Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL RDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 28, rue de Verneuil, Paris 31e Anne.--VOL. LXII.--N 1609 SAMEDI 27 DCEMBRE 1873 SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DTAIL 60, rue de Richelieu, Paris Prix du numro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broch, 18 fr.; reli et dor sur tranches, 23 fr. Abonnements Paris et dpartements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 34 fr.; tranger, le port en sus. Les demandes d'abonnements doivent tre accompagnes d'un mandat-poste ou d'une valeur vue sur Paris l'ordre de M. Auguste Marc, directeur-grant. SOMMAIRE TEXTE Histoire de la semaine. Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand. Nos gravures: La veille du 1er janvier (fin). La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par H. Mayne Reid. Revue littraire; les Livres d'trennes (II), par M. Jules Claretie. Bibliographie. _La Nature_, revue des sciences en 1873. [Illustration: M. AGASSIZ.] SOMMAIRE GRAVURES M. Agassiz; L'le Sainte-Marguerite; Le mle de dbarquement; Le fort et les prisons; Vue de la pointe de la Croisette. Thtre des Varits: _Les Merveilleuses_, comdie en cinq actes de M. Victorien Sardou. _La premire leon. Un regard en passant_, d'aprs les tableaux de M. Boutibonne. Les tortues de mer Paris: dcapitation d'une grosse tortue. _La Soeur perdue_, par M. Mayne Reid (4 gravures). Nouvelle boue de sauvetage lumineuse (systme Silas), gravure extraite du journal _la Nature_. Rbus. HISTOIRE DE LA SEMAINE FRANCE La politique chme; au dehors pas plus qu'au dedans nous n'avons cette semaine signaler aucun vnement d'une importance vraiment srieuse; il semble qu'au moment o l'anne finit, chacun se recueille pour jeter un regard en arrire et se prparer aux luttes nouvelles que nous rserve l'avenir. L'Assemble nationale vote la hte les derniers articles du budget avant de prendre le cong de quelques jours qu'elle s'est octroye l'occasion de la nouvelle anne; le calme qui prside cette discussion a peine t troubl par quelques incidents presque aussitt termins que soulevs, mais dont quelques-uns mritent d'tre signals. Notons d'abord la prsentation, par M. Clapier, du projet de loi relatif la nomination des maires, dont l'Assemble a vot l'urgence et qui a t inscrit l'ordre du jour immdiatement aprs le budget; nous avons parl plusieurs fois dj de ce projet; il nous suffira donc de dire que le travail de la commission a eu pour rsultat de faire subir plusieurs modifications importantes la rdaction primitivement propose par le gouvernement. Ainsi, M. le ministre de l'intrieur acceptait pour le gouvernement l'obligation de prendre les maires dans les conseils municipaux: telle tait la rgle gnrale. Ce ne devait tre qu'en cas de dmission ou de rvocation qu'ils auraient pu tre choisis hors des conseils; La commission va plus loin: elle autorise le gouvernement les prendre sa volont, soit dans le conseil, soit en dehors de celui-ci, avec cette seule restriction, assez bnigne, que dans ce dernier cas il sera ncessaire de recourir soit un arrt du ministre de l'intrieur pour les communes o la nomination est laisse aux prfets, soit un dcret dlibr en conseil des ministres, pour les communes o la nomination est rserve au gouvernement, c'est--dire dans tous les chefs-lieux de dpartement, d'arrondissement ou de canton. Une seconde diffrence porte sur la nomination des agents de police. Dans son projet, le gouvernement l'enlevait aux maires qui elle appartient actuellement pour toutes les communes auxquelles la loi du 24-29 juillet 1867 (article 23) n'est pas applicable, c'est--dire celles qui ont moins de 40,000 mes de population: il se l'attribuait lui-mme sans aucune exception. La commission a maintenu le droit des maires, non pas toutefois dans son intgrit. D'abord, elle subordonne leur choix l'agrment des prfets et sous-prfets; elle a, de plus, modifi l'article 12 de l'excellente loi du 18 juillet 1837, en vertu duquel le maire _suspend_ et _rvoque_ ces agents municipaux; ils pourront toujours, comme par le pass, tre suspendus par le maire; mais le prfet seul aura le droit de les rvoquer: la loi les place ainsi peu prs dans les mmes conditions que les gardes champtres. Grce ce double compromis, l'accord s'est tabli entre le gouvernement et la commission, et la majorit considrable qui s'est manifeste, tant en faveur de l'urgence, que de la mise l'ordre du jour pour le terme le plus proche, permet de croire que l'Assemble ratifiera et votera la loi dans sa teneur actuelle. Dans sa sance du 19, l'Assemble a adopt un amendement tendant porter de 162,400 francs 300,000 francs la somme alloue au prsident de la Rpublique pour frais de reprsentation. Cette augmentation de crdit, destine donner plus d'clat aux rceptions officielles du prsident pendant son sjour au palais de l'Elyse, intressait trop, directement le commerce parisien pour ne pas tre favorablement accueillie par toutes les fractions de l'Assemble; malheureusement il a fallu que les passions politiques, inopportunment remises en jeu par une observation intempestive, vinssent gter ces bonnes dispositions; propos d'une question toute financire, on a parl du retour du gouvernement Paris; on a voqu le souvenir de la Commune, et c'est au milieu d'un conflit d'invectives qu'a fini cette discussion o tout le monde tait d'accord en commenant. Signalons, pour terminer, l'interpellation adresse au gouvernement par la gauche au sujet d'une convention rcemment intervenue entre le ministre des finances et le mandataire de l'ex-impratrice pour la leve du squestre qui pse sur la liste civile de Napolon III. En attendant la discussion en sance publique, porte l'ordre du jour aprs la loi sur la nomination des maires, M. Deseilligny, ministre du commerce, a fourni la commission du budget quelques explications sur la question. Le ministre a ajout que les signataires de la convention avaient cru se conformer ce qui s'tait fait l'gard de la liste civile de Louis-Philippe, et avaient pens qu'il tait de haute convenance, en dehors de tout parti politique, de soulager la situation douloureuse o se trouvait l'impratrice au point de vue pcuniaire. Il a ajout que le gouvernement avait, en cela, le droit d'agir sans recourir l'assentiment de l'Assemble, attendu que le squestre avait t mis par un simple dcret du gouvernement de la dfense nationale, et qu'il suffisait, par consquent, d'un nouveau dcret pour dfaire ce qu'un dcret avait fait. AUTRICHE. Les journaux de Vienne contiennent quelques renseignements sur les lois ecclsiastiques qui vont tre prochainement prsentes au Reichsrath par le gouvernement. On n'en compte pas moins de dix-sept, et quelques-unes d'entre elles auront une grande importance, notamment celle qui prononce l'abolition complte et dfinitive du concordat conclu avec la cour de Rome le 18 aot 1855. On sait que cette convention tablissait la censure ecclsiastique sur les livres, ce qui tait la ngation absolue de la libert de la presse: elle donnait aux vques la surveillance de toutes les coles, mme laques; elle confrait l'piscopat une entire indpendance vis--vis du gouvernement; non-seulement tous les actes mans du Saint-Sige pouvaient tre publis dans l'empire sans aucune ncessit d'obtenir le _placet_ royal, mais encore les archevques et vques avaient la facult de convoquer aussi, sans autorisation du gouvernement, soit des conciles provinciaux, soit des synodes diocsains: double libert qui leur est refuse en France par les articles 1 et 4 du titre Ier de la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802), plus connue sous le nom d'articles organiques, contre lesquels, du reste, on le sait, le Saint-Sige n'a cess et ne cesse de protester. Les lois ecclsiastiques que prpare le gouvernement autrichien rgleront en outre le mariage civil, les patronats, la surveillance des sminaires, etc.; elles contiendront aussi des clauses relatives la condition des vieux-catholiques. Sur cette dernire question, on s'attend des dbats assez vifs, et dj les adeptes de cette petite glise ont adress au gouvernement une demande tendante faire reconnatre l'vque Reinkens, Prussien et vieux-catholique, un droit de juridiction ecclsiastique en Autriche. Cette requte insolite a t repousse. ITALIE. Sa Saintet le pape a tenu, le 22 dcembre, un consistoire dans lequel il a nomm cardinaux: Mgr de Nascimento de Moraes Cardoso, patriarche de Lisbonne; Mgr Guibert, archevque de Paris; Mgr Rgnier, archevque de Cambrai; Mgr de Simor, archevque de Gran; Mgr de Tarnoczy, archevque de Salzbourg; Mgr Chigi, nonce apostolique Pans; Mgr Mariano Darrio y Fernandez, archevque de Valence; Mgr Mariano Falcinelli Antoniacci, nonce du Saint-Sige Vienne; Mgr Alex. Franchi, nonce du Saint-Sige Madrid; Mgr L. Oreglia de Santo-Stefano, nonce du Saint-Sige Lisbonne; le R. P. Tarquini, de la Compagnie de Jsus; le R. P. Martinelli, des moines de Saint-Angustin. Dans le mme consistoire, le Pape a nomm aussi quatre vques _in partibus infidelium_ et trois vques en Italie. Il a nomm aussi: Mgr Olteanu, vque de Gran-Varadin (Hongrie); Mgr Corona, vque de Saint-Louis de Potosi; Mgr Hillion, vque du cap Hatien. TATS-UNIS. L'affaire du _Virginius_ vient d'entrer dans une phase nouvelle et assez imprvue; ce sont maintenant les tats-Unis qui font droit aux susceptibilits de l'Espagne. On sait que, d'aprs la convention relative au _Virginius_ le gouvernement espagnol devait prouver avant le 25 dcembre, la satisfaction des tats-Unis, que ce vaisseau n'avait pas le droit de porter le pavillon amricain, et qu'ainsi il avait t lgalement saisi. D'aprs une dpche de Washington, le procureur gnral des tats-Unis a admis la preuve comme valable, le _Virginius_ n'ayant obtenu ses papiers qu'au moyen d'un faux tmoignage. Le cabinet de Washington s'est dclar prt accepter les consquences de ce fait. Nous ne savons encore quelles en seront toutes les consquences, mais il est certain que la dcision du procureur gnral des tats-Unis est un vritable succs pour le gouvernement de M. Castelar et qu'elle fait le plus grand honneur l'impartialit de la magistrature amricaine. COURRIER DE PARIS Celui qui cderait au dsir de faire l'oraison funbre de l'anne n'aurait pas se donner beaucoup de peine. Il lui suffirait de quelques mots, genre sombre. Cette anne est de celles qu'on ne regrette pas. A-t-elle t assez absurde! S'est-elle montre assez maussade, assez ennuyeuse, assez ennuye! Elle a vu s'oprer deux ou trois rvolutions parlementaires aussi insipides qu'elle-mme. Pendant sa dure, Paris a reu la visite d'un prince d'Orient, couleur de suie, tout couvert de diamants mais qui ne donnait que des salamalecks. L'hippopotame du Jardin des Plantes a succomb des peines de coeur; M. Ernest Renan a fait paratre l'_Antchrist_; trois acadmiciens sont morts; le chapeau des femmes a redoubl de bizarrerie; un grand thtre a brl; un vilain procs s'est dnou, trs-peu flatteur pour nous tous; enfin, en guise de couronnement, il nous est arriv une charrete de monstres. Tel est le bilan de 1873. Mil huit cent soixante-treize vient de rendre le dernier soupir ou peu s'en faut. Eh bien, regardons devant nous; l est l'esprance. Quel lendemain nous attend? L'avenir est riche de promesses; c'est un capitaliste qui a son portefeuille plein de lettres de change. Dj la nouvelle anne, celle qui commencera dans quatre jours, semble vouloir ne ressembler en rien sa devancire. On a beau dire que le commerce ne va pas, elle a l'air de lui forcer la main. Quelle foule dans les rues! L'argent, qui est de retour, vous le savez, circule tout le long de la ville. Personne n'a les mains vides; chacun porte son sac de bonbons ou son polichinelle. Le baraquement des boulevards n'a plus rien de sa rusticit originelle; on a encore enjoliv sa mise en scne. Seulement il abuse du _jouet de l'anne_, un affreux poussah qu'on nomme l'_Oncle Sam_ et qui rappelle trop l'auteur de la pice de ce nom. Partout ailleurs, de longues files de boutiques ambulantes s'tablissent sur les trottoirs; c'est peine si l'on peut marcher au milieu de cet encombrement.