Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. N 60. Vol. III.--SAMEDI 20 AVRIL 1844. Bureaux, rue de Seine, 33. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f. Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c. Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f. Pour l'tranger, - 10 - 20 - 40 SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Monument lev la mmoire du marchal Drouet d'Erlon_.--Le Ssame.--Chronique musicale.--Revue pittoresque du Salon de 1844, par Bertall. _Vingt-Sept Gravures_.--Le Dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IV. Le Chapitre des Complications.--Courrier de Paris. _Salle de Concert de l'Htel de Ville_.--Carthagne des Indes. Souvenir de l'Expdition dirige par le contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite.) _Vue du Fort San-Felipe; Forte de Carthagne des Indes: glise et rue de San Juan de Dios_.--Rforme des Prisons. _Sept Gravures_. Bulletin bibliographique.--Allgorie du mois d'Avril. _Le Taureau_.--Amusements des Sciences. _Quatre Gravures_.--Rbus. Histoire de la Semaine. Nous avons dj applaudi au sentiment de juste orgueil, de reconnaissance patriotique qui se dveloppe avec plus d'ardeur depuis quelques annes dans les dpartements, et porte les localits qui ont vu natre une de nos gloires, de nos illustrations nationales, honorer son souvenir. Cet lan de coeur a donn naissance sans doute plus d'un monument, plus d'une statue qui ne sont pas irrprochables, mais, comme l'a dj dit un vers parfaitement honnte; Une bonne action vaut mieux qu'un bon ouvrage. Le Havre a ouvert une souscription et provoqu la formation d'une commission pour l'rection, dans ses murs, d'une statue Casimir Delavigne.--Nos gloires militaires ne sont pas oublies non plus, malgr nos trente ans de paix. La mmoire si pure de Championnet va recevoir une conscration du mme genre, et aujourd'hui nous avons rendre compte de l'accueil que Reims et Cherbourg ont fait aux dpouilles mortelles de Drouet d'Erlon et du colonel de Briqueville. De grands prparatifs avaient t faits dans la cathdrale de Reims pour la crmonie funbre des obsques du marchal qui avait demand, par son testament, tre enseveli dans sa terre natale. Le portail de la magnifique glise mtropolitaine tait voil, depuis le sol jusqu'aux ogives des portes, d'une immense draperie noire; l'intrieur, une pareille tenture s'tendait sur toute la longueur de la nef et s'levait jusqu' la galerie. A chaque pilier de la nef taient appliqus des trophes de drapeaux tricolores et des cussons sur lesquels taient inscrits les noms des batailles auxquelles le marchal a pris part: Fleurus, Zurich, Constance, Hohenlinden, Altkirch, Austerlitz, Ina, Friedland, Dantzick, Toulouse, Waterloo. On avait lev dans le choeur un immense catafalque surmont d'un baldaquin haut de vingt-cinq trente mtres, et entour d'innombrables candlabres. De forts dtachements avaient t appels des garnisons voisines pour rendre les honneurs militaires aux restes de ce noble, dbris de nos glorieuses armes, et toute cette crmonie a t, pour le pays o il tait n et o son nom tait justement populaire, un jour d'motion profondment sentie. Un monument funraire s'lve. Il sera pour les Rmois un objet de culte et un souvenir d'orgueil. [Illustration: Monument lev la mmoire du marchal Drouet d'Erlon.] JOANNES BAPTISTA DROUET D'ERLON, COMES, FRANCIE MARESCALLUS ET PAR, SUPREMUS ALGERIE GUBERNATOR, ACER BELLO AMPLISSIMA DIGNITATE IN REGIO HONORIFICE LEGIONIS ORDINE MULTISQUE ORDINIBUS EXTERNIS INSIGNITUS, PRIVATE UTILITATIS IMMEMOR, VIXIT, OBUTQUE PAUPER SANCITA LEGE PATRIA EXSEQUIAS EJUS SOLVIT FILIAMQUE DOTAVIT. CIVITAS RHEMORUM ERE PUBLICO IN PERPETUUM SEPULTURAM CONCESSIT H. S. E. NATUS RHEMIS, AN.: M.DCC.LXV. OBUT PARISIIS, AN.: M.DCC.XLIV. [Illustraion: Inscription et ornements du sarcophage intrieur.] A Cherbourg, les troupes de terre, la marine, la garde nationale, la population tout entire sont venues au-devant de la voiture charge du cercueil qu'attendaient de pieux hommages. Le service a prsent, par la solennit, par le recueillement, par les dispositions des ornements et des attributs, le mme spectacle funbre que celui de la cathdrale de Reims. Mais quand le cortge se fut remis en route vers le cimetire, plac sur un des versants qui dominent la ville et la mer, la crmonie prit alors un caractre que rien ne peut rendre. La majest de la nature et les motions de la scne impressionnaient, les assistants jusqu'aux larmes. On porte vingt mille le nombre des personnes de tout rang qui avaient voulu venir honorer la vie glorieuse et belle de Briqueville, et prouver qu'en France il est bon nombre de coeurs qui mettent encore le culte de la patrie au-dessus de celui des intrts privs. Le calme parlementaire que nous avions signal n'tait-il donc qu'un calme trompeur? Samedi dernier, l'une et l'autre. Chambre, on a prlud des dbats diffrents mais qui semblent prsager une animation gale. A la chambre des Dputs, on a demand le dpt de documents sur l'affaire de Tati, que l'arrive de l'aide de camp de l'amiral Dupetit-Thouars a d mettre la disposition du gouvernement, s'il ne les avait pas reus prcdemment; et un demi aveu de M. le ministre de la marine, qui ne sait pas toujours taire tout ce qu'il dit ne pas savoir, ainsi qu'une justification essaye par M. le ministre des affaires trangres, des dclarations faites antrieurement par le cabinet que tout dtail lui manquait, ont paru l'opposition pouvoir l'autoriser accuser le ministre non plus d'avoir tu la vrit, mais de l'avoir altre. Dans la sance de mardi dernier, aprs dpt sur le bureau de la Chambre d'un seul document, on est convenu de rentrer compltement dans ce dbat la sance du vendredi, et, l'heure o nous crivons, la lutte est plus vivement engage que jamais. A la chambre des pairs, M. le duc de Broglie est venu donner lecture d'un rapport fort tendu et soigneusement travaill de la commission charge de l'examen du projet de loi sur la libert de l'enseignement. La commission, par l'organe de son rapporteur, a propos des amendements dont deux surtout ont une importance vritable. Par le projet, M. le ministre de l'instruction publique demandait que le corps enseignant ft en majorit dans le jury charg de faire subir les examens et de dlivrer les brevets de capacit aux citoyens qui se prsentent pour ouvrir un tablissement d'ducation. Cette prcaution a paru excessive; il a sembl, avec raison, la commission qu'il suffisait que ce corps y ft largement reprsent, que la direction de l'examen lui ft assure par la prsidence du recteur de l'Acadmie, et qu'il n'y avait point avantage pour le ministre demeurer responsable, en intervenant dans le choix de presque tous les membres du jury, des dcisions sur lesquelles il ne peut et ne doit, en ralit, exercer aucun contrle. En consquence, elle a limit quatre, le recteur compris, le nombre des membres du jury dont la dsignation appartiendra au ministre; elle en a exclu les proviseurs, les censeurs et professeurs des collges, rivaux prsums des candidats qui se proposent; elle y fait ensuite entrer deux conseillers de la cour royale, dsigns par leur cour elle-mme, au lieu du procureur gnral propos par le projet; le maire de la ville, un dlgu de l'autorit diocsaine ou consistoriale, et enfin le plus ancien instituteur priv, tabli au chef-lieu de l'Acadmie. Dans un pareil jury, dit le rapport, la direction appartiendra au corps enseignant; la dcision des hommes contre lesquels aucun soupon de partialit ne peut s'lever. L'autre amendement, non moins important, tranche nettement et justement, notre avis, une partie de la question que M. Villemain avait mal rsolue, ou plutt avait nglige. Selon sa proposition, les coles secondaires ecclsiastiques, auxquelles il n'aurait pas convenu de remplir les concluions des tablissements de plein exercice, c'est--dire d'avoir, pour les classes suprieures, des professeurs gradus, auraient nanmoins t admises, en prsentant leurs lves aux preuves du baccalaurat s-lettres, obtenir, pour la moiti de ceux qui sortent chaque anne, le diplme ordinaire. Cette proposition a t dclare singulire; la commission s'est refuse il donner son assentiment une combinaison semblable; sur ce point donc, elle propose que les coles secondaires ecclsiastiques, auxquelles sont conserves leurs autres immunits, soient assujetties la rgle commune, et que ceux de leurs lves qui renoncent se vouer au ministre du culte et veulent poursuivre une autre carrire, ne puissent tre reus bacheliers s-lettres qu'en justifiant, comme tous les autres jeunes gens en sont tenus, qu'ils ont fait leurs cours de rhtorique et de philosophie dans un tablissement de plein exercice public ou priv.--Ces dispositions, et celles que la commission a galement introduite dans le projet, ont paru gnralement dictes par un sage dsir de conserver l'tat une juste et naturelle influence sur l'enseignement public, et, nanmoins, de raliser la promesse crite dans la Charte de 1830. Nul doute que ces modifications que nous nous permettrons de regarder comme incompltes encore, ne conjureront pas, que quelques-unes mme pourront rendre plus vive la leve de boucliers dont le projet primitif avait dj t le signal. Mais la parfaite mesure du rapport, l'autorit des noms du rapporteur et des membres de la commission, l'unanimit de leurs avis, tout cela, sans doute, sans apaiser l'irritation, la rendra vaine. Dj, et sans attendre au lundi 22, jour fix pour l'ouverture de cette discussion publique, nous avons entendu un jeune pair, l'occasion de la loi des fonds secrets, anticiper sur ce dbat, changer la tribune du Luxembourg en chaire du moyen ge, se disant fils des croiss, appeler au combat les enfants de Voltaire. Il a abrog, par ses mpris et la dclaration de 1682 et le concordat de 1802; il a fait un tableau sa faon de prtendues perscutions prtes Napolon envers les prlats, a cit des contes qu'une gouvernante bigote a pu seule dbiter des enfants, et quand un sourire d'tonnement lui a rpondu, C'est de l'histoire, messieurs! s'est-il cri. Il aurait d ajouter de l'histoire _ad majorem Dei gloriam!_ car ce n'est que dans les livres qui portent cette devise que de telles purilits peuvent se produire. Mais, ce qui est plus triste, c'est que l'orateur a pu dire: Les archevques, les vques, qui lvent la voix sont, dites-vous, des factieux! mais c'est vous qui les avez nomms! M. le ministre de l'instruction publique, improvisant une rponse ce discours crit et longuement prpar, n'a pas, sur tous les points, rencontr la meilleure rplique et les meilleurs arguments. Le lendemain, M. le garde des sceaux et M. Rossi ont cherch complter la rponse de la veille. M. Dupin a aussi essay de rpondre, mais malheureusement c'tait le baron, ce n'tait pas l'an.--Un peut pressentir la vivacit du combat que cet engagement d'avant-garde annonce pour la discussion qui s'ouvrira lundi; on comprend galement combien toutes les autres questions qui se pouvaient traiter, l'occasion du vote de confiance des fonds secrets, devaient paratre secondaires aprs celle de Tati, par laquelle MM. le prince de la Muskowa, de la Redoute et Pelet (de la Lozre), avaient ouvert le dbat, et celle de la ligue des prlats, qui avait passionn ensuite l'assemble. Aussi M. le vicomte Dubouchage qui, mme en temps ordinaire, n'a pas l'oreille de la Chambre, a-t-il vainement cherch fixer son attention au sujet de l'affaire dplorable de Rive-de-Gier. Aussi M. le marquis de Boissy n'a-t-il pu, malgr ses tentatives ritres, amener le dbat sur la question du droit de visite et faire que quelques claircissements fussent, donns l'occasion du bruit gnralement rpandu dernirement, qu'un projet de conspiration avait t dcouvert dans le sein de plusieurs rgiments de la garnison de Paris. La chambre des dputs a vot une loi sur les brevets d'invention qui modifie sur plusieurs points, dans l'intrt des inventeurs et de l'industrie, la lgislation existante. Tout en maintenant la redevance de 500 fr. pour le brevet de cinq ans, de 1,000 fr. pour le brevet de dix, et de 1,500 fr., pour celui de quinze ans, elle a dcid, contre l'avis de la commission et du gouvernement que le paiement de cette redevance, acquitt d'avance jusqu'ici, ne serait plus effectu que par annuits de 100 fr. chacune. Les auteurs de cet amendement, dont l'adoption a entran le changement de l'conomie entire du projet de loi, ont trs-bien tabli que la loi sur les brevets d'invention ne doit pas tre une loi fiscale; que les taxes qu'elle impose ne doivent avoir d'autre but que d'carter les rveurs qui, sans ce frein, viendraient chaque jour dposer des projets inapplicables; mais qu'il ne faut pas que, par leur exigences, elles mettent des hommes laborieux dans l'impossibilit de s'assurer la proprit de leurs ides et dans l'obligation d'avoir recours des usuriers qui les dpouillent. MM. Belmont et Taillandier, en faisant adopter leur amendement, appuy par MM. Odilon Barrot et Arago, ont donn la loi le caractre qu'elle doit avoir. M. Bouillaud a fait repousser la proposition de breveter certaines prparations pharmaceutiques; le rgne des ptes pectorales est donc son dclin. Enfin, M. Vivien a fait imposer aux brevets l'obligation de bien faire connatre au public que le gouvernement ne garantit pas leur invention. Cette disposition prvient l'exploitation abusive d'un droit concd sans contrle, et contribue donner un caractre de moralit la loi. Elle a t vote, comme il serait dsirer que toutes les lois le fussent, la presque unanimit. La chambre du palais Bourbon a vu lui revenir le projet sur la chasse, dans lequel la chambre des pairs avait rintroduit l'article du projet primitif du gouvernement, qui exceptait des dispositions de la loi les proprits de la couronne. Sur la proposition de M. Luneau, cette exception avait t efface. Ayant se prononcer de nouveau, la commission de la chambre des dputs, qui avait admis cet article la premire fois, en a propos le rtablissement vot par la pairie, la majorit a adopt ces conclusions. La Chambre va tre appele encore maintenir une de ses prcdentes dcisions ou se djuger. M. Charles Laffitte a t lu pour la troisime fois Louviers. Deux fois la Chambre a vu dans la soumission dpose par lui, la veille du scrutin, pour l'embranchement du chemin de fer de cette ville, une vritable clause d'un contrat qu'elle n'a pas voulu ratifier. Lui fera-t-on voir tout autre chose aujourd'hui?--Deux autres lections ont galement donn des candidats ministriels pour successeurs des dputs de l'opposition constitutionnelle. M. Galis et M. Sauhal ont t remplacs, au neuvime arrondissement de Paris par M. Loquet, et Villefranche (Haute-Garonne) par M. Martin (de Toulouse). Les derniers scrutins de la Chambre ont t assez exactement partags pour qu'un dplacement de deux voix ne soit pas indiffrent au cabinet. Dans notre prcdent numro nous annoncions de combien de titres et de dcorations la reine Isabelle et sa mre venaient de rcompenser le zle de leurs ministres. Les bourreaux non plus n'ont point t oublis, et Roncali devient grand-croix de Saint-Ferdinand. Mais ce qui est plus triste, ce qui nous est plus pnible annoncer, c'est que les insignes du grade le plus lev de cette Lgion d'Honneur, que Napolon avait institue pour un tout autre usage, viennent d'tre expdis par notre gouvernement ces mmes hommes, pour reconnatre l'envoi qui a t fait M. Guizot de la Toison d'Or. Gonzals Bravo, Narvaez et ce duc de Balen, dont le titre rappelle une des plus honteuses, des plus dtestables trahisons envers les Franais, sont faits grands-croix de la Lgion d'honneur. En vrit, c'est bien trangement placer ses faveurs, c'est bien lgrement tmoigner sa sympathie pour des actes qui ont rvolt tous les hommes faisant passer les intrts de l'humanit avant les calculs de la passion politique--Quand le nom de la France doit tre prononc en Espagne, combien nous sommes plus fiers que ce soit dans des circonstances pareilles celles qui viennent de s'offrir Carthagne. Ce sont les consuls de France et d'Angleterre ont, en quelque sorte, arbitr les conditions de la reddition de cette place, et qui ont fait prendre envers eux-mmes, Roncali, l'engagement _qu'il n'y aurait pas une goutte de sang rpandue._ 195 rfugis politiques ont t reus bord du brick franais le _Cassard_, par le capitaine de corvette de Roquemaurel, et conduits Oran, d'o ils ont t dirigs sur Alger, pour tre mis la disposition du gouverneur gnral.--A quoi bon annoncer que l'on vient de rgler, ou, pour mieux dire, de supprimer, par ordonnance, la libert de la presse en Espagne? Quand les corts sont exiles, quand on dtient une partie de leurs membres dans les prisons, le gouvernement par ordonnance devient fort logique.--Le dimanche des Rameaux, une horrible catastrophe est arrive Felanix, dans l'le Mayorque. Une procession y a lieu tous les ans l'occasion de cette solennit; une grande affluence de peuple s'tait place dans l'enceinte appele le vieux cimetire, en face de l'glise de Sainte-Rose, pour entendre des sermons qu'il est d'usage de prcher prs de cette enceinte. Au moment o commenait une de ces prdications, un mur, sparant le vieux cimetire de la Grande-Rue, s'est croul, et la foule qui s'y trouvait adosse a t crase sous les dcombres de cette ruine. 615 personnes ont t victimes de cet accident, et dans le nombre on a compte 414 morts et 191 blesss.--_Le Morning Chronicle_ annonce que le gouvernement espagnol a consenti, sur la demande du gouvernement franais, reporter l'Ebre la ligne de douanes tablie aujourd'hui la frontire des deux pays. Le journal anglais dit qu'il en rsultera que les productions de la France entreront dans les provinces basques sans payer de droit, et que l'on ne manquera pas de profiter de cet tat de choses pour introduire beaucoup de marchandises de contrebande dans l'intrieur de l'Espagne. Il voit dans cet avenir un grand prjudice pour le commerce d'exportation de la Grande-Bretagne avec la Pninsule. Que le _Morning Chronicle_ se rassure, il sait bien que notre commerce ne vit pas de contrebande, et que personne ne songe lutter dans ce genre d'industrie avec les grands faiseurs anglais de Gibraltar, de Bilbao et du littoral espagnol de la Mditerrane. Dans la dernire runion pour le rappel, O'Connell a donn les dtails suivants sur la marche probable de son procs: Lundi (c'tait lundi dernier) on nous citera pour le jugement, qui ne sera peut-tre prononc que jeudi; le mme jour nous pourrons prendre l'initiative d'un writ d'erreur. Aprs avoir t soumise aux douze juges d'Irlande, cette procdure passera au parlement. Je m'y rendrai; il y aura discussion, et le jugement sera cass, je n'en doute pas; l'opinion que j'avance ici n'est pas mon opinion personnelle, c'est celle des lgistes les plus renomms d'Angleterre et d'Irlande. Cette procdure nous donnera six semaines, et je profiterai de mon temps pour combattre au parlement le bill d'enregistrement pour l'Irlande.