Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL 31e Anne.--VOL. LXII.--N 1598 SAMEDI 11 OCTOBRE 1873 [Illustration.] Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus. [Illustration: LE PROCS DU MARCHAL BAZAINE.--Le Grand-Trianon.] SOMMAIRE _Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Les Thtres.--Les Domestiques modernes, par M. Hippolyte Lucas.--L'esprit de Parti (suite).--Nos gravures.--Les Mystres de la Bourse (fin).--Bulletin bibliographique.--Revue financire.--Appareils Savalle pour la distillation. _Gravures_: Le procs du marchal Bazaine: le Grand-Trianon.--La pche des hutres (5 gravures).--Procs du marchal Bazaine; une sance du Conseil de guerre sigeant Trianon.--Nuka-Hiva: la reine Vakhu;--La reine Vakhu et ses fils.--Le djeuner, d'aprs le tableau de M. Garaud.--Exposition universelle de Vienne: les appareils distillatoires de M. Saville.--Rbus. HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE Depuis la semaine dernire, un certain dsarroi semble s'tre mis de nouveau dans les affaires de la fusion qui paraissaient cette fois dfinitivement arranges, ou peu prs. Tous les journaux du parti triomphaient. C'tait trop tt, parat-il, ou peut-tre prenaient-ils leurs dsirs pour la ralit. Peut-tre, aussi jugeaient-ils qu'ils avaient intrt ne pas dire toute la vrit. Dans ce cas, ils avaient tort; car s'il est un devoir qui s'impose aux journaux dans les circonstances actuelles, c'est celui de ne pas tromper le public. Or, c'tait le tromper que de proclamer son de trompe que le centre droit se trouvait en pleine conformit d'opinion et d'action avec la droite, quand, en ralit, chacun maintient ses positions, et qu'on n'est pas plus avanc qu'au premier jour; c'tait le tromper que d'affirmer que la question du drapeau ne soulevait plus de difficults, quand il est vrai que, sur ce point, l'_Union_ le dit et doit tre bien informe, l'accord n'est pas fait. Non-seulement on est divis encore sur la question du drapeau, mais on ne s'entend mme pas sur les principes fondamentaux de la monarchie restaurer. Un vnement important est venu ajouter ce dsarroi. C'est la publication d'une lettre adresse par M. Thiers M. Bernard, maire de Nancy. Voici cette lettre date du 29 septembre, dans laquelle l'ancien Prsident de la rpublique dcline l'invitation qui lui avait t faite de se rendre Nancy. M. Thiers redoute l'agitation laquelle pourrait donner lieu son voyage dans une ville qui l'appelle et qui se prparait lui faire un sympathique accueil. Sans doute, crit M. Thiers, il est des calomnies qu'il faut savoir mpriser; sans doute aussi, au sein d'un pays qui serait fait aux moeurs de la libert, l'agitation serait permise dans un moment o sans consulter la France, on prtend dcider de ses destines. On voit que le chef de l'opposition n'est point la dupe des phrases toutes faites ni des hypocrites conseils par lesquels on voudrait enchaner la protestation lgitime de la moiti des reprsentants de la nation. S'il s'abstient d'aller soulever et recueillir travers la France les ovations qui l'attendent et qui dans sa personne salueraient la rpublique conservatrice, c'est parce qu'il le juge utile la cause mme de cette rpublique. Les adversaires des institutions existantes auraient donc tort de compter sur le silence et la neutralit de M. Thiers; M. Thiers parlera, il agira! Bientt, crit-il, nous aurons dfendre non-seulement la rpublique qui, pour moi, reste le seul gouvernement capable de rallier, au nom de l'intrt commun, les partis si profondment diviss, et qui seule peut parler la dmocratie avec une autorit suffisante... Nous aurons dfendre tous les droits de la France, ses liberts civiles, politiques et religieuses, son tat social, ses principes qui, proclams en 1789, sont devenus ceux du monde, entier. Il n'en faut donc plus douter; un combat, une bataille solennelle et dcisive se prpare. Dans cette bataille, tous les fils de la Rvolution combattront sous le mme drapeau,--le drapeau tricolore, accept sans rserve, ni restrictions d'aucune sorte, ni mensonge, pour employer l'expression nergique de M. Thiers; ils combattront enfin sous les auspices et sous la conduite du librateur du territoire. Ce n'est pas la premire fois qu'en face de l'ancien rgime, M. Thiers aura lev courageusement l'tendard de la Rvolution de 1789; ce n'est pas la premire fois qu'il aura pris les initiatives hardies et gnreuses, et que la nation aura rpondu son appel. La parole est la France, crivait nagure M. le comte de Chambord. Il ne restait plus qu' savoir ce que disait et voulait la France: nous allons bientt le connatre. Avec cette, lettre, presque aussitt suivie des dclarations rpublicaines des membres les plus considrables et les plus considrs du centre gauche, l'vnement de la semaine a t l'ouverture, au Grand-Trianon, du procs du marchal Bazaine, sous la prsidence de M. le duc d'Aumale. La loi veut que tout chef de corps qui capitule soit appel rendre compte de sa conduite au mme titre qu'un commandant de vaisseau est appel rendre compte de la perte du btiment qui lui tait confi. Ce n'est pas seulement le marchal Bazaine, mais ce sont tous les commandants des places de l'Est ayant capitul dans la dernire guerre qui ont t soumis cette loi et qui ont rendu compte de leur conduite devant un conseil d'enqute que prsidait le marchal Baraguey-d'Hilliers, assist de quatre officiers gnraux. On peut se rappeler ce qu'ont t les avis mis par ce conseil d'enqute, car ces avis ont, en vertu d'une loi spciale, t livrs la publicit. Ces avis ont t svres, des degrs diffrents, pour presque tous les commandants de place, sauf pour l'officier qui commandait la petite place de Bitche. Pour le marchal Bazaine le blme a t nergique, et surtout motiv de telle faon que l'Assemble nationale comprit la ncessit d'exercer dans toute leur tendue les droits svres qui lui taient confrs en dcrtant, dans sa sance du 16 mai 1872, la mise en jugement du marchal Bazaine. C'est en consquence de cette dcision que le ministre de la guerre dlivra un ordre d'informer. Le gnral Rivire, charg de l'instruction, a entendu plus de 500 tmoins. Son avis a t, aprs de longs mois de travail, que le marchal devait tre renvoy devant la justice militaire pour y tre jug. L'avis du gnral Rivire a ensuite t soumis au ministre de la guerre avec toutes les pices l'appui. C'est donc en conformit de cet avis, rendu aprs celui du conseil d'enqute, que le ministre de la guerre s'est dcid convoquer le conseil qui vient de se runir pour juger le marchal Bazaine. Les deux articles viss dans le rapport sont les articles 209 et 210 du Code militaire, ainsi conus; Art. 409.--Est puni de mort avec dgradation militaire tout gouverneur ou commandant qui, mis en jugement aprs avis d'un conseil d'enqute, est reconnu coupable d'avoir capitul avec l'ennemi, et rendu la place qui lui tait confie sans avoir puis tous les moyens de dfense et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur. Art. 210.--Tout gnral, tout commandant d'une troupe arme qui capitule en rase campagne est puni 1 de la peine de mort avec dgradation militaire si la capitulation a eu pour but de faire poser les armes sa troupe, ou si, avant de traiter verbalement ou par crit, il n'a pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur; 2 de la destitution dans tous les autres cas. Rien n'est modifi dans le nombre de voix ncessaires pour la condamnation. Il y a sept juges, il faut cinq voix pour la condamnation. Si l'accus n'a que deux voix pour lui sur sept, il est condamn; s'il en a trois, il est acquitt. Aucune rcusation n'est permise l'accus. II n'a que le recours en rvision. Le conseil de guerre a dj tenu trois audiences au moment o nous traons ces lignes, et ces trois audiences ont t presque exclusivement consacres la lecture, qui n'est pas encore termine, du rapport du gnral Rivire. Ce rapport trs-net et trs-bien fait, est, disons-le, accablant pour le marchal. On n'attend pas de nous que nous le reproduisions, mme en substance, vu sa longueur. Ce serait un travail long, difficile, et qui resterait, malgr tout, incomplet! De tels documents d'ailleurs demandent tre lus _in extenso._ Nous renvoyons donc nos lecteurs aux journaux quotidiens. ESPAGNE Les corts se sont proroges le 20 septembre jusqu'au 2 janvier prochain, laissant le chef du pouvoir excutif, M. Emilio Castelar, investi d'une dictature sans limites. Les efforts du gouvernement, qui semble entretenir l'espoir d'une reddition volontaire des insurgs de Carthagne, se concentrent principalement sur le renforcement des diffrents corps d'arme tenus en chec par les carlistes dans les provinces septentrionales. Dj le gnral Moriones a pris le commandement provisoire de l'arme du Nord, dont le commandant dfinitif doit tre, dit-on, le marchal Serrano; le gnral Turon est all se mettre la tte des troupes de la Catalogne. Bilbao est toujours cern par les carlistes, qui, par contre, auraient abandonn l'attaque de Tolosa pour se replier dans les montagnes de la Navarre, l'approche des renforts amens par le gnral Moriones. Les insurgs de Carthagne ont mis excution la menace dont l'intervention des amiraux trangers avait jusqu' prsent fait retarder l'accomplissement; il ont bombard Alicante, sous les yeux mme des navires anglais, franais et allemands, prsents dans les eaux du port. Le 27 septembre au matin, les frgates insurges _Mendez-Nunez_ et _Numancia_ ouvraient le feu sur le fort en ruines qui domine une partie de la ville et sur les fortifications qu'on avait leves la hte. Les frgates portaient le drapeau rouge. Le _Fernando-el-Catolica_, qui les avait accompagnes d'abord, tait all faire Villajoyosa, au nord d'Alicante, une expdition semblable celle de las Aguilas; le _Tetuan_ n'avait pu sortir de Carthagne, sa machine ayant refus le service. Le feu des frgates, mal dirig, ne causa que peu de dommages; il y fut vigoureusement rpondu par l'artillerie rpublicaine, commande par ses anciens officiers. Prs de cinq cents projectiles ont t lancs; plusieurs difices, entre autres le palais du gouverneur civil, ont t atteints; onze personnes ont t tues. A une heure, aprs une tentative pour s'approcher du quai, tentative que la batterie tablie sur ce point arrta, les frgates se retiraient, non sans avoir reu des avaries notables, l'une d'elles la remorque de l'autre. ITALIE L'anniversaire du plbiscite qui a consacr la chute du pouvoir temporel du pape, a t clbr jeudi 4 octobre, Rome, au milieu de la joie gnrale, avec force transparents reprsentant le roi Victor-Emmanuel, l'empereur Guillaume et l'empereur Franois-Joseph les mains entrelaces, force vivats en l'honneur de l'Autriche, mais surtout de la Prusse, et plusieurs douzaines d'orchestres faisant retentir les places publiques de l'air national prussien. M. Minghetti parat dsireux de hter le plus possible la convocation du Parlement. La nouvelle a t donne que, dans un rcent conseil des ministres, le gouvernement aurait dcid de clore la session actuelle de la Chambre et de fixer aux premiers jours de novembre l'ouverture du prochain Parlement. On dment aujourd'hui, Rome, le bruit que le ministre ait l'intention de prsenter un projet d'appendice la loi sur les garanties pour rgler les rapports de l'glise avec l'tat. Toutefois on maintient que M. Vigliani, tudie en ce moment un projet de loi qui, tout en respectant la libert du clerg, marquerait le point o cette libert se changerait en licence et se transformerait en dlit commun. Courrier de Paris Mme Marie Rattazzi est de retour; elle a repris ses rceptions. D'autres hsitent ou attendent. Quant elle, peine revenue, elle s'est empresse de donner souper ses amis. Ceux qui sont venus sont les mmes qu'on voyait autour d'elle pendant le dernier hiver. On pourra dire que c'est un monde un peu bigarr, d'accord; il n'en faudra pas moins reconnatre que c'est l'amalgame le plus joyeux qu'on puisse voir. D'anciens dignitaires s'y montrent, d'abord comme le dessus du panier, des diplomates d'autrefois, un ex-chambellan, des naufrags de la politique, deux ou trois acadmiciens; au milieu de tout cela, des peintres, des