Produced by Rnald Lvesque
L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL
31e Anne.--VOL. LXII.--N 1597
SAMEDI 4 OCTOBRE 1873
[Illustration.]
Prix du numro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr.
Abonnements
Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus.
Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur le magnifique _Supplment_
qui accompagne le prsent numro. Notre VUE PANORAMIQUE DE METZ ET DE
SES ENVIRONS permettra de suivre, pour ainsi dire comme sur le terrain
mme, toutes les oprations stratgiques dont l'examen va se poursuivre
devant le conseil de guerre charg de juger le marchal Bazaine.--Nous
avons tenu publier ds la veille de l'ouverture des dbats cet
important document, qui donnera une ide de la manire dont
l'_Illustration_ enregistrera toutes les pripties de ce procs
mmorable.
[Illustration: LA CHAMBRE DU MARCHAL BAZAINE, A TRIANON.]
SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert
Audebrand.--Un drame dans le dsert.--Les Thtres.--L'esprit de Parti
(suite).--Nos gravures.--Bulletin bibliographique.
_Gravures_: La chambre du marchal Bazaine, Trianon.--Bazaine.--Voyage
de Victor-Emmanuel en Allemagne: promenade de Leurs Majests le roi
d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de Laxenburg.--Exposition
des prix et envois de Rome l'cole des Beaux-Arts (2 gravures),--Vue
panoramique de Metz.--Souvenirs de captivit: l'vasion.--Nuka-Hiva: le
chef de la baie de Thehetchagor;--La rivire, de la baie de
Thehetchagor.--Exposition universelle de Vienne: vue des quatre faades
de l'exposition de MM. Christofle et Comp. (ct sud).--Evnements
d'Espagne: entre des carlistes Tortella.--Rbus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE
Ou est toujours sans renseignements prcis sur l'tat des ngociations
fusionnistes. La mission de MM. de Suguy et Merveilleux-Duvignaux
Froshdorf ne parat pas avoir eu tous les rsultats que la dpche du
_Times_, mentionne dans notre dernier bulletin, pouvait lui faire
attribuer, ou du moins rien de positif n'a transpir sur les rsolutions
prises par le comit lgitimiste dont font partie les deux honorables
dputs.
Plusieurs journaux bien placs pour tre exactement renseigns assurent
mme que MM. de Suguy et Duvignaux n'avaient reu aucune dlgation et
n'taient porteurs d'aucun programme, qu'ils n'ont t faire Froshdorf
qu'un change d'impressions et d'opinions. Faut-il attribuer toute cette
obscurit un parti pris de discrtion jusqu'au jour dcisif de
l'action ou bien un embarras inavou venant de ce qu'en ralit les
difficults pendantes ne sont pas encore rsolues? En attendant
l'explication de ce mystre, un journal de Montpellier, l'_Union
nationale_, a livr la publicit une lettre crite par M. le comte de
Chambord M. le vicomte de Rodez-Bnvent, dput de l'Hrault, et qui
est ainsi conue:
Froshdorf, le 19 septembre 1873.
Le sentiment qu'on prouve, mon cher vicomte, en lisant les dtails que
vous me donnez sur la propagande rvolutionnaire dans votre province,
est un sentiment de tristesse; on ne saurait descendre plus bas pour
trouver des armes contre nous, et rien n'est moins digne de l'esprit
franais.
En tre rduit en 1873 voquer le fantme de la dme, des droits
fodaux, de l'intolrance religieuse, de la perscution contre nos
frres spars; que vous dirais-je encore? de la guerre follement
entreprise dans des conditions impossibles, du gouvernement des prtres,
de la prdominance de classes privilgies! Vous avouerez qu'on ne peut
pas rpondre srieusement des choses si peu srieuses. A quels
mensonges la mauvaise foi n'a-t-elle pas recours lorsqu'il s'agit
d'exploiter la crdulit publique? Je sais bien qu'il n'est pas toujours
facile, en face de ces indignes manoeuvres, de conserver son sang-froid;
mais comptez sur le bon sens de vos intelligentes populations pour faire
justice de pareilles sottises. Appliquez-vous surtout faire appel au
dvouement de tous les honntes gens sur le terrain de la reconstitution
sociale. Vous savez que je ne suis point un parti, et que je ne veux pas
revenir pour rgner par un parti: j'ai besoin du concours de tous, et
tous ont besoin de moi.
Quant la rconciliation si loyalement accomplie dans la maison de
France, dites ceux qui cherchent dnaturer ce grand acte que tout ce
qui s'est fait le 5 aot a t bien fait, dans l'unique but de rendre
la France son rang, et dans les plus chers intrts de sa prosprit, de
sa gloire et de sa grandeur.
Comptez, mon cher Rodez, sur toute ma gratitude et ma constante
affection.
Henri.
Cette lettre ne contient, on le voit, que des rponses assez vagues aux
griefs les plus exagrs et les moins srieux dont les tentatives de
restauration monarchique puissent tre l'objet; elle ne contient aucune
dclaration prcise sur les vritables difficults de la situation,
telles que la question du drapeau et celle du pacte constitutionnel.
Quoi qu'il en soit, il y a un curieux rapprochement faire entre sa
teneur et le texte du discours prononc il y a quelques jours par M. le
duc de Broglie au comice agricole, de Bernay: voici comment s'exprimait
l'honorable vice-prsident du Conseil dans une proraison o il
s'attache, son tour, rpondre aux insinuations que signale la lettre
qu'on vient de lire:
Enfin, mme l'intrieur, et dans nos discordes civiles, le
cultivateur franais est le vrai soldat de l'ordre public. Ce modeste
cultivateur, matre le plus souvent de son domaine restreint, ne
reconnaissant dans l'usage de la proprit, qu'il a paye de ses sueurs,
d'autre suprieur que Dieu et la loi, intress ainsi plus que personne
au maintien de la paix sociale, en est le dfenseur n et naturel.
Je n'ai pas hsit dire, l'an dernier, dans l'occasion que je
rappelais tout l'heure, que, pour la bonne dfense de la socit
contre les passions qui la menacent dans l'Europe entire, je prfrais
cette arme de soldats de l'ordre rpandue ainsi sur tout le territoire,
mme ces grands propritaires, comme on en voit dans des pays voisins,
qui, dtenant le sol presque eux seuls, demeurent isols au milieu
d'une multitude indiffrente la conservation de biens dont elle n'a
pas sa part.
Ce que j'ai dit, je le rpte encore; mais laissez-moi y joindre un
avis que permettront une vieille amiti les reprsentants clairs de
cette classe agricole qui m'entendent.
Tout cela n'est vrai qu' une condition: c'est qu'ils sauront rsister
aux conseils perfides des factions qui s'efforcent de les alarmer sur le
maintien de ces droits dsormais acquis et inbranlables; c'est qu'ils
ne croient pas, comme on s'efforce dans l'ombre de le leur souffler
l'oreille, qu'il y ait quelqu'un en France assez insens pour rver de
les priver du libre usage de ces droits qu'ils tiennent du labeur de
leurs pres et de toute la suite de notre histoire.
Cela n'est pas, cela ne sera jamais: ces chimres ridicules et ces
craintes sans fondement ne sont pas dignes d'arrter un instant le bon
sens pratique et sur de nos cultivateurs normands.
Ils savent, ils sentent que l'tat social de la France moderne, oeuvre
des sicles, est aussi indestructible que les fondements du sol qui les
porte, et qu'on ne peut pas plus s'y attaquer avec succs qu'on ne peut
altrer la qualit de l'air que nous respirons. Aucun homme, aucun parti
n'y pourrait songer.
C'est dans l'enceinte, si j'ose ainsi parler, dans les limites de cet
tat social, dont personne ne peut sortir, que vont se dbattre toutes
les questions politiques que nous avons rsoudre. Nos populations le
savent, et elles attendent avec confiance, sous l'gide du loyal soldat
qui nous gouverne, les institutions que leur donnera la dcision
souveraine de l'Assemble nationale.
Quant la question de savoir comment se posera devant l'Assemble le
projet de restauration et combien de voix il runirait, on en est plus
que jamais rduit aux conjectures, malgr les affirmations des
enthousiastes, qui assurent que la majorit est sre d'elle-mme.
L'_Indpendance belge_ publiait rcemment une statistique des dputs
disposs voter en faveur de la monarchie ou de la rpublique et
classait, dans ce tableau, parmi les _incertains_, M. E. Fray, dput
de Seine-et-Oise. M. E. Fray a tout aussitt protest avec nergie en
dclarant que son vote restait acquis au maintien de la rpublique
conservatrice, comme le seul gouvernement capable, selon lui, de donner
la France la scurit l'intrieur, sans inquiter les puissances
trangres. D'autre part, la communaut d'attitude entre les
rpublicains et le bonapartisme, parait assure, bien qu'elle ait failli
tre compromise par une dmarche imprudente dont l'clat visiblement
embarrass les organes de ce dernier parti. Nous voulons parler de la
lettre crite par le prince Napolon au rdacteur en chef d'un journal
radical, l'_Avenir national_, en rponse une sorte de manifeste publi
par ce journal et tendant runir en un seul faisceau, sous le drapeau
tricolore, tous les partis ayant pris leur origine dans la Rvolution
franaise, dans le but de s'opposer de concert aux tentatives des
royalistes. Le manifeste concluait en offrant au prince Napolon la
direction de cette ligue et tait suivi de l'acceptation du prince,
formule en ces termes:
Paris, le 26 septembre 1873.
Messieurs,
La franchise, l'imprvu de votre dmarche me forcent une rponse
brve; elle m'est dicte par les opinions de toute ma vie.
En face de la gravit, de la publicit de votre lettre, je ne dois pas
garder le silence.
Le devoir de tout citoyen, l'heure grave o nous sommes, est de ne
pas sortir de la cit en pril comme les neutres de l'antiquit. Non, je
ne suis pas neutre et je ne dserterai pas la lutte.
Je ne puis parler qu'en mon nom; mais comment croire que ceux dont les
coeurs vibrent au nom de Napolon me dsapprouvent!!
L'alliance de la dmocratie populaire et des Napolons a t le but que
j'ai poursuivi dans tous les actes de ma vie politique. Soutenons notre
drapeau en face des menaces du drapeau blanc, tranger notre France
moderne et que le prtendant ne saurait abandonner que par un compromis
et un sacrifice fait aux habiles de son parti.--Que vaudrait d'ailleurs
cette concession de la dernire heure? Le rgne des Bourbons ne saurait
tre que le triomphe d'une politique ractionnaire, clricale et
antipopulaire. Le drapeau de la Rvolution abrite seul depuis prs d'un
sicle le gnie, la gloire et les douleurs de la France; c'est lui qui
doit nous guider vers un avenir vraiment dmocratique.
Entre tous les dfenseurs de la souverainet du peuple, beaucoup
diffrent sur les moyens de l'appliquer; mais une entente commune,
l'heure actuelle, sur le principe mme de cette souverainet, est
ncessaire et patriotique. Nous tous, citoyens de la socit moderne,
nous devons chercher tablir, par le suffrage universel, la vraie
libert base sur les rformes qui sont la condition du salut de la
France.
Oui, il faut oublier les dissentiments, les attaques, les luttes, les
souffrances rciproques, les insultes mme, pour affirmer le principe de
la souverainet nationale, en dehors duquel il n'y a que dangers,
discorde et nouveaux dsastres. Soyons unis pour djouer des tentatives
funestes, et formons ainsi la Sainte-Alliance des patriotes.
Napolon (Jrme).
Dsavou avec nergie, ds le lendemain de sa publication, par les
journaux rpublicains de toutes les nuances, le programme de l'_Avenir
national_ n'a pas t mieux accueilli par les feuilles bonapartistes.
