Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL [Illustration] RDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 33, rue de Verneuil, Paris. 31e Anne.--VOL. LXII--N 1589 SAMEDI 9 AOUT 1873. SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL 60, rue de Richelieu, Paris. Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus. SOMMAIRE TEXTE: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--L'cole des Beaux-Arts.--Les mystres de la Bourse. GRAVURES: L'vacuation: dpart du corps d'arme d'occupation de Toul;--Aspect des rues de Nancy au moment du dpart des troupes d'occupation (2 gravures);--La prire du soir;--L'artillerie allemande quittant Belfort.--_La Rptition_, d'aprs le tableau de M. Torrents.--Les tremblements de terre en Italie: Bellune, aspect des ruines du choeur de l'glise;--Le chteau Buzatti et le Bureau tlgraphique;--L'glise de Notre-Dame des Grces;--La place Campitelli;--L'glise de Conegliano;--Vue gnrale de Bellune;--L'htel de ville.--Le gnral J. Kohler, commandant en chef l'expdition hollandaise d'Atschin.--Les invalides de Bronbeek.--Types et physionomies militaires: la revue de dtail.--Rbus. [Illustration; L'VACUATION.--Dpart du corps d'arme d'occupation de Toul.] HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE. Aprs des tentatives si souvent renouveles depuis deux ans, la rconciliation s'est faite, enfin, entre les deux princes reprsentant les deux branches de la maison de Bourbon. Le comte de Paris s'est rendu Frohsdorf, o il a t reu par le comte de Chambord; l'entrevue, disent les dpches tlgraphiques transmises jusqu' prsent ce sujet, a t trs-cordiale, et le comte de Paris s'est retir trs-satisfait de sa visite; mais les questions politiques ont t vites avec soin, le prince ne se considrant pas comme ayant mandat pour les traiter. Tels sont les renseignements assez vagues que nous possdons jusqu' prsent sur cette entrevue annonce ds la veille de la prorogation de l'Assemble nationale, puis dmentie, puis enfin officiellement confirme. Faut-il en conclure que la fusion entre le parti orlaniste et le parti lgitimiste soit un fait accompli? Telle est la question que tout le monde se pose depuis huit jours et que chacun rsout sa manire en attendant que les vnements y rpondent. Constatons tout d'abord que la presse lgitimiste et orlaniste s'est montre jusqu' prsent d'une extrme rserve, et que les autres journaux, dpourvus d'informations prcises, ne peuvent baser leurs apprciations que sur des conjectures et sur des considrations de parti. Quoi qu'il en soit, le voyage de M. le comte de Paris, d'abord dmenti, comme nous venons de le dire, aurait eu pour but, a-t-on assur ensuite, non pas d'arriver une entente rendue depuis longtemps impossible, mais tout au contraire de dmontrer l'impossibilit d'un accord, de manire rallier au parti orlaniste un certain nombre d'adhrents qui, sans renoncer absolument leurs prfrences personnelles, se dcideraient en faire le sacrifice pour arriver la seule solution dsormais possible. Cette hypothse, il faut le dire, semblait jusqu' un certain point rendue plausible par une lettre adresse par M. le comte de Chambord M. Cazenove de Pradine et dans laquelle le reprsentant de la lgitimit flicitait l'honorable dput de la droite de la conduite tenue par lui dans la sance du 21 juillet. On se rappelle que M. Cazenove de Pradine fut un de ceux qui se prononcrent avec le plus d'ardeur pour la conscration au Sacr-Coeur de la nouvelle glise de Montmartre; dans la sance du 24 juillet il proposa qu'une dputation fut charge de reprsenter officiellement l'Assemble la crmonie d'inauguration, et cette proposition ne fut pas adopte. La lettre de M. le comte de Chambord, flicitant M. de Pradine de son nergique rsistance dans la lutte dont il est sorti, comme Patay, le _glorieux vaincu_, et lui donnant un tmoignage public d'admiration, semblait peu faite pour encourager les esprances fusionnistes, si l'on songe que c'est prcisment contre le groupe orlaniste que cette lutte avait d tre engage. Cependant, aujourd'hui que la rconciliation parat dcidment accomplie, on se dcide envisager la question sous ce nouveau jour, et l'on se demande si la fusion, alors mme qu'elle serait dcide entre les chefs des deux familles royales, aurait pour elle la sanction de la reprsentation nationale; on fait ressortir ce sujet que la majorit qui, le 24 mai, s'est prononce contre M. Thiers, tait de 14 voix seulement; qu'elle comprenait non-seulement les fractions monarchiques de toutes les nuances runies, mais mme un petit groupe de rpublicains, et qu'elle verrait se dtacher d'elle, le jour o la fusion serait mise en question, tout le parti bonapartiste, reprsent la Chambre par 50 voix environ lui seul. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien tous ces calculs sont hypothtiques et combien il est difficile de rien prvoir lorsqu'il s'agit d'intrts aussi considrables et aussi complexes. Quoi qu'il en soit, il est certain que nous sommes la veille d'vnements graves, et que l'anne ne s'coulera probablement pas sans que cette question du rtablissement de la monarchie ou du maintien de la Rpublique, si vivement controverse depuis trois ans, ait fait un pas dcisif. L'vacuation des places encore occupes par l'arme allemande s'est acheve sans qu'aucune scne de dsordre se soit produite. Nos lecteurs trouveront dans une autre partie de journal le rcit de la manire dont s'est effectue cette opration; mais nous devons signaler ici un incident dont l'vacuation de Belfort a t l'occasion et dont la porte a t malheureusement dnature par quelques journaux; nous voulons parler de la visite faite M. Thiers par M. et Mme Koechlin-Schwartz qui, au nom des dames de Mulhouse tablies Belfort, sont venus offrir l'ex-prsident de la Rpublique un bijou patriotique en tmoignage de la reconnaissance de leurs compatriotes. M. Thiers, en rpondant l'allocution de Koechlin-Schwartz, a fait justice du mme coup et des critiques passionnes d'ennemis aveugles et des exagrations d'amis maladroits. Voici le texte de son discours, l'lvation, la modestie et au patriotisme sincre duquel tout esprit impartial ne pourra s'empcher de rendre hommage: Je vous remercie, Madame; je remercie vos amies et tous vos concitoyens de ce souvenir qui me sera prcieux, parce qu'il sera la preuve pour moi des efforts que j'ai pu faire pour l'oeuvre si importante de la libration du territoire, laquelle exigeait la fois des ngociations heureuses et des oprations financires et administratives aussi laborieuses que difficiles. Mais je vous supplie de ne pas prononcer le mot d'ingratitude. Quand je vous vois ici, quand je vous entends, quand je lis tout ce qui m'est adress de toutes les parties de la France, je serais ingrat si je laissais parler d'ingratitude. L'Assemble nationale, mon gard, a us de son droit. Elle entendait la politique suivre aujourd'hui autrement que moi. Son droit, ds lors, tait de reprendre le pouvoir qu'elle m'avait confr. J'aurais tort de me plaindre, et je ne me plains pas de ce qui s'est pass, heureux de retrouver un repos dont j'avais besoin, heureux surtout de quitter sans faiblesse un poste difficile qu'il n'tait honorable de garder qu'en le gardant par dvouement et avec le plein assentiment de la reprsentation nationale. Je vous remercie de nouveau de tmoignages qui me touchent profondment, et qui sont une rcompense bien suffisante de ce que j'ai pu faire pour le pays depuis prs de trois annes. ESPAGNE. La lumire ne tardera pas se faire d'une manire complte sur l'incident relatif la capture de la _Vigilante_, dont nous avons parl dans notre prcdent bulletin; ce navire a t rendu l'Espagne par le commandant de l'escadre allemande; d'autre part, ce dernier a t rappel Berlin par son gouvernement, qui a pourvu son remplacement. Les insurgs de Carthagne, aprs avoir chou, comme nous l'avons dit, dans leur tentative contre Almaria, ont dirig leurs navires sur Malaga en menaant cette ville d'un bombardement si elle se refusait leur payer une contribution de guerre; mais ils sont activement surveills par le Fredric-Charles, qui les a empchs de mettre leur menace excution. L'activit et la vigueur dont fait preuve le nouveau gouvernement de Madrid continuent tre couronnes de succs; Cadix, rempart de l'insurrection en Andalousie, est tombe au pouvoir du gouvernement; l'attaque de Valence continue et l'on s'attend d'un jour l'autre sa reddition; Grenade ne tardera pas subir le mme sort et est, en attendant, le thtre des derniers excs. Pour donner une ide du degr d'insanit auquel sont arrivs les fous furieux que la populace a mis sa tte dans cette dernire ville, nous ne saurions mieux faire que de citer le procs-verbal, reproduit ces jours derniers par le journal _le Soir_, d'une sance du Comit de salut publie dans laquelle a t dcid la dmolition de l'arc des Pesos, un des chefs-d'oeuvre de l'architecture mauresque. Dcide dans le but de procurer du travail aux ouvriers, cette dmolition a fait l'objet d'une observation du citoyen Alfaro, demandant qu'on la retardt jusqu' ce qu'on et expropri un citoyen rmouleur qui, ayant l'habitude d'y repasser des couteaux les dimanches, avait des droits dominicaux sur cet emplacement. Aprs une discussion approfondie, le Comit de salut public dcide, avec le plus grand srieux, qu'il nommera une commission pour tablir la question et prsenter un rapport. RUSSIE. Le _Golos_, de Saint-Ptersbourg, vient de publier le texte du trait de paix conclu entre la Russie et le khan de Khiva. Voici les clauses principales de ce trait, telles qu'elles ont t sommairement transmises par le tlgraphe: 1 Le khanat de Khiva versera entre les mains du gouvernement russe une contribution de guerre de 2 millions de roubles, payable en sept ans; 2 Comme garantie du payement de cette contribution, les villes de Schurachan et de Humkrad demeureront, jusqu' cette chance, occupes par les troupes russes; 3 Le khanat de Khiva conservera son autonomie avec le gouvernement du khan actuel; 4 La rivire d'Amour-Daria formera dsormais la frontire du khanat de Khiva; 5 La portion de territoire que le khanat possdait sur la rive droite de l'Amour-Daria est cde l'mir de Bokhara, en rcompense du concours prt par lui l'arme russe; 6 La peine de mort est abolie dans le khanat; 7 L'vacuation de la ville de Khiva par les troupes russes places sous le commandement en chef du gnral Kaufmann est fixe au 15 (27) aot 1873. Courrier de Paris Toutes les gares sont encombres de colis. En ce moment, 50,000 voyageurs vont et viennent, chaque jour, afin de prendre leurs tickets. On part. Ceux-ci vont la mer, ces autres la montagne. Hier encore, cela s'appelait aller en vacances. Il tait de rgle de courir les champs. Il fallait voir du pays, se mettre au frais ou au vert. On vient de changer ce langage pour un jargon de haut got, mais d'un