Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL 31e Anne.--VOL. LXII.--N 1597 SAMEDI 4 OCTOBRE 1873 [Illustration.] Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus. Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur le magnifique _Supplment_ qui accompagne le prsent numro. Notre VUE PANORAMIQUE DE METZ ET DE SES ENVIRONS permettra de suivre, pour ainsi dire comme sur le terrain mme, toutes les oprations stratgiques dont l'examen va se poursuivre devant le conseil de guerre charg de juger le marchal Bazaine.--Nous avons tenu publier ds la veille de l'ouverture des dbats cet important document, qui donnera une ide de la manire dont l'_Illustration_ enregistrera toutes les pripties de ce procs mmorable. [Illustration: LA CHAMBRE DU MARCHAL BAZAINE, A TRIANON.] SOMMAIRE _Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Un drame dans le dsert.--Les Thtres.--L'esprit de Parti (suite).--Nos gravures.--Bulletin bibliographique. _Gravures_: La chambre du marchal Bazaine, Trianon.--Bazaine.--Voyage de Victor-Emmanuel en Allemagne: promenade de Leurs Majests le roi d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de Laxenburg.--Exposition des prix et envois de Rome l'cole des Beaux-Arts (2 gravures),--Vue panoramique de Metz.--Souvenirs de captivit: l'vasion.--Nuka-Hiva: le chef de la baie de Thehetchagor;--La rivire, de la baie de Thehetchagor.--Exposition universelle de Vienne: vue des quatre faades de l'exposition de MM. Christofle et Comp. (ct sud).--Evnements d'Espagne: entre des carlistes Tortella.--Rbus. HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE Ou est toujours sans renseignements prcis sur l'tat des ngociations fusionnistes. La mission de MM. de Suguy et Merveilleux-Duvignaux Froshdorf ne parat pas avoir eu tous les rsultats que la dpche du _Times_, mentionne dans notre dernier bulletin, pouvait lui faire attribuer, ou du moins rien de positif n'a transpir sur les rsolutions prises par le comit lgitimiste dont font partie les deux honorables dputs. Plusieurs journaux bien placs pour tre exactement renseigns assurent mme que MM. de Suguy et Duvignaux n'avaient reu aucune dlgation et n'taient porteurs d'aucun programme, qu'ils n'ont t faire Froshdorf qu'un change d'impressions et d'opinions. Faut-il attribuer toute cette obscurit un parti pris de discrtion jusqu'au jour dcisif de l'action ou bien un embarras inavou venant de ce qu'en ralit les difficults pendantes ne sont pas encore rsolues? En attendant l'explication de ce mystre, un journal de Montpellier, l'_Union nationale_, a livr la publicit une lettre crite par M. le comte de Chambord M. le vicomte de Rodez-Bnvent, dput de l'Hrault, et qui est ainsi conue: Froshdorf, le 19 septembre 1873. Le sentiment qu'on prouve, mon cher vicomte, en lisant les dtails que vous me donnez sur la propagande rvolutionnaire dans votre province, est un sentiment de tristesse; on ne saurait descendre plus bas pour trouver des armes contre nous, et rien n'est moins digne de l'esprit franais. En tre rduit en 1873 voquer le fantme de la dme, des droits fodaux, de l'intolrance religieuse, de la perscution contre nos frres spars; que vous dirais-je encore? de la guerre follement entreprise dans des conditions impossibles, du gouvernement des prtres, de la prdominance de classes privilgies! Vous avouerez qu'on ne peut pas rpondre srieusement des choses si peu srieuses. A quels mensonges la mauvaise foi n'a-t-elle pas recours lorsqu'il s'agit d'exploiter la crdulit publique? Je sais bien qu'il n'est pas toujours facile, en face de ces indignes manoeuvres, de conserver son sang-froid; mais comptez sur le bon sens de vos intelligentes populations pour faire justice de pareilles sottises. Appliquez-vous surtout faire appel au dvouement de tous les honntes gens sur le terrain de la reconstitution sociale. Vous savez que je ne suis point un parti, et que je ne veux pas revenir pour rgner par un parti: j'ai besoin du concours de tous, et tous ont besoin de moi. Quant la rconciliation si loyalement accomplie dans la maison de France, dites ceux qui cherchent dnaturer ce grand acte que tout ce qui s'est fait le 5 aot a t bien fait, dans l'unique but de rendre la France son rang, et dans les plus chers intrts de sa prosprit, de sa gloire et de sa grandeur. Comptez, mon cher Rodez, sur toute ma gratitude et ma constante affection. Henri. Cette lettre ne contient, on le voit, que des rponses assez vagues aux griefs les plus exagrs et les moins srieux dont les tentatives de restauration monarchique puissent tre l'objet; elle ne contient aucune dclaration prcise sur les vritables difficults de la situation, telles que la question du drapeau et celle du pacte constitutionnel. Quoi qu'il en soit, il y a un curieux rapprochement faire entre sa teneur et le texte du discours prononc il y a quelques jours par M. le duc de Broglie au comice agricole, de Bernay: voici comment s'exprimait l'honorable vice-prsident du Conseil dans une proraison o il s'attache, son tour, rpondre aux insinuations que signale la lettre qu'on vient de lire: Enfin, mme l'intrieur, et dans nos discordes civiles, le cultivateur franais est le vrai soldat de l'ordre public. Ce modeste cultivateur, matre le plus souvent de son domaine restreint, ne reconnaissant dans l'usage de la proprit, qu'il a paye de ses sueurs, d'autre suprieur que Dieu et la loi, intress ainsi plus que personne au maintien de la paix sociale, en est le dfenseur n et naturel. Je n'ai pas hsit dire, l'an dernier, dans l'occasion que je rappelais tout l'heure, que, pour la bonne dfense de la socit contre les passions qui la menacent dans l'Europe entire, je prfrais cette arme de soldats de l'ordre rpandue ainsi sur tout le territoire, mme ces grands propritaires, comme on en voit dans des pays voisins, qui, dtenant le sol presque eux seuls, demeurent isols au milieu d'une multitude indiffrente la conservation de biens dont elle n'a pas sa part. Ce que j'ai dit, je le rpte encore; mais laissez-moi y joindre un avis que permettront une vieille amiti les reprsentants clairs de cette classe agricole qui m'entendent. Tout cela n'est vrai qu' une condition: c'est qu'ils sauront rsister aux conseils perfides des factions qui s'efforcent de les alarmer sur le maintien de ces droits dsormais acquis et inbranlables; c'est qu'ils ne croient pas, comme on s'efforce dans l'ombre de le leur souffler l'oreille, qu'il y ait quelqu'un en France assez insens pour rver de les priver du libre usage de ces droits qu'ils tiennent du labeur de leurs pres et de toute la suite de notre histoire. Cela n'est pas, cela ne sera jamais: ces chimres ridicules et ces craintes sans fondement ne sont pas dignes d'arrter un instant le bon sens pratique et sur de nos cultivateurs normands. Ils savent, ils sentent que l'tat social de la France moderne, oeuvre des sicles, est aussi indestructible que les fondements du sol qui les porte, et qu'on ne peut pas plus s'y attaquer avec succs qu'on ne peut altrer la qualit de l'air que nous respirons. Aucun homme, aucun parti n'y pourrait songer. C'est dans l'enceinte, si j'ose ainsi parler, dans les limites de cet tat social, dont personne ne peut sortir, que vont se dbattre toutes les questions politiques que nous avons rsoudre. Nos populations le savent, et elles attendent avec confiance, sous l'gide du loyal soldat qui nous gouverne, les institutions que leur donnera la dcision souveraine de l'Assemble nationale. Quant la question de savoir comment se posera devant l'Assemble le projet de restauration et combien de voix il runirait, on en est plus que jamais rduit aux conjectures, malgr les affirmations des enthousiastes, qui assurent que la majorit est sre d'elle-mme. L'_Indpendance belge_ publiait rcemment une statistique des dputs disposs voter en faveur de la monarchie ou de la rpublique et classait, dans ce tableau, parmi les _incertains_, M. E. Fray, dput de Seine-et-Oise. M. E. Fray a tout aussitt protest avec nergie en dclarant que son vote restait acquis au maintien de la rpublique conservatrice, comme le seul gouvernement capable, selon lui, de donner la France la scurit l'intrieur, sans inquiter les puissances trangres. D'autre part, la communaut d'attitude entre les rpublicains et le bonapartisme, parait assure, bien qu'elle ait failli tre compromise par une dmarche imprudente dont l'clat visiblement embarrass les organes de ce dernier parti. Nous voulons parler de la lettre crite par le prince Napolon au rdacteur en chef d'un journal radical, l'_Avenir national_, en rponse une sorte de manifeste publi par ce journal et tendant runir en un seul faisceau, sous le drapeau tricolore, tous les partis ayant pris leur origine dans la Rvolution franaise, dans le but de s'opposer de concert aux tentatives des royalistes. Le manifeste concluait en offrant au prince Napolon la direction de cette ligue et tait suivi de l'acceptation du prince, formule en ces termes: Paris, le 26 septembre 1873. Messieurs, La franchise, l'imprvu de votre dmarche me forcent une rponse brve; elle m'est dicte par les opinions de toute ma vie. En face de la gravit, de la publicit de votre lettre, je ne dois pas garder le silence. Le devoir de tout citoyen, l'heure grave o nous sommes, est de ne pas sortir de la cit en pril comme les neutres de l'antiquit. Non, je ne suis pas neutre et je ne dserterai pas la lutte. Je ne puis parler qu'en mon nom; mais comment croire que ceux dont les coeurs vibrent au nom de Napolon me dsapprouvent!! L'alliance de la dmocratie populaire et des Napolons a t le but que j'ai poursuivi dans tous les actes de ma vie politique. Soutenons notre drapeau en face des menaces du drapeau blanc, tranger notre France moderne et que le prtendant ne saurait abandonner que par un compromis et un sacrifice fait aux habiles de son parti.