Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL 31 Anne.--VOL. LXII.--N 1601 SAMEDI 1er NOVEMBRE 1873 [Illustration.] Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; tranger, le port en sus. SOMMAIRE TEXTE. Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.-- Nos gravures.--La Soeur perdue, une Histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection.--Revue comique du mois, par Bertall.--Les Thtres, par M. Savigny.--Bulletin bibliographique. [Illustration: LE COLONEL VILLETTE, aide de camp du marchal Bazaine, D'aprs la photographie de M. Maunoury.] GRAVURES Le colonel Villette, aide de camp du marchal Bazaine.--Le creux Terrible, le de Jersey.--Le Poisson-tlescope.--Cadavre trouv dans les fouilles de Pomp.--Le percement de l'Isthme de Panama: une station de l'expdition scientifique charge d'tudier le terrain.--Procs du marchal Bazaine: Panorama de la bataille de Borny.--Revue comique du mois, par Bertall (12 sujets).--Plan du combat naval de Carthagne.-- Rbus. HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE M. le comte de Chambord publiera-t-il ou ne publiera-t-il pas un manifeste? Telle est la question que chacun se pose depuis quelques jours et d'o l'avenir de la France semble dpendre. Plus nous approchons, en effet, de l'heure fixe pour le dbat solennel qui va s'ouvrir et moins la clart se fait sur les conditions sur lesquelles portera ce dbat ainsi que sur ses rsultats probables.--Nous avons reproduit, dans notre prcdent bulletin, le compte rendu de la runion du centre droit, dans laquelle M. Chesnelong tait venu rendre compte ce groupe parlementaire de sa mission de Frohsdorf. Ce compte rendu tait peine publi que l'exactitude en tait conteste de divers cts: suivant les uns, M. Chesnelong avait altr le sens et les termes des dclarations lui faites par M. le comte de Chambord; suivant d'autres, c'tait le rdacteur du compte rendu qui avait mal rsum le discours de M. Chesnelong; les journaux lgitimistes, notamment, dclaraient devoir s'abstenir de reproduire un procs verbal entach d'erreurs, tandis qu'une autre feuille affirmait, au nom d'un _familier de Frohsdorf_ tmoin de l'entretien du prince avec les dlgus de la droite, que sur la question du drapeau, notamment, l'accord n'tait nullement tabli comme on s'tait plu le dire. Un nouveau compte rendu, publi quelques jours aprs par l'_Union_, attnue, en effet, d'une manire sensible, les dclarations contenues dans le premier; sur la question du drapeau, par exemple, il y est dit simplement que M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit chang ce drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir. D'un autre ct, M. Chesnelong affirme, dans une lettre livre la publicit, qu'il s'est toujours entretenu seul et sans tmoins avec le roi, quoi l'on rpond en demandant ce que faisait alors Frohsdorf son compagnon, M. Lucien Brun. Le mystre n'est pas encore clairci l'heure o nous crivons; il ne le sera vraisemblablement, comme nous le disions en commenant, que par un manifeste de M. le comte de Chamhord, manifeste dont l'apparition est devenue la question l'ordre du jour et dont les journaux fusionnistes eux-mmes ont t amens reconnatre la ncessit. En attendant, on annonce le dpart pour Frohsdorf d'un nouveau mandataire qui serait, dit-on, M. de Falloux, et l'opposition se compte et se prpare entrer en lice. On a remarqu qu' la fin du discours prononc par lui dans la runion du centre droit, M. le duc d'Audiffret-Pasquier adressait un pressant appel aux membres du centre gauche et l'on pouvait en conclure que la majorit royaliste avait compt, pour se complter, sur l'adhsion d'un certain nombre de dputs de ce groupe. Or, le centre gauche tenait sance le lendemain mme des runions de la droite, et son attitude tait loin de rpondre l'attente de M. le duc d'Audiffret. M. Lon Say, qui prsidait, est venu exposer qu' la suite de la sance de la Commission de permanence il avait t abord dans les couloirs par M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui lui avait dit que sans doute il avait d lire, dans les journaux le dsir o il tait de communiquer au centre gauche les motifs qui avaient dtermin la conduite du centre droit. Accepteriez-vous cette communication? avait-il ajout, et de quelle faon pourrait-elle s'effectuer?--Le prsident du centre gauche, se conformant rigoureusement la rsolution qui avait t prise dans la runion de ce groupe tenue le matin a rpondu M. le duc d'Audiffret-Pasquier qu'il le remerciait de sa communication, mais que le projet du centre droit tait trop public pour n'avoir pas dj t apprci par le centre gauche. Nous ne pouvons pas douter, a dit M. Lon Say, que dans les conditions o la monarchie est impose, elle serait considre par le pays comme une revanche de 1789, ce qu'elle serait d'ailleurs en ralit. Dans ces conditions, le centre gauche ne peut accepter de communications officielles qui ressembleraient des ngociations qu'il ne veut pas entamer. La rponse du prsident du centre gauche M. le duc d'Audiffret-Pasquier a t, plusieurs reprises, couverte d'unanimes applaudissements par la runion. M. le prsident fait savoir ensuite qu'il ne croit pas devoir rpter au centre gauche les paroles par lesquelles M. le duc d'Audiffret-Pasquier a termin son entretien. Ces paroles ne seront pas livres la publicit, a ajout M. le prsident, moins que M. le duc d'Audiffret ne le fasse lui-mme. M. Casimir Prier, qui assistait la runion et qui la veille avait publiquement protest de son attachement la cause rpublicaine, a pris la parole pour fliciter M. Lon Say des sentiments qu'il venait d'exprimer et la sance a t close par l'adoption de la rsolution suivante: Le centre gauche reste uni dans la conviction que la rpublique conservatrice est la pins sre garantie de l'ordre comme de la libert, et que la restauration monarchique dont il est question ne serait pour la France qu'une cause de nouvelles rvolutions. Cette attitude rsolue du centre gauche a visiblement dconcert les journaux royalistes, dont la confiance enthousiaste jusqu'alors a t mise une nouvelle preuve par la runion des dputs bonapartistes dsigne sous le nom de Groupe de l'appel au peuple, et qui s'est prononce avec non moins d'nergie contre les projets de restauration. Aussi, la question de la convocation anticipe de l'Assemble nationale n'a-t-elle mme pas t pose devant la Commission de permanence, comme elle n'aurait pas manqu de l'tre si la droite et t sre du succs. On voit combien la situation est encore obscure et combien de surprises nous pouvons rester exposs jusqu'au dernier moment. Aussi ne faut-il pas s'tonner de voir successivement tous les partis faire appel M. le comte de Chambord et lui demander de mettre fin toutes ces quivoques par des dclarations catgoriques. Ainsi que le disait hier encore le _Journal des Dbats_, un mot heureux du prince peut aujourd'hui fout gagner, un mot malheureux, des restrictions maladroites, perdraient tout coup sr; un silence imprudent compromet tout. Les heures sont comptes et bien des consciences sont encore la gne lorsqu'elles devraient tre rsolues et fixes. GRANDE-BRETAGNE M. John Bright, qu'une longue maladie avait tenu depuis prs de deux ans loign des affaires, a prononc jeudi dernier, Birmingham, un discours qui tait impatiemment attendu et qui a produit dans toute l'Angleterre un effet considrable. L'opinion publique tait dsireuse de juger du degr d'influence que la rentre de M. Bright au ministre exercerait sur la marche de l'administration. Aussi l'affluence des lecteurs tait-elle considrable, et plus de seize mille personnes se pressaient dans l'enceinte. Les dclarations du vieux chef du libralisme anglais, quelque prcises, quelque nergiques qu'elles soient, laissent dans l'esprit l'incertitude et le doute sur les intentions du cabinet Gladstone, parce qu'elles ont un caractre absolument personnel et qu'elles sont mme directement opposes l'opinion bien connue de M. Gladstone sur les questions auxquelles elles ont trait. Le point le plus important trait dans le discours de M. Bright est le passage relatif la loi sur l'ducation. Pour saisir cette importance, il est indispensable de prsenter rapidement l'historique de cette loi. En 1870, M. Forster a fait adopter par le Parlement une loi sur l'instruction lmentaire dont un paragraphe, le vingt-cinquime, autorise les _School's Boards_, ou conseils locaux d'instruction, prlever des impts pour subvenir aux frais de l'instruction, mais seulement dans les coles o l'lment religieux fait partie de l'instruction. En d'autres termes, la loi Forster accorde une subvention aux coles o l'instruction religieuse fait partie du programme de l'enseignement. Cet article a toujours soulev une grande opposition chez les _dissenters_, qui, ne reconnaissant pas l'glise tablie, demandent qu'on subventionne seulement les coles o aucune espce d'instruction religieuse n'est donne et o la lecture de la Bible elle-mme n'a pas lieu. Les _dissenters_ appartiennent au parti libral. Mais le premier ministre est loin d'avoir les mmes ides qu'eux. Il est convaincu, ainsi qu'il l'a exprim dans sa rfutation de Strauss et dans son livre _Ecce homo_, que l'indiffrence religieuse tait le plus grand danger que pt courir la socit, et que, par consquent, il est de toute ncessit de donner au peuple l'instruction religieuse. Cette question est celle que M. Bright s'est attach traiter le plus explicitement dans son discours. La loi sur l'instruction est, son avis, compltement refaire, et l'article 25 sur les _School's Boards_ est rejeter. Cette dclaration a videmment d satisfaire les _dissenters_. Mais quel rsultat aura-t-elle? Rendra-t-elle au parti libral son ancienne unit? Cela n'est pas probable. Pour qu'il en ft ainsi, il faudrait que M. Gladstone adhrt aux dclarations de M. Bright. Or, il est manifeste que non-seulement il ne les approuve pas, mais encore qu'il leur est oppos de la manire la plus absolue. COURRIER DE PARIS Tous les tlescopes de l'observatoire sont, parat-il, comme des croquets. Rien ne saurait donner une ide de la juste colre qu'ils prouvent depuis quinze jours. Songez donc! Une comte vient de se montrer. Elle est peut-tre venue dans la pense de faire une diversion nos ternelles et misrables querelles. Eh bien, a t peine perdue. Nul ne lui a fait l'aumne d'un regard. On a prodigu les rclames l'Homme-Chien. Pas un mot n'a t dit sur la comte de 1873. A la vrit, il ne serait pas difficile d'invoquer en notre faveur le chapitre des circonstances attnuantes. Cette comte n'est prvue ni sur le registre des astronomes, ni dans les catalogues, ce qui revient dire que c'est une aventurire qui n'a point de pass, une coureuse de l'ther sans nom. Second point, non moins grave, elle n'a point de queue. Qu'est-ce qu'une comte sans queue, je vous le demande? Enfin, ne sachant pas se mettre la porte des allures du Paris moderne, elle ne s'est fait voir, assez irrgulirement, que de deux heures une heure et demie du matin, quand tout le monde tait couch. Il n'y avait gure que les marquises de la fourchette et les marachers des environs qui pussent l'apercevoir. Bref, quoiqu'elle ait, ce qu'on assure, le volume d'une toile de premire grandeur, elle a pass inaperue dans l'ther, filant vers le sud-est. O va-t-elle? Il en est qui supposent que d'ici six mois, elle sera visible Pking. Nous autres, nous ne lui voulons pas de mal. Bien mieux, nous souhaitons trs-sincrement qu'elle fasse un peu plus ses frais parmi les Chinois que chez nous. Au palais des Quatre-Nations,--vieux style,--a eu lieu la sance annuelle des cinq classes de l'Institut, sous la prsidence de l'honorable M. Haurau. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans l'auditoire et le peu qu'il y avait paraissait distrait. Peut-tre l'indiffrence rsultait-elle en partie de ce qu'il tombait de la grle; peut-tre tait-ce la mme raison que pour la comte, je veux dire parce que l'attention est tout entire la comdie ou au drame politique du moment, comme vous voudrez. Discours, toux, distribution de prix, crachats, prose, vers, loges, vents coulis, croix d'honneur, tout le bataclan acadmique connu tait dploy en grand, suivant l'usage. On rencontre toujours chez nous des fanatiques pour ces choses-l. Nanmoins la journe n'a pas paru bonne, except peut-tre pour les marchands de jujubes, car presque tous nos immortels sont mortellement enrhums. Un point noter, en passant, le prix biennal de 20,000 francs fond par Napolon III, a t dcern Mariette-Bey, l'illustre gyptologue. Cette somme de 20,000 francs tant consacre encourager l'tude de l'histoire, jamais rcompense n'aura t mieux mrite. Pour ceux de la galerie qui l'ignoreraient, M. Mariette, ce savant franais si pleinement _orientalis_, est celui des modernes qui aura arrach le plus de ses impntrables secrets l'gypte des Pharaons. Il use de la faveur du vice-roi uniquement pour grossir les trsors de la science. C'est grce son intervention que les Europens qui voyagent aux bords du Nil peuvent lire couramment dans les rbus dont sont couverts les ruines et les difices de l-bas. La gographie de cette mystrieuse contre, son architecture, la thogonie des premires races, les incroyables dynasties de ses rois, ses arts, ses lettres, sa flore, sa faune, il tudie tout sans cesse sur les lieux; il nous fait tout connatre. Il n'a accept le titre de bey, c'est--dire de colonel, que pour mieux venir bout de cette tche. Un des ntres, le directeur mme de l'_Illustration_, a pu, en compagnie de Thophile Gauthier, visiter aux flambeaux, grce M. Mariette, le Srapoeum, ncropole des dieux, cimetire du boeuf Apis, et ce qu'il y a vu est d'une telle grandeur qu'il a pu se croire en plein dans le merveilleux. Paris, dans les cafs littraires, la mode est de se moquer beaucoup des gyptologues; on se les reprsente invariablement courbs sur des canards du genre de ceux de l'Oblisque ou entours de crocodiles empaills, et ce spectacle fait toujours grandement rire. De tout autres penses viennent l'esprit quand on se trouve en prsence du laurat que l'institut vient de couronner. Mariette-Bey est un orientaliste que l'univers lettr envie la France. A cette mme sance a dbut le buste en marbre de feu M. Villemain. L'ancien secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise n'avait rien d'un Antinos, on le sait. Un mot fameux, dit il y a vingt-cinq ans un bas-bleu, nous a appris qu'il tait le premier en convenir. Pourquoi donc toutes les lorgnettes de la salle se braquaient-elles avec tant d'empressement sur cette image en pierre d'un Armoricain au nez cras et aux traits incorrects? C'est que cette oeuvre d'art est vivante au plus haut point. L'intraduisible sourire du railleur reparat sous le ciseau du statuaire. Voil bien le bossu qui se moquait avec tant de finesse des autres et de lui-mme. On croirait qu'il va lancer un de ses mots vifs et acrs comme le vol d'une gupe. Mais justement, puisque nous voil l-dessus, il faut que je vous conte un fait que j'ai toute raison de supposer absolument indit. Il s'agit d'un amateur de littrature, riche et viveur, qui, comme tous les amateurs, ne doutait de rien. Il y a une vingtaine d'annes, aprs avoir fait imprimer ses crits ses frais, il se posait en candidat au fauteuil. Il y a tout lieu de croire qu'il se prsente encore de nos jours, car il a surtout le mrite de la persvrance. En 1852 donc, M*** se mit en route pour faire les trente-neuf visites. En homme bien avis, il jugea propos de commencer ce chemin de croix par le secrtaire perptuel qu'on reconnaissait volontiers pour le grand lecteur d'alors. Ne l'ayant pas trouv chez lui, il lui laissa, en guise de carte, un double souvenir: une dinde truffe et ses oeuvres compltes. Le lendemain, notre candidat recevait le billet que voici: Ce 9 avril 1852. Cher monsieur ***, A mon retour des Champs-lyses, o j'tais all prendre l'air, on m'apprend que vous m'avez fait, l'honneur de venir me voir. Croyez que je regrette infiniment de ne pas m'tre trouv chez moi au moment o vous vous tes donn la peine de vous y prsenter. On m'a fait voir aussi que vous aviez laiss mon intention une dinde du Prigord et vos oeuvres. La dinde a fort bonne mine. Je compte bien que vous me ferez le plaisir de venir en manger votre part bourgeoisement dimanche prochain, en famille. Quant aux quatre volumes, je ne les ai pas encore ouverts. Avec votre permission, c'est une imprudence que je ne commettrai que plus tard. Agrez, cher monsieur ***, mes salutations empresses. Villemain. Du monde littraire au monde gastronomique, il n'y a souvent qu'un pas, ainsi qu'on vient de le voir. Passons donc un instant de l'Institut la cuisine. Tous les cordons-bleus pleurent en ce moment ou peu s'en faut. C'est propos de citrons.--Il y a aussi, hlas! une question des citrons.--Une disette absolue s'est dclare sur la place. La chose arrivant juste au dbut de la saison des grands dners, jugez de l'embarras qu'un dficit si peu ordinaire pouvait causer. Point de citrons. On en cherchait en vain dans les magasins de comestibles, chez les marchands d'oranges. MM. les piciers en manquaient, les fruitiers aussi. On est all aux enqutes et l'on a pu savoir que la politique n'tait pas trangre l'vnement. Vu ce qui se passe en Espagne depuis un an, il n'y avait plus d'arrivages, terre et mer, fleurs et fruits, le jardin des Hesprides est gard aujourd'hui par les intransigeants d'une part, et de l'autre par les carlistes, deux espces plus redoutables que le dragon de la fable dont on a parl autrefois. Le fait est que Paris ne pouvait plus avoir de sauces ni de limonades non plus. A la fin, on a eu recours la diplomatie. Messieurs les ambassadeurs ont, pour le moins, la reconnaissance de l'estomac, ils ont stipul qu'il y aurait quelque chose comme un armistice l'effet de procder la rcolte des citrons. Des navires partis de Port-Vendres sont alls la recherche de cette provende. Un avant-got nous est mme parvenu cette semaine, mais il n'y a gure s'en frotter les mains: Ce ne sont que des citrons verts, trois fois aigres.--Politique, voil de tes coups! --Lit-on encore pour se distraire? Lit-on autre chose que des polmiques de grande et de petite presse?--Mais sans doute.--En tes-vous sur?--Trs-sr.--La preuve?--Ah! la preuve c'est qu'on fait une seconde dition d'un joli volume de nouvelles, _la Dame aux palmiers_, d'Aurlien Scholl. Une seconde preuve, c'est le succs qui vient au devant d'un tome humoristique de Pierre Vron: _le Carnaval du Dictionnaire._ Vingt-quatre jolis dessins d'Hadol, correspondant aux vingt-quatre lettres de l'alphabet, donnent un attrait de plus ces trois cents pages o le paradoxe et la fantaisie ont engag une partie de barres. Les mots fourmillent l-dedans. Tenez, je vais mme en reproduire quelques-uns en vous recommandant de les dguster comme Mme de Svign voulait qu'on fit en prenant mme dans un panier de cerises. Cocotte.--D'o vient cette mtaphore du genre _gallinac?_ Est-ce de ce que les poules se nourrissent dans le fumier? Apostat.--Teinturier en drapeaux. Danse.--Chose presque aussi dsagrable voir qu' recevoir. Arlequin.--Toutes les couleurs sur son habit, un masque sur le visage. Le gaillard serait arriv haut, s'il vivait de nos jours. Carme.--Les truffes de la mortification et le turbot de la pnitence. En regard de ces fanfreluches de la littrature amusante, la musique bouffe grle sur nous; elle aussi, trs-bien venue, cherche lutter contre la politique. Tout rcemment je vous annonais _la Branche casse_, de M Gaston Serpette? Voici tout prs de nous _la Quenouille de verre_ qui, dit-on, doit nous gayer pendant trois mois. Pour le moment, une polka fait grand bruit sur tous les pianos; c'est _Peau de satin_, de Klein, l'auteur de _Coeur d'artichaut_. Le rpertoire de l'auteur reparat en choeur: _Fraises, au champagne, Cuir de Russie, Coeur d'artichaut_; c'est de la folie en croches et en doubles croches. Mais _Peau de satin_ l'emporte sur ses ans. On va danser _Peau de satin_ tout cet hiver! Un contraste ces mouvements chevels. Dimanche dernier, au palais de l'Industrie, a eu lieu une fte de charit sous le patronage de la marchale de Mac-Mahon, donne avec le concours de Roger de l'Opra. La musique de la garde rpublicaine, dirige par M. Paulus, des solistes renomms, l'lite des socits chorales et instrumentales de Paris et du dpartement de la Seine compltaient cet ensemble. On a fait 3,500 francs de recette, une somme qui aidera soulager bien des misres. La qute a peu produit, mais on pourra recommencer le concert. Sous le dernier rgne, aprs le retour du comte de Palikao en France, l'impratrice, rassemblant ce qu'on avait rapport du palais d't, avait form au chteau de Fontainebleau un fort joli muse chinois. Par ordre du ministre de l'intrieur, les porcelaines qui composaient cette collection sont restitues l'ex-souveraine. Rien de plus simple. Mais les motifs qui ont pouss l'honorable M. Beul prendre cette dcision ne seraient pas tirs du respect qu'on doit au principe de la proprit. L'Excellence se serait guide seulement sur ce que des vases de Chine ne sont pas des objets d'art. Est-ce donc bien vrai? Trois potes, fort amoureux de l'empire des fleurs, s'insurgeraient pour sr contre les paroles du ministre, s'ils pouvaient renatre. J'ai nomm Grard de Nerval, Mry et Thophile Gautier. Les vases de la Chine, des oeuvres de la barbarie, des conceptions dnues d'art! Un soir, dans son joli appartement de l'institut, Philarte Chasles faisait devant nous l'analyse des dessins fantasques dont tait couverte une tasse th venue de Pking. On y voyait un tigre rose, arm d'une pe bleue avec laquelle il coupait en deux un serpent d'un rouge vif qui sortait d'une tulipe gigantesque. Philarte Chasles prtendait que tout cela tait la traduction en peinture d'un pome du pays dont il tait sr d'avoir la clef, et il ajoutait: --Cette tasse est aussi belle qu'une scne des tragdies de Sophocle. Mais ne chicanons point M. Roul sur les motifs de son ordonnance. Il est bien convenu chez nous qu'un ministre n'a jamais tort. Politique part, je demande finir par une lgende du lendemain de la rvolution de Juillet. En ce temps-l, il y avait, dans un htel de la rue de Lille, une vnrable concierge, fort bien pensante. L'excellente femme nourrissait dans une cage un trs-beau serin des Canaries auquel elle affirmait avoir inculqu les bons principes. Cet oisillon, trs-habile tnor, chantait tous les jours. Il excellait surtout roucouler la romance fameuse de Chateaubriand: Combien j'ai douce souvenance. Un jour, le canon tonne; Paris se couvre de barricades; on se bat tout le long de la grande ville; le trne est fracass; Charles X et sa famille prennent petits pas le chemin de l'exil. La portire pleurait, disant qu'elle n'avait plus que son serin pour la consoler. Dans le mme htel, un artiste, lve du baron Gros, obscur alors, trs-clbre plus tard (c'tait Henri Monnier), imagina d'aggraver encore le chagrin de la pauvre femme. Au moyen d'une supercherie de rapin, il s'empara du serin chanteur et le remplaa par un serin muet. Deux jours aprs, ses amis et lui,--cet ge est sans piti!--se prsentaient la loge en disant: --Comment! cet oiseau ne chante plus la romance de Chateaubriand! Il ne dit plus rien du tout! Qu'a-t-il donc? --Ce qu'il a? rpondit stoquement la portire, il a, messieurs, que tout ce qui se passe l'afflige au plus haut point et qu'il ne reprendra plus la parole qu'au retour du roi. En voil bien d'une autre! Eh quoi! cette magnifique comte, visible l'Orient avant le lever du soleil, plus brillante qu'une toile de premire grandeur, paraissant d'un rouge vif clatant, dpourvue de queue, etc., ne serait qu'une illusion! Hlas, notre collaborateur, M. Camille Flammarion, nous l'affirme, et, profanes que nous sommes, pouvons-nous faire autrement que de le croire? On peut, il est vrai, nous dit-il, admirer cette heure matinale un astre d'un vif clat. Mais ce n'est autre que l'toile du Berger, Vnus, qu'un observateur inexpriment n'aura pas reconnue,--ce qui est impardonnable. Plusieurs personnes lui ont mme crit pour lui avouer qu'elles ont cherch ladite comte sur la foi des journaux, mais qu'elles ne l'ont pas trouve, ce qui se comprend. Il n'est donc pas superflu de rectifier cette erreur, puisque erreur il y a, dans l'intrt de la vrit d'abord, ensuite pour viter aux amateurs d'astronomie le dsagrment de se lever inutilement quatre heures du matin. Ne rions plus. L'Opra vient de brler. Paris a dcidment le feu pour ennemi intime. Philibert Audebrand. [Illustration: LE CREUX TERRIBLE, ILE DE JERSEY.] [Illustration: LE POISSON-TLESCOPE.] NOS GRAVURES Le Poisson-tlescope En Europe, nous cherchons, le dahlia bleu et la rose noire; en Chine, la passion de tourmenter la nature s'tend jusqu'aux animaux. Quels sont les moins; raisonnables, des Chinois o des Franais? Nous ne saurions dcider, mais les Chinois ont cet avantage sur nous que, fussent-ils des monstres horribles, les rsultats de leur fantaisie sont utiliss par leurs dcorateurs. En effet, ces grotesques, ces