Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION Prix du Numro: 75 centimes. SAMEDI 14 FVRIER 1891 49e Anne--N 2503. [Illustration. LE MARQUIS DI RUDINI PRSIDENT DU NOUVEAU CONSEIL DES MINISTRES, EN ITALIE. Photographie Le Lieure.] [Illustration: COURRIER DE PARIS.] ON nous avait promis le _Boeuf gras_ pour cette anne, le classique et comique Boeuf gras de notre enfance, l'hritier du boeuf Apis promen triomphalement travers les rues entre quatre mousquetaires de carnaval et cinq ou six bouchers costums en Hercules--nous n'avons pas eu le Boeuf gras. Pourquoi? Peut-tre tout simplement parce qu'il avait t dcid qu'on l'appellerait _Thermidor_. Il parat que tout ce qui rappelle les plus mauvais jours de notre histoire littraire doit tre prudemment proscrit. Pas de _Thermidor_ au thtre, pas de boeuf _Thermidor_ dans la rue. Je plains le ruminant, qui y perd un jour de triomphe sans y avoir gagn un jour de rpit, car il est assomm maintenant, dpec, dbit, aval et mme digr. L'autre jour, la porte d'un grand boucher des environs de l'Opra, je voyais, arrt et tenu par un licol, un gros et gras animal, un boeuf de couleur caf au lait que les passants admiraient, attach ainsi sous un criteau portant ces mots: Concours d'animaux. Laurat. 3e prix. Achet par... Et le nom du boucher. Il tait l, ce triomphateur destin l'abattoir, flairant de son mufle tonn la paille jaune qu'on lui donnait pour litire, en pleine rue, et le pauvre animal semblait chercher dans cette paille sche un peu de l'herbe verte et frache de ses prairies. Il ne comprenait pas pourquoi on l'avait promen de son table l'exposition, de l'exposition cette boucherie, et pourtant je ne sais quelle instinctive et vague inquitude passait dans ses bons gros yeux las. Et je songeais l'admirable page qu'crivait nagure Pierre Loti, _Viande de Boucherie_, en parlant des boeufs que l'on abat, pour nourrir les marins, au fond du navire. Peut-tre pensent-ils, ces tres. La brute a aussi ses mlancolies, et le Boeuf gras promen parmi les multitudes, avec ses cornes dores et son caparaon de velours, a peut-tre, dans les fanfares et les cornets bouquin, le sentiment de ce qui l'attend au bout de la route: le coup de maillet du sacrificateur. Oh! le plaisant divertissement! Un boeuf qu'on promne et qu'on va tuer! La vie, aprs tout, est si monotone qu'on peut bien lui demander de petites distractions pittoresques, ft-ce la promenade d'un boeuf le long de nos boulevards. Ah! le malheureux carnaval! Il est passe et il n'a pas exist! Il se rveillera moiti dans peu de jours pour la mi-carme et ce sera tout. Ce mot de Carnaval n'en a pas moins un tel attrait, une telle sonorit de grelots et de gat, que les Romains l'ont exploit jusque chez nous et que de gigantesques affiches avec une pittoresque image de Marchetti attiraient les yeux rue Vivienne et faisaient scintiller ces mots: _Carnaval de Rome!_ Et quelle envie de partir, de jeter et de recevoir des _mocoli_ le long du Corso et de revoir l'Italie qui n'est plus ou ne semble plus l'Italie de M. Crispi, mais qui est celle de M. di Rudini! Il faudrait ne pas avoir lu Monte-Cristo pour n'avoir pas la tentation folle d'assister au carnaval de Rome. Hlas! cette tentation, j'y ai rsist malgr moi et malgr la belle affiche-image de la rue Vivienne. Je suis rest Paris et j'ai vu dfiler les quatorze ou quinze gavroches qui constituent la mascarade annuelle de la population parisienne. Gavroches ternels qui auraient siffl _Lohengrin_ si on l'avait jou l'Eden et qui, fort heureusement, ne se trouvaient pas Rouen samedi lorsque le Thtre des Arts a mont l'oeuvre de Wagner. Et n'est-ce pas admirable et abominable la fois que je doive prendre le train du Havre si je veux couter _Lohengrin_ et qu'il ne me soit pas permis, de par la volont des fameux marmitons rvolts, qu'il me soit interdit de voir cet opra rue Boudreau ou ailleurs? Mais pourquoi joue-t-on Meyerbeer l'Opra? Il est, et il tait foncirement allemand. Moralit: La btise est dcidment trs bte et il n'y a rien faire avec elle. Donc, Wagner Paris insulte le patriotisme et il ne l'insulte pas Rouen. Bien plus, Paris mme il ne l'insulte pas dans une salle de concert et il l'insulterait dans un thtre. C'est un imbroglio des plus singuliers. On s'y perd. Du reste, Paris est trs bien sans _Lohengrin_. Il danse, Paris. Il dne, Paris. Le bal de l'Htel-de-Ville a t brillant, l'autre soir, et Mac-Nab, feu Mac-Nab n'aurait pas eu railler les invits. Et puis, nous avons des amazones du Dahomey au jardin d'Acclimatation. Ces fameuses amazones qui se ruaient sur nos tirailleurs, l-bas, et qui dansaient autour des prisonniers, Wydah, nous allons les voir de prs et leur donner de petits sous, pacifiquement. Au lieu de la danse de Mort, les amazones danseront la danse du Ventre et l'exhibition de toute cette chair noire va nous sembler comme un _post-scriptum_ de l'Exposition. Il parat que ces amazones font l'exercice du fusil comme de vieux grognards. Prsentez _harmes! Harmes_ bras! En outre, elles sont escortes de _fticheurs_ dont les tours d'adresse ressemblent fort ceux des Assaouas qui faisaient trembler les mes sensibles et fouettaient les nerfs des Parisiennes en sortant leurs yeux de leurs orbites et en avalant des serpents. --Avaler des couleuvres, ce n'est pas bien malin, disait A. B. il n'y a pas besoin d'tre Assaoua; il suffit d'tre un homme public pour a! Les fticheurs du Dahomey n'avalent peut-tre pas des couleuvres, mais ils s'enfoncent des pointes d'ivoire dans les narines, et ils se tailladent les bras avec des rasoirs. Le sang coule, et ils ne souffrent pas. Tour de passe-passe, insensibilisation morbide, peu importe; le fait est l. --Ce sont des fils du Dahomey fin de sicle, s'criait un reporter en les voyant. Fin de sicle! On abuse du mot, vraiment. On le retrouve partout. Le chanteur en habit rouge, Kam-Hill, qui s'appellerait Camille s'il n'tait pas fin de sicle, est le chansonnettier fin de sicle comme Yvette Guibert en est la chanteuse. Celle-ci se lve dcidment sur Paris comme une toile grandissante. On court l'entendre chez Bodinier, commente par M. Hugues Le Roux, comme s'il s'agissait de M. Bellaigue lui-mme, le favori du public _select_ des Confrences d'Application. Chret popularise l'image d'Yvette, et tapisse Paris d'une affiche o, blonde, mince, blanche, avec de longs gants noirs sur ses bras de marbre, Mlle Guilbert apparat, la fois attirante et inquitante, dans une apothose polychrome. C'est son flegme, sa grce trange, un peu morbide, qui fait le succs d'Yvette Guilbert chantant les chansons de Xanrof, les _Quatre tudiants_, ou encore le _Sergent de Sarah Bernhardt_, faubourg Saint-Denis, chez Bodinier ou au Nouveau-Cirque. Car elle est ubiquiste, la chanteuse fin de sicle. Elle a son public, elle aura bientt ses potes. Connaissez-vous Aristide Bruant, le chansonnier du Mirliton, un de ces cabarets littraires qui imitent le _Chat Noir?_ Ce Bruant s'est fait le chantre populaire des petits, des pauvres, des souffrants, des pels et des galeux de la vie parisienne. Talent pre, dur, terrible, d'une ironie la Valls. Il dcrit les mlancolies taches de sang des rdeurs, les sommeils haineux des meurt-de-faim. Telle de ses chansons, intitule _Heureux_, est poignante comme la dposition d'un vagabond devant une cour d'assises. _Heureux!_ Le pauvre diable sans logis dont Aristide Bruant raconte l'odysse est heureux parce qu'il s'endort l'hiver dans un tuyau d'gout. Y a les tuyaux ousque l'on couche. Pour pas s'enrhumer, on les bouche En pendant un sac chaque bout; Fait chaud l-dedans comm' dans un' cave! On dirait que ce Parisien de 1891 a retrouv, en le rendant plus cruellement tragique, un cho des refrains de Villon. Il s'endort, le hre, il rve, le gueux errant, dans le tuyau qui l'abrite contre la neige, la bise, l'ongle, la pneumonie: On ronfle, on fait son tuyau d'orgue, Et l'tuyau ronfle encor' plus fort... Alors on sent comme un' caresse, On s'allong' comme dans un bon pieu... Et l'on rve qu'on est la messe O qu' dans 1' temps on priait 1' bon Dieu! Je songeais ces chansons terribles de Bruant--dont je vous ai dj parl, je crois--ces temps derniers, alors que le froid poussait, de tous ses aiguillons, les pauvres diables transis vers les asiles. C'est aussi le _Courrier de Paris_, le courrier de la misre. Yvette Guilbert ne va pas jusqu' ces refrains ultra-ralistes; elle les ctoie. Mais on doit les chanter--ou en chanter d'approchant--dans ce cabaret de la rue des Anglais, qu'il a t de mode parmi nos lgantes et nos curieuses, de visiter l'gal du _Chat Noir_, le cabaret du Pre Lunette! Une des verrues et des trangets de Paris. L'antre des alcooliques et des nvross, on y va pour toucher du doigt les plaies sociales. Des tres hves, hypnotiss par un rve d'absinthe ou d'eau-de-vie, regardent travers un brouillard opaque. Il y a des charbonnages grossiers sur les murs. Un pote du lieu chante des chansons ces clients bizarres qui coutent et n'entendent pas. Ah! ce cabaret de la rue des Anglais! Un coin de maladrerie parisienne, une antichambre de l'hospice et de la prison. On l'appelle le _Pre Lunette_ je ne sais pourquoi; peut-tre tout simplement parce qu'il y a sur la porte vitre qui sert d'entre une paire de lunettes peintes. Le pre Lunette, le patron, s'est d'ailleurs retir ou il est mort, et c'est sa fille qui tient l'tablissement. L'autre soir, le sang y a coul. Un forcen s'est jet avec un tranchet sur la patronne, il l'a frappe, puis, a et l, dans le tas, il a cogn, fendant les chairs, ouvrant les crnes. Une boucherie dans une fosse aux btes brutes. Un garon de l'tablissement a assomm le meurtrier d'un coup de carafe et--chose sinistre--une fille, une fille hbte, regardait tout cela, cette cohue, cette tuerie, en riant d'un rire bte. Alors le forcen l'a frappe. Elle n'a pas bronch. Blesse, elle riait toujours. On l'a emporte l'hpital demi-morte. En vrit, je ne sais rien de plus effrayant dans la vie sauvage. Les impassibles fticheurs du Dahomey ne sont pas plus insensibles que ces tre abrutis par l'alcool. Et c'est Paris! Et c'est un coin de Paris qu'on peut voir, vingt minutes du boulevard des Italiens, en voiture. Ah! elle est factice, en ralit, notre civilisation! Grattez le polic, vous trouverez le gibier de police. Il y a loin du cabaret du Pre Lunette aux _petits salons_ que nous offrent tous les ans les peintres, ceux-l, rue Royale, l'_patant_, ceux-l, rue Volney, au Cercle Volney. C'est un peu toujours la mme chose, mais c'est toujours intressant. On entend peu prs les mmes propos, un an de distance, mais ils font toujours plaisir--aux peintres. --Avez-vous vu le Carolus?... Et le Dtaille?... O sont les Bonnat?... Tiens, Grme s'est peint lui-mme. Il s'est peint sculptant; il se sculptera peignant, et nous y gagnerons un joli tableau et une jolie statue. Au fond, ces exhibitions rassurent. Les matres meurent, mais les gnrations poussent, et l'art franais reste solide. Les jeunes, Gervex, Friant, Muenier (a-t-il expos, Muenier?) Doucet, donnent des oeuvres hors de pair et promettent des chefs-d'oeuvre. Jules Lefebvre nous charme toujours par ses fminits dlicates, ce Jules Lefebvre qui remplacera Meissonier l'Institut, si on ne lui prfre pas Puvis de Chavannes.--Et tandis que les petits salons de peinture s'ouvrent, les salons o l'on cause s'illuminent. On y a beaucoup parl de la saisie des bagages de la Patti Berlin. On a perdu un lundi gras chez la marquise de Blocqueville, prise par l'_influenza_; mais, ce mme jour, Mme Anas Sgalas avait l'ide de faire jouer chez elle le _Pater de Coppe_. A quand _Thermidor?