--Nous rencontrons M. de Laboulaye, occup acheter un cornet de pralines, sans doute afin d'adoucir quelqu'un de ses voisins de la Chambre. L'honorable pamphltaire dit tout haut: --Ah! dame, nos moeurs deviennent amricaines. La dmocratie coule par ici pleins bords comme New-York.--Presque en mme temps le comte Orloff sort d'un bazar, suivi d'un lphant en baudruche. Des malins s'crient: --Il doit y avoir un rbus diplomatique l-dessous. Que veut faire de cet lphant l'ambassadeur du czar? Le comte Orloff a amuser un petit garon et deux petites filles; voil toute l'nigme. Aux alentours du jour de l'an, aussitt que la nuit arrive, quelque fe invisible lve sa baguette en l'air et le coup d'oeil change. Les talages s'illuminent de mille feux. Au gaz municipal se marient les bougies du petit commerce en plein vent. Vingt mille lanternes de couleur contribuent faire un jour nocturne d'une lueur fantastique. Cette fois, M. de Laboulaye trouverait qu'on n'est plus New-York mais Pkin.--Tous les cercles sont clairs avec un luxe inusit.--Une mode nouvelle noter propos des cercles.--Vous savez que tous ces tablissements ont, le soir, un dner sous forme de table d'hte. A ce dner, en ce moment, l'usage veut qu'on ne commence plus par le classique vermicelle ni par le tapioca dsormais trop enfantin. Tout cela cde le pas la soupe la tortue rehausse de gingembre. Voil une clef pour les flneurs; depuis un mois la foule stationne la devanture des marchands de comestibles; on y est en extase devant d'normes amphibies. Ces tortues sont le rgal du jour.--_Turtle-soup_, dit-on en faisant la grimace, autant cause du mot qu'on ne sait pas prononcer qu'en raison du mets effroyablement pic. Pour le coup, Paris devient une parodie de Londres. Au temps de Vad, la cour et les beaux esprits allaient aux Halles; de nos jours, le monde aux gants roses va l'Htel des Ventes, qui est dcidment l'endroit de Paris le plus affair. Que de choses on y aura vendues, cet hiver! Une mondaine, Mme A***, une des princesses de la cocotterie, tant morte, on a apport par l tout ce qu'elle a laiss. C'tait une succession uniquement mobilire, des appartements en bois de rose, l'argenterie, les bijoux, la cave, deux voitures, du linge, la toilette, des objets d'art, le tout valu un million. Un million rien que pour des meubles! Si vous voulez prter l'oreille, des chos de l'htel vous diront que les seules robes ont form le chiffre de 300 000 francs. Voil un luxe dont les honntes gens n'ont assurment aucune ide. C'est un trait de moeurs noter. Les familles les plus riches frissonnent rien qu' la mention de ce fait. O sont alles toutes ces robes? tant d'toffes neuves, elles serviront de rechef, mais qui serviront-elles? Qui peut affirmer que ce ne sera pas aux plus honntes femmes? J'ai dj dit un mot de la vente des livres d'mile Gaboriau. Ce brave garon, frivole en apparence, tait mordu, au fond, d'un srieux dsir d'apprendre. Il se passionnait pour l'histoire et il s'tait mis rechercher les vieilles ditions des crivains graves. Nous lui avons entendu dire lui-mme qu'il estimait sa bibliothque 6,000 francs, au bas mot. C'est tout au plus si les enchres auront fourni la moiti de cette somme. Des livres, de vieux livres, voil une superfluit dont notre socit n'est gure friande. Donnez-lui pour 300,000 francs de robes, la bonne heure. Sur la fin de la semaine, on a pu constater un certain empressement propos des oeuvres de M. Carpeaux, le sculpteur. Marbres, terres cuites, bronzes se sont bien vendus. Nanmoins la tte horrible de l'Ugolin des Tuileries n'a pas trouv d'amateur. Il y a bien trop de mivrerie dans les allures du jour pour qu'on puisse aimer le Dante comment avec de la terre glaise. Un comte qui mange ses fils sans couteau ni fourchette, un Italien de la Renaissance, plus anthropophage qu'un Carabe de Fenimore Cooper, ce n'est gure tentant d'ailleurs comme bibelot mettre sur une tagre. En revanche on a fait fte au modle d'un autre groupe non moins fameux, mais plus dcollet. Vous avez compris que nous parlons de cette sarabande effrne, la Danse, qui figure sur le seuil du nouvel Opra, o, du matin au soir, elle scandalise tous les bons bourgeois passant par l. Trois concurrents se disputaient ce morceau; on l'a adjug 8.000 francs.--Cette mme dbauche d'art, un des principaux confiseurs avait demand l'artiste la permission d'en faire une rduction en sucre candi ou en chocolat. Avouez que c'et t d'une trs-heureuse actualit l'heure des trennes. Le sculpteur n'a pas voulu. On lui a dit: --Monsieur, vous refusez de voir votre nom dans toutes les bouches. Beauvallet, de la Comdie-Franaise, vient de mourir Passy, soixante-douze ans. Il tait fort bien dou; par malheur, il a abus de la facilit que lui avait donne le sort pour vouloir faire trop de choses la fois. Bon comdien, tragdien passable, il se piquait aussi d'tre pote, ce qui l'a pouss faire des vers qui ne devaient pas vivre. A ses premiers dbuts dans la vie, il avait commenc par tudier la peinture chez Paul Delaroche. Un jour que Casimir Delavigne visitait l'atelier, on lui amena l'lve qui se mit dclamer des vers, une des Messniennes, celle o trois femmes, trois Muses, apparaissent Napolon pour lui prdire tout tour sa grandeur et sa chute. --Mon cher monsieur, dit l'auteur des Vpres siciliennes, il se peut que vous fassiez quelque chose en peinture; cependant je suis sr que vous russiriez au thtre. Il n'en fallut pas plus pour enflammer la tte du jeune homme. Beauvallet jeta l ses crayons et sa palette pour aller au Conservatoire; aprs les tudes indispensables un dbutant, il fut engag l'Ambigu, o il joua, non sans succs, le drame d'alors. En ce temps-l, le boulevard oscillait entre les oeuvres de la vieille cole sentimentale et les premires tentatives du romantisme. Le nouveau venu trouva moyen de se mettre en relief dans ce genre bizarre; il se fit un nom en jouant _Caravage_, une histoire arrange de peintre italien. Sa belle prestance, une voix de tonnerre, un soin merveilleux dans l'art de s'arranger un costume, ne pouvaient manquer de le faire mettre en vidence. Le Thtre-Franais ne pouvait manquer de lui ouvrir trs-prochainement ses portes. Un jour, en 1833, quand Victor Hugo donna _Angelo, tyran de Padoue_, ce fut Beauvallet qu'il confia le principal rle. Il avait ct de lui, pour lui donner la rplique, deux des grandes actrices de l'poque, Mlle Mars et Mme Dorval. Il fallait entendre le superbe podestat lorsque, s'avanant sur la scne, d'un air tout la fois effray et menaant, il rcitait le grand monologue sur le Conseil des Dix. Sans mentir, c'tait donner la chair de poule. Beauvallet avait mis tant d'originalit dans ce rle qu'on n'a plus consenti le voir jouer par un autre. La parodie se chargea, suivant la mode du temps, de donner une suprme sanction son triomphe. Le Vaudeville, qui n'tait qu'un thtre gai, ne s'inquitant que de faire rire, avait mis l'tude une farce intitule _Cornaro ou le tyran pas doux_. Ce susdit Cornaro, personnage correspondant celui du drame, devenait une charge des plus amusantes, grce Lepeintre jeune, le plus gros des comdiens. Il criait tue-tte, celui-l, mme pour demander ses pantoufles. Faire trembler tout le monde autour de lui tait sa joie. C'tait pour cela qu'Arnal, l'invitant parler en sourdine, lui disait: --tes-vous le cousin du bourdon Notre-Dame? Quelle voix! ah! quel creux! Vous effrayez madame. Et Cornaro de rpondre sur un ton plein de mignardise: --Je n'ai que le dsir d'tre son beau valet. Depuis vingt-cinq ans, Beauvallet avait abord le rpertoire classique, tragdie et comdie. Trs-soigneux, correct, il y tait fort applaudi.--On a dit mille fois que, de tous les artistes, le comdien a la vie la plus ingrate, en ce qu'il ne laisse rien aprs lui. --Bast! rpliquait Sheridan, ayez la patience d'attendre deux ou trois sicles, et vous verrez ce qui restera des autres! Il se passe un fait bizarre au sujet des trennes. Tandis que s'accrot le nombre de ceux qui en demandent, on voit de plus en plus des ratures se dessiner sur la liste de ceux qui en donnent. Parmi les premiers, on signale surtout deux nouvelles recrues: l'employ du tlgraphe qui apporte les dpches et le clerc d'huissier qui remet le papier timbr. Quant ceux de l'autre catgorie, ce sont de spirituels sceptiques qui profitent des moyens de locomotion dont dispose notre XIXe sicle pour filer et disparatre. Dix ou douze jours d'absence suffisent. On dit: J'ai un procs en Bretagne, ou bien: Mon vieil oncle de Beauvoisis vient de mourir d'une coqueluche rentre; et l'on s'en va passer une quinzaine Nice. Un voyage d'agrment et une bonne affaire tout la fois. Trois acadmiciens qui se sont rencontrs, jeudi soir, au foyer de l'Odon, se contaient demi-voix leurs peines propos du jour de l'an. Rien de plus curieux que leurs plaintes cet gard. --Figurez-vous, disait l'un d'eux qui avait un bonnet de soie noire sur la tte, figurez-vous que seize personnes nous poursuivent pour nous demander chacune la mme chose; comprenez que cette chose ne nous coterait rien, pas mme la moiti d'un centime et que nanmoins nous ne pouvons la donner tant que a. --Qu'est-ce donc? --Eh! pardieu, un fauteuil. En effet, il y a trois fauteuils donner en janvier et seize candidats qui demandent les avoir; et tous les seize, suivant l'usage immmorial, sont individuellement le premier moutardier du pape, ou, si vous voulez, un homme du bois dont on fait les dieux. Ces dignes acadmiciens voudraient bien se sauver quelque part, mais leur grandeur et les jetons de prsence les retiennent au quai Conti. Il n'y a pas fort longtemps, dans cette divine baraque au palais Mazarin, il y avait un des Quarante qui n'entendait pas raillerie propos d'argent donner. C'tait Lemontey, l'auteur de l'_Histoire de la Rgence_. Un certain jour de l'an, un des garons de l'Institut vint voir l'historien; il le salua, la casquette terre, et tendit la main. Lemontey lui donna une pice de dix sous. --Comment! rien que a? dit le garon en grommelant entre ses dents. --Hein! qu'est-ce que c'est? riposta l'immortel furieux. Cinquante centimes, un demi-franc, ce n'est rien? Eh! malheureux, c'est la quatre cent millime partie de deux cent mille francs, par consquent de dix mille livres de rente. Eh! je voudrais bien tre garon de l'Institut pour en recevoir autant, moi! P.-J. Proudhon comprenait les trennes d'une autre faon. L'anne qui a prcd la mort du clbre dialecticien, M. E. Dentu, son diteur et son voisin, se prsenta chez lui le matin du jour de l'an. Aprs avoir chang une poigne de main avec lui, il lui montra un petit paquet envelopp de papier gris. --Qu'est-ce que c'est que a? dit Proudhon. --Deux poupes que je vous demande la permission d'offrir vos deux petites filles. En entendant ces mots, l'auteur du livre _De la Justice_ entra tout coup dans une colre des plus violentes. --Des poupes mes filles! Non, mon cher monsieur, non; je vous le dfends positivement. Savez-vous l'enseignement qui rsulterait de ce cadeau? L'amour de l'alanguissement, la coquetterie, la paresse, le got du luxe, peut-tre de la luxure. C'est bon pour les duchesses, c'est bon pour les bourgeoises. Tenez, si voulez faire un prsent ces enfants, apportez-leur quelque chose d'utile, un d coudre, des ciseaux, un paquet d'aiguilles. Qu'elles aient la main un objet qui, de bonne heure, leur rappelle qu'elles sont filles de la misre et de la philosophie et qu'il faut qu'elles songent sans cesse pouser le travail! certains gards cet esprit de prvoyance se retrouve en grand dans un mot de Mme Ltitia Bonaparte, la mre de Napolon.