Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL REDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 22, rue de Verneuil, Paris 31e Anne.--VOL. LXII.--N 1607 SAMEDI 13 DCEMBRE 1873 SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL 60, rue de Richelieu, Paris Prix du numro 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36; tranger, le port en sus. Les demandes d'abonnements doivent tre accompagnes d'un mandat-poste ou d'une valeur vue sur Paris l'ordre de M. Auguste Marc, directeur-grant. SOMMAIRE _Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.--Nos gravures.--Bulletin bibliographique.--_L'Histoire de France raconte mes petits enfants_, par M. Guizot.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste (VI).--_La Comdie de notre temps_, par Bertall.--Le dromadaire. _Gravures_: Procs du marchal Bazaine (6 gravures),--vnements de Cuba; capture du _Virginius_ par le _Tornado_ dans les eaux de la Jamaque.--Le monument commmoratif de la bataille de Champigny, inaugur le 2 dcembre 1873.--Le naufrage de la _Ville-du-Havre_: la dernire minute.--Thtre de la Gat: Mlle Lia-Flix dans _Jeanne d'Arc.--L'Histoire de France raconte mes petits enfants_ (4 gravures).--_La Comdie de notre temps_, par Bertall (39 sujets).--Le dromadaire: caravane dans le dsert.--L'asile de l'cole de filles de Dugny--Rbus. [Illustration: PROCS DU MARCHAL BAZAINE.--La Buvette Trianon.] HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE La semaine parlementaire a t relativement calme; l'Assemble est enfin parvenue, dans la huitime sance consacre au mme scrutin, complter la commission des Trente charge de l'laboration des lois constitutionnelles par l'lection de deux membres du centre gauche. La commission est entre en fonctions ds le lendemain; elle a choisi pour prsident M. Batbie, et a rempli sa premire sance par une discussion prliminaire relative la publicit de ses travaux; il a t dcid que la presse ne recevrait pas de comptes rendus officiels des sances, mais que chacun des membres de la commission serait libre de faire aux journaux, sous sa propre responsabilit, les communications qui lui paratraient convenables. L'Assemble a ensuite jug que le moment tait enfin venu de s'occuper de questions d'affaires; elle a successivement vot, en troisime lecture, un projet de loi tendant runir, dans les bureaux secondaires, le service des postes celui des tlgraphes; cette mesure n'est qu'un acheminement vers la fusion complte des deux administrations, fusion existant depuis quelque temps en Angleterre et qui ne tardera pas, il faut l'esprer, s'oprer dfinitivement dans notre pays, car elle prsente des avantages de toutes sortes. Puis, aprs une dlibration en deuxime lecture sur une proposition de M. de Corcelles, relative la composition des conseils acadmiques, l'Assemble a abord la discussion du budget. Ce n'est pas la premire fois que nous ayons constater le peu de got de la Chambre pour les discussions d'affaires en gnral, et en particulier pour cette loi de finances dont le vote annuel constitue cependant la plus importante des prrogatives parlementaires. Tandis que le plus mince incident politique est souvent le point de dpart des sances les plus orageuses, nous voyons une indiffrence vraiment regrettable accueillir l'expos des besoins financiers de l'tat et des moyens proposs pour y subvenir. Des chapitres entiers, comprenant des centaines de millions, sont vols au milieu de l'inattention et de la lassitude gnrales, et si parfois une observation se produit, c'est bien rarement une proccupation d'ordre conomique qui l'a dicte. Mentionnons, ce propos, la question adresse par MM. Pelletan et Gambetta l'occasion du budget des affaires trangres, et qui a failli prendre les proportions d'un gros incident. Les deux membres de la gauche rclamaient la publication du _Livre jaune_, interrompue, pour des motifs faciles comprendre, pendant le cours de l'occupation trangre, mais redevenue possible maintenant que la publicit des archives diplomatiques n'offre plus les mmes inconvnients. M. le duc Decazes avait, parat-il, mal compris l'observation, et peu s'en est fallu qu'il ne post la question de cabinet; mais le malentendu n'a pas tard se dissiper et l'incident s'est termin par la promesse de publication du _Livre jaune_ dans un dlai de quinze jours. ALLEMAGNE. La campagne entreprise par le gouvernement allemand contre le clerg catholique devient chaque jour plus difficile; l'opinitret du cabinet prussien n'a d'gale que la rsistance nergique des catholiques. D'aprs la Preussische, Volksblatt, organe officieux de l'administration l'agitation religieuse a tellement gagn les populations des petites villes et de la campagne, que l'on commence avoir des apprhensions srieuses. On s'efforce, dit ce journal, de rveiller les souvenirs des anciennes guerres religieuses. Des agents secrets parcourent le pays sous mille dguisements pour enflammer le fanatisme catholique; l'exaltation des femmes, principalement, est arrive son paroxysme. Le gouvernement use vainement de tous les moyens de rigueur que les lois rcemment votes, en mai 1873, ont mis sa disposition; mais il se heurte contre d'inflexibles rsistances. Il a interdit la publication de la dernire encyclique du Pape en date du 21 novembre, dont nous avons donn l'analyse et saisi le _Coelnische Zeitung_ au moment o elle livrait ce document l'impression, mesure contre laquelle M. Virchow a protest dans le Landtag. Les journaux ultramontains se sont vengs en imprimant une bulle du mois d'avril dernier, qui frappe d'interdit toutes les glises o se clbrerait le service du vieux-catholicisme. A Schoenberg, en Silsie, l'autorit prussienne, qui avait interdit le cur, voulut faire fermer l'glise. Mais, selon le _Vaterland_, de Munich, la population a trouv un moyen ingnieux de contrecarrer les intentions de la police: elle a enlev la porte et arrach les gonds, de sorte que, quand les agents sont arrivs, il leur a t impossible d'apposer les scells. On voit quels incidents de tout ordre ce conflit donne lieu. Le Parlement lui-mme en ressent le contre-coup. Ainsi le Landtag vient d'adopter, par 351 voix contre 6, une proposition des ultramontains portant suppression du timbre sur journaux et almanachs. Le ministre la combattait en objectant que l'on doit prsenter au prochain Reichstag la loi sur la presse dont il a t question l'anne dernire, et dont les dispositions ont soulev les plus vives rclamations. Encourags par ce succs, les ultramontains ont dpos une motion plus hardie, tendante l'abrogation des lois ecclsiastiques votes au mois de mai dernier; ils comptent sur une grande majorit au prochain Reichstag qui doit tre lu le 10 janvier 1874, et o l'Alsace-Lorraine sera reprsente pour la premire fois. II se pourrait que Mgr Ledochowski, archevque de Posen, ft l'un des candidats lus. Cet nergique prlat a refus de donner sa dmission. Pour se dbarrasser de lui, on songerait, dit-on, complter les lois susdites en autorisant le gouvernement expulser les prtres suspendus de leurs fonctions par la cour civile ecclsiastique. Mais, pour couvrir Mgr Ledochowski de l'immunit parlementaire, ses fidles partisans se proposent de le faire lire, Schrimm, comme dput au Reichstag. La lutte, on le voit, ne saurait tre plus srieusement engage, et des deux cts elle est pousse avec un gal acharnement. TATS-UNIS. Le Message prsidentiel a t lu le 2 dcembre au Congrs. Il constate que la rduction de la dette accomplie durant l'anne, au moyen de l'excdant des recettes, s'est leve 43 millions de dollars, ce qui porte l'amortissement total de la dette 300 millions de dollars. Le Message recommande de restreindre les privilges des banques relatifs aux avances sur dpts. Il dclare que, tant que les payements en espces ne seront pas repris, le march aura des moments difficiles. Il demande instamment au Congrs d'tudier la question de la circulation en vue de la reprise des payements en espces, lesquels permettraient aux banques d'user de leurs rserves pour rgler le taux des intrts et augmenter la circulation dans les moments critiques. Le Message constate ensuite l'amlioration du commerce tranger, qui aidera la reprise des payements en espces. A propos du _Virginius_, le Message dit que la capture en pleine mer d'un btiment portant pavillon amricain menaait d'avoir de plus srieuses consquences, et qu'elle a agit l'opinion publique dans toute l'Amrique. Plusieurs passagers qui taient citoyens amricains ont t fusills sans procdure rgulire. Selon le principe tabli, les btiments amricains en pleine mer et en temps de paix sont, sous la juridiction de leur pays. Toute vexation subie de la part des trangers est un attentat la souverainet des Etats-Unis, qui, se basant sur ce principe, ont demand l'Espagne de rendre le _Virginius_ et les survivants de l'quipage, de faire rparation au drapeau amricain et de punir les autorits coupables. Le _Virginius_ avait des papiers en rgle et le pavillon amricain. L'Espagne a tout accord. Le Message dclare, en terminant, que l'esclavage est la cause du malheureux tat de Cuba. Il demande au Congrs d'exprimer le voeu que l'esclavage disparaisse de Cuba, car c'est le seul moyen de rendre possibles les bonnes relations entre l'Amrique et Cuba. Le gouvernement amricain n'est pas hostile l'Espagne, mais l'affaire du _Virginius_ a produit une indignation telle, que le Prsident a d placer la marine sur le pied de guerre. Cette affaire est prsentement en voie d'arrangement satisfaisant et honorable pour les deux pays. Le Message constate que les relations de l'Amrique avec les autres pays sont amicales. L'indemnit de l'affaire de l'_Alabama_ a t applique au rachat des obligations 5.20 jusqu' concurrence de 15 millions 500,000 dollars. Le Prsident reconnat les minents services rendus par les commissaires du tribunal de Genve. Il recommande la cration d'une Cour spciale compose de trois juges, pour entendre les plaintes des puissances trangres contre les Etats-Unis. Le Prsident rappelle qu'il a reconnu le gouvernement espagnol et le flicite d'avoir mancip les esclaves de Porto-Rico et restitu les proprits amricaines squestres Cuba. L'esclavage rgne encore Cuba, protg par un parti puissant, en hostilit ouverte contre le gouvernement de Madrid et plus dangereux que les insurgs. Dans l'intrt de l'humanit, l'influence de ce parti doit tre dtruite. L'affaire du _Virginius_ pourrait bien se compliquer prochainement de l'intervention de l'Angleterre, si toutefois le gouvernement de ce pays ne consultait que l'opinion publique et en suivait docilement l'impulsion. Une Note adresse au Foreign-Office par M. Crawford, consul gnral de la Grande-Bretagne la Havane, et communique aux journaux, a inspir au _Times_ un article d'une grande violence et o clate une vive indignation. Cette Note contient la liste des victimes de nationalit anglaise excutes Santiago: on y trouve le second du navire, un aide-mcanicien, trois chauffeurs, six aides pour le transport du charbon, deux matres d'htel et trois matelots. Ce sont de pareils gens employs au service du btiment qui ont t assimils des insurgs pris les armes la main et fusills sans aucune forme de procs. Jamais les lois humaines n'ont t plus cruellement violes. On peut donc s'attendre voir le gouvernement anglais lever de justes et svres rclamations contre ces barbares excutions. Du ct de l'Espagne, la situation devient de plus en plus critique. Les nouvelles sont contradictoires. Une premire dpche de New-York, en date du 4 dcembre, annonait, d'aprs des avis reus de la Havane, que les principaux chefs des volontaires avaient publi un Manifeste attestant leur soumission aux autorits et leur confiance dans M. Jovellar, capitaine gnral de Cuba. Mais le mme jour, une dpche de la Havane faisait parvenir Madrid des informations tout opposes. M. Jovellar, y tait-il dit, avait prvenu le gouvernement espagnol que, vu l'tat d'exaspration de l'opinion publique, il lui tait impossible de procder, au moins pour le moment, l'excution des ordres concernant la restitution du _Virginius_; il faisait mme entrevoir la possibilit de vritables catastrophes dans le cas o l'on agirait avec trop de prcipitation. Enfin, toujours d'aprs la mme source, il avait offert sa dmission. Aujourd'hui, la scne change. On tlgraphie de Madrid, le 5 