Produced by Rnald Lvesque L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre 1843 L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. N 40. Vol. II.--SAMEDI 2 DCEMBRE 1843. Bureaux, rue de Seine, 33. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'tranger. -- 10 -- 20 -- 40 SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de l'impratrice du Brsil_.--Courrier de Paris.--Destruction des Monuments historiques. _Ave de Saintes_.--Thtres. _Mlle Djazet dans la Marquise de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blas; Dix Caricatures sur la Pri_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame errante. _Cinq Gravures_, par Tony Johannot.--Amliorations et Ouverture des Voies publiques Paris. _Plan de Paris avec indication des rues nouvelles ou projetes_.--Musique. Je t'ai bien longtemps attendu; romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre. Bureau.--Monument lev par les cossais la mmoire des prisonniers franais. _Gravure_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--_Corps de garde et Plan de la place de la Bastille_.--Amusements des Sciences.--Rbus. Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donn dans notre dernire livraison tait tir du _Semenario pintoresco espaol._ Histoire de la Semaine. Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de convocation des Chambres a paru au _Moniteur_: elles se runiront le 27 dcembre, et bientt les cris: _aux voix_; et _la clture!_ retentiront aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En attendant, Paris a eu se dbattre sur des candidatures, et se passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont lu de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opration srieuse, car le bail est de neuf ans et non rsiliable, et neuf ans du budget de Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et la meilleure distribution duquel chaque lu est charg de veiller. Les lecteurs ont ds le premier tour de scrutin, rlu de fortes majorits tous les hommes qui avaient prcdemment rendu des services notables dans les fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y avoir, en effet, moins d'ensemble pour les dsignations nouvelles. Elles ont port sur des hommes estims par leurs concitoyens, mais gnralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis. Un seul nom devait des ides de rgnration sociale qui ne sont pas encore prcisment celles de tout le monde, une publication quotidienne qui une politique, part, et une polmique qui la sert mal, une notorit qui a trouv d'abord les lecteurs indcis. Mais la runion prparatoire a fait cesser l'loignement de beaucoup d'entre eux, et au second tour de scrutin, ce nom, dj avantageusement plac le premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor Considrant, rdacteur en chef de la _Dmocratie Pacifique_. Auprs de beaucoup d'lecteurs, l'adjectif aura demand et obtenu pardon pour le substantif. En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui majeure, a d commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a persist dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gard le portefeuille du dpartement de la guerre. Le prsident du cabinet, qui se retire aprs la majorit dclare de la reine, et aussi aprs la cessation de ce que la lutte arme avait de plus ardent, ne s'est point dissimul que pour arriver quelques-uns de ces rsultats, qui n'taient peut-tre pas tous galement utiles et qui auraient pu, on le pense assez gnralement aussi, tre obtenus par d'autres moyens, il s'tait cru forc trop de fois de mconnatre la constitution pour pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de prtexte pour se soustraire son empire. M. Olozaga, qui a proclam qu'il fallait rentrer dans la Charte, a t charg de composer un cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui prteront l'appui qu'il a tmoign la confiance d'obtenir d'eux. En Catalogne, le dsarmement de Barcelone s'est opr; les migrs de cette ville y sont rentrs, et les travaux des fabriques ont commenc reprendre. Le capitaine-gnral de la province, aprs avoir prsid aux mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a d aller lui-mme, suivi de six bataillons, prendre le commandement des troupes qui bloquent encore le chteau de Fignires.--En Irlande, O'Connell et ses coaccuss ont fait plaider la nullit de la procdure suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement dbattus, n'ont pas t admis par les magistrats. Ayant demand un dlai de quatre jours, qui leur a t refus, ils ont comparu en personne devant la cour du banc de la reine et ont dclar, selon la formule anglaise, vouloir plaider _non coupable_. La rflexion est alors venue que la liste du jury n'tait pas dresse en stricte conformit avec les statuts; que ce serait coup sur l un nouveau moyen de nullit que les accuss ne manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc rsolu leur accorder, au lieu des quatre jours demands et refuss d'abord, jusqu'au 15 janvier, jour dfinitivement fix pour le procs. La liste des jurs sera renouvele le 1er janvier et soigneusement surveille par la dfense. --Une ligue, qui ne proccupe pas le cabinet anglais moins que ne le fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est forme sous le titre d'_anti-corn-law-league_, pour la rforme radicale de la lgislation sur les crales. Il est difficile d'essayer mme d'en finir avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Dj elle est parvenue faire triompher dans deux lections rcentes deux candidats qui adoptaient son programme; l'lection qui vient d'avoir lieu Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorit, mais elle en a approch, et a atteint un chiffre dont l'opposition s'tait tenue bien loin jusque-l. Le ministre croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en prsentant, l'ouverture du Parlement, une loi pour dclarer illgale toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou tout autre acte de lgislature. Comme l'association contre les crales est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait, rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espre ne pas se voir refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministrielles. Le prsident du conseil de justice, Haliz-Pacha, a t destitu le 8 novembre, et a t remplac par le beau-frre du [Illustration: Procs d'O'Connell.--Cour du banc de la reine, Dublin.] sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a t, pendant les annes 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme clair, qui passe pour humain, probe, et dvou aux intrts de la civilisation. La _Gazette d'Augsbourg_ nous fait l'honneur de dire que les griefs de la France et ses rclamations contre les actes d'inhumanit du ministre disgraci ont amen la chute de Haliz-Pacha. Toujours est-il que notre charg d'affaires Constantinople, M. de Bourqueney, a mis faire parvenir cette nouvelle une diligence qui prouve qu'il la considre comme un triomphe presque personnel. M. le duc d'Aumale s'est rendu Rome, puis Naples, s'est embarqu ensuite pour Malte, et doit maintenant tre descendu sur la cte d'Afrique, o il va prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit tre, dit-on, que le prlude pour lui du gouvernement gnral de l'Algrie. S'il a pris le plus long pour se rendre son poste, ce n'est pas, ce qu'il parat, uniquement par curiosit. On a pens que, dans la situation o notre gouvernement se trouvait vis--vis de quelques prlats, un hommage rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes, serait un tmoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Saintet favorable, et la dterminer exercer son influence pour faire cesser un conflit embarrassant. Voil pour la politique; mais elle n'aura jou qu'un rle secondaire dans l'itinraire du prince, qu'une ngociation plus sduisante et plus tendre a conduit Naples. Le 4 septembre dernier, une des soeurs du roi des Deux-Siciles, la princesse Thrse-Christine-Marie a pous l'empereur du Brsil; le duc d'Aquila, leur frre, dont le nom a t cart par des influences diplomatiques dit la liste des prtendants de la jeune reine d'Espagne, le duc d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse Jannuaria, soeur ane de l'empereur du Brsil et de la princesse de Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font pouser la soeur du roi de Naples, de l'impratrice du Brsil et du duc d'Aquila, les autres le marient la fille du prince de Salerne, leur cousine. [Illustration: Thrse-Christine-Marie, impratrice du Brsil.] Aprs les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort embarrasss d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII, plong, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misre, voit se continuer les dbats dont nous avons dj parl avec ses cranciers anglais. Il s'est prsent devant la cour des dbiteurs insolvables, et a requis sa libration. Il a dit avoir reu de France, de ses partisans, depuis 1836, diverses sommes s'levant 250,000 francs. Ceci aura pu paratre invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet homme, la vrit l'est par-dessus tout. Nous surprendrions trangement nos lecteurs, si nous leur racontions tous les dtails qui nous ont t communiqus sur le sjour en France de ce singulier prtendant, sur les dvouements qu'il y a fait natre, sur les sommes considrables qui lui ont t trs-spontanment remises, sur l'espce de cour qu'il avait institue autour de lui, sur les aides-de-camp appoints qu'il s'tait attachs, et qu'il avait pris dans la garde royale mme. Nous ne renonons pas en faire quelque jour le sujet d'un rcit trs-exact, nous rsignant bien nanmoins ce qu'il rencontre des incrdules. En attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouv un crancier impitoyable, qui est venu s'opposer sa mise en libert. La cour a remis prononcer. Il s'est form Paris, au mois d'octobre 1839, grce aux efforts de femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a consacr une large part de sa vie des actes utiles, un tablissement appel l'_Asile-Ouvroir de Grando_, et destin recueillir les jeunes filles sduites et abandonnes qu'une faute a conduites soit la Maternit, soit la maison de Lourcine. La dbauche, le crime peut-tre attendraient la jeune mre la porte de ces tablissements, que le malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait que pour les Enfants-Trouvs. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunes immdiatement aprs leurs couches. Elles y sont admises quand elles n'ont pas atteint vingt-cinq ans, ge partir duquel la faute ne peut plus gure tre mise sur le compte de l'irrflexion; parfois il en est qui ne comptent pas encore quinze annes. Elles y sont admises, la condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et d'en prendre soin. C'est la pense fondamentale de la maison, pense morale et leve. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La moyenne des lits occups est de dix-huit. Voici le mouvement de cet tablissement en trois ans: 385 filles y sont entres venant de la Maternit, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont t places par l'tablissement, 7 sont rentres chez leurs anciens matres, 35 ont t rconcilies avec leurs parents, 3 se sont maries, 35 ont t renvoyes pour diffrentes causes, 2 sont dcdes, 12 se trouvaient encore dans la maison au moment o ce relev tait fait. Toutes avaient mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du travail de ces pauvres filles sert les vtir. Il est pourvu aux autres dpenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au Brsil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mres et des enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux parvenus en Europe: A vendre, une multresse, nourrice, ge de vingt ans; elle a de trs-bon lait. Son premier enfant est g de quatre mois. S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est accouche il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant g de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est sans dfaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit multre g de deux ans, trs-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Nol. S'adresser rue San-Lawis. Tout se prpare dj pour que rien ne vienne faire ajourner la crmonie d'inauguration du monument de Molire, fixe au 15 janvier prochain, anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs oeuvres; le fondeur achve la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout mis en place et tout encadr dans son monument pour l'poque dtermine. Reste maintenant arrter le crmonial, le programme de la solennit. On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs dramatiques, la Comdie-Franaise, seront convoqus. La place de M. le ministre de l'intrieur, qui a puissamment contribu l'rection de ce monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de 100,000 francs, y sera galement marque; mais, si nous sommes bien informs, on se demanderait dj, au ministre, si une semblable dmarche, l'occasion d'un hommage clatant rendu l'auteur du _Tartufe_, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractre politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant tout conjurer: La volont de Dieu soit faite en toutes choses! Une glise se btit Bon-Secours, prs de Rouen, en style gothique du treizime sicle. M. Barthlemy, l'architecte, correspondant du Comit historique des arts et monuments, en a dj termin le sanctuaire, le choeur et une grande partie de la nef. On lve en ce moment-ci le portail. Ce portail est perc de trois entres qui seront dcores de sculptures aux tympans et la voussure principale. Au tympan de la porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accabls d'infirmits corporelles et morales venant implorer une statue de la sainte Vierge, qui sera place sur un petit autel. C'est une digne inscription pour une glise ddie Marie, et qui porte le nom de Bon-Secours. Le haut de ce tympan est rserv Marie tenant l'enfant Jsus, qu'encenseront deux anges agenouills. Les cordons de la voussure seront peupls de neuf Choeurs des anges, des douze aptres et des quatorze principaux prophtes. Au tympan de la porte gauche sera place sainte Anne enseignant lire la jeune Vierge Marie; au tympan de la porte droite, Marie honore par l'enfant Jsus et saint Joseph. Toutes ces sculptures ont t confies M. Duseigneur, qui a fait ses preuves en statuaire chrtienne, et qui se propose de les traiter en style du treizime sicle, comme est traite l'glise entire.--Tout le choeur de la vieille glise Saint-Germain-des-Prs est en ce moment encombr d'chafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occups peindre et dorer entirement les votes et les murs de cette partie du vieux monument. Ou sait qu' son origine, cette glise fut comble des faveurs royales, et qu'elle tait entirement dore. De la le nom de Saint-Germain-le-Dor qu'elle porta trs-longtemps.--M. Debret, architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les moustaches en pierre dont on avait affubl la figure d'une vierge Marie qui occupe le portail occidental de la grande glise de Saint-Denis. Depuis 1810, M. Debret est charg d'excuter dans cette abbatiale des travaux immenses, mais qui touchent leur fin en ce moment. C'est en 1810 qu'on avait donn la sainte Vierge le caractre qui vient enfin de lui tre rendu.--A l'tranger, les beaux-arts continuent exercer et tendre leur empire. A Copenhague, le clbre sculpteur danois, Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la statue colossale d'_Hercule_, destine orner la faade du chteau de Christianborg, rsidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape, de _Minerve_ et de _Nmesis_, que doit excuter ce grand artiste, dans les mmes proportions, viendront successivement prendre place devant le mme monument. A Constantinople, le sultan prend le got de la musique. Un pianiste a t appel par lui, et la premire chanteuse de la cour de Prusse a t reue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou. Plusieurs journaux ont annonc avec de grands loges une mesure administrative qui, suivant eux, s'laborerait dans les bureaux de l'Htel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et mme dnomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard la rue Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la rue de la Monnaie irait du pont Neuf Saint-Eustache. On dit cette opration rclame par l'administration des postes: nous n'en croyons rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des dnominations multiples, qui doivent donner lieu des erreurs frquentes d'adresses et des courses inutiles de la part des facteurs. Mais il est possible ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue, de trouver un destinataire dont le numro n'est pas indiqu; cela deviendra inexcutable quand, par suite du systme qu'on voudrait voir adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprims et qu'il n'y aura plus qu'un _quai de la Rive-Droite_ et qu'un _quai de la Rive-Gauche_. Se retrouvera qui pourra dans une srie sans fin de numros commenant Bercy et finissant Passy, et malheur qui, ayant affaire aux premiers ou aux derniers numros de cette srie, ignorera dans quel sens elle se droule! En supprimant ainsi une foule de noms de rues, on ferait disparatre des souvenirs historiques souvent curieux, qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les dsignations de proprits une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de procs. Les bandes de voleurs dfilent devant la cour d'assises. Malheureusement pour les amateurs de ces sortes de dbats, ces messieurs se suivent et se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis politiques; les dfections y sont nombreuses. Les partis ont leurs transfuges, les bandes leurs rvlateurs.--Les tribunaux sont aussi saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation portes par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqu leur vie prive. Personne ne sera tent de prendre la dfense des crivains qui se permettraient de lches attaques contre des femmes. Mais les artistes qui recourent la justice doivent, avant de prendre ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le rdacteur d'un petit journal tait poursuivi par une de ces dames, comme lui ayant contest les qualits requises pour reprsenter exactement Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un tmoin. Celui-ci est appel. Le prsident, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: tes-vous parent ou alli de la plaignante?