Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL [Illustration] Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prx de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. pour l'tranger. - 10 - 20 - 40 N 52. VOL. II.-SAMEDI 24 FEVRIER 1844. Bureaux, rue de Seine, 33. SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Portrait de Marie-Christine_.--De la Question de l'Enseignement.--Le Vsuve. _Maison de l'Ermitage du Vsuve; Coupe du Cratre du Vsuve._--Algrie. Escadron de dromadaires. _Manoeuvres de Dromadaires; Bride et Selle du Dromadaire._--Paris souterrain. _Une rue souterraine._--Don Graviel l'Alfrez. Fantaisie maritime par M. de la Landelle. (Suite),--Courrier de Paris. _Descente de la Courtille; un Sergent de Ville le mercredi des cendres; l'Ami Carme, fils du Mardi Gras; Mort et Enterrement du Mardi Gras._--Thtres. Opra-Comique, Cagliostro. _Une Scne de Magntisme_.--Fragments d'un Voyage en Afrique (Suite.)--Musique. Entre Pise et Florence. Paroles de M. Philippe Busoni, Musique de M. Gustave Hequet.--Bulletin bibliographique.--Modes. _Travestissements_.--Amusements des Sciences. _Une Gravure_.--Rbus. Histoire de la Semaine. La discussion de la loi sur la chasse a encore occup les trois premiers jours de la semaine parlementaire. Cette loi a ouvert ses articles et ses paragraphes une foule d'amendements qui ne la rendront coup sr pas bonne, qui lui auraient t surtout l'esprit d'ensemble, si elle en avait eu, mais qui lui ont valu en dfinitive d'tre adopte une assez forte majorit. Il tait peu de membres de la Chambre qui n'eussent fait admettre, dans le cours de cette interminable discussion, leur amendement ou leur sous-amendement: chacun tait donc pouss par une sorte d'amour-propre d'auteur donner une boule blanche cette fille de ses oeuvres. Son sort cependant t un instant douteux. Dans la sance de lundi, un amendement abrogeant par le fait la lgislation spciale aux forts du domaine, de 1790, a fait ranger celles-ci dans la catgorie des forts particulires et a soumis le prince qui en a la jouissance et les siens aux mmes et svres rgles qu'elle impose aux citoyens. Cette disposition, que le ministre absent ou distrait n'a pas su faire rejeter, a, sans aucun doute, attir d'un cte la loi des antipathies, tandis qu'elle lui assurait quelques suffrages de l'autre. Mais en dfinitive elle aura t la cause de son adoption, car les suffrages conquis lui sont rests et les antipathies se sont tues dans l'espoir que la Chambre des Pairs n'admettrait pas cet amendement, et qu'une fois supprim, la Chambre des Dputs ne le rtablirait pas. Est venue ensuite la discussion sur la prise en considration de la proposition de M. de Rmusat, relative aux incompatibilits. Il tait difficile de penser que ce dbat, qui tant de fois dj s'est engag devant la Chambre, verrait se produire aujourd'hui de nouveaux motifs. Mais les questions personnelles sont venues l'animer et le rajeunir. En effet, c'est peut-tre le seul qui les comporte ou plutt les ncessite. Pour les partisans de la proposition, l o ils voient un abus ils doivent voir ncessairement un argument, et la situation d'un fonctionnaire menace parce qu'il a vot, dans tel ou tel sens comme dput, ou le vote d'un autre reprsentant passant du blanc au noir par la force de motifs secrets qu'ils ont la curiosit de connatre, tout cela trouve naturellement place dans leurs discours. Quelques faits rcents avaient fourni des arguments de ce genre; il en a t fait usage pour la plus grande satisfaction des spectateurs avides d'agitation, plutt que pour l'dification de ceux qui croient la bont du gouvernement reprsentatif, honntement et sincrement pratiqu, et qui seraient profondment dsols qu'on arrivt l'user sans s'en tre servi. MM. Barrot, Thiers et Guizot, sont successivement monts la tribune, qu'ont aussi occupe MM. Dugab et de Salvandy. La prise en considration a t repousse par une majorit que quelques de membres regardent comme douteuse. [Illustration: Marie-Christine, ex-reine d'Espagne.--Voir la page suivante.] La loi sur le roulage n'a pas t beaucoup plus heureuse la Chambre des Pairs que la loi sur la chasse la Chambre des Dputs. Ce que l'on avait fait il y a deux ans au palais du Luxembourg, il y a un an au palais Bourbon, on l'a dfait cette anne en grande partie. Dans les prcdentes discussions, on avait paru trs-frapp du rsultat des expriences faites par M. Morin, par ordre du gouvernement, et de la ncessit d'imposer, dans l'intrt des routes et de leur conservation, des conditions svres et d'tablir des distinctions tranches pour la largeur des jantes des voitures, selon qu'elles taient deux ou quatre roues. Cette anne on a paru croire beaucoup moins aux rsultats des expriences de M. Morin, sur lesquels tait fond le projet de loi, et beaucoup plus l'utilit de la libert en matire de roulage, sinon complte encore et illimite, du moins beaucoup moins restreinte que par le pass et que ne l'tablissait le projet. Ainsi, sur la proposition de M. le comte Daru, cette distinction a disparu pour le minimum des jantes des voitures quatre et des voitures deux roues; il sera pour les unes comme pour les autres indistinctement de 6 centimtres, et le maximum de 17. Du reste, et par contre, si l'industrie a t bien traite par ce changement, l'agriculture a vu restreindre les facilits que la Chambre des Dputs avait voulu lui accorder l'an pass, en adoptant un amendement de M. Darblay par lequel les voitures de l'agriculture taient affranchies dans tous les cas, c'est--dire qu'elles allassent au march ou qu'elles en revinssent, qu'elles transportassent des matriaux pour les constructions de la ferme, qu'elles allassent de la ferme aux champs ou des champs la ferme, des rgles relatives la largeur des bandes et la limitation du poids. La Chambre des Pairs a cru devoir restreindre cette exemption au cas seulement o les vhicules agricoles vont de la ferme aux champs ou en reviennent. Cet amendement oblige, on le voit, les fermiers et les agriculteurs avoir des voitures de plusieurs sortes. Cette loi doit revenir de nouveau la Chambre des Dputs. Nous dplorions dans notre dernier bulletin la vivacit que la discussion avait prise dans un des bureaux de cette Chambre, l'occasion de l'admission la lecture de la proposition de M. de Rmusat. Mais ce que nous avons vu ici n'est qu'une gentillesse en comparaison de ce qui se passait presque en mme temps la Chambre des Reprsentants des tats-Unis et la Chambre des Lords d'Angleterre. A tout seigneur tout honneur: nous commenons par la Chambre anglaise. Dans la dernire discussion, l'occasion des affaires d'Irlande, lord Campbell a dit en rpondant lord Brougham: Le discours de mon noble et savant ami est parfaitement irrgulier: cela ne m'tonne pas, car tout ce qu'il fait dans cette Chambre est irrgulier. J'ai demand hier l'ajournement, parce que je croyais qu'il parlerait, et que je voulais lui rpondre. J'tais bien pardonnable de croire cela, car voil bien, autant que je m'en souviens, le premier dbat de quelque importance dans lequel il n'ait parl, et parl au moins sept fois... Toutes les fois qu'il prchera les principes qu'il condamnait autrefois, je ne me gnerai pas pour le lui rappeler, et pour lui remettre devant les yeux ceux qu'il dfendait avec moi et qu'il abandonne aujourd'hui. Lord Brougham lui a rpondu avec le ton de la plus violente colre: Mylords, on dit que j'ai commis une irrgularit. Jamais je n'ai vu dire une aussi grosse absurdit, mme par mon noble et savant ami. Je ne me laisserai pas faire la leon par d'ignorants nouveaux venus, qui ne connaissent pas l'A B C du rglement, et qui montrent une ignorance si _crasse_ que je n'aurais jamais cru personne capable d'en montrer une semblable sur quoi que ce soit. Je serai heureux qu'on me donne l'occasion de repousser en face cette fausse, vile et calomnieuse accusation que l'on me fait, d'avoir abandonn mes principes. Je dfie qu'on me le prouve, et je jette ce dfi avec l'assurance que je saurai le justifier. En Amrique on est infiniment moins parlementaire encore. M. Stewart, membre de la Chambre des Reprsentants des tats-Unis, avait t, il y a quelque temps, en butte une attaque trs-vive d'un de ses collgues, M. Waller. Un neveu de M. Stewart, M. Schriver, correspondant du _Baltimore-Patriot_, et ayant, ce titre, une place rserve dans l'enceinte de la Chambre, avait rendu compte de cette sortie en termes qui avaient bless M. Waller. Celui-ci, rencontrant M. Schriver la Chambre, l'apostropha, et, aprs l'change de quelques mots, le frappa. Aussitt ils se prirent au corps. Dans la lutte, les deux combattants tombrent dans une croise et la dfoncrent. Plusieurs membres de la chambre accoururent et essayrent de les sparer, tandis que d'autres criaient: _Laissez-les se battre comme il faut._ Un membre dmocrate dit mme, en s'adressant au banc des whigs: S'il y a quelqu'un qui veuille prendre part au combat, je pourrai bien m'en mler un peu. Enfin, aprs que quelques horions eurent encore t changs, un membre se hasarda sparer dfinitivement les deux champions. Plainte fut porte par M. Schriver, et caution fournie par M. Waller. D'importantes nouvelles sont arrives de Tati, et quoique depuis plusieurs jours le gouvernement ait gard un silence diversement, mais en gnral peu favorablement interprt, il est impossible de ne pas accorder toute confiance aux dtails trs-concordants qu'ont donns plusieurs correspondances particulires sur les vnements dont la nouvelle Cythre a t le thtre. La reine Pomar, cdant aux suggestions de M. Pritchard, missionnaire, ngociant et consul anglais, se refusait obstinment excuter le trait du 9 septembre, aprs l'avoir ratifi, et affectait le plus grand mpris pour le gouvernement provisoire institu par l'amiral Dupetit-Thouars, en vertu du protectorat de la France, accept puis mconnu par la reine. Notre pavillon avait t amen et remplac par un chiffon bizarre qu'elle avait dclar tre le pavillon tatien. Cette rsistance avait t, nous ne dirons pas provoque, mais trs-ostensiblement appuye par le commandant de la frgate anglaise la _Vindictive_, lequel menaa mme de recourir la force pour faire prvaloir les nouvelles faons d'agir de la reine. Nous n'avions en ce moment que deux corvettes dans ces parages; mais leurs officiers et leurs quipages n'hsitrent pas un seul instant, malgr l'ingalit des forces, prendre l'attitude qui convenait la marine franaise, en rponse cet insolent langage. Les menaces demeurrent alors sans effet, et l'amiral anglais Thomas, pour viter un conflit que rendait imminent la prsence du commodore Nicholas, qui montait _la Vindictive_, la remplaa par la frgate _le Dublin_, qui se borna demeurer spectatrice de nos dmls avec la reine Pomar. Instruit de cette situation et des faits qui l'avaient prcde, l'amiral Dupetit-Thouars se prsenta, le 4 novembre dernier, devant Papeiti avec les trois frgates _la Reine-Blanche, l'Uranie, la Dana_, dans la pense que ce dploiement de forces pargnerait une lutte dplorable pour l'humanit et enlverait mme la reine, on plutt ses imprudents conseillers, toute ide de rsistance. Le calcul de l'amiral n'tait pas compltement exact. Il accorda un premier dlai qu'on laissa s'couler sans rentrer dans l'ordre. Alors il en fixa un dfinitif, expirant le 6 midi, et au terme duquel le trait devait avoir t excut sous peine de dchance de la reine. Le capitaine de la frgate anglaise, oubliant un moment les recommandations de modration et de neutralit que son amiral lui avait faites, se laissa aller dclarer l'amiral Dupetit-Thouars, sur le pont mme de _la Reine-Blanche_, qu'il allait faire venir son bord la reine Pomar, hisser le pavillon tatien et le saluer de vingt et un coups de canon. Justement bless de cette intervention injustifiable et hautaine, M. Dupetit-Thouars rpondit au commodore: A votre aise, monsieur; menez, tant qu'il vous plaira cette femme votre bord, mais gardez-vous de hisser le pavillon tatien; et, si vous le saluez de vingt et un coups de canon, vous assumerez sur vous toutes les consquences qui pourront en rsulter. Maintenant que vous tes prvenu, agissez comme il vous plaira. On comprend que la matine du 6 ait tenu l'escadre franaise dans une attente pleine d'motions. Mais l'heure dite arriva sans que la reine et arbor le pavillon tricolore; l'ordre du dbarquement fut aussitt excut que donn, et Pomar a cess de rgner. Un gouvernement a t install par l'amiral, dont la conduite a t digne de son nom et des couleurs sous lesquelles il sert. La situation de l'Espagne, c'est--dire la lutte entre un gouvernement qui s'est mis en dehors de toutes les rgles constitutionnelles et une insurrection qui n'offre pas beaucoup plus de garanties aux hommes qui appellent de leurs voeux un gouvernement rgulier, cette situation se prolonge, et l'on se demande si le retour de la reine Christine en Espagne (voir la page, prcdente) y mettra fin. Bien des yeux, de l'autre ct des Pyrnes, sont tourns vers cette princesse. Dsavouera-t-elle franchement les actes dictatoriaux du gnral Narvaez? les dsapprouvera-t-elle seulement pour la forme, ou enfin le suivra-t-elle ouvertement dans cette voie? Voil les questions que les Espagnols s'adressent, et que beaucoup, dans leurs prventions ou dans leur confiance, rsolvent dans le sens qui justifie ou les unes ou l'autre. Mais la fivre de l'insurrection et celle des mesures extraordinaires de gouvernement ont pass la frontire d'Espagne, et travaillent leur tour et de nouveau le royaume de dona Maria. Une conspiration militaire a clat en Portugal. Un gnral considr, ancien ministre de la guerre, le comte de Boulin, est la tte de ce mouvement, qui fait valoir comme griefs les violations qu'on a fait subir au principe de la souverainet nationale, en faisant revivre, sans la faire rviser par une Chambre constitutionnelle, la Charte que don Pedro avait octroye. L, connue en Espagne, les Chambres ont t fermes, la libert de la presse, la libert individuelle suspendues, et le royaume entier mis en tat de sige. C'est bien mal commencer; attendons la fin. Les feuilles franaises et trangres ont vu cette semaine leurs colonnes attristes par le rcit de nombreux et dplorables malheurs. Le _Standard_ du 17 annonce qu'un terrible accident est arriv la veille dans la houillre de Landshipping. Des mineurs, au nombre de cinquante-huit, travaillaient dans l'une des galeries qui passent sous la rivire, lorsque tout coup l'eau fit irruption dans la mine avec une telle violence que dix-huit de ces ouvriers seulement eurent le temps de se sauver. Les quarante autres ont t noys.--A Granville, dans la nuit du 14 au 15, par un temps fort calme, un canot mont par dix hommes ayant chavir une brasse ou deux tout au plus du bord du quai, sept de ces matelots allrent au fond, o ils restrent engags dans des vases molles qui se sont accumules dans cet endroit.-- Quel douloureux spectacle s'offrit le matin aux regards lorsque la mer se fut retire. Les cadavres de ces sept malheureux gisaient ple-mle, dans un espace de quelques mtres, les uns retenus par les pieds, d'autres engags jusqu'aux paules dans la boue noire et ftide du port. Pour ceux-ci, l'asphyxie a d tre instantane, et la position de l'un d'eux, qui avait les mains dans les poches ne son paletot, le prouvait assez. Six de ces hommes sont pres de famille et le laissent, assure-t-on, sans aucune ressource plus de vingt orphelins.--Un des plus anciens et des plus justement clbres de nos gnraux, le lieutenant-gnral Pajol, a fait, dans le grand escalier du chteau des Tuileries, une chute affreuse, qui a caus la fracture de la cuisse au col du fmur, et donne de vives inquitudes.--Le savant M. Gay-Lussac, qui a la simplicit de faire encore son cours, et qui ne croit pas que le rle d'un professeur doive consister uniquement se choisir un supplant, a pens tre victime de l'explosion d'un flacon dont le contenu s'est enflamm par le contact subit de l'air, au moment o il prparait une exprience de laboratoire du Jardin-des-Plantes. L'illustre professeur et son jeune prparateur ont t blesss, le premier grivement, le second plus lgrement. L'tat de M. Gay-Lussac est aujourd'hui compltement rassurant.--On a annonc, cette semaine, la mort d'un homme excellent, d'un homme dont la vie a t voue aux oeuvres utiles, de M. Cassin, agent gnral des socits savantes et de bienfaisance.--Un des plus minents publicistes de la Suisse, le docteur Charles Schnell, rdacteur du _Volksfreund_, depuis longtemps en proie une profonde mlancolie, par suite d'un tat obstin de souffrances physiques, a mis fin ses jours. C'tait un des plus formidables antagonistes de l'aristocratie suisse et de l'aristocratie bernoise en particulier.--Le 15 fvrier est mort White-Lodge (Richmond-Barker), dans sa quatre-vingt-septime anne, Henry Addington, vicomte de Sydmouth. Il avait t prsident de la Chambre des Communes de 1789 1801, premier lord de la trsorerie et chancelier de l'chiquier de 1801 1804, lord prsident du conseil en 1805, lord du sceau priv en 1806, secrtaire d'tat de l'intrieur de 1812 1822.--Les nouvelles de Stockholm peignent l'tat du roi de Sude comme s'aggravant de jour en jour, et nous devons craindre que la notice biographique que nous lui avons consacre ne devienne bientt une notice ncrologique. De la Question de l'Enseignement. _L'Illustration_ ne saurait se proposer d'entrer dans toutes les discussions qui s'engagent chaque jour sur les questions d'organisation que le lgislateur a encore rsoudre. Mais elle regarde comme un devoir, auquel elle ne manquera pas, d'exposer l'tat de chacune de ces questions au fur et mesure qu'elles arriveront l'examen des Chambres. L'abb Sieys a laiss en mourant un manuscrit volumineux ayant pour titre cette proposition, la dmonstration de laquelle l'ouvrage entier est consacr; _Il n'y a point de questions insolubles, il n'y a que des questions mal poses_. Nous pourrons donc croire avoir contribu pour notre part la solution de celles qui seront agites quand nous aurons clairement fait connatre la difficult qu'il faut trancher ou les diffrents intrts qu'il s'agit de mettre d'accord. En remontant dans notre histoire, aux premiers temps o le rgne des lois rgulires commena s'tablir, mme au temps o la science tait presque uniquement clricale, aux premires annes du quatorzime sicle (1312), sous Philippe le Bel, on trouve dj admis et en vigueur le principe que l'instruction publique dpend de l'tat. Celui-ci eut sans aucun doute dfendre son droit contre plus d'une tentative empitement; mais, d'une part, les dits, les ordonnances, etc., de l'autre l'action de la magistrature, fixrent et maintinrent son influence. Ainsi, en 1446, une ordonnance de Charles VII vint donner juridiction aux Parlements sur les Universits, qui prtendaient ne relever que du pouvoir royal et du pape. En mme temps, de leur ct, les Parlements tablissaient par des arrts le droit d'autorisation et d'inspection des Universits sur les coles particulires, et l'obligation pour les matres d'tre gradus dans les le lettres qu'ils enseignaient.