlement une de ces peintures religieuses d'un sicle o la forme tait sacrifie au sentiment. L'esquisse est peinte avec vigueur et tmoigne d'une tude srieuse des dcorations grecques et trusques. Nous avons de M. Hbert, pensionnaire de troisime anne, un passage d'un ton chaud, et la Rverie. Deux femmes demi-nues sont assises sur une terrasse; l'une, vue de dos, tient un narguilli; l'autre, vue de profil, laisse chapper de ses mains une mandoline. Sur le second plan, on aperoit les dmes et les minarets de Constantinople, et dans le lointain l'azur limpide du Bosphore. M. Hbert, sans avoir jamais visit l'Orient, en a devin, l'clatante lumire; ses tons ont une vigueur qui n'exclut point la transparence, mais ses figures sont dpourvues de model; et puis est-ce l un sujet assez srieux? est-ce pour arriver peindre dus vignettes sur une grande chelle qu'on envoie les lves voquer les souvenirs de la Ville ternelle, et ne doit-on pas laisser les odalisques ceux qui fabriquent des lithographies l'usage des boudoirs parisiens? [Illustration: La Mort d'paminondas, premier Grand-Prix de Sculpture par m. Marchal.] M. Brisset, pensionnaire de deuxime anne, voulant peindre une acadmie, a pris pour prtexte _le Fils de Priam, tu par Achille au sige de Troie_. M. Lebouy a reprsent un jeune berger, un pasteur de Virgile courtisant une jeune bergre, et lui rptant ces vers d'Andr Chnier: Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons mmes yeux; nos ges sont les mmes. L'inexprience d'un pensionnaire de premire anne est sensible dans cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicit nave. M. Lanoue, paysagiste de premire anne, a bizarrement implant une scne du _Nouveau Testament_ dans un site des tats romains. Aprs avoir retrac une _Vue de la route d'Albano Striccia_, il y a plac les _Saintes femmes au tombeau de Notre-Seigneur_ comme si de lourds massifs d'arbres europens, et une grotte creuse dans les flancs d'un verdoyant coteau, pouvaient reprsenter les pres rochers et la vgtation brle du Golgotha. [Illustration: Oedipe s'en allant de Thbes, premier Grand-Prix de Peinture, par M. Damery.] L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux: _l'Empereur Commode aux jeux du Cirque_, bauche sans consquence de Ml. Vilain (pensionnaire de quatrime anne); une copie en marbre du _Mars_ de la villa Ludovisi, par M. Godde, lve de premire anne, et _Oreste poursuivi par les Furies_, statue en marbre par M. Chambard, lve de cinquime anne. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi, mais elle a des muscles bien excuts. M. Vathier, lve de troisime anne, graveur en mdaille, n'a pas eu le temps d'achever sa _mdaille commmorative des secours apports aux victimes des inondations qui ont ravag la France en 1840_. Les parties termines font augurer favorablement de l'oeuvre complte. Le bas-relief du mme pensionnaire, _la Douleur pleurant sur la terre_, manque compltement de model. [Illustration: Ardon sauv par un Dauphin premier Grand-Prix de Gravure en mdaille par M. Merley.] Les graveurs en mdaille que le gouvernement franais entretient Rome nous envoient de la sculpture en guise de mdailles; de mme les graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent copier l'aquarelle des tableaux des diffrents matres. C'est ce qu'ont fait cette anne, avec beaucoup de soin et de talent, MM. Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, lve de deuxime anne, a reproduit la _Madone_ d'Andra del Sarto, et le portrait de ce matre par lui-mme, tableaux tirs de la galerie _dei Uffizzi_ de Florence. M. Pollet, pensionnaire de quatrime anne, a expos de charmantes copies d'aprs Raphal, Titien, Lonard de Vinci et Andra del Sarto. Nous signalerons surtout le _Joueur de Violon_ et la _Madona alla seggiola_, d'aprs les originaux de Raphal, qui sont, l'un dans La galerie Pitti de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome. Deux architectes seulement ont satisfait leurs engagements envers l'Acadmie des Beaux-Arts. M. Picard, lve de premire anne, a trouv une excuse trop lgitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de deuxime anne, n'a pu obtenir temps l'autorisation de pntrer dans un couvent de femmes o sont encloses les ruines qu'il se propose d'tudier. M. Lefuel, de troisime anne, n'a termin que quinze dessins sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, excuts avec soin, reprsentent des portions de l'arc de Septime Svre, des temples de la Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du Tabularum, difice antrieur aux empereurs, o se gardaient les actes public; et les senatus-consultes, gravs sur des tables de bronze. M. Guenepin, de cinquime anne, a prsent, titre de projet d'_Htel des Invalides de la marine_, un entassement confus de toitures, de dmes, et de pavillons. L'Acadmie attendait du mme artiste une _restauration des thermes de Titus_; mais ce travail, commenc depuis deux ans, ncessite des fouilles considrables qu'il a t impossible d'achever. L'Acadmie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette anne le premier grand prix de composition musicale. Un second prix seulement a t dcern M. Henri-Louis-Charles Duvernoy, lve de M. Halvy. Sa cantate a t excute par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et Bouch, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu, lieutenant en premier de M. Habeneck l'Opra. Ce morceau a paru gnralement d'une longueur dmesure. Le jeune auteur n'avait pas sans doute rpandu sur son oeuvre assez de varit. Son instrumentation est en gnral bien traite; il est bon harmoniste. Comment un lve de M. Halvy ne le serait-il pas? Comme mlodiste, il est beaucoup plus faible, et ses tudes, selon nous, doivent tendre dsormais lui faire acqurir ce qui lui manque sous ce rapport. La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a servi d'ouverture la sance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas lui adresser le mme reproche qu' la cantate de M. Duvernoy? La partie la plus longue et la plus intressante de cette sance solennelle a t la lecture de la _Notice historique sur la Vie et les Ouvrages de Chrubini_. Ce travail assez long, mais fait avec soin, crit d'un excellent style, plein d'aperus ingnieux, et o brillent et l de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu l'orateur. [Illustration: Envois de Rome--Le Joueur de Violon, _fac simil_ du dessin de M. Pellet d'aprs Raphal.] [Illustration: Envois de Rome.--Les Lamentations de Jrmie, tableau de M. Murat.] Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les dtails de cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis longtemps. Quant l'apprciation laquelle il se livre des travaux de Chrubini, nous ne saurions la prendre au srieux. O la critique n'est pas permise, de Figaro, il n'y a point d'loge flatteur. M. Raoul Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la circonstance et sa position officielle le lui aient dfendu,--ses loges ne sont gure discuter. Nous ne reprocherons donc pas M. le secrtaire perptuel d'avoir vant la _grce_ et le _charme_ des mlodies de Chrubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser un peu loin l'hyperbole acadmique que d'avoir reprsent Napolon et Chrubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut perscuteur et l'autre victime. Quel mal Napolon a-t-il jamais fait Chrubini? l'a-t-il jamais entrav dans sa marche? a-t-il empch qu'on jout ses opras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accord de faveurs; mais quel titre lui en aurait-il d? A ne consulter que son sentiment personnel, la musique de Chrubini l'ennuyait; consulter le sentiment public, les opras de Chrubini tombaient presque toujours. Pouvait-il deviner que l'auteur de _Dmaphon_ et de _l'Htellerie portugaise_ ferait sous la Restauration de magnifiques _motets_ et des messes sublimes? Chrubini, malgr un talent immense, que nous ne songeons pas contester, a jou pendant la moiti de sa vie le rle de grand homme _incompris_, et il y avait pour cela d'excellentes raisons que nous dirions toute autre occasion qu' celle de son oraison funbre. [Illustration: Envois de Rome.--Oreste poursuivi par les Furies, statue en marbre par M. Chambard.] ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS. Un Journal amricain.