Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. N 73. Vol. III.--JEUDI 11 JUILLET 1844 Bureaux, rue Richelieu, 60. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f. Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f. pour l'tranger, -- 10 -- 20 -- 40 SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Le Conseil de l'Ordre des Avocats devant la cour royale_.--Courrier de Paris. _Mademoiselle Rachel dans Phdre et le Dpit Amoureux; les Mnestrels de la Virginie; la plus belle moiti du genre humain la Cour d'Assises_.--Un voyage au long cours travers la France et la Navarre, par A. Aubert. Chap. VI et VII. _Neuf gravures, par Bertall._--Romanciers contemporains. Eugne Sue.--Revue comique de l'exposition de l'Industrie. _Dix-huit gravures, par Cham_.--Une soire Saint-Ptersbourg. _Statue de la Nva_.--Colonie de Saint Thomas de Guatemala.--Les Forats. (Deuxime article.) _Sept gravures, d'aprs les dessins de M. Letuaire, de Toulon_.--Bulletin bibliographique.--Incendie de la Djeninah Alger. _Une gravure_.--Caricature par Seigneurgens.--Correspondances. Rbus. Histoire de la Semaine. [Illustration: Le Conseil de L'Ordre des Avocats devant la Cour royale de Paris, Chambres runies, audience du 6 juillet 1844] Nous nous garderons bien d'aller contre le voeu de la loi en rendant compte de la sance secrte dans laquelle la cour royale, toutes chambres runies, a fait comparatre devant elle, lundi dernier, le btonnier et les vingt membres composant le conseil de l'ordre des avocats. Nous ne nous aviserons pas d'imiter tous les journaux, qui ont l'indiscrtion d'apprendre leurs lecteurs que la cour, prside par M. Sguier, tait au grand complet; que M. le procureur gnral, entour de tous les membres de son parquet, occupait le sige du ministre public; qu'on est entr en sance une heure; que M. Hbert a donn ses conclusions contre le conseil l'occasion de la lettre crite par celui-ci M. le premier prsident et de sa rsolution l'gard de la premire chambre, et que le btonnier de l'ordre, M. Chaix-d'Est-Ange, a rpondu par une dfense rdige en commun; que la cour est ente deux heures moins un quart en dlibration, et que ce n'est qu' six heures qu'elle a donn lecture d'un arrt qui ordonne la suppression de la lettre du conseil et prononce contre lui la peine disciplinaire de l'avertissement. Mais la loi n'interdisant pas de reproduire la physionomie d'une audience secrte, les artistes de l'_Illustration_ peuvent donc user d'un privilge que le lgislateur, par oubli sans doute, a constitu au crayon. Nos abonns profiteront de cette distraction, et seront peut-tre ports penser que le silence de nos lois sur la presse est plus libral que leurs prescriptions. Ce qu'il nous est permis de dire, parce que ces rsolutions sont postrieures au huis clos, c'est que les membres du conseil ont t unanimes penser et dcider que, malgr les termes favorables d'un des considrants, o le loyal concours que le barreau prte la justice est reconnu, leur situation, contre laquelle ils avaient protest, tait aggrave encore par la peine disciplinaire qui venait de leur tre inflige; que ce qui n'tait auparavant qu'un conflit avec M. le premier prsident semblait en devenir un avec la cour tout entire, alors que, par le prononc d'une peine, elle sanctionnait les procds contre lesquels le conseil avait cru avoir le droit de rclamer; que la consquence logique devrait tre pour les membres de l'ordre, de s'abstenir de plaider devant toutes les chambres de la cour; mais qu'il tait plus convenable de maintenir la dtermination premire, c'est--dire l'abstention de paratre devant la chambre prside par M. Sguier, et de se pourvoir en cassation contre l'arrt de la cour. Ces rsolutions ont t prises l'unanimit, et le conseil, pour les faire sanctionner par l'ordre tout entier, vient de donner sa dmission et de se soumettre une rlection laquelle il sera procd samedi 13. On se demandait, il y a huit jours, comment cela finira t-il? Aujourd'hui, on se demande si cela finira. C'est aussi la question que les dputs impatients s'adressent en voyant la session se prolonger indfiniment. Les ministres ne seraient pas moins dsireux de venir lire l'ordonnance de clture; nanmoins ils paraissent appels monter plus d'une fois encore la tribune avant d'y faire entendre cet _ite missa est_ parlementaire. Les succs leur deviennent rares, et la fin de la tche est pour eux laborieuse. M. le ministre de la guerre a, cette semaine, prouv le premier chec. La chambre des pairs, cdant son dsir, avait rtabli huit annes la dure un service militaire, ainsi fixe par le projet primitif de la nouvelle loi sur le recrutement mais rduite sept ans par la chambre des dputs lors de la prcdente discussion qui a eu lieu cette anne au palais Bourbon. Le projet y tant rapport de nouveau, un nouvel amendement a t prsent pour que la Chambre maintnt son premier chiffre, et ne rendt pas obligatoire pendant un plus long temps, et sans profit pour la constitution d'une rserve srieuse laquelle on ne veut pas songer, ce service qu'on a appel l'_impt du sang_. A ces mots M. Dupin l'an a paru pris d'une animation trs-grande. Il a combattu vivement cette expression d'un dfenseur de l'amendement; en revanche il a soutenu vivement l'amendement lui-mme; enfin il a fait une pointe jusqu'il Versailles, et a trouv moyen d'exalter la liste civile pour l'emploi national et bien entendu de ses revenus, comme, quelques jours auparavant, il l'avait malmene pour l'insistance et l'pret de ses rclamations pcuniaires. On n'est jamais sr, sans doute, avant le dpart, de se rencontrer avec M. Dupin; mais quand on sait qu'il est all par la rive gauche, on peut tre certain qu'il reviendra par la rive droite. L'amendement et le terme de sept ans ont t adopts malgr les efforts du ministre, dont l'autorit sur la Chambre avait faibli dans cette question, par suite des opinions contraires qu'il a mises diffrentes fois, en invoquant toujours une exprience que personne ne conteste, mais devant laquelle on s'incline plus volontiers quand elle se montre consquente avec elle-mme. M. le ministre des finances, dont le but tait de faire prendre patience la Chambre sur la question de la conversion de la rente, sans engager le cabinet, n'a pas su conjurer un vote qui, en bonne logique financire, peut tre regard comme les prmisses dont la rduction du 5 pour cent est la consquence. L'intrt pay par l'tat aux dpositaires de cautionnements tait jusqu'ici de 4 pour cent. Sur la proposition de M. Havin, et malgr tous les efforts de M. Lacave-Laplagne, il sera rduit, partir du 1er janvier prochain, 3 pour 100. Puisque c'est l la valeur vritable que la Chambre assigne la location de l'argent, elle ne peut longtemps encore allouer 3 pour 100 aux rentiers. C'est, du reste, une impatience que ne partage pas le ministre, car, avant l'adoption de la mesure propose par M. Havin, il avait rpondu une interpellation de M. de Saint-Priest sur la conversion, qu'il en reconnaissait le droit et les avantages, mais qu'il ne pouvait prendre aucun engagement pour l'excuter, ni prciser l'poque laquelle elle serait opportune. C'est, depuis 1836, le langage qui se tient, la dclaration qui se renouvelle chaque anne; mais on comprendra bientt que cela ne fait pas avancer la question d'un pas, et que celle-ci veut tre enfin rsolue. M. le ministre de la justice et des cultes a eu aussi ses luttes soutenir. Une rintgration, au moins prmature, d'un chef de parquet, que l'on s'tait vu forc de destituer par suite de la part scandaleuse qu'il avait prise des menes lectorales mises en lumire par la commission de la chambre des dputs, a, ds l'ouverture de la discussion sur le budget de ce double dpartement ministriel, amen un dbat trs-vif. Il n'y avait pas l de vote possible, et comme les propositions financires du ministre taient la reproduction de celles de l'an dernier, la mauvaise humeur de la Chambre n'avait pas matire s'exercer. Cependant, dans un tout petit coin du budget des cultes, M. Martin (du Nord) proposait de modifier une disposition de la loi organique de l'an X, et d'accorder M. l'archevque de Paris quatre vicaires gnraux au lieu de trois. Cette cration tait motive en partie sur l'accroissement d'occupation que ncessite l'examen des livres nouveaux. MM. Dufaure, Dupin an et Isambert ont combattu successivement la proposition. On a dit que c'tait tout simplement la censure ecclsiastique que l'on arrivait sanctionner ainsi, et que pour modifier la loi qui a donn force et vigueur au concordat, ce n'est point un article inaperu de budget qu'il faut, mais, si la ncessit en est reconnue, une loi ostensiblement prsente, examine, rapporte et discute. La proposition ministrielle a t repousse. M. le ministre des affaires trangres a eu son tour. Le ton de discussion de la presse et mme des tribunes anglaises, l'occasion de notre affaire du Maroc; les espces de menaces qu'on lait entendre contre la scurit de nos possessions d'Afrique; les interpellations annonces la chambre des communes, par M. Sheil, sur la question de savoir si le consul d'Angleterre en Algrie exerce ses fondions en vertu d'un _exequatur_ du gouvernement franais, ou en vertu d'une autorisation du gouvernement prcdent, et sur la situation des relations de l'Angleterre avec la France en ce qui concerne l'Algrie; tout donnait un -propos nouveau une question qui n'est cependant pas nouvelle, celle prcisment que M. Sheil posait de son ct, M. Crmieux a reproduit M. Guizot l'interrogation des prcdentes annes. Pourquoi, alors que tous les consuls et vice-consuls des puissances trangres en Algrie ont demand depuis 1830, l'exequatur de la France, l'Angleterre seule s'en est-elle cru dispense? M. Guizot a pens sortir de la difficult en reproduisant la rponse qu'il avait faite les annes prcdentes, savoir, que l'_exequatur_ une fois donn un agent lui sert pendant tout son exercice et malgr tous les changements de gouvernement qui peuvent survenir; que le consul anglais Alger s'y trouvant depuis plus de quatorze ans, il n'avait pas eu d'_exequatur_ nouveau solliciter aprs la chute du dey. Mais M. Crmieux, qui s'attendait cette rponse strotype, et qui avait chelonn ses moyens d'attaque, a fait observer M. Guizot qu'en admettant qu'on dt se contenter de cette explication pour le consul gnral d'Alger, il resterait expliquer comment les vice-consuls anglais de Bone, d'Oran, de Bougie se trouvent galement tous sans _exequatur_, et comment notamment il se fait que dans cette dernire ville, o un mme personnage est tout la fois vice-consul de Sardaigne, de Toscane et d'Angleterre, cet agent ait demand et obtenu l'_exequatur_ du gouvernement comme reprsentant de la Sardaigne et de la Toscane seulement? M. Guizot laissait voir l'embarras le plus mal dissimul et la crainte de se mettre en contradiction trop ouverte avec ce qu'il se disait, sur le mme sujet, peut-tre au mme moment, de l'autre ct de la Manche, quand M. Fulchiron s'est montr la tribune, et un mouvement d'hilarit a distrait la chambre et laiss respirer le ministre. Les projets de lois discuter entre les deux budgets s'amoncellent. M. le ministre des travaux publics avait prsent un projet pour l'tablissement d'un chemin de fer de Paris Sceaux, partant de la barrire d'Enfer, suivant le systme de M. Arnoux, lequel, on le sait, a dj t expriment, sur une trs-petite chelle, Saint-Mand, et admet les courbes d'un rayon trs-rduit, sans crainte de draillement. M. Dumon vient d'apporter une proposition nouvelle la Chambre pour essayer galement le systme atmosphrique. On ne lui fera pas attendre le vote de ces deux lois et l'ouverture de ces deux crdits; ce sera ensuite lui mettre son activit faire procder le plus tt possible cette double exprience qui peut oprer une rvolution dans le systme des chemins tablir et apporter une conomie norme dans leur confection. On se rappelle la proposition relative l'abolition du timbre des journaux dpose il y a plusieurs mois par M. Chapuys-Montlaville. La commission qui avait t charge, de son examen vient de terminer ses travaux et de nommer son rapporteur. La majorit a repouss tout la fois deux mesures prsentes comme connexes; l'abolition du droit du timbre rclame par M. Chapuys-Montlaville, et la fixation d'un droit percevoir sur les annonces. Elle s'est borne proposer d'uniformiser le timbre des journaux qui est aujourd'hui, selon le format, de quatre centimes pour la plupart des feuilles de dpartement et pour le _Charivari_, par exemple, de cinq centimes pour le _Sicle, le Constitutionnel, la Presse_ et autres, et enfin de six centimes pour le _Journal des Dbats_ et _la Gazette des Tribunaux_. Le timbre serait, dsormais uniformment fix quatre centimes, et il serait loisible aux feuilles priodiques, selon les besoins de leur publicit, de s'en tenir un format rduit ou de recourir au plus tendu. La diffrence de recettes cause par cette rduction est estime devoir tre insignifiante pour le trsor. La chambre des pairs, de son ct, poursuit activement ses travaux. Elle a entendu le rapport fait par M Mrillion sur le projet de loi relatif l'tat de l'esclavage dans les colonies. La lecture de ce travail n'a pas dur moins de deux heures.--Elle a vot le chemin de fer d'Orlans Bordeaux, en retranchant toutefois, sr les observations de M. le comte Mol, assez dures pour le ministre, le fameux article 7 que M. Crmieux y avait fait inscrire. Quel parti va prendre la chambre des dputs, laquelle le projet ainsi amend vient d'tre rapport?--Enfin, la chambre des pairs, s'mouvant comme celle des dputs et comme le pays, du ton et du langage des organes de la Grande-Bretagne l'occasion du Maroc, avait rsolu d'adresser, lundi dernier, des interpellations au ministre des affaires trangres. La discussion du budget de son dpartement dans l'autre enceinte lgislative a forc M. Guizot de prier la Chambre d'ajourner au mercredi cette conversation, qui se tient au moment mme o nous crivons. Nous disions, il y a quinze jours, qu'on semblait vouloir nous imposer, si nous faisions une pointe dans les tats de l'empereur de Maroc, l'obligation de nous borner toucher barre et nous retirer aussitt. La ralisation de cette prdiction ne s'est pas fait attendre. Des dpches tlgraphiques, de M. le marchal Bugeaud, ont inform M. le ministre de la guerre que, le 19 nos troupes taient entres sans coup frir dans les murs d'Oneida, et que le 21 elles en taient ressorties pour prendre la route quelles avaient suivie en sens contraire quarante-huit heures auparavant, 100 hommes seulement avaient t distraits de la colonne pour aller Djeninah, point sur la cte distant d'Oran de trente-cinq lieues, situ quatre lieues de Nedroma et douze de Tlemcen, dont il serait devenu le port, si, la suite de cette pointe, on n'et reconnu qu'il n'offrait aucune sret pour les navires. Pendant ces toutes petites promenades excutes l'arme au bras, Abd-el-Kader et les siens, bien arms de fusils anglais, passent entre nos colonnes, font des razzias sur le territoire de la rgence d'Alger, et y lvent des contributions forces; dans le mme temps, le gnral marocain qui nous a si inopinment et si brutalement attaqus nous crit qu'il n'a pas la permission de faire la guerre, mais il se montre encore moins autoris faire sa paix avec nous; pendant ce temps, enfin, M. le prince de Joinville a paru en vue de la cte d'Oran, et sa prsence a lectris nos marins et nos soldats. A coup sr, ils ne seraient pas moins anims si l'on mettait l'ordre du jour de notre brave anne les insolents discours qui se prononcent cette occasion dans le parlement anglais. Les questions de lord Palmerston, la dclaration la chambre des lords du comte de Minto qu'il a vu avec inquitude, le commandement des forces navales franaises donn au prince de Joinville; l'numration des forces considrables envoyes, dit le _Morning Post_, pour stationner sur la cte d'Afrique et _surveiller_ la flotte franaise sous le commandement de M. le prince de Joinville; tout cela est triste et irritant, et il est fcheux que M. le ministre des affaires trangres ait cru devoir faire la tribune de notre chambre des dputs un loge de la prudence du jeune amiral d'un ton qui ressemblait une leon l'adresse de celui-ci et une satisfaction ses censeurs de l'autre ct de la Manche.