_ De Nice, les dpches les plus fleuries nous arrivent, constatant le succs des _Troyens_ de Berlioz et du carnaval mditerranen. Ah! que j'aurais volontiers applaudi cette _Chute de Troie_ et cette fte des roses! Mais ne quitte point Paris qui veut. Et je m'en console. Rastignac. ROME CAPITALE --Ah! si vous aviez vu Rachel! ont accoutum de s'crier les barbons qu'on rencontre au Thtre-Franais un soir de belle premire. Eh! non, nous ne l'avons pas vue, tant ns trop tard, fort heureusement, ripostons-nous avec impertinence. Mais aussi, nous pourrons dire nos neveux: Ah! si vous aviez vu Sarah Bernhardt! Nous avons raison, parce qu'il n'y a pas d'hommes, et encore moins de comdiens ncessaires. Faute d'un moine, le couvent ne chme pas. Mais quand les gens qui ont vcu dans la Rome Pontificale disent aux nouveaux-venus:--Que ne l'avez-vous connue il y a vingt ans! c'est autre chose, et il n'y a pas de quoi rire. Rome est une ville unique, qui ne peut pas tre remplace. Ce n'est mme pas une ville: c'est la ville, l'_Urbs._ Rome n'appartient pas l'Italie, me disait l'autre jour un grand artiste qui a la religion de la Ville ternelle, et que je ne nommerai pas, crainte que l'odieuse politique s'empare de ce propos pour en dnaturer le sens; elle appartient au monde. Ce caractre extra-national et super-humain, elle le conservait intact sous la grande ombre du Saint-Sige, abstraction spirituelle, universelle et sacre. Elle l'a perdu le jour o, en entrant par la brche de la porte Pie dans la capitale de l'Occident, berceau du monde moderne nourri avec les deux jumeaux par la louve du Palatin, les bersagliers pimontais en ont fait la vulgaire capitale d'une monarchie constitutionnelle. C'tait sans doute fatal, mais c'est triste. En s'emparant de Rome, dans leur ambition aprs tout lgitime de se mettre cette couronne au front, qu'en ont fait les Italiens? Ou, plutt, que sont-ils en train d'en faire, car ce n'est pas en moins d'un quart de sicle qu'on bouleverse une ville difie sur les ruines superposes depuis trois mille ans des rois et de la Rpublique, des csars et des barbares, du moyen-ge fodal et de la Renaissance princire, du paganisme effondr dans les magnifiques corruptions d'une dcadence monstrueuse, et de la splendeur apostolique ne du sang des martyrs. La psychologie de l'impression premire donne par Rome est curieusement complique. On a beau s'efforcer de tout oublier pour devenir l'tre purement sensationnel que doit tre le voyageur sincre, comment russirait-on s'affranchir absolument de l'obsession des souvenirs classiques, de la tyrannie de l'ide littraire, prconue et impersonnelle, impose par les lectures, de la violence exerce sur l'esprit par l'ducation artistique? Qu'est-ce qui vaudrait le mieux, tre trs naf ou trs raffin? Je ne crois gure la justesse d'impression de l'innocence intellectuelle; d'autre part, une prparation trop complte entrave la libert du jugement. Le mieux, j'imagine, est encore l'extrme raffinement,--ce raffinement excessif que les sages appellent de la perversit d'esprit--car c'est l'tat d'me qui est le plus susceptible de navet intelligente. Seulement on est trs malheureux. Quand, arrivant Rome de l'intrieur de l'Italie, au sortir de la montagne o l'on a long le Tibre encaiss entre des pentes escarpes couronnes de vieilles villas semblables des bastilles, on dbouche brusquement dans l'immense plaine aride et dserte, coupe de marcages, droulant indfiniment vers la mer son tapis jaune et brun, vaguement marbr de vert-de-gris par des haies de ples roseaux et des bouquets de grles eucalyptus, et qu'on aperoit vers l'horizon trs clair la coupole de Saint-Pierre trouant le grand ciel bleu, on se sent positivement mu. Est-ce factice, est-ce sincre, _chi lo sa?_ A coup sr, on est remu dans ses entrailles intellectuelles, et si bien remu que les horreurs d'une gare ne parviennent pas faire baisser le baromtre de l'exaltation. On roule enfin dans Rome, les yeux ouverts comme des portes cochres--et jusqu' destination on ne voit que de larges voies l'instar, traverses par de petites rues noires et fort laides, et partout des pltras tout frais, des briques s'amoncelant jusqu'aux nues, des moellons sur lesquels grincent les outils du tailleur de pierres, des crpis blafards, des badigeons jauntres, des enduits jus de carotte ou chocolat--un vaste chantier de constructions. Sans doute, puisque la population augmente, il faut bien lui btir des maisons. Mais pourquoi augmente-t-elle? Les Italiens ne pouvaient-ils laisser Rome aux Romains? tre Romain n'est pas tre citoyen d'une ville, mais d'une nation. Appele au tableau noir de l'cole primaire pour y crire son nom, une petite Transtvrine de six ans traa orgueilleusement ces mots significatifs: Cllia, Romana. Que viennent faire ici ces envahisseurs trangers, terrassiers du Pimont et maons de Lombardie, marchands florentins, journalistes et politiciens napolitains et siciliens? L'enceinte de Rome, ce vieux mur du pape Honorius, en briques sanglantes gratignes de crevasses, avec ses portes couronnes d'inoffensifs crneaux en ruines, enserre un espace qui suffirait une population de deux millions et demi d'habitants. Ils y sont 330,000, une centaine de mille de plus qu'en la dernire anne du pouvoir temporel. C'est dj trop. Cette incomparable majest, cette personnalit superbement imprieuse, ce charme subtil qui conquiert les coeurs les plus rebelles, Rome, en effet, les doit pour une forte part aux aspects solennellement mlancoliques des collines dsertes de l'Aventin et du Clius, du sommet du Janicule, des pentes du Vatican, o, dans une paix mystique et un hautain silence, des alles solitaires fuient entre les hautes murailles hrisses de cactus des vignes et des jardins, des couvents et des hospices, que dominent un palmier isol, plant des mains de saint Dominique, le dme vert intense d'un grand pin parasol, ou un groupe funbre de noirs cyprs. De place en place se dresse un de ces beaux campaniles romains, svelte tour carre en briques o s'enchssent des fragments antiques ou bien des plaques de marbres de couleur, ajoure de plusieurs tages d'arcades en plein cintre s'appuyant sur de frles colonnettes accouples. C'est une glise, dont la chtive faade nue, accoste d'un porche indigent, cache une nef fastueuse et vnrable, o les papes Anaclet et Symmaque ont tenu des consistoires. Devant l'antique autel o l'impratrice Eudoxie et sainte Hlne, mre de Constantin, ont reu la communion, prient au pied d'une nave madone ombrienne ou d'un christ byzantin la face brune, quelques _popolane_ aux yeux brillants sous le mouchoir jaune ou rouge qui recouvre leur lourde chevelure d'un noir bleu, tordue en noeud sur la nuque, et des gaillards trapus, nerveux, basans, mine de forbans, agenouills dans leur feutre pointu. * * * Si l'on en sort l'heure infiniment douce du crpuscule, quand l'Ave Maria sonne aux 365 clochers de Rome, sans qu'aucune autre rumeur de la ville parvienne en ces retraites, hantes seulement par les rares ombres enfroques de quelques moines bruns, blancs ou noirs, qui regagnent leurs cellules, tandis qu' l'extrmit d'un _vircolo_ poudreux, un pan de ciel s'allume aux lueurs du soleil couchant--alors on respire bien l'atmosphre conventuelle et mditative de la cit pontificale, on est transport aux temps vanouis de la grandeur apostolique, on est Rome enfin. Le jour o ces adorables glises primitives, demi-dvotes, demi-paennes, seraient encastres dans les alignements btes d'une ville moderne et bourgeoise, leur charme serait dissip, leur parfum vapor. Elles ne seraient plus que des muses de bibelots sacrs. Le dlire embellisseur a dj fait bien du mal. Nagure, une grande place herbue et ombrage de yeuses tortues s'tendait, dserte et superbe, devant la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran, en descendant vers les imposants fragments des aqueducs de Claude enclavs dans des jardins, la porte Asinaria et l'glise Sainte-Croix de Jrusalem, sanctuaire de prcieuses reliques, derrire laquelle s'arrondit l'immense anneau de briques de l'antique amphithtre Castrense. Aujourd'hui la perspective en est coupe brutalement par un norme bloc l'amricaine d'affreuses maisons six tages, laves de jaune sale, rcemment construites sur les terrains de la villa Massini, ct de l'annexe du palais pontifical de Latran o est renferme la _Scala Santa_, vingt-huit degrs de marbre du palais de Pilate Jrusalem, qu'en souvenir du Sauveur qui les a gravis, on ne monte que sur les genoux. Et au pied du palais Vatican, dshonorant la cit Lonine, le saint des saints du domaine pontifical, ce beau quartier tout battant neuf, dispos bien gomtriquement dans les anciens _Prati del Castello_, qui jadis verdoyaient le long du Tibre, sous la grande ombre rbarbative du chteau Saint-Ange. Et ces travaux de rgularisation du fleuve inconstant qui, en expiation de ses dbordements passs, roule maintenant ses eaux glauques dans un lit largi de moiti, entre les plus belles murailles blanches et lisses, aux ravalements irrprochables, dont jamais entrepreneur de btisses ait eu se glorifier. Encore cette substitution d'un honnte canal aux berges plates, un fleuve tumultueux baignant les noires substructions du vieux _borgo_ riverain de Ripetta, se justifie-t-elle par des proccupations humanitaires. Mais pourquoi balafrer le Tibre de nouveaux ponts Garibaldi et Umberto, d'un style si dplorablement vulgaire? Pourquoi une passerelle tubulaire tale-t-elle son vilain profil au pied du mle d'Adrien? Elle est provisoire, soit, mais le pont de pierre neuve destin la remplacer est-il bien ncessaire, car personne n'y passe? Et l-bas, prs de l'Ile San Bartolommeo, les vieux herms double face du pont Quattre Capi, qu'on n'a pas encore dmoli, font la grimace la belle vote blanche dont on a coiff la noire embouchure de la Cloaca Maxima de Tarquin. C'est une belle chose que le pittoresque, disent les Romains; mais nous avons nos affaires et nos plaisirs, et nous voulons circuler l'aise chez nous. D'accord. Toutefois ces affaires sont peu de chose, et la parlotte du soir sur la place Colonna, au caf Aragno ou au pied de la colonne Antonine, suffit y pourvoir. Aussi n'ont-ils pas encore os mettre excution le projet d'un pont jet par-dessus le Forum pour faire communiquer le Capitole avec l'Esquilin, afin que Jupiter Capitolin sans doute puisse aller visiter la Notre-Dame-des-Neiges Sainte-Marie-Majeure. Une municipalit qui timbre jusqu' ses tombereaux de boueurs du chiffre superbe S. P. Q. R. devrait pourtant respecter le berceau du snat et du peuple romains. C'est trop qu'elle ait rcl le Colise comme une carotte, dpouillant le colossal squelette fauve de sa flore lgendaire, qui habillait si gentiment l'austre travertin rougi du sang vers en ce lieu cruel. Il y aussi l'hygine, au nom de laquelle se commettent bien des crimes. Cette fameuse fivre dont on parle toujours et qu'on n'a presque jamais, on espre la chasser en perant de larges voies comme la Via Nazionale et le Corso Vittorio Emmanuele, o l'pre soleil pntre si librement que les passants y grillent tout vifs et que personne ne veut habiter ces fournaises. Ils l'auront quand mme, leur spectre morbide qui plane tout l'entour, sortant du tuf spongieux des plaines du Latium et des Maremmes, o croupit et se corrompt l'eau des pluies, du fleuve, des infiltrations empoisonnes des marais Pontins. Pensent-ils que cela lui fasse peur, qu'on ait ras le Ghetto, ce soi-disant foyer d'infection o l'on ne se portait pas plus mal qu'ailleurs? Il est vrai qu'on est moderne et libral, et qu'on veut effacer jusqu'aux vestiges matriels de l'injuste et tyrannique servitude qui pesait sur le peuple d'Isral, et, aprs tout, ce sont seulement quelques motifs de moins pour les peintres. Le pauvre portique d'Octavie toutefois, qui se prsentait si bien, enclav dans de vieilles constructions encrasses et incohrentes, semble aujourd'hui une pave ridicule, ainsi nu et isol dans un grand espace de terre jaune toute bossue. * * * Jusqu'o ira cette rage destructive? Il faudrait tout jeter bas pour faire de Rome quelque chose comme une de nos belles prfectures de premire classe. Supprimera-t-on ces amusants boyaux sombres et tortueux, comme celui au nom significatif de rue des Boutiques-Obscures, aux alentours du Panthon, o des vaches ruminent dans la fracheur d'tables ouvertes, devant lesquelles passent au pas les modernes omnibus? Puis, un tournant, on se trouve en prsence de superbes morceaux antiques comme les _colonacce_ du temple de Minerve, sous le fastueux entablement desquelles un boulanger cuit son pain, comme l'_arco de Pantani_, pratiqu dans le formidable mur en pperin gris du temple de Mars Ultor, dbris du forum d'Auguste, comme les arcades plus noires que la suie et demi-enfouies sous les dalles du pav du thtre de Marcellus, dont les votes surbaisses sont occupes par des savetiers, des chaudronniers et des _osterie_ basques. Ou bien on trbuche sur des souvenirs tels que la roche Tarpienne et la prison Mamertine, ou bien encore sur des fragments du mur de Servius Tullius, dont les rudes et indestructibles assises de blocs de tuf sans ciment se retrouvent par tronons en maints points de la ville. Dmolira-t-on le palais faade couture et lpreuse de Lucrce Borgia, prs le palmier du couvent des Maronites, et celui, sanglant et lugubre, de la triste Batrice de Cenci? Non, car les Romains tiennent aux dbris de leur pass, et ceux qui n'y tiendraient pas n'oseraient l'avouer, crainte du mpris des trangers. Alors quelle figure ferait tout cela au milieu des rues de Rivoli et des boulevards Malesherbes que, d'ailleurs, ils n'ont pas d'argent pour construire? Car c'est l qu'on trouve de quoi esprer. Comme tout le trop neuf royaume d'Italie, la jeune Rome a eu plus grands yeux que grand ventre. Si sobres qu'ils soient, nos voisins ultramontains commencent tre las de s'arracher les morceaux de la bouche pour des dpenses de parade. L'aspect lamentable de certains quartiers en ruines avant d'tre achevs, comme celui qui borde les murs entre les portes Pia et Salara, donne penser que le mouvement funeste est enray. Que ceux qui n'ont pas encore fait le voyage profitent de cette trve pour voir encore l'ombre de la Rome de Goethe, de Chateaubriand et de Mme de Stal. Marie-Anne de Bovet. [Illustration: M. LON DAUDET D'aprs une photographie de la maison Tourtin.] [Illustration: Mlle JEANNE HUGO D'aprs une photographie de la maison Nadar.] [Illustration: THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.