--Intrieur d'une Pension bourgeoise. (Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.) [Illustration: Intrieur du bureau de _Rowdy_, journal amricain.] M. Jefferson Brick, ici prsent, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille son collaborateur, va nous donner, au lieu d'un _toast_ de la vieille Europe, un _sentiment_ de la jeune civilisation. --Puisque vous en appelez moi, s'cria le foudre de guerre, je rpondrai. Buvons au Rowdy et tous ses frres de la Presse, puits de Vrit, dont l'onde noire (dlicate allusion l'encre d'imprimerie) est cependant assez transparente pour rflchir brillantes les glorieuses destines de mon immortelle patrie! --coutez! coutez! s'cria le colonel. Vit-on jamais style plus riche en mtaphores, plus fleuri? --Non, en vrit, dit Martin. --Voil le _Rowdy_ du jour, monsieur, reprit l'diteur amricain, lui tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick son poste, l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilit morale. Le colonel s'tait de nouveau hiss sur la table, et de ce poste avanc, lui et son collaborateur vidrent l'envi plusieurs verres de champagne, regardant Martin lire le journal, puis changeant l'un avec l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde bouteille, lorsque Martin termina la dernire colonne. Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'diteur. --Mais c'est d'une personnalit qui passe les bornes, rpliqua Martin. Le colonel parut singulirement flatt de cette remarque et dit qu'il esprait n'avoir jamais mnag personne. Nous sommes indpendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de, faire et de dire tout ce qu'il nous plat. --En revanche, en juger par ce spcimen, reprit Martin, vous avez ici nombre de gens qui, loin d'tre indpendants, font le contraire de tout ce qu'il leur plairait. --Qu'importe! il faut bien qu'ils cdent aux institutions de la toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais, tout compt, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie publique et prive des citoyens est aussi absolu que celui.... --Du blanc sur le ngre, suggra M. Brick. --Po-si-tivement, ajouta le colonel. --Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hsiter un peu (un passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en vrit, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref, n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple, poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres, avec l'attestation solennelle qu'elles ont t rcemment crites par des hommes vivants? --Oui, monsieur, rpliqua le colonel, cela se fait. --Et ce public clair, les Masses, que font-elles? demanda Martin. --Elles achtent, rpliqua le colonel riant aux clats, tandis qu'un sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson. --Oui, vraiment, elles achtent, lisent, et par centaine de mille exemplaires, continua l'diteur; nous sommes de russ gaillards, nous autres, et nous savons apprcier la finesse. --Est-ce que, par hasard, en Amrique, fin serait le synonyme de fourbe? demanda Martin. --Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille Europe; nous le pouvons, nous. --Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre crmonie. --D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la troisime bouteille vide dans un coin prs de ses sieurs, laissant de ct les vocabulaires, je prsume que l'art de forger des lellres n'est pas de notre cration. --Je n'ai rien dit de pareil. --Non plus que nous n'avons invent toutes les autres espces de ruses. --Invent! non, je ne dis pas. --Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la vieille Europe en rponde, et brisons l-dessus. Maintenant, si vous voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la porte. Martin suivit le collaborateur charg du dpartement de la guerre, qui le prcdait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint ensuite, et tous trois cheminrent ensemble, l'Anglais entretenant part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignit n'exigeait pas qu'il administrt quelques coups de pied au colonel, pour punir ce drle d'avoir os l'aborder, ou s'il entrait dans les choses possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis srieux de cette terre rgnre. Du reste, il tait vident que le colonel, heureux et fier de la position qu'il s'tait faite et de sa profonde intelligence des sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout autre penserait de lui. Ses denres, follement pices pour la vente, se vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui reprocher leur got pour cette littrature fangeuse qu'un gourmand ne peut rendre son cuisinier responsable de ses apptits brutaux. Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en sret dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut t pour le colonel un triomphe. Il eut dduit de cette assurance la parfaite harmonie de ses travaux avec le got du jour, s'admirant lui-mme comme un des types nationaux de l'indpendance amricaine. Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appele _Broadway_ qui, au dire de M. Jefferson, donnait les trivires au monde entier. Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse, ils s'arrtrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit perron conduisait une petite porte verte, et de chaque ct la rampe tait orne de petits ornements blancs et lisses, pareils une pomme de pin ptrifie. Sur une petite plaque oblongue de mme mtal on lisait le nom de Pawkins grav au-dessus du marteau. Quatre cochons errants contemplaient les passants du haut de l'estrade. Le colonel frappa la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui: une servante irlandaise mit le nez la fentre la plus haute pour _reconnatre_, et pendant son voyage du premier au rez-de-chausse, les cochons se recrutrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se couchrent de compagnie dans le ruisseau. Le major y est-il? demanda le colonel en entrant. --Lequel, monsieur?... Le matre? rpliqua la servante avec une hsitation qui prouvait que les majors taient en _majorit_ dans la maison. --Le matre? dit le colonel Diver, s'arrtant tout court et se retournant vers son collaborateur du dpartement de la guerre. --O fltrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson Brick. Matre! --Qu'y a-t-il d'tonnant dans ce mot? demanda Martin. --De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la libert! dit Jefferson Brick. J'espre qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de quelque crature avilie, quelque _aide-mnage_, aussi novice aux bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voil. Il n'est point de matre ici. --Tous sont propritaires alors? reprit Martin. M. Jefferson Brick s'abstenant de rpondre, marcha sur les traces du _Rowdy_ incarn. Ainsi fit Martin, se disant part lui, tout le long de la route, que le citoyen libre et indpendant qui peut condescendre reconnatre pour chefs de pareils hommes, se fait de la libert une moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rve d'elle sur le four qui lui sert de lit. Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrire-salle du rez-de-chausse, vaste, bien claire, mais des moins confortables. Entre les quatre murs blancs s'tendait un misrable tapis: une table manger de dimensions dmesures rgnait d'un bout l'autre, et l'assortiment de chaises fond de canne disperses et l dissimulait mal la nudit du lieu. A l'extrmit, du cette salle de festin se trouvait un pole flanqu des deux cts d'un immense crachoir en cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposs l'un l'autre au dessus d'un garde-cendre, et runis d'aprs le principe d'union des jumeaux siamois. Devant le pole un gros homme, tendu dans une _berceuse_, se balanait en avant et en arrire, s'amusant cracher tour tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune ngre, vtu d'une sale veste blanche, se htait d'aligner sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformit n'tait rompue de distance en distance que par des cruches pleines d'eau. Le ngrillon voyageait pniblement de haut en bas, de long en large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore, dont les plis et les taches rappelaient le djeuner. L'atmosphre, que la chaleur du pole rendait suffocante, paissie encore par les vapeurs nausabondes qui s'chappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de tabac flottant dans l'air, tait tout fait intolrable pour un tranger. Le gros homme dans la berceuse tournait le dos la porte; tout absorb par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperut, de l'arrive des nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au pole. Le major Pawkins, car c'tait lui, leva la tte, et dit de l'air las et endormi d'un homme qui aurait veill toute la nuit, air que Martin avait dj remarqu dans le colonel et dans M. Jefferson Brick: Eh bien! colonel? --Voil un gentilhomme frachement dbarqu d'Angleterre, major, qui est dispos se caser ici si les _ddommagements_ offrir pour le logement et la table lui conviennent. --Fort aise de vous voir, monsieur, rpliqua le major, changeant une poigne de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remut; vous vous trouvez bien, j'espre? --On ne peut mieux, dit Martin. --De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil. --Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire. --Je ne le crois pas, rpliqua le major avec une indiffrence stoque, il est vrai, mais d'un ton premptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranch la question, il mit son chapeau un peu de ct pour se gratter plus commodment la tte, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi. Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crne et le vaste dveloppement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafs et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacit. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et tait de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au del, ce qui contribuait puissamment lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter mme celle de M. Jefferson Brick, qui murmura l'oreille de Martin: Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur! L'exposition perptuelle de tout ce qu'il avait de sagesse vendre ou louer, ne constituait pas le seul titre du major la sympathie de ses compatriotes. C'tait de plus un politique consomm. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait la bonne foi publique, l'intgrit, la probit nationale, pouvait se rsumer ainsi; Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommenons de plus belle. Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'tait un hardi spculateur. A parler net, il avait un gnie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'tait plus habile fonder une banque, ngocier un emprunt, former une compagnie de dfrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intrts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment l'autre tre port par le flot populaire la dputation de l'tat de New-York, et plus tard, peut-tre, au congrs, Washington mme. Mais comme la prosprit particulire d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dvouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'clipsait parfois derrire un nuage. De l venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son hroque poux mangeait, dormait, se berait et cloquait, par manire de passe-temps. Vous tes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison o le commerce est aux abois dit le major. --A l'poque d'une crise tout fait alarmante, reprit le colonel. --Lors d'une stagnation sans prcdent, ajouta M. Jefferson Brick. --Je suis fch d'apprendre que les choses aillent si mal, rpliqua Martin. Cela ne durera pas, j'espre. Martin tait encore assez peu au fait des usages de l'Amrique, sinon il aurait su qu' en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est toujours dans un tat de crise, toujours rduit aux abois, toujours dfaillant, quoique les mmes gens, en corps, soient prts jurer sur l'vangile, toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe il n'est pas une contre plus prospre, un pays plus florissant. J'espre que cela ne durera pas, rpta Martin. --Il faudra bien marcher d'une faon ou de l'autre, reprit le major, et nous nous en tirerons, aprs tout. --Le sol de notre patrie est lastique, dit l'diteur du _Rowdy_. --Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick. --Nous avons en nous-mmes des principes de vie et de force, fit observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant dner, colonel; qu'en dites-vous? Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se runir au cabaret voisin. Il renvoya Martin madame Pawkins pour qu'il eut s'entendre avec elle des ddommagements offrir pour la table et le logis, le prvenant qu'il aurait bientt le plaisir de voir cette dame au dner, car on le servait deux heures, et les trois quarts taient sonns. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps perdre pour se rconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la libert de le suivre. Quand le major, se levant de sa berceuse, dplaa, par ce mouvement, une certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent absorbes dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y droba au plus vite, et regardant cheminer son hte dans sa majestueuse corpulence et son apathique lenteur, il ne put s'empcher de le comparer quelque gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la rpublique, pour s'engraisser ses dpens. Ils rencontrrent d'autres vgtaux de la mme famille au cabaret voisin, entre autres un gentilhomme prt partir pour un voyage d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de millions, de dfrichements, de villes fonder, et avait pour tout bagage un chapeau de toile cire et une petite valise de cuir jaune-ple, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traverse de l'Atlantique dans le _Screw_. Ils revenaient pas compts, Martin donnant le bras M. Jefferson, et le colonel et le major marchant cte cte, lorsqu' cinquante pas de la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitt le colonel et le major s'lancrent en avant, franchirent les marches, enjambrent le perron, et poussant la porte entrebille, se prcipitrent dans l'intrieur comme deux chapps de l'hpital des fous. De son ct, M. Jefferson Brick, dgageant rapidement son bras de celui de Martin, prit son lan dans la mme direction et disparut. Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est srement le tocsin! Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annont un incendie. Comme il glissait sur le pav boueux, trois autres personnages courant toutes jambes dbusqurent d'une rue voisine, l'anxit et l'agitation peintes sur le visage, se coudoyrent le long des marches, luttrent un moment qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetrent dans la maison, ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxit du doute, Martin se mit courir son tour: mais il fui dpass et presque renvers par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tte, tant leur exaltation tait grande. Qu'y a-t-il?--O est-ce? s'cria Martin hors d'haleine, s'adressant au ngre qu'il trouva dans le vestibule.. --Par la! dans la salle manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le colonel avoir gard une place vous, tout contre lui. --Un place! s'cria Martin. --Oui, pour le dner, monsieur! Martin le regarda d'un air effar, puis partit d'un grand clat de rire; sur quoi le ngre autant par bonne humeur naturelle que dans le dsir de lui tre agrable, rit aussi jusqu' ce que ses dents blanches brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux. Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie rencontr ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et tu m'ouvres mieux l'apptit que tous les amers du monde! Il fit alors son entre dans le salon et se glissa discrtement sur la chaise que le colonel (qui avait dj plus d' moiti dn) gardait pour lui, ayant pris la sage prcaution de la coucher le dos contre la table. MARGHERITA PUSTERLA. Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. CHAPITRE: XI. LA PRISONNIRE. ET Marguerite? Heureux de ce monde, si ce rcit tout entier n'est pas fait pour vous, ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux malheurs de Marguerite. Nul peut-tre parmi mes lecteurs (car je ne puis esprer que ces pages dpassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est pass sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison qu'on voit droite et qui porte des bas-reliefs reprsentant la rdification de Milan par ses allis lombards. Ces sculptures, tmoignage de la grossiret d'excution qu'on apportait dans les beaux-arts au douzime sicle, ornaient la porte de la muraille, btie et perce de deux arches, prcisment au temps de la ligue lombarde. A l'endroit o s'lve aujourd'hui la maison dont nous venons de parler. Luchino avait lev une forteresse qui s'tendait fort au loin sur les bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'poque o les vnements de notre histoire se passent, cette forteresse n'tait pas encore termine, et il n'y avait d'achev qu'une tour trs-leve. [Illustration.] [Illustration.] Ce fut dans les tages suprieurs de cette tour qu'on enferma Marguerite. La chambre qu'on lui avait destine n'avait rien de cette sordide salet qui est un premier chtiment inflig par ce qu'on nomme la justice l'homme qui n'a point encore t jug coupable. Une petite fentre lui permettait de voir travers les barreaux de fer le fate des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la verdure. Faibles ddommagements pour un coeur qui avait tout perdu, ddommagements toutefois aux yeux de celui qui en connat le prix immense, lorsque les raffinements de la cruaut lui ont prouv tout ce qu'il y a d'intolrable en tre priv. [Illustration.] [Illustration.] Elle tait donc l solitaire, arrache toutes les habitudes de sa vie, la libert de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reu un regard pitoyable; l, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard! [Illustration.] Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurit lui voile toute chose. Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui n'avaient point coul lorsqu'elle ne contemplait que ses propres malheurs, ds qu'elle reportait sa pense sur son fils et sur son poux, s'chappaient torrents de ses yeux dsols. Frmissante, elle cachait sa tte dans ses mains et se prcipitait genoux en poussant des cris de dsespoir. Puis, c'tait une alternative de calme et de dlire, d'esprances et de douleurs, de rflexions courageuses et d'abattement profond, rves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chanes ou au grincement des clefs, s'vanouissaient, pour rappeler l'infortune au sentiment de la sombre ralit. Pendant que Marguerite tait ainsi abandonne ses souffrances, Luchino dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon insparable: Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai nagure sur la terrasse la _Balla_, et que tu me dis ... --Que ce n'tait pas avoine pour tes dents, rpondit le fcheux. --Sais-tu o elle est? reprit le prince. --En cage, je le sais. --Donc? --Hum! prenez garde, rpliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prmatur. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'tait beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur. Luchino sourit et ajouta: Va, bouffon, et dis au gelier que je le mande en ma prsence. Alors l'tiquette tait moins raffine qu'elle ne l'a t depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le gelier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'tonner de voir s'tablir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan. [Illustration.] Le gelier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, tait un grand bent, long, large, flasque, la peau toute tachete; ses yeux louches taient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'parpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie tait donner des nauses et faire peur. Il tait ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des _giorgi_, et prit part leurs dvastations. Mais comme il n'tait pas assez courageux pour bien russir dans ce mtier de bandit, il ne tarda pas tomber entre les mains du capitaine de justice. Un autre et t pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dnona si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rbarbatif et cette me plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine. Lche avec ses suprieurs, intraitable l'gard de ses subordonns, il ne fut point dsarm par la douceur inaltrable de Marguerite, et se plut lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures journalires qui aggravent si lourdement les grandes infortunes. Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir gard la dignit de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'tait dans les jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant clat, veillrent mille tendres ides dans l'me de Marguerite. Saisie d'un innocent dsir et montrant la rose avec une douce motion: Donnez-la-moi, dit-elle au gelier. --Ah! oui! elle vous plat, rpondit le butor. Il prit la rose entre ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir l'infortune, puis la retirant tout coup, et l'effeuillant, il la jeta par la fentre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en alla. Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se souvint de cette grossiret, et lorsqu'elle put s'pancher avec un confident, elle la rappela plutt que cent autres injures. Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de prfrence tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience, et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des clefs qui rsonnaient chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le bret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui donnant des coups: Prends donc garde, grossier manant, de ne pas dchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un morceau aussi large de ta peau. [Illustration.] Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de lui. Le gelier s'puisa en rvrences, en seigneuries, en srnissimes, et ne sut que rpondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible visage du prince s'il fallait que Marguerite et dit du mal ou du bien ou n'et rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au gelier: Dornavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour midi chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le prince se souvient d'elle. Grillincervello montrant le gelier Luchino, lui dit: Lasagnone mriterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait entendre que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci. --Il pourrait se faire, rpondit Visconti avec un grand clat du rire, il pourrait se faire que ce plat lui fit le mme profit que le livre de l'autre jour celui qui le mangea. Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement dcrt que le dlinquant mangerait la bte toute crue, avec les os et la peau tout entire. La sentence fut excute, et il en mourut. Grillincervello comprit l'allusion, et s'criant: Dieu garde les chiens de pareils morceaux! il congdia Macaruffo avec, un coup de pied. Celui-ci souhaitait entre ses dents que le djeuner de ce bouffon bavard ft empoisonn, parce qu'il avait vent ses desseins sur les plats et la cuisine princire. [Illustration:] CHAPITRE XII. LES MALHEURS S'AGGRAVENT IL arriva que le jour suivant, l'heure o Lasagnone avait coutume d'apporter Marguerite un pain, une cuelle de soupe et un broc d'eau frache, il parut devant elle avec un visage plus agrable et semblable un ours faisant des crmonie... C'tait pour obir celui qui aurait galement obtenu son obissance s'il lui et dit: Laisse-la mourir de faim. Lorsqu'il eut dpos par terre le vase d'eau et arrang, la portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en got d'une chose inattendue, il disait: Qu'y a-t-il aprs? Qu'y a-t-il de friand pout votre seigneurie? Puis tout doucement, j'allais dire avec dvotion, il allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparatre un ragot fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire le gite dans la fort, et, mettant la main sur son coeur, il s'cria: Oh! que c'est bon! Puis il mit le plat devant l'infortune, qui, ces grces si insolites et si grotesques, cette voix si trangement adoucie, si disgracieusement courtoise, ne rpondait que par un mlancolique sourire. Ceci, ajouta-t-il, est envoy votre seigneurie par l'illustrissime seigneur Luchino, notre matre et le matre de tout Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle soit traite l'gal de lui-mme, et il a dit qu'il se souvenait de votre seigneurie. [Illustration.] Cette amlioration dans la conduite de son oppresseur fut loin d'apporter quelque consolation Marguerite. Elle sentit que ces procds cachaient un pige, et elle, vit s'ouvrir devant son imagination toute une srie de souffrances nouvelles et d'autres martyres. levant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa involontairement chapper ces mots de sa poitrine: Seigneur, je me recommande vous! Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il lui prsentait: Non, dit-elle, non; ces mets dlicats ne s'accordent point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent soutenir ma vie. Trouvez, de grce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le plus ncessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour moi. --Comment, vous n'en voulez pas? s'cria Lasagnone stupfait, et dj transport de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc! c'est un parfum! c'est un pt de becligues engraisss, c'est tout lard. Ah! c'est bon! un morceau faire revenir un mort. --Tant mieux, rpliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de plaisir. --Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air srieux et contrit, le seigneur prince a ordonn de vous le donner vous, vous-mme, ou qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le Seigneur veuille m'en garder! --Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mang. Et destinez le plat, je vrais prie, l'usage que je vous ai dit. --Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le gelier. --Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui font souffrir. [Illustration.] --Un bon dner votre seigneurie! s'cria Macaruffo, et tirant son bret avec une reconnaissance inusite, il tira la porte aprs lui, et s'en allait si content qu'il croyait rver. Il n'tait pas la moiti de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit l'engloutir avec avidit. Dans l'extase de sa gourmandise, il se lamentait de la petite quantit de becligues contenue dans l'assiette; lchant ses doigts, ses lvres, sa barbe, le plat, il enviait presque l'air environnant les manations qu'il lui avait ravies. Le jour suivant, Luchino monta cheval et vint la prison. A son arrive, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une obsquiosit universelle, tout le monde s'apprte obir son moindre signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de