Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL, [Illustration.] N 67. Vol. III--SAMEDI 8 JUIN 1844. Bureaux, Rue de Seine 33. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f. Prix chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f. Pour l'tranger -- 10 -- 20 -- 40 SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Portrait de S. M. Nicolas 1er, empereur Russie.--Thtres. Thtre-Franais: Le Mari la campagne; Varits; le Chevalier de Grignon.--Courrier de Paris, _Mademoiselle Tagliani dans la Sylphide.--Exposition des produits de l'Industrie. (6e article). clairage; Produits divers. _Conglateur, glacire des familles; Fragment d'un Lustre Gaz par M. Lacarrire; Cadre et Bas-Relief en chanvre impermable, par M. Marcuzi de Aguirre; Garniture de chemine en bronze dor, par M. Rodel; Lampes par MM. Joanne et Dehennault.--Acadmie des Sciences. Compte rendu. Sciences mdicales. (Suite et fin.)--La Fte-Dieu Aix et le roi Ren d'Anjou. _Dix-huit Gravures.--Le Dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. (Suite et fin.)--La police correctionnelle de Paris. _Un vagabond; Costume du jeune dtenu; un Ban rompu; le faux Baron; le faux Paralytique; Vol l'Amricaine; Vol ou Bonjour; Vol la Tire.--Bulletin bibliographique.--Modes. Voiture nouvelle. _Calche grandes guides--Caricature par M. Lacoste. _Dcidment, je ne suis pas dans une belle position_.--Rbus. Histoire de la Semaine. L'empereur Nicolas a subitement quitt sa capitale le 21 mai. Avant que Saint-Ptersbourg et trouve l'explication de ce brusque dpart et et connu le but vritable de ce voyage, avant mme que nous pussions en tre directement informs Paris, nous apprenions par les journaux de la Hollande que le czar avait travers Berlin et La Haye, et s'tait embarqu le 31 pour l'Angleterre. Le baron de Brunow est all recevoir son souverain son dbarquement Woolwich. De grands prparatifs ont t improviss Buckingham-Palace et Windsor pour une rception dont les feuilles anglaises clbrent d'avance la magnificence et la splendeur. Le roi de Saxe avait prcd Londres l'empereur de Russie. Il semblerait que Sa Majest saxonne ignort qu'elle dt se rencontrer avec ce monarque, car un bal au profit des rfugis polonais ayant t organis Londres et fix depuis un certain temps au 30 juin, le roi de Saxe, auquel une grande fte devait tre donne ce mme jour par le comte de Wilton, s'est prt ce qu'elle fut remise pour ne nuire en rien la souscription des rfugis. Quand l'arrive du czar a t annonce, les dames patronnesses se sont runies pour dlibrer sur l'ajournement du bal polonais une poque ultrieure; mais il a t dcid qu'il aurait lieu nanmoins le 10 juin, et que la cour et la ville pourraient ainsi en mme temps, et au besoin chacune de leur ct, fter le vainqueur et sympathiser avec les vaincus. Du reste, la visite de l'empereur Nicolas n'occupe pas seulement la fashion et les curieux de Londres. Les diplomates trouvent ce fait toutes les proportions d'un vnement. Sans doute d'autres ttes couronnes se sont mises en route dans ce mme mois de mai; mais le roi des Belges, le roi de Saxe, le roi de Bavire, ont le privilge de pouvoir quitter leurs sujets et leurs tats sans que l'Europe s'en meuve beaucoup. Les dmarchs de l'empereur de Russie donnent plus penser, et les chancelleries, parodiant le mot de Vestris, se disent: Que de choses dans une visite! [Illustration: Nicolas 1er, empereur de Russie.] Si celle-ci est de nature faire songer nos gouvernants, elle ne doit pas du moins dtourner notre attention de ce qui s'est pass chez nous cette semaine. Notre dernier bulletin a laiss M. le ministre des affaires trangres occupant vendredi dernier la tribune de la chambre des dputs, et cherchant dtruire l'effet que M. Thiers avait produit dans la sance prcdente. M. Guizot a t loquent et habile. Il s'est attach prouver que la conduite qu'il a tenue lui tait toute trace, lui tait impose par le trait avec Rosas, sign par l'ordre du prsident du cabinet du 1er mars. Les termes, en effet, un peu ambigus de l'article 4 de ce trait, comments d'une certaine faon, pouvaient se prter faire croire qu'en l'crivant on n'avait rien voulu dire, et que l'indpendance de la rpublique de l'Uruguay, quoique stipule, tait laisse la merci d'une guerre qu'il tait loisible au prsident de Buenos-Ayres, non pas mme de reprendre plus tard, mais de continuer immdiatement. M. Thiers est remont la tribune; et, muni de documents officiels, arm notamment du procs-verbal de confrences dress par le signataire du trait, M. l'amiral Mackau, aujourd'hui ministre de la marine, il a dtermin le vritable sens de cet article 4, et prouv toute la porte qu'il avait. Il a montr qu'alors qu'on faisait entendre la menace au prsident Rosas, et qu'on l'amenait une satisfaction, la France n'avait faire valoir contre Buenos-Ayres que pour deux millions de rclamations; que, depuis cette poque, et au mpris du trait, le chiffre de celles que nous aurions exercer se monte dix millions. Nos intrts et notre dignit nous font donc, ses yeux, une loi de mettre un terme aux exactions de Rosas, comme l'humanit nous impose le devoir d'entendre la voix de nos compatriotes de Montvido. M. Thiers avait t rarement plus pathtique en mme temps que plus nergique. Nous dirions qu'il a entran la Chambre entire, s'il n'avait rencontr quelques interrupteurs, dont les contradictions lui ont fourni plusieurs beaux mouvements d'loquence. Il a vu et il a dit que le sentiment manifeste de la Chambre devait le rassurer et lui suffire; que le ministre ne s'y mprendrait pas; qu'il comprendrait dans cette occasion, comme dans celle du droit de visite, qu'il y avait un parti meilleur prendre que celui qu'il avait prcdemment adopt. M. Guizot a cru ne pas devoir contredire ces paroles; il s'est engag prendre toutes les mesures ncessaires pour assurer les personnes, les proprits et les droits des Franais tablis Montvido. Nous ne saurions donc croire la nouvelle que le _Times donnait pendant que cet engagement se prenait notre tribune; L'amiral franais Lain est arriv, dit cette feuille, le 25 fvrier, Montvido. On annonait que ses instructions taient d'insister sur _le dsarmement des Franais. La discussion des crdits supplmentaires, laquelle cette mmorable lutte oratoire avait servi d'ouverture, a ensuite paisiblement et solitairement suivi son cours. Aprs des motions aussi vives, une attention aussi soutenue, les chiffres amnent promptement la fatigue, et on les vote par ennui et pour en finir. Cependant un dbat et une lutte se sont engags l'occasion d'une somme demande par le ministre des finances pour tre employe par lui en subventions et indemnits aux matres de postes dont l'tablissement des chemins de fer a pu rendre la position difficile. On a fait observer d'un ct que l'tat, aprs s'tre impos d'aussi grands sacrifices que ceux que met sa charge la loi de 1812, et aprs avoir tabli le rseau de fer, doit se regarder comme dispens d'en consentir de nouveaux pour le maintien des relais de poste; que les voies nouvelles de communication seraient prsumes bien insuffisantes et deviendraient doublement ruineuses, si l'on se croyait forc d'entretenir toujours, comme _en cas, des relais de poste ct d'elles, et de le faire aux dpens de l'tat; que les conseils municipaux des villes qui avaient adopt l'clairage au gaz n'avaient pas cru devoir pousser la prcaution jusqu' continuer entretenir les rverbres. D'autres opposants la mesure ont fait observer que le gouvernement devait, s'il entrait dans un pareil systme, le mettre franchement aux voix et demander, sauf se la voir refuser, la somme ncessaire pour l'entretien de tous les relais; mais que s'engager et engager la Chambre dans une dpense insignifiante d'abord et vole titre de secours individuels, c'tait ou trancher la question sans la mettre en dlibration, ou, si l'on n'avait pas d'arrire-pense, prendre une mesure videmment insuffisante et qui ne donnerait lieu qu' des actes de favoritisme impropres assurer le bien du service. L'allocation a t rejete malgr l'insistance de M. le ministre des finances.--La discussion s'est ouverte ensuite sur les crdits demands pour l'Algrie. La solidit qu'a prise depuis deux ans notre tablissement en Afrique a ramen au maintien de l'occupation beaucoup de dputs qui jusque-l s'y taient montrs opposs; aussi la commission proposait-elle sans conteste l'adoption de toutes les demandes. Elle s'tait borne proposer une seule rduction de 10,000 f. sur les travaux du gnie; c'tait une sorte de critique du parti que le gouverneur gnral avait adopt de faire tablir cinq postes fortifis sur la limite qui spare le Tell du Sahara algrien. Cette extension de notre domination, cette occupation de l'intgralit de la rgence, avait effray quelques esprits. Mais la considration que c'est l la terre nourrice de toute cette partie de l'Afrique, que c'est l que les tribus du sud sont forces, pour vivre, de venir chercher leurs crales, et que, par consquent, le dominateur du Tell est matre du Sahara algrien, en a touch beaucoup d'autres. Toutefois il a t vident que la guerre pour la guerre n'tait, dans la Chambre, approuve par personne, et que l'expdition faite rcemment, sans aucune bonne raison, contre les Kabyles, tait dsapprouve par la majorit et compromettait seule le maintien des cinq postes mis en cause, bien qu'il n'y et nulle connexit entre les deux questions. Cette disposition a t plus manifeste encore quand M. le ministre de la guerre, qui croyait par l dterminer la Chambre ne pas compter, est venu lui annoncer que nous tions menacs d'une prise d'armes par les tribus fanatiques du Maroc, voisines de nos frontires. On n'a vu l que des hostilits maladroitement provoques, et l'on craint d'encourager par un vote des expditions et des provocations nouvelles. Ainsi s'est trouve confirme, par M. le prsident du conseil lui-mme, le bruit qui circulait depuis plusieurs jours que l'empereur du Maroc avait prch contre nous la guerre sainte. Abd-el-Kader a soulev, sur le territoire de l'empire, des tribus assez indpendantes. Ce mouvement a intimid l'empereur, qui a cru devoir s'y associer et se mettre sa tte. Une partie de notre escadre d'volution, qui se trouvait aux les d'Hyres, a reu l'ordre de se rendre en vue des ctes du Maroc. Cette dmonstration plaira fort l'Espagne qui a tirer vengeance de la mort de son consul; elle sourit moins, dit-on, l'Angleterre, qui craint toujours de voir, par suite d'une conqute, s'lever sur la cte d'Afrique un pendant Gibraltar, et qui a ordonn son ambassadeur d'changer ce sujet, une note avec notre ministre des affaires trangres.--Une autre bien triste nouvelle nous est galement, parvenue. La citadelle de Biskara a t surprise par le kalifah d'Abd-el-Kader. Voici les dtails de ce crue! vnement. Pendant notre sjour Biskara, il avait t dcid que le bataillon turc garderait provisoirement cette nouvelle conqute: le commandant Thomas avait t charg, d'y organiser une troupe de 300 indignes. Il termina cette affaire en un mois, et repartit avec son bataillon. Biskara avait alors une garnison ainsi compose: un lieutenant du bataillon turc, M. Petigaud, commandant suprieur; un sous-lieutenant, M. Crochard; un chirurgien sous-aide-major, M. Arcelin; le sergent-major Pelisse, le fourrier Fischer, un brigadier d'artillerie et deux artilleurs; enfin, deux soldats d'administration. Avec ces dix Franais se trouvait une jeune fille de dix-neuf ans, Marianne Morati, dont le pre est sergent au 2e de ligne. Le nombre des soldats indignes tait d'environ 300, dont une quarantaine seulement appartenaient au bataillon turc des tirailleurs de Constantine, et taient d'anciens soldats. Les autres taient des hommes recruts dans le pays mme, et la plupart, d'entre eux avaient dsert le bataillon rgulier du kalifah d'Abd-el-Kader, aprs la journe de Mehounech; quelques autres taient des gens de Sidi-Okbah. Le kalifah d'Abd-el-Kader, dans la famille duquel la charge de cheik de Sidi-Okbah est hrditaire, noua sans peine des intrigues avec des hommes qui lui avaient longtemps obi et dont plusieurs lui taient particulirement attachs. Une nuit que les principaux postes de la Casbah taient occups par ses adhrents, il se prsenta avec un petit nombre d'hommes (c'tait dans la nuit du 12 au 13, deux heures du matin), et il fut introduit aussitt, ainsi que cela avait t arrang depuis plusieurs jours. Le premier acte des tratres fut de se porter sur les officiers franais; tous trois furent assassins au milieu du sommeil. Le sergent-major Pelisse, grce au tumulte qui alors eut lieu, parvint s'chapper. Les trois artilleurs furent pargns, de mme que la jeune Marianne Morati. Les autres Franais et quelques indignes rests fidles et qui se dfendirent, succombrent dans une lutte trop ingale. On a su qu'aprs cette boucherie, la jeune fille avait, force de larmes et de prires, obtenu de faire enterrer les trois officiers. Elle-mme les entoura du linceul, et les artilleurs creusrent les fosses. Le sergent-major Polisse s'tait sauv Tonalgha, peuplade dvoue au cheik El-Arab, o il demeura en sret. De l, il fit savoir l'affreuse nouvelle Belna. M. le duc d'Aumale prvenu se mit en marche, et quand il est entr Biskara, il a trouv le brave Pelisse matre de la Casbah, qu'il avait occupe avec quelques hommes qu'il avait fait rentrer dans le devoir. On a retrouv une grande partie des approvisionnements en vivres, mais tout le matriel, 350 fusils, 70.000 cartouches, 10 fusils de rempart, deux mortiers avec leurs approvisionnements, tout le magasin d'habillements et 78.000 fr., avaient t enlevs par l'ennemi. Les trois artilleurs ont t emmens pour servir les mortiers. La jeune fille, Marianne Morati, a t galement force de suivre. Le prince a rtabli l'ordre dans la ville. La justice militaire va prononcer sur le sort des rebelles saisis. La Chambre, comme nous l'avions annonc, s'est vue appele jeudi prononcer sur la validit de l'lection de M. Charles Laffitte par le collge lectoral de Louvier. Le bureau charg de la vrification avait, par l'organe de son rapporteur, conclu l'annulation. M. Charles Laffitte a demand la parole, et il est venu lire, en son nom et au nom des lecteurs qui l'ont jug digne de les reprsenter, un factum dans lequel se trouvaient plusieurs passages dont celui-ci peut faire apprcier la convenance et la dignit: Attendu, y est-il dit, que te collge de Louviers ne peut tre, plus que les autres collges de France, priv du droit de choisir son reprsentant, quand mme il serait prouv qu'il a manqu ses devoirs en trafiquant de son vote. La Chambre a trouv que le cynisme tait pouss un peu loin, et, sur des rclamations parties de tous les bancs, M. Laffitte a t rappel l'ordre par le prsident. Aprs cette incroyable allocution, la Chambre a vot sur l'lection, et les conclusions du rapporteur ont t adoptes une trs-grande majorit. La cour de Dublin a rendu son jugement contre O'Connell et ses coaccuss. La condamnation, pour tre prvue, n'en a pas caus une moindre impression. Le juge Norton, en prononant l'arrt, n'a pu dissimuler son motion, qui lui vaut d'tre amrement tourn en ridicule par le _Times. Tout autre cependant qu'un organe du ministre de sir Robert Peel doit comprendre qu'il puisse en coter un magistrat de prononcer une peine d'une anne d'emprisonnement contre un vieillard considr et considrable, de lui voir infliger une amende de 50,000 francs, et l'obligation de fournir caution, jusqu' concurrence de 250,000 autres francs, de ses dispositions pacifiques pendant sept ans, ce qui est, comme on l'a fait observer, un quivalent honnte de la surveillance de la haute police. Lorsqu'on songe que ce procs n'a t qu'un procs de tendance, et qu'on n'a trouv reprocher aux accuss aucun acte incriminable en particulier, mais qu'on leur a fait un crime d'un ensemble d'actes et de paroles innocentes isolment; quand on se rappelle que les catholiques se sont trouvs exclus du jury, qui est devenu par l une commission et a cess d'tre la justice du pays; quand on vient d'entendre dclarer que le pourvoi ne serait pas suspensif, et que la sentence, bien que pouvant tre casse, serait immdiatement excute, il est bien permis un honnte homme s'tre mu; nous disons plus: il a d l'tre. Aussi, quand O'Connell a protest, en dclarant que justice ne lui avait pas t rendue, les juges ont baiss la tte, et la salle des sances a retenti des applaudissements du barreau et du peuple. O'Connell et les autres accuss, condamns tous neuf mois, et des amendes et cautions beaucoup moins fortes que celles du principal et illustre condamn, ont t immdiatement conduits, par le haut shriff, dans la prison de South-Circular-Road. Avant de passer le seuil du pnitencier, O'Connell avait sign une proclamation au peuple d'Irlande. Le ton de ce manifeste tmoigne de l'autorit qu'il se sent et qu'il exerce sur la nation, autorit que ne fera qu'accrotre le jugement odieux dont il est victime. La sentence est rendue, dit O'Connell ses concitoyens, mais j'ai interjet appel. L'appel est devant la chambre des lords, et il y a tout espoir de succs. Ainsi, paix et tranquillit; qu'il n'y ait ni bruit, ni tumulte, ni violence. Voil la crise o le peuple montrera s'il m'obit ou non. Toute personne qui violerait la loi, porterait atteinte la sret des personnes ou des proprits, enfreindrait mon ordre et serait mon ennemi ainsi que l'ennemi le plus redoutable de l'Irlande. Les Irlandais modrs, honntes, religieux, ont, jusqu' ce jour, obi ces ordres, et se sont tenus tranquilles. Que chacun reste chez soi, que les femmes et les enfants restent chez eux, n'encombrent pas les rues, et que personne surtout ne s'approche de l'enceinte du palais. Maintenant, peuple de Dublin et d'Irlande, je saurai, et le monde saura si vous m'aimez et me respectez. Tmoignez-moi votre amour et votre estime par votre obissance la loi, votre conduite paisible, et en vous abstenant de toute violence. Paix, ordre, tranquillit; restez en paix, et la cause du rappel triomphera! Voil, certes, un bien fier langage; mais le ministre anglais, par ses perscutions, a donn O'Connell assez de puissance pour le tenir, et au peuple irlandais assez de fanatisme pour l'entendre, et, nous l'esprons, pour y obir.