Toutefois, ces dernires se sont donn le temps de la rflexion, et
c'est le surlendemain seulement qu'elles ont dclar que le prince
Napolon devait seul tre rendu responsable du trs-regrettable
scandale caus par lui, et que si la force des circonstances obligeait
les partisans de l'appel au peuple se sparer de la majorit du 24
mai, ce serait peut-tre pour suivre une marche parallle celle des
rpublicains, mais non pour conclure avec eux une alliance qu'ils
repoussent avec horreur.
COURRIER DE PARIS
Thophile Gautier se plaignait de ce qu'on fabriqut trop de
paysagistes. Si a continue, disait-il, on en verra autant que de
bacheliers. Il montrait du doigt un des travers du temps, mais sans
esprer qu'on se corrigerait. En France, on sait tout faire, except un
effort d'esprit poussant contrecarrer la mode. Or, le vent est au
paysage, rien qu' a. Le tableau d'histoire, la marine, le portrait, le
tableau de genre, autant de spcialits qui s'envolent tire-d'ailes.
La chose est tellement visible qu'elle n'aurait pas besoin de
dmonstration.
Pour aider encore ce mouvement, Troyon, avant de mourir, o sa vieille
bonne femme de mre, depuis sa mort, je ne sais lequel, a song
laisser par testament un prix de douze cents francs pour un concours
annuel, une manire d'lever des paysagistes la brochette. Aux termes
de l'acte, les concurrents doivent tre gs de moins de trente ans.
Excellente clause. Prenez-les au moment o ils viennent de rompre leurs
lisires; qu'ils soient donc jeunes le plus possible, ce sera pour le
mieux. Il n'y a rien de tel que des yeux de vingt ans pour tudier la
nature dans l'closion de son ternelle jeunesse. Mais pourquoi avoir
voulu que le programme du concours ft expressment rgl par
l'Institut. Est-ce que l'Institut voit clair?
Un tang, dans une valle boise, aprs l'orage. Animaux au choix. Tel
est le programme Troyon pour 1873. Ces drles de matres du quai Gonti
ont voulu mettre de tout dans cette petite affaire; c'est une malignit
de vieillards. Un bouquet d'arbres et un ciel du matin ou du soir
auraient suffi. Non, il a fallu une espce d'assiette assortie, une
mosaque des champs, une julienne. Mais ils ont t compris tout de
mme. Vingt-neuf lves ont donc envoy au palais des Beaux-Arts chacun
un tang, une valle, un bois et un orage. Ceux-l ont ajout des
moutons, ceux-l des boeufs couchs dans l'herbe. Une chose tonne,
c'est qu'il n'y en ait eu que vingt-neuf et pas cent et mme cent
cinquante.
Il va sans dire que plus d'une de ces pages donne des promesses de
talent. Toutefois disons que la formule de l'Institut: _Animaux au
choix_, a quelque peu gar l'imagination des concurrents. Ainsi il en
est un que je ne veux pas indiquer autrement qui, s'tant propos de
faire une flottille de canards barbotant dans l'eau, nous montre trois
de ces volatiles portant des lunettes bleues. Un de nos confrres en
chronique, se trouvant l, nous disait: Comment ces messieurs de
l'Institut n'ont-ils pas pris cela pour une personnalit?
Samedi dernier, l'htel des Commissaires-Priseurs, on a mis en vente
ce qui restait du mobilier d'Henri Rochefort. Si efface que soit
aujourd'hui la personnalit nagure encore si bruyante de l'auteur de la
_Lanterne_, on se rappelle pourtant qu'il a t un des plus intrpides
amateurs du bric--brac. Tout l'or qui sortait de son critoire s'en
allait en fantaisies d'art ou en antiquailles. C'est ce qui explique
comment il ne lui est presque rien rest des grosses sommes que lui a
rapportes le dbit de son pamphlet. Le triste drame de la Commune fini
de la manire que vous savez, lui parti pour Nouma, il a fallu se
dfaire des bibelots que cet autre Masaniello avait accumuls chez lui.
Une premire journe, tambourine avec soin travers la ville, suivant
l'usage, a amen les acheteurs par centaines. Pour la vente de samedi,
a t autre chose. On n'avait fait la dpense d'aucune affiche. C'tait
tout ce qu'il vous plaira d'imaginer d'touff: une vente huis clos ou
encore un feu d'artifice tir au fond d'une cave.
Il en est rsult qu'il ne se trouvait devant le bton du
commissaire-priseur que peu d'acheteurs, des pingres, un groupe de ces
Auvergnats aux doigts crochus qui font mtier de s'enrichir avec les
paves du monde lgant ou des artistes. Ils taient donc l une
trentaine au plus, hommes et femmes, tous crasseux, tous pelotonns prs
du butin. Pendant la vente, ils changeaient entre eux l'argot de la rue
de Lappe, une grammaire qui sent les vieux chiffons et la vieille
ferraille. En fin de compte, ils se sont partag vil prix ce restant
du luxe d'un jour, car, il faut le rpter, par suite du silence des
affiches ou parce que le vrai monde de la rue Drouot est encore hors des
murs, on ne voyait par l pas un seul amateur.
Les amis d'Henri Rochefort lui connaissaient une terre cuite d'un style
fort original, le _Don Quichotte_ de Lepre. Ce morceau a t adjug 63
francs. Tout prs de cette figurine, on voyait un chef-d'oeuvre en
bronze, une _Diane de Poitiers_, de Pradier, tude historique qui vaudra
100,000 francs dans vingt ans. Adjuge pour 62 francs, la _Diane_ de
Pradier!
--Choichante-deux francs, cha n'est pas trop cher_, disait l'acqureur
avec un gros rire, _mais par chuite de la guerre, on a doubl les
droits, chongez-y!_
Est venu le tour d'une jolie commode Louis XV, vrai meuble de petite
matresse ou de gommeuse la mode, si vous voulez. En raison de sa
naissance et de ses frquentations, Henri Rochefort avait des gots
d'aristocrate. Ces hommes et ces femmes de la Charabie ptre qui
guettaient leur proie aimaient bien mieux pousser les enchres pour la
commode que pour les statuettes. Le meuble a fait 300 francs. Il valait
mille francs, au bas mot, vu les jours de rigidit Spartiate o nous
sommes; en d'autres temps, quinze cents francs ne l'eussent pas pay
trop cher.
La mme observation peut tre faite pour un bahut en bois de rose, 200
francs, d'abord; puis pour quatre chaises en tapisserie ancienne et pour
un fauteuil, 288 francs.--Ce fauteuil, nos gracieux Auvergnats
l'essayaient; ils s'asseyaient entre ses bras les uns aprs les autres;
ils le touchaient; ils avaient l'air de l'ausculter.--Ce lot, une
poque, avait cot douze cents francs.--Tout cela n'tait encore qu'une
sorte de prface. Ce qui passait pour avoir le plus de prix, c'tait le
lit du transport, une merveille, en effet. Ce lit, en bois de fer,
style Franois 1er, et qui avait cot deux mille francs, n'a pu se
vendre que 461 francs, et 500 francs avec les rideaux de soie rouge.
Bref, le produit n'a pas dpass la somme de cinq mille francs. Bonne
journe pour les Auvergnats.
Une lettre encadre de noir nous a appris, il y a quelques jours, la
mort fort inattendue d'une jeune personne de vingt ans; Mlle Stphanie
Proudhon a succomb, Passy, une maladie de poitrine. Trois cents
amis du publiciste ont entour ce cercueil, le jour des obsques, et
j'ai eu le regret trs-vif de ne pouvoir me mler eux.--P. L. Proudhon
a eu quatre filles; trois ont cess de vivre. Une seule demeure,
trs-vive, la vrit, ayant toutes les apparences de la sant. J'ai
nomm Mlle Catherine Proudhon, celle qui, tant enfant, servait dj de
secrtaire intime son pre.
Peut-tre se rappelle-t-on que, pendant la maladie qui l'a emport,
Sainte-Beuve a prpar un volume, trs-remarquable, sur le brillant et
terrible auteur des _Confessions d'un Rvolutionnaire_. Pour faire un
pendant ces rvlations sur son pre, Mlle Catherine Proudhon, aide
de sa mre et de quelques amis, rassemble grand'peine les lettres si
nombreuses et si originales qui composeront la Correspondance de
l'ancien imprimeur de Besanon. Nul ne se sera autant prodigu que cet
homme dont on a tant parl et qu'on connat si peu. J'ai voulu donner
moi-mme une preuve de sa facilit crire des lettres en publiant une
petite plaquette sous ce titre: _P. J. Proudhon et l'cuyre de
l'Hippodrome_. Il existe assurment, travers le monde, mille ou douze
cents lettres de cet crivain, toujours clair comme Voltaire, toujours
paradoxal comme Denis Diderot, toujours instructif comme H. de Balzac.
Parmi ceux auxquels P. J. Proudhon a le plus crit, on cite plus d'un
personnage. Il y a d'abord eu Napolon III, qui l'auteur de _La
Rvolution dmontre par le 2 dcembre_ a d s'adresser deux fois pour
faire lever la prohibition qui pesait sur son livre. Il a aussi crit
plusieurs fois au prince Napolon Jrme. Les intimes tels que MM.
Darimon, Charles-Edmond, Georges Duchne et le colonel Langlois ont, de
mme que les frres Garnier, de quoi faire un volume; le pauvre Gustave
Chaudey, le mme qui a t assassin par les hommes de la Commune,
n'avait pas moins de cent cinquante lettres. Il y en a aussi de fort
remarquables entre les mains de M. Charles Beslay, ce vieillard,
aujourd'hui proscrit, qui aprs la rvolution du 18 mars, a prserv de
l'incendie la Banque de France, ses titres et ses trsors.
Les plus intressantes, les plus familires, celles dans lesquelles le
paysan de la Franche-Comt exprime peut-tre le plus et le mieux ce
qu'il veut dire, ont t crites M. Auguste-Abraham Rolland, ancien
reprsentant de Sane-et-Loire, le spirituel traducteur de la
correspondance de la princesse Palatine. Il m'a t donn de prendre
connaissance de ces confidences; ce sont de vritables _Mmoires
intimes_, comparables, par exemple, aux lettres de Diderot Mlle
Roland. Dans ces ptres, crites sans aucun apprt, P. J. Proudhon fait
dfiler peu prs tous les contemporains sous ses yeux. Dieu sait tout
ce qu'il y a de malice et de vrit dans les mille et un petits
portraits main courante qu'il trace l-dedans!
Parmi ces lettres, il en est une, fort tendue, qui produit plus
d'impression encore que les autres. Elle a trait un fait qui s'est
pass dans la famille mme de l'auteur. La chose est doublement curieuse
par les contrastes et par les rapprochements qu'elle fournit. Ce qui se
passe en ce moment mme lui donne, ce me semble, un trs-grand attrait
d'actualit. En 1850, par suite de la publication d'un article de
journal, P. J. Proudhon tait enferm Sainte-Plagie. Il pousa alors
dans sa prison Mlle Pigard, fille d'un ancien hraut d'armes de la cour
du roi Charles X. Ce dernier, fort excellent homme, lgitimiste sincre,
mais s'occupant peu de politique, recevait une modique pension de
l'ancienne liste civile (je parle, bien entendu, de la liste civile des
Bourbons de la branche ane). Un moment vint o les ressources de ce
rservoir manquant, ce vtran du palais des Tuileries dut avoir recours
la cassette du comte de Chambord pour vivre. En une telle extrmit,
il pria son gendre de lui servir de secrtaire, et, en effet, P. J.
Proudhon rdigea pour lui la supplique, qui fut envoye Froshdorf. Un
peu plus tard, le brouillon de cette pice, de la main de P. J.