--Clbration du centenaire d'Hrold: le couronnement du buste.] [Illustration: L'accident de Montigny, sur la ligne de Saint-Just Pronne, chemin de fer du Nord.--D'aprs une photographie de M. Souillard, de Pronne.] [Illustration: Carte de nos possessions du Congo.] EXPLORATION DES RIVIRES SANGHA ET N'GOKO DANS LE CONGO FRANAIS Au mois de dcembre 1889, M. Cholet, administrateur colonial, recevait Brazzaville l'ordre d'aller faire un voyage d'exploration dans la rivire Sangha, affluent du Congo. J'tais alors Comba, sur le point de rentrer en France, quand je reus de M. Cholet une lettre dans laquelle il me demandait de l'accompagner dans ce voyage, et de pousser une reconnaissance vers Manyanga, en me rendant Brazzaville. Malgr mon vif dsir de revoir les miens que j'avais quitts depuis prs de quatre ans, cette proposition me souriait tant, j'tais si sr de russir avec un chef,--je devrais dire un ami--si nergique et si vaillant, que je me htais d'accepter. Je quittai Comba le 6 janvier. Le 10 j'tais Manyanga et le 22 Brazzaville. Des retards imprvus, un accident survenu l'un de nos bateaux, dans la tempte du 9 janvier, les prparatifs d'un voyage dont on ne pouvait connatre la dure, ne permirent l'expdition de quitter Brazzaville que le 19 fvrier. Ce jour-l, nous serrions avec effusion la main de MM. Gaillard et Thiriet, et, accompagns de leurs voeux de succs, nous commencions notre voyage qui devait durer quatre mois. Pendant quatre mois, nous devions vivre bord d'une chaloupe vapeur de 9 mtres de long sur deux de large, et partager cet espace si restreint avec les 9 hommes qui composaient notre quipage, et auxquels nous adjoignmes, quelques jours plus tard, trois indignes Bafourous qui devaient nous servir de guides et d'interprtes. Aprs un court sjour Lizzanga, poste situ au confluent de l'Oubangui et du Congo, et Bonga, ancien poste de l'ouest africain, l'embouchure de la Sangha, actuellement occup par une factorerie franaise, nous partions l'aventure dans cette rivire Sangha--cite par Jacques de Brazza, releve pendant quelques milles par M. le capitaine de frgate Rouvier en 1886--par consquent inconnue, mais souponne devoir tre un centre commercial des plus importants. La Sangha, qui remonte constamment au nord, est large d'au moins 1 kilomtre pendant la plus grande partie de son cours. Elle est encombre d'les et de bancs de sable; ses rives sont peu leves. Les villages, dans la partie basse, ne sont point situs sur les rives, mais assez loin dans l'intrieur, sur des ruisselets ou marigots, que les indignes remontent en pirogues, au milieu d'un fouillis presque inextricable d'arbres renverss, de lianes et d'herbes assez paisses pour ne laisser leurs embarcations que la place strictement ncessaire leur passage. Ce besoin de se mettre l'abri et de profiter des dfenses que la nature leur a gnreusement fournies, a t suggr aux indignes par les frquentes incursions de leurs peu loyaux voisins, les gens de Bouga, d'Irebou et de Vigomb, qui plusieurs fois sont venus brler les villages, dtruire les plantations, et faire des razzias d'hommes et de troupeaux. Ces indignes sont d'un naturel paisible, beaucoup plus commerants que guerriers, et nous n'avons jamais eu nous plaindre de nos rapports avec eux. A peine avions-nous dpass le point atteint par M. Bouvier, que nous nous crmes arrivs au terme de notre exploration. A un tournant de la rivire, nous la vmes compltement barre par des masses noirtres, que nous primes de loin pour un long banc de roches. Heureusement la crainte tait plus grande que le mal, et, cette fois encore, notre pavillon devait flotter plus haut, sur cette terre d'Afrique, o tant de hardis et dvous pionniers sont morts, victimes du devoir et jalons prcieux d'une civilisation que la France tiendra honneur de porter toujours plus loin. Quand nous fmes plus rapprochs de ces prtendus cueils, le bruit de l'hlice et de la machine les rveillrent tout coup. C'tait un troupeau d'hippopotames, faisant la sieste sur les bancs de sable, au beau soleil de midi. Un millier de ces pachydermes, surpris dans leur sommeil par des visiteurs inconnus, montrrent plus d'tonnement que de crainte, et la prudence seule nous empcha de leur envoyer quelques balles: car mis en fureur ils eussent bientt fait de chavirer notre frle embarcation. Peu peu ils se dcidrent nous cder la place, et nous pmes enfin doubler ce bancs de roches vivantes. Quelques jours plus tard, notre bateau mouill la rive, je partis en pirogue pour en chasser une troupe moins nombreuse, que nous avions vue notre passage, et je fus assez heureux pour en tuer un d'une taille des plus respectables. Notre quipage fut ravi de cette aubaine, car le noir, friand de tout ce qui se mange, est surtout gourmand de viande, et, quand il peut s'en procurer, il prfre se rendre malade que d'en perdre un morceau. Le soir, de grandes claies avaient t tablies, du bois coup, la bte dpece, et nos hommes, accroupis autour des feux, surveillaient la viande qui fumait lentement, en racontant leurs ternelles histoires, o la femme, cette cause de toute querelle--chez eux--joue toujours le plus grand rle. Peu peu les villages se rapprochrent du bord de la rivire, sur les limites du pays des Bousinds et dans celui des Basanghas. Chez ces derniers, les villages sont mme presque tous construits dans des les. Les habitants sont toujours en pirogues, leurs plantations tant situes sur la terre ferme et, en gnral, peu loignes des rives. Partout nous remes un accueil des plus empresss. C'tait qui nous apporterait des vivres et objets de toute sorte pour recevoir en change nos tissus, perles et boutons en porcelaine bleue ou blanche, qui avaient un succs tonnant. Tous les chefs de village se htaient de venir notre rencontre, et, dsireux d'entrer en relations commerciales directes avec les Europens, afin de ne plus tre exploits par leurs intermdiaires, nous demandaient de venir fonder des postes chez eux. Nous leur expliquions alors le but de notre visite; nous leur lisions le trait qui devait nous engager rciproquement, et, confiants dans notre bonne foi, ils apposaient avec joie sur le papier un paraphe plus ou moins quelconque qui devait reprsenter leur signature. Une fois cependant, au village Gaukassa, le chef Mangoundou, remarquable par sa corpulence, qui n'a d'gale que sa btise, refusa de signer le trait, bien qu'enchant des bons rapports qu'il savait devoir en rsulter. Pour lui, toucher la plume tait ftiche, et rien ne put le dcider signer, persuad que s'il le faisait il ne tarderait pas mourir; et il fallut que son frre, plus intelligent et moins peureux que lui, le remplat en cette affaire. Quelques jours plus tard, nous arrivions au village Ouosso, qui devait tre le terme de notre voyage dans la Sangha. Il nous fut en effet impossible de monter plus haut, l'tat des eaux ne permettant pas mme notre lgre embarcation de franchir les nombreux bancs de sable qui semblaient se multiplier mesure que nous avancions. Force fut donc de nous arrter. Ouosso est un grand village, bti dans une le compltement dcouverte, o nous avons rencontr les plus belles et les plus grandes constructions qu'il nous ait t donn de voir en Afrique. La case du chef Minganga ne mesure pas moins de quarante mtres de longueur sur vingt-cinq mtres de largeur et sept huit de hauteur. Deux portes s'ouvrent aux deux extrmits; les bas-cts sont disposs en forme de loges dans toute la longueur de la case. Chacune de ces loges est habite par un ou plusieurs membres de la famille du chef qui, lors de notre passage, possdait lui seul soixante-trois femmes. Au milieu de cette grande case s'en lve une autre plus petite, dont la ressemblance avec les baraques de saltimbanques m'a vivement frapp. Tout cela est sculpt, peint, agrment de dessins de toutes sortes, de couleurs assez varies, et ne rappelle en rien les ignobles huttes de certaines peuplades qui ne sauraient vivre, parat-il, sans vermine et sans fumier. [Illustration: La navigation du Ballay sur la Sangha.] Deux jours aprs notre arrive Ouosso, nous tions les meilleurs amis du chef Minganga et de son frre Mondobka, avec lesquels nous emes de longues confrences. Minganga est un chef influent et respect bien qu'il soit le plus grand ivrogne qu'on puisse voir. Son village est le centre d'un commerce d'ivoire considrable. Malheureusement ce commerce est accapar par les gens de Bouga et de Bolobo, qui viennent en pirogues acheter l'ivoire dans ces parages, pour aller le revendre sur le Congo, d'o il prend, en majeure partie, la route de l'tat indpendant. Il est donc souhaiter qu'on tablisse le plus tt possible des postes en ce pays, de faon que les commerants puissent traiter directement avec les Barangas et profiter du gain que, jusqu' ce jour, ont fait sur eux tous les traitants auxquels ils sont forcs de s'adresser. Une industrie qui parat primer toutes les autres au village Ouosso est la fabrication de bracelets en cuivre qui servent presque exclusivement de monnaie d'change. Minganga, ayant sa solde plusieurs forgerons, les emploie ce travail qui doit tre pour lui la source d'un assez beau revenu. [Illustration: LE CONGO FRANAIS.--1. L'quipage du Ballay.--2. Intrieur du village de Bassangha.] C'est avec les barrettes de laiton que les Europens leur vendent que les indignes fabriquent ces bracelets. Pour cela, ils fondent dans un creuset en terre une assez grande quantit de ces barrettes, font un moule dans le sable au moyen d'une baguette qu'ils y appliquent et en retirent aussi dlicatement que possible, puis coupent le mtal dans cette rainure qui peut avoir environ 60 centimtres de longueur. [Illustration: 1. La Sangha barre par les hippopotames.--2. Chasse l'lphant.--3. Dpeage et schage de la viande.--4. Dcapitation de l'lphant.] videmment, le mtal ainsi fondu est plein de bavures, mais, force de le marteler, les ouvriers arrivent obtenir une tige parfaitement polie, pointue ses extrmits allant en grossissant graduellement jusqu'en son milieu. Il ne leur reste plus alors qu' rouler cette tige en trois tours environ pour terminer leur travail. D'autres industries occupent d'autres ouvriers du grand chef. Les uns fabriquent des pagaies pour la flotte de pirogues qui entoure le village; les autres vont chercher le vin de palme dont Minganga est si friand et dont il boit de telles quantits qu'il est dans un tat d'ivresse absolue pendant les trois quarts de la journe. Ceux que ces travaux n'emploient pas s'en vont de temps autre la pche ou la chasse, pendant que les mnagres, portant leurs enfants attachs sur le dos, vaquent aux soins intrieurs ou s'en vont travailler dans les plantations. Pauvres mnagres! leur vie ne me fait pas l'effet d'avoir beaucoup d'attraits, et leur sort est certainement des moins enviables. A part quelque sultane favorite, toutes travaillent comme des btes de somme, sans penser sans doute la veille ni au lendemain, sans manifestation extrieure de peine ou de plaisir. Mais qu'importe! [Illustration: Type de guerrier.] Ignorant un autre genre de vie que celui qu'elles mnent, elles vivent comme ont vcu leurs mres, comme vivront leurs filles, si la civilisation ne vient pas, en leur crant d'autres besoins, leur relever le moral et leur dvelopper l'intelligence. Les gamins du village, ngrillons de trois dix ans, allchs par les petits cadeaux de perles, boutons, clous dors, que nous leur donnions, devinrent bientt trs familiers. Un jour, voulant sans doute nous remercier de nos attentions dlicates leur endroit, ils dansrent devant nous la danse des enfants. Nous voil donc, assis sous une paillote, entours d'une foule norme admirant ce jeune corps de ballet. Les danseurs, rangs sur une seule ligne, sans jupes de gaze ni falbalas, sautant d'un pied sur l'autre, bien en mesure, et avec autant de bruit que possible, chantent un refrain plus ou moins monotone, altern de quelques couplets hurls par le plus brillant soprano de la troupe. A chaque couplet ils accompagnent leur chant du bruit que font leurs mains frappes sur le haut de leurs cuisses, ce qui produit, tant pour l'oue que pour la vue, le plus singulier effet. Je ne dirai pas que cette danse soit le divertissement le plus moral qu'on puisse rver pour des enfants, mais on a tant prch inutilement chez nous contre la valse qui--parat-il--n'est pas morale, que l'on peut bien laisser de jeunes sauvages danser leur guise leurs pas accoutums. Le dimanche 4 mai, aprs une tentative infructueuse pour continuer notre voyage dans la Sangha, nous nous dcidmes explorer la N'Goko, un de ses affluents driv droite, qui paraissait se diriger plus l'ouest. Cette rivire, le plus important tributaire de la Sangha, coule d'un cours assez rapide entre des rives gnralement leves et distantes d'environ deux cents mtres. Ce n'est plus le pays uniformment plat, les rives sablonneuses et basses de la Sangha. Les rochers succdent au sable et les montagnes aux plaines. Quelques-unes de ces collines atteignent jusqu' trois et quatre cents mtres d'lvation et leur chane parat suivre une ligne sensiblement parallle au cours de la rivire. De temps en temps on rencontre sur les bords de petites plaines herbeuses et marcageuses, sjour favori des hippopotames et rendez-vous des lphants, boeufs, antilopes et autres animaux qui peuplent ces solitudes. Car, l'exception de trois villages, dpendant du chef Minganga et situs dans des les du bas de la rivire, le pays, jusqu'au point extrme que nous avons pu atteindre, est compltement inhabit. Mais quel merveilleux pays de chasse pour des amateurs moins presss que nous de mener bonne fin la tche qui nous avait t confie! [Illustration: Types de femme et d'enfant.] Le 13 mai, vers onze heures, aprs qu'un norme caman et donn la chasse notre chaloupe pendant deux ou trois minutes, nous apermes un troupeau d'lphants, surpris dans une le, qui se mettait la nage pour regagner la terre terme. L'un de ces animaux, plus rapproch de nous que les autres, devint notre point de mire, et, au moment o il essayait en vain de remonter la rive, une balle le frappant derrire l'oreille lui traversa la cervelle et le renversa foudroy dans la rivire. [Illustration: LE CONGO FRANAIS.