matre. [Illustration:] Gonfl de tant d'hommages, ivre de l'obissance gnrale, de la commune bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'tait prpar dans cette tour comme un refuge contre la premire fureur d'un mouvement populaire. Pendant qu'un page dtache son armure, il ordonne qu'on aille chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil sculptures dores. Ses yeux, pleins de vivacit, clairaient un visage d'une beaut mle, et la maturit de l'ge avait grav d'une manire ineffaable les rides d'abord creuses par la colre et l'orgueil. Une riche chevelure descendait en anneaux de sa tte nue sur ses larges paules, et ses regards fixs sur la porte exprimaient un mlange de honteux dsirs et de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vtement de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement, rvlait les habitudes lgantes de la femme gracieuse qui, en d'autres temps, arrachait ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis lors, combien elle avait chang! Cependant, au milieu des ravages de la douleur, sa beaut tait encore plus attrayante que ne l'et souhait Marguerite, afin d'chapper aux criminels dsirs de son oppresseur. Luchino salua courtoisement l'infortune et lui dit: En quel tat je vous revois, madame! --Dans l'tat, reprit Marguerite, o il a plu votre srnit de me rduire. --Voil! s'cria Luchino, voil! Ds les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaiss votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnatre plutt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: Je suis dans l'tat o m'ont entrane mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont rduit renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection. Elle rpondait: S'il est vrai, prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre ma prire, la premire et la dernire peut-tre que je vous adresse? Sauvez mon poux! sauvez mon fils! Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et rptait avec toute l'loquence d'une beaut innocente et malheureuse: Sauvez-les: --Oui, rpondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends. [Illustration.] La crainte que les objets de son amour ne fussent dj victimes de l'inimiti, de Luchino avait toujours tortur Marguerite. Je ne saurais dire si c'tait avec rflexion qu'elle avait adress Luchino cette prire, pour dcouvrir la vrit; mais quand la rponse lui donna l'assurance qu'ils taient vivants, elle laissa clater les transports de sa joie, Quoi! s'cria-t-elle, ils vivent donc encore: prince! monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez! Mais Luchino, honteux d'avoir laiss deviner son secret et d'avoir donn sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la premire, et il ne tarda pas lui apprendre que Pusterla et Venturino n'taient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fiert et triompha des tentatives du tyran. Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'o peut aller ma vengeance. Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure srnit qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu chappe au pril, et rendant grce Dieu, elle retourna dans sa prison. Grillincervello se prsenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa dconvenue. Le moment tait mal choisi, l'orage clata sur le bouffon, qui, prcipit du haut en bas de l'escalier de la prison, la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie. Pour faire diversion sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire de la principaut. Le chtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un berger dans les bois de votre srnit, et qu'il y faonnait un pieu. --Qu'on lui coupe les mains, rpondit Luchino. Le secrtaire s'inclina et poursuivit: Dans le bourg d'Abbiate-Grasso, o est la villa de votre magnificence, on a log un plerin venant de Toscane, et quelques cas de peste se sont dclars. --Qu'on brle l'auberge, le plerin, les htes et tout. --Le conntable Sfolcada Melik crit de Lecco qu'un de ses soldats a vol la bche d'un laboureur. --Qu'on le pende ct de la bche. --C'est ce qu'on a fait, et on a pay la bche au manant. Mais celui-ci est venu la nuit retirer son outil de la potence. --Eh bien! qu'il soit aussi pendu la mme potence, et la fourche entre eux deux. --Votre srnit sera obie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il vous crit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre srnit dsire prendre, et qu'il vous la livrera bientt. --Ah, bien, trs-bien! trs propos, vraiment! s'cria Luchino avec un sourire de sauvage consolation. --Il implore en outre de votre srnit l'impunit de tous dlits commis par lui ou par son fils. --Son fils? je ne lui en connais point. --Il se rserve de le faire connatre votre srnit. --Bien, bien, oui! expdiez-lui le bref d'impunit la plus entire, la plus absolue; mais qu'il soit prompt me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez. Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repatre du froce espoir de sa vengeance. On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journe retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva sa table le surcrot dont elle n'avait pas profit, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien diffrent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'tait un peu adouci depuis la pitance journalire dont il se gratifiait aux dpens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir t prive de ce qui n'tait un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, prive du spectacle de la nature, prive du soleil, du ciel, de la verdure, des mlancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; prive de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle tait plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repatre des plaintes de l'infortune, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flte qui rsonne dans le lointain, et des prires la Mre des affligs. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en libert des dlices de la lumire, et son imagination calme se plaisait les suivre partout o ils devaient tre. Ces images, chrement caresses pendant l'oisivet de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hlas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illumin son me, et quelquefois elle et paru joyeuse. [Illustration.] Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail tait fleur de terre dans une petite cour o passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on dlivrait, et elle se rjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui chappait quelquefois de dire: Au moins celui-l va mourir! Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'ide de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas ternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier trteau, et l elle se rappelait les jours passs, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait ceux qu'elle aimait, ses esprances; quelquefois enfin elle rptait les chansons qu'elle avait entendues ou rptes elle-mme, lorsque, jeune fille, elle tait applique son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevres et des branches de myrte. L't lui revenait aussi en pense, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beauts de la nature et offrait au Crateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'taient des cantilnes d'amour, le plus souvent des airs mlancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'tat de son me. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagn Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi compos lui-mme. La voici; AMLIE. Tu t'endors joyeuse, Amlie; Ton bien-aim revient enfin. Tu le verras ds l'aube amie Du lendemain. Le voici. Son casque splendide A fait plir plus d'un guerrier. Contre ton coeur son coeur avide Bat sous l'acier. O joie! transport! dlire! Comme pour fter le retour, Vous changez les pleurs en sourire, Baisers d'amour. Ah! c'est un songe, une chimre, Que lui crait un doux sommeil, Et qui s'enfuit, ombre phmre, A son rveil. Sanglant, l'aurore nouvelle. Ils lui prsentent le cimier Dont elle orna, la jouvencelle, Son chevalier. Prs des rives de la patrie. Un tratre a conjur sa mort. Il tombe, et sa bouche fltrie T'appelle encor. Des beaux palais de l'autre vie, Esprit, peux-tu franchir le seuil? Etends-tu les pleurs d'Amlie? Vois-tu son deuil? O doux esprit, avance l'heure O, laissant le voile mortel, Avec toi l'amante qui pleure, Jouira du ciel. Marguerite s'arrtait un instant, puis rptait: O joie! transport! dlire! Comme pour fter le retour, Vous changez les pleurs en sourire, Baisers d'amour! Aprs quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait chanter: Ah! c'est un songe, une chimre, Que lui crait un doux sommeil. Et qui s'enfuit, ombre phmre, A son rveil. A qui pensait-elle? Quels taient ses souvenirs? Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un pitinement inusit dans la petite cour. C'tait un mlange de rires ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortun est toujours ouvert la crainte. Avec l'anxit d'une colombe qui a vu le coucou contempler son nid fcond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de ses mains dlicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se dbattant entre les mains des soldats, criait: Mon pre! mon pre! vers un homme qui, tout charg de chanes, le suivait le dsespoir sur le visage. [Illustration.] Ah! Marguerite poussa ce cri comme un homme frapp au coeur, et tomba vanouie sur le pav. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et la lumire incertaine du crpuscule, lui avaient fait reconnatre dans ces deux infortuns Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si elle avait conserv son erreur! [Illustration.] Bulletin bibliographique. _Fables de La Fontaine_, nouvelle dition prcde d'une notice biographique et littraire, et accompagne de notes; par E. GRUSEZ. Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12. Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien crit que sur La fontaine; chaque critique a voulu mler sa voix au concert unanime de louanges qui, depuis tantt deux cents ans, s'lve en l'honneur du bonhomme; chaque Acadmie a propos son tour l'loge officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel charme secret qui excite tout crivain tenter lui aussi de louer La Fontaine, quoique tant d'autres l'aient dj fait, quoique, tant d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse esprer de dire le dernier mot sur ce merveilleux gnie. Aussi, qui le croirait? (En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je, plus d'une mtaphysique de la fable a t conue et crite dans le seul dessein d'apprcier La Fontaine, et l'un a dit de lourds systmes pour expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le bonhomme en voyant la peine que ces gens-l ont prise son intention? Et comme il claterait de rire au nez de ces pdants qui n'ont rien dit, malgr leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: Le fablier portail des fables, comme l'arbre porte des fruits. M. Grusez, qui a fait prcder d'une notice historique et critique la nouvelle dition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de l'cueil que nous signalions tout l'heure. Sans doute il n'a pas fait abngation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas born pour toute raison au _quia facit dormire_; mais il a vit de se creuser le cerveau pour expliquer difficilement des qualits naturelles, et n'a point voulu raffiner propos du bonhomme. Il adopt, comme le meilleur, le mot de La Fontaine sur la fable: C'est proprement un charme, et il a bien raison d'y voir plutt une affaire de sentiment que d'esprit. Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez Lamotte, qui met en scne don Jugement et demoiselle Perspicacit; voyez Florian, Grcourt et les autres! Ils voulaient faire des fables, le gteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'tait point pour eux la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en tudiaient les conditions, puis se mettaient l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une vritable fable, il suffit d'tablir un colloque entre Jean Lapin et dame Belette. Le charme suprme de ces compositions, dit justement M. Grusez, c'est la vie. L'illusion est complte; elle va du pote, qui a t le premier sduit, au spectateur, qu'elle entrane. Oui, c'est la vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la reprsentation de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble l'autre? c'est encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est la mme, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant offre l'ide de la plus grande varit que l'esprit puisse concevoir. Et c'est par l que La Fontaine, si diffrent de tous ses contemporains, leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molire, Boileau, que faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration toujours une et toujours varie? Enfin, comme l'a trs-bien vu et trs-bien dit M. Grusez, la fable de La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il l'a faite, est une des plus heureuses crations de l'esprit humain, le cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de la pense, pour tous les sentiments du coeur: Libre en son cours, la fable tourne et drive, tantt l'lgie et l'idylle, tantt l'ptre et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture leves la posie, un mlange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son me, de ses caprices et de ses faiblesses (1). C'est une posie de nonchalant, une posie de distrait et de paresseux; elle s'panche volontiers, mais demeure toujours sobre de paroles, et le bonhomme se mettait navement au-dessous de Phdre, parce que Phdre tait plus elliptique et plus bref que lui. On ne trouvera pas ici, dit-il en sa prface, l'lgance ni l'extrme brivet qui rendent Phdre recommandable: ce sont qualits au-dessus de ma porte. Comme il m'tait impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait, en rcompense, gayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. [Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littraires.] Cependant, tout en reconnaissant la spontanit naturelle, la veine de simplicit du bonhomme, M. Grusez n'a point manqu de nous montrer qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'tait. L'auteur de la notice s'est bien gard, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous reprsente La Fontaine causant tout bas en lui-mme avec sa petite rpublique, et oubliant la belle socit pour s'asseoir en ide vis--vis de Jean Lapin, qui sige avec gravit sur son derrire et se frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine devait tre tel, ou peu prs, que nous le montrent ses fables, et nous rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots prjugs littraires et nous soutiennent, notre confusion, que La Fontaine tait un gnie sceptique et railleur, manichen, fataliste, etc., etc., car tout cela a t crit. Si c'est l votre La Fontaine, ce n'est point le ntre, et, coup sr, ce n'est point l'auteur des fables que nous savons. Mais, tout en respectant le caractre consacr, tout en admettant la distraction, la rverie, la flnerie potique tel degr que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le bonhomme tait passe matre dans son mtier, et qu'il aurait rendu des points au plus fin pour les finesses de son art. Ou remarque, dit encore Vauvenargues, avec la mme surprise la profonde intelligence de son art, et on admire qu'un esprit si fin ait t en mme temps si naturel. La prface mise en tte de ses fables et crite par lui-mme, est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond trait qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus merveilleuse de finesse et d'artifice que sa thorie. M. Grusez a donc voulu seulement expliquer cette habilet et concilier les deux qualits, inconciliables en apparence, la finesse et la navet, l'art et la nature. Pour cela, il n'avait qu' ouvrir la biographie de La Fontaine, et il trouvait dans les tudes du bonhomme, dans les socits quelque peu raffines qu'il frquentait, l'explication que plusieurs ont cherche bien loin et n'ont pas trouve qui pis est. Tous les grands potes du dix-septime sicle surent leur mtier mieux qu'homme du monde, et La Fontaine avait beau tre distrait et naf, il ne devait pas tre moins habile que ses amis, Molire, Boileau, Racine. Le mtier est une misre pour le gnie, il le sait de naissance. Il nous reste dire quelques mots des notes que M. Grusez a mises au bas de chacune des pages de la nouvelle dition; l encore tait un cueil, et il y avait craindre que le commentateur de La Fontaine ne tombt dans le dfaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement lest de notes et claircissements pdantesques les strophes lgres d'Anacron et d'Horace. M. Grusez, en homme de got et d'esprit, a eu garde de dtruire le charme, et s'est efforc d'tre, dans la note, bref et simple, faire envie la fable elle-mme: Si je n'tais la fable, je voudrais tre la note. De discrtes observations philologiques sur les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine, compltent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute petite rserve aux louanges que nous donnons de grand coeur ces notes spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un peu trop attach parfois claircir la moralit de la fable: il sait mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en passait mme au besoin, surtout quand elle n'tait pas possible: ... Et quae Desperat tractata nitescere posse relinquit. Peut-tre donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'tre plus moral que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Grusez avait faire une dition classique, et tout matre doit moraliser ses coliers plutt deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent leur aise. _Voyage au ple sud et dans l'Ocanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe et la Zle_, excut par ordre du roi pendant les annes 1837, 1838, 1839, 1840, sous le commandement de J. DUMONT D'URVILLE, Capitaine de vaisseau. Publi par ordonnance de Sa Majest. Sous la direction suprieure de M. JACQUINOT, commandant de _la Zle_.