--Le parlement d'Angleterre a repris ses sances le 15. Le 27 fvrier, la ville de Santo-Domingo s'est insurge contre les Hatiens. Aprs un combat, ces derniers se sont retranchs dans l'arsenal, o ils ont t assigs par la population espagnole. Le consul franais tant intervenu a fait cesser le combat. Une capitulation a eu lieu, et les Hatiens ont dpos les armes dans la maison du consul. Un btiment devait tre frt, et les Hatiens transports, soit Jacimel, soit au Port-au-Prince. Le mouvement a t imit par toute la partie espagnole de Hati. Les insurgs se sont empars de toutes les autorits hatiennes, et ils se sont mis en rpublique sous le nom de Rpublique Dominicaine. Ils ont arbor un pavillon et form un gouvernement provisoire. Un grand mouvement se manifestait au dpart des dernires dpches dans l'ancienne partie franaise.--Les nouvelles, en se confirmant, feraient momentanment perdre de son intrt la mesure prise, dit-on, par le gouvernement hatien, qui aurait dclar que le droit d'acqurir et de possder dans cette le n'appartiendrait dsormais qu'aux trangers sujets des gouvernements qui ont mancip leurs esclaves. Nous voulons l'mancipation, mais nous ne saurions accepter qu'elle ft impose notre gouvernement par un gouvernement tranger, et que Hati qui, par sa convention avec nous, doit nous traiter comme la nation la plus avantage vint aujourd'hui y droger aussi gravement. L'assemble nationale de la Grce a termin ses travaux. Elle a vot une loi lectorale pour complter la constitution. L'esprit troit de localit qui s'tait dj manifest dans d'autres dlibrations est venu particulirement entacher cette loi. Tout dput devra tre n ou avoir sa rsidence dans la province qu'il reprsentera. Cette restriction la libert des lecteurs a t vote par 90 voix contre 88.--Il parat que M. Coletti, qui jouit toujours d'une grande popularit, a t charg par le roi de composer le nouveau cabinet. Une correspondance de Bucharest annonait ces jours derniers que la situation intrieure de la Valachie se compliquait de plus en plus. Le prince Bicesco rencontrerait autant de difficults pour gouverner que son prdcesseur le prince Ghika, dpos il y a un an par la Russie. L'assemble gnrale des reprsentants de la nation, ayant oppos ses vues une trs-vive rsistance, aurait t subitement dissoute par le prince. L'arme de mer vient de perdre M. l'amiral des Rotours, qui comptait de longs et beaux services.--Un ancien dput rassemble lgislative, M. Pomis, qui avait quitt la reprsentation nationale pour les modestes fonctions de maire de sa commune, qu'il exerait depuis cinquante ans, vient galement de terminer sa carrire, l'ge de quatre-vingt-quatorze ans, Saint-Antonin (Tarn et Garonne). _P. S._ M. Billaut, dans un discours trs-incisif et trs-attentivement coul, a fait ressortir les passages du dernier rapport de M. l'amiral Dupetit-Thouars, et lui a fait connatre des renseignements particuliers qui lui ont t fournis, desquels il rsulterait, selon lui, que les communications jusqu'ici faites la Chambre par le ministre sont, malgr ses dclarations, fort incompltes. M. le ministe des affaires trangres l'a remplac la tribune, et a annonc le dpt de pices nouvelles. Aprs un dbat personnel entre M. Ledru-Rollin et M. le ministre de la marine, la Chambre a ajourn cette discussion, dont la reprise sera fixe, aprs qu'il aura t pris communication de ces documents complmentaires. Le Ssame. Le ssame, qui va bientt occuper la chambre des dputs l'occasion de la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et crot plus particulirement en Perse et en gypte, surtout dans la Syrie et l'Anatolie, o il est cultiv en grand. Ses graines, ovodes petites, jauntres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe, comestible usit en Orient depuis la plus haute antiquit, et que les' Arabes prfrent mme l'huile d'olive. L'huile de ssame brle avec une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zro. C'est vers 1828 ou 1829 que l'on a import en France des graines de ssame pour en oprer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunt les renseignements qui prcdent, il parat que les premiers essais ne furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite. Cependant presqu'au moment mme o ce clbre chimiste s'exprimait ainsi, le ssame commenait prendre la place que ses qualits lui donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les importations augmentaient progressivement et, peu d'annes plus tard, elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquitudes aux producteurs de graines olagineuses et aux fabricants d'huile des dpartements du Nord. Leurs rclamations sont devenues tellement violentes que le ministre s'est vu pour ainsi dire la main force, et s'est cru oblig d'lever l'importation le droit sur la graine de ssame dans le projet de loi qu'il vient de prsenter la chambre des dputs. Aujourd'hui, dans l'tat actuel de la lgislation, les graines de ssame sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires franais de 3 fr. par navires trangers et par terre, c'est cet tat de choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif prsent la discussion des Chambres: Graines de ssame des pays situs sur la mer blanche, la Baltique, la mer Noire et la Mditerrane pour 100 kilog. 5 f. 50 c. D'ailleurs 7 Par terre, des pays, limitrophes 7 D'ailleurs 10 Ceci pos, examinons brivement l'tat de la question, l'utilit et l'opportunit de la mesure. Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrays du prix croissant des huiles d'olive et d'oeillette, durent chercher dans d'autres substances olagineuses de quoi combler le vide occasionn, soit par la disette des rcoltes, soit par les accroissements de la consommation. Aprs plusieurs essais infructueux, on trouva dans le ssame tout ce qu'on pouvait dsirer, rendement avantageux, limpidit, puret, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut assur de ses proprits les ngociants marseillais se hasardrent lever dans la banlieue des usines pour la trituration du ssame; on en compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent du travail plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui tait, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gnait l'importation. Sur les demandes du commerce, et aprs examen de ses besoin, il fut abaiss 2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment l'importation a t toujours en augmentation. Elle n'tait en 1841 que de 1,608,195 k.; elle s'est leve en 1842 12,108,465 kilog.; en 1843 cette quantit a encore t dpasse. Chose digne de remarque, en mme temps la mme progression se faisait sentir sur l'importation de toutes les graines olagineuses dans le port de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364, 720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog., en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes. Cette mme anne, pour faire apprcier le peu de justesse des dolances du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait la quantit de graines olagineuses qui correspondait exactement la quantit d'huile d'oeillette qu'il versait en moyenne sur la place de Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme de toutes les importations. Les 36 millions de kilog. de marchandises imports en 1842 reprsentent, avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant la part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842, 36,046,200 kilog. de graines ont t livrs aux usines marseillaises, et ont prsent, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2 millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bnfices; et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils soient employs comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le directeur de la ferme-modle des Bouches-du-Rhne a constat que le rendement d'un hectare qui, sans engrais tait de 175 fr., s'tait lev 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de ssame, et 375 fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de trouvent aujourd'hui amends par ce prcieux engrais, en bornant seulement 200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit que c'est pour l'agriculture mridionale un bnfice net d'au moins 1,400,000 fr. par anne. Ainsi, en rsum, le rsultat de l'importation des graines olagineuses et du ssame en particulier ont t les suivants: aliment pour la navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines; cration, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent continuellement de l'ouvrage plus de 1,000 ouvriers; bnfice industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les manipulations; bnfice agricole qu'on peut valuer, ainsi que nous l'avons dmontr tout l'heure, prs de 4 millions et demi; enfin, baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de ssame s'est rpandue dans le Midi, le savon y a diminu de 25 pour 100 tout en amliorant ses qualits. En prsence des rsultats que nous venons de signaler, est-il utile pour le pays d'augmenter les droits sur une matire premire laquelle on ne peut reprocher prcisment que sa richesse et la bont de son rendement? Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle pas pour consquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le Pimont ou l'Italie l'activit du commerce des huiles? Nos voisins, mieux aviss, importeront les graines qui nous taient destines, les convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la main-d'oeuvre. La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins. Faut-il ds lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de production? C'est l toute la question. Chronique musicale. L'Opra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est abondamment fourni, et doit tre fort doux. Sans tre tout fait aussi bien couch, l'Opra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous n'aurons pas de sitt, sans doute, nous occuper de ces deux tablissements, et encore moins du Thtre-Italien, qui, depuis le 1er avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique. _Faute d'un moine_, disait-on jadis, _l'abbaye ne chme pas_. Ce qu'il y a de sr, c'est pie la musique ne chme pas faute d'un thtre. Le mois d'avril est celui de toute l'anne o l'emploi de critique musical est le plus laborieux, et demande le plus d'activit, de patience et de courage. Mais ces inconvnients d'un rude mtier, il y a parfois des compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est magnifiquement rcompens de ses efforts et de son dvouement intrpide. Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir t institus exprs pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de cet orchestre, ni sur l'habilet avec laquelle il est conduit, ni sur cette excution presque toujours parfaite, et laquelle, de l'aveu mme des trangers les plus entachs d'esprit national, rien ne peut se comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'tre rpt. Aux sances ordinaires, qui se succdent rgulirement tous les quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concerts _spirituels_, qui n'ont pas t les moins intressants de la saison. Hndel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais, comme de coutume. Nous n'avons point apprcier ici ces compositions magistrales, qu'on ne se lasse pas d'couter, mais qui sont classes depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait tre conteste. Nous parlerons seulement de quelques _solistes_ qui se sont fait entendre aux dernires sances. M. Prume a excut, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition, intitul _la Mlancolie, pastorale pour le violon_. M. Prume, en effet, est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons, l'cole belge. Cette cole a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'lves d'un mrite remarquable, et qui ont acquis une grande et lgitime rputation; M. de Hriot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et, en dernier lieu, la jeune Thrsa Milanollo. M. Prume ne parat pas destin s'lever aussi haut que ces grands artistes. Sa manire n'est pas, beaucoup prs, si large ni si hardie. Il manque d'clat et de vigueur, et quelquefois de justesse. C'est l un grave dfaut, surtout quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'excution. M. Prume a nanmoins quelques qualits. Son jeu n'est dpourvu ni de grce ni de dlicatesse. Son style est assez lgant. Il est jeune d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques annes, ce qui lui manque aujourd'hui. M. Martin a jou, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon, appartient l'cole franaise, et sort, dit-on, de la classe de M. Habeneck. Il a remport, l'anne dernire, le premier prix de violon au Conservatoire. C'est l un beau commencement. Il a dj une bonne qualit de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez lgant. Nous prsumons seulement que son excution et t plus varie, mieux nuance, plus finie, sans _l'motion insparable d'un dbut_. On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empcha M. Habeneck de remplir, l'Opra et au Conservatoire, ses importantes fonctions. Ce malheureux accident n'a pas empch M. Habeneck se rtablir avec une rapidit qui, son ge vraiment tait vraiment merveilleuse. Dimanche dernier, 14 avril, il a reparu sur le thtre de sa gloire, et a dirig l'excution du grand septuor en _mi bmol_ de Beethoven. Dieu sait de quels applaudissements tumultueux et prolongs l'orchestre, le parterre et les loges ont salu son retour. Le concert du 14 avril a t le plus beau peut-tre de toute la saison. Il se composait, outre le morceau dj dsign, de l'ouverture d'_Oberon_, ce pome instrumental si nergique et si gracieux, et d'une beaut si idale, et de la symphonie en _ut mineur_, qui est, comme on sait, la plus majestueuse cration de Beethoven. M. Tilmant, le digne lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes oeuvres avec une justesse de mouvements, une prcision, une verve incomparables. Une jeune lve du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a excut dans cette mme sance, un _Ave Maria_ de Cherubini, et un air du _Samson_ de Hndel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'esprances. Sa voix est un _mezzo soprano_ assez fort et assez tendu pour ne rien craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus nombreux, pourvu que la sonorit en soit prudemment mnage. Son style est pur, et d'une lgante simplicit. Elle respire toujours propos, elle _phrase_ bien, elle a de l'agilit et de la souplesse: il ne lui manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans lequel un chanteur n'est jamais sr de lui-mme. C'est ce qu'il faut souhaiter galement mademoiselle Nanny Bochkoltz, cantatrice allemande, qu'on a coute avec grand plaisir dans plusieurs concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualit et d'un volume remarquable; son chant est trs-expressif, et, quand elle dit certains airs du _Freyschulz_ et certains _lieder_ de Schubert, on se sent mu presque jusqu'aux larmes. Ce rsultat fait d'autant plus d'honneur mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs ces _lieder_ dans leur langue originale, que le public de Paris ne comprend gure. Presque tous les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent l'allemand? Quant M. Rvial, il chante en franais ou en italien, selon son caprice, et sa prononciation est galement correcte, nette et sonore dans les deux langues. La voix de ce trs-remarquable artiste a subi depuis un an, et grce un travail assidu, de grandes modifications. Il a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier son gr le timbre et le caractre; il a ajout une vocalisation savante, a un style lgant et toujours de bon got, qualits qu'il avait dj, le talent d'exprimer et le don d'mouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Rvial le _lac_ de Niedermayer, ou la _Gita in Gondola_ de Rossini. Nous avons dj parl, l'anne dernire, des runions musicales dont M. le prince de la Moskowa a eu l'heureuse ide de cette utile association qu'il a organise et qu'il dirige avec un zle si dvou, une intelligence si complte, un sentiment de l'art si dlicat et si profond. Il a enseign aux gens du monde, et mme,--faut-il le dire?-- plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que sur la posie ou sur la statuaire, que les belles oeuvres sont toujours belles, et que le gnie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clment Janequin, en a t une preuve clatante et sans rplique. C'est un choeur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--o les bruits de la guerre, le tumulte de la mle, l'ivresse du combat, la joie du triomphe, sont peints avec une verve et un clat extraordinaires. Cet ouvrage suffirait tablir la rputation d'un compositeur d'aujourd'hui, et il a t crit sous le rgne de Franois 1er. Nous avons entendu de nouveau, cette anne. M. Sivori, avec le mme plaisir et le mme regret que l'anne dernire. Cet habile violoniste n'a point perdu l'habitude de gter un trs-beau talent par des affectations puriles et des excentricit de mauvais got. Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi rclamer sa place ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas encore un talent complet, mais il est dj remarquable sous plus d'un rapport. Avec de l'tude et de la persvrance, il ne tardera pas sans doute conqurir un rang honorable parmi ces artistes d'lite qui ont pour patrie l'Europe entire. Dans cette arme plus ou moins harmonieuse dont nous avons essay un dnombrement bien incomplet le bataillon le plus pais et le plus formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dej parl de mademoiselle M; le concert qu'elle a donn tout rcemment n'a fait que nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et choisi a ratifi avec clats tous nos loges. Madame Roumas, mademoiselle Korn se distinguent par les qualits qui appartiennent leur sexe: la grce, la finesse, la lgret. M. Baehler la dlicatesse d'une femme, la fougue et l'nergie d'un homme; c'est un artiste minent et complet. M. Lacombe, M. Halle ont moins d'clat peut-tre, mais leur talent, sage et bien rgl, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la confiance. [Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un tat tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a pas pu le dchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire l'autopsie, nous avons joint un facsimil la version HTML.] Revue Pittoresque du Salon de 1844, PAR BERTALL. SUR L'AIR DU ROI DAGOBERT, QUI MET SA CULOTTE A L'ENVERS. La critique est aise, mais l'art est difficile. (Auteur connu.) I. Le livret, je pense, fut jadis un livret, c'est probable du moins; mais depuis longtemps le livret devint livre, le livre [Illustration.] devint volume, et bientt, sans nul doute, le livret, quoique toujours livret, se composera d'in-folio en nombre et fera bibliothque. [Illustration: Livret roulettes pour 1830.] Au reste, je ne pense pas que personne se plaigne de l'accroissement que nous signalons. Qui n'a lu avec plaisir et reconnaissance les pages brillantes et nombreuses accoles aux noms de MM. Gudio, Gallait, Decaisne, etc., etc.? Qui n'a remerci le livret d'avoir ouvert ses pages candides des vers tels que ceux dans lesquels M. G. Jacob, 15, rue des Petits-Augustins, a t puiser l'inspiration de son potique tableau? 952.