journalistes, des musiciens, ce qu'Horace appelle _ambubaja rum collegi._ A la musique de l'htesse se marie la bonne chre; la causerie la danse. Quand la neige poudre nos toits frimais, il ne faut pas que l'htel soit trop morose. On improvise alors un petit thtre, o la matresse conserve le privilge de jouer les premiers rles. Au milieu de Paris, tel qu'il est en ce moment, rien de plus curieux qu'un tel train de vie o chaque jour se change en fte. La rsidence de la Petite Princesse, comme on l'appelle encore, ressemble une dcoupure du joli tableau sur lequel Watteau a jet, il y a cent ans, les groupes de la Comdie italienne. Ce qu'il y a de plus remarquable l-dedans, c'est que rien n'arrte jamais la marche de ces loisirs. Notez qu'il y a tantt quinze ans que cela dure. En 1858, c'tait tantt Aix-les-Bains, tantt Annecy. Eugne Sue est mort, par l, un jour, subitement ou peu prs; la Petite Princesse, qui tait un peu son lve, a-t-elle pleur? Oui, dit-on, mais la musique, le thtre, les bons moments n'ont pas chm pour si peu. On est revenu Paris, on s'y est install; on a appel autour de soi des personnalits graves et l'on est parvenu en faire des personnalits foltres, Sainte-Beuve y venait, Sainte-Beuve qui toussait pour rire quand il faisait _Joseph Delorme_; le pre Viennet y rcitait ses fables; M. Dupin an y jouait au whist; on y coudoyait aussi le dieu Ponsard. Toutes ces toiles ont disparu; avec elles, l'empire est tomb, les cousins sont partis, probablement pour toujours; eh bien! n'importe, la jolie vie a continu, et il y a mieux, le veuvage s'est prsent pour la seconde fois, la jolie vie poursuit son cours, et elle sera un dsagrments de cet hiver. La politique est partout avec ses fureurs, ses apptits, ses nuits blanches, ses rves et ses dceptions. Dans les deux faubourgs, cette grande dame consacre son nergie accoupler des chiffres qui se sont fait cinquante ans la guerre; telle autre use ses yeux et son aiguille broder des cocardes. La Petite Princesse n'en est plus l, Dieu merci. Elle sait la fable du chien qui jette la proie pour l'ombre. Elle ne veut plus d'illusions. Elle s'en tient philosophiquement au plaisir qui se prsente aujourd'hui sans s'embarrasser de ce que pourra tre demain. Cueille l'heure prsente. _Carpe diem._ Elle s'amuse, elle demande qu'on s'amuse chez elle et autour d'elle, et n'admet rien de ce qui serait tranger l'action de s'amuser. A sa premire soire, on a beaucoup admir son buste nouveau par Clsinger, trop dcollet, parat-il, mais tout le monde sait bien aussi que c'est le genre du sculpteur qui a fait la _Femme l'aspic._ Il y avait aussi un portrait de la mme par un peintre italien. A propos de princes, un de nos confrres en chronique vient de nous apprendre de quelle faon comique le gardien du chteau d'Amboise a t rcemment congdi. On doit se rappeler que ce vieux nid de vautour, bti sur le haut d'un roc, thtre de tant de drames, de ftes et de crimes, appartient aujourd'hui la famille d'Orlans. C'est pour cette raison que Louis-Philippe avait fait de ces murs de granit la prison d'Abd-el-Kader et de toute sa smalah. En dcret de Napolon III avait bien confisqu Amboise, mais l'Assemble nationale a biff la disposition qui concerne ce domaine. Or, il y a quelque temps, un jeune couple s'abattait au milieu des galeries en ruines. Mari et femme, ils avaient tout visit, la merveilleuse chapelle dans laquelle Charles XIII s'est mari, le parc au milieu duquel on voit le tombeau de Lonard de Vinci, l'incomparable voie souterraine qu'on parcourait en carrosse avec des flambeaux. Il ne restait plus voir que le balcon, o la tradition dit que La Renaudie et ses compagnons ont t pendus. Voulant d'ailleurs jouir du point de vue qu'on a de l sur la Loire, le jeune tranger ouvrit brusquement une des fentres. --Eh! l-bas, s'cria le gardien en s'avanant, dites donc, vous, fermez donc cette fentre, que vous venez d'ouvrir sans ma permission. --Mon brave homme, rpondit le jeune monsieur, je suis ici chez moi; je m'appelle le comte de Paris. Il se peut que le fait soit vrai, mais si le gardien a t congdi, c'a t pour avoir dit autre chose. Pas plus tard que l'an dernier, le hasard m'ayant pouss par l, ce mme gardien, le cicrone le plus discret qu'on ait jamais vu, nous exposait un officier d'artillerie et moi tout ce qui s'tait pass de mystres dans cet endroit terrible. Il nous disait les visites soudaines de Louis XI, escort de Tristan l'Hermite, son compre; il nous racontait l'arrive soudaine d'Henri III amenant lui-mme ses prisonniers aprs avoir assassin les Guises Blois. Tout coup il nous fit entrer dans la partie du chteau qui est demeure la plus habitable. --Ah! quant a, reprit-il, a n'est plus du moyen ge, c'est du moderne. Ces magnifiques galeries, vous le voyez, ont t dcoupes en une multitude de petits cabinets la parisienne, des cages poulets. Ainsi l'a voulu, sur la fin du rgne de Louis XVI, un certain prince de Penthivre, le propritaire du temps. Le pauvre homme! la pauvre cervelle! Ses petites btisses ont masqu les salamandres, les fleurs de lis, les grandes moulures. C'tait un bourgeois, ce Penthivre et, par dessus le march, il avait le dsagrment d'tre le beau-pre d'un assez mauvais garnement appel, je crois, Philippe-galit. Pour ne parler que d'architecture, il n'y entendait goutte. Tenez, quand Napolon III a pass par ici, je lui ai montr tout a, le chef-d'oeuvre du Penthivre. Il en riait comme moi. Je vous laisse penser si l'empereur et moi nous nous sommes fait alors une pinte de bon sang. Il n'y aurait rien de risqu supposer que notre susdit gardien qui faisait ce boniment tous ceux qui visitaient le chteau, l'a rpt au comte et la comtesse de Paris. On conoit ds lors le dnoment annonc par notre confrre en chronique, c'est- dire la destitution de l'homme qui a la langue trop bien pendue. Un peintre de talent vient de disparatre; Edwin Landseer vient de mourir l'ge de soixante-six ans; c'est une perte pour l'Angleterre qui ne donne pas souvent naissance des artistes de cette trempe. Peu d'_animaliers_ auront produit autant de sensation. Edwin Landseer ne manquait pas de dfauts sans doute; il voyait les choses trop en joli. Toutes les scnes qu'il dcrivait taient d'une propret irrprochable; ses basses-cours avaient l'air d'un boudoir; chacune de ses curies peut lutter d'lgance avec le salon d'une lady. Et ses chevaux! et ses chiens! quelles btes toujours soigneusement brosses, lustres, cires, poussetes! Cinq ou six de ses tableaux, reproduits par la gravure, sont rpandus profusion dans les deux mondes. Tels sont _Les chiens du mont Saint-Gothard (1829), La chasse aux faucons (1832), Les animaux la forge (1835), Sauv!_ (une trs-belle scne d'inondation qui date de 1856). Celle de ses toiles qui a obtenu le plus de succs est une page familire de la vie de l'auteur d'Ivanoh. Qui n'a vu _Sir Walter Scott et ses chiens?_ Le laird d'Abbotsford, sa belle tte carre, si puissante et si calme, son oeil si vif, tout cela s'harmonisant merveille au milieu de ces beaux peintres d'cosse dont le grand romancier avait voulu faire ses meilleurs amis. Assurment le jour o Landseer a compos cette scne, il a fait un tableau d'histoire. Nous n'aimons plus les parallles; nous ne sommes plus l'poque des pendants, mais combien on aurait aim voir, en regard de sir Walter Scott et ses chiens, lord Byron et son ours Newstead-Abbey! Mais lorsque le fou sublime qui devait crire _Don Juan_ menait la vie romantique dans son chteau, Edwin Landseer n'tait encore qu'un enfant et s'exerait peine tailler ses crayons. Nos voisins d'outre-Manche ont une qualit dont on ne saurait trop faire l'loge. Une fois le talent admis par eux, consacr par la Renomme et ses trompettes, ils lui jettent l'or pleines mains. Edwin Landseer a pu voir quelle diffrence il y avait entre la rputation dans la Grande-Bretagne et la rputation en France. Chez nous, ce n'est le plus souvent qu'un vain bruit, sauf annexe, sans couronnement d'aucune sorte; chez les Anglais, c'est la conqute de toutes les jouissances sociales, une maison, une famille, la vie intime s'appuyant sur la richesse, ou, pour le moins, sur l'abondance. Ce peintre qui faisait si bien les chiens et les chevaux pouvait s'acheter, son tour, une rsidence, mieux qu'un cottage, un beau toit d'ardoises au milieu des prs, une curie, un chenil, des poules, un tang, des bois dont l'ombre et le murmure lui appartenaient. Tous ces _boni_ de la gloire ne le mettaient pas, il est vrai, l'abri des malignits de la critique; mais quel est l'heureux du monde que l'pigramme des contemporains a jamais pargn? Votre Landseer, crivait un jour une feuille satirique, il a du talent, du talent sans aucun doute, mais toujours, toujours le mme talent. Il fait des chiens et des chevaux, rien que des chevaux et des chiens. On prtend qu'il a fait une fois un cerf; ce devait tre pendant l'anne de la comte. a ne s'est pas renouvel. En certain jour, lord Devons.... a voulu lui faire faire le portrait d'un trs-joli cochon blanc et rose dont il est l'inventeur; Landseer s'est mis l'oeuvre, et, au bout du compte, son cochon, tait un chien. N'est-ce pas donner envie de le mordre? Puisque tout change sans cesse autour de nous, il faut bien admettre qu'il y a aussi une mobilit raisonnable dans ce que Talleyrand appelait: _Le grand art de la gueule_. On ne mangeait plus du temps de Scarron comme on avait mang l'poque de Rabelais. On ne dnait dj pas avec Brillat-Savarin, sous la Restauration, comme on avait dn avec Barras, sous le Directoire. Tout cela pour vous dire qu'on s'occupe en ce moment mme de codifier la table, ses frontires, ses lois et sa pnalit. Le dernier _Code gourmand_, qui est d'Horace Raisson, le premier collaborateur d'H. de Balzac, date de 1827, c'est--dire qu'il est g d'un demi-sicle. Evidemment c'est un code mettre la rforme. Avant que ce livre typique ne soit remplac par celui qu'on prpare, il est tout simple qu'on jette sur son contenu un dernier coup d'oeil, une sorte d'adieu. En trois cents pages il rsumait toute la science parse dans les admirables prceptes de l'cole de Salerne, dans Berchoux, dans Henrion de Pansev, dans Brillat-Savarin, dj nomm, dans Carme, dans les cinquante tomes qui forment les Annales du Caveau, et, en un mot, dans les oeuvres succulentes de tous ceux qui se sont religieusement occups de faire de la table,--ce qu'elle doit tre,--le pivot de la civilisation moderne. Que de choses curieuses dans ce vieux livre! mais aussi que de choses que nous ne comprenons dj plus! Ainsi, sous forme d'annotation, le _Code gourmand_ cite deux vers du Don Juan de Byron: Rien de plus dlicieux dans la vie que le coin du feu, une salade de homards, du champagne et la causette. Du champagne, mme du Mol, en mme temps que la salade de homards, cela serait considr de nos jours tout la fois comme une hrsie et comme un barbarisme.--Mais voyez la contradiction! Byron est le mme qui crivait de Venise Thomas Moore: Ah! mon ami, pourquoi faut-il qu'on mange? Manger, boire; boire, manger, c'est travail de bte! Le bruit de la mastication et de la trituration est celui qui m'afflige le plus. Je ne puis surtout me dcider voir manger les femmes. Si la belle mchait un os de poulet ct de moi, je serais capable de la poignarder avec ma fourchette!--Voil encore une chose que le temps a bien chang. Aujourd'hui la mode est que les femmes mangent beaucoup.--Que l'ombre du grand pote vienne faire un tour Paris un de ces soirs, l'heure o les cabarets allument les bougies, et elle en verra de drles sous ce rapport!--Non-seulement les femmes mangent grandement, mais elles commencent boire avec une certaine bravoure. Il y a mieux, c'est une fort jolie femme, une actrice qui a dterr dans une lettre de Voltaire d'Alembert ce tronon de prose: Je ne connais de srieux ici-bas que la culture de la vigne. Pour en finir avec le _Code gourmand_ en train de trpasser, je signalerai encore une proposition suranne de cet ouvrage. A la page 180 on lit ce qui suit; Quand vous verrez un pote boire de l'eau pendant tout le dner, pariez hardiment que c'est un pote didactique. Or, les contemporains ont pu tre tmoins de plusieurs faits qui battaient cette manire d'aphorisme en brche: 1 Branger buvait de l'eau; M. Ernest Rendu le lui a mme amrement reproch: Il chantait le vin et buvait de l'eau; il chantait aussi le Dieu des bonnes gens et il avait la simplicit de croire ce dieu-l; 2 Alexandre Dumas pre aussi tait un buveur d'eau (et il n'tait gure didactique); 3 Par contre, Sainte-Beuve buvait du Chambertin, et c'tait l'homme enseignant, l'homme des compas, des rgles et des mesures.