Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: 75 centimes_ SAMEDI 31 JANVIER 1891 49e Anne--N 2501. [Illustration: LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI D'ORLANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'aprs des photographies de M. le prince Henri d'Orlans.] [Illustration: Courrier de Paris] La mort du prince hritier de Belgique a t un deuil pour Paris. A la premire reprsentation de _Thermidor_, le Prsident de la Rpublique n'a pas occup son avant-scne et la baignoire du duc d'Aumale est reste vide. Elle tait mme mlancolique voir cette unique baignoire grille, dans cette salle brillante, tincelante, toute pare. Une grande premire s'il en ft. Une grosse affaire ce _Thermidor_, et qui a mis en mouvement toute la curiosit artistique et toute la passion politique. Aprs quelque cent ans, on ne peut, parat-il, parler de la Terreur sur un thtre sans tre accus d'attentat la Rpublique. Nous a-t-on assez racont depuis des mois propos du comdien Labussire, hros de la pice de M. Sardou, l'arrestation des comdiens franais coupables d'avoir jou _Pamla_, une pice qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se trouverait encore des gens capables de dcrter d'accusation les artistes qui ont reu et jou _Thermidor_. Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique, un homme qui crit un article, un livre ou une pice dsagrables leurs ides, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne demanderait pour lui aucune commutation de peine. --La grce de Fouroux! La grce d'Eyraud! Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il parat qu'on doit gracier Eyraud cause de sa famille. Avait-il song la famille de l'huissier Gouff quand il ne le graciait pas? On va aussi, je pense, demander la grce de ce Wladimiroff que me parat un joli type d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le hros du drame de Ville-d'Avray. Ce Chambige slave--pardon, j'insulte Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public fminin. Or, la Cour d'assises comme au thtre, il faut avoir pour soi les femmes. --Cherchez la femme, dit la police. --Entranez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat. Et il ne l'a pas entrane du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il s'tait content de la tuer dans la personne de Mme Dida. Ces assassins _par amour_ (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien curieux. Ils jurent: 1 de tuer l'objet aim; 2 de se tuer aprs. Mais, aprs avoir accompli la premire partie de leur tche, ils reculent gnralement devant la seconde. Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile accomplir. Il est assez facile de dire une malheureuse: Mourons ensemble, veux-tu? Et, par amour de la phrase, l'autre rpond aussi sans difficult: Oui, mourons ensemble! Elle ajoute mme quelquefois, tant romanesque: --Avec joie, mon ador, avec joie! Mais quand l'amoureux, l'Antony, le _Werther deux_, a ajout: Viens avec moi dans l'ternit, et press la gchette d'un pistolet, quand la femme est tombe, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il rflchit, Antony, il hsite, il trouve, avec une rapidit au moins gale celle qu'il a mise pousser la dtente, il dcouvre brusquement que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet qu'il dirige contre lui-mme est tenu d'une main beaucoup moins ferme que celui qu'il a braqu sur la victime. Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les gendarmes s'en mlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les assassins de profession--qui mprisent volontiers les assassins par amour--appellent, dans leur argot, les _curieux_. Des curieux qui ne sont pas des fervents de la _curiosit_, c'est--dire de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les bibelots, les faences et les autographes, cette semaine. Vente trs intressante, car Champfleury tait un amasseur de documents, un chasseur de curiosits. Comme ce Trublet dont on a dit: Il compilait, compilait, compilait... on pourrait dire de lui: Il entassait, entassait, entassait... Assiettes rvolutionnaires, posies de la priode rvolutionnaire, posies de la priode romantique, bouquins intressants, lithographies de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son cabinet de Svres o la mort est entre, prenant et dispersant toutes ces collections pour la plus grande joie des autres curieux. M. Paul Eudel a crit une bien jolie prface pour le catalogue de cette vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui tait rest un _mystificateur_, comme Labussire, et aussi des anecdotes qui montrent le flair du dnicheur d'objets d'art. --Je ne suis pas srieux, disait Champfleury, il y a assez de gens srieux sans moi. Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton tranard qui lui tait personnel: --Je me suis bien amus dernirement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au sige de la Socit des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette indication au bas de l'escalier: Sauvage Allant et Cie l'entresol. Cela m'agaait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi, un beau jour, je n'ai pu rsister la tentation, il me fallut gratter une partie de l'inscription, et on lit prsent: Sauvage.................... l'entresol. Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a l tout un caractre et toute une poque. Voici le chercheur maintenant: Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel, Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote M. Eudel--aperoit parmi un lot de vieilles faences une porcelaine siamoise qui lui parat merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix. --Je vous en donne cinq cents francs! La marchande en et peut-tre demand vingt ou trente. Elle dit alors qu'elle rflchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir a et l sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acqureur, la porte de guerre lasse Champfleury, qui l'achte et la place au muse de Svres. Quelque temps aprs, des ambassadeurs siamois de passage Paris viennent visiter le muse. Champfleury, trs fier, leur montre le vase qu'il a achet. --Ce cloisonn! dit un des ambassadeurs. Mais c'est l une pice des plus rares, un morceau de choix. Du onzime sicle. Il serait dj prcieux chez nous. --Et combien l'estimez-vous? --Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze vingt mille francs! Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempta, parla de procs. On l'avait trompe. Elle demandait la rsiliation de la vente. Elle alla clabauder chez des dputs, nos matres. On parla d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit la marchande un groupe de Svres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosits Champfleury avait _du nez_. Il avait aussi des amis. On le voit la liste de ses correspondants. Des amis et des plus hupps. Ce Wagner, dont on clbre le gnie sur tous les tons et dont on rclame le rpertoire sur la scne de l'Opra comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le dfendit, le loua un des premiers. On trouvera--ou l'on a trouv, car c'est vendu maintenant--parmi les autographes de Champfleury des lettres fort intressantes relatives aux rptitions du _Tannhauser_ et, la date du 16 mars 1870--quatre mois avant la guerre--Richard Wagner crivait de Lucerne Champfleury, en franais, une lettre o il lui parle de ses _esprances favorites_ lui Wagner, la fusion de l'esprit franais et de l'esprit germanique. Et quelques mois aprs le matre-musicien insultait niaisement Paris assig et crivait son Choeur des rats.. Mais, en mars, il disait: Vous savez que j'ai toujours eu l'ide de l'rection Paris d'un thtre international o seraient donnes, dans leur langue, les grandes oeuvres des diverses nations. _Seule la France, et Paris en particulier_, saurait relier en un faisceau des productions htrognes en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable au dveloppement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les oeuvres franaises qui devraient tre donnes sur cette scne exceptionnelle, trs indpendante des intrts du jour, celles de Mhul tiendraient une premire place... Richard Wagner se rclamant d'un gnie franais, voil _un comble_! Bien intressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet Champfleury date du lendemain de la guerre d'Italie et o le peintre, abandonnant son _Combat de cerfs_, qu'il vient d'achever, crit son ami: Enfin, voici du trs scabreux. Je finis l'_Amour et Psych_ que vous connaissez, avec de lgres additions. Ensuite j'ai envie de leur faire un tableau de la guerre, soit le cimetire de Solfrino ou autre tuerie au second plan, puis, au premier plan, deux de _leurs soldats_ qui se distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces deux btes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des ttes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dpouilles, le tout au crpuscule; les dents du ngre claireraient la campagne. Eh bien, voil un homme qui ne saurait tre souponn--comme David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manire de la faire har qui sent dj son _Ode la Colonne_. Dans une autre lettre Courbet dit Champfleury qu'il n'aime pas l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute: Autrement, si je ne considre que moi-mme, ce gouvernement fait mon affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'tre une personnalit! Comme les lettres intimes clairent un caractre! Je ne penserai plus Courbet sans songer ces deux petites missives-l. Mais je m'aperois que je vous ai peu parl de Paris. C'est qu' Paris il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous attristait et dsolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables. La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique politique, et en se rconciliant pour un jour dans une oeuvre de charit. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le soleil qui s'est inscrit ds la premire liste et comme suit: _Tous mes rayons de soleil. Total: La sant._ On lui a fait le meilleur accueil. Rastignac. NOTES ET IMPRESSIONS On a vu de mauvaises institutions corriges dans la pratique par la sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs passions. Paul Janet. * * * Si nous mettions d'un ct tous nos sourires, de l'autre toutes nos larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie remportent de beaucoup sur les jours de soleil. (_Revue flibrenne._) L'abb Joseph Roux. * * * La diffrence qu'il y a entre une longue vie et un bon dner, c'est que, dans un bon dner, les douceurs viennent la fin. R.-L. Stevenson. * * * Il est rare qu'une ide juste et gnreuse ne rencontre pas un homme de coeur pour la raliser. Jules Rochard. * * * Pourquoi parler de vrit en histoire? Il y a autant de vrits historiques que d'esprits qui se tournent vers le pass: autant de Thermidors que de Sardous. Maurice Barrs. * * * Ce n'est pas crer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y porter remde. (_Questions actuelles._) Paul Deschanel. * * * Il n'y a pas de misres humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-mme atteint. * * * Laissez-nous nous moquer un peu des mdecins quand nous nous portons bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades. G.-M. Valtour. COMMENT LE FROID A CESS SUR L'EUROPE Quelle loi mtorologique rgit les saisons? Voil une question qui nous est adresse de toutes parts et laquelle nous aimerions pouvoir rpondre. Si la connaissance du temps est encore ses dbuts et infiniment loigne des certitudes qui font la gloire de l'astronomie, ce n'est pas une raison pour dsesprer d'arriver jamais aucun rsultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne ngliger aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'tudier la question et de faire faire un pas en avant la mtorologie. Peut-tre les remarques suivantes contribueront-elles avancer un peu la solution du problme. Les cyclones qui ont t observs rcemment aux tats-Unis et qui ont travers l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'cosse ont t lis d'une manire tout fait directe et trs troite au changement subit du temps et la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement l une relation de cause effet. Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont svi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphre qui pse sur elle est, contrairement nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui accompagne la pluie et les temptes. Le baromtre se tient aux environs de 770 millimtres. Les minima thermomtriques correspondent ces maxima baromtriques. C'est ce qu'on appelle le rgime anticyclonique, baromtre lev, vents du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce rgime est dtruit par l'arrive des dpressions atmosphriques. Le vent tourne l'ouest, le baromtre baisse, le dgel et les pluies arrivent, et parfois mme un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de dimanche et lundi derniers, o le soleil a t plus chaud et plus brillant que dans bien des journes de mai. Le contraste a t subit et pourrait tre considr comme fantastique si la variabilit de notre climat ne nous y avait accoutums de tout temps. [Illustration: Carte baromtrique du 20 janvier.] [Illustration: Carte thermomtrique du 20 janvier.] Pour bien nous rendre compte de cet tat de choses, comparons entre elles deux journes montrant bien ce contraste. Choisissons celles des 20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte baromtrique et la carte thermomtrique de la premire. On a runi par une mme courbe les points qui ont la mme pression baromtrique, et, pour la seconde carte, galement par une mme courbe ceux qui ont la mme temprature. Il est visible, sur la premire de ces deux cartes, que la haute pression de 770 millim. s'tend de Brest Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid, et celle de 765 m. de Portsmouth Hambourg, Prague, Munich, Gap, Barcelone. Les hautes pressions rgnent galement sur la Russie. Les faibles pressions, infrieures 760mm, commencent se marquer sur l'Irlande, l'cosse, la mer du Nord et la Norvge; je dis commencent, parce que la veille et les jours prcdents les hautes pressions dominaient l comme sur le reste de l'Europe. Eh bien, ce jour-l, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la carte thermomtrique que toute l'Europe tait dans le froid, l'exception des les britanniques. La courbe de zro part de Trbizonde pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue, Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu' Londres et Christiania. La courbe de 5 au-dessous de zro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes, Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10 de froid enveloppe une partie de la France et la Suisse, de Lyon Berne et Belfort. La veille, le froid svissait plus fort encore l'est de la France: -15, -20 et -25. Voil l'tat anticyclonique: froids rigoureux et haute pression. Comment ce froid a-t-il cess? Tout d'un coup, par l'accentuation de la dpression baromtrique qui commenait la veille. [Illustration: Carte baromtrique du 21 janvier.] [Illustration: Carte thermomtrique du 21 janvier.] Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont t loignes vers l'est jusqu'en Prusse, et une dpression considrable, un vaste cyclone tourne ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le dgel et la pluie arrivent et l'Europe entire a pass subitement du froid au chaud. La courbe de zro au lieu d'entourer la France, l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille Bruxelles, la courbe de 5 au-dessus de zro monte d'Alicante Tours et au Havre. Les froids sont refouls sur la Russie, ce qui est normal. Mme rgime le lendemain 22, le dgel et la pluie continuent. Le 23, _la France entire est gauche de la courbe de zro, c'est--dire dans la chaleur_. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'cosse accentue encore le changement de rgime. Le 24, la courbe de zro va de Trente Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte de ce jour, car elle est vraiment stupfiante pour ceux qui savent la lire et la comparer aux prcdentes. Il en est de mme le 25: _l'Europe presque entire est gauche de la courbe de zro_: cyclone sur la Sude. [Illustration: Carte thermomtrique du 24 janvier.] Il nous a paru intressant de mettre ces faits sous les yeux de nos lecteurs. L'hiver a cess par l'arrive d'une srie de cyclones, qui tous ont pass au nord des les britanniques. La question de pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc celle de pronostiquer l'arrive des cyclones, l'arrive des dpressions baromtriques, l'arrive du vent d'ouest. Lors mme que le cyclone amnerait des temptes de neige (ce qui est du reste arriv cette anne), le changement de rgime n'en serait pas moins probable. Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment termin, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les hautes pressions baromtriques reparaissent, la mme srie de froids ne peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer l'Europe entire? Quelle est la cause immdiate du froid? On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous arrive de Russie et de Sibrie, o le thermomtre descend si souvent au-dessous de 30 degrs de glace; mais il importe encore ici d'analyser la question. Or, prcisment aux dates des plus grands froids, tels que le 10 dcembre 1879 et la priode du 17 au 20 janvier derniers dont nous avons mis les cartes thermomtriques sous les yeux de nos lecteurs, le froid ne va pas en augmentant dans la direction d'o vient le vent; il est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas le vent du nord-est qui nous apporte le froid. Pourtant les grands froids concident toujours avec ce courant polaire. Mais ils s'accentuent sur place, sur la France mme. Pourquoi? Si l'atmosphre n'existait pas, la chaleur reue du Soleil ne serait pas conserve un seul instant la surface de notre plante, le sol ne s'chaufferait jamais et resterait constamment gel, parce que la Terre vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la temprature est de 273 degrs au-dessous de zro. Si l'atmosphre tait trs rarfie, comme celle qui existe au-dessus des hautes montagnes, notre plante serait galement couverte de glaces ternelles. Quel est l'lment qui, dans l'atmosphre, est le plus efficace pour conserver la chaleur reue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygne, ni l'azote: c'est la vapeur d'eau. Une molcule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus efficace pour conserver la chaleur qu'une molcule d'air sec. Grce cette facult prcieuse, l'atmosphre agit comme une vritable serre et emmagasine la chaleur solaire reue, l'empche de rayonner du sol et d'aller se perdre dans l'espace glac. Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus sec de tous les courants atmosphriques. Pendant le rgime des hautes pressions, c'est lui qui rgne. L'air est sec. Il peut avoir plus d'paisseur. Peu importe. Il n'a pas la proprit de conserver la chaleur. Cette chaleur reue est, d'ailleurs, bien faible en dcembre et janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent obliquement sans pouvoir chauffer le sol. La terre se refroidit, d'autant plus compltement que l'atmosphre qui la recouvre est plus froide elle-mme et surtout plus sche. L'hiver pourrait revenir--moins glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mmes. Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine comme de la fin des grands froids dans nos climats. Camille Flammarion. [Illustration: COMDIE-FRANAISE.--Thermidor drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--La scne entre Labussire (Coquelin) et le Pourvoyeur, au 1er acte.] [Illustration: COMDIE-FRANAISE.--Thermidor, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie pour marcher l'chafaud (4me acte).] LA MORT DU ROI KALAKAUA [Illustration: LE ROI DAVID KALAKAUA] Le souverain de l'archipel hawaen, qui vient de mourir San-Francisco o il s'tait rendu pour rtablir sa sant compromise, tait n le 16 novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et rgnait depuis quinze ans. Cette mort, qui en tout autre temps et pass inaperue du public, peut avoir de graves consquences et prcipiter des vnements que tous ceux qui sont au courant des choses de l'Ocanie sentent prochains. Depuis vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les dispute: l'Ocanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches et fertiles que baigne l'Ocan Pacifique veillent les convoitises des grandes puissances. La race indigne qui les peuple s'teint lentement au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie habitable dpasse celle de l'Europe; solidement assises, la France Tahiti, aux Marquises, la Nouvelle Caldonie, l'Angleterre en Australie, la Nouvelle-Zlande et dans la Nouvelle-Guine, l'Allemagne sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles attendent les vnements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco, reine du Pacifique, les tats-Unis surveillent la Polynsie et ont dj fait du tropical royaume hawaen une station maritime et une dpendance commerciale de la grande Rpublique, dont 2,100 milles marins la sparent. Ses missionnaires ont civilis ces les, ses colons les ont peuples, ses capitaux en ont dvelopp les ressources, ses lignes de paquebots ont reli l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice ocanienne des valtudinaires et des millionnaires les tats du Pacifique. Si le gouvernement amricain hsite devant une annexion plus complte, si ses hommes d'tat reculent devant la tentation de fonder, en dehors du continent, un tat nouveau, il n'en est pas de mme des colons amricains tablis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont ns, et qui verraient dans cette annexion un retour leur nationalit, une source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands dbouchs assurs leurs produits, une immigration importante. Depuis un demi-sicle, l'histoire du royaume hawaen est celle de la lutte sourde soutenue par l'lment indigne contre les tendances annexionnistes des colons amricains. * * * Ml cette lutte, appel y prendre part pendant de longues annes, des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires trangres du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son histoire vaut d'tre dite; elle est peut-tre le prologue d'vnements graves. Je revois encore, sigeant la Chambre Haute o l'appelait son rang, le souverain qui vient de mourir. C'tait alors un jeune homme de vingt-cinq ans, srieux, appliqu, de vie irrprochable. Le regard, intelligent et doux, avait ce quelque chose de rveur particulier aux races d'closion rapide et force. Sa naissance et son rang le dsignaient de hautes situations, mais rien alors ne faisait prvoir qu'il dt un jour occuper la premire. Le roi Kamhamha IV rgnait; la reine Emma lui avait donn un fils, le prince de Hawa, et, en cas de mort de cet enfant, le trne revenait au prince Lot, frre du roi. David Kalakaua ambitionnait alors le ministre de l'Intrieur, gnralement dvolu un chef indigne, et s'y prparait en tudiant fond le mcanisme administratif. Cependant les vnements se prcipitaient. Le 27 aot 1862 le prince de Hawa mourait, emport en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kamhamha IV succombait une attaque d'asthme et son frre lui succdait sous le nom de Kamhamha V. Lui-mme devait mourir jeune; il s'teignit subitement, le 11 novembre 1872, jour o il atteignait sa quarante-deuxime anne. Avec lui finissait la dynastie des Kamhamhas. Les Chambres se runirent pour dsigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs. En premire ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi, arrire-petit-fils, par les femmes, de Kamhamha Ier et g de trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi n'excluait les femmes du trne et la reine Emma pouvait tre lue, mais elle se refusa toutes les sollicitations, invitant ses partisans donner leurs voix au prince William. Il fut nomm une grande majorit. Elev par les missionnaires amricains, il avait reu d'eux des ides librales avances. Avec la naissance et les dons extrieurs d'un prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi, il apportait sur le trne ces contradictions. Il n'tait pas mari; invit par le parlement dsigner son successeur il s'y refusa nettement, allguant que, n'tant pas convaincu de l'excellence de la forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi; il laissait donc ses sujets, lui mort, et mme de son vivant, toute libert d'exprimer leurs prfrences et de lui retirer, s'ils le dsiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il et t plus logique de ne pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3 fvrier 1874 il mourait aprs un rgne de treize mois. David Kalakaua restait seul, et le 12 fvrier, malgr l'opposition malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait se mettre sur les rangs pour faire chouer sa candidature, les chambres runies l'appelaient au trne par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il y apportait des qualits srieuses, un vif dsir de maintenir l'autonomie hawaenne, mais une volont vacillante qui n'tait pas la hauteur du rle que lui imposaient les circonstances. Elles taient difficiles. La conclusion d'un trait de rciprocit avec le cabinet de Washington enrichissait les planteurs hawaens auxquels il donnait le monopole de l'coulement de leurs sucres sur le march de San Francisco; mais il mettait le royaume dans une dpendance troite des tats-Unis. La dnonciation du trait pouvait le ruiner; l'annexion assurait jamais sa prosprit: aussi tait-elle plus que jamais ardemment dsire des planteurs, des capitalistes, des propritaires du sol. En change des faveurs octroyes, le gouvernement amricain demandait la cession de l'embouchure de la rivire de la Perle, prs de Honolulu, pour y tablir un dpt de charbon et une station navale. C'tait la premire main mise, la premire alination partielle du territoire national, et les indignes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les concessions demandes, le roi hsitait, cherchant gagner du temps, mcontentant partisans et adversaires du trait. Puis, les thories rpublicaines de son prdcesseur avaient affaibli le prestige de la royaut. Dsireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres; l'agitation croissait, dgnrant en rvolte. Les colons s'armrent et, impuissant conjurer la tempte, le roi dut subir les conditions qu'ils lui imposrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de ses ministres limit aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi, contraint et forc, signait une Constitution qui lui enlevait une partie de ses prrogatives, et le 29 novembre de la mme anne, sous la pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le trait de rciprocit renouvel pour sept ans en change de la cession de l'embouchure de la Perle. Cette cession portait son comble l'irritation des indignes; ils voyaient, en outre, dans la dchance partielle du roi une atteinte aux droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain, annonant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des hommes rsolus et ambitieux se mettaient la tte des mcontents. Le roi tait en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses partisans ni dsavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection clata, elle n'aboutit qu' une inutile effusion de sang. David Kalakaua resta neutre, retir dans sa maison de campagne, pendant que ses adhrents se faisaient tuer Honolulu. Rduit un rle de plus en plus effac, il ne fit plus, partir de ce jour, que rgner sans gouverner. Sa sant tait atteinte, et quand ses mdecins, inquiets, recommandrent un sjour de quelques mois sous un climat moins dbilitant que celui des les, il accepta l'offre du gouvernement amricain, qui mettait sa disposition la frgate Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 dcembre dernier dbarquait San-Francisco, o les honneurs royaux lui taient rendus. Les troupes, l'escortrent jusqu'au Palace-Htel, prpar pour le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus sympathique. Peu de jours aprs son arrive, il s'alitait et mourait le 20 janvier. Nous donnons ci-dessus, en mme temps que le portrait du roi dfunt, celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait pous en 1860, et dont il n'avait pas eu d'enfant. * * * Aux termes de l'article de la Constitution rglant l'ordre de succession au trne, sa soeur, la princesse Liliuokalani, ne le 2 septembre 1833, et marie un Amricain, M. J. O. Dominis, devient reine des les Hawa. Une lourde tche lui incombe. Dans cet ocan Pacifique sur lequel l'Europe dborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amrique s'tend, plus soucieuse d'une souverainet de fait que d'une suzerainet de nom. Dans l'archipel hawaen la race blanche se multiplie et s'enrichit, la race indigne dcrot, victime de ses aspirations s'assimiler une civilisation meurtrire pour le sauvage. Et cependant, pour qui le connat, ce peuple a mrit de vivre. Docile l'impulsion europenne, il a rpudi ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare fodalit, son autocratie tyrannique. Il a adopt les ides, les coutumes, les moeurs, la religion, les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses ans. Par son climat, par la fertilit de son sol, par son tonnante richesse, le royaume hawaen est la perle de la Polynsie, perle de grand prix, dont la possession donnera la puissance qui l'occupera la clef de l'ocan Pacifique du nord, l'unique tape entre l'Amrique et l'Asie. Une femme saura-t-elle, pourra-t-elle dfendre l'archipel contre les convoitises trangres, et, sur les dbris d'une race en dcroissance rapide, maintenir l'indpendance nationale? C. de Varigny. [Illustration: LA REINE KAPIOLINI] LES THTRES Comdie-Franaise: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou. Ds l'aube deux pcheurs ont pris leurs places accoutumes sur les trains de bois de l'le Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus l pour goter la fracheur du matin et pour suivre leurs lignes au courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mne de la berge au lavoir. Le plus g des pcheurs, qui a nom Labussire, le reconnat, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauv la vie au rgiment de Savoie-Carignan, o ils se sont connus soldats l'un et l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir mdiocre comdien, Labussire allait porter la main sur son suprieur, lorsque Martial l'a empch de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre diable. Depuis, sa vie s'est trane on ne sait trop o, comme il lui plat de le dire. Quant Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amne cette place et cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait dans les environs de Paris une religieuse novice chasse du couvent des Ursulines de Compigne. La malheureuse, mourante de faim et de froid, grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux, pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes lui; bientt les jeunes gens se sont aims et se sont jur de s'appartenir l'un l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti; Martial, qui tait de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pr, a t bless, et est demeur trois longs mois prisonnier Anvers; il a t ensuite un des soldats de Fleurus, le voil Paris. Sa parente est morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne? D'aprs quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue mme ce lavoir. Peut-tre cette matine de juillet, le 9 Thermidor, lui rendra-t-elle sa bien-aime, et Labussire, qui donne la rplique un ami retrouv, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial rentre laissant la Rpublique glorieuse la frontire. L-bas, c'est le triomphe, ici c'est la terreur. Cependant, les laveuses qui sont arrives depuis quelques instants poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant l'eau! l'eau! une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial. Les mgres l'ont condamne la faon dont le tribunal rvolutionnaire agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas rpondu leurs propos; c'est une ci-devant. Martial cherche en vain la dfendre contre ces femelles t contre ces sans-culottes accourus la rescousse, lorsque l'apparition d'un pourvoyeur arrte cette meute. Cet agent sinistre de la police de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en prison, et de l la mort sans autre forme de procs, si Labussire ne tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorit suprieure. Voil le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des plus intressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse, d'un drame qui va se drouler dans une des plus terribles journes de la Rvolution. Labussire qui a pris tche de sauver son ami Martial et Fabienne avec lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Brillon, un gros bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline, costumire au petit thtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et prte rendre service mme un ci-devant. Seul avec Fabienne et Martial, Labussire s'explique. Il est employ au comit de salut public. Oui. Comment est-il arriv l? Aprs son expulsion du thtre Mareux, un jeune auteur, Pixrcourt, l'a recommand au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a donn une place modeste auprs de lui. C'est Labussire qui met en ordre ces dossiers accusateurs qu'on rclame au moment o les victimes sont envoyes au tribunal rvolutionnaire. L, ce brave garon a trouv moyen d'tre utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protgs; il exerce subrepticement un droit de grce au pril de sa tte, il anantit les accusations: ces papiers il les rduit en pte dans un baquet pendant la nuit et, aux premires heures du matin il va, accompagn d'un petit employ, son complice, les jeter en boules dans la Seine. Mais on commence trouver que le dsordre est trop grand au dpt et ces dossiers disparus inquitent le chef de la police gnrale, Hron. Fabienne tressaille ce nom: elle le connat ce policier dont la femme tait autrefois au service de la mre de Fabienne; elle a eu implorer sa protection; Hron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui faire payer le service demand, elle l'a repouss en le renversant et s'est enfuie; ce qui s'est pass ensuite, Fabienne l'ignore, mais Labussire le sait. Hron a fait grand bruit de cette histoire; il a dclar qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tent de tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Hron poursuit Mlle Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussire, qu' fuir Paris et gagner, le soir mme, la Belgique, et il va retenir leurs places la diligence. Les deux amants restent seuls. Presse par la parole suppliante de Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouv un asile parmi les Ursulines de Compigne; elle est devenue leur soeur, et c'est entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononc ses voeux. La loi les a briss, ces voeux, rpond Martial. La jeune fille s'indigne cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la torture de son amour, de ses larmes, de ses dsirs, l'enflamme de sa passion; il la reprend enfin Dieu: il la ressaisit toute entire. Fabienne partira avec lui quand il aura tout prpar pour le dpart. A peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les pressentiments de Labussire ne l'avaient pas tromp. La foule hurle le _a ira_ et des chansons obscnes pendant qu'on conduit l'chafaud les religieuses de Compigne. Au mme instant les agents de Hron font irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a t dcouverte, est emmene la Conciergerie. Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comit de salut public aux Tuileries. Labussire et son ami Martial apprennent l l'arrestation de Fabienne, un envoy de Fouquier-Tinville apporte Labussire le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer toute suite l'affaire, afin que l'accuse comparaisse, le jour mme, dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour goste de Martial n'hsite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une femme est l et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et faire la substitution, on enverra immdiatement la malheureuse l'chafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauve. Ce droit de mort sur une inconnue effraye Labussire qui se rvolte d'abord et qui lutte contre les prires et les larmes de son ami. Cette scne magistrale marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a t profondment mue. Cependant Fabienne est enferme la Conciergerie. Les deux amis sont accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les municipaux excutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas dfinitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre crature, et dans un billet elle a dit Martial le dernier adieu. Les condamns dfilent entre la haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne parat, les cheveux coups, prte pour la mort, lorsque Martial et Labussire lui prsentent un papier. Elle n'a qu' signer. La loi qui tue la femme l'pargne si elle dclare qu'elle va tre mre. Cette noble fille se rvolte l'ide de sauver sa vie par un mensonge et par une honte et elle monte fire et vaillante la mort. Martial s'lance vers elle; un gendarme l'arrte, et, comme Martial fait rsistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet. Le succs, comme vous devez le penser, a t des plus grands, et la Comdie-Franaise a tout fait pour l'assurer et par la beaut des dcors et par les soins apports la mise en scne. Quant aux trois comdiens chargs des trois principaux rles de la pice, ils ont fait merveille. Labussire c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son me et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui joue Martial, a t trs chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si mue, si touchante, a t acclame par toute la salle. M. SAVIGNY. NOS GRAVURES _Thermidor_ est interdit, ou, pour tre plus exact, _suspendu_. Cette interdiction, qui laisse entire l'apprciation de notre collaborateur Savigny, dont l'article tait crit avant que la nouvelle ne fut connue, ne peut qu'ajouter l'intrt des gravures que nous consacrons la pice. Notre premier dessin reprsente le dcor du premier acte. Il est d'un aspect dlicieux. C'est le matin d'un beau jour d't. Nous sommes au bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier de bois, un escalier tournant. A gauche, une le toute frache, qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux... C'est l que se noue le drame. Dj Labussire (M. Coquelin) a arrach Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet), la fureur des lavandires qui la poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais) lorsqu'attir par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend de la berge dans l'le. A sa vue, les lavandires reprennent courage... Mais Labussire ne perd pas la tte; on pourrait presque, s'il ne s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte... Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir interrog. Notre deuxime gravure reprsente les dernires scnes du dernier acte. Elles se droulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas voulu accepter le subterfuge qui lui tait offert pour tre sauve... Elle dit un dernier adieu celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme vers l'chafaud. Encore un mot: On sait avec quelle singulire ardeur M. Sardou suit les rptitions de ses oeuvres, aucun dtail de mise en scne, de costume, ne lui chappe. Le croquis ci-dessous nous montre le clbre acadmicien, coiff de son bret lgendaire, communiquant ses observations son principal interprte, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rle de Labussire. Ad. Ad. [Illustration.] [Illustration: Le pre de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orlans. Les explorateurs du Tibet.] [Illustration: Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri d'Orlans et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.] L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit install dans le Palais des Arts-Libraux, au Champ-de-Mars. [Illustration: LA NEIGE EN ALGRIE.--Une rue de la ville haute, Alger.--Phot. Famin.] [Illustration: LA NEIGE EN ALGRIE.--La place du Gouvernement, Alger, vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.] [Illustration: Les masques.] Oh! les masques, oh! Allons, sortez de vos moules, faux nez et postiches de tout genre, et, dans un divertissant dfil, montrez-nous que la gaiet franaise est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et surtout qu'on ne le dit! Que de souvenirs joyeux, en effet, voque pour le lecteur la vue de tous ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils pas chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et, de toutes les cavits de ces figures de carton blafardes ou rutilantes, il se dgage un vague murmure sonore, cho de nos folies de vingt ans! On a beau s'en dfendre, il reste de ces premires impressions comme une griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hlas! s'est surpris vouloir, pour une fois au moins, recommencer. De tous temps l'homme s'est masqu pour se moquer de l'homme. Bacchanales grecques, saturnales romaines, fte des fous ou des vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du gant Gayant, de la tarrasque, du boeuf gras plus prs de nous, le masque a tout accompagn et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre pour la premire fois, d'une faon certaine, au thtre grec, o il avait un double but: d'abord donner plus de vrit la reprsentation du personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de l'acteur. Les masques antiques se divisaient en plusieurs catgories: masques de vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'taient pas l des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui ce mot, ils ne comportaient aucune ide de dguisement. Ces masques du thtre ancien se sont d'ailleurs perptus jusqu' une poque peu loigne de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore, Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets. De la scne, le masque ne tarde pas passer la ville, et cette mode prend naissance en Italie, Venise, o elle est une consquence toute naturelle de son clbre carnaval. Ds lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencrent les abus; adopt pour favoriser la galanterie et les divertissements, le masque servit bientt faciliter les crimes. Franois 1er, Charles IX et Henri III essayrent par de nombreuses ordonnances de mettre fin ces mfaits, mais inutilement. De mme, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les proscrire comme portant atteinte la dignit humaine; malgr cela ils n'en continurent pas moins tre de toutes les ftes populaires et rire bravement au nez de la loi. Mais l'poque moderne est arrive, le masque va se transformer entirement. Les premiers masques taient en bois ou en corce de bois, le cuir vint ensuite; puis la cire. Le bois en tait souvent doubl de cuivre, d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de thtre, dans le but d'augmenter la sonorit et la rsonance de la voix; ils taient en quelque sorte l'exagration de la figure humaine dont ils essayaient cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durrent peu et ne tardrent pas tre remplacs par ceux de cire qui, eux-mmes, ne durrent pas longtemps. A notre poque diffrents lments servent le fabriquer. On fait des masques en toffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile mtallique. Les toffes employes sont: la percale, les toffes dessins, la satinette, le satin de toutes qualits et de toutes couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le plus gnralement le masque actuel est en carton. On emploie pour cela quatre qualits de carton: le gris, le blanc, le demi-fin; ainsi nomms, cela se comprend, d'aprs leurs qualits. On se sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pices exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande rsistance. Nous n'insisterons pas sur les manipulations que ncessite la fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton plus ou moins ramollie par l'humidit est applique contre les parois d'un moule, dont, une fois sche, elle doit reproduire l'empreinte: cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la possession d'un matriel spcial, trs nombreux, puisqu'il faut autant de moules que l'on veut faire de formes diffrentes de masques. Chaque masque est ensuite plac, pour recevoir la couleur, sur un moule en relief en carton fort. On passe d'abord une couche de couleur chair claire, dlaye avec de la colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette premire couche tant sche, on en passe une seconde dfinitive et nuance suivant le caractre qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs trs fines dlayes dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on tend un encollage la colle de pte destine empcher les taches, puis un vernis l'alcool. Enfin, lorsque toutes ces oprations sont termines, on perce les yeux, les narines, la bouche, avec des emporte-pices. [Illustration.] On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prt tre vendu. Ce rognage aprs coup demande quelques explications, car il est en quelque sorte la caractristique du masque de fabrication franaise. En France, en effet, la feuille de carton employe est toujours plus grande que le moule, elle le dborde de un deux centimtres et ce bord, rabattu en avant; forme autour du masque un cran circulaire protecteur qui empche la peinture et le vernis d'en salir l'intrieur, lequel doit tre en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le dcoupera, la tranche de carton sera blanche et immacule. Il en est de mme pour le perage des ouvertures aprs coup. En gnral les trangers, les Allemands surtout, ngligent ces prcautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule, dcoupent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils du pinceau dbordent l'intrieur du masque par la bordure et les trous et en maculent l'intrieur et la tranche. Toutes les fois donc que vous verrez de larges tranes de rouge chair ou de noir sur les bords, l'intrieur, ou autour des yeux et de la bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera colore, dites-vous: voil de la fabrication trangre, et n'achetez pas, moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez voir votre figure transforme en arc-en-ciel aprs quelques instants de port. Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et un peu use qui, durcie au moyen de la colle de pte, se manipule comme le carton, puis est plonge dans de la cire bouillante. Cette manipulation dlicate se comprend facilement. En rsum donc, carton et toile imprgne de cire, voil les principaux lments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois, ce dernier est exclusivement rserv aux macarons qui sont des motifs de dcoration et n'ont rien voir avec les masques. Nous avons laiss dessein pour la fin les masques en toffes, tels que les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret franais jusqu' ce jour soigneusement gard, qui nous donne une relle supriorit, et n'a pu encore tre ni imit ni surpris par l'tranger. Il y a entre le loup et le domino une diffrence que peu de gens connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici. [Illustration.] Le loup est rond ou plutt ovale; quant au domino, c'est un loup de forme carre. Le loup dsigne la femme et le domino l'homme lorsque tous deux sont dguiss, et lorsque la femme est dguise en homme elle doit porter le loup de son sexe pour indiquer ce dguisement, moins que, pour complter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino. De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le: Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient pas de rivaux; mais, peu peu, la France s'est empare de cette industrie, o l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ parat rivaliser avec elle, non sans rsultats. Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4 Paris, 2 en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grce, 9 en tout, pour le monde entier. Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grce se partagent le reste, et, chose curieuse, c'est Paris mme que se vendent le plus de masques allemands. Veut-on savoir maintenant en quels pays s'coulent tous ces masques? Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amrique du Sud. L Angleterre en consomme trs peu, la Russie quelques-uns peine, la Turquie par contre normment. L'Italie, que l'on croirait devoir tre au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modrment; il en est de mme pour l'Espagne, le Portugal, la Sude, la Norvge, la Suisse, la Roumanie. La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mmes. Quant la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas. L'Asie, enfin, n'est reprsente que par la Perse dont le souverain a fait d'assez importantes commandes de masques l'une des principales maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine. Les masques entrent en effet en Perse dans le matriel scolaire. Ils servent aux instituteurs effrayer, en s'en affublant brusquement, leurs lves paresseux ou dsobissants, qui doivent, cette vue, cela se conoit, pousser des cris... perants et revenir, esprons-le, de meilleurs sentiments. Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et instructive laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit tre beaucoup pardonn. Et quel chemin parcouru par ce lger carton! Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les varits actuelles? [Illustration.] [Illustration.] Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes six, sept et huit francs la pice, suivant, bien entendu, les qualits, les genres et la quantit. Le dtaillant les revend son gr, il n'y a pas cet gard de limites ni de tarifs. Quant aux varits, elles sont innombrables et dpendent du gnie inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les masques entiers, les demi-masques, et les pices postiches isoles. Citons les principales, nous donnerons ct quelques prix encore. Parmi les masques entiers d'abord: Les masques de carton pour enfants 4 francs la grosse et 35 centimes la douzaine, puis ceux pour hommes 8 francs la grosse et 70 centimes la douzaine, puis les masques-caricatures oreilles garnis ou non de crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se vendent par douzaine de 6 15 francs; puis les masques de carton fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys, chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7 fr. 50 27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et les types divers, vieux fonctionnaires favoris et lunettes, malades avec bandeaux et belles-mres avec des animaux sur le nez ( 18 francs la douzaine de belles-mres), enfin les ttes d'animaux, girafe, rhinocros, lphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque, tortue, maquereau, rouget, livre, rat, avec crnes et mchoires articuls, qui vont jusqu' 42 francs. Parmi les demi-masques nous trouvons deux varits de nez: les nez fantastiques de 30 centimtres et les nez monstrueux de 40 centimtres de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le plus, il y a 9 francs d'cart, plus de la moiti (9 18 francs la douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un vritable amateur. Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le prix de cet organe peut-il s'lever jusqu' 30 francs. Mais aussi, quel nez pour ce prix! Les masques en cire et en toile renferment peu de varits, leur prix varie de 7 42 francs la douzaine. Ceux en toile mtallique comportent aussi trs peu de modles. [Illustration.] Les dominos et les loups mritent de nous arrter un instant. Les plus vulgaires sont en carton et cotent de 7 51 francs la grosse, suivant qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'toffe et suivant la barbette: en percale, l fr. 50 4 fr. 25 la douzaine; en satinette, 2.75 4.75; en satin, 2.50 30 francs pour les loups, de 2.75 42 fr. pour les dominos; le prix le plus lev des dominos en velours est de 36 francs. De ces deux grandes varits, masques pleins et demi-masques, c'est la premire qui se vend en grande proportion le plus. * * * Il nous reste, pour terminer cette numration des types de masques, parler des grosses ttes, dont deux spcimens, l'enfant qui pleure et l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins. Cet article, malgr son prix relativement lev, se vend bien. Il n'y en a pas moins de 150 varits diffrentes, dont la nomenclature est elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et 10 francs la pice, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros. Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi les grosses ttes: Coq du village, Donneur d'eau bnite, Eunuque, Fluxionneux, Guenon coiffe, Hyacinthe, Invalide la tte de bois, Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqu, Polyte, Pamphile, Paulus, Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brsil, etc. C'est dans cette catgorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes, Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Elphant, etc., etc., et toutes les nationalits: Chinois, Japonais, Anglais, Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais, souvenirs de notre dernire Exposition Universelle. Inutile de dire que les ngres y sont brillamment reprsents par cinq modles: Le Ngre, tout court, le Ngre turbans, le Ngre planteur, la Ngresse perles et la Ngresse madras. Le monde entier est reprsent dans cette collection, depuis le Kroumir jusqu'au Zoulou, sauf le Franais cependant dont le type national est de ne pas en avoir, mais dont quelques spcimens locaux sont nanmoins reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand. Si nous ajoutons cette nomenclature la mention des ttes doubles faces, dites janus, nous aurons compltement pass en revue les masques dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour finir la double face, rserviste d'un ct et rosire de l'autre, au prix de 10 fr. la pice. Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnatra facilement, reproduits d'aprs les modles originaux, les diffrents masques dont nous avons parl. [Illustration.] Sur la premire page il trouvera: en tte, l'enfant qui pleure et celui qui rit, au-dessous d'eux un masque barbe, un glabre, un diable, un idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un cartouche deux masques d'acteurs anciens. La deuxime nous prsente en groupe trois masques anciens et trois Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq Pierrots. Pierrot 1er montre sa langue Pierrots 2 et 3, tonns de la trouver si mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50 grammes d'huile de ricin Pierrot transform en malade. Le page se termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mre probablement en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre du clbre Shogun Yeyas Minamoto, lgendaire au Japon et qui se trouve dans toutes les panoplies. La troisime page est un rsum de l'histoire des btes et de celle des races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-l, d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable crateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas. La quatrime page dbute par deux caricatures, puis une bonne femme, un clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier, parat-il, a toujours du succs. Cette page se termine par une scne reprsentant la peinture des masques. Un mot encore, et nous aurons tout dit. Ce n'est gure que depuis l'anne dernire que le commerce du masque a paru un peu reprendre Paris; la capitale a sembl se rveiller d'une longue torpeur. L'interdiction de la procession du boeuf gras avait port le coup suprme l'industrie qui nous occupe en supprimant la dernire mascarade, la dernire rjouissance officielle que la promenade des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombe en dsutude, n'avait pu remplacer. Aussi le cri des fabricants de masques tait-il: Le rtablissement du boeuf gras ou la mort! Il est heureusement arriv jusqu'aux oreilles de nos diles! le peuple leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y consentir. Terminons en constatant avec une satisfaction vidente d'amour-propre que l'homme est avant tout un animal judicieux et polic; il a de tout temps aim rglementer mme ses folies: ce titre le masque ne devait pas chapper la vigilante attention du lgislateur. De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, dfendant, autorisant, rautorisant les masques et les mascarades; celles encore en vigueur de nos jours sont la loi du 24 aot 1790 et l'ordonnance de police du 25 fvrier 1825 qui arment les corps municipaux contre la licence et les ptulances de la gent masque. En voici les articles principaux: Dfense avec le masque de porter bton ou pe; Dfense de paratre masqu avant ou aprs certaines heures; Dfense de prendre des dguisements de nature troubler l'ordre public ou de blesser la dcence: Dfense de profrer sous le masque des mots grossiers ou injurieux; Dfense de jeter des corps trangers dans les voitures ou dans les maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorit. La perptration d'un crime sous le masque constitue une circonstance aggravante. Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette anne encore ne pas mentir leur joyeuse rputation! Hacks. L'HIVER DE 1891.--Le dglaage de la Seine au moyen de la mlinite. (Voir l'article page 120.) [Illustration: Trac de la rigole destine recevoir le cordeau dtonnant de mlinite.] [Illustration: Dvidage du cordeau.] [Illustration: Le placement des ptards.] [Illustration: Jonction de deux bouts du cordeau.] [Illustration: L'HIVER DE 1891.--La traverse de l'Escaut: un vapeur se frayant un passage travers les glaces.] [Illustration: L'HIVER DE 1891.--L'embcle de l'Escaut, Hoboken (Belgique). D'aprs les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.] LE PRINCE BAUDOUIN C'est une tradition de la famille des d'Orlans que le mois de janvier est pour elle une poque nfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient, par alliance, hrit de cette lgende familiale, car janvier a marqu pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27 janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'hritier prsomptif du trne de Belgique, le successeur de droit de son pre le roi Lopold II. L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brlait de fond en comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clmentine n'y laisst la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier, 1 heure trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emport par une pneumonie ague accompagne d'endocardite et d'hmorrhagie rnale, le prince Baudouin, fils an du comte et de la comtesse de Flandre, neveu du roi, par consquent, et son successeur dsign, le frre de S. M. Lopold II ayant manifest le voeu de ne lui point ventuellement succder. Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg tait n le 3 juin 1869. Il avait donc vingt-un ans et sept mois. Il tait entr le Ier mai 1881 l'cole militaire o le roi l'avait prsent en personne. [Illustration: LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE D'aprs une photographie de M. Gunther, Bruxelles.] Le jeune prince sortit de l'cole aprs avoir suivi les deux annes de cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes simples, c'est--dire de la prparation la cavalerie et l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au rgiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au rgiment de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrt royal tait prpar, qui le nommait major un rgiment de ligne en garnison Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une reconnaissance en service de campagne, opre par le prince il y a trois semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a rgn, qu'il a contract le germe de l'affection mortelle qui l'a emport d'une faon presque foudroyante: ce n'est qu' 5 heures du soir, le 23 de ce mois, que ses mdecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et Mlisont estimaient que l'tat de l'auguste malade tait grave--et la mme nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a t cruellement prouve ces temps derniers: tous les enfants du comte et de la comtesse de Flandre ont t assez srieusement malades et, encore aujourd'hui, la soeur ane du prince Baudouin, la princesse Henriette, est peine convalescente: aussi lui a-t-on laiss ignorer le plus longtemps possible la mort de son frre qu'elle adorait et qui l'avait soigne avec un dvouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la comtesse de Flandre--admirable de dvouement et de courageuses rsignation--allt pendant quatre jours de la couche funbre de son fils au lit de sa fille, oblige de quitter ses habits de deuil et de se composer un visage! Le prince Baudouin tait dj trs aim, trs populaire: c'tait une nature essentiellement sympathique. Il tait prpar au rle auguste qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois belges de coeur et d'me--suivant une expression heureuse de Lopold II--tait assure de durer. Le portrait que nous donnons de lui est le plus rcent qui ait t fait. Nous donnons galement une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont les traits ne sont nullement altrs, est couch, en grande tenue de carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de fleurs. Georges du Bosch. [Illustration: LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du corps.--D'aprs un croquis de notre correspondant, M. Heins.] L'DUCATION DES PEAUX-ROUGES Peut-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie amricaine? Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrte m'a valu les drles de rponses suivantes: --Faire la toilette de ces btes puantes! s'est rcrie en minaudant une suave miss de Boston. Voil bien de vos ides franaises! --Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago. --Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres! Et le riche dbitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un malheureux Chochne titubant ainsi qu'un ilote, au mpris de la loi qui dfend de vendre de l'eau-de-feu aux _Pupilles de la Rpublique_. --Regardez! me dit mister Smith, notable picier de Denver. Les voil qui commencent mordre la rclame! Son doigt pointait vers l'tiquette: Cirage de Smith, colle au dos d'un guerrier sioux, dgnr, sans le savoir, en homme-sandwich, la rise des gamins. --Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un snateur de Washington. Cela ne paie pas. De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la nation amricaine, ont trouv commode cette dernire opinion, formule par les aventuriers, spculateurs en terres et rdeurs de frontires: --Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est assez. Les cartouches sont chres... Aussi, des potiques hros de la lgende de Cooper et de Chateaubriand, il ne va bientt plus rester aux tats-Unis que ces statuettes en bois polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes parisiennes, l'entre des dbits de tabac... Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'arme amricaine, le capitaine Pratt, est en train de dmontrer qu'il y avait quelque chose de mieux faire des Indiens que de les dtruire. Pris d'admiration pour l'hrosme des Cheyennes qu'il avait la consigne d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes prisonniers, chapps au carnage, seraient admis l'institution de Hampton, en Virginie, o l'on donne une ducation sommaire aux fils des affranchis noirs. J'ai visit Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je tiens ces notes. En quel tat ils arrivrent, les prisonniers cheyennes! Mains lies, ignorants du sort qui les attendait, dsesprs, prts la rvolte ou au suicide... En trois mois ils furent mconnaissables; soumis, disciplins, calmes, confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer leur tribu; presque tous demandrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de ses protgs. Puis il demanda une enqute d'o sortit une petite subvention du dpartement de la guerre. L'oeuvre tait fonde. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent avec tonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques s'abattit sur l'institution. C'taient des Cheyennes de l'agence Saint-Augustin. On les reut avec du th, du caf, des rafrachissements. On les habilla, on les dgrossit, on les distribua dans les ateliers. Ce nouvel essai russit assez bien pour qu'on fit venir un troisime convoi de 49 garons Sioux Criss, Maudans et Gros Ventre, avec 9 fillettes de 9 18 ans. Trs curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns, dguenills, farouches, silencieux, dfiants. Les autres demi civiliss dj; propres, bien vtus, qui commencrent les compliments et flicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les dfiances tombrent. Un ancien dit un nouveau: Viens, mon frre, je te montrerai le chemin. Et ce fut fini. Les dbuts se firent ttons. De livre point; rien que de la musique, de la marche en cadence, des soins de propret, les premiers exercices de la rgle scolaire. On passa aux leons de choses, l'enseignement par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes, peintures, reliefs en bois: en pltre, etc. Ces intelligences sauvages s'clairrent de lueurs inconnues, qui, pntrant doucement les crnes pais, rveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les tnbres de leur pauvre esprit, stupfait d'abord, bientt amus des notions des sensations nouvelles. Mais la dcouverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien des deux sexes fut la page crite ou imprime, le papier qui parle. L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'tude devint une passion chez les petits Peaux-Rouges. Si je ne savais pas lire et crire quand je retournerai la tribu, disait un jeune brave, mon peuple se rirait de moi. On leur apprit lire dans les histoires illustres: Robinson Cruso et autres. Quelle motion! me dit le capitaine. Quel religieux silence pendant les commentaires! Avec une subtilit admirable, nos petits sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; mme le sens abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: Qui parle ainsi? Chaque lve dsigna son voisin. Le professeur alors expliqua la laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne pouvait se rsoudre mentir. Puis, brusquement: Qui de vous veut tre George Washington? Deux garons se levrent aussitt et dirent la fois: C'est moi qui ai parl. Moins ais fut, pour les petites filles, de saisir le sens figur d'un verset d'hymne mthodiste: _Rsistez la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une autre victoire._ Deux heures aprs avoir chant ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise courut la matresse. Et d'un air triomphant: Moi, victoire! moi, victoire! Louisa Tte-de-Taureau fche.