franais horrible. Tout en tenant la main un sac de nuit, on dit: Vous le voyez, je ne suis plus Paris. Me voil en dplacement. Childe Harold faisait un plerinage, mistress Trollopo un tour, Alexandre Dumas des voyages. De nos jours, on se dplace. Les plus rompus la grammaire du temps disent: Je suis en dplacement de villgiature. A premire vue, on pourrait prendre ces mots-l pour du chinois ou pour du persan. Non, je le rpte, c'est du franais; c'est le franais de la bonne compagnie d' prsent. On cite des femmes qui crivent cavalirement leurs fournisseurs: Inutile de prsenter vos notes avant deux mois pleins. Pendant tout aot et tout septembre, je serai en dplacement. Vous pensez bien que l'lgante Mme Poudre-de-Riz s'arrange pour tre convenablement dplace, et la jolie Mlle Fleur-de-Pcher de mme. Aprs cet engouement pour un substantif absurde, la chose dont on s'occupe est la question des gouts. Les quartiers du monde o l'on s'amuse poussent de grands cris propos d'odeurs insalubres venant du sous-sol de Paris. Rome avait rig un temple Vnus Mphytis afin que la mre d'ne, protectrice des Quintes, cartt de la ville les exhalaisons pestilentielles. M. le prfet de police vient, de prendre une mesure plus conforme notre temps. Il a rassembl une commission d'hygine et de salubrit publique avec charge de purifier nos cloaques. Deux ou trois acadmies sont en dplacement ce sujet; on les fait descendre l'aide d'chelles au fond des gouts. Tout tranger qui a visit notre capitale affirme que le Paris souterrain est une chose incomparable; MM. les acadmiciens ne sont pas loigns de partager cette opinion. Cependant chacun s'est prudemment pourvu d'un flacon d'ther, bouch l'meri. L'tonnement de ces personnages illustres n'est pas de voir la grandeur ni la perfection de ces gouts au milieu desquels on peut se promener tout un jour pied, en voiture ou en bateau; non, ce qui excite le plus leur admiration, c'est la bonne mine et la belle humeur des goutiers. Qu'est-ce donc qu'un goutier? Tous les jours le passant s'carte dessein de l'goutier. On ferme les yeux, on se bouche le nez. Il faut fuir ce travailleur qui est toujours courb sur la poste, mais pour nous en garantir, il est couvert d'une blouse sordide; il a sur la tte une casquette de cuir; il se chausse de grosses bottes, macules d'immondices. En voil bien assez pour ne point s'approcher. Eh bien, savez-vous quel est l'homme qu'on vite avec tant de soin? Un idal de puret. N'est pas goutier qui veut, croyez-le bien. Antinos, le plus beau des anciens, aurait t goutier, peut-tre, et encore n'est-ce pas bien sur. Sachez qu'on ne peut le devenir qu'en s'assujettissant aux prescriptions d'un programme des plus svres. Un jury examine le candidat. Pas l'ombre d'une maladie hrditaire, aucun dfaut physique, nulle tare du sang ni de la peau. Trs-peu de contemporains sont mme d'offrir une surface irrprochable. En sorte que Gratiolet disait, un jour: --Trois membres du Jockey-Club ne formeraient pas un goutier. Rien n'est plus exact que ce que je dis l. Au point de vue corporel, l'goutier est donc, comme vous le voyez, le produit le plus parlait de la civilisation actuelle. Voil de quoi rabaisser l'orgueil de bien des sots. Voil aussi de quoi faire comprendre le mot d'un mdecin en vogue un gros banquier. Le Crsus voulut un mari pour sa fille unique. Il voulait, avant tout, un gendre bien portant, d'un sang rose, ce qui tait de mise pour prolonger sa ligne. --Prenez un goutier, rpondit le docteur. Il y eut une trs-grande colre du banquier, on l'a devin. Un goutier pour gendre! N'tait-ce pas friser l'impertinence ou la grossiret? --Oui, un goutier, reprenait le mdecin. L'homme d'argent n'a pas compris. Il est douteux qu'il comprenne mme l'heure qu'il est. Un mot, en passant, sur le procs des escargots. Cette semaine, une dputation de douze escargots, venus du bas Languedoc, a comparu la barre de l'Acadmie de mdecine. On accusait ceux de la tribu d'avoir caus l'empoisonnement de sept personnes. Jusqu' ce jour ces gastropodes avaient t d'une innocence inconteste. Qui les a pervertis? On a parl d'un novateur du nom d'Allix. Un jour, il y a vingt-deux ans, ce novateur a cherch faire d'eux, un tlgraphe, d'une nouvelle espce, qu'il appelait: les escargots sympathiques. Mais la thorie n'a t couronne d'aucune espce de succs. D'ailleurs Allix, qui est un ancien membre de la Commune, expie la maison des fous de Charenton sa tmrit cet gard et d'autres peccadilles. Pour en revenir aux escargots, la science ne s'expliquait pas qu'ils se fussent mis tout coup empoisonner sept personnes la fois. De l le procs en question. Aprs la lecture de l'acte d'accusation, M. Claude Bernard, prsident, a expos que jusqu'au mois d'avril dernier, les prvenus n'avaient mrit que des loges pour la manire agrable dont ils se laissaient manger en socit, quand on les apprtait avec du beurre de Bretagne, du gingembre et des fines herbes. Comment donc sont-ils sortis d'une mansutude si louable? Une voix.--Permettez, monsieur le prsident. Je suis escargot de pre en fils. C'est moi qu'a t dvolu le soin de prsenter la dfense commune. Voulez-vous me permettre de plaider les circonstances attnuantes? M. Claude Bernard.--Avocat, vous avez la parole. L'escargot.--Messieurs les savants, nous ne prtendons pas nier le crime qui est imput quelques-uns des ntres; seulement il s'agit d'un crime involontaire. A qui donc incombe la responsabilit des sept empoisonnements? A ceux qui nous avaient placs dans celui des cantons de Cette o il y a en abondance du buis, de l'euphorbe et du fusain. Messieurs les savants, n'ayant pas eu, comme vous, l'avantage d'tudier la chimie, quelques-uns des ntres se sont nourris de feuilles qu'ils ne savaient pas imprgnes de substances vnneuses. Au bout du compte, ils ont t les premires victimes de leur imprudence, puisqu'ils ont t les premiers empoisonns. _(Profonde sensation.)_ Messieurs les savants, voulez-vous que nous redevenions les purs escargots d'autrefois? Nourrissez-nous comme les vignerons de la Bourgogne ont le bon esprit de nous nourrir, _id est_, c'est--dire avec des feuilles de vigne et des branches de prunier sauvage. Si vous y ajoutiez des feuilles de betteraves, vous pourriez voir que ni l'crevisse des Marais, ni mme l'hutre d'Ostende, ne sauraient nous tre compares. (_Ce dernier mouvement oratoire est suivi de nombreux applaudissements._) M. Claude Bernard, _avec des larmes dans la voix._-La cause est entendue. Sur ce qui vient d'tre dit si loquemment, l'Acadmie de mdecine accorde aux escargots le bnfice des circonstances attnuantes. Les prvenus peuvent retourner dans leurs familles. (_Nouveaux applaudissements._) Il est arriv de Londres des artistes qui veulent absolument jouer chez nous Shakespeare en anglais. On les a remiss au petit thtre de l'Athne, construit en vue de l'oprette. Donner en cet endroit _Othello, Hamlet, Macbeth_, c'est comme si l'on cherchait faire manoeuvrer une arme dans un appartement de garon. La tentative n'en est pas moins de celles qu'on doive encourager. Russira-t-elle? Tout bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante annes, il aura t pratiqu trois essais de ce genre, et toujours sans succs. Infatus de nous-mmes, levs dans la pratique d'un chauvinisme sans nom, nous n'avons jamais pu nous rsoudre apprendre la langue des autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien admettre de leur thtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations de comdiens anglais Paris. La premire a eu lieu pendant les beaux jours du romantisme, par le fait d'artistes d'lite au milieu desquels se trouvait la clbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme Hector Berlioz. Cette premire entreprise a fait quelque bruit, mais, au fond, elle a chou. cette poque-l, il n'y avait pour comprendre l'anglais parl que quelques employs du commerce: _English spoken here_, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau dbarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de fleurs Londres, dlaiss dans cette autre grande ville qui se flatte d'tre la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean lui-mme, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attir personne. Voil une troisime manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera. Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons poursuivi jadis du mme ddain des acteurs d'outre-Rhin qui nous apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de thtre tranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il l'entende. Il suffit d'avoir pass une seule soire la salle Ventadour pour se convaincre qu'on ne l'coute mme pas. Notre public aristocratique va l pour voir et pour tre vu. Affaire de genre, rien de plus. La musique chatouille agrablement nos oreilles de maroquin quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe. Mry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrpidit de ce prtendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait le voir mimant les allures des petits crevs du temps de Louis-Philippe et les singeries des belles dilettantes du mme rgne. C'tait une saynette tout entire. --Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas cinquante qui sachent la moiti d'un mot italien. C'est ce qui fait qu'il est si drle de voir un petit monsieur fris expliquer le livret la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle faon il s'exprime: Je vous disais, madame, que _libretto_ signifie librement, avec toute libert. _Libretto_ vient de liberta, et c'est forc. _Viva la liberta!_ vive la libert! --Ce que c'est, monsieur, rpondit la dame avec un mouvement d'ventail, que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'tais figur que _libretto_ signifiait btement livret, un petit livre. De livre qu'on dit peut-tre en italien _libro_. Mais veuillez m'expliquer la pice que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en saura un gr infini. --C'est la _Norma_, madame, la _diva Norma!_ la sublime _Norma_, la _superba Norma!_ Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout coup la dame: --Que signifient ces mots crits au bas de la liste des personnages: _Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?_ --Ce sont les noms des acteurs qui ont jou la pice en Italie. Ce sont MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu vanter la belle voix. --Ignorante que je suis! Ne m'tais-je pas figur que Guerreri se traduisait par guerriers, Bardi par bardes et Galli par gaulois? Mais le grand prtre entrait en scne, en chantant pleine voix: _Ite, sui colli!_ --Qu'est-ce que a veut dire, monsieur? --a veut dire: Otez son collier! Il s'agit d'un collier. Un collier pass au cou d'une femme. _Ite sui colli!_ C'est la clef de _fa: ... ... ...tez So...on co...ier!