--Mais le _Code gourmand_ de 1827 n'est plus; le _Code gourmand_ de 1873 va venir en mme temps que les vraies truffes et les bcasses. Disons comme Alceste: Nous verrons bien. Philibert Audebrand. [Illustration: PCHE A LA DRAGUE, A L'AVIRON, RIVIRE DU TRIEUX.] [Illustration: Drague de rivire pour petites embarcations.] [Illustration: Drague des bateaux Cancalais et Granvillais.] LA PCHE DES HUTRES [Illustration: Bateaux dragueurs d'hutres de la cte anglaise de Dungeness.] [Illustration: Cutters pcheurs d'hutres de la cte de Plymouth.] LES THTRES L'Opra.--_La Mlodie_, tudes complmentaires vocales et dramatiques de l'art du chant, par G. Duprez. Depuis quelque temps le thtre de l'Opra, toujours en cherche de premiers sujets, nous a fait entendre des dbutantes. Si nous n'avons pas parl de ces tentatives de notre Acadmie de musique, c'est qu'elles n'ont pas t heureuses. Les toiles nouvelles dcouvertes par M. Halanzier ont fait une apparition de quelques soires au ciel de l'Opra et se sont clipses. Ces exhibitions de talents d'une soire n'ont pas eu de lendemain et les grands rles de femme attendent toujours leur interprte. Mlle Ferrucci, que nous avons entendue hier dans les _Huguenots_, nous semble devoir tre plus heureuse que ses devancires, et il pourrait bien se faire que l'Opra gardt cette pensionnaire, qui, croyons-nous, peut lui rendre quelques services. Mlle Ferrucci est une fort belle personne laquelle l'motion, dans cette premire soire, enlevait sans doute ses moyens de tragdienne lyrique, car elle a jou avec un embarras extrme ce grand rle de Valentine; mais la dbutante, dont l'organe est bien faible et bien insuffisant dans le registre grave, a une voix des plus heureuses et des mieux timbres l'octave suprieur. La note est claire, vibrante, chaleureuse; le clavier roule, rsonne avec une grande galit. Mais tout cela est bien loin encore de constituer un rel talent, et la cantatrice tant cherche est encore trouver. Quelle cause a donc rendu si rare ce phnomne si frquent autrefois? Voici M. Strakosch, l'homme coup sur des grandes dcouvertes en ce genre; grce lui nous allons voir renatre ce malheureux Thtre-Italien, mort faute de sujets. Eh bien, M. Strakosch lui-mme cherche, l'heure qu'il est, une virtuose; il nous promet de nous faire entendre une srie de jeunes talents. A voir la liste de ses pensionnaires, vous diriez tout le personnel d'un Conservatoire: belles promesses; mais des promesses pour l'avenir. Rien qui s'impose encore par le talent reconnu. Les impresarii de l'autre ct des Alpes ne sont pas plus heureux que M. Strakosch et M. Halanzier. Un de mes amis qui vient de parcourir toute l'Italie n'a pas rencontr une seule chanteuse sur les thtres de Milan, de Venise, de Florence et de Naples. Il ne faut pas s'y tromper, l'art du chant se perd de jour en jour. Et pourquoi? C'est que les artistes qui ne peuvent ni ne veulent attendre, se prcipitent trop rapidement sur la scne. C'est qu'ils bauchent peine quelques tudes pour entrer immdiatement en jouissance des moyens vocaux que la nature leur a donns. Malgr les thories nouvelles, l'ducation srieuse est indispensable pour un tel art. C'tait l'opinion du fameux Lagingeole, de l'_Ours et le Pacha._--Mais c'est merveilleux! disait Schahabaham; comment avez-vous pu rendre cet ours musicien?--En lui apprenant la musique. Contrairement cette mthode, ce que les chanteurs apprennent le moins l'heure qu'il est, c'est la musique. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, l'enseignement fait dfaut partout. De toutes parts on le nglige. Les matres eux-mmes semblent avoir abandonn ce travail excellent qui rpandait la saine et robuste instruction musicale par les solfges et les vocalises. Cette pdagogie de l'artiste a t dlaisse. Et pourtant que d'ouvrages prcieux elle avait produits: et les _Exercices et Vocalises_, par Crescentini, et les _Exercices_, de Garcia. Les variations vocales sur une phrase, et l'excellente _Mthode d'artiste_, de Mme Conti-Damoreau, et les _Gorgheggi e solfeggi_, de Rossini, les _Vocalises lgantes_, de Guillot de Sainbris, et enfin ce prcieux _Recueil de Vocalises_, de Bordogni, ces morceaux d'un got exquis, d'une science parfaite, dans lesquels se rsumaient tout l'enseignement vocal de l'cole italienne. Le got change; si parfaite que soit cette petite bibliothque classique du chanteur, il faut la renouveler; aussi avons-nous ouvert avec le plus grand intrt ce volume qui a pour titre: _La Mlodie_, et qui complte le _Trait de l'art du chant_ publi par M. Duprez en 1845. M. Duprez est peut-tre l'heure qu'il est la seule gloire qui existe encore de ce grand pass qui compta tant d'illustres chanteurs. Son passage au thtre a t lumineux, clatant. Lorsque l'admirable chanteur se retira de la scne, son enseignement devint des plus fconds; nous lui devons des talents hors ligne; son cole se maintint dans les doctrines les plus nobles et les plus pures. Elle se rpandit dans le public l'aide de cet art du chant que nous venons de citer; aujourd'hui il se complte par ces tudes vocales et dramatiques. Ce n'est pas seulement pour le clavier vocal que le matre a crit ces exercices; si le dveloppement de la voix gagne ces tudes savamment diriges, le got du chanteur, dans les passions et les sentiments exprimer, y bnficie plus encore. L'enseignement s'lve au style et dans les morceaux de chant, et dans les tudes dramatiques, et dans les grands airs que M. Duprez a tirs de ses propres oeuvres. Il y a l de fort belles pages; mais ce qui me frappe le plus, c'est l'habilet apporte dans cette progression d'tudes. Pour donner plus d'autorit encore cet important ouvrage, M. Duprez a fait un choix dans les classiques du chant. Il a cherch, en les transcrivant, les plus beaux morceaux des sicles passs, les plus grandes inspirations de ces matres qui ont nom: Carissimi, Cesti, Campra, Lo, Porpora, Pergolse, Gluck, Sacchini, Cimarosa, Mozart, Mhul, et qui dans ces chefs-d'oeuvre portrent l'art du chant sa plus haute et sa plus puissante expression dramatique. Cette seconde partie de l'ouvrage de M. Duprez forme mieux encore qu'un curieux recueil; en s'ouvrant l'anne 1500, pour finir avec le commencement de ce sicle, elle donne dans ces pages savamment choisies une sorte d'histoire de l'art qui se traduit elle-mme par les oeuvres de ses matres immortels. M. Savigny. _P.-S._--A voir mardi dans la salle Ventadour restaure avec got ce monde lgant d'trangers et de Parisiens, on se serait cru aux beaux jours du Thtre-Italien. La nouvelle direction de M. Strakosch s'annonce donc sous les auspices les plus favorables, puisque le public a rpondu avec empressement son appel. C'est elle rpondre maintenant la sympathie du public pour ce thtre. M. Strakosch nous fait les plus belles promesses, et il est homme les tenir. Si nous parlons de cette premire soire, c'est pour signaler l'ouverture de la salle Ventadour, et pour annoncer la rentre de deux excellents artistes, MM. Zucchini et Delle-Sedie dans _Don Pasquale_, qu'on a fort applaudis l'un et l'autre. Une jeune artiste, Mlle Belval, a dbut dans le rle de Norine. Mlle Belval a une voix agrable, mais bien mince. Elle chante avec got; mais elle compromet un peu son succs par des faons un peu brusques, pour ne pas dire cavalires. M. S. LES DOMESTIQUES MODERNES Le duc de R...., ex-ambassadeur, ex-pair de France, ex-snateur; et, plus heureusement pour lui, grand propritaire foncier, tait assis aprs son djeuner dans son cabinet de travail, devant son bureau, les yeux plongs dans la lecture d'un rapport d'une des entreprises industrielles auxquelles il prte son concours, pour utiliser ses loisirs. Le duc de R... est un homme trs-fin, trs-expriment, trs-rompu aux affaires, dont on recherche les judicieux conseils. C'est, en outre, un homme du plus bienveillant esprit, et d'une courtoisie toute preuve, surtout vis--vis de ses infrieurs. Justin, son valet de chambre, entra et dposa quelques brochures devant lui. Le duc, au bout de quelques instants n'entendant pas Justin s'en aller, releva la tte, et le vit tourner sa casquette entre ses doigts comme un domestique embarrass qui dsirait videmment avoir une conversation importante avec son matre, et qui ne savait trop par o commencer. --Vous avez quelque chose me dire, Justin? --Oui, monsieur le duc, si c'est un effet de votre bont! --Parlez, quoique je sois trs-occup en ce moment. Justin continuait tourner sa casquette et se taisait. --Est-ce de votre prochain mariage avec Justine, la femme de chambre de la duchesse, que vous voulez m'entretenir? --Ce n'est pas prcisment du mariage qu'il s'agit, mais c'est un peu propos de ce mariage que je me dcide faire M. le duc une communication. --Une communication! cela annonce quelque chose de grave. --Assez grave en effet! Le duc le regarda Fixement et, habitu lire dans la pense des autres, lui dit; --Vous venez me demander une augmentation de gages! --C'est cela mme, rpondit Justin, soulag d'avoir t devin. --Je vous ai pris tout enfant sur ma terre de R... Je vous ai fait lever; je vous ai amen un peu gauche Paris, mais vous vous tes form vite au service, vous tes intelligent. Je ne suis pas mcontent de vous. Vous avez eu douze cents francs d'abord, vous en avez dix-huit aujourd'hui; je porterai vos gages deux mille francs; voyez si la duchesse veut faire pour Justine ce que je fais pour vous. La duchesse a sa fortune personnelle. --Beaucoup plus considrable mme que celle de M. le duc, ajouta Justin. --C'est vrai, dit le duc, avec un lger mouvement de surprise. --Justine est entre chez la duchesse pour lui faire sa rclamation, mais nous sommes loin de compte, monsieur le duc. --Comment, loin de compte? s'cria le duc avec un tonnement plus prononc. --Oh! oui, les gages que vous m'offrez ne sont pas en rapport avec la fortune de M. le duc, ni avec les rglements de l'_Union._ --Ma fortune, l'_Union!_... Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'entendez-vous par l'_Union._ --L'Association gnrale des domestiques... M. le duc n'en a donc pas entendu parler. Nous avons eu dj plusieurs assembles... Nous avons fait venir de Londres un guide, un leader, un homme trs-habile, un orateur qui s'exprime en trs-bon franais, et qui nous a enseign nos droits... --Et vos devoirs, sans doute, dit le duc moiti tourdi par cette rvlation inattendue. --Et nos devoirs aussi. Nous devons l'_Union_ un schelling, 1 fr. 25. par semaine, comme en Angleterre, pour les frais gnraux, et pour le cas o une grve serait ncessaire. --Ah! c'est diffrent, dit le duc, qui avait repris tout son sang-froid, je faisais navement allusion vos devoirs envers vos anciens matres: la reconnaissance, par exemple, qui a toujours pass pour une vertu. --La reconnaissance abaisse la fiert de l'homme, monsieur le duc, tout doit se passer raisonnablement notre poque, et si j'osais employer une expression toute rcente, contractuellement. --Et quel est le contrat que vous avez me proposer. --Ce n'est pas moi qui en ai dtermin les conditions, monsieur le duc, l'_Union_ ne permettra pas dsormais un mode de rtribution _ad libitum._ --Je m'aperois que vous tes devenu trs-instruit, M. Justin. L'anglais, le latin, ne sont plus pour vous des langues trangres. --M. le duc doit tre fier de ce progrs qu'il veut bien remarquer, puisque c'est lui qui m'a fait apprendre lire, crire. --Et compter. Vous avez vraiment profit de l'ducation. Mais je suis curieux de savoir quel est au juste ce mode de rtribution. --Ah! Il est bien simple. Un salaire proportionnel tout bonnement: cinq pour cent sur la fortune du matre dans les grandes maisons. Or M. le duc ayant cent mille francs de revenus, en bons biens au soleil, comme son notaire peut en tmoigner, et madame la duchesse en ayant deux cent mille de son chef!... --Cela fait que vous me demandez cinq mille francs de gages par an, et que Justine se hasarde en demander dix mille la duchesse. --Voil tout. N'est-il pas temps que, sans bouleverser la socit de fond en comble, comme le veulent des gens avancs, l'ingalit des conditions humaines soit justement adoucie. --Je vois avec plaisir que vous n'tes pas encore de ceux qui demandent retourner du haut en bas l'chelle sociale, et que vous n'exigez pas que je devienne votre valet de chambre... Justin ne prit pas garde au ton railleur du duc, et crut qu'il adressait des compliments sincres l'_Union_ dont il tait membre. --Oh! nous respectons, s'cria-t-il, les faits accomplis, les positions acquises, tout en essayant d'amliorer notre industrie. --Ne vous servez pas de ce mot d'industrie, M. Justin, on le prend quelquefois en mauvaise part; on en a fait un ordre, et, comme vous avez l'esprit trs-progressif, vous pourriez tre tent d'y prendre un grade. --Je voulais dire, pour amliorer nos moyens, d'existence, reprit Justin un peu dconcert; mais, aprs tout et entre nous, M. le due, ne pourriez-vous pas convenir que vos aeux ont abus des miens... --Vos aeux, M. Justin, rpondit le duc quelque peu froiss, taient de bons et loyaux fermiers que mes aeux, moi, ont nourri dans leurs terres durant des sicles, et qui seraient bien tonns de votre langage... --Que voulez-vous! C'est le langage du jour. Les temps de sacrifice et d'abngation sont passs. Chacun ne doit avoir en vue que son bien-tre ici-bas. Si vous entendiez notre leader... --Je me priverai de cette distraction. Le duc avait de la peine se contenir, mais il ne se dpartait pas de sa politesse habituelle. --Finissons, dit-il en se levant, je rflchirai. Justin allait se retirer sur le geste de son matre, lorsque la duchesse, moins patiente que son mari, entra avec imptuosit dans le cabinet du duc, suivie de Justine, dont le bonnet tait hardiment pos sur l'oreille. --Croiriez-vous bien, M. le duc, dit la duchesse demi suffoque, que cette effronte de Justine est venue me proposer d'lever ses gages dix mille francs par an... --Et qu'avez-vous rpondu, chre amie? repartit froidement le duc. --Je l'ai _chasse_. --Monsieur Justin, reprit le duc en se tournant vers son valet de chambre d'une faon significative, les femmes mettent les points sur les i. --Vous me chassez aussi? dit Justin. --Vous savez que je n'aime pas les gros mots. Mais vous pouvez suivre Justine, bien digne d'tre votre compagne... Justine s'approcha de Justin et lui dit l'oreille. --Prviens le cocher, je vais prvenir la cuisinire, la grve va commencer par nous. --Ils se retirrent reculons d'un air insolent et, sur le seuil du cabinet, Justin dit brusquement: --On fait ce qu'on peut, pour prvenir les rvolutions et voil comment on est reu!... --C'est trop fort, s'cria le duc en cherchant sa canne... La duchesse l'arrta. Aprs la sortie de Justine et de Justin, le duc et la duchesse se regardrent les larmes presque aux yeux; ils s'assirent et causrent longtemps des jours de leur enfance, o les serviteurs de leurs nobles parents faisaient presque partie de la famille... Que les temps taient changs!... La journe s'avanait. Vers l'heure du dner, la duchesse sonna machinalement, personne ne vint de la maison son appel, si ce n'est le concierge rest son poste, et qui lui apprit que la maison avait t dserte par tous les gens. --Comment allons-nous dner, s'cria la duchesse... --Prends mon bras, lui dit galamment le duc, nous irons dner en tte--tte dans quelque restaurant du boulevard; il faut s'accommoder tout. --Mais ce soir, reprit la duchesse un moment abattue, comment me passer des soins de ma femme de chambre... --Je vous demanderai la permission de la remplacer, reprit le duc, et il lui serra affectueusement la main; ils sortirent pied, et je les rencontrai chez Brbant. C'est ce qui fait que j'ai su cette histoire un des premiers. _Hippolyte Lucas._ L'ESPRIT DE PARTI LE CHARIVARI 1832 On a tort de prtendre que la Restauration ne protgeait pas l'industrie. Elle tait trop dvote pour ne pas encourager les fabriques. Il y a, prtend Odry, cette diffrence entre les moutons et les valets du ministre qu'on marque les premiers quand ils sont vendre et les seconds quand ils sont vendus. Monsieur le prsident de la Chambre a dit avant-hier: Je mets aux voix le chiffre le plus lev. Une faute typographique lui fait dire dans un journal ministriel: Je mets les voix au chiffre le plus lev. On suspend les pices qui dplaisent; on suspend les journaux qui gnent. La censure est dcidment commue en suspension. Si le peuple, disait hier un dput, s'avisait son tour de suspendre tout ce qui le froisse, le budget pourrait bien tre suspendu.--Dieu nous en prserve, rpondit M. de Corcelles, il est dj bien assez lev. Un inventeur de nouvelles lampes dit dans son prospectus, pour les faire valoir, qu'elles servent l'clairage du bureau de la Chambre des dputs. C'est une triste recommandation. Un journal ministriel dit ce matin que la monarchie est le seul remde qui puisse gurir les maux de la France. Il n'y a pourtant que les imbciles qui croient encore la mdecine _Leroi._ S. M. Louis-Philippe vient de donner son..... nom une nouvelle rue. 1833 On assure qu'il a t question au parquet de saisir le _Journal du Commerce_, cause d'une annonce qui commence ainsi: Tous les fruits verts et notamment la poire, ne seront pas de conserve cette anne. On nous dit que la Rpublique plit. C'est probablement qu'elle n'a pas rougir comme certaines gens. Nous jouissons d'une _immense_ libert... N. B.--Ce _carillon_ est de M. de Broglie. M. Thiers a dit: J'ai une foi absolue dans la dure du systme que j'ai l'honneur de servir.--Il faut que M. Thiers soit bien crdule. Nous n'avons jamais t moins libres que depuis que nous vivons sous la meilleure des rpubliques. On a bien raison de dire que le mieux est l'ennemi du bien. Le juste milieu est gard Paris par l'amour des citoyens et par six rgiments d'infanterie, quatre de cavalerie et deux d'artillerie. Un journal ministriel dit ce matin qu'en fait de Rpublique la meilleure ne vaut rien. C'est ce que nous rptons tous les jours ceux qui prtendent que nous vivons sous la meilleure des rpubliques. Eh bien! que dites-vous de la mre de votre roi? demandait dernirement M. de Schossen M. Berryer.--Et vous, rpliqua celui-ci, que dites-vous du pre du vtre?... (_Historique._) A propos des bruits qui courent sur l'intention qu'aurait le juste milieu d'employer quelque jour contre le peuple les nouvelles fortifications de Paris, le _Journal des Dbats_ s'crie: S'imagine-t-on donc avoir faire un _despote imbcile?_ A un despote non. On assure que l'on va abolir le bureau des longitudes pour le remplacer par un autre beaucoup plus convenable sous l'ordre de chose actuel, c'est--dire par un bureau des _platitudes._ Dsormais le juste milieu nous parlera par la bouche.... des canons. Les forts autour de Paris seront _dtachs._ C'est comme les cours. Voici comment les choses se passeront dans l'affaire des fortifications de Paris: d'abord le corps de la place, puis un paulement, puis un rempart, puis un foss, et au bout du foss... Avant-hier la monarchie citoyenne a reu la visite de M. Vitet, l'inspecteur des ruines. Il n y a rien de tel qu'une _clef d'or_ pour ouvrir et fermer une chambre volont. Un journal ministriel s'tonne qu'il se rencontre des gens qui osent se moquer de la majorit; car jamais, ajoute-t-il, on ne vit de Chambre plus _imposante_. C'est prcisment ce dont se plaignent les contribuables. La Gat nous annonce une prtendue premire reprsentation de _la Fte du voleur_. Il nous semble que nous avons dj vu quelque chose dans ce genre (1). [Note 1: Ce carillon est du 5 mai. Quatre jours par consquent aprs la fte du roi.] Sur toutes les scnes prsent, le beau rle est pour les voleurs. On sait que le thtre a la prtention d'tre le miroir de l'poque. Sa Majest doit, dit-on, partir pour les dpartements le 20 mai. Les prfets ont dj reu l'ordre de prparer l'enthousiasme et d'organiser l'ivresse. Il a fallu Lyon mettre en rquisition l'artillerie et les baonnettes pour empcher la Rpublique d'hberger ses amis. On ne sera jamais oblig, pour un pareil motif, d'en venir ces extrmits l'gard de la royaut citoyenne. Le grand Turc vient d'accorder une amnistie pleine et entire tous les prvenus des dlits politiques. Ceci est une nouvelle preuve que l'influence du gouvernement franais est nulle Constantinople. On sait que le savetier de La Fontaine ne chanta plus ds qu'il ft devenu riche. Si l'accumulation des cus produit cet effet, il ne faut pas s'tonner que certain gros et gras personnage ait cess ses refrains patriotiques. Le _Constitutionnel_ signale l'existence d'un nouveau _banc d'hutres._ Il veut sans doute parler d'une banquette qui vient d'tre ajoute au centre de l'enceinte lgislative au Palais-Bourbon. L'autre jour un amateur, arrt devant les carreaux d'Aubert, ayant vu un certain personnage appuy sur un norme coq, s'cria en poussant son voisin:--Voil un fameux coq, hein? La saisie de la _Tribune_ nous a beaucoup tonns; nous ne pensions plus qu'il tait possible d'exciter la haine et au mpris du gouvernement du roi. On a bien tort de dire que l'ordre de choses n'a pas de tendresse pour Paris. C'est, au contraire, pour lui qu'il rserve tous ses feux. On est tonn qu'un gouvernement qui absorbe tant de millions ait si peu de valeur. On disait autrefois: Pour faire la guerre, il faut de l'argent, de l'argent, et encore de l'argent.--L'ordre de choses emploie la mme recette pour la paix. Le jour de l'inauguration de la statue de Napolon sur la place Vendme bien des gens n'taient pas de l'avis du bon Lafontaine quand il dit: Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterr. La France ne songe qu' recouvrer ses frontires. L'ordre de choses pense recouvrer ses cus. Le juste-milieu ressemble ces poltrons qui se sont fait de mauvaises affaires et que la pour force garder la _chambre._ M. Thiers soutient qu'en fait d'impts il ne faut pas ngliger les petites tailles. Jules Rohaut. (A suivre.) [Illustration: PROCS DU MARCHAL BAZAINE UNE SANCE DU CONSEIL DE GUERRE SIGEANT A TRIANON.] NOS GRAVURES Trianon Le 6 octobre, il y avait Versailles un mouvement inusit. Depuis les vacances de l'Assemble nationale, jamais le chemin de fer n'avait dpos la gare de cette ville un pareil nombre de visiteurs, bien que ce nombre fut relativement restreint. Mais le flot ne faisait que passer. A peine arriv, il repartait dans la direction du chteau, envahissait le parc peupl de desses de marbre et de bronze, traversait les grandes prairies plantes d'arbres superbes, et s'coulait finalement le long du bras septentrional du grand canal pour venir enfin s'arrter devant le Grand-Trianon, ce charmant chteau, lev sous Louis XIV par Mansard, au milieu des massifs de verdure et des pelouses. Le Grand-Trianon, un beau jour, on ne sait pourquoi, avait pris la place de la _maison de porcelaine_, une bonbonnire btie vingt ans auparavant pour Mme de Montespan. Mais alors Mme de Montespan avait perdu l'oreille et le coeur du roi; et, de mme que Mlle de La Vallire battant en retraite devant elle, s'tait retire aux Carmlites, ainsi elle-mme avait dj cd le pas Mme de Maintenon et gagn de son pied qui n'tait plus lger la communaut de Saint-Joseph. Le roi d'ailleurs avait vieilli, pas assez toutefois pour que le nouveau chteau ne retentit pas encore du bruit des ftes. Mais cela ne devait pas durer. Bientt, il se lit autour du joli pied--terre un silence que troublrent peine, vers le milieu du XVIIIe sicle, les clats de rire de Louis XV foltrant en traneau travers les alles de son parterre. Louis XVI, Napolon, Louis XVIII, Charles X, s'y montrrent de loin en loin seulement. Le Grand-Trianon avait dcidment perdu toute faveur. Ce ne fut que sous Louis-Philippe qu'il cessa d'tre dlaiss et sortit