--Le Conte. Non! sans douceur il n'tait pas cet ge, L'ge fcond de nos simples aeux, .................................................................. .................................................................. Parfois sortant du sein de l'eau l'Ondine Enveloppait le pcheur dans ses rts. Puis elle allait conter aux jeunes tilles De son captif les doux amusements; Leurs coeurs ds lors ne restaient plus tranquilles. Non! sans douceur il n'tait pas ce temps. Vers indits jusqu'alors! ! ! ! La part tant faite la littrature, l'histoire, la divine posie, un livret est si utile! [Illustration.] 932.--Vous voyez une tte ravissante d'expression, adorable de suave fracheur et de rverie.--Vous consultez le livret, qui vous apprend que c'est un jeune pcheur. 2335.--Vous tes mu l'aspect d'une figure dlicate et mlancolique.--Sainte Philomne, dit le livret--Vive le livret. II. Mais, au fait, pourquoi tant nous occuper du livret? Nous avons une tche plus srieuse et plus difficile que celle de louer cet aimable opuscule. Le genre des portraits donne toujours, et cette anne surtout, avec un grand bonheur. [Illustration.] 1114. Victime du cholra, par Lehman.--C'est au pinceau de ce jeune et brillant artiste que l'on doit le Portrait de la marquise de B., expos l'anne dernire. On demande le portrait de l'auteur. [Illustration] 329. Portrait d'un enfant bien remarquable.--De bons parents ont voulu consacrer le souvenir de ses dispositions brillantes sur le bilboquet. L'amour paternel est une belle chose! Jeune fille souriant.--Tte d'expression. Contemplation muette, mle de bonheur avec une teinte de tristesse. [Illustration] 1091. Portrait de M. M., colonel de la garde nationale.--Portrait lgant et russi. Nous aimons l'air satisfait que l'artiste a su rpandre sur la physionomie intelligente de M. M. 1468.--Portrait de M. Meifred, professeur au Conservatoire de Musique, 23, rue Saint-Benoit, brevet du roi, apprend toucher le quadrille en trente leons, tous les jours de huit cinq heures. (crire franco.) [Illustration] Portrait de M. J..., maire de G. Remercions cet estimable fonctionnaire d'avoir bien voulu livrer ses traits la publicit, et applaudissons l'heureuse ide qu'il eut de se faire peindre vu costume. Le fauteuil qui est derrire lui mrite aussi des loges. [Illustration.] 2139.--Physionomie d'un encyclopdiste, dont chaque jour le coiffeur largit le front trop troit. [Illustration.] 418.--Le Domino, portrait d'une dame qui dsire garder l'incognito. 261. Une Femme turque, par M. Caminade. [Illustration.] 129. Paysages.--L'cole du paysage est toujours en progrs, toujours plantureuse et vivace. Comme dans le tableau de M. Bidaut (Joseph), on reconnat merveille ce culte mticuleux que l'artiste rend la nature! Quelle navet! quel calme! 1039.--Comme ce Dsert de Suez, de M. Laboure, est bien un dsert. [Illustration.] N'oublions pas (1745) les Animaux en repos dans la campagne de Rome, par M. Verboeckhoven. [Illustration.] Quant aux sujets d'histoire et de saintet, ils abondent:--Rigolette, Fleur de Marie, le Baptme de J.-C., les Samaritaine et les Saint Sbastien sont au Salon en imposante majorit. Les batailles sont cependant en nombre fort satisfaisant. 465.--Bataille de Dreux, par M. Debay. L'artiste a choisi le moment o l'cuyer de Coud se propose de lui prsenter un cheval frais. [Illustration.] 39.--Vision de saint Ovens, par M. Appert. [Illustration] 1569.--Henri IV et le conntable de Lesdiguires, par M. Ronjon. Il lui recommande ses enfants. [Illustration.] 1549.--La Conversion de saint Paul. [Illustration.] Vue d'un tableau de M. Liard. [Illustration.] 612.--Saint Sbastien martyr. Ce tableau est du l'habile ciseau de M. Etex; que la peinture lui soit lgre! [Illustration.] 62.--Vierge la Cocotte, par M. Jean Bard. N'oublions pas de fliciter M. Muller sur son tableau de Jsus-Christ faisant son entre Jrusalem.--Rien de plus original que la nouvelle manire d'ouvrir les portes invente par ce jeune artiste. Quant madame Calamatta, elle semble avoir retrouve le pinceau de Raphal. C'est la mme fermet de dessin, la mme solidit du couleur, la mme puissance de model; enfin, que dirai-je, la mme divinit d'expression. Dans la Sainte Famille surtout, ces qualits se trouvent runies au plus haut degr. [Illustration.] La jeune mre est bien la femme forte dont parle l'vangile. Remercions madame R. de C. de ses tudes de Champignons d'aprs nature (2106). [Illustration.] Madame R. de C., anime d'une louable philanthropie, s'est empresse de runir dans un cadre les champignons vnneux et ceux qui ne le sont pas, afin de signaler les premiers la rprobation universelle.--Nous votons une mdaille de sauvetage madame R. de C. Son autre cadre (2107) reprsente aussi des champignons, mais dans une situation plus intressante, des champignons en couche. Rien n'est suave et dlicieux comme la nature morte de M. Delaunay(511).--La morbidesse la plus trange est rpandue sur cette toile ravissante, o l'oeil s'arrte avec le plus vif plaisir. [Illustration.] Finissons en donnant au public une figure dtache du tableau du M. Bard,--Alexandre visitant le port de Corinthe.--Tout le monde se rappelle la Barque Caron de l'anne prcdente. Au moins, lui, ne s'est point laiss enorgueillir par le succs. C'est une rude leon, en mme temps qu'un exemple qui devrait tre profitable, que M. Bard donne Delaroche, Ingres, Meissonnier, Decamps, Tanty, Chaplain, etc., qui se croient le droit de ne plus exposer, sous prtexte qu'ils ont du talent et qu'ils ont russi.--C'est la grce que je vous souhaite. Amen. Le dernier des Commis Voyageurs. (Voir t. III, p. 70, 86 et 106.) IV. LE CHAPITRE DES COMPLICATIONS. Les vnements de cette soire laissrent dans l'esprit de Potard des traces profondes. Cette irruption inattendue d'un jeune et hardi cavalier au sein d'une maison qu'il croyait inaccessible, le trouble de Jenny, son vanouissement, l'embarras et l'effroi de Marguerite, tout contribua le convaincre que sa surveillance avait t mise en dfaut, et que ses lares domestiques cachaient un douloureux mystre. Comment le pntrer? L commenaient ses incertitudes. La crise que la jeune fille venait d'essuyer la laissa pendant quelques jours dans un tat de souffrance et de langueur qui ne permettait pas de lui faire subir un interrogatoire. Comme les tiges qu'un violent orage a courbes, Jenny se relevait lentement; son organisation dlicate luttait mal contre les ravages du chagrin; une fivre opinitre donnait ses yeux un clat maladif et colorait ses pommettes d'un ronge de mauvais augure. Quand les plus fcheux symptmes eurent cess, Potard questionna pourtant la jeune tille; mais elle fut impntrable. Les instances les plus vives ne purent rien sur elle. Dans tout ce qui s'tait pass, il ne fallait voir que l'effet d'une secousse imprvue; telle fut la seule explication que l'on put en tirer. Potard n'osait pas mieux prciser ses soupons et troubler la sainte pudeur qui est l'apanage ordinaire de cet ge. Il tait donc oblig de s'en tenir des insinuations vagues qui n'avanaient en rien son enqute. Interroge son tour, Marguerite garda aussi la dfensive, et ni les prires ni les menaces ne changrent sa dtermination. videmment il y avait concert entre ces deux femmes, et presque complot. Dsespr de ce silence, Potard essaya de puiser des renseignements une autre source. Il se rendit chez Beaupertuis pour provoquer des claircissements. douard ayant quitt Lyon; il s'tait remis en voyage peu de jours aprs leur dernire rencontre. Ainsi tout conspirait pour laisser Potard en proie au soupon et l'incertitude. Le temps s'coulait, et il fallait prendre un parti. L'inventaire des Grabeause tait achev; les nouveaux chantillons, l'itinraire; les instructions, tout tait prt; rien ne s'opposait plus au dpart, et en le diffrant on et laiss prendre l'avance aux maisons rivales pour le curcuma et les clous de girofle, deux articles rares et recherchs. Potard comprit qu'il importait de frapper un coup dcisif. Dans la plaine des Brotteaux et sur le chemin des Charpennes, il avait remarqu une maisonnette offrant les avantages de la solitude sans avoir les dangers de l'isolement. Quelques habitations, peuples d'honntes ouvriers, l'environnaient, et un jardin, clos de murs, lui mnageait une issue du ct de la campagne. Sans en prvenir personne, Potard arrta ce logement, le fit disposer d'une manire convenable, et, quand tout fut prt, il signifia sa volont aux deux femmes, qui obirent avec rsignation. En moins d'une semaine, le dmnagement fut fait, et celui qui aurait frapp la porte du petit appartement de la place Saint-Nizier et trouv l'oiseau envol et la cage vide. Cet abandon se trahit bientt au dehors; faute de soins, les capucines et les pois de senteur se fltrirent sur leurs tiges, et cet arc de verdure, nagure si vigoureux et si rgulier, n'offrit plus que des festons en dsordre et des feuilles jaunies par la scheresse. Plus tranquille la suite de ce coup d'tat, le pre Potard se remit en voyage, et le poivre, le sumac, les bois de campche, les estagnons d'essence, la cochenille, l'indigo, le caf et le sucre occuprent bientt une telle place dans sa pense, que le souvenir de son aventure alla peu peu en s'affaiblissant. Ses soupons ne tenaient pas devant un ordre de noix de galles, et il n'est rien qu'une belle affaire en gommes du Sngal n'et le pouvoir d'effacer. Potard tait alors sur son vrai thtre, et il s'y montrait plus beau que jamais. Les maisons de Lyon le citaient en exemple leurs voyageurs; L o les autres glanaient, il trouvait matire une ample moisson, et ressemblait ces chiens de race qui ne quittent pas la partie sans emporter le morceau. Dieu sait quel rpertoire d'ingnieuses formules il avait cr pour vaincre les rsistances et arracher un consentement! Comme il s'aidait avec art des moindres circonstances pour entraner les volonts paresseuses et subjuguer les volonts rebelles! Une caresse l'enfant, un compliment la femme, une flatterie au mari, des poignes de main aux commis et aux garons; il connaissait tous ces moyens vulgaires, et ne les employait qu'en les relevant par la mise en oeuvre. Quelle varit dans le ton, et comme il l'appropriait aux caractres aux moeurs, aux prjugs de chacun! Quelle sret de coup d'oeil, quel aplomb, quelle fcondit de ressources, quelle souplesse, quelle dextrit de langage! L'art du voyageur a beaucoup de rapport avec la tactique qui prside l'invasion des places fortes. C'est un sige en rgle, o tous les effets sont calculs, et dont les combinaisons sont infinies: tantt il faut brusquer l'assaut, tantt conduire lentement la tranche. Les diversions habiles, les regards incendiaires, les mines et contre-mines, tout l'appareil et toutes les ruses de l'attaque sont du ressort d'un voyageur de gnie, et lui appartiennent par droit d'assimilation. L'art des voyages sera donc quelque jour plac sur la mme ligne que l'art des siges, et Potard aura mrit d'en tre le Vauban. Quatre mois s'coulrent ainsi, au bout desquels il fallut regagner Lyon pour y prendre langue. Potard descendit dans sa petite maison des Brotteaux, et il y retrouva les choses au point o il les avait laisses. Seulement Jenny semblait tre revenue la sant et au bonheur; son teint s'tait anim, la langueur rpandue sur ses traits avait disparu. Le voyageur attribua ces rsultats l'air de la campagne et un exercice plus frquent. Sa maison, embellie par les soins des deux femmes, tait charmante; sous leurs mains industrieuses, le jardin avait chang d'aspect. Une alle en forme de berceau, recouverte de vigne vierge et de chvrefeuille, conduisait jusqu' la porte qui s'ouvrait sur les champs; quelques plantes rares garnissaient une petite serre, et des bancs de gazon taient symtriquement disposs dans les angles des murs. Potard se trouva le plus heureux des hommes au sein de cet Eden fleuri, et il s'y remit des fatigues de sa tourne. Du reste, plus de soupons, plus d'inquitudes; il avait chass le souvenir du pass comme un mauvais rve, et voyant Jenny heureuse, il lui supposait le coeur tranquille. Une nuit pourtant il eut une alerte assez vive. Un travail d'critures l'avait conduit jusqu' une heure assez avance, et il venait peine d'teindre sa lampe quand un bruit, qui semblait voisin, attira son attention. Il se leva, et, sans ouvrir sa croise, il appliqua son oeil contre les lames des volets. Une obscurit profonde voilait les objets, et la brume qui flottait dans l'air les rendait plus confus encore. Cependant il lui sembla voir une omble se glisser sous l'alle couverte, et un grincement touff lui lit croire que l'on faisait jouer la serrure de la porte du jardin. Tout cela s'accomplit avec la rapidit de la pense, et un instant aprs le silence avait repris le dessus. Troubl par cette vision, Potard ne put se rendormir; ds qu'il vit poindre le jour, il se leva, et alla s'assurer si rien, dans l'aspect des lieux, ne lui fournirait d'autres indices. La maison tait dans un ordre parfait; toute porte avait ses verrous tirs; pas le moindre drangement ni le moindre dsordre ne se laissaient voir. Dans le jardin, mme recherche et mme rsultat; le sol, sec et bien battu, n'avait conserv aucune trace; la porte qui donnait sur les champs tait ferme clef. Potard commenait croire qu'il avait t le jouet d'une illusion; cependant il eut l'ide de jeter au dehors un dernier coup d'oeil. La clef de l'issue tait sa place; il s'en servit pour ouvrir et se diriger vers la plaine en examinant avec prcaution le terrain un peu dtrempe par la pluie. Il n'y avait pas s'y tromper: un homme avait pass par l, et y avait laiss des empreintes videntes. Potard suivit ces traces dans toute l'tendue de la jachre, et constata qu'aprs un court circuit le coupable avait d regagner la grande route. L'examen des vestiges laisss sur le sol le conduisit une autre dcouverte, c'est qu'ils provenaient non de souliers de manant, mais de chaussures fines qui trahissaient une certaine position sociale. Lorsque Robinson dcouvrit pour la premire fois, dans une le qu'il croyait dserte, des empreintes de pas humains, il n'prouva pas une frayeur plus grande que celle dont fut saisi Potard la vue de ces indices accusateurs. Une sueur froide l'inonda, sa bouche resta sec, et il sentit son gosier se resserrer comme sous une treinte vigoureuse. Le pass lui revint alors la mmoire, et son coeur se remplit d'amertume. Cette gaiet qu'il avait trouve, son retour, assise sur le seuil de sa maison, n'tait qu'une feinte: on lui souriait pour mieux le tromper. Accabl sous sa propre dcouverte, il n'osait pas regagner le logis, et un instant il eut la pense de fuir devant une perfidie si habile. La raison et la tendresse l'emportrent; il rsolut de se vaincre et d'opposer dissimulation dissimulation. Personne n'tait encore lev chez lui; son excursion matinale n'avait pas t remarque. Il rentra sans bruit, remit tout dans l'ordre accoutum, et se rfugia dans sa chambre pour combiner ce qui lui restait faire. Deux heures aprs il retrouvait, dans le jardin, Marguerite et Jenny, qui s'taient rveilles au premier chant de l'alouette. La jeune fille tait radieuse; elle se baignait avec joie dans une atmosphre charge des parfums du matin; elle suivait de l'oeil les oiseaux qui construisaient leurs nids, et se penchait sur toutes les fleurs pour en mieux respirer l'arme. Cette joie faisait un mal horrible Potard; cependant il parvint se matriser. Le djeuner se passa comme d'habitude, et rien ne put faire souponner aux deux femmes que le matre de la maison tait sur la trace de leur secret. Quand Potard fut sorti de chez lui, son heure ordinaire, ces sentiments tumultueux, jusque-l comprims, firent explosion la fois: Malheur elles, s'cria-t-il, ou plutt malheur lui! Je le rejoindrai, ft-ce dans les enfers. On ne connat pas le pre Potard; non, on ne le connat pas; mais il se fera connatre. Ah! vous avez cru me jouer; vous m'avez pris pour un Cassandre, pour un vieillard de comdie; eh bien! vous verrez, morbleu, vous verrez. Passons-le sous jambe, qu'ils se sont dit, il est si bonhomme! Un bonhomme, moi? Je vais devenir un volcan incendiaire, un vsuve qui ne laissera rien d'intact sur son chemin. Ah! vraiment, c'est ainsi que vous le prenez! Faire aller un homme qui a roul dans toutes les ornires de France et de Navarre! Ce serait du nouveau. Je ferai une victime, Dieu de Dieu, oui, j'en ferai une; ils veulent me plonger dans le sang comme Dijon, ajouta-t-il comme accabl par un souvenir plein d'horreur. Tout en parlant et en gesticulant ainsi, Potard suivait la grande route qui va des Charpennes aux Brotteaux, et aboutit au pont Morand par une magnifique avenue borde de deux ranges d'arbres. Depuis la soire de la place Saint-Nizier, le voyageur avait une ide fixe que les circonstances ne lui avaient pas permis de raliser: il voulait rejoindre douard Beaupertuis, lui demander une explication, et prendre un parti aprs l'avoir entendu. L'aventure de la nuit venait de donner ce dsir une vivacit et une nergie nouvelles: en sortant de chez lui, Potard s'tait jur qu'il trouverait douard dans la journe, et, mort ou vif, aurait raison de ce jeune homme. Cette rsolution tait bien arrte dans sa tte, et peine eut-il franchi le pont Morand, qu'il se rendit chez les Beaupertuis, o il trouva l'ancien voyageur de la maison, alors commis principal. Bonjour, Eustache, lui dit-il d'un ton amical et en dguisant ses proccupations. --Ah! c'est toi, Polard; comment vont les chansons, vieux? De plus en plus troubadour, n'est-ce pas? Quel bon veut t'amne, l'ancien? --Une misre, Eustache: je voudrais savoir o est votre petit douard; charmant garon, ma foi, un cadet qui ira bien. O loge-t-il donc, Eustache? --O loge douard? --Oui, Eustache, reprit Potard, qui craignait toujours de se trahir. Nous avons quelques petits comptes ensemble que je voudrais solder. Il me doit une revanche aux dominos. --Alors te sera son retour, vieux; il est encore en voyage. On ne l'attend que dans deux semaines. --En voyage! vrai, Eustache? en voyage; tu ne plaisantes pas? douard est en voyage? ajouta-t-il en lui prenant la main avec une vivacit dont il ne put se dfendre. --Sans doute; et qu'y a-t-il d'tonnant, troubadour, qu'douard soit en voyage? C'est la saison de la vente. Tu es bien singulier aujourd'hui. --C'est juste, dit Potard se remettant; je n'y avais pas song. Il est donc en voyage, votre petit douard? Ta parole d'honneur, Eustache? --Ah a, vieux, tu as eu quelque coup de sang; tu deviens stupide. Tiens, poursuivit le commis en prenant un papier sur le comptoir, voici une lettre que la maison a reue ce matin de Metz. Vingt douzaines de chles en crpe de fantaisie, un joli ordre! Lis la signature. --douard Beaupertuis, dit Potard en jetant un coup d'oeil avide sur la lettre que lui prsentait le commis. C'est trange! --trange, troubadour, pourquoi? Dcidment tu as reu quelque coup de marteau sur le timbre. Comme te voil ahuri! --Fais pas attention, Eustache. Ton diable d'douard m'a fait gorger le double six sept fois de suite: il y a de quoi faire tourner un homme en mlasse. Adieu, collgue. Merci. --Adieu, vieux. Potard sortit dsespr; cette trame dont il croyait tenir le fil se compliquait de plus en plus; il ne savait dsormais quoi se rattacher, il tait bout de conjectures. Pendant quelques heures il parcourut les quais du Rhne, en proie une espce d'garement, esprant toujours que le hasard le servirait mieux que le calcul, et que le sort lui