_ --En vrit! Sans vous, j'aurais cru tout simplement que _Ite_ tait l'impratif de _ire_, aller, et _sui_ la contraction de _sopra:_ ou de _solli i sui_ et que _colli_ voulait dire les collines, les montagnes, _Ite sui colli!_ Allez sur les montagnes, druides! --Erreur, madame. Il ne s'agit pas de montagnes, mais de collier. Otez son collier. --Je vous suis reconnaissante de votre traduction, monsieur. Mry rgalait ses amis de ces scnes amusantes vers 1840. Les travers qu'il s'entendait si bien plaisanter fleurissent encore en 1873, tant nous sommes un peuple changeant. Chateaubriand disait: Les rois s'en vont; George Sand crit: Les chteaux passent. Que reste-t-il donc pour rappeler le droit du pass? Les noms de l'industrie et souvent les noms de la structure la plus bizarre. Tmoin un fait d'hier. Rigollot avait fond une pharmacie Saint-tienne; il la cda pour venir en tablir une autre Paris. C'est alors qu'il imagina un sinapisme connu de tout l'univers. Un beau jour, son successeur voulut l'imiter. Il usurpa son nom; il le colla sur ses produits. De l, procs. Les tribunaux ont prononc. Ils donnent gain de cause au fondateur de la dynastie. Leur sentence contient, en substance, une sorte d'aphorisme: --On ne peut pas plus toucher au nom des Rigollot qu'au nom des Montmorency. Dans mon Courrier de la semaine dernire, je rapportais un trait de Thibaudeau, l'ami d'Armand Carrel. Il parat que le mot fait en ce moment son tour de France. Combien d'autres on pourrait citer! Thibaudeau avait une antipathie part. N en bon lieu, puisqu'il tait fils d'un Conventionnel, que Napolon avait fait comte, il criblait de brocards les bohmes, qui, vivant dans une mansarde, ont la rage de parler du grand monde. Toutes les fois qu'il apercevait un article sur le _high-life_, il disait: --Je parie cinq louis contre un sou que cela vient d'un pauvre diable qui n'a pas de bottes! Un jour, on vantait devant lui les romans de C*** conteur dpenaill qui ne pouvait se donner des airs de gentilhomme que dans ses livres. --Il peint bien le faubourg Saint-Germain, lui disait-on. --Le faubourg Saint-Germain! rpliqua Thibaudeau. Si celui-l l'a vu, ce n'a pu tre qu'en le regardant travers une chaise perce. Philibert Audebrand. L'VACUATION [Illustration: ASPECT DES RUES DE NANCY AU MOMENT DU DPART DES TROUPES D'OCCUPATION. CINQ MINUTES AVANT. CINQ MINUTES APRS.] [Illustration: SCNES DE L'OCCUPATION ALLEMANDE.--La prire du soir.] [Illustration: L'VACUATION.--L'artillerie allemande quittant Belfort.] NOS GRAVURES L'vacuation C'est vers le 17 juillet que les cinquante mille Allemands qui formaient l'arme d'occupation ont commenc vacuer nos dpartements pour se diriger vers l'Allemagne. Le 3 aot seulement, le dernier Prussien franchissait la frontire; une seule ville en France, celle de Verdun, avait la douleur de subir encore pour quelques semaines l'occupation trangre. Cet vnement a une importance trop considrable pour que nous nous bornions lui consacrer quelques lignes: pas pas, nous avons suivi l'tranger, nous avons assist toutes les ftes auxquelles a donn lieu son dpart, lan d'enthousiasme spontan qui, sauf Charleville, n'a provoqu aucun tumulte. L'vacuation a commenc naturellement par les points les plus loigns; chaque jour amenait un nouveau dpart. Rethel, puis Mzires, Charleville, Sedan. Un incident a marqu la marche des Bavarois de Charleville Sedan. Plusieurs soldats ont succomb la fatigue et la chaleur. En dfilant devant la statue de Turenne, plusieurs de ces malheureux sont tombs, et les coups de leurs sous-officiers ont t impuissants les relever. La population a, dans cette circonstance, oubli tous les griefs qu'elle avait contre ces mmes soldats qui, trois annes auparavant, avaient incendi Bazeilles, tu des femmes, des enfants. Les pompiers de la ville ont escort leur dernire demeure les victimes que les Allemands avaient laisses derrire eux. Les pompiers de Sedan honorant ceux que l'on a si justement nomms les _pompiers de Bazeilles_, quel spectacle et quelle loquente leon! Aprs Sedan est venu le tour de Toul: cette pauvre ville bombarde pendant la guerre n'avait pas eu trop souffrir de l'occupation; le hasard lui avait donn pour commandant de place un enfant mme de la ville, un Prussien n Toul en 1815. Aussi l'tranger n'a-t-il ici fait aucune de ces dmonstrations qu'il recherche si volontiers ailleurs. Pas de musique bruyante, de bravades inutiles. A quatre heures du matin, les troupes s'loignaient par la porte de Metz, franchissant ces remparts que leurs obus avaient moiti dtruits. Au mme instant, les maisons se couvraient de drapeaux, les rues taient jonches de mousse et des ares de verdure et de fleurs enlaant les croises donnaient l'hroque cit un aspect vraiment ferique. A Nancy, l'vacuation avait une importance toute spciale, cause de l'agglomration de la population et du nombre d'Alsaciens-Lorrains qui s'taient rfugis dans cette ville pour conserver leur qualit de Franais. Il n'y avait d'ailleurs craindre ni trouble, ni tumulte; le contact tait forcment de chaque jour, et en toute circonstance les Nancens avaient prouv que l'on pouvait se fier leur patriotisme et leur sagesse. Entre les Allemands et les Franais se dressait une barrire plus inflexible que les sentinelles, qui ne permettait aucun rapprochement. Chaque soir, neuf heures, au moment o les habitants se pressaient sur la place Stanislas, la trompette allemande donnait le signal de la prire, mlodie trange, sauvage, qui rappelle le choral de Luther. Aussitt le poste prenait les armes et se rangeait sur deux lignes; devant elles, l'officier psalmodiait une courte prire que les hommes coutaient tte nue. La foule regardait ce spectacle si nouveau pour elle, et pas un cri, pas une provocation ne se produisait. On attendait avec impatience le moment du dpart. C'est par les baraques du Champ de Mars qu'il a commenc. La ville avait t oblige d'lever ces logements spacieux pour loger les nombreux soldats que la mfiance du gouvernement allemand avait accumuls Nancy. Pour satisfaire toutes les exigences des vainqueurs, il avait t ncessaire de matelasser toutes les baraques, de faon ne donner aucune prise l'humidit. Ces logements taient presque lgants, ils renfermaient des ameublements complets, mille objets chaque jour rclams. Si l'on en juge par le nombre des voitures que les Prussiens ont employes de ce ct, il est permis de croire que le dmnagement a t complet. Le 1er aot enfin, les quelques bataillons qui restaient dans la ville se sont loigns. A six heures du matin, les troupes masses sur la place Stanislas furent passes en revue par le gnral Manteufel, puis la colonne s'loigna par la porte des _Volontaires_. Le pont qui traverse le canal avait t abaiss, et de nombreux bateaux stationnaient le long du bord. A peine le dernier Prussien tait-il pass que le drapeau tait hiss aux mts. Toutes les maisons sont pavoises, et ct des couleurs nationales on remarque avec attendrissement les bannires de l'Alsace et de la Lorraine recouvertes d'un crpe. Il s'en faut de beaucoup que les Allemands conservent dans la marche la discipline svre qu'ils observent dans les villes: les uns chantent, d'autres boivent mme une dernire bouteille de vin de France; un officier, le sabre au fourreau, fume gravement en marchant l'immense et classique pipe de porcelaine. Aprs Nancy, la ville industrielle, Belfort, la cit hroque, qui porte encore les traces du bombardement. C'est regret que les Prussiens s'loignent de cette ville qu'ils prtendaient garder. Ils sortent cinq heures du matin par la porte de Brisach. La route passe entre les forts de la Justice et de la Miotte, presque aux pieds de cette tour qu'ils viennent de renverser, en dtruisant les tais qui la soutenaient. C'est l que se trouve le cimetire de Belfort, et grce une souscription publique on est en train d'lever un monument aux mobiles tombs sous le feu de l'ennemi. Derrire les Allemands, au moment mme o le drapeau national est hiss au sommet du chteau, on dmolit les baraquements qui servaient de logement aux Prussiens, et qui seront inutiles nos soldats que l'on attend avec une fivreuse impatience. L'vacuation est termine, et dans moins d'un mois la libration du territoire sera complte. O. L. F. La Rptition, par M. Torrents. L'austre costume des deux capucins avec leurs robes brunes, leurs pais capuchons, les cordes grossires qui leur ceignent les reins, contraste trangement avec le luxe de la pice o nous les voyons; la richesse des dessins qui ornent le dos du fauteuil o est assis l'un d'eux, l'paisseur des tapis, la magnificence du pupitre, les tentures, les tableaux qu'on aperoit dans le fond, tout concourt faire ressortir davantage encore les svres figures des personnages qui semblent se proccuper si peu des belles choses qui les entourent; sans doute sommes-nous dans quelque antique abbaye, dans un coin rserv des anciens appartements du prieur. Qu'importe, d'ailleurs, aux deux moines? Ils ont eu soin d'envelopper d'un tapis leur prcieux livre de musique, avant de 1e poser sur le pupitre, et ils sont tout entiers leur tude; ils doivent tre prts pour la fte de demain, et ce n'est pas dans l'glise, au milieu des fidles, qu'il faudrait se tromper; ils n'ont mme pas droit d'hsiter. Aussi voyez comme ils travaillent, avec quelle attention soutenue celui qui est assis dchiffre les notes l'une aprs l'autre, tandis que son compagnon semble l'aider de la parole et du geste; les deux ttes sont d'une rare puissance d'expression, d'une remarquable nergie de caractre; elles se dtachent avec un relief tonnant sur ces fonds de richesses un peu assombries. L'oeuvre de M. Torrents a obtenu un grand succs au Salon de cette anne, et elle le mritait, ne ft-ce que par ce cachet d'originalit toute personnelle qu'il a su lui imprimer. Les tremblements de terre en Italie A la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, de violentes secousses de tremblement de terre se sont fait sentir dans la Vntie, et plus particulirement dans la ville et dans la province de Bellune, qui ont t fort prouves. La charmante villette de Fadalto, si agrablement situe sur le flanc d'une haute montagne, a t moiti dtruite; de mme Santa-Croce, Favra, Alpago. La dsolation tait partout, o que ce ft que l'on regardt, au midi comme au nord. A San Pietro di Feletto, les consquences du tremblement de terre ont t terribles. Le toit de l'glise de ce bourg s'est croul, et comme c'tait la Saint-Pierre ce jour-l, beaucoup de personnes se trouvaient l'glise et ont pri crases sous les dcombres. A Vittoria, il y a eu des morts galement. A Conegliano, les crneaux d'une vieille tour se sont crouls et ont crev la toiture d'une glise voisine et celle d'une maison particulire. Il n'y a point eu de victimes, mais on se figurera facilement l'pouvante des locataires voyant tomber au pied de leur lit cette pluie de pierres. Aprs les premires secousses et leurs