de l'oubli. Ce roi l'aima, l'habita, et lui fit subir de notables et heureuses modifications. On montre aux visiteurs les appartements qu'il y occupa, sa chambre coucher modestement meuble, son cabinet de travail o l'on remarque une table d'acajou fort simple qui lui servait de bureau. Mais Louis-Philippe tait un roi bourgeois. Il vivait en bon pre de famille, et n'avait jamais figur dans le moindre ballet. Aussi passa-t-il au Grand-Trianon sans bruit, et depuis lors, de cette rsidence princire, personne n'avait plus entendu parler. D'o vient donc que sortant de son sommeil de Belle au bois dormant, tout coup voil qu'elle ouvre ses portes deux battants; que devant sa belle faade toit plat, aux fentres en portiques, les voitures s'arrtent; que, dans sa cour d'honneur, circulent des groupes d'officiers; qu'enfin dans un coin, quelques pas de sa grille, se trouve, champignon en une nuit pouss, une guinguette pleine de bruit? Vous le savez, et je n'ai pas besoin de vous le dire, car c'est le bruit, sinon de la cour, au moins de la ville. De ce nid bti pour les amours on a fait une salle de justice. C'est Thines qui y rgne maintenant, tenant une pe nue d'une main et de l'autre une balance. Mtamorphose au moins singulire! Comment on en a eu l'ide, je l'ignore; mais ci-dessous on vous dira comment elle s'est effectue. L. C. Procs du marchal Bazaine PREMIRE SEANCE DU CONSEIL DE GUERRE Dans notre prcdent numro nous avons dit, et nos lecteurs savent que c'est dans la galerie servant de vestibule au chteau du Grand-Trianon, qu'a t tablie la salle des sances du conseil de guerre charg de juger le marchal Bazaine. Notre grand dessin reprsente cette salle et donne la physionomie exacte de la premire sance du conseil. Transformer ce magnifique pristyle en salle d'audience n'tait pas chose facile. On y est cependant parvenu, grce l'habilet des dispositions prises. La salle offre l'aspect d'un long paralllogramme, dont une partie a t surleve par des travaux de charpente. Dans cette partie se trouvent: au fond, un large bureau en forme d'hmicycle pour les juges militaires; puis gauche, pour l'accus, un fauteuil et une table recouverte d'un tapis vert, et la barre de la dfense; droite, le bureau rserv au commissaire du gouvernement, et la tribune des journalistes, leve derrire les colonnes de marbre de la galerie. Cette tribune est dispose en gradins et peut contenir soixante-dix personnes environ. Enfin, au milieu, devant le bureau du conseil, est tabli le greffier. Une lgre balustrade recouverte de velours rouge spare cette premire partie de la salle de la seconde, laquelle on arrive en descendant une marche. Cette seconde partie est coupe par une enceinte rserve au publie muni de cartes et aux tmoins. Derrire est un espace assez troit pour le commun des martyrs qui ne craindront pas de demeurer cinq heures debout, chaque jour, aprs avoir fait queue, s'ils veulent suivre les dbats de ce procs, qui sera long. La dcoration de cette salle est des plus simples. Les murs sont en granit rouge vein de blanc et orn de distance en distance de fausses colonnes blanches, chapiteaux contourns. Les tentures sont en reps vert. Quatorze grosses colonnes en granit rouge sparent la salle en deux dans toute sa longueur, gnant beaucoup la vue de la tribune de la presse. Derrire les fauteuils des juges et au-dessus de la porte d'entre de la chambre du conseil, on voit un grand Christ en croix. Puis, pour parer au froid, qui est imminent, quatre poles sont aligns de distance en distance. Cependant la temprature n'a pas cess d'tre douce, et travers les fentres largement ouvertes sur la cour d'entre du chteau, on aperoit les grands arbres du parc, la verdure encore vigoureuse. Mais il est temps de pntrer dans la salle du conseil de guerre. A midi un quart, on annonce l'entre des juges militaires. La sance est ouverte. Les membres du conseil sont: MM. le duc d'Aumale, prsident, tournure militaire, moustaches et barbiche blondes, voix forte et sonore, habitue au commandement; de Chabaud-Latour, officier gnral du gnie, soixante-dix ans environ, un peu fatigu; de la Motterouge, plus g que le prcdent, mais portant plus gaillardement son ge; Tripier, vieux et un peu cass, appartenant au gnie, bless l'Alma, porte lunettes; Guyot, artillerie, petit et gros, mais vif et alerte; Lallemant, trs-grand, air grave et rflchi, serait le plus jeune ou le moins g du conseil si le gnral de cavalerie Princeteau n'en faisait pas partie; de Malroy, regard doux, air dcid, chauve, soixante ans; Ressayre, figure d'anachorte, a command une division la bataille de Coulmiers, o il fut bless grivement; enfin le gnral Pourcet, petit, maigre, impatient, coiff la Titus. Trs-savant, m'a-t-on dit, il reprsente, comme on sait, le ministre public. Quelques minutes aprs l'entre en sance du conseil, ordre est donn par le prsident d'introduire le marchal. Mouvement de curiosit trs-marqu. L'accus entre d'un pas lourd et avec un certain embarras. Il porte le costume de marchal, petite tenue, et la grand'croix de la Lgion d'honneur. Il a de l'embonpoint; ses yeux sont petits, son visage est gras, son crne absolument chauve. Deux sourcils trs-fins, deux petites moustaches brunes se dessinent seuls dans cet ensemble de rondeurs grasses. Il est d'ailleurs un peu ple: on le serait moins. Calme en apparence, sa proccupation ne se trahit que par certains gestes. Ainsi il porte frquemment sa main ses lvres ou son front, ou bien il joue machinalement avec une bague qui brille l'un de ses doigts. Avec l'entre du marchal, le dfil des tmoins a t l'intrt de cette premire audience. Ces tmoins, fort nombreux, peuvent se diviser en trois catgories: les militaires, marchaux, gnraux, officiers suprieurs ayant fait partie de l'arme du Rhin; les tmoins politiques, tels que MM. Jules Favre, Gambetta, de Kratry, et les tmoins qui n'entrent ni dans l'une ni dans l'autre de ces catgories, tels que douaniers, employs de chemins de fer, ingnieurs. Le premier tmoin appel a t le marchal Canrobert, et le second le marchal Leboeuf, sur lequel tous les yeux se sont fixs avec une attention particulire. Le gnral Changarnier a aussi beaucoup attir les regards, avec son pantalon gris-perle et sa redingote bleu clair lgamment boutonne. Mais celui qui a excit la curiosit la plus vive est encore le fameux M. Rgnier, cet envoy mystrieux qui alla trouver le marchal au travers des lignes prussiennes, ouvertes pour lui, et amena en Angleterre le gnral Bourbaki. L'appel des tmoins termin, la sance a t suspendue pendant dix minutes. A la reprise de l'audience, il a t donn lecture des tats de service du marchal Bazaine et de la premire partie du rapport du gnral Rivire, rapport net, clair, prcis, et du plus haut intrt. Mais arrtons-nous. Ce serait sortir du cadre de cet article que d'entrer ici dans des dtails qui ne sont point de notre comptence et que d'ailleurs tout le monde connat. L. G. La pche des hutres L'humeur mdisante qui caractrise notre espce s'est exerce aux dpens de cet aimable mollusque, la fleur et la joie des soupers fins. Sous prtexte qu'il consacre biller une bonne part de son existence, nous en avons fait le type de l'engourdissement intellectuel, et bte comme une hutre est devenu un de nos dictons les plus familiers. Si Dieu daignait un jour lui accorder la parole, le bivalve nous rpondrai, probablement que si l'esprit ne court pas ses bancs comme il est entendu qu'il court nos rues, en revanche on n'a jamais rencontr une hutre plus sotte que ses soeurs les autres hutres, ce qui est bien un avantage. J'ai connu un hutrier forcen qu'indignait cette injustice. Tous les soirs, quand il achevait sa quatrime douzaine, ses yeux s'humectaient, deux larmes descendaient sur ses joues et venaient se confondre avec l'eau sale dont ruisselait sa barbe, et la bouche pleine il s'criait:--Les ingrats! en d'autres temps ou lui eut dress des autels. Sans s'lever cet enthousiasme, on peut prtendre que ses mrites comestibles auraient d nous rendre beaucoup plus indulgents pour sa pauvret en matire d'idal. J'affiche quelque dsintressement en embrassant sa dfense, car je ne vous dissimulerai pas que je nourris contre elle un fort gros grief, que probablement vous partagez avec moi. Ce grief se fonde sur les prix exagrs que cette belle des mers a mis depuis quelques annes, ses faveurs. Au bon vieux temps, qui n'est pas si loin de nous que vous le supposez peut-tre, pour douze sols,--vieux style aussi,--on vous en servait une douzaine toutes frmissantes dans leurs cailles nacres. Que dis-je? A cette heureuse poque, l'instar de la Desse la voix rauque de Barbier, l'hutre ne ddaignait pas la populace. La charrette de l'caillre nomade la dbitait,--un peu dfrachie sans doute,-- raison de trente centimes et moins encore, dans les rues, dans les carrefours. Tout cela est bien loin de nous; tandis que le monde se dmocratisait au-dessus d'elle, elle s'aristocratisait nos dpens; la voil devenue un mets de luxe, peu accessible la mdiocrit, mme dore; elle cote juste le triple de ce qu'elle valait autrefois. Ce renchrissement progressif et excessif de ces mollusques a des raisons multiples. Il tient la fois la facilit des transports par voie ferre et la spculation, qui s'est mle de ce commerce. En mme temps, et ne le regrettons pas, les pcheurs mieux renseigns sont devenus plus exigeants. Et puis on avait quelque peu abus des bancs, il y a quelques annes. Enfin, des causes compltement indpendantes de l'action humaine ont leur influence sur la production hutrire. La temprature agit nergiquement sur la croissance de l'hutre, beaucoup plus lente dans les eaux froides du large, que sur certaines parties de la cte; il est constant que la multiplication a singulirement souffert du manque de naissain dans la dernire priode. Heureusement notre malchance n'est pas sans appel et cet tat de choses peut se modifier. Il y a lieu d'esprer que nos bancs se relveront de l'tat de marasme que nous signalons. On leur rendrait plus rapidement leur prosprit premire en tablissant des rserves o l'on dposerait le naissain lorsqu'il serait abondant. Les annales de l'hutre ne sont pas sans gloire; elle a inspir de luxueuses folies aux matres fous de la gastronomie, les Romains; mais le cadre purement pittoresque et industriel de cette tude ne nous permet pas un retour dans le pass du coquillage qui nous occupe, si flatteur qu'il puisse tre pour lui. Sa description, je rougirais de l'entreprendre; je vous l'assure, vous vous renseignerez beaucoup plus agrablement sur ce point chez l'caillre du coin, qu'en ayant recours tous les traits d'histoire naturelle. Prodigue de tout ce qui est bon, la nature l'a largement distribue dans les mers de toutes les latitudes; ses espces sont nombreuses; nous ne nous occuperons que de celles qui se trouvent sur notre littoral. Ce sont: 1 L'hutre pied de cheval, diamtre 12 centimtres; les amateurs de grosses bouches, les gourmands seuls en font quelque cas. On la pche sur tous les fonds rocailleux. 2 L'hutre normande ou cancalire, hutre blanche dont la dimension est de 7 8 centimtres, l'caille paisse et la qualit suprieure, bien qu'elle reste au-dessous de sa voisine l'armoricaine. 3 L'hutre bretonne, petite de taille, 4 5 centimtres de dimension; coquille mince et narre, d'un got exquis, pouvant rivaliser avec celui de l'hutre anglaise, qui est d'un vert fonc cailles rondes et de dimensions moindres encore. 