--Que vaudrait d'ailleurs cette concession de la dernire heure? Le rgne des Bourbons ne saurait tre que le triomphe d'une politique ractionnaire, clricale et antipopulaire. Le drapeau de la Rvolution abrite seul depuis prs d'un sicle le gnie, la gloire et les douleurs de la France; c'est lui qui doit nous guider vers un avenir vraiment dmocratique. Entre tous les dfenseurs de la souverainet du peuple, beaucoup diffrent sur les moyens de l'appliquer; mais une entente commune, l'heure actuelle, sur le principe mme de cette souverainet, est ncessaire et patriotique. Nous tous, citoyens de la socit moderne, nous devons chercher tablir, par le suffrage universel, la vraie libert base sur les rformes qui sont la condition du salut de la France. Oui, il faut oublier les dissentiments, les attaques, les luttes, les souffrances rciproques, les insultes mme, pour affirmer le principe de la souverainet nationale, en dehors duquel il n'y a que dangers, discorde et nouveaux dsastres. Soyons unis pour djouer des tentatives funestes, et formons ainsi la Sainte-Alliance des patriotes. Napolon (Jrme). Dsavou avec nergie, ds le lendemain de sa publication, par les journaux rpublicains de toutes les nuances, le programme de l'_Avenir national_ n'a pas t mieux accueilli par les feuilles bonapartistes. Toutefois, ces dernires se sont donn le temps de la rflexion, et c'est le surlendemain seulement qu'elles ont dclar que le prince Napolon devait seul tre rendu responsable du trs-regrettable scandale caus par lui, et que si la force des circonstances obligeait les partisans de l'appel au peuple se sparer de la majorit du 24 mai, ce serait peut-tre pour suivre une marche parallle celle des rpublicains, mais non pour conclure avec eux une alliance qu'ils repoussent avec horreur. COURRIER DE PARIS Thophile Gautier se plaignait de ce qu'on fabriqut trop de paysagistes. Si a continue, disait-il, on en verra autant que de bacheliers. Il montrait du doigt un des travers du temps, mais sans esprer qu'on se corrigerait. En France, on sait tout faire, except un effort d'esprit poussant contrecarrer la mode. Or, le vent est au paysage, rien qu' a. Le tableau d'histoire, la marine, le portrait, le tableau de genre, autant de spcialits qui s'envolent tire-d'ailes. La chose est tellement visible qu'elle n'aurait pas besoin de dmonstration. Pour aider encore ce mouvement, Troyon, avant de mourir, o sa vieille bonne femme de mre, depuis sa mort, je ne sais lequel, a song laisser par testament un prix de douze cents francs pour un concours annuel, une manire d'lever des paysagistes la brochette. Aux termes de l'acte, les concurrents doivent tre gs de moins de trente ans. Excellente clause. Prenez-les au moment o ils viennent de rompre leurs lisires; qu'ils soient donc jeunes le plus possible, ce sera pour le mieux. Il n'y a rien de tel que des yeux de vingt ans pour tudier la nature dans l'closion de son ternelle jeunesse. Mais pourquoi avoir voulu que le programme du concours ft expressment rgl par l'Institut. Est-ce que l'Institut voit clair? Un tang, dans une valle boise, aprs l'orage. Animaux au choix. Tel est le programme Troyon pour 1873. Ces drles de matres du quai Gonti ont voulu mettre de tout dans cette petite affaire; c'est une malignit de vieillards. Un bouquet d'arbres et un ciel du matin ou du soir auraient suffi. Non, il a fallu une espce d'assiette assortie, une mosaque des champs, une julienne. Mais ils ont t compris tout de mme. Vingt-neuf lves ont donc envoy au palais des Beaux-Arts chacun un tang, une valle, un bois et un orage. Ceux-l ont ajout des moutons, ceux-l des boeufs couchs dans l'herbe. Une chose tonne, c'est qu'il n'y en ait eu que vingt-neuf et pas cent et mme cent cinquante. Il va sans dire que plus d'une de ces pages donne des promesses de talent. Toutefois disons que la formule de l'Institut: _Animaux au choix_, a quelque peu gar l'imagination des concurrents. Ainsi il en est un que je ne veux pas indiquer autrement qui, s'tant propos de faire une flottille de canards barbotant dans l'eau, nous montre trois de ces volatiles portant des lunettes bleues. Un de nos confrres en chronique, se trouvant l, nous disait: Comment ces messieurs de l'Institut n'ont-ils pas pris cela pour une personnalit? Samedi dernier, l'htel des Commissaires-Priseurs, on a mis en vente ce qui restait du mobilier d'Henri Rochefort. Si efface que soit aujourd'hui la personnalit nagure encore si bruyante de l'auteur de la _Lanterne_, on se rappelle pourtant qu'il a t un des plus intrpides amateurs du bric--brac. Tout l'or qui sortait de son critoire s'en allait en fantaisies d'art ou en antiquailles. C'est ce qui explique comment il ne lui est presque rien rest des grosses sommes que lui a rapportes le dbit de son pamphlet. Le triste drame de la Commune fini de la manire que vous savez, lui parti pour Nouma, il a fallu se dfaire des bibelots que cet autre Masaniello avait accumuls chez lui. Une premire journe, tambourine avec soin travers la ville, suivant l'usage, a amen les acheteurs par centaines. Pour la vente de samedi, a t autre chose. On n'avait fait la dpense d'aucune affiche. C'tait tout ce qu'il vous plaira d'imaginer d'touff: une vente huis clos ou encore un feu d'artifice tir au fond d'une cave. Il en est rsult qu'il ne se trouvait devant le bton du commissaire-priseur que peu d'acheteurs, des pingres, un groupe de ces Auvergnats aux doigts crochus qui font mtier de s'enrichir avec les paves du monde lgant ou des artistes. Ils taient donc l une trentaine au plus, hommes et femmes, tous crasseux, tous pelotonns prs du butin. Pendant la vente, ils changeaient entre eux l'argot de la rue de Lappe, une grammaire qui sent les vieux chiffons et la vieille ferraille. En fin de compte, ils se sont partag vil prix ce restant du luxe d'un jour, car, il faut le rpter, par suite du silence des affiches ou parce que le vrai monde de la rue Drouot est encore hors des murs, on ne voyait par l pas un seul amateur. Les amis d'Henri Rochefort lui connaissaient une terre cuite d'un style fort original, le _Don Quichotte_ de Lepre. Ce morceau a t adjug 63 francs. Tout prs de cette figurine, on voyait un chef-d'oeuvre en bronze, une _Diane de Poitiers_, de Pradier, tude historique qui vaudra 100,000 francs dans vingt ans. Adjuge pour 62 francs, la _Diane_ de Pradier! --Choichante-deux francs, cha n'est pas trop cher_, disait l'acqureur avec un gros rire, _mais par chuite de la guerre, on a doubl les droits, chongez-y!_ Est venu le tour d'une jolie commode Louis XV, vrai meuble de petite matresse ou de gommeuse la mode, si vous voulez. En raison de sa naissance et de ses frquentations, Henri Rochefort avait des gots d'aristocrate. Ces hommes et ces femmes de la Charabie ptre qui guettaient leur proie aimaient bien mieux pousser les enchres pour la commode que pour les statuettes. Le meuble a fait 300 francs. Il valait mille francs, au bas mot, vu les jours de rigidit Spartiate o nous sommes; en d'autres temps, quinze cents francs ne l'eussent pas pay trop cher. La mme observation peut tre faite pour un bahut en bois de rose, 200 francs, d'abord; puis pour quatre chaises en tapisserie ancienne et pour un fauteuil, 288 francs.--Ce fauteuil, nos gracieux Auvergnats l'essayaient; ils s'asseyaient entre ses bras les uns aprs les autres; ils le touchaient; ils avaient l'air de l'ausculter.--Ce lot, une poque, avait cot douze cents francs.--Tout cela n'tait encore qu'une sorte de prface. Ce qui passait pour avoir le plus de prix, c'tait le lit du transport, une merveille, en effet. Ce lit, en bois de fer, style Franois 1er, et qui avait cot deux mille francs, n'a pu se vendre que 461 francs, et 500 francs avec les rideaux de soie rouge. Bref, le produit n'a pas dpass la somme de cinq mille francs. Bonne journe pour les Auvergnats. Une lettre encadre de noir nous a appris, il y a quelques jours, la mort fort inattendue d'une jeune personne de vingt ans; Mlle Stphanie Proudhon a succomb, Passy, une maladie de poitrine. Trois cents amis du publiciste ont entour ce cercueil, le jour des obsques, et j'ai eu le regret trs-vif de ne pouvoir me mler eux.--P. L. Proudhon a eu quatre filles; trois ont cess de vivre. Une seule demeure, trs-vive, la vrit, ayant toutes les apparences de la sant. J'ai nomm Mlle Catherine Proudhon, celle qui, tant enfant, servait dj de secrtaire intime son pre. Peut-tre se rappelle-t-on que, pendant la maladie qui l'a emport, Sainte-Beuve a prpar un volume, trs-remarquable, sur le brillant et terrible auteur des _Confessions d'un Rvolutionnaire_. Pour faire un pendant ces rvlations sur son pre, Mlle Catherine Proudhon, aide de sa mre et de quelques amis, rassemble grand'peine les lettres si nombreuses et si originales qui composeront la Correspondance de l'ancien imprimeur de Besanon. Nul ne se sera autant prodigu que cet homme dont on a tant parl et qu'on connat si peu. J'ai voulu donner moi-mme une preuve de sa facilit crire des lettres en publiant une petite plaquette sous ce titre: _P. J. Proudhon et l'cuyre de l'Hippodrome_. Il existe assurment, travers le monde, mille ou douze cents lettres de cet crivain, toujours clair comme Voltaire, toujours paradoxal comme Denis Diderot, toujours instructif comme H. de Balzac. Parmi ceux auxquels P. J. Proudhon a le plus crit, on cite plus d'un personnage. Il y a d'abord eu Napolon III, qui l'auteur de _La Rvolution dmontre par le 2 dcembre_ a d s'adresser deux fois pour faire lever la prohibition qui pesait sur son livre. Il a aussi crit plusieurs fois au prince Napolon Jrme. Les intimes tels que MM. Darimon, Charles-Edmond, Georges Duchne et le colonel Langlois ont, de mme que les frres Garnier, de quoi faire un volume; le pauvre Gustave Chaudey, le mme qui a t assassin par les hommes de la Commune, n'avait pas moins de cent cinquante lettres. Il y en a aussi de fort remarquables entre les mains de M. Charles Beslay, ce vieillard, aujourd'hui proscrit, qui aprs la rvolution du 18 mars, a prserv de l'incendie la Banque de France, ses titres et ses trsors. Les plus intressantes, les plus familires, celles dans lesquelles le paysan de la Franche-Comt exprime peut-tre le plus et le mieux ce qu'il veut dire, ont t crites M. Auguste-Abraham Rolland, ancien reprsentant de Sane-et-Loire, le spirituel traducteur de la correspondance de la princesse Palatine. Il m'a t donn de prendre connaissance de ces confidences; ce sont de vritables _Mmoires intimes_, comparables, par exemple, aux lettres de Diderot Mlle Roland. Dans ces ptres, crites sans aucun apprt, P. J. Proudhon fait dfiler peu prs tous les contemporains sous ses yeux. Dieu sait tout ce qu'il y a de malice et de vrit dans les mille et un petits portraits main courante qu'il trace l-dedans! Parmi ces lettres, il en est une, fort tendue, qui produit plus d'impression encore que les autres. Elle a trait un fait qui s'est pass dans la famille mme de l'auteur. La chose est doublement curieuse par les contrastes et par les rapprochements qu'elle fournit. Ce qui se passe en ce moment mme lui donne, ce me semble, un trs-grand attrait d'actualit. En 1850, par suite de la publication d'un article de journal, P. J. Proudhon tait enferm Sainte-Plagie. Il pousa alors dans sa prison Mlle Pigard, fille d'un ancien hraut d'armes de la cour du roi Charles X. Ce dernier, fort excellent homme, lgitimiste sincre, mais s'occupant peu de politique, recevait une modique pension de l'ancienne liste civile (je parle, bien entendu, de la liste civile des Bourbons de la branche ane). Un moment vint o les ressources de ce rservoir manquant, ce vtran du palais des Tuileries dut avoir recours la cassette du comte de Chambord pour vivre. En une telle extrmit, il pria son gendre de lui servir de secrtaire, et, en effet, P. J. Proudhon rdigea pour lui la supplique, qui fut envoye Froshdorf. Un peu plus tard, le brouillon de cette pice, de la main de P. J. Proudhon, fut trouv, et rpublicains et royalistes l'envi accusrent le publiciste d'entretenir des intelligences avec Henri V. C'est pour repousser cette supposition que le publiciste a crit la lettre si loquente laquelle je fais allusion et dont voici un fragment: Cher ami, mon beau-pre a t, pendant quarante annes, le serviteur des Bourbons. Vieux, infirme, n'ayant pas de pain, il a cru devoir s'adresser au prince dont il a servi les aeux. N'est-ce pas une rgle d'agir ainsi? Mais, au moment de faire sa demande, le vieux Pigard a vu que sa main dbile, presque paralyse, n'avait plus la force de tenir une plume, et il a naturellement demand moi, son gendre, de rdiger sa demande. Il a dict, j'ai crit. Il envoyait un placet au comte de Chambord. Ecrivant pour lui, j'ai fait le travail graphique. Voil tout mon crime. Ce n'est l, je le rpte, qu'un dmembrement fort dcousu et incolore. Toute cette protestation est d'un beau mouvement et d'un grand style.