--Non, monsieur le prsident.--La connaissez-vous?--Oui, monsieur le prsident: j'ai t son amant pendant cinq ans. La sincrit inattendue du tmoin a produit dans l'assemble un effet difficile dcrire. L'arme a perdu le lieutenant-gnral d'artillerie baron de Corda; l'administration, M. Dupin, ancien sous-prfet, conseiller d'tat honoraire, pre des trois hommes qui ont, chacun de leur ct, travaill l'illustration de ce nom; l'Acadmie Franaise a vu mourir l'auteur des pomes de _l'Enfant Prodigue_ et de _la Maison des Champs_, M. Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait t successivement rempli par Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vaural, la Condamine et Delille. Nous saurons bientt quels sont les aspirants cette succession. On cite ds prsent MM. Sainte-Beuve et Saint-Marc-Girardin. Courrier de Paris. Les ambitions littraires sont veilles; le pote, l'orateur, l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comdies, sautent bas de leur lit, s'habillent prcipitamment, prennent un cabriolet l'heure et se mettent en course, de l'est l'ouest et du midi au nord. Un acadmicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succdera l'immortel dfunt? C'est moi, dit la comdie; moi, s'crient l'ode, le roman, la tragdie, le cours de littrature, le feuilleton, et jusqu' l'opra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus loquent, le plus sublime. Mes vers ont des beauts que n'ont pas tous les autres! Les Grces et Venus rgnent dans tous les ntres! Mon style a le tour libre et le beau choix des mots! On voit rgner chez moi l'ithos et le pathos! Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois de dcembre sera rude pour leur immortalit. Ds le matin, au chant du coq le candidat acadmique viendra heurter leur porte: Qui frappe ainsi?--Ayez piti d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il vous plat! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charit, mon bon immortel! L'acadmicien s'chappe par une porte secrte et gagne la rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur le seuil de sa maison; trois autres, embusqus au coin d'une borne, se jettent sur lui et lui dchargent leur candidature en pleine poitrine et bout portant. Le malheureux acadmicien, peine remis de cette brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'gorgent de plus belle. C'est l'aeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine, le propritaire, le locataire, le portier. Vous lui donnerez, votre voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Car ce n'est pas assez du candidat en personne, infortuns acadmiciens! vous avez sur le dos les petits-fils de leurs pres, les parents de leurs parents, les amis de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien qu'aprs toute lection acadmique, il y a presque toujours un ou deux immortels d'enterrs dans l'anne. On attribue leur mort, les uns la vieillesse, les autres une fivre, ceux-ci la goutte, ceux-l la pleursie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je nommerai, en ma qualit de docteur illustre, indigestion de candidats. Vert-Vert rendit le dernier soupir touff sous les drages; plus d'un acadmicien a succomb sous les salutations, les sourires, les caresses, les prires, les visites empresses, les coups de sonnette sans relche et les supplications du candidat l'Acadmie. Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette semaine. L hritier littraire qui viendra s'y asseoir aprs lui n'aura pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'tre cras par le souvenir et la gloire de son prdcesseur. Il y a vingt ans qu'on ne parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a toujours march petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en lumire et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux et modeste et par son caractre pareil son talent, que par le fait d'une circonstance particulire que nous dirons tout l'heure. Il tait n Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa muse fut-il un voyage de Grenoble Chambry, dans le got de Chapelle et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin pour apprendre rimer; on s'en mlait dans sa famille, et le pote Lonard tait son oncle. Rimant ainsi, son loisir, quelques pices lgres, selon la mode du temps, il finit par venir Paris, dans ce Paris convoit par tous les potes de province: la posie descriptive tait alors en pleine floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette couronne de Delille, peu peu glana quelques fleurs et quelques pis dans les domaines du matre. De ce penchant de Campenon pour le genre descriptif et bucolique rsulta une grande intimit entre les deux potes; toutefois, Delille ne communiqua point son ami l'clat de sa veine et de sa fcondit. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait l'hmistiche pleines mains, Campenon ourdissait lentement et modestement ses vers. Aussi son bagage potique est-il des plus lgers; on le porterait aisment sous le bras, sans fatigue, de Paris Grenoble et de Grenoble Chambry. Deux petits pomes composent le plus fort de ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a point achevs, et une vingtaine de pices fugitives dans le style de ce quatrain adress une femme: Ce auteur doit, sur toutes choses Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps; Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps, Et je vous chanterai dans la saison des roses. Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon. Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer l'Acadmie; mais rarement on y entra moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se prsenta cependant pour succder au plus prodigue des potes, Delille, et emporta la nomination. L'Acadmie, en le choisissant, se laissa gagner par l'attrait de donner Delille pour successeur un homme qu'il avait aim de son vivant par l'espce d'analogie qu'il y avait dans les gots potiques de l'un et de l'autre, quoique une immense distance de la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son caractre doux et poli et son commerce plein d'amnit. L'agrment de l'homme servit de passe-port au pote. L'honnte Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et enseigner, comme le dit la prface de son pome, l'homme sensible possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se dlasser des fatigues de la ville en poussant la bche et en portant l'arrosoir, et d'entremler les lgumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du fruit ceux qui donnent de l'ombrage, la malignit parisienne, insensible ces souvenirs d'ducation champtre, railla la candidature de l'auteur de _La Maison des Champs_; on rptait de salon en salon ce plaisant distique; Au fauteuil de Delille aspire Campenon: Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non. Il s'y campa cependant, malgr les pigrammes. Elu en 1813, sa rception en sance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en fvrier 1814. De grands vnement venaient d'tonner le monde et de changer la face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu' la rception de Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les passions politiques s'en mlrent; les partis y trouvrent un aliment; dans cette sance acadmique, Campenon, ardent royaliste, reprsenta la Restauration, rcemment victorieuse, et Rgnault de Saint-Jean-d'Angly, charg de lui rpondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mmoire acadmique, ou n'avait si bruyamment assig les portes et si tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu insr au _Journal des Dbats_, Fletz, flicite le rcipiendaire de cette foule curieuse. On y remarquait un grand nombre d'trangers, dit-il, et particulirement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_. Triste loge et douloureux cortge, derrire lequel l'oeil du citoyen devait toujours voir les infortunes de la patrie! Le rle de Campenon tait facile remplir: il ne s'agissait que de louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu; c'est ce qu'il fit. Rgnault de Saint-Jean-d'Angly, au contraire, avait la lche prilleuse. Plac entre son pass, ses affections bien connues et les ncessits du moment, il fallait qu'il mnageai le pouvoir prsent sans compromettre son caractre, et tout en laissant percer le fond de sa pense, il se tira du danger, non sans talent et sans courage. Plus d'un mot dtourn, plus d'une phrase habile maintinrent la dignit de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Rgnault hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la _patrie_, qui lui attirrent le lendemain les vives attaques des feuilles royalistes. Aprs cette chaude, escarmouche, la gloire littraire, de Campenon rentra dans la modestie et le silence; quant Campenon lui-mme, il tint de l'amiti de la Restauration plusieurs fonctions importantes, l'une au ministre de l'instruction publique, l'autre l'intendance des menus-plaisirs. A propos de cette dernire faveur, il courut sur son compte une pigramme qui se terminait par ces deux vers: Pour le placer dans les menus. On a consult ses ouvrages. Une sant dlabre et les vnements de 1830 loignrent Campenon des fonctions publiques. II y avait prs de quinze ans qu'il vivait la campagne entour d'amitis et d'affections. C'tait un homme d'un esprit agrable aprs tout, et d'un aimable caractre. --On nous annonce de tous cts des hommes de gnie et des prodiges foison. Ici un drame merveilleux intitul _Diegorias_; l une admirable comdie en cinq actes et en vers dont la rputation court la ville depuis huit jours sous le titre des _Btons flottants_. Ces deux chefs-d'oeuvre en esprance ont excit, dit-on, l'enthousiasme de MM. les comdiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir bras ouverts. L'auteur du drame tonnant est un jeune homme jusqu'ici parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Sjour. Quant au pre de l'admirable comdie, c'est bien un autre mystre: personne ne sait ni d'o il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le mot de cette nigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec tant de succs les rbus de _l'Illustration_. Ce n'est pas assez du Thtre-Franais; l'Acadmie royale de Musique va bientt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura t le pre et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prt ses salons la mise au jour de la merveille; c'tait une exhibition huis-clos en attendant le grand clat public. Or, la merveille est un opra en deux actes nomm _l'gyptienne_; on ne parle pas de l'auteur des paroles; il n'est question que du compositeur qui a crit la musique; il s'appelle Wilbach et chappe peine l'adolescence: Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse motion l'intrt qu'il inspire par son talent prcoce; Wilbach est aveugle. Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'taient mis la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai. Ce n'est donc pas l'excution habile qui devait manquer l'oeuvre du jeune maestro. Mais, htons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas manqu lui-mme; il a charm et surpris l'assemble; on peut croire aux promesses d'un succs qui avait Meyerbeer et Halevy pour tmoins et pour approbateurs L'Acadmie royale de Musique tait reprsente par M. Lon Pillet, et l'Acadmie royale de Musique a battu des mains.--Le nom de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intressant artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach est de Montpellier; cela est toujours bon constater d'avance, afin qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas la France, pour peu que le simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait ce qui peut arriver. --Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conqurait le monde par ses ides; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus quel touriste raconte avoir assist, au fond de l'Asie, la reprsentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair qu'avant peu le rpertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la Chine, et fera son entre la cour du sublime empereur. Quant la propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve particulirement remarquable: on assure, et cela _trs-srieusement,_ que S. M. Pomar, reine des les Marquises, voulant organiser pour cet hiver un bal grand orchestre, a fait faire des propositions A M. Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait charg de faire danser aux les Marquises, et, en tte, la reine Pomar: _la Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio est l'Hippocrate du _Galop_: il a refus les prsents d'Artaxerce-Pomar. M. Rosisio tient ne faire galoper que sa patrie. --Saint-Ptersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs italiens: au moment o nous crivons, leur succs tient du dlire; _Otello_ a dpass la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'manent les gracieux sourires et les rcompenses. Aprs cette reprsentation d'_Otello_, outre ses compliments de satisfaction, il a envoy Rubini une bague d'meraude; Tamburini une bague de saphir; Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura une ide de l'aristocratie de ce succs, quand ou saura que telle place de balcon ou d'avant-scne cote 200 francs. --Aprs six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se prpare rentrer au Thtre-Franais: elle jouera le rle de Monime. Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscite, et surtout ne recommencez pas! De la Destruction des Monuments historiques. Ou entend souvent des voix s'lever contre la centralisation et prtendre que l'administration suprieure s'est rserv tous les pouvoirs, et que les autorits locales et communales sont sans libert de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici jusqu' quel point ces plaintes sont fondes; mais ce que nous nous trouverons dans la ncessit de constater, c'est que ces autorits usent souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est laiss, et que cette administration centrale, qu'on reprsente comme matresse de tout, est la plupart du temps impuissante empcher des actes qu'elle dplore. Depuis dix ans, les ministres qui se sont succd ont montr, pour la conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait injuste de ne pas reconnatre. Des fonds ont t demands dans ce but par les ministres de l'intrieur et accords par les Chambres; et il y a deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le crdit prcdemment vot a t tout coup doubl. Une commission des monuments historiques prs du dpartement de l'intrieur a t forme; un comit des arts et monuments a t adjoint un dpartement de l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses ont t entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-gnral; des circulaires pressantes ont veill le zle des prfets, ont provoqu le concours des maires; plusieurs prlats ont, par des lettres pastorales, associ leurs efforts ceux de l'administration; en un mot, rien n'a t nglig pour que la France monumentale, successivement ravage par les scrupules outrs d'un sentiment religieux peu clair, par la fureur rvolutionnaire, et par un vandalisme rcrpisseur, ft enfin respecte comme elle doit l'tre par une gnration dont la principale gloire semble devoir tre de n'en mconnatre aucune. Ces intentions louables et bien arrtes, les cabinets qui se sont succd ne s'en sont pas dpartis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans un rapport M. le ministre de l'instruction publique, le comit historique des arts et monuments s'est charg de rpondre cette question: A quoi bon tout ce zle, y est-il dit, si, pendant que le comit cherche entourer de respect nos monuments, les faire tudier et dissquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dgrade, on les dtruit? Le ddain, qui regarde en piti les monuments appels gothiques; la cupidit, qui spcule sur des matriaux abondants et de bonne qualit; l'ignorance et le mauvais got, qui sont hors d'tat d'apprcier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est blanc et uni; le temps, qui achve de miner des monuments gs ou fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allrent dans leur qualit une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus claire et la plus intelligente, a fait dmolir ou laiss ruiner, depuis six ans, quatre glises intressantes plus d'un titre: Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Cme, Saint-Benoit et l'glise du collge de Cluny. Or, Paris donne le ton toute la France; aussi ne se passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument (_Bulletin du Comit_, I, 28). Et dans un second rapport (I, 39): Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien fait, malgr des rclamations motives, malgr des esprances qu'on avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il tait facile de le conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit difice sans qu'on l'ait dessin, et sans qu'une inscription rappelle qu'il tait l'unique et dernier dbris d'un monument fameux. Ce dbris, c'est la tourelle Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-mme. Le comit (I, 316) enregistre la dmolition, de l'glise des Clestins, prs de l'Arsenal. Chacune des pages du mme recueil renferme de vives rclamations contre le projet de destruction de l'htel de La Trmouille, qui tait situ rue des Bourdonnais, puis de trop justes dolances contre cet acte barbare une fois qu'il a t consomm. On y rpond par la promesse de faire rdifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la cour de l'htel de La Trmouille; mais les dbris de celle-ci pourrissent l'cole des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre humide, tandis qu'avec les matriaux de la tourelle Saint-Victor on a bti un htel garni. Nous ne suffirions pas citer tous les projets vandales qui ont t conus, et dont un trop grand nombre ont t excuts, malgr les rclamations les plus pressantes, Sens, Bayonne, au Mans, Besanon et dans presque toutes les villes de France grandes et petites. Mais il n'en tait peut-tre pas une sur laquelle plus de sollicitude se ft porte de la part des comits que la ville de Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un gal intrt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de triomphe qui couronnait son vieux pont, avait t recommand. Plus d'une fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fond croire au ministre que cet