--Longtemps prouve, n'ayant eu de 1790 1799 que 1,500 fr. pour soutenir sa modeste maison et nourrir ses trois filles, Caroline, Elisa et Pauline, la brave femme ne pouvait pas se rsoudre jeter l'argent par les fentres. En 1809, le 2 janvier, la princesse Pauline vint la voir. --Madame, l'empereur m'envoie vous faire une question. --Laquelle? --Combien avez-vous dpens, hier, en fait d'trennes? --Ma fille, 3,255 francs. --3,255 francs! Mais je vous avais remis, de la part de mon frre, 30 000 francs pour faire des largesses! Est-ce que vous comptez placer cette somme? --Mon Dieu, oui, Paulette. --Mais pourquoi faire? --Pourquoi faire? Pour donner, un jour, du pain tous les rois et toutes les reines qu'on a faits dans ma famille! L'histoire a prouv par trois fois que l'Agrippine d'Ajaccio n'avait pas si grand tort. Philibert Audebrand. NOS GRAVURES L'ILE SAINTE-MARGUERITE [Illustration: Le mle de dbarquement.] [Illustration: Le fort et les prisons.] [Illustration: Vue de la pointe de la Croisette.] [Illustration: THTRE DES VARITS.--_Les Merveilleuses_, comdie en cinq actes, de M. Victorien Sardou.--Dcors de M. Robecchi.--Costumes de MM. Eugne. Lacoste et Draner.] Le naturaliste Agassiz Le 15 dcembre, un tlgramme fort laconique annonait l'Europe que le professeur Agassiz venait de mourir Boston. Cet illustre naturaliste mrite mieux qu'une mention d'une ligne. C'tait le digne successeur des Buffon et des Cuvier, et le monde scientifique a peu de noms opposer au sien; en Amrique, nous ne voyons pas qui est capable de prendre sa place. Agassiz avait migr aux tats-Unis en 1847, la suite des vnements politiques dont la principaut de Neufchtel fut alors le thtre. Il tait dj clbre et s'tait fait connatre au monde savant par un ouvrage sur les poissons fossiles, publi ds 1842, et qui est rest classique en gologie, comme le livre de Cuvier sur les mammifres teints du bassin de Paris, ou le livre de Brongniart sur la flore fossile des terrains houillers. N dans le canton de Vaud en 1807, Agassiz avait tudi en Allemagne, et fut reu docteur Munich. Il fut nomm professeur d'histoire naturelle Neufchtel ds 1838, et publia en franais, en latin ou en allemand divers ouvrages de zoologie, dont celui que nous avons cit plus haut a surtout contribu le faire connatre. Ses tudes sur les glaciers, qu'il poursuivit avec une ardeur infatigable, escaladant tous les pics des Alpes, entre les annes 1840 et 1847, confirmrent la rputation qu'il s'tait acquise parmi les gologues, et l'on peut dire que lorsqu'il quitta l'Europe, son nom tait dj universellement connu. Ses deux collaborateurs, MM. Desor et Vogt, Suisses comme lui, ont continu les traditions du matre. Ils n'ont cess de marcher la tte de la science helvtique, et ils l'ont mme quelquefois pousse en avant, notamment en anthropologie, avec une virilit, une audace qui ont pouvant en France plus d'un de nos matres officiels. Agassiz, peine arriv aux tats-Unis, fut nomm professeur d'histoire naturelle l'Universit de Cambridge, prs Boston, et c'est l que, vingt ans plus tard, nous l'avons rencontr nous-mme, augmentant, classant sans cesse ses chres collections, et toujours l'afft de nouveaux voyages pour faire progresser la science et ouvrir aux investigations de l'esprit humain des champs jusque-l inconnus. [Note 1: Voyage au Brsil, Paris, Hachette. 1868.] Avec sa femme, qui ne cessa de le seconder dans ses recherches et de s'associer tous ses travaux, comme une vraie Amricaine qu'elle tait, il entreprit le voyage de l'Amazone. On sait quel trsor de faits curieux il rapporta de cette exploration, et combien il en accrut ses collections, notamment en ichthyologie. Ce voyage, publi par Mme Agassiz, a t traduit en franais (1); l'exploration de l'Amazone a t mme illustre dans le _Tour du monde_, d'aprs les dessins de Mme Agassiz, qui tenait aussi bien le pinceau que la plume, dans ces dernires annes, M. Agassiz avait entrepris l'tude du fond des mers, et fait ce sujet sur un navire de guerre amricain, que le gouvernement des tats-Unis avait mis gnreusement sa disposition, une srie de travaux fort intressants poursuivis dans l'un et l'autre ocan, l'Atlantique et le Pacifique. Il tait aussi all de Boston San-Francisco par le cap Horn. Il avait espr que sa sant, branle par un travail incessant, se relverait dans ce long voyage. Il semble qu'il n'en a rien t, puisque la nouvelle, de sa mort nous est parvenue au moment o tout faisait esprer que ses amis et la science pourraient encore le conserver longtemps. Dans ce voyage de circumnavigation, les dcouvertes d'Agassiz ont t presque de tous les jours, sur les courants, la temprature des eaux marines diverses profondeurs, le fond de la mer, les animaux qui s'y rencontrent. C'est lui qui a pour la premire fois dmontr que le fond des ocans est habit toutes les profondeurs, contrairement ce qu'on avait crit. Que d'espces nouvelles en coraux, coquilles, poissons, plantes marines il avait ramenes de son dernier voyage! Il tait occup classer tout cela, le distribuer, le faire connatre avec cette gnrosit toute amricaine qui le distinguait, quand la mort est venue le surprendre. Au physique, c'tait un homme de haute taille, fort vigoureux; ses traits annonaient l'amnit, la bienveillance, et le moral ne dmentait pas ce que le physique annonait. Il tait ouvert, sympathique, causait volontiers et facilement, ne disait du mal de personne, pas mme de ses confrres, ce qui est rare parmi les savants. Il tait, comme tous les protestants, fort attach aux doctrines religieuses. Spiritualiste, il faisait volontiers intervenir la Providence dans la cration des espces, mais cela ne l'empchait pas d'apporter dans les thories scientifiques beaucoup d'indpendance. Ainsi il tait, en histoire naturelle, avec les Lamarck, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Goethe, les Darwin, partisan de la variabilit de l'espce humaine et non de l'unit, comme le voulaient Buffon et Cuvier, et comme quelques naturalistes, entre autres M. de Quatrefages, le veulent encore aujourd'hui. Il faisait bon march des honneurs, et se contentait du titre de correspondant de notre Acadmie des sciences, n'ayant jamais voulu accepter de l'empereur Napolon III, qui l'avait connu et apprci en suisse, ni le titre de snateur, ni celui de professeur au Collge de France, ni mme celui de directeur gnral du Musum, place reste, dit-on, vacante depuis la mort de Cuvier. On essaya de le tenter diverses reprises et de le fixer parmi nous; toujours il prfra rester dans sa patrie d'adoption. Rpublicain il tait en Suisse, rpublicain il demeura aux tats-Unis. Il vient d'y mourir, combl de gloire sinon d'honneurs, aim de tous, ayant fait de nombreux lves, n'ayant cess un jour de travailler et de faire progresser la science, qui a t l'occupation de toute sa vie. C'tait un homme de bien, _vir probus_, au sens le plus gnral du mot, un de ces hommes qu'on voit toujours partir avec le plus vif regret, parce que l'on sent combien il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de les remplacer. L. Simonin. Le Fort Sainte-Marguerite L'ex-marchal Bazaine aurait pu tre envoy dans quelque casemate oublie, dans quelque prison sans pass, ou mme faire le voyage de la Nouvelle-Caldonie, en compagnie de ptroleurs. L'opinion publique et t probablement satisfaite de ce chtiment qui plaait ainsi au mme rang tous ceux qui ont failli faire sombrer le pays! Mais dcidment la fortune sourit Bazaine; pendant que nous grelottons dans le Nord, on l'envoie dans une contre bnie du ciel, inonde, au coeur de l'hiver, des chauds rayons du soleil, et dlicieusement rafrachie, en t, par les brises de mer!... Heureux marchal! La Providence lui assigne mme la prison jamais clbre de l'homme au masque de fer. Etrange caprice du destin! L'innocent martyr du despotisme de Louis XIV a vcu l, le visage couvert, les traits constamment voils, tenu dans le plus complet isolement, tandis que le grand coupable de Metz va sans doute passer les dernires annes de sa misrable vieillesse en captif heureux, entour peut-tre de quelques-uns des siens, et coup sr il n'aura pas pour gouverneur un matre implacable comme Saint-Mars! Je me trouvais, il y a peu de mois, Cannes, et de l on voit se profiler, quelques milles en face, les les de Lrins, semblables de gigantesques entassements. Si l'on tait oiseau, en deux coups d'aile, on arriverait Saint-Honorat ou Sainte-Marguerite. Sans s'armer d'une longue-vue, il est parfaitement possible de distinguer les rochers levs qui bordent les deux les, et l'on peut compter jusqu'aux fentres du fort Sainte-Marguerite. Une vingtaine de petits bateaux bariols dansaient dans le port de Cannes, sous la violente caresse du mistral, et demandaient grands cris, par la voix de leurs patrons, quelque promeneur complaisant! --Monsieur! promenade Sainte-Marguerite! Bon temps! Bon vent! me cria l'un des bateliers en me priant du geste de descendre. --Et combien de temps faut-il pour arriver l'le! --Oh! monsieur, pas beaucoup! J'y suis all l'autre jour en moins d'un quart-d'heure! --Et le vent est bon? repris-je. --Excellent! monsieur, deux ris aux voiles et nous filons comme l'clair! Inutile de dire que le quart-d'heure du brave batelier se changea en demi-heure, la demi-heure en trois quarts-d'heure et qu'une heure aprs nous ne touchions pas encore au mle du dbarquement. En revanche, j'avais eu la mer la plus moutonneuse du monde; nous avions failli tre rouls par les vagues; mais quelle baie splendide, que de merveilleux horizons! J'eus le malheur de descendre du bateau pour tomber entre les mains d'un vieux sergent qui ne me lcha pas avant de m'avoir cont,--ce qu'il savait du reste fort mal,--l'histoire de l'le Sainte-Marguerite. Il m'expliqua que le fort avait t construit sous Richelieu, puis pris par les Espagnols, qui l'avaient agrandi, et enfin rpar par Vauban. En rsum, ce btiment serait peu digne d'intrt si la lgende de l'homme au masque de fer n'tait pas l pour captiver. Matthioli, c'est le nom que l'on donnait ce clbre inconnu, avait une prison que le marchal Bazaine,--l'homme heureux!--ne connatra sans doute que de vue! La chambre qu'il habita onze annes n'tait claire que par une fentre du ct du nord, perce dans un mur de prs de quatre pieds d'paisseur; on y avait mme prudemment adapt trois grilles de fer places une distance gale. Cette fentre donnait sur la mer. Ce qui fit supposer quelques indiscrets que Matthioli devait tre quelque grand personnage, ce sont d'une part les mesures prises par Saint-Mars pour loigner de lui mme les geliers, et de l'autre l'espce de respect dont semblait l'entourer le gouverneur. De plus, on assure que l'homme au masque de fer portait des vtements recherchs, de fines dentelles, et qu'on lui fournissait des habits aussi riches qu'il paraissait le dsirer. Il n'en fallait pas plus pour faire pleuvoir des milliers de conjectures: C'est un frre de Louis XIV, disent les uns.--C'est le duc de Beaufort, assurent les autres.