4 L'hutre de Marennes, qui se rapproche de la prcdente par ses qualits, s'en distingue par la nuance verdtre, qu'elle affecte et qu'elle doit aux fonds vaseux sur lesquels elle a vcu. Nous aurons plus tard nous occuper des moeurs, des habitudes de l'hutre,--en dpit du prjug elle en a,--de sa reproduction, des tentatives d'ducation hutrire, du parcage, etc.; mais avant d'aborder ces questions, il faut savoir comment on la pche. La drague est l'instrument le plus en usage pour aller la chercher au fond des mers. Cette drague consiste en une sorte de sac mailles de fil de fer ou de corde. Il est muni son ouverture d'une forte armature de fer figurant un trapze trs-allong. L'appareil est maintenu par trois tringles du mme mtal dont deux partent de ses extrmits, une de son milieu, pour se runir un anneau de traction sur lequel est frapp un cordage amarr lui-mme l'arrire du bateau. Cette disposition maintenant l'engin horizontal lui permet de racler les fonds et de dtacher les hutres, qui tombent alors dans le filet. La drague, on le comprend, doit souvent rencontrer des obstacles: pierres, roches, dbris de navires qui, non-seulement peuvent l'arrter, mais briser son armature. On pare ces accidents en frappant l'une de ses extrmits un petit orin muni d'une boue qui permet de la retrouver. Une autre mthode trs-ingnieuse consiste talinguer l'amarre de traction fixe un des angles de l'armature par un faible filin; en cas d'arrt srieux, ce filin se brise, l'appareil se renverse, et, ne formant plus rteau, il est aisment dgag. La largeur de la drague varie en raison des difficults que prsentent les fonds explorer. Un des meilleurs types, la drague cancalaise, mesure de 1m50 jusqu' 2m50 de lame. La grandeur de la maille est rglemente administrativement suivant la taille des coquillages. Son minimum est fix 5 centimtres carrs. Dans nos pcheries en rivire de la Seurre, de Pont-l'Abb, du Sucidy et mme dans la baie d'Arcachon, on emploie pour pcher l'hutre de simples canots ou _tillotes_ deux ou quatre avirons, munis d'une drague lgre qu'un seul homme plac l'arrire peut manoeuvrer. Les bancs du large sont exploits l'aide d'embarcations pontes et d'un tonnage moyen de sept tonneaux, qui marchent la voile et peuvent avoir plusieurs dragues la trane. A Cancale, chaque bateau en possde trois; dans le passage de la Droute, j'ai vu des embarcations anglaises en mettre jusqu' sept la mer.. Les bateaux destins cette pche doivent runir deux qualits essentielles: la solidit et la vitesse. La rapidit de la marche donne de grands avantages aux pcheurs, non-seulement sur les bancs, mais dans le transport du chargement aux parcs, claies et dpts de la cte. Les cutters anglais de Jersey, Liverpool, Ry, etc., auxquels leur construction clins procure cette rapidit en mme temps qu'elle leur donne une grande lgance, sont de parfaits modles du bateau pcheur d'hutres. Par un bon temps et une jolie brise, rien n'est beau connue le tableau d'une flottille de pcheurs en action. Les carnes noires des bateaux ruisselantes sous les caresses de la vague tincellent au soleil; avec leurs voiles blanches effiles, ils ressemblent une nue d'oiseaux parpills sur la mer, et malgr le poids des dragues qu'ils tranent leur suite, comme l'oiseau, ils semblent voler en laissant une lgre trane d'cume sur sa surface. bord, quelle fivreuse activit! Il faut voir la prestesse avec laquelle, quand l'hutrire est riche, l'appareil est vid et rejet la mer. Quelquefois, lorsque la scne se passe sur un banc interdit, elle se complique. Un de ces avisos de l'tat qui jouent sur ces plaines liquides le rle des gardes champtres dans nos campagnes surgit tout coup de quelque coin de l'horizon, tombe comme la foudre sur les dlinquants, amarin les plus maladroits et gte un peu le plaisir de la fte. Celles des embarcations qui ont eu la chance de lui chapper, quelquefois en sacrifiant leurs engins de pche, se couvrent de toile, font force de voiles et s'parpillent dans toutes les directions. Le dpart et l'arrive de la caravane, c'est ainsi que l'on appelle Cancale la drague annuelle des hutres, est encore un spectacle auquel le plus indiffrent ne saurait assister sans prouver une certaine motion. Il donne la mesure de l'importance de la rcolte du coquillage pour ces populations. Aussitt que les bateaux sont signals, tout le littoral est en mouvement; les falaises, les grves se couvrent de monde; une fourmilire humaine s'y presse, s'y amoncelle. Femmes, enfants, vieillards sont accourus pour assister au triage du prcieux mollusque et constater les rsultats de cette campagne, qui apportera l'aisance dans chaque foyer, qui peut-tre aussi les laissera dans la gne. Les premires, les poings sur les hanches, le teint allum, l'oeil fivreux, comptant les paniers qui se vident avec cette pre cupidit que l'on a si peu le droit de reprocher aux pauvres gens; les petits, les yeux carquills, s'merveillant devant ces trsors avec la navet de leur ge; les vieux y trouvant un prtexte pour revivre les jours du pass, et constater sa supriorit sur le prsent: les hutres taient bien plus grosses de leur temps, on en cueillait aussi bien davantage. Si la pche est plus faible, c'est que les quipages sont moins vaillants; et tout fier de l'avoir constat, redressant son buste vot, le bonhomme reprend sa chique, qu'il avait pieusement dpose dans un coin de son bret pour prorer plus son aise. Nous parlions tout l'heure de la pche sur les bancs prohibs; les Anglais sont nos matres dans ce genre de maraude; mais malheureusement ce n'est pas seulement en fait de pche illicite que s'affirme la supriorit de leurs pcheurs. Leur caractre froid et calculateur, un instinct plus raisonn de leurs intrts leur ont permis de former entre eux des _guilds_ ou corporations o se runissent les capitaux et qui rpartissent quitablement entre les intresss les produits de la commune industrie. Si, hors de chez eux, ils cdent un peu trop aisment l'attrait du fruit dfendu, en revanche ils respectent strictement, rigoureusement les prohibitions de leur littoral, et notamment celles des baies de Portland, Falmouth, Swansea pendant la priode de fermeture. On les voit aussi se donner la peine de dbarrasser les fonds de pche pendant l't des herbes, des plantes marines qui nuisent singulirement la production du _brood_ ou naissain. Chez nous, au contraire, et si avantageux que soit le tranage du chalut sur les bancs, pour les approprier, la crainte que les pcheurs n'abusent de cette opration conservatrice pour capturer des hutres hors saison fait qu'elle est trs-peu pratique. On voit que nous avons encore bien faire pour galer nos voisins. L'envasement a fait disparatre les hutres des bancs des Maronnes, des Flamands, Mrignac, Lamouroux, Dugnas, Martin-Gne, La Tremblade; mais la grande dcroissance que nous avons signale dans notre production hutrire revient aussi pour une bonne part l'imprvoyance, nous devrions dire l'imprvoyante cupidit des exploitants. La fable de la poule aux oeufs d'or restera une ternelle vrit. L'administration de la marine s'est vivement proccupe de cette situation, et grce elle, si toutes nos hutrires ne sont pas encore releves, du moins celles d'Arcachon, de Cancale, donnent-elles aujourd'hui d'excellents rsultats; elles sont parvenues alimenter, concurremment avec un certain nombre d'achats effectus en Angleterre, les parcs de Loc-Tudy, Cancale, Saint-Waast, Courseuilles, o l'hutre acquiert toute sa finesse et son embonpoint avant d'tre livre la consommation. Si satisfaisant que soit le progrs, nous devons souhaiter mieux encore; avec l'tendue de ctes que nous possdons, avec un peu de sagesse, nous cesserions rapidement d'tre sous ce rapport les tributaires de l'tranger. Le nombre des bateaux pcheurs d'hutres est; Arcachon, de 620 Cancale 100 Granville 30 Trguier } Lzardrieux } 700 Pont-l'Abb } En total... 1,450 embarcations, sans compter celles de la haute Normandie, qui draguent l'hutre au moins par intervalles. En supposant cinq hommes d'quipage pour chacun de ces bateaux, on obtient le chiffre respectable de 7,250 pcheurs. Si l'on veut bien observer que sur toute cette partie de nos ctes, 12,000 individus au moins trouvent encore un certain salaire en ramassant les hutres la main la mare basse, on en conclura que le prcieux coquillage peut bon droit tre considr comme la manne de ces populations du littoral. Les prix des hutres sont: A Arcachon 20 25 fr. le mille. Marennes. 30 35 Pont-l'Abb, le Tudy 60 70 Cancale 60 70 Lzardrieux 50 60 Saint-Waast 60 65 Dunkerque (hutres angl.) 90 100 Ostende 100 110 L. Faudacq. Nuka-Hiva En suivant vers la gauche la rue de Taoha, on arrive, prs d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la reine. Un figuier des Banians, dvelopp dans des proportions gigantesques, tend son ombre triste sur la case royale. Dans les replis de ses racines, contournes comme des reptiles, on trouve des femmes assises, vtues le plus souvent de tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne leur teint l'aspect du cuivre. Leur figure est d'une duret farouche; elles vous regardent venir avec une expression de sauvage ironie. Tout le jour assises, dans un demi-sommeil, elles sont immobiles et silencieuses comme des idoles. C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vakhu et ses suivantes. Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et hospitalires; elles sont charmes qu'un tranger prenne place prs d'elles, et vous offrent toujours des cocos ou des oranges. Elisabeth et Atria, deux suivantes qui parlent franais, vous adressent alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de la dernire guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et accentuent chaque mot d'une manire originale. Les batailles o plus de mille hommes sont engags excitent leur sourire incrdule; la grandeur de nos armes dpasse leurs conceptions. L'entretien pourtant languit bientt; quelques phrases changes leur suffisent, leur curiosit est satisfaite et la rception termine; la cour se momifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour rveiller l'attention, on ne prend plus garde vous. La demeure royale, leve par les soins du gouvernement franais, est situe dans un recoin solitaire, entoure de cocotiers et de tamaris. Mais, au bord de la mer, ct de cette habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigne, rvle encore l'lgance de cette architecture primitive. Sur une estrade de larges galets noirs, de lourdes pices de magnifique bois des les soutiennent la charpente. La vote et les murailles de l'difice sont formes de branches de citronniers, choisies entre mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont lis entre eux par des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposs de manire former des dessins rguliers et compliqus. L encore, la cour, la reine et ses fils passent de longues heures d'immobilit et de repos, en regardant scher leurs filets l'ardent soleil. Les penses qui contractent le visage trange de la reine restent un mystre pour tous, et le secret de ses ternelles rveries est impntrable. Est-ce tristesse, ou abrutissement? Songe-t-elle quelque chose, ou bien rien? Regrette-t-elle son indpendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple qui dgnre et lui chappe?... Atria, qui est son ombre et son chien, serait en position de le savoir; peut-tre cette invitable fille nous rapprendrait-elle. Mais tout porte croire qu'elle l'ignore, et il est possible mme qu'elle ne se le soit jamais demand. Vakhu consentit avec une bonne grce parfaite poser pour plusieurs ditions de son portrait; jamais modle plus calme ne se laissa examiner plus loisir. Cette reine dchue, avec ses grands cheveux en crinire et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur. Un soir, au clair de lune, comme je passais seul dans un sentier bois qui mne la montagne, les suivantes m'appelrent. Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait mourir. Elle avait reu l'extrme-onction de l'vque missionnaire. Vakhu tait tendue terre et tordait ses bras tatous avec toutes les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec leurs grands cheveux bouriffs, poussaient des gmissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui exprime parfaitement leur faon particulire de se lamenter). On voit rarement dans notre monde civilis des scnes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme rvlait une posie inconnue, pleine d'une amre tristesse. Le lendemain de grand matin, je quittai Nuka-Hiva pour n'y plus revenir, et sans savoir si la souveraine tait alle rejoindre les vieux rois tatous ses anctres. Vakhu est la dernire des reines de Nuka-Hiva; autrefois paenne et quelque peu cannibale, elle s'tait convertie au christianisme et l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur. Julien V... NUKA-HIVA [Illustration: La reine Vakhu.] [Illustration: La Reine Vakhu et ses fils.