dcembre, onze heures cinquante minutes du soir, que les ordres du gouvernement seront fidlement excuts: le capitaine gnral et le commandant des forces navales en ont envoy l'assurance formelle. Toutefois une dpche de New-York, postrieure la prcdente et date d'aujourd'hui mme, nous apprend que l'Espagne avait promis de faire hier la remise du navire, que cet engagement n'a pas t rempli, et qu'il en rsulte un vif mcontentement. Mais, ajoute-t-on, le cabinet de Washington est dispos attendre que cette restitution puisse tre faite sans blesser la fiert du gouvernement espagnol. C'est seulement dans le cas ou l'impuissance de celui-ci serait dmontre que l'affaire serait soumise au Congrs. Enfin, une dernire dpche date de Philadelphie, 9 dcembre, annonce que des arrangements dfinitif' ont t pris pour que la restitution du _Virginius_ et des prisonniers survivants se fasse le 18 dcembre. On assure que la frgate amricaine _Worcester_ sera charge de recevoir le _Virginius_ la Havane, et que la frgate _Jumata_ aura mission de se rendre Santiago pour prendre les survivants son bord. L'insurrection de Carthagne parat sur le point d'arriver son terme; la ville et les forts ont t trs-prouvs par le bombardement entrepris par les troupes du gouvernement; les vivres se font rares dans la place et les insurgs ont d faire sortir les bouches inutiles; huit cents femmes et enfants ont t transports Pormau, o ils se trouvent dans un tat de dtresse tel que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouille devant le port, a crit M. Castelar pour intercder en leur faveur. Cependant les insurgs pensent qu'ils peuvent encore tenir un mois s'ils restent unis entre eux. Les forts et les batteries n'ont que trs-peu souffert. On croit que lorsque les munitions seront puises, une grande partie des insurgs tenteront de s'ouvrir un passage l'aide des vingt-cinq canons Krupp qu'ils possdent, et qu'ils iront travers les montagnes rejoindre les carlistes. Les autres essayeront de s'chapper bord de la _Numancia_. Courrier de Paris M. Paul Fval se prsente aux suffrages de l'Acadmie franaise, o il y a, pour le quart-d'heure, deux fauteuils donner. Si j'avais broder une rclame, je ne manquerais pas de dire que le candidat est, littrairement parlant, un homme incomparable. En dix ou douze lignes bien senties, il serait dmontr par A plus B qu'il enfonce le pass, qu'il domine le prsent et que l'avenir ne lui viendra pas la cheville. Croyez que je n'ai rien tenter de semblable. Je ne veux parler de M. Paul Fval que comme un spectateur pourrait le faire d'un acteur estim de tel thtre qu'il voit se hasarder sur une scne nouvelle. A coup sr, M. Paul Fval devrait tre de ceux qu'on se dispense de _black-bouler_. Mais l'Acadmie a une douane laquelle elle tient mordicus. Vous objecterez tout ce qu'il vous plaira.--Voil un conteur de la meilleure race. Il a fait pour la Bretagne ce que Walter Scott a fait pour l'Ecosse et George Sand pour le Berri. Uniquement proccup du soin de faire des loisirs ceux qui s'ennuient, il a crit, en trente-cinq ans, trois cents volumes encore debout en ce moment. Parmi ses livres, il en est deux qui ont fait un grand bruit, les _Mystres de Londres_, peinture saisissante des bas-fonds de la socit anglaise, et un pisode de notre histoire, le _Bossu_ qui, transform en drame, a rcr Paris pendant deux cents soires. Tout cela tant bien vu, la nomination de ce galant homme devrait passer, ce semble, comme une lettre la poste. Ce sera le contraire qui arrivera, je le crains, du moins. Au quai Conti, il n'y a que l'envers du juste qui ait le dessus. Quand, par hasard, on admet un homme qui crit, c'est que ces vieux messieurs se sont fait violence. Ou bien ils ont cd la force de l'opinion, ou bien ils ont eu peur que leur corporation vermoulue ne soit devenue une pelote trop pingle d'pigrammes. Il y a un troisime cas bien connu, mais qu'il faut rappeler sans cesse; ils cdent devant la table: A-t-il un bon cuisinier? Voil cinquante ans que c'est le meilleur des titres. Le laurier de la cuisine attire le laurier apollonien. Sur les dernires annes de sa vie, Thophile Gautier, candidat quatre fois congdi, rapportait le mot de l'un d'eux, pendant l'une de ses trente-neuf visites: --Comment! monsieur, vous avez publi vingt-cinq volumes! Ah! monsieur! La mimique du vnrable et le rythme de son reproche ne pourraient tre exprims par aucune langue humaine. Il fallait entendre l'auteur du _Tricorne enchant_ raconter cette scne d'un si haut comique. Vingt-cinq volumes, pomes, romans, critique, voyages, histoire, n'tait-ce pas bien fait pour effrayer l'imagination d'un vieillard qui, en sa vie entire, n'avait pu que faire des annotations et des prfaces, et tout au plus une petite plaquette o il est avanc que le mouchoir de poche n'existait pas chez les Grecs du temps de Pricls. Mais pour M. Paul Fval, ce serait bien une autre paire de manches! Il a crit trois cents volumes. Rien qu' cette rvlation, l'immortel est capable d'en avoir un coup de sang! Ajoutez que ces trois cents volumes sont des romans. Une belle denre, les romans! Ces Nestors les ont tous dans une sainte horreur. On a beau leur rappeler le mot charmant de Philippe: J'aime mieux que l'Espagne ait _Don Quichotte_ que deux provinces de plus; on leur citera en vain nos gloires les plus nobles et les plus pures commenant par l, comme Jean Racine, leur dieu, qui a commenc par traduire _Thogne et Charicle_, et ils crieront toujours: A la porte, le roman; c'tait l'enttement de feu Villemain: Si Le Sage se prsentait ici, _Gil Blas_ la main, je prierais Le Sage de s'en retourner. Pour ne parier que des temps o nous sommes, voyez combien ils ont t impitoyables pour les romanciers. Non-seulement ils n'ont pas voulu entendre parler de Frdric Souli ni d'Eugne Sue, ces deux matres du genre, mais encore ils ont rejet M. de Balzac, le prodigieux auteur de la _Comdie humaine_. Lorsque Prosper Mrime s'est prsent, il a t bien entendu que c'tait en vue de sa traduction de Salluste et de quelques rapports sur des inscriptions. Lon Gozlan, ce Benvenuto Cellini de la Nouvelle, Mry, qui nous a lgu sur l'Inde et sur la Chine des crits si attachants, Thophile Gautier, dont je parlais tout l'heure, autant de noms, autant de candidats rejets. Pour Alexandre Dumas, l'homme aux mille romans, il savait son fait d'avance; il n'a jamais eu un seul instant la pense de se prsenter un seul d'entre eux. Encore une fois il ne faut pas tre un bien grand sorcier pour prvoir ce qui va survenir. Il existe toujours en quelque coin obscur un complaisant qui a fait jadis, pendant vingt ans, la partie de piquet d'un ancien premier ministre; c'est celui-l qu'on choisira. Il se peut encore qu'on lise un professeur fameux pour avoir mis une couverture nouvelle Blaise Pascal ou bien au prsident Hnault. Au pis aller, on se rabattra sur un avocat illustre pour n'avoir jamais t imprim. A la vrit, aprs l'avoir fait sortir de l'urne, on dira qu'on voudrait bien l'y remettre; c'est encore l une de leurs allures.--En tout cas, vous le verrez bien, ils condamneront M. Paul Fval faire le pied-de-grue.--L'ombre du pauvre Philarte Chasles pourra lui tenir compagnie. Un de ces jours, qui sait? aujourd'hui peut-tre, J. Claretie, usant de son droit de critique, vous parlera d'un livre posthume, dj fort prn: _Lettres une Inconnue_. Si je m'aventure m'occuper de cette nouveaut, ce n'est point, bien entendu, pour marcher sur les plates-bandes du confrre. Ces deux volumes fourmillent d'anecdotes, de mots piquants, de bruits du monde; voil pourquoi je me hasarde leur faire quelques emprunts, toujours permis aux fureteurs de la chronique. Lettres curieuses, pas prcisment difiantes! Celle qui se prsente la premire est sans date; on peut conjecturer qu'elle est de 1839, peut-tre de 1840. En ce temps-l, Prosper Mrime, ne songeant pas encore devenir un personnage, n'tait rien, pas mme acadmicien. Il n'avait pas encore termin _Colomba_; il vivait sur le bruit flatteur de ses incomparables nouvelles et du _Thtre de Clara Gazul_. La dernire est tout prs de nous, du 23 septembre 1870; Mrime tait mourant Cannes; il avait vu sombrer la France et tomber le second empire, auquel il s'tait attach pour des raisons tout fait intimes. On sait, en effet, qu'un mariage secret le liait Mme de Montijo, la mre de l'impratrice. En vingt ans de temps, il s'tait pass peu d'vnements dans la vie de ce studieux sybarite, mais avec quelle verve et quel esprit dgag il savait voir ce qui se passait chez les autres! Mais d'abord, qu'est-ce que l'Inconnue? Une marquise, une grande dame marie; c'est tout ce qu'on en apprend et on n'en saura jamais plus. Dans l'origine, ils se traitaient en camarades; Prosper Mrime l'appelait son cher ami fminin. En 1842, il lui disait: Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six annes, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir pass trois ou quatre heures ensemble, dont la moiti ne rien nous dire. On croirait qu'il s'agit d'une aventure de bal masqu. Il raconte tout cette inconnue, ses ennuis, ses plaisirs, ses insomnies, surtout ses impressions de voyage. Par exemple, en parcourant la Grce, pour affaires de son commerce, c'est savoir pour faire de l'archologie, il s'amuse tout le premier du style qu'on emploie sur son passeport. Il grisonne et il le dit. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie mtaphore orientale pour dire de vilaines choses. Reprsentez-vous votre ami tout gris. Une autre fois, tant de retour, il raconte une soire dans laquelle il a pu prsenter Mlle Rachel, alors dbutante, Branger; c'tait chez un ministre du roi Louis-Philippe; Lamartine, Victor Hugo et M. Thiers taient l, et, bien qu'il s'agisse de tragdie, il faut voir comme la scne devient bouffonne! Messieurs les romanciers et les peintres de moeurs dcriront le second empire tant qu'il leur plaira; on est en droit d'affirmer qu'ils n'en viendront pas autant bout que ce railleur, donnant la description du bal de Mme la duchesse d'Albe (1er mai 1860). C'tait splendide. Les costumes taient trs-beaux. Beaucoup de femmes trs-jolies et le sicle montrant de l'audace. 1 On tait dcollet d'une faon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretires dans la valse. 2 Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il raconte ensuite le ballet des Elments, un des triomphes du rgne. Seize dames de la cour, en courts jupons, couvertes de diamants. Les Naades taient poudres avec de l'argent, qui, tombant sur leurs paules, ressemblait des gouttes d'eau. Les Salamandres taient poudres d'or. Il y avait une Mlle E*** merveilleusement belle. La princesse M*** tait en Nubienne, peinte en couleur bistre trs-fonc, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrass Mme de S***, qui a pouss les hauts cris. La salle manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe sicle, et de la lumire lectrique, ressemblait au _Festin de Balthazar_ dans le tableau de Wrowthon.--Y a-t-il beaucoup de coups de burin qui vaillent ces coups de plume? En bon courtisan, le snateur parle aussi de Napolon III, qui, en raison de son mariage avec la comtesse, tait son beau-fils. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue; l'impratrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la dguisaient nullement. Beaucoup de dominos, et, en gnral, fort btes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imit.--Ce pauvre duc! Mrime ne le lche pas, et je n'ose point rpter tout ce qu'il met sur son compte. Un autre rcit trs-caractristique, c'est celui de la premire reprsentation de l'opra de Richard Wagner, rue Le Peletier. Un dernier ennui, mais colossal, a t _Tannhaser_. Les uns disent que la reprsentation Paris a t une des conventions secrtes du trait de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoy Wagner pour nous forcer d'admirer H. Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que je pourrais crire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La salle tait trs-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre et pour faire commencer les applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde billait; mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette nigme sans mot. On disait, sous la loge de Mme de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solfrino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux rcitatifs et qu'on se _tanne aux airs._--Un des plus illustres de l'Acadmie franaise se _fendant_ d'un calembourg.