tres bizarres, hors nature, peints sur leurs paravents et leurs ventails, sur leurs porcelaines et leurs laques, reproduits en bronze, sculpts dans l'ivoire et le bambou, ne sont pas des rves de leur imagination; ils existent rellement l'tat vivant. Au nombre de ces animaux ainsi dnaturs est la varit de Cyprins qu'un pisciculteur de Paris expose au Palais de l'Industrie, aprs en avoir fait l'objet d'une note l'Acadmie des Sciences et lui avoir donn le nom de _poisson-tlescope_. Ce poisson, apport en France par un mcanicien du paquebot l'_Ava_ ne ressemble gure aux habitants de nos eaux douces et sales. Son corps est une boule, ses nageoires sont doubles; les anales et les caudales, places tout fait en arrire du corps, sont disposes de telle sorte que la marche du poisson ne peut tre ni facile, ni rapide, ce qui a d contribuer lui donner la forme globulaire. Les yeux forment au-devant de la tte une saillie trs-prononce et l'organe visuel proprement dit parat fix l'extrmit de tubes membraneux, d'o le nom de poisson-tlescope donn ce cyprin. Si ces formes sont peu gracieuses, en revanche des couleurs clatantes, irises, transparentes, constituent cet animal une riche et admirable parure, dans laquelle dominent le rouge, le rose, l'or et l'argent. Les naturalistes ne le connaissent pas vivant l'tat libre; pour eux, c'est un poisson modifi, transform, cr pour ainsi dire depuis un temps immmorial, par des procds d'levage dont nous ne possdons pas les secrets. Du reste, il faut bien convenir qu'en modifiant l'oeuvre du Crateur, l'homme ne l'a nullement amliore, non-seulement au point de vue de l'aspect, mais aussi sous le rapport des qualits physiques gnrales. [Illustration: CADAVRE TROUV DANS LES FOUILLES DE POMPI.] La forme globulaire impose l'animal lui a communiqu cette proprit des corps sphriques dite de l'quilibre indiffrent: le poisson-tlescope se comporte en effet comme une vritable boule; la moindre secousse, il perd son quilibre, il roule droite, roule gauche, en avant et en arrire, prouve beaucoup de peine se remettre dans sa position normale. Dans la plupart des cas de monstruosit, les animaux et vgtaux, que l'on a russi faire dvier de leur position normale, restent striles, telles sont certaines fleurs doubles ou triples et les varits animales dites de mulet. Plus verss que nous dans cet art curieux de se jouer des lois de la nature, les Chinois ont cr une race complte, vritable, car, bien que constituant une anomalie, le poisson-tlescope peut se reproduire pour donner naissance d'autres poissons de conformation identique. On sait que chez les poissons la reproduction s'opre par la ponte que fait la femelle d'un grand nombre d'oeufs que le mle fconde par le dpt leur surface de substance mucilagineuse appele laite. Lorsque la femelle du poisson-tlescope doit pondre, elle se frotte l'abdomen sur le sol du fond de l'eau, et cette friction fait sortir les oeufs. Mais ce n'est pas tout fait d'elle-mme, parat-il, que cette femelle se conforme aux lois de conservation de l'espce, et, le cas chant, ce sont les mles qui se chargent de la rappeler au devoir. M. Carbonnier, ayant mis plusieurs de ces poissons dans un aquarium afin d'tudier leurs moeurs et leurs habitudes, vit, l'poque de la ponte, plusieurs mles se mettre la poursuite d'une femelle; ils la poussrent, la bousculrent qui mieux mieux, la firent tourner et retourner, pirouetter sur elle-mme. Cette culbute, sans trve ni merci, dura deux jours, la fin desquels la malheureuse femelle, qui avait servi de balle ou de volant trois mles sans parvenir un seul instant reprendre son quilibre, acheva enfin de se dbarrasser de la totalit de ses oeufs. Les petits poissons clos ne ressemblent pas leurs parents aussitt aprs leur naissance; ce n'est qu'un peu plus tard et chez un certain nombre seulement qu'apparaissent les particularits distinctives: forme globulaire, saillie des yeux, nageoires doubles, etc. Mais alors la position vicieuse de leurs organes, le manque de dveloppement des nageoires eu gard au volume du corps, les maintiennent souvent dans une position verticale, la tte en haut, quelquefois aussi la tte en bas. Si la main du pisciculteur ou toute autre cause trangre ne vient les rtablir dans leur position normale, les jeunes poissons ne peuvent chercher leur nourriture et ne tardent pas prir. Le poisson-tlescope est une curiosit, pas autre chose, et ce n'est qu'en vue de garnir les aquariums ou de peupler les bassins des parcs que l'on pourra s'occuper d'lever ce monstre exotique, plutt curieux que gracieux, qui, mme dans son pays d'origine, est un objet de luxe, nullement d'utilit. P. L. Le colonel Villette Toutes les personnes qui ont assist aux dbats du procs Bazaine connaissent ce grand officier, un peu chauve, la tte asctique, aux longues moustaches, avec une barbiche plus longue encore, qui assiste Mes Lachaud, pre et fils, dfenseurs du marchal. Le colonel Villette, aujourd'hui g de cinquante ans, est entr l'cole militaire de Saint-Cyr en 1841; dans les dernires annes du rgne de Louis-Philippe nous tions ensemble l'cole d'tat-major o tout le monde apprciait son excellent caractre et son amour du dessin. Capitaine au commencement de 1852, il devenait en 1858 aide de camp du marchal Bazaine, qu'il n'a plus quitt depuis cette poque. Il l'a suivi partout, en Italie, au Mexique, Nancy, la garde impriale, Metz et en prison. Nomm chevalier de la Lgion d'honneur en 1859, la suite du sanglant combat de Melegnano, il tait fait officier en 1803 en rcompense de sa conduite au combat de San-Lorenzo o Bazaine dfit les 10,000 hommes de Comonfort avec 1,800 Franais. Notre ami Villette devait enfin trouver une triste occasion de produire au grand jour tout ce que son coeur possde d'abngation, de stocisme et de dvouement. Quand le chef dont il avait partag la bonne fortune se constitua prisonnier Versailles, il quitta une famille charmante pour partager la captivit de son gnral. Cet homme l'apparence monacale, dont tout le monde contemple la srnit pendant ces dbats fatigants, est anim d'une passion ardente, celle de sauver le marchal Bazaine. Lui, la douceur en personne, se met en fureur quand on se permet la moindre allusion la possibilit d'une condamnation. Il ne quitte pas son cher marchal d'une semelle; il ne voit sa femme et ses enfants qu' de rares intervalles. Un pareil dvouement est bien rare aujourd'hui, aussi le colonel Villette a-t-il conquis la sympathie universelle, car amis et ennemis comprennent tout ce qu'il y a de beau dans ce dvouement absolu, quoique conscient, d'un aide de camp qui persiste avec un admirable enttement rester troitement uni son chef. J'oubliais de dire que M. Villette a t nomm chef d'escadron en 1804 Mexico et lieutenant-colonel en 1870. P. L. Procs du marchal Bazaine, la bataille de Borny. Le 14, au point du jour, l'arme franaise, range en bataille sur la rive droite de la Moselle, avait commenc son mouvement de retraite sur Verdun. Le 2e corps Frossard et le 6e corps Canrobert taient dj sur la rive gauche de la rivire, ainsi que la division Lorencez, du 4e corps Ladmirault; la division de Cissey, du mme corps, tait engage sur les pentes qui descendent du fort Saint-Julien vers la Moselle. Il ne restait plus sur la rive droite que le corps Decaen, la garde et la division Grenier du 4e corps quand, vers trois heures et demie de l'aprs-midi, les Prussiens attaqurent avec imptuosit les divisions Metman et Castagny, places au centre des positions franaises. Les corps Decaen et Ladmirault couvraient l'espace compris entre les villages de Grigy droite et de Mey gauche. Le terrain qu'elles occupaient forme un plateau artes indcises lgrement inclin vers la Moselle; il est protg en avant et sur la droite par le ravin de Vallires, dont le fond, rempli d'une eau stagnante, constitue un obstacle d'autant plus srieux que la disposition des pentes y est des plus favorables l'action du chassepot et de la mitrailleuse, surtout dans la zone comprise entre Lauvallire et la Planchette, par laquelle dbouchent les deux routes de Sarrelouis et de Sarrebruck. Sur la gauche, occupe par la division Grenier, entre Mey et Nouilly, le terrain forme un vaste plateau fortement ondul qui s'lve insensiblement du fort Saint-Julien jusqu'au village de Sainte-Barbe, situ six kilomtres plus loin et dont le clocher trs-lev se dresse comme un oblisque l'horizon. La position franaise tait coupe longitudinalement par le ravin escarp de Vallires, qui se bifurque hauteur de Mey; l'une des branches se dirige droit sur Nouilly, l'autre tourne droite en formant un coude brusque dans la direction du chteau de Colombey. La 1re division Montaudon, du 3e corps, avait sa droite la route de Strasbourg, en avant du village de Grigy, sa gauche au bois de Borny; la 2e division Castagny, place en arrire du chteau et du bois de Colombey, avait sa gauche la 3e division Metman cheval sur la route de Sarrelouis, en avant de la ferme de Bellecroix; la 4e division Aymard occupait les crtes qui dominent le ravin de Vallires en avant de Vantoux. La division Grenier, du corps Ladmirault, tait place de l'autre ct du ravin, la droite appuye au village de Mey, la garde impriale en rserve en arrire de Borny. Vers deux heures et demie, le gnral de Goltz, commandant l'avant-garde prussienne du 8e corps, ayant appris que l'arme franaise tait en pleine retraite, partit rapidement de Laquenexy et se jeta sur Colombey, en passant entre le village de Coincy et le chteau d'Aubigny. C'tait un vritable coup de tte, dont l'auteur obtint cependant le rsultat qu'il dsirait, celui de ralentir le mouvement de l'arme du Rhin afin de permettre celle du prince Frdric-Charles de franchir la Moselle en amont de Metz, de se placer sur la roule de Verdun et de couper ainsi toute communication entre la France et Metz. Dans le premier moment de surprise, la brigade de Goltz pntra comme un coin dans les lignes franaises, si mal claires par leur cavalerie, que personne ne s'y doutait de l'approche des Prussiens. Les gnraux Metman et Castagny firent rapidement volte-face avec leurs troupes dj en marche sur Metz et les formrent en deux lignes, la premire dploye, la deuxime en colonnes, par division. Le gnral Decaen, accouru de son quartier gnral de Borny aux premiers coups de canon, tait all se placer au point le plus menac, sur la grande avenue de peupliers qui va de la ferme de Belle croix au chteau de Colombey. Les gnraux allemands, avertis par leur collgue de Goltz de son attaque si audacieuse, marchrent rsolument son secours. Le gnral Manteuffel, commandant le premier corps, lana sa premire division sur les positions occupes par la division Aymard, entre Vantoux et Nouilly, et sa deuxime division sur Mey, o, ainsi qu'il a t dit, se tenait la division Grenier. Le gnral de Ladmirault fit aussitt mettre sacs terre la division de Cissey, dont une partie, tait encore, engage, sur les pentes du mont Saint-Julien; la division Lorencez, dj arrive sur la rive gauche, revint galement sur ses pas. A la gauche des Prussiens, tout le septime corps s'tait engag la suite de son avant-garde, commande par le gnral de Goltz, et jusqu' neuf heures du soir la lutte fut des plus acharnes sur toute la ligne. Les attaques ritres des Prussiens furent partout repousses, et les corps Decaen et Ladmirault restrent sur leurs positions. Les corps Manteuffel et Zastrow se replirent en arrire du ravin de Vallires sans tre poursuivis, tandis que les Franais reprirent tranquillement leur mouvement de retraite interrompu par l'attaque du gnral de Goltz. Le mouvement de ce gnral a t longtemps controvers; son gnral en chef, M. Steinmetz, avait vertement blm M. de Goltz, mais M. le comte de Mollke a tranch la question en louant hautement dans son livre l'intelligente initiative du gnral qui a su retarder de plus de douze heures la retraite de l'arme franaise et permettre au prince Frdric-Charles d'arrter Bazaine Rezonville. Les Allemands donnent cette bataille le nom de Colombey-Nouilly; chez nous on l'a toujours appele bataille de Borny; elle ouvrait la srie des luttes gigantesques qui ont ensanglant les environs de Metz du 14 au 18 aot. A Borny, les troupes engages de part et d'autre comprenaient peu prs 1e mme effectif. Les Franais mirent en ligne six divisions, dont quatre du corps Decaen et deux du corps Ladmirault, plus quelques bataillons de la division Lorencez, soit environ 60,000 hommes; la garde n'a engag qu'un peu d'artillerie en avant du fort Queuleu. Les Prussiens