--Nous avons annonc qu'un renfort considrable de troupes anglaises avait t envoy dans l'le de Guernesey. On ignorait jusqu'ici la cause de ce dbarquement de forces. A en croire le _Guernesey-Star, le cabinet anglais aurait t tout simplement l'objet d'une mystification. Un ministre protestant, M. Dobre, dit cette feuille, avait reu chez lui un nomm Moulin, qui mourut subitement le 15 mai. M. Dobre eut des soupons d'empoisonnement, et il alla communiquer au gouverneur que M. Moulin lui avait rvl que lui et cinq ou six autres individus avaient form un complot pour tirer un coup de feu sur le gouverneur la premire revue des troupes, et qu'il tait probable que, devenu suspect aux autres conspirateurs, M. Moulin avait t empoisonn. Le gouverneur Napier crut tout ce que lui dit le rvrend M. Dobre, et il demanda aussitt dans une dpche au ministre l'ordre d'examiner le cadavre. Sans doute qu'il ajouta aussi quelques dtails sur la rvlation du complot; car on sait la prcipitation avec laquelle le gouvernement expdia 600 hommes dans l'le. La crdulit du gnral Napier est dplorable, car les habitants de Guernesey sont certainement les plus tranquilles du globe, et ne pensent nullement ter la vie qui que ce soit. Dans la chambre des communes, le ministre de l'intrieur, sir J. Graham, auquel il en et cot sans doute de convenir que le gouvernement avait t dupe d'une mystification, a dclar que cet envoi de troupes avait eu lieu par suite d'excitation tenant des causes locales. Mais, a-t-il ajout, le gouvernement n'a pas d'apprhensions srieuses. Les lecteurs du _Guernesey-Star le croiront aisment. Les dernires nouvelles de l'Inde, en date du 1er mai, n'offrent signaler que le meurtre de Sudjet-Singh, venu Lahore sur la foi de troupes jusque-l sditieuses, que son oncle Hira-Singh avait secrtement reconquises son autorit, et que celui-ci lui avait proposes pour garde, afin de lui inspirer toute confiance. Sudjet-Singh et son escorte particulire de cinq cents hommes ont t massacrs; mais ils ont vendu chrement et glorieusement leur vie.--Dans les mers de Chine, un nouveau btiment anglais, porteur d'opium, vient encore d'tre saisi par les Chinois, remis aux autorits de Hong-Kong, et condamn une amende. Les contrebandiers anglais dcouverts sont nombreux, ce qui porte croire que ceux qui demeurent ignors pourraient bien tre en nombre plus important encore. Des troubles trs-graves ont clat Philadelphie. L'influence que les migrants irlandais naturaliss et admis aux droits de citoyens taient arrivs exercer dans les lections politiques et municipales, causait depuis plusieurs annes de vives alarmes aux Amricains natifs. Ceux-ci voyaient avec ombrage cette intervention dans les affaires qu'ils regardent comme tant particulirement les leurs, d'hommes qu'ils ont de la peine ne pas considrer comme trangers. La diffrence de religion est venue ajouter ces aigres dispositions. Les Amricains de Philadelphie sont protestants zles; les Irlandais tablis dans cette ville sont au contraire, pour la plupart, des catholiques fervents. Certaines dmarches de l'vque de ces derniers ont t fort mal prises par les natifs. Ceux-ci ont tenu le 6 mai un meeting nombreux. Des catholiques irlandais ont t exasprs par les discours de quelques orateurs; bientt la mle est devenue complte et la collision s'est tendue dans toute la ville. Aprs des phases diverses, les rangs des natifs se recrutant chaque instant de combattants nouveaux, les Irlandais catholiques furent battus. Pendant deux jours la fureur des natifs les poussa contre leurs adversaires des actes de violence sauvage: leurs maisons furent saccages et incendies, trois glises et une cole brles; la voix de l'autorit, qui voulait mettre un terme ces dvastations, fut compltement mconnue. Le surlendemain, le gouverneur est arriv Philadelphie, la loi martiale y a t proclame, et l'ordre, nous ne dirons pas la paix, rtabli. Des correspondances prtendent que la question de race n'est entre pour rien dans cette lutte sanglante, que les Irlandais protestants n'ont pas pris la dfense de leurs compatriotes catholiques; on va mme jusqu' leur imputer d'avoir fait entendre des airs orangistes, tandis que les glises catholiques tombaient sous les mains dvastatrices des natifs.--Le projet de modification du tarif des droits d'importation a t rejet par deux votes successifs de 105 contre 99 et de 103 contre 98. M. Van Buren et ses amis se sont prononcs contre l'abaissement. Le _Courrier des tats-Unis affirme que cette conduite compromet son lection la prsidence. En Espagne, les reines et Narvaez continuent prendre les eaux. Nous serions donc sans nouvelles n'taient les bulletins d'excutions. Douze malheureux viennent encore d'tre fusills par derrire Morella. Le nombre des victimes passes par les armes depuis le 15 avril est de cent vingt-cinq. Esprons qu'un temps viendra o toute puissance de l'Europe aura la conviction que le jour o elle se livrerai! de pareilles horreurs, tous les ambassadeurs des autres souverains lui demanderaient immdiatement leurs passe-ports. Une catastrophe a eu lieu le 31 mai dans la houillre de Horloz, en Belgique, par suite d'une explosion de gaz hydrogne, une profondeur de 285 mtres. Immdiatement quatre ouvriers ont t retirs dangereusement fracturs et brls; un boulement est venu en renfermer vingt-six autres, dont ou ignorait alors la situation et l'tat. Aprs vingt-quatre heures de travaux et d'efforts, on est parvenu retirer successivement ces vingt-six victimes, qui n'taient plus que des cadavres. Thtres. _Le Mari la Campagne ou Rien de trop, comdie en trois actes et en prose, de MM. Bayard et de Wailly. (Thtre-Franais.)--_Le Chevalier de Grignon, vaudeville de MM. Melesville et Bayard. (Thtre des Varits.) Faut d'la vertu, pas trop n'en faut! L'excs en tout est un dfaut, dit je ne sais plus quelle vieille chanson de nos pres. Ce refrain de philosophie sense et de morale pratique pourrait servir d'pigraphe la comdie de MM. Bayard et de Wailly; c'est le juste milieu en effet qu'elle prche avec gaiet: ne vous donnez pas trop au plaisir mondain! ne vous jetez pas avec excs dans l'austrit! Amusez-vous honntement quand l'heure de s'amuser arrive; Soyez raisonnable et srieux propos; et MM. Bayard et de Wailly dmontrent l'excellence de leur doctrine ainsi qu'il suit. Madame Aigueperse est une vieille femme trs-peu tolrante et trs-rigide; la distraction la plus innocente la scandalise, et pour un air de musette, elle jetterait les hauts cris et vous dclarerait damn. Madame Aigueperse est pousse dans cette voie aride et maussade par un certain M. Mathieu, qui affecte sur des riens de grands airs de dvotion, et tale de grands scrupules la moindre mouche qui vole; vritable fesse-mathieu. Madame Aigueperse ne se contente pas de pratiquer ce rgime inflexible pour son propre compte, elle y soumet sa fille et son gendre. M. et madame Colombet; l'une, excellente personne qui obit sa mre et vit, pour lui plaire, dans l'abstinence la plus complte de tout agrable passe-temps; l'autre, bon petit homme, qui, de peur de troubler le mnage, feint des airs de sainte-nitouche, et au fond n'en pense pas moins. Tournez les talons, respectable belle-mre, et laissez M. Colombet libre de ses actions, vous verrez comme il s'en tirera! Ce n'est plus le mme homme; figurez-vous un prisonnier chapp de sa chane; il rit, il gambade, il fait mille folies, le champagne, la galanterie, la bonne chre, l'air dbraill, les gants glacs, la botte vernie, le frac lgant, la rose la boutonnire, voil Colombet! c'est un vrai lion; tout l'heure, c'tait un agneau. Sobre chez lui, vtu de noir, mari, le regard humble et timide, hors de chez lui, Colombet se donne pour clibataire, affronte intrpidement le premier venu, dvoile une soif formidable et veut pouser les veuves. C'est au milieu de telle belle vie que madame Aigueperse, M. Mathieu et madame Colombet elle-mme le surprennent. Horreur! est-ce bien lui? Quoi! mon gendre? quoi! mon mari? mais nous irons tous en enfer, et dj Satan prend sa fourche pour nous enfourcher! Un ami de Colombet s'entremet dans cette aventure; c'est un homme de sens, qui pratique la maxime: _Rien de trop; il entreprend d'en faire profiter les Colombet et de la tourner leur usage: Si vous tiez, moins austre, dit-il madame Colombet, votre mari ne vous jouerais pas de ces tours; mais vous lui offrez l'ennui domicile, il va chercher le plaisir ailleurs. Pourquoi ne dansez-vous pas un peu? pourquoi ne riez-vous pas un peu? pourquoi cette perptuelle svrit de visages, de discours et de costumes? Ne dirait-on pas que la vie est un prche ou un enterrement? Que n'allez-vous de temps en temps au bal? que ne recevez-vous quelques amis? que ne souriez-vous par hasard?--Eh! mon Dieu, dit la jeune femme, j'aimerais assez cela; mais danser, mais sourire, bon Dieu! j'aurais peur de fcher ma mre. On la dcide cependant. Voici qu'elle rejette sa robe de couleur sombre, et, toute blanche vtue et couronne de fleurs, se prpare au bal. Diable! dit Colombet, ma femme est charmante! et dj son humeur maussade s'adoucit; puis il devient aimable, puis empress, puis heureux. Tout l'heure il avait envie de sauter par la fentre pour chapper la monotonie et la tristesse de sa maison; maintenant, il y reste volontiers, et bientt il y restera avec plaisir. Mais que dira la belle-mre? mais que dira M. Mathieu? Le sage ami conduit M. Mathieu, qui, aprs tout, n'tait qu'un Tartufe rchauff, convoitant la vieille Aigueperse pour son coffre-fort. Quant madame Aigueperse, le cas est plus difficile et la nuance plus dlicate; d'abord elle se fche. Mais, dit Colombet, je veux tre matre chez moi.--Mais vous tes des paens, rplique l'Aigueperse. Sur ce ton, la querelle menace de s'achever par une rupture violente; heureusement que Colombet est excellent et sa femme aussi. J'irai le soir au bal avec mon mari, dit la jeune femme sa mre; et le matin au prche avec vous. Cette espce de compromis arrange l'affaire, et tout le monde vivra dsormais heureux dans la maison Colombet, surtout une certaine petite fille nave, dont nous n'avons pas encore parl, mais qui n'attendait que ce trait de paix entre le bal et la pnitence, pour pouser son cousin Edmond. Il y a de jolis mots, de jolies scnes et de la gaiet dans cette vive comdie, qui a obtenu un succs trs-dcid. Elle est lestement et agrablement joue par Provost, Brindeau et Rgnier, qui a t plein de verve dans le personnage de Colombet. Madame Desmousseaux est une vraie douairire pre et bigote; madame Volnys, une charmante pnitente convertie au monde; mademoiselle Denain remplit avec convenance son rle de veuve; quant mademoiselle Boze, que depuis deux ans le public regrettait, elle a lgitim son retour par beaucoup d'amabilit et de grce. Aussi, le parterre l'a-t-il accueillie, comme une jolie femme et un frais talent, de son bravo le plus doux. Bouff, cependant, se fait applaudir au thtre des Varits sous le nom du chevalier de Grignon. Ce chevalier n'est rien moins que chevalier: il s'appelle Nogent tout court. Or, Nogent n'est que le vieux valet d'un certain duc de Morangies, trs-aimable, trs vertueux, trs-excellent jeune homme, mais sans un maravdis: la rvolution l'a ruin compltement. Pour dissimuler cette ruine des Morangies aux yeux du monde, pour la cacher M. le duc lui-mme, ce bon Nogent fait comme le Caleb de Walter Scott, il se dmne, il invente mille ruses. Il fait plus encore; sous ce nom de chevalier de Grignon, tantt il donne des leons de langue franaise aux Prussiens (le duc s'est rfugi Berlin), tantt des leons de danse, et tantt d'autre chose. Le fruit de ses travaux clandestins, ce bon Nogent le transmet son matre, en lui laissant croire qu'il les tient d'un banquier charg des affaires de M. le duc et de son revenu. Il y a donc des moments o le duc fait grande figure, joue, clabousse les passants du haut d'un brillant quipage, et se donne la contenance d'un gentilhomme millionnaire; mais le lendemain il n'a plus le sou. Or, c'est dans un de ces lendemains-l qu'il s'aperoit de la ruse de son bon Nogent. D'abord son amour-propre est bless, et il s'emporte jusqu' la violence; puis il s'apaise et pleure dans les bras de son vieux et excellent serviteur. Mais enfin, comment M. le duc sortira-t-il de cette dtresse? Nogent et la Providence ne sont-ils pas l? Nogent, tout en donnant des leons de gavotte une riche douairire, compte arranger le mariage de la nice avec son matre, M. de Morangies. Il s'agit d'un million, et dj la tante consent; mais cette mme Providence qui travaille, concurremment avec Nogent, pour le bonheur de Morangies fait dcouvrir notre jeune duc une riche marquise et une magnifique dot dans une simple grisette dont il est aim. Nogent n'a plus qu' laisser faire et jouir de la restauration de la maison des Morangies. Que ce soit par le fait de la Providence ou par le fait de Nogent, peu importe! Morangies est riche, heureux et mari; c'est l'essentiel. Le talent de Bouff, des dtails spirituels et touchants, et un dnouement trs-habile ont dcid le succs de cette joli pice, laquelle on peut reprocher des dveloppements un peu lents dans le premier acte. Mais dj le savoir-faire des auteurs avait fait disparatre ce dfaut ds la seconde reprsentation. Courrier de Paris. Vendredi dernier, vers sept ou huit heures du soir, si vous aviez parcouru les rues de Paris, ses quais et ses boulevards, vous auriez vu un spectacle assez original: toute la ville avait le nez en l'air; j'entends les honntes Parisiens qui n'taient pas rests ce soir-l sous leur toit domestique, lire leur journal en baillant, faire sauter leurs petits sur leurs genoux, se quereller avec leurs femmes, gronder leurs servantes, se dcrocher la mchoire dans un fauteuil, mdire du voisin, jouer au whist ou au jeu d'oie, se ronger les ongles, se passer un cure-dent travers les molaires, se gratter l'os frontal, fumer un cigare, toutes rcrations qui embellissent l'existence et aident faire passer les heures du soir si difficiles et si lentes. C'est du Paris ambulant, du Paris promeneur, du Paris vagabond que je veux parler; or, ce Paris-l, je vous l'ai dit, s'tait tout coup arrt dans sa course criante, et, le ventre tendu, le menton lev au ciel, le dos renvers, il plongeait son regard dans la patrie des toiles. N'est-ce pas, en effet, ce qui s'appelle avoir le nez en l'air? Mais pourquoi avait-il le nez en l'air? Il avait le nez en l'air parce qu'il regardait une clipse de lune, et que les clipses de lune ne se passent pas d'ordinaire la hauteur du pav? C'tait une rcration des plus comiques: tout le monde jouait l'astronome et l'astrologue; les tlescopes taient braqus sur les places publiques et la face du bon Henri, le roi inamovible du pont Neuf. Les petite garons se hissaient sur le dos des pres, les petites filles se dressaient sur les bras des nourrices. On peut affirmer que, le lendemain, la moiti de Paris avait le torticolis ou le tour de reins. C'est peu du torticolis, c'est peu des reins endoloris et malades; l'clipse cause bien d'autres disgrces: les larrons y nagent en pleine rapine comme les poissons dans l'eau. Au lieu de vous occuper de ce qui se pass dans la lune, mes trs-chers Parisiens, que ne veillez-vous sur vos goussets et sur vos poches? L'agile filou profite de ce moment mmorable o le bon bourgeois voyage dans les astres, pour faire ses coups impunment. Il grappille droite et gauche, il escamote de et de l; et tout l'heure, quand celui-ci cherchera sa montre, celui-l son foulard, cette blonde son binocle, cette brune son bracelet... clipse totale! Montres, bracelets, foulards, binocles, tout s'est clips avec la lune. Profonde allgorie, moralit non moins profonde, dont La Fontaine a plac l'explication au fond d'un puits! Nous nous occupons de ce qui se fait chez Mars et chez Saturne, et nous oublions de regarder si ou ne nous vole pas notre femme ou notre coffre-fort; aussi les grands politiques n'ont-ils pas de science plus certaine que de dire aux peuples qu'ils gouvernent: Voyez-donc un peu l-haut, dans la lune, si j'y suis! et pendant ce temps-l, ils font main-basse sur les liberts et la fortune publiques. Du reste, il n'est question, depuis quelque temps, que de voleurs et d'histoires de voleurs; ou dirait que Paris est couvert en fort de Rondy; ce n'est pas qu'on arrte les gens au coin des rues et que d'horribles brigands vous demandent la bourse ou la vie, barbe noire au menton et pistolet la ceinture; nous sommes trop civiliss et trop polis pour persvrer dans ces habitudes classiques du bandit de mlodrame; messieurs les voleurs exercent avec un raffinement de manires, avec une lgance de formes qui ne permettent pas le soupon. Comment s'imaginer que cette main dlicatement revtue d'un gant paille fasse le mouchoir? Comment croire que ce fin habit d'Helbeuf et cette botte d'un vernis irrprochable, chaussent et habillent un philosophe de cour d'assises ou de police correctionnelle? Le voleur a l'air de si bonne maison et d'une si honnte crature, que souvent le vol lui confie sa douleur et lui demande main forte. Je viens d'tre vol, monsieur.--Pas possible, monsieur.--Je vous assure que si, monsieur.--Comment, monsieur, il y a des tres assez mal levs pour voler une excellente tte comme la vtre!--C'est une infamie, n'est-ce pas, monsieur?--Certainement oui, monsieur.--Vous tes trop bon, monsieur.--Pas le moins du monde, monsieur.--Je vous remercie de l'intrt que vous prenez mon infortune,--C'est si naturel, monsieur: comment voir de sang-froid dvaliser un honnte homme?--Voulez-vous me faire le plaisir, monsieur, d'accepter un petit verre?--Certainement, oui, monsieur.--Je serais enchant de faire une plus ample connaissance avec vous.--Vous me faites honneur, monsieur.--Un si galant homme!--Ah! monsieur! Et sur cet ah! sentimental le voleur s'approchant du vol, comme par une explosion de sensibilit irrsistible, escamote lestement l'pingle en diamants qui s'tale orgueilleusement sur le collet de sa chemise, et la glisse dans sa poche ct de la tablette d'or qu'il s'tait pralablement approprie. Huit jours aprs, le vol, de retour dans sa ville natale, raconte sa msaventure et ajoute: Mais ce qui me console, c'est qu'au mme instant, je fis connaissance avec un Parisien charmant qui m'a plaint de toute son me et a pouss la politesse jusqu' changer avec moi le petit verre de l'amiti. Puis, l'exemple de M. de Pourceaugnac, il s'crie: C'est le seul honnte homme que j'aie rencontr Paris! Si le nombre des voleurs se perfectionne et s'accrot, le nombre de vieux htels, des htels historiques chaque jour diminue. En voici un et encore aprs tant d'autres. Le doux nom de Guimard lui servait de caution, et vous n'entriez pas sous ses votes dores sans respirer comme un parfum de vie lgante et de voluptueux loisirs; on sentait que l'esprit et les moeurs du dix-huitime sicle s'taient occups de btir cet asile charmant et y avaient rgn en matres. La Guimard fut, comme chacun sait, la danseuse adore du dix-huitime sicle; le marchal de Soubise chercha prs d'elle, en qualit de conqurant, se tresser des couronnes de myrte pour remplacer les lauriers qu'il n'avait pas cueillis en qualit de gnral; on ne saurait dire prcisment que Soubise travailla avec la Guimard comme Rosback, pour le roi de Prusse; mais si la bayadre lui accorda du myrte, elle en parpilla les feuilles et les branches sur bien d'autres assaillants; de sorte qu'en vrit la victoire de Soubise fut trs-partage; il tait arrt que nulle part, ni en guerre ni en amour, ce pauvre marchal ne resterait compltement matre du champ de bataille. La Guimard fit lever l'htel en question avec les produits de ses campagnes en pays d'Anathonte et de Cythre. Elle s'adressa d'abord Fragonard, l'illustre de ce temps-l; Fragonard se mit l'oeuvre; puis, un beau jour, sur je ne sais quelle plainte de la Guimard,--un caprice de danseuse sans doute,--il prit la mouche et se fcha. La Guimard, qui n'tait rien moins que patiente, l'envoya au diable; il y alla, mais en se promettant une bonne vengeance que voici. Dans le salon, d'un got exquis, tout clatant d'or et de peinture, la Guimard tait reprsente en pied, dans le costume de Terspsychore, souriant de son plus aimable sourire, regardant de son regard le plus tendre et le plus charmant. Fragonard se glissa, un matin, dans ce salon, sans tre aperu, prit son pinceau, en donna trois ou quatre coups sur la bouche et sur les yeux de cette Terspsychore adorable, et au lieu de l'air sduisant et tendre, y mit un air furieux et maussade; cette trahison accomplie, il s'esquiva comme il tait venu. La Guimard revint escorte de ducs et de marquis convis par elle au plaisir d'admirer son portrait. Je vous laisse deviner sa colre en le voyant si cruellement mtamorphos. Elle entra dans un terrible emportement; et ducs et marquis de rire; et plus ils riaient, plus notre Guimard devenait furieuse, consquemment, plus elle ressemblait la Terspsychore enlaidie par Fragonard. Jamais vengeance ne fut plus complte, car ce fut le lendemain le passe-temps de la ville et de la cour. Cette Guimard tait toutefois une agrable et excellente fille; un peu maigre, disent les gourmets de son temps. Grimm, qui n'tait pas ce jour-l en humeur de galanterie, l'appelle une araigne. Terspsychore est bien loin!