--Lord Minto, que nous nommions tout l'heure, en posant quelques questions assez pressantes lord Aberdeen, s'est attir de lord Londonderry une rponse que nous devons rapporter: En bonne justice, a dit Sa Seigneurie, la Chambre reconnatra que le pays doit beaucoup la sage politique du comte Aberdeen, qui a su diriger habilement nos affaires dans un moment de crise trs difficile pour nos relations avec la France, et l'on ne saurait avoir oubli comment il a rgl la question du droit de visite. La question du droit de visite est donc la fin rgle? Eh! que ne nous le disait-on? Et comment l'est-elle, s'il n'est pas trop indiscret de le demander? On se proccupe fort, on le comprend, Alger, de ce qui se passe; ou, pour tre plus exact, de ce qui ne se passe pas sur la frontire du Maroc. Toutefois, le mois dernier, une prdiction rapporte tout rcemment de la Mecque avait donn la population indigne une assez forte distraction, en lui persuadant qu'une ville musulmane allait tre engloutie par les eaux. Ce ne pouvait tre qu'Alger; mais on pouvait se prserver en priant pendant trois jours et en gorgeant un mouton dans chaque famille. En gnral, les Maures, qui se laissent un peu gagner par l'esprit d'examen depuis la conqute, se sont dispenss du prservatif; mais les ngres n'ont pas imit cette indiffrence, et le mercredi, 19 juin, ils se sont rendus la qoubbah de Ciddi-Bellal (leur marabout spcial), auprs du quartier d'Hussein-Dey. L chaque dar-el-djemaa (maison d'assemble) ou runion de chacune des six nations du Soudan, avait ses reprsentants. Un boeuf a t immol et mang sur place, car il ne fallait pas, disaient les convives, qu'une seule parcelle de la victime entrt Alger, sans quoi les prires et les sacrifices eussent t perdus. Ils nous paraissent n'avoir russi qu' faite changer l'inondation en incendie, car le 26 au soir, le feu a pris dans la baraque d'un rtisseur juif, prs de la place Royale d'Alger et s'est bientt communiqu des constructions en bois et un btiment servant de magasin de campement. (Voir la dernire page de ce numro.) Le _Moniteur_ vient de publier le tableau du mouvement commercial de 1843 compar celui des annes 1842 et 1841. Les importations ont suivi une marche constamment ascendante. Elles ont t: En 1841, de 1,121 millions. En 1842, de 1,142 id. En 1843, de 1,187 id. Ces chiffres embrassent les importations par terre et par mer. Sur un mouvement de 16,411 navires, les ntres figurent au nombre de 6,106; les navires trangers y entrent pour 10,305, c'est--dire pour prs du double. On voit que la condition faite notre marine par de dplorables traits de commerce ne s'amliore que bien difficilement. Sous le rapport du tonnage, les trangers ont sur nous un avantage plus marqu encore. Ainsi, les 6,106 navires franais n'ont transport que 659,637 tonneaux, soit un peu plus de 1104 tonneaux par navire, tandis que charnu des 10,305 navires trangers qui sont venus dans nos ports portait en moyenne plus de 133 tonneaux. Les exportations se sont un peu releves en 1843, sans pourtant atteindre encore le niveau de 1841. Voici les chiffres: 1841, 1 milliard 65 millions 1842, 940 id. 1833, 992 id. Ici, la proportion est meilleure pour le pavillon national. Sur 11,585 navires qui se sont partag les transports par mer, l'tranger ne compte que pour 6,260. Mais il n'en demeure pas moins vrai que, sur l,230,756 tonneaux de produits exports en 1843, nous n'en transportons pas mme la moiti (565,282). Le 24 avril un combat a eu lieu prs de Montevido. Dans cette affaire, Oribe a perdu 800 hommes et les Montevidens ont en 200 des leurs tus ou blesss. Parmi les morts malheureusement se trouvent 40 braves de la lgion franaise, qui sont tombs dans une embuscade et ont t impitoyablement massacrs. Le gnral commandait les Montevidens dans cette affaire trs-srieuse, laquelle une lgion forme d'italiens a pris une glorieuse part. Mais un fait non moins digne d'attention, c'est le dchirement qui vient de s'oprer entre M. l'amiral Lain et M. le consul Bichon, dont la conduite dans toute cette affaire a t si peu digne de la nation qu'il reprsentait. Aprs que la lgion franaise, pour obtemprer aux injonctions de l'amiral, eut quitt notre cocarde et se fut place sous les couleurs montevidennes, M. l'amiral Lain se dclara officiellement satisfait. Mais le lendemain 14, il transmit la demande faite par M. Pichon d'tre rintgr dans ses fonctions; le gouvernement monteviden s'y refusa, et de dpit M. Bichon s'est retir avec sa famille Buenos-Ayres, auprs de Rosas, d'o il s'amuse lancer des pamphlets contre les Franais, les Montevidens et les amiraux qui se sont succd la Plata et desquels il avait toujours et vainement sollicit le bombardement de Montevido. C'tait l'ide fixe de ce diplomate. Il nous faudrait beaucoup plus de place qu'il ne nous en reste remplir pour donner avec quelques dtails les faits intrieurs ou extrieurs qui ont mrit d'occuper l'attention publique cette semaine. Mentionnons les donc rapidement, sans dveloppement, sans prambule, sans transition. M. Charles Laffitte a t rlu pour la quatrime fois au collge de Louviers. Il avait eu le bon esprit, cette fois, de retirer pralablement sa soumission. Le conseil lui en avait t donn beaucoup plus tt, mais il avait cout M. Liavires; aujourd'hui il a t mieux inspir. Jamais sa position n'avait t meilleure, car il sera reu dput, et, si l'amendement de M. Crmieux est rintroduit dans la loi du chemin de Bordeaux, il sera dbarrass de la condition que Louviers y avait mise. Cinq voyageurs dpendant de notre tablissement du Sngal ont remont le fleuve de ce nom, remorqus par bateau vapeur jusqu' Bakel, capitale du royaume de Galam, situ sur le fleuve, cent myriamtres de Saint-Louis. Ce trajet leur avait demand dix-sept jours. Au-dessus de Bakel, une rivire qui vient du sud se jette dans le Sngal; elle s'appelle Falm. Sur la rive droite de la Falm mais en la remontant, est le royaume de Bambouck; sur la rive gauche, le royaume de Bondou. Il ont visit l'un et l'autre. Le Bambouck est fameux par ses mines d'or, qu'ils tudirent et o ils firent des expriences, qui taient le principal but de leurs voyages. Les obstacles que nos courageux compatriotes ont eu surmonter sont innombrables. Cette expdition aura d'utiles rsultats. Le Bambouck compte soixante mille habitants. Le lavage de l'or, dont est sem ce pays, est l'objet d'un commerce actif de la part de ces peuplades et de leurs chefs. Indpendamment des avantages que rserve l'avenir il ne pouvait pas tre indiffrent de diriger vers nous le commerce du Bambouck, en prsence surtout de la concurrence que nous font les Anglais dans ces contres. Parmi les nouvelles apportes par la dernire malle de l'Inde, il s'en trouvait une dont la gravit n'a pas t suffisamment apprcie. C'est l'tat de rbellion ouverte dans lequel se sont placs plusieurs rgiments natifs au service de compagnie des Indes. Les 1er, 34e, 64e et 69e rgiments d'infanterie indigne et le 7e de cavalerie lgre sont ceux qui ont le plus vivement manifest cet esprit d'insubordination. Le 64e notamment, qui en a donn le premier exemple, est montr tout dispos recommencer en arrivant Sakkir sur l'Indus. La _Gazette de Delhi_ nie le fait, il est vrai; mais d'autres journaux de l'Inde discutent la probabilit d'une seconde rbellion. Le _Friend of India_, journal dvou au gouverneur gnral, lord Ellenborough, remarque qu'une seconde rvolte cause du Scinde ferait autant de tort au gouverneur actuel que le drame de Caboul en avait fait lord Strickland. Mais il soutient qu'un second clat pareil n'aura pas lieu, et la raison qu'il en donne est curieuse noter: C'est, dit-il, parce que toute disposition la rvolte qui pourrait se manifester de nouveau sur les bords de l'Indus, sera calme l'amiable par des concessions qui dpasseront celles que la notifications du gouvernement avait fait connatre; si les troupes demandent l'argent de leurs rations, en vertu des promesses qui leur ont t faites Ferozepote, elles l'obtiendront; en effet, le rsultat d'une seconde rvolte serait plus funeste la stabilit de l'empire que ne serait grand le dommage caus au trsor par des allocations extraordinaires qui, pour une arme de 15,000 hommes, s'lveront peu au del de 7 lacs de roupies par an (un million 550,000 fr.). Aprs le Maroc, l'enqute faire sur la violation du secret de lettres, et le droit cet gard du ministre de l'intrieur a beaucoup occup les deux Chambres anglaises. Le cabinet t oblig, chez les lords comme aux communes, de laisser nommer une commission pour rechercher les abus commis dans le Post-Office. Lord Radmor, qui a jou dans la chambre haute le rle qu'a rempli dans l'autre M. Duncombe, a fait une dclaration que nous devons consigner ici: M. Guizot, a-t-il dit, a t interpell ces jours derniers la chambre des dputs sur la question du secret des lettres. La rponse qu'il a faite m'a caus le plus grand plaisir. Le ministre a dclar que le secret des lettres tait respect en France, tant l'gard des trangers que des nationaux. Cette dclaration fait honneur la France. Chez nous, au contraire, on viole le secret des lettres. N'est-ce pas une honte pour le pays, n'est-ce pas l une ignoble pratique? La chambre des lords est constitue en cour de justice pour examiner le pourvoi d'O'Connell et de ses codtenus. Pendant ce mme temps, un meeting monstre de douze mille spectateurs avait lieu Covent-Garden, et, ce mme jour, la cit de Westminster se runissait pour voter une proclamation en faveur d'O'Connell. Une double ptition a t discute et arrte pour inviter le parlement intervenir auprs de la reine l'effet de faire largir O'Connell et ses frres martyrs.--L'illustre prisonnier s'est refus se laisser porter candidat pour le poste de lord-maire de Dublin, et un protestant modr, M. Arabin, a t nomm son refus. Une lettre d'Akanra (Nouvelle-Zlande), en date du 28 janvier dernier, rapporte que la tribu des Mahouris a tu trente Anglais appartenant la colonie et a mang ces malheureux. --Nous avions t faire, dit une lettre, une partie de chasse dans l'intrieur; nous y tions depuis huit jours, ignorant le conflit lev entre les Anglais et les Mahouris, lorsqu'un soir nous sommes arrivs chez nne tribu amie des Terauparan ou Mahouris. Nous les avons trouvs mangeant des dbris humains; nous crmes tous qu'ils mangeaient des prisonniers ou esclaves de leur nation. Comme j'entends la langue des Mahouris, je ne pus m'empcher de leur tmoigner mon indignation, en les menaant de les faire chtier par les hommes de la corvette. Ces sauvages, effrays, me dirent: Ce ne sont point les hommes de Mahouri que nous mangeons, ce sont des _yes, yes._ (C'est ainsi qu'ils appellent les Anglais.) Ils me montrrent alors les ttes des Anglais, parmi lesquelles je reconnus le capitaine Wakefield, un des notables habitants du port Nicholson, qui nous avait reus chez lui lorsque nous avions t faire des vivres dans cette ville. Je fus saisi d'horreur cet aspect. Mes compagnons me firent des reproches d'avoir risqu d'irriter ces cannibales, car nous n'tions que cinq contre deux cents. Mais ils nous rassurrent en nous disant; Oh! les _oui, oui_ (c'est ainsi qu'ils nous appellent), sont bons, mais les _yes, yes_ sont mchants. Alors ils nous racontrent pourquoi ils avaient tu les Anglais; que c'tait parce qu'ils avaient voulu s'tablir dans une baie qu'ils n'avaient pas achete, et que d'ailleurs ils ne voulaient plus vendre de terre aux Anglais. Nous nous retirmes alors le coeur soulev d'horreur et de dgot. --Nous attendrons, pour enregistrer les dmissions ministrielles en Espagne, qu'elles aient t officiellement acceptes et que la lutte o le gnrai Narvaez se distingue, dit-on, par un esprit tout nouveau de constitutionalisme, compte enfin des vainqueurs et des vaincus. Alors sans doute nous cil connatrons mieux les bulletins. --Les feuilles italiennes prsentent toujours comme ayant chou la tentative des fils de l'amiral Bandiera.--Cependant leur nom n'a pas figur parmi ceux des rebelles arrts. --En Grce, le gnral Grivas, chef de partisans, s'est rfugi bord du btiment franais _le Papin_, dont le capitaine lui a donn asile. On l'a fait passer bord de la _Diligente_, autre btiment franais qui doit le dposer en lieu sr. Les ministres se sont adresss M. Piscatory, notre ambassadeur, qui a hautement approuv la conduite du commandant du _Papin_. Nous voulons, a-t-il rpondu, aider la Grce de tout notre pouvoir, mais jamais aux dpens de la dignit de notre pavillon. --_Le Moniteur_ vient de publier une circulaire par laquelle M. le garde des sceaux se propose d'empcher le retour du scandale qu'ont donn les avides et lgantes spectatrices des dbats de l'assassinat de Pontoise. Les motions de la cour d'assises ou du moins ses places rserves seront dsormais interdites _la plus belle moiti du genre humain_. (Voir la page 308 de ce numro.) Il peut leur rester encore l'espoir de la police correctionnelle, car la circulaire ne parle que des inconvnients qu'un encombrement semblable peut avoir pour l'attention du jury. COURRIER DE PARIS Bien que le drame soit termin, Paris s'est encore occup pendant quelques jours de Rousselet et d'douard Donon-Cadot. Que voulez-vous? Aprs toute une semaine d'attention donne aux dbats de la sanglant affaire, il tait difficile de l'oublier tout coup, ds le premier instant qui a suivi le dnouement; et d'ailleurs, quand ces terribles procs sont achevs, la curiosit publique ne trouve-t-elle pas s'exercer encore hors de l'enceinte du tribunal dont les accuss viennent de sortir condamns ou absous?--ne cherche-t-elle pas pntrer dans le secret de la prison o le coupable que la justice a frapp commence subir sa peine? Ne s'attache-t-elle pas suivre, dans les premiers moments de sa libert, l'homme que la voix du juge vient d'amnistier? Que se passe-t-il dans cette prison? Comment le condamn supporte-t-il l'arrt? Dites-nous son air et son attitude. Rapportez-nous chacun de ses gestes, chacune de ses parole. A-t-il pli? S'est-il trouv mal? Montre-t-il de la rsolution ou de l'insouciance? Il faut que tous ces curieux insatiables soient satisfaits; car ils ne laisseront leur proie qu' la dernire extrmit, quand les jours qui passent auront remplac ce drame qui les occupe par un autre non moins terrible et fatal. La cour d'assises ne chme jamais! Aussi les journaux judiciaires, qui connaissent et flattent la passion de leurs lecteurs, ont ils prolong les motions du cette lugubre affaire de Pontoise, bien au del de l'arrt. Les uns ont montr Rousselet mu pour la premire fois, et parlant avec tristesse de sa femme et de ses enfants; les autres l'ont dpeint au contraire farouche et impassible; ceux-ci lui laissent la teinte sombre que son crime a jet sur lui; ceux-l le transforment tout coup en idylle, et le font voir cultivant les fleurs dans un coin solitaire de son cachot; de sorte qu'il y en a pour tous les gots, pour ceux qui aiment les criminels repentants, et pour ceux qui prfrent les endurcis. On ne saurait mieux traiter son monde, et les journaux judiciaires sont de complaisants compres et d'habiles conteurs. Quant douard Donon-Cadot, son acquittement ne l'a pas mis l'abri des descriptions, des narrations, des indiscrtions et de tout ce qui s'ensuit. On a dit, racont, imprim que le lendemain de sa mise en libert, il tait retourn Pontoise, o il avait fait son apparition en tilbury; on ajoutait qu'douard Donon se dispose entrer comme clerc dans l'tude d'un des notaires de la ville: qu'douard retourne Pontoise; qu'il cherche effacer par le travail et par une conduite honorable le souvenir des tristes soupons qui ont pes sur lui; que son avenir rachte ce pass fatal, et fortifie de toute l'autorit d'une vie srieuse et irrprochable le jugement qui a dclar son innocence, rien de mieux; c'est ce qu'il faut croire, c'est ce qu'il faut esprer; cependant il y a quelque chose de trop dans cette affaire: c'est le tilbury. Nous aimerions savoir que ce tilbury-l a t fabrique par l'imagination peu scrupuleuse des feuilletonistes de cours d'assises et des marchands de _faits Paris._--Mais il est temps d'abandonner ce drame Donon-Cadot au silence du greffe et l'diteur des _Causes clbres_: c'est la dernire fois que nous en parlerons pour notre compte: ces images sanglantes nous rpugnent, et nous n'aimons gure nous arrter longtemps sur ces dplorables spectacles. En fait de drames, la fiction nous convient mieux que la ralit. Avec la fiction du moins on a l'me en repos, et si par hasard il vous arrive de vous laisser aller et de croire un moment que vous assistez un drame rel, la toile qui tombe et les quinquets qui s'teignent vous rendent bien vite votre tranquillit, en vous montrant qu'aprs tout il ne s'agissait que d'un drame pour rire. Malheureusement, l'heure o nous parlons, il s'est jou plus de drames vritables que de drames d'imagination, les vols, les guets-apens, les assassinats se multiplient avec une abondance effrayante. Pour ne parler que des huit derniers jours qui viennent de s'couler: ici, on a surpris des fabricants de fausse monnaie; l, un saint homme en apparence, pratiquant la pit avec ostentation s'est enfui, emportant la cassette, comme ce bon M. Tartufe; et quelle cassette! la cassette des rvrends pres de la congrgation, une cassette contenant 250,000 fr. Notre larron est une espce de Janus, un congrgationiste double face: les jours de sa pieuse comdie, il se faisait un visage candide, revtait la robe d'innocence baissait les yeux, se signait tous moments, et assistait aux offices avec componction; mais ce n'tait l qu'une moiti de son visage: de l'autre ct, notre homme n'tait plus le mme; au lieu de ce regard contrit, vous trouviez un oeil anim par le plaisir; et tandis que la main droite tenait un chapelet et un rosaire, la main gauche recouverte d'un gant paille, maniait impertinemment une cane de dandy ou offrait un bouquet de fleurs mondaines quelque bayadre. Que vous dirai-je? le hros de cette comdie double visage prenait, d'un air de canonis, dans la caisse de la congrgation l'or qu'il semait pleines mains pour ses passe-temps paen et de damn. Il a t arrt la sortie de l'Opra, muni d'or et de billets de banque. On ne dit pas encore son nom; mais le rquisitoire du procureur du roi et la cour d'assises ne tarderont pas nous le faire connatre. A ct de cette grande comdie, qu'est-ce que la petite pice dont le thtre du Vaudeville nous a gratifis cette semaine? Bien peu de chose, en vrit. Nous en dirons quelques mots cependant, ne fut-ce que pour la raret du fait. Et n'est-ce pas vraiment une raret, par ce temps de disette dramatique, qu'un drame nouveau en deux actes? Les thtres vivent en effet les bras croiss depuis longtemps, et ne produisent rien de neuf. Jetons-nous donc avidement sur ce morceau de vaudeville qu'ils offrent, par hasard, notre apptit. Le titre dissimule; le litre est; _un Mystre_. Qu'y a-t-il dans ce mystre? Il y a une veuve et un colonel: la veuve est duchesse, rien que cela; vous voyez que je ne vous mets pas en compagnie de petites gens. Quant au colonel, il est le brave des braves, et se bat avec acharnement pour son pays, jusqu' la dernire extrmit. Le hasard de la guerre l'emmne loin de duchesse; puis, la guerre finie, la duchesse et lui se retrouvent. A la vue du colonel, la duchesse plit et frissonne, la vue de la duchesse, le colonel se trouble; pourquoi? C'est l le mystre; mais comme je suis, de ma nature, un homme fort peu mystrieux, je vais vous dire le mot de l'nigme. Il y a deux ou trois ans de cela le colonel avait sauv la duchesse d'un grand danger; la reconnaissance fit natre l'amour dans le coeur de la tendre femme; le colonel profita de la circonstance; mais le lendemain du jour o il avait tout obtenu d'elle, il crivit cette pauvre duchesse une lettre insolente o il lui dclarait qu'il ne l'aimait pas, qu'il ne l'avait jamais aime, et que fini tait fini entre eux; c'tait l un terrible outrage. Comment un si brave colonel a-t-il pu commettre une si grande lchet? Que voulez-vous, mon colonel avait une vengeance exercer contre les femmes et particulirement contre les duchesses, et celle-l lui tait tombe la premire sous la main; remarquez que j'explique mon colonel et que je ne l'excuse pas. Mais voici que la duchesse prend sa revanche: le remords est entr dans l'me du coupable, et en revoyant sa victime, il se met l'adorer; d'abord la duchesse, se rappelant l'outrage, le repousse avec ddain, avec colre, avec mpris; mais les colonels sont bien habiles, et les duchesses bien faibles! Celui-ci fait tant qu' force de repentir, de dsespoir et d'amour, il apaise le ressentiment de la comtesse; que dis-je? il fait de nouveau la conqute de son amour, et cette fois la conclusion de l'aventure est un bon et lgitime mariage qui absout le pass et assure le prsent. Mon colonel, tu dois tre content! De son ct, le public n'a pas troubl, par aucun signe quivoque, cette satisfaction du colonel et de la duchesse. L'auteur est M. Alexis de Comberousse. Nous avons dj parl de la double apparition que Mademoiselle Rachel a faite, avant de partir pour Bruxelles, dans _Phdre_ et dans le _Dpit amoureux_; Molire et Racine tout la fois, ce n'est pas peu d'ambition. Dans _Phdre_, mademoiselle Rachel a t admirable; il est difficile d'allier un art plus exquis une vrit plus potique; quant la Marinette du _Dpit amoureux_, les loges lui sont plus disputes. Nous ne reviendrons pas sur ceux que nous lui avons donns la semaine dernire; peut-tre, dans