Proudhon, fut trouv, et rpublicains et royalistes l'envi accusrent
le publiciste d'entretenir des intelligences avec Henri V. C'est pour
repousser cette supposition que le publiciste a crit la lettre si
loquente laquelle je fais allusion et dont voici un fragment:
Cher ami, mon beau-pre a t, pendant quarante annes, le serviteur
des Bourbons.
Vieux, infirme, n'ayant pas de pain, il a cru devoir s'adresser au
prince dont il a servi les aeux. N'est-ce pas une rgle d'agir ainsi?
Mais, au moment de faire sa demande, le vieux Pigard a vu que sa main
dbile, presque paralyse, n'avait plus la force de tenir une plume, et
il a naturellement demand moi, son gendre, de rdiger sa demande. Il
a dict, j'ai crit. Il envoyait un placet au comte de Chambord.
Ecrivant pour lui, j'ai fait le travail graphique. Voil tout mon
crime.
Ce n'est l, je le rpte, qu'un dmembrement fort dcousu et incolore.
Toute cette protestation est d'un beau mouvement et d'un grand
style.--On espre que ce morceau et mille autres feront partie de la
_Correspondance_ dont s'occupe la dernire des Filles de l'auteur,
_Correspondance_ laquelle, je le rpte, le livre posthume de
Sainte-Beuve a si bien servi de prlude.
Nous sommes en pleine chasse tout le long du pays.
A ce sujet, il court beaucoup de racontars.
En voici un que nous avons entendu dbiter par un Nemrod qui arrive de
Normandie.
Du ct de Bayeux, un villageois avait promis son cur de lui envoyer
un livre, le jour mme de l'ouverture de la chasse.
A une semaine de l, le bon cur rencontre le rustre:
--Eh bien, mon garon, lui dit-il, et ce livre?
--Comment, moussieu le curai, est-ce que vo ne l'avais poin encore?
--Non.
--Ah! mais, je n'en reviens point.
--Comment cela?
--Pardine, aussitt que j'l'ai vu pas bien loin de nout' farme, j'y ai
dit: Va-t-en vite chez moussieu l'curai. Et i n'y a point tai,
l'grigou? C'est point bien d'sa part, savais-vous!
Le narrateur ajoutait:
--Le bon cur rit encore aux larmes en racontant cette pyramidale
navet de son paroissien.
Quant nous, nous pensons que le narrateur et le cur sont encore bons
enfants s'ils croient que les paysans d'aujourd'hui ont cette
navet-l.
Il n'y a pas eu de prix pour le concours Troyon.--Tout le monde s'y
attendait bien.
Philibert Audebrand.
[Illustration: BAZAINE. D'aprs la photographie de M. Maunoury.]
[Illustration: VOYAGE DE VICTOR-EMMANUEL EN ALLEMAGNE.--Promenade de
Leurs Majests le roi d'Italie et l'empereur d'Autriche sur le lac de
Laxenburg.]
UN DRAME DANS LE DSERT
Vous ne connaissez pas l'Amrique! Voil ce que ne cessent de nous
rpter sur tous les tous les Amricains que nous fait rencontrer le
hasard de l'existence parisienne. Vainement prouvons-nous que nous avons
lu avec fruit les livres de Tocqueville et d'Ampre. Le premier est
vieux, et n'tait pas absolument vrai, mme quand il a paru. Quant au
second, utile au voyageur qui veut se borner parcourir certaines
villes privilgies, en formation ou en dcadence, il n'apprend rien sur
la vie gnrale telle qu'on la comprend et qu'on la pratique, sur les
moeurs, le caractre, et ce qui peut constituer le prsent et l'avenir
de la sociabilit d'un peuple.
On ne sort pas de l. Si vous insistez, vous ne tarderez pas tre
cras sous une avalanche d'anecdotes et de faits particuliers qui
dmoliront pice pice toutes les notions que vous aviez pniblement
classes dans votre esprit. C'est ce qui m'est arriv, et voil pourquoi
j'avertis le lecteur au moment de conter un drame amricain.
Les tribus indiennes, si bien dcrites par Chateaubriand, subsistent
encore sur quelques points de l'immense territoire que peuplent et
civilisent les continuateurs de Washington. Mais chaque jour voit
diminuer leur importance. De beaucoup, il ne reste plus que le nom.
Quelques autres sont rduites un tel petit nombre d'individus qu'ils
ne valent mme pas la peine d'tre dompts. Le wisky en a eu raison bien
mieux encore que la poudre de guerre. C'est en vain que certains chefs
intrpides protestent contre cette destruction qui s'attaque l'homme
adulte et par consquent s'oppose la reproduction et la propagation
de l'espce. Tout au plus parviennent-ils se montrer dignes de leurs
anctres et nous faire voir ce qu'taient les Indiens d'autrefois.
Tel tait Maha, un des plus illustres des Chrokes, au moment o l'on
conut l'ide de relier par un chemin de fer New-York San-Francisco et
l'Ocan Pacifique. Les exploits de guerre et de chasse de Maha taient
clbres dans toutes les prairies, et on ne prononait qu'avec respect
le nom de l'Oiseau-Moqueur, ainsi que l'avaient surnomm ses
compatriotes. Il ne vit pas d'un bon oeil l'entreprise nouvelle. On
l'entendit souvent profrer des menaces contre ces empitements qui
venaient troubler la tranquillit des solitudes et rendre plus pnible
encore l'existence prcaire des Indiens. Quand ils n'taient pas en
nombre, les travailleurs taient, souvent interrompus par une irruption
soudaine et une attaque main arme. On ne saura jamais le nombre exact
de ceux qui ont pay de leur vie ce rle de pionniers de la civilisation
que nous admirons de loin. On a pu dire sans exagration que, dans
certaines solitudes, chaque traverse avait t arrose du sang d'un
homme. La civilisation qui veut marcher grandes guides ne s'arrte pas
pour si peu.
Maha n'en vit pas moins s'tablir le chemin de fer du Pacifique, et les
wagons roulrent de New-York San-Francisco, et rciproquement,
emportant marchandises et voyageurs. Il en conut un ressentiment
profond. Il ne comprenait rien cet ouragan de feu qui bravait son
intrpidit. Mais il lui avait vou une haine farouche, une de ces
haines de sauvage qui est peine satisfaite par la mort. Il fallait que
Maha eut raison de son ennemi ou qu'il prit.
Il rsulta de cette rsolution prise, une srie d'embuscades plus ou
moins ingnieuses et des accidents de toute sorte dans le dtail
desquels nous n'entrerons point. Les draillements ne comptent gure
dans l'existence amricaine. Toutes les routes en ce pays sc ressentent
plus ou moins de la prcipitation avec laquelle elles sont construites.
Pourvu qu'elles conduisent au but, peu importe si elles n'offrant pas au
voyageur toutes les garanties qu'on rencontre sur nos belles et grandes
routes d'Europe. Sous ce rapport, le chemin du Pacifique ne pouvait
faire exception la rgle nationale. Les accidents prpars et imagins
par Maha et les Peaux-Rouges qu'il commandait ne produisirent pas plus
d'effet qu'ils n'en auraient produit dans les environs de Baltimore et
de Boston. On fut mme quelques mois ne pas souponner les Indiens
d'tre pour quelque chose dans les rails coups et les traverses
enleves. Quand on s'en aperut, Maha reconnaissait dj l'inutilit de
ses ruses et de ses efforts et changeait de tactique.
Avec la patience de l'Indien qui surveille toutes les habitudes de la
proie qu'il guette, Maha se mit observer la marche des trains. Il
voulait en tudier et en surprendre le mcanisme. Car il tait trop
intelligent pour n'avoir pas compris tout de suite que le monstre de feu
obissait une direction savante. Il devina le rle important que
jouaient le mcanicien et le chauffeur. Et ds lors son plan fut arrt,
un plan qui exigeait une hardiesse, une agilit, une vigueur dont les
sauvages seuls sont capables. Mais, sous ce rapport, Maha tait en
fonds, il n'avait pas son pareil dans les Prairies de l'ouest.
Il ne mit personne dans sa confidence, ni parmi les anciens de sa tribu,
ni parmi ses jeunes compagnons d'aventures. Car il n'avait besoin
d'aucun secours pour mener bien l'audacieux projet qu'il avait conu
et profondment mri.
Par une belle journe de juin, au moment o le soleil son znith
couvrait de ses feux ardents toute la plaine, Maha, que les Chrokes
appelaient l'Oiseau-Moqueur, s'embusqua donc le long des rails, dans
l'endroit le plus dsert, et attendit le passage du train. Le souffle
puissant de la locomotive et les sifflets stridents ne tardrent pas
se faire entendre. Le convoi de San-Francisco arrivait toute vapeur.
Pas d'autre bruit dans l'immense solitude. Le calme universel avait une
solennit qu'on n'oublie jamais quand on a t une fois dans sa vie
tmoin de ce spectacle grandiose. Les animaux sauvages eux-mmes se
reposaient dans les hautes herbes, et attendaient que le soleil eut
tempr ses ardeurs.
Maha veillait avec confiance. Il avait examin ses armes. Il tait
certain de tenir sa vengeance.
Les premiers wagons le frlrent dans son embuscade. Il les laissa
passer pour mieux calculer son lan. Puis, avec une adresse qui ne
surprendra pas ceux qui ont tudi les sauvages et savent de quels tours
d'agilit ils sont capables, il sauta et se maintint sur le marchepied.
Dans les wagons, on vit passer comme un fantme le visage richement
tatou du chef Chroke qui se glissait le long du convoi et arrivait
jusqu' la locomotive. Seuls, le chauffeur et le mcanicien n'avaient
rien vu et continuaient diriger la marche de la vapeur avec une
entire scurit. Ils taient en pril de mort.
L'intrpide Indien a saut sur la machine. D'un coup de tomahawk; il
abat le chauffeur ses pieds; d'un coup de couteau, il tue le
mcanicien. La main vengeresse est aussi rapide que l'clair. En un clin
d'oeil les cadavres sont scalps, et l'Oiseau-Moqueur s'lance et se
tient debout sur le tender comme un triomphateur. Il tient la main et
brandit comme un trophe les chevelures de ses ennemis et hurle un chant
de guerre sauvage. Tous les voyageurs ont reconnu cette voix. Dans
toutes les veines court un frisson de terreur. Un marche une mort
imminente, certaine; car le train n'a pas ralenti sa vitesse. Au
contraire, la vapeur n'tant plus contenue et dirige dploie toute sa
vigueur. Tant que le charbon et l'eau ne feront pas dfaut, on
poursuivra cette course vertigineuse.
Les stations intermdiaires sont brles. Pleins d'pouvante, les
aiguilleurs et les cantonniers voient passer ce train lanc avec une
vitesse insense et ce singulier mcanicien. Chacun comprend le pril et
devine en gros ce qui est arriv. Mais impossible de porter le moindre
secours. Il n'y faut mme pas songer. On doit rester sourd aux cris de
dtresse des voyageurs, dont les terribles lamentations rveillent tous
les chos des solitudes. L'Oiseau-Moqueur les entend, et il jouit de son
oeuvre. Il est heureux des larmes qu'il fait couler. Dans son coeur, il
est le plus grand des hommes, des guerriers de sa tribu. En un seul
jour; il a veng les Peaux-Rouges de toutes les vexations, de toutes les
injustices sculaires que leur font subir les Amricains.
Le drame cependant n'tait pas fini. Si la situation tait
singulirement aige, elle allait encore le devenir davantage, par la
seule priptie qui n'avait pu entrer dans la tte et dans les
prvoyances de l'Oiseau-Moqueur.