livrerait son mystrieux ennemi. Il n'aperut que d'honntes visages qui n'avaient rien de sducteur: des ngociants ou des employs qui vaquaient leurs affaires, enfin, cette foule bruyante qui remplit l'enceinte des grandes villes et s'agite pour gagner le pain de la journe. Sur toutes ces physionomies le voyageur essayait de trouver le mot de son nigme et la clef de l'apparition qui venait de troubler jamais son repos. Quand il reprit, le soir, le chemin de sa maisonnette, il chancelait comme un homme ivre, tant les dceptions dont il tait le jouet avaient laiss dans son cerveau empreinte profonde. Cependant il fallait se vaincre encore, sous peine de trahir devant Jenny et Marguerite les combats de son me et la source d'o ils provenaient. Potard eut ce courage: comme ces martyrs qui gardaient, au milieu des tortures, toute leur srnit. Il garda le sourire sur les lvres pendant que le chagrin lui rongeait le coeur. Il s'associait aux petites joies de la jeune fille, et se prtait ses moindres caprices avec sa patience et sa bont accoutumes; il grondait Marguerite moins souvent qu' l'ordinaire, et resta indiffrent des ngligences dans le service qui autrefois eussent provoqu ses reproches. Sa vie intrieure manquait dsormais d'abandon; elle reposait toute sur un calcul. Il s'agissait d'exercer une surveillance qui ne ft pas souponne, et de ne pas provoquer autour de lui la dfiance pendant qu'il mnageait ces deux femmes un sige dans toutes les formes. Chaque jour il s'absentait comme son habitude, mais des missaires, rpandus prs de la maison, lui rendaient compte de ce qui s'y passait, et des mouvements qui s'y taient oprs. La nuit, aucun bruit ne trahissait ses mouvements, et le silence le plus profond rgnait dans sa chambre; mais au lieu de se livrer au sommeil, Potard tait debout devant sa croise ouverte, l'oeil et l'oreille aux aguets, en butte une insomnie fivreuse. Une semaine s'coula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les toiles n'amenait aucun rsultat. L'incertitude dvorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolonges. Quoique la passion le soutint, il tait une heure, dans le cours de ces veilles, o son oeil se fermait involontairement et o sa tte se penchait sur l'appui de la croise; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'chappait ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le coeur rempli d'angoisses. Il en tait l, une nuit, quand un son sec et brusque le rveilla en sursaut: il se remit vivement sur son sant; mais, par un geste mal calcul, il heurta l'espagnolette, qui rsonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scne: une ombre effarouche se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intrieur de la maison cessrent l'instant mme. En prsence de cette proie qui allait encore lui chapper, le coeur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se prcipiter par la croise afin d'atteindre son ennemi et l'abmer au besoin dans sa chute, quand l'ide, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait ses cts un fusil, une bonne arme de Saint-tienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois prouv la justesse; avec la rapidit de l'clair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croise, et au moment o l'ombre, s'vanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparatre dans la campagne, il l'ajusta et pressa la dtente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'lana hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime. Cependant le bruit d'un coup de feu, tir au milieu de la nuit, avait mis en veil tout le voisinage. Les croises des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes pouvantes; on s'interpellait la ronde pour savoir d'o provenait cette mousqueterie et quel attentat avait t commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille tait sur le seuil de sa porte, un bougeoir la main, dans tout le dsordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son ct, descendait de sa mansarde dans un nglig semblable. Toutes les deux semblaient prouver une surprise n'avait rien de jou, et qui ne cessa mme pas lorsque Potard leur dit d'un ton moiti farouche, moiti solennel: Femmes, venez voir votre ouvrage! Elles suivirent le troubadour dans le jardin o les populations voisines descendaient leur tour, armes de lanternes et offrant le spectacle des plus tranges accoutrements. Potard marchait la tte de ce bataillon et cherchait partout le corps du dlit. Dans la premire ivresse de l'attentat, il et foul aux pieds avec dlices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refuse. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrire les bancs de gazon, point de cadavre, point d'tre anim ou inanim. La petite porte du jardin tait close, et rien n'indiquait qu'on l'et ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et dsespr de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scne tait une plaisanterie imagine par le voyageur, et qu'aprs avoir dcharg son arme sur une chauve-souris, il trouvait agrable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirrent-ils pas sans murmurer et en menaant le troubadour du commissaire de police. Qu'on juge de l'tat de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plong dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut mont sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en qute de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son oeil vint se fixer sur les panneaux extrieurs de la porte. Ce fut toute une dcouvert qui lui arracha un cri spontan: J'en tais bien sr! s'cria-t-il. Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laiss leur empreinte sur le bois. Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas tre all bien loin. XXX (La suite un prochain numro.) Courrier de Paris. Nous avions annonc dernirement qu'un brillant concert, un concert magnifique, un immense concert, se prparait l'Htel-de-Ville dans la salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le but en tait tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui lucratif la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fonde en faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respects et les plus illustres s'taient inscrits au nombre des protecteurs de cette oeuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grce et dvouement dans toutes ces rencontres charitables, s'tait mis en ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel la philantropie des citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne reoit jamais avec indiffrence. Paris, en vrit, a le coeur parfait: dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action faire, un malheur rparer, une infortune consoler, et il arrive. Allons, Paris, veille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie jette sur le sol calcin et nu des populations errantes; voici des exils qui tendent la main ton hospitalit; plus loin il s'agit de venir en aide aux institutions de charit et de prvoyance. Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est gnreux, il a le cordon de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne sa bonne action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et vous trouverez Paris d'une bienfaisance toute preuve. Il se pare, il se gante, il accourt tout souriant et charm, et rehausse le mrite de sa charit par un air d'entrain et de fte qui la rend aimable. Ainsi ce concert de l'Htel-de-Ville, une foule brillante et curieuse tait accourue. La commission avait mis trois mille billets 10 francs, et les trois mille billets avaient trouv leur place en un clin d'oeil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers sept heures du soir, aux avenues de l'Htel-de-Ville; le zle tait si grand, la curiosit si vivement excite, qu'un trs-petit nombre de souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a chang la solennit en une scne de tumulte qui a bien eu son ct comique; les commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la ngligence d'un tiers peu prs des convis, comme il arrive en gnral dans ces grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dpass de beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que la salle destine au concert pouvait rellement contenir; peut-tre aussi avaient-ils pens qu'il leur serait permis, dans l'intrt des pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette tait destine, de forcer un peu le produit, au risque de laisser quelques centaines de bonnes mes la porte. L'intention peut jusqu' un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prvenir son monde et dire: La salle ne peut recevoir que quinze cents deux mille personnes. Sur cet aveu naf, les prudents se seraient abstenus, se contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agrments qu'elle promettait, et la bonne action n'y et-elle pas gagn encore quelque chose? Les faits sont arrivs tout autrement: l'autorit ayant nglig de donner l'avis ncessaire, le dsordre le plus incroyable a troubl le plaisir qu'on attendait de cette soire annonce avec tant d'clat. Sur la place, c'tait un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut appeler cela du bonheur,--entrs dans la salle, par violence ou par ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre la bataille, les robes, les chles, les chapeaux et le pan des habits. On crie, on se presse, on s'touffe; les femmes s'vanouissent, les enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les banquettes et engagent, tous les coins de la salle, un tintamarre qui n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de la _Gaiet_; le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M. Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distingut au milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert. Nous avons dit ce qui se passait l'intrieur; l'extrieur l'affaire est encore plus vive et plus bruyante; sept huit cents personnes frappent aux portes, rclament leur droit d'entre, et s'efforcent de pntrer tout prix dans cette malheureuse salle dj semblable un immense canon bourr jusqu' la gueule; nous ajouterons que les mesures sont si mal prises que cette foule se livre son ressentiment, sans qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutlaire la prserve de son propre dsordre. Dire la douleur des jolies femmes venues l tout exprs pour se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls apprciateurs; raconter la dconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes lgantes, de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on esprait tant, Homre lui-mme ne le saurait: c'est une de ces catastrophes autrement dplorable et difficile chanter que tous les malheurs de l'_Iliade. Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une fentre, si par hasard, nous trouvons enfin nous blottir dans un coin de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez soi, et se donner un concert soi-mme, avec son propre violon ou sur son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annonc pour huit heures, dix heures n'avait pas encore dit sa premire note; il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule asphyxie par une touffante chaleur, et demandant au moins un peu de chant et de musique, faute de rafrachissements. Aprs l'heure cruelle de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des musiciens, un petit homme pareil un fantme blanc, ne le juger que sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem... Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose! s'crie une voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui conduit un choeur de chanteurs, lves de M. Delsarte, et leur fait entonner un certain _Kyrie eleison_ dont le mme M. Delsarte est le pre reconnu. Mais quelle excution! quel _Kyrie eleison_! On l'accueille de ce rire moqueur et insolent que la foule n'pargne personne dans ses heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus intrpides et les plus expriments dtonneraient d'effroi en entendant ce ricanement diabolique. Aussi les lves de M. Delsarte, bien que commands par le chevalier Paston, dtonnent-ils qui mieux mieux, et le _Kyrie eleison_ n'est bientt plus qu'une immense cacophonie; le rire redouble, rire sans piti, rire de Mphistophls, rire de bourreau sur les restes de la victime. Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus charmantes on grand'peine surnager: Doehler, Vivier, Roger, Giard, Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte en excutant de sa voix habile et pntrante l'air _Inflammatus_ du _Stabat_. A une heure du matin, on chantait, on touffait, on murmurait, on riait, on dtonnait encore. Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est presque de la tragi-comdie; il faut esprer qu'une autre fois l'autorit sera plus prvoyante ou quelle largira sa salle, et que M. le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des _Kyrie_ plus harmonieux. Si tout le monde a quelque chose se reprocher, si l'autorit a manqu de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart, d'assurance et d'habilet, les meneurs du concert d'exactitude, le public de patience et de longanimit, la colonie de Petit-Bourg n'en a pas moins fait sa fructueuse rcolte; c'est l le principal; Une autre anne seulement, il faudra joindre la bonne excution et le bon ordre la pense charitable, de manire que le plaisir et le bienfait marchent de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue pas le rle d'un mystifi. --Une ancienne secrtaire du Thtre-Franais vient de mourir dans un ge encore peu avanc; les habitus de la Comdie-Franaise, sous la restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin tait lve de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beaut qui lui avait conquis une sorte de crdit et de succs; mademoiselle Devin n'tait pas jolie; on peut mme dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au premier coup d'oeil on se sentait beaucoup plus port l'indiffrence qu'attir vers elle. Peu peu, et force d'tudes, mademoiselle Devin triompha de cette espce de froideur que le public avait tmoigne d'abord pour sa personne: on apprcia son intelligence et sa finesse; intelligence qui abusait quelquefois d'elle-mme pour courir sans cesse aprs l'effet, finesse un tant soit peu monotone et manire. Mademoiselle Devin ne doit pas moins tre compte au nombre des artistes qui ont laiss un souvenir, sinon clatant, du moins honorable dans l'art dramatique. Mademoiselle Devin tait devenue un beau jour madame Menjaud, c'est--dire qu'elle avait pous l'excellent et regrettable comdien de ce nom. Elle avait quitt le thtre depuis plusieurs annes quand elle a cess de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possde aux environs de Paris, honorable fruit des pargnes faites par Clitandre, Valre et Daims, dans leur jeune temps. --Il est arriv une singulire aventure un de nos plus gracieux compositeur de romances et des plus populaires, M. Frdric Brat: dans une de ces heures drobes au soin de ces mlodies touchantes, M. Frdric Brat a compos dernirement pour le thtre du Palais Royal, de moiti avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitule _la Polka_: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, reprsent depuis un mois sur les petits thtres de Paris, et, mon avis, le plus divertissant et le meilleur. L'autre jour, M. Frdric Brat tait mollement tendu sur son divan, fumant une cigarette et poursuivant sans doute travers la blanche vapeur quelques-unes de ces chansons fraches et naves qu'il sait si bien trouver; on heurte sa demeure: Qui va l? Deux fires moustaches se hrissent en se montrent tout coup la porte demi close: Ah! ah! dit Brat, qui a souvent, en sa qualit d'artiste, des dmls avec la garde nationale, vous venez pour m'arrter et me faire expier Sainte-Plagie mes gots peu militaires.--Non pas, rpondent poliment les deux moustaches en s'avanant et en s'inclinant avec respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs du 3e lger; vous arrter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur, vous prier de venir donner des leons de polka notre colonel. Et Brat de les regarder d'un air bahi. Oui, monsieur, le colonel veut absolument apprendre danser la polka, et il nous chargs, moi qui suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur de polka.--Mais je ne suis pas un matre danser, mes braves, reprend Brat en retenant un clat de rire.--Sapristi! s'crit le sergent-major.--Crdi! reprend le sergent; lisez plutt. Et ils dploient aux yeux de Brat l'affiche du Thtre du Palais-Royal, lui montrant du doigt ces mots, imprims en majuscules: _La Polka_, par MM. Frdric Brat et Paul Vermond.--Eh bien! allez chez Paul Vermond, dit Brat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser le quiproquo plus loin, et qu'il a adress dfinitivement les deux sergents Cellamus. Si nos vaillants du 3e lger avaient assist une des dernires reprsentations tout dernirement donnes Rouen par mademoiselle Djazet, ils auraient appris qu'en effet Brat n'enseigne pas la _polka_, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus potiques productions, _la Lisette de Branger_ chante avec beaucoup d'me et de got par mademoiselle Djazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est montr d'autant plus sensible cette touchante mlodie, que Frdric Brat est n Rouen; c'tait une mre qui applaudissait son enfant; Frdric Brat peut dire plus que jamais son refrain favori: J'irai revoir ma Normandie. Rien n'attache, en effet, un fils sa mre comme les caresses et les douceurs qu'il en reoit. --Un petit garon disait l'autre jour devant moi; Maman, je vais prier le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon ami?