--Allons, je n'irai pas plus loin. Philibert Audebrand. [Illustration: Le GNRAL DE COLOMB, SUBSTITUT. LE GNRAL POURCET, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT. PROCS DU MARCHAL BAZAINE.--L'ACCUSATION.] [Illustration: Marchal Bazaine. Me Lachaud. Me Lachaud fils. PROCS DU MARCHAL BAZAINE.-LA DFENSE.] LA SOEUR PERDUE Une histoire du Gran Chaco (Suite) Les pierres furent disposes et arranges par Gaspardo en forme de muraille grossire. Bien que construite dans l'obscurit, elle tait assez forte pour rsister aux attaques d'un animal quelconque, l'lphant except. Or, comme il ne se trouve pas d'lphants dans le Chaco, les voyageurs semblaient n'avoir plus rien craindre. Tel tait l'avis de Gaspardo qui encore une fois partit la recherche de son briquet. J'ai un bout de chandelle de cire, dit-il; que Dieu me le pardonne, je l'avais ramass dans l'glise de l'Asuncion. Elle avait t allume sur le corps de ma pauvre vieille mre, et je dsirais la garder comme souvenir. _Ay Dios!_ qui et jamais pens que ce serait en pareille circonstance que j'aurais la rallumer? Mais il est malsain de manger dans l'obscurit. Je n'ai jamais aim cela; ce qu'on mange ne vous profite pas quand les yeux n'en ont pas leur part. Gaspardo affectait de parler avec bonne humeur. Il connaissait le lourd fardeau qui pesait sur le coeur de ses jeunes compagnons et il esprait l'allger en les dtournant un peu de leurs penses. Mais aucun d'eux ne fit chorus sa bonne volont; il battit donc le briquet et le cierge fut enfin allum. C'tait un gros bout de cierge, long d'environ six pouces et fabriqu avec la cire de l'abeille sauvage qu'on emploie dans les glises du Paraguay. Sa flamme brillante clairait tous les objets contenus dans la caverne, les voyageurs, leurs chevaux, leurs bagages et le jaguar tendu mort l'entre, dont la peau jaune mouchete se dtachait sur le fond sombre du rocher. Mais peine la flamme eut-elle pris toute sa vigueur, que les yeux des voyageurs eurent la trs-dsagrable surprise d'tre subitement arrts par la vue d'une seconde peau de jaguar, non moins mouchete, mais bien plus brillante que la premire. C'tait un second jaguar, non pas mort celui-l, mais vivant et bien vivant, couch sur un bloc de rocher l'extrmit la plus recule de la grotte! Il avait au moins deux fois la taille de celui qui avait t tu et son aspect tait dix fois plus effrayant. Au premier coup d'oeil, on le reconnaissait pour le mle dont Gaspardo avait parl. C'est le mle! dit-il aussitt que la lumire du cierge lui eut permis de le distinguer. _Santissima!_ et nous nous sommes donns bien du mal pour nous assurer sa compagnie! Ses compagnons ptrifis par la surprise gardaient le silence. _Carrai_! grommela le gaucho entre ses dents. Je m'tonne qu'il soit rest si longtemps tranquille. Il faut que la tormenta ait singulirement modifi son humeur. Qui peut savoir ce qui se passe dans sa tte, et ce qui cause son immobilit. Ne nous y fions pas. L'envie peut lui prendre subitement de sauter sur nous et un animal de cette taille, mes enfants, se moquerait autant d'une balle que d'un coup de cravache. Regardez-le, il est presque aussi gros qu'un de nos chevaux! On ne fait pas deux miracles dans la mme journe.--Une balle qui le blesserait seulement au lieu de le tuer ne ferait que le rendre plus formidable. Les deux jeunes gens tenaient la main leurs carabines. Faut-il faire feu nanmoins? demandrent-ils. --Gardez-vous-en bien, sur votre vie! mieux vaudrait essayer de lui cder la place, si l'tat de terreur, de stupfaction, d'engourdissement o la tormenta met souvent les animaux les plus nergiques et les plus violents devait nous en laisser le temps. J'entends la pluie tomber par torrents, mais cela ne fut rien, tout plutt qu'une rencontre avec un gaillard comme celui-ci. S'il pleut c'est que la poussire est abattue,--et c'est le principal. Nous pourrions peut-tre nous en tirer personnellement en lui abandonnant nos montures, et en filant pour notre compte par la lucarne que nous avons laisse notre barricade... Elle ne suffirait pas le laisser passer,--mais nous avons autant besoin de nos montures que de nous-mmes et d'ailleurs ce serait une lchet que de livrer nos bonnes btes ce brigand-l. Il n'y a pas deux partis prendre. Ouvrons notre barricade, dfaisons de nos mains l'ouvrage de nos mains. Dtruire est plus facile que de btir.--A l'oeuvre donc. Que Cypriano qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge visez l'oeil, mon enfant! Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gaspardo dont la force musculaire tait double par l'imminence du danger se mit dmolir sa muraille. Ds qu'une ouverture fut pratique, suffisamment grande pour leur livrer passage ainsi qu' leurs chevaux, le gaucho carta les ponchos et jeta un regard au dehors. Cependant, tenu en respect par Cypriano, qui le couchait en joue, ou sous le poids encore de l'moi que lui causait la tourmente, le jaguar n'avait pas boug. Ses yeux fixes et brillants n'avaient pas quitt ceux de Cypriano. L'intrpide enfant n'avait pas bronch. Mais le moment le plus prilleux devait tre celui de la retraite. Il en est de l'animal comme de l'homme, tout ce qui ressemble une fuite de son adversaire est comme un signal d'attaque qu'il reoit. A ce moment une exclamation du gaucho attira l'attention de Ludwig. Qu'y a-t-il, Gaspardo? lui demanda-t-il. --Il y a, rpondit Gaspardo avec un geste de dsespoir, il y a qu'il n'y a pas moyen de sortir. Regardez! L'eau s'tait leve de six pieds au-dessus de son premier niveau et elle coulait en bas de la caverne avec la violence d'un torrent, le courant balayait jusqu' l'entre de la grotte et ne laissait pas un pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent oprer leur retraite. Toute issue tait videmment coupe. La circonstance tait critique, car rester dans la caverne, c'tait rester la discrtion du jaguar. Le ciel, en s'clairant, projetait jusqu'au fond de l'antre une faible lueur qui leur permettait d'apercevoir l'affreuse bte couche dans sa redoutable immobilit. Il semblait qu'avertie par un secret instinct de l'impossibilit o taient dsormais ses victimes de lui chapper, elle et jusque-l contempl avec un imperturbable ddain la vanit de leurs efforts. L'ouragan se calmait. Les grondements du tonnerre s'loignaient. Le moment approchait o l'animal allait retrouver son habituelle frocit et bondir soit sur les hommes, soit sur leurs montures. La lutte tait donc devenue invitable. En dsespoir de cause, Gaspardo et les deux jeunes gens se tenaient prts au combat. La carabine la main, leur couteau de chasse entre les dents, Ludwig et Cypriano n'attendaient que l'ordre de faire feu. Gaspardo hsitait encore le donner; videmment, il et tout prfr une rencontre o l'un d'entre eux, tout au moins, pouvait perdre la vie; quand tout coup, posant bas sa carabine, il se mit chercher quelque chose avec une fivreuse impatience dans une des sacoches de son recado. Il se souvenait d'y avoir cach une fuse du genre de celles dont on se sert pour exciter les taureaux au combat. Il avait pris cette prcaution dans la prvision que cela pourrait lui servir, pour tonner et amuser ou terrifier suivant l'occasion les Indiens. C'est un vieux tour des gens des frontires et qui est souvent couronn de succs parmi les sauvages. Ne bougez pas, murmura-t-il l'oreille de ses amis, ne quittez pas la place o vous tes. Laissez-moi faire. J'ai mon ide. Tous deux conservrent leur place l'entre de la caverne, semblables deux sentinelles silencieuses. CHAPITRE IX AU HASARD Quoique encore sous l'empire d'une grande motion, Ludwig et Cypriano taient fort intrigus, et se demandaient du regard ce qui avait bien pu passer dans la cervelle de leur ami. Les moments taient trop prcieux pour que le gaucho songet prolonger leur attente. Il s'avana rapidement vers le cierge que Ludwig avait fix dans une des anfractuosits de la caverne,--et leur ayant recommand de se coller contre les parois,--pour laisser libre l'entre tout entire, il approcha de la flamme du cierge la mche de sa fuse et la lana sur le jaguar. Ce fut comme une illumination soudaine: la lumire clatante suivie d'un sifflement aigu s'tait lance comme un serpent de feu sur l'animal, l'avait atteint au flanc et s'tait attache sa peau en tournoyant comme un soleil et en l'inondant d'tincelles. C'tait videmment le premier feu d'artifice qu'on et jamais tir en son honneur. Poussant un formidable rugissement qui fit frmir les parois du rocher, l'norme animal effar bondit d'pouvante sur sa couche, et en trois bonds traversant la caverne et tranant derrire lui comme la queue enflamme d'une comte, il alla se prcipiter dans le torrent. C'tait assurment ce qu'il avait de mieux faire pour teindre la fuse qui sifflait entre les poils de sa fourrure, et pour dbarrasser nos voyageurs de sa fcheuse compagnie. En un instant, son corps fut hors de vue, enlev par le courant du ravin dbord. Gaspardo, mont sur le roc o tait tout l'heure le jaguar, criait du fond de la grotte: Pour cette fois, Muchachos, nous pouvons nous mettre table; je suppose que nous ne risquons plus d'tre drangs! Ludwig et Cypriano ne pouvaient revenir de l'trange et expditive faon dont le gaucho les avait tirs d'affaire. On ne pense pas tout, rpondit modestement le brave homme. J'aurais d commencer par l, et ni vous ni moi ne nous serions corchs les mains faire et dfaire nos inutiles fortifications. Ludwig et Cypriano regrettaient bien un peu de ne pas avoir abattu le jaguar mle, comme Gaspardo avait abattu la femelle; mais ils ne voulurent pas gter la joie de leur ami, qui tait cent fois plus fier de son expdient qu'il ne l'et t du coup de fusil le mieux russi. Quand nos voyageurs eurent achev leur repas, la tempte avait compltement cess. La _tormenta_ diffre du _temporal_; la premire disparat aussi rapidement qu'elle est venue, l'autre se termine graduellement et est suivie par des brumes qui remplissent l'atmosphre et par une fracheur humide qui parfois dure plusieurs jours. Il n'en est pas ainsi d'une vritable tempte de poussire. Elle arrive sans tre prcde de signes autres que ceux connus seulement des initis, ceux par exemple que Gaspardo avait lus dans la corolle des fleurs de l'arbre baromtre, et elle cesse aussi soudainement, sans avertir autrement du moment o elle prend fin. Lorsqu'ils revinrent l'entre de la grotte et regardrent au dehors, il n'y avait pas plus de traces de l'ouragan que s'il n'et jamais exist. Au-dessus de la berge oppose de l'arroyo, ils pouvaient distinguer un espace de ciel d'une belle nuance azure, et par les rayons de lumire qui plongeaient dans le vallon, ils voyaient que le soleil brillait aussi pur qu'avant d'avoir t obscurci par les nuages pais de la poussire. Cette terrible lutte des lments avait dur en tout une heure. Ils l'auraient considre comme un rve s'ils n'eussent eu sous les yeux, s'tendant sur les pentes du terrain, les traces de sa furie; des arbres dracins, d'autres oscillant, des branches brises et dchires, des bouquets d'arbustes couchs comme des roseaux, enfin, leurs pieds, un torrent cumant remplaant le mince ruisseau que leurs chevaux avaient travers gu une heure peine auparavant. Sans cet obstacle tort srieux, ils auraient immdiatement repris leur voyage, mais d'un seul coup d'oeil, ils en avaient reconnu l'impossibilit. Comme le paysan de la fable, mais avec plus de raison puisqu'ils n'avaient devant eux qu'un fleuve improvis et accidentel, ils devaient attendre le moment o les eaux baisseraient. Nous n'en avons pas pour longtemps, mes enfants, dit le gaucho, en remarquant leur impatience, et en essayant de les encourager. --Non, continua-t-il, aprs tre rest un instant les yeux fixs sur le torrent, pas pour bien longtemps. Ce dbordement, n de la tourmente qui l'a produit, baissera aussi vite qu'il s'est lev. Il est dj tomb de plus d'un demi-pied; voyez les traces qu'il a laisses sur les pierres. Et il dsigna du doigt un endroit que l'eau boueuse avait mouill et dont elle s'tait dj retire. C'tait bon signe. Tous trois retournrent donc dans la grotte pour y empaqueter leurs bagages, donner quelques soins leurs montures, sur lesquelles