--On espre que ce morceau et mille autres feront partie de la _Correspondance_ dont s'occupe la dernire des Filles de l'auteur, _Correspondance_ laquelle, je le rpte, le livre posthume de Sainte-Beuve a si bien servi de prlude. Nous sommes en pleine chasse tout le long du pays. A ce sujet, il court beaucoup de racontars. En voici un que nous avons entendu dbiter par un Nemrod qui arrive de Normandie. Du ct de Bayeux, un villageois avait promis son cur de lui envoyer un livre, le jour mme de l'ouverture de la chasse. A une semaine de l, le bon cur rencontre le rustre: --Eh bien, mon garon, lui dit-il, et ce livre? --Comment, moussieu le curai, est-ce que vo ne l'avais poin encore? --Non. --Ah! mais, je n'en reviens point. --Comment cela? --Pardine, aussitt que j'l'ai vu pas bien loin de nout' farme, j'y ai dit: Va-t-en vite chez moussieu l'curai. Et i n'y a point tai, l'grigou? C'est point bien d'sa part, savais-vous! Le narrateur ajoutait: --Le bon cur rit encore aux larmes en racontant cette pyramidale navet de son paroissien. Quant nous, nous pensons que le narrateur et le cur sont encore bons enfants s'ils croient que les paysans d'aujourd'hui ont cette navet-l. Il n'y a pas eu de prix pour le concours Troyon.--Tout le monde s'y attendait bien. Philibert Audebrand. [Illustration: BAZAINE. D'aprs la photographie de M. Maunoury.] [Illustration: VOYAGE DE VICTOR-EMMANUEL EN ALLEMAGNE.--Promenade de Leurs Majests le roi d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de Laxenburg.] UN DRAME DANS LE DSERT Vous ne connaissez pas l'Amrique! Voil ce que ne cessent de nous rpter sur tous les tous les Amricains que nous fait rencontrer le hasard de l'existence parisienne. Vainement prouvons-nous que nous avons lu avec fruit les livres de Tocqueville et d'Ampre. Le premier est vieux, et n'tait pas absolument vrai, mme quand il a paru. Quant au second, utile au voyageur qui veut se borner parcourir certaines villes privilgies, en formation ou en dcadence, il n'apprend rien sur la vie gnrale telle qu'on la comprend et qu'on la pratique, sur les moeurs, le caractre, et ce qui peut constituer le prsent et l'avenir de la sociabilit d'un peuple. On ne sort pas de l. Si vous insistez, vous ne tarderez pas tre cras sous une avalanche d'anecdotes et de faits particuliers qui dmoliront pice pice toutes les notions que vous aviez pniblement classes dans votre esprit. C'est ce qui m'est arriv, et voil pourquoi j'avertis le lecteur au moment de conter un drame amricain. Les tribus indiennes, si bien dcrites par Chateaubriand, subsistent encore sur quelques points de l'immense territoire que peuplent et civilisent les continuateurs de Washington. Mais chaque jour voit diminuer leur importance. De beaucoup, il ne reste plus que le nom. Quelques autres sont rduites un tel petit nombre d'individus qu'ils ne valent mme pas la peine d'tre dompts. Le wisky en a eu raison bien mieux encore que la poudre de guerre. C'est en vain que certains chefs intrpides protestent contre cette destruction qui s'attaque l'homme adulte et par consquent s'oppose la reproduction et la propagation de l'espce. Tout au plus parviennent-ils se montrer dignes de leurs anctres et nous faire voir ce qu'taient les Indiens d'autrefois. Tel tait Maha, un des plus illustres des Chrokes, au moment o l'on conut l'ide de relier par un chemin de fer New-York San-Francisco et l'Ocan Pacifique. Les exploits de guerre et de chasse de Maha taient clbres dans toutes les prairies, et on ne prononait qu'avec respect le nom de l'Oiseau-Moqueur, ainsi que l'avaient surnomm ses compatriotes. Il ne vit pas d'un bon oeil l'entreprise nouvelle. On l'entendit souvent profrer des menaces contre ces empitements qui venaient troubler la tranquillit des solitudes et rendre plus pnible encore l'existence prcaire des Indiens. Quand ils n'taient pas en nombre, les travailleurs taient, souvent interrompus par une irruption soudaine et une attaque main arme. On ne saura jamais le nombre exact de ceux qui ont pay de leur vie ce rle de pionniers de la civilisation que nous admirons de loin. On a pu dire sans exagration que, dans certaines solitudes, chaque traverse avait t arrose du sang d'un homme. La civilisation qui veut marcher grandes guides ne s'arrte pas pour si peu. Maha n'en vit pas moins s'tablir le chemin de fer du Pacifique, et les wagons roulrent de New-York San-Francisco, et rciproquement, emportant marchandises et voyageurs. Il en conut un ressentiment profond. Il ne comprenait rien cet ouragan de feu qui bravait son intrpidit. Mais il lui avait vou une haine farouche, une de ces haines de sauvage qui est peine satisfaite par la mort. Il fallait que Maha eut raison de son ennemi ou qu'il prit. Il rsulta de cette rsolution prise, une srie d'embuscades plus ou moins ingnieuses et des accidents de toute sorte dans le dtail desquels nous n'entrerons point. Les draillements ne comptent gure dans l'existence amricaine. Toutes les routes en ce pays sc ressentent plus ou moins de la prcipitation avec laquelle elles sont construites. Pourvu qu'elles conduisent au but, peu importe si elles n'offrant pas au voyageur toutes les garanties qu'on rencontre sur nos belles et grandes routes d'Europe. Sous ce rapport, le chemin du Pacifique ne pouvait faire exception la rgle nationale. Les accidents prpars et imagins par Maha et les Peaux-Rouges qu'il commandait ne produisirent pas plus d'effet qu'ils n'en auraient produit dans les environs de Baltimore et de Boston. On fut mme quelques mois ne pas souponner les Indiens d'tre pour quelque chose dans les rails coups et les traverses enleves. Quand on s'en aperut, Maha reconnaissait dj l'inutilit de ses ruses et de ses efforts et changeait de tactique. Avec la patience de l'Indien qui surveille toutes les habitudes de la proie qu'il guette, Maha se mit observer la marche des trains. Il voulait en tudier et en surprendre le mcanisme. Car il tait trop intelligent pour n'avoir pas compris tout de suite que le monstre de feu obissait une direction savante. Il devina le rle important que jouaient le mcanicien et le chauffeur. Et ds lors son plan fut arrt, un plan qui exigeait une hardiesse, une agilit, une vigueur dont les sauvages seuls sont capables. Mais, sous ce rapport, Maha tait en fonds, il n'avait pas son pareil dans les Prairies de l'ouest. Il ne mit personne dans sa confidence, ni parmi les anciens de sa tribu, ni parmi ses jeunes compagnons d'aventures. Car il n'avait besoin d'aucun secours pour mener bien l'audacieux projet qu'il avait conu et profondment mri. Par une belle journe de juin, au moment o le soleil son znith couvrait de ses feux ardents toute la plaine, Maha, que les Chrokes appelaient l'Oiseau-Moqueur, s'embusqua donc le long des rails, dans l'endroit le plus dsert, et attendit le passage du train. Le souffle puissant de la locomotive et les sifflets stridents ne tardrent pas se faire entendre. Le convoi de San-Francisco arrivait toute vapeur. Pas d'autre bruit dans l'immense solitude. Le calme universel avait une solennit qu'on n'oublie jamais quand on a t une fois dans sa vie tmoin de ce spectacle grandiose. Les animaux sauvages eux-mmes se reposaient dans les hautes herbes, et attendaient que le soleil eut tempr ses ardeurs. Maha veillait avec confiance. Il avait examin ses armes. Il tait certain de tenir sa vengeance. Les premiers wagons le frlrent dans son embuscade. Il les laissa passer pour mieux calculer son lan. Puis, avec une adresse qui ne surprendra pas ceux qui ont tudi les sauvages et savent de quels tours d'agilit ils sont capables, il sauta et se maintint sur le marchepied. Dans les wagons, on vit passer comme un fantme le visage richement tatou du chef Chroke qui se glissait le long du convoi et arrivait jusqu' la locomotive. Seuls, le chauffeur et le mcanicien n'avaient rien vu et continuaient diriger la marche de la vapeur avec une entire scurit. Ils taient en pril de mort. L'intrpide Indien a saut sur la machine. D'un coup de tomahawk; il abat le chauffeur ses pieds; d'un coup de couteau, il tue le mcanicien. La main vengeresse est aussi rapide que l'clair. En un clin d'oeil les cadavres sont scalps, et l'Oiseau-Moqueur s'lance et se tient debout sur le tender comme un triomphateur. Il tient la main et brandit comme un trophe les chevelures de ses ennemis et hurle un chant de guerre sauvage. Tous les voyageurs ont reconnu cette voix. Dans toutes les veines court un frisson de terreur. Un marche une mort imminente, certaine; car le train n'a pas ralenti sa vitesse. Au contraire, la vapeur n'tant plus contenue et dirige dploie toute sa vigueur. Tant que le charbon et l'eau ne feront pas dfaut, on poursuivra cette course vertigineuse. Les stations intermdiaires sont brles. Pleins d'pouvante, les aiguilleurs et les cantonniers voient passer ce train lanc avec une vitesse insense et ce singulier mcanicien. Chacun comprend le pril et devine en gros ce qui est arriv. Mais impossible de porter le moindre secours. Il n'y faut mme pas songer. On doit rester sourd aux cris de dtresse des voyageurs, dont les terribles lamentations rveillent tous les chos des solitudes. L'Oiseau-Moqueur les entend, et il jouit de son oeuvre. Il est heureux des larmes qu'il fait couler. Dans son coeur, il est le plus grand des hommes, des guerriers de sa tribu. En un seul jour; il a veng les Peaux-Rouges de toutes les vexations, de toutes les injustices sculaires que leur font subir les Amricains. Le drame cependant n'tait pas fini. Si la situation tait singulirement aige, elle allait encore le devenir davantage, par la seule priptie qui n'avait pu entrer dans la tte et dans les prvoyances de l'Oiseau-Moqueur. Comme dans tous les convois long parcours, la socit est fort mle dans les wagons. Il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Certains compartiments taient mme occups par des familles entires. Quelles tendresses dchirantes furent changes dans ces moments