--C'est un fils de Cromwell!... Quelques anecdotes inventes sans doute viennent la rescousse, et notre homme, qui n'tait peut-tre qu'un petit gentilhomme sans grande importance, passe d'emble la postrit! Vous connaissez l'histoire du pcheur qui ramasse sous les fentres de Matthioli une assiette d'argent sur laquelle se trouvaient inscrits quelques caractres;--le brave homme rapporte sa trouvaille au gouverneur, qui lui demande s'il a lu les mots crits sur ce plat: Je ne sais pas lire! rpond navement le pcheur, et Saint-Mars lui dit: Allez! Remerciez le ciel de votre ignorance! Un ingnieux historien, la vue trs-bonne, affirme qu'il y avait sur ce plat dsormais historique, ces mots: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, frre de Louis XIV, etc. Si Bazaine jette jamais ses assiettes par les fentres, les pcheurs d'aujourd'hui les conserveront peut-tre sans scrupule. Richard Cortambert. Varits: "les Merveilleuses", comdie en cinq actes de M. Victorien Sardou. Cette fois c'est mon collaborateur M. Morin qui se charge de rendre compte des _Merveilleuses_, de M. Sardou. Son dessin anim, spirituel et d'une parfaite exactitude, tient lieu de l'article de thtre. Aussi bien notre critique nous serait-elle inutile puisque M. Sardou n'a pas jug ncessaire d'introduire une action dans sa comdie, qui relve presque tout entire du dcorateur et du costumier. Quoi? pas le moindre petit bout d'intrigue? Si vraiment, mais si peu que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Dorlis, que la guerre d'Italie a enlev aux premires joies de la lune de miel sa femme Illyrine, retrouve au retour de Rivoli et d'Arcole, son pouse convolant en secondes noces avec le citoyen Saint-Amour, chef du cabinet de Barras. Il tait temps, deux heures plus tard, protge par la loi du divorce, elle devenait madame Saint-Amour. C'est tout, et cette petite comdie entame la fin du quatrime acte se dnoue au cinquime. Il semble que M. Sardou, occup faire revivre dans une srie de tableaux vivants les hommes et les choses du Directoire, et attard longtemps dans les curiosits et les bibelots du temps, se soit dit: Maintenant que j'ai reconstitu ce peuple bigarr dans les rues, agit dans les salons cet essaim de merveilleuses et ce groupe de muscadins, que j'ai plac sur leurs tagres ce muse archologique des dernires annes du sicle, songeons un peu mettre une action dans la pice; si mince qu'elle soit, cela est toujours assez bon; l'intrt n'est pas l, il est dans cette srie de tableaux, dans ce panorama des plus mobiles et des plus amusants, avec ce dcor du premier acte, ce jardin du Palais-galit o s'asseyent les _incroyables_, le menton cach dans la cravate _cronitique_, avec _les oreilles de chien_, le chapeau gigantesque en demi-lune, le bas en tire-bouchon et le bton de houx la main. L circulent les carmagnoles, les bouquetires, l se rfugient contre les hues des _sans-culottes_, les daines _sans-chemises_ que la brutalit de la foule menace de jeter l'eau. Au second tableau, nous sommes sur le perron de la rue Vivienne, o s'agitent les agioteurs, devant cette boutique de boulanger qui indique le prix montant et descendant du louis, tiage de la fortune publique. Au premier tage d'une maison, des joueurs jettent leur or au rteau des croupiers; l'entresol, des _marchandes de frivolits_ prlvent des intrts sur la bonne fortune tente au premier tage. C'est le bruit, c'est la rue. L'acte suivant nous transporte dans l'htel du financier Ragot; un bijou, que ce dcor, une merveille de got et d'exactitude, avec ses pendules, ses candlabres du temps, avec ses siges en forme d'X, avec ses tasses th fond jaune tachet de petites fleurs noires. L rgnent les _Merveilleuses_, les robes la _Flore_, les tuniques la _Minerve_, la redingote la _Galathe_, passant par toutes les nuances, depuis le _Fifi ple effarouch_ jusqu'au _Violet cul de mouche_. Et les coiffures! Le turban relev avec des plumes bleues, bonnet Pierrot, bonnet la Dlie, bonnet l'Esclavonne. Tout ce monde fminin caquette et fripe dans ses mains des ventails de crpe noir lam et paillet d'argent, sur lesquels se montre discrtement l'effigie de Louis XVI, de la reine et du dauphin, ces ventails au _Saule pleureur_. Les lgants zazayent de leur petite voix de femmelette leur parl gazouill et mouvant, et talent leurs habits de soie raye queue de morue. MM. de Concourt ont fait dans un excellent livre l'inventaire par le menu de cette socit du Directoire. Ce catalogue des choses et des gens, M. Sardou, par une fantaisie d'auteur dramatique, l'a fait vivre aux Varits. Il a anim les Carie Vernet, les Debucourt. Cela est fort amusant au dbut, mais fatigue vite chemin faisant. On feuillette pendant une heure un album de caricatures, mais toute une soire! c'est un peu long. Et puis, une observation. Comment, nous voil dans cette socit de l'an de grce 1798, et pas un costume d'officier ou de gnral? Ce ne sont pourtant pas les militaires qui faisaient dfaut dans ce monde du Directoire. Il y a l une lacune. M. Savigny. Glace et patins: "La premire leon" et "Un regard en passant". Puisque l'hiver s'obstine ne pas entrer en scne, faisons tout veill un rve qui fera tressaillir d'aise les membres du club des patineurs. Il y a huit jours, le thermomtre est descendu dix degrs au-dessous de zro, et depuis lors il s'est rsolument maintenu entre six et huit. Lacs, tangs, toutes les pices d'eau dormante ont gel, et finalement la glace a acquis une respectable paisseur. O bonheur! l'heure heureuse, depuis si longtemps attendue, a donc sonn, et le moment fortun est venu! Vite, courons, et sans perdre une minute, au lac, au lac! Dj sous un ciel gris d'acier, au milieu d'un cercle de grands arbres tincelants de givre, s'y presse une foule lgante et joyeuse, les femmes emmitoufles de fourrures, portant le manchon en sautoir; les hommes vtus du costume de rigueur; bonnet fourr, pelisse, pantalon collant qui fait valoir les formes et bottes cracoviennes; les uns et les autres ayant chauss le patin et glissant, se croisant, se poursuivant sur la glace qu'ils rayent d'un pied plus ou moins habile. Car s'il en est qui savent proprement faire un dehors, crire correctement leur nom du bout d'un patin victorieux, il y en a d'autres aussi qui font beaucoup de fautes d'orthographe, et mme en sont encore peler pniblement leur alphabet. Aussi, pour les prsomptueux, que de msaventures et de chutes, souvent ridicules. Je ne parle que pour les hommes. Il est bien entendu que c'est toujours avec grce qu'une femme tombe sur son pouff, quand cela arrive, ce qui est rare; car, plus timide, ce n'est que bien soutenue qu'elle se risque faire ses premiers pas sur ce terrain glissant, o bientt cependant elle s'lancera, rapide comme l'hirondelle, en traant comme elle, capricieuse, d'inextricables mandres. Quelques-unes cependant ne parviennent jamais surmonter assez leur frayeur pour oser chausser le patin, et ce n'est que confortablement et chaudement tablies dans un traneau qu'elles consentent fendre l'air, sous la conduite et la garde de quelque jeune gentleman, avec lequel il leur est loisible alors d'achever tout leur aise la conversation en un autre endroit commence, ou de commencer l'entretien qui sans doute se terminera ailleurs. Je n'en jurerais cependant pas, car quoi le plus souvent tiennent ici-bas les choses, et de quoi dpendent nos rsolutions les mieux arrtes? De ceci ou de cela, d'une goutte de pluie, d'un rayon de soleil, ou encore d'un regard en passant. Louis Clodion. Les tortues de mer Paris. Il y a longtemps qu'on n'avait vu Paris des chloniens possdant des dimensions aussi prodigieuses. Les derniers avaient fait leur apparition alors que florissait l'empire de l'infortun Maximilien. Depuis lors il s'est coul moralement plus d'un sicle. Aussi n'est-il pas tonnant que les tortues de MM. Potel et Chabot aient obtenu un vritable succs d'estime aussi bien dans la rue Vivienne que sur le boulevard des Italiens. Une de ces trangres, rien qu'en agitant ses pattes, a cass innocemment la glace de la devanture qui la sparait de la rue. Mais ce n'tait pas pour reconqurir une libert dfinitivement perdue, et dont elle ne pouvait, dans son tat d'engourdissement, de demi-sommeil, comprendre le prix. Ces animaux sont d'une force prodigieuse, et dans leur pays d'origine d'une tonnante agilit. Ils nagent comme des poissons dans l'Ocan. C'est surtout lorsque la femelle va pondre ses oeufs que l'on peut facilement la surprendre et la capturer, ce qui se fait en la retournant sur le dos, quelquefois l'aide d'un levier. L'caille des tortues franches n'a aucune valeur, mais la chair est trs-dlicate, et il est dsirer qu'elle figure sur le carreau des Halles o elle serait trs-rapidement apprcie. Malheureusement nous sommes si routiniers en matire de gastronomie, qu'elle est peu prs compltement perdue pour nous ds qu'elle a servi faire du bouillon. Les Anglais, plus pratiques, tirent un excellent parti de tous les morceaux. La tortue jouit d'une proprit inestimable pour le transport dans les pays lointains. On n'a besoin de la fumer ni de la saler, ni de la placer dans des botes ou dans un garde-manger entour de glace fondante. Elle arrive vivante des Antilles sans qu'on ait besoin de lui donner boire et manger. On pourrait donc se livrer une exploitation rgulire de cette nouvelle matire alimentaire que nous signalons expressment. De tous les animaux la tortue est peut-tre celui qui a le cerveau le moins dvelopp. Lacpde allait jusqu' prtendre qu'il est de la grosseur d'une noisette pour un animal pesant 150 kilos. Mais il n'y a pas, parat-il, d'animal qui soit plus port aux plaisirs de l'amour. Alors le mle devient froce, et aucun danger ne serait capable de le dterminer quitter sa femelle. Mais cela ne dure gure. Au bout de quelques jours il l'abandonne sans remords, la laissant regagner pniblement les lots sablonneux o elle dposera ses oeufs, en grand danger d'tre surprise par les pcheurs qui la guettent. Notre dessin fait voir les suites invitables de cette surprise. Un aide de cuisine s'apprte trancher la tte de la tortue tandis qu'un autre empche cette tte de rentrer dans la carapace, l'aide d'un cble et d'un croc. L'arme des marmitons est l sous les armes, prte commencer ses grandes oprations. Jamais mode plus barbare d'excution n'a t invent. Il faut croire que la tortue a si peu de cervelle qu'elle ne s'en aperoit presque pas. Car si elle se plaint, c'est si bas, si bas que jamais personne ne l'a entendue. W. de Fonvielle. LA VEILLE DU 1er JANVIER (Fin) --Absolument. Et je vais choisir des exemples. Voici Mademoiselle Mimi, par exemple. J'ai dj dit que je n'entendais pas mdire des poupes,--le jouet n'empche pas le livre.--La vraie poupe, celle que l'on peut habiller et dshabiller sans crainte de froisser une robe de cent francs, qui possde une tte de porcelaine que l'on fait remettre neuf par le premier marchand venu du coin quand son propritaire a eu le malheur de tomber sur le nez, la poupe qui a son trousseau bien simple de petits bas, de petits pantalons et de petites chemises, que sa maman blanchit elle-mme, la poupe que l'on mne en voiture et qui fait la dnette, cette poupe-l est toujours amusante et sera amusante tant que le monde durera. Mais le soir, quand Mimi viendra sous la lampe demander sa maman de lui montrer des images, sera-t-elle contente, oui ou non, si ces images sont choisies dans un livre elle, elle toute seule, crit pour elle... --Il y en a donc de ces livres-l. --Il y en a quarante l'heure qu'il est, ni plus ni moins, et la collection des albums de P.-J. Stahl se complte d'anne en anne. C'est le tableau vivant de l'enfance tous les degrs, c'est un chef-d'oeuvre, une galerie sans rivale. --Mais Mimi ne sait pas lire!... --Si elle ne sait pas lire encore, elle sait voir au moins; tous les enfants savent lire dans les livres images; l'image vue, l'image lue, on veut savoir au plus juste de quoi il s'agit, et vous tes l, chre madame, pour lui lire haute voix les lgendes spirituelles ou mouvantes que Stahl a donn traduire en merveilleux dessins au crayon de Froelich. C'est toute une morale o le code de la premire enfance est pass en revue article par article.--Il faut aimer son papa, sa maman et le bon Dieu, voil pour l'me. Il faut manger sa soupe courageusement jusqu' la dernire cuillere, voil pour le corps. Et pour la vie pratique: Il ne faut mettre son doigt ni dans son nez, ni dans les pots de confiture.