la tourmente avait agi autant que sur le jaguar, et se prparer reprendre leur route. Aussitt cette besogne termine, le gaucho se donna sur la poitrine, en guise de _mea culpa_, un coup de poing qui en et abattu un autre que lui-mme. Santo Dios! je perds la tte, s'cria-t-il, c'est piti de laisser ce beau jaguar derrire nous. Sa peau vaudrait de l'argent si quelqu'un la portait au march. Comme le mle tait beau! Jamais je n'en ai vu un plus magnifique. Ah! si votre.... Il s'arrta brusquement. Mayne Reid. (La suite prochainement.) NOS GRAVURES Procs du marchal Bazaine LA BUVETTE DES TMOINS. Au moment o paratront ces lignes, le verdict du 1er conseil de guerre, vers lequel en ce moment toute la France a les yeux tourns, sera prononc ou bien prs de l'tre. Le M. le gnral Pourcet a commenc la lecture de son rquisitoire, qui s'est prolonge jusqu' la fin de l'audience du 5 dcembre. Le 6, la parole a t donne la dfense, qui la gardera certainement au moins aussi longtemps que l'accusation. C'est donc vers la fin de la semaine que, selon toute vraisemblance, le sort de l'accus sera fix. L'auditoire, est-il besoin de le dire? est plus nombreux que jamais et, ajoutons-le, il trahit par sa physionomie plus grave et plus rserve l'imminence du dnoment de ce grand drame. Chacun en effet, comprend qu'au moment o la justice va parler, il doit refouler, au moins en public, ses impressions propres et attendre en silence qu'elle prononce le mot suprme. Il est vrai qu'il se ddommage la suspension de l'audience. La buvette des tmoins, que reprsente notre dessin, est le lieu o s'changent volontiers les commentaires. On y rappelle les arguments de l'accusation et ceux de la dfense, on les compare entre eux, et on cherche en dgager la consquence. Mais l encore, mme en s'aventurant sur ce terrain glissant, on use de rserve et l'on ne sort pas de la stricte mesure que rclament les convenances. L'ACCUSATION. Les membres qui composent le parquet dans le procs Bazaine sont au nombre de huit, savoir: M. Alla, greffier titulaire du premier conseil de guerre, auquel on a, pour la circonstance, adjoint M. Castres, greffier en retraite. A gauche de MM. Alla et Castres se tient le marchal des logis de la garde rpublicaine qui a le titre d'appariteur, et remplit des fonctions analogues celles des huissiers dans les cours d'assises. Puis viennent, devant la table o sont assis les membres du parquet, M. le gnral Pourcet, puis M. le commandant Martin, chef de bataillon en retraite, et qui assiste de droit aux dbats en sa qualit de commissaire du gouvernement titulaire prs le premier conseil de guerre, M. le gnral de division de Colomb, jeune avec son grade, car il n'est g que de quarante-neuf ans. Sorti de Saint-Cyr en 1844, il a conquis tous ses grades en Afrique, l'exception du dernier, qu'il doit sa belle conduite l'arme de la Loire. Son titre officiel est: substitut du commissaire spcial du gouvernement, M. Pourcet. Tout fait gauche sont assis deux jeunes capitaines, M. Avon, du corps d'tat-major, et M. Boisselier, de l'infanterie. Ces messieurs n'ont pas de titre officiel; en ralit ils sont adjoints M. le gnral Pourcet pour les immenses travaux que ncessitent l'examen et la manipulation d'un dossier fabuleusement volumineux. LA DFENSE. Le marchal Bazaine a confi, on le sait, le soin de sa dfense, Me Lachaud, assist de son fils et du colonel Villette, aide de camp du marchal. Nous avons parl de ce dernier en donnant son portrait, il y a quelques semaines; nous n'avons donc pas y revenir. Quant M. Lachaud fils, le temps lui a fait dfaut pour travailler l'aurole dont il ne peut manquer un jour ou l'autre de ceindre son front, si tant est que le proverbe soit vrai; mais pour le moment il ne brille encore que des rayons de la gloire paternelle, assez grande, aprs tout, pour contenter deux ambitions, mme exigeantes. Me Lachaud a aujourd'hui cinquante-six ans. N Treignac (Corrze) le 25 fvrier 1818, il exerait sa profession d'avocat Tulle, lorsque Mme Lafarge le choisit pour dfenseur. Ce fameux procs commena sa rputation, qu'acheva d'tablir le procs Marcellange. C'est alors que Me Lachaud vint Paris, o il ne tarda pas prendre au barreau parisien une des premires places. Il brilla surtout devant la cour d'assises, o son loquence naturelle, admirablement servie par une voix aussi souple que sympathique et des facults mimiques trs-dveloppes, lui assura un grand ascendant aussi bien sur les juges que sur l'auditoire. Parmi les affaires qu'il y plaida, citons les affaires Pavy, de Preigne, Carpentier, Lescure, de Merci, Lemoine, Taillefer et Troppmann. Nous pouvons maintenant ajouter cette liste l'affaire Bazaine, qui prime incontestablement toutes les autres, aussi bien par la position leve de l'accus, que par les circonstances exceptionnelles qui ont donn lieu l'accusation. P. S.--Au moment de mettre sous presse, nous recevons la nouvelle que le 1er conseil de guerre vient de rendre son arrt, que nous n'attendions pas si tt. Mais le conseil a sig de neuf heures du matin neuf heures du soir, le 10; et dans cette sance si longue ont eu lieu la fin de la plaidoirie de Me Lachaud et les rpliques. A quatre heures et demie, les dbats ont t clos et neuf heures moins un quart, aprs une dlibration qui n'a pas dur moins de quatre heures, le conseil rentrait en sance, rapportant son verdict. Quatre questions lui avaient t poses. lre question.--Le marchal Bazaine est-il coupable d'avoir, en octobre 1870, capitul, son arme tant en rase campagne? 2e question.--Cette capitulation a-t-elle eu pour rsultat de faire poser les armes sa troupe? 3e question.--Le marchal Bazaine a-t-il trait verbalement ou par crit avec l'ennemi, sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur? 4e question.--Le marchal Bazaine, mis en jugement sur l'avis du conseil d'enqute, est-il coupable d'avoir capitul avec l'ennemi, rendu la place qui lui tait confie, sans avoir puis tous les moyens de dfense dont il disposait et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur? A ces quatre questions, chacun des membres du conseil ayant rpondu affirmativement, le marchal Bazaine a t condamn l'unanimit la peine de mort, avec dgradation militaire. La capture du "Virginius". Nous recevons, par la voie des tats-Unis, une intressante correspondance sur le _Virginius_, dont la capture par le croiseur espagnol le _Tornado_, a eu pour rsultat de crer, entre l'Espagne et les tats-Unis, le grave conflit que nous avons dj eu occasion de signaler. Le _Virginius_ est un vapeur roues, entirement en fer, de 100 tonneaux de capacit et d'une longueur de 220 pieds. Il a t construit en Angleterre, en 1864, pendant la guerre de la scession, pour le compte des confdrs, qui l'employaient forcer le blocus des ctes des tats du Sud. Captur, avec un chargement de coton, par les forces fdrales, lors de la prise de Mobile, il fut vendu aux enchres, aprs la guerre, par le gouvernement des tats-Unis et achet pour le compte de l'insurrection cubaine, qui venait d'clater. Le _Virginius_ reprit aussitt son aventureuse carrire; mont par un quipage dtermin, sous le commandement de Joseph Fry, un Louisianais, il venait s'approvisionner New-York d'armes et de munitions qu'il allait ensuite dbarquer sur la cte cubaine. Vingt fois il avait failli tre pris par les croiseurs espagnols et vingt fois il leur avait chapp, grce la prsence d'esprit de son hardi capitaine, dont la rputation tait devenue lgendaire. Enfin, le 31 octobre dernier, il fut aperu par le vapeur espagnol le _Tornado_ au moment o il arrivait au but d'un nouveau voyage de ce genre; ds qu'il se vit reconnu, le capitaine Fry fit force de voiles et de vapeur pour s'chapper, car il n'tait pas arm de manire accepter la lutte avec un navire de guerre; malheureusement le _Virginius_ tenait la mer depuis plus d'un an; le mauvais tal de sa coque avait diminu sa vitesse d'autrefois, et pour comble de malheur, on tait bout de combustible; vainement on jeta la cargaison par-dessus bord pour s'allger, vainement on entassa dans les fourneaux les boiseries, les caisses dfonces et jusqu' des barils de lard qui se trouvaient bord, le _Tornado_ gagnait de vitesse et, aprs une chasse de huit heures, le _Virginius_ tait rejoint au moment o il arrivait en vue de la Jamaque, o il eut pu se rfugier sous la protection du drapeau britannique. On sait le reste et comment l'quipage du _Virginius_, conduit Santiago, paya de sa vie son audace tant de fois heureuse. La gravure que nous publions aujourd'hui montre les deux navires au moment o le _Virginius_, bout de forces, amne son pavillon et se met en panne pour recevoir le canot du Tornado. Nous reviendrons dans notre prochain numro sur la sanglante tragdie de Santiago qui a t l'pilogue de ce drame, et nous publierons ce sujet d'autres dessins que nous avons reus trop tard pour les faire paratre aujourd'hui. Inauguration du monument de Champigny Le 28 novembre un grand courant d'enthousiasme rgnait dans la capitale. C'est que quelques jours auparavant, la nouvelle de la victoire remporte sur les Prussiens Couliniers par l'arme de la Loire, s'y tait rpandue et que le gouvernement, sous la pression de l'opinion publique, se dcidait enfin faire un effort srieux en vue de briser le cercle d'investissement et de donner la main la jeune arme qui s'avanait notre secours. En consquence, une grande sortie tait dcide. Trois proclamations aussi retentissantes qu'elles furent vaines, annoncrent l'vnement au public. On sait comment tout ce beau mouvement avorta. L'arme, qui devait passer la Marne dans la nuit du 28 au 29 novembre, ne put le faire, les ponts se trouvant trop courts! Il fallut attendre vingt-quatre heures. L'ennemi mis en garde par cette inexcusable faute, prit ses mesures en consquence. Il ramassa ses forces sur le point menac, et au lieu de le surprendre et de le culbuter, ce fut une grande bataille qu'il fallut lui livrer en avant de Champigny. Nanmoins le village fut enlev et l'ennemi oblig de reculer jusqu'au parc de Coeuilly. Mais les morts taient nombreux. La journe du 1er dcembre fut employe de part et d'autre les ramasser. Le 2, les Prussiens reprirent l'offensive, refoulant d'abord nos troupes qui finalement regagnrent toutes leurs positions. Mais, puises par ce double et pnible effort de deux jours de bataille, qu'avec un peu de prvoyance on leur eut pargn, elles taient incapables, pour continuer leur marche, d'en faire un troisime, dans des conditions de difficults beaucoup plus grandes encore. Dans la nuit du 2 au 3 on leur fit donc repasser la Marne, abandonnant ce plateau de Champigny, deux fois conquis au prix de tant d'efforts striles et de sang inutilement rpandu. C'est sur ce plateau, au bord de la route de Paris, que s'lve le monument inaugur le 2 de ce mois. M. Vaudremer, architecte de la ville de Paris, en est l'auteur. C'est une pyramide en pierre grise, assise sur un soubassement et portant sur l'un des cts un bouclier o l'on voit un guerrier bless s'appuyant sur l'autel de la patrie. Au-dessus, on lit ces mots: _Dfense de Paris_; au-dessous: _Bataille de Champigny_, 30 novembre, 2 dcembre 1870. De l'autre ct de la pyramide est la devise de la ville de Paris: _Fluctuat nec mergitur_. [Illustration: VNEMENTS DE CUBA.