Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL. N 74. Vol, III.--JEUDI 25 JUILLET 1844. Bureaux rue Richelieu, 60. Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f. Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c. Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f. pour l'tranger, -- 10 -- 20 -- 40 SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Dner des Exposants dans la salle de l'Orangerie du Louvre_.--Souvenirs de Londres. _Chez Dickens et chez Samuel Rogers_. Par O. N. _Portrait de Samuel Rogers et de Thomas Campbell_.--Thtres. Opra-Comique. _Une scne des quatre Fils Aymon_.--Le Maroc. Reprise des hostilits. _Dpart de la flotte de Toulon; Soldats marocains_, par E. Delacroix; _Carte des frontires de l'Algrie et du Maroc_.--Courrier de Paris.--Htel et Collection Delessert. _Seize Gravures_.--Rapport de M. Thiers sur l'instruction secondaire Les Forats. (Troisime et dernier article.) _Six Gravures_.--Bulletin bibliographique.--clairage au gaz.--Correspondance.--Caricatures militaires.--Rbus. Histoire de la Semaine. Les exposants auxquels leurs travaux permettent d'esprer des rcompenses, sont retenus Paris jusqu' la fin du mois, poque laquelle les noms des lus seront publis et les mdailles et dcorations distribues par le roi. En attentant, ces honorables industriels, pour charmer leur attente, ont song recourir aux banquets. Chaque industrie se proposait d'abord d'en offrir un M. le ministre du commerce, et dj cette srie de solennits mangeantes avait commenc s'ouvrir, quand l'estomac de M. Conin-Gridaine a demand grce, et force a t de substituer un banquet par jour un seul et grand jour de banquet. C'est dans la vaste salle de l'orangerie aux Tuileries que les tables ont t dresses. D'innombrables convives et beaucoup d'orateurs y ont pris place. Que les mets aient t trouvs froids, les discours ce qu'ils sont toujours, le coup d'oeil tait du moins fort beau: c'est lui que l'_Illustration_ servira ses abonns. MM. les ducs de Nemours et de Montpellier avaient t invits et s'taient fait un devoir de se rendre cette runion, que les dcorations de la salle rendaient splendide. Les ministres de l'intrieur et du commerce, les prfets de la Seine et de police, les prsident et membres du jury central s'y trouvaient galement. Deux orchestres, placs chaque extrmit de l'immense salle, ont excut des symphonies pendant toute la dure du festin. Les dputs aussi se sparent, mais ils n'offrent pas, eux, de dners aux ministres. Ils les ont mme assez mal rcompenss jusqu' la fin de la session de ceux qu'ils ont reus. Bien que vots en poste, le budget des dpenses et celui des recettes ont t l'occasion d'checs nouveaux pour le cabinet. Nous avons dj fait connatre le vote des dpenses de sept dpartements ministriels: les budgets des travaux publics et des finances ont t galement adopts. Mais M. Dumon n'a pu empcher la Chambre de prendre, pour le canal de la Marne au Rhin et pour le canal latral de la Garonne, une dtermination qui semble annoncer que l'anne prochaine elle prononcera l'abandon de la partie du premier de ces canaux comprise entre Nancy et Strasbourg. Ds cette anne, elle a dcid que les travaux du canal latral de la Garonne s'arrteraient Agen. Cette discussion a fourni des preuves nouvelles de l'increvable inexactitude des devis des ponts et chausses, et de l'imprvoyance avec laquelle cette administration fait baucher les travaux sur tous les points, ne les achve nulle part, et arrive ainsi la complte absorption de l'insuffisant crdit qu'elle a primitivement dclar lui tre ncessaire sans qu'un kilomtre de canal soit en tat d'tre livr la circulation. Dans l'espce particulire, ce qui devait dtourner encore la Chambre d'accorder M. Dumon les millions qu'il demandait pour mener ces canaux fin dans tout le parcours projet, c'est que des lignes de fer parallles ont t votes, et que si l'on peut se dcider, pour satisfaire aux besoins de rapides communications, tablir une voie de fer prs d'un canal, on se montrerait prodigue et insens en venant tablir un canal prs d'une voie de fer.--Le budget des dpenses du ministre des finances donne toujours lieu plus d'observations sans conclusions formules en vote que de propositions d'amendements. Des observations de ce genre ont t prsentes par M. Ledru-Rollin sur le retard apport chaque anne la publication du rle des patentes, retard qui pourrait favoriser des fraudes lectorales, en ne laissant plus le temps de protester contre elles et de les faire redresser; par M. Glais-Bizoin, contre des abus trs-graves signals dans l'administration des postes. M. Lacave-Laplagne a fait ces critiques srieuses des rponses qui nous ont paru l'tre moins. Mais ce qui a t incontestablement plus gai, c'est la rponse faite par M. Martin (du Nord) une nouvelle rclamation de MM. Lespinasse et Larabit pour l'arrir d aux anciens membres de la Lgion d'honneur. M. le garde des sceaux a tabli que ds l'anne prochaine l'ordre aurait un excdant de revenu, qu'il pouvait donc se passer de toute subvention, que cet excdant progressif appartenait de plein droit aux anciens lgionnaires, jusqu' ce que leur arrir ft sold; qu'ainsi, dans dix ou douze ans, l'arrir pourra tre combl. Cela est de toute vrit: mais il se trouvera combl, non pas parce que les ayants droit auront touch ce qui leur est d, mais parce que ces braves dcors par l'empereur seront tous morts. [Illustration: Dner des Exposants dans la salle de l'Orangerie du Louvre.] La discussion du budget des recettes a pes tout entire sur M. Lacave-Laplagne. Un incident grave s'y est prsent. On se rappelle que les membres de la commission de l'instruction secondaire avaient propos l'unanimit, par amendement au budget des recettes, une disposition prononant l'abolition de l'impt connu sous le nom de rtribution universitaire, contre lequel rclamaient depuis longtemps la plupart des conseils gnraux et par-dessus tout l'opinion publique, laquelle rpugnait cette taxe immorale impose au dveloppement de l'intelligence. En l'absence du rapporteur de la commission, M. Thiers, un de ses collgues, M. de Salvandy, a dvelopp l'amendement convenu. Le ministre, bien inspir, y et adhr; mais celui-ci, tout en redoutant le combat, va souvent au devant de la dfaite. M. le ministre de l'instruction publique auquel la commission n'avait pas pu, dans ses confrences avec lui, arracher une explication qui lui permit de savoir s'il tait pour ou contre le projet qu'il avait rapport du Luxembourg au palais Bourbon; M. le ministre de l'instruction publique est demeur muet. C'est un parti qu'il n'avait pas eu toujours la sagesse de prendre dans la discussion de la Chambre des pairs, et qu'il a bien fait d'adopter, au lieu de venir plaider pour un tat de choses dont le maintien est la ruine des collges communaux, soumis cette taxe, au profit des coles ecclsiastiques, qui en sont exemples. Mais M. Lacave-Laplagne, en affectant de dire que c'tait comme ministre des finances, comme plus spcialement charg d'aligner les deux budgets et sans avoir discut avec ses collgues la question particulire, est venu demander la Chambre de repousser une proposition qu'il regardait, lui, comme mauvaise, et dont l'examen, au dire du rapporteur du budget des recettes, M de Voitry, viendrait tout naturellement aprs le vote de la loi sur l'instruction secondaire. La Chambre n'en a tenu compte, et, ds le 1er janvier prochain, cet impt populaire cessera de peser sur nos tablissements d'ducation, ou plutt sur les pres de famille qui veulent confier leurs enfants des laques.--M. le ministre des finances, par des objections peu adroites et des considrations qui ressemblaient de la rsistance, a donn aussi l'aspect d'un chec pour lui au vote par lequel la Chambre, sur la proposition de M. Garnier-Pages, sans obliger le ministre choisir tel mode d'emprunt plutt que tel autre, a ajout la facult que la loi lui donne de procder par voie d'adjudication publique la latitude de recourir, si bon lui semble, au mode d'emprunt par souscription. M. Lacave-Laplagne devait comprendre, alors mme qu' ses yeux la ngociation de l'emprunt avec des banquiers serait le meilleur mode, que son action devenait plus libre et plus forte, qu'il cessait d'tre la discrtion des spculateurs, ds l'instant o on lui fournissait les moyens de leur mettre le march la main, et de les menacer de conclure l'emprunt sans intermdiaire Le ministre s'est efforc de faire envisager cette facult comme plein d'inconvnients tait-ce pour rassurer les banquiers ou pour convaincra la Chambre? Nous ne, savons. Mais il a exprim la crainte qu'en y recourant on se trouvt avoir des souscriptions pour une somme double et triple, objection qui a t facilement rsolue Bruxelles il y a deux mois, et Paris en 1818, par la rduction proportionnelle des souscriptions. Aujourd'hui, au contraire, l'occasion d'un fait qui s'est produit en Hollande, un journal du ministre exprime la crainte que les souscriptions ne fussent insuffisantes. Quand la crainte serait fonde, ce qu'il est draisonnable de prtendre, ce pourrait tre un motif pour ne pas user de la voie de la souscription, mais ce n'en est pas un pour dclarer tout haut aux banquiers que, hors leur intervention, il n'est pas de salut pour le crdit national. Tout ce qui se passe porte bien des gens penser que l'agiotage est trop bien servi, nous ne dirons pas par la complaisance, mais au moins par la ngligence des gardiens du Trsor. Il y a peu de mois, le 3 pour 100, le fonds des emprunts, tait 86. On s'est bien donn de garde de profiter de ce moment pour mettre les rentes dont l'alination a t vote. Aujourd'hui, la spculation l'a fait descendre entre 81 et 82. Quand il aura baiss encore un peu, on adjugera la seconde portion de l'emprunt, et, cela fait, la rente remontera 86 et le tour sera jou. En vrit, on abuse de l'innocence de M. le ministre. Les deux derniers tiers de cet emprunt vot, ensemble de 300 millions, et toutes les rserves de l'amortissement devront faire face tous les travaux extraordinaires, et amener la complte libration de l'tat en 1853. C'est l'avenir engag pour neuf annes, la condition encore que les vnements et l'imprvu ne nous coteront rien. Si la balance des budgets extraordinaires est dune fort hypothtique, le budget ordinaire de 1845 ne l'est pas moins. Les dpenses ont t fixes 1 milliard 272 millions 515,991 francs; les recettes 1 milliard 268 millions 490,761 francs. Le dficit est donc dj de 4 millions 25,280 francs. Sans doute l'accroissement annuel des produits couvrirait largement cette diffrence; mais le chapitre des crdits complmentaires, supplmentaires et extraordinaires viendra la rendre bien autrement considrable. La Chambre des dputs, en ayant bien le soin de constater que toutes questions taient rserves, a cru, pour n'assumer la responsabilit d'aucun retard, devoir sanctionner le vote de la Chambre des pairs sur le chemin de Lyon.--Elle a approuv le projet du chemin de fer de Paris Sceaux, qui devra tre construit, d'ici deux ans, dans le systme Arnoux.--Elle a autoris galement l'ouverture d'un crdit de 1,800,000 francs pour l'essai, par l'tat, du systme atmosphrique.--Elle a vot enfin la proposition de MM. Vivien et Berville, ayant pour but de rparer une distraction de la loi, et de porter la dure de la jouissance des hritiers des auteurs dramatiques et des compositeurs au terme concd aux hritiers de tous les autres auteurs.--Enfin, pour complter le rsum des travaux et des discussions de la Chambre du palais Bourbon, nous devons mentionner les interpellations qui ont t adresses M. le garde des sceaux l'occasion de visites domiciliaires que nous avons dj annonces, et qui ont t pratiques chez MM. de Montmorency et d'Escars, en dehors de toutes les formalits et de toutes les garanties voulues par la loi. Par suite de cette ngligence des prescriptions lgales, des actes regrettables ont t commis, le secret de dispositions testamentaires a t viol. Dans cette mme affaire, des hommes, qu'on a t oblig depuis de mettre en libert sous caution, ont t conduits comme des malfaiteurs, attachs une chane, entre des gendarmes. Si M. Martin (du Nord) ne sait pas faire observer la loi par ses agents, s'il ne sait pas leur inspirer des sentiments d'humanit et de convenance, on doit reconnatre qu'il fait preuve d'habilet pour les justifier. Si on a enchan ces personnes souponnes de complot, c'est, a-t-il dit, parce qu'une fois un individu qui tait dans la mme situation, et l'gard duquel cette prcaution n'avait pas t prise, a chapp aux gendarmes. Il n'y a absolument rien rpondre cela, sinon que la mesure pourrait encore tre insuffisante, et qu'il n'y a que les morts qui ne... se sauvent pas.--On a distribu le rapport de M. Chegaray sur la proposition de rforme postale de M. de Saint-Priest, et celui de M. Achille Fould sur la proposition de M. Chapuys-Montlaville relative au timbre des feuilles priodiques. Nous reviendrons, dans notre prochain bulletin, sur les conclusions de ces commissions. La Chambre des pairs poursuit l'adoption pure et simple des lois votes par l'autre Chambre. Le chemin du Centre a sembl courir quelques dangers: la partie de Vierzon Limoges n'aurait pas t excute aux frais de l'tat si l'opinion de MM. Persil et Thnard, qui tait aussi celle de la commission, et prvalu; mais la majorit a prfr une dcision immdiate, alors mme qu'elle n'y trouvait pas, peut-tre, une satisfaction complte, un ajournement dont les inconvnients lui paraissaient plus graves encore, sinon pour les intrts rels des populations, du moins pour sa responsabilit propre.--Pour le chemin de Rennes, M. le marquis d'Audiffret demandait aussi, comme rapporteur, l'ajournement de son excution, ajournement qui laisserait le temps aux compagnies de la rive droite et de la rive gauche de s'entendre, et que commandait d'ailleurs la prudence financire, en prsence de nos engagements et de nos charges d'avenir. Ces conclusions ont t galement repousses. Une discussion importante s'est engage dans la Chambre des communes, entre sir Robert Peel et lord Palmerston, sur la rpression de la traite et sur le droit de visite. Il en est rsult que le gouvernement anglais se propose, de concert avec la France et les tats-Unis, de bloquer la cte d'Afrique, et d'arrter ainsi les ngriers au dpart. Mais, en mme temps, sir Robert Peel a formellement dclar qu'il ne renonait pas au systme de croisires tabli aujourd'hui sur les principaux points de l'Amrique, et il n'a pas laiss entrevoir la moindre intention d'abandonner en quoi que ce soit le droit de visite rciproque. Ce droit continuera ainsi de s'exercer dans les zones dtermines par les traits de 1831 et de 1833. Il a mme pris soin d'annoncer que le gouvernement anglais saurait, exiger des autres gouvernements, forts ou faibles, l'accomplissement de leurs engagements moraux et positifs, c'est--dire l'excution des traits existants. Ces dclarations ne donnent pas penser que les prtendues ngociations dont a parl plusieurs fois, M. Guizot, en dclarant ne pouvoir dire o elles en taient, soient bien avances, si tant est qu'elles soient.--Des croiseurs assez rares dans le port de Sterno way l'ont visit le 1er juillet. Des baleines, qu'avaient sans doute attires des bancs de harengs, y sont entres. On les a amenes dans la baie, et, cela fait, une effroyable boucherie a commenc. Tous les hommes des bateaux pcheurs taient accourus et frappaient sans relche, les uns avec des lances, les autres avec des pes et des haches. La baie ne prsentait plus qu'une mer de sang et d'cume. Les baleines ont t vendues immdiatement pour 483 livres sterling (1,200 fr. environ). La session des Chambres belges est termine. Le 18, le snat, qui venait de voter plusieurs projets de loi au commencement de sa sance, a entendu la fin la lecture d'une ordonnance de clture date, par le roi, de Paris, le 17 juillet, et dclarant la session close. La locomotion est une douce chose pour les rois comme pour les sujets, mais le rgime constitutionnel, comme le thtre classique, exigerait quelquefois l'unit du lieu. Autrement on risque fort de faire des lois qui peuvent ne pas paratre obligatoires tous. L'Espagne se trouve lance de nouveau dans la voie des cruauts les plus horribles, des ractions les plus injustifiables. On suppose que Narvaez les a ordonnes pour faire natre une fermentation qui servirait de prtexte la prolongation de sa dictature militaire. En avril 1838, le gnral Esteller, capitaine gnral de l'Aragon, fut tu pour avoir risqu, par sa ngligence, de livrer Saragosse au gnral carliste Cabanero. Sans doute cette justice, que le peuple avait prtendu se faire, tait fort condamnable, et si on en et poursuivi immdiatement les auteurs, on et trouv naturelle la punition qui leur aurait t inflige. Mais, sept ans de l, quand des rvolutions successives ont pass pardessus ces faits, Narvaez fait poursuivre trois de leurs auteurs supposs, les fait condamner mort; et, quand la commutation de la peine est demande cette enfant qu'il conduit, il fait rpondre par Isabelle que la famille d'Esteller ne le veut pas. En consquence, les miliciens Leguna, Riveiro et Zurdu ont t fusills. Madrid a t galement agit par le dploiement de la force arme, les visites domiciliaires et les bruits de dcouvertes de complots. Le but de tout cela est de dominer les lections prochaines par la terreur. Nous avons besoin de croire que toute cette conduite est bien en opposition avec les conseils que la reine Christine et Narvaez avaient reus en quittant Paris. Les plus rcentes nouvelles de Lisbonne annoncent que le duc de Pamella va tre charg de la composition d'un nouveau cabinet. Deux faits sont certains: le gouvernement continue contre la presse ses poursuites acharnes; les finances sont dans un tel tat que le mot banqueroute est tout haut prononc. Au Brsil, la date du 9 juin, les Chambres avaient t dissoutes et le ministre complt par la nomination de M Holanda Cavalcanti aux fonctions de ministre de la marine, et de M. Ramiro aux fonctions de ministre de la justice. Le ministre a adopt cette mesure parce qu'il se trouvait en minorit. Les Chambres se runiront de nouveau en 1845. L'ordre se consolide peu en Grce. Les lections, si elles ne laissent pas le ministre en minorit, ne lui donneront qu'une majorit incapable de le faire vivre longtemps. Le chef du cabinet, Maurocordato, a chou dans sa candidature Missolonghi, qui l'avait prcdemment lu l'unanimit. Il a d se faire lire par l'Universit d'Athnes, qui a le droit de nommer un reprsentant. Pour un premier ministre, c'est entrer la Chambre par la petite porte. La question est maintenant de savoir si l'on pourra amener un rapprochement entre Maurocordato et Coletti. M. Piscatery y travaille, pendant qu'une belle fugitive de la socit parisienne, madame la duchesse de Plaisance, dpense, disent