suprmes, nous ne le dirons pas. On les devine aisment. C'est principalement devant la mort imminente que toutes les affections du coeur se donnent libre carrire, et l'homme civilis est le mme sous toutes les latitudes. Parmi les passagers se trouvait un officier de la marine des tats-Unis, M. Henry Pierre, qui voyageait avec sa femme et ses deux jeunes enfants. Ce groupe se faisait remarquer entre tous. On n'y entendait ni cris dchirants ni maldictions. Mais les yeux laissaient chapper des larmes silencieuses, et les mains restaient troitement unies. Ensemble on avait vcu; on avait t heureux, ensemble on voulait mourir. L'homme et la femme n'avaient pas d'autre pense. Quant aux enfants, jamais ils n'avaient paru plus beaux, plus affectionns leurs parents. C'tait, rellement une famille modle, et comme on en voit rarement en Amrique. Le marin cependant, habitu aux luttes des grandes navigations, cherchait dans sa tte un moyen de sortir du pril. Une treinte plus expressive la main de sa femme indiqua qu'il avait trouv. Avec une rsolution formidable, il prit un solide poignard dans son bagage portatif, dposa un long baiser sur le front de chacun des tres adors, et ouvrit la portire du wagon. Sur le marchepied, il envoya un dernier regard sa femme et ses enfants. --C'est pour eux! dit-il simplement. Et on le vit se glisser le long du train jusqu' la machine. Les cris et les lamentations avaient soudainement cess. On avait compris qu'un secours inespr arrivait, qu'un homme se dvouait pour tenter le salut de tous. Seul, sur le tender, le grand chef Chroke n'avait pas interrompu son chant de triomphe. Il agitait toujours les scalp du chauffeur et du mcanicien. Henry Pierce, son poignard la main, a saut sur la machine. L'Indien l'aperoit. Devant ce nouvel ennemi, il pousse son cri de guerre et brandit son tomahawk. Ce n'est plus une surprise; c'est un combat corps corps qui s'engage, et la robuste vigueur et l'agilit de l'Amricain sont de taille se mesurer avec celles de l'Indien. Tous les voyageurs, penchs aux portires, essayent, de voir, et leur anxit est facile comprendre. Dans les prils extrmes, on s'accroche avec l'nergie du dsespoir tout ce qui peut paratre une branche de salut. L'troit espace sur lequel se livrait la bataille n'tait cependant pas aussi favorable l'Amricain qu' l'Oiseau-Moqueur. Les pieds du marin avaient rencontr les cadavres du chauffeur et du mcanicien et glissaient dans le sang. Avec son poignard, il ne pouvait atteindre son ennemi que de trs-prs. L'Indien au contraire avait conserv tous ses avantages, et son tomahawk s'abattit sur Pierce, qui tomba grivement bless. En un clin d'oeil, l'Oiseau-Moqueur le scalpa, et une troisime chevelure vint s'ajouter celles qu'il agitait en poussant des cris froces de triomphe. Pour l'Indien, l'ennemi abattu tait un ennemi mort. Il n'en tait point ainsi de Pierce, heureusement. Malgr ses blessures il vivait encore, et malgr d'atroces souffrances il conservait une indomptable nergie. Pendant que l'Indien exhalait en vocifrations sauvages le dlire de sa joie, le marin rassembla les forces qui lui restaient, se releva brusquement, bondit, et plongea son couteau dans la poitrine de l'Oiseau-Moqueur. Il le retourna mme dans la plaie pour que la blessure ft bien mortelle. Le cadavre du chef Chroke tomba sur la voie. La mort de Maha n'tait que le commencement de la dlivrance. Le danger tait loin d'avoir disparu. Car le train filait toujours avec une vitesse infernale. Aucun homme n'avait eu le courage d'imiter l'exemple donn par Henry Pierce et de s'aventurer le long du convoi jusqu' la machine, il s'en fallut donc de bien peu que tout ce beau dvouement ne ft compltement inutile. Avec une nergie qu'on ne saurait assez admirer, Henry Pierce se trana pniblement jusqu' la manivelle et renversa la vapeur. Il tait bout de forces. A son tour il tomba sur les cadavres du chauffeur et du mcanicien. Mais le train s'arrta. La femme et les enfants du brave officier de marine taient sauvs. Les autres voyageurs bnficirent du sauvetage par surcrot. Seulement on les vit accourir avec empressement ds que toute espce de danger eut disparu, ds qu'on put descendre des wagons avec scurit. Ceux qui avaient montre l'gosme le plus couard ne furent pas les moins prompts vouloir porter des secours; il y en eut mme qui avourent qu'ils se htaient pour bien savoir ce qui s'tait pass et connatre tous les dtails du drame. Le brave Henry Pierce respirait encore; mais il n'en valait gure mieux. C'tait un homme vou une mort certaine. Aucun secours, aucun prodige de la thrapeutique n'aurait pu dtourner ce dnouement fatal. Une consolation suprme tait pourtant rserve au grand coeur qui battait dans cette poitrine affreusement mutile. Pierce entendit et reconnut la voix de ceux qu'il aimait. Il sentit leurs douces treintes encore une fois. Il put prendre et garder dans les siennes la main de sa femme, la main de ses jeunes enfants. La douleur de cette famille tait d'autant plus navrante voir qu'elle ne se trahissait pas au dehors par des cris et des manifestations bruyantes. La mre et les enfants semblaient craindre, par l'explosion de leurs sentiments intimes, de troubler les derniers moments de celui qu'ils allaient perdre. Eux seuls taient les victimes vivantes de cette catastrophe qui a laiss une trace profonde dans les annales du chemin de fer du Pacifique. Et eux seuls se montrrent dignes de cet homme courageux qui s'tait volontairement sacrifi pour le salut de tous. Henry Pierce expira deux heures aprs l'arrt du train. Ces vnements s'accomplissaient l't dernier. Aujourd'hui c'est peine si, dans le vaste dsert du territoire indien, on peut indiquer avec prcision le thtre du drame. Georges Bell. LES THTRES Thtre de la Porte-Saint-Martin.--Marie Tudor. Il existe au muse de Madrid un admirable portrait de Marie Tudor, par Antonio Moro. Sous le bonnet, ou plutt sous le chapeau de velours noir relev sur les tempes s'encadre la figure amaigrie de la reine, avec les lvres fines, les yeux ardents sous la paupire rougie, les pommettes saillantes, le teint ple de l'hydropisie, et toute la svrit de l'asctisme religieux. Elle se dtache froide, terrible de son cadre, cette figure de Marie la Sanguinaire, _the bloody Mary_, comme elle se dtache de l'histoire, au milieu de ses perscutions religieuses, dans ce fanatisme qui effraya Philippe II lui-mme, son royal poux. Pourtant c'est cette reine, vivant d'une sorte d'exaltation pieuse dans un Escurial anglais, qu'il a plu l'auteur de donner un amant. A son aise. Il me semble pourtant que s'il convient au pote de rompre en visire avec toutes les ides reues, il faut au moins que son oeuvre s'empare des esprits par sa puissance, de telle sorte qu'on lui fasse crdit de ses erreurs et qu'il ne vienne pas en pense de les relever. Eh bien! Marie Tudor est coup sr un des drames les moins heureux du pote. Je ne m'inquite pas de sa porte politique, je ne me demande pas o tendent ces vises de l'auteur, qui de parti-pris trane une reine devant le mpris public, en lui faisant proclamer impudemment devant une cour Fabiano Fabiani pour son amant, qui prend toute l'Angleterre tmoin de cette honte, en lui demandant de s'associer sa vengeance. Qu'importe que reine elle se dshonore publiquement, que femme elle livre tous l'aveu de ses lchets, que chrtienne elle se parjure, la main tendue sur la couronne royale et sur les saints vangiles, qu'elle mente aux serments faits la mmoire de son pre; c'est une tte couronne qu'on jette au mpris de la foule, comme le pote lui a jet et Charles-Quint, et Franois Ier, et Louis XIII, et Richelieu, c'est un systme, je n'ai pas m'en proccuper. L'affaire est entre le public et Victor Hugo. Moyennant quelques galanteries du pote son peuple, ils s'entendront bien ensemble. Mais ce qui est plus important pour moi, simple spectateur d'une action dramatique, c'est que la pice ne m'intresse pas. Chose trange! Le drame est rempli de terreurs par les nuits sombres aux bords de la Tamise, par les colres terribles d'une reine, par la prsence du bourreau, par l'appareil funbre des chapelles ardentes, des tentures des tombeaux; il est assombri par les coups de canon, clair par l'incendie des villes, et pourtant l'me reste froide devant cet immense dploiement de terreurs. Elle voit passer ce spectacle sans s'mouvoir, sans se passionner. Une curiosit pourtant s'empare de vous au milieu de tout ce rcit lugubre: Comment ce puissant esprit viendra-t-il bout d'une telle oeuvre! car Victor Hugo est un matre par la force et par l'audace; comment s'achvera un tel difice? L'esprit est donc en veil; quant l'me, je le rpte, elle est bien son aise; cela ne la regarde pas. La raison en est simple: c'est que Victor Hugo est thtral et n'est pas dramatique. Il y a un grand souffle dans le pote qui anime de sa puissante parole une action mise en scne, qui agite au gr de son lyrisme tous les personnages; toujours brillant, toujours sonore, avec l'appareil extrieur du gnie. Shakespeare si vous voulez, mais sans passions, le Shakespeare de la phrase. J'coutais l'autre soir cette Marie Tudor; un acte tout entier se passe mettre en dehors la violence de la reine. Un homme aim l'a trahie, sa vengeance sera terrible. Il lui faut le grand jour pour l'clairer, la multitude pour tmoin, il lui faut la menace pleins poumons, l'insulte sans rserve, l'insulte jusqu' la grossiret, le reproche avec tous les mpris, l'humiliation, l'abaissement de l'amant, dt la dignit de la reine tomber avec la tte du favori: Tu te dis alli la famille espagnole de Pnalvar, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais Italien, rien! moins que rien! fils d'un chaussetier du village de Larino!--Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais et je ne le disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il me parlait de sa noblesse! Ce n'est pas assez de toutes ces invectives, il faut que cet homme tombe genoux devant tous, qu'on le dshonore aux pieds du trne, que la reine le voie face face avec le bourreau. Et quand l'effet de cet acte sera perdu par son exagration mme, la reine se reprendra d'amour pour Fabiano Fabiani. C'est le coeur de la femme. Racine l'avait dit tout entier dans un seul vers d'_Hermione_: S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain. Mais Victor Hugo n'a pas le gnie sobre et puissant de Racine, il se perd dans la dclamation, il frappe fort, il ne frappe pas juste, si bien que ce personnage de _Marie Tudor_, renouvel d'_Hermione_, nous laisse absolument froids, par cela seul qu'en l'exagrant le pote l'a rendu faux dans le vrai. Voil pourquoi ce drame de _Marie Tudor_ a eu si peu de succs son dbut et pourquoi le public d'aujourd'hui ne me semble pas dispos casser le jugement du pass. A dfaut de Marie Tudor, les personnages qui gravitent autour de la reine ont-ils du moins un intrt? Aucun, ce n'est pas coup sr Fabiano Fabiani qui m'attache. Ce que la reine en dit me dgoterait compltement de ce gentilhomme, fils d'un chaussetier du village de Larino. Jane est une fille perdue que son repentir et son amour tardif pour Gilbert ne rachte gure; quant Gilbert, cet homme qui ment pour la reine quand elle en a besoin, le droit de sa vengeance ne le justifie pas de toutes ces lchets. Tout cela compose donc un ensemble de gredins peu sympathiques, et je ne m'tonne donc plus de l'accueil que le public fit, il y a quelque quarante ans, _Marie Tudor._ La pice devait tre merveilleusement joue en cette anne 1833, o elle parut pour la premire fois. Je vois sur la liste des acteurs les noms de Mlle Georges, de Lockroy, de Chilly, de Provost. Il y a l de grands souvenirs; mais il ne faut pas que ce pass nous rende injustes, et j'ai applaudi pour ma part, et trs-chaleureusement, aux interprtes d'aujourd'hui. J'ai trouv dans Mme Marie Laurent une voix pleine de passion et d'clat, une grande puissance dramatique. Elle a eu des accents vritablement beaux. Simon Renard est fort bien jou par Taillade. Dumaine rend en acteur intelligent le rle de Gilbert. Mlle Dica Petit a eu le plus chaleureux succs dans la dernire scne du quatrime acte, et Frederick Lemaitre a jou le personnage du juif avec cette perfection qui caractrise ce matre comdien. La voix s'est affaiblie, c'est vrai; l'ge, le grand ge est venu, mais le talent est toujours l. Comme cela est dit, phras, mis en scne, et quels accents encore dans cette voix qui s'teint! Le thtre des Varits a pris _la Vie parisienne_ au rpertoire du Palais-Royal. Il m'a sembl que le public trouvait quelques rides cette gaiet qui nous fit si gais il y a quelques annes. Vraiment, il fallait s'y attendre. Si la pice a vieilli c'est que nous avons vieilli nous-mmes; ce n'est pas nous qu'il faut demander notre opinion sur elle, nous serions injustes, c'est la gnration qui a pris nos stalles au thtre. Elle s'amuse encore de ce qui nous amusait. Tout est bien; et voil _la Vie parisienne_ lance comme autrefois dans un succs rajeuni. M. Savigny. Fureur: _Lvres de Feu!!_ valse; _Peau de satin_, polka de Klein. L'ESPRIT DE PARTI LE CHARIVARI _Caricature_ fonde par Ch. Philippon en 1830, obtenait, depuis deux ans, un immense succs. N'tait-ce pas, au reste, le premier mariage clbr, dans le journalisme, entre la plume et le crayon!--Aussi les quatre pages de la petite feuille hebdomadaire ne suffirent bientt plus repatre les curiosits nouvelles qu'elle avait veilles. De l, dans l'esprit de Ch. Philippon, l'ide d'une seconde Caricature,--mais quotidienne, celle-l,--sous ce titre: _le Charivari._ Lisez le prospectus. C'est une franche dclaration de guerre au pouvoir: ... La lutte sera loyale toujours, et si nos coups sont vifs, instantans comme le fait qui les aura provoqus, peut-tre nous sera-t-il possible d'en proportionner la rudesse au plus ou moins de gravit des circonstances; comme encore de les porter moins acrs, par cela mme qu'ils seront plus presss. On peut frapper moins fort quand on frappe sans cesse.... Le premier numro porte la date du 1er dcembre 1832. Or c'est bien le moins que nous saluions, au passage, le berceau d'un confrre qui, malgr ses perptuelles campagnes et ses innombrables blessures, accomplit actuellement, et d'une faon si gaillarde, sa quarante-et-unime anne.--Notre cadre, par malheur, nous interdit la moindre monographie: une fortune pour un libraire intelligent! C'est pourquoi nous ne dirons rien de ces fameux dessins qui se vantaient si firement de tout dire: ... Nous dlions tous les arrts, nous dlions toutes les cours et nous chapperions toutes les lois, si nous en tions rduits redouter d'injustes condamnations, et luder des lois antilibrales. Le crayon, qui est notre plume, nous, sait rendre toutes nos penses et tout est de son domaine... (N du 27 mars 1833). Nous ne nous arrterons pas davantage ces articles de fond o les trois hommes d'tat tympanisaient l'Ordre-de-chose avec une verve chaque jour plus fconde, plus implacable et plus cre. Notre lot est le simple droit de fourrage dans cette partie humoristique qui semble,--sous la rubrique de _Carillons_,--une ppinire de lgendes pour dessins non utilises et l'tat de rudiment. Collection que, de nos jours encore, les Hippolyte Briollet et les Paul Girard, ont continue, sous l'habile direction de M. P. Vron, avec moins d'audace peut-tre, mais autant d'esprit que leurs devanciers. 1832 Le ministre a beau se dmener; il ne peut obtenir un mouvement de hausse. La baisse fait des progrs mesure que la majorit se dessine. C'est que la Bourse a peur du _Thiers_ consolid. La France nouvelle prtend que l'impression du discours du trne a t gnralement bonne. Le pays n'a pourtant vu jusqu'ici que de tristes preuves. Un journal ministriel nous dit que M. Thiers a un grand fonds d'loquence; malheureusement M. le ministre de l'intrieur est forc, par tat, de tenir ses fonds secrets. Entre le coup d'tat populaire du 29 juillet et le coup d'tat monarchique du 7 juin, il y a cette diffrence que le premier fut une cause sans effet, tandis que le second fut un effet sans cause. Il ne faut pas s'tonner que ces messieurs soient parvenus soustraire l'tat de sige au verdict du pays. Ces messieurs ont toujours t trs-forts sur la soustraction. Une arme feu! quel moyen absurde pour abattre une _poire_! Aussi la gaule rclame. Le _Journal de Paris_ prtend qu'en juin les insurgs voulaient frapper le juste-milieu _au coeur_. En ce cas, on a bien raison de dire qu'ils tentaient l'impossible. On dit que la nouvelle chambre a un cho. Ce n'est assurment pas dans le public. Que de gens peuvent dire, comme le Christ:--Je porte ma croix, Seigneur, sans l'avoir mrite! On a remarqu avec surprise que le projet de loi sur l'tat de Sige, se termine par le protocole ordinaire: Donn, etc.--Joli cadeau qu'on nous fait l! Jules Rohaut. (_A suivre._) EXPOSITION DES PRIX ET ENVOIS DE ROME A L'COLE DES BEAUX-ARTS. [Illustration: Les juifs pleurant leur captivit Babylone.--Tableau de M. Morot, premier grand prix de peinture.] [Illustration: Gloria victis.--_Sculpture._--Envoi de M. Merci] SUPPLMENT AU NUMRO 1597 du 4 OCTOBRE 1873 PROCS DU MARCHAL [Illustration: VUE PANORAMIQUE DE METZ ET DES ENVIRONS POUR SUIVRE LA CAMPAGNE DE 1870-1871.] [Illustration: SOUVENIRS DE CAPTIVIT.--L'vasion.] NOS GRAVURES Le marchal Bazaine L'_Illustration_ publie aujourd'hui un beau portrait du marchal Bazaine. A cette occasion, on m'a demand une notice sur le haut dignitaire de l'arme franaise, dont le monde entier s'est tant occup depuis trois ans, et qui va trs-prochainement tre appel devant un conseil de guerre pour y rendre compte de sa conduite, du 12 aot au 28 octobre 1870, priode pendant laquelle il a exerc le commandement en chef de la vaillante et malheureuse arme du Rhin. La tche qui m'incombe n'est pas facile pour un ancien officier qui a servi sous les ordres et trs-prs du marchal, dont la situation actuelle d'accus commande imprieusement la plus scrupuleuse impartialit. Pour ne pas manquer au respect d au malheur, mme quand il est mrit, il me faut refouler au plus profond de mon coeur la sympathie que peut m'inspirer le glorieux soldat d'Afrique, d'Espagne, de Crime, d'Italie et du Mexique, le hros de maint combat, le vainqueur de Kinburn, du fort San-Xavier, de San-Lorenzo et d'Oajaca, ainsi que le sentiment en sens contraire que j'ai pu prouver en tudiant avec un soin minutieux les terribles vnements qui se sont accomplis autour de Metz, entre la bataille de Spickere et la capitulation du grand boulevard de la France. Si le marchal Bazaine a rellement commis les crimes dont l'accusent ses adversaires, on doit reconnatre que le masque de son visage est bien trompeur, car il est difficile de trouver une figure respirant plus de bonhomie. Avec ses cheveux coups court, son impriale et sa moustache sans prtention, ses rudiments de favoris, ses bonnes grosses joues, son teint clair, ses yeux gris et vifs, son regard franc, son sourire plein de bienveillance, le marchal a plutt l'air d'un gros ngociant, ex-officier suprieur de la garde nationale sdentaire que d'un vieux militaire qui compte autant de campagnes que d'annes de service. On et dit qu'il cherchait exagrer encore l'apparence dbonnaire que lui donnait sa forte carrure et sa vigoureuse charpente demi-noye sous un lger embonpoint, indice d'une belle sant, en s'habillant sans prtention et tout fait bourgeoisement. Loin de se coiffer en casseur d'assiettes, l'ancien gnral en chef du Mexique affectionne les coiffures trop larges: kpis et chapeaux lui tombent sur les oreilles sans incliner jamais ni droite ni gauche, et son corps trapu sans obsit parat se complaire dans de vastes tuniques, des vestons courts ou des redingotes la propritaire. Ennemi du faste, peu soucieux du confortable, d'un abord facile et d'une grande bienveillance, naturelle qui n'a d'gale que sa prodigieuse bravoure, Bazaine a t un des officiers les plus estims et les plus populaires de l'arme jusqu'au 5 septembre 1864, date de son lvation la dignit de marchal. Relativement jeune, il n'avait que cinquante-neuf ans en 1870, d'une constitution athltique qu'aucune motion, aucune fatigue n'a encore pu entamer, le marchal inspirait encore une grande confiance lorsque, le 12 aot, la pression de l'opinion publique obligea l'Empereur se dessaisir en sa faveur du commandement suprme de l'arme la plus belle et la plus nombreuse que la France ait possde depuis la funeste campagne de 1812. Par son origine plbienne ou bourgeoise, il flattait les instincts dmocratiques, trs-enracins dans l'immense majorit de l'arme franaise, et le soldat tait satisfait d'tre command par un homme sorti du rang, et qui avait, comme lui, srieusement port le sac. Quelle qu'ait t la conduite du commandant en chef de l'arme du Rhin, la notice biographique qui va suivre prouvera qu'il avait bien gagn ses grades, et que les personnes qui ont contribu lui faire acqurir honneurs et dignits ne sauraient tre accuses d'avoir soutenu un homme sans valeur et sans services. Arriv au fate, il a succomb sous le poids d'une responsabilit crasante; le mme accident s'est reproduit pour d'autres gnraux en chef dont le public n'tait pas moins entich. Tout cela prouve qu'il est difficile, sinon impossible, de discerner l'avance les officiers capables de commander en chef; et, mon avis, les gnraux franais qui ont t battus dans la dernire guerre sont surtout les victimes d'une ducation militaire incomplte ou mal dirige et les boucs missaires des fautes ou des dfaillances de la France tout entire. N'osant assumer en masse la responsabilit de leurs revers, les Franais commettent en ce moment la faute, impardonnable de personnifier leurs dsastres dans quelques gnraux; je ne m'aventurerai pas dire que ce soit l un symptme de dcadence; mais ce n'est pas davantage un signe de grandeur et encore