--Du reste, l'Opra et surtout le corps des ballets a toujours t en proie cet insecte; voyez notre ballet de 1844; que de danseuses se disent des Terspsychores, qui ne sont que des araignes comme la Guimard, tendant leur toiles pour prendre les mouches de l'orchestre et de l'avant-scne. Non-seulement la Guimard tait humaine, quelle danseuse ne l'est pas? mais elle tait charitable; tmoin les 6,000 livres d'trennes que lui donna le marchal de Soubise, et qu'elle convertit en aumnes pour les pauvres frapps par le cruel hiver de 1768, allant elle-mme de mansarde en mansarde, de misre en misre, distribuer son bienfait. Ce gnreux dvouement la mit en grande rputation de chant, et lui attira une ptre de Marmontel qui commence ainsi: Est-il bien vrai, jeune et belle damne, Que du thtre, embelli par tes pas. Tu vas chercher dans de froids taffetas L'humanit plaintive, abandonne? Ainsi Marmontel rima une mauvaise ptre pour une bonne action; il n'en a jamais fait d'autres! Cet htel de la Guimard, dont l'amour fit les frais et dont le plaisir dessina le plan, comme dit un contemporain, est dj au niveau du sol. La niche de Cupidons qu'il cachait depuis quatre-vingts ans s'est envole, de peur d'tre crase sous les gravois. Demain y amnera de la toile, ou bien on y vendra des juliennes et des biftecks.--Passe encore pour des ctelettes la Soubise! Aprs la Guimard, parlons de Taglioni; transition naturelle; de danseuse danseuse, il n'y a que le pied. Nous dirons donc que mademoiselle Taglioni a commenc ses reprsentations. C'est l une grande nouvelle, et si vous en doutez, allez un peu voir la foule qui se presse au bureau de location; on se dispute les stalles et les loges, et, le soir venu, mille bravos accueillent la sylphide et la bayadre; aux bravos se mlent les bouquets de fleurs et les couronnes. [25 lignes illisibles.] C'est une sylphide qui s'envole comme l'me d'une jeune fille qui meurt d'amour; dans les collines fleuries de la Suisse, l ou s'abrite la demeure de Guillaume Tell, l'oiseau lger ne saurait suivre ses pas; au srail, quand elle excite la rvolte, quelle aime a plus de charme et de sduction, quelle vierge plus de dcence, quelle amazone plus de fiert? La Fille au Danube nous a rvl une dlicieuse vision du Nord: la fe des eaux qui vogue sur le grand fleuve comme un blanc flocon d'cume, comme la plume dtache de l'aile du cygne. En 1838, Marie Taglioni quitta Paris, et se mit voltiger travers l'Europe, Berlin, Vienne, Londres, Saint-Ptersbourg. Les empereurs et les rois se la disputrent; la grande-duchesse Alexandrine de Mecklembourg-Schwerin crivit sa soeur l'impratrice de Russie, pour obtenir que mademoiselle Taglioni vint danser Dobberau. La reine de Wurtemberg ne se spara d'elle qu'en pleurant: Ma soeur me quitterait, que je n'aurais pas plus de chagrin, dit-elle. A Munich elle ne fut pas moins adore. Le roi de Bavire lui prsenta la reine, en lui disant avec la simplicit germanique: Mademoiselle, voici ma femme! Et quand vinrent ses deux filles, les princesses Marie et Sophie, il ajouta: Mesdemoiselles, saluez mademoiselle Taglioni; faites-lui voir que vous profitez des leons de grce qu'elle vous donne chaque soir. Ainsi partout Marie Taglioni mit sur un pied d'galit parfaite l'aristocratie de naissance et l'aristocratie du talent. Elle a toujours trait, du haut de sa royaut de thtre, de puissance puissance avec les princes, les rois et les empereurs de l'Europe. [Illustration: Mademoiselle Taglioni, dans la Sylphide.] Paris s'tait montr son admirateur le plus persvrant; Paris, en quelque sorte, avait fait sa gloire; aussi est-ce Paris que Marie Taglioni donne son dernier sourire et son dernier triomphe. Aprs ces soires clatantes dont nous sommes tmoins depuis huit jours, tout sera dit, Marie Taglioni quittera le thtre; la sylphide ploiera ses ailes, et se reposera de sa renomme au fond de quelque potique et silencieuse retraite. Profite donc, Paris, des dernires heures qu'elle te laisse pour la voir encore et lui jeter sa dernire couronne. Une grande fte se prpare Versailles; il y aura spectacle la cour; les journaux l'annoncent. Mais que les temps sont changs! ce ne sont pas les ducs tourdis, les petits chevaliers inutiles et les marquis dbraills qui viendront s'asseoir sur les banquettes et au-dessous de la loge du roi. L'aristocratie des titres a fait son temps; l'aristocratie du travail la remplace. La fte annonce aura pour convives et pour spectateurs tous ces hommes ingnieux et actifs qui ont enrichi l'exposition de l'industrie des magnifiques chantillons de leur intelligence. Monsieur, quel est ce marquis?--C'est un fabricant de fer lamin.--Et ce duc, monsieur?--Un filateur clbre.--Ce vicomte?--L'inventeur d'une pompe admirable.--Ce chevalier?--L'auteur d'une machine tiller le lin et le chanvre. On dit que le spectacle choisi par le roi se composera de la Lucrce de M. Ponsard, et de la jolie comdie de M. Augier, la Cigu: cours complet de grec et de latin. Un magnifique repas couronnera la fte; on y boira du vin de Chio et de Falerne, et,--on peut s'y attendre,--plus d'une amphore sera vide. Il ne nous reste qu'un fretin de nouvelles; des nouvelles de rien, des nouvelles en l'air, des nouvelles sans importance. Par exemple, un barbet s'est noy hier sous le pont Neuf; une tuile, tombant d'un toit, a borgn un monsieur bien mis qui allait dner en ville; l'empereur Nicolas visite Londres la barbe de Paris; M. Ancelot continue jouer au Vaudeville le rle du directeur malgr lui; on annonce, pour la millime fois, que Rossini nous apportera un opra nouveau vers la fin de juillet; un mari de la rue Beaubourg, ayant surpris un voisin dans une situation suspecte, lui a matriellement coup les deux oreilles. Exposition des Produits de l'Industrie. (6e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164, 180 et 211.) CLAIRAGE.--PRODUITS DIVERS. [Illustration: Conglateur, glacire des familles.] [Illustration: Fragment d'un lustre gaz, excut pour le thtre de la reine d'Angleterre, par M. Lacarrire.] Nous sommes loin du temps o, dans les campagnes comme dans la plupart des villes, l'heure du couvre-feu tait celle o chacun finissait sa journe, o la unit commenait au moment o le soleil se couchait, pour ne finir que lorsqu'il se levait; temps calme et paisible, temps de jouissances matrielles peu mles de jouissances intellectuelles; heureux temps peut-tre, o l'esprit humain ne cherchait pas au-del de ce que ses pres avaient connu, et se reposait dans un sommeil lthargique de travaux qui demandaient plus de routine que d'intelligence. Dans ce temps-l, d'ailleurs, les sciences et les arts domiciliaires surtout taient dans l'enfance; rien des brillants produits que nous voyons aujourd'hui ne venait rvler l'homme qu'il avait encore un pas immense faire pour tre vritablement le roi de la cration; il naissait, vivait et mourait, sans s'inquiter si la terre tait ronde et tournait autour du soleil, s'il avait sur cette terre la masse de jouissances auxquelles il pouvait atteindre. [Illustration: Cadre et bas-relief en chanvre impermable, par M. Marcuzi de Aguirre.] [Illustration: Garniture de chemine en bronze dor, par M. Rodel.] [Illustration: Lampes Carcel par M. Dehennault.] Aujourd'hui, il faut l'avouer, la condition de l'homme est toute diffrente; son esprit, excit, stimul par les mille merveilles qu'il voit natre autour de lui, par les dcouvertes qu'enfante le cerveau de chacun, son esprit est toujours en avant de ce qu'il a; il conoit le mieux tout en ayant le bien, et sa bourse, et sa maison sont toujours ouvertes qui vient lui apporter une ide nouvelle qui augmente ou complte son bien-tre. [Illustration: Lampes gaz et piston, par M. Joanne.] On se rappelle comme un rve ou comme un pisode des romans de chevalerie les fameux clairages des grandes salles des chteaux antiques au moyen de torches de rsine que soutenaient des bras en fer sortant du mur; leur lueur rougetre et la fume paisse qui remplissait bientt la salle et luttait avec peine contre la flamme de chnes entiers, que dvorait l'immense chemine. C'tait le luxe alors. Depuis, chaque chaumire, pour qui la torche de rsine tait inabordable, chaque chaumire eut sa lampe antique, o l'on brlait une huile impure provenant de graines olagineuses imparfaitement tritures. Ces lampes bec allong, mche ruineuse, on les voit encore dans nos campagnes.--Mais que de progrs depuis lors! combien l'clairage a gagn! avec quelle ardeur la chimie et la physique ont concouru en faire un des arts les plus complets! sous quelles formes brillantes et nombreuses chacun peut-il trouver l'clairage qui convient le mieux sa fortune: chandelle, bougie de cire, bougie starique, huile pure, alcool, hydrogne, huile de schiste, gaz de houille, gaz de rsine, gaz ordinaire, gaz comprim, telles sont les diverses inventions pour lesquelles la physique et la mcanique ont de leur ct dvelopp toutes leurs ressources. Nous allons essayer une revue rapide de ces diverses sortes d'clairage, et nous indiquerons, en passant, les amliorations obtenues dans chacune de ces branches. La fabrication des chandelles en est arrive un point o elle n'a plus de grands progrs faire. Les perfectionnements dont elle est susceptible tiennent d'ailleurs au mlange du suif avec des matires trangres, telles que de la cire ou du blanc de baleine, ce qui leur donne de la consistance et en rend l'usage plus agrable. On les fabrique de deux manires, au moule ou la baguette. Pour le moulage, on place la mche dans un moule qu'on remplit de suif; pour le second procd, on plonge la mche dans un bain de suif, et on ritre cette opration jusqu' ce que les couches de suif accumules donnent la chandelle la grosseur suffisante. La cire est la matire la plus anciennement employe dans la fabrication des bougies. On la blanchit en la fondant et en l'exposant l'air en rubans larges et minces. La plupart des bougies se fabriquent au moule comme les chandelles. Cependant la chimie prparait, dans le silence du laboratoire, le coup le plus inattendu et le plus redoutable en mme temps tous les systmes d'clairage direct par les substances employes l'tat solide. On apprit, en effet, que le suif pouvait tre divis en plusieurs substances, les unes solides, cristallisables; les autres fluides la temprature ordinaire. On parvint liminer conomiquement ces dernires, et transformer les autres en vritables bougies, doues des principales proprits qui conviennent l'clairage de luxe. Telle est l'origine de la bougie starique, dont la fabrication est aujourd'hui une branche importante de l'industrie parisienne. Nous avons remarqu l'exposition les produits de M. de Milly, le fondateur de la bougie dite de l'toile; ceux de M. Tresca, qui a cr la bougie de l'clipse, et ceux de divers autres fabricants, dont les bougies prsentent de bonnes qualits. Il rsulte des observations faites par M. Peclet: l que dans l'clairage par les chandelles de six ou de huit, les dernires sont plus coteuses que les premires pour produire la mme quantit de lumire; 2 que les prtendues chandelles conomiques ne le sont rellement pas, attendu qu'elles cotent par heure plus que les chandelles ordinaires et qu'elles donnent moins de lumire; qu'elles prsentent seulement l'avantage de moins couler, d'tre plus sches, plus blanches et de ne pas donner d'odeur; 3 que l'clairage par les bougies de cire et de blanc de baleine diffre peu; que celles de blanc de baleine sont prfres cause de leur clat et de leur translucidit; que les bougies d'acide starique valent les deux autres pour l'usage, mais qu'elles sont d'un aspect moins agrable. Les huiles les plus propres l'clairage sont celles qui ne sont point volatiles et qui ont la proprit de rester grasses l'action de la chaleur, quelque prolonge qu'elle soit. Telles sont les huiles d'olive, de colza, de navette et d'oeillet qui sont communment employes dans ce but. On les purifie d'ailleurs au moyen d'acide sulfurique concentr qui dcompose les matires trangres et les prcipite au fond du vase o se fait l'opration. Jusqu'en 1786 on ne s'tait servi que de la lampe antique, de la lampe de campagne, dont nous avons parl plus haut; mais cette poque, Ami Argand fit la dcouverte des becs double courant d'air, et c'est de l que datent les perfectionnements introduits dans l'clairage l'huile. Les avantages du systme d'Argand sont faciles saisir: la mche, au lieu d'tre plate, est en forme de cylindre creux retenu entre deux cylindres concentriques; l'air arrive ainsi des deux cts et sur toutes les parties de la mche; la combustion de l'huile se fait plus rapidement; on obtient une belle lumire, il ne se vaporise que peu d'huile et on n'a ni fume ni odeur. On augmente d'ailleurs le tirage en protgeant la flamme par une chemine en verre. Les diffrentes mthodes suivies dans la construction des lampes ont pour but de verser continuellement sur la mche la quantit d'huile ncessaire la combustion. On a imagin ainsi: 1 les lampes rservoir suprieur au bec; 2 les lampes rservoir au niveau du bec; 3 les lampes hydrostatiques; 4 les lampes mcaniques. Dans ces deux dernires, le rservoir est dans la partie infrieure au bec. Nous n'avons rien de particulier dire des lampes des deux premires espces: lampes de bureau, lampes astrales, lampes sinombres, telles sont les principales varits, modifies plus ou moins, suivant le got ou le gnie des constructeurs. Quant aux lampes hydrostatiques, les premires furent inventes par les frres Girard, et perfectionnes ensuite par M. Thilorier. Si l'on suppose un siphon ouvert par les deux bouts et dont les branches renferment des liquides de densit diffrente, les hauteurs de ces liquides dans les deux branches seront en raison inverse de leur densit; si on dispose un appareil de manire ce qu'une colonne de liquide agisse, au moyen d'un rservoir commun sur une colonne d'huile, mesure que l'huile se brlera, le liquide pesant descendra dans le rservoir commun et forcera l'huile s'lever et conserver sensiblement le mme niveau. Le liquide employ par M. Thilorier tait une dissolution de sulfate de zinc dans un gal poids d'eau. Nous devons dire que ces lampes ont t gnralement remplaces par les lampes mcaniques ou lampes Carcel. Dans ce dernier systme, la partie infrieure du pied de la lampe est occupe par un mouvement d'horlogerie; immdiatement au-dessus se trouve le rservoir d'huile, au fond duquel est un systme de pompes que le mouvement d'horlogerie met en activit et qui fait monter l'huile dans un petit tuyau qui aboutit la partie infrieure au bec; l'huile en excs retombe par les bords extrieurs du rservoir. Carcel employait une pompe piston horizontal et double effet. M. Vissocq a introduit un perfectionnement qui a pour but de supprimer l'intermittence qui rsulte du jeu de la pompe. Il emploie deux systmes de pompe, l'une verticale, l'autre horizontale, disposes de manire que la plus grande pression de la premire rponde au minimum de pression de la seconde, et rciproquement. Depuis que le systme dont Carcel est l'inventeur est tomb dans le domaine public, un grand nombre de fabricants ont envoy l'exposition des lampes mcaniques dont les dispositions sont plus ou moins ingnieuses et les dtails plus ou moins bien soigns. Il nous semble que maintenant ce qu'il faut atteindre, c'est le bon march, et sous ce point de vue il y a encore de grands progrs faire, et ensuite l'lgance des formes. Nous citerons, parmi ceux dont nous avons remarqu les produits, M. Joanne, M. Dehennault et M. Silvant. Nous retrouverons tout l'heure M. Joanne dans une invention qui lui est propre. M. Dehennault est le premier qui ait eu l'ide de substituer les vases en porcelaine aux formes anciennes, et fait d'une chose ncessaire un objet d'ornement pour nos salons et en rapport avec les ameublements de nos jours. Rien de gracieux, de riche et de prcieux comme les deux modles que nous reproduisons aujourd'hui, l'un en porcelaine de France, l'autre en porcelaine de Chine garnie, en bronze dor. M. Silvant a expos un systme de lampe qui porte son nom et qui nous a frapp par sa simplicit. L'air y fait l'effet du liquide de la lampe hydrostatique; la pression exerce par l'huile qui tombe dans un rservoir infrieur sur l'air qui y est contenu ragit sur l'huile du rservoir suprieur et la force ainsi monter et alimenter la mche. Ces lampes sont, du reste, garanties pendant cinq ans par l'inventeur. Le systme pour lequel M. Joanne a t brevet consiste en ce que, dans sa lampe, l'huile est leve par la seule pesanteur d'un piston comprimant la surface; l'coulement rgulier est maintenu par l'addition d'un flotteur rgulateur plac dans un rservoir le distribution interpos entre le bec et l'extrmit de la colonne comprime. M. Joanne a ajout, de plus, un cne mtallique plac au centre de la mche pour forcer le courant d'air frapper plus vivement la flamme. Ce mcanisme, comme ou le voit, est excessivement simple; de plus, il est peu coteux et d'un entretien facile; les rparations sont pour ainsi dire insignifiantes. Avant la dcouverte de M. Joanne, on avait en vain cherch unir, dans ce systme, la simplicit la solidit et l'conomie; toutes les tentatives avaient chou, aussi l'inventeur est-il se dfendre