--Mise en vente du tome Ve de l'_Histoire du Voyage_.--Paris, 1843. _Gide_. Le tome V de l'_Histoire du Voyage au ple sud et dans l'Ocanie_, sur les corvettes l'_Astrolabe et la Zle_, qui vient de paratre la librairie Gide, n'embrasse qu'une priode de quatre mois environ Commenc le 29 octobre 1838, il se termine le 19 fvrier 1839; mais ces quatre mois avaient t si utilement employs par le chef de l'expdition et ses compagnons du pril et de gloire, que ce volume offre l'intrt de ses quatre ans. En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger ses corvettes vers le groupe des les Salomon. Toutefois il lui restait des recherches importantes faire dans cette nouvelle route. D'abord il constata que l'le _Hunter_ tait mal place; puis, aprs avoir double l'le _Aurore_, la plus septentrionale des Nouvelles-Hbrides, il commena la recherche des Iles _Banks_, qui, dcouvertes en 1783 par le capitaine _Bligh_, n'avaient point t revues depuis cette poque. Dumont d'Urville explora compltement ce groupe, sur lequel les hydrographes n'avaient que des donnes trs-vagues.--_Vanikoro_ reut ensuite sa visite. Il esprait y retrouver encore quelques dbris des vaisseaux de l'infortun Laprouse; mais toutes ses recherches furent inutiles. De Vanikoro, l'_Astrolabe_ et _la Zle_ se dirigrent sur l'Ile _Nitendi_, o elles ne purent s'arrter, et elles firent route pour les les _Salomon_, que l'expdition explora pendant un mois environ. Un long chapitre intitul: _Sjour au port de l'Astrolabe_ se compose presque entirement des rcits rapportes leur commandant par les divers membres de l'expdition qui eurent le courage d'entreprendre des excursions dans ces les jusqu'alors si peu connues, dont les habitants sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les voyageurs sous les couleurs les plus dfavorables. Dumont d'Urville est le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur histoire une page en faveur de leur caractre. Au _Sjour au port de l'Astrolabe_ succde un curieux chapitre ayant pour titre _Considrations gnrales sur les iles Salomon_--Dumont d'Urville raconte l'histoire de ces les depuis leur premire dcouverte, en 1567, par Alvaro Mendana de Neira, jusqu' sa dernire expdition, et rsume tout ce qu'il a pu apprendre sur leur gographie, leurs productions et leurs habitants. Grce aux pnibles reconnaissances qu'il a opres, on connat aujourd'hui la gographie complte des Iles Salomon. Cependant il reste encore pour nos successeurs, dit-il aprs avoir constat cet important rsultat, de beaux travaux hydrographiques faire; ils auront surtout beaucoup nous apprendre sur les moeurs et les crmonies des insulaires qui peuplent cet immense archipel. En quittant le port de l'Astrolabe', l'expdition gouverna directement sur les les _Hogolen_. Chemin faisant, elle aperut les les de _Sir-Charles-Hardy_, la _Nouvelle Islande_, l'le _Saint-Jean_, les les _Vigurris. Monte-Verde, Dunkins_ et _St-Cyrille_. Enfin le, le 21 dcembre, les deux corvettes laissaient tomber leur ancre tout prs de l'Ile Isis, au milieu du groupe intressant que leur commandant dsirait visiter. Les premiers voyages terre furent d'abord heureux; mais bientt les naturels, qui semblaient tre trs-heureux et trs-bienveillants, manifestrent des dispositions menaantes; il fallut mme repousser la force par la force. Plusieurs membres de l'expdition chapprent comme par miracle aux plus; graves dangers. Heureusement tous les travaux taient termins quand la guerre clata, et les corvettes n'eurent regretter la mort d'aucun homme. La rputation des Carolins est jamais ternie, s'crie Dumont-d'Urville: nous n'avons trouv ici que des hommes mchants et perfides avec une figure prvenante, des formes agrables et des manires poses.. Suivons encore l'expdition sur la carte. Laissant derrire elle le groupe Ouluthy, elle dbarqua le 1er janvier 1839 l'le _Gouaham_ ou _Umata_ o elle devait faire un sjour de dix jours. Rien de plus agrable lire que la narration d'une chasse au cerf Umata, par M. Demas. Dumont d'Urville ne voulant pas rpter ce qu'avait dj dit M. Freycinet (Voyage de l'Uranie) a donn une preuve de tact et d'esprit en insrant dans son journal cet amusant rcit. D'excellents vivres frais, de l'exercice et le bon air d'Umata rendirent en peu de temps aux quipages fatigus toute la force et l'nergie ncessaire pour les travaux pnibles qui restaient encore faire. Le 10 janvier on remit la voile. Tant de voyageurs ont dcrit cette terre fconde et le moeurs indolentes de ses habitants, que le commandant de l'_Astrolabe_ ne crut pas devoir leur consacrer, comme aux les Salomon, un chapitre entier. Toutefois, il publie de curieux dtails sur les immenses changements oprs depuis dix annes dans le gouvernement de Mariannes, o flotte depuis si longtemps le pavillon espagnol. Le 13 janvier on reconnut l'le _Gowam_; le 14, les principales les _Pelew_; le 19, l'le _Palmas_; le 23, _Serangan, Mindanao, Bulk, Limtua_; le 23, _Haycock_ et _Booken-Island_; le 26, Sanguir. Ce jour-l faillit tre fatal l'expdition: les deux corvettes n'chapprent que par un hasard providentiel au plus grand danger qu'un navire puisse courir. Aprs avoir chenal entre les les _Kurakitu_ et _Rocky-Islets_, le 28, Dumont d'Urville aperut la pointe de Siao et les les Moudang; puis il se dirigea directement sur _Ternate_, o il arriva le 29.--Une excursion au volcan de Ternate, par M. Dombron, les visites de Dumont d'Urville et de M. Jacquinot au rsident hollandais et au sultan dtrn, la description de la ville, l'histoire des anciens souverains de l'le et de la colonie hollandaise; enfin des rflexions importantes sur l'avenir de cet tablissement, terminent le cinquime chapitre de ce volume. Le chapitre sixime et dernier a pour titre: _Sjour Amboine_. La traverse de Ternate Amboine n'avait dur que deux jours. Le 3 fvrier midi, _l'Astrolabe_ et _la Zle_, parties le 1er de Ternate, laissaient tomber leurs ancres sous le fort _Victoria_, devant la capitale des Moluques. C'tait la troisime fois que, commandait l'expdition scientifique, Dumont d'Urville venait demander au port d'Amboine l'hospitalit et les moyens de continuer sa route aventureuse. En 1839, comme dans les deux prcdents voyages, il reconnut que le peuple hollandais est le peuple le plus hospitalier du monde, pourvu cependant que la mission de l'tranger ne soit point commerciale. La relche fut de dix-huit jours, pendant lesquels des excursions intrieures, des dners et des bals se succdrent sans interruption ... Dumont d'Urville; conclut cette longue partie de plaisir par des rflexions pleines d'intrt sur cette colonie hollandaise, la plus importante des Moluques, empruntes au journal de M. Dubouzet. Tel fut l'itinraire suivi par les corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zle_, du 29 octobre 1839 au 19 fvrier 1840; tels sont les rsultats principaux de ces quatre mois de navigation et de relche. Ds que le tome VI aura paru, nous continuerons cette analyse. Les abonns de _l'Illustration_ qui ne liront pas _l'Histoire du Voyage_ pourront du moins suivre sur une mappemonde la dernire expdition commande par Dumont d'Urville, et se faire une ide approximative des services qu'elle a rendus la science. _Contes du Bocage_; par DOUARD OURLIAC. I vol. in-18,--Paris, ISC. 1843. 3 fr. 50 c. Les _Contes du Bocage_ contiennent, nous devons l'avouer, une sorte d'apologie de l'insurrection vendenne. Les blancs y jouent peut-tre un trop beau rle; mais M. Ed. Ourliac n'est pas un historien, c'est un conteur. Que ses rcits soient crits d'un style facile et pur et qu'ils offrent de l'intrt, la critique n'a pas le droit de lui rien demander de plus. Or, sous ce double rapport, il satisfera, si nous ne nous trompons, les amateurs de nouvelles les plus blass et les plus difficiles; les _bleus_ eux-mmes seront forces de rendre un juste hommage son talent. Les Contes du bocage sont au nombre de quatre; ils ont pour titre: _Mademoiselle de la Charnaye, Hector de Locmaria, la Commission militaire_ et _la Statue de saint Georges_.