--Une caravane de porteurs d'ivoire.] Nous emes toutes les peines du monde le sortir de l'eau, pour lui couper la tte et prendre les dfenses, qui malheureusement ne pesaient chacune qu'environ douze kilogrammes. Deux jours aprs, au mme endroit, nous donnions la chasse deux autres lphants qui, cribls de balles, se rfugirent dans l'le. Nous nous mmes leur poursuite. Les arbres, le sentier, les herbes o nous passions taient couverts de sang, et nos vtements blancs, au bout de quelques instants, taient devenus compltement rouges. Par intervalles nous rencontrions un grand espace o l'herbe tait foule et comme crase et o des arbustes jonchaient la terre, violemment arrachs; l, les normes pachydermes avaient d, dans leur fuite, s'arrter un instant ou tomber de lassitude et de faiblesse occasionnes par la douleur et la perte de sang; de grandes flaques en effet se voyaient pitines et ayant clabouss les herbes tout autour; puis la fuite reprenait reconnaissable de larges troues dans la vgtation, formant des zig-zags, des alles et venues au hasard. videmment les lphants avaient t srieusement blesss et cette ide activait l'ardeur de notre poursuite. En dehors, en effet, du plaisir et des motions que procure cette sorte de chasse, on y trouverait certainement un grand intrt cause des dfenses de l'animal qui, suivant son ge et la qualit de l'ivoire qui les forme, sont quelquefois d'un trs grand prix. [Illustration: Rception dans une case, Ouosso.] Chemin faisant nous nous rappelions toutes les histoires de chasses d'lphants que nous avions lues ou dont nous avions entendu parler et des visions d'animaux blesss nous traversaient la tte, qui devenus furieux par la poursuite se retournaient contre les chasseurs, les foulant aux pieds, les saisissant avec leur trompe, les lanant en l'air et les dchirant avec leurs dfenses. Mais nous en fmes ici quittes pour la vision, nos blesss s'taient cette fois pour tout de bon enfuis, se drobant nos poursuites, si bien que, lasss enfin et fatigus de notre course, nous les abandonnmes sans chercher les rejoindre. Ce fut regret, bien entendu, mais en dfinitive nous n'tions pas venus pour chasser, et cet agrable passe-temps nous retardait sans profit pour nos recherches et pour notre voyage. D'ailleurs, l'observation nous montra que les eaux paraissaient baisser et menaaient de nous fermer la voie du retour; les vivres, par l'absence de villages, devenaient impossibles se procurer,--car la viande seule ne suffit pas--aussi nous dcidmes-nous, bien regret toutefois, revenir sur nos pas. Le jeudi 15 mai, nous commencions notre descente et abandonnions ce pays o j'espre bien retourner un jour poursuivre l'oeuvre commence. Entrans par le courant rapide de la rivire, nous tions de retour au village Ouosso dans la soire du 19. Enfin, aprs avoir encore tent inutilement de remonter la Sangha, nous partmes le 25 mai pour revenir Brazzaville, laissant dans ce pays des indignes heureux de nous avoir vus et nous faisant promettre de revenir bientt. Le 11 juin, aprs une navigation fort difficile dans le Congo, nous arrivmes Brazzaville, o nous fmes reus avec toute l'amabilit et l'affectueuse obligeance que nous devions attendre des bons amis que nous y avions laisss. Quatre mois aprs nous tions de retour en France, aprs plus de quatre ans d'absence. Puisse un nouvel effort, auquel je m'associerai encore avec joie, nous ouvrir dfinitivement un pays dont nous n'avons fait qu'entrevoir les richesses, et qui me parat la route la plus sre ouverte un vaste champ d'exploration dans le nord! R. Pottier. [Illustration: LE CONGO FRANAIS--Arrive au village d'Ouosso.] [Illustration.] LA MODE La toilette de la jeune fille, pour les ftes du soir, diffre trs essentiellement de celle des jeunes femmes, surtout depuis quelques annes, la note simple s'affirmant de plus en plus, et la jeunesse se faisant gloire de revenir la sainte mousseline, et la robe lgre, d'une entire blancheur, parure de leurs aeules. De la gaze de l'Inde, du crpe, du tulle: telles sont les toffes consacres. Parfois de la faille ou du crpe de Chine, le tout trs sobrement garni, jamais la vritable robe lourde, d'toffe somptueuse, apanage des jeunes femmes et dont les premires tiennent place dans la corbeille de noces. Je ne parle, bien entendu, que des jeunes filles au-dessous de vingt ans. C'est--dire jusqu' vingt-deux ou vingt-trois ans, les annes de rajeunissement auxquelles a droit toute fille marier s'effaant, naturellement, de son acte de naissance. Pass cet ge, l'indcision devenant impossible, filles ou femmes s'habillent de mme et toute distinction devient superflue. La robe de jeune fille, donc, presque droite, selon la mode actuelle, est la plus modeste du monde. J'entends d'apparence, car la moindre robe de bal, pour une jeune fille lgante, cote aujourd'hui cinq ou six cents francs. C'est--dire ce que leurs grand'mres payaient pour leurs plus riches toilettes!... La jupe est unie, fronce la ceinture et faite de voiles superposs; ou bien drape, au-dessus de l'ourlet, par des noeuds de rubans. Quelques touffes de fleurs rattrapant l'toffe sont encore admises. Mais alors des fleurs trs jeunes, comme la primevre, l'glantier, le myosotis, la bruyre, le muguet, le lilas blanc, la marguerite ou le bouton de roses. Quant au corsage il se fait la Vierge, de mme tissu avec grande ceinture noue et manche bouillonne; ou tout plat, en satin, avec gorgerette et manche assorties la jupe. Dans les cheveux un simple ruban ou une touffe fleurie, selon que le corsage est ornement. Mais, pour le corsage mme, point de guirlandes, ni de tranes, ni de demi-guirlandes. Des piquets aux paules, un bouquet la ceinture, une branche sur le ct, enchsse dans les neiges de la gorgerette, rien de plus. La coiffure, des plus sobres, presque une coiffure de matin, afin de laisser au visage toute sa jeunesse. En aucun cas, aucun bijou, sauf, aux oreilles, des boutons de perles pas trop gros, aux poignets des bracelets sans valeur, au cou, des perles trs petites: plusieurs rangs, par exemple, en collier de chien, si l'on est par trop maigre et qu'il faille, toute force, rompre la ligne. Combien prfrable, cependant, mme quand un peu de scheresse accentue les contours, cette absence de tout bijou qui laisse pure et gracieuse l'harmonieuse tombe des paules, au-dessous de la nuque, sur laquelle les lgers frissons, un peu dors, jettent leur ombre claire, illuminant le satin de la peau bien mieux que les plus clatantes pierreries. Cela va si bien la jeunesse, la simplicit de la parure! Tout ornement exagr l'crase, et lui est une flagrante antithse, partant ne lui sied en aucune faon. D'ailleurs, si la maigreur de la jeune fille est un obstacle la grce du corsage dcollet, cet obstacle s'attnue tout naturellement la rduction de l'chancrure qui doit se borner aux limites les plus chastes. Autant chez une jeune femme l'talage d'une poitrine marmorenne ou de riches paules semble admis par les plus rigides, autant chez une jeune fille, qui jusqu' son mariage doit demeurer en quelque sorte enveloppe de mystre, il devient une chose choquante et rprouve. Seules, dans un bal blanc, de jeunes rastaquoures oseront exhiber la grande peau; seules aussi elles porteront des robes trop riches, des bijoux prtentieux, perdant cette exhibition de somptuosits toute la distinction native et l'lgance instinctive de leur juvnilit. Le soir seulement de la signature du contrat de mariage, une jeune fille du monde revt, avec la toilette ple qui fait presque partie de la corbeille, un corsage plus ornement et plus dcollet, agrafant son cou et ses oreilles des perles d'une valeur srieuse, choisies parmi les cadeaux du fianc. La toilette de contrat, en effet, moins essentiellement virginale que la toilette de marie, est en quelque sorte la transition entre la toilette de jeune fille et la toilette de femme. Elle est gnralement de couleur rose, le blanc tant rserv pour le mariage l'glise, le bleu pour la mairie. D'toffe lgre le plus souvent, telle que le crpe ou la gaze. Cependant, en hiver, quelques jeunes filles portent au contrat de la faille, du satin, du crpe de Chine ou toutes autres toffes relativement peu paisses. Jamais le velours ni le brocart. Rien de plus gracieux, pour une fiance, que de la faille rose, garnie autour des paules et au bord de la jupe d'un pais marabout de roses effeuilles. Ou bien des plumes ou une ruche dchiquete, qui, moins coteuses, remplissent presque le mme effet. Des perles au cou. Dans les cheveux un pouff de roses ou une aigrette noue de rubans. Violette. NOTES ET IMPRESSIONS Il n'y a que les enfants et les imbciles qui ne pensent qu'au prsent. Voltaire. * * * L'humanit ne peut arriver la libert que par une haute culture de l'esprit et cette culture que par la libert. Jean-Paul Richter. * * * Nous devrions apprendre mpriser ce qui passe par le peu de cas que nous faisons de ce qui est pass. G. Tournade. * * * On juge mieux les gens d'aprs le choix de leurs loisirs que d'aprs leurs occupations. Paul Masson. * * * L'incognito, fausse modestie des gens de ce petit monde, n'est qu'un moyen de se faire annoncer davantage. E. Vivier. * * * Nous ne dvorons plus les livres, nous les grignotons; et c'est surtout la faute de ceux qui nous font la cuisine. Augustin Filon. * * * Il y a, de l'esprit d'une femme celui d'un homme, la diffrence du rose au rouge. Saint-Fox. * * * La raison du plus fort est le vrai type de ces maximes que chacun fltrit et devant lesquelles tout le monde s'incline. *** Il est dans le temprament du Franais de se moquer des femmes et dans sa destine d'en tre dupe. G.-M. Valtour. [Illustration: Buste d'enfant.] [Illustration: Femme couche.] [Illustration: Ariane.] [Illustration: Minerve (fragment).] [Illustration: Hercule touffant entre ses bras le sanglier d'rymanthe (fragment).] [Illustration: Tte d'Auguste.] [Illustration: NOUVELLES DCOUVERTES ARCHOLOGIQUES FAITES A MARTRES-TOLOSANE.--Aspect actuel des fouilles. D'aprs les photographies de M. Rgnault, membre de la Socit archologique.] [Illustration: AU CIRQUE D'HIVER 1-5. Les chiens savants.--6. Danseuse gyptienne.--7. Mort de Cloptre.--8. Antoine.--9. Pantomime anglaise.--10. Dpart de Cloptre et d'Antoine.] [Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.] La semaine parlementaire.