--Parce que mon bon ange m'a laiss tomber deux fois depuis ce matin. Recommand la biographie des enfants prcoces, des enfants ingnieux, des enfants spirituels des enfants tonnants qui aboutissent souvent faire de pauvres hommes. --Quelques journaux s'taient mis raconter chaque matin que le cadavre d'un garde municipal venait d'tre retrouv dans la Seine; nous en tions dj au septime garde municipal et au septime cadavre, lorsque l'autorit a fait dmentir ces bruits d'assassinats multiples; deux gardes municipaux se sont donn la mort volontairement, voil le fait officiel, il tait temps que la rectification arrivt: quand les donneurs de fausses nouvelles se mettent noyer ou tuer les gens, ils n'en finissent pas, et si on les et laiss faite, au moins de huit jours, la garde municipale tout entire eut fait un plongeon dans l'eau. --La mystrieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si horriblement assassin Pontoise, continue en exciter une attente pleine d'anxit. L'instruction a recueilli tout rcemment des faits qui signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scne terrible et inoue ce drame dj si fatalement compliqu. --Une curieuse crmonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures politiques; nous voulons parler de la rception de M. Guizot comme chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui tre accord par la reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme l'usage antique et solennel et tient prendre le costume d'tiquette, il doit avoir command son tailleur et son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de velours cramoisi et un chapeau de velours noir. --M. l'vque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus purs talents universitaires, M. Gruzez, professeur d'loquence franaise, d'inonder, de scandaliser et de dpraver la France; _l'Univers_ a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Gruzez attaque _l'Univers_ en calomnie. Que faut-il donc faire pour chapper l'anathme, si un crivain toujours moral et religieux, comme l'est M. Gruzez, si un pangyriste de saint Bernard est foudroy canoniquement? Il est certain que les rles sont intervertis; les rprouvs tudient les pres de l'glise, et les hommes d'glise font des pamphlets. --Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mre de la reine Victoria d'Angleterre. --Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nomm Michel, accoucha d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tte offrait des particularits fort remarquables. Ce monstre humain ne vcut que deux heures. Avant sa mort, le mdecin-accoucheur avait manifest le dsir de l'acheter. Il s'empressa d'en offrir 30 fr. [Illustration: Salle des Concerts, l'Htel de Ville.] Inconsolable de la mort de son enfant, le pre exigea le double de la somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durrent trois jours. Furieux, le mdecin menaa le pre de le dnoncer la justice, pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les dlais voulus. Effray, le pre adressa, M. Gabriel Delessert, la ptition suivante, dont l'original est dpos dans les bureaux de l'Illustration: Monsieur le prfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel, mon pouse, est accouche d'un enfant priv de ses jambes et de ses bras, ce qui fait que c'est un phnomne naturel dont je suis le pre, qui est mort rue Saint-Lazare, 38. Je voudrais enfermer, monsieur le prfet, dans un bocal d'esprit de vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur d'tre, monsieur le prfet, votre trs-humble serviteur. Carthagne des Indes. SOUVENIR DE L'EXPDITION DIRIGE PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU, EN 1834. (Suite.--Voir t. III, p. 74.) _Es mi hijo,_ me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la pointe du pied en me lanant un coup d'oeil o rayonnait l'orgueil maternel. Je la regardai: elle tait vtue d'une robe dchire; un mauvais fichu sale cachait peine ses paules maigres; la misre avait fonc la nuance olivtre de ses traits et fltri ses joues de rides prcoces; elle n'avait gure une quarante ans, on lui en et donn sans peine cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller, et dposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa mre, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitt. Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette fragile tte: amour, travail, espoir, tout tait pour lui, bel enfant, sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps, une moustiquaire, un berceau de bois prcieux, tandis qu'ils couchaient sur des planches et travaillaient tout le jour! [Illustration: Carthagne des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.] J'interrogeai mon htesse; celle-ci, enchante de l'impression cause par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait avec tant de volubilit, qu'tant neuf encore dans la connaissance de la langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses paroles; cependant ses gestes, qui taient fort expressifs, m'aidrent considrablement la comprendre. Elle entama un long rcit o il tait question des troubles qui dvastrent Carthagne l'poque de l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar, puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe de fer rouill divis en deux et runi par une barre: c'tait un boulet ram; elle leva ses quatre doigts dcharns, en rptant avec un visage effray: _Quatro en veinte anos!_ Quatre siges en vingt ans! Puis, comptant ses doigts l'un aprs l'autre; _Mi padre, mi hermano, mi marido!..._ dit-elle; et secouant la tte d'un air triste, elle passa trois fois le ct de la main derrire son cou; je compris. Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle jouissait autrefois, au milieu des dsastres des rvolutions. Isole, rduite au dernier abandon, elle se vit oblige de s'unir, pour subsister, un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure. L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutt dans son me contre l'angoisse de la misre, avant qu'elle et consenti accepter une telle extrmit; mais la faim l'avait emport! [Illustration: Porte de Carthagne des Indes.] Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadenc de cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son nergique pantomime, prtaient d'loquence au tableau des souffrances qu'elle dcrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna autant. Elle retraa les horreurs de la famine auxquelles la ville fut en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis, lorsqu'elle en vint au sige par les insurgs, sous les ordres du _Libertador_, ce souvenir plus rcent l'anima davantage encore: ses yeux tincelrent, et elle se mit imiter avec la voix, en indiquant leur direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage. Il n'y avait pas se mprendre pourtant sur la cause de cette exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avances, que les grands noms de gloire et de libert jouissent de tout leur prestige; chez les peuples nouveau-ns de l'Amrique du Sud, ces paroles menteuses ont trop souvent servi de prtexte l'usurpation et au pillage pour qu'ils se trompent longtemps sur leur vritable sens. Peu aprs le mari rentra suivi d'un bel pagneul: c'tait un grand multre sec et nerveux, la figure impassible; il parut faire peu d'attention moi, touchant peine le bord de son chapeau du paille quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut choque de son manque de politesse, qui n'tait sans doute que de l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva combien elle maintenait la distance que mettait, mme entre poux, la diffrence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble rvrence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu rpublicaine. Mon htesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la servilit de son poux, lui ordonna brusquement de s'loigner, et le pauvre diable, intrieurement charm, nous quitta pour aller embrasser son enfant. [Illustration: Carthagne des Indes.--glise et rue de San-Juan-de-Dios.] J'avais peine m'imaginer que ce peut tre si frais et si blanc dt l'existence ce grand gaillard osseux et cuivr; mais la nature a d'tranges mystres, et d'ailleurs le travail et la misre dfigurent d'une cruelle faon le type primitif dparti l'homme. Le moreno prit l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit le faire sauter et jaser avec lui. L'enfant, rveill, agita ses jambes et ses petites mains, clata en rires joyeux, secouant les grelots de son jouet; deux chats, qui jusque-l avaient dormi tranquillement, rouls en pelotes sur la table, sautrent dans le hamac et se mirent de la partie; l'pagneul, voyant cette gaiet, bondit en jappant l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec, imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremlant le tout d'_ave Maria purissima_ du ton le plus grotesque; en un moment tout fut en rumeur dans le rancho. L'htesse contemplait de loin son enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur isol, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et ceux que j'avais laisss bien loin de moi. L'heure de la retraite n'tait pas loigne; les coups de fusil, retentissant de plus en plus rapprochs, m'annoncrent le retour des chasseurs. Je, pris cong des braves gens, et m'efforai inutilement de leur faire accepter le salaire de leur hospitalit; ils refusrent avec obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis que je passais devant la case dserte et du mur ruin, je me rappelai l'histoire de l'Anglais assassin par ses domestiques, et je demandai mon htesse si la demeure de M. Woodby n'tait pas voisine de la sienne. Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tte, et ses traits expressifs peignirent l'effroi: _Aqui_, me dit-elle, _aqui esta?_ Elle me saisit le bras avec une vivacit nerveuse, et, m'entranant vers une partie de la maison qui paraissait dserte elle poussa le volet d'un appartement ferm, et me fit signe de regarder l'intrieur. Ne comprenant rien ses manires, je la crus d'abord un peu folle; je me penchai nanmoins avec quelque rpugnance, et n'aperus d'abord rien d'extraordinaire: c'tait une grande chambre obscure, meuble trs-simplement, o tout tait couvert de poussire; elle semblait n'avoir pas t habite depuis longtemps. J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrta, et, allongeant son bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait aussi une partie un mur blanchi la chaux, comme si un liquide et rejailli contre: Sangre, sangre, me dit-elle voix basse;--c'est du sang! Cette chambre tait en effet celle du malheureux Anglais; c'est l, sur le pas de cette porte, que fut frapp M. Woodby; il tait fort sourd et n'avait pas t rveill, ce qu'il parat, par les premiers cris de sa femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps tendus sur le seuil, meurtris coups de coutelas. Les assassins, que n'avaient point arrts la faiblesse et la grce des jeunes filles, brisrent le crne du malheureux Anglais coups de bton, et sa cervelle clata contre la muraille. Je reculai avec dgot et m'enfuis prcipitamment de ce lieu dont l'aspect faisait revivre mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu aprs, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crotts. Suivant l'usage, leur fortune avait t diverse; le plus intrpide avait pntr jusqu' une fort assez loigne et rapportait un singe fauve qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux d'une faon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il trpassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major, qui tait le philosophe de la troupe, que de dsespoir de se voir rduit en captivit. Trois jours aprs il figurait magnifiquement empaill, sur l'tagre de son vainqueur. Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement bord: on disait que les forts taient arms en secret, et l'on avait vu se diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant de Carthagne, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement recouverts, qu'on prsumait chargs de poudre et d'approvisionnements de guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes ttes; on ne rva plus que combats et bombardement. On prdisait Carthagne le brillant fait d'armes ralis plus tard Ulloa, et, dans la soif d'action et de gloire qui embrasa tout le monde, on commena craindre une issue pacifique autant qu'on l'avait dsire d'abord. Chaque fois que je rentrais bord de l'_Atalante_, la contagion belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosit d'assister un sige en rgle me conduisait naturellement vouer la pauvre Carthagne la flamme et aux ruines, quelque prilleux que dt tre un pareil jeu pour ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais terre, l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une terre ennemie et demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis sous l'oeil souponneux des habitants. L'impunit m'enhardit. Depuis notre arrive, le but de mon ambition tait de visiter le sommet de la Poppa. Cette montagne, situe proche de la cte, s'lve presque pic, et c'est le seul point culminant du sol une tendue considrable. Mais les obstacles taient grands; les chemins, assurait-on, taient si difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on avait transform le couvent abandonn, qui surmonte la hauteur, en un poste d'observation dont on loignait les curieux. Cependant les jours s'coulaient, et enfin la tentation l'emportant, je rsolus de risquer l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres que ceux que j'avais prvus. Arriv au point du jour au dbarcadre, devant la principale porte de la ville, |je tournai droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue du faubourg d'Imania, dont les maisons barioles de joyeuses couleurs sont entremles de bouquets de palmiers. Je passai prs du fort. San-Felipe de Barracas, m'efforant de regarder sans rire les lourds soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, compos d'une courte veste trique aux paules, et d'un large pantalon flottant, ce qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroch un sabre et une giberne; posez au bout un norme shako aussi doubl de blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivre et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat colombien. Ils cheminent lentement, la tte pendante sur la poitrine, ou restent tendus l'ombre, immobiles comme des lzards, pendant des journes entires. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des guerriers intrpides, dous d'une rare sobrit; les plus grandes privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la mme indiffrence qu'ils ont vcu. Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversit de caste se fait sentir; le crole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe infrieure ont du sang ngre ou indien dans les veines. Pourtant, la malice franaise trouvait fort s'gayer aux dpens de ces petits militaires la taille menue, aux membres grles, dont les paules rtrcies disparaissent sous les torsades de leurs normes paulettes. Leur poitrine offre un pompeux talage de mdailles, de rubans, de dcorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos officiers rpublicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans les bottes molles, les grands sabres tranants accompagns de pistolets la ceinture, ce visage basan moiti englouti sous une longue moustache, o roulent de grosses prunelles noires sous d'pais sourcils, donnent ces hros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses vignettes de _Victor ou l'Enfant de la fort_. A la sortie du faubourg, une enceinte carre situe au bord de la mer attira mon attention. A peine entr, j'en ressortis aussitt, chass par un sentiment de rpulsion; c'tait le cimetire de _Manga_. Le sol y est partout jonch de dbris humains, parmi lesquels courent des lgions de crabes. Des crnes rompus, des tibias perant leur linceul de sable, donnaient ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie colombienne ne s'inquite pas plus des morts que des vivants. En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense presse entre ses sinuosits verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la baie. Une paisse draperie de feuillage tombait, en ondulations presses de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et assouplissait les asprits de la montagne, except du ct de l'orient, o une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux comme un miroir mtallique. A travers ce tapis monotone de verdure serpentait un chemin sablonneux d'un jaune blouissant, bord de maisons en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette tendue, faisait rougeoyer les toits, ptiller les cailloux du chemin et rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent. La mer tait lisse et brillante; sur un lot trois plicans, debout sur une patte, ressemblaient des morceaux de bois; par moment, ils quittaient leur immobilit pour darder un rapide coup de bec la surface de l'eau. Sur la mer tout tait mort, malgr ce soleil vivifiant; pas un souffle, pas un mouvement n'agitait, cette nature inanime. C'est peine si, de temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule charge de paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumtre qui coupaient la route, rptant d'une voix rauque le mot: _Area!_ accompagn d'un juron nergique, ou bien le clapotement des ailes d'un gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient dsertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme immobile, appuye sur la balustrade, ses cheveux noirs, drouls en longues mches sur ses paules demi-nues, ressemblait une statue de bronze de la Mlancolie. On et dit le modle anim de ce type sublime burin par Albert Durer. La scne avait un caractre de grandeur sauvage et de tristesse si profondment marqu, que je ne pus rsister la tentation d'en emporter un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientt si proccup de mon travail, que c'est peine si j'aperus l'vque de Carthagne, cette autre grandeur dchue, passant devant moi dans sa voiture antique et dore comme une chsse, que tranaient lentement deux mules caparaonnes. Son minence reconnut sans doute dans l'humble artiste accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays indpendant et raisonneur qui, depuis plus d'un sicle, a si rudement men la puissance temporelle de l'glise. Jaloux de faire l'essai de son influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prlat, quand il passa devant moi, allongea ses doigts sacrs par la portire et me donna sa bndiction. Je me htai de me lever et de me dcouvrir avec respect; le bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me rpondit par un salut gracieux et s'loigna. Je me rassis aussitt pour esquisser, sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau personnage en veste de jinga, qui m'piait depuis quelque temps, s'avana, et, considrant mon travail, m'adressa quelques questions; il parat que je n'y rpondis pas d'une manire satisfaisante, car il exigea que je le suivisse auprs d'un autre individu qui m'aborda son tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut visiter le contenu de mon portefeuille, mais dj ennuy de leurs questions, je m'y refusai, non par esprit du rvolte, mais parce que je craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propret assez quivoque, ne tchassent mes croquis. Ces deux hommes importants confrrent entre eux et parurent assez embarrasss de ce qu'ils feraient de moi, chtif. Mon avis, moi, tait qu'on me laisst continuer mon chemin; mais le zle patriotique de ces messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou tout au moins comme un ingnieur qui venait tudier les fortifications et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide, l'pouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mt fin leur indcision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgr le respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moiti du genre humain, je ne pus m'empcher de l'envoyer promener. L-dessus grande colre, et mes trois inquisiteurs rsolurent, l'unanimit, qu'un individu aussi intraitable devait tre conduit devant le capitaine-gnral, gouverneur de Carthagne, qui dciderait de ma qualit et de mon sort. Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer mon excursion; ne me souciant pas, si je faisais rsistance, de traverser la ville au milieu d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grce le rbarbatif alcalde, qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue. Arrivs la maison du gouverneur, nous ne tardmes pas tre introduits Don Hilario Lopez tait alors un homme d'environ trente-huit ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figur avec distinction dans les guerres de l'indpendance. Il est ple et te taille moyenne; ses longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en dsordre de chaque ct, son uniforme collet rabattu et galonn, sa physionomie calme et austre, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces gnraux de la Convention dont Hoche et Marceau prsentent le type le plus lev. Le gnral m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le franais merveille, et, la premire inspection du portefeuille, il comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au souponneux alcalde que je n'tais rien moins qu'un espion et que mes intentions taient parfaitement pures. Une fois rassur, celui-ci passa de la dfiance l'tonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis, plusieurs points de vue qui lui taient familiers et jusqu' sa propre maison. Le gnral exigea qu'il s'excust de m'avoir drang, ce qu'il fit en me prsentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion de donner une haute ide de la gnrosit franaise, et je pardonnai avec la grandeur d'me d'un homme qui se sait appuy par une escadre et un contre-amiral. Le gnral me fit l'honneur de me garder djeuner, et me traita avec une urbanit parfaite. Les convives se composaient de deux hommes longues moustaches, raides et taciturnes; c'taient deux officiers; puis de deux autres en habit noir, arms d'un nez pointu et d'une langue infatigable; c'taient deux avocats. Peu habitu l'abominable cuisine du pays, je m'efforai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants miettant des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient cet trange brouet comme un mets exquis; mon hte m'engagea l'imiter, m'assurant gravement, pour me dcider, que Bolivar ne djeunait pas autrement. Aprs le repas, le gnral m'octroya une permission moyennant laquelle je pouvais dessiner en toute libert. Avec cela, je pouvais emporter Carthagne dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai de la bonne grce de mon hte de me laisser prendre une esquisse de ses traits; il y consentit volontiers. Je me mis l'oeuvre, et les curieux renseignements, les ides justes et leves dont sa conversation fut seme pendant la sance qu'il m'accorda, ont plac cette heure parmi mes souvenirs les plus attachants. Instruit de mon dsir de visiter la Poppa, le gnral me proposa d'achever la journe chez lui et de rserver la soire cette excursion pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en admirant les profonds dcrets de la Providence, qui m'avait fait arrter si propos pour me procurer une mule et m'pargner un coup de soleil. Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant une bibliothque assez bien meuble et un hamac suspendu devant une fentre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, o je m'endormis bientt sous la double influence d'une chaleur de trente-deux degrs et de l'oeuvre la plus soporifique que l'esprit humain ait dlaye en vers. Je fus rveill en sursaut par un grand ngre vtu de blanc qui m'annona que le dner tait servi; je m'aperus au choix de la socit que le gnral avait pouss la galanterie jusqu' se souvenir de mon ge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la ville. Ses yeux noirs ptillaient de malice, et son teint avait la puret et la transparence de l'ambre; mais cette fracheur de beaut est de peu de dore sous l'quateur. La jeune fille avait peine quinze ans quoique dj tort dveloppe; sa mre, qui en comptait trente-deux, tait norme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'tait occupe que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dore du teint de la demoiselle avait pass chez la mre un brun bistr des plus foncs. Pour se dfendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu' se dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se transformerait avant peu d'annes en une massive multresse: c'tait le papillon devenant chrysalide. Le repas peine fini, je rappelai au gnral Lopez sa promesse du matin. Aussitt on amena dans la cour une mule fringante portant une riche selle, de larges triers et des arons trs-levs d'o, avec la meilleure volont du monde, il tait impossible de tomber. J'avais la tte pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jourent Sancho et Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma prfrence pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais tre plus en sret, par les sentiers rocailleux que j'avais parcourir, qu'en me confiant aux jarrets solides, l'instinct prudent de cette bte. Je me rendis ces considrations et enfourchai rsolument la _rubia_ on la blonde, comme le gnral nommait sa monture favorite. --Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle, n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa. --Vous pouvez tre tranquille, rpondis-je, je ne croquerai pas le plus petit bastion... --Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a l-haut qu'un seul homme, le gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya V. con Dios! Je saluai le gnral, et la mule partit avec la vlocit de l'clair. Je ne tardai pas m'apercevoir du crdit dont j'tais redevable ma monture, et du haut degr d'importance que je lui empruntais. Les passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portt les armes la mule du gouverneur. Je passai triomphalement travers le village de la Poppa, dont l'alcade, ma grande satisfaction, se trouva sur la porte. Il me salua jusqu' terre; mais son implacable moiti me tourna le dos. Je ne m'en lanai pas moins toute bride travers les mangles, jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrs pour escalader la montagne. Alors la mule, qui n'avait cess de m'emporter comme le cheval de Lnore ralentit sa course et commena de grimper la pente escarpe avec une dlicatesse et une sret dont je fus merveill, car le chemin tait un vrai casse-cou sem de fondrires, de cailloux roulants et d'arbustes pineux. A mesure que je m'levais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus profonde. Dlivr de l'atmosphre stagnante du rivage, qu'infectent les miasmes ftides des paltuviers, j'aspirais avec dlices la brise vivifiante du soir, imprgne des senteurs nergiques de lu vgtation. Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'lgants lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route, comme pour me garantir des rayons obliques que lanait le soleil l'horizon; d'pais acacias et des lilas au feuillage duvet frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals gigantesques lanaient leurs bras pineux du sein des ondes de verdure qui recouvraient les asprits de la montagne, et par moments je voyais filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de long se tranaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous rays et billaient stupidement en me regardant passer. L'air fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de feu. De temps en temps leur troupe brillante tait traverse par le vol saccad d'une chauve-souris aux ailes velues et denteles, dont l'norme envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrta plusieurs fois avant que je pusse me l'expliquer, fut une espce de beuglement sourd connue celui d'un boeuf loign: c'tait le croassement d'une grenouille grosse comme le poing, et doue d'un appareil respiratoire d'une puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement, m'abandonnant l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagne d'un reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratre enflamm. Les remparts l'enlaaient comme un serpent de feu; mille clairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large voile de pourpre semblait s'tre abaiss sur la mer. Cela ne dura qu'un instant, l'astre disparut, et aussitt les clarts bleutres d'une nuit paillete d'toiles teignirent dans le calme ce splendide embrasement. Le sommet de la Poppa est entirement couvert par un monastre dont les murailles ruines attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un crucifix gigantesque dress sur le bord pic de la montagne qui fait face la mer, proclamait au loin la suprmatie du Christ et le pouvoir sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un poste militaire o des batteries destines bombarder ville et le fort San-Felipe furent tablies. A la place de la croix on leva un mt de signaux destin avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui reste aujourd'hui, la batterie ayant t dsarme ds que Carthagne fut au pouvoir des insurgs. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant la dernire anne de sa carrire. Amrement dsabus du rve glorieux de sa vie, entour d'ingrats qui mconnaissaient son me et ses intentions, assig d'intrigants factieux qui poussaient l'lan imprim par lui, pour le faire servir leur cupidit et leur ambition, l'illustre gnral, moins heureux la plupart des rformateurs, avait assist lui-mme au dprissement de son oeuvre. Cette noble utopie de la moiti d'un hmisphre rgnre par l'indpendance et groupe par l'ascendant du gnie tait malheureusement d'une ralisation impraticable. Il s'en aperut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire sem d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une autorit d'institutions impossible parmi des populations incultes et neuves la libert. Les jalousies d'tat tat, le dmembrement, les luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'hroque librateur mourut en rptant avec dsespoir cette parole prophtique: Union! Union! ou l'anarchie vous dvorera. En effet, on ne peut prvoir quand cesseront les oscillations perptuelles du pouvoir dans cette portion du globe o l'difice social semble aussi chancelant que le sol volcanis qui le soutient. Dgot de l'humanit, Bolivar s'tait rfugi sur cette montagne, et s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans doute l'cho de son propre gnie dans le gnie rude du vieux pote, et l'exagration toute castillane de ses guerriers _de dix pieds de haut_, comme le disait Soud, reliait par une hroque sympathie, ces deux puissantes intelligences. La porte du couvent tait ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je me dcidai attacher ma mule un arbre et entrer sans faon. L'intrieur tait dsert; je n'avais pas rencontr une me depuis mon dpart des faubourgs. Sans m'en inquiter autrement, je m'enfonai sous la vote d'un clotre triste et dlabr; des croix noires, des inscriptions latines demi effaces couvraient de loin en loin les murs nus, o la lune dessinait obliquement l'ombre irrgulire des arceaux corns par le temps. Au bout de la galerie s'tendait une cour ceinte d'arcades et de pans de murailles ruines, dont la brise soulevait par rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baigne d'une molle splendeur, tait peuple de spultures. Tandis que je contemplais ce cimetire prs duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude sauvage et imposante n'tait pas nouveau pour moi: un souvenir confus, quoique rcent, se rveilla dans mon esprit; enfin ma mmoire s'illumina, et je reconnus la magnifique dcoration du troisime acte de _Robert_ ressemblante faire illusion. C'tait venir chercher bien loin une rminiscence d'opra; pourtant je voyais bien l ma gauche le clotre tnbreux, les tombes parses sous la lune blme; il n'y manquait rien, pas mme le tombeau de sainte Rosalie, large pierre tumulaire situe au milieu de l'enceinte, et prs de laquelle un oranger, qui avait pouss entre les fentes du monument, simulait merveille le hameau enchant. Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui me conduisit sur une terrasse, d'o l'on dcouvrait l'immense panorama de la ville, de le baie et des campagnes plusieurs lieues la ronde, droul sous mes pieds ainsi qu'une carte gographique. La rade brillait comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des frgates immobiles l'ancre, et du ct de la mer, en dehors, les deux corvettes, leurs flancs arms tourns contre la ville endormie, telles qu'une menace silencieuse. Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupe pic, ayant d'un ct le cimetire et de l'autre Carthagne, deux spultures en ruines. Je demeurai longtemps absorb par la solennit mlancolique du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'levant confusment au-dessous de moi attirrent mon attention. Tout coup, mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la terrible vocation de Robert; Nonnes qui reposez sous cette froide pierre. qui fit retentir les chos de manire troubler rellement dans leur sommeil ternel les rvrends pres couchs sous les dalles du monastre. Ce chant, la concidence merveilleuse des ides, dans ce lieu, une telle heure, bouleversrent mon esprit au point que je me demandai un instant si je rvais. Je me levai et j'aperus dans la cour trois hommes, qu' leur uniforme et leurs casquettes de marins, je reconnus sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua. En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moiti italien moiti franais, pour me demander par o il fallait prendre pour monter la terrasse, il ne se doutait gure qu'il parlait un compatriote. Tournez gauche, et vous trouverez l'escalier, rpondis-je dans l'idiome national. Ce fut le tour de ces messieurs d'tre stupfaits. La surprise gnrale se rsuma enfin en un immense clat de rire, auquel je me joignis de bon coeur. Les saints chos profans en gmirent longtemps. Et ce monsieur est-il aussi des ntres? demanda l'un des visiteurs en montrant la partie la plus leve du btiment. Je me retournai et dcouvris une longue figure maigre, drape d'un manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions. Hola! camarade, reprit l'officier, tes-vous le matre de ce logis? Il ne reut aucune rponse, et l'homme disparut. Seconde mprise, messieurs, dis-je mon tour; c'est celui-ci qu'il fallait parler espagnol. --Mais qu'est-ce donc que cette espce de revenant? me demandrent mes nouveaux compagnons aussitt qu'ils m'eurent rejoint. --C'est sans doute la garnison que vous avez drange; si vous permettez, nous lui rendrons une visite. ALEXANDRE DE JONNS. _(La fin un prochain numro.)_ Rforme des Prisons. SYSTME PENSYLVANIEN. Bien qu'il n'y ait pas peut-tre de question qui ait t plus longuement dbattue que celle de la rforme des prisons et de l'adoption d'un systme pnitentiaire propre rendre meilleurs les criminels; bien que toutes les thories aient t produites, que tous les divers essais tents en pays tranger aient t srieusement examins, le doute, l'incertitude sont encore au fond de beaucoup d'esprits. Les acadmies consacrent leurs sances, comme les journaux leurs colonnes, aux dbats contradictoires des partisans des systmes opposs. Certains publicistes regrettent mme que cette question soit la premire qu'on se pose, et voudraient, comme l'auteur de l'article que _l'Illustration_ a insr dans son numro du 6 de ce mois (voir prcdemment page 90), qu'on s'occupt avant tout de moraliser le pays et de prvenir le crime pour n'avoir pas, ou du moins pour avoir plus rarement le punir; d'autres demandent que, si l'on veut aborder les rformes les plus immdiatement ralisables, on songe aux librs, qui tombent aujourd'hui si facilement et si fatalement en rcidive, avant de chercher agir sur les dtenus. Nous ne nous proposons point en ce moment d'aborder ces questions diverses; un projet de loi est prsent sur la rforme des prisons; le lgislateur est appel prononcer entre les diffrents systmes de dtention. Ce sont ces systmes que nous voulons exposer, et que les rglements des principales maisons o ils sont appliqus, ainsi que les vues de ces tablissements, nous mettront mme de bien faire comprendre. Le systme de dtention cellulaire de jour et de nuit, dit _systme pensylvanien_, est appliqu Philadelphie dans toute sa rigueur, c'est--dire que pour chaque dtenu l'isolement et le silence sont complets, et qu'isol bien entendu de ses codtenus, avec lesquels on comprend qu'il ne puisse jamais communiquer, il l'est galement presque aussi rigoureusement de toute autre communication. Cela est port si loin que le dtenu ne voit pas l'homme de service qui lui apporte ses repas, que pour viter mme qu'il soit distrait par le bruit des pas de ce servant, celui-ci est chauss de lisires, et vient, sans tre entendu, placer la nourriture du prisonnier sur un tour dont rvolution seule avertit le malheureux qu'un tre vivant est pass prs de lui. On comprend qu'on ait dit qu'une cellule, dans ces conditions, n'tait qu'un tombeau o l'on faisait descendre un tre vivant. Le dsespoir s'empare souvent des prisonniers, et bien qu'on se soit un peu relch de ce que la rgle avait de plus excessif, les cas d'alination mentale sont frquents encore; les chances de la vie moyenne pour les blancs sont abrges d'un tiers, par rapport la vie de libert, et les chances de mort sont triples pour les hommes de couleur. Si ces rigueurs causent d'aussi cruels rsultats sur les caractres amricains, on est t fond penser, ce nous semble, qu'avec le besoin d'expansion, qu'avec la sociabilit du caractre franais, elles produiraient, importes chez nous sans d'normes modifications, des ravages encore plus affreux. Il n'a pu tre dans la pense d'aucun cabinet ni dans celle des Chambres que l'preuve en ft jamais tente; et si elle l'a t cependant, on plutt si des mesures atroces ont t prises au Mont-Saint-Michel, mesures sur lesquelles un des membres de la commission s'est renseign par lui-mme et qu'il sera en position dans la discussion de dnoncer la tribune de la Chambre, on ne peut ni l'imputer au rgime pensylvanien, que ses adversaires les plus dclars n'accusent pas du moins de prmditer la mort de ses victimes, ni l'administration suprieure, nous devons le croire, mais uniquement des geliers qui ont voulu devenir des bourreaux. A la Roquette, maison construite Paris pour les jeunes dtenus, Tours, Bordeaux, on a donc, comme le projet de loi propose de le faire gnralement, adopt dj un systme de sparation de jour et de nuit des dtenus; mais ce n'est pas l, proprement parler, l'emprisonnement solitaire. La rgle de ces tablissements est au contraire de multiplier chaque jour les communications qui peuvent encourager le prisonnier, relever son moral, exciter en lui le got du travail qui lui est d'un si grand secours, qui lui offre une si consolante distraction. A la Roquette ces communications, d'aprs des mesures rcentes, sont rptes huit fois par jour au moins; elles se reproduisent parfois beaucoup plus souvent. Le directeur, l'aumnier, l'instituteur, l'entrepreneur des travaux excuts par les dtenus, les prposes au service et les visites de l'extrieur autorises par l'administration, viennent ter cette dtention l'intimidation du confinement solitaire absolu et y substituent une action individuelle et morale qu'aucune force contraire ne combat. La Roquette, dont nous donnons ici la vue extrieure, avait t construite pour l'application du systme d'Auburn. L'isolement des dtenus ne devait avoir lien que la nuit; tous devaient, durant le jour, travailler silencieusement dans des ateliers communs; aussi les cellules n'y ont-elles pas l'tendue que sembleraient exiger le sjour constant que le dtenu y fait aujourd'hui et les travaux auxquels il s'y livre. Nanmoins l'tat sanitaire y est trs-satisfaisant, surtout depuis que des mesuras ont t adoptes pour rendre les promenades quotidiennes. Chaque dtenu peut aujourd'hui respirer le grand air et se livrer il l'exercice pendant trente minutes dans des praux pratiqus dans le chemin de ronde et dans d'autres parties de la maison. Au moyen de dispositions nouvelles et peu coteuses, le temps de cette promenade solitaire pourra tre prochainement doubl. Mais si la sollicitude et les efforts de M. le prfet de police et de la commission de surveillance de la Roquette sont arrivs approprier cette maison au systme qui y est suivi aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que les plans de construction qui y ont t mis en oeuvre avaient t dresss dans la vue d'une autre destination. Nous devons donc plutt, pour donner une ide d'une maison de dtention rige pour l'application du systme pensylvanien, emprunter notre description et nos dessins la prison modle de Pentonville que le gouvernement anglais a fait construire, il y a quatre ans, au nord de Londres, entre Pentonville et Holoway. C'est une grande cole de discipline laquelle sont envoys pendant dix-huit mois, avant leur dpart pour la terre de Van-Dimen, tous les hommes de dix-huit trente-cinq ans condamns pour un terme qui n'excde pas quinze annes. [Illustration: Plan de la prison de Pentonville.] 