Comme dans tous les convois long parcours, la socit est fort mle
dans les wagons. Il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Certains
compartiments taient mme occups par des familles entires. Quelles
tendresses dchirantes furent changes dans ces moments suprmes, nous
ne le dirons pas. On les devine aisment. C'est principalement devant la
mort imminente que toutes les affections du coeur se donnent libre
carrire, et l'homme civilis est le mme sous toutes les latitudes.
Parmi les passagers se trouvait un officier de la marine des tats-Unis,
M. Henry Pierre, qui voyageait avec sa femme et ses deux jeunes enfants.
Ce groupe se faisait remarquer entre tous. On n'y entendait ni cris
dchirants ni maldictions. Mais les yeux laissaient chapper des larmes
silencieuses, et les mains restaient troitement unies. Ensemble on
avait vcu; on avait t heureux, ensemble on voulait mourir. L'homme et
la femme n'avaient pas d'autre pense. Quant aux enfants, jamais ils
n'avaient paru plus beaux, plus affectionns leurs parents. C'tait,
rellement une famille modle, et comme on en voit rarement en Amrique.
Le marin cependant, habitu aux luttes des grandes navigations,
cherchait dans sa tte un moyen de sortir du pril. Une treinte plus
expressive la main de sa femme indiqua qu'il avait trouv. Avec une
rsolution formidable, il prit un solide poignard dans son bagage
portatif, dposa un long baiser sur le front de chacun des tres adors,
et ouvrit la portire du wagon.
Sur le marchepied, il envoya un dernier regard sa femme et ses
enfants.
--C'est pour eux! dit-il simplement.
Et on le vit se glisser le long du train jusqu' la machine. Les cris et
les lamentations avaient soudainement cess. On avait compris qu'un
secours inespr arrivait, qu'un homme se dvouait pour tenter le salut
de tous. Seul, sur le tender, le grand chef Chroke n'avait pas
interrompu son chant de triomphe. Il agitait toujours les scalp du
chauffeur et du mcanicien.
Henry Pierce, son poignard la main, a saut sur la machine. L'Indien
l'aperoit. Devant ce nouvel ennemi, il pousse son cri de guerre et
brandit son tomahawk. Ce n'est plus une surprise; c'est un combat corps
corps qui s'engage, et la robuste vigueur et l'agilit de l'Amricain
sont de taille se mesurer avec celles de l'Indien. Tous les voyageurs,
penchs aux portires, essayent, de voir, et leur anxit est facile
comprendre. Dans les prils extrmes, on s'accroche avec l'nergie du
dsespoir tout ce qui peut paratre une branche de salut.
L'troit espace sur lequel se livrait la bataille n'tait cependant pas
aussi favorable l'Amricain qu' l'Oiseau-Moqueur. Les pieds du marin
avaient rencontr les cadavres du chauffeur et du mcanicien et
glissaient dans le sang. Avec son poignard, il ne pouvait atteindre son
ennemi que de trs-prs. L'Indien au contraire avait conserv tous ses
avantages, et son tomahawk s'abattit sur Pierce, qui tomba grivement
bless. En un clin d'oeil, l'Oiseau-Moqueur le scalpa, et une troisime
chevelure vint s'ajouter celles qu'il agitait en poussant des cris
froces de triomphe. Pour l'Indien, l'ennemi abattu tait un ennemi
mort.
Il n'en tait point ainsi de Pierce, heureusement. Malgr ses blessures
il vivait encore, et malgr d'atroces souffrances il conservait une
indomptable nergie. Pendant que l'Indien exhalait en vocifrations
sauvages le dlire de sa joie, le marin rassembla les forces qui lui
restaient, se releva brusquement, bondit, et plongea son couteau dans la
poitrine de l'Oiseau-Moqueur. Il le retourna mme dans la plaie pour que
la blessure ft bien mortelle. Le cadavre du chef Chroke tomba sur la
voie.
La mort de Maha n'tait que le commencement de la dlivrance. Le danger
tait loin d'avoir disparu. Car le train filait toujours avec une
vitesse infernale. Aucun homme n'avait eu le courage d'imiter l'exemple
donn par Henry Pierce et de s'aventurer le long du convoi jusqu' la
machine, il s'en fallut donc de bien peu que tout ce beau dvouement ne
ft compltement inutile. Avec une nergie qu'on ne saurait assez
admirer, Henry Pierce se trana pniblement jusqu' la manivelle et
renversa la vapeur.
Il tait bout de forces. A son tour il tomba sur les cadavres du
chauffeur et du mcanicien. Mais le train s'arrta. La femme et les
enfants du brave officier de marine taient sauvs. Les autres voyageurs
bnficirent du sauvetage par surcrot.
Seulement on les vit accourir avec empressement ds que toute espce de
danger eut disparu, ds qu'on put descendre des wagons avec scurit.
Ceux qui avaient montre l'gosme le plus couard ne furent pas les moins
prompts vouloir porter des secours; il y en eut mme qui avourent
qu'ils se htaient pour bien savoir ce qui s'tait pass et connatre
tous les dtails du drame.
Le brave Henry Pierce respirait encore; mais il n'en valait gure mieux.
C'tait un homme vou une mort certaine. Aucun secours, aucun prodige
de la thrapeutique n'aurait pu dtourner ce dnouement fatal. Une
consolation suprme tait pourtant rserve au grand coeur qui battait
dans cette poitrine affreusement mutile. Pierce entendit et reconnut la
voix de ceux qu'il aimait. Il sentit leurs douces treintes encore une
fois. Il put prendre et garder dans les siennes la main de sa femme, la
main de ses jeunes enfants. La douleur de cette famille tait d'autant
plus navrante voir qu'elle ne se trahissait pas au dehors par des cris
et des manifestations bruyantes. La mre et les enfants semblaient
craindre, par l'explosion de leurs sentiments intimes, de troubler les
derniers moments de celui qu'ils allaient perdre. Eux seuls taient les
victimes vivantes de cette catastrophe qui a laiss une trace profonde
dans les annales du chemin de fer du Pacifique. Et eux seuls se
montrrent dignes de cet homme courageux qui s'tait volontairement
sacrifi pour le salut de tous. Henry Pierce expira deux heures aprs
l'arrt du train.
Ces vnements s'accomplissaient l't dernier. Aujourd'hui c'est
peine si, dans le vaste dsert du territoire indien, on peut indiquer
avec prcision le thtre du drame.
Georges Bell.
LES THTRES
Thtre de la Porte-Saint-Martin.--Marie Tudor.
Il existe au muse de Madrid un admirable portrait de Marie Tudor, par
Antonio Moro. Sous le bonnet, ou plutt sous le chapeau de velours noir
relev sur les tempes s'encadre la figure amaigrie de la reine, avec les
lvres fines, les yeux ardents sous la paupire rougie, les pommettes
saillantes, le teint ple de l'hydropisie, et toute la svrit de
l'asctisme religieux. Elle se dtache froide, terrible de son cadre,
cette figure de Marie la Sanguinaire, _the bloody Mary_, comme elle se
dtache de l'histoire, au milieu de ses perscutions religieuses, dans
ce fanatisme qui effraya Philippe II lui-mme, son royal poux.
Pourtant c'est cette reine, vivant d'une sorte d'exaltation pieuse
dans un Escurial anglais, qu'il a plu l'auteur de donner un amant. A
son aise. Il me semble pourtant que s'il convient au pote de rompre en
visire avec toutes les ides reues, il faut au moins que son oeuvre
s'empare des esprits par sa puissance, de telle sorte qu'on lui fasse
crdit de ses erreurs et qu'il ne vienne pas en pense de les relever.
Eh bien! Marie Tudor est coup sr un des drames les moins heureux du
pote. Je ne m'inquite pas de sa porte politique, je ne me demande pas
o tendent ces vises de l'auteur, qui de parti-pris trane une reine
devant le mpris public, en lui faisant proclamer impudemment devant une
cour Fabiano Fabiani pour son amant, qui prend toute l'Angleterre
tmoin de cette honte, en lui demandant de s'associer sa vengeance.
Qu'importe que reine elle se dshonore publiquement, que femme elle
livre tous l'aveu de ses lchets, que chrtienne elle se parjure, la
main tendue sur la couronne royale et sur les saints vangiles, qu'elle
mente aux serments faits la mmoire de son pre; c'est une tte
couronne qu'on jette au mpris de la foule, comme le pote lui a jet
et Charles-Quint, et Franois Ier, et Louis XIII, et Richelieu, c'est un
systme, je n'ai pas m'en proccuper. L'affaire est entre le public et
Victor Hugo. Moyennant quelques galanteries du pote son peuple, ils
s'entendront bien ensemble. Mais ce qui est plus important pour moi,
simple spectateur d'une action dramatique, c'est que la pice ne
m'intresse pas.
Chose trange! Le drame est rempli de terreurs par les nuits sombres aux
bords de la Tamise, par les colres terribles d'une reine, par la
prsence du bourreau, par l'appareil funbre des chapelles ardentes, des
tentures des tombeaux; il est assombri par les coups de canon, clair
par l'incendie des villes, et pourtant l'me reste froide devant cet
immense dploiement de terreurs. Elle voit passer ce spectacle sans
s'mouvoir, sans se passionner. Une curiosit pourtant s'empare de vous
au milieu de tout ce rcit lugubre: Comment ce puissant esprit
viendra-t-il bout d'une telle oeuvre! car Victor Hugo est un matre
par la force et par l'audace; comment s'achvera un tel difice?
L'esprit est donc en veil; quant l'me, je le rpte, elle est bien
son aise; cela ne la regarde pas. La raison en est simple: c'est que
Victor Hugo est thtral et n'est pas dramatique. Il y a un grand
souffle dans le pote qui anime de sa puissante parole une action mise
en scne, qui agite au gr de son lyrisme tous les personnages; toujours
brillant, toujours sonore, avec l'appareil extrieur du gnie.
Shakespeare si vous voulez, mais sans passions, le Shakespeare de la
phrase.
J'coutais l'autre soir cette Marie Tudor; un acte tout entier se passe
mettre en dehors la violence de la reine. Un homme aim l'a trahie, sa
vengeance sera terrible. Il lui faut le grand jour pour l'clairer, la
multitude pour tmoin, il lui faut la menace pleins poumons, l'insulte
sans rserve, l'insulte jusqu' la grossiret, le reproche avec tous
les mpris, l'humiliation, l'abaissement de l'amant, dt la dignit de
la reine tomber avec la tte du favori: Tu te dis alli la famille
espagnole de Pnalvar, mais ce n'est pas vrai, tu n'es qu'un mauvais
Italien, rien! moins que rien! fils d'un chaussetier du village de
Larino!--Oui, messieurs, fils d'un chaussetier! Je le savais et je ne le
disais pas, et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme
quand il me parlait de sa noblesse! Ce n'est pas assez de toutes ces
invectives, il faut que cet homme tombe genoux devant tous, qu'on le
dshonore aux pieds du trne, que la reine le voie face face avec le
bourreau. Et quand l'effet de cet acte sera perdu par son exagration
mme, la reine se reprendra d'amour pour Fabiano Fabiani. C'est le coeur
de la femme. Racine l'avait dit tout entier dans un seul vers
d'_Hermione_:
S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.
Mais Victor Hugo n'a pas le gnie sobre et puissant de Racine, il se
perd dans la dclamation, il frappe fort, il ne frappe pas juste, si
bien que ce personnage de _Marie Tudor_, renouvel d'_Hermione_, nous
laisse absolument froids, par cela seul qu'en l'exagrant le pote l'a
rendu faux dans le vrai.