--Elle _grande tentation_. Alors, moi je tape. _Moi victoire!_ Au jardin de l'institution, des collgiens yankees, rencontrant un jour les petites Indiennes, leur posrent mille questions saugrenues: Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler _amricain_? Es-tu sauvage? Impatiente, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des auteurs de cette inconvenance: Je ne parle pas _amricain_, et je suis trs sauvage. Ds le troisime mois d'cole, ce petit monde est dj sensible tout ce qui rappelle sa condition. La petite Grce entend une exclamation chappe un visiteur. Elle court la matresse: Le _gentleman_ a dit nous sommes de _pauvres tres_. Est-ce que nous sommes _si pauvres que cela_, dites! Ds le troisime mois aussi, les petites filles parlent amricain leurs poupes. Peut-tre, pour elles, sont-ce des bbs ples, qui ne comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la poupe ne relevant pas leurs fautes de grammaire. Pour consacrer le succs de son oeuvre, le capitaine Pratt obtint de convoquer Hampton une assemble des principaux chefs. Ils arrivrent des rserves, sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle de cette crmonie touchante. Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de guerre, les mocassins orns de scalps yankees, coiffes de plumes d'aigle, chargs de ftiches et de peintures de guerre--tout l'attirail enfin du rpertoire romantique. Et pour les recevoir, range en ordre, la petite troupe de leurs enfants, transforms en misses et gentlemen amricains. Le contraste tait saisissant. Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frre, Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affubl d'un tablier de toile et badigeonnant de rouge vif des seaux de bois. Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'gal que l'orgueilleuse admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux. Fils de l'toile se fit conduire vers sa fille, la considra quelques secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture carlate qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la fillette avec deux minuscules mocassins, et traa en l'air des zigzags hiroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois clats de rire joyeux et fondit en larmes attendries. L'interprte nous expliqua cette pantomime qui donnait l'lve de Hampton des nouvelles de sa petite soeur, encore au berceau quand son an avait quitt le _wigwam_ paternel, et aujourd'hui grande de deux pieds,--longueur de la corde. Aprs un sjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchants de leur visite, et allrent conter leurs gens les merveilles dont ils avaient t les tmoins. Le rsultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrs crant Carlisle, Pennsylvanie, un second collge indien dans les baraques d'un vieux fort dress sur l'emplacement o Benjamin Francklin, et avant lui William Penn, conclurent des traits d'amiti avec les peaux Rouges. Carlisle devint en peu de temps un second Hampton o l'on lve des enfants pris dans toutes les tribus amricaines. On y compte, en ce moment, 190 lves dont 57 filles. Toutes les professions industrielles, tous les mtiers manuels, l'agriculture, ont dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier son pre une chemise de toile qu'elle avait taille, cousue, lave et repasse. Des petites Sioux l'ont imite dernirement. Un jeune cordonnier a, de mme, envoy son pre une paire de bottes de sa faon. Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le _Journal de l'cole_ qu'il crit et compose lui-mme, tandis que deux autres font la copie du _Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin_, organe mensuel de Carlisle. Rien de curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrres peau-rouge corrigeant leurs preuves, avant de tirer le journal qui est trs soigneusement rdig, me dit le capitaine, et aussi habilement imprim que bien des feuilles de chez nous. Dtail intressant: les caractres employs sont ceux de l'alphabet invent par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chrokie et du fameux trappeur franais, Louis Gueste. L'exprience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable d'ducation. Les enfants indiens sont pareils aux ntres, quelques-uns d'une intelligence trs vive, d'autres l'entendement pais. La moyenne pourtant est des plus remarquables. Le got des arts mcaniques, celui du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualits suprieures de la race sont respectes par l'ducation. Les petits Indiens sont courageux au physique et au moral, gnreux, fiers, sensibles, pleins d'observation, de finesse et de sentiments dlicats. Mais ils restent ombrageux, d'une timidit invtre avec les blancs. Quant l'impression cause dans les tribus indiennes par la visite des chefs Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possde le capitaine Pratt, en donnera l'ide. Ma chre fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes ples. Je veux essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien craindre de moi. Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras. L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chane d'or et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple btit des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aime; cela me rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais crire mon frre, la Grande-toile, pour moi. Si je pouvais lire et crire, je serais bien heureux. Ton pre: L'Aigle-Noir. P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoye l-bas pour tre comme une fille ple et porter des souliers. Nous voil loin de la rponse faite par le sachem Saponi, il y a cent ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener son fils et sa fille pour les faire lever en Angleterre: Leur enseignerez-vous mieux que moi, dit-il, tanner le daim, scalper un ennemi? Donnez-moi plutt vos fils, je les lverai dans mon wigwam, et j'en ferai des hommes. Un grand chef Sioux, Queue Tachete, avait Hampton plusieurs enfants. Il vint les voir, et trouva que son fils an n'avait plus besoin d'interprte auprs des Amricains. Il prit peur et emmena tous ses enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le dposer. Si l'cole est mauvaise, pourquoi y as-tu laiss nos enfants? demandrent-ils. Quand ils surent le motif de son action, un chef dit: La Queue-Tachete va si souvent dans la tente du Grand-Pre (_le prsident la Maison Blanche_) qu'il a appris _parler double_, comme les Yankee, pour mentir comme eux. Les meilleurs lves de Hampton et de Carlisle sont renvoys dans les tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart prfrent revenir habiter auprs de l'cole pour exercer leur mtier. Et peu peu, par la frquentation des deux sexes, on voit, l'ge de la pubert, sous l'influence de l'ducation, s'veiller au coeur des jeunes sauvages les premires tendresses naves de l'amour civilis. Le capitaine Pratt m'a donn lire la confidence qu'il avait reue d'un amoureux comanche. Longtemps pass dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la guerre. _Moi, pas penser aux filles_. Alors, toi, capitaine, tu me conduis Hampton. J'apprends parler amricain. Tout le monde bon pour moi. Moi j'tudie, moi j'apprends! travailler. L beaucoup de filles belles et bonnes. _Mais moi, pas penser aux filles_. Alors moi je tche faire bien. Je travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et garons indiens. J'ai amen quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. _Mais moi, pas penser aux filles_. Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je l'amne vers toi Carlisle. Elle apprend parler amricain. Elle tudie, elle coud. Maintenant le pre de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi, je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre soin de Laura? Et aprs, je pense: moi je travaillerai Carlisle. Je travaillerai fort et je prendrai soin de Laura. Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout? Voici maintenant un Ptrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-mme dans une lettre d'amour(!) tombe aux mains d'un surveillant d'atelier. Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'crire. Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu rpondes vite. Cela fait mon coeur joyeux, ma _soeur en l'cole_. Quand je parle, je ne dis pas un mensonge. Mon coeur est vrai. Toujours je t'aime d'amiti, toujours je t'aime d'amour. Je suis sincre. Ma pense est droite. _J'ai besoin toujours nous rions l'un l'autre_. Quand nous sommes ensemble toujours nous vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute seule, et aprs, dis-moi ta pense. Je veux te dire encore une chose: ne parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand j'cris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmne loin. Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon coeur. Ne montre rien. Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amiti, toujours je t'aime d'amour. _Mon coeur donne une poigne de mains avec toi. _ Aprs cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens? Mais l'Amricain prfre les tuer... Jehan Soudan. [Illustration.] LA MODE Les rceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dners seuls, trs lgants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les toilettes du soir, prmisses de la saison. On a dn chez la duchesse de Gramont, on a dn chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dn chez la duchesse de la Torre, on a dn chez Mme Standish, et la fleur des lgantes, rassemble autour de ces tables aristocratiques, a affirm son got pour le velours clair, que relvent les broderies byzantines et les fourrures prcieuses. Fourreaux directoire--auxquels Thermidor va nous ramener, dit-on, tout fait--robes Henri II et robes Louis XIV, aux revers somptueusement doubls, qui retournent mollement sur la trane, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mlangent les poques, sans souci d'en dgager aucune ligne spciale, et font une harmonie de toutes pices, glanes au gr du caprice. Worth, toujours l'arbitre suprme du got fminin, parat, cette anne, se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine, coup sr, dans ses crations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes, mais, amalgam volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV mme, comme dans cette jolie toilette de dner que portait nagure l'une des trs belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement emportes, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de Villeneuve. Le corsage est dcollet peine, la manche arrte seulement au coude. Car, par cette temprature surtout, dont la rudesse inaccoutume exige de la part de toute femme dlicate tant de prcautions, la robe de dner, sauf pour les dners officiels ou de trs grande crmonie chez de hauts personnages, n'est point essentiellement dcollete. La demi-peau lui suffit, la richesse des toffes supplant en cette occasion l'chancrure du corsage. Donc, corsage demi-dcollet, en satin vert malachite, basque Louis XV, encadr autour des paules par une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers la Robespierre, tout doubls de satin lilas de Parme. La manche collante, en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, embote le coude qu'elle dgage. De gros bouillons nous, en satin malachite, forment paulire, tandis qu'un corselet de velours pense embote la taille, arrt de ct, sous le corsage ouvert en veste, pour reparatre derrire et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe, trane droite, de satin vert double de satin lilas, qui se retourne selon le got Louis XIII, dgageant un jupon panneaux, que runissent entre eux des agrafes passementes d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant lui-mme sur un autre jupon de satin crme, aperu travers l'chancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux compltent cette toilette, un peu complique, mais de trs grande allure. Une autre toilette trs remarque est de satin bouton d'or, toute cloute d'or, les clous formant de grosses pastilles parpilles. La robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entirement dcollet en rond sur une chemisette de crpe bleue ple. Des draperies de crpe azur, enroules au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus du coude, appuyes un fin bracelet de satin, incrust d'or et de turquoises. Les mmes broderies, en agrafe aux paules, et en bandelettes, dans les cheveux la grecque. Toutes ces toilettes, apparues aux dners, conviennent merveille la tenue d'opra, la soire s'achevant volontiers l'acadmie musicale lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les matres de maison. Elles ne sont pas mme dplaces, la condition de n'tre pas trop surcharges de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opra-Comique, ou mme au mardi des Franais, quoique le chapeau trs habill soit infiniment mieux appropri aux abonnements de ces deux thtres. Mais on ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit collet Henri II, en velours clair, tout brod d'or et de pierreries et bord de plumes, que l'on garde sur les paules, en attnue l'excessive lgance. La coiffure qui convient la plupart est la coiffure la grecque, plus ou moins releve d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de plumes, plus encore d'or, des bijoux profusion; peu de fleurs, la saison rigoureuse ne leur tant point propice, le tout en sommet, sur le chignon, un peu en arrire. Violette. [Illustration. LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannires et le char de la Presse.] [Illustration: LE CARNAVAL DE NICE.--La socit musicale de Vichy.--D'aprs des documents communiqus par le comit des ftes.] [Illustration: LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortge gargantualesque.--D'aprs des documents communiqus par le comit des ftes.] [Illustration: Le char chinois.] [Illustration: La contre-basse.] [Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.] La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu s'occuper deux reprises diffrentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui reviendra souvent au cours des dbats parlementaires, car, en attendant le moment assez loign o les possessions qu'elles ont sur le continent noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et resteront longtemps une cause de conflits. En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a t question. Nous avons racont les divers incidents du voyage effectu par M. Mizon et les difficults qu'il a rencontres de la part de la Socit anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point, des dclarations prcises du ministre des affaires trangres. Il a rappel que M. Mizon a t attaqu et bless pendant qu'il remontait un des affluents du fleuve et de plus que l'agent gnral de la Socit anglaise avait notifi notre compatriote qu'il pourrait continuer son voyage sur la rivire, mais qu'on ne lui permettrait pas de dbarquer sur ses rives. Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la libert de navigation tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger, laquelle il a accord une sorte de charte, respecter les stipulations de cet acte international. Le ministre des affaires trangres a rpondu qu'il n'y avait aucun doute cet gard. L'ambassadeur de la Rpublique Londres a fait au sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement britannique, qui a aussitt envoy des ordres pour que la Compagnie du Niger laisst notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en toute libert. L'incident a t clos aprs cette dclaration. L'autre dbat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que c'est le parti du gouvernement--qui s'est attach surexciter en toutes circonstances les susceptibilits du pays, en faisant croire que la France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A plusieurs reprises le gouvernement franais a pris soin de dmentir de la faon la plus catgorique les nouvelles fantaisistes rpandues ce sujet dans la pninsule. La presse italienne revient cependant la charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette ide qu'un danger le menace tout instant et que, par consquent, il doit tre toujours en tat de dfendre ses intrts? Voil pourquoi il est bon que notre gouvernement saisisse de son ct toute occasion de rtablir sur ce point la vrit, et fasse justice d'allgations que son silence pourrait accrditer. C'tait l l'objet de la question que M. Pichon a adresse au ministre des affaires trangres. M. Ribot a rpondu avec finesse et nettet et mme avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de sympathie que M. Crispi a rcemment attests envers la France, il a dit que le premier ministre du roi Humbert devait, coup sr, tre plus attrist que nous des polmiques toujours hostiles de la presse de son pays. Le ministre ne s'en est pas tenu l et a replac la question sur son vritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas oublier en effet que cette province fait partie intgrante de l'empire ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intrts dans cette rgion de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse italienne en proie ces inquitudes, manifestement artificielles, alors que le gouvernement ottoman, loin d'prouver aucune motion, entretient avec nous les relations les plus cordiales. --M. Richard a interrog le ministre des travaux publics au sujet du chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les rclamations du public, le gouvernement avait fait esprer qu'une amlioration, conforme l'humanit, serait apporte cette situation. Aprs un dbat assez agit et assez confus, on est arriv cette conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffes l'anne prochaine. Fort heureusement, le dgel est survenu sur ces entrefaites. Le conseil suprieur du travail.-- M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son dpartement un Conseil suprieur du travail dont il a indiqu lui-mme le caractre dans le rapport qu'il a adress ce sujet au prsident de la Rpublique. Dans la pense du ministre, ce conseil sera essentiellement un instrument d'tudes pour examiner les projets et pour prparer les solutions sur lesquelles le parlement aura se prononcer. Il est destin fournir d'une manire rapide et sre les renseignements concernant les questions ouvrires, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici qu'en ouvrant des enqutes longues et coteuses, enqutes dont les rsultats n'ont pas rpondu, la plupart du temps, l'effort dploy. Afin de permettre toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a dcid que le Conseil serait compos pour un tiers de membres du parlement et, en gnral, de personnes particulirement verses dans les matires conomiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en nombre gal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix s'est port principalement sur des membres des conseils des prud'hommes, secrtaires gnraux des syndicats, anciens dlgus, etc., c'est--dire sur des ouvriers dj dsigns par leurs camarades, par consquent possdant leur confiance et pouvant apprcier judicieusement les mesures propres amliorer la situation des travailleurs. Socit nationale des Beaux-Arts.-- L'assemble gnrale de la Socit nationale des Beaux-Arts a eu lieu vendredi dernier l'Htel-Continental. M. Ren Billotte, secrtaire, a donn lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se dmet de ses fonctions de prsident, et annonc que la dlgation avait propos M. Puvis de Chavannes pour le remplacer. L'assemble a ratifi par ses acclamations la nomination de son nouveau prsident. M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et Bracquemond ont t lus vice-prsidents par la dlgation; aprs quoi, M. Dubufe a expos la situation actuelle et les projets de la Socit. L'assemble a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le jardin serait amnag pour l'exposition de sculpture et s'est spar aprs un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau prsident. Le Conseil suprieur des colonies.-- Depuis plusieurs annes, le conseil suprieur des colonies ne s'tait pas runi. M. Etienne, sous-secrtaire d'tat, vient de le convoquer pour lui soumettre deux projets d'une relle importance. L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Runion. L'expos des motifs de la loi propose par le sous-secrtaire d'tat dit qu'il y a lieu d'accorder, sans plus tarder, le rgime du droit commun ceux de nos tablissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les bnfices et dont l'tat social se rapproche le plus de celui de la Mtropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Runion sont donc tout indiques pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et chapper au rgime des dcrets, en vigueur jusqu'ici. En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assists d'un secrtaire gnral. Ils disposent des forces de terre et de mer et peuvent, en cas de besoin, requrir les forces navales de passage dans les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge, toutefois, de la suite qu'il convient de donner ces rquisitions. Mais il est expressment tabli que le caractre du gouverneur est essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prtexte il ne peut prendre le commandement des troupes. L'autre projet prsent par M. Etienne est relatif l'Indo-Chine. Il fixe Hano la rsidence du gouverneur gnral et supprime le conseil suprieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des fonctionnaires annamites dsigns par le gouverneur gnral, sera institu Hano. La reprsentation de Thermidor. -Les beaux jours de _Rabagas_ sont revenus. Lundi dernier, un certain nombre de spectateurs, ou plutt de manifestants, se sont mis en tte d'empcher les comdiens du Thtre-Franais de continuer les reprsentations de la pice de M. Sardou, _Thermidor_, en essayant de couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements varis. On a mme t jusqu' jeter des sous sur la scne, et un de ses projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentr, dit-on, dans les coulisses fort surexcit. A la sortie, les manifestants qui ne veulent pas qu'on touche Robespierre, quelque peu malmen par l'auteur, se sont organiss en tribunal rvolutionnaire et ont proclam, au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autoris la pice, et de M. Claretie qui l'a soumise au public. On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a interdit les reprsentations de la pice. Esprons que ce n'est qu'une suspension temporaire. Ncrologie.--M. Alexandre, ancien prsident de chambre la cour d'appel de Paris. M. le baron Portalis, conseiller-matre honoraire la cour des comptes. M. Garrigat, ancien dput et snateur. M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Acadmie de Paris, ancien directeur du collge Sainte-Barbe. M. Durand, prsident du tribunal civil de Versailles. M. Fabre de la Berrodire, ancien conseiller la cour de Bordeaux. M. le baron Le Guay, snateur de Maine-et-Loire. SUR LA COTE D'AZUR La saison sur le littoral est en pleine animation. Aprs les courses, qui ont obtenu un succs immense, les grands concours internationaux de tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde, accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile organisateur du stand mongasque, M. Blondin, est oblig de se multiplier pour rpondre tous. Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts classiques et internationaux, reprsentations thtrales sensation sous la direction de M. Bias, bals, rceptions mondaines, attirent et sollicitent de tous cts la foule des htes de marque en dplacement sur le littoral qui jouit maintenant, aprs une clipse de quelques jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa rputation. Les trangers circulent de tous cts sur les promenades, ombrelles dployes, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent des bouquets de violettes. Heureux pays qui ignore les horreurs du dgel dont nous subissons maintenant les atteintes aprs deux mois de temprature sibrienne. Ici on est tout la joie, comme dans la polka de Farbach. A la Jete-Promenade, le lieu la mode, on vient de donner une premire audition du _Salve Regina_ de M. de Basilewski. Hte fidle de Nice, M. de Basilewski est l'un des vice-prsidents du comit des ftes. Sa personnalit sympathique avait contribu attirer la Jete-Promenade l'lite de la socit mondaine et cosmopolite. Aussi est-ce devant une salle comble que le _Salve Regina_ de M. de Basilewski a t interprt avec soli, chants et orchestre. M. Georges Lamothe tenait l'orgue. D'unanimes applaudissements ont consacr la rputation du compositeur gentilhomme. Et, comme succs oblige, la Jete-Promenade prpare une fte d'inauguration gnrale qui sera un conte des Mille et une nuits en action. La Socit des rgates de Monaco, qui tient bien faire les choses, vient de prparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et comme tout se passe en musique dans ce dlicieux pays, la Socit musicale que prside M. Coudert sera de la fte. Aprs une aubade donne leurs Altesses Srnissimes, elle se fera entendre, le 6 fvrier, dans un grand concert de charit qui aura lieu trois heures de l'aprs-midi sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrtera Monte-Carlo. Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si l'on tient s'amuser, on tient le faire en soulageant les malheureux. [Illustration: NOS GRAVURES.] LES EXPLORATEURS DU THIBET Au moment o paratra notre numro, M. Bonvalot et le prince H. d'Orlans entretiendront le public de la Socit de Gographie de Paris de leur intressant voyage travers le Thibet. Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons dj donn une carte indiquant assez exactement leur itinraire. Partis de Paris le 6 juillet 1889, ils sont rentrs Marseille le 22 novembre 1890, avec le Pre de Deken, le missionnaire belge qui a t leur compagnon de route. Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage tait incontestablement la traverse des hauts plateaux du Thibet par le chemin appel la _Petite route_, chemin inexplor avant eux. Il nous a donc sembl intressant, ne pouvant suivre pas pas les explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de les prendre ce moment-l. Compltement envelopps dans leurs paisses fourrures, ils tranent pniblement leur chevaux fatigus et essayent de dgourdir, par les longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut absolument, car le froid, en effet, ces hauteurs, est mortel, et le mal de montagne fait rarement grce ses victimes. Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder taient charris dos de buffles et escorts par des indignes. Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont t faits leur arrive en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations taient encore empreintes sur leurs visages. M. Bonvalot et le prince Henri d'Orlans, qui a fait en cette occasion ses dbuts avec une nergie morale et une force de rsistance assez rares son ge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort intressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des livres, etc. Le prince d'Orlans a pris de son ct une srie nombreuse de vues photographiques qui serviront bientt l'illustration complte du rcit de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les documents publis dans ce numro. Abeniacar. L'ASILE DE NUIT DU PALAIS DES ARTS-LIBRAUX On sait quel admirable lan de charit a donn lieu le rigoureux hiver que, esprons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs publics, Presse, initiative prive, ont rivalis de zle dans cette pense commune: venir immdiatement au secours des malheureux, les soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des aliments. C'est, cette pense que rpond l'ouverture des asiles ou des refuges de nuit. Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus intressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libraux. Nous ne dcrirons pas l'immense hall, ou l'lgante cohue des heureux a pass pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, o la foule des dshrits de la vie dfile en ce moment. A la suite d'une entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand, directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures peine, tout tait prt pour recevoir les premiers qui se prsenteraient: le lendemain, l'installation tait complte. C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumire, la chaleur, la vie, l ou hier encore s'tendait une succussion de btiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brlant 250 hectolitres de coke par jour, et forms de grandes grilles coniques de fer noir o le charbon grsille et flamboie, jettent une lueur pourpre sur le grouillis humain qui les entoure et font paratre ple la flamme des becs de gaz plusieurs branches piqus dans le sol. Sur un des cts, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'aligne sur les tables, l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une note claire dans le rouge et le noir du tableau. A terre, contre les parois, bien serrs les uns contre les autres, des couchages de soldats fournis aussi par la guerre, forms d'un matelas, d'un drap et d'une couverture, sont prts recevoir les htes que leur amnera le hasard. Au centre du hall, des espaces vides entours d'un filet reoivent les dpts de charbon. Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libraux. Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis par la prfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetires, des marchs, des entrepts de vins; des hommes de corve provenant des refuges municipaux ordinaires font le mnage, la cuisine, etc., sous la surveillance d'infirmires prtes par l'Assistance publique; quant au service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement. L'entre a lieu de 6 10 heures du soir. Chaque homme reoit en entrant sa gamelle contenant un litre de soupe compose de 125 grammes de pain et 100 grammes de lgumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc., puis il va se coucher. A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et l'asile est vacu pour le service du nettoyage et de l'arage, l'assainissement ou la dsinfection. Dans la matine, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des braseros. A midi, troisime distribution. La premire journe de son ouverture, l'asile a reu 151 pensionnaires, la seconde journe 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et 23 enfants. Pour ces deux dernires catgories, il va de soi qu'on a fait des installations les sparant des hommes. Qu'on ne s'inquite pas, la clientle peut augmenter, tout le monde sera log. On compte Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou besogneux environ; ce chiffre s'lve actuellement 12,000 par jour. Les dispositions sont prises, soit l'Exposition, soit dans les autres asiles, il y a place pour tous. Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tte, tout compris, ce qui lve la dpense- 10,000 francs environ par jour, soit 300,000 francs par mois. Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va la souscription publique, on ne sera pas oblig de fermer de si tt. Les secours sont arrivs aux malheureux pour longtemps. Hacks. LA NEIGE A ALGER La neige Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est possible en ce singulier hiver. Elle a commenc tomber srieusement le 19 janvier une du matin et atteignait vingt-cinq centimtres au lever du jour; les rues, les toits, tout en tait couvert, dans la ville haute notamment, et sur la place du Gouvernement, tel point que sur cette dernire les amateurs ont pu lever un bonhomme de neige qui ne mesurait pas moins de quatre mtres, presque la hauteur du socle de la statue du duc d'Orlans. L'impression produite sur la population musulmane a t indescriptible. Les vieux bdouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette anne. Personne d'ailleurs n'y pensait plus. La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien envier Nijni-Nowgorod ou Pkin: on s'y est battu coups de boules de neige! LE DGLAAGE DE LA SEINE On sait que la Seine tait compltement prise depuis plusieurs semaines en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnires et Neuilly et entre Bezons et Bougival. A l'arrive du dgel, il tait craindre que les glaons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux d'amont, parce qu'ils taient forms moins rcemment, ne vinssent former ces endroits des barrages qui auraient amen des inondations dsastreuses. Pour viter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'paisse et solide couche de glace un chenal par ou le charriage pt s'couler, et ce sont les troupes du gnie qui se sont charges de ce travail en y appliquant les puissants engins explosifs dont elles disposent. C'est leur manire de procder que nous avons fait dessiner spcialement pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos braves sapeurs, que nous montrons oprant sur la Seine entre Asnires et Neuilly. Sous la direction d'un lieutenant, guid lui-mme par les avis des ingnieurs de l'tat, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimtres peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que leur travail avance, d'autres y droulent un long cordeau dtonnant de mlinite entoure d'tain. Derrire eux, le sergent dispose les ptards de mlinite, 1 par mtre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mtres, suivant l'paisseur de la glace; jusqu' 30 centimtres d'paisseur, on pose simplement le ptard sur la glace; au-del de 30 centimtres, il est plus sr de faire un trou la pioche et de placer la mlinite en-dessous. On runit les ptards au cordeau, et tout est prt pour l'explosion. Ce cordeau dtonnant brle avec une rapidit que l'on peut estimer 2 ou 3,000 mtres par seconde, aussi les sapeurs en droulent-ils autant qu'il peuvent en garnir de ptards dans leur journe, c'est--dire environ 3 kilomtres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le tout en mme temps. Pour avoir le temps de se mettre l'abri, l'extrmit du cordeau dtonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford qui met quelques minutes brler. Quant l'effet de l'explosion, il diffre suivant que les ptards ont t placs sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de glace est comme crase l'un formidable coup de marteau; dans le second, les projections ordinaires des clatements se produisent. Mais de toutes faons le rsultat est le mme, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre aux glaces de descendre librement au fil de l'eau. Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe enfin sur les dbris de l'explosion, et en facilite l'coulement. Telle est la cause des dtonations que les riverains de la Seine ont pu entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les habitants de Bougival auxquels le dplacement de l'air, occasionn par les vibrations de la glace, a, parat-il, bris quelques milliers de carreaux. L'EMBACLE DE L'ESCAUT Partout de mauvaises nouvelles arrivent des dbcles qui font sortir les fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas quartiers des villes. Dans cette rvolte gnrale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut ait t, dans tout son parcours, plus particulirement funeste aux riverains. Cette singularit s'explique par la largeur du fleuve, par son peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il arrose. Mais c'est surtout l'embouchure du fleuve, Anvers, que les pripties de la dbcle ont t effrayantes. Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaons avait transform l'estuaire de l'Escaut en une vritable mer de glace. Par les fentres de la vieille tour normande, aujourd'hui amnage en muse historique, qui commande l'entre du fleuve et qui fait face la Tte-de-Flandre, le spectacle tait vraiment admirable. A l'ordinaire, une sorte de bac vapeur relie sur ces deux points les voies ferres. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les animaux, sans interruption, d'une rive l'autre. Depuis longtemps, il avait d renoncer son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns mesuraient jusqu' deux hectares de superficie, barraient l'entre du fleuve. Quand une fissure accidentellement provoque entre les glaons mettait un de ces blocs normes en route vers la mer, on voyait un petit bateau, tout en fer, se dtacher du quai anversois et pointer toute vapeur vers la Tte-de-Flandre. Dans cette navigation prilleuse, le _Tenace_ et l'_Infatigable_ ont t successivement dsempars. Le premier de ces deux vapeurs, reprsent par la photographie de notre correspondant, a eu son hlice brise; le second son avant dfonc par une banquise. La deuxime photographie est une preuve, prise au milieu mme du fleuve, sur la glace, vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken. LE CARNAVAL DE NICE Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prt sortir ses bannires et ses chars dans sa ville de prdilection: nous avons nomm Nice. Celui de cette anne sera particulirement intressant, aussi avons-nous pens en donner ds maintenant un avant-got nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les principaux pisodes. Les noms, du reste, qui composent le comit d'organisation des ftes, plac sous le patronage de l'administration municipale, sont suffisamment loquents par eux-mmes. Faut-il en citer quelques-uns? Dans le comit d'honneur: MM. l'amiral Duperr, les gnraux de Vaulgrenant et des Garets, le prfet des Alpes-Maritimes, etc.; et dans le comit administratif: le maire de Nice, M. de Malaussna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habilet et le zle n'ont pas besoin d'tre stimuls. Les ftes du carnaval dureront cette anne un peu plus que d'habitude. Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31 janvier, huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques jours, fera son entre solennelle, au son des fanfares, tandis que le canon tirera des salves. Voici l'ordre du cortge qui dfilera, on peut en tre sr, au milieu d'une foule compacte. Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char feu, brillamment illumin, et jetant une clart vive sur les polichinelles cheval qui viennent ensuite. Prcde et suivie de pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne. Immdiatement aprs, une immense contre-basse dont les flancs reclent une joyeuse musique jetant tous les chos sa fanfare clatante. Ensuite, la musique de Vichy, trs pittoresque; enfin le char de Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval, la face enlumine, est califourchon sur un foudre. Le char est tir vingt-sept chevaux. Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis, les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes, les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas destin Gargantua-Carnaval. Derrire le char, les courtisans, c'est--dire des bouteilles au col argent, au chef rutilant. Les chevaux sont mens par une nue de marmitons ngres, aux costumes plus blancs que neige. Un char feu, les fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique _La Lyre nioise_ et le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie cheval. N'oublions pas les bannires flottant au vent, et parmi les chars, celui de la Presse qui nous touche particulirement. Sur les cts du cortge, des soldats en bourgeron portent des tulipes lumineuses. Le cortge suivra l'avenue de la Gare, toute pavoise, arrivera la place Massna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, aprs tre pass devant la prfecture et la mairie, il reviendra, traversant les principales rues, son point de dpart, o il doit se disloquer. WOISARD. AUX PETITES SOEURS NOUVELLE Par REN BAZIN I Le pre Honor Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'apentis o il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler, car il tait, de son tat, rempailleur de chaises. Il tendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre. Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours t, mais il ne s'en tait pas toujours aperu, ce qui constitue, au fond, la vraie manire de ne pas l'tre. A l'arme, par exemple, quand il tait sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du rgiment, la figure longue et bronze, avec un nez bien droit d'arte, lgrement aplati et large la base, une barbiche qui et fait envie plus d'un commandant-- cette poque napolonienne o il y avait des commandants si dcoratifs--les paules effaces, le cou tann et sillonn de ravins blancs, la poitrine bombe, il jouissait de la considration de ses compagnons d'armes et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordes militaires des anniversaires glorieux, une poule chaparde des Bdouins, deux ou trois rparties trop vives des chefs plus jeunes que lui: des misres. L'actif tait superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation l'ordre du jour, la mdaille militaire, un cor de chasse de tir: la menue monnaie d'un gnral en chef. Plusieurs fois il avait pass en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour d'Italie ou de Crime. On le mettait en avant, ces jours-l, cause de sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe Solfrino, et une balle dans le mollet Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informs sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait dou d'une sant toute preuve. Le Bolloche tait heureux. Plus tard mme, atteint par la limite d'ge, selon son expression, et sorti du rgiment, il avait rencontr quelque douceur dans cette vie civile dont il mdisait journellement autrefois. Habitu tre command et entour, sa libert lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes faons, il avait aisment trouv se marier. La femme n'tait pas toute jeune, mais lui commenait vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens, une dot, une petite maison btie dans un bas-fond, au-del des octrois, et autour un pr de quelques ares ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traverses, l'hiver, par un filet d'eau, dont il restait, l't, un marcage en rond, grand comme une aire battre. Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout mtier, une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, o les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa sant se maintenait. Et, plusieurs annes encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre. Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il et connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensment souhait une fille. Celle que sa femme lui donna tait rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immdiate. Il voulut--bien que trs peu dvot--la porter lui-mme l'glise, et quand le cur lui demanda le nom sous lequel elle devait tre baptise: Appelez-la Dsire, dit-il, car jamais je n'ai rien dsir tant qu'elle. Il prit soin d'elle, et l'leva plus encore que la mre. Toute petite, avant mme ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il tait content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berait, il lui chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, il lui apprit tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientt ce que savait le pre, et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages fins, qui demandaient une main agile, un peu de got et d'invention. Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossirement jonce, mais paille en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, arrivait au logis, avec un sige remplacer ou une blessure fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Dsire. Ainsi leve tendrement, entre trois personnes qui la choyaient l'envie,--car Le Bolloche avait retir chez lui sa trs vieille mre aveugle,--il n'tait gure possible que l'enfant ne devnt pas aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'et prise pour une femme dj. Elle tait grande, bien faite, rose de visage, lgrement roussele. Ce n'est pas qu'elle et les yeux plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement qu'on devinait en elle un coeur tout simple. Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pense, comme une chose frache. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par conomie, beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux cheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrire, la diable. Son got lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge sa casaque d'indienne. Pourvu qu'il pt la voir, ou seulement l'entendre prs de lui. Le Bolloche ne trouvait rien reprendre la vie. Comme Dsire, pour causer, ne s'arrtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en travaillant; comme elle tait dj d'un ge qui fait songer, ils parlaient presque toujours d'avenir. Ce fut cette poque, prcisment, que l'preuve commena pour le pre Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais totalement guri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrne s'y mit. Aprs des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la rserve du mnage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites fioles qui s'alignaient sur la chemine, vides, avec des tiquettes rouges. Le malade ne dcolrait pas d'tre au lit, et de voir couler son argent. Il fut une saison entire convalescent. Et, quand il reprit sa place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hlas! la souplesse, l'nergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait us. Dsire tait l, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le pain de la maison. Grce l'activit de sa fille et une lgre augmentation de prix, Le Bolloche esprait que les trois femmes, l'ne, les poules et la chatte, qui formaient le personnel confi sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident qui, de simple bless, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins peut-tre, mais sa fille gagnerait un peu plus: le rsultat serait le mme. Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-l invincible. Ni le pre ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui commena manquer. D'une saison l'autre, la diminution des commandes se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chmage, puis des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son ne et sa charrette, continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer aux fentres o fleurissent les graniums-lierres en ventail et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: Pailleur! pailleur de chaises! De moins en moins son appel trouvait de l'cho. Et la cause? Le progrs, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des chteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante l'antique tradition, et, la place des siges aux armatures massives recouvertes de jonc, introduit les meubles lgers et bon march sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils d'toffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel les rempailleurs taient lentement vincs. Un mtier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont senti avec un tonnement dsespr l'outil tomber de leurs mains, et l'tat appris aux jours d'enfance, l'tat qui avait honorablement nourri le pre et leur avait suffi eux-mmes une moiti de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dr? Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est pass, accrochs ces professions en ruines, n'ont plus qu' disparatre avec elles. C'tait le cas du pre Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il laissait les choses aller, avec cette arrire-rserve d'esprance que nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commenait envahir l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. Dans l'tang, les joncs et les roseaux, coups ras autrefois, grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant jamais, ni leurs devancires, trouv au bord de la mare tant de duvet pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu' ce que le dernier sou de leur pargne tous ft dpens. Et voil que cette heure tait arrive. La grand-mre,--qui tenait les comptes, de mmoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin mme, prvenu son fils. Il fallait prendre une rsolution, trouver un expdient, car le pain du lendemain n'tait plus assur. C'est quoi le Bolloche rflchissait, sa longue face encore allonge par la tristesse, trois pas de l'apentis, un jour de printemps. Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffes d'air travers le fourneau vide de sa pipe, et la premire ide qui lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas s'apercevoir que ce n'tait pas une solution. Alors que faire? Envoyer Dsire en condition? Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire la grand-mre: Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez l'assistance publique... Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers avaient doubl, tripl, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pr. O serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient caus dj: ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison l'aeule qui tait trop vieille, et Dsire qui tait trop jeune et trop aime pour porter un tel deuil. Partir! Quand il fut arriv cette conclusion, Le Bolloche appuya son coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce regard charg d'adieux qui dcouvre toujours quelque beaut nouvelle aux choses les plus familires. Le pr o l'herbe renaissait, o les boutons d'or chapps l'ne commenaient s'ouvrir, lui parut promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois cts, couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et dfrachi, ces troues lamentables qu'elles offraient jadis. Bien pines, drues, tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles dfendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il ft, tait encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rv d'lever l, pour son gendre, une maison semblable l'autre qui tait mi-pente. Ah! si le mtier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des fentres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, claire au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de pchers en fleurs! A ce moment, Dsire apparut au haut du pr, venant de la ville. Le vent l'avait un peu dcoiffe. Elle marchait, une main retombante le long de sa hanche, l'autre passe au travers du sige dfonc d'une chaise qui, pendue son bras, l'enveloppait d'un disque ingal de rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomtres pour trouver ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente mme, dans la lueur du couchant qui tranait sur le pr. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux encore que la sparation d'avec elle serait la plus dre de toutes, et qu'auprs de celle-l les autres n'taient rien. --Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la besogne, en voil: une chaise comme vous les aimez, rempailler en gros jonc. --Non, petite, rpondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantt ma dernire, et je suis assis dessus. Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'tonnant seulement qu'il ft sombre. D'habitude il tait joyeux quand elle tait joyeuse. Qu'avait-il? --Appelle ta mre, ajouta Le Bolloche, j'ai lui parler. Elle entra dans la maison, et la mre en sortit, toute petite sous son norme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais presque doucement, trs troubl qu'il tait lui-mme et hors de son naturel. Dsire les regardait de loin. Elle les voyait cte cte, lui un peu pench, elle au contraire la taille cambre et la tte leve. Ils parlaient bas. Malgr le calme du soir, on n'entendait que des bourdonnements alterns et le grincement rgulier de la gaine de cuir o s'enfonait la jambe coupe. Quand ils rentrrent. Le Bolloche alla se placer en face de la grand-mre, affaisse dans un fauteuil garni d'oreillers, droite de la chemine, et porta la main son front, pour saluer, d'un geste familier d'ancien soldat. --Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus. --C'est vrai, mon petit. --Je mange encore beaucoup pour mon ge, continua Le Bolloche, plus que je ne gagne. a ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine. La nonagnaire, toute alourdie qu'elle ft par l'immobilit, eut un tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses yeux morts, qui n'taient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement rid de l'orbite. --T'en aller, fit-elle, et o t'en irais-tu, Etienne? Le Bolloche se dtourna demi, comme si la grand-mre l'et rellement regard et qu'il n'et pu supporter ce regard. Il rpondit, avec un peu de confusion: --Aux petites soeurs, Victorine prtend qu'on y est bien. La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil. --C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce mme ton rude qu'elle avait transmis son fils. --Non, maman, non pas! Tu es trop bien habitue ici. Nous sommes plus jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas! --C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez... --Chez toi, dit rapidement Le Bolloche. Et cet homme, qui tait vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa mre, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui dit l'oreille, avec un enjouement moiti voulu, moiti vrai: --Maman, quand j'tais au rgiment, et que je faisais les cent coups, je dpensais plus que mon prt, hein? --Oui. --Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait? --C'tait moi. --T'ai-je rendu l'argent? --Non. --Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois! Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit: --Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne pas arriver l-bas comme un mendiant. --Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas mieux. La grand-mre ne rpondit plus. Le sacrifice tait accept. C'tait fini. Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y en eut pas. L'aeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle tait touche. Et ce fut tout. Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pr avait fait les frais. Rendus tristes par la pense d'un changement si grand et si prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le mme regret les poignait tous. Ils avaient lutt jusqu'au bout. La misre tait la plus forte. A quoi bon? Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mre ne mangeait rien. Elle remuait les lvres, comme si elle n'osait faire une question qui la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrtrent ainsi sur sa bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-mme, et d'une voix toute angoisse: --Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Dsire? Deux gros soupirs lui rpondirent oui. Alors on aurait pu voir le visage de l'aeule, inexpressif et dtendu comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, s'clairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face d'aveugle. Il semblait que l'me s'en tait approche, et souriait au travers. En mme temps les deux poux regardaient Dsire du mme regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous se montrait ainsi, sans phrase, plus loquemment que par des mots. Car un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et quand ces pauvres gens s'taient unis pour vivre sous le mme toit, la mre, le fils, la bru, ce n'tait pas seulement leur petit patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un l'autre ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur misre se prtait, c'tait encore, c'tait surtout la jeunesse de Dsire. Le souper achev, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mre se coucher, il entrana Dsire dehors, et se mit se promener avec elle dans la tideur de la nuit dj venue, depuis l'apentis qui terminait la maison droite jusqu'au clapier en treillage accol au mur de gauche. S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges: --Allons, dit-il, Dsire, a passera! Du courage! Regarde-moi, je ne pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te quitter pas marie. --Pourquoi donc? --Parce que c'tait mon ide de te voir tablie. Nous t'aurions choisi tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que l-bas, tu comprends... Il n'acheva pas sa pense, et, croisant les bras, il s'arrta, les yeux dans les yeux de sa fille: --Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je voudrais savoir? Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc o des clarts d'toiles passaient. --As-tu un amoureux? demanda le pre. Cela parut drle Dsire, qui rpondit en riant, malgr son chagrin: --Mais non, pre, je n'ai personne. --Au fait, tu ne sortais gure, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils t'avaient vu, ceux qui sont en ge de chercher femme! Enfin, Dsire, si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'pouseras qu'un ancien soldat. --Un ancien? --Oh! il peut tre ancien sans tre vieux. Pourvu qu'il ait port les armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le monde n'est pas mdaill comme moi. --Sans doute. --Pour le rgiment, je te laisse peu prs le choix. Un zouave me plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi pouser un cavalier. Il y a aussi de beaux petits dragons. --Bien, rpondit la jeune fille, un zouave ou un dragon. --Mme un chasseur pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'lite. Mais pas un lignard, tu entends? --Non. --Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je le verrais? Rappelle-toi a, Dsire: si tu m'amnes un bleu qui n'ait jamais servi, je refuse! Il tait un peu solennel, disant cela, un bras tendu vers la ville. Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se dfaire d'un certain penchant au mlodrame. La solennit de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, consquence. Dsire ne l'ignorait point. Elle allait sans doute rpondre non pour lui plaire. Mais voil que Le Bolloche, machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras lev. Il aperut les toits d'ardoise tags qui luisaient sous la lune comme des cailles d'argent, la ligne montante des rverbres qui ne paraissaient que de misrables points jaunes dans l'immensit bleue de la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des annes. Derrire ces fentres claires, que de gens il connaissait, tranquilles, assurs de dormir demain dans la mme chambre o ils veillaient encore ce soir! Cette pense lui fit mal. Il se dtourna brusquement et dit: --Rentrons, Dsire, voil le serein qui tombe. II Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des pauvres, Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'ne tranait le plus singulier chargement qui et jamais pes sur son bt de misre. C'taient d'abord, sur le sige de la charrette basse, Le Bolloche, en redingote marron, coiff de sa chchia de zouave, et sa femme, dans sa meilleure robe de futaine carreaux, les yeux mouills derrire ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, une pyramide compose d'un coffre o se trouvaient les vtements moins habills du mnage, d'une caisse perce de trous qu'habitait une famille de lapins habitus au jour crpusculaire et, en couronnement, une bourriche d'o sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois pots de basilic, un gros flanqu de deux petits, luxuriants, arrondis, superbes, amarrs par une corde sur le plancher du vhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, la naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps autre, le long de la jambe de son matre, frottait sa tte de vipre. Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les btes, les meubles, vers la demeure o tant d'paves semblables les avaient prcds. Pour arriver, il fallait trois quarts d'heure pied, et une grande heure au train de l'ne. Mais qu'importait Le Bolloche? Il n'avait pas de hte d'achever ce voyage-l. Il ne criait plus comme autrefois par les rues: Pailleur, pailleur de chaises! Il n'tait plus rien dans le monde, pas mme tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les yeux, d'un ct ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes pratiques, son sourire navr rpondait aux tonnements que provoquait son quipage. Les petits garons riaient, pieds nus sur les seuils, les grandes filles paraissaient aux fentres, et d'un mouvement d'paules, tenant encore brasses les paillasses qu'elles remuaient, se penchaient pour voir, la vole, ce qui se passait en bas. Ce dmnagement leur paraissait drle, ils ne se doutaient pas du chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se rsignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y mlait chez lui beaucoup d'orgueil bless. L'ide de s'enfermer, lui qui avait command une section, sous l'autorit d'une femme, d'une religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par avance celle qui allait le recueillir. Et mesure qu'il s'avanait vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils se fronaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche entendait en imposer ds l'abord. On ne le prendrait pas pour un fainant bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non, srement; ni pour un homme sans caractre qu'on peut commander comme un enfant. La premire nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas! Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pr qui les sparait, ils occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrtrent un peu. En face, au bout du chemin, deux corps de btiments trs levs s'avanaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait autour et descendait la pente de l'autre ct. Des cmes d'arbres, aux feuilles nouvelles, le dpassaient et l. Toutes les fentres taient ouvertes. Le Bolloche poussa l'ne jusqu'au pied d'un perron, et attendit. C'est l comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une soeur toute petite, toute jeune et toute brune. --Que voulez-vous? demanda-t-elle. --Celle qui commande ici, rpondit svrement Le Bolloche. --Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mre est trs occupe, voyez-vous, et si c'tait pour cela... --Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? rpondit Le Bolloche. Vous n'y tes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant fort bien qu'il s'mancipait d'une tradition respectueuse--j'ai lui parler, une affaire lui proposer, et mme une bonne affaire. La soeur jeta un coup d'oeil rapide sur les voyageurs, le coffre, les trois pots de basilic. --Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher. Et elle se dtourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait disparu derrire le pilier de droite ou celui de gauche. --Petit bonhomme, grommela-t-il, en voil une pronnelle, pour m'appeler petit bonhomme! Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rnes de corde passes autour du bras, la chchia impertinente pose en arrire, un peu de ct. Une ombre courut sur le vitrage cintr du clotre, et une autre soeur parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-l, mais si frle qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe noire, taient blanches et transparentes. Il et t difficile de dire son ge. Tous les traits de son visage trs fin s'taient encore amenuiss par la fatigue et l'effort dvorant d'une me ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose d'enfantin, et en mme temps le sourire compatissant de celles qui ont vcu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'tait la bonne mre, une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts de nacre. Elle considra un instant l'quipage arrt devant elle. Le coin de sa bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature qui tait vive et enjoue dans le monde. Mais tout de suite la volont rprima ce mouvement dsordonn. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni timbre ni chant, mais trs douce pourtant: --Vous venez pour entrer chez nous? Le Bolloche, un peu dconcert, rpondit: --Oui, madame, si vous avez de la place. --Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre mieux. --D'ailleurs, je ne vous demande pas la charit, j'apporte mon mnage. --Et jusqu' votre chat! --Tout cela est vous, reprit-il en dsignant d'un geste large l'ne, la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions. [Illustration.] --Lesquelles? --Tout l'heure, une de vos infrieures... --Vous voulez dire une de nos soeurs? --Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est pas un suprieur est un infrieur. Eh bien! votre soeur m'a appel petit bonhomme, je n'aime pas cela. --Il faudra nous pardonner si nous recommenons, dit la soeur, sur le visage de laquelle le mme sourire lger reparut: c'est un peu l'usage chez nous. --Et puis, je voudrais savoir si on a la libert de son opinion ici? Je prfre vous le dire tout de suite, je ne crois pas grand'chose, moi, je ne suis pas dvot, je ne fais pas de mmeries. Et si on n'a pas la libert de son opinion, je me remmne! Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperut avec tonnement que la soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si panoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance. Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion! --Ne craignez rien, rpondit-elle: nous avons plusieurs petits bonshommes qui pensent comme vous. Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider sortir de la voiture, la mre Le Bolloche, tout effare des audaces de son mari. Celui-ci avait dj commenc dteler l'ne. --Conduisez-le l'curie, dit la soeur, l-bas... oui, c'est cela... tournez gauche... devant vous, maintenant. [Illustration.] Autour de Le Bolloche s'tendaient de nombreux btiments de service, porcherie, curie, poulailler, tables, et, sur la pente de la colline, du ct oppos celui de l'entre, un vaste champ de seigle avec des cordons de pommiers nains. Dans les alles se promenait une population lente, vote, casse, trbuchante, de vieillards. Il y avait autant de bquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, l-haut, chassait des nues fumeuses, aurait pu, se gner, coucher terre ces pauvres ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre sort. Il dtela l'ne tristement, l'attacha devant une crche, et le combla de foin. Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas. Ensuite il se mit dcharger la voiture, et, commenant par la bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre trouble. Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva les paules. --Les btes, murmura-t-il, a ne s'aperoit de rien: ici, l-bas, tout leur est gal. Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne n'avait vu couler. (_A suivre._) Ren Bazin [Illustration.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891, by Various License: Share Alike