-Capture du _Virginius_ par le _Tornado_ dans les eaux de la Jamaque.] [Illustration: LE MONUMENT COMMMORATIF DE LA BATAILLE DE CHAMPIGNY, INAUGUR LE 2 DCEMBRE 1873.]Le naufrage de la "Ville-du-Havre". Nous n'avons pu qu'annoncer dans notre dernier numro l'pouvantable catastrophe de la _Ville-du-Havre_, rpute le plus vaste des paquebots aprs le _Great-Eastern_. Les relations qui nous sont parvenues nous permettent de donner nos lecteurs un rcit du dsastre. Le 15 novembre, trois heures de l'aprs-midi, la Ville-du-Havre quittait son _warf_ de New-York emmenant 135 passagers, 172 hommes d'quipage et de service et transportant une cargaison de bl, coton, cuir et graisses. Pendant les premiers jours, la traverse fut contrarie par le mauvais temps; puis, quand on fut sur le banc de Terre-Neuve, par un brouillard intense, commun du reste dans ces parages, dans la crainte d'aborder ou d'tre abord, le capitaine Surmont dut faire vibrer le sifflet d'alarme de minute en minute, et, tout le temps qu'il y eut danger, il ne voulut laisser aucun de ses officiers la responsabilit des manoeuvres. La journe du 20 fut assez belle, ce qui permit aux passagers de jouir de la promenade sur la vaste dunette d'arrire, aux enfants de se livrer leurs jeux, et, le soir, quelques amateurs purent s'offrir dans le salon, un concert improvis, dont la _Dernire pense de Weber_ fut le morceau final. La nuit tant claire, rien ne paraissant craindre, le capitaine se dcida descendre dans sa cabine pour y prendre quelques heures de repos, mais aprs avoir donn l'ordre formel de le prvenir du moindre incident. C'est partir de ce moment que l'on ne sait plus d'une manire certaine ce qui s'est pass, ni mme l'heure prcise de la catastrophe. Toujours est-il qu'entre une heure et deux heures du matin, des ordres de manoeuvre taient donns, excuts prcipitamment, mais trop tard... la _Ville-du-Havre_ prouvait une commotion violente, suivie d'une srie de craquements formidables, se renversait demi; passagers, officiers et matelots, rveills en sursaut, et accourus sur le pont, apercevaient la masse d'un grand voilier qui, ayant enfonc les bordages du paquebot, laissait les dbris de son trave au milieu de celui-ci. Le navire abordant tait le voilier en fer, le _Loch-Earn_ (Lac ardent), capitaine Robertson. Le capitaine Surmont s'tait lanc sur la passerelle de commandement. D'un coup d'oeil il comprit que tout tait perdu. La _Ville-du-Havre_ portait au flanc de la chambre des machines une troue large de cinq six mtres, profonde de quatre, par laquelle l'eau s'engouffrait en cataractes bruyantes pour se rpandre dans les profondeurs du btiment avec des grondements et des clapotements sinistres. On n'avait pas eu le temps de fermer les cloisons tanches, de telle sorte que les foyers ayant t teints, chaudires et machines furent immdiatement paralyses. Eperdus, les passagers se pressaient sur la dunette d'arrire, les uns peine vtus ou dans leur costume de nuit, les autres ayant eu le temps de se couvrir de quelques vtements ou de prendre avec eux leurs objets les plus prcieux. A un premier moment, non de dsordre mais seulement de trouble, succda un certain apaisement, quand on vit le capitaine son poste et les officiers se multipliant pour indiquer chacun ce qu'il y avait faire. Dans le court espace de temps coul entre l'abordage et le naufrage, il y eut des exemples de sang-froid admirable, de sublime rsignation, de devoir noblement compris. Debout sur le pont, un petit sac la main, leurs enfants dans les bras ou se pressant contre leur pre ou leur mari, des femmes attendaient que les canots fussent mis la mer; quelques-unes s'tant agenouilles, priaient avec ferveur, pendant qu'un prtre catholique leur donnait l'absolution suprme; des enfants demi-nus, devinant le pril sans le comprendre, cherchaient d'instinct un refuge dans les bras de leur mre. Si la collision avait eu lieu en plein jour, les secours eussent t plus efficaces, mais la nuit d'une part, la perte de plusieurs des embarcations de la _Ville-du-Havre_ de l'autre, rendaient le sauvetage difficile. On venait d'installer une cinquantaine de personnes dans deux canots intacts, lorsque le grand mt et le mt d'artimon, dj branls, oscillrent et s'abattirent presque en mme temps, brisant les canots, tuant et blessant la plupart des malheureux qui dj se voyaient sauvs. En vain, raconte un matelot, on voulut retirer quelques survivants de l'amas enchevtr de vergues rompues, de cordages, de dbris de planches, on n'en eut pas le temps. Ce grave accident prcipita le dnoment, car la chute des mts fit incliner davantage le paquebot, et tous ceux qu'il portait sentirent que leur dernire heure tait venue. Il n'est gure possible de s'imaginer l'horreur du drame dont notre dessin donne un aperu pris du milieu du navire, entre les deux chemines, prs de l'escalier de la dunette des premires. La _Ville-du-Havre_ oscillait comme en proie aux dernires convulsions; on vit, rapporte un passager, une jeune fille soutenant sa mre et lui disant: Courage, ma mre, courage, dans quelques minutes nous entrerons au ciel. Quatre charmantes petites filles encourageaient ceux qui les entouraient en leur disant: Prions le bon Dieu de nous recevoir auprs de lui. Rien, raconte M. Lorriaux, ministre protestant, ne peut donner une ide de la rsignation des femmes pendant cette catastrophe. Un officier de la marine amricaine avait trois filles qui voulaient prir avec lui: Je sais, dit-il, en leur adressant le dernier adieu, que la Providence veut vous sauver, n'allez donc pas contre sa volont. Deux seulement de ces jeunes filles furent recueillies. Moins d'un quart-d'heure aprs le choc, la _Ville-du-Havre_ disparaissait sous les Ilots, qui se prcipitrent en tourbillonnant dans l'immense vide form; et les malheureux renverss dans l'eau, ceux que la vague ramena la surface, ou qui plus heureux avaient pu saisir une ceinture de sauvetage, un tronon de mt, une planche, restrent ballotts par les vagues, transis, moiti expirants, mais soutenus quelques instants encore par cette force surhumaine que donnent l'espoir et l'instinct de la conservation. La fatalit avait poursuivi le malheureux navire jusqu' sa dernire minute d'existence; au moment o il sombrait, un canot charg de femmes et d'enfants fut projet par le remous sur le tronon du mt d'artimon, crev et submerg. Le _Loch-Earn_ avait pu se dgager aussitt aprs l'abordage. Bien que fortement compromis par la perte de son avant, il se soutenait sur l'eau. Sans perdre un instant, son capitaine fit mettre ses embarcations la mer et procda au sauvetage. Les canots n'arrivrent sur le lieu de la catastrophe qu'aprs la disparition complte de la _Ville-du-Havre_; ils recueillirent les naufrags et ne quittrent la place que le lendemain matin dix heures, quand nulle voix ne vint plus rclamer assistance, quand aucune victime ne parut surnager, quand enfin rien ne vint plus rvler que l, quelques heures auparavant, flottait l'un des rois de la mer. Demeur son poste, le capitaine Surmont coula avec son btiment, mais il eut le bonheur de saisir une planche, et vingt minutes aprs un canot le sauvait. Passagers et marins recueillis bord du _Loch-Earn_ taient dpourvus de tout, la rapidit du sinistre n'ayant permis qu' un trs-petit nombre d'entre eux de se munir des objets les plus indispensables: ils furent, de la part du capitaine Robertson et de l'quipage anglais, l'objet d'une sollicitude des plus touchantes, qu'ils se sont plu reconnatre publiquement. Mais quel triste lendemain! Parmi ceux qui se trouvaient sains et saufs, il y avait une jeune mre qui avait perdu ses quatre enfants; une petite fille de neuf ans reste seule d'une famille nombreuse, et quantit d'infortuns qui, en quelques minutes, avaient vu mourir sous leurs yeux, pre, mre, frre, soeur, mari, amis... Parmi ces passagers, un, M. James Bishop, avait eu le bonheur d'tre recueilli, et c'tait la troisime fois, disait-il, qu'il chappait une mort imminente: il avait failli prir lors de la chute d'un train de chemin de fer dans une rivire et la suite du sautage d'un navire par une torpille. dix heures du matin, un trois-mts amricain, le _Trimountain_, fut signal; on lui adressa des signaux de dtresse, et le capitaine Surmont, se rendant aux instances des passagers, qui jugeaient le _Loch-Earn_ trop endommag pour conserver un supplment de quatre-vingts quatre-vingt-dix-personnes, fit passer les survivants sur le navire amricain, l'exception d'un passager malade, d'un chauffeur bless et d'un troisime passager qui voulut garder son compagnon d'infortune. A qui incombe la responsabilit de la catastrophe? Une enqute nous l'apprendra sans doute, mais ce qui, suivant les tmoignages dj recueillis, parait acquis ds prsent, c'est que le _Loch-Earn_ avait ses feux rglementaires allums. Son capitaine aurait dit un passager qu'tonn de voir devant lui la silhouette d'un grand vapeur ne faisant aucun mouvement pour viter une rencontre, il crut qu'un ou plusieurs de ses fanaux taient teints et qu'on ne l'apercevait pas; il courut l'avant, s'assura qu'ils brillaient et fit manoeuvrer pour s'loigner du navire en vue. A bord de la _Ville-du-Havre_, les vigies de l'avant auraient aperu et signal le _Loch-Earn_ quelques minutes avant la collision. Que s'est-il pass alors? l'officier remplaant momentanment le capitaine s'tait-il assoupi, n'a-t-il pas entendu l'avis qu'on lui donnait, ou bien ses ordres ont-ils t mal compris du timonier? Les auteurs principaux du drame ayant pri, il parat difficile de savoir la vrit, mais des positions respectives du _Loch-Earn_ et de la _Ville-du-Havre_, au moment de l'abordage, semble rsulter ce fait capital que cette dernire a d faire une fausse manoeuvre. Dans les cas de rencontre en mer, c'est le vapeur, plus maniable que le voilier, qui, suivant les rglements maritimes, doit modifier sa route. Par consquent la _Ville-du-Havre_ aurait d incliner vers sa droite et si, pendant son mouvement, elle et t aborde, c'est par son ct gauche ou de bbord qu'elle et reu le choc. Le contraire ayant eu lieu, c'est--dire que le voilier s'tant enfonc dans les bordages de droite ou de tribord, il est permis de penser que le coup de barre, indiqu ou donn, a eu pour rsultat de faire virer le paquebot vers la gauche, ce qui lui a fait prsenter le flanc droit au _Loch-Earn_. Si cela est, la responsabilit de ce dernier se trouverait dgage. Le _Trimountain_ a conduit Cardiff les naufrags que le steamer _Alice_, de Southampton, a ramens ou rapatris en France. Quant au navire, cause de ce grand malheur, il n'avait pas, ainsi que l'indique le rapport du capitaine Surmont, de cloison tanche proprement dite, mais son charpentier avait rpondu, d'en tablir une suffisante pour permettre de gagner un port. Ces prvisions ne se sont malheureusement pas ralises, car, assailli par un gros temps, le _Loch-Earn_ a sombr en mer; son quipage et les trois naufrags qu'il avait recueillis, ont pu tre sauvs par un btiment anglais se rendant d'Amrique en Angleterre. Ce dernier naufrage a prsent des incidents aussi palpitants que celui de la _Ville-du-Havre_. Terminons en notant un sentiment superstitieux qui subsiste parmi les populations maritimes de certains ports. Lorsqu'un navire a t dnomm et baptis, il ne doit plus changer de nom, sans cela Dieu cesse de le protger. A l'appui de cette croyance, les marins vous citent une longue srie de navires ayant chang de nom qui, partis pour la haute mer, ne sont jamais revenus. Aussi beaucoup d'entre eux refusent-ils de s'embarquer sur les navires _dbaptiss_. Soyez certain que si vous parlez quelque vieux loup de mer de la catastrophe de la _Ville-du-Havre_, il vous rpondra en hochant la tte: On lui avait chang son nom! P. Laurencin. Inauguration de l'Asile et de l'cole de filles de Dugny. Le village de Dugny (Seine) tait peu prs inconnu avant la guerre de 1870. Perdu dans la plaine Saint-Denis, entre Stains et le Bourget, il fallait les dsastres de la dernire invasion pour tirer son nom de l'oubli. En tant que commune ravage, Dugny mritait, en effet, de fixer l'attention. Occup par les troupes ennemies ds le 10 septembre 1870, il a vu partir le dernier soldat prussien le 20 septembre 1871. Pendant cette occupation, qui a t la plus longue du dpartement de la Seine, les projectiles, la rapine, la dvastation mme pendant l'armistice, tout a contribu la ruine du village. Grce l'nergie et au courage de sa population laborieuse, les traces de la guerre ont peu prs disparu. Mais, par suite de ces dsastres, la commune a d faire construire une salle d'asile et une cole de filles. La pose d'une plaque commmorative et, plus tard, l'inauguration de l'difice, ont donn lieu des crmonies qui ont t entoures d'un certain clat. Ainsi, pour ne parler que de la dernire, nous citerons la prsence de monseigneur l'archevque de Paris, de monseigneur Langenieux, vque de Tarbes, de M. l'archidiacre de Saint-Denis, de MM. le prfet de la Seine, le prfet de police, le sous-prfet de Saint-Denis, de M. Artoux, inspecteur de l'instruction primaire, et enfin de tous les maires des communes voisines. Le cortge, qui s'est form chez M. tienne Blanc, maire de la commune, o tous les invits s'taient runis, s'est rendu la nouvelle cole. Une nombreuse assistance l'attendait son arrive. Les lves de l'cole des filles ont chant, en choeur, un hymne en remerciement de