Voil pourquoi ce drame de _Marie Tudor_ a eu si peu de succs son
dbut et pourquoi le public d'aujourd'hui ne me semble pas dispos
casser le jugement du pass. A dfaut de Marie Tudor, les personnages
qui gravitent autour de la reine ont-ils du moins un intrt? Aucun, ce
n'est pas coup sr Fabiano Fabiani qui m'attache. Ce que la reine en
dit me dgoterait compltement de ce gentilhomme, fils d'un chaussetier
du village de Larino. Jane est une fille perdue que son repentir et son
amour tardif pour Gilbert ne rachte gure; quant Gilbert, cet homme
qui ment pour la reine quand elle en a besoin, le droit de sa vengeance
ne le justifie pas de toutes ces lchets. Tout cela compose donc un
ensemble de gredins peu sympathiques, et je ne m'tonne donc plus de
l'accueil que le public fit, il y a quelque quarante ans, _Marie
Tudor._
La pice devait tre merveilleusement joue en cette anne 1833, o elle
parut pour la premire fois. Je vois sur la liste des acteurs les noms
de Mlle Georges, de Lockroy, de Chilly, de Provost. Il y a l de grands
souvenirs; mais il ne faut pas que ce pass nous rende injustes, et j'ai
applaudi pour ma part, et trs-chaleureusement, aux interprtes
d'aujourd'hui. J'ai trouv dans Mme Marie Laurent une voix pleine de
passion et d'clat, une grande puissance dramatique. Elle a eu des
accents vritablement beaux. Simon Renard est fort bien jou par
Taillade. Dumaine rend en acteur intelligent le rle de Gilbert. Mlle
Dica Petit a eu le plus chaleureux succs dans la dernire scne du
quatrime acte, et Frederick Lemaitre a jou le personnage du juif avec
cette perfection qui caractrise ce matre comdien. La voix s'est
affaiblie, c'est vrai; l'ge, le grand ge est venu, mais le talent est
toujours l. Comme cela est dit, phras, mis en scne, et quels accents
encore dans cette voix qui s'teint!
Le thtre des Varits a pris _la Vie parisienne_ au rpertoire du
Palais-Royal. Il m'a sembl que le public trouvait quelques rides
cette gaiet qui nous fit si gais il y a quelques annes. Vraiment, il
fallait s'y attendre. Si la pice a vieilli c'est que nous avons vieilli
nous-mmes; ce n'est pas nous qu'il faut demander notre opinion sur
elle, nous serions injustes, c'est la gnration qui a pris nos
stalles au thtre. Elle s'amuse encore de ce qui nous amusait. Tout est
bien; et voil _la Vie parisienne_ lance comme autrefois dans un succs
rajeuni.
M. Savigny.
Fureur: _Lvres de Feu!!_ valse; _Peau de satin_, polka de Klein.
L'ESPRIT DE PARTI
LE CHARIVARI
_Caricature_ fonde par Ch. Philippon en 1830, obtenait, depuis deux
ans, un immense succs. N'tait-ce pas, au reste, le premier mariage
clbr, dans le journalisme, entre la plume et le crayon!--Aussi les
quatre pages de la petite feuille hebdomadaire ne suffirent bientt plus
repatre les curiosits nouvelles qu'elle avait veilles. De l, dans
l'esprit de Ch. Philippon, l'ide d'une seconde Caricature,--mais
quotidienne, celle-l,--sous ce titre: _le Charivari._
Lisez le prospectus. C'est une franche dclaration de guerre au pouvoir:
... La lutte sera loyale toujours, et si nos coups sont vifs,
instantans comme le fait qui les aura provoqus, peut-tre nous
sera-t-il possible d'en proportionner la rudesse au plus ou moins de
gravit des circonstances; comme encore de les porter moins acrs, par
cela mme qu'ils seront plus presss. On peut frapper moins fort quand
on frappe sans cesse....
Le premier numro porte la date du 1er dcembre 1832. Or c'est bien le
moins que nous saluions, au passage, le berceau d'un confrre qui,
malgr ses perptuelles campagnes et ses innombrables blessures,
accomplit actuellement, et d'une faon si gaillarde, sa
quarante-et-unime anne.--Notre cadre, par malheur, nous interdit la
moindre monographie: une fortune pour un libraire intelligent! C'est
pourquoi nous ne dirons rien de ces fameux dessins qui se vantaient si
firement de tout dire: ... Nous dlions tous les arrts, nous dlions
toutes les cours et nous chapperions toutes les lois, si nous en
tions rduits redouter d'injustes condamnations, et luder des lois
antilibrales. Le crayon, qui est notre plume, nous, sait rendre
toutes nos penses et tout est de son domaine... (N du 27 mars 1833).
Nous ne nous arrterons pas davantage ces articles de fond o les
trois hommes d'tat tympanisaient l'Ordre-de-chose avec une verve chaque
jour plus fconde, plus implacable et plus cre.
Notre lot est le simple droit de fourrage dans cette partie humoristique
qui semble,--sous la rubrique de _Carillons_,--une ppinire de
lgendes pour dessins non utilises et l'tat de rudiment.
Collection que, de nos jours encore, les Hippolyte Briollet et les Paul
Girard, ont continue, sous l'habile direction de M. P. Vron, avec
moins d'audace peut-tre, mais autant d'esprit que leurs devanciers.
1832
Le ministre a beau se dmener; il ne peut obtenir un mouvement de
hausse. La baisse fait des progrs mesure que la majorit se dessine.
C'est que la Bourse a peur du _Thiers_ consolid.
La France nouvelle prtend que l'impression du discours du trne a t
gnralement bonne. Le pays n'a pourtant vu jusqu'ici que de tristes
preuves.
Un journal ministriel nous dit que M. Thiers a un grand fonds
d'loquence; malheureusement M. le ministre de l'intrieur est forc,
par tat, de tenir ses fonds secrets.
Entre le coup d'tat populaire du 29 juillet et le coup d'tat
monarchique du 7 juin, il y a cette diffrence que le premier fut une
cause sans effet, tandis que le second fut un effet sans cause.
Il ne faut pas s'tonner que ces messieurs soient parvenus soustraire
l'tat de sige au verdict du pays. Ces messieurs ont toujours t
trs-forts sur la soustraction.
Une arme feu! quel moyen absurde pour abattre une _poire_! Aussi la
gaule rclame.
Le _Journal de Paris_ prtend qu'en juin les insurgs voulaient frapper
le juste-milieu _au coeur_. En ce cas, on a bien raison de dire qu'ils
tentaient l'impossible.
On dit que la nouvelle chambre a un cho. Ce n'est assurment pas dans
le public.
Que de gens peuvent dire, comme le Christ:--Je porte ma croix,
Seigneur, sans l'avoir mrite!
On a remarqu avec surprise que le projet de loi sur l'tat de Sige, se
termine par le protocole ordinaire: Donn, etc.--Joli cadeau qu'on nous
fait l!
Jules Rohaut.
(_A suivre._)
EXPOSITION DES PRIX ET ENVOIS DE ROME A L'COLE DES BEAUX-ARTS.
[Illustration: Les juifs pleurant leur captivit Babylone.--Tableau de
M. Morot, premier grand prix de peinture.]
[Illustration: Gloria victis.--_Sculpture._--Envoi de M. Merci]
SUPPLMENT AU NUMRO 1597 du 4 OCTOBRE 1873
PROCS DU MARCHAL
[Illustration: VUE PANORAMIQUE DE METZ ET DES ENVIRONS POUR SUIVRE LA
CAMPAGNE DE 1870-1871.]
[Illustration: SOUVENIRS DE CAPTIVIT.--L'vasion.]
NOS GRAVURES
Le marchal Bazaine
L'_Illustration_ publie aujourd'hui un beau portrait du marchal
Bazaine. A cette occasion, on m'a demand une notice sur le haut
dignitaire de l'arme franaise, dont le monde entier s'est tant occup
depuis trois ans, et qui va trs-prochainement tre appel devant un
conseil de guerre pour y rendre compte de sa conduite, du 12 aot au 28
octobre 1870, priode pendant laquelle il a exerc le commandement en
chef de la vaillante et malheureuse arme du Rhin.
La tche qui m'incombe n'est pas facile pour un ancien officier qui a
servi sous les ordres et trs-prs du marchal, dont la situation
actuelle d'accus commande imprieusement la plus scrupuleuse
impartialit. Pour ne pas manquer au respect d au malheur, mme quand
il est mrit, il me faut refouler au plus profond de mon coeur la
sympathie que peut m'inspirer le glorieux soldat d'Afrique, d'Espagne,
de Crime, d'Italie et du Mexique, le hros de maint combat, le
vainqueur de Kinburn, du fort San-Xavier, de San-Lorenzo et d'Oajaca,
ainsi que le sentiment en sens contraire que j'ai pu prouver en
tudiant avec un soin minutieux les terribles vnements qui se sont
accomplis autour de Metz, entre la bataille de Spickere et la
capitulation du grand boulevard de la France.
Si le marchal Bazaine a rellement commis les crimes dont l'accusent
ses adversaires, on doit reconnatre que le masque de son visage est
bien trompeur, car il est difficile de trouver une figure respirant plus
de bonhomie. Avec ses cheveux coups court, son impriale et sa
moustache sans prtention, ses rudiments de favoris, ses bonnes grosses
joues, son teint clair, ses yeux gris et vifs, son regard franc, son
sourire plein de bienveillance, le marchal a plutt l'air d'un gros
ngociant, ex-officier suprieur de la garde nationale sdentaire que
d'un vieux militaire qui compte autant de campagnes que d'annes de
service. On et dit qu'il cherchait exagrer encore l'apparence
dbonnaire que lui donnait sa forte carrure et sa vigoureuse charpente
demi-noye sous un lger embonpoint, indice d'une belle sant, en
s'habillant sans prtention et tout fait bourgeoisement. Loin de se
coiffer en casseur d'assiettes, l'ancien gnral en chef du Mexique
affectionne les coiffures trop larges: kpis et chapeaux lui tombent sur
les oreilles sans incliner jamais ni droite ni gauche, et son corps
trapu sans obsit parat se complaire dans de vastes tuniques, des
vestons courts ou des redingotes la propritaire.
Ennemi du faste, peu soucieux du confortable, d'un abord facile et d'une
grande bienveillance, naturelle qui n'a d'gale que sa prodigieuse
bravoure, Bazaine a t un des officiers les plus estims et les plus
populaires de l'arme jusqu'au 5 septembre 1864, date de son lvation
la dignit de marchal. Relativement jeune, il n'avait que
cinquante-neuf ans en 1870, d'une constitution athltique qu'aucune
motion, aucune fatigue n'a encore pu entamer, le marchal inspirait
encore une grande confiance lorsque, le 12 aot, la pression de
l'opinion publique obligea l'Empereur se dessaisir en sa faveur du
commandement suprme de l'arme la plus belle et la plus nombreuse que
la France ait possde depuis la funeste campagne de 1812. Par son
origine plbienne ou bourgeoise, il flattait les instincts
dmocratiques, trs-enracins dans l'immense majorit de l'arme
franaise, et le soldat tait satisfait d'tre command par un homme
sorti du rang, et qui avait, comme lui, srieusement port le sac.
Quelle qu'ait t la conduite du commandant en chef de l'arme du Rhin,
la notice biographique qui va suivre prouvera qu'il avait bien gagn ses
grades, et que les personnes qui ont contribu lui faire acqurir
honneurs et dignits ne sauraient tre accuses d'avoir soutenu un homme
sans valeur et sans services. Arriv au fate, il a succomb sous le
poids d'une responsabilit crasante; le mme accident s'est reproduit
pour d'autres gnraux en chef dont le public n'tait pas moins entich.