--La collation des grades et leur indispensabilit furent encore l'objet de prescriptions nouvelles dans l'dit de Blois de mai 1579.--Elles furent confirmes par l'dit rglementaire de Henri IV sur l'Universit de Paris, de septembre 1598, dit marquant davantage la scularisation commence de l'enseignement public.--Une ordonnance royale de janvier 1629 dispose galement que nul ne sera reu aux degrs qu'il n'ait tudi l'espace de trois ans en l'Universit o seront confrs lesdits degrs, ou en une autre pour partie dudit temps, et en ladite Universit pour le surplus, dont il rapportera certificat suffisant; mais elle va plus loin encore, et, ne se contentant pas d'imposer des conditions aux hommes qui se vouaient l'enseignement ou aux jeunes gens qui voulaient entrer dans certaines carrires, elle subroge en quelque sorte l'tat tous les droits des pres de famille: Nous dfendons, y est-il dit, tous nos sujets, de quelque tat et condition qu'ils soient, d'envoyer leurs enfants tudier hors de notre royaume, pays et terres de notre obissance, sans notre permission et cong. Nous pourrions montrer galement la constante surveillance de l'tat sur les Universits; sa vigilance ne laisser tablir aucun collge, qu'il ft fond par une dotation particulire, ou entretenu par une ville, ou mme dot sur des biens ecclsiastiques, sans une autorisation spciale et l'intervention d'une ordonnance du roi. Nous pourrions rappeler comment, diverses reprises, furent refouls les empitements des jsuites et montrer comment, ds 1708, fut impose l'obligation de frquenter les collges aux lves de tout tablissement particulier d'instruction; mais l'historique de l'instruction publique en France et la prexistence presque immmoriale de toutes les prescriptions dont Napolon, en les coordonnant, a fait le code de Universit, sont trop clairement et trop compltement dduits et dmontrs dans l'expos des motifs du projet de loi que M. Villemain vient de prsenter la Chambre des Pairs, pour que nous n'y renvoyions pas ceux de nos lecteurs qui voudraient, ce sujet plus de preuves et de dtails que l'espace ne nous permet d'en donner ici. Si la libert de l'enseignement n'exista jamais au profit des particuliers sous l'ancienne monarchie; et le clerg lui-mme, malgr ses immenses privilges, vit continuellement dans cette matire la lgislation et la jurisprudence lui dicter des rgles et lui imposer des obligations, cette libert n'exista pas davantage de fait aprs 1789 et sous la Rpublique elle-mme. L'Assemble constituante en pronona le nom, mais ne la constitua point. La Convention la proclama, mais y mit d'abord des conditions qui assuraient qu'il n'en serait point us sans l'agrment de l'autorit; et si la constitution de l'an III ne semblait pas imposer les mmes limites, ds l'anne suivante elles furent en quelque sorte traces par le dcret du 3 brumaire, et, un peu plus tard, la loi du 1er mai 1802 statua positivement que il ne pourrait tre tabli d'cole secondaire sans l'autorisation du gouvernement. Enfin vint l'Empire, qui, par la loi du 10 mai 1806 et les dcrets du 17 mars 1809 et du 15 novembre 1811, codifia avec ensemble tout ce que les ordonnances des rois et les arrts des Parlements avaient accumul de prcautions et de garanties, les complta, et faisant des anciennes universits autant d'acadmies, les relia toutes une seule et puissante Universit, dpendante de l'tat, qui, selon l'expression de M. Boyer-Collard, n'tait autre chose que le gouvernement appliqu la direction universelle de l'instruction publique, et qui avait le monopole de l'ducation peu prs comme les tribunaux ont le monopole de la justice, et l'arme celui de la force publique. Cette organisation puissante fut maintenue par la Restauration, qui ne consentit de drogation cette rgle gnrale qu'en faveur des coles secondaires ecclsiastiques ou petits sminaires. Ds 1802, les besoins du service religieux avaient fait crer par plusieurs vques, avec des secours particuliers, quelques coles prparatoires l'enseignement des sminaires mtropolitains ou diocsains, reconnus par un article du Concordat, et, plus tard, organiss par la loi du 14 mars 1804. Un dcret du 9 avril 1809 mentionna pour la premire fois ces coles prparatoires. Un titre spcial du dcret du 15 novembre 1811, les assimila tout fait aux coles ordinaires, leur interdisant de plus de s'tablir autre part que dans les localits o se trouvait plac un collge communal ou un lyce, dont leurs lves taient tenus de suivre les cours. Un ordonnance royale du 5 octobre 1814 vint dispenser ces tablissements de ces obligations et autorisa l'augmentation de leur nombre. Ces facilits amenrent un tat de choses auquel on crut devoir porter remde en 1828. L'exemption de toute obligation de grades quant aux matres, la dispense de toute rtribution envers l'tat quant aux levs, favorisaient les petits sminaires au dtriment des collges et des institutions universitaires, et mettant ces derniers tablissements dans l'impossibilit de soutenir une lutte rendue trop ingale. C'est alors que, sur la proposition de M. le comte Portalis, ministre de la justice, fut institue, pour constater les faits et proposer les mesures prendre, une commission compose de neuf membres, qui choisirent pour rapporteur M. de Quleu, archevque de Paris. Son travail remarquable constate que, outre le nombre des coles secondaires ecclsiastiques port 126, 53 autres tablissements s'taient forms comme succursales ou coles clricales; que plusieurs taient diriges, non par des prtres, mais par des membres de corporations religieuses non autorises par les lois; qu'enfin le but de l'institution des petits sminaires tait tout a fait dpass. Il conclut ce que nulle nouvelle cole secondaire ecclsiastique ne ft tablie sans une autorisation spciale; ce qu'on ne ft dans ces coles que des tudes compatibles avec l'tat ecclsiastique; que l'habit y ft pris par les lves ayant deux ans d'tudes; qu'il leur ft interdit de recevoir des externes, et enfin ce que tous les lves qui auraient abandonn l'tat ecclsiastique aprs leurs cours d'tudes, fussent tenus, pour obtenir le diplme de bachelier s-lettres, _de se soumettre de nouveau aux tudes et aux examens, selon les rglements de l'Universit._ Les ordonnances du 16 juin 1828 ne furent que la mise en pratique et en vigueur de ces principes et de ces conclusions. Elles furent prsentes la signature de Charles X par M. Feutrier, vque de Beauvais, ministre des affaires ecclsiastiques, la suite d'un rapport au roi o ce prlat faisait ressortir la ncessit de conserver aux coles ecclsiastiques un caractre tout spcial, de le maintenir par la condition relative, au baccalaurat, par l'obligation de porter le vtement ecclsiastique; et o il tablissait, par des calculs bien dduits, que le nombre de vingt mille lves tait largement suffisant pour rpondre tous les besoins venir du culte, et devait tre fix comme une limite lgale. Ces ordonnances furent excutes immdiatement; mais vint la rvolution de 1830, qui, dans un des articles de sa Charte nouvelle, consacra le principe de la libert de l'enseignement, et promit la prsentation d'un projet de loi pour rglementer l'exercice de cette libert En 1836, en 1841, deux projets furent ports aux Chambres; mais, l'une comme l'autre de ces poques, beaucoup de personnes voulurent voir dans la dmarche ministrielle plutt un acte conservatoire pour empcher la prescription de la promesse de la Constitution que la pense bien srieuse de fixer immdiatement et dfinitivement la lgislation. On ne fit rien pour dmentir ces suppositions, car ni l'un ni l'autre de ces projets n'arriva la sanction royale, et il allrent reposer dans les archives des Chambres. L'hsitation rsoudre une question difficile, prononcer entre des prtentions amines tait explicable; mais ce qui devait tre d'une vidence non moins grande, c'est qu'il ne pouvait tre sans de nombreux inconvnients de prolonger la situation dans laquelle on se trouvait: car les lois dont la Charte de 1830 avait promis la rvision d'aprs un principe qui n'tait pas celui qui avait inspir leur rdaction, ces lois avaient invitablement, par cette promesse mme, perdu de leur empire; les parties intresses mettaient de l'empressement s'y soustraire comme une lgislation caduque, et l'administration incitait peut-tre trop de faiblesse faire excuter leurs plus importantes prescriptions; car, enfin, bien que condamnes une refonte, ses yeux, elles devaient former encore le code de l'enseignement jusqu' la promulgation d'un code nouveau. En lgislation, un interrgne c'est l'anarchie. De cette situation prolonge il est rsult que, tandis que l'Universit se bornait lever quelques collges communaux au titre de collge royal, il s'est form ct d'elle une sorte d'Universit ecclsiastique, jouissant du privilge de ne pas payer le droit universitaire, auquel les lves des collges, internes et externes, sont tous tenus, et multipliant ses tablissements grce cet avantage et son activit. Il n'y a aujourd'hui, en France, que 46 collges royaux et 312 collges communaux, tandis que l'on compte 1,137 tablissements particuliers et sminaires indpendants de l'Universit. Les tablissements de l'Universit ne sont frquents que par 45,581 lves, sur lesquels 25,000 sont externes, et soumis pour l'ducation morale toute l'influence de la famille. Les tablissements particuliers, au contraire, comptent 63,000 lves. On comprend que si la libert de l'enseignement et t rglemente en 1830, aussitt que le principe fut proclam, l'enseignement ecclsiastique, qui tait cette poque renferm dans les limites traces par les ordonnances de 1828, se ft montr de facile composition pour un tat de choses qui serait venu rendre plus favorable sa situation. Mais quatorze annes se sont passes depuis lors, quatorze aimes durant lesquelles la libert promise par la Charte a t peu prs accorde dans le fait cette nature d'tablissements, et accorde par l'tat, gardant pour les siens toute la charge dont il exemptait ses rivaux; le point de dpart n'est plus le mme, et les exigences ont chang comme lui. Les prtentions aujourd'hui sont celles-ci: Une partie du clerg, en demandant pour les tablissements qu'il a fonds, et pour ceux qu'il serait matre de fonder encore, une complte libert, semble vouloir se rserver une sorte de censure sur les tablissements universitaires, en en retirant ou en y laissant son gr les aumniers. Une autre partie se borne rclamer la libert, mais la libert entire, c'est--dire le droit d'lever non-seulement les jeunes gens qui se destinent au culte, mais tous ceux qu'elle amnerait les parents lui confier, et sans que ces jeunes gens, pour tre reus bacheliers s-lettres, fussent tenus, comme le prescrivent les ordonnances de 1828, de se soumettre aux tudes et aux examens selon les rglements de l'Universit. L'opinion la plus gnrale demande au gouvernement de fixer les conditions auxquelles toute personne les remplissant pourra ouvrir un tablissement d'ducation, mais de traiter chacun galement, de n'accorder de privilge particulier et d'exemption de faveur personne. De ce ct on est tout dispos reconnatre l'action suprieure et la surveillance constante de l'tat; on ne prtend point qu'elle ne doive s'exercer sur les maisons d'ducation que comme celle de la police s'exerce sur les lieux publics; on reconnat qu'il est du droit, du devoir du gouvernement d'exiger des garanties particulires des tablissements o se forment de jeunes citoyens, les intrts de l'tat et ceux des pres de famille ne sauraient, aux yeux des hommes clairs et de bonne foi, tre des intrts opposs. On ne demande pas qu'on soumette les coles ecclsiastiques la rtribution universitaire, mais qu'on exempte toutes les institutions de cet impt fort malentendu, fort lourd, et arbitrairement assis. On ne demande pas que les grades ne soient pas dlivrs par l'tat, et qu'il ne soit pas appel juger, par l'intervention de ses fonctionnaires, de la capacit de ceux qui se prsentent pour les obtenir, mais que ce soit lui, dsintress dans la question d'amour-propre, et non des hommes que leur situation de rivalit rend juges et parties, qui reconnaisse et proclame la capacit; en un mot, que le grand-matre de l'Universit et le ministre de l'instruction publique soient deux fonctionnaires distincts, l'un dirigeant, sous les ordres de ce dernier, les tablissements dont l'tat aura pris le patronage spcial, et o il placera ses boursiers; l'autre surveillant et gouvernant tous les tablissements, qu'ils dpendent de l'Universit ou qu'ils soient dirigs par les hommes qui les auront ouverts leur compte, aprs avoir rempli les formalits voulues et satisfait aux conditions imposes. Voil les exigences, les prtentions et les demandes en prsence desquelles se trouve M. Villemain. Comment y a-t-il rpondu, et quelle transaction a-t-il su trouver? C'est ce qui demandera de notre part ou de celle de l'historien de la Semaine un examen part, et quelques dveloppements nouveaux, quand le projet prsent arrivera la discussion dfinitive, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce projet n'a t port d'abord Chambre des Pairs que pour qu'il ne revint pas, en temps utile, la Chambre de Dputs, et pour qu'une solution, difficile sans doute, se trouvt encore une fois diffr. Mais, aujourd'hui, nous ne nous sommes propos que d'exposer la question. Une autre fois nous examinerons de quelle faon on entreprend de la trancher. Le Vsuve. Nous empruntons un ouvrage qui paratra prochainement quelques dtails curieux sur le Vsuve. Quoique le sujet ait fourni la matire de beaucoup de volumes, chaque nouveau rcit prsente encore de l'intrt, surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions et les expriences de deux savants tels que les docteurs Magendie et Constantin James, auxquels nous devons cette communication. Depuis le bas de la montagne jusqu' l'Ermitage, les substances qui proviennent de la dcomposition des cendres vomies par le cratre recouvrent la lave d'un terreau extrmement fertile. C'est l qu'on rcolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fcondit cependant que celle qui est achete au prix d'incessantes alarmes! Il tait une heure quand j'arrivai l'Ermitage. Je m'attendais rencontrer l quelqu'un de ces vnrables religieux qui inspirent la fois l'admiration et le respect. Je fus bien dsappoint. L'ermite du Vsuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris ferme l'Ermitage, et vend fort cher de trs-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque des serrures ouvrir. A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientt d'tre praticable pour nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, dsole, morte, sans trace aucune de vgtation. Le sol, boulevers affreusement, est partout hriss de masses volcaniques d'un gris plomb, miroitantes, jetes ple-mle les unes ct des autres, et unies entre elles par un ciment de lave. Il nous faut marcher sur les asprits des roches, et souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le cratre demi croul de l'ancien volcan, aujourd'hui teint et appel _Monte di summa_, le mme qui a enseveli Pompi, Herculanum et Stabia (1). Sur la droite, l'paisse coule de lave de la dernire ruption, celle de 1839. En face de nous, le cne de cendre qui nous reste gravir. [Note 1: L'an 79 de notre re. Parti du cap Visene pour aller tudier de plus prs le phnomne de l'ruption, Pline fut touff Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir l'admirable lettre de Pline le jeune Tacite, dans laquelle il raconte la mort de son oncle, et les dtails de la catastrophe.] Mon thermomtre indique 19 degrs. On aperoit de distance en distance des fumaroles, et on commence entendre les dtonations du volcan. Notre marche devient de plus en plus pnible. La cendre superpose par couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse sous les pas, et dans lequel on peut craindre chaque instant de rester embourb. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure qu'on s'approche de la cime du cne, cette cendre s'chauffe et fume. J'ai vu le thermomtre, que j'y plongeais, s'lever jusqu' 55 degrs. Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de 1,207 mtres. Il est trois heures. Mon oeil plonge dans le cratre. Quel imposant spectacle! Reprsentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds, irrgulirement circulaire, d'o s'chappe un nuage de fume suffocante et rousstre. Envelopp de tnbres, il s'illumine par intervalle de jets de lumire, accompagns d'explosions, qui sont immdiatement suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abme, l'clair a brill; une fuse s'lance, s'irradie une certaine hauteur, retombe verticalement, et ruisselle en filons tincelants sur les facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au milieu d'une nappe de feu seme de fissures en zigzag, qui refltent ingalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons est brlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle pntr la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place frquemment. Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des tnbres, ces conflagrations constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'prouvai fut-il un sentiment de stupeur mle de crainte. J'osais peine circuler autour du cratre; je sentais la poussire crpiter sous mes pas, et il me fallait prendre garde aux ingalits du terrain. Le jour parat. Il claire peu peu l'intrieur du volcan; les objets se dessinent; les scnes de la nuit s'expliquent et diminuent le prestige. Le cratre a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice vas couronne la crte de la montagne, et se continue insensiblement avec les parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent un troite enceinte, qu'elles circonscrivent. Au centre est la bouche du cratre. Celle-ci n'occupe pas la partie la plus dclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqu d'un cne qui se dresse comme une le au milieu de la lave, et dont la formation est facile comprendre. Supposons une surface plane perce d'un trou. Des pierres sortent de ce trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres autour. Ces dernires, s'entassant graduellement, finissent par figurer un cne ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou d'mission. Vous diriez presque d'un tuyau de chemine. Telle est, sur une plus grande chelle, la manire dont se forme et s'accrot la pyramide du volcan. En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matires incandescentes. Des matires retombent les unes perpendiculairement dans la bombe du cratre, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent jusqu' la base ou bondissent, en se brisant sur les artes de la pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses nuances de coloration, dont on n'apprcie bien la teinte que pendant la nuit. Ces ruptions se succdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont prcdes d'un murmure profond, et la bouche du volcan parat embrasse. Puis on entend une explosion pareille un coup de pistolet, un coup de canon ou mme au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit. La hauteur du jet dpasse rarement trente ou quarante pieds. Court moment de silence; puis un ptillement sec, grains nombreux et gros, indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide. La quantit et le volume des matires lances ainsi par chaque ruption sont trs-variables. Tantt il n'y a que quelques scories de la grosseur du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre considrable. Je ne suis encore qu' la moiti de mes explorations. Il s'agit maintenant de descendre dans le cratre. Il n'y a pas de chemin trac. Les parois du cratre me rappelaient assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines ctes, excepte qu'au lieu d'tre tailles pic, elles reprsentent un plan inclin dont la surface est ingalement onduleuse. La pente est trop rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en biaisant, tantt droite, tantt gauche, revenant souvent sur mes pas, en un mot obissant tous les caprices du terrain. Le guide allait devant moi, sondant avec son bton les endroits suspects. On ne peut pas se traner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol n'est form que de cendres et de roches brlantes. Des roches sont de nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degr plus ou moins avanc de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le jaune safran jusqu'au jaune paille. On rencontre chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de vapeur dont les manations, semblables celles du soufre qui brle, provoquent la toux et oppressent. La temprature de ces fumaroles est d'environ 60 degrs. Quand on plonge le thermomtre dans les points d'o la fume s'chappe, le mercure monte rapidement jusqu' 90 et 95 degrs. Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'clate. J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratre. Il est six heures. Nous avions mis prs de quarante minutes descendre. Pour bien comprendre l'endroit o je pose actuellement le pied, qu'on se figure un cirque, et au milieu de l'arne une pyramide. Il rgne un espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La chemine, du cratre reprsente la pyramide de l'arne, et le pourtour des parois les gradins du cirque. La largeur de cet espace est d'environ trois mtres. Son plancher, qu'on me pardonne l'expression, est uni et lgrement granuleux comme l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une couche de lave refroidie. Cette lave a la solidit de la dalle. Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrmit ferre d'un bton, vous ne russirez pas l'entamer. Peut-on circuler autour de la chemine du cratre? Oui, mais seulement dans un tiers de sa circonfrence, car dans les deux autres tiers la lave est en pleine bullition. Maintenant que nous nous sommes occups de ce qui est nos pieds, levons les yeux vers la pyramide du cratre (2). [Note 2: Il y a quelques annes un Franais gravit cette pyramide, et se prcipita volontairement dans la bouche du cratre. Il fut rejet quelques instants aprs entirement calcin.] Cette pyramide ressemble un norme tas de coke, seulement sa couleur est d'un gris plus fonc. Ce n'est pourtant pas tout fait celle du charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les dtritus volcaniques qui la composent sont entasss grossirement les uns au-dessus des autres, de manire laisser des creux o l'air pntre. C'est cette disposition que la pyramide doit sa sonorit, alors que les matires lances par le cratre pleuvait sa surface. Des matires arrivaient quelquefois en roulant jusqu' nous. On les vite aisment; car, arrtes en chemin tout instant par leur viscosit, elles laissent derrire elles une trane de feu qui en diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emble de notre ct. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il et fallu qu'elles dcrivissent dans l'air une parabole, que leur projection verticale rendait impossible. La lave lance par le volcan est plus liquide et a une temprature plus leve que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve. Je m'tais amus dtacher du fond des crevasses des fragments de lave liqufie dans lesquels j'enfonais avec mon bton de petites pices en argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manire n'y laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acqurait bientt la duret de la pierre. Quant la pice, elle restait emprisonne sans pouvoir ressortir, puisque son diamtre se trouvait devenu plus large que celui du trou qui lui avait livr passage. Je veux rpter la mme exprience sur un morceau de lave que venait de lancer le cratre. La pice y pntre par son propre poids, mais l'instant mme elle fond, brle et disparat. Il me fallut, pour prvenir la fusion du mtal, laisser s'couler prs d'une demi-minute avant d'introduire d'autres pices dans la lave. Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la mme teinte, la mme consistance, le mme poids. J'en ai rapport plusieurs chantillons, que j'ai fait examiner par des personnes trs-comptentes. On leur a trouv une composition parfaitement identique. Elles sont en trs-grande partie formes par du granit fondu, ce qui explique pourquoi leur pesanteur est si considrable. Chaque ruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au moment des plus fortes dtonations, je sentais des oscillations vritables. Ces phnomnes taient produits par l'branlement de l'air et la conductivit du sol. [Illustration: Maison de l'Ermitage du Vsuve.] Il me sembla aussi plusieurs fois, mme en l'absence de l'ruption, entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille. D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'tais comme assourdi par le frtillement des couches voisines en bullition. Mais bientt, concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement tumultueux, qui indiquait des dplacements de gaz et de matires liquides. [Illustration: Coupe du Cratre du Vsuve.] Algrie.--Escadron de Dromadaires. L'excessive mobilit des tribus arabes et la rapidit avec laquelle leurs cavaliers franchissent de grandes distances ont t jusqu'ici de srieux obstacles l'affermissement de notre domination en Algrie. Comment, en effet, triompher d'un ennemi presque insaisissable, et imposer une obissance durable des populations fugitives? Ds 1843, cependant, on avait eu recours, pour les atteindre, lui expdient couronn de succs. Un corps expditionnaire fut organis sous les ordres du colonel Jusuf, et compos de quelques escadrons de spahis avec environ deux mille fantassins monts sur des mulets. Ce corps se mit la poursuite des tribus rfugies dans le petit Dsert, o elles se croyaient l'abri de nos coups. Il ne tarda pas les rejoindre, et les fora rentrer dans le Tell, pour y rester soumises l'autorit de la France. Dans le courant de la mme anne, un autre essai fut tent afin de remplacer les mulets par des dromadaires. Un mulet, en filet, revient en Afrique 850 fr.; il cote 1 fr. 50 c. par jour de nourriture, et ne peut servir, terme moyen, que dix-huit mois; taudis qu'un dromadaire ne cote que 200 fr., vit avec ce qu'il trouve, porte le triple du fardeau d'un mulet, peut servir vingt ans, parcourt de grands espaces, sans prouver les besoins des autres btes de somme, et supporte pendant plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments. Sous tous les rapports, l'usage du dromadaire est donc plus conomique et plus avantageux que celui du mulet. [Illustration: Bride du Dromadaire.] Il existe deux varits de dromadaires; les uns, trs-grands, trs-gros, trs-forts la marche pesante, sont destins exclusivement au transport des marchandises; les autres, moins grands, de forme moins paisse, sveltes et lancs, sont extrmement agiles et servent spcialement de monture. Ils sont, l'gard des premiers, comme des chevaux de selle auprs des chevaux de trait. Les dromadaires de la grosse espce portent des poids normes et jusqu' cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils sont trs-hauts, ils sont dresss s'accroupir pour recevoir les charges normes que l'on met sur leur dos. Ce sont ceux que l'on a appels avec raison les vaisseaux du dsert, et qui le traversent avec les caravanes o on les compte souvent par centaines. Les seconds ne portent que les hommes; ils sont galement dresss s'accroupir sur les genoux, lorsqu'on veut les monter; le cavalier se place alors sur une espce de bt creus vers le milieu, et garni chacun des arons d'un morceau de bois arrondi, plant verticalement, qu'il saisit fortement avec les mains pour se tenir. Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Dans les villes, on leur passe aux narines, partie chez eux fort sensible, un anneau auquel on attache un bridon. Dans le dsert, on se contente de les retenir par un licou, et on les frappe avec un kourbach (fouet) du ct o on veut les faire avancer. Leur plus grand mrite est d'avoir un trot allong et doux. Leur allure pourtant, trs-fatigante pour ceux qui n'y sont pas accoutums, produit sur le cavalier l'effet du roulis. [Manoeuvres de Dromadaires] Dj, dans la clbre expdition d'gypte, les dromadaires furent enrgiments avec succs. Les Arabes bdouins inquitaient les derrires de l'arme, venaient jusque dans les faubourgs du Caire commettre des vols et des assassinats, et parvenaient presque toujours, grce la vitesse suprieure de leurs chevaux, chapper aux poursuites de la cavalerie franaise. Le gnral Bonaparte, voulant mettre un terme ces incursions, ordonna, par un arrt du 9 janvier 1799, la formation d'un rgiment de dromadaires, compos de deux escadrons quatre compagnies de soixante hommes. Chaque dromadaire portait des vivres et de l'eau pour cinq ou six jours; il tait mont par deux hommes places dos dos et arms d'un fusil de dragon avec baonnette et d'un sabre de hussard. Les officiers avaient des pistolets, et ils taient munis de boussoles pour se diriger dans le dsert. L'uniforme, dessin par Klber dans le got oriental, tait trs-brillant. Lorsque, dans les engagements qui avaient lieu autour du Caire, une tribu arabe tait parvenue chapper la cavalerie europenne, on dirigeait sur ses traces un dtachement du corps des dromadaires, et il tait rare qu'il ne parvint pas l'atteindre. Les chameaux flchissant alors le genou, les cavaliers descendaient avec leurs armes, entravaient leurs moulures, les pelotonnaient toutes ensemble, en laissant au milieu un espace vide pour placer quelques hommes chargs de les dfendre; puis le reste, manoeuvrant en dehors de ce groupe, engageait l'action avec les Arabes, dj dcourags par cette attaque inattendue, et ne tardant pas les vaincre. Au mois d'aot 1843, M. le chef de bataillon Carluccia, du 33e de ligne, a obtenu, sur sa demande, du gouverneur-gnral, l'autorisation d'organiser la Maison-Carre un escadron de cent dromadaires, avec deux ceins hommes d'lite du 33e de ligne et du 6e bataillon de chasseurs d'Orlans. Il y a ainsi deux hommes pour un dromadaire: un seul monte, un autre conduit; ils se relayent chaque halte; tous deux peuvent monter au besoin. C'est sur l'arrire du bt que le cavalier est assis; le devant est occup par les deux sacs des soldats, par deux outres contenant de quatre cinq litres d'eau chaque, ainsi que par un grand sac en toile renfermant pour un mois de vivres des deux soldats en biscuit, sel, sucre, caf et riz. Le bt se maintient au moyen d'une corde fortement sangle. A l'extrmit d'une des traverses du bt, laquelle s'attachent les bagages ci-dessus mentionns, vient s'enrouler une double corde que traversent deux triers en bois. Le cavalier est, de cette manire, libre de mettre ses pieds la position qui lui convient le mieux, et de se servir des triers pour monter et descendre. Le licol est la fois simple et ingnieux. Au moyen de deux anneaux fixs en dessus et en dessous du museau, on fait passer en sens contraire une double corde attache l'anneau suprieur. A l'aide de ces brides, on matrise le dromadaire le plus mchant et le plus rtif. Le soldat monte habituellement sur le dromadaire en faisant agenouiller sa monture et en lui mettant le pied sur une des jambes de devant; pour descendre, il passe les deux jambes du mme ct, et se laisse glisser au commandement _ terre!_ Le dimanche 28 janvier 1811, le marchal gouverneur-gnral passait en revue la gendarmerie, l'artillerie et le gnie sur le champ de manoeuvres de Mustapha, prs d'Alger, quand tout coup des cris sauvages se firent entendre. Aussitt on vit dboucher par le chemin de la Maison-Carre, en une masse noire et compacte, un groupe de cavaliers d'une espce toute nouvelle, levant dans les airs, du haut de leurs montures africaines, leurs fusils reluisant au soleil; c'tait l'escadron de dromadaires. La premire vue de cette cavalerie provoqua un mouvement d'hilarit, que le gouverneur-gnral rprima en s'criant: Ne riez pas; la chose est plus srieuse que vous ne pensez. En effet, l'escadron de dromadaires excuta sur-le-champ diverses manoeuvres avec une extrme prcision, marchant tantt en colonne, tantt en bataille, se formant sur la droite, sur la gauche et en avant en bataille, tantt au pas, tantt au trot. Bientt, un commandement, les hommes sautrent lestement terre et se portrent en avant, excutant des feux de tirailleurs, tandis qu'un quart d'entre, eux suivaient le mouvement offensif, chaque homme conduisant quatre dromadaires par les rnes. La promptitude de toutes ces volutions, la facilit avec laquelle nos braves et intelligents fantassins ont appris manier leurs dromadaires, ont vivement frapp toute l'assistance. Aux plaisanteries a succd l'admiration, et chacun a compris tout l'avantage qu'il sera possible de retirer de cette institution. Grce aux escadrons de dromadaires, aucune population arabe ne saurait plus dsormais trouver dans l'migration un asile o elles soient assures d'chapper l'atteinte de nos colonnes expditionnaires. Paris souterrain. [Illustration: Une rue souterraine de Paris.] I. Du temps de nos bons aeux, lorsqu'on croyait encore aux esprits,--car nous sommes aujourd'hui trop raisonnables pour y croire,--on avait divis notre momie en trois parties habites par des tres de nature diverse. L'air et les nues taient le domaine des sylphes, esprits lgers, toujours beaux, toujours jeunes, ns pour la posie et le plaisir, habitant des palais brillants forms de nuages dors par le soleil, tincelants comme l'arc-en-ciel.--Au-dessous d'eux, la surface de la terre, c'tait la race humaine, notre domaine nous, tel que nous l'habitons.--et puis, au-dessous encore, dans les entrailles de la terre, se trouvait un troisime monde, celui des gnomes, esprits souterrains, relgus au dernier degr de l'univers. Ceux-ci, on le conoit, taient encore moins connus. Des hommes dous de bons yeux, et surtout d'une bonne dose de crdulit, pouvaient bien avoir entrevu, par intervalles, dans les nuages, les palais fantastiques et les armes lgres des sylphes ranges en bataille dans le ciel; de graves historiens en rapportent mille tmoignages. Mais nul regard, si complaisant qu'il ft, ne pouvait percer jusqu'aux cavernes inaccessibles des gnomes. L'imagination, qui ne fait jamais dfaut, y supplait; tantt, selon le caprice du rveur, on peignait ces pauvres gnomes comme des dmons malfaisants, difformes, rabougris, accaparant les trsors de la terre, et les enfouissant avec eux par une insatiable avarice; tantt, au contraire, on trouve des palais d'or, de pierres prcieuses, qui s'ouvrent dans les longues galeries souterraines la lueur tincelante des escarboucles et des ruisseaux de phosphore; pays merveilleux o rgnent des esprits irrsistibles, vifs et sduisants, mais capricieux et fugitifs comme ces feux errants qui scintillent dans l'obscurit des cavernes. Sans doute nos lecteurs ne sont pas sans avoir entendu quelquefois, et mme avec plaisir, ces rcits fantastiques. Eh bien! sans rouvrir les vieux contes de la _Bibliothque bleue_, ou les graves entretiens du comte de Gabalis sur les tres lmentaires, nous allons faire aussi des histoires de l'autre monde. Nous allons dcrire des rgions souterraines; nous allons nous promener vingt pieds, cent pieds, cent cinquante pieds sous terre, avec les habitants de ces domaines, dans le royaume des gnomes et des farfadets; tout cela, sans dire autre chose que ce qui est, que ce que nous avons vu et touch,--et sans sortir, qui plus est, de l'enceinte de Paris et de sa banlieue. Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur ferons faire, j'en suis presque certain, d'invitables dcouvertes dans ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la superficie du pav de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit gure tent de regarder dessous. Cependant, chaque pas, de nombreux tmoignages viennent rvler l'existence de cette seconde ville enfouie sous les pieds de la premire. Chacun a sans doute remarqu ces paisses et larges plaques de fonte cisele, parpilles et l au milieu des chausses, tremblant et rsonnant sous les roues des voitures; ce sont les portes et les fentres des rues souterraines. Il n'est personne qui n'ait rencontr, de temps en temps, un escadron de ces hommes arms d'chelles, de cordes, de rteaux, et chausss de ces redoutables bottes qui broient le pav; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant l'angle des murs et des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et cadenc, la barre de fer poli dont ils sont arms?--Ce sont les habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux pieds. On a dcrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris vol d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris course de taupe. Au lieu de nous lever, nous descendrons; au lieu de voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce sera peut-tre moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-tre aussi intressant, et sans doute ce sera plus neuf. Avant de nous engager dans les dtails de ce voyage, prenons d'abord une ide gnrale du pays; et, en voyageurs rudits, prenons-en la configuration gnrale, la disposition et les limites. De mme que ces villes difies au pied des volcans et construites sur d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain compte plusieurs tages de rgions souterraines, superposes les unes aux autres et descendant ainsi de degr en degr depuis la surface du pav jusqu' d'immenses profondeurs. Chaque tage caverneux, bien distinct de celui qui le prcde et de celui qui s'enfonce au-dessous de lui, a sa physionomie particulire et ses habitants qui lui appartiennent. Aussi, pour procder par ordre, nous commencerons notre voyage par la rgion la plus.--rapproche de nous pour descendre ensuite de plus en plus. Et, plac d'abord en simple piton sur le pav de la rue, nous allons, tout coup, changer de place, et, glissant plus bas, regarder dessous...--Voici le premier tage de Paris souterrain.--Que vous en semble? Depuis quelque temps on a beaucoup parl de travaux d'assainissement, de distribution d'eau, d'clairage public; et on sait bien vaguement que toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais, malgr tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se figure pas ce ddale de cavernes obscure, ce tissu crois et recrois de tuyaux, de conduites enchevtres les unes dans les autres, et les unes sur les autres; il est facile de comprendre cet aspect tout ce qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le renouvellement d'un semblable appareil. Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt kilomtres d'gouts, qui reprsentent par consquent trente lieues de rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus tendues. Nous ne comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent les conduites matresses pour distribuer droite et gauche l'eau et le gaz dans les maisons ou sur la voie publique. Nous avons cherch prsenter dans cet aspect du sol de la rue un aperu des principales dispositions adoptes pour l'agencement et le service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et l'explication. A est la coupe d'un gout. Les balayeurs-goutiers y descendent l'aide d'une chelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute, par lequel les eaux mnagres et pluviales de la maison voisine tombent directement dans l'gout. L'administration accorde en effet aux propritaires qui le demandent, l'autorisation de se dbarrasser ainsi de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement tablies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sret publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes sous la vote de l'gout, afin de pouvoir en oprer la ventilation au besoin, et y faire parvenir les ouvriers. C'est la conduite d'eau qui dessert la rue main droite; au point F elle porte une concession particulire servie au moyen d'une bourbe clef, dont la manoeuvre peut avoir lieu travers le madrier perfor G, l'affleurement du pav. Cette conduite d'embranchement E a sa prise d'eau sur la conduite matresse H, qui dessert la rue main gauche et fournit la borne-fontaine I; comme elle est place au niveau de l'gout, elle rencontre sur sa route les reins de la vote, et la traverse sur une espce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage. La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double systme, de manire pouvoir arrter l'eau de la matresse conduite en amont ou en aval sans arrter le service de l'embranchement. Le regard en maonnerie y est ainsi tabli, afin que les agents des eaux de Paris puissent faire la manoeuvre des robinets d'coulement et d'arrt. Les conduites E et H ont t poses dans de simples tranches, et ne sont dcouvert que dans le regard. Il n'en est pas de mme de celles qui sont figures aux lettres K. L. Celles-ci sont poses sur encorbellement dans des galeries. Ce systme, qui permet de s'assurer chaque instant de l'tat des conduites, et de les rparer sans intercepter la circulation et remuer le pavage, peut tre adopt pour les conduites d'eau. Mais cette mthode ne pourrait tre employe pour les tuyaux de gaz, cause des dangers qui en rsulteraient. Notre, gravure reprsente la mise en communication de deux conduites, de diamtre diffrent par le tuyau circulaire M, garni de ses robinets d'coulement et de vanne. Nous n'entrerons pas dans les dtails explicatifs sur la forme et la manoeuvre de ces robinets; ils seraient longs et exigeraient des dveloppements techniques qui n'intresseraient qu'un petit nombre de nos lecteurs. Nous dirons seulement que cette mise en communication des tuyaux a lieu pour remdier aux irrgularits du service. On tient ainsi les conduites en charge l'une par l'autre, on supple au besoin aux eaux de l'Ourcq, lorsqu'elles font dfaut, par les eaux de la Seine, et rciproquement. Lors d'un accident, la seule manoeuvre d'un robinet suffit pour procurer l'eau tout un quartier, que sans cela pourrait en rester priv fort longtemps. Aprs les conduites d'eau viennent les conduites de gaz. Les tuyaux N. O. desservent la rue droite, et les tuyaux P. R. la rue gauche. Dans les rues dont la largeur est assez considrable, et qui surtout sont divises dans le milieu par un gout, il est d'usage de placer une conduite de gaz de chaque ct, afin d'viter les inconvnients qui rsulteraient pour les branchements particuliers des deux cts de la rue, s'il fallait chaque fois traverser toute la largeur de la chausse et la maonnerie de l'gout. Notre gravure ne prsente donc que les conduites ncessaires; les petits tuyaux S sont ceux qui desservent la borne-fontaine, l'clairage public, et quelques concessions particulires d'eau, de gaz, etc. Quelquefois le nombre de ces tuyaux est plus considrable. La grosseur en varie aussi beaucoup, il y en a dont l'norme diamtre est de 0,50 0,60 c. sont de vritables tonneaux; la matresse conduite des eaux de Chaillot est de ce nombre. D'autres, au contraire, n'ont que 0,08 c. Les petits tuyaux en plomb sont aussi exigus qu'on le dsire. Les gouts varient galement de largeur; ils sont de petite ou de grande section, pour se servir du terme administratif, selon l'importance et la longueur de leur parcours, selon le volume des eaux qu'ils sont appels recevoir. Les gouts-galeries sont ceux qui reoivent en outre une conduite supporte par encorbellement. Voil donc l'aperu rapide de ce que l'on trouve sous le pav, de ce qui constitue le premier tage de Paris souterrain. Quant au peuple qui anime et gouverne cette cit suburbaine, sans doute il vaut mieux n'avoir pas de frquents rapports avec ses rteaux mal odorants, ses lampes fumeuses et ses grosses bottes; mais cette existence d'un travail pnible et rebutant mrite bien aussi quelque intrt. Passer les jours entiers dans ces troites et humides cavernes, sans lumire, sans soleil, et sans autre air que les manations ftides des immondices, gagner sa vie remuer la fange produite par un million d'individus qui s'agitent sur leurs tte, certes le salaire de ceux qui se dvouent une semblable profession est rudement gagn. D'ailleurs cette existence, triste toujours, n'est souvent pas sans pril. Ces ddales obscurs ont vu de sanglantes catastrophes, de terribles agonies, et la funeste histoire de la galerie des Martyrs n'est pas la seule que les gouts de Paris aient dplorer. Pour achever cette rapide description du premier plan de la ville souterraine, nous devons dire qu'elle possde deux fleuves: l'un au nord, sur la rive droite; l'autre, au sud, sur la rive gauche de la Seine.--Le premier, que l'on appelle l'aqueduc de ceinture, est une large galerie vote qui reoit les eaux du canal la Vilette, et les mne jusqu'au faubourg du Roule. C'est une rivire claire, limpide et tranquille.--L'autre..., hlas! elle fut jadis clbre, et, non contente de traverser la grande cit aux rayons du soleil, elle la menaait sans cesse de sa puissance et de ses colriques dbordements. En 1579, la nuit du 1er avril, elle inonda Paris, et ses eaux montrent jusqu'au deuxime tage des maisons. O gloire! vanit des puissances dchues! depuis, la Bivre n'a menac que d'empester, par l'infection de sa vase, les quartiers qu'elle inondait autrefois. On l'a emprisonne, mure, vote..., et elle n'est plus qu'un gout obscur! Mais ce premier tage souterrain est bien prs encore de la surface. En suivant les conduites, en traversant les galeries, nous avons pu heurter le sol des caves, et mettre la tte aux soupiraux pour demander et recevoir des nouvelles du monde suprieur. Toutefois, en descendant plus bas par intervalles, nous avons pu our quelques bruits tranges, quelques signes prcurseurs de demeures plus profondes encore. Nous avons pu voir que quelques-unes de ces trappes, mystrieuses ouvertures places la superficie du pav comme les fentres de ces habitations obscures, ne s'taient pas ouvertes notre approche. Elles appartiennent nue autre cit enfouie. C'est de ce ct que nous allons diriger notre voyage. _(La suite un prochain numro.)_ Don Graviel l'Alfrez. FANTAISIE MARITIME. (Suite.--Voir page 39.) II. La veille de Nol, tous les officiers de la frgate voulurent aller passer la nuit terre, car, aprs la messe, le gouverneur devait donner toutes les autorits civiles et militaires un rveillon suivi d'un grand bal, qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami Fernando se chargrent seuls du service bord de _la Santa-F_. Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencrent carillonner qui mieux mieux; les rues, sillonnes par des milliers de torches, semblaient embrases; l'obscurit n'en tait que plus paisse dans la baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient l'arrire de la frgate. Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au contre-matre Brombollio. --Oui, capitaine. --Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit; combien sont-ils en tout? --Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins, tous des amis, des matelots achevs, des enrags premier choix. --C'est dix de trop; mais allons toujours. Don Graviel avait eu soin d'expdier tous les canots en corve pour la nuit entire; il ne restait plus que la chaloupe et une lgre yole rserves aux dserteurs. Fernando et quarante marins, arms jusqu'aux dents, partirent avec la premire; elle dborda mystrieusement, longea les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des btiments de commerce. La yole fut monte par don Graviel, matre Brombollio et les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet cach sous leurs vtements, des biscaens estrops au bout de longs btons en manire de flaux, tel tait l'quipement de la bande d'lite. Ils abandonnrent la frgate la garde de Dieu et sans canots. Puis ils nagrent droit au rivage, o l'on accosta dans un troit canal situ entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cache par l'obscurit la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y restrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de prvenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe. --Eh bien! Brombollio, le d est en l'air, disait l'enseigne. --La peste touffe les filles! rpondit le matre; cette terre me brle les pieds! L'glise n'tait pas loigne; les marins y pntrrent la suite de don Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans perdre leur officier de vue. Du ct des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le choeur taient groups don Antonio Barzon, ses aides de camp, le commandant de _la Santa-F_, les officiers de la rade, ceux de la garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cit. Par quelle porte sortira-t-elle? se demandait don Graviel avec anxit, tandis que matre Brombollio continuait maugrer tout bas contre les filles et les amoureux. Dona Juana priait dvotement; et, certes, les gais propos du dernier bal taient loin de sa mmoire. Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgr elle, que don Graviel n'tait pas venu la messe avec son commandant; elle ne conclut qu'il tait de service bord. La fte de la _Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-tre l'absence du tmraire alfrez; mais, htons-nous d'ajouter que ces penses mondaines n'effleurrent qu' peine l'esprit de la jeune fille; encore se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience. Enfin, la foule s'coula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur, s'avana vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte latrale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en foule la suite du gouverneur; l'issue allait tre obstrue. Don Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force travers les autorits galonnes, et fut imit par ses compagnons. Une certaine confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient du terrain. Dj le marquis de las Hermaduras prsentait la main sa fille pour la faire, monter en voiture quand le bouillant alfrez le poussa rudement en arrir, enleva Juana bras le corps, et se prit courir en criant Nol! C'tait le mot de ralliement. Au secours! aux armes! soldats et citoyens, moi! hurlait avec fureur don Antonio Barzon. Les officiers tirrent leurs pes, la garde du gouverneur croisa la baonnette. Nol! Nol! en avant les biscaens! rpondirent les matelots. Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne, le terrible moulinet de leurs flaux enferrs tenait en respect la multitude effraye. Dona Juana, perdue, se dbattait inutilement entre les bras de son ravisseur, qui la dposa bientt dans la yole, s'y jeta ainsi que ses gens, et poussa au large. Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Mille clameurs partaient du rivage, o rgnait un dsordre inexprimable. Cent torches clairrent bientt l'troite ruelle par laquelle les marins s'taient enfuis; les soldats avaient charg leurs armes, mais comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas s'effacer dans l'ombre. Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre l'instant! Des canots! sang et tonnerre! rptait d'une voix tourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon. Les officiers de marine, ceux de _la Santa-F_ entre autres, parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la chaloupe, en passant, avait entran les uns, engrav les autres, jet les avivons la mer, dmont les gouvernails; et grce aux prcautions de don Graviel, la frgate, qui l'on fit en vain des signaux de nuit, ne put expdier le moindre batelet terre. Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi clous au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonns, lieu convenu de rendez-vous. On doit rendre cette justice l'entreprenant alfrez, que son plan tait habilement combin. L'amour, par exception l'adage du fabuliste, n'a point exclu toute prudence, bien que matre Brombollio, qui murmure, soit loin de partager notre opinion. Dona Juana, effraye, n'avait pas encore reconnu son audacieux adorateur, qui crut devoir laisser au contre-matre le soin de la rduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment convertie en billon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe son complice Fernando, et mme eut-il la prcaution de contrefaire sa voix. Puis les deux embarcations vogurent de conserve; les aventuriers visitrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours la muette, vers le _Caprichoso_ dont on connat suffisamment la physionomie extrieure, mais sur lequel de nouveaux dtails deviennent ncessaires. _Le Caprichoso_ n'tait pas navire de guerre; seulement, il portait sur pivot une longue pice de 24 en bronze; par son travers grimaaient dans la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de distance en distance, l'arrire, l'avant, jusque dans la hune, s'panouissaient, comme les fleurs dores d'un parterre, bon nombre d'espingoles et de petters de deux six livres de balles. Le tout tait merveilleusement fourbi et reluisait de la faon la plus apptissante. _Le Caprichoso_ n'tait pas non plus un navire marchand; seulement, il tait en rapports suivis, avec les gros ngociants de la Havane, on l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de ngres qui, disait-on, n'avaient pas d lui coter cher. On assurait que son excellence don Antonio Barzon s'intressait paternellement aux oprations de cet estimable spculateur, dont quarante gaillards de mauvaise mine composaient l'quipage. Un certain Bertuzzi, assez mal fam dans ta colonie, quoique fort bien reu chez le gouverneur, le commandait. Ho! de la chaloupe! hla d'une voix clatante un homme qui se dressa sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que cet homme tait simplement le capitaine Bertuzzi? Ronde d'officier! rpondit militairement Fernando en longeant le brick-golette illumin de bout en bout, car les ngriers aussi faisaient rveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux clats. Le talia coulait flots, et le pote de la bande,--o n'y a-t-il point un pote?--improvisait une chanson de circonstance sur la capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les noirs et brl les navires. A la rponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se recoucha nonchalamment plat-pont. Tout en fumant le cigare, et attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de couteau pour mettre le hol et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffes, que son bord fut tout coup envahi par les cinquante dserteurs de _la Santa-F_, et que lui personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements. Capitaine Bertuzzi, pas de colre, je vous en prie, disait posment le garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le mchant, il vous cassera la tte. Pris au pige o tant de fois il avait fait tomber ses confrres, le ngrier-pirate fut artistement garrott, billonn et dpos dans la chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frgate n'avaient pas laiss ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments, aussi simples que celui de Fernando, eurent un gal succs. Sur ces entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant pleurait chaudes larmes, avait t enferme dans la cabine du capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moiti des ngriers eurent t rangs, pieds et poings lis, ct du capitaine Bertuzzi, l'enseigne, dpouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa aux autres en ces termes: Gens du _Caprichoso_. nous sommes les plus forts et les plus nombreux; le premier de vous qui tmoignera le moindre mcontentement sera jet la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans ma permission, il aura le droit d'tre immdiatement hiss au bout de la grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la ferez avec moi, voil toute la diffrence. _Range larguer les voiles!_ --Bien parl! dit matre Brombollio en disposant son monde pour l'appareillage. La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jug prudent de se dbarrasser, fut abandonne en drive, sans avirons. On leva l'ancre, on tablit les voiles, et l'aide d'une lgre bris on navigua sur l'entre du port. Durant ces diverses oprations, l'alarme allait croissant dans la ville, l'on y battait la gnrale, la garnison prenait les armes, le gouverneur avait enfin des canots ses ordres, les officiers de terre et de mer se multipliaient, les forts se mettaient sur la dfensive, des coups de canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port. Maudite donzelle! murmurait matre Brombollio. Sans elle pourtant personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au large, et, au point du jour, on pourrait nous courir aprs. --Ne me parlez pas des femmes! rptait dogmatiquement Fernando Ribalosa. Don Graviel tait trop occup de la manoeuvre pour descendre dans la cabine o l'infortune Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'tre dlicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un autre ct, la brise de terre mollissait. Le canon de la frgate se fit entendre son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-F_ soit enfin parvenu rejoindre son bord. La position devenait critique. Il serait dommage de manquer l'affaire aprs avoir si bien commenc, murmura l'enseigne. --D'autant plus que nous serions invitablement mis au croc, rpondit matre Brombollio. --Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine. --Armez les avirons de galre, mes petits coeurs! commanda don Graviel, et si vous tenez votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les camans, enlevez-moi connue des tigres! Le brick-golette ne tarda pas glisser sur la mer unie, l'aide de ses longues rames. Fernando, sans perdre de temps, faisait charger double projectile, boulet et mitraille, toutes les pices d'artillerie du _Caprichoso_. Les ngriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prtrent tout de fort bonne grce. Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut ncessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu peu. On voyait les canonniers apprter leurs pices; les murailles du fort de la Puota, qui dfend galement l'entre du port, se garnissaient aussi de soldats. La frgate _la Santa-F_ sembla faire des mouvements: les dserteurs crurent reconnatre le son de ses trompettes appelant l'quipage aux postes de combat; bientt aprs elle largua ses voiles. Tous les btiments lgers de la station, canonnires, golettes, pataches, tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins rsonnaient d'un bout l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit cadenc des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de minute en minute. On avait, bbord, le fort du Morro; tribord, devant et derrire, des ennemis flottants. Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons de malheur! je les voudrais tous les cinq cent mille diables. Race de femelles damnes! perdition des hommes! engeance maudite! rptait chaque coup de rame matre Brombollio, qui donnait l'exemple de nager vigoureusement. Il mlait ses maldictions des encouragements non moins nergiques. Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi! ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voil une satane canonnire qui veut nous couper la route! Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait intervalles gaux; c'tait sa mthode pour tmoigner de l'inquitude. Le grave garde-marine s'tait spcialement charg de la pice pivot, qu'il pointait sur la canonnire la plus rapproche. Quant don Graviel, il commenait craindre de perdre la partie. G. DE LA LANDELLE. _(La suite un prochain numro.)_ Courrier de Paris. La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques mdiocrement rcratives, et qui mritent peine une rapide mention; _le Vieux Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carme; il est d'un intrt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patient jusqu' cette poque si conforme son temprament. Ce vieux consul n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les proscriptions conviennent la saison des bals masqus; quelques beaux vers, une ou deux scnes nergiques, ont pu difficilement prserver Marius du pril rsultant de son apparition en plein carnaval; il a eu affaire un parterre d'tudiants encore tout mus du galop de la veille et qui riaient aux clats et jouaient, peu s'en faut, des scnes de dbardeurs aux moments les plus pathtiques; pour rien au monde, nos tourdis ne voulaient de tragdie ce jour-l. Le mercredi des cendres, le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-tre mont aux nues! Il n'y a rien de tel que de choisir son temps: arriver propos est un grand art. Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde la mme poque, pauvres cratures chtives, qui n'ont ni jeunesse ni gaiet et sont peut-tre dj mortes, pour la plupart, au moment o je parle; _les Oppressions de voyage_ enterres en une soire, sous les sifflets; _les Comdiens ambulants_ reproduisant pour la centime fois, sans beaucoup d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau Rodolphe_, parodie des _Mystres de Paris_, que le parterre a siffl sans mystre? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vtre pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survcu cette mortalit universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major ne manque ni de franchise ni de gaiet, il a servi sous Napolon; on s'en aperoit son ton vainqueur et ses redoutables moustaches; et, bien qu'il ait dpos son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou quatre chrtiens, vous n'tes pas son homme; imaginez, d'aprs cet chantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait d'aspirer l'honneur d'tre son gendre; moins d'tre un foudre de guerre, ne vous y frottez pas; or, les Csars et les Cravachons sont rares, et notre vaillant major en est rduit conduire, l'un aprs l'autre, une quantit de soupirants qui prtendent la main de sa fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sche et dessche dans les ennuis du clibat? Ne trouverons-nous pas, la fin, un fier--bras pour conclure ses noces? Cravachon commence dsesprer; le monde n'est plus rempli que de livres, pense-t-il; enfin, un lion lui arrive; celui-l a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret intrpide; il donne Cravachon un grand coup d'pe pour premier certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le caresse, l'embrasse et lui dit; Touchez l, vous avez ma fille!--Cette recette pour le mariage n'est pas encore trs-rpandue, et fort peu de beaux-pres s'accommoderaient de recevoir le coup d'pe reu par Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit se faire panser; mais ne sommes-nous pas dans un sicle original? Patience donc! le got en viendra peut-tre, et ces demoiselles ne se marieront plus autrement.--Les auteurs de cette petite pice comique sont MM. Lefranc et Labiche. La semaine du moins a t particulirement remarquable par l'apparition d'un important personnage; pendant deux jours il a visit les quartiers les plus frquents et les rues les plus fameuses, excitant partout une curiosit immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hrauts d'armes, des gardes pied, des cavaliers le casque en tte, lui servaient de cortge, au roulement du tambour, au bruit d'une musique militaire; son tat-major se composait de Grecs, de Romains, de chevaliers arms de pied en cap, de gentilshommes ressuscits de la cour de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux s'taient mis sa suite; Hercule, Hb, Vnus, Mars, Cupidon, Bacchus, Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui mme, le terrible Jupiter, lui faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas ddaign de monter sur un char et d'en tenir les rnes. Un autre aurait pu tirer vanit de ces honneurs inous, et attendre que des gens qui dsiraient le visiter et le voir fissent auprs de lui les premires dmonstrations; mais le personnage en question a montr qu'il n'tait ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'tiquette; il a tranch la difficult en faisant, de sa propre personne, des visites empresses aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est all saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet, prsident de la Chambre des Dputs, M. le marchal Soult, M. l'ambassadeur d'Autriche, M. le prsident de la Chambre des Pairs, M. Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a t pour le chteau des Tuileries: c'est l qu'il s'est efforc surtout d'tre agrable et de russir. De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval; son rgne a dur trois jours: commenc et inaugur dimanche dix heures du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et flatt pendant sa puissance, l'ont mang en beefteack aprs sa chute; fragilit des grosseurs humaines! Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterr. Un soleil charmant, un ciel d'azur, ont clair son dernier jour; il est impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortge, et pour tmoins de sa journe suprme, des amis plus nombreux et plus empresss.--Ds midi, une moiti de Paris s'tait mise ses fentres pour voir passer le carnaval; l'autre moiti se rpandait dans les rues; de la Madeleine la bastille, le boulevard tait couvert d'une population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les dalles des contre-alles, tandis qu'une double haie de voitures occupait les bas-cts, s'allongeant perte de vue; c'tait l'image de l'galit parfaite; l'quipage armori tait rang sur la mme ligne que le fiacre plbien; l'lgante calche et l'humble vinaigrette marchaient du mme pas monotone et lent; quant au carnaval, il tait difficile de l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par milliers, pied, cheval, en voiture, pour assister aux exercices du dieu burlesque; mais le dieu daignait peine se manifester et l, sous la forme de quelques dbardeurs crotts, trottant pdestrement travers la foule, qui les saluait de ses hues; et peine deux ou trois calches charges de masques venaient-elles, de loin en loin, tmoigner qu'en effet Paris tait en plein mardi-gras. Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a modifies, sinon compltement dtruites; autrefois, messire carnaval s'veillait ds le matin, s'affublait de son costume bigarr, couvrait son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant quelquefois de ses lazzi et de ses propos effronts; le carnaval agissait en plein jour et la face de tout le monde; ses desservants innombrables, rpandus de tous cts, transformaient Paris, pendant deux ou trois journes, en un immense magasin de masques en plein vent. Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes; il trnait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les boulevards, les places publiques; on le rencontrait chaque pas; c'tait lui, toujours lui; il tait matre de la cit et de ses faubourgs. Maintenant la lumire lui dplat; la vie publique n'est plus son affaire; d'anne en aime il s'est retir de la rue, et on peut prdire que dans peu de temps il en aura compltement disparu; il ne restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et curieuse,--qui viendra encore le chercher travers la ville, longtemps aprs qu'il n'y sera plus. Il ne faut pas conclure de ce qui prcde que le carnaval est dfunt; il n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agite et plus furieuse; il ne s'est jamais livr sa folle passion avec moins de modration et de retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le carnaval est devenu noctambule. Honntes curieux dsappoints, qui avez pass toute votre journe courir vainement aprs le carnaval en soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous tiez entrs dans la salle de l'Opra-Comique ou de l'Opra, si vous vous tiez glisss au Prado et dans tous les lieux nocturnes o le bal trouve asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute sa force et sa souverainet.--Oui, le voil! c'est bien le carnaval, on le reconnat ses cris, son agitation, ses traits convulsifs, son effronterie, sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revtu de ses oripeaux cette multitude diapre; c'est lui qui la prcipite dans cette joie violente, dans cette danse tous crins, dans cete valse tous bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces dbauchs prudents qui se prparent, par un peu de dite et d'abstinence aux excs d'un norme repas et d'une orgie. Quant su mort et sa spulture, le carnaval n'a rien chang aux usages passs; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire; c'est toujours la Courtille que se clbre, la crmonie funbre, et que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et assister son dernier soupir. Le carnaval de 1844 a t inhum avec un crmonial inaccoutum et une si grande affluence de fidles que nous sommes obligs, en conscience, d'en faire part aux abonns du _l'Illustration_, et de leur mettre sous les yeux les traits principaux de cette fin mmorable. Il est six heures du matin; les rverbres mlent au jour naissant leurs dernires lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme la rue du Faubourg-du-Temple. Il est ais de la reconnatre l'enseigne qui se fait voir gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les bals viennent de cesser; les danseurs, ples, haletants, les yeux caves, harasss des joies de la nuit, se sont jets ple-mle, ceux-ci dans le fiacre, ceux-l dans le cabriolet, d'autres dans la calche bante; ils s'en vont tous la Courtille user de leur dernire heure et saluer de leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, la barbe du mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et descendent; la rue est encombre de voitures et de mascarades. En voici une qui s'arrte. Quels gestes! Quelles attitudes! D'o vient cette halte? Pourquoi cette pantomime nergique et cet air agressif? Eh! ne faut-il pas que ces vaillants masques se dfendent? Se laisseront-ils impunment railler par cette commre l'loquence hasarde, qui leur montre le poing et leur lance bout portant des fragments de dialogue qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas cette heure, et dans la rue du Temple, qu'il faut compter sur des voix mlodieuses comme la voix de Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas la descente de la Courtille qu'on enseigne les belles manires et la modestie; ce n'est pas entre dbardeurs qu'on tient cole de marivaudage. Cependant un sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort ce terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide. Mais que vois-je prs de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carme, fils posthume du Carnaval. [Illustration: Descente de la Courtille.] [Illustration: Un Sergent de Ville le mercredi des cendres.] Puisque Carme vient de natre, il est clair que Carnaval est trpass. Le pre n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de Marlborough, par quatre-z-officiers, mais accompagn d'un cortge digne du dfunt, et tout fait de circonstance. Le Mardi gras est couch sur le dos, comme il convient un mort; on a eu soin de le revtir de tous ses insignes, ordres de toute espce et dcorations. Tandis que le pauvre hre, tout l'heure si tapageur et si bon vivant, garde cette position immobile, on voit droite le Mercredi _descendre_ de son chelle; Mercredi ne se dcide pas cet exercice sans quelque hsitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il parat tre; tels les hritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de ses restes sans plir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse trs-positivement Mercredi par derrire pour lui donner de l'audace et l'obliger sauter le pas. Mercredi mne sa suite le cortge ordinaire et la cour de sa trs-ple et trs-tique majest Carme: poissons de mer et d'eau douce, oeufs frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, pinards, chicores, toute l'insipide nation des lgumes. Un peu plus loin, le dieu Mars survient absolument comme mars en carme. L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent des motions diverses: chacun, selon ses intrts, fte l'avnement de l'un ou regrette le trpas de l'autre. Les sergents de ville, ces martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrive de Mercredi, comme le signal du repos et de la dlivrance; cependant au son de la cloche que Mercredi fait rsonner dans ses mains, les dbardeurs, effrays, sentant leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le tintement du jugement dernier. Quelques intrpides s'efforcent de faire bonne contenance et de dfendre pied pied l'empire du Mardi gras; ils forment un bataillon sacr et luttent jusqu' la dernire extrmit, menaant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! hrosme inutile! qui peut arrter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare invariablement de son domaine et rgne sa place, en attendant que Jeudi le dtrne son tour, et ainsi de suite jusqu' la fin du monde et des calendriers. [Illustration: l'Ami Carme, fils posthume de Mardi Gras] [Illustration: Enterrement du Carnaval.] Ce personnage qui pleure chaudes larmes sent bien que le mal est irrmdiable; c'est un garon de caf-restaurant: il est plus particulirement frapp que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se fondre en eau; est-il une plus belle oraison funbre? et que ce Mardi gras est heureux d'tre si tendrement regrett!--_De profundis!_ de la part du petit Carme, fils de Mardi gras, qu'on lve secrtement au champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'anne 1845. Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espre que tu vas passer ton carme honntement et que tu rachteras tes pchs petits ou gros du carnaval dernier. Thtre royal de l'Opra-Comique. CAGLIOSTRO, OPRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM. On connat l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand matre de Malte, lev secrtement en Arabie par le sage _Althotas_, initi aux sciences occultes dans les pyramides d'gypte, lequel prdisait l'avenir, gurissait toutes les maladies, prolongeait la vie indfiniment et voquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un homme ait imagin toutes ces absurdits, c'est qu'il soit parvenu les faire croire, et cela Paris, au dix-huitime sicle, vingt-cinq ans aprs la publication de l'Encyclopdie, huit ans aprs la mort de Voltaire, quatre ans avant la convocation des tats-Gnraux, qui furent l'Assemble nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturires, des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plat, mais de belles dames et de grands seigneurs, et leur tte un archevque, prince de l'glise, et longtemps ambassadeur du roi Trs-Chrtien, le cardinal de Rohan! Ce hros singulier vient d'avoir son tour auprs de la muse de M. Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter qui que ce soit. M. Scribe a mis sur le thtre le personnage, mais non son histoire, ou du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro n'a pas fait ce que M. Scribe lui prte, du moins il a pu le faire. Que peut-on exiger de plus du drame en gnral et de l'opra-comique en particulier? [Illustration: Opra-Comique: _Cagliostro_ 3e acte, scne du magntisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker, le chevalier.] Au moment o commence la pice, toutes les imaginations sont frappes des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont la fois les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de rcits merveilleux dont il est le hros. Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en premire ligne un prince bavarois tout rcemment dbarqu Paris, et une certaine marquise de Volmrange, femme jadis la mode, qui doit avoir t charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis sr, n'tait pas encore trop mal en point sous le rgne de madame la marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps ses pieds,--c'est elle qui le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien chang depuis le nouveau rgne. Ses beaux jours sont passs, ses honneurs sont dtruits. Comment les faire renatre? comment remonter le cours des annes? comment effacer les fcheuses traces que cet insolent vieillard qu'on nomme le Temps a imprimes sur son visage? Assurment il faut toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela. Le Bavarois n'est gure moins embarrass: il est amoureux, cet infortun prince, amoureux d'une cantatrice appele Corilla, artiste clbre, qui, depuis trois ans, occupe tous les _dilettanti_ et tous les badauds de l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les plus pathtiques, et joindre l'offre de sa fortune celle de sa main, il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il entame le chapitre de son amour.