avaient fait donner les corps Manteuffel et Zastrow, 1er et 7e un rgiment du 9e corps, Manstein, enfin l'artillerie des 1re et 3e divisions de cavalerie. Les pertes des Franais furent de 200 officiers et 3,408 sous-officiers et soldats; celles des Prussiens de 222 officiers et 4,684 hommes. Les Allemands s'attribuent tort la victoire dans cette rencontre; malheureusement pour nous leur insuccs dans la lutte a t largement compens par des avantages stratgiques dont M. de Mollke sut profiter avec une grande habilet, tandis que son adversaire, le marchal Bazaine, reprenait lentement son mouvement de retraite, qui eut, au contraire, d tre men avec la dernire clrit. Notre succs tactique tait chrement pay par la blessure mortelle du brave gnral Decaen, un des meilleurs manoeuvriers de l'arme du Rhin. Atteint d'une balle dans le genou, il resta la tte de ses troupes jusqu' ce que son cheval tu sous lui l'entrana dans sa chute, et lui pressait cruellement sa jambe blesse. Par un singulier hasard, les deux commandants de corps d'arme tus dans la dernire campagne, Decaen et Renault, ont succomb une blessure reue la jambe. A. Wachter. Le Creux terrible, le de Jersey Jersey est la plus grande et la plus jolie des les anglo-normandes de la Manche, qui appartiennent l'Angleterre depuis Guillaume-le-Conqurant. De cette le, par un temps favorable, on peut apercevoir la cte de France l'horizon. L'le de Jersey n'est situe, en effet, qu' six lieues de notre dpartement de la Manche. Elle a 22 kilomtres de long sur 15 de large, et renferme une population de 60,000 habitants, dont 2,000 Franais catholiques. Sa capitale, Saint-Hlier, en compte 10,000 pour sa part. L'intrieur de l'le de Jersey, grce la douceur de sa temprature exceptionnelle cette latitude, offre un coup d'oeil charmant, et le sjour en est des plus agrables. Son sol montagneux est couvert de vergers, et de nombreux troupeaux paissent dans ses valles aux prairies luxuriantes. _L'meraude de l'Angleterre_, tel est, on le sait, le surnom de l'le de Jersey. Mais ce petit paradis terrestre est dfendu, du moins sur la plus grande partie de son littoral, par des escarpements redoutables, de l'effet le plus grandiose et le plus pittoresque. Une des curiosits de ses ctes est un prodigieux entonnoir ouvert l'extrmit de l'le, du ct qui regarde la France. Les Jerseyais l'appellent le _Creux terrible_. Quelques dchirures de terrain, quelques roches, sentinelles avances, en trahissent peine l'approche. Aux environs, la campagne est riante comme partout ailleurs. Vous approchez, et, tout coup, sous vos pieds, s'ouvre l'abme. Il a bien 100 mtres de profondeur. Nous avons dit un entonnoir, et c'est cela mme. L'orifice en est beaucoup plus large que le fond, auquel nul chemin ne conduit. Pour y descendre, il faut se risquer le long des parois vases du gouffre, en s'aidant des anfractuosits du terrain. Ajoutons que les touristes, dans cette descente prilleuse, s'aident d'une corde, qui a t Fixe par les gens du pays l'orifice de l'entonnoir, pour servir de rampe et de soutien. Une fois parvenu au fond de cette cuvette gigantesque, on se trouve en face d'une arcade assez leve, bouche bante d'un long couloir qui s'enfonce mystrieusement dans le sol et dans les tnbres, o bruissent d'tranges murmures. Parfois on jurerait entendre des soupirs et des gmissements. Mais laissons l le fantastique; le couloir, en s'abaissant progressivement, aboutit la mer, et c'est le vent qui, en y circulant, produit ces sons singuliers. A mare haute la mer s'y engouffre aussi avec fracas et vient mordre de ses vagues furieuses les basses roches qui tapissent le fond du Creux terrible. Inutile d'ajouter qu'en prenant certaines prcautions on peut faire sans danger mare basse la traverse du redoutable souterrain. Cadavre trouv Pomp On a fait dernirement Pomp une dcouverte fort curieuse: celle d'une trs-jolie tannerie et de son outillage. Les chaudires, les bassins et autres instruments sont d'une telle ressemblance avec ceux employs dans les tanneries modernes, qu'il n'y a eu aucun doute ni aucune difficult reconnatre la destination de cet tablissement antique. Au commencement du mois d'octobre, on a trouv prs de cette tannerie le corps d'un malheureux ouvrier, dont nous donnons un dessin dans ce numro. Cet ouvrier, qui devait avoir une cinquantaine d'annes au moment o il a pri dans le terrible drame du 29 aot de l'an 79, est trs-vraisemblablement un ouvrier tanneur. Son costume tait celui des ouvriers de tous les temps, compos d'une blouse serre la taille par une ceinture et d'un pantalon court. Il avait le bas des jambes et les pieds nus. Il ne se trouvait pas au mme niveau que la tannerie, mais la hauteur de son toit, par lequel il a sans doute cherch s'enfuir, la pluie de cendres et de pierres lui avant apparemment enlev tout autre moyen de retraite. Au moment o on l'a dcouvert, il reposait, la tte appuye sur sa main, qui contenait, avec quelques menues monnaies, un sesterce, petite pice d'argent valant alors de vingt-cinq trente centimes. Notre dessin ayant t fait d'aprs la premire copie dlivre par le photographe qui a obtenu la permission de photographier le corps, l'_Illustration_ est donc le premier journal qui aura mis sous les yeux du public cette intressante dcouverte. Le Canal des deux Ocans Ni Hugo, ni Saadi, ni Byron, ne pourraient rver de contrastes plus saillants que ceux qui se prsentent l'esprit chaque fois que l'on se propose de comparer ces deux frres si dissemblables, L'isthme de Panama et l'isthme de Suez. L'un, oubli sur un coin du nouveau monde, semble un morceau de l'Eden, et l'autre un canton dtach de l'enfer. Le canal de Lesseps traverse une langue de sables abandonns par des eaux languissantes et paresseuses, brls par les rayons d'un soleil qui ne pardonne mme point aux Pyramides, car leur base est enfouie par un ocan toujours croissant de poussire. Avant les crations rcentes du canal des deux mers, pas une goutte d'eau potable, pas un arbre, pas une touffe d'herbe, pas un tre vivant pour voir passer la caravane, si ce n'est le Bdouin qui la guette! On ne sait si le dsert est plus mort du ct de Port-Sad ou de Suez. Le canal des deux Ocans traversera une rgion amricaine d'une fertilit prodigieuse; et le navigateur se demandera tonn s'il ne trouve pas encore plus de vie parfume et charmante sur les rives du Pacifique que sur celles du golfe du Mexique. L'isthme du nouveau monde, dont la longueur dpasse de deux ou trois fois celle de notre France, est travaill par des feux souterrains, maill de volcans, sem de lacs, inpuisables rservoirs d'ondes pures. Deux millions d'hommes y habitent au milieu de monceaux de verdure. Ils semblent gars dans les profondeurs de cette Thbade tincelante de vie, o des sites mystrieux sont parfois dcouverts, enfouis depuis des temps inconnus sous des touffes titanesques de fleurs ravissantes. Les acajous gigantesques auprs desquels nos grands chnes sembleraient nains, rabougris, ratatins, servent de point d'appui des milliers de lianes, herbes ambitieuses qui voudraient escalader le ciel. De ce tapis odorant qui recouvre l'corce s'lancent de gracieuses orchides aussi voluptueuses que les plus thres des hautes terres mexicaines. Les palmiers voisins talent avec orgueil leurs tiges sveltes, pures, gracieuses. Ils laissent retomber crnement leurs feuilles panaches dont les longs replis produisent des ombres curieuses et d'tonnants jeux de lumire. Des lgions serres de plantes herbaces, quelques-unes aux formes abruptes, anguleuses, se foulent, s'touffent, se disputent le sol avec la rage que peut inspirer la folle ardeur de profiter des moindres rayons d'un soleil incommensur tombant sur un sol d'une ternelle fracheur. Car les sources y sont inpuisables et la brise de mer se plat y porter tous les soirs les vapeurs des ocans voisins. Peu importe en effet qu'elle souffle du couchant ou de l'aurore. Il y a juste trente-trois ans, un homme alors dans la fleur de l'ge, dj clbre par des entreprises tmraires, portant un nom illustre dans notre histoire, rva de se faire une nouvelle carrire. Il eut l'ide de couronner l'difice de sa vie dj agite en donnant le grand coup de pioche qui devait creuser un foss entre les deux Amriques afin de rapprocher les deux hmisphres. Cet homme changea d'ide. Il russit monter sur le premier trne de la terre. Il ne parvint qu' fonder un empire, remplir deux fois le monde, une premire par l'clat de sa puissance, une seconde par le retentissement de sa chute! Combien l'histoire du sicle et t rvolutionne si le prince Louis-Napolon et persist creuser le Canal des deux Ocans, s'il eut cherch devancer M. de Lesseps au lieu de marcher sur les traces d'Auguste et de Csar.. Le gouvernement de Washington vota les fonds ncessaires une exploration minutieuse en 1870, au milieu de l'anne terrible. Il prit la rsolution magnifique de faire explorer la fois tous les tracs qui au nombre de douze ou quinze dj avaient chacun leurs enthousiastes, leurs sectaires. Ce grand travail suppose l'exploration de deux ctes, longues chacune de 2,000 kilomtres; aussi les Amricains ont-ils procd avec des ressources prodigieuses. Sur chaque Ocan stationne un navire de guerre servant d'hpital, de magasin, de quartier gnral. Ce centre est incessamment ravitaill par des bateaux vapeur qui y accumulent les provisions, les instruments, le personnel. Certains de trouver en tous cas, l'abri des _Stars sand tripes_, un lit, des soins empresss, un ravitaillement abondant, les officiers yankees tudient les deux rives de l'isthme, l'orient et l'occident, avec une incroyable ardeur. Le premier acte d'une descente est d'tablir sur le bord de la mer un observatoire, pourvu d'excellents instruments lectro-photographiques. L'lectricit n'abandonne pas un seul instant les explorateurs amricains, car ils ne s'avancent dans l'intrieur que tranant derrire eux un fil qui les met en communication instantanment avec la cte. A peine ont-ils ouvert des routes que la poste s'en empare. L'arme scientifique trane avec elle un monde de curieux, de touristes, de naturalistes, de reporters. Nous avons essay de reprsenter le _go ahead_, appliqu au coeur des forts vierges, avec l'enthousiasme sans lequel on ne peut faire jamais de durables conqutes. Les ingnieurs, les marins, sont si absorbs par leurs travaux, qu'ils n'entendent point toujours le frlement du serpent qui s'approche en rampant sous les lianes. Pour les surprendre, le reptile immonde n'a pas besoin de rester de longues heures embusqu dans la fange. Le chef de la premire expdition, le commodore Crossmann, prit ainsi dvor par un crocodile. En avant du campement des hommes se trouve l'curie des chevaux. Le toit est form par des feuilles de palmier places ngligemment les unes sur les autres. Des ngres non moins actifs que les blancs dressent les piquets de nivellement ncessaires surtout quand il s'agit de choisir entre deux directions diffrentes. Cette fort est place au sud de la ville de Rivas, la plus mridionale des vieilles cits espagnoles du Nicaragua. C'est sur ce champ de bataille que le gnie de l'homme remportera sa victoire dfinitive; on dirait que la nature a tout fait pour faciliter notre tche sans nous enlever l'honneur du mot de la fin. Ayant creus un magnifique estuaire, le fleuve Saint-Jean, pour introduire les vaisseaux modernes dans le lac clbre par les merveilles des galions du roi d'Espagne, cette bonne mre semble nous dire: Allons, mes enfants, du courage l'ouvrage, c'est vous de complter mon travail. W. de Fonvielle. Le combat naval de Carthagne Carthagne, le 13 octobre 1873. AU DIRECTEUR J'ai l'honneur de vous adresser une relation dtaille du combat naval livr dans les eaux de Carthagne le 11 courant, entre l'escadre des fdraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation d'un plan indispensable pour comprendre les diffrents mouvements qui ont t effectus. Je tcherai, dans cette narration, d'viter autant que possible les termes techniques, de faon qu'elle puisse tre suivie sans difficult par les personnes trangres la marine. Inutile de dire que ce rcit est celui d'une personne prsente l'affaire. L'escadre des fdraux tait compose de la _Numancia_, frgate cuirasse sur laquelle s'tait embarqu le gnral Contreras; le _Tetuan_, frgate cuirasse; le _Mendez-Nunez_, ancienne frgate en bois, cuirasse la flottaison, avec un rduit central cuirass comme celui de nos corvettes, et le _Despertador_, aviso roues. L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirass, _la