contre de nombreux contrefacteurs pendant presque toute la dure de ses brevets. Ce n'est qu'aujourd'hui que son invention est dans le domaine public qu'il lui est donn de respirer et de jouir tranquillement du fruit de ses travaux. M. Joanne a encore imagin une lampe gaz pour la combustion de l'hydrogne liquide. Ses lampes mritent tous gards d'attirer l'attention; il a innov encore de ce ct. Avant lui, pour teindre la lampe gaz, on tait oblig d'ter le verre, de souffler et de mettre un teignoir sur la capsule gaz; il a introduit dans ces lampes un bec teignoir qu'il suffit de tourner pour intercepter immdiatement le passage du gaz. De plus, il fait brler le gaz hydrogne comme l'huile dans une mche circulaire courant d'air. Nous aurons occasion de revenir plus tard sur l'avenir de l'hydrogne liquide et sur la place qu'il doit occuper dans les produits de consommation usuelle, surtout entre les mains d'hommes intelligents et inventifs comme ceux dont nous venons de parler. Les curieux s'arrtent l'exposition devant les normes appareils de M. Franois jeune, les phares catadioptriques et les lentilles colossales qu'a exposes cet habile fabricant. Peut-tre devrions-nous renvoyer ce que nous avons dire des phares un article plus spcial; cependant comme la puissance des phares et leurs effets viennent autant de l'intensit de la lumire place au foyer que des proprits des verres qui l'entourent, nous donnerons ici un aperu historique sur cette admirable invention. Les principes sur lesquels repose la construction des phares sont dus un savant franais, Augustin Fresnel. Un des grands dangers de la navigation est l'approche, des ctes pendant la nuit. On conoit donc de quelle importance il est que les ctes soient claires, que les feux soient visibles de loin et reconnaissables les uns des autres par des signes distinctifs. Les Romains, qui avaient lev des tours d'une grande hauteur dans ce but, allumaient simplement des feux de bois qu'on entretenait toute la nuit; mais si la hauteur de ces tours permettait de voir de loin les feux allums au sommet, le peu d'intensit de la flamme, la diffusion des rayons, qui ne pouvaient percer les couches paisses de l'atmosphre, en restreignaient l'utilit une zone peu tendue autour de chaque phare. En principe un feu isol envoie des rayons vers tous les points de l'atmosphre: beaucoup d'entre eux sont donc perdus, et ceux qui arrivent au navigateur sont tellement faibles qu'ils ne peuvent prvenir la plupart des dangers auxquels il est expos prs des ctes. Dtruire cet parpillement fcheux de rayons, et profiter de toute la lumire de la lampe, tel tait le double problme qu'on avait rsoudre pour tendre la porte des phares. On a augment d'abord l'intensit du feu en se servant des lampes d'Argand. Puis on a trouv la solution du problme en employant des miroirs mtalliques profonds, connus sous le nom de miroirs paraboliques. Une lampe place au foyer d'un tel miroir envoie sur la surface du miroir tous ses rayons, qui, par rflexion, sont ramens une direction commune. L'inconvnient est que le faisceau ainsi rflchi n'a que la largeur du miroir, et il faudrait pour clairer tous les points de l'horizon beaucoup de miroirs diversement orients. Le mme effet serait obtenu par l'interposition d'une masse de verre, en forme de lentille entre la lumire et le navigateur. Cet essai, fait d'abord par les Anglais, ne russit pas, jusqu' ce que notre compatriote, Augustin Fresnel, appliquant la construction des phares les nouvelles lois de la lumire qu'il venait de dcouvrir, reprit la question o l'avaient laisse les Anglais. Il vit qu'on ne rendrait les phares lenticulaires suprieurs aux phares rflecteurs mtalliques, qu'en augmentant considrablement l'intensit de la flamme clairante et en donnant aux lentilles d'normes dimensions, qu'on demanderait en vain la fabrication ordinaire. Alors il composa ses lentilles de petites pices calcules suivant les lois de l'optique et imagina de plus toutes les mthodes pour construire avec exactitude et conomie les lentilles chelons. Enfin il inventa une lampe plusieurs mches concentriques dont l'clat galait vingt-cinq fois celui des meilleures lampes double courant d'air. Chaque lentille envoie l'horizon une lumire quivalente celle de trois quatre mille lampes double courant d'air runies. De plus, pour rendre ces phares parfaitement distincts les uns des autres, on imagina de leur donner un mouvement de rotation de manire ce qu'ils produisent des clipses intermittentes et dont les intervalles plus ou moins spares suffisent au navigateur pour lui indiquer quel phare et quelle cte il a affaire. Les lampes mcaniques des phares lenticulaires, de premier, deuxime et troisime ordre, ont t excutes avec beaucoup de succs par MM. Wagner et Lepaute. Depuis, d'antres fabricants ont t appels fournir des lampes pour des appareils de moindre puissance. Les machines de rotation, qui exigent la mme perfection que les horloges, sont dues aux artistes que nous venons de nommer. Tel est le rsum succinct de l'une des plus admirables inventions de l'esprit humain, dont l'honneur revient tout entier un Franais, et telle que l'humanit n'aura jamais en gmir. Nous ne pouvons aujourd'hui donner sur la fabrication du gaz des dtails que, d'ailleurs, les lecteurs de _l'Illustration ont dj eus dans un prcdent numro. Nous nous bornons leur donner le dessin d'un admirable lustre command par la reine d'Angleterre la maison Lacarrire, dont la renomme est europenne. Le lustre, en bronze dor, est destin au thtre royal, et soutient dignement la rputation des produits de notre compatriote. Nous donnons galement le dessin d'une garniture de chemine n bronze dor, dont l'ide est des plus originales, et l'excution excessivement satisfaisante. L'artiste, M. Rodel, lui a donn le nom de _pendule-candlabre. Les candlabres placs aux deux cts de la chemine soutiennent, en se rejoignant, une pendule, qui se trouve ainsi suspendue, et n'intercepte pas le coup d'oeil que toute dame est force de donner de temps en temps sa toilette. Un autre avantage est d'obtenir un grand effet de lumire par la rptition des bougies dans la glace; de plus, dans un salon dont le milieu est spar par une glace sans tain, l'heure est indique des deux cts, les bougies clairent les deux pices, et, cependant, rien n'intercepte la vie d'un salon l'autre. C'est une pice lgante, et qui fera bientt partie oblige de tous les ameublements de luxe. --Dans les prcdentes expositions, on a remarqu des bas-reliefs, des rondes-bosses, des ornements de tous genres, fabriqus en carton-pierre: la dcoration des appartements a surtout gagn en lgance par l'emploi de ce nouveau plastique, qui, par son prix, est la porte des fortunes modestes. Aujourd'hui, nous avons enregistrer l'apparition d'un nouveau produit, qui ne le cde en rien, pour la mallabilit, la nettet des contours, la solidit et la dure, son prdcesseur, et qui a sur lui l'avantage de la lgret et du bon march. Nous voulons parler du chanvre impermable, d M. Marsuzi de Aguirre. Nous ne pouvons donner de dtails sur la manire dont se fabrique ce chanvre impermable. Nous dirons seulement que les produits que nous en avons vus sont minemment remarquables, comme nos lecteurs peuvent en juger par le bas-relief que nous mettons sous leurs yeux. Nous ajouterons que si, dans les petits dtails, ou peut en obtenir toute la finesse et le fini de la fonte ou du bronze cisel, il se plie galement aux grands ornements d'architecture, comme le prouvent les importante travaux de dcoration de l'intrieur et de l'extrieur des salles de l'exposition, dont les corniches, les chapiteaux et les moulures sont en chanvre impermable. C'est une industrie minemment franaise, qui occupe en ce moment 150 ouvriers, absorbe pour 150,000 fr. de matires premires provenant toutes du sol fianais, et donne lieu une fabrication dont l'importance n'est pas moins de 500,000 fr. par an. Une partie des produits est consomme en France: en 1843, l'tranger en a achet pour 120,000 francs. Nous ne pouvons que dsirer les progrs de cette industrie, qui est si bien en rapport avec les lgres constructions que ce temps-ci, les modiques fortunes et les appartements exigus. Tout ce qu'on peut craindre, c'est qu'un got svre ne prside pas au choix des modles. Nous disons cela comme avertissement et non comme reproche, car nous n'avons rien remarqu de choquant, comme got, dans les produits exposs cette anne. C'est que rien ne doit tre plus pur que ce qui est destin aux masses, dont les premires impressions sont vives et presque toujours ineffaables. _Conglateur, glacire des familles.--Rjouissez-vous, vous qui vivez, dans les climats chauds, sous les rayons brlants du soleil, ou qui, par raison d'conomie, rpugnez entrer chez Torloni dans les jours de canicule. Pleurez, glaciers infortuns dont l'art n'est plus un secret, et qui ne pourrez plus nous vendre 25 centimes ce que nous obtenons aussi bien que vous pour 5 centimes; et vous, Dame-Blanche et Reine-de-Castille, faites trve vos trop longues querelles; cessez de vous agrandir et d'taler ces normes corbeilles d'ananas, ces cristaux, ces porcelaines o l'or s'allie aux dessins les plus gracieux; runissez-vous contre l'ennemi commun qui vient bouleverser les existences acquises et vos guerres intestines; conspirez contre le conglateur, glacire des familles, appareil pour faire de la glace en toutes saisons et par toutes les tempratures. L'utilit de la glace est incontestable, et rien n'approche de la sensation dlicieuse qu'elle procure pendant les grandes chaleurs: aussi avons-nous lu, je ne sais o, que Napolon lui-mme, brl sur son rocher dsert, prouva une joie d'enfant en recevant d'Europe un appareil pour faire de la glace. On sait qu'au moyen de la combinaison de diffrents sels, on peut obtenir un refroidissement notable, et arriver plusieurs degrs au-dessous de zro. C'est sur la proprit de ces mlanges qu'est fonde la construction de la glacire des familles. Elle se compose de plusieurs cylindres concentriques, qui renferment entre leurs parois le mlange et les matires glacer. La premire enveloppe comprend une substance non conductrice du calorique; la seconde, de l'eau glacer; la troisime, le mlange, et la quatrime, qu'on nomme _sarbotire, les sorbets, fromages, glaces aux fruits, la crme ou au sirop. Les mlanges rfrigrants sont de deux espces: le premier se compose de trois parties de sulfate de soude et deux parties d'acide muriatique; l'autre, d'une partie de nitrate d'ammoniac et d'une partie d'eau. Ce dernier opre moins vite; mais il prsente l'avantage de pouvoir servir continuellement et au moyen d'une simple vaporation de l'eau qui a dissous le sel d'ammoniac. Au-dessous des tubes, ou cylindres que nous venons d'indiquer, est un autre vase cylindrique qui sert de rcipient aux matires rfrigrantes. Au bas de la partie suprieure de l'appareil est un robinet qui sert couler l'eau suffisamment glace. Et maintenait! il ne nous reste plus, ami lecteur, qu' vous engager faire l'essai de ce meuble indispensable, et nous sommes convaincu que vous ne voudrez plus prendre d'autres glaces que celles faites par vos propres mains. Acadmie des Sciences. COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844. (Voir t. I, p. 217, 231, 238; t. II, p. 182, 198, 316 et 394; t. III, p. 25, 58, 134, 150, et 218.) VII--Sciences mdicales. (Suite et fin.) M. Lon Dufour a rpt ses dissections d'abeilles pour s'assurer de nouveau si les organes scrteurs de la cire, dcrits par Huber, existaient rellement. L'opinion de M. Milne Edwards, qui se rapprochait de celle d'Huber, est le motif qui a dtermin M. Dufour faire de nouvelles recherches. Cette fois-ci comme la premire, il n'a trouv ni glandes intrieures pour scrter la cire, ni poches extrieures pour la recevoir labore, ni communication d'aucune espce entre la cavit de l'abdomen o la cire est ingurgite, et les intervalles des anneaux o on la trouve en lamelles. En consquence il croit devoir s'en tenir l'opinion de Raumur, que l'abeille avale la cire brute, la vomit aprs qu'elle s'est pure dans ses organes digestifs, et la place entre les anneaux de son abdomen, o elle se moule en lamelles pour tre ensuite employe la construction des alvoles. M. Milne Edwards, qui n'est point convaincu par les observations anatomiques de M. Dufour, donnera bientt sans doute le rsultat des recherches et les dessins qu'il a promis d'excuter ds que les beaux jours seraient venus. On doit MM. Baudrimont et Martin-Saint-Ange un mmoire, fruit de longues et patientes recherches, sur les phnomnes de l'incubation des oeufs des gallinacs. Il rsult du travail de ces observateurs que l'oxygne est indispensable l'volution organique de l'embryon; que les oeufs, pendant l'incubation, perdent une partie de leur eau et brlent du carbone et de l'hydrogne. C'est une sorte de respiration qui s'opre. Les auteurs s'occupent en ce moment d'tudier le rle que peut jouer l'azote pendant l'incubation. Une note de MM. Gruby et Delafond contient des dtails fort curieux sur le dveloppement d'animalcules nombreux dans l'estomac et l'intestin des animaux herbivores et carnivores pendant la digestion. C'est surtout chez les herbivores que ces animalcules se dveloppent en grand nombre. M. Roger a fait sur la temprature des enfants, l'tat physiologique et pathologique, des recherches exprimentales, il a trouv dans la marche du thermomtre des indications pour le diagnostic de certaines maladies, et principalement pour l'oedme des nouveau-ns. M. Persoz a fait, sur l'engrais des oies par le mas, des expriences d'o il rsulte que: 1 L'oie, en s'engraissant, ne s'assimile pas seulement la graisse contenue dans le mais, mais qu'elle en forme elle-mme une certaine quantit aux dpens de l'amidon et du sucre de mas, et peut-tre aussi l'aide de sa propre substance, puisque la quantit de graisse forme en elle est ordinairement plus du double de celle qui se trouvait dans le mas; 2 qu'aprs avoir t engraisse, une oie contient une quantit de graisse suprieure l'augmentation de poids qu'elle a subie; 3 Que, durant l'engrais, le sang des oies change de composition, qu'il devient riche en graisse, et que l'albumine en disparat ou s'y modifie; 4 Qu'enfin il semble exister une certaine relation entre le dveloppement du foie et la quantit de graisse produite. Nous rendrons compte du rapport de la commission nomme pour l'examen de ce mmoire. L'Acadmie a reu de M. Vrolik un extrait du rapport de la premire classe de l'Institut royal des Pays-Bas sur les qualits nutritives de la glatine. Il rsulte des expriences faites par les savants hollandais que la glatine ne nourrit pas, et que, donne isolment comme aliment, elle fait natre un dgot insurmontable. M. d'Arcet, dans la sance suivante, a protest contre les conclusions de ce rapport, et, sans entrer dans la discussion des faits d'observation, il s'est appuy sur l'opinion du professeur Bergsma, dont l'autorit aurait t invoque tort contre la glatine; M. Bergsma est un zl dfenseur de cette substance, qu'il croit alimentaire. L'espace ne nous permet pas d'analyser un mmoire de MM. Prvost et Lebert intitul: _De la formation des organes et de la circulation du sang dans les vertbrs; et un autre mmoire de M. Hbert sur la tuberculisation. _Mdecine.--M. Pariset a fait un rapport des plus favorables sur un mmoire relatif une mthode d'ducation approprie aux jeunes idiots, par M. Sguin, instituteur des idiots Bictre. Nous parlerons des rsultats admirables auxquels est arriv M. Sguin, dans une notice sur les alins, que _l'Illustration publiera incessamment. M. Flourens, en prsentant, au nom de MM. Baillarger, Cerise et Longet, les deux premiers volumes des _Annales mdico-psychologiques, donne des dtails sur le but de ce journal, rdig par des hommes dont le nom est une garantie, et qui est destin solliciter les travaux et recueillir les documents relatifs la science thorique et pratique des rapports du physique et du moral, et en particulier la pathologie mentale. _Mdecine lgale.--MM. Flandin et Danger, poursuivant leurs travaux de toxicologie, ont prsent l'Acadmie un mmoire sur l'empoisonnement par le plomb, suivi de quelques considrations sur l'absorption et la localisation des poisons. _Chirurgie._--M. Scoutetten a lu un mmoire sur la trachotomie dans la priode extrme du croup. Le travail a pour base une observation personnelle l'auteur et qu'il a recueillie dans sa famille. Sa fille, ge de cinq semaines, avait t atteinte du croup, et toutes les ressources de la mdecine taient puises, sauf une; l'ouverture de la trache-artre. Des confrres de l'auteur, appels en consultation par lui, dclarrent mme cette opration inutile, et s'avourent d'ailleurs inhabiles la pratiquer. Alors, plac dans l'alternative d'agir lui-mme ou de voir prir son enfant sous ses yeux, le pre s'arma courageusement du bistouri. Aprs bien des accidents redoutables qui vinrent entraver l'opration, la trache fut ouverte, et l'asphyxie arrte dans sa marche. Les premiers jours aprs l'opration furent difficiles passer, cependant le dixime jour on put enlever dfinitivement la canule; la plaie marcha rapidement vers la cicatrisation, et l'enfant, ge maintenant de quatre ans et demi, jouit d'une sant parfaite. Cette observation intressante serait une nouvelle preuve, s'il en tait besoin, que c'est un tat spasmodique de la glotte, et non l'occlusion par les fausses membranes, qu'est due l'asphyxie dans le croup. En effet, si les fausses membranes suffisaient pour amener l'asphyxie, ce dnouement funeste ne pourrait tre prvenu par une ouverture pratique au-dessous du larynx, dans un point o les fausses membranes se produisent comme dans le larynx mme. M. Magne, dans un mmoire prsent l'Acadmie, a dvelopp et confirm une ide ingnieuse de feu le professeur Samson sur le moyen de diagnostiquer entre elles, ds leur dbut, certaines maladies de l'organe de la vue, d'aprs l'absence d'une ou de plusieurs des trois images qui se peignent dans l'oeil quand on prsente devant la pupille une bougie allume. M. Sdillot, professeur Strasbourg, envoie une note sur un nouveau procd opratoire employ par lui pour l'ablation d'un cancer de la base de la langue. Dans le but d'viter les inconvnients graves qui rsultent des deux mthodes en usage, en oprant par la bouche ou par l'intervalle maxillohyoidien, M. Sdillot a spar par un trait de sure les deux moitis de la mchoire intrieure vers la ligne mdiane, et, par leur cartement, il s'est mnage un espace de 10 centimtres de large, sans intresser aucun organe important. L'opration a t prompte, bien supporte, et neuf jours aprs la malade allait fort bien. M. Feldmann, de Munich, a envoy un nouveau mmoire sur la kratoplastie, c'est--dire le remplacement de la corne devenue opaque par une corne prise sur un autre individu. Ses oprations, faites sur des lapins et sur des chats, ont fort bien