--D'aprs les croquis de M. Julien V.] [Illustration: LE DJEUNER.--D'aprs le tableau de M. Caraud.] Le djeuner Prs d'une table toute servie une jeune fille est debout. Sa taille est fine et souple, son air la fois malin et candide, son front pur. Bon pied, bon oeil, bon coeur et bon apptit. Elle tient la main une assiette dans laquelle fume le potage qu'elle s'apprte manger. Elle y a plong une premire fois la cuiller qu'elle a approche de sa bouche. Mais le potage, brlant, a tromp son attente. Vite, soufflons. Donc elle souffle, en attendant mieux. Elle ne semble pas d'ailleurs presse outre mesure. Elle a l, sous les yeux, un spectacle qui la rjouit, et semble captiver son attention. La table est pose prs de la fentre, la fentre est ouverte et par cette fentre, une bande d'aimables parasites, les htes du pigeonnier, tout coup fait irruption dans la chambre. Elle a pris possession de la table, et comme en pays conquis elle en use ou plutt en abuse. Ce n'est rien, comme vous voyez, ce sujet de tableau, choisi par M. Caraud; et cependant, de ce rien, il a fait une chose charmante, devant laquelle, au Salon de cette anne, on s'oubliait volontiers. Toile trs-gracieuse et trs-dlicate, oeuvre d'un artiste du talent le plus fin. L. C. LES MYSTRES DE LA BOURSE Ce qu'il faut faire pour moraliser la bourse Que de choses nous aurions encore mettre en lumire pour bien faire comprendre les envahissements du Jeu de la Bourse et les ravages qu'il a produits dans les familles depuis un demi-sicle! Mais il nous suffira de nous arrter deux considrations dernires. * * * Non-seulement tout le monde est attir par un irrsistible penchant vers le tourbillon de la Bourse, mais ce tourbillon va si bien s'largissant qu'il ne fait plus de tout l'occident de l'Europe qu'un seul et unique march. Ds qu'un premier cours a t cot par la Coulisse sous le pristyle de la Bourse, on voit s'tablir un va-et-vient du tlgraphe la Bourse et de la Bourse au tlgraphe. C'est un feu roulant de dpches pour les dpartements, pour Londres, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Berlin. Agents de change, coulissiers, banquiers, socits de crdit, changeurs, font parvenir toutes les variations leurs correspondants, de manire profiter, si c'est possible, d'une place l'autre, des moindres fluctuations de la rente. Tout mouvement de nos fonds publics se rpercute ainsi sur toutes les bourses par une gerbe de dpches qui se croisent travers l'Europe et qui donne au march des proportions infinies. Ce n'est plus un march, c'est un monde en bullition. Songez enfin que, bien souvent, quand les cours, sauf l'imprvu, sont au calme plat, les acheteurs savent, par la multiplicit de leurs oprations, compenser l'atonie des affaires. On vend et l'on achte alors par brasses. Ainsi nous nous rappelons avoir assist ce gigantesque coup de crayon. La rente, suffoque de chaleur, haletait 71 fr. 20 c. --A vingt-deux et demie, envoyez! glapit un agent acheteur. --Oui, cria un autre agent vendeur. --Combien? quinze mille? --Oui. --Trente mille? --Oui. --Soixante mille? --Oui. --Cent vingt mille? --Oui. --Trois cent mille? --Oui. --Six cent mille? --Oui. --Neuf cent mille? --Oui. --Douze cent mille? --Oui. Et les deux agents de la Coulisse inscrivirent d'un seul coup de crayon, sur leurs carnets, l'un un achat de DOUZE CENT MILLE FRANCS DE RENTE TROIS POUR CENT, l'autre une vente de la mme somme. Vingt mille francs de courtage! Avec un franc de hausse ou de baisse, c'tait pour l'acheteur ou le vendeur une perte de 400,000 fr.! tonnez-vous donc auprs cela de voir arriver des fuites, des culbutes et des suicides! Qui aime le danger y prit, et l'on rcolte toujours ce qu'on a sem. * * * tant donn cet expos sincre du march de la Bourse, la premire pense qui surgit dans l'esprit de l'observateur est celle-ci:--Que faudrait-il faire pour moraliser le march de la Bourse? Ce qu'il faudrait faire? Bien peu de chose, un tout petit article de loi que nous allons vous faire connatre et qui ferait de la Bourse un march semblable tous les autres. C'est l, en effet, la question mre auprs de laquelle disparaissent toutes les autres. Qu'importe que la Bourse fasse danser sur les raquettes de la hausse et de la baisse des millions et des milliards, si ce march ne doit ternellement rappeler que la rue Quincampoix, et si foutes ces oprations ne doivent reprsenter que le jeu. Que disons-nous, le jeu? C'est la friponnerie qu'il faut dire, et nous appelons sur ce point toute l'attention de nos lecteurs, car c'est avec le vif dsir de voir disparatre le jeu et les duperies de la Bourse que nous avons publi cette tude. Le jeu de la Bourse n'est en ralit qu'une duperie. Et pourquoi? Est-ce parce que ces oprations ne reposent que sur la spculation? Nullement. On spcule sur les alcools, on spcule sur les farines, on spcule sur les cotons, et ces spculations qui ruinent et enrichissent aussi bien que la hausse et la baisse de la rente, n'ont jamais donn lieu au reproche de friponnerie. La spculation est le grand moteur des affaires. Pourquoi donc la Bourse est-elle seule soulever bon droit les colres de l'opinion et la rprobation de la conscience publique? Parce que la loi n'admet que le march au comptant, et permet au spculateur de faire du march terme, un pari non reconnu par le Code. Or tant que ce march terme sera ainsi livr la merci de la mauvaise foi, tant qu'un fripon pourra recevoir ses bnfices quand il aura gagn, et refuser de payer, la loi la main, quand il aura perdu, la Bourse souffrira du triste renom qui s'attache aux maisons de jeu, et la fortune mobilire de la France n'aura pas pour son march l'autorit morale que donne la sanction invariable de la loi. Voici, en effet, ce qui se passe tous les jours. Un spculateur se prsente. Il opre terme, et avant que le compte soit rgl la liquidation, il est impossible de savoir si l'opration est fictive ou srieuse! Bien mieux: plus l'opration est forte, c'est--dire plus elle engage le client, l'agent de change et le march, plus aussi cette opration prsentera de risques, car l'importance de la vente ou de l'achat est prcisment l'argument favori, presque toujours mis en avant, pour tablir l'opration comme un pari et pour refuser le payement. Et voil plus d'un demi-sicle que la Bourse ouvre ainsi ses portes la malhonntet! Voil plus d'un demi-sicle que le crdit de l'tat roule sur une pareille normit, et que la friponnerie a ses coudes franches sur un march qui remue journellement des milliards! Un pari? A la Bourse? Quand il s'agit de la rente? Un pari, quand il s'agit d'actions et d'obligations? La conscience se rvolte devant un tel scandale et devant les mfaits sans nombre qu'il peut engendrer. Voyez jusqu'o peut aller la duperie. Un spculateur achte 100,000 fr. de rente terme chez un agent. Mais qui peut savoir si, au moment o il achte ces 100,000 fr. de rente, il ne fait pas la contre-partie chez un autre agent? Et cette double opration commande en vue de la fraude, qui peut savoir si elle ne se reproduit pas deux fois, trois fois chez d'autres agents? Vous voyez le rsultat, et que de fois n'a-t-on pas eu le constater? L'opration qui donne un compte crditeur voit arriver le client qui reoit son argent, tandis que l'opration qui donne un compte dbiteur n'obtient de lui qu'un refus, et aux sommations ritres de l'agent de change, l'assignation qui le fait paratre devant un tribunal, il invoque la loi et rpond tranquillement: J'ai jou! Et le tribunal rsilie le march! tonnez-vous donc que l'opinion reste hostile la Bourse? * * * Un pareil tat de choses est-il tolrable? Pourquoi donc le march terme, qui est l'me du commerce dans le monde entier, ne serait-il pas admis la Bourse? Pourquoi donc la rente qui est le titre de l'tat, qui donne la mesure du crdit public, serait-elle rserve au rle indigne des spculations immorales? Il n'y a pas deux poids et deux mesures. A la Bourse, comme ailleurs, acheter et vendre, soit au comptant, soit terme, sont deux actes lgaux, srieux, indniables, parfaitement dtermins et qui doivent produire pour la rente les mmes effets que pour toute autre proprit. Le droit commun, voil la rgle, et en dehors d'elle, il n'y a point d'autre solution. Le march terme a t la plaie de la Bourse, il faut que cette plaie disparaisse; il a caus de graves dsordres, il faut que l'ordre les fasse oublier; il a souffert de l'ambigut de la loi, il faut que la loi, dpouille de ses ambages, lui rende l'estime, la faveur et la confiance du publie. Une loi est donc ncessaire, et cette loi que nous invoquons est facile faire. Une phrase peut la rsumer tout entire, et cette phrase la voici: La loi reconnat, sans aucune distinction, toutes les oprations faites la Bourse. Cette solution est la seule pratique, la seule juste, la seule vraie, la seule conforme aux principes du droit et aux progrs des temps. Le march au comptant est le march des peuples primitifs, le march terme est le march des peuples civiliss qui font plus d'affaires par le crdit que par les capitaux. Devant un texte aussi prcis, la fraude n'aura plus rien tenter, et la suspicion ne troublera pas de ses nuages malsains les oprations ternie. La loi tant prcise, les actes deviendront galement prcis. Tout ordre donn sera un engagement ferme. Chacun saura quoi il s'engage, et quand le spculateur saura qu' chacune de ses oprations, il suspend sa fortune, son honneur et le repos de sa famille, il fera de mres rflexions avant d'engager inconsidrment, dans une vente ou dans un achat, ce qu'il a de plus prcieux au monde! Lon Creil. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE _Itinraire descriptif_, historique et archologique de l'Orient, par M. Emile Isambert. Premire partie, Grce et Turquie d'Europe, 2e dition. Paris, Hachette, 1873.--Si le principal mrite d'un livre doit tre de satisfaire pleinement aux besoins et aux gots de ceux auxquels il est destin, on peut dire, sans s'exposer aucune contradiction, que l'ouvrage compos par M. Emile Isambert est, sous tous les points, excellent. Celui qui voyagera en Grce et dans la Turquie d'Europe, ayant la main ce guide fidle, verra sans aucun doute, beaucoup plus de choses que s'il marchait l'aventure, et surtout il les verra mieux. La premire partie de cet itinraire de l'Orient embrasse la Grce et la Turquie d'Europe. Elle est naturellement divise en deux sections prcdes, l'une et l'autre, d'un abrg substantiel o sont rsumes la gographie et les conditions climatriques des diverses localits, les volutions historiques des Grecs anciens et modernes, l'invasion des Turcs, la situation relle qu'ils ont en Orient, leur religion, leurs usages, le caractre de leur architecture, etc. les notions prliminaires, indispensables ceux qui ne sont pas trs-familiers avec le monde oriental, seront utiles aux rudits eux-mmes qui rencontreront l, condens en quelques pages, ce qu'il faudrait chercher parmi plus de cent volumes. Faisons d'abord observer que la Grce proprement dite et la Turquie d'Europe ont une physionomie diffrente et ne produisent pas le mme genre d'impression. Le voyage de Grce est surtout archologique. L'homme y joue le premier rle, on en voit la grandeur et la faiblesse dans ce peuple qui a lev de si belles oeuvres aujourd'hui en ruines. C'est presque exclusivement le pass qui nous attire lorsque l'on se rend en Grce, et le prsent humble ou misrable fait encore ressortir davantage quelle devait tre l'lvation de ce qui n'est plus. Le voyage de la Turquie d'Europe est au moins aussi pittoresque qu'historique. L'homme des temps anciens s'efface devant la nature; la nature se montre l la fois charmante et grandiose, prte prodiguer d'inpuisables richesses au travail qui daignerait la solliciter. L'itinraire gnral est partag en un grand nombre d'itinraires particuliers; le livre fait connatre les distances parcourir, les moyens de transport et de dpense: chaque route est trs-minutieusement dtaille; l'aspect changeant des