notre enthousiasme pour _Phdre_, avons-nous un peu flatt Marinette; nous aussi, d'autres ne l'ont ils pas trop maltraite? Sans doute Rachel-Marinette n'a pas interprt Molire avec la vrit de Phdre-Rachel rcitant les beaux vers de Racine; mais a-t-elle jou aussi maladroitement dans cette comdie que de rudes critiques l'ont prtendu? ce n'est pas notre avis. Je crois qu'il est plus juste de dire que dans ce rle de Marinette, mademoiselle Rachel a t plutt singulire que mauvaise. Quoi qu'il en soit, nous offrons nos lecteurs cette Phdre et cette Marinette en personne. Voici la ple et malheureuse fille de Pasipha et de Minos; voici l'amante joviale de Gros-Ren. L, les soupirs, le remords, la fatalit; ici, le gros rire et le propos gaillard; toute la posie du malheur, toute la folle insouciance de la gaiet; ce qu'il y a de sr, c'est que Phdre convient naturellement mademoiselle Rachel, et que l'une semble avoir t cre pour l'autre; tandis que le bavolet, le jupon court et la gaiet de Marinette lui vont comme va un costume d'emprunt qu'on a pris par hasard et pour une fantaisie. Il est probable que mademoiselle Rachel ne le reprendra pas de sitt: on ne se dguise pas tous les jours. [Illustration: Mademoiselle Rachel, rle de Phdre.] Il s'est pass au thtre du Palais-Royal quelque chose d'assez bizarre; nous voulons parler de l'apparition des mnestrels de la Virginie. Ces mnestrels sont au nombre de quatre; on les avait annoncs avec grand fracas, et pendant huit jours, de solennelles affiches placardes sur tous les murs sollicitaient d'avance l'admiration publique; les curieux sont donc accourus; mais ces affiches, comme tant d'autres, avaient battu la grosse caisse avec beaucoup trop de bruit; vrification faite de ces merveilleux phnomnes, on a reconnu qu'ils n'taient en ralit que des bipdes fort ordinaires. D'abord ils ont l'air de ngres; mais mfiez-vous-en, ce sont des ngres qui dteignent; un homme digne de foi m'a certifi qu'il les avait vus, de ses propres yeux vus, se barbouiller de noir dans la coulisse. Cependant les voici tous quatre qui entrent en scne; les frais de cette entre ne sont pas considrables; avec quatre chaises, on fait l'affaire; or, les chaises tant gnralement faites pour s'asseoir, nos mnestrels y sont bientt assis; l'un racle du violon, l'autre d'une espce de guitare, le troisime agite des petits btons en forme de castagnettes, et je ne sais plus ce que fait le quatrime, pas grand'chose, j'imagine, l'exemple de ses trois confrres. Pour rehausser l'agrment de cet orchestre baroque, nos ngres faux teint baragouinent des chansonnettes dont la plus courte et la plus agrable semble lutter de monotonie et de longueur avec la complainte du Juif errant; ces chansons se donnent pour crites en pure langue de l'Ohio, mais la vrit est que c'est du picard tout franc; cela chant, un des quatre mnestrels se met remuer la tte, puis danser une danse qui rappelle s'y mprendre le sautillement d'un frotteur qui donnerait un coup de brosse un parquet.--On a rarement vu une mystification plus complte; c'est comme souvenir de ce _puff_ sans pareil, mme dans ce sicle du _puff_ par excellence, que nous avons cru devoir recueillir l'image de ces tonnants mnestrels et les mettre sous vos yeux, chers abonns.--Ne touchez pas ces ngres, vous vous noirciriez les doigts. [Illustration: Les mnestrels de la Virginie.] [Illustration: Mademoiselle Rachel, rle de Marinette dans le _Dpit amoureux._] On se rappelle les soeurs Romanini, fameuses danseuses de corde, ou plutt danseuses de fil d'archal; tout Paris avait admir, il y a quelques annes, leur adresse et leur intrpidit. On annonce leur prochain retour et leur rentre au Cirque-Olympique; nul doute que leur vogue ne s'accroisse encore de la singularit d'une aventure dont une des Jeux soeurs Romanini vient d'tre l'hrone en Afrique, Mademoiselle Romanini l'ane en sa qualit de femme intrpide, s'tait tout rcemment aventure un peu avant dans le dsert; une bande de quatre ou cinq Zeybecks l'aperut, vinrent elle et voulut s'en emparer. Mademoiselle Romanini est jolie, et les Zeybecks sont fort galants un peu rudes, mais fins connaisseurs; une autre que mademoiselle Romanini se serait vanouie, et Dieu sait que MM. les Zeybecks en auraient fait; mais rien ne donne plus de courage l'innocence que la danse de corde et l'usage du fil d'archal; donc, notre demoiselle Romanini, au lieu d'avoir une crise de nerfs, s'lance hardiment la rencontre des Zeybecks, se prcipite sur le premier qui se prsente lui enlve son yatagan, v'lan! lui en donne un coup dans le flanc et le tue; les quatre autres Zeybecks menacent mais la Romanini leur tient tte; elle en blesse un profondment, elle en gratigne autre, et les deux qui reste sans blessures s'enfuient pouvants. Voil ce qu'a fait mademoiselle Romanini, et la danse qu'elle a fait danser aux Zeybecks... sans balancier. Mademoiselle Romanini sera Paris dans quinze jours; elle dbutera par une reprsentation au bnfice de la veuve et des enfants du Zeybeck qu'elle a tu, et des deux Zeybecks qu'elle a mis hors de combat. Mademoiselle Romanini est une ennemie gnreuse; comme tous les grands vainqueurs elle panse les blessures qu'elle a faites, et tend la main au vaincus. Mais, tudieu! quelle rude vertu! nous ne conseillons pas aux Zeybecks du Jockey's-club de s'y frotter sans la permission de mademoiselle Romanini; on voit ce qu'il en cote. [Illustration: La plus belle moiti du genre humain la Cour d'Assises.] Un Voyage au long cours travers la France et la Navarre. Rcit philosophique, sentimental et pittoresque. (Voir t. III, p. 249 et 263.) [Illustration: Vingt fois on avait vu Othon seller sa grande jument poulinire.] [Illustration: Othon revenait tristement charg de sa fameuse graine, dont regorgea bientt la maison paternelle.] [Illustration: Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le rcit de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux hercules.] CHAPITRE VI. LA GRAINE DE LUZERNE. Pourquoi donc M. Robinard avait-il serr le bras de madame Verdelet avec cette grossire familiarit? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baiss les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises langues, que je dois me hter de prvenir les inductions malignes que plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos deux personnages. Le prsent chapitre sera donc uniquement consacr dmentir les malhonntes apparences des prcdents; car, comme l'a dit M. Ponsard: La maison d'une pouse est un temple sacr, O mme le soupon ne soit jamais entr. [Illustration: Trois jours aprs, Othon s'tait gliss dans la chambre de l'hritire, et lui demandait sa main genoux.] [Illustration: Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet.] [Illustration: Une Bibiaderi dansant.] M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui mord le coeur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et quoiqu'il ft dou d'un physique plus que convenable, qu'il portt un beau nom et qu'il et une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orlanais ne s'tait encore soucie de s'appeler madame de la Villejoyeuse. _Inde ira._ Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinire et embrasser son affectionn pre, en lui disant de faire prparer la chambre verte, destine, depuis un temps immmorial, aux nouveaux maris de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le mme Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfonc sur les yeux, et garon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier avait jet un sort sur le beau blond. Ici Othon tait supplant par un misrable _maigre_ qu'il aurait tu de son petit doigt; l, les trois soeurs dclaraient qu'elles voulaient se faire religieuses plutt que d'pouser le magnifique baronnet; nagure enfin, pour comble de honte, une riche hritire des environs d'tampes, courtise en mme temps par un vieil employ de la douane et par le bel Othon, avait fait choix de celui-l la barbe rousse de celui-ci. [Illustration: Je me rappelle, dit l'abb, avoir lu les aventures extraordinaire d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura plus de deux ans en route avant d'arriver Paris, lieu de sa destination.] [Illustration: Premire banquette du coche.] [Illustration: Deuxime banquette du coche.] Dcidment Othon mettait sa gloire vaincre la rigueur du destin, et, jour et nuit, il n'avait plus qu'une ide: Il faut que je me marie, il faut que je trouve une femme plus belle et plus riche que toutes celles qui m'ont rebut; il faut, pour vexer tout le pays, que je fasse une noce dont on se souviendra comme de la plus fameuse de toutes les noces. Et l-dessus, il sellait derechef sa jument, embrassait encore son pre, lui disant dsormais, par prudence: Je m'en vais tampes chercher de la graine de luzerne. --Bon, rpliquait le vieux baronnet; moi, je m'en vais faire prparer la chambre verte. Ce qui donnait aux plus madrs le mot du rbus. Et, dans la province, on commenait nommer graines de luzerne toutes les demoiselles marier. Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait tristement, charg de sa fameuse graine, dont regorgea bientt la maison paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet et fort dsir que son bien-aim fils varit un peu son prtexte, quand il allait aux champs pour chercher femme. Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses voeux, et se vit au moment de djouer la malice de la fortune ennemie.--Il parvint se faire aimer.--Voici comment. Mademoiselle Louise tait la nice d'un sieur Bouchard, qui se disait descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin bl sur la rivire du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un trs-bon parti, mais les prtendants sa main taient fort rares parce que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier, avait bonnement annonc qu'il casserait les reins au malappris qui marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine tait haut de prs de six pieds, il avait des paules carres comme la porte de son moulin, et des poings normes toujours au service, de son humeur revche, et de son caractre batailleur. Mais Antoine joignait ces solides qualits une laideur au moins gale sa stature. La roue de son moulin loi avait un beau jour attrap la joue gauche, dont un morceau fut enlev, que les plus habiles mdecins ne purent jamais remplacer. Mademoiselle Louise, leve au moulin, grandit dans le respect absolu et dans l'admiration des gants: tout le jour elle entendait son oncle et son cousin, ces deux colosses, mpriser le reste des hommes et apprcier chacun de leurs voisins au degr de sa vigueur ou de sa taille. Le soir, aprs souper, il n'tait question, entre le pre et le fils, que des fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donns, et des tours de force incomparables que tous deux avaient excuts. Le pre avait un jour, disait-il, arrt d'une main sa voiture lance au grand galop; le fils avait soulev un tonneau tout rempli de vin; le pre s'tait, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le fils avait, d'un coup d'paule, jet bas un gros mur, etc., etc. Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le rcit de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard mme, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin tait si laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du ct droit d'Antoine, c'est--dire du ct de la joue qui n'tait point balafre; et pourtant, malgr cette prcaution, la pauvre demoiselle ne pouvait s'empcher de penser souvent cette horrible, joue gauche qu'elle serait bien, un jour, oblige de voir: car, quand on se marie, c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera pas toujours tourn du ct, droit. Othon avait puis dj la plus grande partie de l'Orlanais, et, en dsespoir de cause, il rsolut d'aller chercher de la graine de luzerne au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables avertissements que le terrible Antoine avait sems dans le pays, mais il savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une faon qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait toujours ross, il ne s'imaginait pas qu'il pt trouver son tour qui le rosst. Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans l'air pour se faire le bras. A deux portes de fusil du moulin, il entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'tait le vieux Bouchard qui s'tait dmis la jambe en tombant de cheval et gisait sur la route, sans pouvoir mme se traner. L'occasion tait belle. Othon chargea vigoureusement, sur ses paules le gros homme bless, et, leste sous ce faix norme, il fit une entre triomphale au moulin. Louise et Antoine poussrent un cri d'admiration sa vue; le fils Bouchard plit d'tonnement et de jalousie, car, s'il prtendait avoir soulev un tonneau de vin, assurment il ne s'tait jamais vant d'avoir soulev l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait d'abord le nouvel arriv du ct droit, sembla surprise agrablement lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout fait semblable la droite, et dsormais elle levait sans prcaution ses yeux sur le bel tranger. Antoine considrait le baronnet d'un oeil sournois, et plusieurs fois il grogna en voyant les regards d'Othon dirigs fixement sur mademoiselle Louise. Le soir venu, Bouchard le pre, la jambe enveloppe, tait tendu sur une bergre, et la conversation se tourna naturellement vers son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta magnifiquement: l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tu un boeuf. Othon avec modestie rappelait quelques succs obtenus par lui dans les foires du dpartement; sur quoi, le jeune meunier lui prit la main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de faon le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il saisit son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put s'empcher de jeter un cri.--Ds ce moment, Antoine fut dchu du premier rang aux yeux de Louise. Trois jours aprs, Othon, qui ne perdait point de temps, s'tait gliss dans la chambre de l'hritire, et, genoux, lui demandait sa main en les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littrature fablire. Louise rougissait, baissait les yeux, ne rpondait rien, mais son silence tait beaucoup plus clair que les plus longs discours du monde. Tout coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor. Fuyez, disait Louise toute tremblante. --Fuir? jamais! rpliquait le superbe Othon. --C'est Antoine, il vous tuera! --Me tuer? Othon retroussait dj ses manches. Louise joignit les mains, et si vivement elle le supplia, que, maugrant et jurant, il consentit enfin se blottir au fond d'un placard, que la demoiselle referma sur lui. Antoine frappait la porte d'entre, il frappait coups redoubls; Ouvre-moi, mille tonnerres! ouvre-moi! Louise alla ouvrir son cousin. Quand il la vit ple et chancelante, il ne conserva plus aucun doute: la colre lui monta au visage, et sa balafre, devenue pourpre, tait horrible voir. O est-il? que je le tue! s'criait-il, heurtant violemment son bton sur le carreau; sacredieu! o est-il? sacrebleu! Louise tait prs de se trouver mal; Othon, blotti au fond du placard, se contenait encore, quoique ses oreilles commenaient s'allumer. Mille dieux! s'criait le terrible cousin, frappant du pied; il a bien fait de se sauver, ce craquelin, ou je l'aurais extermin! Craquelin! extermin! Othon, bouillonnant dans son trou, donna violemment du poing dans la porte du placard, et s'cria de toute sa force: Ici! matre sot, ici, ouvre-moi! Et il frappait coups sur coups dans la porte. Mais Antoine, renversant des chaises de droite et de gauche: Mille, dieux, si je le trouve! s'il a le malheur de vous regarder encore, je l'aplatis comme un oeuf sur le mur! --Ouvre-moi donc, gredin! lche! blitre! ouvre-moi donc, grand gladiateur! Othon faisait rage dans son placard et y pitinait sur la faence avec un vacarme effroyable. Louise avait pris le parti de s'vanouir.--Antoine lcha encore une vingtaine de jurons pouvantables, frappa du pied et du bton sur tous les meubles, et sacra de toutes ses forces en s'criant qu'il tuerait Othon, partout o il le rencontrerait.--L-dessus il sortit. Othon, cumant, parvint forcer la porte de sa prison, et s'lana, le poing lev, la poursuite de son exterminateur; mais la premire personne qu'il rencontra dans le corridor, ce fut le vieux Bouchard, qui le prit par le milieu du corps et, avec l'aide de deux valets de charrue, le jeta enfin la porte, dans un foss plein d'eau. Louise dclara son oncle qu'elle n'pouserait jamais Antoine, et celui-ci, par vengeance, conseilla son pre d'accepter la demande de M. Verdelet, pharmacien retir et adjoint au maire d'Orlans.--Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet, son grand deuil. Othon, dans sa premire exaspration, avait bien song massacrer le vieil apothicaire, mais il se ravisa, et sachant que Louise avait conserv de lui un tendre souvenir, il prfra la ruse la force vis--vis du mari. Electeur influent, la maison de l'adjoint lui fut ouverte d'abord, et quoique M. Verdelet le juget par derrire t'animal le plus insupportable, par-devant il le traitait flatteusement, et l'invitait toujours dner lorsqu'il venait en ville. Louise, trs-rserve avec son ancien prtendant, lui marquait nanmoins un reste d'intrt ou d'admiration; et M. Othon, triomphant de quelques regards qu'on lui adressait tous les huit jours, s'apitoyait dj publiquement, comme nous avons vu, et trs-prmaturment, ce semble, sur le sort futur rserv ce pauvre mari Verdelet. D'o il suit que le jeune Oscar avait eu grand tort de prendre un avenir douteux pour un pass bien accompli; et dsormais, nous le promettons nos lecteurs, notre hros se gardera, dans ses jugements, d'une semblable tmrit. CHAPITRE VII. AVANT D'ARRIVER A ORLANS. Le jeune Oscar, plac, on s'en souvient, vis--vis de madame Verdelet dans le wagon, se perdait en toutes sortes de rflexions analytiques; car c'tait l le faible ou le fort, comme vous voudrez, de notre personnage, de vouloir toujours analyser ses moindres impressions, et d'employer un tiers de sa vie chercher intrieurement le pourquoi des deux autres; encore souvent cette recherche n'aboutissait-elle rien de satisfaisant.--Or, ce moment, Oscar se demandait compte lui-mme du plaisir manifeste que lui causaient les jolis yeux de madame Verdelet, et bon droit il s'tonnait de se trouver si jeune en voyage, lui qui les dames de Paris reprochaient de valser comme aurait pu faire Caton le censeur dans ses jours de liesse. Le coeur de l'homme, se disait notre hros, a beau se fortifier et mme se durcir, il sera toujours faible et mou dans le changement, et le moyen de demeurer sage, c'est de rester immobile; pourtant je ne veux point monter sur la colonne du Stylite, ni regarder ternellement mon nombril, comme font les fakirs de l'Inde.