moins de gnrosit. Sauf de lgres variantes, toutes nos armes ont ou allaient prouver un sort identique. Les armes de Metz, de Sedan, de Paris et de l'Est ont t ananties, enleves ou rduites l'impuissance; les armes du Nord et de la Loire, aprs les dfaites de Saint-Quentin et du Mans, auraient eu la mme fin, si l'armistice n'tait heureusement survenu. Notre devoir est de faire notre examen de conscience, et je doute que les deux juges du conseil qui ont capitul Paris et celui qui a t battu Arthenay ne soient pas disposs l'indulgence envers un frre d'armes malheureux. * * * La famille du marchal Bazaine appartient ce qu'on appelle la haute bourgeoisie. Son pre, ingnieur distingu, a rempli pendant de longues annes les fonctions de directeur-gnral des ponts-et-chausses de l'empire russe, avec rang de lieutenant-gnral; son frre, sorti de l'cole polytechnique, compte depuis longtemps parmi nos ingnieurs et constructeurs de chemin de fer les plus remarquables; enfin sa soeur a pous le clbre ingnieur Clapeyron. Bazaine (Franois-Achille), n Versailles le 18 fvrier 1811, suivait les cours de la Facult de droit de Paris en 1831, poque laquelle la France tait menace d'une coalition europenne, quand il s'engagea comme simple soldat au 37e de ligne. La campagne d'Anvers ayant t suivie d'un dsarmement gnral, le sergent Bazaine, dsireux de faire campagne, obtint de passer avec son grade la lgion trangre, alors en voie d'organisation et qui ne pouvait, conformment aux termes formels de la loi du 9 mars 1831, tre employe que hors du territoire continental du royaume. Rappelons que cette prescription avait surtout pour but d'empcher le rtablissement de la garde suisse. Aussitt organise, la lgion trangre passa en Algrie. En novembre. 1833, l'ge de vingt-deux ans, Bazaine reut l'paulette de sous-lieutenant, et vingt mois aprs, il tait fait chevalier de la Lgion d'honneur la suite du glorieux, mais malheureux combat de la Maeta, livr le 28 juin 1835, par le gnrai Trzel aux contingents arabes runis dans la province d'Oran sous le commandement de l'mir Abd-el-Kader. Quelques semaines plus tard, le roi Louis-Philippe mit la lgion trangre au service de la rgente Christine, mre de la reine Isabelle II; Bazaine suivit son corps en Espagne, o il conquit rapidement les grades au titre espagnol de capitaine et de chef de bataillon. A Pons, en Catalogue, avec sa seule compagnie, il lutta pendant trois jours conscutifs contre une colonne de quinze cents carlistes, et parvint leur chapper par une marche de nuit des plus audacieuses, aprs avoir surpris leurs postes avancs. Sa bravoure et son intelligence l'avaient signal l'attention de l'habile et intrpide Conrad, colonel d'tat-major franais et commandant en chef la lgion trangre, avec le titre de brigadier. Bazaine fut dsign pour remplir les fonctions de chef d'tat-major; il assista en cette qualit aux sanglantes batailles de Huesca, en Aragon, et de Tolosa, en Catalogne. Aprs la mort du glorieux brigadier Conrad, il sut diriger avec talent et sang-froid une retraite difficile devant un ennemi victorieux et entreprenant. Rentr en France en juillet 1838, Bazaine fut nomm, l'anne suivante, capitaine au titre franais et compris, en 1840, dans la formation des dix bataillons de chasseurs pied runis Saint-Omer, sous le commandement du duc d'Orlans qui leur donna son nom. Le capitaine Bazaine, trs-adroit tous les exercices du corps, obtint le prix de tir dcern aux officiers par le prince royal. A la leve du camp, son bataillon fut dirig sur l'Algrie, o il devint, en 1844, chef de bataillon et chef des affaires arabes de la subdivision de Tlemcen. Toujours en route, il prit part de nombreuses expditions pendant lesquelles il se signala par des coups de main remarquables, surtout lors de la terrible insurrection de 1845, clbre par le massacre de Sidi-Brahim, o le lieutenant-colonel de Montagnac et le commandant de chasseurs pied Froment-Coste prirent avec presque tous leurs soldats. Bazaine reut la croix d'officier pour sa belle conduite au combat de Sidi-Haffis. Plus lard, en 1847, il contribua efficacement la reddition d'Abd-el-Kader. Aprs la rvolution de fvrier, le commandant Bazaine tait promu lieutenant-colonel et directeur des affaires arabes de la province d'Oran; en 1850, il tait dj colonel du 55e de ligne, et l'anne suivante il rentrait dans son corps de prdilection comme colonel du 1er rgiment tranger, investi en mme temps du commandement de la subdivision de Sidi-bel-Abbs, commandement dans lequel il se distingua par une administration sage et fconde en rsultats. En 1854, la brigade de la lgion trangre fut envoye Gallipoli o son chef, le gnral Carbuccia, fut de suite enlev par le cholra, en mme temps que son collgue, le gnral duc d'Elchingen. Le colonel Bazaine le remplaa dans ce beau commandement et fut embarqu pour la Crime, avec ses deux rgiments, peu de temps aprs la bataille de l'Alma. Toute l'arme sait la part brillante que prit la brigade trangre aux combats devant Sbastopol o, de mme que les 35e et 42e de ligne pendant le sige de Paris, elle fit le fond de toutes les attaques excutes la gauche de la place. Son jeune gnral se distingua tout particulirement le 2 mai, l'enlvement de l'ouvrage dit du Cimetire; son collgue de la Motterouge, partagea avec lui les honneurs de cette glorieuse et sanglante nuit. Le 10 septembre 1855, le surlendemain de la prise de Sbastopol, le marchal Plissier confiait Bazaine le commandement suprieur de la forteresse russe, et le 14 du mme mois les toiles de divisionnaire venaient le rcompenser de sa belle conduite pendant ce sige de onze mois. Plissier, trs-difficile, dans le choix de ses lieutenants, avait la plus grande estime pour les talents militaires du nouveau gnral de division, et en donna une preuve clatante en lui confiant, le 7 octobre, le commandement en chef de l'expdition de Kinburn, fort situ dans le _liman_ du Dniper, sur les communications de l'arme russe avec Nikolaeff. (On donne le nom de _liman_ aux lagunes de la mer Noire.) Le corps expditionnaire se composait d'une brigade franaise de 4,000 hommes, commands par le gnral de Wimpffen, et de 4,200 Anglais sous les ordres du gnra! Spencer. Le 14, les flottes combines parurent devant la forteresse; le 17 octobre, Bazaine ouvrait la tranche et s'emparait de Kinburn aprs un bombardement de cinq heures excut simultanment par les batteries de terre et celles des vaisseaux. En rcompense de ce beau fait d'armes, l'empereur lui envoya la croix de commandeur. En 1859, on retrouve Bazaine l'arme d'Italie, o il commandait la troisime division du premier corps, Baraguey d'Hilliers. Le 8 juin, il gagne la plaque de grand officier au sanglant combat de Melegnano, et se distingue encore le 24 juin l'attaque du cimetire et de la tour de Solfrino. Aprs cette dernire bataille, Bazaine tait un homme pos, le chef de l'tat n'attendait plus qu'une occasion pour lui confier un commandement en chef. En 1862, quand le premier chec prouv par le gnral de Lorencez, sous les murs de Puebla, dcida l'empereur envoyer une vritable arme dans ce pays lointain, il jeta les yeux sur les deux divisionnaires dsigns pour le marchalat. Korey gagna son bton avec la prise de cette ville, prise laquelle Bazaine contribua puissamment, d'abord en enlevant le Pnitencier ou fort San-Xavier, puis en remportant, avec 1,800 hommes, la brillante victoire de San-Lorenzo, sur l'arme de secours commande par l'ex-prsident, Comonfort, et forte de plus de 10,000 combattants. Il fut nomm grand'croix cette occasion. Peu de temps aprs, Bazaine succdait Forey dans le commandement en chef et, le 5 septembre 1804, il tait lev la dignit de marchal de France. Trois mois auparavant, l'empereur Maximilien tait venu prendre possession du trne mexicain. Ses rapports avec Bazaine manqurent toujours de cordialit, on et dit que chacun de ces deux grands personnages se refust faire les premires avances. A partir de cette poque, on peut dire que la belle rputation du soldat parvenu sa suprme dignit militaire a t en dclinant. Au commencement de 1865, il eut encore l'occasion de faire preuve de coup d'oeil et de rsolution en enlevant, dans la forte ville d'Oajaca, toute l'arme de Porfirio Diaz. Mais ce fut la fin; aprs avoir tendu son action sur une surface deux fois plus grande que la France, l'arme fut rappele et son commandant en chef eut alors le tort grave de tolrer ses cts un simple gnral de brigade, M. de Castelnau, aide de camp de l'empereur en mission, dont la singulire attitude tait celle d'un homme qui a le droit de contrle sur les actes de son suprieur. sa rentre en France, on lui fit un sanglant affront en dfendant au prfet maritime de Toulon de lui rendre les honneurs dus aux grands dignitaires de l'arme. Ds ce jour, l'opposition eut l'oeil sur un homme qu'elle considrait comme un mcontent. Cette disgrce clatante dura deux ans, puis on donna Bazaine le grand commandement de Nancy. En 1809, il commandait la premire srie du camp de Chlons lorsque l'empereur s'y rendit avec le marchal Niel. Que se passa-t-il? Ce qu'il y a de certain c'est que Napolon III rendit Bazaine toute sa faveur, lui promit la succession du marchal Rgnault d'Angely la garde impriale, et que l'impratrice Eugnie reut avec distinction la belle et sduisante madame Bazaine, qu'elle avait jusqu'alors tenue l'cart. Un brillant punch fut organis l'instigation de l'empereur par le gnral Forey, et les journaux officieux furent invits se montrer favorables l'ancien commandant en chef du corps expditionnaire du Mexique. En 1870, quinze mois peine aprs cette quasi rhabilitation, nous avons eu quelques jours d'intervalle le glorieux Bazaine et le tratre Bazaine. Nous croyons qu'il ne mritait ni cet excs d'honneur ni cette indignit. Comme l'a si justement dit le gnral Changarnier la tribune de l'Assemble nationale: le commandement en chef d'une arme de 170,000 hommes tait trop lourd pour Bazaine; son intelligence, pourtant trs-nette s'est obscurcie en prsence de l'crasante responsabilit qui lui incombait. Le 12 aot 1870, il hritait d'une situation presque dsespre; il n'a pas eu le courage d'en envisager les difficults en face, il a tent de les tourner, comme aujourd'hui encore il n'ose pas attaquer le taureau par les cornes. Aprs le 4 septembre, quand Bazaine eut reu communication de la liste des gouvernants de l'Htel-de-Ville, il comprit que jamais le haut tat-major de son anne n'accepterait la domination de ces hommes sans mandat et sans consistance. De plus, il pensait avec tous les militaires que Paris ne tiendrait pas huit jours et que la paix serait signe avant la fin du mois. Son unique proccupation fut alors de conserver intacte la seule vritable arme qui restt debout aprs la catastrophe de Sedan. Son tort est d'avoir chou dans son entreprise et peut-tre employ des moyens peu corrects pour la faire russir. C'est ce que le conseil de guerre