--Il ne faut pas jouer avec ce qui coupe; les couteaux ne sont pas un jeu.--Il est abominable d'gratigner son frre, sa soeur et mme sa bonne.--Il est trs-mal aussi de marcher dans les ruisseaux, ils ne sont pas faits pour cela.--Il ne faut jamais dire qu'on n'a pas envie de dormir quand il est huit heures et demie sonn... Mon ami et sa femme s'taient mis rire ds les premiers mots de cette numration. --Pauvre Mimi! dit la jeune mre, c'est vrai tout de mme que pas plus tard que ce soir elle s'est dmene comme un beau petit diable en prtendant que la pendule avanait et que, vrai, il ne pouvait pas tre huit heures et demie!... --_Les Commandements du grand-papa_ lui en apprendront bien d'autres. Et la _Journe de la clbre mademoiselle Lili_, et la _Bote au lait_, et le _Journal de Minette_, et les _Ides de mademoiselle Rose_, illustres par Detaille, et la _Rvolte punie_, et _Hector le fanfaron_, et l'_Ours de Sibrie_, et _Bonsoir petit pre_, et _Toc-Toc_, et _Mademoiselle Mouvette_, qui est son portrait vivant, sans compter les albums en couleur qu'elle pourra manipuler son aise sans courir le risque de s'empoisonner, au rebours de ces albums anglais, dont les enluminures grossires ne sont bonnes qu' crever les yeux ou gter l'esprit. C'est une maxime graver en lettres d'or dans le Code des parents, que prserver les enfants des niaiseries imprimes, c'est accomplir une oeuvre pie. Voil tout le secret de la bibliothque Hetzel; P.-J. Stahl, l'auteur applaudi des _Bonnes fortunes parisiennes_, que vous avez lues tous les deux, su tremper sa plume, comme je l'ai vu crire quelque part, dans un encrier rempli de lait sucr; une nourrice qui aurait pass par l'Acadmie franaise n'aurait pas su trouver plus de ressources d'esprit et d'imagination que ce pre Gigogne. J'aurais dit tout cela dans mon article, je puis bien vous le dire vous, en attendant. --Eh! c'est l prcisment ce que j'tais en train de prcher ma femme, s'cria mon ami; mais on n'est jamais prophte en son pays. Je suis heureux de voir ton succs; on ne t'interrompt plus. L'interrupteur se contenta de sourire et je poursuivis en ces termes: J'arrive Jujules. Savez-vous, chre madame, vous qui parliez tout l'heure de livres choisir par-dessus le march, ce que votre petit homme de huit ans m'a appris, il n'y a pas six mois? J'tais en train de lui faire, en vous attendant, un petit cours d'histoire naturelle et, par tourderie ou par ignorance, je ne sais plus au juste, je m'tais avis de ranger le crapaud parmi les reptiles malfaisants. Double erreur, le crapaud n'est pas un reptile et le crapaud n'est pas une bte malfaisante. L-dessus, voil Jujules qui m'interrompt de sa voix la plus douce: --Pardon! mon parrain, mais j'ai lu quelque part que le crapaud n'tait pas un reptile... --C'est bien, possible; qu'est-il alors? --C'est un batracien, mon parrain, moins que le livre n'ait menti. Le livre n'avait pas menti; mais voyez-vous votre bambin qui en remontrait son matre? Je lui demandai le titre de ce bienheureux ouvrage. C'tait un des classiques du genre: l'_Histoire d'une bouche de pain_ de Jean Mac. --Un de mes cadeaux de l'anne dernire,... murmura mon ami. --Allons? je suis battue sur toute la ligne, et par un enfant encore! s'cria la jeune femme. C'est de bonne guerre. Je me rends discrtion. Que lui donnerons-nous cette anne au savant Jujules? Je me levai et je m'en fus chercher dans le coin o je les avais dposs en entrant, l'_Histoire d'une maison_, de Viollet-le-Duc, et la _Famille Chester_, de P.-J. Stahl et William Hughes. --Voici deux nouveauts que vous prendrez la peine de lire avant le 1er janvier. Car ces excellents livres ont le double mrite qu'ils conviennent aux petits et ne sont pas inutiles aux grands. Je ne veux pas tre cru sur parole; il faut que vous appreniez par vous-mme quel soin svre, quels scrupules ont prsid la formation de cette bibliothque d'lite. C'est dj beaucoup de savoir qu'un homme tel que M. Viollet-le-Duc a pris le meilleur de son temps pour apprendre au grand public comment se btit une maison, ce que la profession d'architecte exige de clart dans l'esprit et de rectitude dans le jugement. Nous avons tout gagner ces enseignements-l. On apprend tout ge et il n'est jamais trop tard pour aller l'cole. C'est encore dans un de ces livres que j'ai trouv la maxime suivante: Je ne doute pas qu'on ne puisse faire un gros livre de ce que tu sais, disait au campagnard son fils qui lui revenait du collge tout enorgueilli de son grec et de son latin; mais je suis assur qu'on en ferait un plus gros encore avec tout ce que tu ne sais pas. --Comment l'appelez-vous ce livre-l? --_Entre frres et soeurs_. Ce sont des causeries scientifiques pleines de savoir et de bonne humeur; sign Lucien Biart. [Illustration: LA PREMIRE LEON.--D'aprs le tableau de M. Boutibonne.] (Publi avec l'autorisation de MM. Goupil et Cie.) [Illustration: UN REGARD EN PASSANT.--D'aprs le tableau de M. Boutibonne.] (Publi avec l'autorisation de MM. Goupil et Cie.) --C'est l'auteur de ce joli volume de nouvelles que tu as lues avec tant de plaisir, dans la _Revue des deux mondes_, ajouta mon ami, et qui ont paru en volume la mme librairie Hetzel, sous le titre des _Clients du docteur Bernagius_, et l'usage des femmes d'esprit. --C'est cela mme. Ajoutez que nous nous retrouverons constamment avec des crivains amis. Aprs Viollet-le-Duc, P.-J. Stahl et Lucien Biart, il faudrait nommer Jules Sandeau et sa _Roche aux Mouettes_, Erckmann-Chatrian et _Madame Thrse_, Hector Malot et son Romain _Kalbris_, et d'autres tout aussi connus auxquels j'arriverai tout l'heure. Mais ce n'est pas fini. Le 1er janvier de Jujules serait trop maigre si vous vous borniez deux livres; vous y ajouterez la _Soeur perdue_, de Mayne-Reid, qui fait suite aux _Aventures de terre et de mer_, qu'il a dj reues l'anne dernire, et l'_Histoire du Ciel_, de Flammarion, qui manque sa bibliothque. Je me charge de la _Roche aux Mouettes_, de Jules Sandeau et de _Romain Kalbris_, d'Hector Malot. --Ah a! s'cria mon ami, du train dont nous y allons, il ne restera rien pour Edouard! --Rassurez-vous, la bibliothque d'ducation et de rcration en a pour tous les ges et pour tous les gots. Edouard est dj un petit homme srieux. Entre temps, il sait manier trs-convenablement le compas et l'querre. Tandis que Jujules lui prtera son _Histoire d'une maison_, Edouard fui confiera en change la collection des _Voyages extraordinaires_ de Jules Verne... Mais c'est que je les lis, moi aussi, ces voyages!... s'cria la jeune femme en me coupant la parole, y en a-t-il de nouveaux? --Ah! je vous y prends! Que me disiez-vous donc tout l'heure, que vous vous en reposiez sur le premier libraire venu du choix de ces lectures? Jules Verne tout au moins aurait t dsign l'avance et pour ce seul aveu il vous sera beaucoup pardonn. Certes oui, il y en a de nouveaux et ce ne sont pas les moins merveilleux. J'ai apport le _Pays des fourrures_, dont je puis parle en connaissance de cause, car je l'ai dj lu dans le _Magasin d'ducation_. Vous avez encore le _Tour du monde, en quatre-vingts jours_, un chef-d'oeuvre d'invention, une sorte de conte des Mille et une nuits, avec la fantaisie drgle en moins, et en plus l'imagination scientifique. Ce sont de fameux pendants _Vingt mille lieues sous les mers_, au _Voyage dans la Lune_ et au _Centre de la terre_, _Cinq semaines en ballon_, aux _Enfants du capitaine, Grant_, au _Capitaine Hatteras_, etc. Cet tonnant romancier poursuit un plan qui consiste faire faire son public la dcouverte successive de toutes les parties du monde et de tous les phnomnes du globe. Nous avons encore un bon bout de chemin en perspective. Savez-vous ce qu'il m'a rpondu tout dernirement? Je lui demandais quelles surprises nouvelles il nous rservait et s'il nous tait permis de compter sur une deuxime srie aussi riche que la prcdente. --N'est-ce que cela! me dit-il gaiement, apprenez qu'elle est toute compose cette srie venir; il ne me faut plus que le temps de l'crire. --Tout va bien, rpliqua mon ami, mais avec tout cela je ne vois pas pourquoi tu nous a parl du compas et de l'querre d'douard? --M'y voici. Nous lui donnerons les Sciences usuelles et leurs applications mises la porte de tous, par le capitaine de frgate Louis du Temple. Ce livre-l serait un peu trop srieux pour Jujules; il fera le bonheur d'douard. Figurez-vous, mes amis, la mcanique et la gomtrie racontes par un homme qui a appris la science de pauvres mcaniciens de la marine, des gens presque illettrs mais pleins d'ardeur, de bon vouloir et de dvouement. Ce sera bien le diable si sous la direction d'un tel matre Edouard ne devient pas un mcanicien de premier ordre. Je tiens tre l pour jouir de sa joie quand il recevra ce magnifique volume, et si vos mains sont trop pleines de cadeaux pour y joindre celui-l, c'est moi qui m'en chargerai. --Mais non! dit la jeune femme en riant, je n'accepte pas l'pigramme; me voil bel et bien convertie, et je vous promets que le n 18 de la rue Jacob comptera dsormais une cliente aussi assidue que dvoue. N'abusez pas de votre victoire. --Ainsi, ajouta mon ami, c'est toute une bibliothque que nous introduisons dans la famille. Quelle heureuse chance pour moi d'avoir eu pour auxiliaire un ami dont le mtier consiste prcisment lire les livres nouveaux pour guider autant que possible le choix du grand public. Si grce toi, le budget des trennes est un peu plus lourd que de coutume, je ne m'en plaindrai pas. --C'est encore une erreur, rpondis-je, et ce sera mon dernier mot. Le plus riche, le plus luxueux de ces beaux livres, les _Contes de Perrault_, de Dor, qu'il faudra donner Mimi, dans un an ou deux, ne cote pas beaucoup prs ce que cote une soire dans un thtre de genre, qui trop souvent se trouve tre un thtre de mauvais genre; il cote moins qu'un joujou vulgaire de chez Giroux, une bote de bonbons de Roissier, une fleur artificielle mettre dans vos cheveux, madame, ou la fume de quelques cigares de choix que monsieur achtera au Grand-Htel. Direz-vous que ce qui serait trop d'argent pour une chose qui reste ne serait rien pour une chose qui passe? --Non! non! s'crirent en choeur mes deux amis, le mari et la femme, associs et rconcilis dans le mme sentiment. Nous voil d'accord. --Tout est donc bien qui finit bien, rpondis-je en fermant l'entretien; cela finit d'autant mieux que mon article est fait. Tant pis pour vous, je vous prviens que je vais livrer au public toute notre conversation sans y changer un mot. --Tu ne nous nommeras pas au moins! --Je le jure! Je me bornerai vous soumettre mon procs-verbal et signer pour copie conforme: Prosper Chazel. LA SOEUR PERDUE Une histoire du Gran Chaco (Suite) CHAPITRE X ARRTS PAR UN RIACHO. LES GYMNOTES Les voyageurs se trouvaient un mille de distance de leur dernire halte quand les hautes berges du Pilcomayo commencrent se dprimer, puis s'abaisser jusqu' se mettre presque de niveau avec le fleuve. La colline qu'ils avaient jusqu'alors suivie se continuait sur l'autre bord, comme si elle et t coupe par le courant qui formait en cet endroit une srie de rapides contre lesquels l'eau se brisait en bouillonnant et avec un bruit assourdissant. Les voyageurs n'y prtrent pas attention; ils descendirent la pente et continurent remonter le cours d'eau. Ils ne tardrent pas se heurter contre un obstacle inattendu. C'tait une sorte de ruisseau lent, un _riacho_ (2) qui dbouchait perpendiculairement dans le Pilcomayo ou en sortait, suivant la saison et les caprices de l'inondation. En ce moment il semblait tre immobile, parce que la rivire principale, subitement enfle par l'ouragan, arrtait le courant plus tranquille de son affluent. Ses eaux taient jauntres et comme mles de terre et de sable. Le seul moyen d'en savoir la profondeur tait d'y entrer cheval, mais l'exprience tait