--Et parbleu! j'y pense maintenant, ces pieux missionnaires qui ont appris coups de discipline se mortifier la chair dans la poudre de saint Sulpice... je m'imagine que le diable doit trouver son compte lorsque nos saints hommes, abordant sur le rivage indien, aperoivent d'abord une bibiadri portant sa cheville blanche et rose de jolis petites clochettes qui sonnent en mesure chacun des pas harmonieux de la danseuse!--Bref, j'estime que les grands voyageurs doivent tre d'insignes amoureux, et, quand je serai mari, j'entends bien que ma femme ne monte jamais en voiture sans moi; voyager avec son mari, cela diminue beaucoup l'influence perfide du changement, la figure d'un poux tant toujours le contraire et l'antidote de cette hassable nouveaut... Tandis que le jeune Oscar mditait ainsi dans son for, le vieil abb, ami de la conversation, et passionn, en sa qualit de gographe, pour les beaux discours, avait recommenc deviser avec le gros Verdelet sur les chemins de fer, les diligences et autres modes de transport; et, de fil en aiguille, il en vint trouver pour sa fameuse histoire l'-propos qu'il guettait, ou plutt qu'il s'efforait d'amener depuis dix minutes. Il s'cria donc... modestement toutefois; C'tait en l'an de grce 1567... la tombe de la nuit, le coche de Paris partit de Nantes... Huit personnes se trouvaient entasses dans la pesante voiture, huit personnes de sexe, d'ge et d'tat diffrents... d'abord un soldat breton qui s'en allait en guerre, et portait sur le visage un coup de sabre trs-bien affil du coin de l'oeil droit jusqu'au bout de la moustache gauche, en passant par ou sur le nez; ensuite une comdienne, femme d'une vie hasardeuse, qui depuis longtemps, adorait les faux dieux, et avait contract, sur le thtre, l'habitude de porter du rouge sur les deux joues, ce qui la faisait ressembler une peinture; troisimement et quatrimement, une grosse dame de petite noblesse, avec sa fille grande demoiselle que l'on avait leve les yeux baisss, ce qui annonait sur sa figure une vive dvotion; cinquimement un moine de l'ordre des Carmes, gras et frais, comme il convient un serviteur de Dieu, exempt des soucis qui font ptir le commun des hommes; siximement, un cavalier encapuchonn dans son manteau, et dont on ne voyait encore que le bout du nez, mais qui grommelait part lui, ce qui n'annonait rien de bon; septimement et huitimement, deux Gascon qui hblaient en leur coin et parlaient tout haut de la Dordogne en des termes libidineux pour faire sourire la comdienne assise ct d'eux. Ainsi tait compose notre carrosse, et dj l'on tait la bailleur d'un village nomm Oudon, qui a une grosse tour lorsque tout coup l'essieu crie et se rompt... Le convoi arrivait Orlans. Madame Verdelet donna deux ou trois coups du coude son mari, qui enfin, d'un ton froid se rsigna offrir l'hospitalit nos deux voyageurs. La politesse du gros monsieur tait si force et si impolie, que notre hros, par malice, accepta ses offres avec une cordialit apparente qui dut faire enrager l'amphitryon. Et moi, s'cria Robinard, o me logerez-vous, mon cher adjoint, car je vous prviens que j'ai compt sur votre domicile?--M. Verdelet ouvrait une grande bouche, mais il ne rpondait point...--Mon Dieu! point de faons, s'cria le baronnet, un lit de sangle au salon... deux nuits, c'est bientt pass; et parbleu! je ne caserai point vos deux Chinois de faence verte! Madame Verdelet avait un air mcontent qui rconcilia un peu le jeune Oscar avec elle. (_La suite un prochain numro._) Albert Aubert. Les Romanciers contemporains. M. EUGNE SUE. Si le mrite d'un crivain se devait mesurer au bruit que ses livres font dans le monde, l'auteur des _Mystres de Paris_ serait justement mis la premire place parmi les romanciers contemporains. Les succs les plus fameux oui plit prs des siens, et l'immense popularit des deux grands auteurs anglais, Walter Scott et Charles Dickens, ne surpasse point celle que M. Eugne Sue a conquise rapidement depuis quelques annes. Quatre-vingt mille exemplaires des _Mystres de Paris_ se sont vendus dans les seuls tats-Unis et j'imagine que les meilleurs romans de Cooper n'ont jamais reu un semblable accueil des Amricains eux-mmes. Chez nous, depuis les romans infinis du dix-septime sicle, on n'avait point vu de livres obtenir une faveur aussi universelle que ceux de M. Eugne Sue; et, s'il nous tait permis de toucher la biographie d'un crivain encore vivant, nous trouverions sans doute, de la part des lecteurs et des lectrices d'aujourd'hui, des marques de sympathie et d'admiration plus flatteuses encore que l'offre de mariage faite autrefois Calprende par une trs-riche veuve, sous cette condition que le mari achverait son interminable roman de _la Cloptre_. Le succs, quand il dpasse ainsi toutes les limites, doit tre tenu d'abord, et avant examen, pour parfaitement lgitime; dsormais le rle de la critique se borne chercher, discerner, expliquer le mrite de l'oeuvre, mrite ncessaire, mrite que ne peut laisser en doute l'extraordinaire applaudissement du public. Pourtant je ne sache point de livre qui ait t critiqu, je dirai mme invectiv avec autant d'amertume que le furent les _Mystres de Paris_, et nous avons vu des Aristarques s'attarder encore nier le succs, alors mme qu'il devemait de jour en jour plus clatant et plus incontestable. Que la mode s'en soit un peu mle, je le veux bien; de quoi la mode un se mle-t-elle point depuis que le monde est monde? Mais coup sr la sottise serait trange d'attribuer tout le succs des _Mystres_ cette insaisissable frivole faveur qui a introduit dans tous nos salons la gigue hongroise que vous savez. D'ailleurs, je veux le dire tout de suite, le roman de M. Eugne Sue a obtenu son plus grand succs peut-tre parmi une classe de lecteur sur laquelle la mode n'a que bien peu d'empire; j'entends la classe des pauvres et des malheureux, elle est alle, cette fois, chercher dans ces feuilletons, lecture ordinaire des gens dont les heures ne sont pas comptes, les paroles gnreuses, les librales penses de l'crivain, sa touchante sympathie, sa noble piti pour ceux qui souffrent et qui gmissent dans ce meilleur des mondes. Que de belles histoires de coeur, que d'extraordinaires aventures, que d'admirables lgies, que de drames effrayants nous ont t conts bien conts depuis tantt vingt ans! Que d'esprit et style, que de sentiment et d'imagination ont t jets, comme pleines mains, dans tous ces romans psychologiques, intimes, historiques ou goguenards dont notre poque s'est montre merveilleusement abondante. Mais le peuple ne les a point lus, mais le peuple les a laisss de ct, ne les jugea point faits pour lui, ne les considrant gure que comme chimre agrable d'un monde qu'il ne connat point, d'une socit qui lui est trangre. Seul il a t vritablement populaire et dans toute l'acception de ce mot, l'crivain gnreux qui entreprit de Rvler les relles et douloureuses misres du pauvre, qui mit pour ainsi dire sa grande imagination au service de cette cause charitable, qui st btir avec les souffrances et les vices d'en bas une histoire plus mouvante, un roman plus pathtique que les autres n'avaient su faire avec tous les pleurs d'amour, toutes les peines du coeur, toutes les maladies de l'esprit, toutes les infirmits de la grandeur humaine. Celui-ci avait touch la plaie vive, celui-l avait fait vibrer la corde affreuse, et, terreur et piti, ces deux grands ressorts de tout drame possible, emplissaient tellement le coeur de l'crivain, qu'il lui fallait modrer toujours l'expression de son sentiment, plutt que de l'exalter et de l'exagrer, selon l'usage des romanciers d'amour. On sent bien que l'auteur a souffert lui mme en crivant ces pages douloureuses; on voit bien que, comme autre fois Diderot, composant sa _Religieuse_, M. Sue, composant les _Mystres de Paris_, il s'est dsol du conte qu'il faisait! Ce serait une tude intressante que de suivre dans les romans de M. Eugne Sue le progrs et la transformation du systme perptuel de l'auteur, qui repose tout entier sur ce vieil antagonisme, deux principes, le bien et le mal. A son dbut, le romancier, frapp dj de la double domination qui se partage le monde, imagine toujours, ct du ses hros excellents par le coeur et par l'esprit, un personnage effroyable dans lequel semblent se runir les vices et les mchancets, une sorte de tratre un peu mlodramatique, disons-le sans compter l'imitation de Mphistophls. Ainsi nous allons du Szaffie de la Salamandre au Lugarto de Mathilde, travers plusieurs hros du mal couls dans le mme monde. Mais aujourd'hui le romancier a fait ce grand progrs de ne plus imaginer de semblables parangons de vertu ou de vice, et de chercher plutt le bien et le mal dans la ralit mme. Alors, au lieu de Lugarto, ce monstre impossible, charg de rtablir l'quilibre quand Mathilde et Rochegune font par trop pencher la balance du ct de la vertu; au lieu, dis-je, de Lugarto, nous avons eu les misres du peuple et les vices affreux engendrs par ces mmes misres; un lieu des noirceurs d'une me diabolique, l'auteur nous a montr ce gouffre sans fond plein d'infamies, de crimes et de douleurs qui se creuse nuit et jour au plus bas de la socit. Alors aussi s'est subitement lev le talent du conteur. Soutenu, pour ainsi dire, par la force de la ralit, l'crivain ne s'est plus puis en ces paginations excessives qui pchaient toujours par leur excs mme; dsormais il n'avait besoin que de reflchir dans son oeuvre ces vrits effrayantes qu'on n'invente point, et qui laissent bien loin, pour la terreur et la piti, pour la curiosit mme, toutes les inventions humaines; dsormais le roman devenait presque de l'histoire.--Aprs cela, on a cri de toutes parts l'immoralit. A quoi non parler aux pauvres de leur pauvret, aux misrables de leur misre, aux dsesprs de leur dsespoir? S'ils allaient s'irriter enfin la vue de ce tableau trop vrai de l'atroce destine que le monde leur a faite?... Rognez ce chapitre, la morale le rprouve; cachez cette plaie, l'humanit n'en supporte point la vue; touffez ce cri, l'ordre public en serait troubl; taisez ce scandale, la religion s'en indignerait, etc. Ainsi les scrupuleux effarouchaient de la nudit de ces tableaux; les dlicats ne pouvaient tolrer la crudit de ces tons, et les uns et les autres condamnaient chaque chapitre en particulier, oubliant en vue de quel enseignement gnral l'auteur les avait tracs, ne voyant pas quelle haute moralit il avait eu le gnreux dessin de tirer de ces pages immorales et scandaleuses! Dieu merci! tout cela est devenu bien clair aujourd'hui; la faveur publique, qui ne peut, quoi qu'on dise, s'attacher jamais une oeuvre foncirement immorale, a fait justice dj de toutes ces fausses accusations diriges contre l'auteur des _Mystres de Paris_, et il nous est permis maintenant de louer, le louer hardiment et sans restrictions ce merveilleux talent de conteur qui a gagn M. Eugne Sue tous les lecteurs du monde. Il ne faut point se dissimuler que le roman franais a toujours t quelque peu bavard. Souvenez-vous des volumineuses histoires du _Cyros_ et de la _Cltie_. Que de conversations mles au rcit! que de portrait-tracs au milieu des vnements! que de rflexions au travers de l'aventure! Mademoiselle de Scudry est bien la patronne de tous nos romanciers passs, prsents et futurs. Toujours nous avons vu nos conteurs les plus excellents songer faire ainsi, tout en contant, les affaires de pur esprit. Nos historiens mme crivaient des chapitres entiers, o ils se dlassaient du rcit en discutant les traits, en raisonnant sur la politique, en dployant toutes les richesses de leur style. Aucun d'eux, avant M. de Barante, n'avait eu assez de rsignation pour accepter la fameuse devise: _Scribitur ad narrandum, non ad probandum_. Parmi nos romanciers, prenez tel que vous voudrez, prenez, comme j'ai dit, ceux qui content par excellence, prenez Lesage lui-mme; ne sentez-vous pas chaque page l'esprit satirique de l'auteur percer sous les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages. Souvent ne voyez-vous pas l'histoire interrompue par des rflexions que les faits suggrent l'auteur, plutt qu'aux personnages du roman? De la _Glbe_ on pourrait extraire un volume entier de conversations, de digressions morales et de portraits inutiles l'action. De _Gil Blas_ on tirerait de mme un _Lesagana,_ c'est--dire un recueil d'aphorismes critiques, de hors-d'oeuvre littraires ou moraux appartenant en propre l'auteur, et peu prs tranger son rcit. Enfin, il n'y aurait pas jusqu'au roman burlesque et goguenard de Pagault-Lebrun qui ne nous offrt un pareil exemple de digression personnelle, et je n'en veux pour preuve que le fameux chapitre de la lanterne magique dans _Monsieur Halle_. Aujourd'hui le spectacle est beaucoup moins philosophique, et se tourne de prfrence vers la description. Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Nos meilleurs romans, les plus tendres, les plus passionns, les plus mouvants, dcrivent encore plus qu'ils ne content; pas une scne ne se peut passer sans que le lieu ne soit peint avec une exactitude rigoureuse, pas une parole d'amour ne sera dite sans que nous sachions sous quels arbres et auprs de quelles fleurs elle doit tre prononce. M. de Balzac, cet esprit si fcond, si fin et si vigoureux, a plus que tout autre sacrifi la description, et, pour citer ici l'un de ses meilleurs livres, _le Lys dans la valle_ est plutt un paysage qu'un roman. Jusqu' Mathilde, nous avons vu M. Sue payer aussi son tribut la mode descriptive qui gouverne toute notre poque, depuis les potes jusqu'aux avocats; mais _les Mystres de Paris_ semblent purs de cet lment si funeste au rcit, et nous montrent un conteur vritable, un conteur uniquement jaloux de conter, se sacrifiant lui-mme son conte, lve et rival des conteurs modles, Walter Scott et Dickens. On a souvent rpt, comme loge insigne, que Walter Scott avait fond le roman historique; mon sens, il et mieux valu dire, pour l'honneur de l'crivain, qu'il avait fond le roman conteur; et personne ne pourra douter du mrite singulier de ce nouveau genre, si l'on rflchit aux difficults presque insurmontables de la narration. Les plus grands crivains de notre langue, Bossuet, Fnelon, Voltaire, n'ont jamais donn de marque plus visible et plus belle de leur talent d'crire que lorsqu'ils abordrent le _narratif._ L'action d'abord, l'action ensuite, et encore l'action, voil la triple et unique qualit essentielle au vritable rcit, et sans laquelle il ne saurait exister. Volontiers j'adopterais comme emblme allgorique du roman conteur cette caricature, o nous voyons une locomotive qui tire derrire elle une immense page de papier noir sci la vapeur, et la droule incessamment sur le _railway._ Vous ne conterez point, si vous n'avez dans l'esprit comme un mouvement perptuel, comme une agitation, comme un souffle d'air qui enfle la voile de votre invention et vous pousse toujours en avant; nous l'avons dit, le vrai conteur conte pour conter, ne se proccupant gure du pays dj parcouru, moins encore de l'espace qui lui reste franchir; tout entier l'action du prsent, il se meut, il avance, entendant rsonner son oreille la voix imprieuse dont parle Bossuet, et qui lui crie sans trve; Marche! marche!--Aussi semble-t-il que M. Eugne Sue vient de rencontrer le sujet unique, le sujet par excellence, le vrai sujet du roman conteur, je veux dire le _Juif errant_, cet ternel voyageur sur les pas duquel l'crivain doit marcher d'un pas infatigable, rglant l'action de son livre sur l'action perptuelle du hros, et obissant nuit et jour au mouvement d'en haut, qui pousse sans fin et sans relche Ahasvrus! Remarquez, en effet, que les romans anglais, et surtout ceux de Cooper, ne sont autre chose, bien prendre, que des marches et des contre-marches perptuelles. Le dernier roman de Dickens, le _Marchand d'antiquits_, qu'tait-ce, s'il vous plat? simplement un voyage de Londres en cosse, un voyage pied, celui d'un pauvre vieillard et de sa petite fille. Et le fameux conte de Cooper, _le Dernier des Mohicans_? une marche encore, une marche presque militaire, au travers des savanes et des forts, ou plutt une course tellement longue et tellement rapide que les hros, arrivs au bout de leur route, doivent mourir d'puisement.