les correspondances, beaucoup d'argent pour faire nommer des membres de l'opposition. A Prague, les dmonstrations hostiles des ouvriers contre les machines nouvelles avaient continu. Cette population tait mme sortie, et, suivant le cours de la Neiss, avait fait une tourne de fabrique en fabrique, respectant tous les mcanismes monts sur l'ancien systme et brisant les nouvelles machines. Mais Reichenberg, la garde bourgeoise, appele au secours de la proprit industrielle, a soutenu contre les ouvriers une lutte de nature les dterminer la retraite De retour, aux approches de Prague, cette troupe, grossie des ouvriers du chemin de fer, a trouv toutes les portes fermes et gardes par les troupes. Quelques pierres lances ont t le prlude de l'attaque, qui bientt est devenue assez vive pour que l'officier qui commandait la troupe se crut oblig de faire feu. Plusieurs des ouvriers ont t blesss plus ou moins grivement. Par un hasard des plus dplorables, une balle ayant pntr par la fentre d'une maison, est alle tuer un enfant de quatre ans, dont le pre, marchand Prague, se trouvait table Un cocher a t galement atteint d'un coup de feu sur son sige. Il est mort le lendemain. Le peuple, exaspr, prit alors l'offensive, et le dtachement, attaqu la fois de deux cts, a t contraint de se retirer, pour se mettre l'abri des coups de pierre qui pleuvaient sur lui. Pendant ce temps, d'autres dtachements emmenaient prisonniers ou dispersaient les principaux meneurs. Alors les rvolts, comme de coutume, ont tourn leur fureur sur les Isralites. Plusieurs personnes ont t maltraites en pleine rue, et des dgts considrables ont t commis sous les yeux mme de la police, impuissante les rprimer. Ce n'est que plus avant dans la soire que des mesures nergiques, qui ont t sanglantes, ont fait reprendre le dessus l'autorit. La _Gazette d'Augsbourg_ annonce que l'on agira avec la dernire rigueur contre les auteurs de ces troubles. Que l'autorit n'oublie pas toutefois la part que la misre et l'ignorance ont ces excitations, et que, si elle n'a pas fait tout ce qui dpendait d'elle pour clairer ces populations d'adoucir leur situation, elle a sa large part de responsabilit dans ces vnements! Un nouvel accident a encore eu lieu hier sur le chemin de fer de Versailles (rive gauche). _Le Messager_ a publi, ce sujet, les dtails qui suivent; Dimanche soir, huit heures et demie, un accident a eu lieu au chemin de fer de Versailles, rive gauche. A huit heures, le convoi ordinaire de Versailles avait quitt la gare du Maine; il se composait de onze wagons; huit heures dix-sept minutes, un convoi supplmentaire, tran par deux locomotives partait vide de Paris, pour aller Versailles ramener la grande affluence de personnes que le beau temps y avait attire. Le premier convoi venait de quitter la station de Viroflay, marchant avec modration, lorsque le second convoi apparut une assez grande distance, allant avec une extrme clrit. Le cantonnier de la station de Viroflay, apercevant ce convoi, a fait aussitt les signaux ncessaires pour l'arrter dans sa marche. Soit qu'ils n'aient pas t aperus du mcanicien, soit par quelque cause inconnue, le convoi a continu, se maintenant grande vitesse. Arrive peu de distance du premier convoi, le mcanicien, ouvrant enfin les yeux sur sa situation, s'est prcipit hors de la locomotive. L'abordage a eu lieu peu d'instants aprs avec une extrme violence. Il en est rsult la destruction de deux wagons, la culbute d'un troisime et de fortes avaries un quatrime. Fort heureusement, aucun voyageur n'tait dans ces wagons; un seul voyageur a t bless dans le premier convoi; il a eu la jambe casse. Dans le second convoi, le mcanicien, qui a saut, a t grivement bless, ainsi que trois employs de la compagnie. On attribue cet accident l'extrme vitesse que le mcanicien a imprime au deuxime convoi, qui tait parti laissant l'intervalle de temps voulu par les rglements, et bien suffisant pour viter tout accident, si sa marche avait t plus modre. Au surplus, une instruction judiciaire est commence. M. Lepre, membre de l'Institut d'gypte, architecte de l'glise Saint-Vinrent de Paul, qui va tre prochainement inaugure, a termin une longue et honorable carrire.--Ndim-Effendi, conseiller de l'ambassade ottomane en France, vient de mourir Paris, l'ge de trente-deux ans. Souvenirs de Londres. I. CHEZ DICKENS. Je ne vous dirai point o il loge,--car j'ai parfaitement oubli le nom de sa rue. Elle est triste comme beaucoup de ses soeurs, les rues de Londres; plus triste mme, car une sorte de chantier funbre la borde d'un ct. En la cherchant dans mes souvenirs, je la retrouve noire et grise, avec les dehors d'un spulcre mal blanchi: ses maisons portent seulement un deuil incomplet. Tout au bout, la plus dcente,--elle a mme une certaine grce,--c'est celle qu'habite Charles Dickens. Dieu merci, puisque Martin Chuzzlewit a paru en grande partie dans ces colonnes, je n'ai pas dire, pour les lecteurs de l'_Illustration_, ce que veut dire ce nom: Charles Dickens. Pour le traduire de l'anglais, il suffit de prononcer: Eugne Sue. Nous avions un rendez-vous, mon compagnon et moi: prcaution ncessaire quand il s'agit d'un homme aussi recherch, voire de tout autre homme en Angleterre, o la bonne grce n'est pas l'usage des inconnus. En revanche, l'hospitalit promise est complte. Le domestique, averti, sourit l'tranger; les portes s'ouvrent d'elles-mmes, le matre arrive et vous prend la main avec une sduisante cordialit. Ainsi nous apparut le clbre romancier sur le seuil de son cabinet de travail: une pice ovale, aux parois masques par des livres, aux meubles simples, la physionomie studieuse. Le portrait de Dickens, publi dans ce journal, ne donne qu'une ide approximative de sa figure, une des plus vives et des plus intelligentes que j'ai vues rayonner. Il est jeune; de longs cheveux bruns, un peu en dsordre, cachent son front d'une pleur maladive. Ses yeux vifs et mobiles attestent une rare sagacit, une rapide intelligence. Nanmoins mon inquite curiosit n'y trouvait pas tout ce qu'elle y cherchait; et quand je me demandai ce que j'aurais pens de Dickens en le rencontrant par hasard et sans le connatre, au spectacle, au bal, dans une voiture publique ou sur un paquebot, je me dis que j'aurai pu faire volont du plus populaire romancier anglais: Le premier commis d'une grande maison de banque; Un habile _reporter_ de cour d'assises; L'agent secret d'une intrigue diplomatique; Un avocat malin et retors; Un heureux joueur; Ou tout simplement le directeur d'une troupe de comdiens ambulants. Mais sa conversation excluait la plupart de ces hypothses; car Dickens a le parler modeste et loyal, la physionomie ouverte, le regard droit, le sourire honnte. Il s'adressait de prfrence mon compagnon de voyage, sous les auspices duquel jetais arriv chez lui, et qui d'ailleurs lui prtait une oreille moins rebelle aux terribles ellipses de la prononciation britannique. Et j'tais heureux de cet arrangement qui me laissait le loisir d'tudier l'homme, et dans son accent, et dans les inflexions de sa voix, et dans les mille dtails de son entourage. C'est ainsi que je pus remarquer un beau portrait de jeune femme,--la madone domestique de ce chaste foyer. Et quand la porte s'ouvrit discrtement, lorsqu'un marmot navement curieux vint, avec la douce confiance de l'enfant gt, rder sur la pointe des pieds autour de nous,--la tte penche, le doigt coll aux lvres,--je pus constater tout mon aise la ressemblance de la mre et du fils. Et la convocation?--la conversation ne tarissait point, mais je la suivais mal, je l'coutais btons rompus. Dickens nous parla d'un prochain voyage qu'il devait faire en France, et manifesta des doutes sur la valeur qu'on y pouvait accorder ses ouvrages. Aucun ddain, bien au contraire, des succs qu'il pourrait obtenir hors de son pays. Il avait l quelques traductions de ses romans, et gnralement ne se plaignait point trop de ses traducteurs.--J'en tirai la conclusion que Dickens tait trs-indulgent et trs-poli Puis comme il excepta de cette bnvole approbation certaine version allemande de _Nicolas Nickleby_ et d'_Olivier Twist,_ je ne pus m'empcher de penser que nous ne venions ni de Weymar ni de Berlin. Il me parut insister beaucoup sur certaines tudes physiologiques dont il tait alors proccup: le magntisme, les systmes de Gall et de Mesmer, tout ce qui tient l'existence phnomnale de l'homme, tous ces miracles inexpliqus dont l'analyse claircira plus tard la grande question philosophique souleve par Cabanis, inquitait videmment cet esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde tonn quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosits lgitimes de notre sjour Londres, une visite quelque pnitentiaire Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons exprimentales, on ne peut scruter les mystrieux rapports de l'homme physique et de l'homme intelligent. Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en Amrique, ne s'tonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de plus pathtique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du pnitencier de Philadelphie: pages si nergiques, si loquentes, si puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument aux antagonistes du systme cellulaire, en Angleterre comme chez nous, Londres comme Paris(1). [Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.] Le clbre romancier ne se borna point de striles exhortations: il nous donna un billet pour le directeur de la _Middlesex County Gaol_, ou si prcieuse recommandation nous fit accueillir avec autant d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-mme et pris la peine de nous accompagner. Un autre jour je dirai peut-tre ce que je vis dans cette sombre demeure, pour le moment, il faut prendre cong de Dickens, qui se mit tout entier notre disposition pour le reste du temps que nous avions passer dans son pays. Malgr sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, aprs l'avoir quitt, l'norme puissance dont il dispose, et je regardai mon compagnon, je me regardai moi-mme avec une inquitude bien naturelle. Nous avions, nous deux, chtifs, fait poser la Frane devant cet observateur sagace, dont le moindre jugement, peine jet sous la presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur, il pouvait esquisser d'aprs nous, la charge du _French literary gentleman_, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire nos dpens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens, pictes, yankes, indiens, chinois, etc. Or, je remarquai avec une vritable horreur,--pntr des consquences graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je, que l'un de mes gants tait dcousu au-dessous du pouce, de manire compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'tait aperu de ce dsordre. Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y chercher une induction dfavorable au caractre de mes compatriotes, propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebill. II. CHEZ ROGERS. Il y a justement un an, jour pour jour, que je vis pour la premire fois le soleil tinceler sur les dalles encore humides des trottoirs de Londres, et j'tais Londres depuis trois semaines. Depuis huit jours, pris du spleen, je ne souriais plus mon compagnon que d'un air contraint. Il lisait clairement un reproche dans chacun de mes regards.--Je maudissais l'Angleterre,--cette nef gigantesque,--absolument comme Gronte, la galre fantastique du mons Scapin. Mais qu'un seul rayon de soleil dissipe de brume! Il n'en fallut pas davantage pour me faire trouver notre maigre htesse une physionomie avenante: ses cuillers d'argent allemand, jaunes et bosseles, un extrieur confortable; son monotone et monosyllabique djeuner,--_eggs, ham, tea_,--une mine nouvelle et des attraits nouveaux. Puis l'obligeant architecte choisit cette riante matine pour tenir la promesse qu'il nous avait faite de nous ouvrir le muse de Samuel Rogers. Nous partmes pied, sans parapluie; et nous ne trouvmes point, dans Bond-Street, ce pauvre diable de balayeur franais en costume gyptien, qui prlevait sur nos bottes vernies, un impt plus que quotidien; et ces hideuses fentres guillotine, que j'avais prises en horreur, s'ouvraient de tous ctes pour laisser passer de blondes ttes, de fraches paules, des bras ronds et satins. Bref, tout souriait, et le cri funbre des vieux habits (_old clothes_) avait lui-mme un accent relativement gai. Notre guide, qui nous procdait de quelques pas, s'arrta devant une maison d'assez ordinaire apparence, dont un vieux valet entrouvrit la porte avec une prudence caractristique. Mais lorsqu'il eut reconnu l'obligeant architecte, commensal et ami de M. Rogers, nous pntrmes sans difficult dans le sanctuaire. Le muse remplit la maison, ou, pour mieux dire, la maison n'est qu'un muse; le corridor mme est encombr de bas-reliefs et tapiss de tableaux. Ce qu'il y a de richesses entasses dans cet espace troit effraie l'imagination, pour peu que l'on soit habitu chiffrer la valeur probable des objets que rassemble un dilettante difficile, un bibliomane fanatique. Par exemple, ce manuscrit de quelques lignes, droul sous un simple cadre en bois sculpt, c'est le sous-seing priv par lequel Milton se dessaisit vil prix de tous ses droits la proprit du _Paradis perdu_. Cet autographe a d coter au riche auteur de _l'Italie_ trente fois plus que le _Paradis perdu_ ne cota au libraire, il est vrai que par compensation _the Human Life_ a rapport Rogers cinquante fois plus que le _Paradis perdu_ ne valut l'Homre anglais. Je ne sais si ce fut _la Vie humaine_, ou _les Plaisirs de la Mmoire,_ dont le pote-banquier voulut apprcier la vogue par livres, schellings et pences. En consquence il lui ouvrit sur ses livres un compte par doit et avoir. Le doit du pome taient les frais d'une magnifique dition, orne de gravures; l'avoir figuraient, les sommes reues des libraire. La balance fut aussi satisfaisante pour le spculateur que pour le pote; et, tandis que ce dernier s'abandonnait des rves de gloire, l'autre put se flotter les mains et empocher un bon bnfice sur l'affaire en question. Heureux les pays o les banquiers gagneraient ainsi leur fortune et la dpenseraient d'une manire aussi noble, achetant, avec le salaire de leurs plus beaux vers, une toile de Raphal ou de Rubens, un bronze de Cellini, un livre rare--mais, plus heureux encore celui o, ni les beaux vers, ni les beaux tableaux ne deviendraient des objets de commerce; o les grands talents, pensionnaires de la rpublique, produiraient gratuitement pour le peuple; o la mendicit dans les arts n'aurait pas pour excuse le besoin de vivre, qui excuse tout:--o, par consquent, la pense garderait sa noblesse, et ne drogerait jamais en face de l'opulence humilie: Reynolds et Titien, Claude Lorrain et Gainsborough, Wilson et Poussin ne se disputent les panneaux du charmant parloir o l'on nous fit d'abord entrer.--Les fentres donnent sur le parc Saint-James, et, aussi loin que l'oeil peut s'tendre, il ne rencontre que frais gazons, massifs de feuillage, troupeaux pars sur l'herbe paisse, car il faut que le got des choses champtres se retrouve dans tout tablissement compos par un Anglais. Rogers, d'ailleurs, plus que tout autre, doit aimer la solitude et la paix des champs, lui qu'un savant critique comparant nagure aux brahmanes de l'Inde, tranquilles et rveur au sein de l'univers tumultueux. Dans ces pomes, dit-il, et nous ne saurions mieux dire, Rogers a peint la ralit de la vie; tout l'idal de son oeuvre est dans la pratique du bien, dans le culte du devoir, dans le dveloppement naf de notre existence, telle qu'elle s'coule ordinairement sous l'influence des vnements vulgaires, mais aussi sous la loi d'une raison calme, et une bonne conscience et d'une me bien ne. Les passions mondaines, dans leur frivolit, lui sont trangres, les prjugs asctiques n'ont aucun accs dans son esprit. Il n'est ni sceptique, ni satirique, ni misanthrope, ni athe, ni sectaire; le christianisme pur d'alliage, mais ploy aux moeurs et aux habitudes modernes, respire au fond de sa posie comme dans un noble sanctuaire. Charit envers tous, piti sans faste, dvouement sans orgueil, accomplissement du devoir, joies de la famille, indulgente vertu, bont sans mollesse, activit sans inquitude, rsignation sous le sort, mais sans affectation le braver, tels sont les axiomes familiers qui servent de mobile aux scnes qu'il aime peindre. L'homme dont les oeuvres ont t ainsi caractrises parut bientt devant nous. C'tait un petit vieillard aux yeux rougis par l'tude, mais, l'encontre de beaucoup d'autres savants, mis avec une propret recherche. Sa peau semblait avoir t brosse ride ride; ses mains sches taient blanches et parfumes. La rgularit mthodique des habitudes se trahissait dans ses allures rserves et polies la fois. Il nous montra toutes ses richesses sans rien omettre, mais sans insister sur rien, si ce n'est, je pense, sur une remarque historique propos de je ne sais quelle mdaille fruste. Il avait tir cette dernire d'une espce de bahut d'bne, dans les panneaux duquel sont incrusts quatre dlicieux tableaux de Stothard, le peintre des fes et des lutins. [Illustration: Samuel Rogers.] Aprs nous avoir fait admirer un mcanisme grce auquel chacun de ses tableaux, mont sur un chssis mobile et s'cartant volont de la muraille, peut tre plac suivant l'heure dans son jour le plus favorable, il nous conduisit son cabinet de travail, plac sur la rue. La porte, qui se referma derrire nous, simulait s'y mprendre un corps de bibliothque; en telle sorte qu'une fois entr, on tait littralement entour de livres, et compltement isol du monde extrieur. Sur la table du milieu, parmi un monceau de productions nouvelles, adresses Rogers comme un des patrons de la littrature nationale, j'aperus une petite toile resplendissante de couleur: c'tait le dernier chef-d'oeuvre d'un jeune peintre, le seul hritier lgitime qui puisse rclamer la succession de Wilkie. Nous ne le connaissons pas encore. Il s'appelle Mulready. Le tableau dont je parle reprsente un colier guettant une mouche. C'est un vrai bijou travaill _con amore_, avec amour, et frayeur, ajouterons-nous, pour tre soumis un des apprciateurs le plus justement difficiles. Je l'tudiais avec dlices, quand je relevai la tte, Rogers avait disparu comme une sorte d'apparition fantastique, sans crmonie et sans bruit. L'obligeant architecte nous apprit que nous pouvions, autant que cela nous plairait, prolonger notre visite aux tableaux; et je compris, en ne sortant de l que deux heures aprs, combien l'apparente impolitesse de notre hte tait en ralit une attention dlicate. Nous allmes de l chez Colnaght, le clbre marchand d'estampes, et pendant que nous admirions sa collection de gravures anciennes, notre guide lia conversation avec un homme d'une cinquantaine d'annes, ple et souffrant, assis sur un fauteuil dans l'arrire-magasin. Aprs un entretien de quelques minutes, l'obligeant architecte revint de notre ct, feignit de regarder avec attention la planche que je tenais, et me poussant lgrement du coude. C'est la journe aux potes, me dit-il. Vous avez pass la matine chez l'auteur des _Plaisirs de la mmoire_: voyez l-bas celui des _Plaisirs de l'Esprance._ --Thomas Campbell! m'criai-je. --Thomas Campbell! rpliqua notre guide, le pote le plus chaste, le plus correct, le plus chti de l'poque moderne. Lord Byron, ce juge difficile, le plaait au-dessus de tous ses autres rivaux, si ce n'est pourtant de Samuel Rogers. Mais bien des gens, sur ce dernier point, ne pensent point comme Byron. _Gertrude de Wyoming_ me parat une conception plus originale et plus pathtique qu'aucune de celles dont Rogers a sem ses grands pomes didactiques et moraux. Puis, bien qu'il soit injuste de comparer un simple journal de voyage crit en prose avec tout l'abandon que comporte cette espce de production une oeuvre lentement conue, excute dans le silence du cabinet aprs des tudes sans nombre, je vous avouerai navement que je prfre les _Souvenirs d'Alger_ (par Campbell), au long travail de Rogers sur l'Italie. [Illustration: Sir Thomas Campbell, pote anglais, dcd Boulogne le 15 juin 1844.] A ce mme moment, Campbell se levait pour sortir, et je remarquai avec peine, dans sa dmarche tranante et sur sa physionomie dcourage, les symptmes d'une sant profondment atteinte. Je me doutai peu cependant que, moins d'une anne aprs, les caveaux de Westminster s'ouvriraient pour recevoir le chantre de l'Esprance. N en 1760, Samuel Rogers vit encore. Thomas Campbell n'avait que quarante-sept ans lorsqu'il prit place dans l'enceinte illustre que les scrupules de quelques prlats ferment aux restes de lord Byron. O. N. Chronique musicale. _Les Quatre Fils Aymon_, opra-comique en trois actes, paroles de MM. de Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe. Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres taient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je vous le demande? Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres chevaliers, doit avoir voyag souvent devers la Garonne, et qu'il a bu plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la proprit de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables ingnieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte vous. [Illustration: Thtre de l'Opra-Comique. _Les Quatre Fils Aymon_, 3e acte.--Beaumanoir, M. Chollet; Olivier, M. Mocker; Richard, M. Emon; Allard, M. Sainte-Foy; Renaud, M. Giraud; Yvon, M. Hermann-Lon; Hermine, madame Dacier; Claire, madame Potier; Yolande, madame Flix; glantine, madame Sainte-Foy.] Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe, il a ordonn ses quatre fils de partir aussitt aprs sa mort, de prendre chacun une direction diffrente, de ne revenir qu'au bout d'une anne, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur hritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obi ponctuellement leur pre, et Yvon est rest pendant toute l'anne dans le vieux chteau, qu'il commande seul et qu'il administre son gr. Toute la fortune de la famille tant sous les scells, au fond du bahut, Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue anne. Mais c'est un serviteur fidle, courageux et intraitable l'endroit de l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court toutes les difficults. Il a congdi toute la garnison et tout le domestique du chteau, gardant seulement avec lui une vieille servante. Puis il a lev le pont, baiss la herse, et s'est tenu renferm dans le vieil difice, refusant obstinment la porte tout tranger, plerin ou chevalier errant assez malavis pour y venir frapper. On a pu trouver les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils n'avaient que de l'eau boire, et c'est quoi il tient par-dessus tout. C'est l qu'il place _l'honneur de la famille_. Chacun entend l'honneur sa manire. Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa lanterne la main, les remparts et les fosss du chteau, criant d'une voix de tonnerre: Sentinelles, prenez garde vous! de faon faire hurler tous les chiens et tenir en veil tous les manants du voisinage. Cependant il a vcu pendant toute l'anne des lgumes du jardin, des goujons et des poules d'eau du foss. J'avoue qu'il est un peu maigre; mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur ce rgime philosophique. Tout coup le cor se fait entendre la poterne, et sonne la fanfare des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils chantent un quatuor; puis ils demandent djeuner, Allard surtout qui a toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se prsenter honntement au march. Mettez la main l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main l'escarcelle. Chacun met la main l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce qui prouve l'ternelle vrit du vieil adage: _Pierre qui roule n'amasse pas de mousse_. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et n'est pas homme rester _a quia_ pour si peu. Il descend dans le village et avise un manant attabl qui va procder l'autopsie d'un pt comme on n'en voit gure la Roche-Aymon.--Ce pt est nous, manant; le gibier qu'il contient a t tu sur nos terres.--Et il s'en empare. Puis il rencontre une oie, lui passe dlicatement une flche au travers du corps, et paie la propritaire d'un dlicieux calembour: --Qu'appelez-vous votre oie, la mre? C'est une oie sauvage: la preuve, c'est qu'elle s'est sauve mon approche.--A de pareils arguments un vassal n'a rien rpliquer. Pendant que l'oie est la broche, on procde l'ouverture du bahut, o doivent tre entasses tant de richesses. Hlas! on n'y trouve qu'une feuille de papier o le dfunt a griffonn quelques lignes de sa main ducale: Mes enfants, j'tais min de la tte aux pieds quand j'ai quitt ce monde, et je n'ai rien vous laisser que ma bndiction. Je vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc. On est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose donner. Les quatre frres, difis et attendris, chantent de nouveau un quatuor. Mais le sort les poursuit de toutes les manires, et il est crit qu'ils ne djeuneront pas. Qui se prsente en si bel quipage, et accompagn de si gente damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affam. A lui le rti, lui le pt conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait le coffre prcieux scell avec tant de soin--Des sommes incroyables, rpond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs, il a devin du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce qu'il a une fille marier. Mais, dit le comte, une fortune partage entre quatre hritiers se rduit rien. --C'est vrai, rpond le majordome, qui n'est jamais en dfaut; mais sur les quatre, trois sont morts la guerre. C'est l'an qui hrite du tout. --Quel bon parti pour ma fille! s'crie Beaumanoir, qui est avare. Il n'a pas seulement une fille, mais trois nices, dont il est le tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile, leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit qu'elles n'ont rien, pour loigner les pouseurs. Mais Hermine, qui est une honnte fille, dclare tout net son pre qu'elle ne se mariera que lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un voeu qu'elle a fait dans les trois chapelles les plus rvres du pays. Remarquez, je vous prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'an des Aymon, celui-l mme que son pre veut lui faire pouser. Rare exemple de dsintressement et d'abngation, qui mrite bien qu'on lui pardonne quelques peccadilles! Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son pre en st rien, dans un but si louable, elle a eu d'tranges aventures. Elle a rencontr successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait tous trois les yeux doux, leur a tourn la tte, et a reu leur hommage, leur foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextrit merveilleuse. Elle crit chacun des trois frres: Trouvez-vous tel endroit minuit; je m'y rendrai voile. Nous irons ensemble chez un ermite des environs qui est prvenu et qui nous mariera. Chacun est exact au rendez-vous. Elle arrive l'heure dite, menant par la main ses trois cousines, place Claire auprs de Renaud, Yolande auprs d'Allard, glantine auprs de Richard, et expdie les trois couples vers trois ermitages diffrents.--Que d'ermitages il doit y avoir en Basse-Bretagne! Puis, son voeu tant accompli, elle met sa main dans celle d'Olivier. Qui est bien attrap? Le Beaumanoir, dont les complots trs-peu dlicats sont djous, et les esprance dues. Voyez son air penaud et sa mine piteuse, quand Hermine lui prsente ses trois nices, qu'il croyait bien loin, et ses trois neveux, dont il vient de faire l'acquisition sans le savoir, et permettez-moi de terminer ici ma narration, que le dessinateur de _l'Illustration_ s'est charg de complter. Vos yeux, en la voyant, saisiront mieux la chose. Aussi bien, ne me reste-t-il plus rien vous dire. Je me trompe, il me reste parler de la musique de M. Balfe, et c'est beaucoup. M. Balfe a ml cette action si importante et si pleine d'intrt les plus fines harmonies et les plus suaves cantilnes. La mlodie y coule grands flots, facile, naturelle et surtout originale. Il sufft, pour le prouver, de l'air d'Yvon, qui sert d'introduction l'ouvrage, et des couplets que le mme personnage chante au troisime acte: si ce dernier morceau n'tait pas sign Balfe, on le croirait de l'auteur des _Huguenots._ Il y a, au second acte, un charmant duo, chant par Hermine et Olivier, et un autre plus remarquable encore, que le public a fait rpter la premire reprsentation. C'est un duo bouffe, et du meilleur style, il est plein d'intentions comiques, et tout ptillant de fines saillies. Le finale de ce second acte offre aussi une phrase trs-frache et trs-distingue, et l'on est forc d'admirer l'audace de l'auteur, qui n'a pas craint de la rpter six fois. Il tait sr qu'on ne s'en lasserait point. L'air chant par Hermine, au troisime acte, est trs-remarquable, il est form de trois parties opposes d'intention et de caractre; toutes trois sont traites avec la mme verve et le mme esprit. Mais quelle science d'harmoniste et quelle habitude de manier les voix n'a-t-il pas fallu pour crire les trois quintettes du premier acte, o figurent quatre tnors, et celui du second acte, o l'on entend quatre sopranos manoeuvrer si aisment, et avec tant de grce! Un reconnat bien, ce dernier morceau, que M. Balfe a fait ses premires armes en Italie! Signalons, en finissant, le dbut de M. Hermann-Lon, acteur intelligent, chanteur trs-agrable, et qui occupera bientt l'Opra-Comique le rang le plus distingu. Maroc. REPRISE DES HOSTILITS SUR LA FRONTIRE ALGRIENNE.--ASSISTANCE ACCORDE A ABD-EL-KADER PAR L'EMPEREUR ABD-EL-RAHMAN.--MISSION DU COMTE DE MORNAY (1832) ET DU COLONEL DE LA RUE (1836).--FORCES MILITAIRES DE MAROC. [Illustration: Dpart du prince de Joinville du port de Toulon.] Les agressions hostiles des Marocains n'ont pas cess sur la frontire occidentale de l'Algrie. Le combat du 30 mai (V. _l'Illustration_, t. III, p. 217), a t suivi, le 15 juin, d'un second engagement, qui est venu brusquement rompre une confrence pacifique entre le gnral Bedeau et le lieutenant de l'empereur de Maroc. El-Guennaoui. Cette nouvelle insulte exigeait de promptes reprsailles. Le 19, un corps franais, sous les ordres de M. le marchal Bugeaud, est entr, sans coup frir, Ougda, petite ville ou bourgade protge par une grande kasbah ou forteresse. Aprs une occupation de vingt-quatre heures, il est revenu au camp de Lalla Maghania, emmenant environ 200 familles originaires de Tlemcen, et empresses de retourner dans leurs foyers, d'o Abd-el-Kader les avait arraches violemment. [Illustration: Soldat de la garde noire de l'empereur de Maroc, par E. Delacroix.] Dans la confrence avec El-Guennaoui, le gnral Bedeau avait demand, au nom de la France, qu'Abd-el-Kader ft chass du territoire marocain, ou forc d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans la province du Maroc, de l'autre ct de l'Atlas, dans la ville que lui dsignerait l'empereur; que les contingents des tribus fussent dissous et renvoys chez eux: enfin, que les forces rgulires de l'empereur sur la frontire fussent employes y rtablir la tranquillit et en loigner Abd-el-Kader. A ces demandes, Guennaoui rpondit par la prtention de limiter la frontire algrienne la rive droite de la Tafna. Cette prtention, qui n'avait jamais t prcdemment leve, est contraire l'tat des choses sous les Turcs, ainsi que le constatent les emplacements occups jadis par leurs camps (voir la carte); et par consquent la France ne saurait aucun titre l'accueillir. Entre les deux tats, la frontire a longtemps t la Moulouvah. L'expdition d'Ougda n'a pas cependant mis un terme aux provocations des Marocains. Le 3 juillet, ils ont de nouveau attaqu une de nos colonnes sur la Haule-Moulah, et le marchal Bugeaud a acquis la certitude qu'Abd-el-Kader tait prsent au combat. Ces provocations ritres sont une vritable dclaration de guerre. On assure mme qu'une dpche tlgraphique du marchal, parvenue mardi dernier au gouvernement, annonce qu'il lui est impossible de demeurer plus longtemps sans rpondre avec nergie aux hostilits, qui deviennent gnrales sur la ligne, et presse avec instance renvoi des rgiments de cavalerie qu'en lui a annoncs, et dont le premier dtachement est dj embarqu. Au surplus, si les hostilits du Maroc contre notre domination en Algrie n'ont clat ouvertement que cette anne, ses hostilits occultes et indirectes remontent aux premiers temps mmes de notre conqute. Ds 1841, l'empereur Abd el-Rahman chercha s'emparer de Tlemcen, et c'est dans la crainte que toute la province ne tombt entre les mains de ce voisin puissant, que le gnral Clausel fit occuper la ville d'Oran le 4 janvier 1832. En mme temps, le colonel d'tat major Auvray fut envoy vers l'empereur pour sommer ce prince de respecter le territoire algrien, comme tant une dpendance de la France. Le colonel Auvray ne dpassa pas Tanger, o il fut retenu par le gouverneur de la province, rependant la cour de Maroc promit d'vacuer la province d'Oran, et de ne plus se mler des affaires de la rgence; mais cet engagement ne fut pas respect. Lorsqu'il s'agit, bientt aprs, d'imposer des beys tunisiens aux provinces de Constantine et d'Oran, les principaux chefs de cette dernire envoyrent une dputation Muley-Abd-el-Rahman, pour l'inviter venir prendre possession de la province menace. Au nombre des personnages chargs de cette mission, figuraient les chefs des Douairs et des Zmlas, et leur tte Mustapha-ben-Ismael et El-Mezari, devenus ensuite deux de nos plus fidles serviteurs; ils furent accompagns par les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang Ben-Noona, institu plus tard par l'empereur kad de Tlemcen. [Illustration: Soldat marocain, par E. Delacroix.] Muley-Abd-el-Rahman accepta avec empressement la proposition qui lui tait faite, et se hta d'envahir le territoire algrien avec une arme de 12,000 hommes, commands par Muley-Ali, son neveu, et un autre chef appel Bel-Amri. Le premier prit possession de Tlemcen et de ses environs; le second s'avana jusqu' Miliana, d'o il fut repouss par le bey Hadj-el-Sghir, et alla s'installer Mdah. Le successeur du gnral en chef Clauzel, M. le duc de Rovigo, crivit au consul gnral de France Tanger, pour l'engager faire ce sujet des remontrances l'empereur de Maroc; mais cette ngociation secondaire vint bientt se fondre dans celle que dirigea M. le comte Charles de Mornay, envoy extraordinaire de la France. Notre, peintre clbr, M. Eugne Delacroix, faisait partie de cette mission. Nous devons l'obligeance de cet artiste les deux dessins que nous publions aujourd'hui, ainsi que quelques autres que nous nous proposons de publier prochainement. M. de Mornay informa le duc de Rovigo, par dpche date de Mquinez, le 4 avril 1832, que le gouvernement marocain, renonait d'une manire positive ses prtentions sur la ville de Tlemcen et sur les districts environnants, dpendant de l'ancienne rgence d'Alger. En consquence, l'empereur de Maroc s'engageait ne plus entrer dans les dmls que nous pouvions ou pourrions avoir dbattre avec les habitants de ces contres, qu'il reconnaissait appartenir maintenant la France. Enfin, la conduite du bey Amri tait reconnue blmable et contraire aux traits, et il tait rappel avec les chefs marocains placs sous ses ordres. [Illustration: carte.] Forc ainsi de renoncer agir directement sur la rgence d'Alger, l'empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte dans les affaires de la province d'Oran, qu'il esprait runir tt ou tard son empire. A cet effet, il se mit des lors en relations intimes avec le jeune Abd-el-Kader, qui commenait dj briller d'un certain clat dans cette contre, et qui, raison de son ge, lui parut devoir se soumettre son ascendant avec plus de docilit que les autres chefs. Outre cela, il existait entre eux une espce de lien de parent, l'un et l'autre se disant chrifs ou descendants du prophte. Abd-el-Kader, en homme habile, accepta le patronage qui lui tait offert, se rservant de l'employer son propre agrandissement. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, Abd-el-Kader a jusqu'ici tenu, vis--vis de l'empereur, la conduite d'un vassal. C'est le nom de ce prince qu'il a fait constamment invoquer dans la khotha (prire pour le souverain) rcite dans les mosques soumises son autorit; c'est ce prince qu'il a successivement fait hommage des cadeaux qu'il a reus de la France, aprs le trait conclu avec le gnral Desmichels, le 26 fvrier 1834, et le trait de la Tafna, du 30 mai 1837; c'est lui aussi qu'il a souvent envoy, soit les prises qu'il faisait sur nos colonnes, comme la suite de l'affaire de la Maeta, soit mme les prisonniers qu'il enlevait nos allis indignes, entre autres notre bey de Mdah en 1836, Mohammed-Ben Hussein, mort en prison Ougda. En retour de ces actes de soumission, Abd-el-Kader a tir jusqu' ce jour du Maroc ses principales ressources en armes et en munitions, qui lui ont permis de continuer la lutte soutenue par lui avec une persvrance si opinitre depuis douze annes. L'assistance donne par Muley-Abd-el-Rahman Abd-el-Kader, et surtout la prsence de 5,000 Marocains dans les rangs de notre ennemi aux combats des 20 et 27 janvier 1836, aprs la prise de Tlemcen, ncessitrent l'envoi d'une nouvelle mission auprs de l'empereur. Elle fut, confie M. le colonel de La Ru, aujourd'hui marchal de camp. Cet envoy, qui, dans le cours de sa mission, ne dploya pas moins de modration que de fermet, obtint, comme M. de Mornay, les mmes protestations d'amiti, les mmes dsaveux de toute participation des menes hostiles, les mmes assurances du dsir de maintenir la bonne harmonie et la paix entre les deux tats voisins. Mais ces assurances, ces protestations ont eu la valeur des premires; les relations ont continu entre l'empereur et l'mir sur le mme pied que par le pass, et des secours de toute nature n'ont pas un instant cess d'tre envoys notre ennemi, jusqu' ce que les choses en soient venues l'agression ouverte du 30 mai dernier. _L'Illustration_ a dj donn quelques dtails sur le Maroc (t. III, p. 185); nous les complterons successivement par d'autres que de nouvelles recherches nous ont procurs. Nous les emprunterons en grande partie deux intressants mmoires indits, l'un de M. le capitaine du gnie Durci, envoy par l'empereur Napolon auprs de l'empereur Muley-Sliman, et admis par celui-ci en audience solennelle le 18 aot 1808; l'autre de M Adolphe de Caraman, alors lieutenant au corps royal d'tat-major, qui a visit une partie du Maroc pendant les mois d'avril, mai et juin 1825. Comme dans ce gouvernement stationnaire les annes apportent fort peu de changements la configuration du pays, son organisation politique et militaire, ces mmoires ont tout le mrite d'un travail rcent et parfaitement exact, en croire le tmoignage impartial de ceux qui ont parcouru pendant ces dernires annes les contres dcrites par MM. Burel et de Caraman. Les forces militaires du Maroc sont difficiles apprcier! Tout homme, au besoin, est soldat et monte cheval pour courir au combat. Deux espces de troupes recrutent l'arme: les premires, que l'on peut appeler _troupes provinciales_, sont, la demande de l'empereur, envoye et entretenues par les tribus les plus voisines du thtre des oprations militaires. La seconde espce de troupes, la _garde impriale_, appartient plus particulirement l'empereur, qui les tire de certains cantons et de certaines tribus, o tout enfant mle est soldat en naissant, possde des terres, jouit de quelques privilges et touche une gratification annuelle. Ces troupes forment le noyau et l'lite de toutes les expditions. Leur effectif tait, en 1808, de 36,000 hommes, rpartis, avec leurs femmes et leurs enfants, sur divers points de l'empire, savoir: 18,000 noirs, Mquinez, Maroc, Sal et divers petits forts; 8,000 Oudayas, autour de Fs; 2,000 Kerouanis autour de Fs; 3,000 Id. Tanger et aux environs; 2,000 Id Larrach et aux environs; 1,000 Id. Tarndant et Mogador; 2,000 Id. auprs des gouverneurs et des pachas pour lever la dme impriale. Les Kerouanis sont, suivant toute probabilit, d'aprs l'tymologie de ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keromin, la premire ville o se sont tablis les musulmans leur arrive en Afrique. Les noirs taient autrefois bien plus nombreux; ils furent runis en corps, vers 1690, par Muley-Ismal, qui, fatigu de l'inconstance de ses troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs milliers titre de dme et de prsents, et en porta le nombre jusqu' cent mille. Devenus assez puissants aprs la mort de ce prince, arrive en 1727, pour vouloir disposer du trne, comme les cohortes prtoriennes le faisaient Rome, ils s'attirrent la haine des nationaux, laquelle Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les perscutions continurent contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit dsarmer, et leur assigna des terres dans des contres diffrentes et loignes. Dans le cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismal se rduisirent ainsi environ 18,000. Ce sont encore les meilleures troupes de l'empire Cette garde noire ne compte gure plus maintenant que 10 12,000 hommes. Les Oudayas, nomms aussi _garde blanche_, tablis Fs depuis plusieurs sicles, taient devenus en quelque sorte les janissaires du Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impriale, faisaient et dfaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec dvouement le souverain actuel et en reurent beaucoup de faveurs; mais, pendant les annes 1830 et 1831, ils se rvoltrent, et l'empereur fut oblig de les assiger dans le nouveau Fs. Ce sige dura six mois, aprs lesquels les Oudayas durent se rendre discrtion, faute de vivres. L'empereur leur a fait grce de la vie; et, au lieu de les exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est born les licencier, et les disperser dans les diffrentes parties du Maroc. (_La suite un prochain numro._) [Illustration: Courrier de Paris.] On connat l'espce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affame qui dpense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit des autres. Il est vrai que par l'norme consommation de vaudevilles qui se fait sur les thtres de Paris, il n'y a pas de fonds de vaudevilliste si bien pourvu qui pt y suffire, s'il n'avait recours des emprunts forcs sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste qui sait son mtier et place avantageusement sa marchandise se tient-il l'afft et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqu au coin du feuilleton et du cabinet de lecture; peine une nouvelle piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que, sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dvalisent de gr ou de force, l'gorgent, le dpcent, et en portent les lambeaux, les uns au thtre du Palais-Royal, les autres au thtre des Varits; et souvent mme le malheureux est cartel entre quatre ou cinq thtres, et ses membres sont disperss par toute la ville. Qui dit vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mlodrames, car ils sont tous de la mme race et de la mme cole; plus d'un mme cumule et exerce le mlodrame et le vaudeville du mme coup et avec le mme succs. Il va sans dire que _le Juif Errant_ de M. Eugne Sue ne pouvait manquer d'attirer l'attention de cette nation dvorante; quelle bonne pture! Aussi le premier chapitre du fameux roman avait peine paru dans le _Constitutionnel_, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient dj leurs dents pour s'en repatre. On annonce que trois ou quatre comits de lecture sont convoqus pour procder la rception d'autant de Juifs Errants, mls de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits de M. Frdric Lematre; M Lepeintre an, qui a depuis longtemps le monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rle de l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui clairent d'un doux rayon la terrible avant-scne du roman de M. Eugne Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes cratures, reviendront de droit mademoiselle Rose Chri et quelque autre qui lui ressemble. Cet empressement des auteurs dramatiques se ruer sur _le Juif errant_ est la preuve incontestable de l'intrt que cette curieuse publication excite, et de l'attente qu'elle fait natre. MM. les auteurs dramatiques ont trop d'exprience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du premier coup, chercher fortune du ct o le succs se manifeste et flairent la vogue et la popularit d'une lieue. Il faut avouer que plus M. Eugne Sue avance, plus l'originalit de ses inventions se dveloppe, et justifie ce grand bruit de curiosit qui se fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont port l'intrt au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au frisson que cette partie du roman lui a causs, combien d'vnements dramatiques et de scnes puissantes l'attendent dans la suite et la progression de cette histoire mystrieuse, aux mille gracieux et terribles pisodes. Ce n'est pas Paris seulement et en France qu'on s'occupe du _Juif Errant_. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les murs de la ville et les vitres des librairies sont tapisss d'affiches monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous cts et vers tous les points de l'horizon: on peut, ds prsent, prdire que, comme son hros, il fera le tour du monde. La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement celle qui s'tend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et ctoie la Chausse-d'Antin; l, dans ce lieu de plaisance appel le boulevard Italien. Tout l'clat, toutes les grces, tout le luxe, tous les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang, au pied leste, la fine allure, au sourire railleur, gants, vernis, lgants, et heureux de montrer leur lgance. Cette race charmante qui semble goter avec tant de lgret le bonheur de vivre, ces gracieuses femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient, caquetaient et se dandinaient sur des morts la suite de dmolitions faites dans la rue Taitbout, la pioche du maon vient de heurter et de dcouvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetire de l'glise Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intrt historique, et l'administration de la ville de Paris les a rclams ce titre. Toutes les choses humaines ressemblent ce coin de la rue Taitbout; la vie est la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanit, on s'en pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond. M. Margat est enfin parvenu faire son ascension annonce depuis trois semaines, et toujours retarde par le mauvais temps. Aprs tout, M. Margat n'a rien perdu pour attendre. La journe de dimanche dernier, heure de cette entreprise arostatique, a t une journe magnifique. Le ciel, voil depuis un mois et lugubre, s'tait splendidement habill de soleil et d'azur pour faire fte M. Margat. Plus de quatre nulle personnes se trouvaient runies sur le terrain de la rue de la Roquette ou M. Margat leur avait donn rendez-vous. Un immense ballon, auquel taient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord obtenu le suffrage des curieux: puis, aprs les prparatifs ncessaires, on a vu paratre M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrpide; mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occup les regards, tous les yeux s'tant spontanment et invinciblement ports sur une belle jeune fille aux noirs cheveux, l'oeil tincelant au teint vif et anim. Cette jeune fille tait mademoiselle Duplas la courageuse, qui s'est offerte suivre M. Margat dans son voyage arien avec le sang-froid d'un aronaute chevrons. On prtend mme que mademoiselle Duplas a pay M. Margat six mille francs comptant la chance, peu probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivire profonde, par imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'tage en tage, ceci soit dit sans ide aucune de comparer le laid Vulcain la la brune et jolie mademoiselle Duplas. Elle est monte dans la nacelle d'un pied lger, le front couronn de roses et toute vtue de blanc, comme une fiance qui irait au bal de ses noces, et au moment o l'arostat s'est lev dans l'espace, elle a inond la foule de fleurs et de sourires; l'air en tait embaum; puis mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emporte avec son compagnon de voyage Tous les nez taient en l'air, toutes les lorgnettes braques, non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur les places publiques, sur tous les points de la ville o il tait permis d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel tait d'une limpidit transparente, et le soleil, illuminant l'arostat de ses rayons, lui donnait tantt l'aspect d'un gobe errant revtu de lames d'or, tantt d'un gros diamant incrust dans l'azur.--On ne compte pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramne un mari de l-haut. Paris, d'ailleurs, tait, ce jour-l, riant et joyeux; on peut dire que toute la ville s'panouissait dans les rues et dans les promenades. Nous ne reportons pas M. Margat, ni mme mademoiselle Duplas, tout l'honneur de cette exhibition gnrale de Paris endimanch: le beau temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonn depuis un mois, en barbotant sur le pav humide, s'tait prcipite tout entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil, et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus rcratif que de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille ttes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais dduction cependant des jambes amputes et des pieds dpareills, qui n'ont pas le droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relev de semelles ambulantes. Le soir, les thtres taient dserts. Le dimanche, par les belles journes d't, est un jour fatal pour ces thtres infortuns; il les change en dsert; il y fait la solitude et le vide. Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier thtre venu, au thtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre nous; c'est le seul qui nous ait donn l'aubaine d'une pice nouvelle; et, il faut le dire, cette pice se prsente sous un titre fort peu respectueux pour l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: _Paris voleur._ Quoi donc! y aurait-il vraiment des voleurs Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru qu'on s'tait tromp sur ce point important de statistique morale, et que les gens qui dfilent tous les jours devant la police correctionnelle et la cour d'assises taient purement et simplement de pauvres diables calomnis. Mais, puisqu'un vaudeville du thtre du Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc, il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets tant rservs pour le mlodrame, et appartenant de droit l'Ambigu Comique et la Gaiet; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui dmnage la nuit, par la fentre, pour se dispenser du terme celui; la laitire qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique du chambertin suivant la recette de la laitire; le vendeur de montres de chrysocale sous prtexte d'or pur; le restaurateur plumant sa pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les flibustiers qui s'adressent l'ignorance et la crdulit. J'aime assez peu, pour mon compte, les pices, vaudevilles ou drames, qui remuent cette fange; s'ils ont la prtention d'tre gais, c'est l un rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des escroqueries, ne me semble pas une rcration bien acceptable et bien dlicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au srieux, ce srieux-l me rpugne, et les hros de bagnes, au thtre comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de _Paris voleur_, c'est le rire que les auteurs ont cherch; mais ils ont en beau faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lvres; l'esprit qu'ils y ont mis, d'ailleurs, est la hauteur du sujet, c'est--dire parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris tout le monde. Le titre de la pice est ainsi justifi par la pice elle-mme. M. Depaulis, notre habile graveur en mdailles, vient d'ajouter une production nouvelle d'un rare mrit toutes celles qui l'ont plac, des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa, page honorable de notre histoire maritime, dont l'clat revient nos braves marins et leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de la mdaille, l'artiste a reprsent le fort Saint-Jean, que domine une montagne dont la cime s'lve l'horizon; dans les eaux qui baignent le fort, deux vaisseaux franais sont arrts et tout prts l'attaque; la scne est occupe et agrandie par le gnie de la France, qui, glissant travers les airs, l'aile dploye, le casque en tte, les plis de sa tunique flottant au vent, s'apprte planter le pavillon fianais sur les murs de la citadelle conquise; sur le revers est place la figure de Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'tre accus de partialit, que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent comme pense et comme excution; la main si habile de cet artiste distingu n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de plus achev dans ses infinis dtails. On ne saurait trop tmoigner de reconnaissance un pareil talent qui se voue avec un tel succs et une telle conscience de savoir et d'tudes, consacrer la mmoire des faits illustres qui honorent la patrie. Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort rcemment vque de Nancy, est arriv Paris, monseigneur Menjaud vient ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs qu'on doit rendre aux restes mortels de son vque. M de Janson, auquel il succdera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frre du spirituel comdien Menjaud, qui a quitt le thtre Franais il y a deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le comdien et monseigneur Menjaud le futur vque ont toujours vcu dans l'intimit et dans l'affection la plus fraternelle, cette amiti fait la fois l'loge du comdien et l'loge de l'vque. On dit mme que leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'vque causait volontiers de Molire, et le comdien de l'vangile, tous deux en esprits convaincus et qui s'y entendent. Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombe sur une maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne, que trois tigres et une panthre, arrivs d'Afrique tout rcemment, charment depuis quelques jours les promeneurs bipdes du Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forts de lampions aux Champs-lyses pour clbrer les barricades de Juillet. Htel et Collections Delessert. A l'extrmit suprieure de la rue Montmartre, presque en face du passage des Panoramas, entre les _magasins de la Ville de Paris_ et _l'Alliance des Arts_, une porte de pierre massive attire les regards des passants. Thierry, dans son ouvrage intitul: _Paris tel qu'il tait avant la Rvolution_, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui supportent la corniche sont ornes d'attributs guerriers. Une figure sculpte, je ne sais quelle divinit, dcore le fronton. Cette porte a un aspect imposant et mystrieux; elle semble s'isoler avec orgueil des constructions modernes qui se sont leves de chaque ct, et qui la dominent sans l'craser. Elle est si haute qu'en se plaant sur le trottoir oppos, on n'aperoit pas mme les toits des btiments dont elle forme l'entre principale. Ses pais battants s'ouvrent-ils par hasard pour laisser sortir ou entrer quelques lgants quipages, on admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la faade d'un magnifique htel. Cet htel est l'htel d'Uzes. Reconstruit peu d'annes avant la Rvolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la Rpublique et sous l'Empire, occup successivement par le ministre du commerce et par l'administration des douanes. La Restauration le rendit M. le duc d'Uzes, qui le vendit M. Ternaux l'an. En 1826, il devint la proprit de la famille Delessert. Paris subit, depuis quelques annes surtout, une complte mtamorphose. Il grandit et s'tend tout la fois. A ses extrmits, des rues, que dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu' son mur d'enceinte qu'elles menacent de franchir bientt. Dans les quartiers du centre, o il se sent comprim, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas gagner en largeur, et dont son dveloppement extraordinaire a besoin. Il s'entasse dans des cages troites o il se prive volontairement d'air et de lumire, et o il a peine se mouvoir et se tenir debout, Si nos pres revenaient la vie, ils ne reconnatraient plus la ville qu'ils nous avaient lgue. Aussi les terrains ont-ils acquis en de de certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes constructions des sicles passs, les demeures historiques, les fleurs les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques, tombent ple-mle sous la hache ou sous la pioche des dmolisseurs. Cette anne mme, que de ravages n'ont-ils pas exercs! En ce moment, un passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'htel Soubise ne rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment ses pavs de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du banquier dont elle a l'audace de porter le nom! L'htel d'Uzes a d souvent exciter la convoitise des spculateurs; car il s'tend depuis la rue Montmartre jusqu' la rue Saint-Fiacre, et sa porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses nombreuses dpendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent un terrain estim environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette somme le prix des constructions. Cependant ses propritaires actuels ont toujours rsist, avec une indiffrence et une fermet bien rares notre poque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire. Noble exemple, qui a trouv si peu d'imitateurs! A ce titre seul, c'est--dire comme un dernier vestige des anciennes habitations des familles riches d'autrefois, l'htel d'Uzes avait des droits incontestables la faveur que nous lui accordons aujourd'hui. Mais il possde en outre des richesses artistiques et scientifiques dont il peut tre utile de rvler au public l'existence trop peu connue, et dont notre spcialit nous permet de lui montrer en mme temps quelques chantillons curieux. Parvenu au bout de la grande avenue, dtournons nous d'abord gauche avant d'entrer dans l'htel, et visitons dans un pavillon spar le _muse et les collections botaniques_ de M. Benjamin Delessert, situs au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert. En 1788, M. tienne Delessert, membre de la socit naturelle d'dimbourg, frre an de M. Benjamin Delessert, commena tenir en herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages, ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut New York, de la fivre jaune. M Benjamin Delessert, son frre, qui l'avait accompagn dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre et en cosse, rsolut de complter les collections, dj considrables, que lui lguait son frre, et de former une bibliothque spciale pour la botanique. M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait port vers cette douce et charmante tude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit d'intressantes observations sur la nature ces vides que les autres consacrent l'oisivet ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aime? C'tait sa mre que Jean-Jacques avait adress, sur sa demande, ses _lettres lmentaires sur la botanique_. La _petite_ pour laquelle il crivait sa _chre cousine_, c'tait sa jeune soeur, madame Gautier, morte il y a peu d'annes. Dans sa troisime lettre, le professeur annonait son lve, qu'il lui envoyait un petit herbier destin tante Julie. Je t'ai mis votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que parmi ces chantillons informes il se trouve quelque chose votre usage. Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquita de ce retard. J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas Lyon, n'ait confi le paquet quelque quidam qui, sachant que c'taient des herbes sches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je l'espre encore, il parvient votre soeur Julie ou vous, vous trouverez que je n'ai pas laiss d'y prendre quelque soin. C'est une perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile rparer promptement, surtout cause du catalogue accompagn de divers petits claircissements crits sur-le-champ, et dont je n'ai gard aucun double. [Illustration: Buccin lime.] [Illustration: Lymne des tangs.] Les craintes de Rousseau ne se ralisrent pas. L'herbier fut remis madame Delessert, et conserv prcieusement par sa famille. M. le docteur Chenu, auquel madame Franois Delessert l'a confi, a eu la complaisance de nous montrer ce modle d'herbier. Il est prpar avec un soin tout particulier. Chaque chantillon, parfaitement dessch, se trouve fix, au moyen de petites bandelettes dores, sur des feuilles de papier bordes d'un cadre rouge, et les noms des plantes, crits en franais et en latin, y sont tracs du la main mme de Rousseau. [Illustration: Vue de l'htel de M. Delessert, Paris, prise du jardin.] [Illustration: Vue Intrieure de la galerie des tableaux de M. Delessert.] [Illustration: Galerie de M. Delessert.--Intrieur d'un Estaminet, par Luex.] Les herbiers et les livres du muse de botanique se sont tellement accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit, une aile entire des btiments dpendants de l'htel. C'est une des plus riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours mise avec une gnrosit qui l'honore la disposition des savants de tous les pays. [Illustration: Porcelaine.] Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces trsors est presque ignore. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de tant de richesses. L'amour seul de la science l'a dtermin faire un si noble usage de sa fortune (2). [Note 2: M. Lasgue publiera prochainement une histoire du muse et des collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur. Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique. L'auteur a pens qu'il y aurait profit rassembler dans un mme livre des informations parses toujours difficiles, souvent impossibles retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes ces collections, une ide des principaux herbiers qui existent ailleurs, en y ajoutant l'expos des voyages les plus importants entrepris dans l'intrt de la science.] [Illustration: Spondyle royal.] [Illustration: Bnitier.] Traversons maintenant la cour d'honneur, et pntrons dans le coeur mme de l'htel... mais non, arrtons-nous sur le seuil; les secrets de la vie prive que je pourrais lui rvler n'offrent point d'intrt la majorit du public, car je n'aurais lui montrer qu'une famille patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimit, A la pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystres de cet intrieur si parfaitement uni, que les trois frres ont confondu les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie o nous venons d'entrer. [Illustration: Mitre piscopale.] [Illustration: Galerie de M. Delessert.--La Lecture de la Bible, tableau de Greuze.] [Illustration: Volute queue de paon.] [Illustration: Argonaute dans sa coquille.] [Illustration: Chalet suisse Passy, dans le pr de M. Delessert.] [Illustration: Volute ondule.] [Illustration: Salon des eaux Minrales de Passy.] [Illustration: Harpe noble.] Cependant quelle est cette musique guerrire qui vient frapper notre oreille tonne et ravie? Approchons nous de la fentre entr'ouverte de cette salle manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais excute par la musique d'un rgiment tout entier, c'est un instrument qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit lui seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable celle que produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le clbre mcanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqu que quatre: l'archiduc Charles et le prince Leuchtenberg en possdent chacun un; le troisime, export New-York, y a t dtruit; le plus grand, le plus complet et le plus parfait, est celui qui orne la salle manger de l'htel Delessert.--Il joue dix morceaux diffrents, de Cherubini, de Haydn, de Hndel, de, Moscheles et Cherubini, et le _God save the king_. Une petite serre chaude runit le corps de logis principal la galerie de tableaux qui sert de clture au jardin du ct de la rue des Jeneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares dont elle est remplie, ne nous ont pas empch d'apercevoir la seconde faade de l'htel telle que la prsente notre dessin, encadre dans une bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la vue de cette dlicieuse retraite, si calme et si frache, qui se croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris? La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des premiers matres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton, Drolling, Grard, Grard Dow, Gricault, Girodet, Greuze, Alexandre Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade, Paul Potter, Raphal, Rubens, Ruysdl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean Steen, Tniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck, Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s'y disputent tour tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le _Raphal_ est _la Vierge et l'Enfant Jsus_, qui enrichissait jadis la galerie Aguado. Des deux tableaux appartenant MM. Delessert que nos artistes ont reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, _la lecture de la Bible_, est dj connu, car il a t grav par Martinasi et par Flippart. L'autre, _l'Intrieur d'un Estaminet_, nous parait le chef-d'oeuvre d'un jeune artiste belge appel de brillantes destines. M. Luex n'a que quarante et un ans; il est n Malines en 1803; il ne lui manque, selon nous, que l'audace d'tre franchement original. Sous le double rapport de la composition et de l'excution, les toiles signes de lui que possde la galerie Delessert ne laissent rien dsirer.--Qu'il cre dsormais au lieu d'imiter. M. Delessert, fils de M. Franois Delessert, imitant l'exemple que lui donne son oncle, a commenc ds son jeune ge une collection de gravures du plus grand intrt. Cette collection n'a pas la prtention d'tre complte; mais elle renferme de prcieux documents pour l'histoire de la gravure, dont on peut suivre tous les progrs depuis l'origine de cet art jusqu'aux travaux des grands matres. Parmi les premiers matres allemands on remarque une gravure non encore mentionne dans les catalogues, un _saint Georges, du matre de 1166_, des Martin Zenh, Isral de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de Cranack, Albert Durer. Ce dernier est reprsent dans la collection par les plus belles preuves qui existent de l'_Adam et Eve_ et de l'_Enfant prodigue_. L'cole d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta, Nicolas de Modne, Benoit Montagna, Andr Mantgua, Campagnola, et enfin le Raphal de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce dernier sont l'_Adam et Eve chasss du Paradis_, et _Dieu parlant No._ Enfin l'cole de Flandre est reprsente par quelques-uns des plus beaux chefs-d'oeuvre de Rembrandt. La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans les salles du _muse conchyliologique_. A peine entr, le docteur Chenu, directeur de ces galeries, a la bont de nous remettre une intressante notice laquelle nous empruntons les dtails suivants: M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commenait, il y a environ quarante ans, runir quelques coquilles curieuses. L'tude des espres fossiles l'intressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur, ainsi que son frre M. tienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les environs de Paris, ne ngligeant aucune des espces qu'ils trouvaient, et successivement ils visitrent la Suisse et l'Angleterre. Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre de coquilles, et son dveloppement rapide est la preuve du zle des collecteurs. Plus tard, M. Delessert, oblig de s'occuper des affaires de sa maison de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'tude laquelle il continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager lui-mme pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux chantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande importance son cabinet, jusque-l ignor, en achetant la collection de coquilles faites par Dufresne, et compose de 8,200 individus bien nomms et classs. Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait entran l'augmenter; et c'est depuis cette poque, surtout qu'il reut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du monde, mais surtout du Cap de Bonne-Esprance, du Sngal, de l'Inde, du Brsil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup contribu au dveloppement d'un muse qui intressait dj la science; mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'leva au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute. On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut intrt, celui de Linn d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement ils ont t partags, dissmins et perdus pour la science; celui de Draparnaud tait vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui de Lamarck: c'tait aussi le plus important, parce qu'il avait servi ce clbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est encore de nos jours gnralement apprci par les conchyliologistes. Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique musum du prince Massna, qui voulut s'en dfaire pour s'occuper exclusivement d'ornithologie. Cette collection prcieuse, classe par Lamarck et tiquete de sa main, allait sans doute aussi tre divise et passer peut-tre l'tranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la conserver la science, et il leva de cette manire le plus beau monument la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment o ce savant la vendit, de 13,288 espces, dont 1,243 n'taient pas encore dcrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince Massna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un trs-grand nombre d'espces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des belles coquilles de la collection Castellin. Ce n'tait point assez pour M. Delessert d'avoir runi tant d'lments de travail, prcieuses reliques de la science; plusieurs des espces de ces collections, aprs avoir pass par d'autres mains, payaient leur noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs, sans cependant rien perdre de leur mrite scientifique. Il fallait autant que possible mettre ct de ces anciennes coquilles, parfois un peu fanes, quelques chantillons frais et riches de leurs couleurs: c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant son muse la collection de M. Teissier, colonel du gnie, directeur des fortifications des colonies. Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraches et intactes, la moindre gratignure tait un motif d'exclusion; aussi cette collection brillante, et de cration moderne; pour laquelle M. Teissier avait dpens plus de 100,000 fr., vint-elle se placer heureusement ct des anciennes, et cette runion tablit avec avantage pour l'lude, toutes les diffrences d'ge, de grosseur et de coloration. Ces richesses conchyliologiques sont runies dans une belle galerie de 50 mtrs de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs, dont la surface est d'un peu moins d'un mtre carr. Les espces trop grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destines aux changes, sont arranges avec soin dans 18 armoires vitres et exposes la vue des nombreux curieux qui visitent la collection. Les coquilles sont en partie colles sur des cartons dont la couleur indique la patrie de chaque espce, et en partie libres dans des botes pour pouvoir se prter plus facilement l'tude. Les couleurs bleu, jaune, rouge, vert et violet indiquent la premire vue les espces d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amrique et de l'Ocanie. Toutes les espces fossiles sont aussi colles sur des cartons brun-clair. Cette collection classique est consulte journellement par toutes les personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique, ceux qui veulent se livrer l'tude, non-seulement les espces, mais encore les livres qui leur sont ncessaires, et l chacun travaille avec toutes les facilits qu'il aurait de la peine runir partout ailleurs La bibliothque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages nouveaux sur la science, franais et trangers; et jamais M. Delessert ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la librairie. Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux trangers qui veulent venir nommer ou tudier des espces, M. Benjamin Delessert a eu l'heureuse pense de publier un magnifique ouvrage in-folio orn de planches graves et colories avec le plus grand soin, intitul _Recueil de coquilles dcrites par Lamarck, mais non figures par les auteurs_. Le succs obtenu par cet ouvrage a engag le docteur Chenu entreprendre les _Illustrations conchyliologiques_ (2) qui seront, nous n'hsitons pas l'affirmer, le plus beau monument lev cette branche des sciences naturelles. [Note 2: _Illustrations conchyliologiques_, ou Descriptions et figures de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classe suivant le systme de Lamarck, modifi d'aprs les progrs de la science, et comprenant les genres nouveaux et les espces rcemment dcouvertes; par M. Chenu, docteur en mdecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la Seine, conservateur du muse conchyliologique de M le baron Benjamin Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la France et de l'tranger.--22 fr. 50 c. la livraison compose de cinq planches et d'un texte descriptif et raisonn. Trente-deux livraisons sont en vente.] Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit son travail et son industrie. D'o viennent ces marchandises qu'on dcharge ou qu'on emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy, le seul de ces tablissements que nous ayons pu visiter, livre chaque jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris. Puisque nous sommes Passy, montons sur les terrasses des maisons de campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes. N'oublions pas d'aller contempler dans le _chalet_ les paysages les plus ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on dcouvre de ses fentres et de ses galeries, sur Paris, le Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, o chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux ferrugineuses de Passy la sant qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent tre srs d'avance, d'en obtenir, si la renomme n'est point injuste. Le seul dfaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop facilement la porte de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a longtemps dj que madame de Svign l'a dit: Un malade va Vals parce qu'il habite Paris, et l'autre Forges parce qu'il est Vals. Tant il est vrai que jusqu' ces pauvres fontaines, nul n'est prophte dans son pays! Rapport de M. Thiers SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A L'INSTRUCTION SECONDAIRE. Lorsque M. Villemain apporta la chambre des pairs son projet de loi sur l'instruction secondaire, prcd d'un fort bon expos des motifs, qui tait la critique ou plutt la condamnation des concessions mal entendues que proposait le ministre, nous exposmes dans ce journal ft. (t. II, p. 102) la question de l'enseignement et les diffrents intrts qu'il s'agissait de mettre d'accord.