la visite de monseigneur l'archevque. M. le maire de Dugny s'est ensuite adress Monseigneur, pour lui exprimer la reconnaissance des habitants, heureux et fiers de la prsence de toutes les autorits dans leur modeste village. Une jeune fille de l'cole a adress ensuite monseigneur l'archevque et M. le maire un compliment au nom de toutes ses compagnes. Monseigneur Guibert a pris alors la parole et a tmoign dans des termes empreints d'un sentiment tout paternel, l'intrt que lui inspire ce malheureux village, si cruellement prouv pendant la guerre. Aprs ce discours, Monseigneur a donn la bndiction l'difice ainsi qu' l'assistance; puis un choeur, chant par des amateurs, a termin la crmonie. Le cortge s'est reform et a reconduit monseigneur l'archevque de Paris et sa suite chez M. le maire. [Illustration: LE NAUFRAGE DE LA "VILLE-DU-HAVRE". LA DERNIRE MINUTE.] La comdie de notre temps, par Bertall (1) [Note 1: 1 vol grand in-8 illustr. E. Plon et Cie diteurs.] M. Bertall, dont le premier grand succs fut sa collaboration au _Diable Paris_, revient aujourd'hui au genre qui lui valut sa rputation, et il publie sous ce titre la _Comdie de notre temps_, un livre qui sera, pour la socit de 1870 1875, ce que le _Diable Paris_ fut pour le monde de 1840, avec cette diffrence qu'ici, dans ce nouvel ouvrage, Bertall tient la fois la plume et le crayon. Il est l'auteur et l'illustrateur d'un certain nombre de chapitres tout parisiens, d'une curiosit et d'un intrt absolus, sur les moeurs actuelles, et, je n'hsite pas dire que ce livre, qui nous plaira si fort aujourd'hui, constituera pour l'avenir un vritable monument o l'on puisera des notes certaines et originales sur la vie morale de notre poque. Bertall passe en revue toutes les choses et tous les mondes: le vtement, le costume, la toilette, les manires, les manies, les types, les caractres; il tudie les soires et les bals, les dners d'apparat, les banquets, les artistes, les coulisses (celles de la Bourse et celles du thtre), les premires reprsentations, les soupers, les glises, la Chambre et la politique, le jeu et les joueurs, en un mot tout ce qui constitue la vie mme de ce temps-ci. Quel dommage qu'un observateur aussi perspicace, dou d'un pareil talent, ne se soit pas trouv chaque poque pour nous lguer la _vrit vraie_ et la _vrit vue_ sur l'poque qu'il traversait! Les croquis de Debucourt et de Carle Vernet nous en disent long sur le Directoire, les muscadins et les _merveilleuses_, mais Debucourt pas plus que Vernet n'avaient, comme et dit Musset, _un joli brin de plume_ emmanch dans le crayon. Bertall, du moins, s'il enlve lestement un croquis du _gommeux_, y ajoute le texte et les rflexions morales: Le _gomm_ ou _gommeux_ est l'antithse du dgomm. Celui donc qui est bien en vue, qui brille, qui est envi pour sa toilette, sa position, son genre et son chic, est un _gommeux_. Balzac, qui fut le parrain de Bertall, en littrature et en art, et applaudi ces chapitres alertes de la Comdie de notre temps qui constituent, en somme, la physiologie de la seconde partie du XIXe sicle: Album, recueil, livre, dit Bertall en parlant de son ouvrage, quelque nom que l'on veuille bien lui donner, il n'a pas d'ambitions bien hautes. Il aurait tort de n'en pas avoir, car, sans prtention, c'est l l'oeuvre d'un philosophe et d'un satirique qui a beaucoup vu, beaucoup tudi, trs-bien observ, et qui nous donne sous une forme durable, agrable, charmante, le fruit point mri de ses observations. La _Comdie de notre temps_ fera doublement honneur Bertall, et elle obtiendra un double succs: oeuvre de piquante littrature, elle sera classe parmi les plus jolies tudes de moeurs; oeuvre d'art, elle lguera l'avenir la physionomie mme de ce temps, avec tous ses tics, toutes ses lgances, toutes ses habitudes, toutes ses sductions et tous ses ridicules. Jules Claretie. Jeanne d'Arc Le succs de _Jeanne d'Arc_, que notre collaborateur M. Savigny avait signal ds la premire reprsentation de ce drame lyrique, qui devient populaire, s'affirme de jour en jour. L'_Illustration_ lui doit les honneurs d'une gravure et les lui fait bien volontiers, en s'associant la vive sympathie du public pour le pote, M. Barbier, et pour le musicien, M. Gounod. Elle rend aussi le tribut d'loges d aux dcorateurs et aux interprtes de cet ouvrage. Elle donne les principales scnes du drame et dans la dcoration du fort et de la courtine d'Orlans, au-dessous desquels se dessine le pont de la Loire, et dans cette vue du parvis et de l'glise de Reims, et dans cet acte o s'lve le bcher qui doit dvorer l'hrone. Au centre, le dessinateur a plac le portrait de Mlle Lia-Flix. Bien des rles ont marqu la carrire dj longue de l'minente artiste. Eleve cette grande cole du bien dire que Mlle Rachel a forme autour d'elle et dans sa propre famille, au milieu de ses soeurs dont elle est aussi une des gloires, Mlle Lia-Flix a fait, dans une srie de drames jous depuis tantt quinze ans, une foule de crations qui lui ont mrit une lgitime rputation et qui lui ont valu la premire place parmi les interprtes du drame. Jamais le triomphe de Mlle Lia-Flix, mme aux jours de la _Fille du paysan_, n'a t plus vif et plus grand que dans _Jeanne d'Arc_. Jamais elle n'a dploy des qualits dramatiques aussi saisissantes. Mlle Lia-Flix a rsum dans ce rle toute la puissance de son talent, par l'motion vraie, le sentiment, la noblesse et l'nergie. Il y a l comme le souvenir de l'illustre tragdienne, et nous avons cru la voir revivre surtout dans cette scne finale du drame, dans laquelle Mlle Rachel n'aurait pas arrach plus de larmes et appel elle plus d'applaudissements. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE _Les Applications de la physique_, par M. Am. Guillemin.--La librairie Hachette, laquelle on doit dj les beaux volumes de science illustrs qu'elle a dits depuis plusieurs annes avec un vritable dvouement scientifique: le _Ciel, l'Atmosphre et les grands phnomnes de la nature, les Voyages ariens, la Terre, le Monde souterrain, les Phnomnes de la physique_, vient de publier un nouvel ouvrage de M. Guillemin, qui certainement n'aura pas moins de succs que ses prdcesseurs. Aprs avoir racont les phnomnes de la physique, l'auteur vient aujourd'hui nous en exposer les applications, dans le triple domaine de l'art, de l'industrie et de la science elle-mme. Quel sujet serait plus fcond que celui-ci? Le monde n'est-il pas vritablement transform depuis la dcouverte des agents qui rgissent l'univers? Neuf jours suffisent aujourd'hui pour traverser l'Atlantique et passer de notre vieux continent dans le continent dcouvert, il n'y a pas encore quatre sicles, par Colomb! Quelques jours suffisent pour traverser l'Europe entire et parcourir l'Asie! En quelques secondes nous envoyons une dpche d'Europe en Amrique et en recevons la rponse! Merveille plus surprenante encore: Nous crivons de notre, main un billet de Paris Marseille, et 1e fac-simil de notre l'criture se transporte lui-mme et se reproduit 864 kilomtres de distance! La lune est 96,000 lieues d'ici; nous la rapprochons 48 lieues pour en tudier les paysages, et l'on s'occupe actuellement de raliser en Amrique le projet de construire le gigantesque tlescope qui doit la rapprocher 3 lieues. Le soleil est blouissant; aprs l'avoir pes et mesur, on l'clipse volont pour analyser les gaz qui brlent autour de lui avec des flammes de 30,000 lieues de hauteur. A la surface de la terre, le microscope nous a rvl l'existence d'un monde invisible, incomparablement plus peupl que tout ce que nous voyons de nos yeux autour de nous. Les nuages s'lvent des mers et sont amens par le veut au-dessus de nos ttes; l'arostat glorieux les traverse et nous emporte, palpitants d'motion et de bonheur, dans le ciel toujours pur illumin par le soleil, au-dessus des agitations et des tourmentes d'ici-bas! Jamais, non jamais, les procs de sorcellerie du moyen ge ni les routes feriques de l'Orient enchant, n'ont rien imagin de comparable la situation scientifique du XIXe sicle, dont les savants nous gratifient, malgr toutes les sottises politiques, tous les errements religieux, tous les troubles internationaux qui, semble-t-il, devraient arrter la marche du progrs. En dcrivant les applications de la physique, et en les expliquant par de nombreux dessins, M. Guilledin a mis en vidence cette situation scientifique, si minemment digne de notre attention. Je rpterai ici les lignes que j'crivais en souhaitant la bienvenue, il y a neuf ans, au _Ciel_, du mme auteur: Un vulgarisateur doit tre la fois littraire, loquent et familier pour ceux qui l'coutent, savant et fidle interprte de la science; ceux qui, comme l'auteur de ce livre, runissent ces facults ont droit l'estime et la reconnaissance des amis du progrs. Camille Flammarion. Nous nous bornerons annoncer aujourd'hui les excellents livres de la Bibliothque d'ducation et de rcration de la librairie Hetzel; nous reviendrons loisir dans notre prochain numro sur l'ensemble de cette collection, si justement apprcie des familles.--Quatorze nouveaux ouvrages signs par _MM. Jules Verne, Viollet-le-Duc, P. J. Stahl, Lucien Biart, Mayne Reid_, et par M. le capitaine de frgate _Louis du Temple_, illustrs par nos meilleurs artistes, enrichissent aujourd'hui le trsor littraire de l'enfance et de la jeunesse, avec les deux volumes de l'anne 1872 du Magasin d'ducation et de rcration de M. J. Mac, Stahl et Jules Verne.--Nous renvoyons nos lecteurs et nos lectrices l'extrait du catalogne de la Bibliothque d'ducation et de rcration que nous donnons la fin de ce numro. L'_Essai loyal en Espagne_, par MM. Louis Teste et Francis Magnard. (1 vol. E. Vatou.)--Le 11 fvrier 1873, les Corts espagnoles ont proclam la Rpublique. Cette forme de gouvernement s'imposait la nation, aprs l'abdication et le dpart du roi Amde. Quelqu'un avait dit en parlant de ce rgne du prince italien: La royaut sera un expdient jusqu' _la majorit de la Rpublique_. Majeure ou non, en fvrier 1873, la Rpublique tait ne et elle fut proclame. D'honntes gens, de bons citoyens, se mirent l'oeuvre pour fonder le rgime nouveau, et nul d'entre eux, je gage, ne se dissimulait les difficults de son oeuvre. Mais ce n'est pas au moment de la tempte qu'on discute la forme du bateau de sauvetage. Le brave et probe Emilio Castelar essaya de lutter, et, jusqu'ici, par quelque dures preuves qu'ait pass l'Espagne, il faut reconnatre que M. Castelar a fait mieux que des discours. Il a affirm sa foi par des actes et risqu un peu sa vie chaque jour, ce qui constitue dj un certain avoir. Sans nul doute la Rpublique, _l'Essai loyal_, comme disent les auteurs du prsent livre, a vu, en Espagne, de terribles, d'affreux pisodes; mais, sans compter les anecdotes qu'on pourrait porter au compte de la monarchie, il faut reconnatre que la Rpublique avait accept et non cr la situation prsente. La Rpublique n'a pas craint de faiblir devant la tche qu'Amde a refuse. Le hideux spectacle donn par un Santa-Cruz ou par les _intransigeants_ de Carthagne doit-il faire maudire la Rpublique, ce _gnie fatal_, disent les auteurs, et donner raison au mot d'O'Donnell: L'Espagne est un bagne en libert? Nous estimons que non. J'ajoute que O'Donnell est sujet caution. Toujours est-il que MM. Teste et Francis Magnard ont voulu spirituellement railler l'_Essai loyal_ en Espagne, et il faut bien reconnatre qu'ils y ont russi. En dehors de toute affaire de parti, la situation de l'Espagne, on doit l'avouer, est tout la fois tragique et comdie. Le drame tourne souvent l'oprette et l'oprette la boucherie, sur cette terre dtrempe de sang. Pauvre pays, jadis si grand et je dirai toujours si grand, car si les mains armes y sont promptes, les coeurs y sont toujours fiers et les fronts y demeurent hauts. M. Teste, qui avait dj publi un livre remarquable sur l'Espagne contemporaine, et M. Bagnard, qui s'tait si bien imprgn, dans un voyage, de la couleur du pays, ont prsent un tableau de l'Espagne rpublicaine qui n'est pas sans rapport avec la _Grce contemporaine_ de M. About. C'est un pamphlet spirituel, mordant, railleur, o l'_oreiller de don Nicolas Salmeron_ est mis en scne comme les massacres d'Alcoy, et,--en faisant la part des tendances du livre,--on ne saurait mieux peindre et mieux conter. M. Bagnard, dont la plume vive et mordante aborde avec talent le roman, a donn l l'histoire le ton de la chronique arme en guerre. On se plat au style alors mme qu'on se cabre devant l'opinion politique. Livre lire, donc, et garder, car il est plein d'ides qui appellent la discussion, et de faits, hlas! qui amnent la rflexion. Que la France jamais ne devienne l'Espagne! Le _Repos hebdomadaire_, par M. Julien Hayem. (I vol. in-18, Didier et Cie.)