Tout cela prouve qu'il est difficile, sinon impossible, de discerner
l'avance les officiers capables de commander en chef; et, mon avis,
les gnraux franais qui ont t battus dans la dernire guerre sont
surtout les victimes d'une ducation militaire incomplte ou mal dirige
et les boucs missaires des fautes ou des dfaillances de la France tout
entire. N'osant assumer en masse la responsabilit de leurs revers, les
Franais commettent en ce moment la faute, impardonnable de personnifier
leurs dsastres dans quelques gnraux; je ne m'aventurerai pas dire
que ce soit l un symptme de dcadence; mais ce n'est pas davantage un
signe de grandeur et encore moins de gnrosit.
Sauf de lgres variantes, toutes nos armes ont ou allaient prouver un
sort identique. Les armes de Metz, de Sedan, de Paris et de l'Est ont
t ananties, enleves ou rduites l'impuissance; les armes du Nord
et de la Loire, aprs les dfaites de Saint-Quentin et du Mans, auraient
eu la mme fin, si l'armistice n'tait heureusement survenu. Notre
devoir est de faire notre examen de conscience, et je doute que les deux
juges du conseil qui ont capitul Paris et celui qui a t battu
Arthenay ne soient pas disposs l'indulgence envers un frre d'armes
malheureux.
*
* *
La famille du marchal Bazaine appartient ce qu'on appelle la haute
bourgeoisie. Son pre, ingnieur distingu, a rempli pendant de longues
annes les fonctions de directeur-gnral des ponts-et-chausses de
l'empire russe, avec rang de lieutenant-gnral; son frre, sorti de
l'cole polytechnique, compte depuis longtemps parmi nos ingnieurs et
constructeurs de chemin de fer les plus remarquables; enfin sa soeur a
pous le clbre ingnieur Clapeyron. Bazaine (Franois-Achille), n
Versailles le 18 fvrier 1811, suivait les cours de la Facult de droit
de Paris en 1831, poque laquelle la France tait menace d'une
coalition europenne, quand il s'engagea comme simple soldat au 37e de
ligne. La campagne d'Anvers ayant t suivie d'un dsarmement gnral,
le sergent Bazaine, dsireux de faire campagne, obtint de passer avec
son grade la lgion trangre, alors en voie d'organisation et qui ne
pouvait, conformment aux termes formels de la loi du 9 mars 1831, tre
employe que hors du territoire continental du royaume. Rappelons que
cette prescription avait surtout pour but d'empcher le rtablissement
de la garde suisse.
Aussitt organise, la lgion trangre passa en Algrie. En novembre.
1833, l'ge de vingt-deux ans, Bazaine reut l'paulette de
sous-lieutenant, et vingt mois aprs, il tait fait chevalier de la
Lgion d'honneur la suite du glorieux, mais malheureux combat de la
Maeta, livr le 28 juin 1835, par le gnrai Trzel aux contingents
arabes runis dans la province d'Oran sous le commandement de l'mir
Abd-el-Kader. Quelques semaines plus tard, le roi Louis-Philippe mit la
lgion trangre au service de la rgente Christine, mre de la reine
Isabelle II; Bazaine suivit son corps en Espagne, o il conquit
rapidement les grades au titre espagnol de capitaine et de chef de
bataillon.
A Pons, en Catalogue, avec sa seule compagnie, il lutta pendant trois
jours conscutifs contre une colonne de quinze cents carlistes, et
parvint leur chapper par une marche de nuit des plus audacieuses,
aprs avoir surpris leurs postes avancs. Sa bravoure et son
intelligence l'avaient signal l'attention de l'habile et intrpide
Conrad, colonel d'tat-major franais et commandant en chef la lgion
trangre, avec le titre de brigadier. Bazaine fut dsign pour remplir
les fonctions de chef d'tat-major; il assista en cette qualit aux
sanglantes batailles de Huesca, en Aragon, et de Tolosa, en Catalogne.
Aprs la mort du glorieux brigadier Conrad, il sut diriger avec talent
et sang-froid une retraite difficile devant un ennemi victorieux et
entreprenant.
Rentr en France en juillet 1838, Bazaine fut nomm, l'anne suivante,
capitaine au titre franais et compris, en 1840, dans la formation des
dix bataillons de chasseurs pied runis Saint-Omer, sous le
commandement du duc d'Orlans qui leur donna son nom. Le capitaine
Bazaine, trs-adroit tous les exercices du corps, obtint le prix de
tir dcern aux officiers par le prince royal.
A la leve du camp, son bataillon fut dirig sur l'Algrie, o il
devint, en 1844, chef de bataillon et chef des affaires arabes de la
subdivision de Tlemcen. Toujours en route, il prit part de nombreuses
expditions pendant lesquelles il se signala par des coups de main
remarquables, surtout lors de la terrible insurrection de 1845, clbre
par le massacre de Sidi-Brahim, o le lieutenant-colonel de Montagnac et
le commandant de chasseurs pied Froment-Coste prirent avec presque
tous leurs soldats. Bazaine reut la croix d'officier pour sa belle
conduite au combat de Sidi-Haffis. Plus lard, en 1847, il contribua
efficacement la reddition d'Abd-el-Kader.
Aprs la rvolution de fvrier, le commandant Bazaine tait promu
lieutenant-colonel et directeur des affaires arabes de la province
d'Oran; en 1850, il tait dj colonel du 55e de ligne, et l'anne
suivante il rentrait dans son corps de prdilection comme colonel du 1er
rgiment tranger, investi en mme temps du commandement de la
subdivision de Sidi-bel-Abbs, commandement dans lequel il se distingua
par une administration sage et fconde en rsultats.
En 1854, la brigade de la lgion trangre fut envoye Gallipoli o
son chef, le gnral Carbuccia, fut de suite enlev par le cholra, en
mme temps que son collgue, le gnral duc d'Elchingen. Le colonel
Bazaine le remplaa dans ce beau commandement et fut embarqu pour la
Crime, avec ses deux rgiments, peu de temps aprs la bataille de
l'Alma. Toute l'arme sait la part brillante que prit la brigade
trangre aux combats devant Sbastopol o, de mme que les 35e et 42e
de ligne pendant le sige de Paris, elle fit le fond de toutes les
attaques excutes la gauche de la place. Son jeune gnral se
distingua tout particulirement le 2 mai, l'enlvement de l'ouvrage
dit du Cimetire; son collgue de la Motterouge, partagea avec lui les
honneurs de cette glorieuse et sanglante nuit.
Le 10 septembre 1855, le surlendemain de la prise de Sbastopol, le
marchal Plissier confiait Bazaine le commandement suprieur de la
forteresse russe, et le 14 du mme mois les toiles de divisionnaire
venaient le rcompenser de sa belle conduite pendant ce sige de onze
mois. Plissier, trs-difficile, dans le choix de ses lieutenants, avait
la plus grande estime pour les talents militaires du nouveau gnral de
division, et en donna une preuve clatante en lui confiant, le 7
octobre, le commandement en chef de l'expdition de Kinburn, fort situ
dans le _liman_ du Dniper, sur les communications de l'arme russe avec
Nikolaeff. (On donne le nom de _liman_ aux lagunes de la mer Noire.)
Le corps expditionnaire se composait d'une brigade franaise de 4,000
hommes, commands par le gnral de Wimpffen, et de 4,200 Anglais sous
les ordres du gnra! Spencer. Le 14, les flottes combines parurent
devant la forteresse; le 17 octobre, Bazaine ouvrait la tranche et
s'emparait de Kinburn aprs un bombardement de cinq heures excut
simultanment par les batteries de terre et celles des vaisseaux. En
rcompense de ce beau fait d'armes, l'empereur lui envoya la croix de
commandeur.
En 1859, on retrouve Bazaine l'arme d'Italie, o il commandait la
troisime division du premier corps, Baraguey d'Hilliers. Le 8 juin, il
gagne la plaque de grand officier au sanglant combat de Melegnano, et se
distingue encore le 24 juin l'attaque du cimetire et de la tour de
Solfrino. Aprs cette dernire bataille, Bazaine tait un homme pos,
le chef de l'tat n'attendait plus qu'une occasion pour lui confier un
commandement en chef.
En 1862, quand le premier chec prouv par le gnral de Lorencez, sous
les murs de Puebla, dcida l'empereur envoyer une vritable arme dans
ce pays lointain, il jeta les yeux sur les deux divisionnaires dsigns
pour le marchalat. Korey gagna son bton avec la prise de cette ville,
prise laquelle Bazaine contribua puissamment, d'abord en enlevant le
Pnitencier ou fort San-Xavier, puis en remportant, avec 1,800 hommes,
la brillante victoire de San-Lorenzo, sur l'arme de secours commande
par l'ex-prsident, Comonfort, et forte de plus de 10,000 combattants.
Il fut nomm grand'croix cette occasion.
Peu de temps aprs, Bazaine succdait Forey dans le commandement en
chef et, le 5 septembre 1804, il tait lev la dignit de marchal de
France. Trois mois auparavant, l'empereur Maximilien tait venu prendre
possession du trne mexicain. Ses rapports avec Bazaine manqurent
toujours de cordialit, on et dit que chacun de ces deux grands
personnages se refust faire les premires avances.
A partir de cette poque, on peut dire que la belle rputation du soldat
parvenu sa suprme dignit militaire a t en dclinant. Au
commencement de 1865, il eut encore l'occasion de faire preuve de coup
d'oeil et de rsolution en enlevant, dans la forte ville d'Oajaca, toute
l'arme de Porfirio Diaz. Mais ce fut la fin; aprs avoir tendu son
action sur une surface deux fois plus grande que la France, l'arme fut
rappele et son commandant en chef eut alors le tort grave de tolrer
ses cts un simple gnral de brigade, M. de Castelnau, aide de camp de
l'empereur en mission, dont la singulire attitude tait celle d'un
homme qui a le droit de contrle sur les actes de son suprieur.
sa rentre en France, on lui fit un sanglant affront en dfendant au
prfet maritime de Toulon de lui rendre les honneurs dus aux grands
dignitaires de l'arme. Ds ce jour, l'opposition eut l'oeil sur un
homme qu'elle considrait comme un mcontent.
Cette disgrce clatante dura deux ans, puis on donna Bazaine le grand
commandement de Nancy. En 1809, il commandait la premire srie du camp
de Chlons lorsque l'empereur s'y rendit avec le marchal Niel. Que se
passa-t-il?
Ce qu'il y a de certain c'est que Napolon III rendit Bazaine toute sa
faveur, lui promit la succession du marchal Rgnault d'Angely la
garde impriale, et que l'impratrice Eugnie reut avec distinction la
belle et sduisante madame Bazaine, qu'elle avait jusqu'alors tenue
l'cart. Un brillant punch fut organis l'instigation de l'empereur
par le gnral Forey, et les journaux officieux furent invits se
montrer favorables l'ancien commandant en chef du corps
expditionnaire du Mexique.
En 1870, quinze mois peine aprs cette quasi rhabilitation, nous
avons eu quelques jours d'intervalle le glorieux Bazaine et le tratre
Bazaine. Nous croyons qu'il ne mritait ni cet excs d'honneur ni cette
indignit. Comme l'a si justement dit le gnral Changarnier la
tribune de l'Assemble nationale: le commandement en chef d'une arme de
170,000 hommes tait trop lourd pour Bazaine; son intelligence, pourtant
trs-nette s'est obscurcie en prsence de l'crasante responsabilit qui
lui incombait. Le 12 aot 1870, il hritait d'une situation presque
dsespre; il n'a pas eu le courage d'en envisager les difficults en
face, il a tent de les tourner, comme aujourd'hui encore il n'ose pas
attaquer le taureau par les cornes.
Aprs le 4 septembre, quand Bazaine eut reu communication de la liste
des gouvernants de l'Htel-de-Ville, il comprit que jamais le haut
tat-major de son anne n'accepterait la domination de ces hommes sans
mandat et sans consistance. De plus, il pensait avec tous les militaires
que Paris ne tiendrait pas huit jours et que la paix serait signe avant
la fin du mois. Son unique proccupation fut alors de conserver intacte
la seule vritable arme qui restt debout aprs la catastrophe de
Sedan. Son tort est d'avoir chou dans son entreprise et peut-tre
employ des moyens peu corrects pour la faire russir. C'est ce que le
conseil de guerre nous apprendra sous peu.