-Les dernires sances qu'a tenues la Chambre avant de se sparer pour les vacances du carnaval ont t consacres l'examen de la loi sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Dans cette discussion, qui touche une question sur laquelle tout le monde est d'accord, celle de la protection accorder aux faibles, on a pu voir combien il tait peu ais de trancher, par des articles de loi, les difficults que soulve la rglementation du travail. Certes, il n'y avait l aucun parti pris puisque on a vu l'un des orateurs les mieux couts de la droite, M. de Mun, apporter le concours de son loquence au projet prsent par le parti rpublicain dans un intrt dmocratique et social. Mais, si l'entente tait gnrale quand il s'agissait de poser les principes d'humanit qui doivent prsider l'organisation d'une socit civilise, certaines objections, venues des membres de la gauche mme, ont montr que, dans la pratique, l'application de la loi ira souvent l'encontre de son but. Empcher le surmenage, interdire dans certains cas le travail de nuit, c'est oeuvre de charit, mais n'arrivera-t-il pas souvent que telle femme, contrainte par la ncessit de nourrir sa famille, demandera elle-mme, comme une faveur, ce travail que la loi juge excessif pour elle? Il en rsultera que ceux-l mmes pour qui le parlement vient de lgifrer chercheront tromper les inspecteurs chargs de la surveillance des manufactures et feront tout leur possible pour chapper la protection qu'on leur accorde comme un bienfait. Quoi qu'il en soit, et par un sentiment qu'en somme on ne saurait blmer, la Chambre a vot l'ensemble de la loi par 383 voix contre 74. --Au Snat, on a eu une interpellation de M. Fresneau sur les usurpations commises par le conseil municipal de Paris. En ralit, l'orateur, au lieu de s'en tenir la question purement municipale, a fait une longue digression historique qui remontait jusqu' la rvolution, car aujourd'hui il n'est gure de discussion parlementaire o l'on ne parle des personnages de la rvolution, comme s'ils taient revenus au monde pour diriger la politique moderne, en sorte qu'on en arrive voter, non pour ou contre le cabinet, mais pour ou contre Robespierre. Aussi le ministre de l'intrieur a-t-il eu beau jeu pour rpondre l'interpellation, et quand il a dclar qu'il s'en rapportait au Snat, pour la conclusion donner ce dbat dont il ne comprenait pas tout fait l'objet, il tait assur du rsultat final, c'est dire du vote de l'ordre du jour pur et simple qu'acceptait le gouvernement. --M. Jules Ferry a t nomm prsident de la commission des douanes, et cette occasion il a prononc un discours dans lequel il s'est efforc de se garder de toute allusion politique. Toutefois ce discours, bien que purement conomique, n'est pas pass et ne pouvait passer inaperu. L'ancien prsident du conseil a jou un rle politique trop important pour que l'opinion admette facilement que, rentrant dans la vie parlementaire, il se renferme strictement dans les questions techniques. La runion royaliste de Nmes.--Depuis quelque temps, les royalistes avaient annonc qu'ils allaient organiser Nmes une grande runion dans laquelle M. le comte d'Haussonville prendrait la parole et tracerait le programme du parti. Cette runion a eu lieu dimanche dernier, 8 fvrier. Il faisait Nmes un temps exceptionnellement mauvais; la neige tombait et le froid tait vif. Malgr cela les dlgus des dpartements taient venus en grand nombre, et l'assistance tait tellement compacte qu'on avait peine pntrer dans la salle. M. Roux-Larcy, qui prsidait la runion, a donn la parole l'orateur annonc par ces mots, dont on peut apprcier la porte: Le titre principal de M. le comte d'Haussonville la confiance de cette assemble, c'est d'tre le confident de celui qui reprsente la tradition nationale hrditaire de la France. Il est impossible de donner ici mme une analyse du long discours prononc par M. le comte d'Haussonville, discours destin contrebalancer l'effet produit par les adhsions d'une partie de l'piscopat franais au gouvernement tabli, et prcher la rsistance. M. le comte d'Haussonville a exprim, en terminant, l'espoir que la France, lasse des divisions des rpublicains, coeure de leurs scandales, rvolt de leurs injustices, se tournera vers la seule forme de gouvernement qui ne l'ait jamais trahie ni trompe; et pour cela, a ajout l'orateur, il faut attendre et ne pas dsarmer, car il n'y a qu'un seul jour o il soit permis de dposer les armes, c'est au lendemain de la victoire. Il sera curieux de voir si le cardinal Lavigerie jugera devoir rpondre une dclaration aussi nette et quelle sera sa rponse. Italie: la crise ministrielle.--Aprs des ngociations assez laborieuses, M. di Rudini a t charg par le roi Humbert de constituer le nouveau ministre, qui a t ainsi compos: M. di Rudini, prsident du conseil avec le portefeuille des Affaires trangres; M. Nicotera, Intrieur; M. Colombo, Finances; M. Luzzatti, Trsor; M. Branca, Travaux publics; M. Ferraris, Grces et Justice; Villari, Instruction publique; M. Chimirri, Agriculture et Commerce; gnral Pelloux, Guerre; M. Saint-Bon est dsign pour la Marine, dont l'intrim a t confi au prsident du conseil. Espagne: les lections gnrales.--Les lections gnrales qui ont eu lieu en Espagne le 1er fvrier taient faites pour la premire fois sous l'empire de la nouvelle loi instituant le suffrage universel. La Chambre se compose de 443 dputs, lus pour cinq ans. D'aprs la loi du 26 juin 1690, le droit de vote est accord tous les Espagnols, gs de vingt-cinq ans, jouissant de leurs droits civils et ayant deux ans de rsidence dans la mme commune. Chaque bulletin ne peut contenir qu'un nom dans les districts qui n'ont qu'un dput, deux dans ceux qui en ont trois, trois dans ceux qui en ont quatre ou cinq, cinq dans ceux qui en ont sept et sept dans ceux qui en ont huit. Sont lus ceux qui ont obtenu le plus de voix, la loi ne fixant pas de majorit absolue. Il ne peut donc y avoir ballottage que dans le cas o deux dputs auraient obtenu le mme nombre de voix dans un district o l'on ne doit lire qu'un seul dput. Dans ces conditions, on comprend que si les partis d'opposition sont diviss et prsentent chacun un candidat, toute coalition tant impossible, le candidat du gouvernement obtient facilement la victoire. Le parti rpublicain, bien qu'il ait remport, sur l'ensemble du territoire, un assez grand nombre de suffrages, n'a russi faire entrer la Chambre qu'un trs petit nombre de reprsentants. Par la raison que nous venons de dire, les tentatives de coalition qu'ils ont essay de faire sur certains points avec les libraux ont compltement chou. D'ailleurs, M. Sagasta, dsireux de rserver l'avenir et de se montrer, dans ce but, aussi bon monarchiste que M. Canovas del Castillo, a refus systmatiquement de s'y prter. Rpublicains et libraux ont donc fait campagne chacun de leur ct. Les premiers y ont sans doute un peu perdu, mais les seconds y ont gagn; en effet, leur alliance avec les rpublicains leur aurait certainement fait perdre, dans plus d'une circonscription, le bnfice de cette tolrance officielle laquelle ils ont d la plus grande part de leur succs. Les lections ont donn, en consquence, les rsultats prvus en faveur du gouvernement. D'aprs la proclamation officielle, la Chambre comprendra 151 membres de l'opposition, parmi lesquels il est peu d'irrconciliables, et 289 ministriels. Allemagne.--_Le gnral Waldersee._--L'empereur d'Allemagne ne perd pas une occasion d'affirmer la volont inbranlable de gouverner seul, et, pour cela, de congdier successivement tous ceux qui peuvent prtendre exercer une action srieuse et personnelle dans la direction des affaires publiques. On sait avec quel clat il s'est spar de son chancelier; c'est aujourd'hui le tour du chef d'tat-major gnral, le gnral de Waldersee. Par une lettre rendue publique, et d'ailleurs conue dans les termes les plus flatteurs et mme les plus tendres, Guillaume II a annonc au gnral qu'il tait relev de ses fonctions, et qu'il recevait, en change, le commandement du 9e corps d'arme: Ce commandement, dit l'empereur qui se plat souvent faire intervenir ses sentiments de famille dans les affaires de l'tat, se trouve dans le pays natal de ma femme bien-aime. C'est une distinction que je suis heureux de pouvoir vous confrer. Le successeur du gnral de Waldersee est le gnral comte Alfred de Schlieffen, qui, en 1866, tait attach militaire l'ambassade d'Allemagne Paris. Pendant la guerre de 1870, il tait le chef d'tat-major de l'arme du grand-duc de Mecklembourg, qui oprait sur la Loire. En dernier lieu, il tait le plus ancien en grade des quartiers-matres gnraux, c'est--dire le premier des auxiliaires du comte Waldersee. Il est permis d'en conclure que le remplacement de ce dernier est motiv par des causes toutes personnelles, car si l'empereur avait eu en vue un changement de systme, il n'aurait pas choisi le collaborateur immdiat de celui qu'il loigne de sa personne, en lui donnant un commandement qui ressemble fort un exil. Angleterre et Irlande.--_L'intolrance anglicane._--On accepte facilement en France, comme chose indiscutable, que l'Angleterre est par excellence le pays de la libert et de la tolrance. Malheureusement pour nos voisins, les faits viennent dmontrer de temps autre que cette rputation est quelque peu usurpe. En voici une nouvelle preuve. A une des dernires sances de la Chambre des communies, M. Gladstone a dpos une proposition tendant l'abrogation d'une loi d'exception en vertu de laquelle les postes de lord-lieutenant ou de gouverneur de l'Irlande et de chancelier du Royaume-Uni sont interdits aux catholiques. Il fallait l'initiative du Grand libral pour rappeler au monde que ce dernier vestige de la perscution si longtemps dirige contre les catholiques subsistait encore et que par consquent l'galit religieuse commande par les progrs de l'esprit moderne n'existait pas en Angleterre. A-t-il suffi au moins que la question ft pose pour quelle ft tranche dans le sens libral, comme on avait le droit de s'y attendre de la part d'une nation qui, sous ce rapport, se vante de donner des leons toutes les autres? Nullement; le cabinet a combattu la proposition de M. Gladstone qui a t repousse par 256 voix contre 223. L'affaire en soi n'a pas grande importance, mais elle est typique dans un pays o l'on tient des meetings retentissants, pour protester contre la situation faite aux juifs dans l'empire russe. Ncrologie.--M. Rozat de Mandres, inspecteur gnral des Ponts et Chausses en retraite. Rosine Bloch, cantatrice. Mme Stevens, femme du peintre Alfred Stevens. M. Georges Perrier, caissier gnral de la Caisse des Dpts et consignations. L'aronaute Paul Jovis. M. l'abb Laine, officier de la Lgion d'honneur, ancien vicaire gnral de la grande aumnerie, ancien chapelain des Tuileries. M. Eugne Lisbonne, snateur de l'Hrault. M. Jean Benonville, artiste-peintre. M. Lepel-Cointet, agent de change. M. Julien Tiersot vient de publier au _Mnestrel_ la deuxime srie des _Mlodies populaires de France_ qu'il a recueillies et harmonises. Cette deuxime srie, qui contient la _Mort du roi Renaud, C'est le vent frivolant, Les Rpliques de Marion, La Mort du mari_ etc., n'est pas infrieure la premire, qui a eu tant de succs. Il y a une saveur et une posie toutes particulires dans les chansons de nos campagnes qu'on ddaignait trop jusqu'ici. On y vient, et on est tout tonn d'y trouver tant de plaisir.--Chez les mmes diteur? viennent de paratre le quatrime et nouveau volume des Mlodies de Faure, qui ont toujours tant de vogue, les dlicieuse _Rondes et Chansons d'avril_, de Blanc et Dauphin, sur des paroles de Georges Auriol, l'amusante partition des _Douze femmes de Japhet_, les danses les plus populaires du vieux Strauss de Paris runies en un lgant volume orn du portrait de l'auteur, et enfin une nouvelle dition divise en cinq cahiers de la belle mthode de Marmontel, l'_Enseignement progressif et rationnel du piano_. Voil de la varit. Le bal annuel de l'Association amicale des anciens lves de l'cole centrale des Arts et Manufactures aura lieu le samedi 28 fvrier courant, dans les salons de l'Htel Continental. Ce bal, qui runira toutes les notabilits du commerce et de l'Industrie, s'annonce comme une des plus brillantes ftes de la saison. NOS GRAVURES LE MARQUIS DI RUDINI Aprs huit jours de gestation un peu laborieuse, le marquis di Rudini est parvenu former un nouveau ministre avec le concours de M. Nicotera. Le marquis di Rudini est le chef de la droite et M. Nicotera un des principaux reprsentants de la gauche. En France, cette alliance peut tonner, parce que les principes professs droite sont diamtralement opposs ceux qui guident les hommes de la gauche. En Italie, il n'en est rien. La divergence ne portant pas sur la forme de gouvernement, mais seulement sur la faon d'appliquer certaines lois, il est arriv bien souvent que les deux cts de la Chambre ont vot ensemble dans un accord parfait. De plus, avec M. Depretis d'abord et M. Crispi ensuite, la distinction est devenue de moins en moins sensible, et M. di Rudini pouvait dclarer Vrone au mois de dcembre dernier que les vieux partis historiques avaient cess d'exister. A droite aussi bien qu' gauche, on est monarchiste. L'extrme-gauche, qui est rpublicaine, compte pour le moment d'adorateurs zls peine un petit nombre, et a dj dclar qu'elle ne ferait aucune opposition au nouveau ministre. Comme M. Crispi, le nouveau prsident du conseil est Sicilien. Il a de commun avec lui l'nergie et la ferme volont d'arriver, mais il diffre essentiellement de son prdcesseur par les manires, qui sont celles d'un parfait gentilhomme. Autant le premier est