--Mais le Juif errant est un personnage admirable, parce qu'il ne se lasse point, et, cependant, ne sait point ce que c'est que de s'arrter. _Les Mystres de Paris_ sont dj un premier chef-d'oeuvre de rcit, et tout ce peuple de lecteurs entran pendant dix volumes, captiv durant une anne entire, et comme garrott par l'intrt croissant du rcit, fait assez foi de cette perfection dont nous parlons; le roman de M. Eugne Sue est du petit nombre de ceux qui ne souffrent pas qu'on les laisse avant d'tre arriv leur dernire page, et dont la lecture est tellement attachante qu'elle vous fait tout oublier. Une fois que le livre vous tient, bon gr, mal gr, il faut bien aller jusqu'au bout, et si vous rsistez, soyez sr que le livre vous fera violence. Mais ce serait dire trop peu que d'appeler seulement M. Eugne Sue un conteur; il est aussi un homme d'imagination, et, en cela, il dpasse de beaucoup les romanciers anglais, ses modles en l'art du rcit. A coup sr, je ne veux point dire le plus petit mal du talent de Walter Scott et de celui de ses successeurs; mais je m'tonne souvent du peu d'invention que ces romanciers ont fait voir dans leurs livres, si attachants d'ailleurs et si merveilleusement conts. Une histoire toute simple, une histoire unique qui se droule tout droit devant elle, coupe de temps en temps par ces accidents faciles prvoir, et pour ainsi dire tirs du sujet mme. Prenez _Ivanhoe_ ou _les Puritains_, ces chefs-d'oeuvre, et comparez-les, pour l'invention, aux romans espagnols ou italiens, comparez-les aussi la _Crte_ ou la _Cloptre_, ce ne sera plus qu'un fil auprs d'une trame, qu'une rue auprs d'un carrefour. L'Arioste fut le grand matre en l'art de ces aventures croises, toutes marchant de front, enjambant les unes sur les autres, suspendant l'intrt sans le ralentir, irritant la curiosit du lecteur sans jamais la lasser, et menant le livre par vingt routes la fois aux vingt dnouements runis enfin dans un seul et mme chapitre. A l'exemple du grand pote italien, nos premiers romanciers excellrent aussi dans ce genre _crois_, qui demande une fertilit singulire d'invention et une industrie de talent plus merveilleuse encore. La dernire partie de la _Crte_ offre un dnouement modle; trente-deux mariages, clbrs du mme coup aprs des traverses infinies et des infortunes inextricables! M. Eugne Sue a retrouv, dans _les Mystres de Paris_, cet art si difficile des vieux conteurs, cet art si important aux romans de longue haleine, et sans lequel on ne saurait remplir des volumes, moins de tomber dans l'insipide monotonie de Richardson. Les _Mystres_, qui avaient eu, dans ce genre, pour prcurseurs _les Mmoire du Diable_ de M. Frdric Souli, se montrent nous comme un monde tout entier, o les personnages de toutes sortes se mlent sans se confondre, o la comdie vient interrompre le drame, et rciproquement, o l'aimable scne d'amour est continue par le spectacle hideux du crime ou de la misre, o le rire succde aux larmes et l'attendrissement la terreur; fleuve profond, qui suit sa pente sans relche et sans repos! mais cent affluents y viennent jeter leurs eaux droite et gauche, acclrant son cours au lieu de le ralentir; tout y roule ple-mle, pleins bords, tout s'y prcipite la fois vers l'embouchure lointaine et mystrieuse. Que de types varis! que de physionomies diverses! sombres ou gracieuses, douces ou terribles! quelle multitude vivante et remuante! Et par combien de situations l'auteur sait-il encore en varier les aspects! Pas un thtre qu'il n'explore, pas une scne o il ne fasse jouer tous les personnages, la fois fantastiques et rels, que son imagination a crs, depuis le boudoir aux parfums exquis jusqu'aux bouges noirs et fangeux, depuis la mansarde au bord des toits, fleurie et toute brillante de soleil, jusqu'aux sombres greniers de la misre et de la souffrance! A ct de l'assassin ivre et furieux, Fleur-de-Marie portant entre ses bras son rosier malade et qui va prir faute d'air et de rayons; auprs de la belle et pure madame d'Harville, Sarah intrigante et criminelle; auprs de Fernand, cet avare tach de sang, Rodolphe, le soutien du malheureux, la providence du pauvre, la consolation des affligs! L'auteur semble avoir tout vu, tout connu, tout prouv; il nous fait parcourir la socit entire; tous les chelons, sous tous les costumes, nous voyons s'agiter cette multitude bruyante, qui pleure et qui rit, ne d'un souffle du pote et de sa fantaisie; anges et dmons s'y coudoient, allant et venant, montant et descendant; on dirait une autre chelle de Jacob! Pour une imagination abondante et exubrante comme celle de M. Eugne Sue, le plan du livre n'est proprement qu'un cadre; rien ne la gne, tout peut entrer dans le livre, livre divers, fourmillant et touffu, si je puis dire ainsi. Ne demandez pas trop l'auteur la mthode, ce qu'on appelait autrefois le dessin de l'ouvrage; il ne se pique pas de construire son volume svrement et correctement: _tenui deducta poemata filo_; son talent n'est pas l, son talent plein de verve et de hasards, talent d'improvisation et de mouvement; il n'est pas de ceux qui distillent leur oeuvre, lentement, filtre goutte goutte par un alambic; le travail de la lime ne lui convient pas, il laisse son livre les imperfections du premier jet et les lignes du moule, mais aussi la physionomie vive et les artes saillantes. On sent bien que s'il pouvait s'arrter, il corrigerait, il retoucherait; mais videmment il est entran lui-mme et pouss en avant par la force irrsistible de son rcit. Je ne crains point, d'ailleurs, d'aller trop loin dans mes loges, quand je songe que l'imagination de M. Eugne Sue, brillante ds son dbut, a acquis chaque jour un nouvel clat, et deviendra sans doute plus blouissante encore. La plupart de nos romanciers rinventent aujourd'hui leurs premires inventions, peu prs comme les ours sauvages qui, s'tant engraisss pendant l'hiver, se sustentent, quand la bise est venue, en se lchant les pattes avec assiduit. L'auteur de _la Salamandre_, au contraire, a toujours renchri sur lui-mme, sa veine est fconde, inpuisable; aprs _Mathilde, les Mystres de Paris_, et maintenant le _Juif Errant_, admirable sujet, comme nous l'avons dit, et qui saurait donner de l'imagination l'esprit le moins inventif du monde, et au-dessous duquel M. Eugne Sue ne restera point, j'en suis sr. Encore un mot,--sur ce qu'on appelle _la curiosit_ en termes littraires.--Vous pouvez, n'est-ce pas? inventer de fort belles choses, sans en trouver une seule de curieuse. Or, par le temps qui court, et la fatigue gnrale qui alanguit les esprits, il faut du nouveau, c'est--dire du _curieux_; il faut que vous saisissiez d'abord votre lecteur par un tableau trange, que tout de suite sa langueur s'vanouisse et son attention se rveille. _Les Mystres de Paris_, chef-d'oeuvre de rcit et d'imagination, sont encore un chef-d'oeuvre de _curiosit_, curiosit non point close dans les rves bizarres, dans les fantaisies excentriques de l'auteur, non point artificiellement compose l'aide de spirituels paradoxes ou d'axiomes pris au rebours, mais puise tout entire,--et c'est l ce qui en fait le mrite,--dans la ralit mme, plus curieuse, quand on la sait observer, que toutes les lanternes magiques du monde, plus bizarre cent fois que tous les cerveaux connus des potes et des chimriques. La Cit et ses mystres taient deux pas de nous; il suffisait d'y regarder pour en tirer des scnes saisissantes, d'affreux tableaux, d'tonnants spectacles. C'est ce qu'a fait M. Eugne Sue; et, de mme, nous le verrons encore demander la vie, la socit, aux secrets du riche et du pauvre, sa _curiosit_, bien suprieure celle des romanciers allemands, qui ont pouss jusqu' la folie la recherche du bizarre et de l'original. Pour moi, le rosier de Fleur de Marie est plus curieux certainement que le docteur Sphex de Jean-Paul, pleurant dans une soucoupe parce qu'il veut faire sur ses larmes une exprience chimique! Que si, maintenant, quelques-uns, plus svres, me trouvent excessif dans l'loge, je ne nierai point que ces louanges me sont dictes aussi par une sorte de reconnaissance envers M. Eugne Sue. N'est-ce donc rien d'avoir _amus_, pour prendre le terme le plus mince, d'avoir amus, dis-je, les lecteurs des deux mondes durant une anne entire, d'avoir donn une pture au commun des esprits (et j'en sais des plus fiers qui s'en sont nourris comme les autres), d'avoir enfin, parmi toutes le pauvrets courantes, trouv une mine riche et fconde? Un bon roman, je l'avoue, m'a toujours sembl un vritable bienfait rendu la pauvre espce humaine, qui s'ennuie si fort; et j'estime qu'on doit de la reconnaissance celui qui nous a tir, ne ft-ce qu'une demi-heure par jour, de notre assiette ordinaire, plate et nausabonde, qui nous a mens avec lui dans les espaces de l'imagination, qui nous a fait goter un peu l'oubli de nous-mmes et des autres. A ce compte, jamais romancier n'a mieux mrit de la race des lecteurs que M. Eugne Sue, et il y aurait plus que de l'ingratitude oublier ces dix volumes de feuilletons, notre lecture quotidienne et presque ncessaire pendant plus d'une anne. --Le paradis, disait un Anglais, c'est le coin du feu et un roman pour l'ternit.--Un roman comme _Mathilde_, s'entend, ou comme _les Mystres de Paris._ Revue comique de l'Exposition, par Cham. [Illustration: Billard bandes en caoutchouc.] [Illustration: Eau africaine pour teindre les cheveux.] [Illustration: Lit en fer assur contre l'incendie.] [Illustration: Avantages d'un chapeau qui prend la forme de la tte.] [Illustration: Le lundi, l'Exposition.--les exposants curieux de voir la famille royale.] [Illustration: Animaux empaills.] [Illustration: Un fusil deux coup perfectionn.] [Illustration: La gravure sur bois est trop haut place cette anne pour qu'on puisse en faire un loge suffisant.] [Illustration: Application de la ceinture de sauvetage au transport des troupes.] [Illustration: Bottes 15 fr.] [Illustration: Faux toupets l'usage des vieillards qui, n'ayant plus le droit d'avoir des cheveux, veulent avoir un front chauve.] [Illustration: Une voiture inversable: elle ne peut pas marcher.] [Illustration: Parapluie impermable.] [Illustration: Savon de toilette tacher les mains.] [Illustration: Un chapeau impermable.] [Illustration: Napolon en tapisserie, d'aprs M. Gros.] [Illustration: Drap Sedan... cdant au moindre effort.] [Illustration: Nouveau modle de pendule.--On demande o est le cadran.] Une Soire Saint-Ptersbourg. STATUE DE LA NVA, PAR JACQUES. Un jeune sculpteur franais, nomm Jacques, qui avait obtenu jadis le premier prix de Rome, tait venu s'tablir Saint-Ptersbourg, o il exerait son art avec un succs gal son talent. Non-seulement il suffisait tous ses besoins, mais il avait dj amass une petite fortune, lorsqu'en 1842 il renona tous les travaux qui le faisaient vivre et qui l'enrichissaient pour s'adonner exclusivement une oeuvre colossale qui, si ses esprances se ralisaient, devait rendre son nom immortel. La gloire tait dsormais l'unique pense de son ambition; cet avenir incertain il sacrifiait avec joie le prsent. Enferm dans son atelier, il passa une anne entire et il composa le modle en pltre, de la statue dont _l'Illustration_ offre aujourd'hui un dessin ses abonns. C'tait la Nva. Depuis longtemps, les architectes russes ou trangers tablis Saint Ptersbourg cherchaient, sans pouvoir les trouver, les moyens de construire sur la Nva un pont qui lit ensemble, l'poque de la dbcle, les deux parties de la capitale de la Russie. Personne n'ignore qu'au moment de la fonte des glaces toutes les communications sont interrompues souvent pendant plusieurs jours entre la rive droite et la rive gauche du fleuve. Plus d'un habitant de Saint-Ptersbourg reste ainsi parfois une semaine entire forcment absent de son domicile. Une multitude de projets avaient t successivement prsents au comit spcial charg de les examiner: tous furent rejets. Enfin, en 1841, un nouveau plan obtint, l'assentiment universel. Pour l'excuter il fallait, il est vrai, abattre un nombre considrable de maisons, combler des canaux, percer des rues, etc. Une vaste place devait, en outre, aboutir au pont, du ct du quai Anglais. A peine M. Jacques eut-il connaissance de ce projet, il conut l'ide de sculpter une statue colossale destine l'ornement de cette place, et il fit, en consquence, un modle en pltre qui excita des transports unanimes d'admiration. Heureux et fier de ce premier succs l'artiste croyait toucher au terme de ses voeux; dj il s'apprtait transformer ce modle fragile en un bloc de pierre ici imprissable, lorsqu'un matin,-- douleur!--on vint lui apprendre que pendant la nuit un incendie avait tout dvor; son atelier, son modle, sa petite fortune, son avenir, sa gloire, ses esprances et ses rves... Il supporta ce coup affreux avec une noble fermet; mais, s'il se montra rsign, s'il cacha ses douleurs tous les yeux, son dsespoir n'en fut pas moins violent. A cette nouvelle, tous les trangers tablis Saint-Ptersbourg ouvrirent une souscription en faveur de notre malheureux compatriote. Pour en augmenter le chiffre, qui s'levait cependant avec rapidit, quelques Franais formrent le projet de donner une reprsentation publique de _Tartufe_. S. E. le gnral de Guidennoff directeur en chef de tous les thtres de l'empire, s'empressa d'accorder l'autorisation qu'on lui avait demande; et, le 6 mai dernier, le chef d'oeuvre de Molire a t jou par des amateurs, dans la grande et belle salle de la maison Paguellard, en prsence d'une assemble nombreuse et rjouie. Toute l'aristocratie de la capitale tait cette reprsentation, qui a rappel tous les assistants les plus belles soires du thtre imprial italien, o Pauline Viardo-Garcia, Rubini et Tamburini obtenaient tant d'applaudissements, de rappris, de bouquets et de couronnes. La recette s'est leve 4,500 roubles, sans compter les dons particuliers. M. Jacques a donc t rembours de ses frais; il a pu faire honneur sa signature; mais, de son chef-d'oeuvre, il ne reste plus maintenant qu'un souvenir... et notre dessin. Le Sacrifice d'Alceste. (2e partie.--Voir page 237.) Le mariage projet entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy, reprit mon oncle Antoine commenant une seconde histoire, avait surtout pour but de terminer des dmls d'intrts qui avaient divis leurs familles. Mathilde, par ses ides romanesques, en exigeant un homme qui et sacrifi sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitt que Keraudran eut refus la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les procs recommencrent; et au lieu du notaire on vit paratre les avocats. Nathaniel de Keraudran en tait dsol. Faut-il donc devenir ennemis? disait-il. Dans son dsir de la paix, il et souscrit toutes les conditions pour obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'tre son ngociateur, et je partis pour le chteau de Larcy charg de cette dlicate mission. J'avoue aussi que, de mon autorit prive, j'en avais pris une plus dlicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre ct, j'tais persuad que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse avait survcu au bizarre caprice qui avait provoqu leur sparation. Je ne dsesprais donc pas de les runir, et je partis dans ce but, tout autant que dans celui de terminer leur procs. Je fus parfaitement accueilli au chteau de Larcy. J'avais t l'ami de la famille avant mme d'tre celui de Keraudran. De plus, je ne dissimulai pas le moins du monde mon caractre officiel d'ambassadeur. Je m'annonai comme messager de paix, charg de pleins pouvoirs, et je m'aperus bien vite qu'on dsirait terminer les hostilits aussi bien au chteau de Larcy qu' celui de Keraudran. Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce n'tait pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volont srieuse, un calcul bien arrt d'avance, qui avaient amen la bizarre preuve dans laquelle Nathaniel avait chou. Prendre un poux, c'tait dans la pense de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner qu' un homme qui l'et, paye d'un semblable retour. Aussi, lorsque je lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son dsespoir, elle haussa les paules. J'en ai fait l'exprience, rpondit-elle avec un sourire ironique; je suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dvou ne peut aller jusqu' boire deux cuilleres de potion! Que voulez-vous? continua-t-elle d'un ton agaant, je m'tais mis dans la tte que je valais la peine d'tre aime pour tout de bon. J'attendrai de l'tre pour me dcider. --Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, rpliquai-je. --Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma dciderai pour personne! Je revins souvent sur le mme sujet, et toujours avec aussi peu de succs. Je commenai donc dsesprer de renouer une alliance qui paraissait dfinitivement rompue, et si j'en parlais encore Mathilde, ce n'tait plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et d'innocentes coquetteries. De son ct, Mathilde semblait se plaire beaucoup ces taquineries galantes qui occupaient nos tte--tte sans les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs beaucoup plus chers peut-tre qu'elle n'et voulu le laisser croire. Je dois avouer aussi que j'avais cette poque une assez mauvaise habitude: c'tait, de faire la cour toutes les jolies femmes que je rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un jeu d'esprit, et de mme qu'on dit en termes d'escrime, pour m'entretenir la main. J'avais conserv cette habitude dans mes nouvelles relations avec Mathilde, et elle rpondait mes galanteries avec une prsence d'esprit et une gaiet qui m'encourageaient continuer en me permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur vritable valeur. Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs de cette vie de chteau monotone et solitaire? C'taient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans fin. Jamais le pre de Larcy n'avait assist de semblables remue-mnage. La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous ne pouvez donc pas tre deux minutes ensemble sans vous chamailler? Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous tes Gascon! --Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et mme des Bretonnes qui ne leur cdent en rien. --Ou s'en flatte! rpliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut la Garonne... et nous sommes francs, au moins! --J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles promettent... --Et les Bretons, donc! rpondit Mathilde avec un sourire un peu forc; nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons valussent beaucoup mieux, et ce sont des rpondants auxquels je me fierais peu. --Je vous dirai comme la premire fois: Essayez! --Un dfi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai t sur le point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais t curieuse de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon. --Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jet la fiole par les fentres et ross le sorcier pour lui apprendre rendre les gens malades... et dites que ce n'eut pas t une preuve frappante de ma tendresse! Mathilde se mit lire aux clats, et nous continumes sur ce ton de folle gaiet. Au reste, loin d'entraver notre intimit croissante, le vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne doute pas qu'il n'et pens que je pouvais remplacer avantageusement Keraudran, et il et reu avec, plaisir la proposition d'carteler mon blason avec celui de sa fille; mais j'tais loin d'une semblable ide. Engag ailleurs dans les liens d'une vritable tendresse, je ne pouvais dpasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amiti, malgr les amusements de nos causeries et de nos agaceries rciproques. Avec tout cela, mon sjour se prolongeait au chteau de Larcy; je m'y plaisais trop pour chercher le quitter bien vite. Toutefois, je songeais dj srieusement prparer mon dpart, lorsque Mathilde m'apprit un soir qu'elle s'tait engage honorer de sa prsence, suivant le style d'usage, une fte qui devait avoir lieu dans une ferme situe quelques lieues plus loin. Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prt de bonne heure. --Nous? rpondis-je en riant; c'est merveille. Vous disposez de moi en vritable despote. Il n'y a pas mme d'observations faire, ce que je vois: allons, je me rsigne. --Pauvre jeune homme! rpliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie! Soyez sr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette complaisance inespre. Et elle fit ironiquement une profonde rvrence. J'y compte, dis-je, et je la rclamerais au besoin. Nous partmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps tait superbe, mais la route dtestable; elle traversait les bois, en tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creuse de ravins, encombre de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne pouvait marcher qu'au pas. J'tais sur le devant de la calche, dont Mathilde et son pre occupaient le fond. Mathilde tait en toilette de bal, et franchement je ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en disposition taciturne et rveuse, en sorte que le voyage tait silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis--vis, et sans doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et tournait lgrement la tte. Peu peu elle devint pensive, elle-mme, la chaleur du jour qui s'levait avec le soleil, le silence du bois, peine troubl par le bruit monotone et cadenc des roues et des chevaux, le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaum de la fort, ces alternatives d'ombre et de lumire qui passaient et repassaient sur nous travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos ttes, enfin une sorte d'influence magntique nous disposaient tous deux la rverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloute, ce feu pntrant et voil... qui vous entrane plus loin qu'on ne voudrait souvent. L'influence avait galement agi sur le vieux baron.