1, 2, 3, 4, 5. Praux pour la promenade. 6, 7, 8. Cours profondes. 9. Ventilateurs. 10. Chambres des surveillants dans la tour de rondes. a. Vestibule. b. Chambre du gouverneur. c. Chambre des magistrats. d. Greffe. e. Chambre du chirurgien. f. Chambre des surveillants. g. Salle des geliers. h. Chambre de la.... i. Chambre des lavabos. j. Chambre du chef des geliers. k. Rfectoire des surveillants. l. Salle de l'inspection. m, n. Corridors des cellules. o. Loge de gelier. p. Loge de surveillance. q. Entre principale. [Illustration: Maison de la Roquette, Paris.--Jeunes dtenus.] [Illustration: Maison de la Roquette, Paris,--Rclusionnaires.] [Illustration: Prison de Pentonville.--Porte de Cellule.] Cette prison renferme aujourd'hui cinq cents prisonniers tous soumis un rgime actif. Le silence absolu est la rgle de la maison; aussi l'on n'y entend d'autre bruit que le pas des gardiens et le cliquetis de leurs clefs lorsqu'ils ouvrent ou ferment les portes des cellules. Sur une rotonde centrale, formant le noyau intrieur de la prison, s'ouvrent en ventail quatre arcades d'une hauteur gale celle du btiment. C'est sur ces arcades que donnent les cellules, qui occupent trois tages superposs. Des galeries auxquelles on arrive par de petits escaliers en spirale construits en fer et jour, conduisent aux tages suprieurs. Les arcades sont dsignes par les lettres A, B, C, D, et les tages par les numros 1, 2, 3; les cellules sont galement numrotes. Ces indications sont reproduites en drap rouge sur les vestes et pantalons gris des prisonniers, qui quittent leur nom pour n'tre plus dsigns que par leur numro.--On maintient la sparation aussi bien que le silence. Les dtenus travaillent, prennent leur repas et dorment dans leurs cellules. Cependant on les fait sortir par dtachements pour prendre l'air dans les cours. Mais en traversant les corridors, chaque prisonnier doit se tenir quatre mtres de distance de l'autre, ne communiquer avec lui ni par la voix ni par aucun signe, et chacun est bientt enferm dans un prau spar. D'un btiment central, auquel tous ces praux aboutissent, un seul gardien peut observer tous les promeneurs. Non-seulement les prisonniers ne peuvent communiquer entre eux, mais ils ne peuvent pas mme se connatre. Tous portent des casquettes pourvues d'un morceau d'toffe qui peut se rabattre sur la figure jusqu' la bouche, et qui est perc de deux trous en face des veux, comme font les pnitents italiens. Le prisonnier abaissant ce morceau d'toffe lorsque sa cellule s'ouvre des visiteurs ou lorsqu'il en sort pour se rendre au prau, ses traits sont compltement cachs; il n'prouve pas l'humiliation d'tre expos la curiosit quelquefois indiscrte des trangers, et il ne saurait tre reconnu de ses compagnons d'infortune. [Illustration: Chapelle de la Prison de Pentonville.] [Illustration: Prison de Pentonville.--Intrieur de Cellule.] Toutes les cellules, dont nous donnons ici la porte, ont treize pieds de long sur sept de large et dix-sept de hauteur; elles sont toutes blanchies la chaux et claires par une fentre leve et grille. Quand la porte s'ouvre, elle laisse voir dans le coin droite en entrant une tablette sur laquelle on range pendant le jour le lit ou hamac roul, qui se suspend la nuit des crochets fixs dans le mur, et au-dessous de cette tablette un tiroir dans lequel on peut serrer diffrents objets; prs de l est une table avec une Bible et quelque autres livres; au-dessus de la table se projette un bec de gaz, envelopp d'un garde-vue, et qu'on allume le soir. Un peu plus loin se trouve une cuvette en mtal, scelle dans le mur et surmonte d'un robinet qui s'ouvre volont; l'eau qui a servi s'chappe par le fond de la cuvette et est conduite par un tuyau dans un sige creux en pierre, recouvert d'une plaque de fonte charnire. Vingt-cinq litres d'eau par jour sont mis la disposition de chaque prisonnier, indpendamment de ce qui se consomme pour les bains administrs des intervalles rguliers dans une partie de l'tablissement approprie cet usage. Un calorifre tabli au rez-de-chausse distribue, dans toutes les parties de l'difice, de l'air chaud qui pntre dans les cellules par des trous pratiqus dans des plaques mtalliques fixes dans le plancher, en mme temps que l'air vici s'chappe par d'autres ouvertures mnages au-dessus de la porte et communiquant avec des fourneaux d'appel placs dans des parties loignes du btiment. A toute heure du jour ou de la nuit, le prisonnier peut appeler l'aide ou le secours d'un employ dans sa cellule. En touchant un ressort, il met en mouvement une sonnette place dans l'arcade qui correspond l'aile de btiment qu'il habite; en mme temps une petite tablette, couche contre le mur de cette arcade, se dploie et indique au gardien le numro de la cellule o il est appel. Dans la porte de chaque cellule est tout la fois un judas fort troit, recouvert de gaze d'une fermeture, par lequel on peut, sans tre vu, observer tous les mouvements du prisonnier, et un guichet par lequel on lui fait passer sa nourriture. Dans les diffrentes cellules o j'entrai ou dont j'examinai l'intrieur par les ouvertures mnages cet effet dans portes, dit une personne qui a visit rcemment cet tablissement (1), les prisonniers taient l'ouvrage, les uns exerant le mtier cordonniers, d'autres celui de tailleurs, plusieurs celui forgerons et de menuisiers, quelques-uns celui de tisserand et de vanniers. Dans chaque cellule de forgeron tait installe une forge avec son soufflet, ainsi qu'une enclume, le tout proportionn aux dimensions de la pice; et nous observmes avec intrt l'entrain avec lequel les prisonniers battaient leur fer et se livraient leurs autres travaux, comme s'ils y eussent trouv une diversion agrable l'ennui de leur solide. Il est vident qu'un travail utile et rgulier, qui occupe l'intelligence ainsi le corps, doit ncessairement exercer une puissante influence sur le physique et sur le moral: on peut mme dire le c'est l'absence de cette action salutaire qui a amen la plupart des dtenus dans leur position actuelle. Dans quelques cellules, je remarquai deux personnes, le prisonnier et un instructeur; et, ce sujet, on ne saurait trop rpter que beaucoup de personnes ne se font pas une ide exacte de ce qui constitue le systme de silence et de sparation auquel les prisonmers sont soumis dans la prison modle. Indpendamment de l'humanit avec laquelle on a pourvu leurs diffrents besoins, ils reoivent dans leurs cellules la visite des personnes charges de leur enseigner le mtier qu'ils choisissent, du mdecin, de l'aumnier et d'autres fonctionnaires de l'tablissement. A certaines heures du jour, ils sont conduits l'cole par divisions; et , sans pouvoir se voir les uns les autres, ils sont tous vus par l'instituteur et l'entendent lire mutuellement. Ils assistent aussi en masse aux exercices religieux. La chapelle, situe dans la partie suprieure du btiment, est une vaste pice, pourvue d'un orgue, d'une chaire, et des autres accessoires ncessaires; les bancs, qui s'lvent par gradins, sont diviss en une srie de petites niches fermes comme autant de loges dans lesquelles on entre par derrire, de sorte qu'aucun des assistants ne peut voir ni ses voisins, ni ceux qui sont devant ou derrire lui, tandis que le ministre a tout son auditoire sous les yeux. [Note 1: _London Magazine_ et _Revue Britannique_, numro de fvrier 1844.] Je montai sur le toit de cette chapelle, d'o j'eus un panorama complet de la prison, qui couvre, avec toutes ses cours et praux, une surface de prs de trois hectares, le tout entour, l'exception du corps-de-logis, qui forme la faade, d'une haute muraille dans les angles de laquelle sont mnags les logements des employs qui doivent rsider dans rtablissement. [Illustration: Intrieur de la prison de Pentonville.] L'installation des cuisines est bien entendue. Des crics enlvent et font monter tous les tages les plateaux chargs, qui circulent rapidement sur des chariots dans les diffrents corridors. Le rgime y est sain et abondant. On peut faire l'objection, cela est bien vrai, dans presque tous ces tablissements nouveaux, que les individus ainsi traits sont cependant des coupables subissant une peine, et que d'honntes ouvriers, de braves laboureurs, la vie desquels la socit n'a nul reproche faire, sont bien loin de pouvoir vivre aussi convenablement, aussi largement, malgr la persvrance et la fatigue de leurs travaux. Il y a une juste mesure observer pour les directeurs de maisons pnitentiaires. Mais il est bien explicable que, placs entre deux reproches contradictoires, qui sont souvent dirigs contre eux en mme temps, celui de traiter trop bien les dtenus, par le motif que nous venons d'exposer, et celui de les traiter trop mal, que leur adressent, quoi qu'ils fassent, certains philanthropes exalts, ils prfrent, quand il s'agit surtout d'aliments et de leur abondance, s'exposer dpasser plutt un peu une stricte mesure qu' demeurer en de. Une partie importante du mcanisme moral de la prison est la bibliothque, fort bien monte. Indpendamment de livres de morale et de pit, elle en contient beaucoup qui ne sont qu'instructifs et amusants, et divers ouvrages priodiques que l'on prte aux dtenus qui ont rempli certaines conditions du rglement; cette, mesure a produit jusqu' prsent les meilleurs rsultats. On conoit, en effet, que la socit d'un livre qui intresse doit adoucir les ennuis de la solitude, et donner aux penses une nouvelle et meilleure direction. Les commissaires, dans un rapport rcemment soumis au Parlement, expriment leur haute satisfaction de l'tat de la prison. La conduite des dtenus, disent-ils, a t trs-convenable, et ils se montrent dsireux de se conformer aux rgles de la prison et de profiter des moyens d'amlioration morale et d'instruction qui leur sont offerts. Les effets de ces bonnes dispositions se manifestent dj d'une manire frappante. L'tat sanitaire est trs-satisfaisant sous tous les rapports, et les dtenus ont, en gnral, fait des progrs rapides dans les diffrents mtiers qu'on leur enseigne. Ajoutons, avant de terminer, dt cet article sembler sans conclusion, dt notre lecteur demeurer dans le doute, que M. L. Faucher, dans un travail remarquable qu'il a publi dans la _Revue des deux mondes_ du 1er fvrier dernier, a cru devoir, s'appuyant sur le _Times_ du 28 janvier, porter sur le rsultats obtenus Pentonville un jugement diamtralement oppos celui de la commission de cet tablissement, quant la question sanitaire: Il n'y a pas un an, dit-il, que Pentonville est habit, et dj il a fallu transfrer Woolwich, dans le ponton qui sert d'hpital, environ quarante condamns rduits, par le rgime solitaire, un tel tat de maigreur et de faiblesse, que bien peu de ces malheureux paraissent devoir recouvrer la sant. Le 24 janvier, une enqute ouverte Woolwich, aprs le dcs d'un condamn, a constat qu'il tait mort des effets de l'emprisonnement pensylvanien, malgr les soins qu'on lui avait prodigus, aprs sa sortie de Pentonville, pour le ramener la vie. Cet homme, quoique dans la fleur de l'age, prsentait l'aspect d'un vritable squelette, et son corps n'tait plus qu'une masse entirement dessche. Outre ceux qui sont morts ou qui sont la veille de mourir, on a transfr l'hospice de Bethlem trois condamns qui taient devenus fous, l'un ds le mois de juin, l'autre dans le mois d'aot, et le troisime avant la fin de dcembre 1843. Il semble, d'aprs cela, que l'influence dltre que ce systme exerce sur les facults mentales soit aussi prompte qu'elle est terrible. Bulletin bibliographique. L'_Inde anglaise en 1843_; par le comte douard de Warren, ancien officier au service de S. M. R. dans l'Inde (prsidence de Madras). 2 vol. in-8. Dans, 1844 Imprimeurs-unis. 15 fr. En crivant cet ouvrage, dit M. le comte douard de Warren, je me suis propose deux tches qui ont donn naissance deux parties tout fait distinctes, quoique se prtant une confirmation mutuelle. Dans la premire, j'ai cherch combler avec des matriaux peut-tre rudement dgrossis, mais du moins consciencieusement recueillis, la lacune laisse par la mort dans l'admirable ouvrage de Jacquemont. Son journal et sa correspondance n'embrassent que les prsidences du Bengale et de Bombay; celle de Madras lui chapp entirement. Cette province est cependant bien loin de le cder aux deux autres en importance et en intrt, pour la France surtout, qui y a jou un si grand rle, qui y conserve encore tant de souvenirs de gloire et de malheur. Cette lacune, j'ai essay d'abord de la remplir, mais entran bientt par le srieux et le positivisme de ma nature, j'ai cependant abandonn la partie descriptive pour aborder les questions politiques. _L'Inde anglaise_ se divise en effet, comme son auteur nous l'apprend ainsi ds le dbut, en deux parties tout fait distinctes. La premire, plus longue que la seconde, ne lui ressemble en rien. C'est un simple rcit du coin du feu, que M. de Warren abandonne toutes les critiques qu'on en voudra faire, tout en esprant cependant quelque indulgence; ce sont des pages dtaches de son journal, crites sans prtention, sous l'impression du moment, souvent la hte, sur le bord du chemin, sur le pav de la vieille mosque, sur le pidestal de l'idole dans la pagode, le soir d'une longue marche sur un lit de camp, ou aprs les agitations du combat. Cette premire partie, nous ne pouvons pas l'analyser, car elle renferme la vie de M. de Warren depuis 1830 jusqu'en 1843. Au moment o la rvolution de juillet clata, M. de Warren, fils d'un officier de la brigade irlandaise de Dillon, venait de se prsenter vainement pour la seconde fois l'cole Polytechnique. N Madras, il tait toujours l'enfant de l'Asie; il rsolut de retourner dans l'Inde, o rsidait d'ailleurs sa famille. Enfin, son ambition dcouvrait dans son pays natal toute une carrire exploiter, o il n'avait t devanc par personne. Que connaissait-on en effet en 1830? que connat-on mme aujourd'hui de ces vastes contres o la France a jou un si grand rle? Avait-on fait le moindre effort depuis quarante ans pour s'enqurir de la politique de nos rivaux et du dveloppement de leur puissance dans le plus vaste de leurs domaines? M. de Warren se proposa donc d'entreprendre un long plerinage: pour visiter les localits les moins connues de l'Inde anglaise, et de recueillir toutes les donnes ncessaires, afin d'en extraire plus tard l'analyse politique et l'histoire contemporaine de son gouvernement. Il partit donc, aprs avoir demand M. le comte Dupuys un plan pour poursuivre avec mthode son ide, bien rsolu l'excuter avec la tnacit et l'audace dont il se sentait capable. Nous ne pouvons malheureusement pas le suivre dans ses voyages. Qu'il nous suffise de dire qu'il habita et qu'il dcrit tour tour Madras, Pondichry, Hyderabad, Ellorn, Bellary, Golconde, Vellore, etc. Nomm enseigne dans le 55e rgiment de. S. M. B., il nous donne d'abord les dtails les plus nouveaux et les plus complets sur la composition d'un rgiment anglais, l'arme royale et l'arme de la compagnie, les systmes de recrutement et d'avancement, etc. Enfin, il fit la campagne de Coorg; puis, aprs avoir racont pourquoi et comment la compagnie ajouta ses domaines les tats de Coorg, il escorte le rajah prisonnier jusqu' Bengalore. Cette expdition termine, M. de Warren clt subitement la premire partie de son ouvrage. J'ai cru, dit-il, pouvoir employer les premires pages de mon journal, celles o j'avais inscrit ces premires impressions du voyageur, toujours les plus vives et les plus fidles, comme un cadre tiroir dans lequel il tait assez commode de faire passer successivement en revue les moeurs, les coutumes, les prjugs, la vie sociale des peuples dont je me prparais expliquer la vie politique, dont j'allais interroger le pass et calculer l'avenir me semblait ncessaire, au moment d'initier pour la premire fois mes compatriotes aux combinaisons de la publique de l'Inde, de les transporter d'abord quelque temps dans l'atmosphre locale, de les acclimater en quelque sorte; mais je ne dois point abuser de la patience du public. D'ailleurs, la marche de mon journal m'a conduit une re nouvelle qui est prcisment l'poque d'o il est ncessaire de reprendre l'tude de l'Inde anglaise contemporaine. Depuis quelques mois une rvolution complte s'tait opre dans le systme de l'administration de l'Inde. Un acte du Parlement d'aot 1833, sanctionn par la couronne, avait transform une socit de marchands en un congrs de ministres, avait t de ses mains la balance du commerce pour y laisser celle du gouvernent et de la politique. Les questions qui allaient se prsenter taient trop vastes pour les pages fugitives d'un journal, pour les mler aux petits accidents de la vie d'un homme. Il tait temps de laisser la monotone histoire d'un jeune lieutenant tournant dans un cercle troit d'oisives garnisons, pour suivre le dveloppement et la marche d'un grand empire. Apprcier exactement la nature et le degr du pouvoir de la compagnie anglaise des Indes orientales, telle tait, telle est, dit M. de Warren, la grande question du moment, question palpitante d'actualit et d'avenir, que je me suis propos pour thme. Pour bien comprendre un mcanisme aussi compliqu, il faut, ajoute-t-il, l'examiner successivement dans ses rapports: 1 avec la mtropole; 2 avec les peuples sur lesquels il agit. Il se trouve ainsi naturellement amen subdiviser pour plus de clart la question principale en plusieurs questions lmentaires, dont il essaie de donner une solution. D'abord il se demande quelle est la constitution actuelle de l'empire britannique dans l'Inde, et si cette constitution parat devoir tre dfinitive. Puis il entre dans de longs et curieux dtails sur le gouvernement local; l'organisation administrative, fiscale et judiciaire; le systme de police, les revenus, comprenant l'impt territorial, les tributs, les monopoles, les douanes, la moyenne gnrale