cassant, autoritaire, autant le second est aimable, complaisant, distingu. Il est peine g de cinquante-deux ans. De taille leve, fort, robuste, avec une superbe barbe blonde qu'il promne avec complaisance, il a la dmarche franche, dcide, un peu martiale, d'un colonel qui a pris sa retraite avant l'ge. Il n'avait pas vingt-sept ans quand ses concitoyens de Palerme le choisirent pour leur maire. Dans l'exercice de ces fonctions il eut l'occasion de dployer un courage et une nergie dont les Palermitains ont conserv le souvenir. C'tait en 1860, une insurrection clata Palerme. Les Siciliens mcontents de l'obligation du service militaire et peu disposs tre gouverns par des Pimontais, encourags aussi par les partisans du gouvernement dchu, se soulevrent pour reconqurir leur libert. Des bandes d'insurgs se formrent aux portes de Palerme, firent irruption dans la ville au cri de: Vive la Rpublique, mirent au pillage les maisons, le feu quelques difices, et massacrrent ceux qui tentaient d'opposer de la rsistance. Les quelques gardes nationaux qui rpondirent l'appel du prfet et du syndic, M. di Rudini, s'enfermrent l'Htel-de-Ville attendant les insurgs pendant que la troupe tait rpandue dans l'le pour lutter contre le brigandage. Le marquis di Rudini, attaqua l'Htel-de-Ville, opposa une rsistance des plus nergiques, s'exposant l o le danger tait le plus considrable. Cette attitude sauva la situation. Les rebelles ne pouvant s'emparer du palais municipal se rpandirent dans la ville continuant le pillage et pour se venger de la rsistance opinitre du marquis di Rudini incendirent son palais. Le jeune syndic, qui sur ces entrefaites avait reu quelques renforts, se porta contre les insurgs, et, la tte des siens, il russit aprs trois jours de combat acharn les dloger de partout et les mettre en fuite. Chaque maison dut tre prise d'assaut. On raconte que dans cette circonstance on vit des gnraux refuser d'endosser l'uniforme militaire. Le gouvernement, reconnaissant au marquis di Rudini de sa courageuse conduite, le nomma aussitt prfet de Palerme. De sorte que, aprs avoir dompt l'insurrection, ce fut lui qui fut charg du chtiment. Il se montra inflexible. En 1869, le gnral Menabrea, qui tait alors prsident du conseil des ministres, ayant besoin d'un ministre de l'intrieur qui en impost, lui confia ce portefeuille. Le marquis di Rudini accepta contre-coeur parce qu'il n'tait pas encore dput et qu'il n'avait jamais assist une sance de la Chambre. Le nouveau ministre fut attaqu violemment par la gauche ds les premires sances. Il se dfendit avec orgueil, avec duret, dclarant qu'il acceptait la responsabilit de tous les actes commis pour la rpression de l'insurrection, et pour le chtiment qui devait servir d'exemple. Mais il manqua de sang-froid, son discours ne fut pas heureux. Il rpta plusieurs fois le mme mot, s'interrompit, et prouva que comme orateur son ducation tait encore faire. Il donna sa dmission et se tint l'cart des luttes parlementaires pour faire oublier la mauvaise impression de son premier dbut. Aujourd'hui, sans tre un brillant orateur, il est un de ceux qui savent se faire couter. Tant que vcurent Minghetti, Sella et Lauza, les chefs reconnus de la droite, il resta au second plan; mais, eux disparus, il prit leur place et s'affirma bientt comme chef du parti. Depuis, il n'a song qu' saisir le pouvoir et il y est parvenu. Disposant d'une fortune considrable, il s'est livr tout entier la politique. Il n'a pas d'autre passion. M. LON DAUDET ET Mlle JEANNE HUGO L'attention et la curiosit sympathiques de Paris ont fait cortge cette semaine M. Lon Daudet, fils de M. Alphonse Daudet, pousant Mlle Jeanne Hugo, petite-fille du grand pote. C'est que l'aristocratie du talent a ses grands mariages, comme l'autre. Et les contemporains ont raison de rendre aux fils et aux petits-fils de ceux qui honorent leur pays un peu de la gloire que leurs pres ou leur grands-pres ont fait rejaillir sur leur poque. On sait que M. Lon Daudet, le fianc, poursuit depuis deux ou trois ans ses tudes mdicales: il se prparait rcemment encore aux concours de l'internat. Quant Mlle Jeanne Hugo, le rayonnement de la popularit de son aeul a illumin son berceau. De la mme plume qui fustigeait l'insolence des grands et consolait l'humilit des petits, Victor Hugo a chant les douces motions de l'enfance. Son oeuvre si vaste et si grandiose renferme de vritables bijoux potiques o se reflte la joie des caresses enfantines, comme un crin magnifique aux proportions colossales cache un joyau fragile aux fines ciselures. Les morceaux consacrs aux enfants sont mme en si grand nombre que l'on a pu en composer tout un volume avec ce titre: _Les Enfants_. Avons-nous enfin besoin de citer _l'Art d'tre grand-pre_, qui est tout entier la gloire de Jeanne et de son frre Georges. Georges est l'an et il est homme: lui le grand-pre voue une affection plus virile, dgage des mignardises qui sont rserves: Jeanne, si frle et si douce en son berceau, dans l'aurole de ses blonds cheveux encadrant le doux visage aux grands yeux tonns, au sourire ingnu: O Jeanne! Georges! voix dont j'ai le coeur saisi. Jeanne a grandi: la petite reine est devenue jeune fille et la grce ne l'a pas abandonne, s'est panouie en elle. L'heure prvue et prdite dans _l'Art d'tre, grand-pre_ est enfin venue, l'heure o la jeune fille quitte la maison o elle fut adore, pour une nouvelle famille qui devient la sienne. Il n'a manqu la fte de l'autre jour que la prsence de l'aeul; et, l'on ne peut pas dire pourtant qu'il en ft tout fait absent. C'est lui, avant tout, qu'on rendait hommage, quand le couple nuptial entrait dans la grande salle des ftes de la mairie du XVIe arrondissement parmi les fleurs prodigues. C'est en son souvenir que l'orchestre de Lamoureux jouait l'ouverture de _Ruy Blas_ de Mendelssohn et l'_Hymne_ que Saint-Saens a compose pour les funrailles solennelles offertes il y a six ans par la France l'illustre pote, comme un dernier adieu. La prsence de Mme Carnot, des ministres et de leurs familles, de tout ce que Paris compte d'illustrations ou de simples notabilits, attestait la vnration affectueuse qui entoure si justement le nom que portait hier encore la nouvelle pouse et celui qu'elle porte depuis quelques heures. LE CENTENAIRE D'HROLD L'Opra-Comique a clbr devant une salle comble le centenaire d'Hrold, l'immortel auteur du _Pr aux Clercs_. Le spectacle se composait du premier acte de _Zampa_ et du _Pr aux Clercs_, dont on donnait, ce soir-l, la 1,482e reprsentation. Entre le second et le troisime acte, le rideau s'est lev et le buste d'Hrold est apparu. A ct se tenait Mlle Adeline Dudlay, de la Comdie-Franaise, qui, personnifiant la France, a rcit des stances de M. Lucien Pat, pleines d'une loquence communicative. Autour de Mlle Dudlay, ct cour et ct jardin, comme on dit au thtre, les interprtes qui avaient chant _Zampa_ et ceux qui chantaient le _Pr aux Clercs_ taient groups dans leurs costumes respectifs... Aprs avoir dit les beaux vers de M. Pat, Mlle Dudlay a pos sur le buste la palme qu'elle tenait en main et tous les artistes ont dfil devant l'image de l'illustre compositeur, qui la France se glorifie d'avoir donn le jour, de l'artiste de gnie autant que modeste, qui, un mois aprs avoir donn le _Pr aux Clercs_, cette partition exquise, s'criait au moment o il fermait les yeux pour toujours; Quel malheur de mourir! Je commenais comprendre la musique qui convient au thtre. Ad. Ad. L'ACCIDENT DE MONTIGNY A la suite des geles prolonges et des mouvements de terrain survenus au moment du dgel, des draillements se sont produits sur un grand nombre de voies ferres, entre autres sur le rseau du Nord. A Montigny, notamment, dans le dpartement de la Somme, un train mixte, compos de deux machines, d'une quinzaine de voitures et de quelques fourgons, dont un contenant dix vaches, a draill le 2 fvrier, 3 h. 15 de l'aprs-midi. Plusieurs wagons ont t culbuts et prcipits en bas du remblai lev en cet endroit de 1 5 mtres. Trente-cinq voyageurs ont t blesss, sur lesquels quinze assez grivement. Quant au personnel du train, sauf le conducteur Dubois, qui a t contusionn, il n'a eu aucun mal. La cause de ce draillement, nous l'avons dit, est le dgel; mais le cahotement du wagon de queue dans lequel taient renfermes les btes n'y est pas tranger. Il s'est mme produit, un incident curieux. Sept des vaches se sont trouves projetes en dehors de la voiture et prises sous les dcombres, d'o elles n'ont pu tre retires que pendant la nuit: quatre taient mortes et trois grivement blesses. Il a donc fallu les abattre immdiatement, opration qui a d naturellement tre effectue sur place par un boucher requis cet effet. LES FOUILLES DE MARTRES-TOLOSANE Des fouilles d'une importance considrable au point de vue archologique sont pratiques ou plutt reprises en ce moment sur le terrain de la commune de Martres-Tolosane, dans la Haute-Garonne. Des bustes, des statues, des bas-reliefs, sont dcouverts chaque jour et le muses improvis qui les recueille, en attendant leur transport l'Institut, renferme cette heure des pices d'une grande valeur artistique. Nous devons l'obligeance de M. F. Rgnault, membre de la socit archologique, de pouvoir donner aujourd'hui une reproduction de quelques-unes de ces pices, choisies parmi les plus intressantes, et quant aux fouilles elles-mmes, M. Lebgue, qui en est l'heureux initiateur, a bien voulu nous fournir les intressants renseignements qui suivent: La petite ville de Martres-Tolosane couronne le sommet d'une colline domine par les contreforts des Pyrnes. Devant elle, au nord, s'tend et s'largit la plaine de la Garonne. Au pied de sa vieille glise, assez imposante, elle tage les dbris en partie conservs de ses remparts circulaires. Quelques fabriques de poterie, encore florissantes depuis le moyen-ge, s'lvent sur la pente qui descend vers le fleuve. Elles en sont spares par des champs cultivs o l'on voyait autrefois quelques murs d'une ville gallo-romaine, inconnue l'histoire. Le nom lui-mme en a-t-il t conserv? d'aprs le tmoignage douteux des actes de Saint-Vidian, elle se serait appele Angonia. Pourtant au dix-septime sicle on y dcouvrit des fragments d'architecture et des statues, quelques-unes fort belles, qui furent transportes l'vch de Rieux. En 1826 le hasard fit trouver dans le champ d'arbres antiques, et des fouilles continues cette place jusqu'en 1830 par l'archologue Dumge enrichirent le muse de Toulouse de la plus intressante collection de sculptures qu'ait jamais livres le sol de la France. Les unes viennent de la Grce: telle cette charmante tte d'Ariane, dlicate et fine, aux yeux lgrement brids. Mais de la Grce nous passons Rome; voici une nombreuse collection de bustes d'empereurs. L'un d'eux serait pour Rome elle-mme une fort heureuse trouvaille; c'est un Auguste dont les proportions rappellent avec une exactitude parfaite les rpliques dj possdes par Florence et par le Vatican. Les nouvelles fouilles que j'ai entreprises avec le concours de M. Ferr sont peine commences et dj le rsultat dpasse nos esprances. Nous possdons plus de cent vingt dbris antiques. Parmi toutes ces richesses, il faut mettre part une Minerve que nous reproduisons et dont la tte malheureusement n'a pas t retrouve; elle est digne de figurer dans un beau muse d'antiques; les draperies, trs soignes, sont sculptes avec un art exquis. Puis une tte d'enfant, dont la physionomie est d'une douceur charmante. Voici le sanglier d'rymanthe, que les bras normes d'Hercule enserrent dans une treinte toute-puissante. C'est enfin une femme couche d'un mouvement gracieux. Tout nous porte croire que nous marchons vers de nouvelles dcouvertes. Mais dj nous pouvons affirmer une thorie qui ne sera plus conteste: il y eut en Gaule au troisime sicle une cole de sculpture, imitatrice des anciens et qui eut cependant son originalit propre. Parmi tous ces marbres, nous n'avons presque pas trouv de dbris d'architecture. Ils n'auraient donc pas appartenu un difice, un temple, un palais, une villa. Proviennent-ils d'un atelier? Nous esprons que la fouille, en continuant, nous permettra de rsoudre le problme. Albert Lebgue. AU CIRQUE D'HIVER Il n'y a plus de cirque sans eau. Le Cirque-d'Hiver, lui aussi, a voulu avoir sa pantomime nautique. Il fallait pour cela transformer la piste o tout l'heure dbattaient les chevaux, les cuyres, et les jolis chiens savants que l'on peut voir en tte de notre page de gravure, en un vritable lac. Je n'entreprendrai pas de vous dcrire par le menu le systme employ. Il est, en tout cas, d'une rapidit d'excution exemplaire. Deux toiles goudronnes enveloppent compltement la piste et remontent vers une estrade sur laquelle se passent les scnes comiques de la parodie et qui permet aux artistes de plonger dans l'eau: celle-ci, grce une ingnieuse combinaison de conduite, arrive en quelques secondes, et nous sommes ainsi tout d'un coup transports en plein ocan. La pantomime commence. Notre gravure en donne les principaux incidents. Elle commence par une parodie de Cloptre: l'aspic clbre est remplac par un gigantesque serpent long de quinze pieds... Nous voyons aussi Antoine et Cloptre dbarquer; Octave les poursuit, il les rejoint, mais, dans sa lutte avec Antoine, il est prcipit dans l'eau par le farouche triumvir... La pantomime n'a pas oubli la vie inimitable que menaient les deux amants: ainsi des suivantes de Cloptre dansant devant nous une danse du ventre trs expressive. Viennent ensuite des scnes d'un autre ordre, celle d'un ivrogne, dont l'ide fixe est de prendre un bain, celle du vol en bateau, que reprsente une de nos gravures... Un mnage bourgeois est attaqu par des voleurs, des pirates, qu'arrtent la fin de non moins aquatiques policemens... Tout cela est gai et amusant. _Port Tarascon_, par Alphonse Daudet, parat aujourd'hui dans le format in-18 3 fr. 50, chez l'diteur E. Flammarion. Les dernires aventures de l'illustre Tartarin, compltent cette trilogie clbre de la collection Guillaume, illustre: _Tartarin de Tarascon, Tartarin sur Alpes_ et _Port Tarascon._ [Illustration.] AUX PETITES SOEURS Par REN BAZIN Suite et fin.