Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. Pour l'tranger. -- 10 -- 20 -- 40 N 55. Vol. III.--SAMEDI 16 MARS 1844. Rimprim.--Bureaux, rue Richelieu, 60. SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale. Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphon; Oreste et Pylade.--Salon de 1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohmienne, par M. Eugne Tourneux; Mosque, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier, par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.) Eden en perspective et Eden en ralit. _Vue de l'Eden_.--Courrier de Paris. _Matine d'Enfants costums; la Procession des Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amlioration des Voies Publiques, Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit Animal trs-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rbus. Histoire la Semaine. Les lments conjurs ont, cette semaine, fait une rude guerre la mature et lutt avec avantage contre la politique en lui disputant, par leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des dpartements sont remplies de tableaux de mines, de rcits de dsastres. Ici, quand on est all voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la Gare ou de la plaine d'Asnires, les fosss pleins d'eau de la place Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de tous les mfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivires, en font malheureusement bien d'autres dans les dpartements. Dans celui de la Gironde, le service des malles-postes a t interrompu, et il a fallu recourir, pour y suppler, des bateaux vapeur. Dans celui de la Sarthe, cette rivire ayant galement couvert les chausses et forc les populations communiquer en bateaux, de nombreux vnements sont venus jeter la dsolation dans ces contres. Prs du pont de Chteaueuf, une barque monte par six personnes, dont un enfant, a t submerge: l'enfant seul, retenu par un arbre, a t miraculeusement sauv. La Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils traversent. Le village d'Arnaville a t encore plus compltement inond que les autres, et des nacelles, montes par des hommes courageux, sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvise, et apportaient l'eau et le pain ncessaires aux habitants captifs et dsesprs. Dans le dpartement de Maine-et-Loire, la Loire a caus des malheurs et exerc des ravages plus dplorables encore. Cette route, qui sert de digue ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si pittoresque connaissent sous le nom de _la leve_, a t rompue en plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage des torrents qui sont alls renverser des constructions et couvrir de sables les champs si fertiles de cette immense valle. C'est l que les dsastres ont t les plus pittoresques, et c'est une des scnes qui se sont produites au pied des coteaux de la Loire, et en prsence des ruines historiques qui les couronnent, que nos artistes ont cru devoir pralablement retracer. [Illustration: Rupture d'une Digue.] Si de ces tristes temptes nous passons aux orages politiques, nous aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas eu de bien furieux matriser. --La chambre des dputs, qui avait accumul dans son ordre du jour de samedi dernier la suite de la discussion du rapport sur les ptitions relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prvenue que les oprations du collge lectoral de Louviers lui seraient soumises dans cette mme sance, a sagement renvoy au 16 le dbat sur la prise en considration de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son rglement. videmment, il tait ais de prvoir qu'il y aurait largement de quoi remplir une sance dans la vrification des pouvoirs de M. Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion laquelle devait donner lieu le rapport de M. Allard. Il est mme plus que probable que cette dernire question et, elle seule, absorb plus de temps qu'on ne lui en avait assign par avance, si le savant orateur qu'on a entendu et, comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient prcd la tribune, soutenu uniquement les ptitions qui demandaient que le ministre ft tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se proccuper probablement beaucoup du succs, et plus dsireux de dire avec sa logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui connat, lanc ses arguments par-dessus le dbat, tel qu'il avait t prcdemment pos, pour aller atteindre plusieurs dispositions essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discut l'inconvnient, le danger, selon lui, des forts vots par les chambres; il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait prcdemment prononcs et les brochures qu'il avait plus rcemment publies. La Chambre l'a cout, pendant plus d'une heure et demie, avec l'attention que commande un mrite minent; mais, aprs une rplique de M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin an, elle a cart par l'ordre du jour toutes les ptitions qui ne tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette loi avait ordonn d'difier ft dtruit. Quant aux ptitions qui avaient protest seulement contre l'extension illgale, selon elles et selon MM. de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la sance du 2, donne par le ministre aux prescriptions de la loi, on a seulement vot la question pralable, rservant ainsi celle qu'elles soulvent pour le moment o l'on aura discuter les crdits demands par le ministre pour ces travaux attaqus. Pour tre historien fidle, ou du moins chronologiste exact, avant de rapporter le dbat en quelque sorte pisodique qui a assez froidement termin la sance, nous aurions d rendre compte du dbat anim qui l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait t charg de la vrification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nomm une seconde fois Louviers, tait venu rendre compte des oprations du collge de cet arrondissement et conclure l'admission de son lu. On savait qu'une minorit assez forte avait dans le bureau combattu ces conclusions, et l'on tait curieux de savoir par quelles preuves nouvelles la majorit avait t dtermine proposer la chambre de revenir sur sa premire dcision, de se djuger. On s'accordait penser que, pour que la chambre ft amene une pareille et si nouvelle rsolution, il fallait qu'on et des tmoignages bien diffrents de ceux qu'on avait prcdemment recueillis et admis, des tmoignages bien irrcusables. L'tonnement a t assez grand quand on a vu que M. le rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la premire dcision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre du bureau qui lui a succd la tribune, M. Agnor de Gasparin, consistait dire que s'il y avait eu corruption la premire lection, comme la chambre l'avait la presque unanimit reconnu, une seconde lection couvrait tout, et que la chambre n'avait point se croire lie par sa premire dcision, que le collge lectoral, dans son omnipotence souveraine, avait casse. Cette absence de preuves, cette thorie plus neuve que morale, ont port malheur aux conclusions du bureau et l'lu qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une nettet et une loyaut parfaites, a de nouveau et plus compltement encore dmontr l'existence du march qui a fait sortir de l'urne lectorale le nom du soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a t merveilleusement inspir. Il a trouv dans son respect sincre pour les droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignit de la Chambre et dans la probit de son me des accents qui ont t entendus. Est-ce qu'il s'agit ici, s'est-il cri, de la personne ou des opinions? Non; il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez juger. On met en avant, a-t-il ajout, la souverainet des lecteurs; oui, certes, les lecteurs sont souverains dans l'exercice lgitime et honnte de leur droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant leurs opinions, mais non pour le vendre. L s'arrte le pouvoir souverain que je reconnais aux lecteurs; l commence le vtre... Le plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des lgislateurs son pays n'est pas une de ces proprits personnelles dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent au nom de tous; il n'est pas plus permis aux lecteurs de vendre leur vote qu'il ne le serait un jury de trafiquer de son verdict.--La Chambre aprs avoir applaudi ces paroles loquentes, ces sentiments si nobles et si vrais, a invalid la nouvelle lection de M. Charles Laffitte. On ne peut attribuer ce dbat d'avoir donn naissance la proposition qu'ont dpose MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux prciser le cas de corruption lectorale et en fixer la pnalit. L'enqute laquelle la Chambre actuelle s'est livre, la suite de la vrification gnrale des pouvoirs, le voeu exprim par des conseils gnraux, notamment par celui du dpartement de la Creuse, que M. Leyrand reprsente, enfin le dsir de conserver l'lection sa sincrit, et sa dignit notre chambre lective, ont inspir cette motion, qui ne doit l'pisode de Louviers que son -propos, tous les bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontr que de rares contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouv un seul dput ministre. La Chambre aura en consquence voter, le 18, sur la prise en considration de cette proposition, dont la pense est excellente, et dont les dispositions pourront encore tre amliores.--C'est galement l'ordre du jour du 18 qu'a t remise la discussion du projet relatif aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donn la Chambre lecture d'un rapport qui conclut l'admission pure et simple du projet. La Chambre a nomm ses commissions et pour le projet de loi relatif aux chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de Montpellier Nmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorit assez forte; quelques commissaires penchent mme pour la confection entire de tous les chemins par l'tat. Ainsi les intrts publics, que nous regardons comme dj garantis par les projets du ministre, ne pourraient tre que mieux servis encore s'il y tait apport des changements. La loi sur les patentes est arrive fin. On a vu, par ce que nous en avions cit prcdemment, qu'elle ne fait gure que reproduire ce qui existait dans la lgislation prcdente, et que les rares changements qu'elle a sanctionns ne sont pas tous heureux. La patente reste un impt de quotit. Un droit proportionnel continuera tre peru sur l'habitation personnelle du patent; enfin, avec les deux anciennes classifications trs-nettes, trs-tranches, et par consquent trs-faciles tablir de marchands en gros et de marchands en dtail, nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en demi-gros, laquelle on pourra faire lever un marchand en dtail peu protg, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrleur. Si cette dernire mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous les piciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes: _Commerce de demi-gros_, nous nous en rjouirions pour les peintres en btiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici la formation du rle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles elle donnera lieu ne tarderont pas en faire sentir l'inconvnient l'administration des contributions elle-mme. Les dispositions de la nouvelle loi, qui ont le mrite de fixer des points de lgislation jusqu'ici incertains ou contests, sont celles qui tablissent la part que le maire est appel prendre au recensement et son droit de faire consigner ses observations sur les procs-verbaux. La ville de Paris, dont les maires n'taient jusqu'ici que des officiers purs et simples de l'tat civil, est, cette occasion, rentre dans le droit commun, et a vu attribuer aux lus de ses douze arrondissements des pouvoirs analogues ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers une organisation municipale dont la capitale ne peut tre prive longtemps encore. La chambre des pairs a vot la prise en considration d'une proposition de M. le comte Beugnot et de M. le prsident Boullet, relative la surveillance des condamns librs, et ayant pour objet de confrer au gouvernement le droit de dterminer le lieu o les librs mis en surveillance devront rsider aprs l'expiration de leur peine, tandis qu'aux termes de l'article 44 du code pnal actuel, le gouvernement a seulement aujourd'hui la facult d'interdire la rsidence dans certains lieux qu'il dtermine son gr. Le Mmoire au roi des vques de _la province de Paris_, que nous avons mentionn dans notre dernier bulletin, a motiv une lettre de M. le garde des sceaux adresse M. l'archevque et insre au Moniteur, dans laquelle le ministre dclare cette dmarche illgale, non pas seulement parce que ce Mmoire jette un blme gnral sur les tablissements d'instruction publique fonds par l'tat, sur le personnel du corps enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M. le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18 germinal au X interdit toute dlibration dans une runion d'vques non autorise, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen d'luder cette prohibition, en tablissant le concert et oprant la dlibration sans qu'il y ait assemble. On a remarqu que postrieurement la remise de ce Mmoire, un des signataires, M. l'vque de Versailles, avait t lev la dignit d'archevque de Rouen. Cette circonstance a rendu difficile comprendre le blme trs-vif inflig tardivement une dmarche qui n'avait pas empch la faveur ministrielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en rponse la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: On assure que dj plusieurs membres de l'piscopat ont envoy leur adhsion au mmoire des vques de la province de Paris. C'est l, ce nous semble, la rponse la plus convenable qui puisse tre faite M. Martin (du Nord). Monseigneur l'archevque de Paris trouvera ainsi dans ces sympathies la consolante et glorieuse rparation de ce nouvel et impuissant outrage. On annonce aussi que M. l'archevque de Reims vient de rdiger un mmoire sur la question de l'enseignement, qu'ont sign avec lui M. l'archevque de Cambrai, M. le cardinal-evque d'Arras. MM. les vques de Soissons, de Beauvais, de Chlons et d'Amiens. Ce nouveau mmoire est surtout dirig contre le troisime article du projet de loi sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut tre autoris ouvrir une cole secondaire sans avoir pralablement dpos entre les mains du recteur de l'Acadmie _l'affirmation par crit et signe du dclarant, de n'appartenir aucune association ni congrgation religieuse non lgalement tablie en France_. Ce mmoire est adress, non plus au roi, mais M. le ministre des cultes. L'ide si utile de faire instituer, sous le patronage de l'tat, une caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire un progrs, et le ministre se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis en demeure de la faire arriver ralisation. Une commission, prside par M. le comte Mol, et compose en grande partie d'hommes politiques et d'industriels distingus, aprs s'tre livre de longs travaux, une tude approfondie de la lgislation anglaise de 1833, et une enqute sur les amliorations dont l'exprience doit conseiller l'adoption, a formul un projet de loi et un expos de motifs, et est alle les prsenter M. le ministre des finances, qui a promis d'entreprendre sans retard l'tude de cette question et l'examen de ce travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute personne ge de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes, et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise faire le versement d'une prime annuelle pour obtenir de l'tat une pension de retraite, calcule sur une mortalit moyenne entre la table de Duvillard et celle de Deparcieux. La femme marie aura le droit de se constituer une pension, et d'en percevoir les arrrages; en cas de refus d'autorisation du mari, le juge de paix y supplera. Le minimum de la pension sera de 60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'ge de 50, 55, 60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais la condition que l'entre en jouissance sera spare de l'poque du premier versement par 20 ans au moins. Au dcs du contractant, soit avant, soit aprs l'ouverture de la pension, il sera pay une somme gale une anne de la pension, savoir: au conjoint survivant; son dfaut, aux descendants lgitimes; leur dfaut, aux ascendants lgitimes. Le montant de ces paiements ne pourra excder celui des primes verses; toutefois il sera prlev et pay, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir aux frais funraires; Nous ne saurions assez applaudir un projet qui rendra la classe ouvrire un service immense, et qui, en mme temps, que l'tat ne le perde pas de vue, pourra servir conjurer le danger auquel il s'est expos en se rendant dpositaire des fonds des caisses d'pargne. La plupart de ces dpts seront convertis en primes annuelles pour servir la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours exigible des caisses d'pargne au grand-livre de la dette publique viagre et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le salutaire complment et le correctif fort bien entendu des caisses d'pargne telles que les a faites une imprvoyante disposition. L'Angleterre poursuit, elle aussi, la rduction de l'intrt de sa dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a t fait ce projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et une nergie qui doivent embarrasser le ministre Peel et lui donner rflchir. On prpare Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting o l'apptit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme. On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront ce banquet, o l'on est sr de voir du moins un grand nombre de membres de la chambre des communes. En attendant, le librateur a assist Birmingham un grand meeting pour le suffrage universel, et a remerci avec effusion les Anglais libraux de leurs sentiments envers l'Irlande. Maintenant, a-t-il dit, je suis sr que ma patrie sera libre, et qu'il y aura union vritable entre l'Irlande, l'cosse et l'Angleterre. Les troupes d'Isabelle ont occup Alicante, dont la garnison s'est rendue aprs rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que ce chef d'insurgs est tomb au pouvoir des forces royales, et qu'il a t immdiatement pass par les armes. Mais le spectacle sur lequel on veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche rendue triomphale de Marie-Christine travers la Catalogue. Tous les journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de paratre, sont, l'occasion de la rentre de la reine-mre, imprims sur papier de couleur, en signe de fte, remplis de vers logieux et illustrs de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu l'ex-rgente, conduite par une divinit, s'avancer au milieu d'une population empresse et fouler ses pieds l'hydre des rvolutions sous les traits d'Espartero. L'Acadmie franaise, dans sa sance du 14, a procd des lections pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se rappelle que la dsignation du successeur du premier avait dj amen une lutte que n'avaient pu terminer sept tours conscutifs de scrutin. Les membres votants taient au nombre de 36; la majorit tait donc de 19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement bout de son comptiteur. Ds le premier tour de scrutin il avait compt 17 voix en sa faveur; il en a runi 21 au second. L'Acadmie a prononc ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin les voix se sont partages entre MM. Mrime, 10; Casimir Bonjour, 7; Aim Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; mile Deschamps, 2; Onsime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la majorit M. Mrime. L'Acadmie a donc fait deux choix que l'opinion publique s'empressera de ratifier. Nous avons, dans notre numro du 13 janvier dernier, rendu hommage la vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle, sa mmoire si digne de vnration. Aujourd'hui nous avons annoncer qu'un digne tribut va lui tre pay. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume, n 10, pour l'rection Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre fondateur de Roville. Une commission, qui sera compose de pairs de France, de dputs, de membres de l'Institut et de nos principales illustrations agronomiques, sera charge des soins que rclamera l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'ide, et de la plupart des journaux des dpartements. Elle a pour but d'offir une pe d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas ait t fix pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une somme considrable se trouve dj ralise par suite de l'influence des innombrables citoyens qui sont alls se faire inscrire. Le modle du tombeau de Napolon est termin; voici en quoi consiste ce spcimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un entre-colonnement jour bord d'une galerie circulaire. Cette galerie communique deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui doit communiquer de l'glise (prs du choeur) la crypte. Douze figures de Victoires, tenant chacune une couronne la main, dcorent le pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont adosses contre les pilastres. Au-dessus rgne une large frise dcore d'allgories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le cercueil imprial ne dpasse pas le niveau du sol. Cette mesure a t adopte, afin de ne rien ter de l'harmonie gnrale de l'architecture du dme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'poque de Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est tablie une enceinte borde d'une balustrade hauteur d'appui, d'o le public pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a t fait sur ce modle aucune inscription. La commission a dcid qu'on y graverait seulement le nom de Napolon, Enfin, on a dcid que l'pe de l'empereur, ainsi que son chapeau, la couronne impriale, la couronne de fer et la dcoration de l'ordre de la Lgion d'honneur, qu'il a institue et qu'il portait Sainte-Hlne, seraient dposs sur sa tombe. M. de Sausm, vque de Blois et doyen de l'piscopat franais, vient de mourir au chef-lieu de son diocse, il tait n le 11 fvrier 1756. C'tait un proche parent de Condorcet. Aprs avoir t grand vicaire de Valence, il fut nomm vque de Blois lors du rtablissement de ce sige piscopal en 1822. Nomm plus tard l'archevch d'Avignon, il refusa. Il refusa galement la croix d'honneur: J'ai assez, dit-il, de ma croix d'evque. Vivant trs-modestement, il employait ses revenus des actes de bienfaisance.