--Il dormait profondment sur son coussin. Je ne suis comment cela se fit, mais, aprs un long regard change presqu' notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour regarder dans le bois. Il fait une chaleur touffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses dentelles, et nous sommes exposs au soleil sur cette maudite route... tandis qu'il y a l-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si fraches, si bien ombrages! --Nous pourrions peut-tre suivre le voiture pied, le long du bois... Voulez-vous mon bras? Il y eut comme un moment d'indcision. Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux. --On pourrait peut-tre remdier au soleil. repris-je. Et pendant que la voilure longeait un taillis d'glantiers et d'aubpines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant runis en forme, d'ventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter sous leur berceau embaum. Elle sourit et me remercia d'un signe de tte.--Mais la position que j'avais prise tait fatigante et peu commode; je fus bientt oblig de me courber tout fait pour appuyer mon bras du ct de Mathilde: ma main touchait presque son paule, et mes genoux frlaient sa robe de satin. Elle avait t oblige elle-mme de se renverser en arrire, dans une pose coquette et gracieuse. Elle tait si jolie, si sduisante ainsi, que peu peu je me sentis enivr d'une vive motion. De son ct, Mathilde semblait palpiter sous le feu de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baisss, se relevrent languissamment et se fixrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de nouveau, et, poussant un cri lger, se rejeta vers son pre dont elle saisit le bras. Quoi? quoi?--s'cria le vieux baron, se relevant et se rveillant en sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous verss? --Non, dit Mathilde d'une voix mue... mais c'est un cahot... J'ai eu peur! --Cette route est dtestable, reprit le baron. J'en suis terriblement fatigu. Arrivons-nous bientt? On prit des informations auprs du cocher, qui rpondit qu'il n'y avait plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route s'amliorait en sortant du bois, et nous arrivmes assez rapidement. Pendant la fte, Mathilde fut excessivement rserve. Du mon ct, en rflchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette rserve, et j'avoue mme que j'en fus bien aise. J'aurais t embarrass pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je craignais mme d'avoir t trop loin, et je rsolus de partir le plus promptement possible. La fte champtre tait, au reste, fort gaie. Il y eut une espce de feu d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait t dcid que nous passerions la nuit chez nos htes, et on nous conduisit nos appartements respectifs. Mathilde et son pre furent logs dans le btiment principal, un tage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on m'avait assign un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis profondment. Un grand bruit et des cris me rveillrent au point du jour. Lorsque j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entirement claire d'une rouge et sinistre lueur. Je me jetai prcipitamment en bas du lit; j'ouvris ma porte... Le feu tait la ferme. A peine vtu, je me prcipitai vers les btiments embrass; j'eus en un instant travers le jardin, et j'arrivai dans la cour. C'tait affreux: le logis principal, assez solidement construit en maonnerie, tait entour des btiments d'exploitation levs en charpente, couverts en chaume pour la plupart et adosss aux murs de la maison: tous ces btiments taient en feu. Quelques flammches d'artifice avaient sans doute caus cet incendie. Les habitants de la maison, rveills par les flammes, s'taient sauvs demi nus dans la cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce dsordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrter les progrs du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait plus gure d'espoir: les btiments lgers construits en avant taient dj presque entirement consums, et les flammes enveloppaient le corps de logis principal, qu'elles commenaient dvorer. Quelques seaux d'eau, jets et l au hasard, sans ensemble et sans direction, par des mains perdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie. Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son pre dans la foule.--Je rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille grands cris.--Mathilde n'y tait pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue! Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce pre plor. --Pas moyen de rentrer dans la maison, rpondit un valet de ferme, revenant, ses habits demi brids. L'escalier s'est croul; il a failli me tomber sur la tte. A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en haut, sur le sommet de la maison, on vit apparatre Mathilde: fuyant devant les flammes qui s'lanaient d'tage en tage, elle tait monte jusqu'au fate. La pauvre enfant avait, pour fuir, revtu ses habits de la veille; elle tait l, accroupie sur le bord du toit, en parure de bal, blanche et brillante comme une fe. Au-dessous d'elle, les flammes tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de fume brillante et rouge se droulait derrire en ondoyant sous le vent. Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prt la dvorer, elle restait immobile, les mains croises sur sa poitrine, et si elle appelait du secours, sa voix, touffe dans les mugissements du feu, ne parvenait pas jusqu' nous. Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres qui me ramnera ma fille! s'criait le vieux baron en se tordant les mains de dsespoir. --Ce n'est pas possible! rptait-on autour de lui.--Et tous les yeux se fixaient mit elle.--Comment arriver l-haut? Tout brle dessous. Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le premier btiment embras; un chevron du toit se dtacha et l'tendit presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira priv de connaissance. J'avais dj pris mon parti: je m'tais empar de deux couvertures de laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un paquet de cordes, une longue chelle, et je me prcipitai travers le feu et la fume, au milieu des cris des spectateurs. Arriv au pied du mur principal, dj crevass et fumant, je plantai l'chelle et je gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque chelon aux flammes qui commenaient s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le pied de l'chelle tait en feu, et, un instant aprs, elle tomba. J'tais auprs de Mathilde. Venez, lui dis-je, htons nous. Et en mme temps je l'enveloppais des convertures mouilles. Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien. --Non, me rpondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous? Voyez, l'chelle est brle. --Laissez-moi faire. Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais apporte. Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux. Tenez-vous fortement moi.--Puis, coutez-moi bien: si, quand je serai arriv en bas, je tombais... ne vous arrtez, pas, et courez toujours devant vous. En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et, cramponn la corde, je commenai descendre. Ce fui un cri d'effroi et d'anxit qui parvint jusqu' mes oreilles, lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparatre au milieu des flammes et de la fume. J'ignore, partir de ce moment, comment j'accomplis ce prilleux trajet. tourdi, aveugl, je me laissai glisser jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrases, je fus couvert de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqu, les cheveux et les mains brls, les habits en lambeaux, presque inanim, au milieu de la cour; alors je revis Mathilde et son pre, qui me reurent dans leurs bras.--Je m'vanouis. Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de repos suffirent pour me rtablir. Mathilde, protge par les couvertures dont je l'avais enveloppe, n'avait reu aucune atteinte; et jusqu' mon rtablissement, elle ne quitta pas mon chevet. Aussitt que mes blessures furent cicatrises, j'annonai mon dpart. A cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit. Quoi! dit-elle d'une voix videmment altre par la surprise, vous voulez partir... si tt? --Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a t donne de rsider au chteau. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon sjour, est termine; la transaction a t signe il y a huit jours, et... --Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je jamais occupe de ce procs? Et vous... Elle s'arrta. J'espre bien aussi que notre sparation ne sera pas de longue dure, repris-je en souriant. Le plaisir que j'prouve ici et la peine que j'prouve en vous quittant, me font dsirer le moment o je pourrai vous revoir. --Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me quittez ainsi!... vous qui avez donn votre vie pour la mienne? --Moi, rpondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous souvenez, donc plus?... J'ai acquitt la lettre de change que vous avez tire sur Keraudran. --Eh bien!... ensuite? Et elle tenait ses yeux baisss, tandis que son sein palpitait violemment. Eh bien! rpliquai-je d'un ton plus srieux; Nathaniel vous aime, Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aime; vous l'aimez aussi, je le sais, j'en suis sr... et moi... --Vous m'avez donn votre vie! interrompit-elle. --C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amiti; je compte sur la vtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai... Et je vous le rpte, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre coeur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas? Elle me serra la main sans rpondre, je portai la sienne mes lvres... et trois jours aprs, je quittai le chteau de Lurcy... Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en croisant les jambes. Eh bien! m'criai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauv la vie Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empche pas que Keraudran n'ait eu tort. --Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il faut attendre la fin.--C'est un prcepte de Solon qui, aprs tout, n'tait pas un sot, bien qu'il ait t un des sept sages de la Grce. D. Fabre d'Olivet. Colonie de Santo-Thomas de Guatemala. Il n'est pas d'oeuvre importante dans le monde sur laquelle _l'Illustration_ n'ait le droit d'appeler l'attention de ses lecteurs. Pendant que nos hommes d'tat, nos publicistes s'vertuent trouver un systme de colonisation applicable l'Algrie, il se passe nos portes un fait capital l'gard duquel la presse franaise est d'une inexplicable indiffrence. Coloniser l'Algrie, c'est pour le gouvernement franais une rude tche, laquelle il voudrait bien se soustraire; mais les vnements qui se passent en Afrique, et l'opinion publique aidant, ne lui permettent pas de se dbarrasser de ce lourd fardeau. La Belgique, au contraire, qui la conqute n'avait pas donn, comme la France, un vaste territoire coloniser, un empire fonder, n'a pas eu de repos qu'elle n'et trouv un coin de terre o elle pt faire de gaiet de coeur ce que la France ne fait pas mme contre-coeur. La Belgique a dnich, dans un coin de l'Amrique, un territoire o elle fait de la colonisation. Nous allons donner en peu de mots nos lecteurs une ide de la situation actuelle de l'tablissement belge de Santo-Thomas. Les rsultats obtenus dans l'intervalle d'une anne sont consigns dans un rapport adress par l'agent gnral de la compagnie belge de colonisation au conseil gnral et au consul de commerce et d'industrie de cette compagnie. Un arrt royal, en date du 31 mars dernier, a autoris toutes les communes du la Belgique ouvrir dans leur sein une souscription pour le placement des lots de la communaut. Cette souscription est confie MM. les bourgmestres; le produit en sera peru par les receveurs des contributions de l'tat et vers au trsor. Cette souscription, ferme le 1er juillet courant, offre aux communes des avantages positifs. La moiti des souscriptions prises dans les communes, soit par l'administration communale, soit par des particuliers ou des trangers, devrait tre employe en achats des produits industriels de cette commune; la seconde moiti sera employe conduire Santo-Thomas des colons choisis dans les communes par le bourgmestre et le cur. Ce sont l deux avantages incontestables. Le territoire du district de Santo-Thomas comprend une tendue de 100,000 hectares; il possde un port vaste et sr dans la mer des Antilles. Ce gouvernement de l'tat de Guatemala concda en 1841, ce territoire la compagnie; la chambre lgislative de Belgique ratifia cette concession. La compagnie est donc propritaire en vertu d'un titre gal et authentique; une loi de l'tat l'a mise en possession, et a confr en mme temps tous les colons la jouissance des droits civils et publiques des nationaux. Ce territoire est couvert de forts, et les diverses voies navigables, qui prsentent un dveloppement de prs de deux cents lieues, offrent des moyens de transport convenables l'exploitation de ces bois. La latitude du district est gale celle de la Havane, qui est la plus riche colonie des Antilles. L'administration a divis la proprit du district en deux portions gales: 200,000 hectares sont rservs pour la communaut; 200,000 hectares ont t diviss en 8,000 lots de 25 hectares chacun. Le prix de chaque lot a t fix 500 fr., soit 20 fr. par hectare. Les acqureurs de bois sont intresss dans la communaut pour une partie de leur acquisition; le prix des lots est vers dans la caisse de la communaut, et forme son capital d'exploitation. Les lots de la communaut de l'Union se composent de deux titres distincts: l'un reprsentant 20 hectares de terre dont le propritaire dispose son gr; l'autre reprsentant 5 hectares dont l'exploitation est rserve la compagnie, et en change desquels elle donne une action de la communaut. Cette action donne droit au partage dans le tiers des bnfices de toute nature raliss dans les oprations industrielles, agricoles ou commerciales, et au partage en liquidation dans la moiti de tous les biens meubles et immeubles de la communaut. La valeur des lots a mont aujourd'hui de 500 1,000 francs, et cette valeur grandit de jour en jour. Une dcision rcente du conseil gnral (3 mai 1844) a garanti un dividende annuel du 40 francs chaque action de communaut, de sorte que l'acqureur actuel d'un lot au taux du 1,000 fr. a la certitude de recevoir au moins le 4 pour cent de la somme dbourse, et il lui reste comme prime les 20 hectares de terre qu'il peut vendre, louer, exploiter ou faire exploiter. On peut se faire une ide du dveloppement inou que l'esprit d'association a imprim la colonie belge, si je songe, que l'installation des soixante-neuf premiers colons date peine d'une anne, et que leur nombre s'lve aujourd'hui huit cents. Les fondations d'une ville ont t jetes, des routes sont ouvertes, les terres se dfrichent, les travaux du port s'excutent, des fermes sont construites, et l'administration est assez forte pour maintenir l'ordre, faire respecter la loi, et mme expulser de la colonie les perturbateurs et les membres inutiles. Le crdit de la communaut est fond, et les traites qu'elle tire sur la compagnie en Europe sont prises par toutes les maisons de banque et de commerce. L'administration approvisionne elle-mme ses magasins, et elle fourni aux colons, au prix cotant augment seulement de 5 pour cent, tous les objets ncessaires leur consommation, en leur garantissant une part dans les bnfices gnraux et du travail pour toute l'anne de telle sorte que dans ces pays, o toutes les provenances d'Europe sont des prix excessifs, o les conditions de l'existence sont si pnibles, les colons du Santo-Thomas y peuvent vivre, en gagnant peu, mieux qu'ils ne vivraient la Havane ou la Nouvelle-Orlans, quand mme ils y recevraient un triple salaire. Nous avons cru devoir offrir nos lecteurs une situation sommaire de la colonie belge, qui est sans contredit une des oeuvres les plus importantes qu'ait produites de nos jours l'expansion du gnie europen. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les mesures adoptes par la compagnie belge sont ou ne sont pas susceptibles d'amlioration. Nous constatons seulement le progrs immense qu'elle a accompli, et nous appelons l'attention des hommes qui se proccupent bon droit des difficults que soulve la question bien plus vaste de la colonisation de l'Algrie, sur les rsultats obtenus Guatemala par l'esprit d'association, par l'nergie que donne aux travailleurs l'assurance d'une part dans les bnfices que leur travail procure. Les Forats. (2e Article.