--Voir nos deux derniers numros. Lorsque l'aeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une plerine sur ses paules, sortit de la chambre avec prcaution, et, traversant le pr, fut bientt sur la route qui montait vers la ville. Elle htait le pas, un peu inquite d'tre seule cette heure dj tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient la regardaient effrontment. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la pense ne lui venait pas de retourner en arrire. Son projet lui donnait courage et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientt les rues devinrent plus claires. Des devantures de boutiques tincelrent droite et gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la protgeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrta devant la porte d'un grand magasin de nouveauts, qui projetait aux deux angles d'un boulevard la lumire de ses lampes lectriques. C'tait l. Avec un peu d'hsitation, elle s'lana, blouie, les yeux demi ferms. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un employ vint elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie: --A quel rayon mademoiselle dsire-t-elle que je la conduise? soieries, dentelles, trousseaux, layettes? Quel rayon? Jamais Dsire n'tait entre dans un grand magasin. --Oui, rpta-t-il, que demandez-vous? Alors son secret lui chappa, et elle dit, non pas comme une rponse, mais se parlant elle-mme d'un ton de rve et dans la vision d'une chose lointaine, trangement douce: --Je voudrais une ombrelle rose! Elle n'eut que vingt pas faire. On lui montra des ombrelles chres, d'abord, tendues en soie, franges, montes sur des manches sculpts. Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Dsire n'avait pas beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'toffe commune, blanche par-dessus, double l'intrieur de mauve assez vif qui pouvait passer pour du rose. Le manche en tait blanc et recourb. Dsire l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants de fil jour, d'un dessin lger, ayant remarqu que le dimanche de pauvres filles comme elle commenaient ne plus vouloir sortir les mains nues. Et par les rues elle se remit marcher vers la banlieue de moins en moins claire et peuple de passants. Mais maintenant elle n'avait plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roule dans une gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emport un trsor. Il s'agissait bien en effet d'un trsor, puisque c'tait pour tre plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, qu'elle avait dpens, sans en prvenir sa grand-mre, une grande partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait lgante demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jughan, vers le moulin qui peut-tre aurait encore ouvert sa fentre! Elle pensait cela. La route du retour lui parut courte. Elle rentra dans les tnbres. La grand'mre ne s'tait pas rveille... Tous les grillons du pr chantaient autour de la maison, sous les pis du foin haut. VI Le lendemain, dans l'aprs-midi, Dsire se rendit l'hospice. En si peu de temps, comme tout avait pouss! Les dalhias de la cour dpassaient d'un pied leur tuteurs, des roses grimpantes, ouvertes toutes ensemble au soleil de juin, dbordaient, flots roses et jaunes, l'arte moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son ancienne matresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et suivit la jeune fille, comme si elle et encore du menu grain dans son tablier. Dsire, qui tait de bonne humeur, se dtourna vers lui, et demanda: --Petit, sais-tu o est le pre Le Bolloche? Il rpondit un tel kirikiki, d'un ton si drle et si dcid, qu'elle ne put s'empcher de rire. --Sorti! reprit-elle, que chantes-tu l? Il est tout au plus dans le verger, n'est-ce pas, ma soeur? --Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air. Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jughan. A l'exception de quelques-uns, trop fans pour reverdir, qui les aurait reconnus? Ils ratissaient les alles, sarclaient des massifs, se promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient des dessins sur le sable avec leurs bquilles. Il y en avait un qui cueillait des cerises, califourchon sur une branche. Tous portaient une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne laissent rien perdre. Jour de trve, illusion que rpand sur les souffrances humaines la grande lumire douce. Dsire interrogea celui qui cueillait des cerises. --Tu demandes le sergent, ma jolie fille? --Mais oui, le pre Le Bolloche. --A faucher dans le pr. --Vous dites? --Je dis qu'il est faucher dans le pr. Mme il commande l'escouade. C'est qu'il est rudement jeune, lui! Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser terre pour conduire la fille d'tienne Le Bolloche. --Tu ne sais pas la route, dit-il srieusement, et nous autres, vois-tu bien, nous ne sommes pas l'heure ici; on a toujours le temps de faire l'ouvrage. Ils remontrent la pente, prirent droite de l'hospice, et, par une barrire qui coupait le mur d'enceinte, pntrrent dans un pr long et tournant autour de l'enclos. Ce pr formait comme une couronne, comme un anneau vert enserrant le domaine des soeurs, et confinait, par une haie vive, au tertre du meunier. Arrive l, Dsire vit un spectacle nouveau. Huit vieux, arms de huit faulx, les manches de chemises retrousses, taillaient en ligne dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'tait merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait devant lui chaque coup de sa faulx. Il ne s'arrtait pas, comme faisaient les autres qui, sous prtexte de redresser une brche, tapotaient un petit quart-d'heure sur leur lame. Il tait de corve, et prenait la chose au srieux. Chef d'escouade, songez donc! Il mettait de la vanit paratre infatigable, largement arrondir ses bras, ne pas se laisser distraire surtout, non, pas mme quand une vieille soeur passait derrire la ligne des faucheurs, un pichet de cidre la main, et disait: --Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu, il fait si chaud! Dsire s'approcha. Il la regarda d'un air contrari. --Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne abattre! Va m'attendre l-bas. La fauche, mon enfant, c'est comme l'astiquage: a ne s'interrompt pas! Et, disant cela, il tait superbe, la tte droite, la main appuye sur sa faulx releve; il se sentait admir par les camarades, ruines plus effondres que lui. --L-bas! rpta-t-il. Dsire gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin dans le pr, ct de la haie. L elle s'assit dans l'herbe, non sans avoir observ, en elle-mme, que le moulin tait proche, et qu'il ne virait pas. La pense du meunier ne l'avait gure quitte. Elle l'avait occupe le long du chemin, prsent elle faisait battre son coeur, plus vite que de coutume, sous sa taille de coutil fleurs. Et la pense qui nous tient, vous le savez, nous pose et nous modle sa guise. La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle attendait quelque chose qui devait venir de l. Elle se sentait toute voisine d'une heure grave et mystrieuse encore de sa vie. Pour un souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coule d'un mulot sur les feuilles mortes du foss lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-mme, pour ne pas cder je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux marguerites,--voyez ces ides folles qu'elle n'avait jamais eues!--Ne me fixez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis une pauvre fille que vous ne regardiez pas d'ordinaire. Il lui semblait que ces milliers de tmoins observaient son air troubl. Elle serrait alors, de sa main gante, l'ombrelle, qui baignait ses joues, son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'ide que son ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et inquite la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs fleurs ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle tait plus charmante encore. La grande raye de deux heures chauffait le pr. Le parfum du foin s'en levait comme l'encens de l't. Et les faucheurs s'avanaient en balanant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle n'en savait rien. L'amour ne compte pas la dure de ses rves. Tout coup, sans qu'elle eut peru le moindre bruit de pas ou de feuilles remues, elle entendit une voix qui disait, de l'autre ct de la haie: --Dsire! Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta immobile, ple comme si elle allait s'vanouir. A travers l'aubpine, la mme voix rpta: --Dsire! Alors, elle se leva doucement, et se dtourna. C'tait lui. Il tait venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la regardait, moiti cach par la haie. Et dans ses yeux il y avait l'aveu de son amour, et la fiert de se sentir aim. Un brin de gent pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il tait accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vtements de travail, comme un brave garon qui ne cherche pas en imposer. Chose trange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa d'abord Dsire, et son trouble s'en augmenta. Elle s'tait attife, elle qui gagnait peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain, avaient d recourir la charit des soeurs. Son ombrelle et ses gants de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un mensonge. Elle en fut gne. Elle eut honte. Sa joie de tout l'heure, sa gloriole d'tre bien mise, lui parurent ridicules, coupables mme. Elle se prit se dtester. Sans cesser de regarder vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les laissa tomber terre. L'ombrelle rose chappa ses mains, et roula sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrire, aux mains nues, les joues exposes au soleil, dans la robe qu'elle portait depuis longtemps, sans plus rien d'apprt, la vraie fille enfin du pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lvres, un mot d'amour humble et triste. --C'est que je suis trs pauvre! dit-elle. Mais lui se prit sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait bien qu'elle l'tait. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait immobile, toute rouge prsent, dans la joie grandissante de l'amour accueilli, il carta les branches, pour la mieux voir, et dit: --Viens, Dsire! Elle obit, comme, s'il et t en droit de la commander. Elle lui appartenait dj. A quelques mtres de l elle trouva une brche, il lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une vole de papillons la passa devant elle. Une fois de l'autre ct, Dsire ne retira pas la main qu'elle avait donne, et se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencrent autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un et l'autre. Cependant Le Bolloche, arriv l'endroit du pr qu'il avait dsign sa fille, s'arrta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, pose sur son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de boutons d'or. Il en conclut naturellement que Dsire n'tait pas loin, chercha dans le pr, n'y trouva rien, regarda par-dessus la haie, et l'aperut au bras du meunier. Il ne s'en mut pas plus que de raison, sachant que sa fille tait sage trouvant l'autre l'air honnte. Son premier mouvement fut de les hler.. il y avait trop de monde autour de lui. Il prfra les aller trouver. Si bien que cinq minutes aprs, le pre Le Bolloche, Dsire et le meunier causaient tous trois. Dix minutes plus tard il en tait de mme. Une heure s'coula sans que le sujet, parat-il, fut puis. L'ombre du moulin s'allongeait sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une soeur le rappelt en disant: Eh bien! pre Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie, aujourd'hui! Alors le groupe se spara: le vieux revint vers l'hospice, Dsire reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son chelle.... Quand la nuit fut arrive, et que les petits vieux furent couchs, Le Bolloche, qu'un rayon de lune empchait de dormir, veilla son voisin de lui dire: --Pre Lizourette, je marie ma fille! --Dsire? avec un zouave? --Non. --Avec un cavalier, alors? --Non. --Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de commisration. Tu la maries dans la ligne? --Pas mme. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais bien que ce n'est gure. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une musique o il y a beaucoup d'anciens soldats. --Ah! il joue du fifre! --Oui. --Joli instrument! --Un peu petit, rpondit Le Bolloche. Seulement les enfants se convenaient. J'ai vu a, et alors.... --T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas tre dur avec la jeunesse. Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant puis toutes leurs ides, s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l'alignement avait l'air d'une range de pierres blanches. Quand la soeur Dorothe, en tourne d'inspection, passa prs de Le Bolloche: --Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! a fait plaisir! A la mme heure, le jeune meunier, accoud sa fentre ronde, songeait, la tte baigne dans l'air vif qui soufflait de la rivire, et si joyeux d'tre au monde que lui, tranquille et taciturne de nature et pas pote du tout, il avait envie de chanter. Il regardait au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon o les petites lumires des becs de gaz, plus espaces qu'ailleurs, indiquaient le commencement de la campagne. L, son coeur lui montrait, radieuse, tendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui tantt lui avait donn la main, celle qui bientt serait sa femme. Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos Dsire n'parait point la paille de seigle. Elle tait debout, prs du lit de la grand'mre, qui avait bien voulu se coucher comme l'ordinaire, mais qui ne voulait pas dormir. --Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce qu'il est blond de cheveux? --Plutt brun, rpondait en riant Dsire. --Un visage rjoui? --Assez. --J'aime a, reprenait la vieille. Mon dfunt tait de mme. Cause-t-il beaucoup? --C'est selon. Avec moi, il ne s'arrtait gure. --Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'tre jeune! Et tu dis qu'il a du bien? --Oh! beaucoup, grand'mre, bien plus que nous. --Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait pour lui plaire? Dsire riait de tout son coeur, d'un rire qui signifiait: Dame, grand'mre, si vous pouviez me voir! Et, de fait, elle tait belle ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse de chaises. Et quand la grand'mre eut cess de bavarder, quand elle-mme, aux premires heures du matin, parvint s'endormir, elle rva des rves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'cole les enfants passaient devant elle, et la saluaient, disant: --Bonjour, madame! VII La grand'mre avait raison de se rjouir, car il avait t convenu, de convention expresse, sur la demande de Dsire, que le jeune mnage habiterait la maison du pr. Sa vieillesse allait se trouver bien abrite entre ces deux maris qui la soigneraient. Elle aurait assurment sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil arbre tt, sur qui d'autres pleins de sve laissent tomber leurs fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du moulin blanc tait un honnte garon, accommodant et trs amoureux, puisqu'il consentait faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la route qui sparait son moulin du faubourg. De ce ct l, tout tait rose; il n'y avait point de gens si contents d'tre jeunes que Dsire et son fianc, ni de vieille femme moins triste d'tre vieille que la grand'mre Le Bolloche. Mais aux Petites Soeurs un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent. Aprs quelques jours de parfaite satisfaction, il tait tout coup tomb dans une mlancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa fille? Eh non! le sacrifice tait consomm. Mme il s'habituait de plus en plus la vie de l'hospice, aux camarades, au caf abondant des soeurs, leurs soins, au _far niente_ ensoleill du champ de seigle. Son futur gendre l'avait-il offens? En aucune faon. Le Bolloche souffrait de ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place: du besoin du panache. C'tait un glorieux. Dans sa pense troite d'ancien sergent galonn, chevronn, il roulait maintenant, toute heure du jour, la mme plainte qu'il ne contait personne: Quelle mine aurai-je, la noce de Dsire, nipp comme je suis, avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma chchia de zouave use par plaques et sans fond? Est-ce l une tenue? Je ferai rire de moi les parents et les amis qu'on invitera en nombre,--car ce sera une belle fte;--ceux qui m'ont vu il y a vingt ans auront honte de me connatre, et Dsire elle-mme, toute bonne fille qu'elle soit, ne sera pas flatte, elle, dans sa robe neuve de marie, d'avoir ct d'elle un tel bonhomme de pre. Il vaut mieux n'y pas aller. Non, je n'irai pas! Et il avait dj commenc prparer ses compagnons d'armes et de dernier asile cette rsolution dsespre. Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de rhumatisme l'paule!... Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand il se promenait seul, ils le voyaient, de loin, faire le moulinet avec sa canne et couper d'un coup sec les ttes des laiterons pousss au bord du champ. La vigueur seule du moulinet aurait suffi prouver que Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un tat violent de l'me que les soeurs, naturellement, n'taient pas sans remarquer. --Je ne sais pas ce qu'a notre petit pre Le Bolloche, disait soeur Dorothe: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu, avant-hier encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air heureux! En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes qui ont tous ces biens-l ne se trouvent pas plaindre! Comme elle tait femme et trs fine,--ce qu'aucun voeu n'empche,--elle voulait savoir. Un matin qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,--car Le Bolloche s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci de questions adroitement poses. Elle ne lui demanda pas: --Qu'avez-vous? Non, mais, souponnant bien que la peine avait pour cause le mariage de Dsire, elle dit: --J'espre que vous serez content, mon petit pre, de voir votre fille en marie. --Sans doute, grogna Le Bolloche. --Et la noce, o se fera-t-elle? Dans le pr, je parie? --Oui. --On dansera? --Oui. --Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas? Le Bolloche ne se contint plus. --F... comme a, oui, n'est-ce pas? s'cria-t-il. Un ancien sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai mme pas! --Oh! mon petit pre, dit la soeur en riant, que vous tes coquet! Elle qui ne l'avait jamais t! Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux coins, se creusa. --Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini, fini; je ne veux plus paratre en socit, et voil! Il s'en alla grands pas, en maugrant. Soeur Dorothe le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lvres, un sourire o il y avait de la piti et du plaisir d'avoir t fine, et aussi le rayonnement d'une jolie ide qu'elle venait d'avoir. Elle se hta d'habiller le pre Lizourette, lui fit un noeud de cravate qu'elle s'amusa disposer en ailes de papillon, et dit en lui donnant sa canne: --Vous tes beau comme un astre, allez vous promener! Puis elle quitta la salle et se dirigea vers la chambre de la suprieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait lgre, et comme porte sur les ailes de la pense qui lui tait venue... Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus en plus triste. Enfin, le jour fix pour les noces de Dsire arriva. Ce matin-l, Le Bolloche, qui avait peine dormi, se leva un peu avant les autres, et descendit, sous prtexte d'aller bcher son jardinet. Mais, peine dehors, il s'arrta, il chercha au loin la contre o son pauvre esprit avait err toute la nuit. De la colline de l'hospice, et ancien comme il tait, il ne pouvait apercevoir la maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache blanche que faisait le faubourg, et les verdures ples qui taient les vergers. Un souffle pur arrivait de l. Le pauvre vieux se sentit les yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, emporte par le vent, une voix qui disait: --Allons, pre, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mre a une robe neuve que mon fianc lui a paye. Moi, je suis belle comme le jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un chle dessins et une broche pour l'attacher, j'ai le coeur en joie surtout, car dans trois heures nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous embrasser bien fort, pour m'avoir donn la vie, qui est si bonne prsent, la vie qui s'ouvre comme une fte. Venez me voir heureuse! Le Bolloche, troubl, l'esprit moiti gar, hsita un moment, puis il reprit ses sens, branla la tte, regarda une dernire fois le faubourg, et rpta ce qu'il n'avait cess de dire: --Non, je n'irai pas! Il se mit descendre vers le fond de l'enclos, o tait le jardin. Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur l'paule. Il se retourna. C'tait sa femme. --Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi. --O donc? --Viens-t'en au parloir avant d'aller chez nous. --Il n'y a plus de chez nous. --Viens-t'en tout de mme, tu verras. D'ordinaire, il ne cdait pas facilement aux demandes de sa femme, mais il tait si abattu, et elle avait l'air de si belle humeur que, moiti par indiffrence et passivit, moiti par l'attrait d'une surprise entrevue, il la suivit. Arrive la porte du parloir, prs de la porterie, la mre Le Bolloche s'effaa le long du mur, et laissa passer son mari. [Illustration.] --Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces! Le bonhomme entra, et demeura stupfait. Il venait de dcouvrir, bien pli sur le dossier d'une chaise, un vtement complet, plus beau qu'il n'en avait jamais port depuis qu'il tait dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet, une redingote noire, une cravate claire pois bleus et un chapeau de soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa base, suffisamment noir et d'une forme vase par le haut, en tout semblable celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de plaire un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus hsiter, commena s'habiller. Tout allait bien. On aurait jur qu'un tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de son pantalon, il retira une pice de monnaie. Quand il croisa sur sa poitrine les larges ailes de la redingote, sa mdaille militaire y brillait au bout d'un ruban neuf. Pendant ce temps-l, la petite vieille passait une robe de cotonnade grands plis, pinglait sur sa taille un mouchoir jaune raies brunes, clatant et nuanc comme un oeillet d'inde, attachait les brides d'un bonnet ruch orn de deux coques bleues. Dcidment soeur Dorothe n'avait rien oubli. Pour elle, tant de belles choses reprsentaient bien des heures de travail, plusieurs veilles tardives,--puisque les soeurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gteries exceptionnelles.--Le Bolloche se sentit le coeur tout gros en y songeant. Il se rappela les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint aux yeux, et il eut toutes les peines du monde la retenir, car un ancien sergent ne pleure pas. Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa charrette nouvellement peinte, l'ne attel, bross, endimanch lui aussi, avec des pompons rouges aux oeillres, le pauvre bonhomme n'y put tenir: la grosse larme roula sur ses joues. Il alla droit vers la soeur Dorothe, qui se tenait la tte de l'quipage, et lui prit la main. [Illustration.] --Ma soeur! dit-il d'une voix touffe. --Quoi donc, mon bon petit vieux? --Ma soeur, a, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais, vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyag! Eh bien, vrai!... Il ne put pas achever. Mais la soeur comprit bien. Il monta, fit asseoir sa femme prs de lui, et piqua l'ne. Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrta la bte, se retourna, et dit encore, la mine panouie cette fois: --Soeur Dorothe, puisque a avait l'air de vous faire plaisir, je danserai aux noces de Dsire. --Soyez sage! rpondit la soeur. Et pendant qu'ils s'loignaient au trot menu de l'ne, entre les deux murs de la rue voisine, la soeur avait envie de pleurer elle aussi, sentant bien quelle avait gagn le coeur du vieux zouave, du plus rude de ses petits bonshommes. Ren Bazin. FIN [Illustration.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2503, 14 fvrier 1891, by Various License: Share Alike