--C'est donc une trange bgueule, dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin de mon rcit, et ne faites pas de jugement tmraire. Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une cruelle? Cagliostro, qui a vu jouer _le Philtre_ l'Acadmie royale de Musique, et qui sait son Scribe par coeur, rpond sans hsiter: --Dans notre tat, nous en tenons beaucoup. --Il serait vrai? --Chaque jour j'en compose, car on en demande partout. --Et vous en vendez? --Oui. --Et combien? --Peu de chose. Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah! c'est pour rien, en vrit, et je vous devrai la vie. La consultation de la marquise, est bien plus importante encore. Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours d'autrefois, l'clat dont brillaient jadis les roses qui s'panouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui chevrote si misrablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez, donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a consomm, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien laiss. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah! donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hlas! madame la marquise, il y a peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui, il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant ce miroir, je puis m'en dfaire. II jette le miroir par la fentre, et donne le prcieux flacon. La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel dsespoir! tre jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, mme par la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa mtamorphose! L'ide ne lui vient pas, cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon, d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre coucher, ou de s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte comme autrefois; elle ne sait que crier tue-tte: Mon miroir! o est donc mon miroir? Quand soudain le marquis de Caracoli se prsente, s'incline devant elle, et dit d'un air tonn: Quelle est donc cette jeune fille? Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une petite bourgeoise, ne se pmerait d'aise en entendant faire une pareille question? Ce Caracoli, vous l'avez, devin sans doute, clairvoyant lecteur, n'est autre qu'un adroit compre, introduit dans la maison par Cagliostro, pour l'aider ses tours de passe-passe. Il a fort bien dbut, en tombant de voiture tout exprs pour se faire gurir des suites de ce terrible accident. Ah! monsieur le comte, s'crie la vieille, un flacon de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien vous refuser. Vous n'aurez, qu' dire.--Madame, dit l'lve d'Althotas, vous savez que ce n'est jamais l'intrt qui me guide. Il n'y a qu'une rcompense laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nice. La charmante nice a un million de dot. Malheureusement, elle est peu dispose jouer ce rle de lettre de change, car elle aime de tout son coeur son cousin le chevalier de Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens lui pour vaincre toutes les difficults, comme il a des remdes pour gurir toutes les maladies. Le compre Caracoli, trs-subtil espion, je vous le jure, a surpris une conversation fort intressante entre le chevalier et une jeune trangre qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments. L'trangre est justement cette Corilla dont je vous ai dj parl, et vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprs d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend la trahison du chevalier, et l'amne en secret dans un cabinet voisin du laboratoire de son matre. L elle acquerra des preuves palpables de l'infidlit de son muant. Bientt, en effet, le prince, la marquise, et sa nice Ccile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro dbute par faire de l'or en leur prsence. C'est une des merveilles dont ils sont le plus curieux.--Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir faire devant moi un grain d'or.--A ce prix-l, on comprend que l'opration ne serait pas difficile; et, de fait il n'en cote pas tant Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset embras le lorgnon du compre Caracoli, lequel est cruellement mystifi par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup son lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au premier acte, n'est plus, au deuxime, qu'un sot et qu'un poltron. Si cette mtamorphose tait l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la plus incontestable qu'il pt donner de son savoir-faire. Le _grand oeuvre_ accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se montre fort bien dispose en sa faveur, mais non le chevalier, et encore moins Ccile, qui dclare aimer passionnment son cousin.--Bah! dit Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes toute seule dans ce cabinet. Ccile y entre; elle y trouve Corilla, et reparat bientt ple et agite.--Mon cousin, tout est fini entre nous!... Monsieur, voici ma main. Qui est tonn? Le chevalier; mais bientt Corilla se montre, et tout s'explique.--Oui, tratre! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je lui ai rvl notre amour; je lui ai montr ton portrait, les lettres et le poignard que tu m'as donn pour le percer le coeur, si jamais ce coeur devenait infidle...--Ma foi, rpond tranquillement le chevalier, je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aime. La dclaration est tout fait galante! L-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! A la bonne heure, monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'tait qu'un pur enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voil parti, et je ne veux plus m'occuper que du vtre. Voil un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de ne pas manquer n'imiter Corilla. A eux deux ils viennent bientt bout du Caracoli, qui craint la potence, et qui, pour se mettre en sret, vend, moyennant cinq cents louis, tous les secrets de son matre. Ces secrets sont crits de la propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de comdie sont toujours prts faire, quand l'auteur en a besoin, les plus grosses maladresses et les plus insignes bvues. Arm de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air triomphant. Vous allez, crire ici mme, tout de suite, et sous ma dicte, votre renonciation la main de Ccile.--Volontiers, dit Cagliostro, et il crit. Puis, s'interrompant d'un air indiffrent et lui prsentant sa tabatire: En usez-vous?--Volontiers, dit le chevalier, lequel devient son tour un sot, pour mnager M. de Saint-Georges nue priptie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... o il vous plaira. Voil Cagliostro Versailles, chez la marquise, o le mariage doit avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmrange a promis aux convis de les rgaler d'une scne de magntisme. Cagliostro a charg Caracoli de lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par crit les rponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-mme; mais les grands hommes sont toujours si occups! La harpe rsonne; la porte retentit. Une femme voile s'avance et s'assied sur le fauteuil prpar pour elle au milieu de la brillante assemble. Cagliostro s'approche et excute autour de la tte du sujet toutes les passes usites en pareil cas. Puis il carte le voile... O surprise! terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il retrouve ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal propos? Corilla en personne, qui l'avait quitt jadis, exaspre par ses mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le thtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand Cagliostro de se dsister de ses hautes prtentions. Mais du moins il se vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui prsente un bref du pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Ccile au chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque pas d'attribuer ce dnoment inespr au philtre qu'il a bu dans la matine. Tout cela forme un drame trs-compliqu, mais cependant trs-clair. On reconnat toute l'habilet de M. Scribe l'aisance avec laquelle il dispose ces faits et amne les innombrables pripties au milieu desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son savoir-faire n'a pu russir intresser le spectateur cette collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honntes, et dpourvus de sentiments nergiques et de passions sincres. Ces messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque jamais du coeur. Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire en un langage harmonieux les mouvements du coeur? Il n'est donc pas tonnant que M. Ad. Adam, charg d'ajuster de la musique ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination dfaillir et sa verve lui faire dfaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il n'a presque jamais mettre en musique que de froides plaisanteries. Tantt ce sont des couplets o le bavarois dresse l'inventaire des prodiges accomplis par Cagliostro, tantt c'est un air o Cagliostro se moque, part lui, de la crdulit parisienne. Quand Corilla vient de recevoir bout portant la gracieuse dclaration que je vous ai raconte, reste seule, elle se met chanter _victoire! victoire!_ En vrit il n'y a pas de quoi. Ccile et le chevalier n'changent pas, de l'exposition au dnouement, une seule note qui ait pour objet de peindre leurs froides amours. Le prince bavarois lui-mme, dont la passion est ridicule, mais sincre, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque rapport l'tat de son me. Il ne faut donc pas reprocher trop rudement M. Adam d'avoir produit une partition froide, monotone et dcolore. C'tait la consquence ncessaire de la position o il s'tait mis. La passion srieuse tait d'avance exclue de sa partition. Il y restait la vrit la passion _bouffe_, et, sous ce rapport, il avait quelques scnes assez heureuses traiter, par exemple, celle o la marquise boit la prtendue eau de Jouvence, et se croit rajeunie; celle o Cagliostro fait de l'or; d'autres encore. Mais la gaiet vive et la verve bouffonne ne sont pas le caractre du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces scnes-l, comme dans tout le reste, une habilet de dtails incontestable, il me semble qu'il est presque toujours rest un peu au-dessous des situations qu'il avait peindre. Son ouvrage atteste, en gnral, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier est trs-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur et de vie. Fragments d'un Voyage en Afrique(3). (Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.) [Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.] Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appel auprs du l'mir, soit pour lui servir d'interprte, soit pour l'entretenir de divers projets. Sa confiance en moi tait extrme; aussi tions-nous fort bien ensemble. Il a la parole familire et rapide, le geste expressif; sa voix n'a rien de mle; il saisit facilement et se montre toujours avide d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damn s'il parlait la langue des chrtiens; cependant il connat un peu de franais et prononce _chassurs_ lorsqu'il veut dsigner les chasseurs d'Afrique. Son caractre est ferme dans toutes les circonstances; il est doux, affable, charitable, mais d'une excessive svrit. Quand il a prononc une sentence, il faut qu'elle s'excute. Vers la fin de 1839, il fit publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou convaincu d'avoir assist nos marchs, aurait la tte tranche. Deux Arabes enfreignirent cet ordre: ils taient alls vendre des boeufs Bouffarick. A leur retour, ils furent mis mort, et leurs corps demeurrent exposs pendant trois jours au march de Mdah. En juillet 1840, tant au camp du Chlif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en flagrant dlit de commerce avec les franais. L'mir les condamna au supplice, parmi eux tait un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi son pre; son jeune ge toucha plusieurs kalifats, qui demandrent grce pour lui. L'mir fut insensible leurs prires; on alla mme jusqu' proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la ranon du jeune homme. Peine inutile! Citez-moi, dit Abd-el-Kader ses lieutenants un seul exemple o j'ai rvoqu un ordre, et je pardonne. Cinq minutes aprs, le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son pre! Abd-el-Kader est n dans la province d'El-Beris, l'est de Mascara, de Sidi-Hadji-Muhydin, marabout trs-vnr dans le pays. Il pousse l'amour de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, o il se rendit l'ge de vingt et un ans, il passe une grande partie des nuits lire le koran; il jene presque tous les jours, ce qui ruine sa sant. Son tat est maladif, et pourtant son activit ne se ralentit point. En voyage, il est toujours prt marcher; je l'ai vu aller de Tlemcem Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son coeur et sa tte; il n'hsiterait pas, s'il le pouvait, mettre un pied dans la rgence de Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits s'animer et ses yeux lancer des clairs. J'ai parl plus haut de son costume; il est d'une simplicit dont rien n'approche. Une culotte de toile voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine, un gilet et une veste de la mme toffe, un haick grossier et deux ou trois burnous, voil toute sa garde-robe: sa tte est serre par une corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfums au musc du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui brillent sur ceux des grands dignitaires. Le marabout Hadji-Mahydin avait devin la haute fortune de son fils. Il jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait la saintet de son caractre. Ses trois fils, Tidi-Sad, Abd-el-Kader et Sidi-Mustapha, levs dans la crainte du Prophte, se partageaient avec lui l'admiration des Arabes. Aprs la perte d'Alger, d'Oran, etc, les habitants de ces villes qui s'talent rfugis dans l'intrieur allrent demander un chef au vieux Mahydin; ils dsignrent mme son fils an Tidi-Sad. Le marabout, aprs avoir rflchi quelques instants, leur dit, en leur montrant son second fils: Voici votre chef; il est seul capable de prendre les rnes d'un gouvernement naissant. L'vnement a justifi sa prdilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans l'poque o on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accrotre naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appel rgnrer l'Afrique, l'nergie de son caractre et son dsir de renomme le rendirent propre de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en vidence les qualits qui le distinguaient de ses frres. Les commencements lui furent trs-pnibles. Il avait combattre les Franais d'un ct, et de l'autre les tribus rvoltes. Sans arme, sans argent, il fallait qu'iI ne compromt point ses mandataires et qu'il rpondt leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne volont, et contracta des emprunts considrables Mascara. Avec l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son toile fit le reste. Il eut bientt runi quatre mille rguliers volontaires et six mille auxiliaires. Cette arme envahit le territoire des tribus insoumises et les mit contribution. Il paya ses cranciers et organisa sa cour. Son nom devint un pouvantail pour les Arabes; on se soumit et on admira cet homme, qui venait de crer un empire sans autre ressource que son gnie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire; mais les Franais l'inquitaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit prouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue dure; car, peu de temps aprs, au moment o il s'y attendait le moins, nos troupes fondirent sur son camp, et massacrrent la moiti de son arme. Il ne dut la vie qu' l'agilit de son cheval. Le danger qu'il courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur chef est muni d'un talisman qui le met l'abri des balles. Ce revers, loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les Franais pendant l'expdition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois, il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientt, l'approche de l'arme franaise, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus prcieux. Menac dans la dernire retraite qu'il s'tait mnage Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la paix. Des ngociations s'ouvrirent aussitt: le trait de la Tafna en fut la suite. Nos troupes abandonnrent Mascara et Mdah; Tlemcem fut rendue l'mir. Celui-ci devait, en retour, fournir nos troupes des boeufs, de l'orge et du bl, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les tribus de l'intrieur se soulevrent de nouveau contre son autorit: il profita de la trve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina son avantage. Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres tribus contre lesquelles avaient chou les efforts runis de plusieurs beys. Il a bloqu pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le lion du dsert) dans son inaccessible tanire d'Ain-Mahdin, que trois beys ont vainement assige. Il s'en empara en sacrifiant cette conqute strile ses trsors et ses sujets. Son arme fut rduite de moiti par les prils du sige, et la perte lui fut d'autant plus sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de dserteurs franais. On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes. Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermet, la prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activit. Son intrieur rpond son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indiffrence profonde l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son douair est quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent sous une tente assez vaste et d'une lgante simplicit. C'est l qu'il donne audience et runit son conseil. Tout ce qui touche l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'chappe sa vigilance; mais il ne traite les affaires srieuses qu'aprs avoir consult ses ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journe: il sort de son habitation vers neuf heures, pour se rendre la tente d'audience. Aprs une courte prire, il s'entretient avec ses conseillers, puis il explique le Koran au peuple jusqu'au _dhoour_ (une heure d'aprs-midi); il fait alors une nouvelle prire haute voix, laquelle s'associent les assistants; puis il rentr sous la tente, o il se livre, jusqu'au coucher du soleil, aux soins administratifs. Aprs le _meraoub_ (coucher du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, mdite le livre saint, et enfin se couche. Il est remarquer que, depuis le matin, il reste immobile sous sa tente, assis l'orientale, les jambes croises. Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement minuit pour se lever quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne fasse la guerre, il ne change rien l'emploi de sa journe. Quand les affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire une heure avance de la nuit, car il ne lve jamais la sance sans terminer les affaires qui lui sont prsentes; dans ce cas il consacre la prire et la lecture une partie de ses heures de repos. Il fuit l'clat et le luxe extrieurs. Le service de sa maison est fait par douze esclaves, qu'il a achets avec sa propre bourse. Il ne dtourne jamais rien son profit des fonds affects aux services publics; il s'en considre comme l'administrateur, et non comme le propritaire. Ses dpenses sont prleves sur les revenus de terres qu'il fait cultiver dans l'intrieur. Le patrimoine de son pre suffit ses besoins domestiques. L'mir manque quelquefois d'argent, et je l'ai vu vendre une de ses ngresses pour couvrir les dpenses de sa famille. Abd-el-Kader est souvent visit par des musulmans, qui le consultent sur leurs intrts et paient ses conseils. Il reoit tout ce qu'on lui offre; mais cet argent passe presque aussitt entre les mains des indigents qui assigent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se prcipite sur ses pas, le presse et baise tour tour ses mains, ses paules et ses habits: on l'empche mme d'avancer; alors les _tchiaoux_ (espce de gardes du corps) s'arment de btons et ouvrent un passage leur souverain en chassant le peuple devant eux. Que faites-vous? s'crie l'mir; qui vous a ordonn de battre ces croyants? Sont-ce des chrtiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas. Tous les cadeaux que le gouvernement franais offrit, dans le temps, au sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils, services de porcelaines, etc., etc., sont rests peu de temps chez lui; il les a envoys l'empereur de Maroc en change de quelques quintaux de poudre. Son intrieur est moins soign que celui des Arabes aiss. Le douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chvre noir et de six autres plus petites. Une palissade de branches sches et un petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'mir se compose de sa mre, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime beaucoup sa femme, qui il n'a pas voulu donner de rivale, contrairement la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu' quatre femmes lgitimes. Sa vnration pour si mre est inexprimable; il n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de soixante-dix ans peu prs, et d'un naturel maladif. Elle est fille d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils la mort de son poux Mahydin, qui fut empoisonn il y a quelques annes. Abd-el-Kader avait un fils qui mourut l'ge de cinq ans, lors de la signature du trait de Tafna. La mort de l'hritier de sa puissance l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a report toute son affection sur sa tille, qui compte peine une douzaine de printemps. La femme de l'mir est ne dans la province de Mascara, d'un ngociant nomm Sidi-Kratir. A l'poque dont je parle, elle pouvait avoir de vingt-sept vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur blouissante; ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille lance, le pied petit, les traits assez jolis; son caractre est doux et affectueux. Je suis sr que les prisonnires qui sont attaches sa personne doivent tre bien traites. Elle est trs-curieuse des coutumes franaises. Son costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour son mari, elle leur prfre la percale et la laine. Ses bras sont orns le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des anneaux de ce mtal. Ses oreilles sont encadres dans de lourds pendants en or; elle ceint quelquefois sa tte d'un foulard de soie, mais elle ne porte point de diadme comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de laine complte sa toilette. Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de l'antiquit, qui semble faire consister sa gloire fuir l'clat et la reprsentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous appelons le sultan des Arabes, et qui reoit de ces derniers le titre d'mir des croyants, tend son administration de l'est l'ouest, depuis le Ziben jusqu' la Tafna, qui spare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord au sud, depuis nos limites jusque dans le dsert, au Ghronat, il a six kalifats qui administrent en son nom une population de quatre cinq cents mille individus. Ses revenus ne s'lvent gure qu' 4,000,000 de francs. Il lve encore quelques impts dans les tribus qui ne reconnaissent pas son autorit. En dveloppant, autant qu'il m'a t permis de le faire, le caractre de l'mir, j'ai parl, je crois, de sa fidlit sa parole. Que ses intrts soient compromis ou lss, il tient toutes ses promesses. J'aurais du le prvoir, dit-il, et ne pas m'engager follement. Mais lorsqu'il s'agit des chrtiens, c'est bien diffrent: il signe des traits auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce prcepte du Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes vos ressources pour dtruire les infidles. Le trait de la Tafna est la preuve clatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive la France de pactiser encore avec lui. Son inimiti pour les Franais durera autant que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir crit autrefois au commandant de la division, aprs la prise de Chercheh: Mande ton sultan qu'il cherche vainement m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point de ville o sige ma puissance; je n'ai pas de trsor; mon gouvernement est dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu o je serai, j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et toujours, jusqu'au dsert. De l, je dfierai toutes les armes de la terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours tes trousses, et je ne dposerai pas mes armes, quand j'en serais rduit combattre seul. A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refus les secours de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent propos d'envoyer son aide son fils an avec dix mille hommes; il lui a fait rpondre qu'avec l'aide de Dieu et du Prophte, il se tirerait d'affaire sans le secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui envoie. J'ai vu arriver Tekedempt plusieurs convois de poudre: l'empereur n'tait alors que le commissionnaire de l'mir; celui-ci payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il avait runi les fonds ncessaires. Les deux milles fusils jets Milianah en 1838 avaient t dbarqus Titouan. L'mir est aussi en relation avec des Europens qui le visitent _incognito_, et vont faire, pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont dposs Gibraltar, et de l on les dirige sur divers points du Maroc. En campagne, l'mir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France tait en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir en Afrique, et que le moment tait venu de fondre sur nous. Ce sont des insinuations de ce genre qui ont provoqu l'attaque de Mazagran. Les populations sont, en gnral, lasses de la guerre; il est arriv souvent que des rcoltes entires ont t dtruites, soit par les colonnes franaises, soit par les cavaliers arabes. La misre est son comble dans les parties dvastes, et l'mir ne sait quelquefois o donner de la tte: il vit au jour le jour, et ne parvient satisfaire ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption main arme dans les tribus, sous le prtexte le plus frivole. Les troupes rgulires ne touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-l; et les volontaires, ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dnomination, appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi, dsesprs d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'mir dans ses courses ne marchent qu'avec dgot la guerre. Notre tactique les blouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pice de canon feraient fuir des nues de bdouins, qui viendraient peut-tre tomber sans plir sous le feu d'un bataillon carr. Les kalifats ne sont pas tous entirement attachs l'mir: El-Berkam kalifat de Mdah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une grande confiance son matre; celui de Mascara, Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc; Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (4), kalifat de Milianah, sont les seuls homme sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le premier, intrpide guerrier et le meilleur cavalier de la rgence, gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus hautes ttes, et la terreur qu'il inspire est gale la haine qu'il nous porte. Le second emploie peu prs les mmes moyens, mais il prouve une grande rsistance dans la tribu des Ouenseris, qui, retranche sur sa montagne inaccessible, dfie de l ses sanglantes fureurs. [Note 4: Ben-Allel est le mme qui a trouv la mort dans le combat livr rcemment par la division du gnral Tempoure.] Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dpeint lui-mme en quelques mots le caractre de ses lieutenants: Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu; Ben-Allel craint Dieu et me craint; Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas; Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu. Entre, autres bonnes fortunes, je fus invit un jour par le premier ministre, Sidi-el-Kraroubi, un grand dner que l'mir donnait aux chefs de son arme. Les hostilits tant prs de commencer, Abd-el-Kader voulut inaugurer la campagne par une revue gnrale des troupes; il les avait rassembles Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers les lieux qu'il avait dfendre. Le repas tait le prlude de la solennit militaire. Ds que j'arrivai dans sa tente, l'mir porta la main son coeur et sa tte; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui disant: Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets. Mon compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, o nous trouvmes la table prpare: quand je dis la table, c'est par habitude, car les plats taient tals sur le sol; nous prmes place tout autour en assez grand nombre. L'mir seul reposait sur un coussin; quant nous, nous fmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous servit de sige, et nous dvormes le dner avec un apptit qui enchanta Abd-el-Kader. Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et encore moins un festin d'apparat donn par le sultan, j'observai attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manire dont le service s'excutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient debout plusieurs Bdouins l'air rbarbatif, dont les fonctions consistaient enlever les dbris des mets mesure que les convives paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un boeuf coup en deux parties gales, et places chaque bout de la table, de deux agneaux et de deux bliers rtis tout entiers, et qu'on avait symtriquement arrangs sur le sol. Le couscoussou, quelques crpes faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par parenthse, taient excellents, formaient l'accompagnement oblig de ces immenses difices de viande encore saignante. Au dessert, nous emes quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa du caf bien noir dans de mauvaises cuelles de bois. Du reste, pas de serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient dpecer, et nous dchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coups. C'est peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits morceaux de bois peine polis sur lesquels nous tendmes le miel ne mritent gure ce nom, quoique servant au mme usage. Tel tait le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il tait loin de valoir le plus mauvais dner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais village de France; que la viande des animaux tait brle l'extrieur et peine cuite l'intrieur; que le cuisinier de l'mir n'tait pas plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim criait haut et ferme, je n'hsitai pas la satisfaire; elle me fit mme trouver le dner moins dtestable qu'il ne l'tait rellement, tant il est vrai que l'apptit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma _razzia gastronomique_ pour un hommage rendu son office, tandis que tout l'honneur en revenait mon apptit. J'avais endur dans la mme journe les deux plus grands supplices qui puissent tre infligs un homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas la fortune du pot. Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert! Quand tout le monde eut bien dn, l'mir se leva, et chacun suivit son exemple. On amena des chevaux l'entre de la tente, et nous allmes voir voluer les troupes. _(La suite un prochain numro.)_ [Partition musicale.] ENTRE PISE ET FLORENCE. Paroles de M. Philippe BISONI. Musique de Gustave RIQUET. Entre Pise et Florence Aux vergers d'Empoli Vois la nuit qui s'avance Car le jour a pli. tranger quelle belle Languis-tu? Languis-tu de revoir? Entre sous ma tonnelle Si riante le soir. coute rien n'gale Mon raisin del Bosco Mes pommes de finale Mon Alatico. Mais la fille trusque Qui rougissant sourit L'ingrat jette un mot brusque par Satan mme crit. Ah voyageur prends garde Prends garde voyageur La Madone regarde Elle a vu ma rougeur. Adieu la nuit s'avance Adieu la nuit s'avance Te voil sous sa main Te voil sous sa main. Et long est le chemin Entre Pise et Florence Long est le chemin Entre Pise et Florence. Bulletin bibliographique. _Histoire de France_, Louis XI et Charles le Tmraire, par M. MICHELET. Tome VI, 1 vol. in-8 de 500 pages.--Paris, 1844. _Hachette_. 7 fr. 50. M. Michelet, trop longtemps mconnu, commence enfin tre apprci sa juste valeur, en France, les nombreux admirateurs de son beau talent, qui ne peuvent pas trouver place dans l'amphithtre trop petit du collge de France, attendent avec la plus vive impatience la publication de ses leons. A chaque nouveau volume de l'_Histoire de France_, le succs, d'abord faible et incertain, se consolide et grandit. De Paris, o elle a pris naissance, la rputation de l'loquent professeur s'est rpandue dans les dpartements, puis elle a franchi le Rhin, traverse les Alpes, passe le dtroit; l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre tudient et admirent M. Michelet, autant et plus peut-tre que la France. Deux des revues trimestrielles de la Grande-Bretagne, la _Foreign and British Review_ et l' _Edinburgh Review_, viennent de lui consacrer (faveur bien rare), dans leurs derniers numros, deux longs articles. Les critiques anglais, de mme que les critiques allemands, dclarent et prouvent en mme temps que M. Michelet mrite d'tre plac au premier rang parmi les historiens contemporains. Ce grand et lgitime succs tient plusieurs causes. M. Michelet runit en effet de nombreuses qualits qui, spares, suffiraient encore pur faire la fortune d'un historien. Savant et pote tout la fois, il a l'rudition patiente d'un bndictin et l'imagination vive et hardie d'un artiste. De plus, il est philosophe; en d'autres termes, il ne se contente pas d'essayer de nous reprsenter la vie du pass telle qu'elle fut rellement, il cherche la comprendre, il veut nous en rvler le vritable sens. Enfin, et ce n'est pas son moindre mrite, il n'appartient pas cette catgorie d'crivains qui fabriquent des ouvrages historiques la douzaine, soit pour s'enrichir aux dpens du public tromp, soit pour faire acheter par des ministres corrupteurs leur plume vnale. L'histoire, tel a t, tel sera le noble but de sa vie entire. En vain on lui offrirait l'autorit et les honneurs dont tant d'autres hommes distingus sont si avides, il les refuserait. Servir son pays, en lui apprenant connatre le pass et en lui montrant les grands enseignements qu'il contient, voil toute son ambition, et cette ambition, heureusement pour la France et pour lui, il a eu la gloire de la satisfaire. M. Michelet a, qu'on nous permette cette expression, les dfauts de ses qualits: il est parfois trop savant, trop pote et trop philosophe. Ici, il donne une importance exagre des dtails qu'il devrait, sinon ignorer, du moins ngliger; l, son esprit aventureux l'emporte hors des bornes de la raison et du bon got; plus loin, il se laisse entraner, par son dsir de tout expliquer, dans d'incomprhensibles rveries. Du reste, si bizarres que soient ses penses, quelque forme trange qu'elle revtent, il ne cesse jamais de tenir son lecteur sous le charme fascinateur de son gnie. On critique, mais on admire ces carts extraordinaires qui dnotent un esprit vigoureux, dou des plus minentes facults. L'loge suit toujours le blme, et, la lecture acheve, le sentiment qu'elle ne peut manquer de faire natre est une admiration passionne. Le volume que vient de publier M. Michelet,--Louis XI et Charles le Tmraire,--le tome sixime de cette grande histoire de France en douze volumes qu'il a entreprise et qu'il terminera bientt, nous semble d'ailleurs suprieur encore ceux qui l'ont prcd. Parvenu une poque mieux connue, M. Michelet ne peut plus se livrer aussi souvent sa malheureuse passion pour les symboles; force lui est de croire des faits dont l'authenticit ne saurait tre srieusement rvoque en doute. Le pote le plus hardi n'osera jamais mtamorphoser en mythes Louis XI et Charles le Tmraire. Le style est aussi plus grave, plus gal, moins saccad. Bien que certains chapitres y occupent peut-tre une trop grande place, l'ensemble de ce volume parat plus complet et mieux proportionn. Cette lutte terrible de la royaut et de la fodalit, reprsente, l'une par Louis XI, et l'autre par Charles le Tmraire, M. Michelet l'a admirablement comprise et raconte. On la lit, depuis l'avnement de Louis XI jusqu' sa mort, avec tout l'intrt d'un des plus beaux chefs-d'oeuvre de Walter Scott. Que de pripties imprvues et sanglantes viennent chaque anne en retarder le dnoment fatal! D'abord la Ligue du Bien public. Cette contre-rvolution Fodale qui s'oppose la rvolution royale; puis la guerre des Roses, le sac de Dinant, l'entrevue de Pronne, la destruction de Lige, les excutions de Jacques d'Armagnac, de Saint-Pol et de Nemours, l'empoisonnement du duc de Guienne, les siges de Beauvais et de Neuss, la descente anglaise, les batailles de Granson, de Morat et de Nancy, le mariage de Marie de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche... M. Michelet rsume, ainsi le dnoment de ce grand drame: Tout allait bien pour Louis XI, il tait combl de la fortune; seulement il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquit du jugement de l'avenir. Il se fit apporter les chroniques de Saint-Denis, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le moine chroniqueur pouvait encore moins que le roi, distinguer, parmi tant d'vnements, les rsultats du rgne, ce qui en resterait. Une chose restait d'abord, et fort mauvaise, c'est que Louis VI, sans tre pire que la plupart des rois de cette triste poque, _avait port une plus grave atteinte la moralit du temps_. Pourquoi? il russit. On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succs qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour longtemps l'admiration de la ruse et la religion du succs. Un autre mal trs-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la fodalit, prissant sous une telle main, eut l'air de prir victime