--Voir t. III, p. 299.) Les travaux sont suspendus ou termins; les forats rentrent dans leurs salles, soit pour y faire le repas, dont nous parlerons tout l'heure, soit pour s'y reposer des fatigues du jour, onze heures du matin, ou quatre et cinq heures du soir. Avant qu'ils repassent le seuil de la porte du bagne, un garde-chiourme les fouille de la tte aux pieds. Durant la matine ou la journe, ils ont tous eu, en effet, de frquents rapports avec les ouvriers libres et les visiteurs du bagne; peut-tre ont-ils obtenu de leur piti un peu d'argent ou quelques douceurs prohibes; peut-tre se sont-ils rendus coupables d'un vol au prjudice de l'administration pendant les travaux; leurs fers ne sont-ils pas lims? qui sait mme si un parent, un ami, un complice, ne leur a pas remis des scies, des limes ou des objets d'habillement pour faciliter leur vasion et leur fuite? D'importantes saisies justifient tous les jours cette utile prcaution. Chaque forat passe son tour la visite. Il tient son bonnet la main, parce qu'elle a lieu en prsence d'un adjudant suprieur. A mesure qu'un garde-chiourme les fouille, un autre les compte, pour s'assurer que tous les hommes sortis et marqus sur la planche de sret rentrent au bagne. Tous les matins, avant la sortie, on distribue chaque homme, dans l'intrieur du bague, un morceau de pain noir. A onze heures, aprs leur rente, a lieu le dner. Outre le pain, la ration quotidienne d'un forat se compose d'un litre de bouillon trs-faible, de quatre onces de fves et de quarante-huit centilitres de vin. La cuisine et la cantine des forats sont trs-simples, ainsi qu'on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine est une petite salle carre attenante la salle du bagne et communiquant avec cette salle par une fentre. Au fond, prs de la fentre, on aperoit un petit cabinet servant de bcher, un fourneau, une norme marmite, des seaux, une pole, tels sont les seuls ustensiles de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une barre de fer. Ce sont les forats qui remplissent les fonctions de cuisiniers c'est--dire qui font cuire des fves dans de l'eau sale, avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq hommes. [Illustration: Visite au retour des travaux.] A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte d'entre, et les forats viennent par escouades prendre leur ration, consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin par jour. Cette ration, qui s'appelle une _carte_, se distribue en deux fois. Un _demi_ signifie la moiti ou vingt-quatre centilitres. La mesure est place sur une planche perce de petits trous, travers lesquels le trop-plein tombe dans un baquet infrieur. Diverses mesures et une sonde sont suspendues au mur. [Illustration: La barbe.] Tous les forats devraient tre soumis au mme rgime, mais ce principe d'galit absolue est souvent viol: au bagne, nous l'avouons avec peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur arrive, on enlve aux condamns, en mme temps que leurs habits, tout l'argent qu'ils ont apport avec eux, et on le dpose sous leur nom dans une caisse institue cet effet dans les bureaux du commissaire. D'aprs les rglements du bagne, un forat ne doit pas avoir sur lui plus de 5 francs, mais mesure que cette somme diminue, il peut la complter en donnant une note de ses dpenses. Ainsi, ceux qui sont riches, ceux qui reoivent des secours de leur famille ou de leurs complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres sont privs; ils achtent surtout du pain blanc et du ragot un marchand _fricottier_, tabli dans l'intrieur du bagne avec une permission de l'autorit suprieure. On en voit souvent qui se rgalent le matin de _ratatouille_, tel est le nom de ce ragot, sans en offrir leur camarade de chane, que la misre contraint manger son pain noir sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du riche. Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots) sont, comme celles de cuisinier, exerces par les forats qui ont mrit des rcompenses. Cette opration se fait dans un coin de la salle commune; un grand fauteuil en bois grossirement travaill est destin aux forats, qui vont, se laver une fontaine voisine ds qu'ils sont rass. Lorsque les forats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient l'tat ce qu'il fait pour eux, c'est--dire qu'ils excutent avec soumission et rsignation les travaux qui leur sont imposs; il faut que toujours et partout leur conduite soit bonne, rgulire, paisible; sinon des chtiments proportionns aux fautes, aux dlits dont ils se rendent coupables ou complices, leur sont infligs avec svrit. On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de dtenus, la colre, la haine, l'irritation, la vengeance, souvent mme le dsir de la mort, qu'ils n'usent pas se donner eux-mmes, font commettre des crimes qu'on n'a pas eu le temps ni la possibilit d'empcher. Ces crimes sont jugs le plus tt possible et sans appel par un tribunal maritime spcial. Les condamnations qui sont prononces reoivent leur excution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois les arrts de mort, qui maintenant sont soumis pralablement la dcision royale. [Illustration: La Cuisine.] Le chef de service du bagne a sa disposition les moyens ncessaires pour y faire rgner le plus grand ordre et une parfaite scurit. Ces moyens consistent dans la dispensation qu'il fait seul des punitions et des rcompenses. Autrefois, quand les forats servaient sur les galres de l'tat, ils taient soumis un code d'autant plus rigoureux qu'il fallait prvenir ou punir sur l'heure les attentats de tout genre et les dlits d'insubordination ou de dsobissance dont ces criminels se rendaient coupables. Ce code, qui se ressentait de la barbarie des lois pnales de cette poque, tait effrayant; il infligeait des chtiments terribles, tels que la mutilation, la perte du nez, des oreilles, de la langue, etc., mme pour des fautes peu graves. Mais mesure que les moeurs s'adoucirent, on renona toutes ces punitions, et il n'y a plus aujourd'hui contre les individus qui contreviennent aux lois et aux rglements intrieurs que des peines que l'humanit avoue et qui sont suffisantes. Jadis la bastonnade tait une des moindres punitions; elle est aujourd'hui la plus forte, et encore n'est-elle applique que dans le cas d'vasion, de tentative d'vasion non consomme, ou pour excitation, dans les salles et sur les travaux, des rsistances ou mutineries qu'il est essentiel de rprimer promptement et avec vigueur. La bastonnade est aussi donne aux condamns qui volent leurs camarades, soit des vivres, soit de l'argent ou de menus effets. [Illustration: Cantine.] Le forat condamn la bastonnade subit sa peine tendu, la figure vers la terre, sur un banc, dit _banc de justice_, et recouvert d'un petit matelas; ses mains sont lies ensemble avec une corde, un forat lui tient les pieds, l'excuteur du bague met nu son paule droite et frappe le nombre de coups fix par l'arrt de condamnation. L'instrument du supplice est un rotin en corde qui, aprs avoir tremp plusieurs jours dans l'eau, est devenu, en schant, aussi dur mais plus flexible que du bois. En gnral, la bastonnade rend malades les forats qui la reoivent, quelques-uns cependant bravent la douleur ou ne la ressentent pas. Les autres punitions disciplinaires sont: Le retranchement du vin; La perte de la chane brise, ou, ce qui est la mme chose, _la remise en couple_ pour un temps plus ou moins long; L'exposition, pour les forats qui se sont vads; Le cachot, que nous ferons voir nos lecteurs dans un troisime et dernier article. Ces punitions sont tout fait suffisantes. En gnral, elles sont peu nombreuses, et rarement appliques, grce la surveillance attentive que l'on exerce envers les condamns, qui sentent la ncessit de la soumission. [Illustration: Exposition d'un forat vad.] A peine l'vasion d'un forat est-elle connue, on hisse au bagne un pavillon jaune, et le btiment amiral tire un coup de canon, pour avertir tous les habitants de la ville et des campagnes environnantes. L'arrestation d'un forat vad se paie 50 fr., si elle a lieu dans l'arsenal ou dans la ville; 100 fr. dans la banlieue. Aux signaux d'alarmes, citadins et paysans se mettent la recherche et la poursuite des malheureux qui sont parvenus tromper l'active surveillance des chiourmes. La crainte d'tre vols ou assassins, plus encore que l'espoir, de cette rcompense, stimule leur zle. Aussi les forats vads parviennent-ils rarement se procurer des vtements et une perruque, ou gagner un asile sr. Tant qu'ils ne sont pas dcouverts, le pavillon jaune reste hiss. Quelquefois ils demeurent, pendant plusieurs jours, cachs dans le bagne mme, entre des pices de bois, et leurs camarades leur remettent des provisions. Quand ils sont repris, ils sont condamns la bastonnade et au cachot, on augmente d'une ou de deux annes la dure de leur peine, et on les expose, assis sur une barrique, la porte du bagne. --Leur tte est rase, et on ne leur laisse qu'une petite touffe de cheveux; leurs mains sont garrottes, et sur leur poitrine est un criteau qui porte ces mots: VAD RAMEN. La distribution des rcompenses la bonne conduite, l'obissance et aux bons services, est encore plus efficace, dit M. Vnuiste-Gleizes, dans son mmoire sur l'tat actuel des bagnes en France (1840), que les punitions infliges aux mauvais sujets et aux hommes turbulents. Ces rcompenses encouragent les bons, elles les maintiennent dans la voie du bien, et elles y ramnent souvent les dtenus qui en sont dtourns par la violence de leur caractre. Voici de quelle nature sont ces rcompenses: D'aprs les dispositions de la loi, les forats dtenus au bagne sont, ainsi que nous l'avons montr dans notre premier article, accoupls, c'est--dire attachs deux deux par une chane en fer, dont chacun trane la moiti. Cet accouplement dure plusieurs annes; il dure mme toujours pour les hommes suspects et dangereux; et il ne cesse, aprs _quatre ou cinq ans d'expiation_, que lorsqu'un condamn s'est fait remarquer par une conduite rgulire, par son repentir, par sa rsignation, et par son mrite comme ouvrier ou comme infirmier. Alors le chef du service ordonne par crit le dsaccouplement, ce qui s'exprime au bagne par ces mots; _mis en chane brise_. L'homme dans cet tat porte la demi-chane, dont un bout est scell dans la manille place autour du bas de la jambe, et l'autre bout, repli autour du corps, reste attach la ceinture. C'est la plus douce rcompense, la plus grande faveur qu'un forat puisse recevoir. Cette diffrence de position est en effet immense, et l'on comprend aisment combien elle est prcieuse pour lui! Quelle satisfaction il prouve de pouvoir marcher seul, sans tre oblig d'attendre que son compagnon veuille, ou puisse se mouvoir en mme temps que lui; et souvent celui-ci lui est inconnu, antipathique, a un caractre difficile, violent, etc. --Contraste horrible, qui rend encore mille fois plus amre et plus cruelle la condition des condamns. Aussi, dans tous les temps, depuis que les bagnes existent, le chef du service a trouv dans la mise en chane brise un des moyens les plus puissants pour maintenir la paix et le repos parmi le personnel de la chiourme et dans les travaux qui lui sont imposs. [Illustration: La messe.] On accorde cette faveur insigne, qui se retire impitoyablement pour les moindres fautes, aux vieillards, aux infirmes, aux forats employs comme infirmiers et servants dans les hpitaux, et aux ouvriers recommands par les ingnieurs. Les autres rcompenses accordes aux forats, outre la chane brise, sont leur place dans une salle d'preuve, les fonctions de servants et d'infirmiers dans les hpitaux, et des postes de confiance dans l'intrieur des bagnes.--On choisit parmi les forats les infirmiers et servants pour les malades de toutes armes en traitement dans les hpitaux de la marine. En gnral ces hommes sont actifs, soigneux, fidles, subordonns, parce qu'ils craignent d'tre renvoys au bagne, o ils seraient bien plus mal.--Les postes de confiance dans l'intrieur du bagne occupent un certain nombre de forats comme crivains de salles, balayeurs, donneurs de pain, sbires, barberots, etc. Ces divers employs, pris ordinairement parmi les anciens de la maison, ne vont point aux travaux du port, et sont par consquent moins misrables que les autres.--Les forats placs dans une salle d'preuves ont un petit matelas pour la nuit, et de la viande deux fois par semaine. [Illustration: La Bastonnade.] Enfin, le maximum des rcompenses que puissent obtenir les forats, le but de tous leurs voux, le remde le plus efficace contre leurs souffrances, c'est la perspective loigne ou prochaine du terme de leur captivit, et cette perspective leur parat se rapprocher mesure qu'ils se mettent en position d'tre ports sur le tableau des grces, qui est soumis annuellement la clmence du roi. Tous les ans, une commission spciale, compose de plusieurs officiers de la marine, attachs aux diverses directions du port, d'ingnieurs des constructions navales et des travaux maritimes, ainsi que des officiers suprieurs d'artillerie, du commissaire des hpitaux et du chef du service des chiourmes, se runit sous la prsidence du commissaire gnral de la marine, et examine successivement tous les noms dont le chef du bagne a prpar la liste aprs avoir compuls tous les dossiers des condamnes. Cet examen achev, elle arrte le tableau des malheureux qu'elle croit devoir recommander la misricorde royale. Bien que le nombre des gracis ou des commus soit peu considrable puisqu'il n'est rglementairement que le trentime du personnel de la chiourme, on ne peut imaginer, dit M. le directeur du bagne de Brest, les transports de joie, les ravissements, les cris de bonheur qui retentissent dans toutes les salles la proclamation des noms de ceux qui ont obtenu une commutation de peine ou leur grce entire. A part un certain nombre d'individus inaccessibles au remords et la piti, il est un grand nombre de condamns qui sont en droit d'obtenir leur libert des poques plus ou moins rapproches. Frustrs dans leur attente diverses reprises, parce qu'ils ne peuvent pas bien juger de leur position comparativement avec celle des autres, ils se flattent d'tre plus heureux l'anne suivante. Souvent tromps, ils ne renoncent pas revoir leur famille et leur pays, mourir libres. En attendant, ils augmentent la grande masse des condamnes soumis, rsigns, dignes de misricorde et de pardon. Il n'est pas dans le monde entier un tablissement o la religion puisse porter ses esprances et ses consolations avec plus de fruit qu'au bagne. Des prtres chrtiens sont toujours prts, prodiguer avec un admirable dvouement les secours de leur ministre aux forats qui les rclament ou qui en ont besoin, essuyer leurs larmes, les exhorter la patience et la rsignation, leur promettre, au nom d'un Dieu tout-puissant et misricordieux, le pardon entier des fautes qu'ils expient... Tous les dimanches, ils leur disent la messe et leur adressent des instructions religieuses. L'immense majorit des forats assiste au service divin et coute les sermons avec un pieux recueillement... (_La fin un prochain numro._) Bulletin bibliographique. _De la loi du Contraste simultan des Couleurs, et de ses applications_; par M. Chevreul, membre de l'institut, de le Socit royale de Londres, etc.--_Chez Langlois et Leclercq._ Le livre que nous allons essayer d'analyser est la fois un livre de science et un livre d'application. Livre de science, en ce qu'il nous rvle les lois qui prsident aux modifications que les couleurs prouvent dans leurs apparences par leur juxtaposition ou leur succession: livre d'application, en ce qu'il fait voir le parti qu'on peut tirer de ces influences rciproques dans la peinture, la fabrication des tapis, l'emploi des couleurs dans l'architecture, l'assortiment des toffs pour les meubles, l'habillement et la coiffure des femmes, et la disposition des fleurs des parterres. Le sujet du livre tant ainsi suffisamment indiqu, traons d'abord l'historique de son origine. Lorsque M. Chevreul fut appel, par ses beaux travaux de chimie organique, diriger les ateliers de teinture de la manufacture des Gobelins, on appela son attention sur les couleurs noires employes dans l'tablissement. Les artistes qui peignent avec des fils colors ces admirables tapisseries se plaignaient que le noir tait trop ple, et que leurs ombres manquaient de vigueur dans les draperies bleues et violettes. M. Chevreul se procura des laines teintes en noir, provenant des ateliers les plus renommes de la France et de l'tranger, et reconnut qu'elles n'avaient aucune supriorit sur celles des Gobelins, et que le dfaut du vigueur reproch au noir tenait sa juxtaposition avec d'autres couleurs. Physicien aussi bien que chimiste, M. Chevreul reconnut qu'il avait tudier la fois le contraste des couleurs juxtaposes, et les moyens chimiques de leur donner toute la vivacit et la fixit dsirables. Le premier problme rentrait dans le domaine de l'optique, le second appartenait la chimie. Si l'on regarde la fois deux zones peu tendues, ingalement fonces et d'une mme couleur, ou deux zones galement fonces de couleurs diffrentes, qui soient contigus par un de leurs bords, ces couleurs paratront plus diffrentes qu'elles ne le sont rellement; c'est ce phnomne que M. Chevreul appelle le _contraste simultan des couleurs_. Ce contraste est de deux espces: ou bien il porte sur l'intensit de la couleur, c'est le _contraste de ton_; ou bien sur la nuance, c'est le _contraste de couleur._ L'exprience suivante est propre faire voir le _contraste de ton_. Prenez deux morceaux de papier non satin, A et a, de la grandeur d'une carte, colors avec le mme gris, et deux autres, B et b, de mme grandeur, colores en gris plus fonc; puis placez sur une feuille de papier blanc A et B de manire a ce que leurs bords se touchent, tandis que a et b sont loigns l'un de l'autre et du groupe AB. En considrant attentivement ces quatre cartes, vous verrez que A vous paratra plus clair que a et B, plus fonce que b; ce qui tient uniquement au contraste des deux gris dont les tons sont diffrents. On russira galement avec toute autre couleur que le gris, et l'on verra que c'est le long de la ligne de contact des deux cartes juxtaposes que le contraste est le plus frappant; il va en s'affaiblissant mesure qu'on s'loigne de cette ligne. Les _contrastes de couleurs_ s'obtiennent en juxtaposant des papiers et des toffes colors: ainsi, le rouge juxtapose l'orange, tire sur le violet; tandis que l'orange tire sur le jaune. Si l'on juxtapose du rouge et du bleu, le premier lire sur le jaune, le second sur le vert, etc. Voici l'explication de ces apparences. On lit dans les traits de physique que les couleurs complmentaires sont celles qui, ajoutes une autre couleur, donnent du blanc. Le rouge est complmentaire du vert, l'orange du bleu, le jaune-verdtre du violet, l'indigo du jaune-orange. Si donc vous juxtaposez deux Couleurs, A et B, l'effet de cette juxtaposition est de faire paratre les deux couleurs aussi dissemblables que possible. Le phnomne provient de ce que la couleur C, complmentaire de A, s'ajoutera la couleur B; tandis que D, complmentaire de B, s'ajoutera la couleur A. Exemple: Juxtaposez de l'orang et du vert. Le bleu, tant complmentaire de l'orange, s'ajoutera au vert et le rendra moins jaune. D'un autre cte le rouge, complmentaire du vert, s'ajoutant l'orange, le vert tirer sur le rouge. Tel est le principe trs-simple au moyen duquel on peut prvoir l'effet de la juxtaposition des couleurs, ou de leur contraste; simultan. M. Chevreul examine ensuite avec dtail le rsultat de la juxtaposition des corps colors et des corps blancs, des corps colors et des corps noirs, des corps colors et des corps gris. Le _contraste successif_ se distingue du contraste simultan en ce qu'il a lieu quand on considre plusieurs couleurs l'une aprs l'autre. Regardez pendant quelque temps un papier rouge, puis portez les yeux sur une surface blanche, vous y verrez du vert, qui est la couleur complmentaire du rouge. Depuis longtemps les marchands d'toffes ou de papiers peints avaient remarqu le fait suivant. Si l'on prsente un acheteur successivement douze ou quinze pices du mme rouge, il trouvera que les dernires ont une teinte verdtre; mais si, aprs avoir fait passer sous les veux de l'acheteur cinq ou six pices rouges, on lui en prsente plusieurs qui soient vertes, et qu'il revienne ensuite au rouge, celui-ci lui semblera trs-vif et trs-pur. Cela tient ce que l'oeil, fatigu de rouge, est trs-bien prpar recevoir l'impression du vert, et vice versa. En un mot, une couleur tend faire