--Voici, je pense, le premier ouvrage d'un crivain qui n'est pas seulement un homme de lettres, mais tut homme d'action, en ce sens que, non content d'tre licenci en droit et licenci s-lettres, il s'est fait encore manufacturier, pour suivre le courant du sicle et obir au mot d'ordre amricain, _Go ahead!_ M. Julien Hayem a mis pour pigraphe son livre sur le _Repos hebdomadaire_ une citation de l'_mile_; Le grand secret de l'ducation, dit J. J. Rousseau, est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de dlassement les uns aux autres. L'pigraphe donne, en effet, rsume l'esprit du livre. Il faut du repos l'homme qui travaille, il faut dtendre la corde de l'arc si l'on ne veut point qu'il se brise. Le repos dominical n'est pas seulement une habitude, c'est un besoin. M. J. Haye l'a parfaitement fait sentir en parlant du respect merveilleux qui s'attache ce repos hebdomadaire et concluant que le pass de cette institution rpond de son avenir. M. Haye a d'ailleurs le bon sens de ne point demander que cette fte magistrale du dimanche soit rendue obligatoire. Les moeurs se chargent toutes seules de faire ce que ne feraient peut-tre pas les dcrets. Qu'on se garde donc, dans l'intrt du repos hebdomadaire, de substituer,--dit l'auteur de ce livre,-- des fondements taills dans le roc de l'histoire et appuys sur les besoins les plus lgitimes du corps et de l'esprit humain, la base fragile et prissable de l'obligation et de la contrainte lgales. On voit quel est l'esprit de cette utile monographie. M. Haye, aprs avoir recherch les origines historiques du repos hebdomadaire,--qui remontent au sabbat des Hbreux,--rsume l'histoire de la lgislation de ce bienheureux septime jour, depuis le IV sicle jusqu' la Rvolution; il examine ensuite l'utilit du repos dominical pour les ouvriers, les enfants, les adultes; il se demande enfin par quelles institutions on pourrait propager l'habitude du repos hebdomadaire et en utiliser l'emploi. Et toujours, dans ces divers chapitres, l'auteur voit et dit juste et apporte de vives lumires sur la question en litige. M. Julien Haye a obtenu, avec ce livre, le prix qu'avait mis au concours, en 1871, l'Acadmie des sciences morales et politiques. C'est le plus bel loge qu'on puisse faire de ce travail solide, trs-curieux sur un sujet spcial, et crit avec talent, sans phrase et sans recherche, par un esprit trs-pratique et trs-libre. _tudes sur la littrature contemporaine_ (quatre sries), par M. Edmond Schrer. (4 vol. chez Michel Lvy.)--M. Edmond Schrer s'est fait la fois, dans la politique et dans les lettres, une place privilgie, hors de discussion et, si je puis dire, en pleine estime. C'est un esprit net, solide, un peu froid, mais rudit, plein de penses et ne sacrifiant rien au faux got en littrature, la popularit facile, en politique. Critique littraire au journal _le Temps_, il a depuis dix ans acquis une autorit inconteste dans ce domaine des tudes bibliographiques que les rudes vnements de ces annes dernires ont fait un peu trop dlaisser. M. Schrer a toujours runi (et il a eu raison) ses articles de journaux et volumes. On et regrett de ne point retrouver, sous une forme plus durable, ces tudes savantes ou savoureuses dont on avait fait sa lecture d'un soir. On peut dire de M. Schrer ce qu'il a crit de Prvost-Paradol: Il improvise des pages durables. Jules Claretie. [Illustration: THTRE DE LA GAT.--Mlle Lia-Flix dans _Jeanne d'Arc_.] L'HISTOIRE DE FRANCE Raconte mes petits enfants PAR M. GUIZOT L'Histoire de France de M. Guizot en est son troisime volume. Ce volume ne le cde en rien aux deux qui l'ont prcd. On y retrouve la mme clart et la mme lgance dans l'exposition des faits. C'est la mme intelligence nette et vive qui en claire les points obscurs, le mme esprit ferme qui en dgage la moralit. Il commence avec Franois Ier pour finir avec Henri IV. Cette priode est l'une des plus intressantes et des plus dramatiques de notre histoire nationale. D'abord c'est du commencement du XVIe sicle que date la Renaissance. Non que le moyen Age ait t une poque de strilit et de dcadence. Il a son encyclopdiste, le moine Vincent de Beauvais; ses philosophes, Gerbert, Ablard, Bernard, Robert de Sorbon; il a ses prosateurs, Villehardouin, Joinville, Froissart, Commynes. Mais au moment o nous sommes parvenus, une grande rvolution a lieu dans la marche de notre gnie national. Il quitte sa voie propre, originale, pour [Illustration: Vincent de Beauvais.] s'engager dans celle de l'imitation, o vont le pousser peuples et princes, galement affols des oeuvres et des gloires des socits de la Grce et de Rome, remises en honneur. C'est encore cette poque que remonte la rvolution religieuse opre par Luther en Allemagne, Zwingle en Suisse et Calvin Genve et en France, rvolution qui alluma tant de guerres dans ce dernier pays, et, au nom de Dieu, y fit commettre tant de crimes. Deux figures se dtachent au point culminant de cette lugubre poque, les hros de la Saint-Barthlemy, Charles IX et Catherine de Mdicis. Que de nobles victimes tombes ct de l'amiral de Coligny, dans cette nuit sanglante! On sait que ce n'est qu'en abjurant le protestantisme que le prince de Cond et celui qui devait tre Henri IV purent sauver leur vie. Mais le Barnais n'tait pas homme se laisser lier par cet acte obtenu par la violence. Sous une apparente bonhomie, c'tait un esprit fin, rus, souple au besoin, peu scrupuleux sur l'emploi des moyens, et allant avec une invincible tnacit son but, qui tait la conqute du royaume et de la royaut. Et lorsque parvenu au pied du trne, il mil interroger sa conscience pour savoir si elle lui [Illustration: Abjuration de Henri IV.] permettait d'en escalader les marches, il trouva tout naturellement que Paris valait bien une messe. Un de nos dessins se rapporte cette seconde abjuration du roi Henri, qui eut lieu le dimanche 25 juillet 1593. Le roi est reprsent se rendant en grande pompe l'glise Saint-Denis. Arriv avec toute sa suite devant le grand portail, il y fut reu par l'archevque de Bourges, Regnault de Beaune, et tous les religieux de l'abbaye.--Qui tes-vous? lui demanda l'archevque, qui officiait.--Je suis le roi.--Que demandez-vous?--Je demande tre reu dans le giron de l'glise catholique, apostolique et romaine.--Le dsirez-vous?--Oui, je le veux et le dsire. A cette parole, le roi se mit genoux et fit la profession de foi convenue. Tout tait fini et Henri IV, suivant son expression, avait fait le saut prilleux. Par cet acte et la trahison de Brissac, le nouveau roi, mis en possession du trne, eut vite rduit sous son obissance la Bourgogne, la Picardie et la Bretagne, qui seules refusaient de se soumettre. Libre dsormais de soucis de ce ct, il travailla alors nergiquement la restauration de l'autorit royale, et par diverses mesures: la destruction des franchises municipales, les rigueurs de la censure royale, l'asservissement du parlement et la rforme universitaire, il prpara et rendit possible la monarchie despotique de Richelieu et de Louis XIV. Seize ans plus tard, passant dans la rue de la Ferronnerie en son carrosse o il se trouvait avec MM. de Montbazon et d'Epernon, il tombait frapp de deux coups de couteau par Ravaillac. Malherbe, alors attach au service d'Henri IV, a racont dans une lettre cet abominable assassinat. Tout aussitt, crit-il, le carrosse tourna vers le Louvre. Le roi fut port en haut par M. de Montbazon, le comte de Curzon en Quercy et mis sur le lit de son cabinet, et sur les deux heures port sur le lit de sa chambre, o il fut tout le lendemain et le dimanche. Un chacun allait lui donner de l'eau bnite. Je ne vous dis rien des pleurs de la reine; cela se doit imaginer. Pour le peuple de Paris, je crois qu'il ne pleura jamais tant qu' cette occasion. Tels sont les vnements retracs dans le troisime volume de l'_Histoire de France_ de M. Guizot. Nous avons dit combien attachante en est la lecture; nous n'y reviendrons pas. Ajoutons que ce volume qui, on le sait, sort de la librairie Hachette, est magnifiquement illustr de soixante-quatorze gravures dessines sur bois par M. de Neuville. [Illustration: Ablard.] [Illustration: Charles IX et Catherine de Mdicis. Gravures extraites de l'_Histoire de France raconte mes petits-enfants_, par M. Guizot. (Hachette et Cie, diteurs.)] UN VOYAGE EN ESPAGNE PENDANT L INSURRECTION CARLISTE VI Nomination des quatre gnraux pour commander l'arme carliste: Ellio, Dorregaray, Lissarraga et de Valdespina.--Entre de don Carlos en Espagne.--Appel aux armes.--Le chteau de la duchesse de M***.--Le journalisme espagnol.--Succs remports par les carlistes.--Situation actuelle.--Comment pourra se terminer ta guerre civile; solution probable. C'est vers le courant du mois de juin, alors que les bandes nombreuses dissmines en Biscaye, dans le Guipuzcoa et la Navarre, avaient tendu partout leurs oprations, que la junte de guerre, qui venait de raliser un nouvel emprunt en Angleterre, jugea propos de les former en trois corps d'arme placs sous les commandements de Dorregaray, Lissarraga et de Valdespina. Je dois constater que ce fut la premire organisation srieuse qui ait t faite de l'insurrection carliste. Le gnral Ellio fut plac, en qualit de major-gnral, la tte de ces trois corps d'arme. Un mot sur ces quatre chefs. Ellio est un vieux gnral bien connu, qui a fait ses preuves pendant la guerre de Sept ans. Ami et compagnon de Cabrera et de Zumalacarregui, il a t un des plus braves adversaires du gnral Espartero, commandant en chef des troupes de la reine Christine, et l'a battu dans plusieurs rencontres, notamment la bataille livre aux environs de Vitoria. Pendant sept ans, la tte des bandes navarraises, il a parcouru toutes les provinces du Nord, franchi l'Ebre et fait trembler la rgente jusque sur son trne. Il connat donc tout le pays envahi encore aujourd'hui par les carlistes, et nul ne peut mieux que lui savoir tirer un bon parti de sa topographie. Aussi, les mouvements stratgiques que les troupes carlistes effectuent en ce moment s'excutent-ils d'aprs le plan qu'il a trac lui-mme. Ellio est donc, l'heure qu'il est, l'me et l'inspirateur de l'insurrection carliste. Dorregaray, que don Carlos a investi du commandement de la Navarre, est un officier trs-distingu, d'origine basque, et connaissant, lui aussi, parfaitement la carte du pays, thtre actuel de la guerre civile. Il l'a prouv, au reste, d'une manire incontestable, la bataille d'Eral, o en faisant mouvoir savamment ses troupes travers les montagnes, il parvint couper la brigade de Novarro de celle de Cabrinetti; ce qui dcida de la bataille qu'il gagna. On sait que la bataille d'Eral passe, juste titre, pour un des plus beaux faits d'armes de l'insurrection actuelle. Lissarraga est un ancien lieutenant-colonel de l'arme rgulire, sous le rgne d'Isabelle II. Aprs la rvolution de septembre 1868, qui dtrna cette reine, il embrassa le parti de don Carlos. Nomm au commandement de la Biscaye, il a su concentrer habilement les bandes qui, dissmines sur divers points, opraient sans ordre et sans but dtermin d'avance. Il en forma un corps d'arme qui a fait, pendant plus d'un mois, le blocus de Bilbao, un instant sur le point de tomber au pouvoir des carlistes. Quant au marquis de Valdespina, un des plus riches propritaires du Guipuzcoa et dont le chteau, situ aux environs de Loyola, passe bon droit pour une merveille d'architecture; il est trs-aim dans la contre. Distingu par la noblesse de son caractre, la sincrit de ses convictions royalistes, sa bravoure et sa loyaut, de Valdespina jouit de l'estime de tous les habitants des quatre provinces, mme de celle de ses adversaires politiques. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est le respect qu'ont eu les libraux et les troupes rgulires pour son chteau qui, quoique plac au centre de l'insurrection, et par consquent du mouvement des brigades rpublicaines, n'a prouv, de leur part, aucun dgt. J'ajouterai, en outre, qu'il est un des chefs les plus actifs et celui qui exerce le plus d'influence sur l'esprit des populations des provinces insurges. Ces quatre chefs, qui connaissent la contre et ses montagnes dans tous leurs recoins, ont une grande supriorit de stratgie sur les gnraux du gouvernement, dont la plupart n'ont pas la moindre notion gographique du terrain sur lequel ils font mouvoir leurs troupes. Ce qui explique combien il sera difficile la rpublique de Castelar, en supposant mme qu'elle puisse disposer de forces suffisantes, d'touffer l'insurrection. J'estime donc que, dans le cas o elle ne triompherait pas, l'insurrection peut durer encore bien des annes. Un mois aprs les oprations vigoureuses entreprises par ces quatre commandants, la situation du parti carliste parut tre si florissante que les chefs de l'insurrection crurent pouvoir engager don Carlos, qui habitait toujours le chteau de Peyrolhade, de venir se mettre la tte des troupes libratrices de l'Espagne. En consquence, le 18 du mois de juillet dernier, le prtendant, escort d'un brillant tat-major, partit du camp de _Pena-Plata_, franchit la frontire et se rendit Vera, o il fut reu avec le plus grand enthousiasme de la part des populations et de ses troupes accourues sur son passage. Les cloches des glises sonnrent toute vole et les curs des paroisses que traversait le cortge vinrent processionnellement lui prsenter leurs hommages. Jamais aucun souverain de l'Espagne n'avait t accueilli avec autant de dmonstrations sympathiques. Cette entre triomphale et inattendue de don Carlos sur le territoire espagnol surprit le gouvernement de Madrid, qui ne s'attendait pas le voir de sitt se mettre la tte des troupes insurrectionnelles. On avait rpandu tant de faux bruits sur le compte du prtendant, que les uns faisaient voyager l'tranger et dont les autres avaient annonc tant de fois la mort, qu'il tait bien permis Figueras, chef du pouvoir excutif, d'avoir t pris au dpourvu par cette audacieuse entreprise. Mais ce qui dconcerta le plus les membres du gouvernement rpublicain, c'est que don Carlos faisait concider prcisment son entre sur le territoire espagnol avec les insurrections internationalistes, fdrales, cantonales et autres qui agitaient Barcelone, Cadix, Carthagne, Grenade, Sville, et les principales villes du Midi et du Centre de la Pninsule. J'tais Pampelune lorsque la nouvelle de l'entre du roi en Espagne se rpandit dans le public. Dans cette ville, entirement carliste, elle fut accueillie avec des transports d'allgresse par tous les habitants qui manifestaient ouvertement la joie et la satisfaction qu'elle leur faisait prouver. On l'avait affiche sur tous les murs de la ville d'une manire tellement ostensible, qu'on n'aurait jamais cru se trouver dans une cit soumise au rgime rpublicain. Pour ma part, j'en fus trangement surpris, quoique habitu, depuis longtemps, aux bizarreries et aux contradictions du caractre espagnol en matire politique. Il est remarquer que Pampelune, capitale de la Navarre, est une place forte de premire classe, possdant une population d'environ seize mille habitants et une garnison ordinairement assez nombreuse. Celle-ci, dont l'effectif s'levait cinq ou six mille hommes de toutes armes, parut rester compltement indiffrente toutes ces manifestations politiques. Tandis que don Carlos s'avanait ainsi dans l'intrieur de la Navarre, la tte de son tat-major, et qu'il allait tablir son quartier gnral San-Estaban, ses missaires faisaient publier par les _alcaldes_ (maires) et placarder dans les villages et les localits importantes l'ordonnance suivante, qui n'est autre qu'un appel aux armes, dont je reproduis la traduction comme tant la fois un document et une curiosit historiques. Ordonnance de Sa Majest le roi Carlos _settimo_, que Dieu garde! Mes fidles et aims sujets des provinces de la Navarre, du Guipuzcoa, de la Biscaye et de l'Alava, je vous ordonne par la prsente patente de prendre les armes et de marcher la dfense de mes droits sacrs, qui sont aussi les vtres, afin de reconqurir _vos fueros_, vos privilges et toutes vos immunits que vous ont octroys mes anctres et que les gouvernements usurpateurs vous ont ravis. Sur le vu de la prsente, scelle de mon sceau royal, tout Basque g de vingt quarante ans s'enrlera sous ma noble bannire. Il obira aux ordres des braves et vaillants _cabecillos_ que j'ai investis de mon autorit. Des armes et des munitions seront fournies tous. Avec l'aide de Dieu et le secours de mon pe, nous triompherons des usurpateurs et nous rtablirons le trne de mon auguste aeul Philippe V. Que mes fidles sujets des quatre provinces restes attaches ma cause se le tiennent pour dit!--MOI, _le roi Carlos settimo_. Un exemplaire de cette ordonnance me fut donn, le lendemain mme de sa publication, dans un des principaux cercles de Pampelune, o elle circulait de main en main. On se la communiquait sur la place de la Constitution, dans les promenades, et jusque sur les marchs publics, comme s'il se ft agi d'un acte officiel du gouvernement tabli; avec plus d'empressement encore, car les actes officiels de ce dernier taient loin de recevoir de la part des Pampelunais un accueil aussi empress. J'avais fait connaissance, pendant le peu de temps que je sjournai dans la capitale de la Navarre, de deux jeunes gens fort distingus qui avaient fait leurs tudes Paris, fils d'un magistrat du tribunal suprieur de la ville. Quel ne fut pas mon tonnement, lorsque, le lendemain de la publication de la susdite ordonnance, les deux frres vinrent me trouver l'htel pour me faire leurs adieux. --O allez-vous donc? leur dis-je, tonn de leur dpart prcipit, dont ils ne m'avaient rien dit la veille. --Nous allons rejoindre l'arme du roi, me dit l'an, peine g de vingt et un ans; voyez l'ordre qui nous enjoint de partir, ajouta-t-il en me montrant la fameuse ordonnance dont j'avais un exemplaire entre les mains. --Comment, lui dis-je, vous allez quitter votre famille, vous sparer de votre digne pre qui vous adore, pour aller affronter travers les montagnes les hasards de la guerre de partisans? Ce n'est pas possible. Le premier de vos devoirs, ce me semble, est de rester auprs de vos parents; c'est, au surplus, le conseil que je vous donne en vritable ami. --Le roi a parl, me rpondit-il gravement, nous n'avons plus hsiter. Notre valise est prte, et dans une heure nous serons sur la route qui conduit au quartier gnral de Sa Majest, Adieu et au revoir! Et les deux frres me quittrent pleins de cette foi ou de ce fanatisme politiques qui animaient les peuples du temps des croisades, et dont les Basques et les Navarrais semblent avoir conserv, seuls, la tradition. Quinze jours aprs leur dpart, le plus jeune tomba mortellement bless l'attaque de Tolosa, et l'an a t tu, il y a quelques jours, au sige d'Estella, soutenu contre les troupes de Moriones, qui furent forces d'abandonner leurs positions. H. Castillon (d'Aspet). (La suite prochainement.) LA COMDIE DE NOTRE TEMPS, PAR BERTALL [Illustration: Dmarche du commandant de table d'hte.] [Illustration: Dmarche du Parisien boulevardier.] [Illustration: Dmarche du campagnard habitu marcher dans les terres laboures.] [Illustration: Dmarche du faubourien.] [Illustration: Salut jovial.] [Illustration: Salut une dame qui reoit beaucoup, en lui demandant la permission de la conduire au buffet.] [Illustration: Salut gourm.] [Illustration: HOMME D'AFFAIRES. Pose zro et retient tout.] [Illustration: HOMME DE BOURSE. LA CONNAISSANCE DES COURS A 52 et demi, j'ai 90 mille de rente, dont 2 sous pour demain.] [Illustration: Coupe de cheveux et barbe du gommeux (petite gomm).] [Illustration: Le baron, prfet. Mr pour la diplomatie.] [Illustration: Si vous avez un service ou un appui refuser au fils d'un ancien ami.] [Illustration: Si vous avez un service ou un appui demander un vieil ami de votre famille.] [Illustration: En famille.] [Illustration: Salut du petit crev.] [Illustration: Salut au matre de la maison.] [Illustration: Salut protecteur.] [Illustration: Rationalisme.] [Illustration: Attitude de l'officier de cavalerie ou du paysagiste.] [Illustration: Le corset du commandant.] [Illustration: Madame.] [Illustration: Jeanneton.] [Illustration: Mademoiselle.] [Illustration: En retraite.] [Illustration: Comme on s'assoit quand on reoit use visite sans consquence.] [Illustration: Comme on s'assied quand on est marie nouvellement, et qu'on va voir une vieille dame influente.] [Illustration: LA DECLARATION DU VICOMTE. Au cotillon. Mademoiselle, sous cet abri qui vous cachera ma rougeur et mon motion, laissez-moi vous dire que je vous aime; tre votre poux serait le titre le plus cher mon coeur!] [Illustration:--M. le rgisseur vient de me dire que tu ne travaillais pas assez tes rles, mais que tu avais du ballon. a flatte toujours une mre.] [Illustration:--Tu me le remettras dans ma poche.] [Illustration: Moralit.] Gravures extraites de la _Comdie de notre temps_, 1 beau volume richement illustr. (E. Plon, imprimeur-diteur.) LE DROMADAIRE On connat deux espces de chameaux, l'une africaine, le dromadaire, l'autre asiatique, le chameau deux bosses ou de la Bactriane. C'est seulement de la premire espce que nous voulons dire quelques mots. Le dromadaire est l'animal le plus utile qu'il y ait en Afrique. C'est un ruminant de grande taille, dont les varits sont nombreuses. En effet, entre un _bischarin_, c'est--dire un chameau lev par les nomades Bischarins, et le chameau de somme d'gypte, il y a autant de diffrence qu'entre un cheval arabe et un cheval de trait. Tous, ou peu s'en faut, ils n'en sont pas moins galement laids. Leurs poils sont laineux et ingaux ils ont des callosits la poitrine, aux coudes, aux genoux et aux chevilles; leur tte surfont est affreuse. Le chameau est un vritable animal du dsert, que peuvent, grce lui seulement, traverser les caravanes qui vont commercer au sud, l'est et l'ouest. Il ne se trouve que dans les endroits les plus secs et les plus chauds. Dans les lieux cultivs il perd sa vritable essence. Il est trs-sobre, a une nourriture exclusivement vgtale et n'est nullement difficile pour ses aliments. On sait qu'il peut rester longtemps sans boire, mais non quinze vingt jours, comme d'aucuns le prtendent. Au bout de six huit jours, il est urgent de lui prsenter de l'eau. A voir un chameau au repos, on ne croirait pas qu'il puisse; rivaliser de vitesse avec le cheval. Et cependant rien n'est plus vrai. Les chameaux des steppes et du dsert sont les plus rapides la course; ils parcourent d'une traite un espace considrable aussi facilement que nul autre animal domestique. [Illustration: Le dromadaire.--Caravane dans le dsert. Gravure extraite de la _Vie des Animaux illustrs_. (J.-B. Baillire, diteur)] S'il a quelques qualits, en revanche le chameau compte de nombreux dfauts, parmi lesquels la paresse, la stupidit, une mauvaise humeur continuelle, l'enttement et l'obstination, la haine ou l'indiffrence vis--vis de son gardien. Ajoutons qu'il rpand une odeur infecte, et que son cri est pouvantable. Le prix d'un chameau varie suivant les localits. Un excellent bischarin vaut de 300 450 francs de notre monnaie. Un chameau de somme ordinaire se paye rarement plus de 110 francs. D'aprs nos ides, ces prix seraient trs-bas; mais dans le Soudan, o l'argent a une trs-grande valeur, ce sont de fortes sommes. Pour 90 francs, on peut acheter un jeune chameau, ou un chameau de qualit infrieure. Presque partout, le prix d'un chameau est le mme que celui d'un ne; dans le Soudan, un bon ne vaut plus que le meilleur des chameaux. Les dtails qui prcdent, ainsi que le dessin que nous donnons, sont extraits du trs-intressant et trs-curieux ouvrage que publie la librairie J.-B. Baillire: _La vie des Animaux illustrs_ ou description populaire du rgne animal, compos de plusieurs sries et de plusieurs volumes grand in-8 colombier, illustrs de 800 figures dans le texte et de 40 planches tires hors texte sur papier teint. [Illustration: L'asile de l'cole de filles de Dugny.-(Voy. page 386.)] Rbus [Illustration: Nouveau rbus.] EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Ne crois point aveuglment les articles des journaux. End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1607, 13 dcembre 1873, by Various License: Share Alike