--Mademoiselle de la Charnaye occupe elle seule plus de la moiti du volume. C'est l'histoire d'une jeune fille qui, pour ne pas affliger son vieux pre aveugle, lui persuade que les chouans sont partout triomphants, et que son fils Gaston, mort sur le champ de bataille, est la tte de ses soldats victorieux. Chaque jour des incidents imprvus djouent ses calculs: d'abord, enferme avec lui dans un vieux chteau, elle parvient sans peine tromper compltement la crdulit de l'infortun vieillard; mais bientt il faut fuir, se dguiser, se cacher; de nouveaux mensonges, de nouvelles ruses, de plus en plus difficilcs inventer et soutenir, deviennent ncessaires. Aprs de nombreuses pripties habilement mnages, M. de la Charnaye dcouvre enfin la triste vrit. Sa fille, qui le faisait passer pour fou, se sacrifie vainement pour le sauver; elle est blesse et arrte par les bleus. Abandonn, le vieillard aveugle allume de ses propres mains un feu qui doit le trahir, la fume trahit le lieu de sa retraite et on s'empare de sa personne. Alors il apprend en mme temps la ruine de la monarchie, la mort de son fils, la dfaite des armes vendennes, la blessure et la captivit de sa fille; il se dnonce hautement et donne un dmenti solennel ceux qui veulent le traiter comme un insens. Le pre et la fille ne devaient plus se retrouver ensemble qu'au pied de l'chafaud. A la vue de son pre, l'Antigone vendenne se mit fondre en larmes. Aprs l'avoir embrass une dernire fois, elle implora son pardon genoux. Quant lui, ses dernires paroles adresses l'excuteur, furent que prier de tuer sa fille avant lui. Moi, du moins, ajouta-t-il, je ne la verrai pas; et cette grce lui fut accorde. Hector de Locmaria est un jeune migr qui, pris Quiberon et relch sur parole pour vingt-quatre heures, revient Vannes et meurt fusill dans la prairie de Preauray--Dans la _Commission militaire_, M. Ed. Ourliac nous fait assister l'excution d'un pauvre cur des environs de Lyon. Enfin dans la _Statue de saint Georges_, il nous raconte comment un soldat marseillais, grand profanateur de chapelles, trouva miraculeusement la mort au moment o il allait faire sauter une statue colossale dans l'glise de l'abbaye de Saint-Cyr, entre Bourganeuf et Machecoul. M. Ed. Ourliac possde toutes les qualits ncessaires un bon romancier. Esprons que le succs mrit des _Contes du Bocage_ le dterminent entreprendre un ouvrage de plus longue haleine. Modes. [Illustration.] L'ouverture du thtre Italien est une solennit que la mode attend chaque anne pour montrer toutes ses charmantes recherches; aussi la reprsentation de mardi a-t-elle t trs-brillante. Nous y avons remarqu des robes de pkin glac larges raies satines, de nuances ples, dont quelques-unes avaient des revers dcollets, bords d'effils;--d'autres garnies de riches dentelles poses en tablier,--soit en chelle jusqu' la ceinture,--soit plat en montant. Nous avons vu galement une robe lace sur les cts, au corsage, et sur le milieu de la petite manche; tous les lacets taient termins par des aiguillettes. Cette dernire a t trouve trs-jolie. Enfin, les coiffures de dentelles, en velours ou satin, avec des ornements plus ou moins riches; la plume, lgante, la fleur coquette ou le simple noeud de ruban, toutes fantaisies nouvelles, faisaient leur entre dans la belle salle des dilettanti. Mais on ne s'occupe pas seulement des lgries qui doivent se montrer la clart des lustres et dans les salons dors; les toilettes de ville se prparent, et nous ne saurions rien conseiller de mieux que cette robe dont notre dessin donne le modle. Les pattes qui garnissent la jupe et le corsage sont en toffe pareille la robe; elles sont attaches de chaque ct et au milieu par des boutons. Le chapeau sort des salons de madame Alexaudrine, qui, chaque saison, sait donner aux modes nouvelles des aspects aussi gracieux que varis. Nous avons distingu dans les mmes salons un chapeau en velours lame, orn de plumes nuances de deux couleurs. Une capote grosse paille sur laquelle il est de la dernire lgance de faire poser des follettes. Et enfin un chapeau sans bavolet, enrichi d'un oiseau-hron. [Illustration: Chapeau de velours lame, avec plume de deux couleurs. Capote grosses pailles, avec cinq follettes. Chapeau sans bavolet, avec oiseau-hron.] Les toffes nouvelles destines aux costumes d'automne et qui pourront se porter dans l'hiver, encombrent nos magasins; on y remarque les popelines diamantes en toutes nuances, la popeline double reflet, les alpagas brochs et les pkins rays: ceux-ci ont beaucoup de vogue. C'est une petite raie satine nuance, en quatre tons diffrents sur un fond mat, par exemple, vert sur violet ou bleu sur fond gris; cette ligne de quatre bleus fondus fait trs-bien sur gris ple. Du reste, ce pkin existe en toutes nuances. Il y a encore le pkin larges raies de plusieurs couleurs sur un fond uni chatoyant, qui, par sa solidit, pourra rsister aux intempries de la mauvaise saison. En toffes de soie il se portera beaucoup de glac: les satins triples reflets, les moirs colonnes de satins; puis toujours les pkins de soie et les pekins varies l'infini, qui tiennent un rang fort important, dans la hirarchie des toffes. On s'occupe dj des manteaux. La forme crispin sera mise de ct pour faire place aux pardessus manches larges dans lesquelles on passe les bras volont. Une plerine trs-grande cache ce que ces manches vides pourraient avoir de disgracieux. On parle aussi d'un paletot; mais il faudrait bien du talent pour en rendre la forme gracieuse. [Illustration: AMUSEMENTS DES SCIENCES.] SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO. I. On trouve, par l'analyse que le bien du pre tait de 360 000 fr., qu'il y avait six enfants, et qu'ils ont eu chacun 60,000 fr. En effet, le premier prenant 10 000 fr., le restant du bien est de 350 000 fr., dont la septime partie est 50 000, qui, avec 10 000, font 60 000. Le premier enfant ayant pris sa portion, il reste 300 000 fr.; sur cette somme, le second prend 20 000 fr.; le reste est 280 000 dont la septime partie est 40 000, qui, avec 20 000 ci-dessus, font encore 600 000 fr.; et ainsi de suite. II. Il y avait 28 pauvres, et cet homme avait dans sa bourse, 11 fr.; car, en multipliant 28 par 9, on trouve 252, dont tant 32, puisqu'il manquait 32 sous, le reste est 220 sous, qui valent 11 fr.: mais, en donnant chacun des pauvres 7 sous, il n'en faudrait que 196; par consquent il reste 24 sous. III. Prenez une boule du jeu de quilles et faites-y un trou qui n'aille point jusqu'au centre, mettez-y du plomb et bouchez-le si bien qu'il ne soit pas ais de dcouvrir. Quoiqu'on roule cette boule en la jetant droit vers les quilles, elle ne manquera pas de se dtourner, moins qu'on ne la jette, par hasard ou par adresse de telle sorte que le plomb se trouve dessus ou dessous, en faisant rouler la boule. C'est l le principe du dfaut qu'ont toutes les billes de billard; car, comme elles sont faites d'ivoire, et que dans une masse d'ivoire il y a toujours des parties plus solides les unes que les autres, il n'y a peut-tre pas une bille dont le centre de gravit soit au centre de figure. Cela fait que toute bille se dtourne plus ou moins de la ligne dans laquelle elle est pousse, lorsqu'on lui imprime un petit mouvement, comme pour donner son acquit vers le milieu de l'autre moiti du billard, moins que l'endroit le plus lourd, qu'on appelle _le fort_ ne soit mis dessus ou dessous. Un grand fabricant de billards disait qu'il donnerait 40 francs, d'une bille qui n'et ni fort ni faible, mais qu'il n'en avait jamais trouv qui ft parfaitement exempte de ce dfaut. De l il suit que, lorsqu'on tire sur une bille fort doucement, on s'impute souvent de l'avoir mal prise et d'avoir mal jou, tandis que c'est par suite du dfaut de la bille qu'on a pousse. Un bon joueur de billard doit consquemment, avant de s'engager dans une forte partie, avoir adroitement prouve sa bille, pour connatre le fort et le faible. On tient cette rgle d'un excellent joueur de billard. NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE. I. Un pre, en mourant, laisse sa femme enceinte. Il ordonne, par son testament, que si elle accouche d'un mle, il hritera des deux tiers de son bien, et sa femme de l'autre tiers; mais si elle accouche d'une fille, la mre hritera des deux tiers, et la fille d'un tiers. Cette femme accouche de deux enfants, un garon et une fille. Quelle sera la part de chacun? II. Un particulier a achet, pour la somme de 110 fr., un lot de bouteilles de vin, compos de 100 bouteilles de vin de Bourgogne et 80 de vin de Champagne. Un autre a pareillement achet au mme prix, polir la somme du 95 fr., 85 bouteilles du premier et 70 du second. On demande combien leur a cot l'une et l'autre espre de vin? III. Un homme a perdu sa bourse et ne sait pas prcisment le compte qu'il y avait; il se rappelle seulement qu'en comptant les pices deux deux, ou trois trois, ou cinq cinq, il en restait toujours une; mais, en les comptant sept sept, il ne restait rien. Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Espartero, rgent d'Espagne, s'est sauv sur un vaisseau anglais. [Illustration: Nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843, by Various License: Share Alike