natre la sensation de sa couleur complmentaire. Ainsi, lorsqu'on fixe les yeux sur un carr de papier ronge plac sur un fond blanc, il parat bord d'un vert faible; jaune, il parat entour de bleu; vert, de blanc-pourpre, etc. Aprs avoir expos ces principes, que nous n'avons pu qu'noncer brivement, M. Chevreul passe l'application. Il examine d'abord le coloris en peinture, et met l'artiste en garde contre les effets de contraste qui tendent a altrer les couleurs du modle; il prouve que souvent, dans ses retouches continuelles, il ne fait que s'loigner de plus en plus de la vrit, s'il ne connat pas la loi du contraste simultan et successif des couleurs: ainsi il saura qu'une toffe blanche, borde de rouge, paratra ncessairement un peu verdtre dans le voisinage de la bordure rouge, et il ne mlera pas du vert au blanc contigu cette bordure rouge. Les lois s'appliquent avec plus de bonheur encore la fabrication des tapis, o l'on produit les couleurs en juxtaposant des fils de nuances diffrentes, et conduisent l'auteur donner des conseils aux fabricants de tapis sur le choix des dessins et l'assortiment des couleurs, de manire produire le meilleur effet possible, sans lever dmesurment le prix des tapisseries. Passant une industrie moins releve, celle des toiles peintes, M. Chevreul fait voir que l'ignorance de ces lois a mme donn lieu des procs qu'il a t assez heureux pour terminer l'amiable. Ainsi un marchand de nouveauts ayant donn des toffes de couleur unie, rouge, violette et bleue des imprimeurs pour qu'ils y appliquassent des dessins noirs, se plaignit que les noirs taient verts, jauntres ou cuivrs. Il a suffi au savant professeur de circonscrire ces dessins noirs avec des papiers blancs dcoups pour convaincre ce marchand que les dessins taient du plus beau noir, et qu'il tait abus par un effet de contraste. Nous ne saurions suivre l'auteur dans ses savantes et potiques considrations sur l'architecture polychrome des gyptiens, des Grecs, et les vitraux des glises gothiques. De ces hautes rgions de l'art, nous descendrons avec lui dans des considrations plus prosaques, mais qui nous touchent de plus prs. Il s'agit des toffes pour meubles. Ici le contraste est tout-puissant, car il s'agit la fois de faire ressortir la couleur du bois et celle de l'toffe; c'est ainsi que vous emploierez des toffes violettes ou bleues avec des bois jaunes, telles que ceux de citron ou de racine de frne; les toffes vertes avec l'acajou; si votre meuble est en velours cramoisi, alors sparez, le velours du bois par des clous dors, ou un galon jaune ou noir. Le palissandre s'harmonisera avec le brun, le rouge, le bleu, le vert et le violet. Le choix des couleurs pour la dcoration d'une salle de spectacle est un des problmes les plus compliqus que puisse se proposer l'architecte dcorateur. Crer un ensemble harmonieux la vue, clair par une lumire artificielle, tantt vive, tantt mnage; viter les contrastes dsagrables avec les dcors du thtre et les costumes des acteurs; faire ressortir la toilette des femmes et les peintures du plafond ou du rideau, telles sont les conditions remplir. Le fond des loges ne devra jamais tre rose ou lie de vin, car il donnerait la peau un aspect verdtre; le vert ple, au contraire, fera valoir les carnations roses, un fond rouge blanchira la peau; le rebord pourra tre vert pour s'harmoniser avec le rouge du fond. Les uniformes militaires fournissent de nombreuses occasions de vrifier les vues de M. Chevreul. L'on ne doit jamais oublier, dans l'assortiment de leurs couleurs, les effets de contraste: le bleu et le jaune, le rouge et le vert, le jaune et le vert, convenablement assortis, sont des combinaisons heureuses et qui ont t adoptes instinctivement dans les diffrentes armes de l'Europe. Parmi les uniformes franais, M. Chevreul critique celui des cuirassiers, o le retroussis carlate du 1er rgiment, cramoisi du 2e aurore du 3e et rose du 4e, vont mal avec le rouge garance du pantalon. Ceux des hussards lui paraissent pcher tous en ce que le rouge du pantalon ne s'harmonise pas par sa nuance avec la couleur du dolman. Celui de l'artillerie est irrprochable. Je ne sais si beaucoup de lectrices auront eu la patience de me suivre dans cette analyse, mais celles qui auraient persvr jusqu' ce paragraphe, l'achveront certainement: il s'agit du l'assortiment des couleurs pour leurs chapeaux, leurs robes et leurs bonnets. Oui, mesdames, une femme qui s'habille mal viole non-seulement les rgles du got, mais encore celles de la physique. Le got exquis des Parisiennes est une divination instinctive des phnomnes du contraste; toutes font de la chromatologie (terrible mot!) sans le savoir. Avant que M. Chevreul vint dvoiler ces lois, elles les mettaient en pratique, et en tudiant la toilette d'une femme du monde, le savant professeur a pu souvent jouir de la continuation de ses principes. Pourquoi entrerai-je dans ces dtails superflus? qu'apprendrai-je ces savantes analystes qu'elles ne sachent mieux que moi? Si nous tions dans la saison des bals, je quitterais ma plume, j'irais dans un salon, et j'achverais mon article en rentrant. Mais j'ai promis une analyse, je la ferai en tremblant, car je parle des juges trop comptents pour n'tre pas svres. La couleur des cheveux blonds tant le rsultat d'un mlange de rouge, de jaune et de brun, il faut la considrer comme de l'orange trs-ple; les yeux bleus forment avec ces cheveux une harmonie de contraste, et la couleur de la peau une harmonie d'analogue; le bleu de ciel, complmentaire de l'orange, sied, comme chacun sait, trs-bien aux blondes. Chez les brunes, les harmonies du contraste remportent sur les harmonies d'analogue. La couleur des cheveux, des sourcils et des yeux contrastent avec la blancheur de la peau, et leurs lvres, plus vermeilles que celles des blondes, font paratre les cheveux et les sourcils encore plus foncs. Le jaune et l'orange, en mlant aux cheveux des teintes de violet et de bleutre, produisent le meilleur effet. Les tissus en contact avec la carnation devront varier suivant que la peau est blanche ou rose. Dans le premier cas, on emploiera le vert tendre; dans le second, le rose spar de la peau par une ruche de tulle. Quand la peau a une teinte orange, le jaune lui prtera une teinte rose en neutralisant le jaune, et c'est encore une raison pourquoi le jaune sied bien aux brunes. Le violet est une des couleurs les moins favorables la peau; il donne du jaune verdtre aux peaux blanches, augmente la teinte jaune des peaux oranges, et s'il y a du bleu dans la carnation, il le verdit. L'orange bleuit les peaux blanches, blanchit les peaux oranges et verdit celles qui ont une couleur jauntre. Le blanc lve le ton de toutes les couleurs, va bien aux peaux roses, mal toutes les autres; le tulle, la mousseline font plutt l'effet du gris, parce qu'elles laissent passer la lumire outre leurs mailles. Le noir blanchit la peau qui lui est contigu, mais par cela mme, il fait paratre celles qui sont plus loignes rouges ou jaunes, pour peu qu'elles aient quelques nuances de ces couleurs. Quand on discute la couleur d'un chapeau, il faut non-seulement avoir gard aux couleurs juxtaposes, mais encore aux couleurs refltes par le chapeau. Ainsi un chapeau rose reflte du rose sur la figure, ce rose engendre des teintes verdtres; heureusement les couleurs refltes ont moins d'influence que les femmes ne le croient gnralement, car leur effet n'est gure sensible que sur les tempes, et fort infrieur celui du contraste avec les cheveux ou les carnations auxquelles le chapeau est juxtapos. M. Chevreul s'en est assur par des expriences directes. Aux blondes conviennent des chapeaux noirs avec des plumes blanches ou de fleurs roses; bleus clairs avec des fleurs jaunes ou oranges; verts avec des fleurs roses. Les brunes prfreront un chapeau noir avec des accessoires blancs, roses, oranges ou jaunes; rose, rouge ou cerise, avec des fleurs blanches entoures de feuilles; jaune avec du violet ou du bleu. Qu'ajouterai-je aprs avoir analys cet important chapitre si propre rhabiliter la physique dans l'esprit des dames, o elle se liait ordinairement avec des ides de tubes de cuivre, de ballons de verre, de fioles pleines de mercure ou de machines vapeur toujours prtes clater. J'engagerai les horticulteurs mditer les prceptes de M. Chevreul sur l'art d'assortir les fleurs des parterres, les massifs de verdure de mme nuance ou de nuances varies. Les artistes liront avec fruit les considrations sur le jugement des divers objets dont la perception nous arrive par le sens de la vue, et le philosophe mditera le dernier chapitre, o l'auteur examine si les autres sens sont soumis au contraste, et o il jette en quelques pages une vive lumire sur quelques phnomnes de l'entendement qui ont de l'analogie avec ceux qui font le sujet de son ouvrage. CH. M. _Les Heures_, posies par M. Louis de Ronchaud. 1 vol. in-8.--1844. _Amyot_. _Les Heures_ sont soeurs cadettes des _Mditations_ et des _Harmonies_. M Louis de Ronchaud, comme tant d'autres jeunes potes, est un cho de Ce pote sublime Dont le nom, cher tous, sur ses lvres ranime Tant de divins concerts. Mais, jusqu' ce jour, l'cole de M. de Lamartine n'avait peut-tre pas vu se produire devant le public un disciple qui se ft plus rapproch du matre. Facile et lgant, le vers de M. Louis de Ronchaud a une franchise et une vigueur naturelles bien rares chez les dbutants. A part quelques ngligences chappes sans doute l'improvisation: Et s'approchant alors prs de la jeune fille, et certaines phrases peu potiques: Mes rves,--doux troupeau dont je suis le berger!-- _Comme cela va, fuit, monte, tournoie et plane_ Dans la chaude lumire. Le style est toujours correct et harmonieux, surtout lorsque M. Louis de Ronchaud ne se sert pas de mots nouveaux semblables celui-ci: Un pote a bti Nphlocorygie... M. Louis de Ronchaud a assez de talent pour que nous nous permettions de lui adresser un reproche plus srieux. La pense, dans ses posies, reste souvent au-dessous de l'expression; nous aimerions mieux que le contraire ft vrai. En gnral, il y a dans la plupart des _Heures_ beaucoup trop de mots vagues et sonores. Que M. Louis de Ronchaud se mfie de sa facilite; qu'il mdite avant de chanter, ou que les caprices de son imagination soient moins vulgaires et plus nets. Des penses nouvelles, fortes et profondes ou des fantaisies vraiment saisissantes et originales, tels sont les deux buts o doit tendra avant tout le pote qui aspire, non pas un succs phmre, mais une renomme solide et durable. Parmi les meilleures pices de ce remarquable recueil, nous choisissons l'appui de nos loges les deux fragments suivants empruntes l'_Hymne du Printemps_ et _Mon Jardin_. Oui, je te reconnais, c'est bien ton doux sourire, O Printemps! Cette voix qui mollement soupire, C'est bien la douce voix dont tout tre est charm. Quand tu viens dlivrer la nature enchane. Quand tu fais du tombeau sortir la jeune anne. Qui ne t'aime, Printemps, dans ton lit parfum! Souvenir de l'Eden qui traverse notre ge. Sur ton berceau pourtant flotte plus d'un nuage; Plus d'une fleur succombe tes matins frileux; Plus d'un souffle, fatal aux bourgeons dans leur sve, Brusquement interrompt le pote qui rve Une rive inconnue aux printemps fabuleux! O fils an du ciel, dont l'haleine fconde Couvrit de tant d'attrait la jeunesse du monde. Que ton souffle tait doux sur le globe naissant. Quand tout avait sa grce et sa beaut premire Sur terre et dans le ciel, o la jeune lumire Achevait de tomber des doigts du Tout-Puissant! Quelle tait, Printemps, ta puret sonore Sur cette terre neuve, o toute chose encore De la virginit gardait le don charmant; O le vent, vierge encor de toute haleine immonde, Parcourait, libre et pur, la mer vierge dont l'onde Sur une rive vierge expirait doucement! Mais la chute de l'homme entrane la nature. Un seul crime commis par une crature A suffi pour changer l'universelle loi. Avant l'homme dchu par un arrt suprme, La terre en mme temps fut dchue elle-mme, Et l'univers suivit le destin de son roi. Le rgne de l'hiver commena sur la terre Avec celui du Mal, son triste et sombre frre; Et l'on vit remonter au ciel en mme temps, De peur de se souiller nos ombres funestes, Ces deux enfants de Dieu, ces deux jumeaux clestes, L'Innocence divine et le divin Printemps. ................................................................... Le pote est sans doute une double personne: La moiti de lui-mme est roi dans un palais, Magnifique, entour d'un peuple de valets, La pourpre sur l'paule et la couronne en tte, Habitant au milieu d'une ternelle fte! L'autre est un malheureux, marchant les yeux baisss, Les habits en lambeaux, les pieds demi-chausss. Un bton la main, sur son dos la besace Que les enfants au doigt se montrent quand il passe Sur l'or de son balcon, un matin s'appuyant, Le prince voit en bas passer le mendiant, Et dans ce vagabond, pauvre, souffrant et blme, Reconnat aussitt la moiti de lui-mme. Il l'appelle, il l'embrasse. Il le prend par la main; Il l'invite chez lui jusques au lendemain; Il le fait souverain de sa riche demeure, Il lui met dans la main le sceptre... pour une heure; Il ordonne aux valets d'obir sa voix. Pendant un jour entier le mendiant est roi. Le lendemain, quand l'aube a ouvert sa paupire, Il se retrouve assis sur la borne de pierre; Il reprend son chemin, pieds nus, sur le pav, Et, pour soulagement, se dit... qu'il a rv. Incendie de la Djeninah, Alger. On nous crit d'Alger, 28 juin 1844; Le mercredi 26 juin, neuf heures du soir, deux coups de canon tirs de la rade jetrent l'alarme dans la population de la ville d'Alger. Tous les habitants, Europens ou Maures, se prcipitaient hors de leurs maisons et demandaient avec anxit ce que signifiait cet effrayant signal. Les conjectures les plus tranges circulaient dj parmi la foule; mais la vrit ne tarda pas tre connue. Un violent incendie venait d'clater prs de la place Royale. Le feu avait pris dans la baraque d'un juif marchand de beignets, et s'tait communiqu rapidement aux autres constructions en bois situes entre la rue Bab-Azoun et la Djeninah. Quand les premiers secours arrivrent sur le lieu du sinistre, les flammes avaient fait de tels progrs qu'on ne dut plus songer qu' sauver les btiments voisins, qu'elles menaaient d'envahir, la Djeninah et l'vch. Mais tous les efforts furent inutiles; malgr le dvouement de la population civile, des troupes de toutes armes, malgr le gnreux empressement des marins de la frgate sarde _Beroldo_, mouille dans la rade, on ne parvint se rendre matre du feu que le lendemain matin, et l'incendie avait dvor l'aile droite de la Djeninah et une partie des objets de campement qui y taient emmagasins. La perte est, dit-on, considrable.--Personne n'a pri; mais le nombre des blesss s'lve trente. A Alger, comme partout ailleurs, des voleurs ont profil du dsordre pour piller. On a arrt en flagrant dlit une cinquantaine de ces misrables.--Les malheureuses victimes de ce sinistre ont ainsi perdu, pour la plupart, le peu d'objets prcieux qu'elles avaient arrachs aux flammes. Ds le lendemain de l'incendie, la chambre du commerce ouvrit en leur faveur une souscription qui, dans la journe, se monta 8,000 francs. De mmoire d'homme Alger n'avait vu un incendie pareil celui du 20 juin. [Illustration.] Voici, d'aprs une chronique arabe, la liste de ceux qui ont t le plus violents. 1025 de l'hgire (1616 de J.-C.), sous Mustapha, explosion des poudres; incendie du quartier des Kilchawas. 1041 (1632), sous Schikh Hussein, incendie de la Casbah. 1044 (1635), sous Youssef, la Casbah est incendie de nouveau. 1091 (1670), sous Baba-Hassan, incendie de la grande poudrire. 1155 (1742), sous Ibrahim, incendie du fort l'Empereur. La Djeninah, qui vient d'tre en partie dtruite par les flammes, et que reprsente notre dessin, fut fonde en 939 de l'hgire (1553 de J.-C.), sous le pachalik de Saleh. Dapper en donne la description suivante, d'aprs Hado et Marmol, historiens espagnols: Le plus beau btiment d'Alger est le palais du bacha, qui est au milieu de la ville, entour de deux belles galeries l'une au-dessus de l'autre, soutenues par deux rangs de colonnes de marbre.--Il va aussi deux cours, dont la plus grande a trente pieds en carr, o le divan s'assemble tous les samedis, les dimanches, les lundis et les mardis.--C'est l que le bacha traite les conseillers du divan au temps de la fte du Beyram. L'autre cour est devant le palais du vice-roi. La Djeninah se composait encore, pour le service intrieur, d'un ct d'une suite de maisons dmolies aprs la conqute, pour faire place aux baraques provisoires devenues la proie des flammes, et, de l'autre, de deux btiments, dont l'un sert pour la manutention, et l'autre pour le corps de garde de la milice. Une inscription place au-dessus de la porte du corps de garde relate que prs de l, et adoss contre le mur, il existait jadis un mortier de marbre dans lequel on pilait les condamns mort.--De pauvres soldat; ivres, coupables seulement de dsertion, ont subi cet horrible supplice; c'est du moins ce qu'ajoute l'inscription. Quoi qu'il en soit, la Djeninah a servi de palais aux dey d'Alger jusqu'en 1232 de l'hgire (1817 de J.-C.). A cette poque, Ali, l'avant dernier dey, transporta le sige du gouvernement la Casbah pour chapper au despotisme sanglant de la milice turque. Hussein, son successeur, imita son exemple. Depuis la conqute franaise en 1830, la Djeninah servait de magasin pour les objets de campement. [Illustration: Il vit de ses rentes, tu vis de tes gages, et je vide ses poches.] On lit dans le _Journal de la Librairie_: _A monsieur le Rdacteur._ Monsieur, la librairie allemande est fort tonne, en ce moment, de la publication des premires livraisons de _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_, de M. Thiers. Cette publication, faite par un diteur de Leipzig, M. Schfer, est une audacieuse mystification contre laquelle je dois prvenir ses compatriotes. Il parat que, dans la prtendue traduction de l'ouvrage de M. Thiers, _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ commence la naissance de Napolon. L'histoire vritable commence aprs le 18 brumaire, et fait suite, sans lacune ni interruption, l'_Histoire de la Rvolution franaise_, de l'auteur. Il n'est pas encore sorti des mains de M. Thiers un seul feuillet de copie, et il n'en sortira pas un seul avant le mois d'aot prochain, poque laquelle commencera rellement l'impression en France et en Allemagne. L'dition allemande est cde par M Thiers M. J.-P. Metine, diteur Leipzig. Agrez, etc. Paulin. Paris, le 5 Juillet 1844. Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS Toi que l'oiseau ne suivrait pas, Toi qui n'es pas de nos climats. [Illustration: nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844, by Various License: Share Alike