dangereuse. [Note 2: Le _riacho_ de l'Amrique du Sud est un cours d'eau tributaire d'une grande rivire. Il ressemble au bayou de la Louisiane. En temps d'inondation son courant change de direction et revient sur lui-mme.] Il ne fallait pas songer tourner pour le franchir au-dessus de sa source, ni chercher un gu en le remontant. Le riacho tait droit comme un canal, et les cavaliers pouvaient le suivre des yeux travers la plaine sur une tendue de plus de dix milles prsentant toujours la mme largeur et probablement la mme profondeur que sous la tte de leurs chevaux. Que faire? remonter jusqu' la source aurait exig une demi-journe tout entire. Cypriano tait trop impatient pour y songer et Gaspardo lui-mme paraissait mdiocrement dispos un retard. Essayer de passer l'endroit o ils se trouvaient semblait tre une entreprise hasardeuse; il leur faudrait peut-tre nager. Cependant cette alternative ne les et pas arrts si le bord oppos avait offert une pente douce ou quelque point facile qui permit aux chevaux d'aborder. Mais il n'en tait pas ainsi; au contraire, la berge s'levait perpendiculairement plus de deux pieds au-dessus de l'eau, et, sous l'eau, cette sorte de muraille pouvait tre encore plus profonde. Les voyageurs taient dans l'impossibilit d'valuer la profondeur cause de la coloration de l'eau, consquence de la tormenta, et il n'existait ni courant ni rides pour les aider se former une opinion mme approximative. Ils restaient indcis sur leurs selles. S'il avait t seul, Cypriano, dans son impatience, aurait lanc son cheval en plein cours d'eau, mais Gaspardo avait mis la main sur la bride en lui disant: Patience! il est bon de rflchir, mme avant de faire une folie. Ils demeurrent ainsi pendant plus de dix minutes, tantt jetant les yeux sur le ruisseau, tantt se regardant les uns les autres. _Gracias a Dios!_ que Dieu soit lou! s'cria tout d'un coup le gaucho. Il profra cette exclamation d'un ton si satisfait et avec un tel soupir de soulagement que ses jeunes camarades comprirent que le problme tait rsolu et que le moyen de passer tait dcouvert. Qu'avez-vous imagin, mon bon Gaspardo? demanda Cypriano, toujours le plus prompt interroger. --Regardez l-bas, dit Gaspardo? en montrant de la main l'endroit o l'affluent runissait ses eaux celles du fleuve. Que voyez-vous l-bas, senoritos? --Rien de particulier, quelques grands oiseaux blancs avec de longs becs, qui ressemblent des grues. --Certainement, ce sont des grues, et mme des grues soldats, des _garzones_ (3). Eh bien! qu'en pensez-vous? [Note 3: Le _garzon_ est la plus grande des grues de l'Amrique du Sud. Il possde une hauteur de cinq pieds; ses jambes sont longues et grles; son bec pointu est immense; il a sous la gorge un sac rouge comme un plican et son plumage est presque d'un blanc de neige.] --Qu'elles nagent? --Nager! pas le moins du monde. Le garzon ne nage jamais. Elles passent gu, senoritos; oui! gu. --Eh bien! aprs? fit Ludwig. --Comment! aprs? Je suis tonn que vous, naturaliste, un savant qui avez appris raisonner, vous ne liriez pas la conclusion d'un fait aussi clair. --Quelle conclusion? demanda navement le jeune savant. --La plus simple du monde, savoir que comme le dit la chanson, si les canards l'ont bien pass, nous passerons nous aussi le riacho. Les grues ont de longues jambes, c'est vrai, mais o un garzon peut passer, un cheval n'est pas oblig de nager. Non, muchachos! nous traverserons l'endroit o ces gros oiseaux blancs sont en train de s'amuser. Nous pourrions mme peut-tre le faire ici, mais cela serait moins sr. Il y a videmment une barre de sable entre le riacho et la rivire et voil pourquoi les grues sont l'eau. J'ajoute que, si elles y sont, ce n'est pas pour le simple plaisir d'y prendre un bain de pieds. Il est probable que l'orage a troubl les poissons et les a ramens du large contre la barre. Les grues, les trouvant l leur porte, y sont venues leur tour. Tout s'enchane merveille, vous le voyez, et nous n'avons nous-mmes rien de mieux faire que de mettre profit le rsultat de l'exprience faite par les grues. Le gaucho avait raison. Les _garzones_ taient activement occups pcher; les uns plongeaient leur bec sous l'eau, d'autres, la tte renverse, montraient sous leur gorge de vastes poches carlates gonfles par le poisson qu'ils s'efforcaient d'engloutir. C'est piti de les dranger de leur dner, dit Gaspardo, surtout aprs le service qu'elles nous ont rendu en nous montrant le gu. Por Dios! Il nous faut pourtant le faire, il n'y a pas moyen de l'viter. Allons, senoritos, descendons, nous demanderons en passant pardon mesdames les grues de la libert que nous prenons leurs dpens. En disant ces mois, Gaspardo se dirigea vers le confluent des deux cours d'eau, suivi par ses compagnons qui n'avaient fait, comme on le pense, aucune objection au discours du brave gaucho. Au bout de deux cents pas, ils arrivaient au territoire de pche des grues. Ces grands oiseaux, effrays par l'approche de cratures si diffrentes de celles qu'ils voyaient ordinairement, se htrent d'avaler le contenu de leurs poches carlates, puis, agitant leurs grandes ailes au-dessus de l'eau, s'levrent dans les airs en protestant par leurs cris contre le drangement qu'on leur causait! Pendant un moment, ils tournrent au-dessus de la tte des cavaliers en poussant leurs notes perantes, comme s'ils avaient espr disputer aux cavaliers le passage du ruisseau. Cependant, quand les chevaux se mirent l'eau, ils comprirent que pour le moment leur pche tait finie, et, cessant leurs bruyantes dmonstrations, ils partirent l'un aprs l'autre en qute d'une retraite plus tranquille. Le passage tait tel que Gaspardo l'avait suppos; c'tait une barre entre le fleuve principal et son tributaire. Ni en aval ni en amont les chevaux n'auraient pu passer gu, et mme sr la barre, au point le plus profond, leurs sangles baignaient dans l'eau. La distance parcourir tait de plus de cent mtres, car c'tait cette place que le riacho avait sa plus grande largeur. Ils avaient franchi les deux tiers du passage et se flicitaient dj d'tre bientt arrivs sur l'autre rive, quand tout d'un coup les chevaux firent halte en frmissant de la tte aux pieds. Au mme instant, chacun des trois cavaliers ressentit une commotion trange et tellement simultane, que leurs exclamations s'chapprent de leurs trois bouches la fois comme d'un seul gosier.. Gaspardo seul reconnut la cause de ces chocs imprvus. Caramba! s'cria-t-il, c'est une raie lectrique. Non pas une, mais peut-tre un millier! Il y en a tout autour de nous, je le vois bien au frmissement des chevaux. Donnez de l'peron, senoritos! donnez de l'peron, ou nos btes paralyses n'atteindront jamais le bord! Ainsi apostrophs, les jeunes gens piqurent de toute la force de leurs talons, et leurs montures s'avancrent encore, mais avec inquitude et une visible irrsolution. Parfois elles essayaient de reculer en dpit des coups d'peron. Les cavaliers n'chappaient pas cette influence. Le fluide subtil courant le long des membres des chevaux, pntrait dans le systme nerveux des hommes et leur causait de violentes secousses. Tous les trois se sentirent d'autant plus troubls, que la force ne pouvait rien contre l'obstacle bizarre qui s'opposait leur marche en avant. Gaspardo seul conservait encore assez de prsence d'esprit pour parler et agir. peronnez, criait-il, peronnez! si nous ne gagnons pas le bord rapidement, les gymnotes auront raison de nous et de nos btes. Nos chevaux s'enfonceront dans l'eau comme des pierres et nous-mmes, si nous n'chappons pas l'influence de ces infernales btes, nous ne pourrons passer ni gu ni en nageant. En avant donc, senoritos! Jouez de la cravache et des perons comme s'il s'agissait du salut de nos Ames! Ludwig et Cypriano n'avaient pas besoin d'tre excits. Ils sentaient parfaitement l'imminence du pril et ne comprenaient que trop que chaque minute le dcuplait. Tous deux poussaient leurs montures autant que le leur permettait leur nergie dfaillante. Gaspardo le premier finit par atteindre le bord; il fut suivi de prs par Cypriano. Mais quand tous deux, se retournant, jetrent les yeux sur Ludwig, ils s'aperurent que celui-ci tait rest en arrire d'eux, quelques mtres de la rive; son cheval tremblait comme une feuille et refusait d'avancer. Le cavalier commenait perdre la tte en voyant l'inutilit de ses efforts. Tout d'un coup sa monture cessa de bouger. Le gaucho et Cypriano la virent peu peu enfoncer. Evidemment Ludwig tait hors d'tat de la retenir, Cypriano fit mine de descendre de cheval et de se jeter l'eau pour aller au secours de son cousin. Gardez-vous-en bien, s'cria le gaucho. Vous n'arriverez qu' prir avec lui. Il y a mieux faire pour le salut de Ludwig. En mme temps il dtachait son lazzo de sa selle et le faisait tournoyer autour de sa selle. Le noeud coulant tomba juste sur les paules de Ludwig. Le jeune homme enlev de sa bte abordait, cinq minutes aprs, sain et sauf sur le rivage. Sans perdre un instant, le gaucho relcha le lazzo, le dtacha promptement des paules de Ludwig, le fit siffler encore, et le lana sur le cheval, dont l'arrire-train tait dj sous l'eau. Cette fois, la boucle largement ouverte tomba sur le cou de l'animal en entourant dans sa premire moiti la haute selle espagnole qu'il portait; Gaspardo, assurant solidement le lazzo autour de son poignet et de son avant-bras, fit faire demi-tour sa propre monture du ct oppos la rive, et l'encourageant de la voix, il la lana d'un lan vigoureux en avant. CHAPITRE XI LE POISSON QUI FAIT DU FEU Il y eut une lutte violente au milieu du riacho; elle dura peu. Le cheval de Ludwig reprenait courage en se sentant secouru; il fit un effort de vigueur pour aider celui qui tait tent en sa faveur; ses jambes de derrire, dgages, reprirent bientt leur fonction, et il finit par prendre terre son tour. Le bord de ce cours d'eau bourbeuse prsentait un trange tableau; les trois chevaux frissonnant semblaient prs de dfaillir, et leurs cavaliers n'taient gure dans un meilleur tat. Le plus g des trois conservait encore un peu de force, mais il tait loin de se sentir aussi solide et aussi alerte que d'habitude. Jamais il n'avait subi une si violente attaque des gymnotes, et il ne pouvait s'expliquer leur puissance extraordinaire qu'en l'attribuant l'lectricit de la tempte, qui sans doute avait surexcit en elles l'nergie du fluide. C'tait l en effet l'explication la plus plausible du fait; la raie lectrique, parfois compltement inoffensive, est d'autres fois l'animal le plus dangereux qu'il soit possible de rencontrer au sein des eaux. Les chevaux furent quelque temps avant de se remettre de l'influence et des souffrances causes par les dcharges galvaniques des gymnotes. Les cavaliers et Gaspardo lui-mme avouaient qu'ils se sentaient trs-mal leur ai$e. Cependant le gaucho finit par retrouver sa vaillante humeur. Le succs de sa double pche au lazzo, la premire qu'il et faite en ce genre, l'avait ragaillardi, et il communiqua un peu de son entrain ses deux compagnons. Ils reprirent sans dlai leur voyage, et, tout en continuant suivre les bords du Pilcomayo, Gaspardo donnait ses jeunes compagnons toutes les observations sa connaissance relativement aux singuliers animaux auxquels ils avaient eu tant de peine se soustraire. Les gauchos, dit-il, les appellent des raies: cependant j'ai entendu le senor Ludovico (il dsignait ainsi le pre de Ludwig) leur donner le nom de gymnotes (4). Je suppose que c'est celui qui est connu des naturalistes. [Note 4: La gymnote possde une merveilleuse puissance lectrique. Les chevaux e! les bestiaux qui passent gu les marcages ou ruisseaux peupls par ces singulires cratures succombent souvent sous leurs chocs galvaniques. L'incident que nous rapportons est en parfaite concordance avec les phnomnes