En tout cas, je suis convaincu que telle tait la pense du commandant
en chef de l'anne de Metz, et cette pense, il ferait bien de
l'exprimer franchement devant ses juges. Cela vaudrait mieux que
d'piloguer sur des dpches et des protocoles. Pour terminer cette
notice, j'mettrai humblement cet avis que, si le marchal Bazaine est
coupable du crime dont on l'accuse, il compte coup sur de nombreux et
illustres cooprateurs.
A. Wachter.
La chambre du marchal Bazaine, Trianon.
Nous n'avons pas apprendre nos lecteurs que le procs du marchal
Bazaine va se drouler dans le vestibule de ce chteau qui fut si cher
au roi Louis-Philippe, le Grand-Trianon. Dj toutes les dispositions
sont prises en consquence, et le grand vestibule a t amnag de faon
rpondre toutes les exigences de sa nouvelle et passagre
destination.
En dehors de ce prtoire improvis, dont nous donnerons en temps utile
une vue nos lecteurs, diverses pices ont t affectes: au greffe,
aux tmoins charge et dcharge, aux officiers de gendarmerie chargs
du service militaire, aux dlibrations du conseil et au logement des
personnages que leurs fonctions doivent retenir au Grand-Trianon pendant
la dure du procs. Ainsi les tmoins charge occuperont la salle des
huissiers, situe gauche du vestibule et donnant sur le jardin, et les
tmoins dcharge la bibliothque. Le gnral Pourcet habitera le
pavillon de Madame, compos de cinq pices. Le pavillon de l'aile
droite, plac en face du pavillon de Madame, dans la cour d'honneur, est
destin au duc d'Aumale, qui prsidera, comme on sait, le conseil de
guerre. Enfin la salle des dlibrations sera place dans le salon de la
reine d'Angleterre, et la salle des pas perdus dans le salon rond des
huissiers, qui lui fait suite, et qui se trouve droite du vestibule
transform en prtoire.
Reste le logement du marchal Bazaine, qui a t extrait la semaine
dernire de la maison de l'avenue de Picardie, o il tait dtenu depuis
le 14 mai 1872, poque laquelle il s'y tait constitu prisonnier. Le
marchal a t log dans l'annexe du chteau, donnant sur
Trianon-sous-Bois. C'est dans l'angle de cette annexe que se trouve sa
chambre, dont les fentres ouvrent sur le parc. Cette chambre, dont nous
donnons une vue dessine sur place, est carre et revtue d'une boiserie
peinte en blanc. Le mobilier est des plus modestes. Il se compose d'un
lit en acajou plaqu, sans rideaux, d'une armoire place la tte du
lit, d'une toilette-commode pose entre les deux fentres, de quelques
chaises d'un ge mr et d'un guridon. Une petite pendule en marbre
pose sur la chemine, ainsi que deux chandeliers et deux candlabres
deux branches, compltent l'ameublement.
Deux pices font suite cette chambre et sont occupes par les
officiers suprieurs chargs de veiller sur la personne du marchal, qui
Trianon-sous-Bois, comme dans la maison de l'avenue de Picardie, est
gard par un piquet de cinquante hommes de ligne, ayant un poste
proximit de la chambre du prisonnier.
Quant au service du conseil de guerre, au Grand-Trianon, il est fait par
la gendarmerie mobile.
L. G.
Victor-Emmanuel Vienne
PROMENADE SUR LE LAC DE LAXENBURG
Parmi les sites curieux et intressants qui entourent Vienne, au moins
sur la droite du Danube, il faut signaler tout particulirement le bourg
et le chteau de Laxenburg, une des rsidences d't de la cour
d'Autriche, dont Schoenbrnn, est comme on sait, durant la belle saison,
la rsidence favorite.
Laxenburg est situ seize kilomtres au sud de Vienne. On s'y rend de
cette ville par le chemin de fer de Trieste, que l'on quitte Moedling
pour prendre l'embranchement qui conduit au bourg. Laxenburg doit sa
rputation comme son origine son chteau, ou plutt ses chteaux,
car il en possde deux en un; le premier datant de la fin du XIVe sicle
et rappelant les temps de l'ancienne chevalerie; le second, bti par
Marie-Thrse, et auquel on a donn le nom qu'il ne justifie pas tout
fait de chteau des Caprices, que mriterait mieux le magnifique parc
qui l'entoure.
En effet, on marche dans ce parc de surprise en surprise. Les accidents
de terrain, les constructions de toutes sortes, temples, maisons
rustiques, cabinets de verdure, pavillons; les cascades, les statues,
les pices d'eau, les rochers y ont t prodigus. On y trouve jusqu'
un monument funbre, la _Rittergruft_, ou tombe du chevalier, o l'on
voit des tableaux de Lucas Cranach et des peintures sur verre tires de
l'glise de Steyer.
Parmi les pices d'eau, la plus remarquable est un lac sem de plusieurs
les, entre autres l'le Marianne, sur laquelle on a construit un
lgant Lusthaus; et parmi les constructions, on admire surtout une
forteresse moyen ge, le _Franzensburg_, dont on a fait un muse
d'antiquits. Cette forteresse est entirement entoure d'eau. Un bateau
y stationne, la disposition des visiteurs, qui peuvent moyennant dix
kreutzers y prendre place.
Durant son sjour Vienne, le roi Victor-Emmanuel ne pouvait manquer de
venir visiter le chteau et le parc de Laxenburg. Il s'y est rendu dans
l'aprs-midi du 20 septembre, de Schoenbrnn, avec l'empereur
Franois-Joseph, et s'y est promen avec lui sur le grand lac, tandis
qu'une foule de canots monts par des curieux circulaient autour de la
barque impriale et qu'une musique tablie d'avance dans l'le Marianne
faisait retentir l'air de ses morceaux les plus brillants. Cette
promenade fait le sujet du dessin que nous publions dans ce numro.
En se rendant Laxenburg, le roi d'Italie s'tait arrt Moedling qui
est, comme je l'ai dit, la tte de l'embranchement qui conduit la
rsidence impriale. Il voulait voir la magnifique valle de la Brhl et
ses curiosits, entre autres le _Husaren-tempel_, lev par le prince de
Liechtenstein la mmoire des hussards qui l'avaient sauv la
bataille d'Aspern; les ruines du chteau de Moedling et le vieux chteau
Liechtenstein.
L. G.
Prix et envois de Rome
Les rglements de l'Acadmie de France imposent aux pensionnaires un
certain nombre d'obligations, au nombre desquelles la plus importante
consiste dans l'envoi annuel d'un ou de plusieurs ouvrages de peinture,
de sculpture, de gravure ou d'architecture. Une exposition solennelle de
tous ces ouvrages a lieu d'abord sous les portiques de la villa Mdici,
o toute la Rome artiste vient pendant quelques jours tudier les
travaux de nos jeunes compatriotes; ils sont ensuite envoys Paris, et
exposs publiquement, dans les salles de l'cole des beaux-arts; un
heureux usage veut qu'on joigne cette exposition les oeuvres qui
viennent de remporter les grands prix aux concours de l'anne.
Des retards survenus dans l'expdition des caisses qui contenaient les
envois de 1873, ont oblig l'administration de l'cole des beaux-arts
ajourner l'ouverture de l'exposition jusqu'au moment o la fin des
vacances aurait ramen Paris matres et lves, un peu disperss
depuis deux mois, et ce n'est gure que dans le courant de la semaine
prochaine que le public sera admis juger des progrs de nos
pensionnaires.
On retrouvera, entre autres morceaux intressants, le beau tableau de M.
Morot, qui vient de remporter le grand prix de peinture, et dont
l'_Illustration_ donne aujourd'hui une reproduction; nous croyons aussi
pouvoir signaler l'avance, en nous reportant aux souvenirs que nous a
laisss l'exposition de la villa Mdici, l'envoi de M. Blanchard _Hylas
et les Nymphes_, celui de M. Toudouze, _Eros et Aphrodite_, et de M.
Merson, une curieuse esquisse peinte, _Saint Franois et le loup
d'Aggubbio_; parmi les sculpteurs, le groupe de M. Nol, _Romo et
Juliette_, la _Tentation d've_, de M. Allais, un bas-relief de M.
Marqueste, _Jacob et l'Ange_, et enfin le magnifique groupe de M.
Merci, reproduit ci-contre, intitul _Gloria victis_, oeuvre
patriotique, digne de la rputation et des succs de l'auteur du
_David._
L'vasion
Ils avaient t faits prisonniers Sedan.
La capitulation du 2 septembre leur avait ouvert les portes de cet enfer
anticip, la presqu'le d'Iges, o les avait parqus un impitoyable
ennemi. L, comme leurs nombreux compagnons d'infortune, ils avaient
support la faim, la soif, le froid, toutes les misres, peine vtus,
couchant dans la boue, la pluie sur le dos, dvors par la fivre.
Des tortures non moins grandes les attendaient en Allemagne.
Enferms dans une forteresse des bords du Rhin, peu nourris,
dguenills, logs dans d'immondes casemates, accabls des pires
traitements, ils n'eurent bientt plus qu'une pense: s'vader. S'vader
ou mourir. Mais que leur importait! La mort, ne la voyaient-ils pas
chaque jour approcher d'un pas lent mais sr? Mieux encore valait-il la
braver, immdiate, foudroyante. C'tait au moins une chance de lui
chapper. Ils risqurent l'vasion. Par la ville, il n'y fallait pas
songer; trop bonne garde tait faite de ce ct. Mais le fleuve tait
l, baignant de ses flots le pied moussu de leur prison. Ayant longtemps
mri leur projet, ils croyaient avoir pris toutes leurs prcautions.
Furent-ils trahis, ou la fortune les abandonna-t-elle la dernire
minute? Qui pourrait le dire? Ce qu'il y a de certain c'est qu'au moment
o, suspendus dans le vide au bout d'une corde, ils allaient atteindre
le fleuve, une barque apparut, monte par des soldats, ils taient
dcouverts; taient-ils perdus? C'tait vraisemblable. Toutefois, ils
n'hsitrent pas. Ils lchrent la corde et le fleuve les engloutit. Ils
espraient encore pouvoir se dissimuler, gagner furtivement la terre et
s'chapper. Un d'eux y russit, et, travers mille dangers, parvint
rentrer en France. L'autre fut pris, malgr ses efforts, et, dans un
prcdent numro, nous avons dit sa fin.
Fusill, il le fut, et bien d'autres aprs lui, pour le mme crime.
Autant de Franais de moins, quelle joie pour nos froces vainqueurs!
Aussi, par le fer ou par la faim, que de prisonniers ils firent prir!
C'est par dizaines de mille qu'on les compte, tant il est vrai que, mme
aprs la victoire, les Prussiens, comme l'a dit M. Delaunay,
continurent combattre et dtruire des hommes dsarms, vaincus,
dignes de respect, si quelque chose et pu inspirer le respect aux
bandits qui, la face du monde civilis, en profanant le nom de Dieu,
avaient prmdit et tentrent d'accomplir l'assassinat d'une nation
gnreuse, jadis leur ennemie loyale et chevaleresque, nagure leur
bienfaitrice, la patronne de leurs lettrs, de leurs artistes, de leurs
trafiquants.
L. C.
Nuka-Hiva
Taoha occupe le centre d'une baie profonde, encaisse dans de hautes
et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentes; une
paisse verdure est jete sur tout ce pays comme un manteau splendide;
c'est dans toute l'le un mme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
prcieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchs sur leurs tiges
flexibles, balancent perptuellement leurs ttes au-dessus de ces
forts.