Victoria_, qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en outre de trois frgates en bois: _Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa_, des deux corvettes, _Diana_ et _Cadix_, et de l'aviso la _Prosperidad._ Au dbut de l'action, les btiments taient ainsi placs: L'escadre Lobo, en ligne de relvement, le cap au nord-est, environ 8 milles du cap Ngrte, l'amiral droite, ayant sa gauche _la Carmen, l'Almanza, las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre fdraliste en carr naval, la _Numancia_ en tte, le _Mendez-Nunez_ gauche, le _Tetuan_ droite, et le _Despertador_ en arrire. Les spectateurs du combat taient: l'escadre anglaise, commande par l'amiral Yelverton, _l'lisabeth_, frgate allemande, la _Thtis_, corvette cuirasse franaise et le _San-Martino_, corvette cuirasse italienne. La brise soufflait du nord-est et tait grains, A midi cinq minutes, la _Numancia_ ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, une distance d'environ 6,000 mtres. _La Victoria_ riposta immdiatement et le combat se trouva ainsi engags. La _Numancia_ continua sa route de faon contourner l'amiral Lobo, et celui-ci inflchit sa route au nord-nord-ouest. _Le Tetuan_ piqua droit au milieu de la ligne de bataille et ouvrit bientt le feu avec ses pices de chasse. Le _Mendez-Nunez_ obliqua sur bbord (j'ignore absolument pourquoi), et enfin _le Despertador_ aprs avoir hsit longtemps se borna suivre de loin l'action, rduit du reste ce rle par son infriorit absolue. Le combat se trouva ainsi engag sur toute la ligne. A midi cinquante minutes _la Numancia_ avait contourn toute la ligne centraliste, changeant ses bordes avec les diffrents btiments de l'amiral Lobo. Une des corvettes roues, _la Villa-de-Cadix_ ayant reu un boulet dans ses roues se trouva paralyse, et tablit sa voilure pour chapper _la Numancia_ qui menaait de l'amariner. _La Victoria_ suivant la route de _la Numancia_ arriva pour porter secours la corvette, et _la Numancia_ se mit fuir du ct de Carthagne. Un boulet d'une des frgates, entrant par un de ses sabords, avait emport la tte un des membres de la junte de Carthagne qui se trouvait bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui dmoralisa le reste de l'quipage. _L'Almanza_ avait imit la manoeuvre de l'amiral Lobo et poursuivait aussi _la Numancia_. Cependant la _Carmen_ et _le Tetuan_, faisant tous les deux route au nord-est, se trouvrent cte cte pendant prs d'un quart-d'heure et se canonnrent avec la plus grande vivacit. _La Carmen_ vint alors sur tribord pour suivre son amiral, tandis que _le Tetuan_ venait sur bbord, ralliait la terre et se dirigeait du ct de Carthagne en continuant la canonnade avec les frgates en bois. Pendant ce temps, le _Mendez-Nunez_ suivait une route parallle _la Victoria_ et _l'Almanza_, et se canonnait vivement avec elles. Durant les diffrents mouvements, l'escadre anglaise, _l'lisabeth_ et _le San-Martino_ avaient continu leur route l'est; mais il n'en tait point de mme de _la Thtis._ Celle-ci, ayant eu une avarie de machine, avait tabli sa voilure et pris le plus prs du vent, tribord amures, pour serrer la cte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce temps, _le Mendez-Nunez_ et _le Tetuan_ qui, comme nous l'avons dit, serraient la cte en se dirigeant sur Carthagne, s'en rapprochaient de plus en plus, et les boulets commenaient tomber fort prs de la corvette franaise. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les viter, car virer de bord, et fuir vont arrire, c'tait se jeter au plus fort de la bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer sa rencontre avec les cuirasss fdralistes. Elle se dcida donc mettre en panne pour laisser passer ceux-ci. [Illustration: LE PERCEMENT DE L'ISTHME DE PANAMA.--Une station de l'expdition scientifique charge d'tudier le terrain.] A une heure un quart, _la Victoria_, suivie par _l'Almanza_, qui n'avait cess de combattre le _Mendez-Nunez_ grande distance, abandonna la poursuite de _la Numancia_, qui tait presque rendue sous le canon des forts de Carthagne, et vint sur tribord pour aller couper la route au _Mendez-Nunez_ et au _Tetuan_ qui, nous l'avons dit, suivaient la cte, faisant route sur Carthagne. _Le Mendez-Nunez_, profitant de la prsence de _la Thtis_ qui tait en panne, passa entre celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de _l'Almanza_. Mais elle avait peine dpass le cuirass franais, qu'elle vit _la Victoria_ petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de mousqueterie s'changea entre les deux btiments et en passant contre-bord, _la Victoria_ lui lcha, moins de 200 mtres, toute sa borde de bbord. _Le Mendez_, sans riposter, continua sa route. _Le Tetuan_ le suivait de prs, aussi _la Victoria_ vint sur tribord pour lui prsenter ses pices qui taient prtes faire feu. Les deux btiments se croisrent bout portant, et, pendant que la mousqueterie des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lchrent simultanment leurs bordes de tribord. Immdiatement aprs _l'Almanza_, qui suivait de prs _la Victoria_, changea avec _le Tetuan_ un feu des mieux nourris, sans trop se proccuper de _la Thtis_, o les balles pleuvaient comme grle, et o les boulets sifflaient dans la mture. C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touch bord du btiment franais, car ce moment tout l'quipage tait sur le pont, la manoeuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul instant, faisait prendre les amures bbord pour sortir au plus vite de cette passe critique. _La Victoria_ et _l'Almanza_, aprs avoir dpass _le Tetuan_, virrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais celui-ci parvint rejoindre _la Numancia_ et le _Mendez-Nunez_ sous le canon des forts. Le combat se trouva ainsi termin (il tait 2 heures), et l'escadre de Lobo dfila devant l'entre de Carthagne en ligne de file. Pendant cette dernire phase, les btiments neutres qui avaient vir de bord, rejoignirent _la Thtis_ qui avait fini de rparer son avarie, et tous rentrrent de conserve au mouillage d'Escombrera. Aprs avoir dcrit succinctement, avec fidlit, les diverses phases du combat, il serait intressant de l'apprcier au point de vue technique. J'espre qu'une plume plus autorise que la mienne le fera un jour, et du reste, le fait est tellement rcent qu'il est difficile de trouver un juste milieu parmi les exagrations des deux partis en prsence. Ainsi d'un ct, l'amiral Lobo prtend n'avoir eu ni tu, ni bless, ce qui est compltement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations ont t faites, dit-on, Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi n'avoir pas prouv d'avaries srieuses, et cependant, son escadre qui tait de sept btiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants, de leur ct, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils prtendent que _la Carmen_ a t au milieu de l'action oblige de mettre toute son artillerie d'un bord pour viter de couler par une voie d'eau produite du ct oppos par un obus la flottaison; ils disent avoir abim les oeuvres-mortes de _l'Almanza_, ce qui reste prouver; selon eux, _la Villa-de-Cadix_ aurait hiss le pavillon parlementaire, pour se rendre, etc., etc. Laissons de ct toutes ces exagrations videntes, au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et examinons, en quelques mots, le combat en lui-mme. Au premier abord, on est tonn que pas un des btiments n'ait tent l'abordage. Il est cependant parfaitement dmontr que la vritable force d'un btiment cuirass peron rside dans le choc qu'il peut donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas un seul des btiments en prsence, nous le rptons, n'a tent le choc, et le combat a t exclusivement un combat d'artillerie. Ceci pos, examinons la conduite de chacun des btiments. _La Numancia_, aprs avoir dbut brillamment, a pris la fuite vers Carthagne. Il parat qu'un boulet clatant au milieu de sa batterie y avait occasionn une panique gnrale. Ce n'est point l une excuse valable, et la junte a pens comme nous, car elle a destitu le capitaine de _la Numancia_. _Le Mendez-Nunez_ s'est bien comport dans son duel avec _l'Almanza. Le Tetuan_ est celui des btiments intransigeants qui a t le mieux manoeuvr, qui a montr le plus de courage et dont le feu a t le mieux nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manoeuvr sa _Victoria_, et a montr personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les frgates en bois _Carmen, Almanza_ et _Navas-de-Tolosa_ mritent les plus grands loges pour la rsolution avec laquelle elles ont accept le combat contre des btiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirasss. Nous ne parlons pas des petits btiments roues, tels que le _Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana_, etc., dont nous pensons que les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont rien fait pendant l'action. Comme force matrielle, les btiments intransigeants taient de beaucoup suprieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient tre compars ceux de ces derniers. Les quipages de l'amiral Lobo taient en effet les quipages de la marine rgulire, et ils ont une rputation mrite. Les navires intransigeants au contraire taient arms de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un btiment (1). Il y avait donc peu prs compensation. Pour nous rsumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a point eu, les intransigeants ayant attaqu sans ordre bien marqu, et qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, l'exception de _la Numancia._ Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erron que les assertions de nombreux journaux qui prtendent que les btiments fdraux sont arms avec des forats librs. E. de Montespan LA SOEUR PERDUE Une histoire du Gran Chaco (Suite) Ces noms de Paraguay et de Francia en rappellent un autre qui rsume en lui toutes les vertus et tous les mrites compatibles avec l'humanit, celui d'Amde de Bonpland (2). Note 2: Aim Bonpland, n la Rochelle en 1773, mort en 1858 Son histoire est raconte plus loin. Outre le Voyage en Amrique de de Humboldt dont il rdigea la partie botanique, on lui doit: _Description des plantes rares de la Malmaison_ (1813), et _Vues des Cordillres et des Monuments indignes de l'Amrique_ (1813). J'espre que peu d'entre mes lecteurs auront besoin qu'on leur dise qui tait Amde de Bonpland, ou plutt Aim Bonpland, nom qu'on lui donnait souvent et qui convenait mieux cet excellent homme. Chacun le connat comme l'ami et le compagnon de voyage de de Humboldt, comme l'auxiliaire de cet homme illustre dans ses recherches scientifiques si tendues et si exactes, comme le patient investigateur qui recueillit une grande part de cette savante moisson, comme l'homme dont la modestie sans gale a laiss souvent attribuer le mrite de ses propres dcouvertes son compagnon, beaucoup plus amoureux de la gloire qu'il ne l'tait lui-mme. Pour moi, aucun nom ne sonne plus doucement mes oreilles que celui d'Amde de Bonpland. Je n'ai pas l'intention d'crire sa biographie; ses ossements dorment aujourd'hui presque obscurment sur les rives du Parana, au milieu des scnes qu'il aimait tant. Mais l'histoire impartiale l'associera toujours la rputation, aux honneurs qui ont t amoncels sur la tte de de Humboldt. Il s'tait retir du monde et avait fix sa rsidence sur les bords du Parana, non sur le territoire du Paraguay, mais sur celui de la confdration Argentine, sur l'autre rive du fleuve. L, dans sa modeste retraite, tout en poursuivant ses tudes d'histoire naturelle, il s'occupa plus particulirement cultiver l'herbe du Paraguay, la _yerba_, qui sert composer le breuvage si connu sous le nom de mat (3). Note 3: _Mat_ est le nom du vase dans lequel est infus le th du Paraguay. La plante qui donne ce produit est la Yerba (illex Paraguensis) et le breuvage s'aspire travers un tube appel la bombilla. Son caractre bien connu attira bientt auprs de lui une colonie de paisibles Indiens Guaranis qui, se soumettant sa douce autorit, l'aidrent installer un immense Yerbale ou plantation de th. L'affaire allait devenir profitable et le savant se trouvait, sans l'avoir prvu, sur le grand chemin de la fortune. Mais le rcit de sa prosprit parvint aux oreilles de Gaspar Francia, dictateur du Paraguay. Cet homme, parmi d'autres thories despotiques, professait l'trange doctrine que la culture de la Yerba tait un droit appartenant exclusivement son pays, c'est--dire lui-mme! Pendant une nuit obscure, quatre