--Monseigneur l'vque de Blois rendait le dernier soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, vque de Limoges, succombait une longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisime anne. Son testament, dpos au greffe du tribunal, tablit que ce prlat meurt dans un tat de pauvret complte, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux frais de son inhumation. Chronique musicale. THATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHON.--THATRE DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_. Vraiment le Thtre-Italien est d'une activit merveilleuse et qui devrait faire rougir de honte nos deux thtres lyriques franais. En six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents n'en font dans toute une anne. Nous avons dj rendu compte de _Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient un vif attrait. Voici une dernire reprise et un dernier opra inconnu jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien employe. L'opra nouveau est intitul: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on plutt deux actes, dont le premier est divis en deux parties, pour mnager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frdric Ricci, jeune compositeur italien qui a fait tout exprs le voyage pour le faire reprsenter et assister aux rptitions. On n'exigera pas de nous de grands dtails sur le libretto que M. Frdric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un gant comme le sont d'ordinaire les hros d'opra: c'est un pre, un pre tendre, qui adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui joue. C'est ce qu'un certain chevalier flon, appel Roger, apprend bientt ses dpens. Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou Conrad. Il lui a promis mariage; il porte son doigt l'anneau des fianailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'pouser aprs la campagne. Mais le drle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile, qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir. Bonello est un brave jeune homme, assez joli garon, bien que sa poitrine tale un embonpoint un peu trop fminin, qui nourrit en secret pour Delizia une affection dlicate. Il a vent de ce qui se passe, et il en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colre. Tous deux, et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez le chancelier au moment mme de la clbration du mariage. Delizia parait la premire et montre son anneau; Conrad et Bonello disent Roger une foule de choses dsagrables, auxquelles celui-ci n'a rien rpondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et le maraud, dbout, va cacher on ne sait o sa honte, sa jolie figure et ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drle tait coiff tout justement comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous l'avouons, il nous est difficile de pardonner Delizia un attachement si vif pour un homme aussi ridiculement accommod. Nous le demandons toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiff en tire-bouchon? Delizia finit par tre tout fait de notre avis. Elle ne se pardonne pas elle-mme d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sr de rparer un mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger sur son rival. Quant Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout coup se prsenter lui, il profite de l'occasion, il provoque son ennemi, le force se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup d'pce. Quand il a le poumon gauche ainsi coup en deux, Roger revient chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la mme, Conrad et Bonello; et nous dclarons que jamais il n'a eu la voix si frache, si pure et si retentissante. Voil sans contredit une admirable recette, et nous la recommandons M. Lon Pillet, qui cherche partout des tnors. Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine M. Mari? Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voil les fleurs potiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis Mtastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre, l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux cts des Alpes il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop du culture a puis. M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre phmre comme tant d'autres... raison du plus pour que nous soyons indulgents l'gard de ce compositeur. Ne faisons pas son amour-propre des blessures que la postrit ne gurira pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'coute sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est mlodiste, comme tous les Italiens, et mme ses mlodies ont de temps en temps une apparence d'originalit qui ne dplat pas. Il s'attache varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tent de prendre son opra pour un seul morceau _infiniment trop prolong_. Ce qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'tude et de l'exprience, nous voulons dire l'art des prparations et des dveloppements, l'art de coordonner les diffrentes parties d'un morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des ides, ce qui est une grande qualit par le temps qui court. On a remarqu la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte, le dbut de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chant par M. Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-tre,--et des couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la fin est gauche et pniblement contourne, mais dont le dbut est franc et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello, que madame Brambilla excute avec tant de charme: c'est un emprunt que M. Ricci a fait son frre an. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_, de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus. Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore s'il tait moins long. Il y a des qualits dans le duo du troisime, entre Roger et Delizia, lequel se termine en quatuor et termine la pice; mais toutes ces qualits sont perdues pour tre employes mal propos. Il est trop absurde de faire excuter un _crescendo_ un homme bless mort, et qui n'attend que la cadence finale pour expirer. Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par o dbute le troisime acte: il est fort bien fait; il s'lve de beaucoup au-dessus du niveau commun; il ne mrite aucun des reproches que nous avons adress au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opra dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son gnie et pour clbrer sa gloire. --_Les Puritains_ n'avaient pas t reprsents une seule fois l'an pass; on les a repris lundi dernier avec un grand clat. La salle tait pleine, littralement. Du parterre aux quatrimes loges, on et cherch vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a t accueillie d'un bout l'autre avec un enthousiasme inexprimable; elle tait, il faut le dire, dignement excute: madame Grisi et Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario n'avait paru plus nergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui remplaait Tamburini, a t un peu faible au premier acte; mais il a pris au second une clatante revanche, et le clbr duo _Suoni la tromba intrepida_ a t applaudi et redemand avec fureur. Hlas! toute cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et malheureux jeune homme qui le ciel avait donn tant de gnie, et que la mort est venue arrter tout coup au dbut d'une carrire qui devait tre si brillante? --Nous avons donn l'anne dernire sur _l'Orphon_ et les coles publiques de chant organises par D. Wilhem, et diriges aujourd'hui par son digne successeur, M. Hubert, des dtails assez tendus pour que nous n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux runions solennelles ont eu lieu tout rcemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait l ni artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes ouvriers (l'lite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une tude accessoire, une noble et morale rcration, des amateurs, en un mot, des amateurs pris dans les derniers rangs de la socit parisienne. Il faut, dit le proverbe, se dfier des concerts d'amateurs. En gnral, le proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphon_, il a tort. Cette arme chantante, si nombreuse et si bien discipline, a fait entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands matres, qui ont t dits avec une justesse et un ensemble, souvent mme avec une puret, un got et une dlicatesse de nuances qui ont excit, plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire. --_Oreste et Pylade_, ouvrage reprsent dernirement l'Opra-Comique, n'est qu'un vieux vaudeville jou aux Varits vers l'an 1820. Le compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un pome on ne lui donnait qu'un vaudeville, a jug propos de rendre M. Scribe la monnaie de sa pice; au lieu d'une partition d'opra, il n'a fait qu'un album de chansonnettes. La revanche a t complte et clatante. M. Thys et M. Scribe sont videmment deux hommes d'gale force; ils se sont moqus l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succs gal. C'est la fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans cette affaire, M. Scribe a t le renard. Les concerts se succdent presque sans interruption. Dans un prochain numro nous apprcierons le talent des artistes les plus remarquables et les plus remarqus cette anne. Salon de 1844. (PREMIER ARTICLE.) Vendredi soir, 15 mars. Nous sommes encore tout meurtri; malgr la foule qui assigeait les portes du Muse, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre coup d'oeil a t rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans d'autres articles, nous essaierons de faire connatre et d'apprcier les ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne pouvons que mentionner la hte sept huit tableaux qui nous ont particulirement frapp, et donner quelques dtails encore incomplets sur ceux que nos dessinateurs ont dj pu reproduire. Nous mettons en pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a quelques annes, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. Notre premier but, disait-il, a t d'encourager les artistes par la publicit que nous offrons leurs oeuvres. Nous ne renonons point, ni au dsir, ni au droit de les clairer de nos conseils; mais notre critique, nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera surtout d'tre utile par des renseignements non moins rflchis que dsintresss. Ne semble-t-il pas que ces lignes aient t crites pour _l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les plus remarquables? Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans tablir du catgories, sans mme nous proccuper des noms plus ou moins clbres qui honorent la peinture franaise; et cependant nous aimons signaler de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des gens se plaisent le dire; des talents nouveau se sont manifests, et nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur est due. M. Adrien Guignet a fait un pas de gant; son _Salvator Rosa chez les brigands_ est une de ces compositions o tout se trouve; l'effet, la couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables, voil bien la nature qu'aimait et tudiait Salvator Rosa! Son talent se retrempait au milieu de ces sites pres et grandioses. M. Adrien Guignet a bien compris son sujet, et, ce qui tait plus difficile, il l'a parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction _la Mle_, non pas imite de ce matre, mais peinte dans son style, _la Mle_ est une immense composition, si l'on considre la multitude de personnages qui agissent dans les diffrents groupes du tableau. Le mouvement est remarquable; la bataille est arrive son apoge: Soldats, fantassins et cohortes, Tombaient comme des branches mortes Qui se tordent dans le brasier a dit le pote. Nous avons parl de l'effet du tableau. La couleur en est vigoureuse, mais, notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble, principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque M. Adrien Guignet que la rputation; mais, patience, la rputation est encore plus facile acqurir que le talent, son paysage et ses dessins ne le cdent qu'en importance _Salvator Rosa_ et _la Mle_. M. Guignet an a expos plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne pourra, sans injustice, lui tre hostile, et reconnatre les brillantes qualits qui le distinguent. Le style svre dont cet artiste ne s'carte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le voir sobre de tons, que visant ce que nous appellerons le _papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en tous points hors ligne. Une dignit aristocratique, un maintien noble, et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de ce portrait une oeuvre la hauteur de celles des matres; jamais M. Guignet an n'avait trait les accessoires avec plus de conscience, jamais non plus il n'tait arriv une ressemblance aussi exacte, aussi potique, ajouterons-nous. Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqu un autre qui, ds l'abord, ne nous a point paru tre sorti de l'atelier de M. Guignet an, tant la nuance tait diffrente de celle qu'il a adopte. Dans cette toile, M. Guignet an a abandonn le style svre, et s'est mis la porte de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par notre profession de critique, pouvons prtendre avoir de justes notions sur l'art? ce portrait nous plat infiniment, quoiqu'il soit moins irrprochable que les autres du mme peintre. M. Guignet an et M. Adrien Guignet sont frres, comme MM. Adolphe et Armand Leleux. La fraternit, ce qu'il parat, est heureuse aux peintres. M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annonc, n'a point expos, occup qu'il est de travaux importants pour l'glise Saint-Germain-des-Prs; son frre, M. Paul Flandrin, a voulu dignement soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans tre la hauteur de ceux de M. Hippolyte, mritent cependant nos loges; ils se distinguent par une puret de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est l qu'il faut le voir l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqu avec plaisir que sa manire se modifiait un peu; les paysages qu'il a exposs cette anne n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec raison ses productions dernires. Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les collines boises qui s'tendent autour du chteau ont une grande fracheur. Ses _Deux jeunes Filles auprs de la fontaine_ sont comme une miniature l'huile. Charmant petit tableau, scne antique, inspire par les glogues de Virgile. Les _Bords du Rhne_ (environs d'Avignon) sont peints d'aprs nature; le site est agrable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de la France, est rafrachie certaines distances par des alluvions du fleuve. Ce paysage peut s'appeler tude termine. L encore, ce qu'il faut remarquer avant tout, c'est la puret des lignes et le choix du point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se proccuper des accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplte. Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury d'admission serait moins svre que par le pass; nous esprions qu'il serait juste. Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot. L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large composition, pleine d'effet, et o se trouvent runies toutes les excellentes qualits qui distinguent son talent. Qui pourrait croire qu'un pareil tableau ait t refus l'anne dernire, et que le clbre paysagiste ait t oblig d'en _rappeler_, comme on dit la Correctionnelle? M. Corot est bien veng par ses oeuvres elles-mmes; elles protestent loquemment contre l'exclusion brutale dont elles avaient t frappes. La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par l nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, o il est presque impossible de signaler des dfauts, mais o, en revanche, les qualits n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent, nous remet l'anne prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est bien peinte; la tte a un admirable caractre de pit. [Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.] M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet frquemment trait, o un grand nombre de peintres ont chou. M. Auguste Charpentier s'en est tir son honneur, et il y a vraiment lieu le fliciter. La composition de son tableau est savamment ordonne; les groupes sont habilement disposs; mais pourquoi la couleur n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste Charpentier possde un talent de dessinateur si remarquable que nous lui souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent tous un incontestable mrite, et les portraits qu'il a exposs rappellent ceux qui l'ont tout d'abord plac au premier rang parmi nos portraitistes. Un jeune peintre, M. Baudron, a droit nos loges pour son _Annonciation de la Vierge_, purement dessine, de couleur assez brillante, et o nous avons distingu quelques inexpriences de composition. M. Baudron appartient l'cole ingriste; son tableau nous porte croire qu'il s'est un peu affranchi des rgles du matre quant la couleur. M. Adolphe Leleux a dj fait ses preuves; il a expos de dlicieuses scnes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de genre les plus distingus. Ses _Paysans picards_ sont des portraits vritables. Rien de plus naf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a rencontr ces paysans-l, et nous-mmes, il nous semble les reconnatre. Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M. Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a plac la scne au milieu des montagnes de la Navarre, o la nature est la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne. L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et naturellement poss; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et combien leur vue est douce celui qui les a traverses! Mais, se demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonn la Bretagne pour la Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses premiers tableaux bretons! Rpondons aux mcontents que M. Leleux illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'anne prochaine, il exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jet exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons donc pas exclusifs son gard, et ne lui imposons pas de limites. [Illustration: Les Laveuses la Fontaine, tableau par A. Leleux.] [Illustration: Bohmienne, pastel par Eugne Tourneux.] Son frre, M. Armand Leleux, a expos _les Laveuses la Fontaine_, une charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la fort Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir plac au milieu d'un chemin couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beaut lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, peu prs comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les jeunes filles l'ont plaisant et ont consquemment excit sa mauvaise humeur. Composition et couleur mritent nos loges dans ce petit tableau; quant au naturel, jamais, peut-tre, M. Armand Leleux n'y arrivera plus compltement. Le seul reproche que nous devions lui adresser, c'est le manque d'air et de lumire. M. Armand Leleux a fait de si grands progrs depuis une anne, que nous regrettons de ne voir qu'un seul tableau de lui. M. Eugne Tourneux, ce jeune mule de Marchal, qui avait obtenu une mdaille d'or l'exposition de 1843, expose cette anne deux grands pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohmienne_. M. Eugne Tourneux a fait de sensibles progrs. Nous reproduisons sa _Bohmienne_, gracieuse tude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande composition. M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point expos sans captiver l'attention du critique ou de l'amateur, a envoy deux tableaux: une bataille, que nous reproduirons plus tard; une _Mosque_, que nous reproduisons aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de plus gracieux et de plus agrable peindre que l'Orient, ce pays de la lumire par excellence. Chaque artiste en a rapport, d'aprs ses impressions personnelles, des tudes qui, par la suite, sont devenues des tableaux. Le Salon de cette anne abonde en peintures orientales, dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algrie, surtout, devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit d'occupation. M. Dauzats possde des qualits depuis longtemps reconnues et apprcies; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que juste ce qu'il faut pour la rendre intressante, et lui ter la beaut trop nue et trop intraduisible avec le pinceau. [Illustration: Une Mosque, tableau par M. Dauzats.] [Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.] M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa _Sainte Famille_ ajoutera encore sa rputation, surtout si l'on se proccupe, avant tout, en la regardant, de la pense qui y a prsid. L'enfant-Dieu, plac entre saint Joseph et la sainte Vierge, lve les yeux au ciel, comme pour dire que l-haut seulement est sa vritable patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres personnages sont bien ajusts: cependant, la tte de la sainte Vierge est loin d'offrir le type de cette divinit que Raphal avait si bien comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappel la dernire oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce tableau ne laisse rien dsirer; la correction du dessin est remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vrit. [Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.] M. de Lemud dbute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une tude peinte tout fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud, dessinateur lithographe, c'est la grce et le charme de ses compositions, c'est la vigueur et la verve de l'excution, c'est la couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et bien certainement nous aurons constater dans la suite de notables progrs. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrire. ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS. (Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.) Eden en perspective. Lorsqu'il eut suffisamment examin le plan de la ville d'Eden, Martin s'cria: En vrit, mais... mais c'est une colonie importante! --Oui, fort considrable, repartit l'agent. --Je commence craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les difices publics, qu'il n'y reste rien faire pour moi. --A faire? rpliqua l'agent; oh! tout n'est pas bti; non, pas tout encore! Le soulagement fut rel. Le march, demanda en hsitant Martin, le march est-il bti? --Ceci? dit l'agent, enfonant la pointu de son cure-dent au centre de la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le march n'est pas bti. --Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer, hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude. --Rare aubaine! rpondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent. Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances qu'il accordait son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du _Yankee doodle_, et souffla la poussire amasse sur le toit du thtre en peinture. J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus prs, et laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il attachait la rponse; je prsume que vous avez l plus d'un... plusieurs architectes? --Pas un seul, rpliqua Scadder. --Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche, entendez-vous?--Mais qui a donc dirig toutes les constructions indiques l-dessus? ajouta-t-il tout riant. --Qui sait! le sol tant des plus fertiles, peut-tre que les difices publics y croissent spontanment! dit Mark. Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du ct du profil mort de l'agent; mais tout coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil contre lui. Touchez mes mains, jeune homme! dit-il. --Pourquoi faire? demanda Mark, dclinant la proposition. --Sont-elles sales ou sont-elles propres? poursuivit Scadder les talant toutes grandes ouvertes. Physiquement parlant, elles taient incontestablement sales; mais comme M. Scadder ne les offrait l'inspection que dans un sens figur et comme emblme, de sa moralit immacule, Martin s'empressa d'affirmer qu'elles taient plus blanches que la neige. [Illustration.] Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas avancer des remarque de ce genre, qui, quoique innocentes en elles-mmes et sans importance au fond, peuvent dplaire des trangers. Vous me surprenez, vraiment! --Voil dj la Compagnie qui fait des siennes et qui empite, pensa Mark; il faut qu'elle s'habitue n'tre qu'un partner dormant,--dormant et ronflant; c'est l le rle des Compagnies, ce que je vois. M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfona une vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en regardant Mark comme s'il l'et poignard en effigie. Vous ne nous avez pas dit quel tait l'architecte de toutes ces constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant. --Inutile de vous inquiter qui et quel il est, de ce qu'il a construit ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-tre qu'ayant fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-tre n'a-t-il pas gagn un sou; peut-tre tait-ce un vagabond fieff; peut-tre un architecte pour rire! Qu'importe? --Voil! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin. --Peut-tre, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe, peut-tre que ce ne sont pas l des plantes venues de l'Eden; non! Peut-tre que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de I'Eden; non! Peut-tre qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden; peut-tre qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste territoire des tats-Unis! --J'espre que vous tes content du succs de votre plaisanterie, Mark? dit Martin. Mais ici, juste temps et au montent opportun, le gnral intervint, et, de la porte, en appela Scadder, le priant de donner ses amis tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu la Compagnie, et qui venait tout rcemment de rentrer en sa possession. Vous avez toujours la main trop ouverte, gnral, fut la rplique. C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens, et monter beaucoup encore! Nanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours ou poursuivant, quelque gne qu'il en pt rsulter pour lui-mme, au guet du ct de Mark, il dploya une feuille du registre l'examen des trangers. Maintenant, montrez-moi o le lot est situ, dit Martin aprs avoir lu avidement. --Sur le plan? demanda Scadder. --Oui. L'agent se tourna contre la muraille, rflchit un instant, comme si, lorsqu'on en appelait lui, il voulait prouver que son exactitude allait jusqu' la minutie; enfin, aprs avoir dcrit en l'air avec sa main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager l'instant o il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il pera d'outre en outre. L! dit-il, laissant vibrer le canif fich dans le mur; c'est l qu'est le lot! Martin lana Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que c'tait affaire conclue. Cependant le march ne se termina pas aussi aisment qu'on aurait pu l'imaginer. Scadder tait caustique, pre et mal mont; il mit plus d'un bton dans les roues, tantt priant les acqureurs de prendre encore une semaine ou deux pour rflchir, tantt prdisant que la position ne leur conviendrait point; une autre fois, dtermin, sans rime ni raison se ddire et tout rompre; toujours murmurant des imprcations contre la folle prodigalit du gnral. Enfin la totalit de la somme, singulirement minime pour un tel achat (et c'tait pourtant plus des quatre cinquimes du capital apport par la _Compagnie_ dans l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent compts, et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignit de propritaire dans le florissant territoire d'Eden. Si vous n'tiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en dlivrant Martin les reus et titres ncessaires, en change de son argent, ce n'est certes pas moi qu'il faudrait vous en prendre! --Non, non, rpliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons pas querelle... tes-vous prt, gnral? --A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le gnral en lui tendant la main avec une grande cordialit, joie et repos dans votre nouvelle proprit. Vous voil devenu, monsieur, un des citoyens de la nation la plus puissante, la plus hautement civilise qui jamais ait embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle l'homme est uni l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'galit et de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de votre patrie adoptive! Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa chaise l'instant o le gnral la quittait, recommenait se balancer de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant l'htel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'tait le profil immobile qui se trouvait de son ct, et l'on ne pouvait y dmler qu'une expression rflchie et tranquille; mais quelle diffrence de l'autre ct! L'homme assurment n'tait pas sujet rire, surtout aux clats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de corbeau tale sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui ne se contractt en une trange et burlesque grimace; tout riait dans cette figure, hors la Louche. Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que Martin vit l'htel National. Une ovation; des rceptions solennelles, auxquelles M. Chuzzlewit dut se prter bon gr, malgr; les pompeux discours d'une dame amricaine la tenue majestueuse, mistriss Homing, qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connt pas, aux nouveaux Thermopyles, sur la route d'Eden; c'tait plus qu'il n'en fallait pour mettre le pauvre garon sur les dents. Les derniers achats des objets ncessaires au futur tablissement des deux associs, et leur sjour l'htel, que les retards du bateau vapeur prolongeaient au del de toute prvision, avaient tellement rduit leurs finances que, si le dpart et t encore diffr, ils se seraient trouvs dans la mme position que les malheureux migrants qui, depuis plus d'une semaine, consommaient leurs provisions avant d'avoir commenc le voyage. Misrables passagers, enrls sur de trompeuses esprances, ils taient l entasss dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de charrue, bcherons qui jamais n'avaient mani la cogne, charpentiers qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejets de leur pays, sans aide, sans appui, lancs dans un monde nouveau, enfants par l'exprience, hommes par les besoins! Enfin, le moment tant de fois dsign, tant de fois recul, arriva, et Mark et Martin s'embarqurent. L'Anglais trouva bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son ami de New-York, et leur agrable commerce l'eut bientt ranim. Ces nouveaux venus le soulagrent de leur mieux des sublimes brouillaminis philosophiques de mistriss Homing, et dployrent dans leur conversation un bon sens lev et des sentiments que Martin ne pouvait apprcier trop haut. Si cette rpublique avait une suffisante dose d'intelligence et de grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade, certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir flot. --Possder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble, monsieur? Martin hocha la tte.--On pourrait croire, dit-il, que la besogne tant trop au-dessus de leurs vises et de leurs forces, ils trouvent commode de la brocher n'importe comment. --Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers, avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y attacher d'importance, ils se mettent aussitt chanter victoire, tout du haut de leur tte. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si jamais leur arrire se paie, au lieu de trouver que, sous le point de vue commercial, il peut tre avantageux de se librer, et qu'une banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens en faire un bruit, du vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils taient les seuls payer leurs dettes, et que jamais argent prt, n'et t rembours avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais, allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis! --Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'cria Martin en riant. --Ah! pensa Mark, sans doute prsent que me voil d'une journe plus proche de la valle d'Eden, je jette ma flamme avant de m'teindre. Au dbarqu je me trouverai tout fait prophte, qui sait? Mark garda pour lui ses prvisions et ses doutes: mais le redoublement de vivacit qui en fut la suite, l'air rjoui que prit cette physionomie dj si joviale, suffisaient Martin. Quoiqu'il pt quelquefois faire bon march de l'inpuisable enjouement de son compagnon; que mme, comme dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvt dans son associ un commentateur trop enclin la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se trouvt ou non en humeur d'en profiter, la gaiet tait contagieuse, et quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part. An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se sparrent de quelques passagers, remplacs aussitt par d'autres; peu peu les villes furent plus clairsemes; bientt ils navigurent plusieurs heures de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de bois, et le vaisseau ne s'arrta plus que pour renouveler sa provision de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et cette dvorante chaleur qui fltrit tout ce qu'elle touche. En avant, ils pntrrent dans ces vastes solitudes o les rives se drobent sous une vgtation paisse et serre. L, les arbres flottent le long du courant, tendent la surface, du fond des eaux profondes, leurs longs bras dcharns, glissent des marges du fleuve, et, moiti nourris, moiti dcomposs par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses flots. En avant, ils poursuivirent leur route travers les jours pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu' ce que le retour parut impossible, et que l'esprance de revoir ses foyers ne fut que le misrable rve d'un fou. Il ne restait que peu de passagers bord, et ce peu tait aussi dcolor, aussi triste, aussi stagnant que la vgtation qui oppressait la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaiet; plus de joyeuses causeries pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjou qui fit cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les voyageurs n'avaient, par intervalle, aval quelque nourriture prise la gamelle commune, on aurait pu les croire ports par la barque du vieux Caron, lorsqu'il trane au dernier tribunal les mlancoliques ombres. Enfin, ils approchrent des nouveaux Thermopyles, o, le mme soir, rnistriss Homing devait dbarquer. Un rayon de joie pntra l'me assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette nouvelle. Quant Mark, il portait sa lumire au-dedans de lui; n'importe, il ne fut point fch de la circonstance. Il tait presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire s'arrta. La rive paraissait escarpe; au-dessus s'levait un htel en forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis pars et l. Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame, ce que je prsume, dit Martin. --Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plat? s'cria la mre des modernes Graeques. --Mais pour les nouveaux Thermopyles! --A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas? reprit mistriss Homing. Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut oblig de convenir qu'il ne pouvait apercevoir de ville. Comment donc? mais c'est l! cria mistriss Homing, montrant du doigt les appentis. --Cela! s'cria Martin. --Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en battent, pas moins Eden, et de la bonne manire! reprit mistriss Homing, secouant la tte de la faon la plus expressive. La fille de mistriss Homing, venue bord avec son mari, appuya ainsi que lui cette opinion: et Martin ayant dclin l'offre de se rafrachir chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne, escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rveur, surveiller les migrants qui transportaient leurs effets terre. Mark se tenait prs de lui, le regardant de temps en temps la drobe, pour pier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave garon dsirait voir Martin un peu dsenchant avant d'atteindre leur destination, afin que le coup ft moins rude. Mais, sauf deux un trois regards furtifs lancs vers les misrables abris au-dessus de la berge, Martin ne laissa souponner ce qui se passait dans son esprit que lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement. Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a rellement bord que nous de passagers pour Eden? --Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un bout du compte! --Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrta. --Vous disiez, monsieur?... --Oui, je songeais qu'il tait assez bizarre, ces gens qui vont tenter fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu' eux de trouver mieux, beaucoup mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur main. Son ton tait si loign de l'assurance qui lui tait naturelle, et laissait tellement percer une terreur secrte de la rponse de Mark, que l'excellent garon en fut mu de piti. Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter trop haut nos esprances; quoi bon, puisque nous sommes dtermins tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient? N'est-il pas vrai, monsieur? Martin le regarda sans rpondre. Eden mme, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entirement bti. --De par le ciel, homme! s'cria imptueusement Martin, ne comparez pas Eden et ces bicoques! tes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me pardonne! vous me mettriez hors de moi! Aprs cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont, d'alle et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour dire: Bonne nuit! Et le lendemain il parla d'autre chose, sans plus revenir sur ce sujet. A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de leur voyage, la monotone dsolation de la scne environnante croissait, et devenait telle qu'il ne tenait qu' eux de se croire entrs dans les horribles domaines du Dsespoir et de la Mort. C'tait un plat marcage, sem de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la vgtation de la fertile terre et fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, o, jaillissant de sa cendre dcompose, pullulaient toutes sortes de productions immondes et dgotantes. Les arbres mme ressemblaient de gigantesques herbes, engendres dans le limon par l'cre soleil qui desschait et dvorait leurs cimes. L, les maladies pestilentielles, cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et rampaient la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au jour. Alors mme que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que rvler toute l'horreur de ces affreux lments de corruption et de mort. Telles taient les rgions fortunes dans lesquelles nos voyageurs s'enfonaient de plus en plus. A la fin on s'arrta: c'tait l'Eden.--A voir le hideux marais qui portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments d'herbes et de racines entrelaces, on pouvait penser que les eaux du dluge ne l'avaient abandonn que d'hier. Le fleuve n'tait point assez profond le long de ses rives pour que le vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau avec tout leur bagage. Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec peine par del de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit vaches ou de grossire table. C'taient l les quais, la place du march, les difices publics, etc., etc. Voil un denen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Hol! h! ici! A travers le brouillard qui s'paississait, ils voyaient l'homme avancer vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bton; quand il fut plus prs, ils s'aperurent qu'il tait ple, maigre, que ses yeux inquiets taient profondment enfoncs dans leur orbite. Un habit bleu, d'toffe grossire, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tte et les pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de venir lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son ct comme s'il souffrait, il chercha reprendre baleine, tout en attachant sur eux un regard tonn. Des trangers! dit-il sitt qu'il mit parler. --Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en va? --J'ai t bien bas d'une mauvaise fivre, rpondit-il faiblement. Voil longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois l-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage. --Oui, monsieur, rpliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put nous donner un coup de main pour transporter le tout ... la ville? Cela se peut-il, monsieur? --Mon fils an l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son frisson, et il est rest envelopp dans ses couvertures; son cadet, mon plus jeune, est mort la semaine dernire. --J'en suis pein pour vous, gouverneur, et de toute mon me, dit Mark en lui serrant la main. Ne vous inquitez plus de nous, et donnez-moi seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en sret, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant Martin; il n'y a pas presse autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de mme. --Non, murmura l'homme, plus personne! C'est l qu'il les faudrait chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bton; ou bien vers le nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterr; les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas sortir de nuit. --L'air du soir n'est pas des plus salubres, ce que je comprends? dit Mark. --Il est mortel, reprit le colon. Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui et recommand connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la position de leur logement futur. C'tait tout contre sa hutte, dit l'habitant d'Eden, si prs, qu'il avait pris la libert d'y emmagasiner un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette nuit, promettant de tcher de dbarrasser leur maison ds le lendemain. Il leur donna ensuite entendre, par manire de conversation, et comme un petit commrage local, que c'tait lui qui, de ses propres mains, avait enterr le dernier propritaire, information qui n'altra pas davantage la srnit de Mark. Bref le colon les introduisit dans une misrable loge construite de troncs d'arbres peine quarris, qui, la porte tant, ds longtemps enleve, ouvrait en plein sur ce paysage dsol et sur la noire nuit. Sauf le tas de grain dj mentionn, la hutte tait parfaitement vide. Cependant les nouveaux venus avaient laiss leur malle sur la plage, et le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espce de torche que Mark s'empressa de planter au milieu du foyer. Dclarant alors que la maison avait un air tout fait confortable, il se hta d'entraner Martin jusqu' la grve, le priant de l'aider rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans relche, s'efforant d'infuser dans l'me de son compagnon quelque vague ide qu'au fond ils taient arrivs sous les plus favorables auspices. Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de la vengeance, tiendrait ferme en sa maison dmantele, a vu s'vanouir son courage la chute d'un chteau bti en l'air; lorsque la hutte reut ses propritaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage contre terre et fondit en larmes. Pour l'amour du ciel, monsieur, s'cria Mark en proie la plus profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutt tout! Jamais homme, femme, enfant, n'ont tir et ne tireront secours, fut-ce pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise besogne, qui ne peut servir rien pour vous; et pour moi c'est bien pis encore! Il y a de quoi me terrasser tout plat. C'est la seule chose que je ne puisse supporter; tout plutt, monsieur, tout au monde! L'expression terrifie du visage de Mark, qui s'tait arrt pour parler, tandis qu' genoux devant la malle il se prparait l'ouvrir, en disait encore plus que ses paroles. Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, rpliqua Martin, mais c'est plus fort que moi; duss-je en mourir, je ne puis m'en empcher! --Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec nergie, retrouvant sa bonne humeur ordinaire, et s'empressant de dballer leurs effets. Quoi! c'est le chef de la maison qui demande excuse la compagnie? tout est donc boulevers! Il faut qu'il y ait dsordre dans la maison de commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les critures et de dresser l'inventaire! nous y voil; tout en ordre: ici le porc sal; l le biscuit; de ce ct l'eau-de-vie, et qui sent firement bon encore! Ah! ah! et notre chaudron tam; c'est une vraie fortune, que ce chaudron! Voil les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise maintenant que nous n'arrivons pas quips de toutes pices! Je me sens cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et ayant pour pre le prsident-directeur de la compagnie. Il n'y a plus qu' puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, mler le grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux paroles,--et voil le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les dlicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet, prts recevoir, prts encaisser! Que Dieu nous bnisse, monsieur, ne sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionns que larrons en foire? Il tait impossible de ne pas reprendre courage dans la compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, ct du coffre, tira son couteau, et mangea et but en dsespr. A prsent, voyez-vous, dit Mark ds qu'ils eurent fini ce repas cordial, je vais, l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement cette couverture la porte, ou plutt l'endroit o, dans un tat de haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. L, voyez si la draperie ne reprsente pas fort bien? va pour la portire! Actuellement, en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous. Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voil votre couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empche de passer une bonne nuit? En dpit du joyeux prambule, plusieurs heures se succdrent avant que Mark pt s'endormir. Il s'tait roul dans sa couverture, avait mis sa hache sous sa main, s'tait couch en travers du seuil, mais il tait trop sur l'veil, trop inquiet, pour qu'il lui ft possible de fermer les yeux. La nouveaut d'une situation terrible, la crainte d'tre surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance, l'apprhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes d'obstacles qui s'levaient entre eux et l'Angleterre, n'taient que de trop fertiles sources d'anxits pendant cette silencieuse et interminable nuit. Quoique Martin s'effort de persuader le contraire son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mmes penses, il ne dormait pas plus que lui, et c'tait l le plus fcheux de leur affaire, car si une fois ils se mettaient couver, ressasser leur dtresse, au lieu de s'efforcer nergiquement d'y parer, l'abattement de leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumire du jour n'avait t mieux venue que lorsque, perant travers la couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil convulsif. En glissant furtivement dehors pour ne pas veiller son compagnon enfin assoupi, Mark alla se rafrachir dans la rivire qui coulait devant leur porte, puis il donna un coup d'oeil tout l'tablissement. C'taient une vingtaine de huttes au plus, dont moiti taient abandonnes, et qui toutes tombaient en ruine. La plus dsole, la plus dserte, la plus abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de _Banque du crdit national_. Quelques misrables piliers taient enfouis autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase. et l on dcouvrait quelques tentatives de dfrichement. En deux ou trois endroits on avait dessin une espce de champ o, travers les souches et les cendres des arbres brls, peraient quelques maigres rcoltes de mas. Sur divers points une palissade trace en zigzag avait t entreprise; nulle part elle n'avait acheve, et les pieux pourrissaient demi enterrs. Trois ou quatre chiens tiques, quelques cochons aux longues jambes, qui, affams, erraient travers le taillis, cherchant quoi dvorer, un petit nombre d'enfants hves et presque nus, qui, bouche bante, regardaient l'tranger de l'entre de leurs chaumires, furent les seuls tres vivants qui se montrrent Mark. Une vapeur ftide se suspendait aux arbustes, aux branches infrieures des arbres mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'levait de terre; et, chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se remplissait de l'eau noirtre qui partout suintait du sol. Leur terrain, le lot achet, n'tait qu'un pais fourr o les arbres rapprochs se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gnant mutuellement leur croissance. Les plus faibles, tiols, se tordaient et s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des tres estropis et perclus; les plus forts, arrts dans leur dveloppement par la pression et le manque d'air, taient tout rabougris. Autour de ces troncs irrguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides herbes rampantes, et un fouillis pais d'arbustes entremls qui ne formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre, mais dans un putride mlang de l'un et de l'autre, et de leurs propres dbris corrompus. Mark retourna vers la grve o la veille ils avaient dbarqu leurs effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes l'aspect blme et misrable, prts cependant l'assister. Ils l'aidrent transporter son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement la tte en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort donner leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources s'taient empresss de dserter cette plage mortelle; ceux qui restaient y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frres, et avaient eux-mmes cruellement souffert. La plupart taient malades; nul ne se sentait la force qu'il s'tait connue jadis. Tous offrirent franchement leurs avis et leurs services Mark, qu'ils ne quittrent que pour aller vaquer leurs diffrents travaux. Martin, pendant ce temps, s'tait pniblement lev; mais le changement produit par une seule nuit sur toute sa personne tait effrayant: ple, faible, il se plaignait de douleurs et de dfaillance dans tous les membres; sa vue s'tait obscurcie, sa voix s'loignait. Pour Mark, rassemblant toute son nergie, plus vigoureux, plus actif proportion que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une des cases abandonnes et revint l'adapter leur propre logis; aprs quoi il courut chercher une espre de banc grossier dont il avait fait la dcouverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fix ce meuble prcieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le prcieux chaudron tam et diffrents ustensiles, de faon reprsenter une espce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de farine dans un coin de la maison, o il la dressa debout en manire de tablette de dcharge. Quant la table manger, rien ne pouvait mieux en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois, des chevilles et des clous; enfin Mark s'empara d'une grande pancarte dispose par Martin l'htel National, lorsqu'il tait dans l'enivrement de ses esprances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp., architectes et inspecteurs gnraux_, fut dploye et cloue l'endroit le plus apparent de la faade de la baraque, comme si la cit d'Eden et t une vraie ville, et que les nouveaux ingnieurs eussent eu sur les bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre. Voici les outils, s'cria Mark apportant la bote aux instruments de Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre coup devant la porte, Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra. Quiconque a une maison btir n'a qu' se dpcher de s'adresser nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train. Vu l'intensit de la chaleur, la matine avait t plus que raisonnablement employe; mais sans s'accorder une minute de repos, bien que la sueur coult de tous ses pores, l'infatigable Mark s'clipsa et reparut, sortant de la maison, arm d'une hache, prt mettre excution, l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilits. Nous avons de ce ct un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais mieux voir bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de mme, et la glaise c'est bon tout! Mais Martin ne rpondait mot. Il tait demeur assis tout le temps, la tte dans ses mains, absorb dans la contemplation de l'eau qui coulait ses pieds, songeant peut-tre que ces ondes ne fuyaient si rapides que pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'esprait plus revoir. Les coups vigoureux que Mark dchargeait sur son arbre n'eurent pas plus de succs pour tirer Martin de sa profonde mditation: voyant chouer ses efforts, l'associ laissa de ct toute besogne et s'en vint trouver son matre. Courage! De grce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le pauvre garon. --Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mriter un pareil sort! --Ah! par exemple, monsieur, quant cela, rpondit Mark, tout ce que nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns, peut-tre, plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur, remontez-vous, mettez-vous faire quelque chose. Voyons; si vous criviez Scadder pour lui faire quelques observations personnelles, est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu? --Non, dit Martin, secouant tristement la tte, il n'y a point de remde. --S'il en est ainsi, monsieur, vous tes malade, il faut vous soigner et vous gurir. --Ne vous inquitez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que vous croirez le mieux. Bientt vous n'aurez plus qu' songer vous seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous avoir amen ici! Pour moi, je suis destin mourir l, sur cette terre; je l'ai senti en y mettant le pied. Eveill, assoupi, je n'ai rv qu' cela toute la nuit. --Je craignais tout l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec tendresse; maintenant, j'en suis sr. C'est une crise, un lger accs de fivre attrap au milieu de toutes ces rivires de malheur. Mais, Dieu vous bnisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et la saison? C'est gnral, vous le savez bien. Martin se contenta de soupirer en branlant la tte. Attendez-moi une demi-minute! s'cria vivement Mark; je ne fais qu'une course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre, en emprunter un peu, et vous le rapporter; aprs quoi, comptez que demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je reviens comme l'clair. Seulement, ne vous dcouragez pas, ne vous affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent! Jetant sa hache, il partit aussitt. A quelque distance, il s'arrta, regarda derrire lui et repartit comme un trait. Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant un bon coup de poing sur la poitrine, par manire de cordial, faites attention ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garon; les choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le dsirer, mon bon ami, et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre l'preuve votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur! (_La fin un prochain numro._) Courrier de Paris. Les comdiens n'ont jamais eu la rputation d'amasser des lingots d'or ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de thtre, une philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y contracte le mpris des richesses, on les estime fort au contraire et on leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et l'argent qui entre par une porte sort bientt par l'autre. Je sais bien qu'il s'est opr, depuis assez longtemps, une notable rvolution dans cette insouciance des artistes; ils se sont laisss aller la pente du sicle qui va droit l'utile et au rel; depuis que l'art est devenu une exploitation et le thtre une affaire, depuis que dans le talent ou le gnie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous avons-- mtamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barme, des Climnes qui achtent des rentes, et des danseuses qui mettent la caisse d'pargne. Mais ce sont l des exceptions, et chez la plupart le naturel l'emporte; pour quelques comdiens bien rents, que d'autres--souvent mme des plus illustres--ont, comme Clairon, une vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est infime; elle s'tend depuis la Mlopomne en crdit, qui se drape firement dans sa pourpre, attirant elle les billets de banque, jusqu' la Zphirine vagabonde qui promne, de Pontoise Brives-la-Gaillarde, Chimne et Hermione sans sou ni maille; elle va de la prima donna qu'on charge de couronnes, la pauvre chanteuse qui ne rcolte que des sifflets et des pommes cuites; du tnor tran dans une lgante calche par deux chevaux hennissant, au tnor en patache ou crott jusqu' l'chine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue couler sur leur route, pour tout potage. On a song mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pense toute prvoyante a donn naissance une caisse des artistes dramatiques; les talents les plus clbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les patrons; la caisse est alimente par des dons individuels et--puisque le bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un bal annuel. L'Opra-Comique prte sa salle lgante cette danse philanthropique; l'anne dernire, la recette dpass 35,000 fr.; cette anne, la somme n'a pas t moins agrable et moins solide. Cet or donn pour la plupart par la curiosit, le dsoeuvrement et le plaisir, se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'tat; Melchior Zapata finira donc par tre rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse continue prosprer, et ses crotes de pain dtrempes au courant des fontaines se changeront en brioches. Le bal a commence minuit; la foule tait considrable; ce n'taient pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines du drame, de la comdie, de l'opra et de la danse, et entendre le frlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en effet pour le public clou dans sa stalle d'orchestre, enferm dans sa loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrire infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu' des tres privilgis et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses; et si par hasard une comdienne fameuse et un comdien clbre viennent passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards se tourner sur eux avec stupfaction; on dirait, voir et tonnement, qu'il n'est pas encore prouv que les comdiens marchent sur deux pieds et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels. Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le thtres de Paris avaient envoy ce bal l'lite de leurs actrices, les plus clbres et les plus aimes; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore faire, s'indemnisait sur la rputation de sa taille, de ses yeux, de son sourire et de sa sensibilit.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer dans une loge d'avant-scne par le srieux de son attitude et de son costume, digne de la gravit de Mlopomne. Dans la loge oppose, le Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vtue de blanc et couronne de fleurs; mademoiselle Djazet portait de la poudre, et semblait toute prte risquer encore une aventure de Richelieu. Cependant l'orchestre donne le signal, et peu peu toutes ces demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mmes descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en tte, et se mlent aux quadrilles; on remarque particulirement le mol abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint florissant de mademoiselle Denain du Thtre-Franais. Bientt tout danse: de la dugne l'amoureuse, de la princesse la soubrette, de l'Agamemnon au Frontin, et du tyran la victime... Alcide Tousez et Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingus, par leurs grces exquises et leur galanterie raffine, dans cette fte dramatique qui ne s'est termine qu' cinq heures du matin. Le carnaval vient, dfinitivement de rendre le dernier soupir; la mi-carme a vu le suprme effort de sa gaiet et clair le dernier jour de son rgne; l'enterrement s'est fait sans rmission, au bal de l'Opra du jeudi 14 mars, prsent mois; il n'y a plus y revenir, et tout est dit; le carnaval est bien mort... jusqu' l'anne prochaine. Quelques masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout fait l'habitude; et la mi-carme a frapp bruyamment aux portes de Musard, qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait galoper grand orchestre. La mi-carme n'est autre chose, en effet, que le carnaval affaibli et un peu blme; il n'a rien de nouveau nous montrer ni nous apprendre; j'excepte cependant la fte des blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici une esquisse. Vous voyez cette foule assemble sur une des rives de la Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez ces cris et ce tumulte: c'est la fte des blanchisseuses qui va commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions s'agitent. Le systme lectif est en usage dans le royaume des blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le droit d'lire qu' un seul et unique lecteur, et cet lecteur se nomme le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne? demandez ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne o se cache la fve fatale qui va dcider du sort de cette royaut; matre hasard a prononc; la fve est chue la blanchisseuse que vous voyez l; peut-tre mme n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des royauts parties de moins encore? [Illustration: Matine d'enfants costums.] Ds que la reine est proclame, les vivat retentissent; on agite les bannires, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand matre des crmonies annonce que le cortge royal est prt et que l'heure est venue de montrer Sa Majest par la ville. Sa Majest ne se fait pas prier; pare de fleurs et vtue de sa robe des dimanches, elle monte dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitt sa cour, ses dames d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent, promens comme elle dans leur quipage naturel; c'est vritablement ce qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majest ne dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'tendait au del de vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se dpopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les haines et les querelles clateraient dans le royaume des blanchisseuses. Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montr de la sagesse en bornant la royaut un seul jour, qui s'appelle le jeudi de la mi-carme; mais si son autorit est phmre, elle est du moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le jour dure, la reine est salue par les acclamations des passants et entoure de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son rgne la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, aprs un bon repas... Si Sa Majest a fait quelque tache son manteau royal, elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser elle-mme. Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka avec la coquetterie et la vivacit d'une lionne exprimente; c'est que nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout leurs fraches couleurs, leur vif et limpide regard, leur humeur rieuse et lgre. Quoi! nous voyons des barbes grises et des crnes chauves se donner des passe-temps d'Adonis et de zphyrs, et nous refuserions cette joie tous ces chers amours peine clos? Le bal d'enfants commence donc devenir la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisime chez M. le prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous parlions tout l'heure, a obtenu le prix de l'lgance et de l'originalit; les billets d'invitation, crits au nom des deux petites filles de madame de C... anges gracieux et blonds, taient, ainsi conus: Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z, de leur faire le plaisir de venir passer la soire chez eux, mardi prochain, 11 mars 1844. On est libre d'apporter son papa et sa maman. Les bonnes seront dposes dans l'antichambre, pour moucher. Il y aura un violon et des confitures. Tout l'essaim joyeux est venu. C'taient bien les plus jolis minois de petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes qui aient jamais t crs et mis au monde. Le costume tait de rigueur. II y en avait de rares et de dlicieux, grecs, italiens, du Nord et du Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., ge de sept ans, en robe et en coiffure la Ninon. On voyait des Smiramis de deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant gnral L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible moustache, et demandait boire papa. Gustave Saint-H..., frachement sorti de nourrice, avait chauss des bottes l'cuyre, endoss l'uniforme des chasseurs cheval de la garde impriale; redingote grise et petit chapeau; c'tait le chat bott allant la bataille d'Austerlitz. Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout coup, je ne sais par quelle subite mtamorphose, tous ces enfants n'ont plus t des enfants pour moi: la taille prs, c'taient les mmes mines, les mmes coquetteries, les mmes fatuits, les mmes jalousies qu'on voit dans nos bals nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garons s'efforaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'loigner les concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je. Le souper a t vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est jete sur les sucreries et les gteaux, et les a pills comme un parterre, laissant peine quelques dbris; et puis on s'est spar, emportant la moiti du dessert dans ses poches. Cette fte laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en bambins. Un savant historien, membre de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mmoire dans le _Journal des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots bnissent en gnral madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a donns, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir dix personnes sans faire de la peine vingt autres; un ne gagne pas une amiti sans qu'une haine ne pousse aussitt ct. C'est ce qui est arriv madame de C... pour ce mmorable bal. Elle n'avait invit que des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont furieux. Madame de C... a soulev des inimitis implacables dans le biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout coup le sein de sa nourrice, s'est cri: Quand je rencontrerai cette madame de C..., je ne la saluerai pas! [Illustration: Promenade des Blanchisseuses, Paris, le jour de la Mi-Carme.] Le got de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupdes. Plusieurs journaux ont publi des dtails sur un bal de l'espce animale donn chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur nom? ce bal tait un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de ***, qui a des fantaisies canines trs-prononces, a mis son salon la disposition de tous les griffons, pagneuls et king's-Charles de sa connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient t envoyes en leur nom. On dit que, de mmoire de chien, on n'a vu une socit plus nombreuse et mieux choisie. On entrait quatre pattes et l'on dansait sur deux. Le griffon de madame de N..., par, musqu, poudr, cir, a ravi tous les coeurs par la grce de sa danse; la levrette de la marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement gnral. Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis suivant: 500 fr. de rcompense qui rapportera rue de la Paix, numro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose... Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse de ***, aura laiss sa raison au fond de sa pte, et se sera perdu en route. Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de faim, allait tendre la main par l, cette me si sensible lui dirait probablement: Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie! Ducros a paru devant ses juges: un arrt de mort vient de frapper ce criminel de vingt ans. Les dtails du procs attristent l'me. On ne saurait sans horreur songer tant de sang-froid dans un crime si grand et dans un ge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une navet effroyable, celui-ci, par exemple: Je m'tais prsent deux fois chez madame veuve Snepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer; la troisime fois j'ai t plus heureux.--Cette troisime fois, Ducros trangla la malheureuse femme.--Aprs avoir assassin la mre, il va chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les petits-fils sur ses genoux. J'ai jou avec eux toute la soire, et je leur ai fait des cocottes. En quittant ces pauvres innocents enfants, Ducros, pour finir sa soire, entre dans un spectacle, non pas au boulevard du Temple, o il aurait pu trouver du moins de sombres drames, en rapport avec sa conscience, mais au thtre des Varits, o il assiste une pice bouffonne? J'prouvais le besoin de me distraire et de m'gayer un peu, a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation contre l'arrt qui le condamne. On connat l'accident arriv l'autre jour M. Habeneck, le clbre violoniste et chef d'orchestre de l'Acadmie de Musique. Dimanche dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opra. La chute fut rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperut qu'il avait le bras cass. Cependant il tait attendu; l'heure s'avanait: point d'Habeneck; le public commenait s'impatienter. Un homme s'avanant sur l'estrade,--c'tait Trvot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage, et s'exprima en ces termes: Messieurs, je suis charg de vous prvenir d'un accident grave: M. Habeneck ne paratra pas aujourd'hui; il vient de tomber l'Opra et de se faire une _luxure_. Voil donc ce pauvre Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trvot est jamais charg d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de le traiter de luxation, pour rtablir l'quilibre. Une Vocation. ESQUISSE DE MOEURS ARABES. Pendant l't de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire inscrire au stage des avocats la cour royale de Paris, beau titre qui m'obligeait descendre du cinquime, o j'habitais depuis quatre ans, au troisime tage, qui est l'extrme chelon, suivant l'ordonnance, et qu'on permet ceux qui ne peuvent pas descendre au premier. J'allais tous les matins, de dix heures deux heures, promener ma robe noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce n'est, quand, me trouvant la police correctionnelle, M. le prsident, voyant un de ces pauvres dlaisss qui n'ont pas mme un ami pour leur procurer la parole conomique d'un avocat stagiaire, faisait appel mon dvouement par ces paroles: Matre Rigaud, prsentez la dfense du prvenu. J'tais fier de me voir connu du prsident, et d'entendre proclamer mon nom en prsence d'une centaine de malheureux qui viennent l sous prtexte de raliser le voeu de la loi sur la publicit des dbats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l't pour ne rien faire, en tout temps pour mditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont jamais lus: Raro antecedentem scelestum Deseruit pede poena claudo. Ce qui n'a jamais empch de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte du tribunal, et des tabatires dans la poche de _Messieurs_. Donc, j'tais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon cours d'loquence la sixime chambre, ayant encore deux heures tuer jusqu'au dner, je me rendais aux Tuileries aprs avoir fait un peu de toilette, c'est--dire chauss mes bottes vernies et mis un faux col. A force de tourner sur moi-mme dans les longues alles, regardant toutes les femmes, voulant tre regard par toutes et remarqu au moins par une seule, je jetai mon dvolu sur une jeune personne qui venait comme moi cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa soeur, ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient l'entour, tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits travaux de broderie ou de tapisserie. Toutes les deux taient jolies; la plus jeune surtout tait une petite brune dont la mine veille faisait retourner plus d'un passant. Pour moi, je commenai la regarder avec une expression d'admiration sentimentale qui parut ne lui tre pas dsagrable. Au lieu de faire le tour de la grande alle, je n'allai d'abord qu' la moiti, puis je raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de vingt mtres dont ma beaut occupait le point central. Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes intentions d'ailleurs n'taient pas si froces; et quant ma proie, c'tait en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce jour-l. Ce mange dura trois mois sans autre incident que ces petits vnements assez ridicules que je rappelle ici ceux qui ont jou le mme jeu dans les mmes circonstances: tantt un des enfants me poussait son cerceau dans les jambes, tantt c'tait la petite fille qui me lanait son volant travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire sa mre, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet produit sur son coeur par la persvrance de mes volutions amoureuses. Je pensais aussi que les grces de ma personne n'avaient pas nui la chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je conserve les mmoires de ma blanchisseuse de ce temps-l, comme souvenir d'un luxe qui tonnerait les lions du concert Vivienne. L't se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre chose, si ce n'est qu'elle tait la soeur de la jeune dame qui l'accompagnait, et par consquent la tante des deux marmots. C'est par le babil de l'un de ces enfants, attir un jour l'appt d'un son de plaisirs, que je fus confirm dans mon premier soupon cet gard; ce fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me promis d'tre aussi entreprenant et moins gnreux. Le lendemain je ne la revis pas ni les jours suivants, et j'en rvai jusqu' ce qu'enfin, ayant dsespr de la retrouver jamais, je cherchai d'autres distractions. Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'tait un jeune homme de mon ge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics o l'on entre sans payer, un garon d'une taille assez lgante, vtu avec une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je remarquai en lui, ds ce temps-l, certaines habitudes d'ordre qui me donnrent penser; mais je ne m'arrtais mes rflexions que pour les tourner la louange de mon ami: esprit rang, disais-je, qui ne donne son luxe et ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien mnager de ce qui peut blouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empchait pas de dner avec moi chez un restaurateur trente-deux sous, et de porter des gants vingt-neuf, encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement envelopps de papier, plus souvent qu' ses mains, habituellement caches dans les goussets de son pantalon; ses gants reparaissaient toujours propos, et alors il les talait avec grce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans l'entournure de son gilet, mettant dcouvert, tout ce qu'on peut voir de la chemise: une pice de fine toile de Hollande btie sur un corps de calicot 1 franc le mtre. Tel tait, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parl de ma passion, et je crois mme que, pouss par ses hbleries, je lui avais dit, non pas toute la vrit, mais plus que la vrit.--Cette confiance rciproque nous avait lis d'une troite amiti, tellement qu'il ne se passait gure de jours sans que mon ami Achille ne vnt chercher son ami Rigaud, ou rciproquement. Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de sa fortune prsente, et surtout de ses magnifiques esprances dans l'hritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paratre infrieur mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital plac chez un de mes parents, commerant ais de la rue Chapon, fort connu dans les dpartements par les applications industrielles que son gnie inventif a trouves dans l'emploi du caoutchouc. --Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une poigne de main plus vive qu' l'ordinaire. Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle de Rothschild. --J'tais flatt du compliment. --D'ailleurs, poursuivit Achille, il est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dpositaire de ta fortune.-- Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--Cela doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au passage des Panoramas. --J'y serai, lui rpondis-je. J'tais si sr de la ponctualit d'Achille, le considrant comme un capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon respectable pre, mort, il y a quelques annes, en exercice d'une charge d'huissier Chteauroux. Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait mon pre, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la lettre de change. J'endossai celle de mon ami. J'arrive tout de suite l'chance, passant, sous silence trois mois de ma vie paresseuse et dissipe.--C'est, dommage: car ces trois mois furent du bon temps dont on se souvient peut-tre encore entre la rue d'Antin et la rue Grange-Batelire, et depuis le passage de l'Opra jusqu'au Palais-Royal. La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point paye. Le souscripteur tait, je crois, un tre imaginaire; je n'ai jamais, en tout cas, trouv sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien. Le billet me fut prsent; je n'tais pas en fonds; mon parent le remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'tais dbit, pardon de ce style de partie double, dbit du montant du remboursement, il ajouta cette dclaration financire quelques reproches et des conseils dont l'intention tait trop bonne pour que je lui fisse remarquer que j'avais pens tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il et ouvert la bouche. Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux prdestins, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi Clichy, pourvu que mon ami y soit envoy avec moi; j'ai mon ide. Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir mme le billet tait protest, et huit jours aprs, le jugement signifi; huit jours plus tard, un fiacre s'arrtait ma porte, et comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrtrent, m'engageant monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la garde d'un troisime personnage dont la figure tait encore moins avenante que la face des deux premiers. Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrter? Cet homme-l n'a donc pas de coeur? --Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds taient puiss avant l'chance, et je suis trait comme un parent insolvable. --Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher Clichy? Ce serait une trahison de ta part. Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite bonne foi. Selon lui, j'tais le tratre, et il ne lui venait pas l'esprit qu'il y avait au moins un tratre avant moi, en ne comptant pas le souscripteur du billet. Au lieu de rpondre mon ami, je dis au garde du commerce et ses acolytes de nous conduire droit la prison. Mon sang-froid imposa mon compagnon. Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer? C'est Achille qui parlait ainsi. Pardon, monsieur, rpondit le ministre de la loi commerciale, vous pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures (il tait dix heures), vous serez libres. --Eh bien! conduisez-nous chez vous. J'tais impassible et ne prenais aucune part cette ngociation. Nous fmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre s'arrta bientt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une alle obscure, un escalier peine clair nous mena au deuxime tage. Nous traversmes un appartement encombr de meubles de tous les styles et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du matre. Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons. Nous voici seuls. Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence, qu'allons-nous faire? --Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile. --Comment! tu veux aller Clichy? finis donc. --Je t'assure que j'y suis dcid. --Voyons, tche de trouver la moiti de la somme, je trouverai peut-tre l'autre. C'est l que j'attendais mon homme. Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir. Nous fmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoymes chacun de son ct appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille, l'autre mon cousin le ngociant. Quand ils furent partis, As-tu djeun, me dit mon compagnon. Ces drles-l m'ont saisi jeun; il n'en faut pas davantage pour vous donner la jaunisse. J'avais djeun, mais lgrement, de pain et de beurre avec une tasse de th que je prparais moi-mme tous les matins avant de sortir. Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le matre, serait-il possible d'avoir djeuner? --Voulez-vous, rpondit-il, partager le djeuner de ma famille? Nous allons nous mettre table. --Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers moi, ces brigands-l ont une famille; veux-tu voir la famille? Et sans attendre ma rponse, Volontiers, monsieur, vous tes bien aimable. Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette rflexion que le djeuner serait port sur la note des frais d'arrestation et qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie. On nous introduit dans la salle manger. Quelle fut ma surprise! deux dames et deux enfants taient dj autour de la table. C'taient les dames et les enfants des Tuileries, c'tait ma Charlotte.--Je rougis jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en prsence de ma conqute dans une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-mme interdite ainsi que sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me reconnurent, et tous les deux ensemble: Tiens, c'est le monsieur qui nous a donn des plaisirs! Le garde du commerce, qui nous gardait vue en l'absence de ses deux estafiers, s'tait pourtant absent une minute, et par consquent il n'assistait pas cette reconnaissance. Ds qu'il fut rentr, on se mit table, et l'on commena officier dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des mchoires. Tout coup mon ami Achille rompit le silence en disant: Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance? --Comment cela? dit le matre de la maison. Les dames rougissaient. Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames quelque part. --Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de Charlotte, comme si elle et redout le soupon de son poux. --Oui, madame, aux Tuileries, l't dernier. Achille comprit tout de suite que c'tait l'aventure que je lui avais conte; et comme je l'avais extraordinairement amplifie, je craignais qu'il n'abust de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la partie dont l'enjeu tait le paiement de la lettre de change. Effectivement, il se mit faire des allusions ces sortes de rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi de manire me rendre toute contenance pnible. Heureusement ses habitudes de hbleur l'amenrent parler de lui-mme, et il nous conta qu'il avait failli pouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir donn la main comme elle montait dans un omnibus. On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son cabinet, o l'attendait la dame qu'il avait fait prvenir. En mme temps la soeur de Charlotte allait dire deux mots sa servante, et je me trouvai seul avec ma belle. Mademoiselle, lui dis-je, vous tes peut-tre tonne de me voir ici! --Monsieur, dit la jeune fille, je souponne que c'est une plaisanterie, et que votre arrestation n'est qu'un prtexte... Je saisis rapidement le sens de cette mprise, C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrter pour avoir le droit d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire. --Je le savais, dit-elle avec une simplicit qui me parut sublime. Sa soeur parut en ce moment, et l'an des enfants, frapp de la vivacit de notre court dialogue, se prit dire: Ma tante est drle avec ce monsieur-l; ils se disent des choses.., --Tais-toi, Frdric, dit la maman, qui entendait son mari rentrer, l'un de ses sbires tant de retour et ayant repris son poste de gelier. Achille rentra lui-mme quelques minutes aprs, et se remit table.--Puis on sonna, et ce fut mon tour de passer dans le cabinet, devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait rpondre mon invitation. Tenez-vous prt, lui dis-je, payer ce soir; mais faites entendre, en vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus froce des cranciers envers le dbiteur le plus abandonn. Souffrez aussi que je vous accuse de cruaut, et que je vous baptise des noms les plus usits entre un dbiteur malheureux, et un crancier impitoyable. Je n'irai pas trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher cousin? --Entre parents, rpondit-il, on se doit bien cela; tu peux mme me jeter la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un cabriolet tes frais. Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scne fut joue avec une habilet digne de servir de modle tous les Frontins de la comdie. Aprs avoir expdi mon cousin avec grand bruit et force injustes, suivant le programme, je revins dans la salle manger, en disant au garde du commerce; N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter sur l'homme que je viens de mettre la porte; c'est un coeur de bronze, et je renie sa parent. --Un instant s'cria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet et causons. Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scne, avec un air d'tonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un signe qui disait: soyez tranquille. A peine rentr, j'ai, dit Achille, la moiti de la somme. --Moi je n'ai rien. --Eh bien! fais-moi ton billet de la moiti; je le ferai prendre ma protectrice pour qu'elle fournisse la somme entire. C'est une vieille dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi. --Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je suis furieux de m'tre adress un mauvais parent; c'est toi que je dois cet affront. Encore un coup, partons. En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'tre conduit Clichy. Achille alors prit part le garde du commerce, et s'entretint une minute avec lui dans l'embrasure de la croise. Celui-ci aussitt; Je m'en rapporte la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous mettre en libert. Voil les pices: quinze cents francs de capital, trois cents francs de prott et de jugement, deux cents francs de frais d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le djeuner, ce sera le pourboire de mes employs. Il n'y avait qu'une manire d'expliquer cette confiance: je compris qu'Achille avait pay. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis bien que j'tais l'objet, et il sortit sans m'inviter la suivre et sans m'attendre. Ds qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'tais en mesure de payer, mais que j'avais jou une comdie en faisant mine de vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami s'excuter, sachant que si j'eusse acquitt tout ou partie de cette dette, je n'aurais jamais revu mon dbiteur ni le montant de ma crance. Jeune homme, me dit mon hte, quelle est votre profession? --Avocat. --Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier! --Monsieur, lui dis-je, mon pre le fut en province pendant trente ans. --Vous ne le serez que dix ans Paris, et votre fortune est faite. Avez-vous de l'argent? --J'ai quarante mille francs, le reste de l'hritage paternel. --Je vous en prterai autant, et vous achterez un office; nous ferons des affaires ensemble, puis vous vous marierez. --Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte. Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout tait fini. Huit jours aprs, j'tais l'poux de Charlotte, et acqureur d'un office d'huissier prs les cours et tribunaux de Paris. En 1844 au moment o je recueille ce souvenir encore rcent, je suis la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre Batignolles avec ma femme, qui m'a donn deux fils et qui m'en promet un troisime. Le ciel m'a bni; je lui demande la mme faveur pour ma postrit. Quant mon ami Achille, il cherche, l'heure qu'il est, se faire enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus pour y rencontrer des hritires.