Les cases sont peu nombreuses dans la capitale, et passablement
dissmines le long de l'avenue ombrage qui suit les contours de la
plage.
Derrire cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boiss
conduisent la montagne; l'intrieur de l'le, cependant, est tellement
enchevtr de forts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
passe,--et les communications entre les diffrentes baies se font par
mer, dans les embarcations des indignes.
C'est dans la montagne que sont perchs les vieux cimetires kanaques,
objet d'effroi pour les Indiens, et rsidence des terribles
Toupapahous...
Il y a peu de passants dans la rue de Taoha; les agitations
incessantes de notre existence europenne sont tout fait inconnues
Nuka-Hiva. Les indignes passent une partie du jour accroupis devant
leurs cases, dans une immobilit de sphinx.
[Illustration: NUKA-HIVA.--Le chef de la baie de Thehetchagor.]
Les annes s'coulent pour eux dans une oisivet complte et une
rvasserie perptuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que
dans notre belle France, tant de pauvres gens s'puisent gagner le
pain du jour. Les forts de Nuka-Hiva produisent d'elles-mmes tout ce
qu'il faut pour nourrir toutes ces cratures insouciantes; le fruit de
l'arbre pain et les bananes sauvages croissent pour tout le monde et
suffisent chacun.
Si de temps autre, quelques Kanaques s'en vont encore pcher par
gourmandise, la plupart prfrent ne pas se donner cette peine.
La popo, un de leurs mets raffins, est un barbare mlange de fruits,
de poissons et de crabes ferments en terre. Le fumet de cet aliment est
inqualifiable.
L'anthropophagie, qui rgne encore dans une le voisine, Hivaoa (ou la
Dominique), est oublie Nuka-Hiva depuis plusieurs annes. Les efforts
des missionnaires ont amen cette heureuse modification des coutumes
nationales; tout autre point de vue cependant, le christianisme
superficiel des indignes est rest sans action sur leur manire de
vivre, et la dissolution de leurs moeurs dpasse toute ide.
[Illustration: NUKA-HIVA.--La rivire de Thehetchagor.]
Le caractre des Nuka-Hiviens est un peu celui des petits enfants; ils
sont capricieux, fantasques, boudeurs tout coup sans motif. Le
sentiment contemplatif est extraordinairement dvelopp chez eux; ils
sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles
toutes les rveries de l'imagination.
La solitude des forts, les tnbres, les pouvantent, et ils les
peuplent sans cesse de fantmes et d'esprits.
Les bains nocturnes sont en honneur Taoha; au clair de lune des
bandes de jeunes filles s'en vont, dans les bois, se plonger dans des
bassins naturels d'une dlicieuse fracheur. C'est alors que ce simple
mot: Toupapahou! jet au milieu des baigneuses, les met en fuite comme
des folles.
Toupapahou est le nom de ces fantmes tatous qui sont la terreur de
tous les Polynsiens. Mot effrayant en lui-mme, et intraduisible...
On trouve encore entre les mains des indignes plusieurs images de leur
ancien dieu.
Ce dieu est un personnage figure hideuse, semblable un jeune embryon
humain.
La reine a quatre de ces horreurs sculptes sur le manche de son
ventail.
On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois de Nuka-Hiva; les
oreilles des Kanaques ignorent cette musique nave qui, dans d'autres
climats, remplit les bois de gaiet et de vie. Sous cette ombre paisse,
dans les lianes et les grandes fougres, rien ne vole, rien ne bouge;
c'est toujours ce mme silence trange qui semble s'tre communiqu
l'imagination mlancolique des naturels.
On voit planer seulement dans les gorges, d'effrayantes hauteurs, le
phaton, un petit oiseau blanc qui porte la queue une longue plume
blanche ou rose.
Les chefs attachent leurs coiffures une touffe de ces plumes; aussi
leur faut-il beaucoup de temps et de persvrance pour composer cet
ornement aristocratique.
Julien V....
[Illustration: EXPOSITION UNIVERSELLE DE VIENNE.--Vue d'une des quatre
faades de l'Exposition de MM. Christofle et Cie (ct sud).]
Exposition de Vienne
ORFVRERIE, CLOISONNS, BRONZES INCRUSTS.
Il tait fort craindre qu'au lendemain des preuves qu'elle venait de
traverser, la France ne ft peu en tat de figurer dignement dans la
grande solennit industrielle et artistique de Vienne. Cette
apprhension que, sans pcher contre le patriotisme, certains esprits
ont pu avoir, n'a pas t justifie par l'vnement. La plupart de nos
exposants ont triomph des obstacles qu'un bouleversement extrme dans
leur matriel, dans leur personnel, dans leurs ressources financires
avait opposs au dveloppement ou mme la conservation de leur
renomme; ils se sont montrs Vienne ou gaux ou suprieurs ce
qu'ils avaient t en 1807.
Au premier rang de celles de nos industries sur lesquelles les trois
dernires annes ont gliss sans les atteindre, il faut placer
l'orfvrerie, et au premier rang de nos orfvres, MM. Christofle et Cie.
Leur exposition, si varie dans la nature des produits qui la composent,
a obtenu un clatant, un lgitime succs, non-seulement auprs du public
cosmopolite, mais auprs des amateurs, des critiques, des spcialistes
et du jury international.
Elle comprend, comme d'habitude, de l'orfvrerie simplement argente et
dore, de l'orfvrerie de luxe, des maux cloisonns, des bronzes
incrusts d'or et d'argent, de la galvanoplastie massive et en
ronde-bosse de toute grandeur, enfin des objets d'art divers.
Nous n'avons pas insister ici sur l'importance d'un tablissement
clbre dans les deux mondes. Tout le monde sait que MM. Christofle et
Cie emploient plus de quatorze cents ouvriers, en faveur de qui ils ont
cr des institutions modles; que le chiffre de leurs affaires s'lve
plus de 10 millions par an; que Charles Christofle a import en France
les procds de dorure et d'argenture lectro-chimiques et a t ainsi
le crateur de l'orfvrerie galvanique; qu'il a obtenu la grande
mdaille d'honneur l'exposition universelle de 1855 et la croix
d'officier de la lgion d'honneur la suite de celle de 1862; enfin que
M. Paul Christofle, son fils, et M. Henri Douillet, son gendre,
s'inspirant de ses traditions, ont enrichi le pays de nouveaux progrs
et en quelque sorte d'industries nouvelles.
Ce qu'il importe surtout de dire, et nous regrettons vivement de ne
pouvoir le faire qu'en peu de mots, c'est que, tout en tenant le premier
rang dans l'orfvrerie de grand luxe, ils sont aussi les premiers pour
l'orfvrerie bon march, qu'ils ont popularise; il y a plus, celle-ci
a bnfici de leur got pour le grand art, et la moindre pice sortie
de chez eux est aussi remarquable de style qu'un chef-d'oeuvre de dix
mille francs.
En ce qui concerne leurs maux cloisonns et leurs incrustations sur
bronze, il est d'un intrt essentiel de remarquer qu'ils n'ont pas
voulu imiter les procds des Chinois et des Japonais, mais seulement
faire aussi bien qu'eux en employant les moyens que la science moderne
met leur disposition. C'est ainsi qu'au lieu de marteler l'arabesque
d'argent dans le bronze, il l'y ont introduite l'aide de la
galvanoplastie. Et c'est ainsi que leurs bronzes incrusts ressemblent
heureusement ceux des Japonais, tout en gardant un caractre propre,
un certain air de nationalit: y est le sentiment dcoratif oriental
alli au style franais.
Nous tudierons prochainement en particulier quelques-unes des pices de
cette exposition, qui, en juger par les comptes rendus de la presse
anglaise, a caus nos voisins une motion profonde, les a fait
trembler de nouveau pour le sort de leur orfvrerie, et leur a fait
pousser un vritable cri d'alarme.
F. A.
Correspondance d'Espagne
Tortosa, 27 septembre 1873.
Je suis contrari que ma lettre de la fin d'aot ne vous soit pas
parvenue; mais en ce temps de chemins de fer coups et de bandes de
partisans sillonnant la montagne, il n'y a pas lieu d'en tre beaucoup
surpris.
Cette lettre contenait un croquis de l'affaire de Tortella, qui a eu
deux phases distinctes et compltement diffrentes. Dans la premire,
les carlistes ont remport un facile triomphe, qu'ils ont pay dans la
seconde par une droute complte. A tout hasard, je reconstitue mon
croquis, et je vous l'envoie. Ce sera, si vous l'utilisez, de l'histoire
rtrospective, et elle a bien son intrt.
Tortella est un village de Catalogne, situ dans la province de Gerona.
Mon croquis vous le peindra mieux que ne le saurait faire ma plume. Il
faut connatre la montagne et l'avoir parcourue pour s'imaginer quelque
chose de semblable. Figurez-vous des maisons accroches et comme
suspendues en l'air, et, pour les mettre en communication, des chemins
coups d'escaliers, ressemblant des chelles; au milieu de tout cela,
une petite glise au clocher pointu, se dtachant gris sur la roche
grise, voil le tableau, tel est Tortella, que Tristany, la tte de
quinze cents carlistes et de trois canons, cernait et attaquait avec
fureur le 22 aot. Non que la place eut la moindre importance; c'tait
simple affaire de rquisition, en passant. Il faut bien vivre.
Les habitants, comme ceux de tous les villages de la montagne, se
sentant la merci des bandes qui battent le pays, auraient volontiers
cd; mais il se trouvait en ce moment Tortella quelques volontaires
rpublicains qui ne le leur permirent pas. De l la colre des
carlistes, qui se mirent aussitt canonner ce malheureux village, dont
un certain nombre de maisons ne tardrent pas prendre feu. Ils
l'enlevrent naturellement, mais tous leurs efforts vinrent se briser
devant la rsistance des volontaires, qui avaient fait de l'glise une
citadelle et avaient couvert ses abords de barricades.
Mieux encore, ils avaient trouv moyen d'envoyer, avant l'attaque, un
des leurs prvenir Figueras de ce qui se passait Tortella. Leur
courageuse rsistance tait donc soutenue par l'esprance d'un prompt
secours. Et, en effet, ils furent secourus. Au moment o les carlistes,
matres du village, s'y attendaient le moins et faisaient main basse sur
tout ce qui tait leur convenance, le colonel Udueta, parti de
Figueras avec trois colonnes, survint, les cerna, les surprit et leur
fit subir une complte droute. Affols, ils s'parpillrent comme ils
purent, et s'enfuirent dans la direction de San Lorenzo de la Maga,
bourg situ au milieu de montagnes formidables. Ils avaient perdu 200
hommes, tant tus que blesss, et Tristany comptait au nombre de ces
derniers. La perte des rpublicains s'est leve 61 hommes, dont 11
morts.
Je vous disais que Tristany a t bless. Le bruit court ici qu'il a
quitt l'arme carliste, ainsi que Muret, et qu'un caprice de don Carlos
a priv Saballs de son commandement. Je ne sais ce qu'il y a de vrai
dans ces racontars; ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'affaire
de Tolosa, un certain dsarroi semble exister dans le camp carliste.
L'arrive du gnral Moriones Tolosa et le ravitaillement de Berga,
la suite du combat heureux de Gironella, a d y mettre le comble. Est-ce
le commencement de la fin?
X...
[Illustration: VNEMENTS D'ESPAGNE.--Entre des Carlistes Tortella.]
RBUS
[Illustration.]
EXPLICATION DU DERNIER RBUS:
La politesse d' prsent ne vaut pas celle d'autrefois.
End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1597, 4 octobre
1873, by Various
License: Share Alike