russi; esprons qu'on pourra quelque jour en faire l'application l'homme. M. Leroy d'tiolles a lu un mmoire sur l'vacuation artificielle des dbris de calculs urinaires sur leur pulvrisation; c'est au moyen d'instruments nouveaux et de son invention qu'il obtient ces rsultats. Dans la sance du 26 fvrier, l'Acadmie a dcern les prix de mdecine et de chirurgie pour l'anne 1842 MM. Stromeyer, Dieffenbach, Bourgery et Jacob, Thibert, Longet, Valleix, Amussat, Serrurier et Rousseau, Philippe Boyer. Enfin, dans la sance du 18 mars, l'Acadmie a nomm membre correspondant pour la section de mdecine et de chirurgie M. Brodie, en remplacement d'Ashley Cooper, et dans la section d'anatomie et de zoologie, M. Ch. Buonaparte, prince de Cunino, en remplacement de Jacobson. La Fte-Dieu, Aix, et le roi Ren d'Anjou. L'institution de la fte du Saint-Sacrement ou la Fte-Dieu ne remonte qu'au treizime sicle. Ce fut une jeune fille, la bienheureuse Julienne, religieuse hospitalire du Mont-Cornillon, prs de Lige, qui en eut la premire ide. Un jour, ravie en extase, elle vit un croissant splendide dont la courbure avait une brche, et il lui sembla que cette vision s'expliquait clairement ainsi; le croissant, c'tait l'glise, et la brche signifiait qu'il manquait une fte au calendrier, la fte du Saint-Sacrement. La jeune religieuse ne dclara cependant qu'aprs de longues hsitations l'avis qu'elle avait reu du ciel. On trouve dans les _Hollandistes le rcit des tribulations qu'elle prouva lorsque, devenue suprieure du Mont-Cornillon, elle entreprit d'accomplir sa mission, et qu'elle fit clbrer dans son monastre l'office qu'elle avait compos pour la fte du Saint-Sacrement. Soutenue par l'vque de Lige et par quelques autres prlats contre les membres du clerg qui n'approuvaient pas les innovations en matire de culte, elle passa sa vie entire lutter contre la perscution, et mourut ge de plus de soixante ans sans avoir eu la satisfaction d'achever son oeuvre. Une autre fille dvote, son amie et sa confidente, soeur ve, recluse de Saint-Martin de Lige, jouit de ce triomphe; elle obtint du pape Urbain IV que la Fte-Dieu serait clbre non-seulement dans les monastres des Pays-Bas, mais encore dans toute la chrtient, le jeudi aprs l'octave de la Pentecte. Deux cents ans plus tard, Ren d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire de Sicile, de Naples et de Jrusalem, composa pour cette solennit le spectacle original qu'on appelle les jeux de la Fte-Dieu. Ren d'Anjou tait un prince assez semblable ce bon roi d'Yvelot, qui dormait fort bien sans gloire, sous un simple bonnet de coton; bien qu'il ft d'un grand coeur et d'un grand courage, il n'eut pas de bonheur la guerre; le roi d'Aragon, qui avait dj son royaume de Sicile, lui prit encore son royaume de Naples, et les infidles n'eurent garde de lui rendre son royaume de Jrusalem. Il se rsigna philosophiquement son rle de roi _in partibus et vint tenir sa cour Aix, l'ancienne cit romaine, la ville capitale de son comt de Provence. Ce beau pays de Provence tait peu prs tout ce qu'il lui restait de ses tats, et il pouvait se considrer comme le plus pauvre souverain de la chrtient. Pourtant il protgea magnifiquement les lettres et tint une cour plus brillante que son beau-frre le roi Charles VII, que son neveu le roi Louis XI et que son gendre le roi d'Angleterre, Henri de Lancastre. Aprs la mort de sa premire femme, Isabelle de Lorraine, il pousa la belle Jeanne de Laval, de laquelle, disent les historiens, il tait depuis longtemps et en tout honneur secrtement pris. Ren d'Anjou avait alors prs de cinquante ans, et, d'aprs les portraits authentiques qui sont rests de lui, il n'tait pas beau de visage. Pourtant sa nouvelle reine l'aima si tendrement, qu'elle mettait en action avec lui les galantes pastorales dont les potes espagnols et provenaux ont donn les premiers modles. Souvent le royal couple prenait de rustiques habits, et le bon roi Ren, la houlette la main, conduisait ses petits montons dans les prairies riantes qu'arrose l'Arc. Un pote de l'poque, Georges Chatelain, a consacr ce fait dans sa chronique en vers: J'ai le roi de Sicile Vu devenir forger, Et sa femme gentille De ce propre mtier, Portant la panetire, La houlette et chapeau, Longeant sur la bruyre Auprs de leur troupeau. Ce fut au milieu de ces dlassements bucoliques que Ren d'Anjou imagina les jeux de la Fte-Dieu. Peintre, musicien et pote, il inventa toutes les scnes de son drame, dessina les costumes des personnages, et composa les airs nafs qu'on joue encore aujourd'hui dans cette solennit. Cette pice, tout la fois profane et religieuse, n'avait pas moins de vingt-quatre actes qui se jouaient simultanment tous les carrefours de la ville. A la vrit les acteurs taient muets, et leur rle se rduisait une pantomime expressive. Ce gigantesque spectacle, qui dut paratre au monde lgant de cette poque une composition sublime, une oeuvre magnifique, n'est plus aujourd'hui qu'un curieux spcimen des divertissements de la socit du quinzime sicle. Du reste, la pice du roi Ren a fourni une aussi longue carrire que les chefs-d'oeuvre de la scne franaise. Joue pour la premire fois en 1162 et reprise d'anne en anne jusqu'en 1790, elle a eu trois cent vingt-huit reprsentations, sans compter quelques reprises donnes de loin en loin sous l'empire et sous la restauration. Voici le programme de cette fte, dont une tradition non interrompue a conserv dans leur originalit tous les dtails. Trois personnages, choisis entre les plus considrables de la cit, reprsentaient les trois ordres, et prsidaient, chaque anne, aux jeux de la Fte-Dieu; c'taient le prince d'Amour, pour la noblesse; l'abb de la Jeunesse, pour le clerg; et le roi de la Basoche, pour le tiers-tat. La veille de la fte, vers le soir, les btonniers du roi de la Basoche et de l'abb de la Jeunesse parcouraient la ville, prcds des tambourins et des galoubets, qui jouaient l'air de la passade, et se rendaient l'htel de ville pour se joindre la procession nocturne, qu'on appelle _ou qu. Cette trange cavalcade, o figurent tous les dieux de l'antiquit paenne, met fort en relief l'rudition mythologique du roi Ren; l'Olympe et les Enfers y sont au grand complet. La Renomme ouvre la marche, vtue d'une robe jaune, travers laquelle sortent deux grandes ailes d'oie; elle porte au cou une ample fraise, et tient la main sa classique trompette; un bonnet rouge, orn de quatre petites ailes, complte le costume de la desse aux cent voix, laquelle, comme toutes les autres divinits, est reprsente par quelque jeune garon au teint fauve, aux traits fins et hardis, l'air grave et malin. [Illustration: La Passade.] [Illustration: Marche de la Passade.] [Illustration: Les lanciers du prince d'Amour.] [Illustration: Marche du prince d'Amour.] [Illustration: Les Lpreux.] [Illustration: L'Abb de la Jeunesse.] [Illustration: Le Veau d'or.] Aprs la Renomme marche en bel ordre la foule des potiques divinits que Ren a navement costumes suivant les traditions de l'antiquit et la mode du quinzime sicle, Pluton a quelque chose des allures du diable avec sa robe noire seme de flammes et sa collerette borde de rouge. La sombre Proserpine l'accompagne en robe de deuil, une torche la main. Neptune et sa jeune pouse sont couronns de roseaux et portent des habits du plus beau vert de mer. La troupe joyeuse des nymphes et des satyres entoure le dieu Pan, lequel est vtu d'une peau de bouc et coiff d'un petit chapeau plumes de dessous lequel ressortent ses cornes. Le costume des autres divinits est dans le mme got: Apollon est charmant, surtout avec son rebec, dont il brandit glorieusement l'archet, et sa couronne de lauriers entremls de rosettes en papier rose. Le grand char qui ferme la marche porte le matre des dieux couronn d'une tiare de fer-blanc; son altire moiti trne prs de lui, un bouquet de plumes de paon la main, en guise de sceptre, ce qui nous semble une conomie d'attributs tout fait ingnieuse; Vnus et son fils sont sur le mme char, environns d'une foule de Jeux, de Ris et de Plaisirs, lesquels sont reprsents par les plus dtermins polissons de la ville. La belle Aphrodise a pour sceptre un bouquet et minaude derrire un grand ventail. Enfin, derrire le char, marchent les trois livides soeurs; Ctotho tient une norme quenouille, et Atropos, arme d'une grande paire de ciseaux de tondeur, coupe chaque instant la ficelle que Lachsis lui tend avec un geste lugubre. Tous ces personnages sont cheval et accompagns de lampadophores qui portent des torches de rsine dont les clarts fumeuses environnent les dieux d'une espce de nuage. [Illustration: Le prince d'Amour.] [Illustration: Le Btonnier du roi de la Basoche.] [Illustration: La belle toile.] [Illustration: Les Aptres.] Cette trange cohorte parcourt les rues jusqu' minuit; c'est le triomphe des divinits paennes, la dernire de ces riantes ftes, de ces magnifiques thoxnies dont les Grecs avaient transmis le programme aux habitants de Massilie; le paganisme rgnait encore un moment dans l'antique Provence; mais au premier rayon du jour ces fantmes disparaissaient; le christianisme sortait radieux des tnbres, et les saints personnages voqus par le roi Ren commenaient reprsenter les pieuses lgendes de l'Ancien et du Nouveau Testament. [Illustration: Les Centaures] [Illustration: Marche des Centaures.] [Illustration: Le roi Salomon et la reine de Saba.] [Illustration: Marche de la reine de Saba.] [Illustration: Saint Christophe.] [Illustration: Capitaine des gardes du roi de la Basoche.] _La reine Sabo, la reine de Saba, s'avance, entoure des dames de sa cour; elle vient, dans les atours d'une dame du quinzime sicle, visiter le roi Salomon et tche de le sduire avec des rvrences et des minauderies un peu vives pour une personne de son minente condition. Le roi Salomon, sensible ses grces, danse devant elle au son du tambourin et des grelots attachs ses jarretires, et la salue en baissant pe, laquelle est surmonte d'un petit chteau reprsentant probablement le temple de Jrusalem. _Leis chivaou frus les centaures, dcors du scapulaire de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, excutent des manoeuvres et des volutions, et forment ainsi une espce de contredanse, dont la mesure est marque par les tambourins et les galoubets. [Illustration: Le massacre des innocents.] _La bello estelo, la belle toile. L'astre radieux, port au bout d'un bton, guide les rois mages, lesquels ont des pantalons turcs de filasse et des couronnes dores. Ces grands potentats sont suivis chacun d'un page, qui salue chaque instant l'toile par un mouvement des reins; ce geste gracieux, qu'on appelle _lou rguigneau, charme d'autant plus les assistants qu'il est trs-difficile excuter; c'est une invention chorgraphique du roi Ren dont la tradition est prs de se perdre. [Illustration: Le porteur de cierge.] [Illustration: La Mort.] [Illustration: Le grand jeu des Diables.] [Illustration: La petite me.] _Lou juech d'oou cat, le veau d'or. Mose s'avance; il tient d'une main une baguette et de l'autre les tables de la loi; ses cts marche le grand prtre coiff de la cdaris et portant le pectoral. Ces deux vnrables personnages cherchent ramener les Isralites infidles; mais ceux-ci se moquent d'eux et dansent autour du veau d'or, reprsent par un matou, lequel hiss sur une planchette, au bout d'un bton, miaule et roule des yeux effroyables la grande satisfaction de ses impies adorateurs. _Leis tirassouns, le massacre des innocents. Hrode parat la couronne en tte et un soleil d'or sur la poitrine; il est suivi d'un tambour, d'un porte-drapeau et d'un fusilier; une douzaine de marmots en chemise fuient devant lui. Le barbare Hrode lve son sceptre, le drapeau s'agite, le tambour bat, le coup de fusil part, et les ennemis tombent les uns sur les autres comme des capucins de carte; ordinairement, ils choisissent pour se laisser choir quelque endroit propice, un tas de boue par exemple, ou le milieu d'un ruisseau, d'o ils se relvent aux applaudissements de la foule, crotts jusqu' la nuque et barbouills jusqu'aux yeux. _Leis apotros, les aptres. Judas ouvre la marche; il tient la fatale bourse, prix de sa trahison; saint Paul le suit, portant la grande pe, instrument de son supplice; les autres aptres viennent aprs avec leurs attributs et vtus d'une dalmatique orne de rubans; tous ont la main un morceau de bois semblable la batte d'Arlequin. Cette troupe de saints personnages environne le tratre Judas, et le frappe sans misricorde devant le Sauveur, qui les suit en tranant sa croix. _Lou juech deis diables, le jeu des diables. Satan et sa cour viennent en grand costume, les cornes la tte, une fourche la main, et des grelots la ceinture. Le diable est mari; sa femme, reprsente par quelque rustre d'une taille gigantesque et d'un affreux visage, est vtue d'aprs le journal des modes. Avant, la rvolution, elle portait la poudre et les paniers. On l'affubla, sous l'empire, d'une robe de satin rose et d'un chapeau la comte. Cette troupe maudite entoure le roi Hrode et le harcle avec ses fourches, pour venger sans doute le meurtre des innocents; le roi tche de les carter avec son sceptre, et fait en fuyant des bonds prodigieux. Quand il leur chappe enfin, il saute encore et clbre en dansant sa dlivrance; mais le groupe infernal ressaisit sa proie, et la diablesse cabriole alors pour marquer sa satisfaction son funbre poux. _L'armette, la petite me. Un adolescent s'avance, vtu de blanc et les cheveux pars; il tient une grande croix et l'embrasse avec ferveur, tandis qu'une lgion de diables et son bon ange gardien se battent derrire lui. Les dmons tchent de l'enlever avec leurs btons fourchus; l'ange le dfend, et reoit sur son dos garni d'un pais coussin les coups qu'on veut lui porter; enfin l'enfer est mis en fuite, et le bon ange danse en agitant ses ailes dores, tandis que la petite me prie au pied de la croix. _Lei rascassetos, les lpreux. Tout le monde danse dans la pice du roi Ren; le lpreux immonde danse, tandis que d'autres lpreux peignent, brossent et accommodent une grosse perruque pose sur la tte de l'un d'entre eux. La tradition n'a pas conserv l'explication de cette scne, qui fut peut-tre, dans l'origine, une allgorie fine et hardie. _Sun Christoou, saint Christophe, le gant du paradis, se mle ces groupes, portant sur son bras le petit enfant Jsus. D'autres troupes succdent celles dont nous venons de parler; ce sont les grands et les petits danseurs, et enfin la Mort, qui passe seule et silencieuses, balayant le sol de sa faux, et tranant sur les pas de la foule joyeuse ses pieds dcharns. L'ensemble de cette trange reprsentation peint bien, ce me semble, l'humeur pacifique, l'esprit tolrant et libral de Ren d'Anjou. Rien dans son drame ne rappelle les ftes guerrires de cette poque. Aprs la grande cavalcade o elles triomphent, les divinits paennes ne sont point poursuivies outrance et extermines par les saintes lgions du vrai Dieu; elles disparaissent aux premires lueurs de la foi nouvelle, devant l'aurore du christianisme. Aucune trace des moeurs fodales ne parat non plus dans cette fte; la noblesse n'y est point reprsente par quelque seigneur puissant accompagn de ses cuyers, de ses hommes d'armes, et le prince d'Amour n'a d'autre suite que les officiers de sa cour, troupe jeune et galante qui porte le pourpoint de soie en guise de cuirasse, et un bouquet la main au lieu de l'pe et de la lance. Aussi le peuple a-t-il conserv la mmoire du dbonnaire et pieux souverain qui imagina les jeux de la Fte-Dieu, et l'appelle-t-on encore, en Provence, le bon roi Ren. Le dernier des Commis Voyageurs. (Suite et fin.--Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186, 202 et 214.) XII. LE COUP DE GRCE. Ds que Potard se vit assur de la disparition de Jenny, il n'hsita pas sur le parti qui lui restait prendre. Remontant la hte dans son cabriolet de voyage, il se fit conduire la rue du Griffon, (l) o les Beaupertuis et les Blainval avaient le sige de leur tablissement, mit pied terre devant, leur porte, et pntra avec vivacit dans le magasin o les commis procdaient l'emballage des toffes. Sans changer avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le cabinet du chef de la maison, comme un homme qui ddaigne de s'expliquer avec les subalternes. Le pre Beaupertuis tait absent; Eustache se trouvait seul dans le bureau. [Note 1: C'est par erreur qu'on a mis _du Gaillon dans le premier chapitre; il n'y a pas de rue du Caillon Lyon.] Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'cria-t-il en reconnaissant Potard et allant sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux? Toujours frais, toujours vermeil, ce que je vois! --Pas de mots perdus, Eustache; j'ai parler au patron, dit Potard en l'interrompant. En mme temps son oeil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y dcouvrir celui qu'il cherchait. Absent par cong, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux. Tu ne l'as manqu que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas press, attends-le sur cette chaise. Il va revenir. --J'aimerais mieux savoir o il est, rpliqua Potard, dont la patience tait bout; j'irais le rejoindre. --Ah! pour a, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce sont les secrets du patron; il ne doit de comptes personne. Mais qu'as-tu donc, vieux? Tu frtilles comme un poisson. On dirait que tu as des inquitudes dans les jambes. --Le chef tardera-t-il rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai quelque chose de trs-urgent lui dire. --Eh hum! sois calme, rpondit Eustache; le pre Beaupertuis ne s'clipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'oeil du matre. Allons! voyons, assieds-toi, troubadour. Au lieu de se rendre cette invitation, Potard continuait arpenter le bureau grands pas et jeter de temps en temps un regard impatient vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas. Eustache suivait ses mouvements avec un air de dfiance et de curiosit. Sur quelle herbe as-tu march ce matin? lui disait-il. Comme te voil effarouch, troubadour! On t'a souffl une commission majeure, ce qu'il parat. Vrai, l'on dirait un livre qui a manqu son gte. Voyons, Potard, dboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un ami? --Un ami! s'cria le voyageur, comme s'il se ft rveill ce mot. Un ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur. Entre anciens, c'tait bon; les modernes ont supprim cela. Toi, mon ami? allons donc! --Comme tu le prends! rpondit Eustache un peu dmont par cette brusque sortie. En voil des bourrades! Tu tournes dcidment l'homme des bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux? --Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es jou de moi, voil tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander o tait douard Beaupertuis, que m'as-tu rpondu? --La vrit, Potard, rpliqua le commis, qui perdait de plus en plus contenance. Je t'ai dit qu'il tait en voyage; nous avions l des lettres. --Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amrement le voyageur. Et, cette heure, o est-il, votre beau fils? --Mais, toujours en voyage, vieux, rpondit Eustache, dont l'attitude tait de plus en plus embarrasse. Mon Dieu, oui, en voyage, demande ces messieurs. --Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu, en voil? Toujours du mme tonneau. --Sans doute il doit y en avoir. --Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou avait affaire des recrues. Bon pour une fois, mon garon. Comment, toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux, quel coeur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper! --Mon Diou, Potard... --Pas de mauvaises dfaites; je sais ce que je sais. Tu m'as tromp, Eustache! et, pour qui? Pour un misrable, pour un Machiavel, qui m'enlve ma tille! --Ta fille, vieux, est-ce possible? --Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les champs avec cet infme. --Dis-tu vrai, Potard? --Vrai, comme j'existe! La foudre est tombe sur ma maison: je n'avais qu'une joie au monde, et la voil dtruite. Autant vaudrait tre clou entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis, c'est pour me venger. --coute, vieux, dit le commis mu de cette confidence; j'ignorais tout cela, foi de camarade. Je ne voyais l-dedans qu'une aventure de jeune homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tt? --Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache. --A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalit, poursuivit Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-tre est-il temps encore! Viens, Potard. En mme temps le commis cherchait entraner son interlocuteur dans une pice plus loigne, d'o le son de sa voix ne pt pas parvenu; jusqu'aux oreilles des employs, lorsqu'en se retournant il aperut son patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour oprer un changement de scne. Par un mouvement machinal, et comme une personne prise en faute, Eustache se remit la besogne, et laissa Potard seul en face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard froid et souponneux, lui dit; Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? Le pre Beaupertuis possdait une de ces physionomies qui glacent et intimident. C'tait un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une sant grle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux constitutions les plus chtives. Ses manires, ses paroles avaient quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement affectait des formes imprieuses et militaires. Dans sa famille comme dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volont que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lvre tait pince, son oeil ddaigneux. Aussi, malgr son sang-froid habituel et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se dfendre d'un sentiment de trouble l'aspect de ce visage hautain, o l'gosme avait marqu son empreinte. Monsieur, rpondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien particulier. --Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles indiscrtes. --Pourtant, monsieur... --Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires, les moments sont compts. Une explication en prsence de tant de tmoins embarrassait Potard. Cependant, comme il y avait urgence, il n'hsita pas. Avec tous les mnagements possibles, il dclara au chef de la maison Beaupertuis le motif qui le conduisait auprs de lui, raconta brivement la sduction dont sa fille avait t la victime, et laissa entrevoir quelle rparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour se contenir, on voyait, mesure qu'il avanait dans son rcit, se rveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colre. Sa voix, d'abord sourde et touffe, trouva par degrs un accent plus nergique, son geste s'anima, ses joues se colorrent, son oeil prit un clat menaant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se dmentait pas; il coutait cette confidence comme si elle ne l'eut touch que trs-indirectement. Au lieu de se proccuper de l'motion toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentre qui clatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce ddain exaspra Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait dans ce mange, il s'arrta brusquement, et se posant devant lui en athlte et les bras croiss; Eh bien! monsieur, dit-il brusquement. --Excusez-moi, mon garon, rpliqua froidement le vieillard; je tenais vrifier un fait qui vous concerne. C'est clairci maintenant; vous tes dcidment le numro dix. --Le numro dix! Qu'entendez-vous par l, monsieur? --J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous tes le dixime pre, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rabattre les oreilles des fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur, adressez-vous lui. --Monsieur.... --Trve ces balivernes, mon garon; c'est du temps perdu. Je vous rpterai le mot de cet ancien; Mon coq est lch, gardez vos poulettes. En prononant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa Potard un salut qui quivalait un cong, et lui tourna le dos, comme un homme press de retourner ses affaires. Notre hros cumait, un tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'lever en lui des transports de rage et avait toutes les peines du monde se contenir. Cependant il parvint vaincre sa colre, et, rejoignant le vieillard, il ajouta; Vous me renvoyez votre fils, monsieur: soit; c'est avec lui que je m'expliquerai. Veuillez seulement me dire o je pourrai le rencontrer. --Eh! parbleu, mon camarade, rpliqua le vieillard avec vivacit; ce ne sont pas l mes affaires. Vous me brisez la tte, avec vos histoires de pronnelles. --Ah! c'est ainsi que vous prenez! s'cria le voyageur clatant la fin; ah! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le marquis de l'organsin et de la trame. Attendez, nous allons changer d'antienne. Vous me direz o se cache votre fils, monsieur! vous me le direz sur-le-champ, de votre plein gr, ou je vous ferai sortir les mots de la gorge. A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait changer de tactique; il fit quelques pas vers le magasin et s'cria; toi, Joseph! Cet ordre amena sur-le-champ ses cts une espce de colosse qui remplissait dans la maison les fonctions de garon de peine. C'tait un Alsacien, taill en bloc de marbre et qui semblait avoir toutes les qualits d'un homme d'excution. L'industriel l'avait habitu obir en aveugle et deviner ses dsirs. Sur un signe, cet Hercule venait de comprendre ce que son matre voulait de lui; il tenait Potard en arrt. En mme temps le bataillon entier des employs tain accouru, de sorte que le pre Beaupertuis se trouvait entour d'une sorte de garde prtorienne. Quoique l'exaspration du voyageur ft au comble et qu'il en ft arriv au point o la prudence n'a plus d'empire, il tait impossible qu'il ne vit pas combien la partie devenait ingale. Dsormais tout ceci ne pouvait aboutir qu' un esclandre sans rsultat; il le comprit temps et s'pargna un chec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa tte et jetant la ronde des regards de dfi. Dix contre un! c'est trop, monsieur Beaupertuis, s'cria-t-il. Peste, quel tat-major! Je mets bas les armes, mais je saurai bien vous retrouver, monsieur. Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il venait d'atteindre l'alle lorsque, dans l partie la plus obscure, il entendit une voix qui l'appelait. C'tait celle d'Eustache: Vieux, disait-il, coute ici. Potard alla vers lui; le commis le prit par la main et ajouta avec une motion qu'il dguisait mal: Deux mots seulement et ne me trahis pas. Il y a complot entre le pre et le fils; il s'entendent comme deux larrons en foire. Et dire que je trane le boulet dans cette baraque! --Au fait, Eustache. --Eh bien! mon pauvre troubadour, on te joue. douard Beaupertuis est parti depuis ce matin pour l'Angleterre. C'tait arrang depuis longtemps. --Pour l'Angleterre! --Oui, vieux, et l il s'embarquera sur le _Great-Western. On l'envoie aux tats-Unis pour les affaires de la maison. Les Amricains sont de mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille cus. Tu comprends! --Dis-tu vrai, Eustache? N'est-ce pas encore un pige? --Non, Potard; fie-toi un ancien. douard est sur la route de Calais; il n'a pas un instant perdre, le paquebot part le 10. --Le 10! Et nous sommes au 7! Et ma fille est avec lui! Dieu du ciel, inspire-moi! Par un geste prompt comme la pense, le voyageur repoussa vivement le pauvre Eustache, qui s'apprtait lui rpondre, et courut comme un fou vers le cabriolet de voyage qui l'attendait toujours la porte. En route, dit-il. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues l'heure; je paie comme un prince du sang. La voiture s'branla, et le malheureux pre reprit sa course au clocher. XIII. UN RAYON DE SOLEIL. La fatalit s'en mlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite, Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures taient prises avec une prcision dsesprante. Sur le chemin notre hros retrouvait les traces du couple fugitif, mais vingt heures de distance. Au terme de son douloureux itinraire, une dernire preuve lui tait rserve. Quand il arriva sur les quais de Liverpool, le _Great-Western venait peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de fume. Potard, cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'htel le plus voisin, o une fivre ardente le retint routine pendant six semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des Brotteaux. Ds lors entre lui et le monde il y eut rupture complte; la solitude devint son seul abri contre le dsespoir. Il ne restait plus rien du grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu de flots de bire et de mlodie. Tout ce qui se rattachait sa vie passe lui tait devenu odieux; la pipe, cette dernire compagne de l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait bris de ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amass, et o il avait prodigu le souffle de sa jeunesse. C'tait une abdication complte, un de ces actes dcisifs qui tirent de Charles-Quint un simple profs ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Ranc, le fondateur de l'ordre le plus svre qui ait jamais difi la chrtient. Comme eux, Potard se dclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des vallons de la Castille et des marcages du Perche; il fit voeu de silence et de misanthropie, et y persista en dpit de tous ses amis, mme des Grabeausec. Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long sjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquirent tant de prix par l'absence. C'tait la joie du bon Potard de dcouvrir chaque instant quelque souvenir de ce genre: tantt un vtement oubli, tantt un ouvrage d'aiguille qu'un brusque dpart avait interrompu. Pour ces petits dtails, hochets d'un coeur aimant, la mmoire du malheureux pre le servait merveille. Il savait reconnatre dans le parfum quelles fleurs Jenny avait plantes, sur quel banc de gazon elle aimait s'asseoir. Un oiseau, lev par ses soins, tait devenu l'hte favori de la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'taient promens, le couvert, le gobelet dont elle se servait table, le fauteuil qu'elle prfrait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflt ses traits, tout tait devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait presque l'idoltrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un pass vanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui taient chres. Dans les heures les plus pnibles du regret, jamais Potard n'avait song sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre. Les torts qu'il n'imputait pas douard Maupertuis, c'tait sur lui-mme qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amres de n'avoir pas obi au dernier voeu d'Agathe, d'avoir nglig cette enfant qui il n'avait manqu, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus claire et une surveillance plus attentive. Cette pense accablait Potard; son malheur, si grand qu'il ft, ne lui semblait qu'une expiation incomplte de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille, peine close la vie des passions, et le sentiment de ses devoirs, quand lui, avec sa tte grisonnante et une longue exprience des faiblesses du coeur, avait ce point mconnu les siens? Ainsi raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-mme, se frappant la poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile misricordieux. Huit mois s'coulrent sans que Potard se dpartit de sa rgle de conduite. Il n'avait pas quitt un seul jour sa maison des Brotteaux; il n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets d'affaires. Une vieille servante prsidait son mnage, et respectait le silence et la mlancolie de son matre. Un jour pourtant que notre hros parcourait son jardin en donnant et l quelques soins des plantes prfres, un violent coup de sonnette retentit sa porte, et Eustache entra chez lui avec une imptuosit qui ne lui tait point ordinaire. Potard, dit-il. Potard! --Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voil bien effar. --Il y a, vieux, que le pre Maupertuis est au plus bas; une attaque de paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imagin? Un homme que je croyais sensible comme une pierre fusil! --Mais encore, Eustache. --C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc, il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orlans; la maison Fichenall et compagnie, de bons correspondants que nous avons l-bas. Le pre Maupertuis dcachette le pli et se met lire; je le suivais du coin de l'oeil. Te figures-tu mon tonnement quand je vois le patron se pmer et tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou! --Et la cause, Eustache, la cause? --Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empche que je n'aurais jamais cru a du pre Beaupertuis. Un homme dur comme du mtal! --En finiras-tu? --M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonait tout uniment que le petit douard venait d'tre pinc par la livre jaune et qu'avant vingt-quatre heures il serait entirement tordu. Il parat que c'est un mal qui ne plaisante pas. A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard s'panouir. Bont du ciel, s'cria-t-il, me voil donc veng! Frapps tous deux! le pre et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant, ajouta-t-il avec inquitude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache? --Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien. Le retour sur les dangers que courait sa fille changea l'instant mme les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu' elle; il se demandait avec effroi si le flau l'aurait respecte, si elle n'aurait pas succomb aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette ide remplissait son me d'pouvante. Il voulait partir sur-le-champ, aller arracher son enfant ce ciel maudit, la ramener sous le toit paternel. Eustache eut beaucoup de peine obtenir de lui qu'il attendrait l'arrive du prochain paquebot porteur de nouvelles dcisives. Quinze jours se passrent dans cette attente; quinze jours, c'est--dire un sicle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquitudes de Potard. Le pre Beaupertuis venait de mourir, emport par une secousse trop rude pour son ge. Cette perte touchait peu notre hros; son oraison funbre consista en quelques jurons qui durent rjouir la tombe du dfunt. Une autre proccupation dominait sa pense et l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, press d'aller la recherche de sa fille, il faisait dj ses prparatifs de dpart. L'une des habitudes du vieux voyageur tait d'entrer une fois par jour dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs que cette, vue rveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise, lorsqu'il aperut, demi voile dans l'ombre et tendue sur le sopha, une femme vtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la croise, l'entr'ouvrit, et chercha s'assurer quelle pouvait tre cette apparition. Qu'on juge de ses transports! c'tait sa Jenny, qui se prcipita plore dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive treinte, comme s'il et craint de la voir s'chapper. Pendant quelques minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoups. Le pre passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer qu'il n'tait pas le jouet d'un rve, d'une illusion; la fille, silencieuse et craintive, continuait fondre en larmes. Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramnerais. dit une voix leurs ctes. C'tait Eustache, l'invitable Eustache.. Depuis le jour o Potard l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu' rparer ses premiers torts. Ds ce moment, il se dvoua son ami, silencieusement, mystrieusement, et suivit cette affaire son intention. Prvenu de l'arrive de Jenny, il avait arrang cette mise en scne et conduit la reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il se contenta de lui tendre la main. Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici prs un second coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est pas loin. --Qu'est-ce dire, Eustache? Et la livre jaune? --On en revient, ce qu'il parat, vieux. L'amour est un si grand mdecin: demande la fille. Le commis avait peine achev ces paroles, qu'douard parut sur le seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes recommencrent ruisseler, et l'motion gagna jusqu' Eustache. Le voyageur releva Beaupertuis et complta l'amnistie. Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait! On s'expliqua. douard Beaupertuis, frapp en effet de la fivre jaune, n'avait d la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance avait fini par touffer chez lui la voix de l'intrt. La mort de son pre, en le laissant matre de ses volonts, avait achev ce retour de meilleurs sentiments. Il venait demander Potard la main de sa fille. Quand notre hros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea comme par un coup de thtre. Ce n'tait plus le mme homme; l'ancien Potard avait reparu; le troubadour tait retrouv. Ouf! s'cria-t-il, il tait temps! J'en serais mort! Allons, il y a encore des coeurs sous le ciel; et rptons avec la romance: Pas de chagrin qui ne soit oubli Entre l'amour et l'amiti. --Bien! bien! disait Eustache en battant la mesure; tu n'as rien perdu de les moyens, vieux. --Quelle noce! ajoutait Potard, quelle noce! --Et quelle bosse, troubadour! Ancien style, n'est-ce pas? Les petits plats dans les grands? --Tu verras, Eustache, cela fera du bruit dans Lyon. Je veux que ma Jenny soit pare comme une reine. --Mon pre! dit la jeune fille l'embrassant. --Chre enfant! ajouta Potard attendri. Et vous, douard, je vous dois une rparation; je vous avais condamn la lgre. --Au fait, tu es un peu vif, vieux, dit Eustache. --Eh bien! rparation aux modernes. Mais c'est gal, Beaupertuis, reprit Potard en hochant la tte, je n'en persiste pas moins dire que le beau temps du voyageur de commerce est pass. L'institution est en baisse, mon cher; croyez-en l'ancien des anciens. Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde Si nos femmes le voulaient bien. --Adjug, dit Eustache; je suis garon. XXX. La Police correctionnelle de Paris. (Voir t. I, p. 83 et t. III, p. 171.) Les causes qui dfraient la premire partie de l'audience sont celles des vagabonds, des mendiants, des repris de justice en tat de rupture de ban. Les enfants figurent en grand nombre sur le banc de la police correctionnelle; nous retrouvons parmi eux ces pauvres petits ramoneurs, joueurs de vielle, montreurs de singes ou de cochons de lait que nous avons rencontrs dans les rues, sur les boulevards de Paris, dans notre revue des petites industries. Arrts par les sergents de ville, en tat de vagabondage, ou se livrant la mendicit, ils comparaissent devant lu justice, dbarbouills, dcrotts, et dans le costume de la maison de correction. Ce costume se compose, en hiver, d'une veste et d'un pantalon de gros drap gris et d'une paire du sabots; en t, la veste et le pantalon sont en toile crue, et les sabots sont remplacs par des souliers. Les pauvres enfants font la plus triste figure du monde dans ces disgracieux vtements, que, par prcaution, on a taills sur le modle le plus ample; leurs petites mains se perdent dans des manches interminables; le pantalon trop large et trop long, retenu la ceinture par une lisire de drap, dpasserait de beaucoup les sabots, s'il n'tait retrouss la hauteur de la cheville, et s'il ne dpensait dans d'innombrables plis sa longueur dmesure. Le banc de la police correctionnelle est chaque jour encombr par une foule de petits mauvais sujets que leurs parents surveillent mal, ou ne surveillent pas du tout. Le matin, le pre va sa journe, la mre sort pour faire des mnages, les enfants abandonns eux-mmes courent les rues, jouent sur les boulevards, mendient et volent pour acheter des friandises, et se font arrter par les agents; puis, les voil en casaques grises devant le tribunal. Les parents sont appels: ils rencontre parmi ceux-ci des pres adonns l'ivrognerie, des mres fainantes et dnatures qui sont bien aises de se dcharger sur la justice des soins et des dpenses que leur cotent leurs enfants. Ils refusent de les rclamer, et disent aux juges: Faites-en ce que vous voudrez; quant nous, nous n'en pouvons rien faire; envoyez-les en correction. C'est en vain que l'enfant pleure et promet d'tre plus sage l'avenir, c'est en vain que le prsident s'efforce de rappeler ces mauvais parents aux sentiments de la nature et du devoir. Leur rsolution est bien prise: elle est inbranlable, et le tribunal se voit forc d'envoyer le petit prvenu dans une maison de correction, moins qu'il ne se trouve dans l'auditoire, parmi les tmoins ou les curieux, quelque personne charitable qui dclare rclamer l'enfant et se charger de lui faire apprendre un tat.--Ces exemptes de charit se prsentent frquemment aux audiences de la police correctionnelle, et forment une compensation consolante aux tristes spectacles qu'on y rencontre trop souvent. Aprs l'enfance, la vieillesse a son tour. Le banc se couvre de malheureux en guenilles que les agents ont surpris se livrant la mendicit, pour quelques-uns, la misre, le grand ge, les infirmits, sont des moyens d'excuse que les juges comprennent et admettent; pour d'autres, la mendicit n'est que le rsultat de la paresse, de l'ivrognerie, de l'inconduite; ce n'est point un dlit accidentel, c'est une profession avec ses roueries. Celui-ci joue l'aveugle, et se fait guider par un chien, qu'il guide lui-mme dans une rue dtourne l'approche des sergents de ville; cet autre feint d'tre paralytique, il se trane pniblement sur deux bquilles, qu'il jette, en cas d'alerte, dans les jambes des agents pour se sauver sur les siennes, qui sont excellentes, quand elles ne sont pas par trop avines. Notre systme pnal, si vicieux sur tant de points, si peu efficace pour protger la socit et pour corriger les malfaiteurs, ramne devant les tribunaux un grand nombre de condamns frapps de la peine de surveillance. Certains voleurs incorrigibles, certains hommes dangereux, des vagabonds mme, pauvres diables inoffensifs, et coupables seulement d'une grande misre, sont soumis la surveillance de la police leur sortie de prison. Le sjour des grandes villes leur est interdit, ils doivent choisir pour lieu de rsidence une ville de second ordre, et n'en pas sortir sans permission durant un certain nombre d'annes. C'est l mi triste cadeau que Paris fait la province. Mais Paris pense lui avant tout. Or, qu'arrive-t-il? c'est que la plupart de ces malheureux sont repousss de tous les ateliers, dans les villes o ils doivent sjourner, et qu'ils sont rejets par le besoin, autant que par leurs mauvais instincts dans le vol et dans le crime. Ils s chappent donc de lien de leur rsidence et reviennent Paris: c'est l qu'ils retrouvent leurs amis, leurs complices, leurs camarades de prison, et souvent aussi leurs sergents de ville, qui les reconnaissent, les arrtent et les rintgrent la Force, la Conciergerie, aux Madelonnettes, leurs domiciles habituels. Et bientt on les revoit sur le banc de la police correctionnelle, prvenus d'avoir fait infraction leur ban de surveillance. Le tribunal les condamne, ils subissent leur peine, sont du nouveau renvoys en province, reviennent encore Paris, et sont de nouveau condamns. Il en est un grand nombre qui passent ainsi leur vie dans une continuelle alternative de captivit et de libert. Dernirement, un de ces hommes comparaissait devant le tribunal avec une effrayante escorte de dix-sept condamnations antrieures. Il tait g de quarante-deux ans; il avait pass vingt-cinq ans en prison, et le tribunal l'y renvoya pour cinq autres annes. Voil un exemple des corrections qu'opre la police correctionnelle. Quant aux vagabonds, leur nombre est grand aussi, surtout aux approches de l'hiver. Un vagabond est un individu qui n'a ni feu ni lieu, ni moyens d'existence; le vagabondage est une sorte de dlit prventif, et nos institutions pnales, qui le rpriment par mesure de sret, l'engendrent plus souvent encore. Dans certaines prisons, la Force, par exemple, le travail, qui permettait aux dtenus d'conomiser une masse pour le jour de leur libration, a t supprim. L'individu qui vient de subir sa peine, et devant qui s'ouvrent les portes de la prison, se trouve donc en tat de vagabondage ds le premier pas qu'il fait sur le pav libre de la rue. Il n'a ni le moyen de payer un gte, ni celui de se procurer lgalement le pain ncessaire la vie. Sa triste qualit de libr lui ferme tous les ateliers. Le voil donc livr aux tentations de la misre, et s'il chappe comme vagabond aux agents de la police, ceux-ci ne tarderont pas l'arrter comme voleur rcidiviste. [Illustration: Le vagabond.] Il y a des maisons de dpt pour les mendiants condamns; il n'y en a pas pour l'ouvrier qu'une maladie ou que le manque d'ouvrage laisse sans ressources, et place en tat de vagabondage. La misre honnte n'est point un titre suffisant pour obtenir un lit et un morceau de pain dans une maison d'asile: cette faveur ne s'accorde qu'aux prvenus qui ont mendi: c'est une prime rserve au dlit de mendicit. Mais une nouvelle catgorie de prvenus vient s'asseoir sur la fatale sellette. Ce sont les voleurs, race nombreuse d'industriels vivant aux dpens du prochain, et qui, dans ce sicle de classifications et de spcialits, se subdivise en mille espces varies. Un statisticien prtend qu' Paris il y a chaque matin vingt mille individus qui se lvent sans savoir comment ils feront pour dner. Or, le soir arrive, et ces vingt mille individus ont dn. Ce qui tablit une balance de vingt mille vols par jour et d'autant de dupes. Vous m'objecterez peut-tre que les agents n'arrtent pas vingt mille voleurs par vingt-quatre heures: non, certes; ils en arrtent tout au plus dix ou douze. S'ils les prenaient tous en un jour, o les mettrait-on? [Illustration: Costume du Jeune dtenu.] [Illustration: Le Ban rompu.] Et puis, le lendemain de cette immense capture, qu'auraient donc faire ces estimables protecteurs de la sret publique? ils se croiseraient les bras et verraient leur brigade claircie faute d'occupation. Au lieu qu'en mnageant conomiquement les arrestations, ils se maintiennent dans un tat d'utilit permanente, et fournissent aux prisons et aux tribunaux le contingent ncessaire. Il y a bien, au rsultat, quelques vols de plus, mais cela ne fait de mal personne, except aux personnes voles. Aprs tout, il faut que tout le monde vive. [Illustration: Le Faux Paralytique.] Mais n'oublions pas que nous sommes la sixime chambre, que les voleurs arrts sont assis sur le banc. Tchons de nous instruire de leurs divers moyens d'opration, afin de pouvoir protger nos poches contre leurs habiles tentatives. Faisons d'abord connaissance avec le voleur la tire, ainsi nomm dans l'argot de la rue Jrusalem, parce que son industrie consiste tirer des foulards, des montres, des bourses, des portefeuilles, des lorgnettes de la poche des passants presss dans une foule. Il exerce habituellement l'entre et la sortie des spectacles, dans les attroupements de curieux qui se forment devant un magasin, autour d'un accident; il est assidu dans les glises les jours de solennit; les ftes publiques qui attirent et rassemblent la population sur un point quelconque de la ville, les expositions du Louvre, celles de l'Industrie, sont d'excellentes aubaines pour lui. [Illustration: Le faux Baron.] Un M. Gadiffet, gros et honnte provincial venu Paris pour affaires, se plaignait la semaine dernire, devant la sixime chambre, contre un voleur la tire qui lui avait vol sa montre, sa chane et ses breloques. Ce n'tait pas tant la perte de son bijou qui indignait M. Gadiffet, bien que ce ft un vnrable joyau de famille, que la ruse audacieuse et perfide au moyen de laquelle le voleur l'avait ainsi dpouill. Messieurs, disait-il aux juges, je traversais tranquillement la cour du Louvre, me rendant l'exposition du Muse, lorsqu'un individu, qui marchait en sens inverse de mon chemin, me saute brusquement au cou, me presse dans ses bras, en s'criant: Ce cher ami! quelle heureuse rencontre! que je suis ravi de le revoir! Je rponds machinalement son treinte, ne pouvant d'ailleurs voir son visage, car il m'embrassait frntiquement sur les favoris. Quand cet accs de tendresse fut pass et que mon homme se recula un peu, je reconnus que je ne le connaissais pas du tout, et lui-mme, se confondant en excuses, Ah! monsieur, dit-il, mille pardons; je vous ai pris pour un de mes amis qui vous ressemblez horriblement. Ce qu'il m'avait pris, messieurs, ajoutait M. Gadiffet, c'tait ma montre et tous ses accessoires. Je m'en aperus quand il tait dj loin. Je dis que c'est profaner le sentiment sacr de l'amiti que de l'appliquer de pareilles manoeuvres. Aussi m'empressai-je de faire ma dclaration, et M. mon _ami fut arrt le lendemain, au moment o il cherchait vendre ma montre un brocanteur. Je demande pour lui le maximum de la peine. Le tribunal a fait droit aux rquisitions de M. Gadiffet. Le voleur au bonjour procde d'une manire moins perfide. Il monte le matin dans un htel garni, ouvre la premire porte dont la clef est sur la serrure, entre pas discrets dans l'appartement, prend l'argent, les bijoux poss sur les meubles par le voyageur, qui dort paisiblement dans le demi-jour de l'alcve. Si quelque bruit veille le dormeur, et s'il demande: Qui est l? le voleur rpond le plus poliment du monde; Bonjour, monsieur; excusez-moi de troubler votre sommeil: c'est moi, le tailleur que vous avez fait demander. --Ce n'est pas ici... Je n'ai pas fait demander de tailleur... Allez au diable! Le visiteur salue et sort. Le tour est fait. Le vol l'amricaine est une petite comdie trois personnages, deux compres et une dupe. Cette sorte de manoeuvre est d'autant plus ingnieuse, d'autant plus infaillible, qu'elle s'adresse la cupidit de la victime, et qu'elle tient jusqu'au bout celle-ci dans la ferme persuasion que c'est elle qui trompe le naf tranger qui elle a affaire. Hier encore un vol de cette espce amenait un filou en prsence du tribunal. [Illustration: Vol au bonjour.] [Illustration: Vol l'Amricaine.] Un naf Auvergnat, vitrier de profession, tait venu Paris dans l'espoir d'y faire fortune; mais, au bout de quelques mois, il s'aperut que le nombre de ceux qui courent le mme livre tait beaucoup trop grand dans la capitale pour qu'il lui ft seulement possible de gagner son pain quotidien. Notre homme pensa sagement qu'il ferait mieux de retourner au pays avant d'avoir mang jusqu' son dernier sou. Il arrte sa place aux messageries royales, et comme il devait partir le soir mme, il se disposa se promener dans Paris jusqu' l'heure du dpart. Notez qu'il tait porteur de toute sa fortune, consistant en une montre, un parapluie et une somme de 150 francs. En sortant des bureaux des messageries, il est accost dans la rue Notre-Dame-des-Victoires par une espce d'Anglais qui lui demande le chemin de l'oblisque, et lui promet cinq francs s'il veut l'accompagner. Un Auvergnat ferait cent lieues pour cent sous. Le ntre trouva l'aubaine bonne, et accepta. On marche, on chemine; ou rencontre bientt un monsieur qui entre en conversation avec les deux flneurs. L'Anglais parle de ses richesses; il montre des rouleaux d'or. En traversant le jardin des Tuileries, il exprime le dsir d'tre conduit l'exposition du Muse; mais il craint d'tre vol dans la foule; il voudrait cacher son or quelque part. L'Auvergnat est pri de creuser un trou au pied d'un arbre; l'Anglais feint d'y enfouir son trsor; puis on s'loigne, on entre dans un caf. Ici, nouvelle crainte de l'Anglais. Si on m'avait vu enterrer mes rouleaux! dit-il; si quelqu'un allait les exhumer!... L'Auvergnat offre d'aller bien vite les chercher. Oui, mais qui me rpond de votre fidlit? Laissez-moi du moins quelque garantie. L'Auvergnat remet aussitt entre les mains de l'Anglais ses 150 francs, sa montre, son parapluie et sa blouse. Il court aux Tuileries; pas de trsor, le trou est vide. Il revient au caf; pas plus d'Anglais que de trsor.--Penaud, confus, min, dsespr, l'Auvergnat montait, le soir, sur l'impriale de la diligence, maudissant Paris, o il avait si mal fait fortune. La voiture part; elle traverse la place des Victoires. Tout coup notre enfant de l'Auvergne pousse un cri, il fait arrter, il saute terre, court aprs un passant et s'crie: C'est mon voleur! c'est mon filou! Un sergent de ville s'empare du faux Anglais; il tait encore nanti de la montre de sa victime style judiciaire. Le complice n'a pas t retrouv; mais notre Amricain, qui tait tout simplement un repris de justice natif de Saint-Omer, a t condamn cinq annes de prison et cinq annes de surveillance. La fivre des commandites, qu'il ne faut pas confondre avec les _fivres de l'me de madame Gatti de Gaumont, a amen des filous plus lgants et plus habiles sur les bancs de la police correctionnelle. On se rappelle le scandaleux procs des mines de Saint-Brain et vingt autres de mme espce; il s'agissait l, non point de 150 misrables francs et de la montre d'un Auvergnat, mais de millions dvors par d'audacieux escrocs, mais de la ruine complte de cent familles. La banqueroute du notaire Lehon a prsent ces effroyables rsultats, et pourtant le notaire Lehon et le voleur l'amricaine ont t condamns la mme peine; je crois mme que le dernier a de plus subir, comme supplment de peine, la mesure de la surveillance... mesure qu'on n'a pas jug propos d'appliquer au notaire flon, comme tant moins coupable ou moins dangereux sans doute. La police correctionnelle a vu nagure, sur son banc, un chevalier d'industrie d'une audacieuse espce. Jeune, assez beau garon, intrpide viveur, ami des plaisirs, de la table, du luxe, mais sans fortune aucune, notre chevalier s'tait dcor, de son chef, du titre de comte ou de baron; il affichait des airs de grand seigneur, parlait bien haut de ses chteaux et de ses terres, et inspirait ainsi de crdules fournisseurs une confiance illimite. Il habitait un appartement garni dans une maison de la rue d'Argenteuil, mais il avait exig qu'on enlevt du dehors les criteaux dsignant une maison meuble; par ce moyeu, il faisait croire aux marchands qu'il tait dans ses meubles; de plus, il leur montrait de vieilles peintures qui ornaient les murs, disant qu'elles reprsentaient les portraits de ses nobles anctres. La soir, l'appartement tait illumin avec une profusion de bougies extraordinaire: le garon picier, le commis du marchand de vin, blouis par ce faste seigneurial, laissaient leurs fournitures sans mfiance et n'osaient dranger M. le baron pour exiger de lui le montant de leurs factures; or, pendant ce temps, M. le baron sablait le champagne et savourait les mets les plus exquis dans le salon voisin, en tte--tte avec de joyeux amis et de jeunes et jolies femmes, qui fort souvent l'aidaient dans ses manoeuvres, et qui plus lard figuraient avec lui sur le banc de la prvention. [Illustration: Vol la tire.] Bulletin bibliographique. _Les Caractres ou les Moeurs de ce Sicle; par La Bruyre. Nouvelle dition collationne sur celle de 1696.--Paris. 