suites, tous les habitants de ces localits, frapps d'une terreur bien motive, avaient fui dans la campagne, o ils campaient sous les tentes. Une partie de la population de Bellune en avait fait autant, l'autre s'tait rfugie sur le Campitelli, o rgnait une vritable terreur. En effet, ou comptait dans la ville un certain nombre de morts, et beaucoup de maisons et d'difices publics avaient subi les plus graves dommages. Nos dessins reprsentent quelques-uns de ces difices, aprs le tremblement de terre. C'est d'abord l'intrieur du choeur de la cathdrale, absolument dtruit; puis l'glise de la Madone des Grces, joli petit temple prostyle d'ordre ionique, si endommag, que l'autorit a d en ordonner la dmolition, qui est un fait accompli aujourd'hui. C'est enfin le castello Buzatti et le bureau tlgraphique, dont l'aspect est lamentable. Ces ruines ont t choisies entre cent autres, car ce numro n'eut pas suffi en contenir seulement la dixime partie. Aussi, quel dsastre pour la population, et combien de positions, nagure prospres, actuellement perdues! N'appuyons pas sur ce tableau lugubre. D'aprs notre correspondant, la sensation produite par le terrible phnomne mtorologique de la fin de juin a t des plus extraordinaires. La terre solide semblait s'tre tout coup transforme en une masse liquide sur laquelle les maisons prouvaient un mouvement de tangage analogue celui que subit le navire, en mer sous l'influence de vagues se succdant les unes aux autres avec rapidit. Il y eut en tout quatorze ondulations, dont sept de l'arrire l'avant et sept de l'avant l'arrire, chacune de ces ondulations ayant une seconde de dure et la rgularit du mouvement d'oscillation du pendule d'une horloge. Au dernier mouvement, tout s'arrta subitement sur le point central, la terre redevint solide comme auparavant, et instantanment les maisons se redressrent et se replacrent dans leur quilibre naturel. Si ces vagues terrestres se fussent succd avec plus de rapidit et n'eussent pas conserv un mouvement lent et uniforme, les ruines, dj trop nombreuses, eussent t incalculables. L. C. Le gnral Johan Kohler Nous avons rendu compte en son temps de l'expdition dirige par la Hollande contre le sultan d'Atschin (Sumatra); notre numro 1576 contenait mme un dessin reprsentant l'attaque du Kraton. On sait le malheureux rsultat de cette tentative, dans laquelle fut tu le commandant en chef du corps expditionnaire, le brave gnral Kobler, dont nous donnons aujourd'hui le portrait. Le gnral Kohler tait n Groningue, le 3 juin 1818. A quatorze ans il s'engagea et fit, comme simple soldat, de 1832 1831, la campagne de Belgique. Nomm sergent en 1838, il passa en cette qualit dans l'arme des Indes, o il obtint en 1840 le grade de sous-lieutenant. Capitaine en 1852, il obtint en mme temps le commandement militaire des Lampongs, partie sud-est de Sumatra; et, dans l'expdition qui eut lieu en 1856 dans cette rgion, il se distingua de telle sorte que le roi de Hollande le nomma chevalier de l'ordre militaire de Guillaume, dont la devise: Pour le courage, la capacit et la fidlit, lui tait de tous points applicable. C'est sa belle conduite dans cette campagne et la connaissance qu'il avait de l'le de Sumatra qui le fit appeler, au commencement de cette anne, au commandement du corps expditionnaire dirig contre le sultan d'Atschin. Inutile d'ajouter qu'il tait alors arriv au grade de gnral, aprs avoir pass par tous les grades intermdiaires. Au moment du dpart, les troupes dfilrent Batavia devant le gouverneur gnral, qui exprima au commandant en chef ses voeux pour le succs de l'expdition. --Excellence, nous ferons notre devoir, rpondit simplement le gnral Kohler. Il tint sa promesse, sa mort en fut la preuve bien douloureuse. Disons comment il fut frapp, mais rappelons d'abord en quelques lignes les diverses pripties de la lutte qui allait s'engager. Le corps expditionnaire se composait des 3e, 9e et 12e bataillons d'infanterie, et d'un bataillon de Barisans, miliciens madurais mobiliss. Aux Indes nerlandaises, il n'y a pas de rgiments. Les quatre bataillons formaient un effectif de 2730 hommes, auxquels il faut ajouter un dtachement de cavalerie, un dtachement du gnie et une batterie attele de 4 obusiers. En tout 4000 hommes environ, sans compter les forats destins au service des corves, bien entendu. Le dbarquement eut lieu le 8, au matin, sans grande rsistance de la part de l'ennemi, qui, aprs une perte de 80 hommes, se retira dans une fortification faite de fragments de rocs et situe sur le bord de la mer. Cette fortification, infructueusement attaque le jour du dbarquement, ne put tre enleve que le lendemain. Le 10, attaque et prise de la mosque d'Atschin, le _Missigit_, prononcez Missiguite. Malheureusement des retranchements tablis par l'ennemi, au del de la mosque, l'extrmit d'une petite plaine carre de 600 pas d'tendue environ, rendait la place intenable, et le Missigit dt ce jour-l tre abandonn. Le 11, repos. Le 12, combat violent qui dura jusqu' cinq heures du soir autour de la mosque. Rien d'important le 13; la journe fut employe par les Hollandais fortifier leur camp sur le bord de la mer, mesure de prcaution que la rsistance inattendue des Atschinois rendait ncessaire. Le lendemain 14, les troupes s'emparrent pour la seconde fois du Missigit et tablirent leur bivouac au contre de l'difice, qui les protgeait de ses murailles en ruines. Pendant l'assaut, l'avant-garde s'tait porte en avant, sous une pluie de projectiles, et peut-tre serait-elle parvenue enlever les positions ennemies, si elle n'eut t contrainte de s'arrter devant un obstacle infranchissable: une rivire dont les Hollandais ignoraient compltement l'existence. Un rapport fut aussitt adress au gnral Kohler qui, dsirant s'assurer de l'importance de l'obstacle qu'on lui signalait, voulut, malgr toutes les instances, se transporter en personne sur les lieux. Lorsqu'il y arriva, la fusillade y tait dans toute son intensit, et les projectiles y pleuvaient. Aussi, quelques minutes s'taient peine coules que le gnral, atteint au coeur d'une balle, tombait foudroy. Deux jours plus tard, les Hollandais retournaient leur campement, d'o ils ne devaient plus sortir que pour se rembarquer. C'est ainsi qu'est mort le gnral Johan Kohler, et que l'arme hollandaise a perdu en sa personne un officier distingu, estim de tous pour sa bravoure, ses capacits et son humanit. Son corps fut ramen Batavia par la flotte, et ses obsques eurent lien dans cette ville, en prsence d'une foule immense et douloureusement mue. Le gnral laisse une veuve et plusieurs enfants. Son pre vit encore. Il est g de quatre-vingt onze ans et habite Groningue. L. C. Les Invalides de Bronbeek (Kolonial-Militair-Invalidenhuis) Amsterdam, 30 juillet 1873. AU DIRECTEUR. Vous avez pens, avec juste raison, qu'au moment o l'on s'occupe en France de rformer, ou plutt de transformer l'htel des Invalides, il tait bon que le public ft mis au courant de ce qui se passe l'tranger, et vous m'avez demand d'tudier la question en Hollande. Je viens aujourd'hui m'acquitter de ma tche, et je m'empresse de vous faire savoir qu'elle m'a t d'autant plus agrable, que l'tablissement de Bronbeek est fort intressant et mrite toute l'attention de nos graves lgislateurs. Au reste, jugez vous-mme. Aussitt votre lettre reue, j'ai pris le chemin de fer rhnan qui m'a conduit Arnhem. D'Arnhem Bronbeek la distance n'est pas grande. On a pour une demi-heure d'agrable promenade. La route est belle, ombrage par de grands arbres centenaires, borde de frais ruisseaux et de dlicieuses villas, dont les jardins admirablement soigns viennent, sans barrires ni cltures, s'taler jusqu'au bord du trottoir. Bronbeek est situ dans cette partie de la Gueldre qu'on appelle la Suisse nerlandaise. L, au milieu d'un parc immense, prcd par une pelouse magnifique, s'lve le _Kolonial-Militair-Invalidenhuis._ (Maison des Invalides de l'arme coloniale.) Devant la faade de l'tablissement se trouve un gracieux pavillon. Ce pavillon, qui fut jadis habit par le comte de Chambord, sert aujourd'hui de demeure au Generaal-Majoor J. C. J. Smits, gouverneur de Bronbeek. C'est vers ce point que j'ai tout d'abord port mes pas. J'avais l'honneur de connatre, dj depuis quelque temps le brave gnral Smits, qui est un des officiers gnraux les plus remarquables qu'ait produits l'arme des Indes. Aussi, ds qu'il connut le but de ma visite, voulut-il me fournir lui-mme tous les renseignements qui m'taient ncessaires et me montrer en dtail les btiments, les dpendances et les diffrents services. Les invalides sont au nombre de 210, parmi lesquels environ 40 sous-officiers. Ils habitent un vaste btiment lgamment construit en briques et en fer, dont je vous envoie le dessin, et qui ne ressemble en rien une caserne. L'tablissement a deux tages. Au rez de chausse se trouvent les services gnraux: salles manger, salles de conversation, cuisines, cantine et caf, la salle de billard et deux autres pices sur lesquelles j'aurai occasion de revenir, la bibliothque et la chapelle. Le premier sert d'habitation aux invalides. Ils logent dans de vastes nices bien ares, hautes de quatre cinq mtres, larges proportion et munies de grandes et belles fentres qui donnent sur la campagne. Toutes ces chambres sont desservies par une longue galerie pleine de fleurs, et dont les murs sont tapisss d'armes et de drapeaux enlevs l'ennemi. Cette galerie sert de promenoir aux pensionnaires quand le temps ne leur permet pas d'aller faire un tour dans le parc. Celui-ci, qui ne comprend pas moins de neuf hectares entirement clos, est fort joliment vallonn et plant de beaux arbres. Il est arros par une gentille rivire dont le cours sinueux est agrment de gracieuses cascades. Les cygnes blancs comme la neige, les canards aux mille couleurs s'battent joyeusement sur ses bords ou sillonnent son courant. A droite et gauche des massifs de fleurs, tranchant sur le vert sombre du gazon, viennent mirer dans ses eaux leurs corolles diapres. Les invalides sont trs-fiers de leur rivire. Ils en sont amoureux. Mais cet amour n'est pas absolument platonique. Car en change de leurs bons soins, la gentille rivire leur donne (grce la pisciculture), des truites magnifiques et des carpes non moins belles. Ce n'est pas du reste la seule ressource qu'offre ces braves gens leur installation rustique. Ils ont une vacherie qui ne contient pas moins de douze btes cornes, et qui leur fournit du lait et du beurre autant qu'ils en peuvent dsirer. Ils ont une porcherie qui renferme une cinquantaine de ces animaux peu gracieux, dont les flancs reclent des mines de saucisses, de boudins et de lard. Ajoutez cela un potager considrable, une basse-cour bien garnie et une provision de mille douze cents lapins, et vous comprendrez qu'il n'y a point s'inquiter de l'ordinaire de ces bons invalides. Ils