cents de ses soldats traversrent le Parana, attaqurent la plantation de Bonpland, massacrrent une partie de ses pons (4) et amenrent le colon prisonnier au Paraguay. Note 4: _Pon_. Serviteur indien gages. Le mot est espagnol et s'emploie dans toute l'Amrique espagnole, y compris le Mexique. Le _ponage_ n'est en rsum qu'une sorte d'esclavage. Le gouvernement argentin, affaibli par ses dissensions intestines, se soumit l'insulte. Bonpland, qui n'tait qu'un Franais et un tranger, resta pendant neuf longues annes prisonnier au Paraguay. Ni un charg d'affaires anglais, ni un commissaire envoy par l'Institut de France ne purent russir lui faire rendre la libert. Il est vrai qu'il ne fut d'abord prisonnier que sur parole et qu'on le laissait vivre sans le molester, parce que Francia lui-mme tirait profit de ses admirables connaissances et de sa sagesse. Mais les succs de Bonpland, au lieu d'apaiser le tyran, ne firent que hter la ruine de Bonpland. Le respect universel dont l'entouraient les Paraguayens excita l'envie du despote; une nuit, il lut saisi l'improviste, dpouill de ce qu'il possdait sauf des vtements qu'il portait, et chass du pays! Il s'tablit prs de Corrientes, o hors de l'atteinte du tyran il recommena sans se dcourager ses travaux d'agriculture. C'est l qu'auprs d'une femme ne dans l'Amrique du Sud et entour de ses nombreux et heureux enfants, il termina, g de plus de quatre-vingts ans, sa vie utile et sans tache. Si j'ai introduit ici cette lgre esquisse, c'est parce que la vie d'Amde Bonpland ressemble sous quelques rapports celle de Ludwig Halberger, dont nous crivons l'histoire. Ce nom d'Halberger semble indiquer une origine germanique. La vrit est que Ludwig Halberger tait de race alsacienne et Pensylvanien de naissance, car il avait reu le jour Philadelphie. Comme Bonpland, c'tait un amant passionn de la nature; comme le savant Franais, il tait all dans l'Amrique du Sud pour y trouver un champ plus vaste, ou tout au moins un pays plus neuf, o il put se livrer ses gots pour les sciences naturelles. Vers l'anne 18...., il s'tablit dans la capitale du Paraguay, qui devint alors le centre de ses tudes et de son activit. Asuncion tant comme sa base d'oprations; il se rendait souvent dans la contre environnante, surtout dans le Gran Chaco. Il tait assur d'y trouver des espces curieuses, tant du rgne vgtal que du rgne animal, et non encore dcrites, parce que l toute recherche tait accompagne d'un danger. Ce danger tait un attrait de plus pour lui. Avec le courage d'un lion, le simple naturaliste avait l'habitude d'explorer la solitude une distance o pas un seul des cuarteleros (5) de Francia n'et os montrer le bout de son nez! Note 5: Nom donn aux soldats de Francia parce qu'ils habitaient dans les casernes ou _cuartele._ Tandis que le fils de la Pensylvanie tait ainsi occup dcouvrir les secrets de la nature, le besoin d'aimer, de se constituer une famille, naquit dans son coeur. Il se maria avec une jeune et belle Paraguayenne dont les qualits devaient tre pour lui des gages de bonheur. Pendant dix ans, ils vcurent heureux en effet: un beau et charmant garon et une fille d'une rare beaut, image de sa mre, vinrent, aprs quelques annes, embellir de leurs jeux et de leur gai babil la demeure du chasseur naturaliste. Plus tard la famille s'augmenta par la prsence d'un jeune orphelin, Cypriano, qui appelait les enfants ses cousins. L'habitation d'Halberger, situe environ un mille de la ville d'Asuncion, tait fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la vie agrable, car le naturaliste avait commenc vivre dans l'Amrique du Sud avec autre chose que sa carnassire et son fusil. Il avait apport des tats-Unis les ressources suffisantes pour s'installer dfinitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet insectes et de son habilet comme taxidermiste. Il envoyait chaque anne Buenos-Ayres, pour tre expdi aux tats-Unis, tout un chargement d'chantillons dont le produit ajoutait l'aisance de sa maison. Plus d'un muse, plus d'une collection particulire lui sont redevables d'une portion de leurs plus prcieux spcimens. Le naturaliste tait heureux de ses occupations au dehors, et chez lui la vie n'avait besoin d'aucune autre joie. Mais cette poque, comme si un mauvais gnie et jalous cette innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre. La beaut remarquable de sa femme alors dans tout son clat tait devenue clbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur. La rputation mrite de vertu de la jeune femme et impos le respect tout autre, mais Francia tait de ceux que rien n'arrte. Le naturaliste et sa femme comprirent bientt que le repos de leur foyer domestique tait en pril, et qu'il ne leur restait qu'un parti prendre, abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'tait pas seulement difficile, elle semblait absolument impossible. Une des lois du Paraguay dfendait tout tranger mari une Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation spciale toujours difficile obtenir. Comme Francia tait lui seul tout le gouvernement, il ne faut pas s'tonner que Ludwig Halberger, dsesprant d'obtenir cette permission, ne penst mme pas la demander. Devant cette inextricable difficult, il songea chercher un asile dans le Chaco, et ce fut l, en effet, qu'il se rfugia. Pour tout autre que lui, une pareille entreprise et t fine folie, car c'et t fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet, la vie de tout homme blanc trouv sur le territoire des sauvages du Chaco devait tre l'avance considre comme perdue. Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de paix,--_tiempos de paz_,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de venir sans crainte se promener et faire leurs changes dans les rues d'Asuncion. Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, aprs avoir absorb du guarap (6), dont il ne souponnait pas les effets stupfiants, s'tait enivr trs-innocemment. Spar de ses compatriotes, il avait t entour par une bande de jeunes Paraguayens qui s'amusaient ses dpens. Ce chef tait cit pour ses vertus, en voyant cet estimable vieillard ainsi bafou, Halberger, saisi de piti, l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure. [Note 6: _Guarap_, boisson enivrante obtenue de la canne sucre.] Les sauvages, s'ils savent har, savent aussi aimer; le fier vieillard, touch du service qui lui avait t rendu, avait jur une ternelle amiti son protecteur et en mme temps lui avait donn la libert du Chaco. Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit, accompagn de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui ses _pons_ et tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sret, il traversa le Parana et pntra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il esprait trouver la _tolderia_ du chef Tovas. En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher un aviron: ses vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis l'arrire, son fidle Gaspardo, qui avait t son compagnon dans mainte excursion scientifique, gouvernait la _periagna_. Si le canot et t un quadrupde appartenant la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-tre mieux dirig, car c'tait un gaucho dans toute la force du terme. Mais ce n'tait cependant pas la premire fois qu'il avait eu lutter contre le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de l'embarcation lui avait t confie. Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint atteindre le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le voisinage. Il btit une jolie maison sur la rive septentrionale du fleuve et fut bientt propritaire d'une riche estancia o il pouvait se considrer comme l'abri des poursuites des _cuarteleros_ de Francia. C'est l que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque sans mlange: tout entier ses tudes favorites, comme autrefois Aim de Bonpland, il vivait calme et heureux, entour de sa charmante et dvoue compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidles qui avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en premire ligne le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le constant compagnon de ses excursions. On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanim sur sa selle tait Ludwig Halberger; c'tait lui que Gaspardo ramenait sa femme et son fils dsesprs. Mayne Reid. (_La suite prochainement._) UN VOYAGE EN ESPAGNE Pendant l'insurrection carliste I Mon dpart pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection. --Formations des bandes carlistes.--Une runion de _cabecillas_, Vera. Vers les premiers jours de janvier de cette anne 1873, les journaux franais et trangers annonaient qu'une nouvelle insurrection tait prte clater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable que les prcdentes. Les feuilles mmes du parti carliste pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trne d'Espagne ne pourrait manquer d'tre reconquis, en peu de temps, par son lgitime hritier. Comme j'avais assist l'insurrection de l'anne dernire, ayant suivi toutes ses pripties, et que d'aprs ce que j'avais vu j'tais loin de partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle prise d'armes, je rsolus encore d'aller sur les lieux, cette anne, afin de m'difier par moi-mme sur l'importance de l'insurrection qui se prparait. En consquence, le 20 janvier, 8 heures 15 minutes du soir, je pris le train-poste qui part de la gare d'Orlans et je me dirigeai vers les frontires d'Espagne. A Bordeaux o je m'arrtai pendant quelques heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations dans les tablissements publics, mais on n'avait aucune donne certaine sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la composaient. L'opinion publique en tait encore aux conjectures. A Bayonne, la nouvelle de l'insurrection tait plus explicite. C'taient par centaines que les chefs carlistes migrs avaient repass la frontire pour aller se mettre, disait-on, la tte des bandes frmissantes et impatientes de se battre. On m'assura mme que don Carlos en personne tait dans les environs et qu'il allait galement se mettre la tte de ses troupes. On sait que Bayonne a t toujours, en France, le centre o le parti carliste a prpar tous ses plans d'insurrection et o il a runi ses principaux lments d'action. A Saint-Jean-de-Luz et jusqu' la frontire, il n'tait question que de gnraux et d'migrs qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulvement gnral des provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrnes sont tellement infods au parti carliste, et cela par intrt ou par conviction, peut-tre pour les deux motifs la fois, que je me suis toujours mis en garde contre leur enthousiasme politique l'endroit de la cause du prtendant la couronne d'Espagne. Le 23 janvier, deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitt et repris sur ma route me dposa la station d'Irun, petite ville d'Espagne situe sur la frontire, aux bords de la Bidassoa. Sa population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermdiaire sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un sjour trs-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger facilement pied, cheval ou en chemin de fer, vers les divers points o oprent les bandes. Je l'avais choisie, l'anne dernire, comme centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurg, j'ai voulu lui rester fidle encore, cette anne. Irun, sans tre prcisment une ville carliste, renferme dans son sein de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conserv surtout un triste souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les troupes du gnral Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On comprend que par crainte de semblables reprsailles, les libraux et les carlistes se montrent fort circonspects entre eux. Ds mon arrive, mon premier soin fut de prendre des informations au sujet de l'insurrection, la veille d'clater selon les uns, et qui avait dj commenc d'clater selon les autres. Les libraux qui je m'adressais la dnigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la localit taient alls dans les montagnes, entre autres deux vicaires et trois chantres de l'glise de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire, me disaient en secret, avec les lans d'une joie contenue, que les affaires tournaient bien. --On se soulve dans toutes les provinces; Cabrera va se mettre, cette fois, la tte de nos troupes; don Carlos est entr ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est maintenant assur! Je me suis toujours mfi et des adversaires de parti pris et des enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vrit. Inform que les prparatifs de l'insurrection se faisaient Vera, sous les ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais li connaissance l'anne dernire, je rsolus de me transporter dans cette dernire localit. Ce que j'effectuai le lendemain de mon arrive, tant j'avais le dsir de voir par moi-mme comment dbute une insurrection. La distance d'Irun Vera est d'environ 16 kilomtres. La route de Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues de toute l'Espagne. Elle est trace tout le long de la rive gauche de la Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes boises et couvertes de distance en distance de _caserios_ (fermes), dont l'clatante blancheur les fait ressembler des nids au milieu des feuillages. Depuis Bhobie et sur toute la route jusqu' Vera, on ne trouve que des habitations qui s'lvent sur les deux rives espagnole et franaise, car la Bidassoa sert de frontire aux deux pays voisins. Ici c'est le village franais de Biriatou, bti sur la cime d'un mont, au pied duquel coule la rivire; l ce sont les fermes du comte de Villaral qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont d'Anderlassa o la Bidassoa cesse d'tre frontire de la France, pour entrer dans la Navarre; aprs le pont, ce ne sont, droite et gauche, que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est transport par la rivire jusqu' son embouchure dans l'Ocan, prs d'Hendaye. 