nous apprendra sous peu. En tout cas, je suis convaincu que telle tait la pense du commandant en chef de l'anne de Metz, et cette pense, il ferait bien de l'exprimer franchement devant ses juges. Cela vaudrait mieux que d'piloguer sur des dpches et des protocoles. Pour terminer cette notice, j'mettrai humblement cet avis que, si le marchal Bazaine est coupable du crime dont on l'accuse, il compte coup sur de nombreux et illustres cooprateurs. A. Wachter. La chambre du marchal Bazaine, Trianon. Nous n'avons pas apprendre nos lecteurs que le procs du marchal Bazaine va se drouler dans le vestibule de ce chteau qui fut si cher au roi Louis-Philippe, le Grand-Trianon. Dj toutes les dispositions sont prises en consquence, et le grand vestibule a t amnag de faon rpondre toutes les exigences de sa nouvelle et passagre destination. En dehors de ce prtoire improvis, dont nous donnerons en temps utile une vue nos lecteurs, diverses pices ont t affectes: au greffe, aux tmoins charge et dcharge, aux officiers de gendarmerie chargs du service militaire, aux dlibrations du conseil et au logement des personnages que leurs fonctions doivent retenir au Grand-Trianon pendant la dure du procs. Ainsi les tmoins charge occuperont la salle des huissiers, situe gauche du vestibule et donnant sur le jardin, et les tmoins dcharge la bibliothque. Le gnral Pourcet habitera le pavillon de Madame, compos de cinq pices. Le pavillon de l'aile droite, plac en face du pavillon de Madame, dans la cour d'honneur, est destin au duc d'Aumale, qui prsidera, comme on sait, le conseil de guerre. Enfin la salle des dlibrations sera place dans le salon de la reine d'Angleterre, et la salle des pas perdus dans le salon rond des huissiers, qui lui fait suite, et qui se trouve droite du vestibule transform en prtoire. Reste le logement du marchal Bazaine, qui a t extrait la semaine dernire de la maison de l'avenue de Picardie, o il tait dtenu depuis le 14 mai 1872, poque laquelle il s'y tait constitu prisonnier. Le marchal a t log dans l'annexe du chteau, donnant sur Trianon-sous-Bois. C'est dans l'angle de cette annexe que se trouve sa chambre, dont les fentres ouvrent sur le parc. Cette chambre, dont nous donnons une vue dessine sur place, est carre et revtue d'une boiserie peinte en blanc. Le mobilier est des plus modestes. Il se compose d'un lit en acajou plaqu, sans rideaux, d'une armoire place la tte du lit, d'une toilette-commode pose entre les deux fentres, de quelques chaises d'un ge mr et d'un guridon. Une petite pendule en marbre pose sur la chemine, ainsi que deux chandeliers et deux candlabres deux branches, compltent l'ameublement. Deux pices font suite cette chambre et sont occupes par les officiers suprieurs chargs de veiller sur la personne du marchal, qui Trianon-sous-Bois, comme dans la maison de l'avenue de Picardie, est gard par un piquet de cinquante hommes de ligne, ayant un poste proximit de la chambre du prisonnier. Quant au service du conseil de guerre, au Grand-Trianon, il est fait par la gendarmerie mobile. L. G. Victor-Emmanuel Vienne PROMENADE SUR LE LAC DE LAXENBURG Parmi les sites curieux et intressants qui entourent Vienne, au moins sur la droite du Danube, il faut signaler tout particulirement le bourg et le chteau de Laxenburg, une des rsidences d't de la cour d'Autriche, dont Schoenbrnn, est comme on sait, durant la belle saison, la rsidence favorite. Laxenburg est situ seize kilomtres au sud de Vienne. On s'y rend de cette ville par le chemin de fer de Trieste, que l'on quitte Moedling pour prendre l'embranchement qui conduit au bourg. Laxenburg doit sa rputation comme son origine son chteau, ou plutt ses chteaux, car il en possde deux en un; le premier datant de la fin du XIVe sicle et rappelant les temps de l'ancienne chevalerie; le second, bti par Marie-Thrse, et auquel on a donn le nom qu'il ne justifie pas tout fait de chteau des Caprices, que mriterait mieux le magnifique parc qui l'entoure. En effet, on marche dans ce parc de surprise en surprise. Les accidents de terrain, les constructions de toutes sortes, temples, maisons rustiques, cabinets de verdure, pavillons; les cascades, les statues, les pices d'eau, les rochers y ont t prodigus. On y trouve jusqu' un monument funbre, la _Rittergruft_, ou tombe du chevalier, o l'on voit des tableaux de Lucas Cranach et des peintures sur verre tires de l'glise de Steyer. Parmi les pices d'eau, la plus remarquable est un lac sem de plusieurs les, entre autres l'le Marianne, sur laquelle on a construit un lgant Lusthaus; et parmi les constructions, on admire surtout une forteresse moyen ge, le _Franzensburg_, dont on a fait un muse d'antiquits. Cette forteresse est entirement entoure d'eau. Un bateau y stationne, la disposition des visiteurs, qui peuvent moyennant dix kreutzers y prendre place. Durant son sjour Vienne, le roi Victor-Emmanuel ne pouvait manquer de venir visiter le chteau et le parc de Laxenburg. Il s'y est rendu dans l'aprs-midi du 20 septembre, de Schoenbrnn, avec l'empereur Franois-Joseph, et s'y est promen avec lui sur le grand lac, tandis qu'une foule de canots monts par des curieux circulaient autour de la barque impriale et qu'une musique tablie d'avance dans l'le Marianne faisait retentir l'air de ses morceaux les plus brillants. Cette promenade fait le sujet du dessin que nous publions dans ce numro. En se rendant Laxenburg, le roi d'Italie s'tait arrt Moedling qui est, comme je l'ai dit, la tte de l'embranchement qui conduit la rsidence impriale. Il voulait voir la magnifique valle de la Brhl et ses curiosits, entre autres le _Husaren-tempel_, lev par le prince de Liechtenstein la mmoire des hussards qui l'avaient sauv la bataille d'Aspern; les ruines du chteau de Moedling et le vieux chteau Liechtenstein. L. G. Prix et envois de Rome Les rglements de l'Acadmie de France imposent aux pensionnaires un certain nombre d'obligations, au nombre desquelles la plus importante consiste dans l'envoi annuel d'un ou de plusieurs ouvrages de peinture, de sculpture, de gravure ou d'architecture. Une exposition solennelle de tous ces ouvrages a lieu d'abord sous les portiques de la villa Mdici, o toute la Rome artiste vient pendant quelques jours tudier les travaux de nos jeunes compatriotes; ils sont ensuite envoys Paris, et exposs publiquement, dans les salles de l'cole des beaux-arts; un heureux usage veut qu'on joigne cette exposition les oeuvres qui viennent de remporter les grands prix aux concours de l'anne. Des retards survenus dans l'expdition des caisses qui contenaient les envois de 1873, ont oblig l'administration de l'cole des beaux-arts ajourner l'ouverture de l'exposition jusqu'au moment o la fin des vacances aurait ramen Paris matres et lves, un peu disperss depuis deux mois, et ce n'est gure que dans le courant de la semaine prochaine que le public sera admis juger des progrs de nos pensionnaires. On retrouvera, entre autres morceaux intressants, le beau tableau de M. Morot, qui vient de remporter le grand prix de peinture, et dont l'_Illustration_ donne aujourd'hui une reproduction; nous croyons aussi pouvoir signaler l'avance, en nous reportant aux souvenirs que nous a laisss l'exposition de la villa Mdici, l'envoi de M. Blanchard _Hylas et les Nymphes_, celui de M. Toudouze, _Eros et Aphrodite_, et de M. Merson, une curieuse esquisse peinte, _Saint Franois et le loup d'Aggubbio_; parmi les sculpteurs, le groupe de M. Nol, _Romo et Juliette_, la _Tentation d've_, de M. Allais, un bas-relief de M. Marqueste, _Jacob et l'Ange_, et enfin le magnifique groupe de M. Merci, reproduit ci-contre, intitul _Gloria victis_, oeuvre patriotique, digne de la rputation et des succs de l'auteur du _David._ L'vasion Ils avaient t faits prisonniers Sedan. La capitulation du 2 septembre leur avait ouvert les portes de cet enfer anticip, la presqu'le d'Iges, o les avait parqus un impitoyable ennemi. L, comme leurs nombreux compagnons d'infortune, ils avaient support la faim, la soif, le froid, toutes les misres, peine vtus, couchant dans la boue, la pluie sur le dos, dvors par la fivre. Des tortures non moins grandes les attendaient en Allemagne. Enferms dans une forteresse des bords du Rhin, peu nourris, dguenills, logs dans d'immondes casemates, accabls des pires traitements, ils n'eurent bientt plus qu'une pense: s'vader. S'vader ou mourir. Mais que leur importait! La mort, ne la voyaient-ils pas chaque jour approcher d'un pas lent mais sr? Mieux encore valait-il la braver, immdiate, foudroyante. C'tait au moins une chance de lui chapper. Ils risqurent l'vasion. Par la ville, il n'y fallait pas songer; trop bonne garde tait faite de ce ct. Mais le fleuve tait l, baignant de ses flots le pied moussu de leur prison. Ayant longtemps mri leur projet, ils croyaient avoir pris toutes leurs prcautions. Furent-ils trahis, ou la fortune les abandonna-t-elle la dernire minute? Qui pourrait le dire? Ce qu'il y a de certain c'est qu'au moment o, suspendus dans le vide au bout d'une corde, ils allaient atteindre le fleuve, une barque apparut, monte par des soldats, ils taient dcouverts; taient-ils perdus? C'tait vraisemblable. Toutefois, ils n'hsitrent pas. Ils lchrent la corde et le fleuve les engloutit. Ils espraient encore pouvoir se dissimuler, gagner furtivement la terre et s'chapper. Un d'eux y russit, et, travers mille dangers, parvint rentrer en France. L'autre fut pris, malgr ses efforts, et, dans un prcdent numro, nous avons dit sa fin. Fusill, il le fut, et bien d'autres aprs lui, pour le mme crime. Autant de Franais de moins, quelle joie pour nos froces vainqueurs! Aussi, par le fer ou par la faim, que de prisonniers ils firent prir! C'est par dizaines de mille qu'on les compte, tant il est vrai que, mme aprs la victoire, les Prussiens, comme l'a dit M. Delaunay, continurent combattre et dtruire des hommes dsarms, vaincus, dignes de respect, si quelque chose et pu inspirer le respect aux bandits qui, la face du monde civilis, en profanant le nom de Dieu, avaient prmdit et tentrent d'accomplir l'assassinat d'une nation gnreuse, jadis leur ennemie loyale et chevaleresque, nagure leur bienfaitrice, la patronne de leurs lettrs, de leurs artistes, de leurs trafiquants. L. C. Nuka-Hiva Taoha occupe le centre d'une baie profonde, encaisse dans de hautes et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentes; une paisse verdure est jete sur tout ce pays comme un manteau splendide; c'est dans toute l'le un mme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou prcieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchs sur leurs tiges flexibles, balancent perptuellement leurs ttes au-dessus de ces forts. Les cases sont peu nombreuses dans la capitale, et passablement dissmines le long de l'avenue ombrage qui suit les contours de la plage. Derrire cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boiss conduisent la montagne; l'intrieur de l'le, cependant, est tellement enchevtr de forts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y passe,--et les communications entre les diffrentes baies se font par mer, dans les embarcations des indignes. C'est dans la montagne que sont perchs les vieux cimetires kanaques, objet d'effroi pour les Indiens, et rsidence des terribles Toupapahous... Il y a peu de passants dans la rue de Taoha; les agitations incessantes de notre existence europenne sont tout fait inconnues Nuka-Hiva. Les indignes passent une partie du jour accroupis devant leurs cases, dans une immobilit de sphinx. [Illustration: NUKA-HIVA.