ont mme quelques plats que je recommanderai d'une manire toute particulire aux gourmets. Entre autres le jeune lapin accommod au riz et au karrie. C'est un manger dlicieux dont ils se rgalent souvent et qui leur rappelle les Indes, c'est--dire la jeunesse. La cuisine est, comme le reste, d'une propret apptissante. Tout y est net, immacul. Les cuisiniers eux-mmes sont irrprochables! On sent qu'on a affaire de mticuleux Hollandais. J'ai dit que je parlerai de la bibliothque et de la chapelle. La bibliothque ne renferme pas moins de 1200 volumes, qui sont la disposition des invalides et dont ceux-ci usent largement. Il y a des livres de toutes sortes, mais ce sont les romans qui sont le plus recherchs. Quant la chapelle, elle sert la clbration des deux cultes dominants: le culte catholique et le culte protestant. La chaire du _prdicant_ est en face de l'autel. Tous deux sont munis de grands rideaux verts. Quand le prtre officie on voile la chaire du pasteur, et l'on voile l'autel quand le pasteur monte en chaire pour expliquer la parole de Dieu. Je vous laisse l-dessus faire tels commentaires qu'il vous plaira. Pour moi, j'ai t profondment mu de cette nave simplicit. Il m'a sembl toucher du doigt la solution d'un gros problme. Mais, hlas! est-il donc besoin d'tre invalide pour avoir au fond du coeur un peu de charit et de tolrance. Au moment o nous achevions notre visite: --Je voudrais savoir, me demanda le gnral, ce qui vous a le plus frapp dans notre tablissement. --C'est, rpondis-je, l'excellente tenue de vos hommes, leur propret, leur air de contentement et de sant, trois choses peu communes chez les vieillards. --Cela provient de ce que nous avons une discipline de fer. Avec des gaillards qui appartiennent toutes les nations (car il y a des Belges, des Espagnols, des Allemands, des Russes et mme des Franais), il faut que personne ne puisse s'carter de la rgle. En outre, toute notre organisation repose sur deux grands principes: travail et distractions. Chacun de nos invalides doit donner ses camarades la somme de travail que ses forces lui permettent. De cette faon, nous augmentons, dans une mesure considrable, le bien-tre de la maison. Nos hommes le comprennent et travaillent de bon coeur. Aussi, grce notre exploitation agricole, il n'y a gure que le pain et la viande qui nous viennent du dehors. Tout se fait ici. Nous avons des charrons, des menuisiers, des bottiers, des tailleurs, tous les corps d'tat en un mot; nous avons mme un atelier de reliure. Le rsultat pratique de tout ceci, c'est que nos dpenses se trouvent singulirement amoindries et que nos ressources s'augmentent d'autant. De sorte que nous pouvons, hiver et t, prodiguer tous ces braves les distractions qui leur sont chres. Je ne vous parle pas des trente ou quarante journaux que nous recevons, des jeux de cartes, de quilles, de boules, de dominos, non plus que de la salle de billard et des promenades en musique. Tout cela est de droit. Mais nous avons en outre des concerts, des confrences, des soires thtrales, des soires gymnastiques et des soires littraires. Ds que j'apprends qu'il se trouve Arnhem un prestidigitateur, un virtuose ou quelque artiste de passage, il est mand ici. A dfaut d'artistes trangers, le caf-concert nous envoie rgulirement ses chanteurs et ses chanteuses, qui nous mettent de belle humeur pour quelques jours. Puis pour mler l'utile l'agrable, je complique le tout de confrences sur l'hygine, l'histoire ou les merveilleuses dcouvertes du sicle. --Pour complter la liste des distractions, ne pus-je m'empcher de dire, il ne vous manque gure que des bals. --Y pensez-vous? 11 nous faudrait pour cela admettre des femmes chez nous, et elles sont svrement exclues, car elles seraient ici un lment de discorde, et... --Comment, vous croyez que ces vieux dbris... --Il n'y a pas d'heure pour les braves, interrompit en riant mon aimable cicrone. N'ayant rien objecter, je me mis galement rire. --L'tablissement, continua le gnral, est trs-sain et le rgime trs-hyginique. Nos hommes vivent longtemps et meurent sous un ge trs-avanc. Cependant il leur faut, pour tre admis ici, au moins quarante ans de service. Or, le service aux Indes est affreusement pnible. Pour un oui, pour un non, on entre en campagne, et les expditions durent quelquefois six mois, huit mois, un an. Le climat est terrible. Les fatigues sont normes. Il faut subir tout cela pendant quarante annes pour avoir ce que vous voyez et une haute paye destine aux menus plaisirs. --Et cette haute paye, de combien est-elle? --De 10 cens (21 centimes) pour les soldats et de 20 cens (42 centimes) pour les sous-officiers. --Ce n'est pas norme, fis-je, mais il faut ajouter cela qu'ils sont logs comme des princes, nourris comme des diplomates et divertis comme des rois. --Ils doivent cela leur travail, me rpondit le gnral, car sans travail et sans discipline nous ne pourrions leur donner ni bonne chre, ni distractions. Je demandai ensuite au gouverneur de dessiner deux de ses vieux braves, permission qui me fut gracieusement accorde. Lorsque je commenai _pourtraicturer_ celui qui possde une jambe de bois, j'essayai de causer avec lui et lui fis quelques questions en langue hollandaise. --Vous perdez votre temps, me dit le gnral, car celui-l ne sait que l'allemand. C'est un allemand pur sang. --Pardon, mon gnral, rpondit le vieux mutil, je suis franais et je parle alsacien. Inutile de vous dire combien je fus mu de cette revendication _in extremis_. Ma visite tait termine. Aprs avoir remerci le gnral gouverneur, je repris le chemin d'Arnhem, non sans avoir jet un dernier coup d'oeil sur les arbres du parc, les corbeilles de fleurs, le gazon vert, les cascades, les cygnes et les canards. Par un mirage assez singulier, je vis alors repasser dans mon esprit l'htel des Invalides de Paris, tel qu'il tait au temps de ma jeunesse. Je revoyais les gros canons et les petits jardins avec leurs monuments en rocailles et l'invitable statuette de pltre coiffe du chapeau lgendaire--les vieux grognards ennuys et ennuyeux, l'norme marmite, la grande esplanade poudreuse et brle par le soleil, tout cela m'apparaissait la fois.--Malgr moi je comparais... et franchement la comparaison n'tait pas l'avantage de mes vieux souvenirs. George Franais. [Illustration: LA RPTITION. D'aprs le tableau de M. Torrents.] LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE. [Illustration: Bellune.--Aspect des ruines du choeur de l'glise.] [Illustration: Bellune.--Le chteau Buzatti et le Bureau tlgraphique.] [Illustration: Bellune.--L'glise de Notre-Dame des Grces.] La revue de dtail Cette revue a lieu tous les trois mois. La foule n'y court pas comme celles du bois Boulogne, car c'est pure affaire de mnage. Elle est passe par un gnral ou par un intendant, et a pour but d'inspecter le hvre-sac du troupier, et de s'assurer s'il n'y manque rien des objets qu'il doit rglementairement contenir. Ces objets sont; une paire de souliers (le troupier en a deux), une chemise (le troupier en a trois), quatre ou six mouchoirs, une patience, un sac brosses, une trousse et un ncessaire d'armes. La trousse renferme un poinon, du fil et des aiguilles; le ncessaire d'armes, tous les ustensiles ncessaires au dmontage et au remontage du fusil; enfin le sac brosses, quatre brosses diffrentes: brosse habit, boutons, tendre le cirage, faire reluire. Tous ces objets portent le numro matricule de l'homme qui ils appartiennent. Le jour de la revue venu, les hommes se rassemblent dans la cour de la caserne, ou dans tout autre lieu. Ils se mettent en lignes comme on les voit reprsents dans notre dessin, debout, ayant leurs pieds le havre-sac, devant lequel ils ont pralablement tal ce qu'il contient sur un mouchoir symtriquement tendu. De plus, chaque soldat a pos son livret sur le havre-sac. Ce livret est l'extrait, en ce qui concerne son titulaire, de la main-courante, registre tenu par le fourrier et o est inscrit le compte de chaque homme. Le livret contient donc la nomenclature de tous les objets que doit renfermer le havre-sac. L'inspecteur, gnral ou intendant, qui passe devant les lignes, n'a, comme on voit, qu' le consulter pour savoir tout de suite si rien ne manque l'appel. Ajoutons qu'il arrive rarement que tout ne soit pas au grand complet, attendu que cette revue de dtail est prcde, dans les chambres, de frquentes revues qui ont le mme objet et la rendent par consquent peu prs inutile. L. C. LA CAGE D'OR NOUVELLE (Suite) Cependant, ayant rflchi que dans des circonstances aussi graves, une erreur, un mcompte, un retard dans une rponse pouvaient compromettre non-seulement le succs de la grande entreprise, mais encore la vie de milliers de braves gens, elle se dcida briser le cachet de l'enveloppe et elle lut ce qui suit: Frre Makovlof, le tonneau si impatiemment attendu arrive d'Arkangel. Comme, chez moi, les yeux sont aussi indiscrets que les langues y sont babillantes, ne doutant pas que l'approche de la grande nuit ne t'ai dj ramen d'Odessa, je l'envoie ta demeure. Tu n'ignores sans doute aucune des prcautions dont son contenu doit tre entour; ne les nglige pas. Veille sur ce prcieux dpt avec la minutieuse sollicitude d'une mre, si tu veux qu'au jour du triomphe, les _Enfants des tnbres_ boivent ta sant. Ce billet tait sign de Babovskine, le marchand d'toffes orientales dont Nicolas avait parl sa femme. Bien que l'authenticit des confidences de son mari ne lui et jamais t suspecte, Alexandra fut satisfaite de les voir confirmes avec si peu d'ambigut par cette lettre. Non-seulement la conspiration existait, mais encore elle touchait son dnouement. Elle commena par imiter Nicolas en livrant aux flammes un papier aussi dangereux pour celui auquel il tait adress que pour celui qui l'avait crit, et elle se disposa recevoir le tonneau qu'on lui annonait. Les prcautions recommandes indiquaient assez clairement que ce tonneau devait renfermer de la poudre, des bombes, enfin quelques matires explosibles qui auraient probablement leur emploi dans la grande nuit dont parlait le marchand Babovskine. Elle chercha dans quel endroit de la maison elle allait le placer; un seul lui parut sr: c'tait un assez vaste cabinet attenant sa chambre. Ce redoutable voisinage ne L'effrayait pas; elle n'tait pas fche de cette occasion de prouver son mari que son courage, son dvouement la sainte cause n'taient pas au-dessous de ceux qu'elle avait admirs en lui. Quand l'envoi d'Arkangel et t port dans cette pice, elle en ferma la porte et elle en prit la cl. Une heure aprs, une des femmes de service descendait toute perdue et racontait que la chambre de sa matresse tait le thtre d'une inondation dont il lui avait t impossible de dcouvrir l'origine. Tremblant pour le dpt des _Enfants des tnbres_, Alexandra monta prcipitamment, elle ouvrit la porte du cabinet, et