d'un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon Comte. La fodalit, ce Vieux tyran caduc, gagna fort mourir de la main d'un tyran. Sous ce rgne, il faut le dire, le royaume, jusque-l tout ouvert, acquit ses indispensables barrires, sa ceinture de Picardie, Bourgogne et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la premire fois, et la paix perptuelle fut fonde pour les provinces du centre. En mettant en vente ce sixime volume, l'diteur des ouvrages de M. annonce que les tome VII et VI sont sous presse et qu'ils paratront prochainement. M. J. _Encyclopdie des Chemins de Fer et des machines vapeur_, l'usage des praticiens et des gens du monde; par Flix TOURNEUX, ingnieur, ancien lve de l'cole Polytechnique. I vol--1844. _Jules Renouard_. Le titre d'encyclopdie, dans le sens acadmique du mot, est trop gnral pour l'ouvrage de M Flix Tourneux; aussi l'a-t-il restreint en indiquant qu'il ne traitait que des chemins de fer et des machines vapeur. Acceptons-le donc dans ses limites, et voyons comment M. Tourneux s'est tir de la tache immense s'tait impose. On n'attend pas de nous une analyse de cet ouvrage. En effet, si quelque chose se refuse l'analyse, c'est un livre de cette forme, un dictionnaire o l'on peut aller chercher l'explication du terme qui embarrasse, du phnomne dont on ne s'explique pas les causes. Les deux plus grandes inventions industrielles des temps modernes sont sans contredit la machine vapeur comme agent, et la locomotion rapide comme effet. De la premire datent les grands progrs dans toutes les branches manufacturires, dans l'exploitation des mines, dans l'alimentation et l'assainissement des villes. Les chemins de fer, qui ne sont encore qu' leur aurore, ont dj ralis des merveilles, et l'esprit se perd suivre jusque dans leurs dernires consquences les rsultats probables de leur emploi. Il tait donc important de fixer ds prsent l'tat de la science, de poser pour ainsi dire un jalon qui pt, par la suite, servir de terme de comparaison pour constater le progrs et l'amlioration. D'ailleurs, dans notre temps de paix, la langue industrielle, la langue des travaux publics doit tre la porte de tous, et rien ne pouvait tre plus utile, pour la vulgariser, qu'un livre qui en donnt les lments, et permt chacun et tous d'employer les termes propres en connaissance de cause. Vous dire si l'ouvrage est complet nous parat impossible: l'auteur doit le savoir mieux que nous, et probablement il prpare dj les matriaux d'une dition plus complte, si tant est qu'il ait omis quelque chose. Ce que nous pouvons dire, c'est que nous nous sommes impos la tache de trouver l'auteur en dfaut, que nous avons cherch tous les mots de la langue des travaux publics qui nous sont venus l'esprit et toujours nous avons trouv le mot cherch, et, avec ce mot, une explication claire, succincte et complte; une explication telle qu'aux praticiens elle rappelle en quelques lignes les notions qui peuvent les intresser, et qu'aux gens du monde elle donne la dfinition limpide d'un terme technique trop souvent inintelligible pour eux, et la solution qu'ils auraient en vain cherche ailleurs. Vous ne pouvons mieux terminer qu'en transcrivant ce que dit l'auteur lui-mme de l'esprit qui l'a guid dans la rdaction de son livre: L'auteur est du nombre de ceux qui pensent que jamais, et sur quoi que ce soit, l'humanit ne donnera son dernier mot. Peut-tre la machine vapeur et les chemins de fer ont-ils trac l'industrie une voie dans laquelle elle demeurera longtemps. Peut-tre, au contraire, doivent-ils cder la place d'autres agents de production et de mouvements plus nergiques encore inconnus cette heure. Quel que soit leur avenir, ils auront contribu pour une forte part au progrs de la puissance morale et matrielle de l'homme dans la gnration prsente; ils auront t une manifestation nouvelle de la facult que Dieu a mise en nous de dvelopper et d'tendre notre profit les oeuvres, immortelles de sa cration. P. T. _La France statistique_; par M. Alfred LEGOYT, sous-chef du bureau de statistique au ministre de l'intrieur.--I vol. in-8. _Guillaumin_. L'ouvrage qui fait l'objet de cet article se recommande principalement par son utilit pratique. Les documents officiels, s'est dit l'auteur, ne reoivent qu'une publicit trs-restreinte, et souvent mme ne sortent pas de l'administration qui les a recueillis. D'un autre ct, on ne saurait les tudier avec succs, sans avoir sur les matires qu'ils embrassent des connaissances prliminaires assez tendues; quelquefois ils laissent dsirer pour l'ordre et la clart; enfin, ils ne se relient point entre eux, parce qu'ils ne sont pas le fruit d'une pense commune et unitaire. Un livre qui prsenterait une analyse suffisamment dtaille de ces documents, qui les disposerait mthodiquement et! les dvelopperait par un texte explicatif et suppltif, ce livre rendrait certainement un service signal l'conomiste, au publiciste, l'homme politique et l'administrateur. Tel est le but que s'est propos M. Legoyt. Son livre est divise en deux parties: les _tableaux_ et le _texte_. Les tableaux, au nombre de vingt environ, embrassent tous les documents qui composent la statistique gnrale du royaume. Voici l'analyse succincte des plus importants: 1 _Population du royaume d'aprs le recensement de 1811_. Ce tableau comprend le chiffre des habitants par dpartement, leur subdivision par sexe et par tat civil et leur rpartition en agglomrs et non agglomrs. Ces deux derniers renseignements sont compltement indits. Tout en se rfrant au dnombrement de 1811, comme le plus rcent, M. Legoyt met des doutes qui nous paraissent fonds sur la sincrit des rsultats qu'il a produits. On se rappelle, en effet, que cette importante mesure partagea la dfaveur dont fut frapp, tort ou raison, le recensement prescrit par le ministre des finances. Il est certain, en effet, que l'augmentation de population constate em 1811 est infrieure celle qui a t constate en 1826, 1834, 1836; et rien ne saurait justifier, dans l'tat de paix et de prosprit o se trouve le pays, ce temps d'arrt dans le mouvement de sa population, mme en tenant compte des migrations pour l'Algrie et l'Amrique du Sud, pertes largement compenses par de nombreuses immigrations d'trangers venant apporter leurs capitaux, leurs bras et leur industrie en France. 2 _Mouvement de la population_. Naissances, dcs, mariages. _Naissances_.--Sous ce titre. M. Legoyt donne le nombre moyen annuel des naissances lgitimes, naturelles, la proportion de ces deux catgories de naissances pour 1,000 habitants, le rapport des sexes, et le chiffre des enfants trouvs et abandonns. Ses calculs ont t faits sur la priode dcennale de 1831 1840. _Dcs_. Les subdivisions de l'auteur, relativement aux dcs, ne sont pas moins nombreuses: elles embrassent l'ensemble des renseignements curieux ou utiles connatre sur la mortalit en France; nous citerons surtout celui qui est intitul: _Tableau des enfants morts-ns ou dcds avant la dclaration de naissance._. M. Legoyt s'est livr un travail fort important sur cette nature de dcs. Il est parvenu dmontrer ce fait remarquable et qui nous parat devoir exercer une certaine influence sur la question des enfants-trouvs, c'est que partout o les tours ont t supprimes et les dplacements effectus, le nombre des enfants morts-ns a augment dans les proportions les plus considrables; nous renvoyons le lecteur aux dveloppements dans lesquels l'auteur est entr ce sujet et la suite desquels il conclut que cette augmentation doit tre attribue des infanticides non constats. _Mariages_. Le tableau consacr ce document indique leur nombre moyen annuel total et leur nombre pour mille habitants, l'ge moyen des contractants pour les deux sexes et le chiffre moyen des enfants pour chaque mariage. M. Legoyt a complt ses recherches sur la population par une nouvelle loi de la mortalit en France, qui nous a paru s'loigner beaucoup des rsultats de la table de Duvillard, et se rapprocher, au contraire, de celle de Price, et surtout de celle de M. de Montferrand. D'aprs les calculs de M. Legoyt, la dure de la vie moyenne, en France, serait considrablement accrue depuis un sicle, puisqu'elle serait aussi longue aujourd'hui pour la population gnrale qu'elle l'tait du temps de Price, pour des ttes choisies. Mais l'auteur a soin de nous avertir que les documents officiels sur l'ge par rapport aux dcs ne sont pas assez exacts pour donner une table de mortalit un caractre d'authenticit. _3 France intellectuelle_--Ce tableau rsume les plus rcentes publications des ministres de l'instruction publique et de la guerre, instruction des conscrits, sur l'tat actuel de l'instruction primaire. Nous aurions dsir que l'auteur et justifi plus compltement son titre par une statistique de l'instruction secondaire et suprieure; mais peut-tre son livre tait-il crit avant que la publication de M. Villemain sur les collges et paru; dans ce cas, il serait possible que les documents lui eussent manqu. _4 France morale_.--C'est le bilan de la moralit officielle du pays; on y voit figurer le nombre annuel des crimes et dlits, les modes de perptration, l'ge', le degr d'instruction des accuss, des rcidives, le rapport des condamns aux accuss, des accuss aux crimes commis, la nature et le chiffre des peines prononces, rapport des crimes ou dlits poursuivis aux crimes ou dlits constats; enfin l'influence sur le chiffre des condamnations de l'application des circonstances attnuantes. L'auteur apprcie encore la moralit de chaque dpartement sur le nombre annuel des naissances naturelles, des suicides et des sparation de corps. Ces faits divers, quoique d'une valeur ingale, ont gnralement un grave intrt. Ils se compltent d'ailleurs l'un par l'autre. _5 France financire et industrielle._--Ce tableau se divise en deux parties: dans l'une on trouve le chiffre des contributions de toute nature que paie chaque dpartement; dans l'autre, une apprciation de l'tat industriel et du pauprisme en France. Il est regretter que, pour cette seconde partie, l'auteur n'ait pu disposer que de documents remontant dj une poque loigne. _6 France judiciaire._--C'est le classement des dpartements par le nombre annuel des affaires civiles et commerciales. Les lments de cette statistique ont moins d'intrt qu'on devrait s'y attendre. Ils n'tablissent pas nettement, en effet, ce qu'on y cherche tout d'abord, si le nombre des affaires est en rapport avec la population et le chiffre des contributions. On aurait, en outre, besoin de connatre, non pas seulement le nombre, mais encore l'importance des affaires. Une pareille recherche prsente sans doute de graves difficults car il y a des procs o l'valuation en argent des intrts qui y sont engags ne peut tre que trs-hypothtiquement tablie. Nous ne croyons pas toutefois cet obstacle insurmontable, et avec un peu de rsolution et de constance, l'administration pourra enrichir de ce document ses statistiques judiciaires. _7 France politique_--Nous n'avons trouv nulle part encore une statistique lectorale de la France; la _France statistique_ nous la donne aussi complte que possible. Ce tableau, emprunt aux sources officielles, indique le chiffre des lecteurs politiques dpartementaux et communaux; il contient en outre, des renseignements dtaills sur le _maximum_, le _minimum_, et la moyenne des divers cens lectoraux. _8 France militaire:_--M. Legoyt a donn ce titre une srie de documents sur les ressources que le contingent annuel, les rserves, l'effectif de l'arme, et la garde-nationale pourraient offrir au pays, en cas de conflit extrieur. Parmi ces documents, il en est un que nous croyons indit et qui a une vritable importance. C'est le nombre total des gardes nationaux mobilisables, d'aprs le recensement prescrit par le gouvernement, aprs la signature du trait du 13 juillet. _9 France physique._--Les lments de ce tableau sont puiss, comme ceux du prcdent, dans les excellentes publications du ministre de la guerre; les dpartements y sont classs d'aprs le nombre des soldats valides qu'ils fournissent au recrutement, par rapport au chiffre demand. Rien de plus curieux et de plus instructif la fois que l'numration des diverses maladies et infirmits qui, dans chaque dpartement, ont t des causes d'exemption. Il y aurait un sujet d'tudes d'une haute porte dans le rapprochement l'tat _pathologique_ des diverses localits avec leur situation topographique, les causes d'insalubrit et l'tat du pauprisme. _10 France territoriale et agricole._--Il tait difficile de prsenter, sous une meilleure forme et dans un cadre plus habilement dispos, les volumineuses publications du ministre du commerce sur l'agriculture en France. tendue du domaine arable, constitution du sol, nature, qualit, prix des produits de toute espce, rapport des produits aux semences, importance moyenne annuelle des rcoltes, animaux domestiques destins l'agriculture ou la consommation, etc., M. Legoyt n'a rien oubli de ce qui peut faire apprcier jusque dans ses moindres dtails cette premire branche de la richesse nationale. _11 Consommation annuelle par individu_--Ce tableau, qui clt la premire partie de l'ouvrage, n'est pas moins digne d'attention que les prcdents. Comme le titre l'annonce, il assigne pour chaque individu et par dpartement, la mesure de sa consommation en bl, viandes et poissons. [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 20 lignes, est illisible dans le document qui nous a t fourni.] Modes.--Travestissements. [Illustration.] SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO. I. Supposons que ces trois objets soient un anneau, un tui et un gant. Affectez mentalement la lettre A au premier objet, la lettre E au second, la lettre I au troisime. Donnez aussi par la pense des numros aux trois personnes: l'une portera le n 1, une autre le n 2, la troisime le n 5. Prenez 24 jetons et donnez 1 jeton la premire personne, 2 la seconde, 5 la troisime; puis, laissant les 18 autres jetons la disposition de ces personnes, retirez-vous l'cart en les invitant prendre chacune un des trois objets et une partie des jetons que vous avez laisses, de manire que celle qui aura l'anneau prenne autant de jetons que vous lui en avez donn d'abord; que celle qui a l'tui prenne le double du nombre de jetons qu'elle a reus; enfin, que celle qui a le gant prenne, sur le reste des jetons, quatre fois autant de jetons qu'elle en a reu de vous. Cela fait, regardez le nombre des jetons qui restent sur la table; ce nombre ne peut tre que l'un des six suivants: 1 2 3 5 6 7 au devant desquels vous mettrez, par la pense les mots suivants: pAh-fEr cEsAr jAdIs dEvInt sI grAnd prIncE dont voici l'usage: Les deux voyelles A et E, que nous avons mises en capitales dans les deux mots pAh-fEr, correspondant au chiffre 1, indiquent que lorsqu'il ne reste qu'un jeton sur la table, c'est la premire personne qui a pris l'anneau (A) et la seconde qui a pris l'tui (E); de sorte que la troisime a ncessairement le gant. On verrait de mme que les deux lettres E, A suivant l'ordre o elles se prsentent dans le mot cEsAr, qui correspond un reste de deux jetons, indiquent que la premire personne a pris l'tui et la seconde l'anneau, et ainsi de suite. II. On sait que l'usage de tenir la pointe du pied en dehors n'a pas toujours t de rigueur. Il parat que, dans l'ancienne Rome, on marchait avec la pointe du pied en avant, sans l'incliner en dehors plus qu'en dedans. Parmi les Orientaux, au contraire, la dignit de la dmarche exige une position de jambe qui passerait pour ridicule aujourd'hui chez les nations civilises.--On peut en dire peu prs autant de la dmarche des grands personnages du dix-septime et du dix-huitime sicle, telle que nous la reprsentent les dessins de l'poque. Cependant on ne peut disconvenir que l'quilibre du corps ne devienne plus stable dans la marche ordinaire ou dans la station, lorsque la pointe du pied est tourne modrment en dehors. C'est un fait d'exprience journalire que chacun peut vrifier chaque instant. Montuela, gomtre distingu du sicle dernier, raconte avec une bonhomie pleine de sens qu'il a cherch confirmer ce fait par le calcul, et justifier par les lois de la mcanique l'ide de grce que nous attachons l'usage de nous tenir avec les pieds en dehors. Voici comment il a rsolu le problme: Il pose dans le cinquantime numro de notre journal. L'quilibre du corps sera d'autant plus stable que la base comprise entre les points d'appui que nos pieds lui offrent sur le sol sera plus considrable, car la verticale qui passe par notre centre de gravite tombera plus difficilement en dehors de cette hase. Il s'agit donc, tant donne la position des talons, de chercher l'inclinaison la plus avantageuse de la ligne mdiane des pieds, pour que la surface de la base qu'ils dterminent soit la plus grande possible. Or, ceci devient un problme de gomtrie dont l'nonc serait le suivant: _Deux lignes AD, BC, gales et mobiles sur les points A et B comme centres tant donnes, dterminer leur position lorsque le quadrilatre ou trapze ABCD sera le plus grand possible._ Ce problme se rsout avec la plus grande facilit par les mthodes connues des gomtres pour les problmes de ce genre, et l'on dduit de cette solution la construction suivante. [Illustration.] Sur la ligne Ad, gale AD ou BC, faites le triangle isocle HI; ensuite, avant pris AI gal AG ou un quart de AB, tirez la ligne KI et prenez IE gale IK; puis sur GE levez une perpendiculaire indfinie qui coupe en D le cercle dcrit de A, comme centre, avec le rayon Ad: l'angle DAE sera l'angle cherch. Si la ligne AB, et consquemment AG ou AI, est nulle, on trouvera que AE sera gal AH, et que l'angle DAE sera demi-droit. Ainsi, lorsqu'on a les talons absolument appliqus l'un contre l'autre, l'angle que doivent faire ensemble les lignes longitudinales de la plante des pieds est demi-droit ou bien approchant du demi-droit, cause de la petite distance qu'il y a alors entre les deux points de rotation qui sont au milieu des talons. [Illustration.] Supposons maintenant que la distance AB est gale AD, on trouverait, par le calcul, que l'angle DAE devrait tre de 60 degrs. En supposant AH gal deux AD, ce calcul donnera l'angle DAE de 70 degrs trs-peu prs. En faisant AB gal trois fois la ligne AD, l'angle DAE se trouvera bien peu prs de 74 30'. Le calcul confirme donc ce fait d'exprience, que les pieds doivent tendre vers le paralllisme mesure qu'ils s'cartent davantage, ainsi que l'habitude reue de les tourner lgrement en dehors pour un cartement ordinaire. NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE. I. Plusieurs nombres pris suivant leur suite naturelle tant disposs en rond, deviner celui que quelqu'un aura pens. II. Donner un moyen sr, au jeu de billard, pour amener la bille de son adversaire dans une blouse en frappant obliquement cette blouse. Rbus. EXPLICATION DES DERNIERS RBUS: I. Tout ou rien. II. Tout passe avec le temps. III. Un grand homme appartient l'univers. [Illustration: nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0052, 24 Fvrier 1844, by Various License: Share Alike