arc serait rpar et conserv. Hlas! tous les plans de conservation se trouvent djous, toutes les esprances sont jamais dues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand on crivait de la Rochelle le bulletin funbre que voici: Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. Un arc de triomphe, plac au confluent de la Seugne et de la Charente, laissait encore lire sur ses frises qu'il avait t lev en l'honneur de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dvastateur, tout croulait autour de cet difice romain, seul il resta debout dans un tat de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les Goths et les autres barbares qui tour tour se rurent sur la Saintonge, le respectrent. Aux ingnieurs du dix-neuvime sicle tait rserv l'honneur de le faire dmolir. Depuis un mois on procde cet acte inqualifiable. Un architecte envoy de Paris, et uni n'avait pas le temps de rester Saintes, confia la surveillance des travaux un salari du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations personnelles, recommanda l'entrepreneur d'y faire attention. Cet entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin son contre-matre, qui, ayant lui-mme des travaux surveiller sur diffrents points de la ville, s'en rapporta un Limousin. Les pierres ont donc t mises sans soin, sans prcaution, sur un chariot, et transportes dans un pr voisin. L on les faisait basculer, et, en roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les autres. Pas une n'est reste, intacte, et le peu de sculptures qui subsistaient sont mutiles, mconnaissables. La base de l'difice, qui oppose trop de rsistance, est ouvert l'aide de la poudre canon: qu'on juge maintenant de l'tat dans lequel se trouvent ces blocs aprs l'explosion! [Illustration: Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, rcemment dmoli.] Ce n'est pas tout: le conseil municipal a dcid que cet arc de triomphe serait rdifi sur la route de Rochefort, plus de cinq cents mtres du lieu o il demeura plant pendant dix-sept sicles. Une dputation a t, dit-on, envoye cet effet Mirambeau, prs de M. le ministre de l'intrieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En attendant, les blocs de granit sont l gisants dans un pr et dans les rues voisines. M. l'architecte de Paris, de retour Saintes, a paru peu satisfait de la manire dont ces pierres ont t transportes. Il a l'intention de les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protger contre les injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hte donc, car dans un mois, probablement, deux mtres d'eau les couvriront. Si des pierres taient susceptibles de pourrir, nos descendants pourraient les voir tomber en dcomposition avant qu'on et song les remettre leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient d'acheter, raison de 5 fr. pice, des tronons de colonnes romaines provenant de la reconstruction d'un mur de l'hpital, pour remplacer les morceaux casss ou dtruits dans la dmolition. N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministre ne soient pas compltement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas constamment mconnus? Thtres. [Illustration: Palais-Royal.--_La Marquise de Carabas_.--Mademoiselle Djazet.] _La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_ (PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODON).--_L'Italien et le Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blas_ (VAUDEVILLE).--_Stella_ (thtre de la GAIET).--_Piocheurs et Flneurs_. (VARITS).--Reprise de _La Pri_. (OPRA). La liste est longue, Dieu merci, et les thtres n'ont pas fait les Harpagons cette semaine; ils sment la prose et les vers pleines mains, en vrais dissipateurs. Commenons par madame la marquise de Carabas: toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle dbute par tre tout simplement Fauchette la meunire, Fauchette, par son air vif et mutin, a fix un instant les regards de M. le marquis de Carabas; aprs quoi M. le marquis a dlaiss Fauchette, se trouvant trop Carabas pour pouser une si petite fille.--Il ne faut pas mpriser un plus petit que soi; M. le marquis va nous le prouver tout l'heure. Fauchette, en effet, cette Fauchette ddaigne, le tire d'un trs-mauvais pas, c'est--dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte de Merluchet, qui veut l'obliger pouser sa soeur, la trs-laide et trs-revche vicomtesse. C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant vtue comme une marquise; et la voil qui tranche de la matresse, parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en droute les Merluchet; la bigamie tant un cas pendable, la vicomtesse renonce au marquis, puisque voici la marquise. Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend dcidment Fauchette pour sa femme, dt l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur tombe.--Mettez la vive et piquante Djazet aux prises avec les Merluchet, et vous aurez le secret du succs de ce vaudeville, dont les auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir. Nous parlions d'ombre tout l'heure, et nous ne savions en avoir une si prs de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie est morte? Oui, vraiment; elle s'est prcipite dans les flots par dsespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, force de pleurer, devient fou.--Ce blanc fantme qui glisse lgrement travers les sentiers et les arbres, cette apparition lgre que le pauvre Max poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie elle-mme; Marie a t sauve des flots, et, aprs mille aventures, elle est revenue auprs de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-mme dans son ombre. Si Max n'tait pas fou, il y aurait de quoi le devenir; mais attendu qu'il l'est bien rellement, il n'a rien de mieux faire que de recouvrer la raison et d'pouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se rjouit et l'un danse.--C'est la un trs-joli ballet-pantomime: l'Opra n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frres en sont les heureux coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis Bernard_. Louise Bernard est une pauvre fille convoite par le roi Louis XV; Louise a de l'honntet, et aime honntement un jeune officier; bien entendu qu'au dnouement, les deux amants se runissent et se marient; mais aprs combien de traverses, de dangers et de larmes! Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nomm M. Alexandre Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre. Le Second-Thtre-Franais fait une grande consommation de vers et de prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des thtres de Paris; deux ou trois pices nouvelles suffisent peine son apptit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonn, que le parterre, cet autre convive, rejette ddaigneusement. Tmoin _le Despote_, petite comdie en deux actes, qui est morte au premier, et _l'Htel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre souffle l'a renvers. La petite comdie, qui a pour auteur M. Dumersan, avait la prtention de fronder ces prtendus philosophes, grands ennemis de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour tre les plus intraitables tyrans du monde; l'intention tait bonne; mais que faire d'une intention, quand le got, l'invention et l'esprit font dfaut? J'aime mieux, la rigueur, _l'htel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la thse en est tant soit peu suranne, malheureusement pour l'honneur du gnie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des femmes auteurs; Molire a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les Femmes savantes_; Araminte et Blise ont pris la place et ne la quitteront pas aisment. Ces deux bluettes ne comptent gure. Un jeune homme, M. Lon Guillard, petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe Colonne_, arrive aprs M. Deslandes et Dumersan, annonant des prtentions beaucoup plus hautes; c'est d'une comdie en cinq actes et en vers que M. Lon Guillard est le pre, ni plus ni moins: le sujet est d'un honnte homme. M. Lon Guillard s'attaque au vice, l'intrigue, au trafic des opinions et des sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comdie manque d'-propos, et nous ne vivons pas prcisment dans un sicle de Curtius et de Catons. Fiervil est l'homme en qui sont incarns tous les vices et toutes les cupidits que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le pouvoir, voil les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que Fiervil veuille les mriter honntement, par les voies permises? Non. Fiervil est persuad qu'on ne devient riche, titr et puissant que par la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Lon Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. Lon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le dire.--Aussi le dnoment de la comdie de M. Guillard a-t-il paru invraisemblable beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par tre dupe et victime de ses tnbreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la puissance qu'il convoitait, lui chappent coup sur coup, au moment on il se croyait le plus sr de les tenir; son infamie est dvoile; il en reste pour sa courte honte, et c'est un honnte homme qui recueille les biens que le malhonnte homme esprait. La leon est saine, nous ne saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, exprims avec vigueur, annoncent que M. Lon Guillard est un coeur sincre, ennemi de la lchet morale et qui la fltrit de conviction; c'est beaucoup pour un pote; il n'a manqu M. Lon Guillard qu'un peu moins de jeunesse et plus d'exprience de la scne, pour faire une oeuvre tout fait complte. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait de la distinguer et de l'applaudir. D'o vient cet immense clat de rire? C'est Arnal qui parat; le rire inextinguible, le rire olympien sert de cortge ordinaire cet original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent jou la passion, joue l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tte baisse, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme blas; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que ferons-nous d'Arnal? Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde afflig de deux cent mille livres de rentes; de l vient qu' trente-deux ans, Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blas: ni le bon vin, ni la bonne chre, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux chteaux, ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bille; demeure-t-il, il bille encore; il bille toujours. Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit! Et Nantouillet arrte la premire femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-l, qu'importe l'homme blas? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, un athlte; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux gaillards qui se battent et se prcipitent l'un et l'autre dans la rivire. Quel homme blas, ft-il le plus blas du monde, ne se sentirait pas mu d'un pareil plongeon? Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'tre blas; croyant avoir noy son rival, il passe son temps se cacher, fuir les gendarmes, se donner pour mort, manger pain sec, boire de l'eau claire, vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles; aprs quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se montre, reprend son nom et son bien, laisse l mademoiselle de Canaries, pouse une nave petite fille qui l'aime, et se dclare radicalement guri de sa maladie d'homme blas. [Illustration: Arnal.] Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve. Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous parler latin: _Hic, hc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_. M. de Kerkadeck sait l'italien peu prs comme Sganarelle le latin; le fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empche pas Kerkadeck de triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son excellent beau-pre pour un Bas-Breton renforc, et d'pouser mademoiselle Anna Rompart sa place. Des quiproquo plaisants roulant sur le bas-breton et l'italien, ont fait runir cet agrable petit acte, dont l'auteur est M. Armand Durantin. Tout l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunire; Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de Longueville, l'hrone de la fronde. Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garon de boutique; et ainsi ils parviennent s'chapper. Nous les retrouvons Paris; l, madame de Longueville continue ses intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est cause de cette jalousie; tout dvou madame de Longueville dans sa fuite, il est devenu son secrtaire intime. Cependant il avait un amour dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant Paris, notre honnte avocat revient ses premires amours, et renonce la tendresse et la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac d'admiration: il promet au jeune avocat un sige de conseiller au Parlement. Le Gymnase n'a pas mme pens demander M. le garde-des-sceaux son avis sur cette promotion. M. Jules de Premaray est le pre de cette duchesse de Longueville mle de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont russi tous les trois. Parlez-moi de Stella, c'est l une excellente fille; un beau jour, elle prend des vtements masculins, s'aventure pied travers les pays les plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose la frocit des bandits, et pour quoi? pour aller dlivrer son pre qui gmit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le dlivre, en effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de quelles terreurs! Le tratre Osborne, qui tenait aux fers ce pre infortun, est exemplairement puni. Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple. Martial tait un piocheur, il devient; de flneur mauvais sujet, il n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opre cette mtamorphose et en est la rcompense. Si on russissait par les honntes intentions, ce vaudeville aurait russi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et Lauzanne ont oubli la confiture. [Illustration.] Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta revient _la Pri_. Ce charmant ballet a charm la perfide Albion. Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Thophile Gautier; prtez l'attention ces tableaux ravissants; Ceci vous reprsente d'abord le seigneur Achmet, couch sur son ottomane dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embte_: la belle langue que la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant le distraire, lui apportant, l'un une norme brioche, du moins je le suppose, surmonte de trois petits pts; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un cigare de cinq sous; le troisime, une paire de bottes sur un plateau. Mais Son Altesse est insensible tous ces agrments, et a parfaitement l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embte_ et vous _m'embtez!_ [Illustration.] Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir des bayadres et des almes un peu soignes; mais Achmet se conduit connue un drle devant ce sexe charmant, et lui bille au nez, se dcrocher la mchoire. Enfin la Pri parat; vous voyez ses grces, sa taille cambre, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa coiffure dans le dernier got. Achmet est ravi: il risque un oeil. [Illustration.] Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire bout portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave rcalcitrante qui s'enfuit du srail; l'esclave ne reoit pas la balle dans le visage, au contraire. [Illustration.] La Pri se glisse dans le corps de cette infortune, comme on entre dans un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espce de location, mtempsycose. [Illustration.] Cela fait, la Pri se livre avec Achmet toutes sortes d'exercices plus ou moins permis par le sergent de ville. D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour Achmet; mais Achmet, qui n'est pas borgne, la dcouvre l'instant cet tage suprieur, et la montrant du doigt, lui crie; Coucou! Son jarret tendu, sa mchoire entrouverte, sa main pose sur son coeur, expriment agrablement sa satisfaction. [Illustration.] Plus loin, la Pri se permet les carts d'un pas de chle, qui ressemble comme deux gouttes d'eau l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris par le terrible Mahomet en flagrant dlit de Pri, s'esquive adroitement par la fentre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds, seule partie d'Achmet [Illustration.] qui lui offre encore prise; cette situation donne l'honorable sultan la mine d'un cordonnier occup prendre mesure sa pratique. Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Pri, [Illustration.] suspendue en l'air, s'abandonne des dmonstrations de joie qui le dforment beaucoup; mais l'amour excuse tout. Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Pri que voici, et pour cette taille de gupe? [Illustration.] Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de clture, panache au vent, et toutes jambes dehors. [Illustration.] Vivent jamais Achmet et la Pri! ROMANCIERS CONTEMPORAINS. CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.) Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami. (Suite.) --Ah! dit Mark sur le mme ton, vous y voil! rien autre, un esclave. Si bien que lorsque cet homme tait jeune--n'ayez, donc pas l'air de le regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il tait jeune, il a reu une balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a t marqu et taillad au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un vritable porc. Son corps a t dform coup de fouet, son col corch par un collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoris gardent la marque des lourds anneaux qu'ils ont longtemps ports. Comme je venais d'aveindre mon dner, il s'est dpouill de son habit, et m'a dbarrass de mon apptit par la mme occasion (1). [Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagration, nous copions au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur dans les journaux amricains, et prcds habituellement d'une grossire gravure sur bois reprsentant un ngre marron, les mains enclaves dans des menottes, courb sous l'treinte d'un blanc qui le tient serr la gorge. En fuite, un enfant ngre d'environ douze ans; il porte autour du cou un fort collier de chien, sur lequel est grav le nom de _de Lampert_. Vingt-cinq dollars de rcompense pour qui me ramnera mon ngre Isaac; il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un coup de bton, et sur le dos, celle d'un coup de feu. En fuite, un ngre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau. Il aime fort parler de la bont de Dieu. En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mchoire suprieure arraches, et la lettre I marque au fer rouge sur sa joue, et sur son front. En fuite, une femme ngre et ses deux enfants. Peu de jours avant son vasion je l'avais brle la joue gauche avec un fer rouge, en essayant de faire la lettre M. Pour expliquer les dents arraches, les oreilles, des doigts, des mains et des pieds coups, signalements habituels des malheureux fugitifs, nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de mcontentement, de crainte d'vasion, ou lorsqu'une ngresse trop belle inspire de la jalousie. Quant aux lettres marques au fer rouge, c'est une simple mesure d'ordre. Du reste, les matres qui font couper une main leur esclave choisissent de prfrence la gauche, comme moins agissante; de mme ils mnagent l'orteil en faisant couper les doigts de pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de sang aux propritaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de nombreux exemples en continuant reproduire ces annonces, aussi communes dans les journaux amricains, que celles des maisons vendre dans nos petites affiches; mais cette dgotante et barbare rcapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigus nous-mmes.] --Tout cela serait-il vrai? demanda Martin son nouvel ami, rest debout ct de lui. --Je n'ai nulle raison d'en douter, rpondit ce dernier, baissant les yeux et secouant la tte. La chose se voit assez frquemment. --Dieu vous bnisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier matre mourut; ainsi fit le second, la tte ouverte d'un coup de hache par un autre esclave qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir, celui qui est l, gagna un meilleur matre, et, en mettant sou sur sou, au bout de nombre d'annes, il parvint racheter sa libert, qui lui fut cde au rabais, vu que ses forces dclinaient rapidement et qu'il tait fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, o il travaille tant qu'il peut, et conomise, de son mieux, afin de se passer une lgre fantaisie avant de mourir, de se rgaler d'une petite emplette, un rien, une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait racheter... Voil tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en plus; et vive la libert! hourah! pour jamais! --Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trve vos folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait l? --Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le louer l'avance, prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me tint compagnie, qu'il me mit en gat: aussi me voil joyeux comme pinon. Ah! si j'tais assez riche pour passer contrat avec lui, et que je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, l, tous les jours, mon aise; je deviendrais par trop jovial! Il est fcheux d'lever des doutes sur la vracit de Mark, mais l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment mme un dmenti formel sa dclaration de joie. Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont si passionns pour la libert, de ce ct-ci du globe, qu'ils rachtent, la vendent, la portent avec eux, l'talent en plein march! Bref, ils en sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empcher de prendre avec elle toutes sortes de liberts, et c'est l la raison du pourquoi. --Fort bien, dit Martin, qui dsirait changer de sujet. Et maintenant que vous en tes venu conclusion. Mark, peut-tre me ferez-vous l'honneur de m'couter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu o il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins. --Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? rpta Mark; allons, Cicron, en avant! --Est-ce l son nom? demanda Martin. --C'est son nom, monsieur, rpliqua Mark; et, de dessous le porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure obscurcissaient les ombres, le ngre acquiesa par une grimace et descendit, clopin clopant, charg d'une portion des bagages, Mark Tapley ayant pris les devants avec le reste. Martin et son ami les suivirent jusqu' la porte d'en bas; et ils allaient continuer leur promenade, quand l'Amricain arrta son compagnon et lui demanda, en hsitant un peu, si l'on pouvait se fier au jeune homme. A Mark? oh! certainement on peut tout remettre sa garde. --Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir avec nous. C'est un brave garon qui dit son avis trop ouvertement. --Au fait, rpliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habit de rpublique libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler. --Dcidment, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit l'Amricain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici dans un tat esclaves, la vrit; mais, je l'avoue, non sans honte, l'esprit de tolrance est chez nous beaucoup moins commun que ses formes; la moindre dissidence, notre modration les uns envers les autres fait dfaut, et pour peu qu'il s'agisse d'trangers... Non, rellement il est plus prudent qu'il nous suive. En consquence, Mark fut rappel; Cicron et sa brouette s'acheminrent d'un ct, et Martin et ses compagnons de l'autre. Ils mirent deux ou trois heures parcourir la ville, la considrant des points de vue les plus avantageux, s'arrtant dans les principales rues et devant les difices publics que M. Bevan leur faisait remarquer. Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre le caf chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui paraissait avoir coeur de le conduire, ne ft-ce que pour une visite d'une heure, chez un de ses amis log dans le voisinage, finit par l'emporter. Las et fort dispos dcliner la politesse, Martin n'osa persister mettre en avant qu'il n'tait pas connu de ceux auprs desquels son compagnon dsirait si fort l'introduire. Une fois donc, en sa vie, tout hasard et sans que la chose tirt consquence, Martin se rsigna faire cder sa volont celle d'autrui; le consentement mme fut donn de bonne grce, tant le voyage lui avait dj profit. S'arrtant devant une maison fort propre, de mdiocre tendue, dont les fentres, vivement claires, illuminaient la rue obscure, M. Bevan frappa. La porte fut immdiatement ouverte par un Irlandais, tellement Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir tre revtu que de haillons, et manquait aux prcdents, son devoir, toute ide reue, en se prsentant, avec sa figure riante, bien couvert d'un habit complet. Mark fut laiss aux soins de cette espce de phnomne, ce n'tait rien moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin ce dernier, l'introduisit dans le salon, dont les fentres gayaient et clairaient la rue. L, il prsenta ses amis: M. Chuzzlewit, gentilhomme tout frais dbarqu d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la connaissance depuis peu. Accueilli avec la plus parfaite urbanit, Martin, en moins de cinq minutes, se trouva tabli fort l'aise au coin du feu, et presque sur un pied d'intimit avec toute la famille. Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une ge de dix-huit ans, l'autre de vingt,--toutes deux taille dlies, toutes deux fort jolies; de leur mre, plus ge, plus fltrie, qu' l'avis de Martin elle n'aurait d tre; de leur grand'mre, petite vieille l'air vif et veill, qui semblait s'tre fait enterrer une premire fois pour reparatre ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait le pre et le frre des deux jeunes miss: le premier, ngociant, le second, encore tudiant au collge. Tous deux, par une certaine cordialit de manires, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils taient proches parents. Martin n'avait pu s'empcher d'tablir la gnalogie partir des jeunes filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses penses, non-seulement parce qu'elles taient, comme nous l'avons dit, fort jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirs; avantages que leurs chaises berceuses dployaient de faon tourner la tte aux assistants. Rien de plus agrable, sans doute, que d'tre commodment assis dans une chambre bien close, meuble avec lgance, chauffe par un brillant foyer, remplie de charmantes bagatelles, de dcorations ravissantes, y compris quatre ensorcelants petits souliers le mme nombre de bas blancs et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes dignes d'tre aussi gracieusement enchsse! Un rude passage dans le Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss Pawkins, avaient merveilleusement prpar Martin contempler sa nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en consquence, il devint charmant, irrsistible, et, lorsque le th et le caf arrivrent, escorts de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits gteaux du monde, l'Anglais, livr toute sa vivacit d'esprit, avait fait la conqute de la famille entire. (La suite un prochain numro.) L'Ame errante ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT. L'ME. Quar tristis es, anima mea? (_Ps. 12._) En ce temps-l, une me fut cre en mme temps que des milliers d'autres mes et jaillit de la pense incessamment fconde de Seigneur. Mais tandis que les autres mes ses soeurs se rpandaient dans les mondes, allant se mler et se fondre dans les tres auxquels elles taient destines; Que quelques-unes allaient animer des plantes et des soleils, que d'autres restaient auprs de Dieu, divinement conserves dans les anges qui chantent autour de son trne; Que toutes enfin avaient leur mission, leur tre qui elles pouvaient s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le dcret du Seigneur. Elle seule n'avait point eue de destination, aucun tre ne l'attendait dans son sein, aucune plante, aucun soleil ne l'appelaient eux. Elle tait solitaire, errante dans I'espace, et elle gmissait, la pauvre me, ne sachant o se poser, o vivre. Elle s'abattait inquite sur le calice des fleurs, croyant y trouver un asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rose, et n'avaient pas de place pour elle. Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'tait qu'une me. Puis elle se rpandait autour des plantes, sur les soleils, sur les hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la place occupe, le vase rempli. Et dans son dsespoir elle remonta jusqu' Dieu, et lui dit: O Seigneur! pourquoi m'as-tu cre, pourquoi m'as-tu faite immortelle, puisque je serai toujours misrable, ne sachant qui m'unir jusqu' la fin des temps? Pourquoi m'as-tu oublie lorsque tu dispensais mes soeurs des existences avec lesquelles elles peuvent s'allier? Et moi, voil que je suis toujours errante et triste, implorant toute la nature, et repousse par tous. C'est en vain que j'offre en hommage mon immatrialit immortelle; tous la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insenss, qui la ddaignent. Et tous les hommes, ont leurs mes, et je n'ai pu trouver place avec eux. J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'me; et elle tait chez eux, et encore plus sublime. J'allais aux insenss, et les insenss avaient leur me divine;--j'allais aux mchants, tant j'tais malheureuse! et eux encore avaient l'me que tu leur as donne. Mais que devenir, Seigneur! et pourquoi as-tu oubli ma destination dans le monde? Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impntrables dans tout, sourit la pauvre me, et exaua ses prires. Il lui fut accord d'habiter tour tour, et son choix, dans les grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant quelques instants leur me, qui sommeillait et s'effaait la venue; et pendant le sjour de celle-ci. Il lui fut donn de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter les souvenirs. Et cette me ayant vcu quelques instant dans ces hommes, voici comme elle redisait ses souvenirs. ........................................... PAGANINI. O I have suffered with... (Tempest.) Il tait minuit quand j'arrivai; le grand artiste tait couch et serrait un foulard rouge autour de sa tte; il venait de cacher avec un grand soin, aprs les avoir diviss bien galement sur son crne, ses longs cheveux noirs, qui ne parurent plus. Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphre livide et rouge qu'un nez norme et recourb comme le bec d'un chat-huant. Quand il se fut ainsi regard avec complaisance, il tendit ses longs doigts sur sa tte, et dit: Trs-bien! J'aurais clat de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un palais autres que les siens; mais connue j'tais devenue l'me de Paganini, je rptai srieusement dans son cerveau: TRS-BIEN! Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et la largeur de cette main qui avait press sa tte et sa marmotte de soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, me inaccoutume de pareilles monstruosits, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et des mains gracieusement dessines et sculptes par la nature. Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva? L'abominable homme, il prit sur un guridon un vase, et l'ayant regard avec des yeux hagards et enflamms, il but d'un trait une liqueur coagule, sombre, pesante et comme morte. Etait-ce du sang? Non, monsieur; non, madame; c'tait pis encore, _de l'opium!_ De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme, dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps gostes! mortels sans piti! qui ne songe qu' votre matire, et qui ne gardez, pas une pense pour votre me! Et savez-vous ce qui lui advient cette me misrable, lorsque pour vous assurer quelque doux songe, pour sentir une dlicieuse torpeur s'insinuer dans vos veines, les alourdir agrablement, et oppresser comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal opium? Savez-vous qu'alors l'me, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire horriblement, qu'elle devient temptueuse comme la mer quand toutes les puissances des vents la fouillent et la soulvent; qu'elle se roule et se replie sur elle-mme comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe troite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en jaillit de toutes parts; qu'elle se mle au monde entier, et qu'elle met le monde en elle; qu'alors la sphre du soleil, ce cerveau de notre univers, lui devient une prison qu'elle dchire galement; qu'elle va au del, qu'elle s'lance jusqu'aux extrmits du monde, qui n'a pas d'extrmits; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace et la pense, les choses passes et l'avenir, et qu'elle jette tous ces dbris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant fait de toutes ces choses une lave liquide et enflamme, elle la rpande et la fasse, jaillir dans vos rves? Voil ce que vous faites pour vos mes, buveurs d'opium. Paganini, aprs avoir vid la tasse, posa sa tte sur l'oreiller et ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout fait, il eut une douce crise de somnolence, qui, dans le vague de ses penses, contenait mlangs un peu de mpris pour le jour qui venait de finir, quelques souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prire. Il dormit. Et moi, martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les rves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir. A peine Paganini avait-il ferm les yeux du corps, que se dploya dans son me une srie de spectacles tranges. Ce fut d'abord la vie de l'immensit, de l'infini, l'espace sans fin et remplis cependant par l'me en ce moment. Cet espace n'tait rempli que d'ther et d'une lumire auprs de laquelle les rayons du soleil n'eussent t que des tnbres; sans foyer, elle tait rpandue partout galement et semblait comme en repos; mais ce repos tait une harmonie sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin qui nat du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces sons, nageait dans cette harmonie, s'panouissait, sans se rveiller, sous cette suavit indicible, car cette harmonie tait Dieu lui-mme. Bientt l'ther devint moins clatant de lumire, parce que les toiles et les plantes s'y prcipitrent la fois; elles se suivaient en cadence, elles s'levaient ou s'abaissaient avec des sons dlicieux; d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et c'tait alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait le coeur. Ou bien une comte traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une cleste dissonance. Et les nuages qui montrent s'paissirent de plus en plus sur ce magnifique spectacle; les toiles plus ples se voilrent et disparurent, et l'espace rtrci fut rempli de vapeurs blanches et dores; des formes lgres se dessinaient dans ces vapeurs, et firent bientt apparatre en se condensant douze femmes belles et pures comme des anges; elle taient nues jusqu' la ceinture, et les nuages sur lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis. Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une toile de diamant ou de feu tincelait sur la ligne d'ivoire qui sparait leur belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues paupires taient abaisses sur l'instrument que chacune soutenait. C'tait un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon semblait anim et vivre, press qu'il tait entre ce qu'il y a de plus beau dans la femme: il tait soutenu sur le sein qui le soulevait, appuy sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et brlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi treint avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et ramenait des doigts dlicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, aussi nu, promenait avec une grce inexprimable l'archet sur l'instrument. Toutes les douze jourent ensemble et l'unisson un _adagio_ comme les sraphins en soupirent devant le Seigneur. C'tait un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords taient saisissables et comprhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas il a fallu que cinquante sicles passassent avant qu'un homme apprit aux oreilles, fermes jusqu' lui, discerner le frle et presque insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante. Paganini, au milieu de ce rve, s'agitait dans son admiration. Les femmes disparurent, et les nuages s'tant dissips, il n'y eut plus de visible que l'Ocan immense. Du milieu de la mer un gant se dressa: c'tait Paganini; et Paganini, qui dormait, s'cria, dans son sommeil: C'est moi! C'tait lui! il tenait dans son bras et appuy contre sa poitrine un immense violon o se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une vingt-quatrime uni n'tait pas de mtal, mais qui paraissait tre un rayon de lumire. Sa main gauche, sa large main tait comme divise en vingt-quatre doigts qui s'panouissaient merveilleusement son extrmit et se posaient avec grce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme celle d'un gant, tenait cinq archets d'argent qui taient attachs chacun de ses doigts. Il se fit un silence, et Paganini lanant la fois ses cinq archets sur les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que toutes les harmonies de la terre se fussent runies dans cet espace et dans cet instant. L'Ocan, comme une pdale, obissante, aidait de ses temptes la fureur du musicien, ou, se calmant son gr, n'avait plus qu'un lger bruissement d'amour. L'Ocan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre cordes s'vanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace monta, monta une construction circulaire qui tendait de plus en plus ses cercles en les levant jusqu'au ciel. Ce fut le Colyse de Rome; cent mille spectateurs taient prsents; tous avaient pay mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour couter le violon de Paganini. Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, il compta dans ses coffres cent millions pour cette soire. Le Colyse, avec ses cercles de marbre, disparut son tour. L'espace se rtrcissait de plus en plus; dans une chambre o se trouvait un bureau avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit un paquet de billets de banque un agent d'affaires afin d'en effectuer le placement. Ainsi avaient dcru les songes mesure que s'affaiblissaient les effets du breuvage fantastique. Les illusions s'imprgnaient de plus en plus de l'humanit et de la matire, et, descendues si bas, elles cessrent; et moi, pauvre me, puise de ces motions qu'il m'avait fallu subir, je me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus. Je veillai donc sans penses et dans le calme jusqu'au jour. Quatre heures s'coulrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque Paganini se rveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rv. Sotte, nuit! s'cria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; quoi me sert donc cet opium, s'il ne me fait plus rver? J'en doublerai la dose ce soir. Ces mots me firent frmir. Puis, aprs les avoir prononcs, le grand homme, le grand violon, dis-je, entra dans la vie veille, dans la vie terrestre. C'est dgoter des grands hommes et des supriorits intellectuelles, musicales, potiques, politiques et autres, que de les voir dans le terrestre et au milieu des habitudes humaines. C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un dbitant de tabac qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de diffrence, en cet instant, entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles. Antonio, cria Paganini son domestique qui entra, pourquoi mon feu n'est-il point allum? Je cherchais Paganini dans ces paroles. Antonio, avez-vous t chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas d'avoir un semblable tnor pour faire une partie dans mes concerts. Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il retomba. Antonio, avez-vous fait rparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?.... Hlas! ce n'tait pas encore Paganini. Et cependant c'tait Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y a ct du fantastique le rel, l'humanit auprs du Dieu, le corps auprs de l'me. Paganini djeuna. Jusque-l, j'avais cherch le grand et le sublime artiste, et je ne l'avais trouv que dans cet clair que vous savez, propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gmir et chanter pendant que lui-mme chantait et gmissait. Mais cet clair tait assez obscur, comme les lumires tnbreuses de Milton. Les heures s'coulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans qu'aucun autre vnement eut clat dans cet homme, si ce n'est sa toilette, son djeuner, et une certaine flnerie paresseuse voluptueuse qui me plaisait assez, moi, bonne me, toute fatigue du dlire opiac de la nuit. A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds carts sur les chenets, et, je vous jure, sans penser grand'chose (je le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa la porte, et Antonio introduisit le signor Caldi. A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacit, je sentis un soubresaut terrible, et je fus refoule, comme dans un tremblement de terre, dans les dernires cavits de son cerveau. Vous voici enfin, Caldi, s'cria-t-il d'une voix mue. [Illustration.] Je cherchais part moi ce que pouvait tre cet homme. tait-ce le gnie diabolique qui, disait-on, inspirait mon hte? ou bien le frre de la femme qu'il avait assassine? ou son crancier impitoyable et acharn? car son motion avait t si vive, qu'il fallait bien que ce ft quelque chose d'extraordinaire. Mais ce n'tait rien de cela, car Paganini n'avait point de gnie diabolique sa suite, n'avait jamais assassin personne, et tait un homme rgl dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux colonnes _avoir_ et _dpenses_, et si loign d'tre tourment par ses cranciers, qu'il avait en Italie des proprits tre trente fois lecteur en France, depuis l'abaissement du cens lectoral. Qui donc tait cet homme dont la prsence excitait la tempte dans le coeur du grand artiste? C'tait un marchand de cordes de violon, ce qui me fut rvl par ces paroles de Paganini: Caldi, voyons vos cordes. M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et dveloppant un papier transparent et huil, il en tira une assez grande quantit de cordes roules en cercles et attaches avec de petits noeuds roses, il les parsema sur une table de marbre qui en fut jonche, et les remuant avec un air de satisfaction marque: Voici, monsieur, dit-il, ce que nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni Naples ni Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent, ajouta-t-il avec une rvrence o se trouvait autant du marchand que du dilettante. Hum! dit Paganini en lui lanant un sombre et ironique regard. Puis il examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui tait prsent, et ayant mis de ct une vingtaine de ces cordes, il les jeta terre avec mpris en disant Caldi: C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi, que vous m'avez si prcieusement choisi de semblables cordons. --Oh! monsieur, dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaa dans le papier huil de la bote de fer-blanc. Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui parurent bonnes; deux surtout taient sans dfaut, il les regarda avec une sorte d'extase: Voil qui est parfait! voil qui est merveilleux! dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront t couches sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'oeuvre. --Et les dix autres, dit Caldi, qui, transport de plaisir ces complimente, esprait encore, en obtenir pour le reste de sa marchandise. Elles peuvent tre excellentes, mais j'ai besoin de les essayer. Alors Paganini prit un violon suspendu prs de son secrtaire... C'tait ce clbre _amati_ sur lequel il a fait tant de merveilles. Je frmis de joie et d'inquitude en ce moment, car je touchais au but que j'avais dsir en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus entre moi et la connaissance de son gnie qu'un instant de sparation. Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mre qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce regard dit: Mon bon violon, mon cher, mon tendre _amati!_ Et il le fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses. Puis, ayant dtach la premire cheville, il y noua une des dix cordes du seigneur Caldi. Il accorda son instrument, et aprs avoir pinc fortement et avec scheresse la corde, il prit sou archet et tira un son... Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'prouvai comme une extase, ce que les dames auraient nomm un spasme. O signor! bravissimo! bravissimo! s'cria Caldi dans le ravissement. Et mon admiration intrieure et silencieuse tait l'unisson de celle du marchand de cordes. Paganini tira un second son, et, hochant la tte, il dit: Elle n'est point parfaite. --Quoi! dit Caldi, dans le plus grand tonnement. Quoi! pensai-je dans le plus grand tonnement. Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dvore, chante avec l'nergie brlante que lui donne cette maladie, la foule admire la puret dlicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: Hlas! sous cette voix pure la mort est l qui se cache; car le son leur a rvl eux seuls l'ardente fivre qui couve dans la poitrine de la pauvre enfant. Il en tait de mme du grand artiste; son oreille si dlicate, si susceptible, la douleur cache sous ce son en apparence si pur se manifestait. Il rejeta la corde. Il essaya un _la_, qu'il trouva trop clatant malgr l'enthousiasme de Caldi. Il le condamna encore. Il essaya et repoussa galement cinq autres cordes que son incomprhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes. Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes. Mais quand il eut repris les deux premires qu'il avait d'abord juges parfaites, et qu'il les eut accordes sur son violon. [Illustration.] Oh! alors il les fit rsonner avec amour et fureur, il les fouettait avec nergie, il les caressait et les berait en sons harmoniques, il en tirait de ces sons violents qu'on et pris pour le tonnerre, ou de ces vibrations oliennes qu'on croirait tre de la lumire cause de leur excessive et lgre tnuit. Ces cordes taient parfaites comme il les avait pressenties, et les ayant conserves avec les trois autres, il congdia M. Caldi. Prs de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: Mais vous n'avez pas choisi du _sol_, signor? --De _sol_, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre annes et qui n'a pas son gal Naples, dans toute l'Europe, et dans votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher sa place sur le chevet d'ivoire de mon violon. En parlant ainsi il caressait cette quatrime corde d'agent qui rsonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement quand son matre lui presse la tte avec amiti. [Illustration.] Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit Caldi en fermant la porte. --Bonjour, rpondit Paganini. Et le sublime artiste demeura seul. Je me flicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait enfin essayer de sublimes prludes. Mais il reprit son violon pour le suspendre prs de son secrtaire, et s'enfonant dans une bergre, il saisit nonchalamment un livre; il l'ouvrit, et lut. C'tait le roman de Manzoni, _les Fiancs_. Il lut avec ravissement quelques pages o tout ce qu'il y a de plus grand en ides religieuses et de plus tendrement pur en amour tait merveilleusement dvelopp: son coeur tait plein; son me, moi, son me, tait enivre et ardente; il quitta le livre et songea. Alors lui revinrent dans la pense son amour pour Dieu tant enfant, et la fois ses amours pour une femme adore, mlange de souvenirs qui n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonn par le Seigneur, qui a dit l'homme: Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, aime-la. Et il faisait apparatre dans sa pense cette femme cleste et tant aime qu'il avait perdue, elle qui avait sem, dvelopp et agrandi son gnie; elle pour qui il avait voulu tre sublime, pour qui il avait voulu tre plus grand que les autres hommes; nous la contemplions ensemble, moi son me avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, la taille grande et svelte, l'me noble et tendre, dlicieuse apparition devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je pleurais aussi comme une me pleure. Deux heures s'taient coules dans ces rveries dlicieuses. Je ne sais quoi l'en fit sortir brusquement. Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total. Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante, pour aligner des chiffres! Oh! croyez que je n'tait pour rien dans cette dtestable ide; il y avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais pu pencher, et o demeurait retranche une pense d'avarice. Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une inspiration, il saisit son violon et joua. Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce n'tait ni la gloire, ni le gnie, ni moi, qui l'inspirions en cet instant. L'argent seul avait ce privilge, il jouait sans but d'artiste, sans motion, sans chercher plaire, sans dsir de se plaire lui-mme. Ce n'tait plus de l'art, mais du mtier; il jouait pour faire des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus inous d'instrument, pour dgourdir ses doigts, pour s'entretenir les nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il ft _en tat_. Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme _Taglioni_, et que vous la vissiez la main gauche appuye sur un dossier de fauteuil, faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle exerce, cherchant peine de la grce, mais sollicitant ainsi une souplesse mcanique et surprenante. Vous vous demanderiez: Est-ce donc elle que nous avons vue sur la scne, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur elle-mme avec une grce si dlicieuse, se redressant comme le roseau quand il se relve aprs avoir t courb par le vent, tendant mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec cette taille si lgre, ce cou si joliment balanc, ces yeux si tendres, ces jambes si dlies, ces pieds qui effleurent le parquet peine, enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, o tout respire la volupt, l'amour, la grce et la puret? Vous vous demanderiez: Est-ce elle? Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique avec une peine infinie redoubler les tressaillements nerveux de ses pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en tait de mme de Paganini: un long temps s'coula sans qu'il n'y et rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides; mais pas une pense de gnie ou de coeur, rien que du mtier. Il s'tait exerc, car c'est le mot, et c'tait son but. Aussi je commenais le prendre en mpris, cet homme de gnie, ce Paganini d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-l si vide de gnie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint ce point que je fus plus calme lorsque, aprs ces deux longues heures de sons sans penses, il laissa le violon et alla dner. Il mangea, je vous assure, d'assez grand apptit. Sept heures sonnrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans son coeur comme une irruption de gnie, de feu, d'enthousiasme, d'entranement, de dlire. Il se leva prcipitamment; il y avait dans lui un tumulte de penses, d'motion et d'orgueil, et tout cela avait une voix intrieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: Maintenant, la gloire! Il tait retrouv, je le retrouvais, le Paganini de gnie, le Paganini d'me, le Paganini de Dieu; c'tait lui, le feu l'animait et l'embrasait; c'tait lui! et moi je nageais dans la joie et le dlire, car l'me n'est heureuse que dans le feu du gnie; elle se meurt dans les tres tides, dans les intelligences molles et plates, dans les coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme la salamandre pour y vivre; comme l'or et l'amiante, elle se rjouit et s'pure dans le feu. Et lui s'tait aussi retrouv. Il marchait pas prcipits et fermes, le pav retentissait de sa dmarche assure. A voir culte taille majestueuse, cette tournure bizarre et inspire, ceux qui ne le connaissaient pas s'arrtaient en silence dans la ville, et se demandaient: Quel est cet homme? Moi qui les voyais penser, je m'criais, fire et sans pouvoir tre entendue: C'est Paganini! Et ils poursuivaient leur chemin tonns et se demandant encore: Quel est cet homme? Cet homme s'approchait de l'Opra; les barrires tombaient avec respect. Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme accoutum ce culte, passait et montait jusque sur la scne. L, cach derrire la toile du fond, il contemplait cette mosaque de ttes et d'intelligences qui taient jetes comme un tapis noir au parterre, comme des guirlandes parallles de fleurs aux loges et aux galeries. Il entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente d'un sublime plaisir. Pour lui, avant de s'lancer dans cette arne, lui, ce lion de la fte, retenu dans sa loge, il soulevait sa crinire d'bne, il flamboyait des regards de feu sur ce monde, il cumait de gnie et de fureur, et se cachait haletant et superbe. Cependant l'orchestre, cet esclave la seule tte et aux trois cents bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aigus qui s'abaissent et s'lvent sous l'archet et le souffle pour parvenir un mme accord. Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'tablissait en mme temps dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs de respect et d'attente. Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint s'tant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut: Paganini! Il se glissa pour ainsi dire de derrire la porte et dveloppa bientt son corps long et souple, surmont de cette figure ple aux cheveux noirs et flottants, qui ressemblerait celle du Christ, s'il ne s'y trouvait pas quelque chose de celle de Satan. Il quitta le fond du thtre, et s'avana, en se balanant mollement, jusqu' la rampe allume. A son aspect il y eut un mlange d'extase silencieuse et d'applaudissement frntique dont on aurait pu distinguer le contraste. Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondment plusieurs saluts qui s'adressaient si bien tout le monde, que chacun crut les avoir reus pour soi et avoir t particulirement regard. Moi qui tais derrire ce regard et qui en ressentais la porte, je vous dirai ce que Paganini y mit de pense et d'me. Il y avait dans ce regard, assn ainsi en masse sur tout ce peuple, une fusion flamboyante d'orgueil, de ddain, de gnie, de honte, de mpris et de grandeur. Ce regard disait cette assemble qu'elle tait son esclave, puisqu'elle venait se traner haletante pour entendre un de ses soupirs; qu'elle tait son tyran, puisqu'elle s'tait arrog, avec une pice d'argent, le droit de le juger et de l'couter; quelle tait profane, puisqu'elle n'avait pas un seul gnie capable de comprendre Paganini tout entier; qu'elle tait fantasque, ignorante et indigne, pleine de fats venus l pour y avoir t; de jeunes filles arrives pour tre vues, de rivaux de bas tage placs pour faire fermenter leur jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de gnie et une foule sans gnie; un Paganini qui se sent lui seul plus grand que la masse. Ce regard, rempli de ces penses, avait pourtant t si rapide qu'il n'avait dur qu'un instant, et l'artiste ayant donn le signal l'orchestre, il leva trs-haut son archet et le fit retomber violemment sur son violon, comme s'il y et port un coup de hache. [Illustration.] Alors tout fut commenc, non pas sa mlodie admirable, mais sou jeu, mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du lion qui se rveille irrit et rugit. Et aussitt aprs ce rveil du gnie, je sentis quelque chose de mystrieux et d'trange; je ne sais ce qui s'opra, mais il me sembla que je me matrialisais dans le violon, ou que le violon lui-mme devenait immatriel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et parler avec lui; nous nous tions fondus l'un dans l'autre, ou plutt nous ne formions plus qu'une chose, un violon-me. Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait compos. [Illustration.] Je ne sais vritablement, moi qui dois le savoir si c'tait sa mmoire ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la partition crite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun doute ce qu'il avait compos, ce qui rpondait la partition de l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontan, de si brlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce pouvait tre la froide mmoire qui lui fournissait alors de telles inspirations. L'orchestre tait aussi mu et tremblant que l'esclave devant un matre. Le public tait dans l'extase; il ressentait sympathiquement le gnie de Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient leurs coeurs se dilater et se fondre en dlicieuses motions, lorsque l'archet, se balanant moelleusement sur les cordes, les faisait tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupt; ou, au contraire, lorsqu'il exprimait la guerre, la tempte, la fureur, la rage, alors on eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents grincer et rugir, et de lourds soupirs s'chapper douloureusement de toutes les poitrines, comme s'il n'y et eu dans toute cette salle qu'une seule me, qu'une seule chose, le violon. Quant Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-mme, dans un monde intrieur, intime lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il l'enfonait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; il voyait sans doute les sons s'en chapper comme des clairs, car ses yeux ardents les suivaient fixs sur les cordes, qu'ils semblaient opprimer de leurs regards. Jamais treintes d'amour n'ont t plus vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncs dans des yeux adors. Et son archet, comme l'pe de l'ange, dardait des flammes et des rayons sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies enflammes, il s'en chappait des mlodies suaves connue des parfums de l'Orient, il en partait des clairs retentissants comme ceux de Dieu. Et d'autres fois, quand, aprs l'avoir fustig violemment, le grand artiste cartait l'archet, il y avait encore aprs ces chants un son nouveau et frle, que sa main gauche excitait en pinant les cordes, et qui s'enfuyait rapide, pareil ces tincelles que darde l'lectricit. Aprs ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant la mme et profonde rvrence. Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans l'couler, par galanterie si c'tait une femme, par piti si c'tait un homme. Quand, midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une bougie, vous cherchez, sa lumire, qui se noie dans le rayon du soleil: Il en tait ainsi de l'artiste qui suivit Paganini. Je crois mme qu'on l'applaudit, tmoignages qui se trompaient eux-mmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excits la musique du grand violon. Il revint, et les acclamations se rurent encore sur sa venue pour le remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grce de ce qu'il allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il tait Paganini. Cette fois sa pense paralysa trois cordes, n'ayant conserv que cette bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Mose. Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire ces effets clestes que tu jetais ce monde lorsque, les faisant rsonner toutes la fois, tu produisais toi seul un concert d'harmonie auquel chaque corde tait en mme temps appele?--Qui te force t'imposer ce martyre, t'treindre dans cette gne? Pourquoi ce caprice, homme de gnie? Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est un enseignement; c'est pour rvler aux hommes ce qui est enfoui dans une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en muler le trsor le plus incomprhensible de la musique. Ainsi Mose frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de mlodies. C'est qu'il a appris son violon et au monde ce que c'est que le _son harmonique_. Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et que parvenu l'approche du chevalet on s'crie comme Dieu la mer: Il n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et dj il est plus loin, car le son harmonique l'enlve dans d'autres espaces, lui donne d'autres vibrations o il puise en abondance et sans fin. Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir de la ntre; il a je ne sais quelle fluidit limpide, quelle tnuit insaisissable, quelle suavit exquise, quel clat mystrieux, qui fait qu'on hsite le nommer un son, une lumire ou un parfum. Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu' lui souponn de pareils plaisirs. Il enlve sur un char de lumire toutes ces intelligences coutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces clestes prestiges, tous le regardent stupfaits de volupt et d'admiration, et se demandent: O donc est le sraphin des cieux qui nous a vers comme une rose dlicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu? Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi. Paganini reparut une troisime fois; il avait repris toutes ses cordes et sa fureur, plus de dlices, plus de suavits, plus de ravissements clestes; prsent c'est l'Ocan qui va mugir et se soulever temptueux; c'est la cration de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammes de la terre; ce sont les dernires convulsions de l'univers lorsque le Seigneur l'arrtera dans sa marche, et lui dira: Meurs!--Paganini ne veut rien peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au grandiose, au terrible. Alors toutes les cordes la fois frmissaient, hurlaient sous les coups redoubl de' ses doigts, qui tombaient presss comme la grle avec la foudre. L'archet, de son ct, les dchirait, les irritait, les entr'ouvrait, les corchait toutes vivantes, et se roulait sur elles avec barbarie; elles s'criaient dans leur douleur... et tous ces cris taient sublimes. Lui, Paganini! dans son gnie et sa fureur, savourait ces blessures, rugissait et se dbattait dans ce martyre du violon; il le pressait de plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... et cette barbarie tait sublime. Lui, l'orchestre, tait haletant, effray, suivant avec horreur, et comme un seul corps, l'archet du matre... et cette horreur tait sublime. Lui, le peuple, la foule, pendait cet archet, exalt, ravi dans son effroi, bris d'motion, accabl d'enthousiasme, ne respirant point... et cet effet tait sublime. Et le concert se termina. Paganini salua une dernire fois avec le sourire du gnie et de l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scne lui jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une masse vers lui comme pour se prcipiter la fois ses pieds, pour toucher se mains et son archet sacrs. Il disparut... La foule s'coula; et bientt dans cette grande salle d'harmonie, devenue dserte et silencieuse, tout fut teint et vide. Lui regagna sa chambre, puis de cette soire de gloire et de plaisir; il se lassa tomber sur un canap, presque vanoui et soupirant. O mon grand! mon beau! mon sublime Paganini! m'criai-je au milieu de ses penses; car j'tais si fire, si joyeuse, si grande avec lui! La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette. Il fit mettre le vase sur une table... c'tait de l'opium... Ah!... cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chanes qui me retenaient lui, et sortis, effraye et le maudissant, du cerveau de Paganini. Amlioration et Ouverture des Voies publiques Paris. Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris, on n'y distingue d'abord qu'un rseau de lignes confuses, diriges dans tous les sens, se coupant sous tous les angles, ddale inextricable o les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent parpilles comme au hasard. Mais aprs un moment d'attention, ce chaos apparent se rgularise peu peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur dveloppement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artres principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner presque symtriquement autour des diffrents centres de circulation, les routes, qui rpandent du coeur aux extrmits la vie et le mouvement de la grande capitale. Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les couper commodment et les relier entre elles de distance en distance par des voies secondaires, les diriger de manire rendre le chemin d'un point un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus considrables attributions de l'administration municipale parisienne. Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres, elles franchiraient la frontire et conduiraient presque jusqu' Turin, puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamtres de dveloppement(2). Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont bordes de hautes maisons, et que pour largir seulement un mauvais passage, redresser un coude incommode, rgulariser un carrefour dangereux, il faut blesser les intrts de vingt propritaires, risquer vingt procs, et dpenser en dernier rsultat beaucoup de cet argent que les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on l'conomisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition, quatre ou cinq grandes entreprises de voirie la fois sont dj beaucoup. Mais sur cette vaste tendue o tout le monde appelle des amliorations presque sur tous les points la fois, qu'est-ce que quatre ou cinq amliorations quarante lieues de distance l'une de l'autre? Ajoutez cela l'indiffrence ordinaire du Parisien pour tout ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de ses affaires. Parlez un habitant du Luxembourg de l'importance du percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine un lgant de la Chausse-d'Autin, il vous rpondra que ce n'est certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort peu; qui sait mme s'il ne se trouverait pas d'honntes bourgeois ignorant l'utilit de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans lequel l'hmisphre de la rive droite ne s'inquite nullement de l'hmisphre de la rive gauche; et l'un peut tre boulevers par une comte de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en meuve. [Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8 m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8 m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.] Sans exposer nos lecteurs des courses transatlantiques de l'un ou l'autre ct des ponts, nous les tiendrons dsormais au courant; et dans ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers parisien, sur lequel nous avons trac en lignes apparentes les principales amliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit en cours d'excution, soit en projet l'tude.--_Rue Rambuteau_, rue _de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, largissement immdiat des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue _Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pres_, rue _Constantine_, rue _Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc. La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais Paris est plus grand encore: ces fragments dissmins dans tous les quartiers sont comme perdus sur le plan gnral. Cependant quelques-unes de ces entreprises sont considrables. Suivent encore ce ne sont pas les plus longues qui sont les plus coteuses ou les plus difficiles. Aussi, pour faire comprendre l'importance ou l'utilit de ces divers percements ou largissements, quelques mots d'explication sont ncessaires. Ensuite ces ouvertures de rues entirement nouvelles ne sont qu'une petite partie des modifications apportes journellement la voie publique par suite du systme adopt par l'administration municipale. Lorsque le vieux Paris a t construit, la largeur des rues rpondait aux besoins de l'poque: la population tait assez restreinte, les voilures taient presque mconnues. Aussi le Centre de Paris est-il form de rues sinueuses, troites, sales, legs fcheux que la vnrable antiquit a laiss notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il faut assainir et dblayer. Aujourd'hui les rues sont classes en trois catgories, suivait l'activit de la circulation qu'elles semblent appeles recevoir. Les unes doivent avoir 10 mtres de large, les autres 12 mtres, les dernires 15 mtres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces classes, et qui n'ont pas la largeur assigne, sont impitoyablement frappes de reculement. On conoit tout ce que ce systme entrane de vexations pour les propritaires forcs de dmolir leurs maisons, et de dpenses pour l'administration, force de payer fort cher ce qu'elle ajoute la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne peut tre jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisime ordre; peut devenir tout coup du premier par un vnement inattendu. C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc recommencer sans cesse dmolir et aligner une seconde fois les proprits qu'on a fait dmolir et aligner une premire: nouvelles vexations, nouvelles dpenses.--Une autre consquence de ce systme de dmolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable motif d'largir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite, on les rend aussi irrgulires que possible. On en voit un grand nombre dont les maisons, avanant et reculent tour tour, ne figurent pas mal le contour extrieur d'une enceinte bastionne ou crnele, rceptacles anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-tre la sret de la circulation. L'excution journalire de ces alignements partiels est en ralit la partie la plus considrable des travaux administratifs de la voirie; mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, moins de mettre un point sur chaque rue et sur chaque maison sujette reculement.--Au reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle, nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point de systme spcial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier, suivre, ou complter les projets de ses devancires, qui toutes avaient un systme bien tranch, et nettement marqu par leurs rentres. Avant la Rvolution, dans les grands travaux, l'tat faisait tout: tracs, percements, constructions; il concevait l'ide et l'excutait. C'tait ainsi qu'il imprimait ses oeuvres un cachet uniforme, rprhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honor, que la place Vendme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent construites sur un plan architectural symtrique, entreprises que l'industrie particulire et morceles et gaspilles. On peut en juger par la continuation vraiment dsesprante de casernes disparates et de grandes masures biscornues que nos propritaires contemporains ont donne cette majestueuse rue Royale-Saint-Honor, et par les ignobles baraques difies en guise de vis--vis au nouvel Htel-de-Ville. L'Empire, qui succda ces traditions monumentales, sut en recueillir une partie, et l'on reconnut le gnie et la main du grand homme dans ces lignes hardies qui dcouprent Paris, larges comme la pense cratrice, rectilignes comme l'esprit gomtrique qui atteint le but par le plus cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les Tuileries et runir le Louvre la place de la Rvolution; le Carrousel dblay aurait pu contenir les manoeuvres d'une arme; et des colonnades du Louvre, isol de toutes parts et runi en mme temps la demeure impriale par de gigantesques galeries, s'lanait une immense voie jusqu'aux colonnes de la barrire du Trne, qu'elle runissait ainsi l'arc triomphal de l'toile. En mme temps, les boulevards prolongeaient leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard Malesherbes se drouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le Trne envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au boulevard de l'Hpital. Les quais rectifi, largis, garnis de solides parapets, supportant les ponts dbarrasss dsormais des ignobles constructions qui les avaient obstrus jusque-l, ouvraient au centre de la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrmit l'autre. L'Empire n'eut pas le temps de raliser entirement ces grandes penses. La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Chtelet les Tuileries, taient termins; mais le quartier Rivoli, peine bauch, s'arrta au milieu des planches. Le Carrousel, demi dblay, demeura inachev, encombr des masures qui le dshonorent encore aujourd'hui. La grande rue impriale resta comme un rve d'une poque fabuleuse; le boulevard Mazas fut oubli; le boulevard Malesherbes, pris, abandonn et repris est encore aujourd'hui se dbattre dans cet tat douteux d'une existence conteste. La Restauration ttonna partout et n'acheva rien. [Illustration: PLAN DE PARIS INDIQUANT LES PERCEMENTS DE RUES NOUVELLES. Les rues traces en lignes noires sont celles dont l'ouverture est projete ou en cours d'excution.] Alors l'industrie prive, en l'absence d'initiative gouvernementale, prit l'essor, et un nouveau systme parut. Ce fut le systme des percements combins, excuts d'ensemble, des _quartiers neufs_. En quelques annes, on en vit surgir une foule: quartier de Franois Ier, quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la Nouvelle-Athnes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier Poissonnire ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que spculations de terrains, morcellements, lotissements et percements. Sans doute ce systme prsentait de grands avantages: d'abord celui de combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui facilitait la circulation; ensuite d'pargner l'argent des contribuables, en laissant les dpenses d'excution la