observs.] --C'est vrai, rpondit le jeune Ludwig en s'intressant aux paroles de Gaspardo. C'est l en effet leur nom scientifique. --Avez-vous jamais vu de prs un de ces vilains diables? demanda Gaspardo. --Non, rpliqua Ludwig, mais j'ai souvent entendu mon pre en parler. A ces mots de : pre, un nuage passa sur les traits du jeune homme; il tait vident qu'il ne pensait dj plus aux gymnotes. Moi, dit Gaspardo, j'en ai vu beaucoup. Prs de l'endroit o j'allais l'cole, il y avait une espce de mare qui tait pleine de raies lectriques, et nous autres enfants nous nous en amusions beaucoup, quoique nous en eussions trs-peur. Vous allez voir que ce n'tait pas sans raison. Je me souviens qu'un jour j'assistai un triste spectacle. Un vieux boeuf, qui n'avait plus qu'un oeil, s'tait laiss choir dans cette mare. Les enfants ne doutent de rien; j'avais eu la chance d'accrocher, avant que la pauvre bte ne ft vau-l'eau, une corde l'extrmit de ses cornes; nous nous mimes une douzaine au moins tirer sur cette corde, persuads que nos efforts suffiraient ramener le pauvre animal du gouffre o il tait tomb. Naturellement nous n'y parvnmes pas. Le malheureux boeuf n'en eut pas pour longtemps. Je le vois encore, aprs s'tre dbattu un instant, s'abmer tout d'un coup sous l'eau, comme s'il et t frapp d'un coup de foudre invisible. Jamais je n'oublierai le regard de dtresse qu'il nous jeta avant de disparatre; ils ont de si bons regards, les boeufs; mais ce que j'oublierai encore moins, c'est le chtiment inattendu que nous remes du propritaire du boeuf, dont nous esprions des remerciements, chtiment d, nous dit-il, la maladresse de nos efforts. C'tait le matre d'cole lui-mme, un homme pratique, qui ne se payait ni de bonnes paroles ni mme de bonnes intentions. Vous vous tes tous conduits comme des imbciles, s'cria-t-il, en essayant de faire une chose tellement au-dessus de vos forces. Il fallait crier au secours, venir me chercher. Je n'tais pas loin et mon boeuf serait encore en vie. Savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas, connatre la mesure de ses forces est indispensable tout ge, et pour que vous vous souveniez de cette utile maxime, je vais vous appliquer chacun quelque chose qui vous la fixera dans la mmoire. Nous remes tous une demi-douzaine de frules. Jamais correction ne fut administre avec une plus grande impartialit. Chacun en eut son compte. --C'tait un mchant homme ce matre d'cole, s'cria Cypriano... --Un peu rude, j'en conviens, rpondit Gaspardo, mais c'tait surtout un homme sens et judicieux. Ces frules m'ont sauv de bien des sottises dans ma vie, et, s'il faut tout dire, elle vous a t utile vous-mme. Je me la suis rappele propos dans notre caverne, tout l'heure, quand il s'agissait d'abattre coups de fusil notre second tigre. L'affaire tait chanceuse. C'est grce la mmorable leon de notre vieux matre que j'ai donn la prfrence notre fuse sur une dcharge d'artillerie dont reflet n'tait pas certain. Pour en revenir nos raies lectriques, je ne me doutais pas, l'poque o s'est passe l'histoire que je viens de vous raconter, que j'aurais me tirer d'affaire avec elles aujourd'hui et dans une circonstance aussi srieuse que celle d'o nous sortons. Soyez sr, mon cher Ludwig, que le souvenir du boeuf et de la leon nergique subie cause de lui m'a inspir heureusement tout l'heure, quand je me suis servi de mon cheval comme d'un remorqueur pour le vtre. --Pauvre Gaspardo, dit Cypriano, c'est pourtant vrai que nous voici tenu de bnir le vieux matre d'cole auquel il a d un enseignement si difficile oublier. La conversation continua sur les raies lectriques. Vous dites que vous avez vu des raies lectriques, cousin, demanda Ludwig. A quoi ressemblent-elles? --Le gaucho peut vous le dire mieux que moi. --A quoi ressemblent-elles, Gaspardo? --Ma foi, _muchachos_, si l'on me demandait de faire une description de ces vilaines btes, je rpondrais qu'elles ne ressemblent rien. L'animal le plus laid de la cration pourrait tre vex de leur tre compar. S'il y a de l'eau en enfer, c'est d'animaux comme ceux-l qu'elle doit tre peuple. --Tout cela ne nous apprend pas quoi ressemble une raie lectrique, interrompit Ludwig, auquel l'amour de l'histoire naturelle faisait dsirer une description plus prcise. --Non certainement, rpliqua le gaucho, mais ce n'est pas une chose aise que de dcrire un poisson qui n'est peut-tre pas un poisson, quoiqu'il passe son temps sous l'eau. --Quant tre un poisson, c'est un poisson, fit le jeune naturaliste, tout aussi bien que les autres raies, mais quelle est sa forme, sa couleur? sa dimension? Mayne Reid. (_La suite prochainement._) [Illustration: LES TORTUES DE MER A PARIS.--Dcapitation d'une grosse tortue.] LA SOEUR PERDUE PAR MAYNE REID [Illustration: Le vieux mle gisait inanim.] [Illustration: De petits hiboux occupaient le sol en commun avec les quadrupdes.] [Illustration: Chacun d'eux pench sur le sol.] [Illustration: La construction en tait toute primitive.] REVUE LITTRAIRE LES LIVRES D'TRENNES II Parmi tous ces livres gaufrs et dors que le jour de l'an fait natre, il en est un que je trouve particulirement recommandable, c'est le _Magasin d'ducation et de rcration_, fond, il y a quelques annes, par M. J. Hetzel, avec la collaboration spciale de Jean Mac et de Jules Verne. Le _Magasin d'ducation_ en est arriv maintenant sa neuvime anne, son dix-huitime volume, et la plupart des ouvrages qu'il a publis, _Les Anglais au ple nord, Les Enfants du capitaine Hatteras, Le Pays des fourrures_, de Jules Verne, _La Roche aux Mouettes_, de Jules Sandeau, _Les Contes du chteau_, de Jean Mac, et les dlicieuses historiettes de P.-J. Stahl, ses contes et rcits de morale familire, sont rapidement devenus populaires. Je ne sais rien de plus intressant et de plus curieux que de feuilleter, sous la lampe, ces volumes o la gravure vient en aide l'imagination, o le dessin explique et anime le texte, o les yeux sont charms avant l'esprit. Les enfants seraient trop heureux si ces beaux livres, ces rcits qui les captivent, qui les amusent, ces images qui les sduisent, si tout cela tait fait pour eux seuls. Mais les parents,--ces grands enfants,--y trouvent aussi leur compte. Il y a, dans le _Magasin d'ducation_, comme dans toute la bibliothque d'Hetzel, des catgories de lectures pour tous les ges. D'abord, le premier ge, qui se plaira, par exemple, cette capricieuse histoire de _La Famille Chester_, que P.-J. Stahl a crite en collaboration avec W. Hugues, ou encore _La Comdie enfantine_ et aux jolis dessins de Froment, adorables comme des fresques antiques ou comme les meilleurs tableaux d'Hamon. En ce genre, _La Bote au lait_, tableau de la premire commission de Fanchette, est tout fait une chose exquise. Les hsitations de Fanchette portant la bote au lait tante Rose, ses stations, ses tentations, sa gourmandise bientt punie, tout cela est rendu avec une dlicatesse infinie, et c'est l une vritable oeuvre d'art. Le deuxime ge et la jeunesse ont les rcits didactiques de Jean Mac et de Viollet-le-Duc, l'_Histoire d'une maison_, entre autres, o l'minent architecte explique avec beaucoup de clart et d'esprit comment on s'y prend pour conduire un logis de la base au faite. Il faut placer aussi dans cette catgorie les romans de Lucien Biart ou du capitaine Mayne-Reid, les aventures de terre et de mer dont les lecteurs de l'_Illustration_ ont pu mieux que personne mesurer le mrite, puisqu'ils connaissent _La Soeur perdue_, ce vigoureux tableau de moeurs exotiques. Les parents enfin, ceux qui lisent ces livres par-dessus les paules et la tte de leurs enfants, ont pour eux _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_, et la _Gographie de la France_ et les _Sciences usuelles_, mises la porte de tous par M. Louis du Temple, un capitaine de frgate qui crit avec une lucidit tonnante. Elle est riche, on le sait, cette collection Hetzel, et les dix-huit volumes du _Magasin d'ducation_ forment, eux seuls, une bibliothque vritable, la plus instructive et la plus attachante. Quelle richesse d'inventions, quelle dpense d'imagination et de talent! Comme ce Magasin est suprieur notre pauvre _Journal des Enfants_ qui faisait jadis notre joie! On y sent chaque page la main d'un artiste et d'un lettr. Cet homme-double, c'est Hetzel, le plus fin moraliste, l'crivain dlicat, l'homme qui sait le mieux ce qui plat le plus ces critiques svres; les enfants. Hetzel a vraiment cr tout un genre de livres, et n'et-il pas droit la renomme littraire la plus brillante (il en a fait don P.-J. Stahl), qu'il mriterait encore d'tre bni des lettres pour avoir fond en France un genre moral et familier, mais artistique, que la France ne connaissait pas. Cette fois, outre les deux volumes annuels de ce _Magasin d'ducation_ dont la collection entire, les deux sries, formeraient la plus magnifique trenne et la plus intelligente qu'on pt donner, Hetzel publie plusieurs excellents ouvrages que j'ai grand plaisir signaler et d'une faon toute spciale. C'est, ai-je dit, _La Famille Chester_, de P.-J. Stahl. Cette histoire de deux petits orphelins, qui ne sont autres que deux malheureux _rats_ de Londres, et fait sourire J.-J. Grandville. Les dessins sont de Froelich et ils sont ravissants. C'est l'_Histoire d'une maison_, de Viollet-le-Duc, avec des illustrations et des figures qui mettent ce grand art de l'architecture la porte de tous. C'est le joli volume de Lucien Biart, _Entre frres et soeurs_, o toutes les menues connaissances scientifiques indispensables la conversation sont enfermes avec beaucoup de talent. C'est, encore une fois, _La Soeur perdue_, de Mayne-Reid, c'est enfin l'oeuvre de Jules Verne, qui se trouve augmente de deux volumes, _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_. Lorsqu'on parle de Jules Verne, il suffit de donner le titre de son nouveau livre; il a son public, sa spcialit, son originalit, et personne auprs du public n'a plus de vogue que lui. Le fait est que ses rcits, o la fantaisie se mle si agrablement la science, sont des plus attachants. Je sais des lecteurs qui en sont fanatiques. _Le Tour du monde en 80 jours_ et _Le Pays des fourrures_ auront certainement, ou, pour mieux dire, ont maintenant le succs des prcdents ouvrages de l'auteur, _Cinq semaines en ballon_, ou encore _De la Terre la Lune_. M. Verne a videmment mis profit, pour crire et dcrire son _Pays des fourrures_, les rcits intressants de M. Hayes, mais il a peint d'une touche toute personnelle ces paysages du ple, cette mer de glace, ces _icebergs_, et de telle faon qu'on ne saurait les oublier. Ce dernier livre est l'un de ses bons livres, Il vaut tout ce que l'auteur a fait de mieux et l'Acadmie pourra fort bien le couronner, comme elle a couronn les prcdents ouvrages et le _Magasin d'ducation_ tout entier. J'ai dit quel petit chef-d'oeuvre c'tait que _La Boite au lait_, de M. Froment; il faut ajouter qu'Hetzel publie, dans le mme genre, d'adorables albums, comme _Les Commandements du grand papa_, illustrs par Lorentz Froelich, et _Les Aventures de Mademoiselle Minette_, qui se recommandent tout particulirement au public par le nom de l'artiste qui en a sign les dessins. C'est Coinchon, un brave garon, garde national de marche au 19 janvier, et tu, comme Henri Rgnault, devant le mur de Buzenval. Coinchon a fait pour Mademoiselle Minette des tudes de chats et de chattes absolument russies. Il y avait un vrai talent chez le malheureux jeune homme. On ne saurait trop louer ces livres-albums, dont le texte est de P.