elle reconnut la cause du dsastre dans ce tonneau mme; l'eau ruisselait de ses douves disjointes comme d'une source. Un coup de hachette en fit sauter le couvercle, et la pauvre femme resta ptrifie en voyant combien elle s'tait abuse dans ses conjectures. Loin de receler des engins destins l'anantissement des tyrans, la futaille avait protg le transport d'un de leurs aliments les plus recherchs. Elle montrait dans ses flancs entrouverts un de ces poissons rarissimes que l'on pche dans les eaux glaciales de la Dwina, qui sont le luxe des dners fastueux de Saint-Ptersbourg et de Moskow, et les dlices de leurs gourmets; un magnifique sterlet frtillant entre les morceaux de glace dont il avait t entour pour le conserver vivant, et qui se fondaient la chaleur de l'appartement. Ce sterlet tait pour Alexandra le sujet d'une effroyable dception et celui d'une rvlation lumineuse; il avait suffit d'un coup de sa queue pour culbuter de fond en comble l'chafaudage des roueries diplomatiques du marchand, en leur restituant leur caractre ainsi que le seul nom qu'elles mritassent, celui du mensonge. S'il avait t donn Nicolas Makovlof d'assister cette scne, si, par la physionomie douloureusement bouleverse avec laquelle son adore Sacha, muette, immobile, ptrifie, contemplait le tonneau effondr d'o l'eau et la vrit s'chappaient ple-mle, il avait pu juger de ce qui se devait se passer dans l'me de sa femme, ses amoureuses esprances auraient reu le coup de grce. XIV Nicolas Makovlof venait de quitter Odessa au moment mme o, trois cents lieues de l, ce dieu borgne qu'on appelle le Hasard lui jouait le mauvais tour de dvoiler les fourberies que l'amour conjugal lui avait imposes. Elles pesaient mdiocrement sur sa conscience, il s'tait mis en route l'esprit joyeux. Il avait termin, sa complte satisfaction, une importante opration commerciale;--il s'tait raccommod avec les cuirs depuis quelque temps.--D'ailleurs, quand bien mme il et t moins heureux dans cette grosse affaire, la joie de retrouver sa femme suffisait compltement le maintenir en belle humeur. Pour ce qui tait de cette propagande rvolutionnaire qui avait donn un vernis si potique son voyage, il n'avait commenc s'en inquiter qu'au moment o sa voiture, ayant dpass les dernires maisons du faubourg, entrait dans la campagne. Il s'tait mis alors prparer le canevas du bulletin de l'tat incendiaire dans lequel il avait trouv l'esprit public, bulletin qu'il voulait assez pathtique pour satisfaire les ardeurs patriotiques de madame Makovlof. Nous n'avons pas besoin de l'ajouter, sa mission dans la Russie mridionale appartenait, comme le reste, la catgorie des chimres. Dans toute cette fantasmagorie de conjurations, la socit des _Enfants des tnbres_ tait seule une ralit, cela prs qu'elle n'avait jamais conspir que contre l'estomac de ses membres, qu'en fait d'exterminations elle ne se souciait que de celles du _tchi_--soupe de chou et de gruau--des _piroggi_--petits pts au poisson--du _bitok_--hachis de viandes--et autres mets nationaux. Elle avait t constitue par quelques riches marchands qui, une fois par semaine, aprs la clture de leurs magasins, se runissaient au _Novo-Trostko-Tratkir_, le plus clbre cabaret de Moskow, pour s'y livrer aux joies de la bonne chre extra-conjugale. Par ce point de dpart, on peut juger de quel prodigieux essor dont l'imagination de Nicolas Makovlof tait susceptible. On s'tonnera peut-tre qu'un homme, dont nous avons vant le bon sens, comptt sur la perptuit du succs de ses fables et ne prvit pas que tt ou tard, un incident surgirait qui clairerait Alexandra sur la valeur exacte de ces hyperboles. Mais d'abord, c'est le propre des artificieux de croire l'ternelle puissance de leurs artifices; et puis celui-l avait des raisons particulires d'tre tranquille. Si de loin en loin assez rarement, l'ventualit d'un dnouement fcheux se prsentait son esprit, il dcouvrait ses torts des circonstances attnuantes qui lui semblaient de nature amortir singulirement la vivacit des reproches que l'intresse aurait lui adresser. S'il avait quelque peu exagr, amplifi, invent, n'y avait-il pas t contraint et forc? Avant de s'y rsigner n'avait-il pas, vingt reprises, essay de dmontrer sa femme l'inanit de secs illusions mancipatrices? S'il avait feint de se prter ce rle de librateur de ses concitoyens, qu'elle avait rv pour lui et dont il avait si peu l'toffe, n'tait-ce pas parce que c'tait l l'unique moyen de conserver ses bonnes grces? Il concluait logiquement de tout cela, que les plus clatantes preuves de son amour pour Sacha taient prcisment ses mensonges. Et puis, il esprait bien n'en tre jamais rduit aux dsagrables extrmits d'une justification sur ce point; il savait l'importance de l'imprvu, il comptait sur lui pour obtenir, avant de l'avoir trop gagn, le prix que sa femme rservait son hrosme, ce qui naturellement eut tout arrang. Notre hros roulait donc vers Moskow dans d'assez agrables dispositions. La confession dont nous venons d'tre les interprtes ne nous empchera pas d'affirmer que la pense de la bien-aime ne l'absorbait pas moins qu' l'poque o son amour pour elle l'avait plong dans un si lamentable dsespoir; cependant, nous devons reconnatre aussi que certaines proccupations subalternes avaient pris chez lui une importance qu'elles n'avaient nullement au temps que nous rappelons. Il tait un point sur lequel la frquentation des _Enfants des tnbres_ l'avait gt. Jadis, le rude mougik se proccupait mdiocrement du contenu d'un plat, pourvu que ce plat fut plantureux, et il broyait d'une mchoire indiffrente le salmis de gelinottes comme les concombres sals, la galantine de saumon comme les champignons au vinaigre. Ses nombreuses sances au restaurant de Troitza l'ayant initi aux recherches et aux finesses de l'art de la _gueule_, il y avait pris got. Il tait rest gros mangeur; mais il tait devenu gourmet. Aussi, avant de quitter Odessa, avait-il bond son drowski des primeurs rares que Constantinople expdi dans cette ville, et de provisions de conserves de toute espce. Les premires devaient figurer dans les agapes fraternelles de la fameuse socit; quant aux autres elles taient destines suppler au mdiocre ordinaire que le voyageur devait trouver dans les maisons de poste, un genre d'auberges que l'on ne rencontre qu'en Russie et qui ne sont pas sans quelque rapport avec le radeau de la Mduse. C'est ainsi qu'avec l'ide que chaque tour de roue le rapprochait d'Alexandra, et les intermdes gastronomiques que lui mnageait son caisson, le marchand fut peu prs insensible aux fatigues de ce long voyage, fatigues d'autant plus grandes cependant qu'il retrouva la neige dans les environs de Kiew. En approchant de Kalouga, son coeur se serra et sa physionomie s'assombrit. Tous les incidents de la visite qu'un an auparavant il avait rendu son seigneur se reprsentrent son esprit, mais au lieu de s'emporter en vaines maldictions comme autrefois, il se demanda s'il ne se trompait pas lui-mme sur les dispositions d'Alexandra et, pour la premire fois peut-tre, il douta de l'infaillibilit de ses ruses et de ses subterfuges; aprs force rflexions, il resta convaincu que, dans la tche qu'il poursuivait, le rachat de son obrosk, fallt-il le payer un million de roubles, tait encore un moyen plus sr et plus pratique que la conqute mme imaginaire du trne sculaire des Romanoff. Lorsqu'il s'tait rendu Odessa, il avait vit Kalouga; il n'avait point voulu passer dans le voisinage du matre excentrique et vindicatif auquel il avait le malheur d'appartenir; mais maintenant, sa manire de voir tait compltement modifie. Qui ne risque rien n'a rien, se disait-il; d'ailleurs, ce n'est qu'au figur que les injures, que les menaces sont sanglantes; elles ne trouent point la peau comme les balles auxquelles Alexandra voudrait que j'exposasse la mienne. Dieu sait s'il m'en a accabl le vieux renard, et, en vrit, n'taient les singuliers caprices de ma femme, je n'en aurais pas t plus malade. Enfin ne se peut-il pas qu'au seuil de sa tombe, ce pcheur endurci ait t touch de la grce divine; elle lui inspirera peut-tre la misricorde? Le traneau avait fait du chemin pendant que Nicolas se livrait ce petit monologue; on tait la maison de poste, o aussitt qu'il et manifest son intention de se rendre au chteau, on lui apprit une nouvelle laquelle il ne s'attendait gure. Le comte Laptioukine, qui se portait si bien alors que Nicolas enfonait des aiguilles dans des figurines de cire, afin d'envoyer celui qu'elles reprsentaient dans l'autre monde, s'tait dcid ce petit voyage depuis que son riche serf ne s'occupait plus de lui! Il y avait prcisment quinze jours qu'il tait mort. G. de Cherville. (_La suite prochainement._) COLE DES BEAUX-ARTS LES PRIX DE ROME L'exposition des concours aux grands prix de Rome a eu lieu cette semaine et comme chaque anne a attir la foule l'cole des Beaux-Arts. C'est toujours une motion dans le monde artistique, un long sujet de discussions, d'apprciations, aussi bien parmi les lves que parmi les jurs, dont beaucoup savent par exprience l'importance qu'il y a pour un jeune homme entrer dans la carrire cette palme la main. Vivre Rome dans ce centre intelligent de la _Villa Mdici_, en contact quotidien avec les chefs-d'oeuvre de l'art moderne et les merveilles de l'antiquit, n'est-ce pas le plus beau rve de nos jeunes artistes et le plus doux souvenir de ceux qui les y ont prcds. Le dnigrement est l'ordre du jour, les _fruits secs_ cherchent depuis longtemps dnigrer cette utile institution, mais leurs efforts seront impuissants tant qu'elle produira des peintres tels que David, Gros, Ingres, Benouville, Cabanel, Baudry, Regnault; des sculpteurs comme Gortot, Duret, Dumont, Perraud, Merci. Le concours de peinture a rvl, cette anne, un talent hors ligne; M. Morot, lve de M. Cabanel, a remport le prix la presque unanimit des voix, vingt-six sur trente. Il tait entr le premier en loge avec une figure peinte que le jury avait beaucoup remarque; toutefois, son tableau a dpass toutes les prvisions: c'est l'oeuvre d'un talent fait, un des meilleurs prix qui aient encore t exposs. Le sujet choisi tait tir du CXXXVIe psaume de David Super flumina Babylonis: Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone et nous avons pleur en souvenir de Sion. Nous avons suspendu nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone, car ceux qui nous avaient amens captifs nous demandaient de chanter les cantiques de Sion, et nous leur rpondions; On ne chante pas sur la terre d'exil. Le tableau de M. Morot se distingue par un grand aspect, une _maestria_ d'ordonnance, c'est une oeuvre forte o tout est bien exprim; chaque mouvement est absolument juste et par cela mme porte avec lui son impression. La scne se passe au bord d'un fleuve qui bat des roches crayeuses sur lesquelles se dveloppe une heureuse