--Le chef de la baie de Thehetchagor.] Les annes s'coulent pour eux dans une oisivet complte et une rvasserie perptuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre belle France, tant de pauvres gens s'puisent gagner le pain du jour. Les forts de Nuka-Hiva produisent d'elles-mmes tout ce qu'il faut pour nourrir toutes ces cratures insouciantes; le fruit de l'arbre pain et les bananes sauvages croissent pour tout le monde et suffisent chacun. Si de temps autre, quelques Kanaques s'en vont encore pcher par gourmandise, la plupart prfrent ne pas se donner cette peine. La popo, un de leurs mets raffins, est un barbare mlange de fruits, de poissons et de crabes ferments en terre. Le fumet de cet aliment est inqualifiable. L'anthropophagie, qui rgne encore dans une le voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oublie Nuka-Hiva depuis plusieurs annes. Les efforts des missionnaires ont amen cette heureuse modification des coutumes nationales; tout autre point de vue cependant, le christianisme superficiel des indignes est rest sans action sur leur manire de vivre, et la dissolution de leurs moeurs dpasse toute ide. [Illustration: NUKA-HIVA.--La rivire de Thehetchagor.] Le caractre des Nuka-Hiviens est un peu celui des petits enfants; ils sont capricieux, fantasques, boudeurs tout coup sans motif. Le sentiment contemplatif est extraordinairement dvelopp chez eux; ils sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles toutes les rveries de l'imagination. La solitude des forts, les tnbres, les pouvantent, et ils les peuplent sans cesse de fantmes et d'esprits. Les bains nocturnes sont en honneur Taoha; au clair de lune des bandes de jeunes filles s'en vont, dans les bois, se plonger dans des bassins naturels d'une dlicieuse fracheur. C'est alors que ce simple mot: Toupapahou! jet au milieu des baigneuses, les met en fuite comme des folles. Toupapahou est le nom de ces fantmes tatous qui sont la terreur de tous les Polynsiens. Mot effrayant en lui-mme, et intraduisible... On trouve encore entre les mains des indignes plusieurs images de leur ancien dieu. Ce dieu est un personnage figure hideuse, semblable un jeune embryon humain. La reine a quatre de ces horreurs sculptes sur le manche de son ventail. On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois de Nuka-Hiva; les oreilles des Kanaques ignorent cette musique nave qui, dans d'autres climats, remplit les bois de gaiet et de vie. Sous cette ombre paisse, dans les lianes et les grandes fougres, rien ne vole, rien ne bouge; c'est toujours ce mme silence trange qui semble s'tre communiqu l'imagination mlancolique des naturels. On voit planer seulement dans les gorges, d'effrayantes hauteurs, le phaton, un petit oiseau blanc qui porte la queue une longue plume blanche ou rose. Les chefs attachent leurs coiffures une touffe de ces plumes; aussi leur faut-il beaucoup de temps et de persvrance pour composer cet ornement aristocratique. Julien V.... [Illustration: EXPOSITION UNIVERSELLE DE VIENNE.--Vue d'une des quatre faades de l'Exposition de MM. Christofle et Cie (ct sud).] Exposition de Vienne ORFVRERIE, CLOISONNS, BRONZES INCRUSTS. Il tait fort craindre qu'au lendemain des preuves qu'elle venait de traverser, la France ne ft peu en tat de figurer dignement dans la grande solennit industrielle et artistique de Vienne. Cette apprhension que, sans pcher contre le patriotisme, certains esprits ont pu avoir, n'a pas t justifie par l'vnement. La plupart de nos exposants ont triomph des obstacles qu'un bouleversement extrme dans leur matriel, dans leur personnel, dans leurs ressources financires avait opposs au dveloppement ou mme la conservation de leur renomme; ils se sont montrs Vienne ou gaux ou suprieurs ce qu'ils avaient t en 1807. Au premier rang de celles de nos industries sur lesquelles les trois dernires annes ont gliss sans les atteindre, il faut placer l'orfvrerie, et au premier rang de nos orfvres, MM. Christofle et Cie. Leur exposition, si varie dans la nature des produits qui la composent, a obtenu un clatant, un lgitime succs, non-seulement auprs du public cosmopolite, mais auprs des amateurs, des critiques, des spcialistes et du jury international. Elle comprend, comme d'habitude, de l'orfvrerie simplement argente et dore, de l'orfvrerie de luxe, des maux cloisonns, des bronzes incrusts d'or et d'argent, de la galvanoplastie massive et en ronde-bosse de toute grandeur, enfin des objets d'art divers. Nous n'avons pas insister ici sur l'importance d'un tablissement clbre dans les deux mondes. Tout le monde sait que MM. Christofle et Cie emploient plus de quatorze cents ouvriers, en faveur de qui ils ont cr des institutions modles; que le chiffre de leurs affaires s'lve plus de 10 millions par an; que Charles Christofle a import en France les procds de dorure et d'argenture lectro-chimiques et a t ainsi le crateur de l'orfvrerie galvanique; qu'il a obtenu la grande mdaille d'honneur l'exposition universelle de 1855 et la croix d'officier de la lgion d'honneur la suite de celle de 1862; enfin que M. Paul Christofle, son fils, et M. Henri Douillet, son gendre, s'inspirant de ses traditions, ont enrichi le pays de nouveaux progrs et en quelque sorte d'industries nouvelles. Ce qu'il importe surtout de dire, et nous regrettons vivement de ne pouvoir le faire qu'en peu de mots, c'est que, tout en tenant le premier rang dans l'orfvrerie de grand luxe, ils sont aussi les premiers pour l'orfvrerie bon march, qu'ils ont popularise; il y a plus, celle-ci a bnfici de leur got pour le grand art, et la moindre pice sortie de chez eux est aussi remarquable de style qu'un chef-d'oeuvre de dix mille francs. En ce qui concerne leurs maux cloisonns et leurs incrustations sur bronze, il est d'un intrt essentiel de remarquer qu'ils n'ont pas voulu imiter les procds des Chinois et des Japonais, mais seulement faire aussi bien qu'eux en employant les moyens que la science moderne met leur disposition. C'est ainsi qu'au lieu de marteler l'arabesque d'argent dans le bronze, il l'y ont introduite l'aide de la galvanoplastie. Et c'est ainsi que leurs bronzes incrusts ressemblent heureusement ceux des Japonais, tout en gardant un caractre propre, un certain air de nationalit: y est le sentiment dcoratif oriental alli au style franais. Nous tudierons prochainement en particulier quelques-unes des pices de cette exposition, qui, en juger par les comptes rendus de la presse anglaise, a caus nos voisins une motion profonde, les a fait trembler de nouveau pour le sort de leur orfvrerie, et leur a fait pousser un vritable cri d'alarme. F. A. Correspondance d'Espagne Tortosa, 27 septembre 1873. Je suis contrari que ma lettre de la fin d'aot ne vous soit pas parvenue; mais en ce temps de chemins de fer coups et de bandes de partisans sillonnant la montagne, il n'y a pas lieu d'en tre beaucoup surpris. Cette lettre contenait un croquis de l'affaire de Tortella, qui a eu deux phases distinctes et compltement diffrentes. Dans la premire, les carlistes ont remport un facile triomphe, qu'ils ont pay dans la seconde par une droute complte. A tout hasard, je reconstitue mon croquis, et je vous l'envoie. Ce sera, si vous l'utilisez, de l'histoire rtrospective, et elle a bien son intrt. Tortella est un village de Catalogne, situ dans la province de Gerona. Mon croquis vous le peindra mieux que ne le saurait faire ma plume. Il faut connatre la montagne et l'avoir parcourue pour s'imaginer quelque chose de semblable. Figurez-vous des maisons accroches et comme suspendues en l'air, et, pour les mettre en communication, des chemins coups d'escaliers, ressemblant des chelles; au milieu de tout cela, une petite glise au clocher pointu, se dtachant gris sur la roche grise, voil le tableau, tel est Tortella, que Tristany, la tte de quinze cents carlistes et de trois canons, cernait et attaquait avec fureur le 22 aot. Non que la place eut la moindre importance; c'tait simple affaire de rquisition, en passant. Il faut bien vivre. Les habitants, comme ceux de tous les villages de la montagne, se sentant la merci des bandes qui battent le pays, auraient volontiers cd; mais il se trouvait en ce moment Tortella quelques volontaires rpublicains qui ne le leur permirent pas. De l la colre des carlistes, qui se mirent aussitt canonner ce malheureux village, dont un certain nombre de maisons ne tardrent pas prendre feu. Ils l'enlevrent naturellement, mais tous leurs efforts vinrent se briser devant la rsistance des volontaires, qui avaient fait de l'glise une citadelle et avaient couvert ses abords de barricades. Mieux encore, ils avaient trouv moyen d'envoyer, avant l'attaque, un des leurs prvenir Figueras de ce qui se passait Tortella. Leur courageuse rsistance tait donc soutenue par l'esprance d'un prompt secours. Et, en effet, ils furent secourus. Au moment o les carlistes, matres du village, s'y attendaient le moins et faisaient main basse sur tout ce qui tait leur convenance, le colonel Udueta, parti de Figueras avec trois colonnes, survint, les cerna, les surprit et leur fit subir une complte droute. Affols, ils s'parpillrent comme ils purent, et s'enfuirent dans la direction de San Lorenzo de la Maga, bourg situ au milieu de montagnes formidables. Ils avaient perdu 200 hommes, tant tus que blesss, et Tristany comptait au nombre de ces derniers. La perte des rpublicains s'est leve 61 hommes, dont 11 morts. Je vous disais que Tristany a t bless. Le bruit court ici qu'il a quitt l'arme carliste, ainsi que Muret, et qu'un caprice de don Carlos a priv Saballs de son commandement. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces racontars; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'affaire de Tolosa, un certain dsarroi semble exister dans le camp carliste. L'arrive du gnral Moriones Tolosa et le ravitaillement de Berga, la suite du combat heureux de Gironella, a d y mettre le comble. Est-ce le commencement de la fin? X... [Illustration: VNEMENTS D'ESPAGNE.--Entre des Carlistes Tortella.] RBUS [Illustration.] EXPLICATION DU DERNIER RBUS: La politesse d' prsent ne vaut pas celle d'autrefois. End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1597, 4 octobre 1873, by Various License: Share Alike