-J. Stahl, et il faut avoir, pour crire les lgendes de ces dessins, un talent d'crivain d'une trempe parfaite. Cela n'a l'air de rien, ces quelques lignes mises au bas d'un croquis de Froelich ou de Froment, et, pour les tracer, il faut possder la fois les qualits les plus rares, la finesse, la simplicit, l'motion, une certaine tendresse, la science de l'enfance, toutes choses qui ne se peuvent trouver, on l'avouera, que chez des natures d'lite. Hetzel a donc donn, cette anne comme les annes prcdentes, des oeuvres de choix, et il en prpare dj de nouvelles, l'_Histoire d'un ne_, par Stahl, l'_le mystrieuse_, par J. Verne, _Une Mre_, par M. Legouv, et la _Petite soeur_, par M. de Laprade. Et c'est plaisir de voir tous les bons esprits et les coeurs haut placs aider dans son entreprise l'homme qui a su faire ainsi une rvolution dans la librairie et crer une bibliothque pour les jeunes esprits, qui seront plus heureux que notre gnration sacrifie et pntreront peut-tre par la porte au seuil de laquelle nous aurons us nos efforts, dans cette socit quilibre o le bonheur, dit-on (pourquoi ne l'esprerait-on pas?) sera mieux rparti entre tous, l'injure de la patrie tant depuis longtemps venge. Ce ne sont pas l d'ailleurs les seuls livres d'trennes qu'il nous faut encore signaler. M. Gaston Tissandier a, depuis un an, fond une sorte de revue illustre des sciences qu'il appelle La Nature. La premire anne est finie et forme dj un beau volume d'une utilit et d'un intrt absolus. MM. Dehrain, Flammarion, C.-M. Gariel,--un esprit suprieur, un de nos anciens compagnons de classe,--Amde Guillemin, E. Margoll, etc., composent la rdaction de ce recueil que je n'ai point qualit pour analyser ou critiquer, mais dont je signale avec plaisir l'apparition et dont je constate le succs. M. le marquis de Cherville a publi aussi (chez Didot) un bien joli volume. On connat son _Histoire d'un trop bon chien_. Cette fois, M. de Cherville nous conte l'_Histoire naturelle en action_. Il est chasseur, il est campagnard, il adore les animaux, tout en les abattant d'un coup de Lefaucheux; mais, dire vrai, le gibier et lui n'en sont pas moins bons amis. La preuve en est dans la faon dont il en parle. On n'a pas plus d'esprit et pas plus d'motion juste et non affecte que n'en a M. de Cherville en ces pages qui instruisent et qui amusent, et qui mritent d'tre relues. L'_Histoire naturelle en action_ est un des plus instructifs recueils de nouvelles qu'on ait publis depuis longtemps. Et les _Contes du bibliophile Jacob ses petits enfants_? M. Paul Lacroix a fait tenir dans ces pages et dans ces quelques rcits toute l'histoire de France de 1350 1695. Chaque pisode choisi par le savant auteur de tant de travaux estims forme, si je puis dire, le tableau d'un rgne ou d'une poque et, de la sorte, le lecteur s'instruit en s'amusant. Il s'instruit sans le savoir, car, c'est un fait, le public n'aime pas qu'on lui dise: venez ici, je vais vous apprendre quelque chose. Il hait d'instinct les magisters. Mais on n'est pas moins pdagogue ni pdant que M. Paul Lacroix, et ses _Contes du bibliophile Jacob_, avec leurs dessins trs-tudis et trs-vrais de M. Philippoteaux mritent, eux aussi, une place d'honneur. Est-ce tout? Certes non. Je dois signaler encore _Les Merveilles de la science_, de M. Louis Figuier. C'est un livre plein de faits, groups avec art et rendus visibles,--j'allais dire palpables,--par des dessins. M. Figuier nous apprend l tout ce qu'il faut savoir sur le verre, le cristal, les poteries, les porcelaines, la soude, le savon, les potasses. Et tout cela est intressant comme un roman. A propos de M. Louis Figuier, je suis bien en retard avec lui, ou du moins avec ses _Vies des savants illustres_ qu'il publie en volumes in-18 (ce sera l'dition dfinitive); je devais depuis de longs mois l'annoncer. Je ne reviendrai point sur _La Comdie de notre temps_, texte et dessins par Bertall. Je tiens seulement ajouter, en manire de post-scriptum, aprs la notice de l'autre jour, que le livre fait son chemin et que l'auteur y a trouv son plus grand succs. L'diteur, M. Eugne Plon, nous a adress depuis un joli volume sign Mustapha, et qui s'appelle _Voyage autour de ma tente_. Ce sont de petits croquis militaires d'une valeur rare. Ce pseudonyme de Mustapha cache, je crois, M le capitaine Lung, l'auteur d'un trs-beau travail sur le _Masque de fer_. Ce sont l des souvenirs du temps o le soldat avait le droit de rire. Recueillons-les, semble dire _Mustapha_, et amusons-nous-en encore jusqu'au jour o il nous sera permis de rire des autres. M. Plon est encore l'diteur d'une magnifique publication, aujourd'hui termine, le _Muse des Archives nationales_, o l'on retrouve catalogus, analyss, reproduits trs-souvent _en fac-simil_, les incomparables trsors historiques conservs la rue du Chaume. Tout le inonde n'a pas le loisir d'aller visiter le muse des Archives et surtout d'en tudier les richesses. Eh bien, l, on retrouve le Muse lui-mme, on le possde dans ces pages savantes qui composent, dire vrai, un monument littraire et historique tout fait unique. Passer des sceaux l'aspect trange et des signatures bizarres des premiers rois l'criture des Henri IV et des Louis XIV, pour s'arrter Bonaparte, aprs avoir regard les morceaux de papier dchir trouvs sur le cadavre de Ption, quel rve! quelle fantastique ralit! Or, c'est cela, ce sont ces surprises et cette science que ce beau volume, le _Muse des Archives nationales_, tient en rserve. Il ne nous suffira pas de l'avoir lou ainsi, rapidement, nous y reviendrons coup sr. Il en est, il en sera de mme des _Fables_ de La Fontaine, que vient d'diter M. Jouaust. La Fontaine illustr par Millet, Stevens, J.-L. Brown, Detaille, Emile Lvy, etc., et illustr de faon ce que le dessin original de l'artiste soit reproduit, si je puis dire, dans sa ralit mme, voil l'tonnement que nous rservait ce matre s-bibliophilie. Il a russi et nous prdisons, ds prsent, un vif succs ces _Fables de La Fontaine_, que nous rangeons dans la catgorie des livres d'trennes, quoique le livre n'ait pas besoin, pour tre apprci, d'tre un livre d'actualit. Jules Claretie. BIBLIOGRAPHIE _La pluie et le beau temps_, mtorologie usuelle, par Paul Laurencin.--A lire le titre de ce charmant petit volume, on pourrait croire une oeuvre fantaisiste, mais le sous-titre est l pour rectifier cette impression premire et dterminer le domaine dans lequel l'auteur introduit le lecteur son grand profit. C'est donc de mtorologie qu'il s'agit, c'est--dire de ces phnomnes curieux dont l'atmosphre est le thtre et qui influent sur ce que, dans le langage familier, on appelle le _Temps_. L'ouvrage, publi par J. Rothschild, diteur, et orn de 110 gravures et cartes, est divis en vingt chapitres, o M. Laurencin, en un style clair, prcis et d'une lgante simplicit, traite successivement de la composition de l'air, de la chaleur et des courants atmosphriques, de l'eau dans l'atmosphre, de la pluie, de ses bienfaits et de ses mfaits, des orages, du cyclone, de l'arc-en-ciel, des climats, des saisons, etc., etc., et montre finalement que tous les phnomnes de la pluie et du beau temps drivent d'une cause unique: la chaleur solaire, et que, jusqu' un certain point, on peut prvoir les variations atmosphriques. Cette possibilit de se rendre compte des chances probables de pluie et de beau temps, pour une poque dtermine, intresse aussi bien l'homme de plaisir que l'homme de travail. Aussi sommes-nous convaincus que _La pluie et le beau temps_, ce rsum aussi succinct que substantiel de toutes nos acquisitions touchant la science mtorologique, recevra de tout le monde l'accueil qu'il mrite tous les titres, c'est--dire le plus favorable et le plus empress. P. Au nombre des trennes les plus belles et les plus utiles, les plus intressantes et les plus instructives, nous devons placer en premire ligne un magnifique volume: _le Jardin d'acclimatation illustr_. L'auteur, M. Pierre Pichot, le sympathique directeur et rdacteur en chef de la _Revue britannique_, a eu le talent de vulgariser la zoologie, et son remarquable ouvrage, apprci des savants, est crit dans un style clair et facile, qui le met la porte de tout le monde. Ce splendide livre renferme 25 gravures colories et d'innombrables vignettes; ce n'est pas seulement un excellent guide du Jardin d'acclimatation; l'auteur a poursuivi un but plus lev et a russi faire un trait complet de zoologie. Le _Jardin d'acclimatation illustr_ se trouve chez Hachette et au bois de Boulogne, la librairie du Jardin d'acclimatation. Son prix est plus modique qu'on ne pouvait s'y attendre pour une publication aussi importante. (Broch, 15 fr.; richement reli, 20 fr.) Il y a deux mois, nous avons vu plusieurs fabricants de machines coudre faire grand bruit avec les rcompenses qu'ils avaient obtenues l'Exposition de Vienne. Sans vouloir diminuer en rien la valeur attache aux mdailles de progrs et celles de mrite, que ces maisons ont affiches, il nous sera permis de leur opposer une maison qui a t l'objet de distinctions tout exceptionnelles, dont elle s'est peu vante. C'est la Compagnie Wheeler et Wilson, de New-York (qui a son sige Paris, chez M. H. Seling, 70, boulevard Sbastopol). Cette importante Compagnie, en outre des mdailles de progrs et de mrite qui lui ont t dcernes, a seule t recommande par le jury international pour le _grand diplme d'honneur_. Et dernirement M. Nathaniel Wheeler, prsident de cette Compagnie, a t dcor de l'_ordre de Franois-Joseph_, comme rcompense de services minents rendus l'industrie de la machine coudre,--la seule dcoration accorde Vienne un fabricant de machines coudre. Cette double distinction place videmment la Compagnie Wheeler et Wilson au-dessus de toutes les compagnies rivales, et comme Paris en 1867, o l'unique mdaille d'or pour ce genre de fabrication lui a t dcerne, elle a remport la victoire sur tous ses concurrents. LA NATURE REVUE DES SCIENCES EN 1873 La nouvelle publication que M. G. Tissandier a fonde cette anne, avec le concours de nombreux crivains scientifiques, a obtenu de la part du public l'accueil dont elle tait digne. Nous sommes persuad que le premier volume qui vient de paratre, et qui comprend le tableau du progrs en 1873, comptera parmi les livres les plus apprcis de l'poque du jour de l'an. Les principaux collaborateurs de _La Nature_: MM. le Dr. Bertillou, H. Blerzy, Ch. Boissay, Bontemps, P.-P. Dehrain, C. Flammarion, W. de Fonvielle, C.-M. Gariel, F. Garrigou, J. et M. Girard, A. Guillemin, Dr. Joly, S. Meunier, E. Margoll, E. Menault, Vignes, Zurcher, etc., sont trop connus du public pour que nous ayons faire l'loge de leurs travaux. Nous prfrons emprunter _La Nature_ la description fort intressante de la nouvelle boue de sauvetage lumire inextinguible, dont un de nos compatriotes, M. Silas, est l'inventeur. [Illustration: Nouvelle boue de sauvetage lumineuse (systme Silas). Gravure extraite du journal la Nature.] Cette boue est forme, comme l'indique la gravure contre, d'une sphre mtallique contenant du phosphure de calcium. Un homme tombant la mer pendant la nuit, on jette la surface de l'eau la boue Silas. L'eau pntre dans la sphre creuse, dcompose le phosphure de calcium donnant naissance un dgagement abondant d'hydrogne phosphor. Ce gaz s'chappe par un tube suprieur, mais il a la proprit remarquable de brler spontanment au contact de l'air, sans que l'eau puisse l'teindre. Une flamme vive, brillante claire le naufrag et le guide tandis qu'il serait irrvocablement perdu si nulle lumire n'apparaissait au milieu des tnbres! La Nature abonde en faits de ce genre, elle nous donne l'expos complet des vnements scientifiques rcents, des dcouvertes importantes, ses belles et nombreuses illustrations en font une publication minemment attrayante, et digne tous gards des plus grands loges. [Illustration: nouveau rbus.] EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Le commerce est le lien des nations. End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 1609, 27 dcembre 1873, by Various License: Share Alike