--Il mourra gamin. P. de K. Amliorations des Voies Publiques. Dans notre prcdent article sur les nouveaux percements de rues projetes ou en cours d'excution dans Paris, nous avons tabli une distinction ncessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont un besoin rel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit de spculations particulires; les autres rpondent surtout l'intrt gnral. Malheureusement nous n'avons gure signaler sur la rive gauche de lu Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation. Cette situation fcheuse de la rive gauche tient plusieurs causes. La principale vient de sa constitution mme; c'est pour ainsi dire un vice organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situs de ce ct de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se sont tablis par un mouvement qui leur tait propre et en dehors du systme gnral de la cit. Sur la rive droite, la ville avait dj tripl son tendue et bris trois enceintes, qu'elle se renfermait encore, sur la rive gauche, dans les remparts levs par Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce moment la cour se transportait Versailles; la noblesse, qui abandonnait ses demeures fodales, vint se fixer Paris, et, par une attraction invitable, construisit ses htels le long des routes qui conduisaient la rsidence royale. Alors s'ouvrirent et se btirent comme d'un seul jet toutes ces rues parallles la Seine galement distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la route de Svres et de Versailles. De ce seul fait drivent toutes les consquences actuelles. Versailles abandonn et dsert a caus la solitude du noble faubourg. En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne compte des rires perpendiculaires la Seine, communiquant avec l'autre rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antrieurs cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artres du quartier de l'Universit; la rue Dauphine, artre du quartier Bussy, dont la rue de Seine forme la limite; au del, la rue du Lac, ancienne route qui a conserv son activit premire, et la rue de Bourgogne, offrent seules un dbouch. L'examen le plus rapide amne donc cette conclusion, que pour ranimer la rive gauche, pour la faire participer au mouvement gnral de la cit parisienne, il faudrait modifier profondment sa constitution primitive, et rattacher au reste de la cit par les liens d'une circulation commune. Il est vident que tous les projets de voirie tudis pour remdier l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet de gurir cette infirmit native, et de la relier la rive droite. C'est videmment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a successivement tudi les moyens d'largir et de dboucher la rue de Nevers, et de rgulariser les rues de Seine et Mazarine, mme au prix des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre. Les projets n'eussent t que d'une mdiocre utilit, tant que la rue de Seine aboutira la passerelle appele pont des Arts. La circulation active et rellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et un pont de pitons n'est qu'une insuffisante ressource. Le projet le mieux conu qui ait encore t prsent pour ce quartier, notre connaissance, est celui de M. le comte Lon de Laborde. M. de Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice, ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont voiture et communiquerait avec la rue Saint-Honor et les Halles par la place du Louvre et la rue de Poulies, convenablement largie. L'excution de ce projet ne prsenterait pas toutes les difficults que son tendue parat d'abord indiquer. Une partie du parcours de la nouvelle rue trouve forme par la rue ou plutt ruelle de l'Echaud, qu'il suffirait d'largir. Du ct du quai, l'impasse Conti forme une seconde partie du trac; il ne resterait donc que le pt intermdiaire percer. Au del de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies, etc., n'ont besoin que d'tre rgularises. Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie heureusement avec ceux qui sont l'tude pour l'agrandissement de la Monnaie et les amliorations que rclament les btiments de l'Institut. Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver un ensemble qui satisfasse galement les besoins de la circulation et l'embellissement des monuments publics. [Illustration.] A notre avis, ce projet mrite l'attention la plus favorable de l'administration. Sans doute le percement du pt de proprits particulires compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord, ensuite entre cette dernire rue et l'impasse Conti, puis la construction d'un pont si prs du pont Neuf, dans la plus grande largeur de la Seine, donneront lieu des dpenses considrables; mais l'utilit en est vidente, les rsultats en seront immdiats, et nous pensons que les propritaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse, viendraient en aide cette entreprise, dont il paratrait que le conseil des btiments civil a dj approuv les dispositions. Nouvelles Recherches sur un petit Animal trs-curieux (1). (PREMIER ARTICLE.) [Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publi par madame Arthus Bertrand, diteur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu mettre notre disposition les documents que nous nous sommes empresss de communiquer nos abonns.] L'Acadmie des Sciences, dans sa sance publique du 26 fvrier de cette anne, a dcern M. Laurent le prix de physiologie exprimentale pour un travail fort ingnieux, et que nous croyons fait pour exciter la curiosit de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou ponge d'eau douce. Le sujet est propre tonner les gens du monde; les savants, dont l'attention est depuis un sicle tenue en veil sur les phnomnes que nous allons dcrire, trouveront ici, grce aux patientes observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intrt. Citons d'abord quelques passages du rapport prsent l'Acadmie: Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus particulirement l'Acadmie des sciences de Paris, merveills de la dcouverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en effet jusque-l presque inaperu, que venait de faite un jeune prcepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'tude des polypes, sujet qui a tant contribu clairer plusieurs points importants de la physiologie.--A cette poque, en effet, de 1740, anne de la dcouverte par Trembley, celle de 1744, o il publia son clbre trait sous le titre modeste _d'Essai pour servir l'histoire naturelle des polypes d'eau douce_. Raumur, aid de ses amis et confrres Bernard de Jussien et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposrent de nommer polype en mme temps qu'ils en liaient habilement l'histoire celle de cette classe immense d'tres qu'un autre Franais, Peyssonnel, venait d'enlever au rgne vgtal, malgr la dcouverte rcente de leurs prtendues fleurs, due au clbr historien de la mer, le comte de Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer, prsident ou membres de la Socit royale; en Suisse, Bonnet; en Hollande mme, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, rptaient souvent en public, devant la cour et la ville, comme Raumur, par exemple, sur des sujets d'abord envoys par Trembley lui-mme, et trouvs ensuite partout, grce aux renseignements fournis par lui, les expriences vritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par lesquelles tait constate qu'un tre organis, dpourvu d'yeux, pouvait se diriger vers la lumire, chercher atteindre une proie qu'il ne voyait pas, et semblait n'tre qu'un estomac avec un seul orifice pourvu de filaments ou de bras prhenseurs, pouvant tre retourn comme un doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons pousss spontanment, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du corps; et enfin, ce qui parat encore plus extraordinaire, pouvant tre coup, hach, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant donner naissance un tre entirement semblable celui dont il provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la ralit, l'histoire fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'o l'immense Linn, avec son imagination la fois si religieuse et si potique, a tir le nom d'hydre qu'il a donn ce genre d'animaux. Nous passons sous silence tous les dtails historiques relatifs la dcouverte du polype d'eau douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosit du public, puisque le clbre Fontenelle commence son histoire de l'Acadmie des Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: _L'histoire du phnix qui renat de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de plus merveilleux que la dcouverte dont nous allons parler._ Pour faire connatre en peu de mots les causes de l'tonnement que les naturalistes de cette poque durent prouver en observant pour la premire fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur: Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connat un peu la nature de l'homme n'en sera pas tonn, qu'une dcouverte aussi remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'tat de la science d'alors, fut accepte sans contradiction, sans contrle. Loin de l; et son auteur mme crut quelque temps que ce pouvait tre une plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si ingnieusement nomme _pudica_ par Linn. Mais l'anne 1744 n'tait pas coule, que l'histoire des polypes d'eau douce tait expose, dveloppe de la manire la fois la plus simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages rests comme un vritable modle de finesse dans les procds d'investigation, de bonne foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vrit et d'habilet dans la manire avec laquelle des objets aussi dlicats ont t dessins et gravs par le clbre Lionnet. La publication de cet ouvrage du clbre Trembley dut produire un trs-grand effet, en raison de ce que cette grande dcouverte d'un petit animal devenait une mine fconde et inpuisable d'observations et d'expriences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut soulever quelques coins du voile pais sous lequel s'effectuent les phnomnes les plus simples et les plus mystrieux de la vie. Nous aurons soin de signaler nos lecteurs cet ordre de phnomnes vers la dcouverte desquels l'Acadmie des Sciences de Paris dirige habilement l'industrieuse activit de tous les investigateurs du monde savant, et nous devrons le faire, parce que les dcouvertes de la science dans le champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilge de piquer vivement la curiosit des gens du monde. Toutefois, ces grandes et belles questions dont l'Acadmie des Sciences de Paris, par l'organe de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficult, ne pouvaient pas encore tre poses ni attaques avec fruit l'poque de la dcouverte de l'animalit de l'hydre et de celle du corail, parce que la science n'avait point encore mis en lumire les points les plus importants de l'tude du dveloppement des tres dous de la vie. Voici comment le rapporteur de l'Acadmie s'exprime encore ce sujet: Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois mme claircis et tendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc., l'histoire des polypes d'eau douce tait presque gnralement considre comme complte et comme ne laissant rien dsirer. En effet, par comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la srie animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley et les naturalistes du dernier sicle ne devaient pas toucher l'poque o ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne l'exigeaient point encore, et qui ont d successivement se prsenter au fur et mesure des progrs de l'histoire des corps organiss; par exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et histologique de l'hydre, c'est--dire sur le nombre et la nature des tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le forment, sur le nombre et le mode des moyens si varis de reproduction dont il est si richement dot, sur la structure des corps reproducteurs nomms _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du dveloppement; enfin, sur les monstruosits naturelles et artificielles que ces singuliers animaux sont susceptibles de prsenter l'observateur patient et convenablement prpar pour en apprcier l'tiologie. Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas besoin de faire sentir l'importance et la difficult l'Acadmie, que l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et sur lesquelles il a lu devant elle une srie de Mmoires. Nous ne suivrons point le rapporteur dans l'examen des dtails circonstancis et ncessaires pour fonder le jugement de l'Acadmie, et nous nous bornerons exposer ici les rsultats des nouvelles observations faites sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans les environs de Paris. Cet animal, quoique dpourvu de sexe se reproduit encore d'une troisime manire, c'est--dire par des oeufs trs-curieux, dont l'tude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous donnerons prochainement. _Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient trs-bien dcrit ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez bien dtermin les divers points du corps de l'animal sur lesquels poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproch l'tude de celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait tre fait en tudiant sous le microscope, et divers grossissements, le bourgeon observ ds le premier moment de son apparition. Cette tude, dans laquelle l'investigateur est assujetti saisir l'instant de l'origine premire d'un tre vivant produit par bourgeonnement, a pour but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un vgtal, par une petite cellule qui pousse et bourgeonne la surface ou prs de la surface du corps de l'animal. Nous verrons bientt quels ont t les rsultats des recherches diriges vers ce but. Il nous faut d'abord faire connatre les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre, parce qu'il y avait dissidence d'opinions cet gard, et parce que cette question semble dfinitivement rsolue dans le travail rcemment couronn par l'Acadmie. Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand l'animal, tout petit qu'il est, a t retourn connue un doigt de gant, la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de mme. Il n'y a point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent compltement et sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur les bras, ni sur les lvres. C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou bourgeons. C'est d'aprs les divers points de ce corps, et en ayant gard aux causes qui dterminent le bourgeonnement, qu'il convient d'tablir trois principales sortes de bourgeons destins devenir de nouveaux individus. [Illustration.] Voici comme se fait le dveloppement des bourgeons normaux, c'est--dire de ceux qui se forment, la base du pied, au point, de son union avec le corps. On voit paratre un petit tubercule arrondi qui n'est autre chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mre; et ce qui prouve que le bourgeon n'est rellement son origine qu'un renflement de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui est, ds son origine, compos, comme la mre, de deux peaux, offre toujours sa base et dans son intrieur la mme couleur que la peau interne de la mre. L'individu figur ci-contre avait t color, en bleu, et le bourgeon naissant qu'il porte avait la mme couleur. [Illustration.] L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui dterminent le bourgeonnement normal qui a lieu la base du pied, sont l'accumulation des molcules nutritives amonceles sur ce point, et l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture l'tat molculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange beaucoup, le bourgeonnement est trs-rapide; on voit alors le petit tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrmit libre est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxime figure, qui exprime le deuxime degr du bourgeonnement, ou mieux le deuxime ge du nouvel individu encore sans bras. [Illustration.] Lorsque le bourgeon est un peu plus avanc en ge, on voit poindre son extrmit des saillies arrondies qui se forment les unes aprs les autres ou en mme temps. Ces petites minences s'allongent graduellement et prennent la forme de longs filaments qui sont les bras disposs circulairement autour d'une ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique toujours avec l'estomac de sa mre, et que ses bras ont aussi une cavit tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce bourgeon. [Illustration.] Enfin le bourgeonnement est parvenu son plus haut degr, lorsque le petit, dont les bras sont devenus trs-longs et dont la bouche est forme, n'offre plus une couleur aussi fonce dans la partie de son corps qui tient encore la mre. Cette portion du bourgeon, qui devient plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu peu un rtrcissement sur le point par lequel le bourgeon tient sa mre, et ce rtrcissement graduel produit enfin la sparation des deux individus. Telle est la marche du dveloppement des bourgeons qui se forment la base du pied. Une hydre en produit en t un nombre proportionnel l'abondance de la nourriture et la vigueur des individus. On ne peut faire, l'gard de ce nombre, qu'une estimation approximative. Trembley porte ce nombre une nouvelle gnration tous les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule mre; on peut aussi obtenir exprimentalement la fin de l'automne un nombre assez considrable d'individus produits par bourgeonnement, puisque 30 mres et leur progniture ont fourni 2,000 individus en novembre. [Illustration.] En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu' la base du pied, on en trouve quelques-unes qui portent en mme temps des bourgeons au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins prs de la bouche; l'individu figur ct porte deux bourgeons, l'un normal et l'autre dvelopp au del du lieu ordinaire. [Illustration.] C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette exubrance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxime cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mang des larves de cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins prs de la bouche. La premire figure est celle d'une hydre trs-vigoureuse qui vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps travers la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est trs-distendu, et c'est sur le point le plus irrit par cette distension qu'apparatra un bourgeon exceptionnel. [Illustration.] Dans le deuxime individu, qui avait aval des larves de cousin dont il avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon prs de la bouche, une nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion de la queue de cette larve a pntr dans l'estomac du bourgeon qui communique avec celui de la mre. Ce phnomne dmontre bien nettement que ce bourgeon n'est rellement, ds son origine, qu'un cul-de-sac de l'estomac de l'individu mre. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore pouss de bras. [Illustration.] Le phnomne de l'introduction de la proie avale par l'hydre mre, dans la cavit on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus manifeste, lorsque ce bourgeon est plus dvelopp et porte dj deux on trois bras, comme on le voit chez le troisime individu qui avait aval une larve de cousin, dont la moiti du corps remplit l'estomac du bourgeon. On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons mange et digre en mme temps que sa mre, et qu'il prend ainsi de la nourriture par une ouverture oppose la bouche, qui est alors encore imperfore. [Illustration.] On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons la hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se dveloppent, pendant la belle saison, plus ou moins prs de la bouche, sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac stomacal de la mre par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte de bourgeon exceptionnel se forme aussi au del de la base du pied chez les hydres qui ont t atteintes, en automne ou au printemps, de la maladie pustuleuse. L'individu figur ici ct porte sept tumeurs pustuleuses, dont l'une laisse s'chapper de son sommet des corpuscules amins d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru tre. [Illustration.] Lorsque les individus qui ont t atteints de pustules sont sur le point d'en tre guris compltement, et lorsque cette gurison concide avec la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs qui subsistent aprs la gurison ne s'efface pas compltement et se transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considrable de bourgeons qui poussent tous en mme temps, ce qui n'a point lieu dans l'tat ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel mentionn ci-dessus. L'individu ici figur porte sept bourgeons succdant des pustules; il y en a qui en portent davantage et quelquefois une vingtaine. Passons maintenant la reproduction des hydres par divisions et par boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-mme, en deux moitis, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science exigeaient que cette opration naturelle ne ft plus aussi rare afin qu'il ft possible d'examiner sous le microscope le travail organique de la sparation en deux moitis. [Illustration.] Voici comment s'opre graduellement cette division d'une hydre trs-bien nourrie en deux moitis transversales, l'une sans queue, et l'autre sans tte. L'animal prouve d'abord une constriction circulaire (voyez les figures ct) sur le point du corps qui sera le sige de la division. Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien tranglait cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitis ne sont plus continues entre elles que par un point, et finissent par se sparer entirement. L'individu se montre sous les deux aspects exprims par les deux figures que nous avons rapproches ici dessein pour marquer les deux derniers temps du mme phnomne qui avait commenc dans le mme individu. Aprs que cette sparation s'est effectue, on a pendant quelques heures sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tte. Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas permis l'autre, qui se trouve ainsi force de jener. Nous devons faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus trs-bien nourris antrieurement. Chaque fragment est bien vivant et se trouve ainsi dou d'une grande force de reproduction des parties qui lui manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la moiti qui en est dpourvue, et les bras sur le gros bout de la moiti sans tte, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison, chaque moiti de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et parfaitement semblable au premier individu. Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en quelque sorte exceptionnel, par rapport la multiplication au moyen de bourgeons. Ce n'est point encore l le phnomne de la reproduction par de vritables boutures qui excite le plus vivement la curiosit des observateurs; aussi la rparation des parties perdues par chaque moiti ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reu le nom de rdintgration, c'est--dire de restitution vitale d'un animal son tat d'intgralit. Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le polype d'eau douce est parvenu lucider ce point encore obscur de l'histoire naturelle du curieux animal. Il a souponn d'abord qu'une irritation naturelle provoquait la constriction et la division des hydres en deux ou trois fragments, et il a imit la nature en passant autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de leur existence, un cheveu trs-fin qui ne devait tre retenu que par mi noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqu et non serr autour du corps si mou et si dlicat de l'hydre. Cette exprience fort simple, mais trs-difficile cause de la petitesse des objets et de la mollesse du corps des hydres, a fourni les rsultats que l'exprimentateur en attendait. [Illustration.] Une premire hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance se couper en deux a t entoure d'un cheveu trs-fin fix au moyen d'un noeud simple avec toutes les prcautions indiques, et en vingt-quatre heures elle s'est divise en deux moitis qui sont devenues elles-mmes, deux jours aprs, des individus entiers, et rparant les parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure ct de celle de l'hydre sans bourgeon entoure d'un cheveu. [Illustration.] La mme opration a t faite sur une deuxime hydre qui portait deux bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est--dire dvelopp prs de la bouche de la mre. Le corps de la mre et celui du petit bourgeon exceptionnel ont t ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime la figure mise sous les jeux du lecteur. [Illustration.] Cette deuxime exprience a donn les mmes rsultats qui sont exprims dans la figure qui suit immdiatement. Une troisime hydre portant un premier oeuf a t soumise la mme opration, qui a t suivie du mme succs avec une lgre diffrence. Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoque par division du cheveu a t plus lente et ne s'est effectue que quelques heures plus tard, et la rparation des parties perdues a t galement plus tardive; ce qui tient ce que les hydres qui pondent des oeufs [Illustration.] sont plus prs du terme de leur existence, de mme que les plantes annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur reproduction par graines; et voil pourquoi il faut choisir des hydres portant des oeufs au moment o elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi l'exprience de la division en deux moitis, pour obtenir deux nouveaux individus, ne russirait point. [Illustration.] Une quatrime exprience semblable aux prcdentes a t faite sur une hydre qui portait un oeuf bien dvelopp, quelques oeufs naissants, et dont le corps tait en mme temps recouvert de pustules. Cet individu, figur ici, tait trs-vigoureux, et l'exprience a donn le mme rsultat, qui se trouve encore exprim par la figure suivante. [Illustration.] Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction pour rparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de cheveu autour de leur corps provoquerait galement la sparation en [Illustration.] deux moitis. Les expriences plus nombreuses faites ce sujet ont donn les rsultats qu'on pouvait prvoir: les individus recouverts de pustules, qui taient faibles et mal nourris prcdemment, se sont bien coups en deux moitis, mais la rparation des parties perdues qui devait les redintgrer a t incomplte, ou a avort compltement dans quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules taient trs-vigoureux, l'opration a march comme dans les expriences prcdentes, c'est--dire que la sparation en deux moitis s'est faite comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moiti est devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On peut mme voir, par les deux figures mises l'appui de l'nonc de ce fait, que les bourgeons commenaient pousser sur chaque point du corps de l'hydre qui tait auparavant le sige d'une pustule. Au moyen de ces expriences nouvelles, qui sont fort simples, et que tout observateur patient et adroit peut rpter, on est en mesure de pouvoir constater le mcanisme physiologique de la reproduction des hydres par division spontane, en les portant sous le microscope, parce qu'on peut se procurer exprimentalement autant d'individus placs dans cette condition qu'il en faut pour claircir ce point de la reproduction des animaux par scissiparit, non encore tudi microscopiquement. Cette tude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrge et simplifie beaucoup l'expos de la reproduction des animaux par des corps reproducteurs qui ne sont rellement pas des oeufs. [Illustration.] Un bourgeon naissant d'hydre, port sous le microscope et tudi sous plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts, se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une vritable extension du tissu vivant de la mre. Quelque soin qu'ait mit l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu dcouvrir une prtendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait suppos devoir tre le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette question peut donc maintenant tre considre comme rsolue au moyen de l'observation directe. Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitis et au premier moment du bourgeonnement de chaque moiti, qui devient un nouvel individu complet, peut-on encore dcouvrir, sous le microscope, cette prtendue cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures places sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue et presque homogne. [Illustration.] Nous voici maintenant arrivs la question si curieuse des boutures de l'hydre. Nous donnons dessein, comme l'auteur des nouvelles recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal a t pour ainsi dire hach en trs-petits morceaux. Il faut faire attention ici que l'animal hach tant trs-petit, on n'avait point encore prcis le degr et la limite de petitesse des hachures qui peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'tait donc un point trs-important non encore abord par les premiers observateurs. Disons d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de l'animal. Le lecteur a sous les yeux des [Illustration.] fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et d'autres coin prenant la tte et les bras de l'animal; ces derniers deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de mme l'gard des tronons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de ciseau, l'animal en tronons transverses et longitudinaux. Les tronons longitudinaux rapprochent bientt leurs bords, qui se soudent, et le morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrme de petitesse des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir encore un nouvel animal, a t estime une hachure ou lambeau de sac stomacal, qui aurait un diamtre d'environ un quart de millimtre. [Illustration.] L'auteur tablit, dans cette partie si dlicate de ses expriences, que cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de peau interne, et qu'elle doit tre si petite qu'il ne puisse rsulter un sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrmement petit du sac stomacal de l'hydre hach en morceaux trs-petits; au del de cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus se reproduire. Enfin, ces morceaux trs-petits du corps de l'hydre, dont la forme est irrgulire, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et sans coque, limbe transparent et noyau opaque. Observ dans ce moment sous le microscope un grossissement de trois quatre cents diamtres, il prsente les premiers indices du travail embryognique que nous dcrirons en exposant les rsultats des nouvelles recherches sur l'oeuf de ce curieux animal. (_La suite un prochain numro._) Bulletin bibliographique. _La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3 vol. in-8. 22 fr. 50 c. Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait Bristol, bord du bateau vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle dbarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court sjour dans la capitale des tats-Unis. Aprs une excursion Philadelphie, elle visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit Cuba, sa patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publies d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant aujourd'hui 3 vol. in-8. Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents pistolaires? Pourquoi crire tant de pages sur des sujets si varis? Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les impressions diverses qu'elle avait prouves, a-t-elle essay de rsoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques, conomiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualits du coeur et de l'esprit dont elle est heureusement doue sont-elles donc si communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain dsir de paratre possder des connaissances universelles?--Effacez de ces trente-six lettres quelques rptitions inutiles, supprimez-en tout ce que d'officieux compilateurs y ont ajout, n'y laissez, en un mot, que ce que madame la comtesse Merlin a rellement crit, c'est--dire senti ou pens, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-tre, restera parmi les relations de voyage comme un charmant modle de sentiment et d'esprit, d'observations et de descriptions. Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Amricains, et elle ne laisse chapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se rsument presque tous dans les observations suivantes: C'est un joug bien pesant que l'galit: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis des gnes intolrables. Chacun paie de ses affections, de ses gots, de ses penchants, de son indpendance, le bnfice fractionnel que l'association lui a accord.--On achte bien cher la libert collective quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours opprim par le pauvre et refoul par la jalousie des masses. Ainsi la libert est sacrifie l'galit, l'galit immole la libert; ce qui s'appelle tre gaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au thtre, en voyage, l'auberge, chez soi, l'esclavage est gnral, invitable: tous les actes de la vie sont collectifs. Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays o elle n'attendait rien, o elle n'etait attendue de personne, pour se rendre dans sa chre patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des annes, et o tant de coeurs battaient son approche d'esprance et de bonheur! Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume, qu'il lui tardait de respirer d'air tide et amoureux des tropiques, cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces volupts! Avec, quels regards avides elle contemplait cette vgtation unique dont elle nous a fait une si belle description! Des roses abondantes, des pluies rgles, de certaines poques de l'anne, la chaleur douce et constante de l'atmosphre, une couche vgtale pure, et dont l'paisseur considrable s'alimente encore des dpouills que laissent les forts primitives, donnent la vgtation de cette le une vigueur et une puissance merveilleuses; le sol mme suffit pas la contenir. Une quantit immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et l'expansion que leur refuse la terre, trop charge de ses produits. A peine chappes de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'lancent d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubrantes s'panouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'lvent jusqu' la coupole des arbres; et l, se jouant au milieu de leurs riches panaches, suspendues avec grce sur ces colosses de nos forts, elles balancent leurs fleurs dlicates et flexibles au milieu des branches mobiles et gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'lvent et volent comme des oiseaux, comme des mouches dores dans des jardins ariens! Eh bien! cette le si belle dans toutes ses parties, o les volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus, o le plus beau ciel et une vgtation splendide offre ni leurs trsors au premier venu, cette le est aux trois quarts inhabite. Autant les Amricains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairs, autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, la ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de l'intrieur de l'le. Parmi les lettres qui nous semblent mriter des loges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler: _les Guajiros, la Mort la Havane, les Deux Veilles, les Femmes havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards, ont inspir madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable de son ouvrage. La partie srieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la comtesse Merlin y a sans doute runi une foule de documents curieux ou d'ides utiles dont elle obtenu la communication; mais, si intressantes qu'elles soient, des dissertations historiques, lgislatives, judiciaires, politiques, conomiques, statistiques, seront toujours dplaces dans un ouvrage o la sensation et le sentiment l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, l'histoire de Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la, un trait thorique et pratique sur l'esclavage prcde un essai pratique sur l'tat actuel des lois et l'administration de la justice. Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'ducation, le commerce, les rapports de la mtropole avec la colonie, la question des races, etc., tels sont les sujets de cinq lettres adresses MM. de Golbry, Gentien de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa. Malgr ces dfauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agrable qu'instructive. Nous regrettons que le dfaut d'espace et la nature mme de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments. Nous terminerons seulement cette sche et rapide analyse par la phrase suivante, emprunte la lettre sur le tabac: Lorsque vous cheminez, pas lents, aspirant avec dlice un de ces certains cigares de la _Reina_ que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et admirant son aptitude prendre feu et le conserver, sachez-le, et ne vous tonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux la fois, a t... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a t, comme tous ceux que vous fumez, roul, oui, roul sur la cuisse non voile d'une de nos filles de campagne appeles Guajiras. Ad. J. _L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, pome en trois chants, suivi de notes; par BARTHLMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lpine_, rue Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de l'Odon, 12. M. Barthlmy est toujours le pote qui manie la langue en matre, et sait la rendre souple l'exigence de sa pense; mais sa pense elle-mme est tombe, des hauteurs o elle rencontra autrefois l'pope napolonienne, dans les bas-fonds o le pote Regnier trouvait ces vers qui firent dire Boileau: Heureux si ses crits, craints du chaste lecteur, Ne se semaient des lieux o frquentait l'auteur. M. Barthlmy a rpudi la succession du satirique Gilbert pour celle du pote Autreau, auteur d'une pice de vers sur une maladie dont le nom ne se prononce pas en bonne compagnie. Il faut plaindre M. Barthlmy, car sa chute est celle d'un esprit plein de verre et d'originalit. On retrouve encore dans le pome que nous annonons la plupart des qualits qui firent de lui un pote populaire. _L'Art de Fumer_ aura plus d'une dition; on l'apprendra par coeur dans les estaminets. C'est la dsormais que M. Barthlmy veut trouver des applaudissements dignes de lui. J'installe devant moi, bravant le dcorum, Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum; Il faut que Cuba le divin narcotique Charge de bleus flocons mon divan potique. Ainsi dbute le pome, ainsi le pote finira. _Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tire du cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8. Nous avons dj fait connatre un catalogue de ce genre. Nous avons dit aussi le prix fabuleux que le feu des enchres avait fait mettre rcemment des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intrt historique la faisait seule natre, nous prdirions hardiment la collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue d'enthousiasme, un succs d'argent. Nous n'avons point nous occuper de pices insignifiantes nos yeux, mais auxquelles un trs-grand prix sera attach peut-tre, parce qu'elles ont le mrite d'maner d'hommes dont l'criture, dont la signature mme, sont rares; nous passerons seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront coup sr nos lecteurs un intrt incontestable au point de vue historique, biographique ou littraire. Nous trouvons d'abord une lettre du clbre et malheureux amiral de Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adresse Charles IX. La date et le destinataire la rendent doublement curieuse: Sire, estant all ce soir trouver votre mre aux Tuileries, Elle ma baill une lettre quil a pleu Votre Majest mescripre par la quele elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers endroicts de lassemble qui se faict par toutes les provinces de ce royaulme et des rendes vous qui sest donn en ceste ville au XVe du mois prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majest, combien elle trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y remdier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et cong. Si aussy estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mrit une bonne punition, mais pour ce que cest chose controuve je ne fer point dexcuse et non entrer point en justification . Sept semaines aprs, dans la nuit du 23 au 24 aot, jour de la Saint-Barthlmy, celui qui avait crit cette lettre tait assassin par ordre de celui qui elle tait adresse, et de sa mre. Une autre poque, encore plus dramatique, a fourni ce catalogue un riche contingent. Nous ne croyons pas que la rvolution franaise puisse offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, crite de Paris, un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour mme de l'excution de Louis XVI, dont Pelletier avait vot la mort. Aprs s'tre excus de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit: Nous sommes arrivs au moment qui doit dcider du sort de la rpublique, la convention vient de donner une preuve bien clatante de son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vcu pour le malheur du peuple franais. Il tait temps que l'on mit un terme ses forfaits, autrement il serait venu bout de nous faire tous entrgorger... L'excrable homme! combien il a t fourbe, parjure et tratre, combien il a fait couler impunment le sang! ha, mon bon amy, faisons en sorte de ne jamais vivre sous le rgime de la royaut. Il parle ensuite du jugement, des dernires demandes du roi et de son supplice: Il a t excut ce matin, 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le tratre, innocent, quelle imposture), qu'il pardonnait ses ennemis, qu'il dsirait que son peuple ft heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il voulut continuer, mais le commandant gnral a donn le signal, et sur le champ sa tte a tomb sur l'chafault; que les Parisiens se sont montrs majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifests ny joie ny douleur, le calme le plus profond a rgn, les boutiques et les spectacles ont toujours t ouverts, aucuns des exercices ordinaires n'ont t interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy ce n'est celui de _vive la Rpublique!..._ On frmit quand on considre, dans un temps calme, quels sentiments sauvages, quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un homme consciencieux, humain peut-tre, mais auquel la passion dont il ne savait pas se dtendre faisait voir, dans ce temps de fivre ardente, la guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sre l'homme, qui avait envoy le roi l'chafaud, dormait bien en paix avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livr l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables. C'est sa cousine que le trop fameux reprsentant du peuple crit, en date du 8 juin 1794: Voici prs de huit jours que je n'ai t Arras; je crains bien qu' ma premire apparition je n'aie quelques difficults avec ma mre. Tu sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne s'est-elle pas avise de m'acheter un habit de trs-fin drap, une veste de soye et une culotte de mme toffe! Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti ce qu'on me prit mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors presque point cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami de l'humanit, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout cet clat, me transportera l'avenir dans leur chaumire pour les consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre? Comment m'lever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et leur somptuosit? Toutes ces ides me poursuivent sans cesse, et, je pense, avec raison, que mon me serait un jour dvore de mille remords, si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre la bont peu claire d'une mre. Veut-on voir un vritable service rendu par un conventionnel galement clbr, Jean-Bon-Saint-Andr, ses collgues les reprsentants du peuple qui se trouvaient, au moment du procs de Louis XVI, en mission dans les dpartements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se flicitait peut-tre d'tre, dans ce moment o il fallait se prononcer, absent de la convention. Ils s'taient borns crire l'assemble que la conduite de Louis XVI mritait une condamnation, quelques-uns d'entre eux croyaient peut-tre s'en tirer ainsi. Voici ce que Jean-Bon-Saint-Andr leur crit: Votre lettre la convention au sujet de la mort du tyran, portant le mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient dire qu'il y avoit de l'quivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que j'eusse dsir qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au grand jour vos vrais sentiments qui toient pour la mort, _sans appel au peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Crole-Patriote_, et j'ose croire que vous ne dsapprouverez pas le parti que j'ai pris cet gard. Comme on est heureux n'avoir affaire un collgue obligeant et a un commentateur mesur! Aprs ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri adresse, de Blankemburgh, M. le comte Henri de Damas, le 15 avril 1797, o le prince se montrait assez dcourag et assez revenu des illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher, lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les portes de son pays: Mon maudit frre n'arrive pas, et nous sommes dj la mi-avril, ce qui fera que nous ne pourrons vous aider qu' la mi-may, moins que le bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquitude affreuse de perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera srement qu'une reculade... Je vois cette anne la fin de la guerre et la paix; est-ce craindre ou dsirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la guerre, except l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de traner l'existence d'un fugitif chass de partout me parat impossible a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intrieur, ne serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'arme avant que nous la connaissions? Vient ensuite une protestation de Clry, le valet de chambre de Louis XVI, qui prouve combien le plus touchant dvouement peut parfois tre mconnu par ceux-l mme qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle est date de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adresse madame la duchesse d'Angoulme: M. le duc m'accuse d'avoir su et de ne pas l'avoir prvenu, que mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21 janvier, et de plus d'tre complice d'une intrigue de socit, pour l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, paratre dans un bal ce jour de deuil pour tous les bons Franais. J'en atteste le ciel, j'en atteste les mnes augustes de mon matre! que jamais pareille pense n'est entre dans mon me... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de l'ambition, moi! ah! si j'avois t enivr de cette passion, n'ai-je pas trouv mille occasions de la satisfaire, pendant mon sjour Vienne, Londres et Berlin, o le bon roi vouloit me donner une maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refus pour suivre la malheureuse destine de mes augustes matres? Cet effort n'a jamais t pnible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir, est, et sera ternellement grav dans mon coeur. Clery, simple, valet de chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau titre que je puisse jamais possder, et avec lequel les personnes sensibles m'accorderont toujours quelqu'intrt, au lieu que Clery, qui voudrait s'lever au niveaux des personnes qui doivent le commander, seroit regard, avec justice, comme un tre inconsquent et dresonnable. Il est pnible de voir un serviteur dont la fidlit est, juste titre, historique, tre mis dans la situation de faire entendre un tel langage. Le coeur est galement attrist en entendant l'expression de l'tonnement et de la douleur qu'prouve l'impratrice Josphine, cette femme si dvoue, la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est date du chteau de Navarre, 7 avril 1814: Je suis arrive ici le 30, et la reine Hortense, deux jours aprs avec ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affecte que moi. Nous avons le coeur bris de tout ce qui se passe, et surtout de l'ingratitude des Franais. Les journaux sont remplis des plus horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoy a Paris les marchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas t accepte. Jusqu' prsent, vreux et Navarre sont tranquilles, mais on nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirs vous que le gnral charge de s'emparer du dpartement au nom du gouvernement provisoire, est le duc de Raguse, qui a pass de leur ct avec le corps d'arme qu'il commandait? Ce qui est moins dchirant, ce sont les reproches adroitement dguiss d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse Louis XVIII, avec lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816, cdant aux instances de ses compagnons d'migration, aprs avoir compltement disgraci Fouch, avait fait dire son grand chambellan de ne pas paratre aux Tuileries jusqu' nouvel ordre. La lettre du prince est du 22 novembre 1816. Il obira l'ordre de Sa Majest, qui vient de lui tre transmis par M. le duc de La Chtre. Il obira avec douleur, mais sans comprendre que les rapports que Sa Majest reoit fassent quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine ainsi: Je lui demanderois pardon de ma mauvaise criture, si je ne savois qu'elle la connot depuis longtemps et quelle la lit aisment. Une rclamation, empreinte d'une vritable noblesse, dicte par un sentiment parfait des convenances les plus dlicates et les plus difficiles, et dans laquelle est porte au plus haut point la dignit des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre, soeur des deux conventionnels de ce nom, adresse le 21 mai 1830 au journal _l'Universel_. Le rdacteur de cette feuille, qui, a un premier tort, ajouta celui de ne pas le rparer et de refuser l'impression de cette lettre, le rdacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte de prtendus _Mmoires de Robespierre_, dont il contestait du reste l'authenticit, que l'diteur avait pu autrefois se procurer des documents fidles auprs d'une soeur de Robespierre, vgtant Paris, dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accable d'annes, de misre, du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non effacs. Voici la fin de la rponse loquente, nous pourrions dire sublime, que fit vainement ce journal mademoiselle de Robespierre, et que la _Revue rtrospective_ a imprime en entier, t. I, p. 104 de sa 1re srie: ... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre vgte accable de misre, d'annes, et vous auriez pu ajouter de graves et douloureuses infirmits, dans un coin obscur de la patrie qui la vit natre; mais elle a constamment repouss les offres des intrigants qui, dans le laps de trente-six ans, ont tent diverses reprises de trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu personne; mais elle n'a aucun rapport direct ni indirect avec l'diteur des prtendus _Mmoires_ de son frre. Je regarde, monsieur, comme injurieuse mon honneur et ma probit l'ide qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacs_. J'appartiens une famille laquelle on n'a pas reproch le vnalit. Je vais rendre au tombeau le nom que je reus du mes vnrable des pres, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un seul acte, dans le cours de ma longue carrire, qui ne soit conforme ce que prescrit l'honneur. Quant mes frres, c'est l'histoire prononcer dfinitivement sur eux; c'est l'histoire reconnatre un jour si rellement Maximilien est coupable de tous les excs rvolutionnaires dont ses collgues l'ont accus aprs sa mort. J'ai lu dans les Annales de Rome que deux frres aussi furent mis hors la loi, massacrs sur la place publique, que leurs cadavres furent trans dans le Tibre, leurs ttes payes au poids de l'or, mais l'histoire ne dit pas que leur mre, qui leur survcut, ait jamais t blme d'avoir cru leur vertu. Toutes les pices manant de femmes, qui se trouvent dans cette collection, ne sont pas, on se le figure aisment, crites de ce style. C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, matresse en titre du rgent, crivait au marchal de Richelieu une lettre que nous ne rapporterons pas, et qui prouve qu'elle tait en mme temps une des matresses de fait de ce fameux sducteur.--Madame Denis, la nice de Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manire piquante les craintes que causent son oncle et elle des exemplaires qui circulent du pome de _la Pucelle_, imprim clandestinement. On y lit: Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des avis qui nous dsesprent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en de bien mauvaises mains tant Paris que dans les pais trangers, et moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la prserver des mal voulants je la cros dans un grand danger. Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa dsinvolture spirituelle et son mpris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le comprend, plus loin encore que la mre de Voltaire, crivait, le 31 dcembre 1788, un de ses nombreux mais anciens adorateurs: ... Vous connesss, mon amy, mon coeur et la dlicatesse de mes procds envers les illustres ingrats que j'ai associs mon coeur, mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune ge: tout cela est fini, comme cela finit asss ordinairement; c'est un malheur, je pardonne ses ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma tendresse... Cependant il faut s'accoutumer tout; mais me voici aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, aprs vingt annes de gloire, de flatteries, d'aisances, oblige de compter avec moy mme, pour n'avoir pas dcompter avec les autres, mes affaires pcunires sont engages. La charge d'une famille nombreuse dont j'tais la plus riche, trois enfants grands seigneurs le matin eh! trs petits bourgeois, le soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer droite ou gauche, bref, tout cela m'a sinon ruines ou au moins bien drange. Vuyes mon amy quelle rpons vous voudrs faire votre Sophie. Une autre femme, longtemps clbre par sa beaut, figure dans cette galerie historique sous le nom qu'elle devait bientt aprs changer contre celui de Tallien, dans une pice crite de la main de Robespierre et signe par lui et ses collgues Billaud-Varennes, Barre et Collot-d'Herbois. C'est un arrt du comit de salut public du 3 prairial, l'an II de la rpublique, qui ordonne que la nomme Cabarus, fille d'un banquier-espagnol et femme du nomm Fontenai, sera mise sur-le-champ en tat d'arrestation et mise au secret; que _le jeune homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvs chez elle_ seront pareillement arrts, etc. Une mme pice runit trois noms qui ont une grande clbrit dans la politique, la littrature et les arts. Elle est crite par le prince de Metternich, adresse madame la duchesse d'Abrants, et sert recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833: Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garon, de trs-bonne compagnie; mon avis, le premier pianiste qui jamais ait jou de cet admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne restera pas en dfaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas. L'artiste est parfaitement arriv prouver que le prince s'y entend. Nous avons rapport le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire, cette collection curieuse serait _tire du cabinet de M. L._ Un trs-grand nombre de pices nous prouvent que cette initiale dissimule le vritable nom du collecteur. Ces pices sont adresses au marquis de Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni la belle publication de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit aujourd'hui livre aux enchres. On y trouve une foule de lettres des princes et princesses de la famille rgnante, qui les avaient crites la sollicitation du collecteur et pour la complter, mais non coup sr pour voir la crie d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page d'criture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adresse au marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827; Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demand; si vous aviez voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'criture et t, je crois, un peu meilleure; mais puisque vous dsirez tre satisfait aujourd'hui, c'est l tout ce que je puis vous offrir. Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal observes. Mais ce qui nous parait plus srieux, c'est que nous trouvons dans ce catalogue, aux numros 40 et 396, deux pices signes, l'une de Molire, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la bibliothque du Roi possdait en 1825, et que l'auteur de ce compte rendu copia et fit imprimer cette poque. Comment notre dpt national s'est-il trouv dpossd au profit d'une collection particulire, de deux pices trs-rares? Comment et par qui ont-elles pu tre livres un acqureur, coup sr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la critique. En 1832, une commission fut institue pour examiner certains faits signals l'autorit suprieure, qui s'taient passs la bibliothque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle tait rapporteur, fut d'avis, aprs examen, que cette tche revenait de droit l'autorit judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme la commission d'alors, de dclarer notre incomptence. T. _tudes sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Acadmie franaise. 3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12. Nous n'avions rien encore, dans notre littrature, que nous puissions justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragdie grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique suprieure dans l'tude de notre thtre, s'tait laiss dominer par le got franais et les prjugs littraires de son poque, lorsqu'il examina les anciens tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de celle fameuse traduction inexacte et _francise_ du pre Brumoy, qui nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis voyageur, et assis sur un canap attendant sa soeur la terrible lectre. Les travaux postrieurs de M. Nepomucne Lemercier taient encore entachs du mme dfaut que nous reprochons La Harpe; et d'ailleurs l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouv sur la scne la puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne tragdie que sous un point de vue restreint, systmatique et presque personnel. M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique littraire; ses tudes sur les tragiques grecs sont certainement le livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le thtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, aprs les ambitieuses thories des Allemands, trait au contraire son sujet avec nue discrtion et une sobrit minemment franaises. Au lieu de s'garer, loin de ses auteurs, dans de nbuleuses conjectures, dans les associations plus ingnieuses que vraies du bas-relief et de l'pope, du groupe et de la tragdie, il s'est appliqu uniquement comprendre le gnie particulier des trois grands tragiques, et distinguer les caractres propres, en faire ressortir la beaut singulire et originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les pnibles et laborieuses recherches de l'rudition; il a voulu, au contraire, que la science ft toujours la base de sa critique; et cet examen approfondi, minutieux mme du texte, qui serait peut-tre excessif s'il tait fait de mme sur Racine ou Corneille, parait tre indispensable pour les tragdies grecques, si difficiles entendre, si charges de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique _verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus utile pour l'intelligence et l'apprciation des auteurs de l'antiquit. D'excellentes traductions viennent l'appui de toutes les assertions critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette connaissance parfaite de la langue grecque et ce got vritablement attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une singulire valeur ses jugements et ses analyses. On a rarement traduit les anciens avec une pareille lgance jointe une telle fidlit; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi celle du pre Brumoy, on sentira tout le mrite du nouveau traducteur. Esprons que M. Patin voudra un jour complter son beau travail en dotant notre langue d'une traduction entire de ces tragdies, dont il ne nous a encore donn que des extraits. Nous voudrions pouvoir dtacher du livre de M. Patin quelques morceaux choisis, qui viendraient l'appui de nos loges; mais Eschyle, Sophocle, Euripide ne sauraient tre jugs en quelques lignes, et ce n'est pas trop d'un volume entier pour apprcier sous toutes ses faces le gnie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous bornerons donc recommander surtout nos lecteurs les excellentes pages que M. Patin a crites sur Euripide; ils y trouveront une critique judicieuse des beauts et des dfaut du pote, exprime en termes plus justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'tait servi dans ses apprciations thoriques, o il compare le point de perfection dans les arts au foyer d'un verre ardent, etc. Aprs tous ces loges, nous ne craindrons pas de reprocher M. Patin quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui sont plutt au profit de l'rudition pure qu' celui de la critique littraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle une vue plus haute, plus hardie sur le gnie du _terrible pote_; non pas qu'il fallt tomber dans ces exagrations gigantesques que nous a fait voir une clbre prface, mais on pouvait peindre avec un sentiment plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique, cette audacieuse et sombre posie qui mettent Eschyle au-dessus de tous les autres tragiques, et donnent son thtre une lvation morale qu'on chercherait vainement ailleurs. Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mrite d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matire. Travestissements. [Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.] Danse de la Polka.--Caricature par Cham. [Illustration.] Amusements des Sciences. RECTIFICATION. Par suite d'une erreur du dessinateur, la premire figure des Amusements des Sciences, dans notre dernier numro (page 32), au lieu de reprsenter dix cartes dont les nombres de points vont, en se suivant depuis _un_ ou _as_ jusqu' _dix_, offre dix cartes prises au hasard, partir des deux premires gauche (l'_as_ de carreau et le _deux_ de trfle). Le lecteur est pri de faire par la pense la correction suivante, sans laquelle la solution de notre premier problme serait inintelligible: Aprs l'_as_ de carreau et le _deux_ de trfle, il faut un _trois_ au lieu d'un _huit_ de carreau; aprs ce _trois_ un _quatre_ au lieu d'un _as_ de pique; aprs le _quatre_ un _cinq_ au lieu d'un _dix_ de coeur; et ainsi de suite jusqu'au _dix_, qui sera immdiatement avant l'_as_ de carreau pris pour point de dpart. SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE CINQUANTE-QUATRIME NUMRO. I. Supposons que le nombre qu'il s'agit d'atteindre soit 100, et qu'il faille ajouter des nombres constamment plus petits que 11. L'artifice de ce problme consiste s'emparer tout de suite de certains nombres que nous allons faire connatre. Retranchez pour col effet 11 de 100, une fois, deux fois, trois fois, et autant de fois que cela se peut, il restera 89, 78, 67, 56, 45, 34, 23, 12, 1, qu'il faut retenir; car celui qui, en ajoutant son nombre moindre que 11 la somme des prcdents, comptera un de ces nombres avant son adversaire, gagnera infailliblement, et sans que l'autre puisse l'en empcher. On trouvera encore plus facilement ces nombres en divisant 100 par 11, et prenant le reste 1, auquel on ajoutera continuellement 11 pour avoir 1, 12, 23, 34, etc. Supposons, par exemple, que le premier qui sait le jeu prenne 1; il est vident que son adversaire devant compter moins que 11, pourra tout au plus, en ajoutant son nombre, 10, par exemple, atteindre 11, le premier prendra encore 1, ce qui fera 12; que le second prenne 8, cela fera 20; le premier prendra 3 et aura 23, et ainsi successivement il atteindra le premier 34, 45, 56, 67, 78, 89. Arriv l, le second ne pourra pas l'empcher d'atteindre 100 le premier; car, quelque nombre que prenne le second, il ne pourra atteindre qu' 99, le premier pourra donc dire, et 1 font 100. Si le second ne prenait que 1 en sus de 99, cela serait 90, et son adversaire, prendrait 10, qui, avec 90, fait 100. Il est clair que, de deux personnes qui jouent ce jeu, si toutes deux le savent, la premire doit ncessairement gagner. Mais si l'une le sait et que l'autre ne le sache pas, celle-ci, quoique premire, pourra fort bien ne pas gagner; car elle croira trouver un grand avantage prendre le plus fort nombre qu'elle puisse prendre; savoir, 10; et alors la seconde, qui connat le jeu, prendra 2; ce qui, avec 10, fait 12, l'un des nombres dont il faut s'emparer. Elle pourra mme ngliger cet avantage et ne prendre que 1 pour faire 11; car la premire prendra probablement encore 10, ce qui fera 21; la seconde pourra alors prendre 2, ce qui fera 26. Elle pourra enfin attendre encore plus tard pour se placer quelqu'un des nombres suivants: 34, 45, 56, etc. Si le premier joueur veut gagner, il ne faut pas que le plus petit nombre propos mesure le plus grand; car, dans ce cas, le premier n'aurait pas la certitude de gagner. Par exemple si, au lieu de 11, on avait pris 10, qui mesure 100 en tant 10 de 100 autant de fois qu'on le peut, on aurait ces nombres: 10, 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80, 90, dont le premier 10 ne pourrait pas tre pris par le premier; ce qui fait qu'tant oblig de prendre un nombre moindre que 10, si le second tait aussi fin que lui, il pourrait prendre le reste 10, et ainsi il aurait une rgie infaillible pour gagner. II. Prenez un ballon de verre long col, remplissez-le d'eau moiti, et faites-y bouillir cette eau en tenant le fond du ballon au-dessus de charbons ardents. Lorsque l'bullition a dur pendant quelques minutes avec une certaine intensit, mettez un bouchon au col de votre ballon et retournez-le. Puis, lorsqu'il est refroidi compltement, placez de la glace la partie suprieure qui n'est pas en contact avec l'eau. Vous verrez l'instant l'bullition se manifester avec beaucoup de force. De l'eau froide suffira mme habituellement pour produire l'bullition, et on pourra se donner ainsi le spectacle d'une eau qui bout sans feu durant des heures entires. L'explication de ce curieux phnomne est fort simple. Lorsque l'on a chass compltement du ballon l'air qui y tait renferm, par une premire bullition, et qu'on a ferm le vase avec un bouchon, l'eau ne s'est plus trouve en contact qu'avec de la vapeur. Or, si on vient condenser cette vapeur par l'approche d'un corps froid, la surface liquide n'tant plus presse par rien, ce liquide laissera chapper de nouvelle vapeur, et c'est l prcisment ce en quoi consiste l'bullition. C'est par une raison analogue que l'eau bout sur les hautes montagnes une temprature beaucoup plus basse qu'au bord de la mer. A Quito, par exemple, a 2,900 mtres environ au-dessus de l'Ocan, l'eau bout 90 seulement de l'chelle centigrade; de sorte qu'il est impossible d'oprer certaines cuissons qui exigent une chaleur de 100, moins de se servir du digesteur de Papin, ou de la vapeur une pression plus leve que celle de l'atmosphre. NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE. I. Faire fondre du plomb sans feu. II. Faire fondre du marbre, sans le dcomposer, et changer de la craie en marbre. III. Frapper une bille avec bricole simple ou bricole double, au jeu de billard. Rbus EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Un essaim d'Abeilles. [Illustration: Nouveau rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844, by Various License: Share Alike