--Pendant le cours de la discussion la chambre du Luxembourg, nous avons fait connatre, dans l'_Histoire de la Semaine_, les travaux de sa commission, le rapport de M. le duc de Broglie et les modifications votes par la pairie. On a vu ce projet, conu d'abord dans un certain esprit, rdig par faiblesse dans un autre, recevoir, de la part de la commission de la chambre des pairs, des modifications qui le rendaient plus logique, mais qui n'en faisaient pas disparatre, qui en aggravaient quelquefois les inconvnients, et devenir ensuite, par les votes de la pairie, sur l'intervention de M. de Montalivet, que beaucoup se sont obstins ne considrer en cette occasion que comme un porte-voix, un projet dangereux et, grce au ciel, impossible. Mais rien n'est impossible, en fait d'inconsquence, pour M. le ministre de l'instruction publique. Il n'avait pas mme prt appui aux orateurs de la pairie qui dfendaient l'Universit comme une des grandes institutions que nous a lgues l'empire; grand matre du corps enseignant, il l'avait laiss mettre en suspicion et avait consenti suivre, pour la fixation du programme des tudes, l'avis d'un marchal ou d'un financier, plutt que le sien propre. Il tait donc tout naturel que M. Villemain ne vit aucun inconvnient apporter la chambre des dputs ce qu'il avait laiss faire la chambre des pairs. Il a saisi nos reprsentants de ce projet, qu'accompagnait cette fois un expos insignifiant et embarrass, une poque de la session o il se flattait qu'aucune commission ne pourrait plus mener fin son travail. Mais le calcul tait mal fait; aprs la leve de boucliers des _fils des Croiss_, aprs les rclamations collectives, imprieuses et peu adroites des prlats, aprs l'obligation impose par eux leur clerg d'adhrer cette ligue, la chambre des dputs et la commission qu'elle a institue ont pens que c'tait pour elles un devoir, si elles taient prises de trop court pour faire une loi, d'arrter du moins un projet et de faire une dclaration afin de marquer nettement la ligne que les reprsentants du pays entendaient suivre, et que les clameurs des coteries, les efforts et les fureurs des partis ne sauraient jamais leur faire dserter. Une semblable dmarche, dans la pense fort juste de ses auteurs, tait de nature dcourager les intrigues et dissiper les inquitudes que les hsitations des autres branches du pouvoir avaient jusque-l encourages et excites. Le premier soin de la chambre fut donc d'apporter la composition de sa commission une attention, une solennit qui entourent rarement ces lections de bureaux. On comprit que pour lui donner toute autorit elle ne devait point tre compose tout entire dans une mme tendance, que toutes les opinions qui se dbattaient dans le pays devaient pouvoir se dbattre dans son sein, et c'est cet esprit de justice et ce loyal calcul que tel membre, assez favorable aux prtentions du clerg, et qui, coup sr, ne comptait pas dans son bureau trois collgues pour partager son avis, a d la majorit qui l'a nomm commissaire. On comprit galement l'intrt qu'il y avait y appeler des hommes minents de toutes les fractions de la Chambre, habitus voir des adhrents nombreux se rallier leur voix, de manire que pour tout le monde les conclusions qu'ils viendraient dposer pussent, ds ce moment, tre regardes comme sanctionnes d'avance par la grande majorit de leurs collgues. La commission fut donc compose, en suivant l'ordre des bureaux, de MM. de Tocqueville, Thiers, Saint-Marc-Girardin, de Carn, de Salvandy, de Rmusat, Quinette. Odilon Barrot et Dupin an. Elle e cessa pas de siger tous les jours jusqu' ce que sa tche ft accomplie, cet fit choix de M. Thiers pour prsenter la Chambre le rsultat de ses travaux. Quelque dsireuse que ft celle-ci d'abrger sa session, elle a voulu, contrairement l'usage consacr pour les rapports et surtout pour ceux de quelque tendue, qu'on ne se bornt pas dposer celui-ci sur le bureau du prsident, mais qu'une de ses sances presque entire ft consacre couter religieusement la lecture du travail de l'honorable rapporteur. La question gnrale y a t expose, traite et dfinie avec autant d'lvation que de justesse. Le rapporteur a tabli avec sa haute raison que la libert d'enseignement ne saurait tre considre comme un droit des enseignants de se saisir volont de la jeunesse pour en faire la matire de leurs spculations; que la vraie libert d'enseignement repose sur une autre base que celle du droit des enseignants, le droit du pre de famille; que ce droit n'est pas sans contre-poids, car l'enfant qui vient de natre appartient deux autorits la fois; le pre, qui lui a donn le jour et qui voit en lui sa propre postrit, le continuateur de sa famille, et l'tat, qui voit en lui le citoyen futur, le continuateur de la nation; que le pre a le droit d'lever cet enfant d'une manire conforme sa sollicitude paternelle, l'tat, de le faire lever d'une manire conforme la constitution du pays; que la libert d'enseignement consiste fournir tous les pres les moyens de satisfaire leurs penchants divers, et de les satisfaire non-seulement dans l'asile sacr de la famille, asile ferm toute autorit extrieure, mais aussi dans les tablissements publics, rgulirement constitus et toujours ouverts; que l s'arrte l'autorit du pre de famille, l commence le droit de l'tat; que quiconque nierait cela, nierait la patrie et ses droits, et que s'il serait impie de nier les droits sacres de la paternit sur ses enfants, il ne serait pas moins impie de nier les droits de la patrie sur ses citoyens; que la vrit en cette matire est dans la reconnaissance de ces deux autorits galement sacres et dans la conciliation de leur action bienfaisante; qu'elles doivent se soutenir une l'autre, s'aider, quelquefois se limiter, jamais se combattre ou s'entre dtruire, rsumant sa pense, M. Thiers ajoute: Un pays o rgne la libert d'enseignement est celui o la loi a procur des rgimes d'ducation divers, entre lesquels la sollicitude paternelle peut choisir, suivant ses gots et ses sentiments, mais tous anims de l'esprit commun, de la constitution du pays, tous conformes au gnie de la nation, tous destins lui conserver son rang dans l'estime du monde civilis. Le pays o ne rgne pas la libert d'enseignement serait celui o l'tat, anim d'une volont ferme, absolue, voulant jeter la jeunesse dans un mme moule, la frapper comme une monnaie son effigie, ne souffrirait aucune diversit dans le rgime d'ducation, et, pendant sept ou huit ans, ferait vivre tous les enfants sous le mme habit, les nourrirait des mmes aliments, les appliquerait aux mmes tudes, les soumettrait aux mmes exercices physiques, les plierait ainsi, pendant quelques annes, une galit forte, qui n'empcherait pas que chacun d'eux prit plus tard la place assigne sa naissance ou son gnie naturel. La commission s'est pos cinq questions principales, auxquelles se rattachent toutes les questions secondaires souleves par le projet de loi, et dont la solution a dtermin ses yeux la ncessit des modifications qu'elle propose: I. A quelles conditions faut-il soumettre les postulants qui se prsentent pour crer des tablissements d'instruction publique? II. A quelle surveillance, quelle juridiction faut-il soumettre les tablissements particuliers d'instruction publique? III. Sera-ce des agents particuliers indpendants de l'Universit ou l'Universit mme que sera dvolue la surveillance et la juridiction sur les tablissement particuliers? IV. Quelle doit tre la nature de l'enseignement? Est-il aujourd'hui tel que l'esprit du temps, les besoins de la socit le rclament; et, par exemple, les tudes des langues anciennes, des sciences mathmatiques et physiques, de la philosophie enfin, sont-elles leur place, et ont-elles l'importance naturelle et ncessaire? V. Faut-il soumettre les coles ecclsiastiques connues sous le nom de petits sminaires un rgime gnral de droit commun, ou bien les laisser dans le rgime spcial, la fois privilgi mais restreint, que la lgislation du dernier rgne leur avait impos? La commission est d'accord, bien entendu, avec le projet primitif du gouvernement et celui de la chambre des pairs, sur l'abolition de _l'autorisation pralable_, qui armait l'autorit du moyen de refuser volont la cration des tablissements nouveaux; mais elle a voulu que cette formalit entravante et incompatible avec la libert proclame par la Charte ft abandonne franchement, sans l'arrire-pense de la faire renatre sous une autre forme. Il est naturel que l'on exige capacit et moralit de quiconque veut ouvrir un tablissement d'enseignement, mais il ne faut pas que la constatation de cette capacit soit une manire, o offre le moyen de faire renatre l'_autorisation pralable_. Le projet du gouvernement et celui de la chambre des pairs exigeaient un examen spcial, indpendamment de celui qui avait confr autrefois au postulant les grades universitaires, subi au moment mme o l'on veut devenir instituteur, en prsence de juges avertis du projet, de celui qui s'offre eux, de juges placs, pour un certain nombre, sous la dpendance du ministre. Les conditions donnaient prtexte l'objection que la loi n'tait pas sincre, que la renonciation l'_autorisation pralable_ n'tait qu'une feinte, et qu'on l'abandonnait d'un ct pour la rtablir de l'autre. La commission dont M. Thiers est le rapporteur a cherch le moyen d'accorder sans danger les avantages du plein droit, de faire que tout aspirant pt tre infailliblement instituteur, pourvu qu'il runit certaines qualits, confres d'une manire gnrale, non la veille de l'entre de la carrire, mais une poque quelconque de la vie. Elle a trouv, dans un systme de grades levs, combins avec un stage, le double avantage du plein droit et de garanties suffisantes. Il lui a paru qu'avec de telles conditions la socit devait tre rassure, car il ne restait plus au del que les inconvnients attachs la libert mme, et que ces inconvnients la Charte a impos le devoir de les souffrir et de les braver. Ainsi, plus exigeante en cela que la chambre des pairs, la commission a voulu que, pour tre chef de pension, on ft bachelier s-lettres et bachelier s-sciences; que, pour tre chef d'institution, on ft licenci s-lettres et bachelier s-sciences. Elle a voulu, de plus, trois ans de stage comme professeur ou surveillant dans un collge royal ou communal, ou dans une institution particulire de plein exercice. Enfin, pour ceux qui ne runiraient pas aujourd'hui, ou qui ne voudraient pas subir plus tard les conditions auxquelles la libert pleine et entire, la libert sans limite est accorde, elle leur a laiss, comme alternative, la ressource de subir l'entre de la carrire un examen de capacit, sans tre obliges de faire preuve ni des grades, ni du stage pralable. Le brevet de capacit ne sera donc rtabli que pour ceux qui ne se seront pas mis en mesure d'en tre dispenss. --La ncessit de la surveillance des tablissements particuliers d'instruction n'a pas besoin d'tre dmontre. De semblables maisons, cres volont, pourraient donner une instruction nglige, mais, ce qui est pire, souffrir des moeurs relches chez leurs lves, ou leur inspirer un esprit contraire aux institutions. Il serait intolrable que cela pt tre, sans que cela ft rprim l'instant mme. Mais pour exercer cette surveillance, il faut un corps spcial, vou ce genre de fonctions, familiaris avec l'ducation publique, avec ses difficults, avec ses mthodes, habitu juger les vices ou les qualits des tablissements consacrs la jeunesse. La commission a pens que, pour exercer une simple censure, une premire dcision du conseil acadmique, plac sur les lieux, compos des membres de l'Universit et de citoyens notables de diffrentes classes suffisaient, sauf recours au conseil royal de l'instruction publique. Quant au cas de suspension, cas tout diffrent et bien plus grave, la commission a pens que le recteur devait tre charg de l'information; que le conseil royal devait tre charg de prononcer en premire instance cette peine de la suspension, depuis trois moi jusqu' cinq ans, c'est--dire depuis la simple interruption jusqu' la suppression peu prs; elle a pens enfin que le conseil d'tat devait tre le recours naturel contre une telle dcision. Cette opinion avait t celle du gouvernement dans le projet de loi primitif; elle n'avait pas t partage par la chambre des pairs. Celle-ci avait demand que, pour la simple censure comme pour la suspension, la justice ordinaire ft seule investie de la juridiction des tablissement d'instruction publique. Pour rpondre l'objection qu'un corps rival jugerait ainsi des tablissements levs en concurrence avec lui, la commission a dfr au conseil d'tat le recours contre les dcisions du conseil royal de l'instruction publique Toutefois elle a pens qu'il y a des dlits dont les tribunaux ordinaires doivent connatre, et que si le jugement d'un tablissement dans son ensemble, dans sa discipline, dans son esprit, devait tre envoy au conseil royal et au conseil d'tat, les actes personnels d'un matre, d'un professeur, d'un surveillant qui aurait offens les moeurs, pouvant tre dmontr par des preuves prcises, atteints de peines personnelles et afflictives, devaient tre dfrs aux tribunaux ordinaires. --Par un tableau largement trac, par une apprciation soigneusement motive des avantages et des garanties de l'Universit, le rapporteur de la commission conclut en son nom ce que la surveillance des tablissements particuliers soit exerce par ce corps enseignant. Il appelle toutefois l'attention du gouvernement sur la situation et le choix des matres d'tudes; demande qu'on lve la qualit de ces hommes, qu'on les choisisse dans une classe plus cultive, parce qu'on relverait la jeunesse, avec laquelle ils sont perptuellement en contact en les relevant eux-mmes. --La ncessit de conserver l'tude des langues mortes et de l'antiquit toute la part qu'elle a aujourd'hui dans l'instruction a fourni au rapporteur des pages sagement penses et habilement crites. Mais sur ce point il n'y avait pas conteste de la part de la chambre des pairs; il en est, on se le rappelle, tout autrement de l'enseignement de la philosophie. Nous avons dit tous les dangers qu'elle y avait vus, et les singulires garanties qu'elle avait cru devoir prendre pour les conjurer. La commission de la chambre des dputs a ainsi rpondu ses inquitudes et caractris ses prcautions qu'elle efface bien entendu de son projet pour laisser subsister l'tat de choses actuel, c'est--dire le rglement des tudes philosophiques, comme de toutes les autres, par le conseil royal de l'Universit: reste savoir si la composition de ce conseil, tel que nous le voyons tabli aujourd'hui, prsente toutes les garanties qu'on peut demander une institution charge de reprsenter l'tat dans ce que son action a de plus grand et de plus dlicat la fois. Sous cette rserve, nous continuons de citer M. Thiers, en approuvant son opinion sur le conseil d'tat considr comme direction de enseignement. Voulant tout prix imaginer quelque chose contre cette malheureuse philosophie, on a song la soumettre une dcision du conseil d'tat, en exigeant que le programme des tudes ft discut comme un rglement d'administration publique: ceci nous a sembl moins admissible encore que tout le reste. Assurment nous avons assez tmoign tout l'heure notre estime pour ce grand corps, l'une des plus belles institutions de la rvolution franaise: nous ne croyons certainement pas que ce ft parmi ses membres que se trouvassent des proscripteurs de la philosophie; mais lui soumettre de telles questions, c'est abuser, en vrit, de l'universalit de son esprit. Qu'il juge des questions de proprit et mme des plus hautes matires d'tat, nous le voulons bien, et nous l'en croyons capable, mais nous serions dsols, messieurs, de voir les Chambres elles-mmes, les trois pouvoirs fussent-ils runis pour dlibrer ensemble, se charger de juger de telles questions. Laissez les savants dans leur retraite prononcer, avec l'aide du temps, entre Leibnitz, Descartes et Kant, mais, de grce, ne mlez pas la science et la politique. Que la politique, comme un son qui traverse les corps les plus denses, retentisse un certain degr dans l'asile de la science, y exerce une influence lointaine, soit; mais que ce soit le moins possible. En voulant lier ainsi le sort des tudes aux variations de la politique, il arriverait ceci: c'est qu'on inscrirait bientt sur le programme d'un ministre nouveau un article relatif la philosophie. Locke viendrait avec un ministre et Leibnitz avec un autre. Gardons-nous de ce scandale la fois repoussant et puril. La politique a assez de ses misres, n'y ajoutons pas ses ridicules. Nous pensons donc, messieurs, qu'il faut laisser les tudes rgles comme elles l'ont t dans le pass, par les savants et le conseil royal de l'Universit, sans y mler une autorit administrative ou politique. Nous pensons qu'il suffit de la main que, par un ministre responsable, le gouvernement a sur ces objets, pour nous rassurer contre les carts qui pourraient tre commis, car, la rigueur, si des scandales taient commis en ce genre, nous pourrons toujours obliger le gouvernement y porter la main. Nous vous proposons donc d'effacer ce sujet l'amendement apport au projet de loi du gouvernement, consistant dfrer au conseil d'tat le programme des tudes, et d'viter ainsi de donner en 1844 un signe de mfiance la philosophie. --Enfin, une dernire et grave diffrence entre le projet de la commission de la chambre des dputs, le projet primitif du gouvernement et celui de la chambre des pairs, c'est le parti pendre vis--vis des coles secondaires ecclsiastiques Le projet de M. Villemain et celui du Luxembourg abrogeaient les ordonnances de 1828, et ne mettaient au nombre des candidats que ces tablissements, institus pour faire des prtres, pouvaient prsenter au baccalaurat, c'est--dire dans le fait fermer pour les carrires civiles, qu'une limite dont l'inconnu tait fort difficile dgager dans l'oeuvre du ministre, et qui n'tait pas beaucoup plus heureusement dtermine dans celle de la pairie. La commission de la chambre des dputs, au contraire, rend lois les ordonnances de 1828, qui imposent trois conditions l'existence de ces tablissements, en prescrivant qu'ils ne pourront contenir que 20,000 jeunes gens; que ces lves, quatorze ans, seront tenus de prendre l'habit ecclsiastique, et, enfin, que, sortis de ces coles, ils ne pourront se prsenter aux examens du