charge des compagnies concessionnaires et l'industrie prive. Mais qu'arriva-t-il? C'est que tout dgnra en spculations, en vritables agiotages, ou les premiers et les plus aviss gagnrent, o les derniers et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, aprs avoir ralis les bnfices, refusrent de remplir les charges; c'est que ces plans si beaux, aprs avoir reu un commencement d'excution, aprs avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les dmolitions, des jardins verdoyants et d'agrables rsidences, restrent en grande partie sur le papier;--c'est que les terrains accumuls ainsi entre un petit nombre de mains, et trop considrables pour tre couverts de constructions par un seul propritaire qui spculait sur le capital sans btir lui-mme, restrent en savanes, et paralysrent ces quartiers que l'on avait espr crer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore aujourd'hui la ralisation complte des plans ordonnancs en 1825. L'administration nouvelle a donc hrit la fois des ides monumentales de l'Empire et des spculations industrielles de la Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et d faire, elle a rempli activement une partie de sa tche. La ligne des quais, qui touche son terme, est une oeuvre colossale; la rue Rambuteau est galement une cration utile et vaste; mais l'administration a manqu d'adresse et de prvoyance pour le boulevard Malesherbes. Elle a laiss la spculation particulire la devancer dans les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard peu de frais, et o les rues Lavoisier et Homfort lui crent aujourd'hui de nouvelles difficults pour une ligne indispensable qui s'excutera tot on tard, et pour laquelle elle a pris des engagements srieux. Au reste, on ne se fait pas une ide suffisante des tudes qu'exigent de pareils travaux, et combien d'intrts bien loigns en apparence se trouvent runis sur un seul point qu'il faut savoir dcouvrir. Prenons pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont l'etendue, est trs-restreinte, et dont on ne souponnerait peut-tre pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey. Plaons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive gauche y verse par son artre principale, la rue Dauphine, se dirige sur la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce nom. Mais Notre-Dame-de-Lorette deux voies se prsentent: l'une trs-frquente encore, la rue Saint-Lazare, s'inflchit vers le sud, et ramne la circulation par une courbe dsavantageuse au point o l'aurait directement conduite la rue Saint-Honor; l'autre, c'est la rue Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On connat aussi quelle a t la fortune rapide de cette rue, aussitt aprs son ouverture. Au del, la place Saint-Georges, la rue de La Bruyre, continuent cette ligne lgante et populeuse; mais l se trouve un point d'arrt, et la rue Boursault n'a point de dbouch. La rue Moncey doit le lui donner, en l'unissant la rue de Berlin et la rue de Londres, qui la conduit la barrire Mousseaux, et aux rues de Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrires du Courcelles et du Roule. Cette ligne devient donc une artre principale de circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en communication immdiate les barrires de Svres, de Vaugirard, d'Enfer, etc., avec les barrires de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges. Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilit gnrale. Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavs, et pour rsultat, souvent un mcompte du spculateur. Y avait-il un intrt de circulation l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins des htels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on faire concurrence la circulation des rues Babylone et Plumet, o il passe peut-tre cent pitons par jour? C'est percer des rues pour que l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue du l'Universit et celle de Saint-Dominique. On ne pourra certes pas faire ce reproche la rue Rambuteau, qui, coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans contredit un des percements les plus utiles qui aient t excuts depuis longtemps, et il fait honneur l'administration. Ce percement aura pour complment la rgularisation des halles, projet dont on s'occupe activement dans les bureaux. Rien n'est encore arrt ce sujet. Cette entreprise soulve les plus importantes considrations d'conomie et d'ordre public. La question des halles centrales est une des plus graves qu'il soit donn l'administration municipale de traiter. Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le prolongement de la rue de la Ferme en face du dbarcadre Saint-Lazare. L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de Versailles et de Rouen amnent sur ce point, dj trs-frquent, rend indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner une issue. Le projet trac sur notre plan est celui qui avait t adopt primitivement par le conseil municipal; mais il a soulev des critiques qui paraissent en partie fondes. La largeur de la voie publique parat insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce moment une nouvelle tude. C'est cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que des vues d'ensemble prsident ces travaux administratifs. Il est vident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels ne peuvent suffire l'affluence qui s'y touffe; il faut donc tout prix lui ouvrir de nouveaux dbouchs. Eh bien! le percement Moncey la dgagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallle au nord. En mme temps, si l'on donne une issue directe aux tronons spars du boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du Rocher amne aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste l'endroit o les dbarcadres crasent la population, trouvera un dbouch direct et facile sur la Madeleine et les boulevards. Dans ces environs de la Madeleine, la rue projete sur les terrains de M. Grandmaison n'est qu'une spculation analogue celle de la rue Greffuthe, et laquelle la circulation gnrale gagnera peu de chose. La rgularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail d'agrment, et une satisfaction artistique donne la ligne droite. Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en dtaillant tous les projets labors par les spculateurs, et dont la plupart ne verront probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare, entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projete sur le passage Sandri; de la rue en prolongement de celle Chantereine, sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le passage Saint-Pierre, huitime arrondissement, etc.--Ces percements oprs sur les terrains de la Boule-Rouge ont t une spculation de constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pt de masures. Quant ceux qui sont projets sur le nouveau Tivoli, nous ne leur voyons aucune utilit, et le rsultat le plus clair est la destruction du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu devenir une oeuvre utile si le projet primitif et t excut dans son ensemble et si la traverse du passage des Petites-curies, en l'unissant la rue Martel, lui et donn une importance relle.--Le projet de rue dbattu entre la ville de Paris, les Messageries royales et le Domaine, derrire les Petits-Frres, n'aurait encore qu'une utilit secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le mme motif, les percements projets ou en cours d'excution dans les onzime et douzime arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intressent gure que les riverains et les propritaires des rues plus ou moins abandonnes qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm, qui, se runissant celle de la Sant, aurait une voie principale de circulation et prendrait sous ce point de vue un caractre d'utilit gnrale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrter sur ces projets d'_intrt local_, qui ne fournissent rien la discussion des intrts gnraux. [Partition musicale.] JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU. ROMANCE Paroles de M. Henri Blaze. Musique de M. Allyre Bureau. Au joli mois de renouveau Et des pquerettes mignonnes Tous deux ensemble au bord de l'eau Nous devions tresser des couronnes Je l'ai bien longtemps attendu Hlas, hlas! Et tu n'es pas venu Nulle couronne n'est tresse. Et voil la saison passe Voil la saison passe. Que de fois tu m'avais promis De venir aux moissons prochaines Cueillir avec moi des pis De beaux pis mrs dans les plaines Je t'ai bien longtemps attendu Hlas hlas et tu n'es pas venu Nulle gerbe n'est amasse Et voil la saison passe Voil la saison passe. Tu m'avais promis bien souvent Encor de venir l'automne Faire de l'herbe au petit champ Hlas maintenant l'herbe est jaune Le temps est pass, l'heure sonne Le bonheur s'est vanoui Viens sur ma tombe pauvre ami Si tu veux faire une couronne Si tu veux faire une couronne. Procds d'E. Duverger. Monument lev par les cossais la mmoire des Prisonniers Franais. Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers franais furent _parqus_ au fond d'une petite valle des environs d'Edimbourg, nomme Valleyfield. Ils y restrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entour de collines boises, et arros par la rivire Esk, avait t transform en une prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; l'extrieur s'levaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides corps de garde dfendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles, les armes charges, veillaient nuit et jour de distance en distance. L'intrieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un hpital. Ce fut dans cet troit espace que nos malheureux compatriotes passrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant d'autres dlassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux s'abandonnrent leur passion pour le jeu avec une sorte de frnsie, et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possdaient, mme leur dernire chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du boeuf et du mouton. L'uniforme de la prison tait jaune, mais la plupart des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et ils s'en paraient les jours de ftes. Deux fois par semaine on leur permettait de tenir une sorte de march dans l'intrieur de la prison; les plus industrieux fabriquaient des tabatires avec des os sculpts, ou des botes avec des brins de paille tresss, et ils ralisaient souvent avec le produit de cette vente des bnfices considrables. Lorsqu'ils obtinrent leur mise en libert, trois cents manqurent l'appel, qui taient morts de privations et de chagrin sur la terre d'exil. Les habitants de Valleyfield et des environs ont lev dernirement, mmoire de ces prisonniers de guerre franais, le petit monument que reprsente la gravure ci-jointe. La noble et touchante inscription grave, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction littrale, nous dispense de tout commentaire: [Illustration.] THE MORTAL REMAINS OF 300 PRISONERS OF WAR WHO DIED IN THIS NEIGHBOURHOOD BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814 ARE INTERRED NEAR THIS SPOT. CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH DESIRING TO REMEMBER THAT ALL MEN ARE BRETHERN CAUSED THIS MONUMENT TO BE ERECTED AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG. Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis prs de ce lieu. Quelques habitants de cette paroisse, dsirant rappeler que tous les domines sont frres, ont fait lever ce monument Valleyfield, prs d'Edimbourg. Bulletin bibliographique. Bibliothque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rdig par P.-L. Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8. Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualit d'inspecteur-gnral des monuments historiques, M Mrime adresse chaque anne M. ministre de l'intrieur, il dplore l'impuissance o le gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants vots par les Chambres, d'acqurir les objets d'art d'un certain prix ou les prcieuses collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la douleur de voir passer l'tranger ou tre dissmines. Jamais pareille douleur ne put tre plus lgitime, regrets plus amers, qu'en voyant annoncer la vente, article par article, d'une bibliothque toute spciale et admirablement complte, qu'un homme clair, infatigable et prt tous les sacrifices, a pass sa vie entire former dans un temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la rsolution de consacrer sa vie et sa fortune entreprendre la mme oeuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espce de monument qu'avait lev M. de Soleinne; il ne restera qu'une volont mconnue, celle qu'il a maintes fois manifeste ses amis, la volont que sa collection ne ft pas disperse aprs sa mort; il ne restera enfin que le Catalogue que nous allons examiner tout l'heure, et qui, nous le craignons bien, lui et paru aussi trange que la vente qu'il annonce lui aurait sembl sacrilge. Comment procde-t-on cette vente et comment la famille de M. de Soleinne, qui n'ignore pas sa volont constante et tant de fois par lui exprime, a-t-elle pu se dterminer prendre ce parti? C'est ce que le rdacteur du Catalogue s'est charg d'expliquer et de justifier dans une prface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et la justification bien incomplte. M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait point d'enfants, en et-il eu d'ailleurs, il ne leur et pas laisse la libre disposition de sa bibliothque. En vrit, aprs cette dclaration ou cet aveu, il fallait renoncer esprer nous persuader que des collatraux pussent consciencieusement se croire un droit que la confiance d'un pre n'et point dlgu un fils. Il avait eu, reprend le rdacteur, le projet de lguer cette bibliothque au Thtre-Franais et d'attacher une rente perptuelle pour son entretien et pour sa continuation. C'tait l un projet favori dont il fit part plus d'une fois ses amis et a plusieurs secrtaires du Thtre-Franais. Voila un dessein connu de la Famille, et un dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et pourquoi, au dire de la prface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas ralis? C'est que M. le baron Taylor, _cet ardent rgnrateur de notre scne franaise_, remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprs du Thtre-Franais, et qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne administration. Que M. le rdacteur et que la famille au besoin se rassurent! Celui qui crit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui apprciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au srieux l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseign que l'auteur de cette prface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est que depuis que M. le baron Taylor est pass quelque autre rgnration, que les archives de la Comdie ont t classes; que la rentre du registre de La Grange, prte depuis quinze ans, a t poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillire, qui n'en sont jamais sortis, ont t soigneusement inventori et qu'enfin l'ordre a commenc succder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne, homme srieux et rflchi, qui ne se formait jamais une opinion sans voir, et ne se prononait que sur ce qu'il savait. Mais enfin, suivons la prface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourn les yeux vers la Bibliothque du Roi. Il hsita un instant, en songeant qu'elle reoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persvra dans cette intention, condition que sa collection serait spare des autres de local, d'administration et de destine. Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il voulait savoir d'abord si la Bibliothque du Roi ne serait pas bouleverse dans un dmnagement gnral, et si on la mettrait du moins l'abri des chances d'incendie; il hsitait toujours prendre une dcision dfinitive et irrvocable... lorsqu'il fut frapp d'apoplexie le 5 octobre 1842. Croirait-on qu'aprs ses aveux que nous avons transcrits, aprs les incroyables excuses que nous venons de rapporter, la prface a le courage d'ajouter: Les hritiers de M. de Soleinne ont bien vivement regrett qu'il n'et pas, dans un testament, dispos de cette prcieuse collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au voeu de M. Soleinne. En vrit, c'est l le langage d'une comdie de Molire dont M. de Soleinne possdait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat d'un hritier venant dire: Notre parent est mort, sa fortune est nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la garder. C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa force et dans toute sa sincrit, personne n'y trouverait rien reprendre. Mais vouloir nous faire croire une douleur ainsi joue et qu'il serait trop facile, celui qui prtend la ressentir, de faire cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincre, en vrit c'est faire bon march de son respect pour l'homme dont on hrite, et du bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchres sans fausse honte; nous allons, nous, ouvrir le Catalogue. Les premires lignes nous apprennent qu'il devait d'abord tre dress par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demand deux annes pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge, avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on s'est alors adress au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demand que six mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa faon. L'oeuvre lui a t adjuge. Le premier volume a dj paru, enrichi de notes qui, suivant la modeste dclaration de leur auteur, ont t rdigs pour servir de complment au _Nouveau Manuel du Libraire_, de M. Brunet. Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils portent sur leur faux titre: _Collection des chefs-d'oeuvre de l'Esprit humain_; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes ports croire que l'auteur sera difficilement arriv y faire preuve de plus d'imagination qu'il en a montr dans ce Catalogue, qui peut laisser reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la rserve bibliographiques, mas qui doit tre considr comme un livre part sous celui de l'invention. Il y a quinze ans qu'un bibliophile acadmicien, procdant la vente de sa bibliothque, eut l'ide, pour donner du prix aux articles qui la composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il dclarait chacun de ses volumes _unique_. Cela tait bien pardonnable; il en cote de se sparer de ses livres, et, par ce moyen, on espre qu'il en cotera plus encore ceux qui les achteront. On eut la cruaut dans un recueil, la _Revue franaise_, de signaler cet innocent charlatanisme et d'indiquer les bibliothques diverses dans lesquelles se trouvaient des frres de ces enfants _uniques_. Avec une collection aussi rellement prcieuse que celle de M. de Soleinne, ce procd n'tait pas rigoureusement ncessaire. On n'y a pas cependant compltement renonc; mais un relev du genre de celui de la _Revue_ aurait peu d'attraits pour nos lecteurs. Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistre la rimpression d'une _Moralit_ le seul exemplaire connu de l'dition primitive, achet six sous sur un quai de Rouen par un cur normand, a t acquis avec empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothque du Roi. _Le savant M. Van Pruet vivait alors_ s'crie le rdacteur du Catalogue; ce qui veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des ignorants qui ne sauraient pas apprcier un pareil trsor et se rsoudre un sacrifice pour le possder. Et plus, sans transition, le rdacteur ajoute: Nous sommes le premier qui ayons mis des doutes sur l'authenticit de cette dition; nous dduirons ailleurs les motifs de ces doutes, pour dmontrer que l'exemplaire unique a t fabrique de nos jours avec de vieux caractres, d'aprs un manuscrit. Mais, en vrit, que devient donc dans ce cas la rflexion; Le savant M. Van Pruet vivait alors! si vous ne lui faites jouer que le rle d'un niais qui s'est laiss prendre l'argent de la Bibliothque, et que la science n'a pas su, votre avis, mettre en garde contre une mystification? Ce Bibliophile Jacob nous disait tout l'heure qu'il avait rdig ses notes pour servir de complment au nouveau _Manuel du Libraire_ de M. Brunet. Sa manire n'est cependant pas le moins du monde celle de ce bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme la page 254 n. 1150: _Nous croyons avoir ou-dire..._ ou, page 19, n. 124; _Je crois avoir lu..._ ou, page 121, n. 632: _N'avons nous pas lu quelque part?..._ Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de dire: On lit telle page de tel ouvrage, etc. Cela est peut-tre un peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode. Le Bibliophile Jacob se borne dire qu'il est le continuateur de M. Brunet, qu'il enterre par l; c'est infiniment trop de modestie. Il aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dpister plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de voile qui ne se dchire, pas de paternit qui ne soit recherche, et trouve. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande (p. 290, n. 1284): Ne faut-il pas attribuer cette tragdie mademoiselle F. Paschal? Quelquefois il est plus sr de son fait et il vous dit (p. 134, n. 680): Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a que Clment Marot qui ait pu les faire. Vous avez le choix! mais ne sortez pas de l. Comme encore (p. 34, n. 216); La traduction est CERTAINEMENT ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Thodore de Beze. Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. L o il vous donne latitude complte, c'est quand il vous dit, comme page 19, n. 124: Cette traduction doit tre de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre. Cela est encore plus vraisemblable. De mme page 134, n. 671: On peut croire que l'diteur tait Barbazan ou quelque autre. Y a-t-il quelqu'un d'assez hardi s'appelt-il La Palisse, pour soutenir le contraire? Personne n'chappe aux distributions d'enfants trouvs par le bibliophile Jacob. Molire lui-mme reoit le sien; page 262, n. 1180: Nous croyons donc que cette pice est de Molire, et il s'agit de cinq actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier leur exemplaire de Molire. Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de Molire; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le Bibliophile Jacob n'a eu qu' mettre le nez dans cette bibliothque, o M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour dcouvrir aussitt une foule d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: VOICI DONC ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIRE. En vrit le Bibliophile Jacob nous parat avoir entrepris de rgnrer la bibliographie comme l'a fait, pour la Comdie Franaise, cet autre rgnrateur, M. Taylor. Mais nous avons dpass l'espace qui nous tait accord. Nous n'avons plus qu'un avis donner M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas o la famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se dterminerait donner cette collet lion la bibliothque de l'Arsenal, qui possde dj la collection thtrale de M. de Paulmy, nous prvenons le rdacteur de ce Catalogue qu'il doit viter une erreur dans l'adresse. La bibliothque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la prface, l'ancienne bibliothque du comte de Provence, mais celle du comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frre. T. _Le Livre des Mres de famille et des Institutrices sur l'ducation pratique des Femmes_; par mademoiselle Nathalie DE LAJOLAIS; deuxime dition. Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.--Paris, 1843. _Didier_. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c. _Le livre des Mres de famille et des Institutrices sur l'ducation pratique des Femmes_, dont la deuxime dition forme un joli volume in-18, renferme cinq parties distinctes: La _premire_ qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractres de certains penchants peu prs communs l'enfance, et de la manire dont il faut redresser ou diriger ces penchants dfectueux. La _seconde_, sous le titre d'_ducation physique_, tend faire ressortir la ncessit et les moyens de perfectionner les sens. Par ces moyens, l'auteur entend: les soins de propret, l'observation des rgles d'hygine, selon la nature du temprament, divers exercices corporels, l'tude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence divers jeux usits dans les rcrations. La _troisime_ entre dans tous les dtails de l'ducation intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable, c'est--dire le plus appropri la nature et au degr d'intensit de chaque facult. L'intelligence comprend: l'esprit, la mmoire l'imagination, le jugement, la volont. La _quatrime_ embrasse l'ducation de l'me. Aprs avoir prsent l'analyse des facults innes, elle marque la direction qu'il faut donner ncessairement ces facults, qui sont: le sens moral, l'amour du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement lie l'ducation de l'me, fait la matire spciale d'un chapitre dans cette quatrime partie. La _cinquime_ et _dernire_ rsume tout ce qui a rapport directement l'instruction des femmes. L'instruction y est considre sous un double point de vue: celui de l'instruction _essentielle_ et celui de l'instruction _complte_ ou perfectionne. Le chapitre de l'enseignement des sciences prsente chaque branche de connaissances divise en deux parties distinctes, savoir: la science _positive_, matrielle ou sensible, et la science _spculatrice_ ou morale. Pour l'une, sont indiqus les bons livres lmentaires mettre entre les mains des enfants, les livres utiles aux mres et aux institutrices, et la marche progressive suivre dans l'enseignement; pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit tre acquise, afin que toutes runies, les sciences convergent vers un point d'unit propre lever puissamment l'esprit et le coeur. Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traits de manire ce que l'artiste et l'amateur puissent appliquer leur travail ou leur tude spculative une mthode raisonne. Le rapport lu par M. Jay l'Acadmie Franaise, le 17 juin dernier, sur les ouvrages les plus utiles aux moeurs, contenait le passage suivant: Il me reste vous faire connatre l'ouvrage que votre commission a jug digne de partager le prix. C'est un livre sur l'ducation des jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits se exercs sur ce sujet, qui intresse au plus haut point la socit et ceux qui sont chargs de sa direction; Fnelon lui-mme est descendu des hauteurs de son gnie pour traiter ce mme sujet avec la sagesse et l'onction pntrante qui le caractrise. Mais la socit n'est pas immobile: le temps amen dans les moeurs, dans les habitudes sociales, des modifications invitables qui exigent de nouvelles tudes et de nouvelles apprciations. Les principes gnraux restent les mmes; mais l'application, les mthodes, subissent des transformations qu'il est utile de suivre et de dterminer. Tel a t le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point de la thorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de sa propre exprience; elle indique les moyens les plus propres guider les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, clairer leur esprit, fortifier leur raison, leur faire aimer les devoirs de la religion, enfin les rendre capables de surveiller un jour elles-mmes un mnage, une jeune famille et de fixer le bonheur au foyer domestique. Je regrette que l'tendue du rapport dont votre commission m'a charg ne me permette pas d'entrer dans plus de dtails sur l'ouvrage de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit tre, correct, naturel, et souvent gracieux. La rcompense que je vous propose de lui dcerner ne sera de votre part qu'un acte de justice. X. _Histoire de la Confdration suisse_; par JEAN DE MULLER, ROBERT GLOUTZ-BLOZHEIM et J.-J. HOTTINGER, traduite de l'allemand, avec des notes nouvelles, et continue jusqu' nos jours, par MM. CHARLES MONNARD ET LOUIS VULHEMIN. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris, _Th. Ballincore_, diteur. Le Franais est devenu touriste, et la Suisse est une des contres qu'il prfre. Il visite et parcourt les profondes Valles, il gravit les monts escarps, il franchit les cols sauvages, il s'arrte Lausanne; Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui savent l'tre par la contemplation rveuse ou le recueillement studieux. J'tais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec l'obligeante permission du matre sous les ombrages magnifiques de Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nomme. J'achevais, dans ces paisibles alles, la lecture du treizime volume de l'_Histoire suisse_, qui en aura seize quand M. Monnard aura termin la part dont il s'est charg, le volume que j'avais en main tait le dernier des trois que nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre littraire si modeste ft sortie une oeuvre aussi considrable que celle laquelle ces deux savants ont consacr tant d'annes. Mais quel appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes in-8 trs-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller, Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de M. Vulhemin sur l'poque de la Rformation et des guerres de religion, jusqu'en 1712, et trois volumes de M Monnard des cette poque jusqu' nos jours! Et ces ouvrages sont trop srieux pour obtenir un succs de fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... Eh bien! ces lecteurs se sont trouvs, et cette patriotique entreprise sera conduite bonne fin, et il viendra prochainement un jour o les conservateurs de bibliothques dcouvriront avec peine, un exemplaire de l'oeuvre monumentale qui fait honneur la ville qui la voit s'accomplir. Comme je me livrais ces rflexions, je rencontrai au dtour d'une alle un vieillard la figure expressive; il y avait une rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et, encourag par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fmes bientt sur le sujet dont j'tais plein: le volume que je portais en fut l'occasion naturelle. Aprs m'tre rpandu en loges sur la consciencieuse fidlit des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalit des trois derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux rflexions que m'avait suggres l'importance mme de l'ouvrage. Que d'avances ncessaires! quels gnreux sacrifies pour rendre possible une telle publication. A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables? Le vieillard ne rpondit rien ma question et me dit en souriant: Venez dner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je l'honneur de dner?--Chez. M. Perdonnet; ici, Mon-Repos, cinq heures, et soyez exact, s'il vous plat. Le lendemain, cinq heures prcises, nous, tions table, et je passai une des plus agrables soires dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments, admiration sincre pour les hommes que la France admire; avec cela une profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indpendance rpublicaine sans jactance: voil ce que je trouvai dans la socit quelques hommes d'lite que la France littraire fera bien de rclamer comme siens. Il y a plaisir d'tre juste envers des htes si polis et si bienveillants. Je reconnus bientt que le patron du grand ouvrage publi par MM Monnard et Vulhemin tait M. Perdonnet lui-mme. Il me pardonnera de signaler ici un acte de munificence claire, digne de servir d'exemple. Sans doute le succs de l'entreprise limitera le service du riche une avance de fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller jusque-l? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse a t souvent celle des gnreux sacrifices; et celui de tout les auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de joindre celui de leur ami, qui les aide mettre, en lumire des travaux si dignes de l'attention de l'Europe. [Illustration: Corps de garde de la Bastille.] [Illustration: Plan de la place de la Bastille.] Amusement des Sciences, SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO. I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table et de l'appareil employs pour maintenir le seau l'tat d'quilibre. [Illustration.] A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le bton auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse soit incline et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la table. GFE est un autre bton que l'on a coup d'une longueur telle qu'en l'appuyant contre l'angle intrieur G du seau, contre son bord suprieur F et contre une entaille pratique un E au-dessous du premier bton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir que ces dispositions donneront lieu un quilibre parfait. Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position incline qu'on lui a donne, le seau, ayant son axe vertical, serait en quilibre, et pour donner une fixit complte cette position de l'anse par rapport au seau, le bton G F E suffit videmment. Il ne reste donc plus qu'une condition remplir: c'est que le bton C D ne tende pas basculer ni glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait videmment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe, qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table. On peut excuter, d'aprs le mme principe, quelques autres tours du mme genre. Soit, par exemple, un crochet recourb DFG, comme on le voit sur la gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi charg sera tenu en quilibre, si on pose au-dessous de son extrmit suprieure un petit bton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale, passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord de la table par rapport au point o pose le crochet. Ainsi, le petit bton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids mme dont on le charge l'aide du crochet. On voit, dans ce qui prcde, la solution d'un problme de mcanique applique, paradoxal en quelque sorte: Un corps tendant tomber par son propre poids, l'empcher de tomber, en y ajoutant un poids prcisment du ct o il tend tomber. Tout l'artifice consiste faire rellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de celui o il est ajoute. II. Il est vident que pour que la chose soit possible, il faut que ces femmes vendent au moins deux diffrentes fois et diffrents prix, quoiqu' chaque fois elles vendent toutes ensemble au mme prix; car, si celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un trs-petit nombre au prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix, tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes gales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux parties telles que, multipliant la premire partie de chaque par le premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits soit partout la mme. Ce problme est indtermin et susceptible de dix solutions diffrentes. Il est d'abord ncessaire que la diffrence des prix de la premire et de la seconde vente soit un diviseur exact des diffrences 15, 20, 5, des trois nombres de perdrix donns. Or, le moindre diviseur de ces trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent tre 6 et 1 dcimes, ou 7 et 2 dcimes, ou 8 et 3 dcimes, etc. En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions diffrentes, comme on le voit dans le tableau suivant: Premire vente Deuxime vente Prod. lot. 1re femme 4 perdrix 6 dec. 6 perdrix 1 dec. 30 dec. 2e 1 24 30 3e 0 30 30 Ou bien: 1re femme 5 5 35 2e 2 23 35 3e 1 29 35 Ou bien: 1re femme 6 4 40 2e 3 22 40 3e 2 28 40 Ou bien: 1re femme 7 3 45 2e 4 21 45 3e 3 27 45 Ou bien: 1re femme 8 2 50 2e 5 20 50 3e 4 26 50 Ou bien: 1re femme 9 1 55 2e 6 19 55 3e 5 25 55 Ou bien: 1re femme 10 0 60 2e 7 18 60 3e 6 24 60 Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les trois solutions suivantes: Premire vente Deuxime vente Prod. lot. 1re femme 8 perdrix 7 dec. 2 perdrix 2 dec. 60 dec. 2e 2 23 60 3e 0 30 60 Ou bien: 1re femme 9 1 65 2e 3 22 65 3e 1 29 65 Ou bien: 1re femme 10 0 70 2e 4 21 70 3e 2 28 70 Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en pourrait tirer aucune solution. NOUVELLES QUESTIONS RSOUDRE. I. On demande combien de combinaisons comporte l'opration qu'on appelle _donner_ au jeu de piquet. II. On demande le nombre de manires dont il est possible que le sort repartisse les membres de notre Chambre des Dputs dans les bureaux dont se compose cette Chambre. III. On demande: 1 un moyen certain de reconnatre les balances frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que charges de poids ingaux; 2 le principe sur lequel ces balances sont fondes; 3 une mthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit l'tat de la balance employe. Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Aprs l'Hymen, l'Amour s'enfuit. [Illustration: PRENANT--nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre 1843, by Various License: Share Alike