paysages, la succession des valles et des collines, les montagnes et les rochers, les rivires, les sources, les lacs; les constructions plasgiques, les temples grecs, les tombeaux, les chteaux francs, vestiges de la conqute latine du XIIIe sicle, les glises et les monastres, les traces de campement militaire et les lieux clbres par quelque grande bataille, rien, en un mot, n'a t oubli. Pour la partie archologique, M. Emile Isambert a consult les mmoires si remarquables des lves de notre cole d'Athnes et les travaux des plus savants explorateurs modernes de la Grce. Dans la partie topographique et pittoresque, il se plat citer plusieurs clbres crivains voyageurs, Lamartine, Chateaubriand, Thophile Gautier. Ces emprunts habilement intercals par l'auteur dans son propre texte, lui permettent d'chapper la scheresse d'une nomenclature gographique. Quoi de plus potique, pour ne citer qu'un exemple, que le tableau si anim des deux rives du Bosphore! Les descriptions des villes, toutes prcdes d'une notice historique, sont quelquefois assez tendues, comme celles d'Athnes et de Constantinople; celui qui suivra scrupuleusement toutes les indications du livre, pourra s'loigner d'Orient avec la certitude, presque absolue d'avoir vu tout ce qui tait digne d'intrt. Tel est l'ouvrage de M. Emile Isambert. C'est un immense et trs-srieux travail qui a exig les plus longues et les plus patientes recherches. De pareils livres sont trs-propres rpandre parmi tous le got des voyages en les rendant plus faciles et plus agrables. On dit que les Franais devraient sortir de chez eux pour tudier les autres peuples. Or, nous pensons qu'une frquentation de la Grce nous serait profitable. Nous y verrions qu'un peuple, aprs avoir fait de grandes choses, doit invitablement, quoique dou de qualits suprieures, s'il manque d'esprit politique et se consume en divisions striles, perdre la vitalit premire de sa nationalit; nous verrions qu'en suivant cette voie, toute nation marche infailliblement la dgradation et la servitude. Richard Cortambert. M. Jouaust, qui a achev ses deux ouvrages exquis, les _Contes_ de Boccace et ceux de Marguerite de Navarre (deux rarets dj, deux chefs-d'oeuvre), va publier tantt un _La Fontaine_ tonnant, avec des dessins de Grme et de Detaille, une oeuvre d'art propos d'une inimitable oeuvre littraire. _Almanach lorrain de Pont--Mousson_ (Premire anne).--Il faut signaler l'Alsace et la Lorraine tout ce que la France essaie de faire pour entretenir dans ces provinces l'amour de ta mre patrie. En diteur de Pont--Mousson,--la frontire de France aujourd'hui,--M. Ory, publie ainsi la premire anne d'un almanach lorrain qui, rpandu dans les campagnes autour de Metz, pourra apprendre bien des gens qu'ici ou ne les oublie pas. M. Georges Perrot a donn cet almanach une page excellente sur le sige de Paris et j'y ai trouv, signs L. F., des souvenirs d'une intensit d'motion et de vrit tout fait remarquables, des souvenirs d'un soldat du 94e de ligne (2e arme de la Loire). M. Grardin a crit aussi de bien curieuses recherches sur l'histoire de Pont--Mousson pendant le rgne de Louis XVI et la Rvolution franaise, et M. Claude, dput de Meurthe-et-Moselle, y conte loquemment la lgende de Jacques Bonhomme. OEuvre utile entre toutes, cet almanach est un lien populaire entre la France franaise et ce qu'on pourrait appeler, hlas, la _France allemande!...._ _Rves et devoirs_, par M. Thodore Froment (I vol., A. Lemerre).--Chaque pote prend ses inspirations o il les trouve. M. Froment est professeur et son horizon d'habitude c'est la classe avec ses murs nus, son tableau noir, ses pupitres luisants. Il a log sa Muse dans une tude de collge et il a caractris ses vers par ces deux mots: _Rves et devoirs._ Les rves sont simples et honntes, les devoirs sont de tous les jours. M. Froment a ddi ses vers ses lves, ceux qu'il enseigne et guide: Ainsi donc vous cet ouvrage: Si peu qu'il soit, c'est votre bien. Amis, je vous en fais hommage Et mets la premire page Votre nom ct du mien. Ces vers intimes, sincres, profondment sentis, manquent de varit sans doute. Le devoir universitaire est un peu uniforme. Pourtant M. Froment a su dgager une posie vraie et souvent touchante de sa pense et de ses occupations quotidiennes. _Le Roman de l'histoire_, par M. Jules d'Argis (1 vol., Socit des gens de lettres).--C'est un gros volume compact o le roman et l'histoire, comme le promet le titre, s'entremlent. On y trouve de tout un peu, comme dans les oeuvres compltes; des nouvelles, des chroniques, des voyages et de la critique. _Les Fianailles de mademoiselle de Bourgogne, le Dernier sourire de Charles II et Franois 1er Madrid_, sont des chapitres intressants. A propos du premier Empire, de M. Thiers et de M. Lanfrey, M. Jules d'Argis a trouv le moyen de dire des choses intressantes et nouvelles. C'est ce qu'il voulait, lorsqu'il donnait son livre cette pigraphe tire de Buffon: L'art de dire de petites choses devient peut-tre plus difficile que l'art d'en dire de grandes. _La Ligue d'Alsace_, premire srie, 1871-1872 (1 vol. in-18).--Depuis la conqute prussienne, une puissante socit secrte, la Ligue d'Alsace, s'est fonde en Alsace-Lorraine et y imprime une feuille clandestine, qu'elle fait largement distribuer par ses adhrents avec la complicit unanime du pays. Cette feuille, qui s'imprime on ne sait o, qui est glisse sous les portes on ne sait par qui, est petite, typographie sur deux colonnes, en franais d'un ct, en allemand de l'autre. Jamais la police prussienne n'a pu saisir les distributeurs de ces patriotiques feuilles volantes. L'diteur Lemerre a eu l'ide de publier les numros de cette gazette clandestine parus depuis le 1er mars 1871 jusqu'au 1er janvier 1872. C'est la chronique mme des efforts de l'Alsace-Lorraine, de ses protestations et de ses luttes contre les conqurants. _La Ligue d'Alsace_ stimule le patriotisme, fltrit les dsertions, ravive les souvenirs de la patrie. Cette sorte de _charbonnerie_ organise, riche, intrpide, tient en chec l'empire d'Allemagne et ne regarde point comme accomplie l'oeuvre de M. de Bismarck. Elle a ses presses, ses armes de distributeurs et de contrebandiers, ses dpts, ses runions rgulires, et la police allemande sent autour d'elle l'influence de cette _Ligue_ insaisissable. Tout le monde, tout ce qui est franais, voudra connatre les numros de _la Ligue d'Alsace_ ainsi runis en volume. Le livre se vend au profil de l'oeuvre d'Alsace-Lorraine. Ce n'est pas une oeuvre de littrature, c'est mieux que cela, c'est une oeuvre de combat et de patriotisme. _Le Travail, base de la synthse de l'histoire_, par Auguste Deschamps (1 broc. in-18).--Le travail, c'est la vie, a dit Mirabeau. M. Auguste Deschamps, l'auteur d'une biographie estime, _Eugne Cavaignac_, et de l'_Histoire de la chute du second Empire_, a dvelopp cette parole de Mirabeau dans une confrence faite l'htel de ville de Melun, au mois d'avril dernier, et qu'il runit aujourd'hui en brochure. Ce travail est fort savant et anim d'une noble ide. M. Deschamps ne voit de progrs possible que par le travail. Ce progrs, dit-il, c'est le travail, toujours le travail qui le produira, le travail pratiqu par tous, respect et honor de tous. On ne saurait mieux dire. Toute la brochure est anime de ce mme esprit sage et libre. Jules Claretie. REVUE FINANCIRE LE NOUVEL EMPRUNT OTTOMAN La Bourse a commenc le mois en pleine hausse, et le 5 p. 100 se cote triomphalement au-dessus de 93 fr. 50 c., aprs avoir franchi un instant le cours de 94 fr. Les socits financires ont beaucoup de capitaux disponibles, et tout dmontre que notre pargne nationale ne demande qu' entreprendre une grande et fructueuse campagne d'affaires. Le nouvel Emprunt ottoman que vient d'mettre le Crdit mobilier se prsente donc aux souscripteurs dans les meilleures conditions possibles. A cet gard, on a tant mdit chez nous de la Turquie et de l'homme malade, qu'il importe, au point de vue de l'exactitude des faits, de redresser les prjugs et les faux calculs qui se glissent injustement dans l'opinion. Il sufft d'ailleurs de rappeler le rsultat des emprunts antrieurs pour clairer les capitalistes sur ce qu'on doit attendre de l'mission nouvelle. Si nous nous demandons ce qu'ont produit les emprunts antrieurs de la Turquie, nous resterons convaincus que l'Empire ottoman, la France et les souscripteurs n'ont eu qu' s'en fliciter. Pour la Turquie,--comment ne pas s'apercevoir que, depuis vingt ans que la Turquie a commenc ses emprunts, le revenu de la Sublime-Porte a presque tripl, et il est encore aujourd'hui en pleine marche ascendante. Ces emprunts ont donc t une semence qui a surabondamment fructifi, et la Turquie, nous devons le dire, n'a fait que toucher encore aux immenses richesses qu'elle veut aujourd'hui mettre en valeur. Pour la France,--on peut dire, sans doute, qu'elle a beaucoup perdu dans les valeurs trangres; mais il n'est que juste de reconnatre que l'Empire ottoman ne lui a rien fait perdre, et ses placements en Turquie sont au nombre de ceux qui ont facilit, dans ces deux dernires annes, le paiement de l'indemnit de guerre. C'est en vendant ses valeurs trangres que la France a pu conserver une bonne partie de son numraire. Pour le public,--la Turquie est un des pays qui ont compens pour notre pargne les pertes qu'elle a subies. Les valeurs turques rapportent 10 p. 100, et les Obligations que le Crdit mobilier vient d'mettre rapporteront, en comptant toutes leurs bonifications, 12 p. 100. C'est l, on le comprendra, un motif suffisant pour expliquer l'empressement des souscripteurs. Lon Creil. [Illustration: EXPOSITION DE VIENNE.--Les appareils distillatoires de M. Savalle.] APPAREILS SAVALLE POUR LA DISTILLATION De nombreux appareils de distillation ont t envoys l'Exposition de Vienne: mais l encore, la France remporte un succs incontestable, par l'exposition de la maison D. Savalle fils et Cie, de Paris. Le jury des rcompenses a dcern cette maison une mdaille de progrs, et certes elle tait bien mrite; nous dirons mme que le jury eut pu faire quelque chose de plus, en considration des services rendus et des nombreux perfectionnements raliss par M. Dsir Savalle depuis 1867. Pour donner une ide de l'importance des travaux excuts par la maison Savalle, nous citerons la puissance du travail des nombreuses usines installes par elle dans les diverses contres du globe. Cette puissance reprsentait en 1872 une production journalire de un million et demi de litres d'alcool: dans ce chiffre, la production du 3/6 de mlasses entre pour 555,111 litres, et celle du 3/6 de betteraves pour 572,800 litres. Le surplus reprsente la production des alcools de pommes de terre, des alcools de grains, de vins, et la production des rhums par les appareils Savalle. Pendant l'Exposition de Vienne, vingt-huit appareils de grande dimension ont dj t vendus; ils reprsentent une valeur de plus de huit cent mille francs. Ces appareils sont destins aux contres ci-aprs, pour: L'gypte (pour les usines du khdive). 5 appareils. La Russie. 4 -- La Hollande 1 -- Le Portugal 2 -- L'Autriche 2 -- La France 7 -- Rio-Janeiro 1 -- L'Angleterre 1 -- L'Allemagne 1 -- La Bavire rhnane 2 -- L'Espagne 1 -- Total des appareils vendus pendant l'Exposition 27 C'est la maison Savalle qui, la premire, a import la distillation de la betterave en Autriche et y a install les distilleries de ce genre qui existent aujourd'hui. Les personnes intresses la question distillerie feront bien de se procurer chez M. Georges Masson, diteur, 17, place de l'cole-de-Mdecine, Paris, la brochure de M. Dsir Savalle, intitule: _Progrs rcents de la distillation_; elles y trouveront des renseignements prcieux sur la distillation de toutes les matires alcoolisables, et sur de nouveaux appareils appliqus la fabrication de couleurs d'aniline et l'puration des mthylnes. Rbus [Illustration.] EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Avant dner et aprs un grand chagrin, l'apptit est coup. End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1598, 11 octobre 1873, by Various License: Share Alike