composition. Le groupe du premier plan est compos d'un homme dans la force de l'ge, assis, sur la poitrine, duquel s'appuie une femme dsole dont les genoux servent de berceau deux beaux enfants; ce couple reprsente bien dans un genre diffrent la douleur de l'exil, l'un avec l'nergie mle d'un hros enchan, l'autre avec l'puisement et la douleur fminine. C'est bien l une famille pourchasse, et les deux enfants inconscients qui rient sur les genoux maternels sont d'un heureux contraste. La jeune femme est un admirable type juif; elle conserve quelques dbris d'un luxe babylonien: une riche draperie violace raye d'or, un voile de gaze fine brune, un cercle d'or et de pierreries d'o s'chappe flocons sa luxuriante chevelure; ses pieds, et baignant dans le fleuve, comme abandonne, une harpe d'ivoire incrust, d'un charmant effet de coloris. Au second plan, droite, une esclave agenouille, crispant ses bras, dans un mouvement rempli d'impression; cette figure dans la demi-teinte est d'un grand effet, d'un grand accent. Plus loin gauche, des groupes enlacs, et enfin au fond, appuys au rocher, deux hommes debout se serrant la main dans une treinte solennelle, en jetant un regard dsespr sur la ville qu'on aperoit l'horizon, aux rayons d'un soleil couchant. Pour affirmer la composition, une suite de captifs descendant la montagne; plusieurs suspendent aux branches du chemin leurs lyres, on ne chante pas sur la terre d'exil. Enfin, un soldat abyssinien, un noir au regard hautain, veille sur les prisonniers dans l'attitude audacieuse d'un vainqueur que rien ne saurait attendrir. M. Morot a fait preuve d'une extrme habilet de peintre et d'un talent dj mr, il n'a pourtant que vingt-trois ans, c'est en outre un dessinateur scrupuleux dou d'un temprament de coloriste; parmi les morceaux remarquables je citerai la poitrine et la tte de la femme, dont la carnation nacre forme un heureux contraste avec les chairs basanes de l'homme. Le deuxime prix a t donn M. Ponsan, galement lve de M. Cabanel. M. Ponsan a fait un bon tableau, dans lequel j'ai remarqu une excellente figure de vieillard, espce de Jrmie, assis gauche prs d'un groupe bien compos et habilement excut. Mon reproche consiste dans le manque total de caractre oriental donn par ce jeune artiste aux personnages de sa toile; c'est d'un aspect moderne et septentrional qui te le style sa composition. Le ciel gris est trs-joliment reflt dans le fleuve, mais mal adapt au sujet. On voit au second plan un cavalier barbare, gardien de ce groupe de captifs, dont la silhouette est d'un charmant effet sur le paysage. M. Ponsan est un artiste d'avenir que nous ne doutons pas de retrouver une autre anne au premier rang de cette jeune cohorte. Le deuxime second grand prix a t dcern M. Rixens, lve de M. Grome. Il a interprt le sujet d'une manire biblique qui a son mrite; la donne et l'effet de son tableau sont d'un joli sentiment, mais c'est une peinture froide et ronde qui ne m'est point sympathique. Je citerai nanmoins le groupe du jeune adolescent, vu de dos, qui pleure dans les bras de sa mre; le mouvement est heureux et bien rendu. Somme toute, le concours tait fort, les tableaux de MM. Mdard, Vimont, Commre, ont t fort apprcis; mais ces jeunes artistes ayant obtenu des deuximes prix aux prcdentes expositions, ne concouraient que pour le premier grand prix, qui a t donn sans hsitation et par acclamation l'oeuvre suprieure et dsigne par l'opinion publique de M. Morot. Le concours de sculpture tait trs-fort, et quatre concurrents semblaient devoir se disputer le prix, avec des qualits diffrentes; leurs bas-reliefs avaient des mrites qui rendaient le jugement difficile. Le sujet donn par l'Institut tait pris dans le XVe livre de Tlmaque: Philoctte bless au pied par les flches d'Hercule est ramen au camp des Grecs apportant ces mmes flches qui, selon les oracles, doivent contribuer faire tomber les murs de Troie. Soutenu par Ulysse et Noptolme, il se fait panser sa blessure par Machaon et Podalyre, fils d'Esculape. Le numro 1, de M. Peinte, lve de M. Guillaume, est trait avec, une sauvagerie qui lui donne un grand caractre. Ce sont de vrais humains, des tre ramens la ralit. Ulysse est particulirement bien compris. Machaon agenouill soutient le pied du bless dans sa main gauche, tandis que de la droite il prend, sans y regarder, des linges qui lui sont prsents par Podalyre, plac en arrire de lui. Philoctte, assis, la jambe droite allonge, est d'un bon mouvement; tout cela est calme, svre, d'une duret vraie que l'Institut a trouve un peu trop raliste. Le numro 2 entrait en lice; c'tait une composition d'une bonne ordonnance et d'un joli got d'art. Philoctte debout, soutenu par Ulysse et Noptolme, recevait les soins du savant accroupi, soulevant peine son pied. Il y avait de la recherche et du savoir dans cet ouvrage. Le numro 4 se faisait remarquer par l'heureux agencement des groupes; les deux mdecins debout devant le bless taient admirablement poss et draps l'antique. C'est ce bas-relief qui a remport le premier second grand prix. Son auteur, M. Hugues, est lve de M. Dumont; il a obtenu vingt-trois voix sur vingt-neuf votants. Le numro 5 eut d tre meilleur; on attendait plus de M. Dumiltre; il avait eu l'an pass un succs qui le dsignait au grand prix. Mais il a compris le sujet d'une manire trop classique; tout pose, tout est d'une saillie exagre et son Philoctte n'a rien de la simplicit de l'exil de Lemnos. C'est une revanche prendre; il y a dans ce travail des qualits qui font de M. Dumiltre un vainqueur de l'avenir, surtout s'il se dfie du genre manir et du trop d'effet qu'il a voulu produire cette fois. Je passerai sous silence 6, 7 et 8, qui ne sont pas de force figurer auprs des autres bas-reliefs; cela m'a paru jeune, faiblement conu, froidement excut, et j'arriverai au numro 9 qui m'a vivement impressionn, et pour lequel j'eusse vot de grand coeur si j'tais l'un des immortels; malgr mon infriorit il parat que je ne m'tais pas tromp, car M. Idrac, lve de M. Cavelier, a remport le grand prix de Rome avec vingt-trois voix. Son bas-relief est d'un bel effet, il commande l'attention, la composition est largement tablie et chaque figure a bien l'aspect qui lui est propre. Cette fois encore voil un prix trs-mrit; le Philoctte assis, la jambe droite allonge et se retenant du bras gauche Ulysse, plac derrire lui, est d'un excellent mouvement, d'un grand art. Noptolme, qui tient les prcieuses flches, a une expression charmante et fire. Disons-le, cette anne les concours sont trs-bons; les prix de musique, de peinture et de sculpture sont tout fait exceptionnels, et nous en flicitons le directeur et les professeurs de l'cole des Beaux-Arts; leur zle, guider les lves a produit des fruits qui doivent les rcompenser de leurs soins, de leur sollicitude et de leur studieux exemple: les Mass, Cabanel, Dumont, sont de beaux modles suivre dans la carrire des arts. L'exposition d'architecture a eu lieu les vendredi, samedi et dimanche 1er, 2 et 3 aot. Concours excellent. Le sujet indiqu tait _un Chteau d'Eau_. C'est l'difice qui renferme les rservoirs o se rassemblent, avant d'tre livres la consommation, les eaux amenes par les aqueducs pour la salubrit, l'alimentation et l'embellissement des villes. Les clbres fontaines Pauline, Trevi et Felice, Rome, sont des chteaux d'eau abondamment fournis par les aqueducs antiques. Nous n'en sommes pas l Paris; aussi le programme du grand prix n'est-il qu'un prtexte donn aux candidats d'architecture pour mettre en lumire leur mrite artistique. C'est donc avec un intrt particulier que je me suis livr l'examen des projets exposs l'cole des Beaux-Arts. Le premier grand prix a t dcern M. Lambert, lve de MM. Pacard et Andr. Le premier second grand prix a t accord M. Barth, lve de MM. Andr et Coquart. Un deuxime second grand prix a t obtenu par M. Ratouin, lve de MM. Pacard, Vaudoyer et Coquart. A bientt l'tude des envois des pensionnaires de la Villa Mdici, rcemment arrivs et dont l'exposition sera prochaine. Il y a, dit-on, en peinture comme en sculpture, des choses remarquables. L'apprciation des oeuvres d'art est un travail rempli d'intrt. Mais aucun ne saurait tre aussi sympathique que celui qui se porte sur cette jeunesse militante qu'on voit se former, qu'on suit ds ses dbuts et sur laquelle une critique consciencieuse produit les meilleurs effets; sans les connatre personnellement on devient l'ami de tel ou tel par ses productions seulement; on l'applaudit, on le blme, il y a l un lien spirituel qui, pour un homme artiste et impartial, a beaucoup d'attrait et rend la critique un ministre. Jacq. Rozier. [Illustration: LE GNRAL J. KOHLER, Commandant en chef l'expdition hollandaise d'Atschin, tu le 14 avril 1873.] LES TREMBLEMENTS DE TERRE EN ITALIE. [Illustration: Bellune.--La place Campitelli] [Illustration: L'glise de Conegliano.] [Illustration: Vue gnrale de Bellune.] [Illustration: L'htel de ville.] [Illustration: Les Invalides de Bronbeek.] LES MYSTRES DE LA BOURSE III LES OPRATIONS QUE L'ON FAIT A LA BOURSE Continuons marcher du connu l'inconnu. Si nous nous sommes bien fait comprendre, il nous semble que nos lecteurs ne doivent plus douter de la vivifiante influence de la Bourse qui est au corps social ce que la sve est tous les rameaux de l'arbre. Le revenu de la richesse mobilire est de deux milliards par an, et il continue grandir. Dpouillons-nous donc de nos vieux prjugs, et ne disons plus: Ah! oui, la Bourse, la roulette en trois pour cent! A peu prs comme ce naufrag qui s'criait, en abordant une terre inconnue: Ah! mais, c'est une terre civilise, j'aperois une potence! Ainsi il est bien entendu que les jugements rendus par la cote sont purs de toute condescendance et de toute flatterie. Apportez la Bourse les titres d'une Rpublique et d'une monarchie, et, sans se laisser blouir par les dorures de l'une et le beau langage de l'autre, la Bourse, en vritable Gobsec, les mettra indiffremment dans sa balance et se contentera de dire ce qu'ils psent. L'argent est aussi un souverain, et c'est lui qu'on pourrait coup sr appeler le Roi des Rois. _Sancta divitiarum majestas_, dit l'criture. Or, l'argent ne relve que de lui-mme et se conduit toujours de manire bien montrer que charit bien ordonne commence par soi-mme. Songez, en effet, que l'argent n'a jamais eu et n'aura jamais d'autre proccupation que l'ide du gain; Songez que la ralisation de ce gain peut se faire sur des valeurs de toutes sortes, rentes, chemins de fer, banques, socits industrielles, commerciales, maritimes; Songez que toutes ces valeurs sont incessamment places sous le coup de ce _delirium tremens_ qu'on appelle la hausse et la baisse; Songez qu'il suffit d'un cart de 10 c. sur la rente,--un rien!