des revenus; la moyenne gnrale des dpenses; la statistique financire. Les trois premiers chapitres ne traitent que du mode d'action du gouvernement actuel de l'Inde sur ses sujets immdiats ou directs. Son action politique sur ses sujets mdiats ou les tats allis, vassaux et tributaires, forme le sujet de trois autres chapitres du plus haut intrt. On compte aujourd'hui deux cent vingt royaumes, principauts et fiefs principaux, dpendants ou tributaires de la Compagnie, sans y comprendre une infinit de petits princes ou chefs secondaires lis par des traits plus ou moins directs avec le gouvernement suprme de l'Inde anglaise. Ils composent une fdration dont ce gouvernement est le chef, et dont les conditions sont celles-ci: protection effective d'un ct, dfrence et soumission formelle de l'autre; l'arbitrage du suzerain est accept comme dfinitif dans toutes les questions qui peuvent s'lever entre les vassaux. Les tats de quelque importance entretiennent leurs frais des forces subsidiaires, ou des contingents commands par des officiers europens. Les petites principauts sont simplement tenues de payer un tribut, ou, si elles sont trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en chang de la protection qui leur est accorde, elles s'engagent au moins, en cas de guerre, se lever en masse la premire rquisition. Les princes qui vivent aujourd'hui sous la protection ou sous la dpendance de la compagnie peuvent se diviser en quatre grandes classes: 1 Princes indpendants dans l'administration intrieure de leurs tats, mais non dans le sens politique; 2 Princes dont les tats sont gouverns par un ministre choisi par le gouvernement anglais, et placs sous la protection immdiate du reprsentant ou agent de ce gouvernement, qui rsid la cour du souverain nominal; 3 Princes dont les tats sont gouverns en leur nom par le rsident anglais lui-mme et les agents de son choix; 4 Princes dpossds et pensionns, mais conservant encore les prrogatives de la caste et du rang, traits avec la considration et les courtoisies indiques par les usages du pays; inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des cours, except en matire politique. Le gouvernement suprme se reserve pourtant le droit de les priver de leur libert ou de suspendre leurs pensions quand des raisons d'tat, fondes sur des intrigues dvoiles ou une malveillance suffisamment apparente, rclament l'adoption de ces mesures de rigueur. Ou trouve dans les dfinitions diverses de ces quatre classes, la progression dcroissante suivie par chaque chef d'tat qui accepte la protection de l'Angleterre, le sacrifice de l'indpendance politique est suivi tt ou tard de celui de l'indpendance administrative et personnelle. Tout en ne ngligeant rien pour prparer ces diffrentes transitions, le gouvernement suprme agit toujours avec sa lenteur et sa circonspection accoutumes; il ne hte leur succession ou leur consommation finale que quand il est certain d'y trouver son avantage, C'est gnralement dans la seconde et la troisime classe que les tats vassaux fournissent le plus abondamment la cupidit du suzerain. Ce sont des mines d'or en exploitation. Le chef protg est alors le bouc expiatoire sur lequel retombe toute la haine du peuple, dont la substance s'coute rellement dans le trsor de la compagnie. M. de Warren passe donc successivement en revue ces quatre classes, et il voit, dit-il, se dvelopper devant lui un tableau qui rivalise avec les plus grandioses et les plus sublimes de l'histoire romaine, jamais la reine du monde ancien n'attela plus de peuples et de souverains son char de triomphe. A ce curieux tableau succde un chapitre intitul statistique gnrale de l'Inde. Selon les calculs de M. de Warren, exacts dans certaines parties et approximatifs dans d'autres, le chiffre total des populations comprises entre les limites naturelles de l'Hindoustan, c'est--dire l'Indus, l'Hymalaya, l'Ocan et les montagnes d'Arracan, serait approximativement et au maximum de 158 millions. Malgr le peu d'nergie de ces 158 millions d'esclaves, et leurs vieilles haines politiques et religieuses, la stabilit de l'ordre de choses introduit par la domination anglaise doit tre attribue surtout la prsence d'une arme, dont l'organisation actuelle, parfaite beaucoup d'gards, est le rsultat d'une longue exprience et d'tudes approfondies sur le caractre des indignes et les exigences du service. Dans son chapitre suivant, qui a pour titre: Systme militaire, M. de Warren complte les renseignements qu'il avait dj donns durant le cours de ses mmoires, sur le nombre, l'organisation et la qualit de l'arme anglo-indienne. Pour achever cette peinture de la socit europenne dans l'Inde, M. de Warren consacre une partie du chapitre suivant au clerg et au commerce; puis il examine l'organisation de la socit indienne, extrmement multiple dans ses dtails, mais prsentant deux lments principaux parfaitement distincts dans leur origine, leur essence et leurs composs, les lments hindou et musulman, que deux religions diffrentes qui se repoussent sur tous les points sparent comme par on abme. Ces tudes prliminaires acheves, M. de Warren se demande quelle est la position de l'Inde sous le rapport de la prosprit matrielle et positive; si elle a ou non regretter les gouvernements divers, alfghans et mogols, qui ont prcd celui des Anglais; si elle a l'espoir d'une amlioration quelconque dans l'avenir? Ces questions poses, M. de Warren rfute l'assertion singulirement lgre et hasarde de M. de Jancigny, que des peuples de l'Hindoustan jouissent aujourd'hui de plus d'indpendance relative, de repos, d'aisance et de bonheur qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix sicles.--L'Angleterre, dit-il, a trouv moyen d'puiser tous les trsors de l'Inde sans en employer la moindre fraction au profit et au bonheur matriel des peuples qu'elle a conquis: comme le vampire fabuleux, elle aura bientt tout absorb, et il ne restera plus qu'un peuple de serfs jouissant d'une libert nominale annule par le besoin et n'ayant d'autre alternative que de travailler pour le profit exclusif de ses matres. L'Inde n'a donc, dans l'opinion de M. de Warren aucun espoir d'amlioration dans l'avenir; sa position doit ncessairement et fatalement empirer. Comme l'a dit Montgomery Martin, elle peut tre compare celle d'un individu qui serait prive de nourriture et auquel on retirerait journellement du sang par des saignes. Que doit-il attendre? l'atrophie, les convulsions, la mort! On nous dira, s'crie M. de Warren, que le jour viendra peut-tre o l'Angleterre sera plus juste et entendra mieux ses vritables intrts. Non, parce qu'elle est sur une pente fatale; son industrie a pris un dveloppement effrayant qu'elle ne peut plus arrter, et, mesure que ses dbouchs s'engorgent, son gosme lui fait cherchera touffer, dvorer toutes les industries rivales. Elle est vis--vis de l'Inde comme le vautour de Promthe, avec cette diffrence que son apptit ne fera que s'accrotre, et que les entrailles du Promthe indien ne renatront plus. L'Angleterre a-t-elle du moins bien mrit des peuples de l'Inde pour leur amlioration morale, pour les progrs de l'intelligence, des lumires, du christianisme? A-t-elle rpandu dans l'Hindoustan quelques-uns des avantags de la civilisation moderne? A-t-elle fait le premier pas dans cette voie? A ces questions, dit M. de Warren, c'est encore par la ngative qu'il faudra rpondre. Peut-tre la tche n'tait-elle pas aise; mais l'a-t-on franchement entreprise? A-t-on pens autre chose qu' exploiter? S'il est un fait constat et gnralement reconnu, c'est que la civilisation, dans l'Inde, n'a pas fait un pas depuis les temps d'Alexandre jusqu' nos jours. Le sabre proslytique des musulmans et la douce lumire des doctrines du christianisme n'ont pu ni briser ni pntrer l'difice roide et escarp des institutions hindoues: croyances religieuses, moeurs, usages, habillements, culture, tout est rest immuable comme les temples d'Ellora, taills dans ses montagnes de granit. Passant alors rapidement sur l'tat actuel des religions de l'Inde, M. de Warren s'adresse une quatrime question: Sur quelles bases l'empire britannique indien est-il tabli? N'a-t-il rien craindre en fait de rvolutions de l'intrieur? Est-il de nature rsister une agression trangre? Ces questions lui semblent rsolues par les chapitres prcdents. La base le pouvoir anglais n'est pas dans l'amour des peuples, elle est dans la crainte. L'Angleterre n'a videmment rien redouter de ses sujets de l'Inde tant qu'ils seront livrs eux-mmes; mais les choses changeraient de face si elle tait attaque par une autre puissance europenne. Dans l'opinion de M. de Warren, du jour o une arme gale celle dont elle pourra disposer au point de contact se prsentera pour la combattre sur les rives de l'Indus, l'heure de sa destine aura sonn. Au lieu de s'appuyer sur le pays, elle le sentira se drober sous elle, et, entrane par son propre poids, elle s'croulera aux pieds de son ennemi, tout surpris lui-mme de cette chute soudaine. A l'appui de cette allgation, que nous ne pouvons discuter ici. M. de Warren trace un plan de campagne la Russie; il lui prdit la victoire, et il dclar solennellement que le moment est venu o, si elle comprend sa destine, elle marchera d'un pas ferme et sans plus hsiter vers le but que le ciel lui a marqu. La France seule, dit-il, pourrait s'opposer cette conqute, mais la France y consentira... certaines conditions qu'il nous est interdit d'numrer ici. M. de Warren termine ainsi sa conclusion: Magnifique et glorieuse Angleterre, ma belle et bonne France, je vous ai adress l'une et l'autre de dures vrits; je vous ai pourtant bien sincrement aimes l'une et l'autre. Si mon coeur s'est momentanment refroidi pour ma bienfaitrice, c'est que j'ai ressenti au plus profond de mon me l'atteinte porte l'honneur de mon pays, son amiti, sa confiance outrage. Ce n'est pas pourtant dans une intention hostile l'Angleterre que j'ai lanc cet crit sur le flot orageux de l'opinion publique; j'ai voulu, au contraire, en lui dvoilant la vrit sur toutes les questions de l'Inde, en ne lui offrant que la vrit, mais toute la vrit, lui ouvrir les yeux sur l'tendue du danger qu'elle a brav, qu'elle brave encore, dissiper le nuage que l'encens national lve sans cesse autour d'elle, et qui l'a si rcemment gare jusqu'aux bords de l'abme. Je voudrais la forcer, en l'effrayant, se jeter dans les bras de la France, et enchaner dsormais leurs destines. Le ciel m'est tmoin que tel a t mon seul but, le but d'un coeur reconnaissant, qui, aprs le bonheur de la France, ne desire rien tant que celui de sa noble rivale. Tel est ce livre, plein de faits nouveaux et curieux, d'observations profondes, d'ides plus ou moins contestables. Ce n'est pas un ouvrage sans dfaut. Bien qu'on reconnaisse aisment qu'il a tout rcemment dpos le sabre pour la plume, M. de Warren crit souvent des pages remarquables, surtout pur la verve et l'esprit. Nous lui reprocherons, outre certaines fautes de style, un peu de dsordre et des rptitions; peut-tre aussi cite-t-il trop souvent Jacquemont et l'Oriental Acoual, toutefois ses qualits surpassent de beaucoup ses dfauts. Il nous est difficile, on le conoit, d'apprcier la valeur de tous les matriaux dont il s'est servi pour appuyer et corroborer ses opinions personnelles; mais, s'il s'est tromp, c'est involontairement. Aprs avoir lu son ouvrage, personne ne l'accusera ni d'exagration ni de mensonge. Le nom, la position et la loyaut de son auteur justifient donc, autant que la nature du sujet lui-mme, le grand et lgitim succs que _l'Inde anglaise_ a obtenu depuis sa publication. C'est un des livres de voyage et de politique les plus importants que ces dernires annes aient vu paratre. Que M de Warren nous pardonne donc si nous venons un peu tard mler nos faibles loges aux flicitations unanimes que la presse et les revues franaises lui adressent depuis plus de deux mois. _Polyanthea archologique_, ou Curiosits, rarets, bizarreries et singularits de l'histoire religieuse, civile, industrielle, artistique et littraire dans l'antiquit, le moyen ge et les temps modernes; recueillis sur les monuments de tout genre et de tout ge, et publis par T. de Jolimont. Paris, l'auteur, rue Boucherat, 34.--_Histoire des Oeufs; Oeufs de Pques.--De l'usage de saluer ceux qui ternuent et de leur adresser des souhaits_.--Bibliothque de poche. M. de Jolimont publie une suite de petits opuscules dont le titre ci-dessus indique le sujet. Les deux que nous annonons particulirement aujourd'hui, _l'Histoire des Oeufs de Pques_, et _De l'usage de saluer ceux qui ternuent_, contiennent des recherches intressantes et peu connues. Nous avons annonc dj, de la mme collection, la _Monologie du mois d'Avril_,--jeux populaires du _poisson d'avril_. Les curieux peuvent satisfaire, par la lecture de ces opuscules, un besoin naturel de remonter l'origine de ces usage singuliers, devenus pour la plupart des contemporains une bizarrerie inexplicable dans l'histoire des moeurs. L'ide qui a inspir les opuscules de M. de Jolimont n'est pas nouvelle, et il existe dj des crits sur toutes ces questions. Ce qui et t plus nouveau, c'est de les runir en les abrgeant et d'en former un corps. Nous savons que ce projet existe, et _l'Illustration_ a dj annonc une _Bibliothque de poche_ en dix volumes in-18, dont le sommaire embrasse la totalit des recherches de M. de Jolimont et va bien au del. Le _prospectus de la Bibliothque de poche_ se termine par la nomenclature suivante: Nous comprendrons en dix volumes du format de ce prospectus les _Varits curieuses_ que nous annonons, classes sous les titres suivants: 1 Curiosit littraires. 2 --- biographiques. 3 --- historiques. 4 --- des origines et inventions curieuses. 5 --- Traditions, lgendes, usages. Ftes, etc. 6 --- militaires. 7 --- des beaux-arts et de l'archologie. 8 --- proverbiales et tymologiques. 9 --- des langues, des moeurs, des voyages, etc. 10 --- anecdotiques. Une socit de gens de lettres et d'rudits a eu l'ide de mettre en commun, pour cette curieuse collection, le rsultat de ses nombreuses lectures et le fruit de ses recherches laborieuses travers des mmoires et des livres rares, qui ne sont gure connus aujourd'hui que des savants de professions.--Le premier volume est sous presse, et paratra dans quelques jours la librairie Paulin. [Illustration: Allgorie du Mois d'Avril.--Le Taureau.] Amusements des Sciences. SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE CINQUANTE-HUITIME NUMRO, 1. Ce problme admet plusieurs solutions trs-simples et trs-lgantes. Soient d'abord placs les deux carrs A B, C D, ainsi que les reprsente la figure 1, de manire que les cts de l'un soient exactement dans le prolongement des cts de l'autre. Sur A C construisons le carr A C E F. Les trois carrs que nous considrons ainsi se coupent mutuellement en plusieurs parties, que nous numrotons 1, 2, 3, pour le carr C D; 4 et 5, pour le carr A B; 1, 6 et 7, pour le carr C F. Il est facile de voir qu'en dcoupant les deux premiers carrs suivant ces diverses parties, on formera le troisime, ou, en d'autres termes, que la somme des parties 1, 2, 3, 4 et 5, sera gale la somme l, 4, 6 et 7. En effet, 1 et 4 sont des parties communes; 2 et 7 sont des triangles gaux; enfin, les surfaces 3 et 5 font une somme gal la surface numrote 6. car 3 est gal au triangle K B F, qui, ajout 5, donne un triangle rectangle gal A H F. Or, celui-ci est l'quivalent de 6, comme renfermant la partie commune F H I K et le triangle 4 gal au triangle F H G. [Illustration.] La figure 2 donne lieu une dcomposition plus simple encore. Les deux carrs A B, A C sont placs ct l'un de l'autre. On prend D E, gal au ct du plus petit carr, et on achve le troisime carr C E B F. Le carr A B se trouve ainsi dcompose en 1 et 2; le carr A C est 3, 4 et 5; et l'ensemble de ces cinq morceaux constitue le troisime carr C B, compos de 1, 5, 6 et 7; car d'abord 1 et 5 sont communs de part et d'autre; 2 et 3 font le triangle 7; 4 et 6 sont gaux. Cette lgante dcomposition a t donne pour la premire fois, notre connaissance, dans un article fort curieux du _Magasin pittoresque_ de 1843 (p. 103). Ceux de nos lecteurs qui ont vu les premiers lments de la gomtrie, auront reconnu dans les figures prcdentes, des dmonstrations de la fameuse proposition du carr de l'hypothnuse, dont la dcouverte causa, dit-on, Pythagore une joie si vive, qu'il offrit une hcatombe Jupiter. On voit, en effet dans la premire figure que le carr A C E F est construit sur l'hypothnuse A C du triangle rectangle A C I, et que les carrs AB, CD sont construits sur les cts A I, I C de l'angle droit de ce mme triangle. Dans la seconde figure, B C est le carr fait sur l'hypothnuse CE; B A et A C sont les carrs faits sur les deux ctes de l'angle droit D E et D C. Si la question que nous avons propose d'abord tait prsente sous une forme un peu diffrente, et qu'il s'agit uniquement de donner une dmonstration de visu de la proposition de Pythagore, nous trouverions encore dans l'article cit du _Magasin_ deux figures trs-simples, auxquelles nous renvoyons le lecteur. [Illustration.] II. Soient d'abord deux miroirs seulement, que nous supposons reprsents par leurs tranches AB, CD, lesquelles sont censes perpendiculaires au plan du tableau. Le point lumineux est en O, l'oeil en S. Le trajet des rayons lumineux se dterminera ainsi: Du point O on abaisse une perpendiculaire O F sur A B, et on la prolonge d'une quantit F E gale elle-mme; du point S une perpendiculaire S H sur D, et on la prolonge aussi d'une quantit H I gale elle-mme; enfin, on tire I E qui coupe A B en G et C D en K Le trajet du rayon lumineux sera O G K S. Ou pourrait encore, du point E, abaisser E I perpendiculaire C D, la prolonger de I M gal E I et tirer S M, puis K E. Ou trouverait alors le mme trajet O G K S, et on verrait de plus que le trajet est gal au rayon S M. [Illustration.] Cette seconde manire d'oprer est plus gnrale que la premire et s'applique un nombre quelconque de miroirs. Car si ces miroirs, vus encore par leurs tranches A B, B C, C D, sont censes perpendiculaires au plan du tableau, le point lumineux tant en O et l'oeil en S, ou oprera de la manir suivante: O I, I K, K L seront respectivement perpendiculaires aux droites A B, C B, C D ou leurs prolongements, et divises en deux parties gales aux points H, M, N; il ne restera plus qu' tirer les lignes S I, G K, F I, O E, pour avoir le chemin O E F G S du rayon lumineux, qui va du point O l'oeil, aprs trois rflexions conscutives. On verra en mme temps que le trajet total est gal la ligne S L. NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE. I. De combien de manires peut-on former successivement 1, 2, 3, 4, et jusqu' 10 dcimtres avec des pices de 25 c., de 50 c., de 1 fr., de 2 fr., de 5 fr., de 20 fr., et de 40 fr.? II. On demande de dterminer, au jeu de billard, la direction, aprs le choc, d'une bille qui en a frapp une autre suivant une direction quelconque. Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS. L'impt des patentes est la ruine des patents. [Illustration: Nouveau Rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844, by Various License: Share Alike