baccalaurat sans avoir consacr, depuis leur sortie, deux ans, dans leur famille ou dans un tablissement de plein exercice, l'tude de la rhtorique et de la philosophie. Ces ordonnances ne se bornaient pas l. Comme l'argument le plus spcieux qu'on pt faire valoir pour obtenir la facult d'lever dans les petits sminaires des jeunes gens de toutes les classes, c'est qu'il fallait le profit procur par les uns pour faire vivre les autres. Le roi Charles X cra, par les mmes ordonnances, 8,000 bourses, reprsentant un secours de 1,200,000 fr. Il entendait suppler ainsi la ressource dont on privait les petits sminaires. Deux choses taient advenues depuis; d'une part, les bourses ont t supprimes en 1830; et de l'autre, les petits sminaires ont de nouveau reu de jeunes gens destins tout autre carrire que celle de l'glise. On en a la preuve dans les coles prparatoires de Paris. Ces coles, qui prparent les jeunes gens aux coles militaires, navales, scientifiques et autres, contiennent un grand nombre d'lves qui ont fait leurs premires classes dans les petits sminaires. Il ne parat pas que le nombre de 20,000 soit dpass; mais l'habit ecclsiastique n'est porte presque nulle part, ce qui rend facile l'introduction dans ces coles d'enfants qui ne sont pas destins la prtrise. La commission demande la stricte excution des conditions imposes, et propose par contre le rtablissement des bourses. M. Thiers rsume ainsi le travail et les rsolutions de la commission; Nous ralisons pleinement et entirement la promesse de l'article 69. Nous supprimons l'autorisation pralable, directe ou indirecte. Quiconque aura des grades dtermins, et fait un stage de trois ans dans un tablissement, c'est--dire quiconque aura prouv sa science et sa vocation, sera instituteur de plein droit, et pourra ouvrir un tablissement d'instruction publique. Aucun examen spcial l'entre de la carrire ne gnera l'exigence du plein droit, sauf pour les individus qui le voudront ainsi. Ces tablissements nouveaux compris dans la grande institution de l'Universit, destins l'agrandir, l'veiller, si elle pouvait s'endormir dans la routine, seront surveills, contenus, et ramens sans cesse l'unit nationale. L'Universit sera agrandie et non affaiblie, rendue plus capable de soutenir la concurrence. L'tendue et des objets de l'enseignement secondaire seront maintenus, sauf les changements rsultant lentement de l'exprience et du temps, non des caprices de la politique. Les langues anciennes, avec l'histoire, des sciences, la religion et la philosophie, resteront la base de l'enseignement littraire et moral. On ne restreindra ni rglementera les tudes philosophiques, sauf la surveillance de l'Universit, dans l'intrt des doctrines morales admises par tous les peuples. Enfin, les petits sminaires continueront d'tre dans l'exception, telle qu'elle a t dfinie, limite par les ordonnances de 1828. Voil, messieurs, le fond de nos propositions, nous ne vous avons parl que des dispositions principales du projet de loi. Le projet vous dira lui-mme les dispositions de dtail, et la discussion, si elle nous est un jour accorde, vous justifiera plus compltement les grandes et les petites dispositions arrtes par votre commission... L'esprit de notre rvolution, dit-il en terminant, veut que la jeunesse soit leve par nos pareils, par des laques anims de nos sentiments, anims de l'amour de nos lois. Ces laques sont-ils des agents d'impit? Non encore; car, nous le rptons sans cesse, ils ont fait les hommes du sicle prsent plus pieux que ceux du sicle dernier. Si le clerg, comme tous les citoyens, sous les mmes lois, veut concourir l'ducation, rien de plus juste; mais comme individu, galit de conditions et pas autrement. Le veut-il ainsi? Alors, plus de difficults entre nous. Veut-il autre chose? Il nous est impossible d'y consentir. Qu'adviendrait-il, messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre force, vous savez attendre et persvrer. L'glise est une grande, une haute, une auguste puissance, mais elle n'est pas dispense d'avoir le bon droit pour elle. Elle a triomph de la perscution et des poques antrieures, cela est vrai et cela devait tre pour l'honneur de l'Immunit. Elle ne triomphera pas se la raison calme, respectueuse, mais inflexible. Les Forats. (3e et dernier article.--Voir t. III. pages 299 et 345.) Aprs la bastonnade et la remise en couple, la peine disciplinaire la plus dure laquelle les forats puissent tre condamnes au bagne, c'est l'emprisonnement; les cachots o ils subissent cette peine sont d'troites cellules toutes semblables celle que reprsente notre dessin. Des planches enchsses dans un cadre de fer, et supportes par des montants de mme mtal, une couverture, un seau contenant de l'eau, un baquet, en composent l'ameublement. Elles ne reoivent d'air et de lumire que par un petit trou carr donnant sur un corridor commun; un adjudant veille constamment l'entre de ce corridor; la grille prs de laquelle il fait sa faction s'appelle le parloir. [Illustration: Corridor des cellules.] Les forats condamns au cachot sont non-seulement enferms seuls dans les cellules, mais on les attache leur lit par une chane dont l'autre extrmit est solidement fixe un de leurs pieds. Pendant toute la dure de leur peine ils n'ont que du pain et de l'eau; tout travail leur est interdit, surtout celui qu'ils pourraient faire pour augmenter leur petit pcule. Et cependant, malgr cet isolement et ce repos forcs, ils sont moins malheureux moins plaindre que ne le seront un jour venir les dtenus des futures prisons cellulaires, si la chambre des pairs consent voter dans la session prochaine le projet de loi qu'a vot cette anne la chambre des dputs. Ils sont seuls, abandonns leurs penses, mais leur cachot n'est pas loign de la salle commune, ils entendent sinon ce que disent leurs compagnons de crime et d'infortune, du moins le bruit qu'ils font, ils peuvent mme les voir aux heures de leur sortie pour les travaux ou de leur rentre dans les salles pour le repos de onze heures et pour la nuit. Leur chane est si longue qu'elle leur permet de se hisser jusqu' la fentre de leur cellule et de passer leur tte par ce petit trou carr. Cette distraction, la seule dont ils jouissent, est tolre. A certains moments de la journe, le corridor des cachots, garni de toutes ces ttes curieuses, offre un spectacle trange aux visiteurs du bagne. Outre ces cellule particulires, il y a, au bagne de Toulon, un cachet gnral qu'on appelle la _salle des indisciplins_. Les forats qui y sont enferms y restent jour et nuit enchans; des gardes-chiourmes, toujours arms de carabines charges balle, ne les perdent pas de vue un seul instant, et les contraignent faire de l'toupe qui sert calfeutrer les btiments de guerre. On ne les laisse sortir que le matin pendant deux heures, le temps ncessaire pour laver, nettoyer et purifier leur salle. [Illustration: Intrieur de la cellule.] [Illustration: Le Viatique.] Si les forats valides et bien portants sont assujettis aux plus rudes travaux, soumis au plus sobre de tous les rgimes et couchs sur des planches, ds qu'ils sont srieusement malades, on les conduit l'hpital o ils reoivent tous les secours que rclame leur tat, o rien n'est pargn pour leur rendre la sant. Une espce de robe de chambre en moui rouge, descendant jusqu'aux talons, remplace leur costume. [Illustration: Vue extrieure de la cellule.] Ils ont un bon lit, ils mangent de la viande et boivent du vin, quand les ordonnances du docteur le permettent; deux fois par jour, soir et matin, le mdecin de la marine leur rend une visite; des infirmiers et des soeurs de charit leur prparent ou leur administrent les remdes dont ils ont besoin. Enfin la salle de l'hpital renferme une chapelle. Les malades ont toujours sous les yeux l'image du Sauveur des hommes, ils entendent la messe et les sermons sans quitter leur lit; toute heure du jour et de la nuit, un prtre est prt couter leur confession, les exhorter au courage, leur promettre le pardon des crimes qu'ils ont expis par leur chtiment et par leur repentir. Tous les secours de l'art ont t impuissants, tous les soins inutiles... Les privations, l'ge, les remords ont tari en lui les sources de la vie; ce forat qui se soutient peine sur son lit, il va mourir; il n'y a plus d'espoir de le sauver, lui-mme sent que sa fin approche.... Avant de quitter le monde, il a prouv le besoin de faire un ministre du Dieu de misricorde l'aveu de toutes ses fautes passes, d'en solliciter l'absolution; mais il essaie en vain de se lever seul sur son sant, comment aurait-il pu s'approcher de la sainte table pour communier? Son confesseur lui apporte le viatique... c'est son lit de mort, sous les yeux de ses compagnons mus et recueillis, qu'il recevra de ses mains avec une reconnaissance profonde le sacrement de l'Eucharistie.... Si sa vie fut criminelle, sa mort est sainte..... Le Dieu qu'il implore en expirant ne sera pas insensible ses prires... Cette pense consolante adoucit l'amertume de ses derniers instants... Il se trouve dans tous les bagnes des forats tellement incorrigibles, ou malheureux qu'ils y commettent des assassinats par vengeance et par cruaut, ou pour mettre fin une existence qui leur est charge et dont ils n'ont pas le courage de se dbarrasser eux-mmes. Les arrts de mort rendus par le tribunal maritime spcial taient autrefois, comme nous l'avons dit, excuts dans les vingt-quatre heures; aujourd'hui ils sont soumis pralablement la ratification royale. Ds que cette ratification arrive au bagne, l'excution a lieu dans l'intrieur de la cour du bagne, en prsence de tous les forats: ils sont genoux et tiennent leur bonnet la main; une force arme considrable est runie d'avance et place en front pour empcher tout mouvement de leur part... C'est la confrrie des Pnitents Gris qui, Toulon, assiste un forat condamn mort son heure dernire: la veille de l'excution, elle l'a reu frre; c'est elle aussi qui se charge de ses funrailles; la justice des hommes satisfaite, elle s'empare du corps, le met dans une bire et l'enterre sans prtre. On a prtendu, dit M. Venoste de Gleizes, que le spectacle effrayant d'une excution au bagne n'tait pas un exemple pour les compagnons de l'homme qui allait ainsi au supplice. On s'est tromp. On a dit encore que plusieurs d'entre eux prsents l'excution portaient envie celui qui mourait devant tous. On s'est encore tromp. Sans doute, en remontant au bagne, on a entendu dire: Un tel ne souffre plus maintenant! mais ce n'est pas l porter envie celui qui vient de mourir, et il n'en est pas moins vrai que l'exemple est terrible et efficace. Nous avons vu des mauvais sujets frapps de stupeur et s'amender, notre grande surprise. Cela vient de ce que l'homme sent toujours en lui, quelque malheureux qu'il soit, le vif dsir de sa conservation, et de ce qu'il ne perd pas l'espoir d'arriver des jours meilleurs par la voie des remords et du repentir. Ce qui confirme encore ce que nous venons de dire, c'est que, dans ce gouffre de misre, de souffrances et de tribulations de toute espce dont on ne peut se faire une ide exacte lorsqu'on ne l'a pas vu en dtail et longtemps, dans cette agglomration de 3,000 hommes malheureux et criminels, il n'y a _presque jamais de suicide._ Les corps des forats qui meurent l'hpital du bagne sont transports l'hpital principal de la marine et dposs l'amphithtre pour y servir aux tudes anatomiques des tudiants en chirurgie. Cette translation se fait sans crmonie religieuse. Les forats qui portent le cercueil ne sont pas accoupls, ils ont seulement un anneau de fer une jambe. Un garde-chiourme les accompagne. [Illustration: Excution au Bagne.] Tous les forats ne meurent pas au bagne. Aprs avoir pass dans ces prisons un certain nombre d'annes, la majorit des condamns temps ou mme vie, obtient sa libration; quelques-uns,--c'est le plus petit nombre.--redeviennent honntes et gagnent leur vie en travaillant; mais la plupart de leurs compagnons sortent du bagne encore plus corrompus qu'ils n'y taient entrs. A peine rendus la libert, ils commettent de nouveaux crimes, plus grands encore que ceux dont ils viennent de subir la peine, et ils ne vivent que du produit de leurs vols et de leurs assassinats jusqu' ce que la justice humaine, s'en emparant, les renvoie su bagne ou les condamne au dernier supplice. La loi nouvelle vote par la Chambre des dputes sera-t-elle plus efficace que la lgislation actuelle? Les pnitenciers cellulaires,--cette abominable invention des philanthropes du dix-neuvime sicle, seront-ils,--sous le rapport de l'amendement des condamns,--prfrables aux bagnes? A l'avenir seul il appartient de rsoudre cette grave question. [Illustration: Transport des forats morts l'amphithtre.] Toutefois, qu'il nous soit permis, en terminant cet article, d'emprunter les rflexions suivantes au _vieil avocat_, notre ami Oscar Pinard, qui publie chaque mois dans le _Droit_ des chroniques si spirituelles et si senses sur la salle des Pas-Perdus. Sur quoi repose la loi nouvelle des prisons? sur la ncessit de rprimer les rcidives. Il ne peut pas y avoir d'autre raison que celle-l, moins qu'on ne vienne dire qu'on va dpenser des sommes normes et inaugurer, dans un sicle de douceur, des pnalits rigoureuses, pour le plus grand honneur de systmes philosophiques et de thories incertaines. C'est la socit qui s'effraie, se cabre, pour ainsi dire, et qui recule sur elle-mme, au risque d'craser, en reculant, quelques bandits qui la menacent. Voil l'ide d'o est ne la loi; et si elle est fausse, cette ide, que de regrets ne coterait-elle pas alors ceux qui y auraient cd! Or, voil un magistrat distingu, M. de Molnes, juge au tribunal de premire instance de la Seine, organe du ministre public pendant trente annes, qui n'a pas d contracter dans l'exercice de ses fonctions l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilit, lequel, avec des chiffres, dmontre qu'on s'est effray trop vite, que la socit actuelle a t calomnie et que son tat prsent ne rend pas ncessaires les systmes nouveaux dont on l'effraie. A combien s'lve le nombre des hommes profondment corrompus, contre lesquels la loi entend dployer tout son appareil de rigueur, ceux que M. de Molnes appelle _rcidivistes du crime aprs crimes?_ A 199. Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens: Est-ce bien pour parer de tels rsultats que l'on discute aujourd'hui le systme cellulaire? On veut viter tout concert dans les prisons (car c'est l l'argument principal) entre les dtenus. Mais leur sortie n'ont-ils pas ncessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque c'est avec libert d'excution immdiate), les lieux o le crime et la misre rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes? Cet essai, fait au moyen de dpenses normes, ferait revivre la peine de _la gne_, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code pnal de 1791), c'est--dire tiendrait perptuellement au cachot des condamns dont la sant suivant les uns, l'intelligence suivant les autres, seraient par l menaces. Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de ramener au bien 160 200 sclrats, fera-t-on peser la rigueur d'une peine effrayante sur 18,000 condamns par an? N'arriverait-il pas dsormais que de grands criminel iraient jusqu' l'assassinat, puni de mort, plutt que de s'arrter au vol, qui serait puni d'une peine pire, pour eux, que la mort? Bulletin bibliographique. Paul Scarron.--(_Revue des Deux-Mondes_ du 15 juillet 1844.) La _Revue_, non pas la _Revue de Paris_, achevant d'imiter en ce moment le Tasse de Toulon, Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze, mais la _Revue des Deux Mondes_, recueil bien long et bien lourd, qui vit de souscriptions ministrielles, de positions administratives et de suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numro, une incroyable factie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M L'herminier contre tel crivain, ancien collaborateur de ce recueil, dont le feu professeur faisait nagure un loge passionn; c'est une notice _historique_ sur Scarron. L'histoire y est taille sur le patron du sujet: elle y subit de terribles dviations, de cruelles entorses. Le burlesque y domine aussi. Nous citons: ..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu. L'influence de Louis XIV n'a pas toujours t heureuse sur la littrature et les arts de son temps. _La perruque du grand roi y domine trop..._ La posie avait toujours des habits de gala avec un page pour lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un got royal dont il ne faut pas disputer. C'est par antipathie et par raction contre cet _excs fcheux_ dont Malherbe fut le point de dpart et dont _Ronsard et sa tangue charmante_ furent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vrit, bien d le lire aussi) que son pre le menaa cent fois de le dshriter, parce qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que Ronsard, et lui prdit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne lisait pas la Bible et n'tait jamais aiguillet. (_Factum, ou Requte pour Paul Scarron, doyen des malades de France_, p. 4.) II est difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la vrit. Les seize pages en petit texte de _l'Illustration_ y passeraient, si nous voulions relever toutes les bouffonneries srieuses, toutes les neries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit Paris en 1610. Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu' l'ge de vingt-quatre ans, c'est--dire jusqu'en 1634? Il frquentait les socits galantes et spirituelles du temps; il tait bien vu chez Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'poque, qui runissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins esprits: l'picurisme dlicat de Saint-vremond, les saillies de Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont. En vrit, moins que Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop comment on et pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, cette dernire date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en avait que huit. Voil pour l'histoire. Voulez-vous de la gographie? Le pre Scarron, ce conseiller rcalcitrant, ne fut pas rappel de son exil, et mourut entre Amboise et Tours, c'est--dire Loches. Il parat que quand l'abonn de la _Revue_ lui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le chercher tampes. Voulez-vous de l'archologie? Scarron fut enterr Saint-Gervais, o, si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore il est fcheux que la _Revue_, pour le mettre mme de s'en assurer, n'ait pas pu payer une omnibus au biographe. _Mmoires de Flchier sur les Grands Jours tenus Clermont en 1665-1666, publis par B. Gonon, bibliothcaire de la ville de Clermont. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Porquet_, 1, quai Voltaire. Ce titre tonne et pique la curiosit publique Quoi! le clbre vque de Nmes a laiss des _Mmoires_, et personne ne se rappelle les avoir lus ni mme en avoir entendu parler? Qu'tait-ce en outre que ces _Grands Jours_ tenus Clermont en 1665-1666, et que Flchier a essay de faire connatre la postrit? Cet ouvrage, qui vient de paratre, est entirement indit. Avant de le juger, racontons en deux mots son histoire. Les Grands Jours taient des assises extraordinaires tenues par des juges tirs du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs trs-tendus dans les provinces loignes pour juger en dernier ressort toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux que l'loignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La raret de ces assises, l'appareil qu'y dployaient les juges, contribuaient les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait donn le nom de _Grands Jours._ Les Grands Jours n'ont t tenus que sept fois en Auvergne: En 1454, 1484, 1520, Montferrand; En 1542, 1546, Riom; En 1582 et 1665-1666, Clermont. De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur dure, par le nombre et la gravit des affaires qui y furent portes, par la qualit des personnes qui y figurrent, et par le rsultat, furent, sans contredit, ceux de 1665-1666. Les assises extraordinaires durrent plus de quatre mois, du 26 septembre 1665 au 30 janvier 1666. On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant diteur des Mmoires de Flchier; une multitude de causes y furent juges, tant civiles que criminelles. Et, dans ces dernires, qui voit-on sur la sellette des accuss? les personnages les plus considrables du l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur rang, leur fortunes; des juges, des prtres mme!... Et pourtant ces Grands Jours, qui ont amen un changement si prompt, si complet dans les moeurs, qui ont ananti les derniers vestiges de la puissance fodale, signal d'une manire si clatante la fermet du jeune roi Louis XIV, les historiens, tout proccups des siges et des batailles, les ont peine mentionns. Ils sont enregistrs en deux lignes dans l'ouvrage du prsident Hnault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs qui leur ont consacr le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage spcial qu'il a crit sur le sicle de Louis XIV, n'en prononce pas mme le nom. Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le bronze, comme celui d'un grand vnement; mais un monument plus prcieux de cette poque, les _Mmoires de Flchier_, viennent rpandre une lumire complte, inattendue, sur cette institution des Grands Jours, sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les moeurs du dix-septime sicle. En 1665, Flchier, g de trente-trois ans, dj prtre, dj connu comme prdicateur, vint Clermont la suite de M. de Caumartin, conseiller du roi, matre des requtes, charg des sceaux prs la cour des Grands Jours. Il faisait alors l'ducation du fils de M. de Caumartin. Depuis le jour de son arrive Clermont jusqu' celui de son dpart, il crivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait dire. Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4 de 144 pages crites; l'criture en est nette et uniforme. Compare des autographes de Flchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte certainement au commencement du dix-huitime sicle, sinon plus haut. L'orthographe accuse la mme poque, aussi bien que la reliure du volume. Dix feuillets blancs qui prcdent le texte et onze qui le suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possd. Rcemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il faisait partie, avant 1830, de la bibliothque de M. Tiolier, ancien conseiller la cour royale de Riom, rsidant Clermont, et qui, depuis soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intressait l'Auvergne. De quelle manire ce manuscrit tait-il tomb entre ses mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'tablir; mais, quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit l'ouvrage mme dont l'abb Ducreux fait une longue analyse, avec des citations textuelles, au tome X des OEuvres compltes de Flchier, qu'il a publies en 1782. Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, un des livres les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on puisse lire sur le dix-septime sicle. C'est un double service qu'il a rendu l'histoire et la littrature. Sous les rapports historiques, les _Mmoires de Flchier_ nous font connatre mieux qu'aucun autre ouvrage de cette poque, l'tat politique et social d'une province loigne sous Louis XIV. Au point du vue littraire, ils resteront comme un des monuments les plus intressants du grand sicle. En effet, ils ont t composs dix ans aprs les _Provinciales de Pascal_, lorsque Corneille avait dj produit ses chefs-d'oeuvre, au moment o Molire faisait reprsenter son _Misanthrope_, o Racine prparait ses _Plaideurs_ et son _Britannicus_, o Boileau publiait ses premires satires. Quelques citations suffiront pour donner une ide de l'importance et du mrite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard. Tous les procs qu'on jugeait ici, dit Flchier, n'taient pas plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en avait qui les irritaient et qui attiraient leur svrit. L'affaire de M. de Veyrac fut une de celles qui mritaient plus de punition. C'tait un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre verbaliser, et croyant que la tmrit de la noblesse n'irait pas jusqu' s'en prendre sa profession, tant cause du besoin qu'on en a, qu' cause de la crainte qu'on doit en avoir, se dclara contre lui dans quelque occasion qui se prsenta, et eut le courage de faire informer, quelque menace qu'on lui lit, et de tmoigner mme quelque mpris. Cela parut si trange cet honnte homme, qui n'tait pas accoutume souffrir de ces procdures et qui ne voulait avoir affaire ni la justice ni ses officiers, qu'il rsolut de s'en venger et de faire une action d'clat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques traneurs d'pes des villages voisins, et alla assiger la maison de ce pauvre homme, qui, se voyant rduit l'extrmit, rsista de toutes ses forces, et se fortifia le mieux qu'il put, rsolu de vendre chrement sa vie. On s'tonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premires violences d'un gentilhomme, et que n'ayant aucune dfense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume et de ses procdures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'viter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces mes ordinairement paisibles et qui ne savent que la guerre des procs, deviennent terribles lorsque le dsespoir les enflamme. Ils sont toujours propres chicaner, et tournent presque tous les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de l'assigeant, et se dfendit jusqu' ce qu'on et forc la premire pinte. Il se refugia dans une chambre, et rsolut de faire briser toutes les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaa d'ouvrir et de tuer le premier qui se prsenterait. Mais le gentilhomme, qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa violence, faisant trop d'clat, n'excitt quelque motion, crut qu'il tait plus propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut bientt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide qu'il tait violent, ne se crut pas oblig de tenir la parole qu'il lui avait donne, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison au pillage. Cette action parut la cour tout fait punissable, et l'auteur fut condamn des amendes considrables, la dmolition de sa maison et la perte de sa tte. Si les juges du grand roi dfendaient la bourgeoisie contre les violences de la noblesse, ils svissaient en mme temps contre les manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition. Comme il se trouve partout de bons ecclsiastiques, on jugea presqu'en mme temps un bon cur de village qui, par un zle extraordinaire, s'tait emport dans ses prnes contre le roi et ses ministres, il avait dit fort srieusement ses paroissiens que la France tait mal gouverne; que c'tait un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si belles choses dans un vieux livre qui parlait de la rpublique romaine, qu'il trouverait propos de vivre sans dpendance et sans souffrir aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais t plus tourment, et plusieurs autres choses de fort grande dification, qui lui semblaient, aussi bien qu' ses auditeurs grossiers, plus agrables que l'vangile. Ce petit peuple trouva le prne fort bien raisonn ce jour-l, et que c'tait une grande vrit que la pense de vivre sans payer la taille, et furent tous d'avis que le cur avait si bien prch ce jour-l qu'il s'tait surmont lui-mme. Il fut arrte et condamn un an de bannissement et quelques rparations. Un dernier extrait d'un tout autre caractre, c'est un pisode d'une excursion entreprise par Flchier aux eaux du Vichy. Le futur vque de Nmes raconte dans ses mmoires une foule d'aventures galantes qui feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les exposer ici un semblable dsagrment. Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vnrable que les autres, et qui se piquait d'tre un peu plus du monde que ses confrres, ayant ou parler de moi, et sachant que j'avais prt quelques livres de posies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une lgie, et d'avoir vu quelqu'un Bourbon qui se disait de mes amis; car le bon pre va de bain en bain et se croit appel de Dieu pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bont passa jusqu' dire partout que j'tais pote. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la rputation dans ces lieux loigns, et c'est l le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Le bruit de ma posie fit un grand clat, et m'attira deux ou trois prcieuses languissantes, qui recherchrent mon amiti, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes, ds qu'on les aurait vues avec moi, et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion. L'une tait d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens gants, et son visage n'tant point proportionne sa taille, elle avait la figure d'une laide amazone; l'autre tait, au contraire, fort petite, et son visage tait si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde mme qu'elle tait un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les pris pour deux mauvais anges qui tchaient de se dguiser en anges de lumire; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme plus ge, et de plus marie, s'adressa moi. Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le rvrend pre Raphal, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous tes sur le pied de ne cder aucun de messieurs de l'Acadmie. C'est, monsieur, ce qui nous a obliges de venir vous tmoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tourns dans ce pays barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde, on ne saurait assez le considrer. --Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indiffrente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aim l'esprit avec passion, et, ayant toujours trouv que les abbs en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulire les honorer. Je leur rpondis avec un peu d'embarras que j'tais le plus confus du monde; que je ne mritais ni la rputation que le bon pre m'avait donne, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'tais pourtant trs-satisfait de la bont qu'il avait eue de me flatter, et de celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de connatre deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres. Aprs ces mots, elles s'approchrent de ma table, et me prirent de les excuser si elles avaient la curiosit d'ouvrir quelques livres qu'elles voyaient; que c'tait une curiosit invincible pour elles. Parmi tous les livres de posie, elles y trouvrent la traduction de _l'Art d'Aimer_ d'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me prirent de leur prter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ou estimer dans l'original. Je leur prtai donc _l'Art d'Aimer_; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables. A en juger par l'esprit fin et de bon got dont il fait preuve chaque page de ses _Mmoires_, Flchier devait possder au plus haut degr cet art qu'il dsirait de pouvoir donner ces deux prcieuses languissantes qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les ftes donnes Clermont pendant les Grands Jours; il alla mme la comdie, n'tant pas de ceux qui en sont ennemis jurs; et une reprsentation, il fit la remarque suivante: Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien diffrents dans cette ville: ils font dresser des chafauds pour les excutions, ils font dresser des thtres pour leurs divertissements; ils font le matin des tragdies dans le palais, et viennent entendre l'aprs-dne les farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et veulent aprs qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature tait attache leur robe, ils dpouillent toute leur svrit en la dpouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habills de court. Ils voient pourtant dans la reprsentation du thtre, une partie de ce qu'ils voient en instruisant les procs, c'est--dire des tyrans qui ont opprim les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux indignement, des femmes qui ont donn ou qui ont reu du poison de leurs maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter la justice, parce qu'on les reprsente toujours punies. _Histoire d'Angleterre, par le docteur John Lingard, traduite par M. Lon de Wailly. 6 vol. 3 fr. 50 c.-- _Bibliothque Charpentier._ L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un trs-grand succs. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des rudits et des penseurs, rien n'y a manqu, et ce minutieux inventaire des annales de la Grande-Bretagne est dsormais plac, de l'autre cte du dtroit, au nombre des livres consacrs. S'il fallait en croire beaucoup de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effac Hume. Toujours est-il que son ouvrage a enlev celui du l'historien du dix-huitime sicle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il? D'abord au contraste et la nouveaut. Hume trs-sceptique; Lingard a une _foi;_ il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a gure que celle des ides de son temps. Les parallles sont peu de notre got; nous devons dire nanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent, et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un gal succs. Tous les deux, ils ont crit un plaidoyer, o l'historien contemporain met les apparences et les vraisemblances de son ct, parce qu'il a beaucoup plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a encore un fort grand mrite, il est plus _Anglais_ que Hume, et sacrifie beaucoup moins que lui la dresse _Raison_, qui a dict tant de choses draisonnables en histoire. Inventaire la fois et plaidoyer, tantt raisonneur et tantt passionn, narrateur et dogmatique, rarement diffus, et presque toujours intressant, on comprend comment et pourquoi le docteur Lingard a pu conqurir des suffrages trs-divers. Une traduction dj ancienne l'avait fait connatre en France, travail estimable, mais qui a paru dans le formai in-8, format coteux, et qui a le tort de faire ressortir d'une manire trop sensible le seul dfaut, nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit un loquent crivain de nos jours, la vie humaine est un procs dont tous les dtails nous intressent, mais qu'il faut abrger pour l'avenir. Le service d'abrviation, M. Lon de Wailly l'a rendu, autant qu'il tait possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien omettre ni dissimuler de l'original, est concise, lgante, rapide, et d'une fidlit irrprochable. C'est assurment une des meilleures publications de la bibliothque Charpentier. [Illustration: Nouvel clairage au gaz.] Depuis quelques soirs la place du Carrousel est claire au gaz par un nouvel appareil import d'Angleterre. Lorsqu'on commena construire la colonne que reprsente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve plac l'appareil, divers journaux publirent une foule de dtails aussi inexacts qu'ingnieux. Selon les uns, il s'agissait d'lectricit et de galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait tre illumin par une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous permettent de rectifier ces erreurs; l'exprience qui vient d'avoir lieu est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M. Richardson, propritaire du brevet d'importation du bude-light en France. L'invention consiste simplement dans la runion de plusieurs becs de gaz en un seul faisceau de lumire. Nous ne pouvons pas nous prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvnients. Sans doute le milieu de la place du Carrousel est mieux clair par ce bec unique qu'il ne l'tait par plusieurs becs spars, mais le foyer est tellement clatant qu'il blouit les yeux des passants, et, au del d'une certaine limite, l'obscurit parait si grande qu'on a peine distinguer les objets clairs par les becs ordinaires. [Illustration.] [Illustration: Pre Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de ma probit, je vous fais un bon sur ma caisse.] Correspondance _A un abonn_.--Vous voulez une rponse: celle que vous indiquez dans votre lettre n'est pas polie; nous l'eussions faite autrement. Puisque vous vous en contentez, nous le voulons bien. _Nous n'anons pas besoin_, etc. _A M. F._--Nous vous remercions; le premier surtout est excellent. _A M..._--Cette dame est curieuse, en effet; mais elle est aussi un peu incrdule. Montrez-lui cette rponse en lui rappelant sa question. _A M. S. P., Rouen_.--Si vous voulez savoir l'histoire de M. B., adressez-vous lui-mme; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il est Savoyard. Cela vous suffira peut tre. _A M. E. S., Sancerre_.--Il y a toujours quelque chose d'utile dans ces communications, mme lorsqu'elles ne peuvent pas servir intgralement; d'ailleurs, nous avons l'embarras du choix. _A M. d'A._--Mille remerciements. Nous ne pouvons suivre votre conseil; nous vous en dirions les raisons: il ne nous convient pas de les crire. Quant l'autre proposition, l'excution en serait complique, et d'ailleurs la pense est sditieuse. _A M. de Q., Bruxelles_.--Nous avons reu les dessins: ils sont remis au graveur. _A M. Louis Poussard, Turin_.--Ne prenez pas cette peine; nous en recevons de France d'aussi mauvais que le vtre, mais le port est moins cher. [Illustration: Cavalerie lgre.] Rbus. EXPLICATION DU DERNIER RBUS. L'empire de la mode s'tend sur tout. [Illustration: nouveau rbus.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844, by Various License: Share Alike