--pour vous donner sur la moindre des oprations, un achat ou une vente de 3000 fr. de rente, un cart de 100 fr. Donc, pour vous guider dans ce labyrinthe, pour apprcier toutes les valeurs qu'on fera papilloter vos yeux, n'ayez jamais d'autre rgle que celle-ci: le revenu du titre qu'on vous offre et sa scurit. La forme! la forme! disait Brind'hoison; l'argent! l'argent! dit la Bourse. Ainsi constitue, comme la chair de notre chair et l'me de notre me, comme l'ombre qui accompagne chacun de nos mouvements et l'cho qui redit chacune de nos paroles, la Bourse n'est plus que le mouvement perptuel de notre civilisation enfivre. Il n'est pas une nouvelle, pas une impression qui ne vienne l faire subir la cote son contre-coup. La paix et la guerre, l'abondance et la raret de l'argent, les disettes et les geles, les bons et les mauvais gouvernements, la hausse et la baisse du taux de l'escompte, la bonne sant ou la maladie des ministres, les bonnes et les mauvaises nouvelles financires, la politique et les grves, la scheresse et la pluie, tout, absolument tout vient se rpercuter sur ce march. Vous ne pouvez toucher une seule note du clavier social sans que cette note vienne immdiatement se faire sentir sur le balancier de la hausse et de la baisse. Aussi les nouvelles ont-elles une importance norme sur le va-et-vient des valeurs, et les faiseurs ne se gnent pas pour en inventer. La dpche du Tartare; a laiss la Bourse un souvenir imprissable. l'heure o se prparait la guerre d'Orient, et pendant que le paletot gris du gnral Mensikoff faisait trembler le Divan, un spculateur vint annoncer un jour la Bourse que les Russes taient entrs Constantinople. La dpche avait t apporte travers les provinces de la Turquie par un Tartare, dont on donnait l'itinraire. La Bourse accueillit par une baisse rapide la terrible nouvelle. Le lendemain, la dpche n'tait plus qu'une invention qui faisait rire le public. Mais les habitus de la Bourse tonnaient comme des matelots qui ont vu passer une trombe sur leur tte. Vous n'avez certainement pas tous les jours une dpche du Tartare; mais vous pouvez vous attendre un tlgramme batailleur de l'Italie contre Rome et de Rome contre l'Italie, un froncement du sourcil de M. de Bismark, la mauvaise humeur de l'Angleterre et de la Russie, tous les mille incidents de la vie politique de chaque jour, et alors vous devez suivre la devise du sage et vous tter le pouls neuf fois avant de toucher la rente. Ceci pos, abordons les oprations de la Bourse, c'est--dire, en d'autres termes, dchiffrons les rbus de ces oprations; car de tous les curieux, de tous les visiteurs inexpriments qui assistent au vacarme de ce march, qui ressemble un charivari, il n'en est pas un qui ne s'crie: --Mais tous ces boursiers sont des chapps de Charenton! C'est l'arche de No! Ils sont fous! C'est bien pis encore, lorsque l'observateur veut s'initier aux mystres de ces oprations dont le vocabulaire n'est pour lui qu'un argot vritable. L'un n'est occup qu' chercher des _Arbitrages._ L'autre ne parle que de son chelle de _Primes._ Celui-ci ne fait que du _Ferme._ Celui-l, vendeur enrag, passe son temps vendre _Ferme contre Prime._ Un troisime, acheteur quand mme, fait le contraire de son voisin et prend _Ferme contre Prime._ Et le spectateur ballott entre le _Ferme_, la _Prime_ et l'_Arbitrage_ finit par se dire: C'est la tour de Babel! Dchiffrons chacune de ces nigmes. Il est clair, tout d'abord, que cette foule tumultueuse et glapissante se partage, comme la foule de tous les marchs, en deux moitis bien distinctes: les acheteurs et les vendeurs. Les acheteurs eux-mmes se partagent en deux camps. Les uns se, contentent d'acheter ce qu'ils appellent un titre de tout repos--rente ou obligations--l'enferment dans leur portefeuille et se contentent d'en toucher les revenus, sans jamais mettre le pied la Bourse. Ce sont incontestablement les plus sages. Mais il y a des acheteurs qui, tout en ne faisant que des affaires au comptant, tiennent faire de la Bourse la poule aux oeufs d'or, et qui passent leur temps calculer le meilleur emploi de leur argent. Ainsi, par exemple, les coupons de toutes les valeurs ne se paient pas aux mmes poques. Eh bien! les acheteurs dont nous parlons vendent les titres dont ils ont encaiss les coupons, pour en acheter d'autres dont les coupons ne sont pas encore chus. C'est ce qu'ils appellent faire la chasse au coupon. D'un autre ct, les nouvelles qui pleuvent sur le march modifient les avantages que peuvent prsenter les valeurs. Ces acheteurs se tiennent galement la piste de ces nouvelles, pour en profiter au plus vite. Ils vendent les titres qu'ils ont en main pour en acheter d'autres qu'ils considrent comme plus profitables. Eh bien! Ce sont ces oprations qui consistent vendre un titre pour en acheter un autre qui s'appellent, en termes de Bourse, des _Arbitrages._ Il y a des boursiers malins, russ, retors, qui font rapporter quinze vingt pour cent par an leur argent par la pratique ds arbitrages. Mais il faut bien avoir le pied marin pour rie pas tomber sur ce plancher mobile. Tout n'est l que mensonges, clinquant, tromperie, et bien souvent, en faisant un arbitrage, on arrive vendre un titre excellent pour acheter un rossignol. Que de bonnes gens qui dormaient tranquilles sur l'oreiller de leurs rentes, et qui se sont rveills sur la paille, aprs avoir fait un arbitrage! * * * coutez, propos de ces dceptions, le petit dialogue que j'ai entendu un jour dans une sous-prfecture importante, entre une vieille moustache grise et un vieux paletot d'Orlans triqu. --Vous vous intressez donc toujours cette _pancarte_, monsieur Coussinet? --Oh! si peu, commandant... Un malheureux petit titre de rente... Une misre! --Bah! bah! On sait que vous en avez des paquets de ces papiers, qui haussent et qui baissent!... --Autrefois, je ne dis pas, commandant. Mais j'ai bien vite _lch_ tous ces _chiffons._ --Et pourquoi donc, papa Coussinet? --Vous me le demandez? Vous le devinez bien, commandant. J'ai t _pinc!..._ Ici une grimace qui fait penser celle d'un chat qu'on corche. --Ah! vous avez t _pinc._ Vous tes plus heureux que moi, papa Coussinet. Moi, j'ai t _rinc!_ Ici un juron qui branlerait un rgiment. --Vraiment! Vous avez t _rinc_, commandant? --Comme je vous le dis. C'tait dans les _Mouzaia..._ Tout y a pass. --Moi, c'tait dans la _Gastronomie._ Il ne m'est pas rest un radis. Le jour qu'on m'y _pincera!..._ --Le jour qu'on m'y _rincera!..._ Et les deux interlocuteurs se regardent avec des yeux qui dgoteraient de toute affaire les chercheurs de commandite. * * * Passons aux Primes. On fait la Bourse des primes de 1 fr., de 50 c., de 25 c., de 10 c. et de 5 c. Les primes de 1 fr., de 50 c. et de 25 c. se font pour la fin du mois; les primes de 10 c. et de 5 c. se font du jour au lendemain. C'est un march immense, et la manire dont on en parle, il est clair que le public n'en comprend pas le premier mot. Un de nos plus spirituels chroniqueurs, faisant un jour la guerre aux millionnaires et aux boursiers, finissait un de ses paragraphes par ce trait: Saluez, pitons, ce sont les princes don Deux Sous qui passent! La phrase tait bien trousse; mais notre chroniqueur crivait don Deux Sous comme il aurait crit don Carlos, et cette faute d'orthographe montre assez qu'il ne connat rien aux oprations de primes. Il faut crire dont deux sous, et nos lecteurs vont le comprendre en se rendant compte de l'opration. Exemple. La rente 5 p. 100 est 91 fr. Pour un motif ou pour un autre, vous prvoyez une grande hausse et, en consquence, vous ordonnez votre agent ou votre coulissier de vous acheter 5, 10, 15 ou 20,000 fr. de rente. Mais comme en cas d'insuccs vous dsirez limiter votre perte, vous ordonnez de les acheter prime, soit prime dont 1 fr., dont 50 c., dont 25 c. Cela veut dire que si la hausse que vous prvoyez n'arrive pas, vous vous rservez le droit d'abandonner votre march moyennant le payement de la prime que vous avez stipule, soit 1 fr., soit 50 c., soit 25 c. sur les rentes que vous achetez. La prime de 1 fr. pour 5000 fr. de rente reprsente 1000 fr., et par consquent la prime de 50 c. reprsente 500 fr. et la prime de 25 c. 250 fr. Ce sont l les primes qui se liquident la fin du mois. Il est clair que cette facult de continuer ou de rsilier votre march vous donne un avantage qui doit tre compens pour votre vendeur par un avantage gal. Cet avantage est reprsent, pour le vendeur, par un prix au-dessus du cours du jour. Ainsi, dans l'exemple que nous citons, en prenant la rente 91 fr,, l'acheteur prime la paiera, je suppose, 92 fr. dont 1 fr., 92 fr. 50 c. dont 50 c. et 92 fr. 75 c. dont 25 c. Naturellement, moins on risque d'argent et plus la prime est leve. C'est logique. D'aprs ces explications, on voit maintenant que l'acheteur prime tient au vendeur ce langage:--Je vous achte 5000 fr. de rente, dont je vous paierai 1 fr. (soit 1000), si les cours tournent contre moi. A la fin du mois, et tous les jours, pour les primes de 10 et de 5 centimes, l'acheteur l'heure fixe pour la rponse des primes, dclare s'il _lve_ ou s'il _abandonne_ les rentes qu'il a achetes. Le march primes reprsente donc pour l'acheteur une opration facultative qu'il continue ou qu'il abandonne suivant son intrt. Or, vous saurez que depuis le commencement du mois jusqu'il la fin, la spculation jette sur le march, comme une pluie, des primes de toutes sortes pour la fin du mois, pour le lendemain, et comme cette cote des primes hausse et baisse, comme la rente elle-mme, il y a donc pour toutes les liquidations une _chelle_ de primes qui influe puissamment sur les cours de la Bourse la fin de chaque mois. Et, en effet, il y a ainsi des millions de rentes achetes et vendues prime, et l'on comprend que ces millions de rentes psent sur le march, suivant qu'ils sont _levs_ ou _abandonns._ Il y a, pour le rglement de ces milliers d'oprations, un jour sacramentel que l'on appelle le jour de la rponse des primes. C'est le dernier jour du mois, deux heures, que sonne ce quart d'heure de Rabelais. Si les primes sont abandonnes, la Bourse double paisiblement ce cap des temptes. Mais si les premiers chelons de l'chelle des primes sont atteints, et si les acheteurs lvent ces primes, on voit alors les vendeurs courir aprs leurs primes, comme disent les boursiers, c'est--dire acheter les rentes qu'ils ont vendues et qu'ils n'ont pas, et dterminer ainsi une hausse rapide. On a vu des rponses de primes faire 1 fr. de hausse. --Mais, me direz-vous, c'est l le jeu de la Bourse. --C'est vrai. Nous y sommes en plein; mais vous verrez que le jeu de la Bourse comprend bien d'autres choses. Lon Creil. [Illustration: TYPES ET PHYSIONOMIES MILITAIRES.--La revue de dtail.] RBUS EXPLICATION DU DERNIER RBUS: En chemin de fer l'on a pas le temps de voir bien. [Illustration: Nouveau rbus.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 1589, 9 Aot 1873, by Various License: Share Alike