6 kilomtres aprs Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera qui compte une population d'environ 3,800 mes. Cette localit a, pendant toutes les insurrections carlistes, jou un trs-grand rle. Charles V, le bisaeul du prtendant actuel, y fit son entre en Espagne, en 1833; l'anne dernire et cette anne, don Carlos y a fait galement ses entres solennelles; les gnraux carlistes font choisie pour tre le sige de leurs runions militaires, avant, pendant et aprs la guerre; enfin, sa situation, peu de distance de la frontire, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au milieu de montagnes qui donnent accs dans toutes les directions vers les provinces basques; tous ces avantages runis l'ont rendue une localit trs-importante. Il tait dix heures du matin quand j'arrivai Vera, o je descendis l'auberge de la _Couronne d'Or_, chez Apestgui, _alcade_ (maire), riche commerant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus obligeants de la contre. C'est chez lui que prennent leurs repas les officiers carlistes de passage Vera ou qui y sjournent; c'est galement son auberge que j'avais fait connaissance, l'anne dernire, avec le colonel Martinez. Au moment o j'entrais dans la cour de l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui se dirigeaient de tous les cts, J'en demandai la cause un valet d'curie qui me rpondit en mauvais espagnol:--Ce sont les envoys de Sa Majest le roi _Carlos Settimo_ qu'on va recevoir. En effet, un quart d'heure aprs, de la fentre d'une chambre de l'auberge, je vis arriver huit chefs (_cabecillas_) cheval, suivis d'une centaine d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je reconnus, ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le dput provincial Dorronsoro. J'tais donc servi souhait pour tre bien renseign sur l'insurrection si longuement annonce par les journaux trangers: le colonel Martinez tant le chef nominal de la nouvelle prise d'armes, et le dput Dorronsoro, le reprsentant civil du roi Charles VII, pour l'assister dans sa campagne. [Illustration.] La Planchette. Lauvallire. Chteau d'Aubigny. Ferme de Bellecroix. Saint-Julien. Sainte-Barbe. Mey. Vantoux. Nouilly. Vallires. Glatigny. Montoy. Coincy. Colombey, Borny, Pange. Ars. Lanquenexy. Laquenexy. Grigy, Mercay. Queuleu. Peltre. LE PROCS DL MARCHAL BAZAINE.--Panorama de la bataille de Borny. REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALL [Illustrations.] --Heureusement, nous avons quelques journaux pour nous clairer sur la situation, sans cela o en serions-nous! grand Dieu!... --Ah! en voil un qui m'assure que tout marche merveille. Ah! tant mieux! --Allons bon! en voil un autre qui me certifie que cela ne tourne pas bien! Ah! tant pis! --Mais non! celui-ci me dclare que jamais la position ne fut si parfaite. Bravo! --Mais sapristi, dit cet autre, jamais on n'a connu de si cruels dangers! Oh ma tte! ma tte! --Heureusement en voici un qui constate que tout cela c'est des couleurs et que jamais on n'aura tant clat de rire. --Bon! en voil un autre qui prtend que dans quinze jours ou l'on sera brl par l'inquisition, ou incendi par le ptrole. On a le choix... vlan! Nous voil fixs! Va te faire fiche! Jeanne d'Arc la Gat. --Mais sapristi, mademoiselle, o allez-vous? --Pardon, M. Offenbach, le temps d'aller frotter les oreilles M, Gambetta, le dictateur d'en face, qui vient de me frire reinter dans son journal, et je reviens. --Voyons, mon gros, si j'ai russi et que vous ayez fait four, ce n'est pas une raison pour m'en vouloir. Entre nous, voyons, avouez-le, il vous manquait bien quelque chose! --Si l'on demandait M. Max Diguet, l'auteur des _Amour parisiens_, quels amours auront les Parisiens dans quinze jours, il serait bien embarrass; moi aussi. L'opinion du ramasseur de bouts de cigares. --Quand le cigare va, tout va.--Il faut des aristos et des trangers roublards pour fumer des cigares quinze sous. Avec les cinq centimes, rien faire! Chez le restaurateur. --Nous avons: potage la Cond, pure d'ananas, aigle en salmis, poule au pot, gibelotte du centre gauche, bouillabaisse, veau froid, radis, caille en caisse, salade; demandez, faites-vous servir. --Si monsieur n'est pas dcid, je repasserai le 5 novembre.] Les chefs s'tant dbarrasss de leurs montures pour se diriger dans une des salles du rez-de-chausse de l'auberge, j'abordai le colonel Martinez qui me fit le plus cordial accueil: --Vous voil encore, me dit-il, cette anne parmi nous? --Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous; avec cette diffrence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur votre obligeance pour rendre ma tche plus facile. --Soyez le bien-venu, me rpondit-il; et comme vous tenez, sans doute, connatre les premiers acteurs de la pice qui va se jouer, je vous invite djeuner avec nous. On se mettra table midi! Et me donnant une poigne de main, il me quitta pour aller, sans doute, donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un homme d'une soixantaine d'annes, d'une taille moyenne et fort gros. Sa physionomie franche et loyale respire la bont; malgr cela, il se distingue par une grande nergie de caractre, lorsqu'il s'agit de faire respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous Zumalacarrgui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son pe pour soutenir encore la cause de don Carlos. L'arrive des huit _cabecillas_ avait excit un grand mouvement de curiosit parmi les habitants de la localit qui assigeaient l'auberge; une extrme agitation rgnait galement dans l'intrieur de la _posada_ o l'on se prparait, de tous les cts, faire honneur aux nouveaux arrivs: valeureux dfenseurs de la _Cause sainte!_ A midi prcis, les huit convives, le colonel Martinez en tte, entrrent dans la salle manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit asseoir sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se dcouvrirent la tte et l'un d'eux rcita haute voix une prire en basque dont la fin fut rpte en choeur par tous les assistants. C'est l un trait des moeurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces insurges du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail quelconque et mme un repas, sans que les Basques n'adressent pralablement une prire l'ternel. Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle trs-peu table; il est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour tre les organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un bret blanc orn de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serr la taille par une ceinture en cuir laquelle tait attach un gros sabre de cavalerie; d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes dans lesquelles on renfermait l'extrmit du pantalon. Quant aux huit _cabecillas_, dont cinq n'avaient pas dpass l'ge de trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression, furent Dorronsoro, Etchegoyen et Sorota. Dorronsoro, qui ne portail que la _boina_ (bret blanc) du chef carliste, n'tait pas un _cabecilla_. Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur gnral des provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions consistaient publier ses ordres et les faire excuter par les alcades et les autres autorits du pays. Ancien dput de la province, Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et sec, dont la figure austre le fait ressembler assez un anachorte. Il cause trs-peu et se borne faire des rponses brves aux questions qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille d'hercule; sa figure, hale par le soleil et couverte demi par une paisse barbe noire, lui donne un air de frocit. Il est rellement le type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive tre. Quant Sorota, grand et fluet et g peine de vingt-cinq ans, il est l'oppos d'Etchegoyen. Sorti du collge de Pampelune et ayant termin ses tudes Salamanca, Sorota a les manires nobles et distingues du gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa conversation dnote surtout une grande intelligence, tandis que sur son large front clatent la rsolution, le courage et l'nergie du caractre. Les autres _cabecillas_, presque tous jeunes, ne paraissent pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes. Le repas termin, on adressa une action de grces au ciel, et chacun se dirigea du ct o ses affaires l'appelaient. --Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous tes rest tranger notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que d'ordres de service que je vous ferai connatre. En attendant, venez voir passer la revue de la premire bande qui vient d'tre forme et qui va ouvrir la campagne! Nous nous dirigeons vers la place de l'_ayuntamiento_, o la _cornette_ (clairon) appelait les partisans logs chez les habitants. Je les voyais, le fusil sur l'paule, sauter par les fentres pour tre plus tt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart d'heure, trois cents hommes environ taient placs sur deux rangs devant l'htel de ville. --Voil notre premire bande! me dit le colonel avec un certain air de satisfaction; elle laisse encore peut-tre beaucoup dsirer sous le rapport de l'armement et de l'quipement; mais on y pourvoira mieux plus tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur. J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut pas bien favorable la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux trois cents hommes de tout ge, depuis seize jusqu' quarante ans, qui offraient, entre eux, d'tranges contrastes. Ils contrastaient bien plus encore par leurs quipements. Les uns taient en blouse, les autres en vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient des habits ou des redingotes; ceux-ci taient tte-nue ou avaient un mouchoir serr autour du front; ceux-l portaient des casquettes ou des chapeaux larges bords; cinq six avaient des _boinas_ ou brets blancs qu'ils s'taient achets eux-mmes. L'armement tait plus bizarre encore que l'quipement. Il se composait de trabucos petits large gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon tait moins grande; de fusils pierre, la plupart rouills, de fusils piston un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus. Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de la bande, taient arms de gros btons, les uns emmanchs d'une baonnette et les autres garnis simplement d'un fer. Le colonel Martinez parcourut les rangs, et aprs une inspection qui dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris de _Vive Charles VII_; et tandis que les partisans rentraient dans leurs logements respectifs, il vint moi et me serrant la main: --Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles trs-intressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas encore. Adieu! (_A Dios!_) H. Castillon (d'Aspet). LES THTRES Thtre de Cluny. _La Maison du mari_, drame en cinq actes, de MM. X. de Montpin et V. Kervani.