1 vol. in-8. _Lefevre. C'est un sujet continuel de scandale et de chagrin pour ceux qui aiment les bons livres et les livres bien faits, que de voir avec quelle ngligence les auteurs classiques se rimpriment journellement. Ainsi dbute l'avertissement dont M. Auger a fait prcder plusieurs ditions, nanmoins fort ngliges, des _Caractres de La Bruyre. M. Lefevre, qui les avait publies, a pens qu'il tait possible de mieux faire que n'avait fait son diteur. Il l'a tent et il y a facilement russi. Il a suivi trs-videmment la neuvime et dernire dition, publie par l'auteur en 1696; il a eu le soin de reproduire avec fidlit toutes les dispositions typographiques auxquelles l'auteur avait eu recours pour rendre sa pense plus claire, et mme de faire regraver en ancien signe typographique qui n'existait plus depuis longtemps dans les casses d'imprimerie, appel _la patte de mouche, signe qui indique que l'auteur passe une autre ide, et que, sans nanmoins entamer un chapitre nouveau, il veut sparer ce qu'il va dire de ce qu'il vient de terminer plus nettement que par un simple alina. Toute cette partie matrielle est irrprochable. Mais l'diteur nous parat avoir recul devant les soins que demandait une amlioration bien autrement importante, Quand La Bruyre publia, en 1688, la premire dition de son livre, il l'intitula les _Caractres de Thophraste, parce qu'en effet la traduction du moraliste grec formait la plus grande et la premire partie du volume, et il ajouta _avec les Caractres ou les Moeurs de ce Sicle, parce, qu' la suite de sa traduction, qui occupait la plus belle et la plus large place, il glissa timidement une addition peu en vue, o, auteur inconnu et homme du monde encore peu rpandu, il esquissait quelques-uns des rares caractres qu'il avait pu tudie jusque-l. Mais bientt un plus grand nombre d'originaux passrent sous ses yeux; bientt surtout les attaques dont il devint l'objet chauffrent sa verve, et, d'dition en dition, de la seconde la neuvime, on peut tablir la progression du ses observations et de la vivacit de ses traits. Voil ce qu'il et t curieux pour le lecteur de lui montrer; voil ce qu'il aurait fallu le mettre mme de suivre, en indiquant par des notes au bas des pages, ou par un chiffre grav sur le fond noir de la patte de mouche, le numro de l'dition dans laquelle parurent les additions successives. Elles devinrent bientt assez nombreuses et assez importantes pour que le moraliste franais n'et plus besoin d'introducteur auprs du lecteur, et pour que Thophraste se trouvt relgu au second plan. S'il reste encore se livrer ce travail pour donner une dition compltement satisfaisante de La Bruyre, celui qui voudrait en publier une dfinitive aurait entreprendre de bien autres recherches pour recueillir des dtails biographiques sur l'auteur. Ce ne serait pas les dictionnaires historiques qu'il lui faudrait feuilleter; car, commencer par la _Biographie universelle, ils ne consacrent La Bruyre que quelques lignes dont chacune renferme au moins une erreur. L'auteur de la plus ingnieuse notice sur lui, M. Sainte-Beuve, a dit: On ne sait rien ou presque rien sur La Bruyre... S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et reste en lumire, il n'y a pas, en revanche, un dtail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du sicle est tomb juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert la main s'est drob. Pour entreprendre des recherches avec quelques chances de rsultat, il faudrait donc compter plus sur les documents manuscrits que sur les livres imprims; mais rien ne serait ngliger, car une erreur dont ou arrive trouver l'explication vous met la voie de la vrit. La notice qui est en tte du nouveau volume ne renferme absolument rien de nouveau, et se tait sur des circonstances que nous ont fait connatre des recherches que nous n'avons cependant pas pousses trs-loin. La _Revue rtrospective avait signal une lettre non recueillie de La Bruyre au comte de Bussy, imprime dans la correspondance de celui-ci, la date du 9 dcembre 1691; le nouvel diteur ne l'a point omise cette fois, mais il a nglig de faire ressortir les points biographiques et d'histoire littraire qu'elle peut servir mettre en lumire. La Bruyre y remercie le comte de Bussy des efforts obligeants, mais vains nanmoins, qu'il a tents pour le faire entrer l'Acadmie franaise. Les altesses qui je suis, dit le pensionnaire de l'htel de Cond, seront informes de tout ce que vous avez fait pour moi, monsieur. Les sept voix qui ont t pour moi, je ne les ai pas mendies, elles sont gratuites; mais il y a quelque chose la vtre qui me flatte plus sensiblement que les autres. En se reportant la chronologie historique de l'Acadmie franaise, on voit que cette compagnie perdit Benserade le 19 octobre, 1691; c'tait donc lui qu'il s'agissait de remplacer, et un passage de l'loge de Pavillon, son successeur, par l'abb Tallement, nous fait connatre comment Pavillon l'emporta sur ses concurrents qu'il ne nomme pas. Je n'oublierai pas ici la manire extraordinaire et nouvelle dont il fut mis l'Acadmie franaise. Je lui avais souvent dit qu'une place dans cette clbre compagnie lui convenait extrmement, surtout puisqu'il n'tait gure occup. Mais sa modestie le retenait, et les sollicitations qu'il croyait ncessaires l'en avaient toujours dtourn. L'Acadmie se trouva balance entre deux personnes qui partageaient les voix, et formaient deux partis qu'on ne pouvait accorder. Je ne sais par quel instinct il me vint dans l'esprit de parler de M. Pavillon; mais, des que je l'eus nomm, il se fit un applaudissement gnral. On abandonna les deux partis auxquels on paraissait si attach, et tout se runit en un moment en faveur d'un mrite qui parut suprieur tout autre. Cette lection peu usite tonna tout le monde, et M. Pavillon, qui j'en portai la nouvelle, en fut lui-mme dans une, surprise qui n'est pas croyable; mais, vaincu par la manire obligeante d'un tel choix, il fut trs-sensible l'honneur qu'il en recevait, et son remerciement fit connatre avec clat et la grandeur de sa reconnaissance et la justice d'une si singulire lection. Pavillon fut reu le 17 dcembre 1694 En rapprochant cette date de celle de la lettre de La Bruyre, on voit que cette qualification de _singulire est bien la plus honnte que cette nomination puisse recevoir, et que c'est, sans doute aucun, l'auteur des _Caractres qui fut un des deux candidats auxquels Pavillon fut prfr tout d'une voix, comme d'un mrite _suprieur tout autre. En poursuivant ces rapprochements, on pourrait montrer plus tard La Bruyre tirant vengeance, non pas de cette prfrence injuste, mais de mauvais procds qui en furent comme le complment. Ce ne fut que deux ans aprs qu'il fut admis prendre seance l'Acadmie. De nombreuses cabales avaient fait diffrer jusque-l cet acte de justice, et elles seraient parvenues en obtenir encore l'ajournement, si son concurrent, Pelisson, n'et eu la dlicatesse de se retirer devant lui au moment mme de l'election. Le discours de rception du nouvel lu fut l'objet des plus violentes attaques, et La Bruyre, en les repoussant dans la prface de ce morceau avec le mpris qu'elles lui inspiraient si lgitimement, dit qu'elles taient diriges en secret par des acadmiciens. Il faut les nommer, dit-il: ce sont des potes. Mais quels potes!... Des faiseurs de stances et d'lgies amoureuses; de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui tout une pigramme sur une belle gorge, un madrigal sur une jouissance. Ne faut-il pas voir l une dsignation assez claire de ces mmes Pavillon et Tallement, qui vous traaient le _Portrait du pur Amour, et vous rdigeaient une _Gazette galante, date _De l'Ile des Passions, ce 1er du Mois d'Inclination. Il existe dans la collection d'autographes de M. Moumerque une lettre adresse l'abb Bossuet, neveu de l'vque de Meaux, la date du 21 mai 1696, dans laquelle se trouvent des dtails sur la mort de La Bruyre, dont on ignorait jusqu' la date certaine, et sur laquelle l'abb d'Olivet n'avait recueilli et n'a donn que des renseignements fort peu exacts. ... Je viens regret la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyre que nous perdmes le jeudi 10 de ce mois, par une apoplexie, en deux ou trois heures, Versailles. J'avais soup avec lui le mardi; il tait gai et ne s'tait jamais mieux port. Le mercredi et le jeudi mme, jusqu' neuf heures du soir, se passrent en visites; il soupa avec apptit, et, tout d'un coup, il perdit la parole; sa bouche se tourna, M. Fagon, M. Foelix et tous les mdecins de la cour vinrent son secours. Il montrait sa tte comme le sige de son mal; il eut quelque connaissance. Saigne, mtiques, lavement de tabac, rien n'y fit; il fut assist jusqu' la fin de M. Gaon, que M. Fagon y laissa, et d'un aumnier de M. le prince. Il m'avait fait boire votre sant deux jours auparavant; il m'avait lu des _Dialogues qu'il avait faits _sur le Quitisme, non pas l'imitation des _Lettres provinciales, car il tait toujours original, mais des dialogues de sa faon. Il disait que vous seriez bien tonn quand vous le verriez Rome; enfin il parlait toujours de coeur. C'est une perte pour nous tous: nous le regrettons sensiblement. L'auteur de cette lettre et t plus exact en donnant la date du 11 la mort de La Bruyre, qui en effet fut frapp le 10 au soir, mais ne mourut qu'aprs minuit, ainsi que le prouve son acte de dcs, sur la trace duquel ces renseignements prcis mettaient naturellement. Le voici: _Extrait du registre des actes de dcs de la paroisse Notre-Dame de Versailles. Ce douzime de mai mil six cent quatre-vingt-seize, Jean La Bruyre, cuyer, gentilhomme de monseigneur le duc, g de cinquante ans ou environ, est dcd l'htel de Cond, le onzime du mois et auque dessus, et inhum le lendemain dans la vieille glise de la paroisse, par moi soussign, prtre de la mission, faisant les fonctions curiales, en prsence de Robert-Pierre de La Bruyre, son frre, et de M Charles Laboreys de Bosbze, aumnier de son altesse la Duchesse, qui ont sign, et de M. Huguet, concierge de l'htel de Cond, qui ont signe. Ce dernier document prouve que jusqu'ici les biographes de La Bruyre, qui ont tant vari sur la date de sa naissance, et qui se sont trouvs d'accord sur la date assigne par eux sa mort, n'ont pas plus rencontr la vrit dans leurs contradictions que dans leur unanimit, mais il est vident surtout, par les rsultats auxquels nous ont fait arriver des recherches qui n'ont t ni bien nombreuses ni bien persvrantes, que si un diteur de La Bruyre avait coeur de remplir compltement sa mission, il parviendrait, avec un peu de suite dans ses efforts, nous tracer la vie ignore de l'auteur des _Caractres. T. _Des Tendances pacifiques de la Socit europenne, et du Rle des Armes dans l'Avenir; par le capitaine Ferdinand Durand. Deuxime dition, augmente d'une nouvelle prface. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Dumaine. 6 fr. La dissertation de M. Ferdinand Durand, intitule: _Des Tendances pacifiques de la Socit, europenne, et du Rle des Armes dans l'avenir, a paru pour la premire fois en 1841: elle est rimprime telle qu'elle avait t publie cette poque. Fidle la devise de _l'Illustration, l'actualit, nous ne nous occuperons donc, en annonant cette seconde dition, que de sa partie vraiment nouvelle, c'est--dire de sa prface. M. Ferdinand Durand dfend son livre contre les attaques auxquelles il a t expos. C'est tort qu'on l'a accus de vouloir tuer l'esprit militaire; on lui fait trop d'honneur, en vrit. Ce qui tue l'esprit de la guerre en France, c'est le progrs des sciences politiques et sociales, c'est l'industrie et le commerce. Ne doit-on pas s'en fliciter? Est-il une pense plus consolante pour l'homme que celle qui lui montre la vie terrestre comme une marche incessante vers un tat meilleur, vers un tat de paix et d'association? De ce fait dcoule naturellement une importante question d'conomie politique. Les armes permanentes peuvent-elles rester toujours ce qu'elles sont actuellement, trs-nombreuses ou exclusivement organises pour combattre? La raison publique, l'intrt des nations, rpondent non. Cependant les gouvernements croient encore la ncessit de se tenir prts se faire la guerre, bien que les nations dsirent conserver la paix. Ne devrait-on pas, pour ddommager les nations, pour mettre d'accord leurs intrts et les restes de vellits guerrires des gouvernants, utiliser les loisirs des annes en les consacrant l'excution de grands travaux civils? Telle est l'opinion de M. Ferdinand Durand. D'aprs des calculs qu'il croit plutt au-dessous de la vrit qu'au-dessus, l'Europe a dpens, depuis 1830 seulement, pour l'entretien de ses armes et du ses flottes de guerre, la somme de 25 milliards de francs Avec cette norme masse d'or, dit-il, on aurait sillonn l'Europe de chemins de fer et de canaux; on aurait amlior le lit de tous les fleuves, rebois les hauteurs, dfrich toutes les terres incultes, assaini les marais, embelli nos villes, etc... On aurait ouvert ainsi aux nations des Sources immenses de nouvelles richesses, et, par consquent, de bien-tre. Que reste-t-il aujourd'hui de ces 23 milliards consacrs des provisions de guerre, qui moisissent ou se rouillent dans nos magasins, dans nos arsenaux, et dont l'entretien cote encore trs-cher? Aprs avoir rfut les principales objections de ses adversaires contre l'emploi de l'arme dans les grands travaux publiques, M. Ferdinand Durand passe rapidement en revue tout ce qui manque la France sous le rapport matriel, tout ce qu'il lui faudrait encore de travaux pour que la misre, source de tant de crimes, ne ronget plus hrditairement le quart de sa population, pour qui les maladies endmiques ou pidmiques ne vinssent plus priodiquement la dcimer, pour que les inondations ou les scheresses ne dtruisissent plus chaque anne une partie de ses rcoltes; et enfin, pour que les habitants du beau pays de France, dont la prosprit est proclame si hautement par quelques heureux du sicle, pussent, non pas jouir d'un bien-tre complet, mais seulement recevoir leur pain quotidien. Les travaux innombrables touchent tous les points du sol; ce sont: l'achvement des routes royales, dpartementales, vicinales; l'achvement de nos lignes de navigation, la cration d'un systme de canaux d'irrigation; le reboisement du sol, l'excution des chemins de fer, le dfrichement des landes, l'assainissement des villes, etc., etc. M. Ferdinand Durand a eu raison de le dire au dbut de son introduction, une ide nouvelle, offrit-elle dans sa ralisation les avantages les plus positifs, les plus grands, n'est jamais adopte qu'aprs de longues discussions et de vives rsistances; sa naissance, elle est toujours accueillie avec une dfiance presque gnrale, et quelquefois avec un mprisant ddain. Les masses populaires, les hommes clairs eux-mmes, la repoussent sans prendre souvent la peine de l'examiner. La postrit aura-t-elle nous reprocher aussi l'aveuglement routinier qui entrava si longtemps la marche du progrs? Comme dans un pass plein d'ignorance et de superstition, attachons-nous sur le rocher, les Promthes nouveaux? N'aurions-nous jamais que la cigu pour les Socrate? que la croix pour les Jsus de l'avenir? La prison s'ouvrira-t-elle encore pour les Roger Bacon et les Galile? la misre sera-t-elle toujours le lit de Kepler? les sarcasmes et les quolibets, celui des Saint-Simon et des Fourier? N'est-il pas temps enfin que nous, si fiers de nos lumires, si vains de notre civilisation, bien imparfaite encore cependant, nous brisions ce lit de Procuste o nous voulons tout mesurer, hommes et choses? _La Cigu, comdie en deux actes et en vers; par M. mile Algier.--Paris, 1844. _Furne. 1 vol. in-18. 1 fr. 50. _La Cigu a paru cette semaine la librairie Furne dans le mme format que _Lucrce. L'Illustration a dj analys et lou (page 179 de ce volume) la spirituelle comdie du petit-fils de Pigault Lebrun. Nous n'y reviendrons pas aujourd'hui. Constatons seulement que M mile Augier a obtenu, connue M. Ponsard, autant de succs la lecture qu' la reprsentation. Cette charmante dition de _la Cigu a sa place marque sur les tables de tous les salons de Paris et de la province. Les gens de got et d'esprit, qui ne peuvent aller l'Odon, prouveront un vif plaisir s'assurer par eux-mmes que les loges de la presse parisienne n'ont point t exagrs, et que ce brillant dbut promet la France ce qu'elle attend et ce qu'elle espre en vain depuis si longtemps: un pote comique. _Rponse la Note sur l'tat des forces navales de la France, suivie de quelques considrations sur la marine et le commerce; par M. G. de la Landelle, ancien officier de marine.--Paris, 1844. La premire partie de cette brochure est une rponse la Note du prince de Joinville, sur _l'tat des forces navales de la France. M. G. de la Landelle rsume ainsi lui-mme la discussion laquelle il se livre: En cas de collision navale, la guerre d'agression, la course semble tre le voeu de l'auteur de la _Note._ Il voudrait appliquer ce systme la marine vapeur, dont il demande l'extension sur une vaste chelle. Jusque-l, nous avons compltement partag ses opinions fondamentales. Mais dans le dessein d'atteindre un but louable, il rduirait la flotte voiles des proportions exigus, il supprimerait en quelque sorte les vaisseaux de ligne. Nous ne pensons pas qu'il convienne de se priver si prmaturment de cette arme dfensive, qui devrait constituer notre corps de rserve jusqu' ce que l'exprience d'une guerre ait dcidment tranch la question de sa plus ou moins grande utilit. Enfin, l'auteur de la _Note veut, au moyen de croisires de frgates, obtenir la rduction de nos petits btiments stationns sur les rades trangres. Ici, nous accepterions comme un bienfait les croisires vigilantes qu'il demande, mais en regardant la suppression des bricks et corvettes comme une grande imprudence et un vritable malheur. Dans les considrations sur la marine et le commerce qui suivent la _Rponse, M. de la Landelle signale une foule de plaies honteuses, saignantes, qu'il ne nous est pas permis de montrer ici. Il a cru faire oeuvre de bon citoyen en parlant haut et en ne dguisant rien de ce qu'il savait. _Les Lois nouvelles annotes; par MM. Loiseau et Ch. Verg, avocats la Cour Royale.--En vente: _la Loi sur la Chasse, 75 c.; _la Loi sur les Patentes, 75. c.--4 fr. par an, toutes les les lois de l'anne; rue des Maons-Sorbonne, 11. Faire connatre et surtout faire comprendre les lois nouvelles, en rpandre la lettre, en expliquer l'esprit, tel est le double but de cette publication. A dater de la session de 1844, _les lois nouvelles annotes paratront en volumes spares, au moment mme de leur insertion au _Bulletin des Lois. Une introduction historique, un commentaire, des notes explicatives, l'analyse des exposs des motifs, rapports et discussions parlementaires, la doctrine des auteurs, la jurisprudence, les nouvelles circulaires et les instructions ministrielles, accompagneront toujours le texte de chaque loi. Aucuns jurisconsultes n'taient plus capables de bien diriger cette utile entreprise que ces deux jeunes avocats qui rdigent avec tant de talent et de succs, sons la direction de M. Mignet, le compte rendu mensuel des sances et travaux de l'Acadmie des sciences morales et politiques. Mmoires de la Socit royale d'mulation d'Abbeville. 1841, 1842, et 1843.--Abbeville. La Socit royale d'mulation d'Abbeville vient de publier en un fort volume in-8 les principaux rsultats de ses travaux pendant les annes 1841, 1842 et 1843. Parmi les articles dont se compose ce recueil, nous avons remarqu une longue dissertation sur _l'ducation du pauvre, par M. Boucher de Perthes, prsident de la socit; la _Stnographie musicale, ou mthode simplifie pour l'enseignement, la lecture et l'criture de la musique et du plain-chant, par M. de Rambures; des _recherches archologiques sur le Crotoy, par M. A. Labourt, et des _vers de M. Pougerville. La Socit royale d'mulation d'Abbeville continue se maintenir au rang o elle s'est place parmi toutes les socits de ce genre dont s'honore la France. [Illustration: Modes.--Calche grandes guides.] [Illustration: tude de moeurs.--Dcidment, je ne suis pas dans une belle position] Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS, L'homme entran par une femme lgante et coquette aura beau faire, il tombera dans le pige. [Illustration: Nouveau rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0067, 8 Juin 1844, by Various License: Share Alike