--Thtre-Franais. _Mademoiselle de la Seiglire._ --Gymnase. _L'cole des femmes._ Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame: _Le Supplice d'une femme_, j'aurais vivement rendu compte de la pice de MM. de Montpin et Kervani, _La Maison du mari_, que le thtre de Cluny vient de jouer avec un rel succs. Il me suffirait de prendre la comdie franaise au point o elle finit et de raconter l'pilogue que lui ont donn les deux auteurs de cette nouvelle pice. Mais _Le Supplice d'une femme_ n'est pas la loi et nul n'est tenu de le connatre. Mme Andr Didier a rencontr sur sa route un certain M. de Rieux, qui n'a du gentilhomme que le nom. L'adultre est entr dans la maison de Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester sous le toit conjugal, dans cette maison du mari que sa prsence souille et dshonore. Elle prend un courageux parti; elle avou hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a entrane dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde donc dans cette vie misrable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus Andr Didier. Aussi bien si dans la premire heure le coup a frapp au coeur et si la blessure saigne de temps autre, Didier, dfaut de pardon, cherche se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas seulement une pouse coupable, elle est une mre criminelle, dont un fol amour a tu l'me maternelle. Son enfant, elle l'a oublie et prive de sa mre; cette petite fille meurt de consomption. Andr Didier n'a donc plus couter une vengeance satisfaire un homme outrag. Ce qu'il faut, c'est rappeler prs du lit de l'enfant qui s'teint la femme adultre, c'est sauver l'enfant innocent par la mre coupable. Ainsi s'engage le drame, par un dbut des plus touchants et des plus dramatiques. Il a pour mobile un sentiment dlicat et lev et pour base le devoir: par malheur, il perd de temps autre les bnfices d'une sincre motion sous une phrasologie un peu trop touffue. Il se compromet trop parler, c'est le dfaut du jour. Poursuivons. La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle cherche l'oubli du pass, quand tout coup l'amant reparat et s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a dshonor et dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu d'un pass coupable. La femme lutte en vain; la complicit antrieure l'crase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement par un mensonge. Un moyen ingnieux et auquel le public a bruyamment applaudi dvoile ce criminel secret. L'enfant a appris lire en assemblant des mots avec des lettres mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit ceux de son pre, de sa mre Marthe; enfin elle runit les lettres qui forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, Andr Didier ne le sait que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris. --D'o connais-tu M. Gaston de Rieux? --C'est le monsieur qui tait l tout l'heure. Et le malheureux Andr Didier, foudroy par une telle rvlation, retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout entire le trompe, tout est complicit autour de lui. Il ne songe plus, devant une telle conduite plus infme encore que le pass, des moyens terribles de vengeance. Pour dernire audace, M. de Rieux veut revoir Marthe; Andr, invisible, coute leur entretien; heureusement qu'il retrouve sa femme fidle ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui; il n'en peut douter l'nergie invincible avec laquelle Marthe repousse la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et l'aveu que Marthe fait de son amour pour son mari. Andr Didier se montre alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue. En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramne des situations souvent reprises depuis tantt vingt ans, o cette question de l'adultre a dfray tant de pices, mais il est anim d'un souffle dramatique et puissant, et il marquera comme un succs dans ce thtre de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux, pour se maintenir au rang de thtre littraire. Il a pour lui cette fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des interprtes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire autour de moi la question que je faisais moi-mme dans ma jeunesse: Quel ge a donc Laferrire? Je ne sais que rpondre; toujours est-il que Laferrire est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste, dans son allure et dans sa voix, tant il est mu et mouvant. Ce rle d'Andr Didier a t pour lui un triomphe. Mme Lacressonnire violente par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mlodrame. Quant M. Acelly, M. Berns et Mlle Alice Rgnault, ils ont tenu fort convenablement leur rle dans cette interprtation que domine le talent de M. Laferrire. Le Thtre-Franais a repris une des meilleures comdies du thtre moderne: Mademoiselle de la Seiglire. Voil tantt vingt ans, si je ne me trompe, que nous l'avons applaudie pour la premire fois; que cela tait gai, et jeune et vivant! que de vrits dans cette comdie de l'gosme et de l'ingratitude! Quel rle que celui du marquis rentr en possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris qu'on lui parlt chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et qui avait tout oubli. Cette oeuvre charmante, toute pleine de la grce et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement comme une vieille amie que n'accepte pas la gnration nouvelle? Eh! bien non; cette preuve de vingt annes qui fait presque la postrit pour une comdie, ne lui a pas t fatale, et _Mademoiselle de la Seiglire_ nous est revenue avec tout l'attrait de sa premire jeunesse. Elle n'a plus Samson, ce comdien suprieur qui donnait tant de relief au personnage de M. de la Seiglire, mais elle a Thiron, Thiron gai, de bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succs, et lanant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un vrai comdien lui aussi, entranant la salle, non par les qualits de son clbre prdcesseur, mais par des qualits personnelles, bien lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est suprieur l'autre. M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours, son thtre, en est maintenant Molire et _L'cole des Femmes._ Mlle Legaut joue Agns avec un grand charme et une grande sensibilit, ce qui ne me parat pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comdien des petits vaudevilles? Lui-mme. Je sais qu'il manque de force au cinquime acte et que la porte de ce beau drame humain lui chappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers, il est plein de vrit scnique, de justesse, d'esprit et de finesse, et qu'il a jou le troisime avec une franchise rare: Sa scne de dbut avec Agns est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a dans cette bonhomie un vrai comdien de Molire. Pradeau n'aurait-il dit de la faon dont il l'a dite que cette merveilleuse scne du pote, cela suffisait au succs que le public n'a pas mnag ce nouvel interprte de Molire. Quand je pense _Pradeau des Deux aveugles!_ Aurai-je devin, quand je l'ai vu petit, qu'il crotrait pour cela? M. Savigny. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE _Les Roses_, un volume avec planches, chez J. Rothschild. --Il y a des mots qui sont, pour ainsi dire, odorants, celui-ci entre autres, ce joli mot, le mot rose. On aime l'crire. Il voque tout un monde de souvenirs ensoleills et de parfums. Redoutt, le fameux peintre de fleurs, aima par-dessus tout les roses. Cette passion se conoit; Quelle fleur gala celle-ci? Elle a sa lgende: les Grecs voulaient qu'elle ft devenue vermeille parce qu'elle avait t teinte du sang de Vnus, disaient les uns, du sang d'Adonis, disaient les autres. Un chrtien, mieux que cela un saint, s'il vous plat, saint Basile, prtend qu' la naissance du monde toute rose tait sans pines. Les pines poussrent mesure que les hommes eurent ta sottise de mpriser la beaut des roses. M. J. Rothschild, un diteur artiste entre tous, et qui nous donnait, il y a quelques annes, de si beaux volumes sur les _Plantes au feuillage color_, sans compter l'admirable publication de M. Alphand, _les Promenades de Paris_ et les livres du Dr Hoefer, _le Monde des bois_, etc, M. Rothschild a publi tout un volume sur _les Roses_ et tout un volume sur _les Penses_. Je ne sais rien de plus russi que ces publications qui, par les chromolithographies, mettent sous nos yeux la nature mme, la fleur, en quelque sorte vivante avec sa couleur. Que d'espces de roses, fort inconnues, et que nous pouvons admirer ainsi! De tels livres sont plus que des livres, en vrit, ce sont de vritables parterres. Je vous garantis que le peintre Redoutt ou Saint-Jean encore en seraient jaloux. [Illustration: PLAN DU COMBAT NAVAL DE CARTHAGNE.] Depuis longtemps je devais signaler ce beau volume l'attention des amateurs. Il a fait son chemin et il est devenu quasi clbre sans moi; mais il est toujours temps de le louer comme il le mrite. Ce n'est point le seul livre de ce genre qui honore le nom de M. J. Rothschild. Que de publications la fois scientifiques et artistiques entreprises par ce mme diteur! il a une bibliothque _florale_, si je puis dire, et en mme temps une bibliothque _hippique_. Son livre, _le Cheval_, et son trs-curieux volume sur _les Haras_, avec les portraits des leveurs, des entraneurs, des jockeys, sont d'une utilit absolue pour tous ceux qui, comme moi (je l'avoue ma honte), sont de purs ignorants en matire de turf. Mais je prfre encore ce joli livre _les Roses_, et je le regarderai longtemps encore lorsque la renomme de _Board_ aura rejoint, parmi les vieilles lunes, la gloire d'Isabelle la bouquetire et celle de _Gladiateur._ _Les Amours parisiens_, par M. Ch. Diquet. (1 vol. in-18. Dentu.)--L'auteur d'un roman dont nous parlions ici nagure, _la Vierge aux cheveux d'or_, M. Ch. Diquet, vient de publier sous ce titre un volume orn de gravures, qui ne vaut pas son prcdent rcit. J'aime peu ce genre de littrature aphrodisiaque, et ces petites historiettes de boudoir me semblent aujourd'hui des anachronismes. Trop de poudre de riz et d'eau de Lubin. Ces odeurs de Paris montent prsent la tte et donnent la migraine. M. Biquet a certes assez de talent pour faire autre chose. Il tait mieux inspir lorsqu'il crivait des vers pour l'Alsace et la Lorraine. Quelle ide lui a pris de recommencer, sous forme de dialogue, un roman beaucoup trop clbre de M. Belot, et dont je ne veux mme point donner le titre? Nous finirions par faire croire que de pareilles moeurs sont celles de la majorit de Paris. Laissons nos ennemis nous appeler la moderne Babylone. Il faut en rire, mais ne pas travailler, je pense, leur donner un semblant de raison. _Histoires sensation_, par M. Pierre Boyer. (1 vol in-18. Lib. de la Socit des gens de lettres.)--Voici un livre tout spcial et qui dnote un temprament vigoureux d'observateur. M. Pierre Boyer, qui l'a sign, nous tait dj connu pour avoir publi, sous ce titre: _Une brune_, des scnes de la vie d'tudiant ou plutt de carabin, qui ne manquaient pas du tout de saveur. Ce n'tait pas du Murger, cela tait plus raliste; ce n'tait pas du Champfleury, cela tait plus artistique. On retrouvera le mme talent, mais plus prcis peut-tre dans ces _ sensation._ Qu'on n'oublie pas que la plupart du temps c'est un peu un mdecin qui conte. M. Boyer se dclare partisan de la littrature positive. Ce sont donc des faits et des choses vues plutt que des choses imagines qu'il met en scne. En ce genre, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin, dans la description de l'horrible, que dans le morceau que l'auteur appelle _Tableau de famille._ C'est la description d'un amphithtre d'hpital. Je prfre de beaucoup l'admirable,--je maintiens le mot,--l'admirable pisode auquel M. Boyer a donn pour titre _Un hros sans le savoir._ C'est la description d'une opration faite par le professeur Velpeau sur un homme atteint du _cancer des fumeurs_. Il s'agit de l'ablation d'une partie de la mchoire. Or l'homme supporte tout avec une patience incroyable, un sang-froid suprme, et se contente de dire parfois Velpeau avec ce qui lui reste de bouche:--_Cela va bien, continuez!_ La faon dont ce rcit est conduit fait grand honneur M. P. Boyer. L'opration littraire est acheve de main de matre et l'auteur a eu raison de donner ce titre son livre: _Histoires sensation_. Il faudrait tre insensible pour ne pas frissonner en le lisant. Jules Claretie. RBUS [Illustration.] EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Les mdecins ne sont point d'accord sur ce qu'est le cholra. End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873, by Various License: Share Alike