Produced by Rnald Lvesque L'ILLUSTRATION Prix du Numro: 75 cent. SAMEDI 21 MARS 1891 49e Anne--N 2508 [Illustration: La bndiction des rameaux devant l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois.] [Illustration: COURRIER DE PARIS] Causerie de carme. Variations sur le concours hippique. Dernires polmiques propos l'Opra et de la direction nouvelle. Si nous n'avions point le _Mage_, qui est une nouveaut, et _Mariage Blanc_, qui sera la primeur de cette fin de semaine, le Courrier de 1891 ressemblerait fort au Courrier de 1890 pareille date, car on a tout dit sur les prdicateurs du carme, qui ne se renouvellent gure, et sur les programmes du concours hippique, qui ne se renouvellent pas. L'agonie du prince Napolon a proccup encore les esprits, et le drame de l'htel de Russie, drame historique et drame de famille, a tenu veille l'attention du public. Je ne sais qui a rappel, propos de cette lutte contre la mort, la fameuse _coquille_--malicieuse ou involontaire--qui s'tala en plein _Moniteur_ lors de la maladie suprme du roi Jrme. Les mdecins avaient crit sur leur bulletin: Le _mieux_ persiste; les typographes du Moniteur imprimrent: Le _vieux persiste_. Il y eut grande colre aux Tuileries lorsque le premier numro du journal officiel arriva. Vite, on expdia un aide-de-camp l'imprimerie du _Moniteur_ pour arrter le tirage, ce qui fut fait. Mais de nombreux exemplaires taient dj sortis de la presse. On les paya, par curiosit, jusqu' cinq cents francs le numro. Un collectionneur anglais alla jusqu' mille francs. On se racontait ces souvenirs d'un autre temps lundi dernier l'Opra, tout en causant de Varedha, prtresse de la Djaki, et d'Anahita, reine du Touran. Cette premire reprsentation du _Mage_ n'tait en ralit que la _seconde_, et tout le monde officiel avait assist le samedi la rptition gnrale. Ce sont les rptitions dcidment qui deviennent les _premires_. M. le prfet de police le sait si bien, qu'il donnait une soire le lundi, pendant que le rideau se levait sur cet opra touranien--et trs parisien de par ses auteurs, le musicien et le pote. N'y a-t-il pas une romance qui commence par quelque chose comme: O beau pays de la Touraine... Si je ne me trompe, c'est mme dans les _Huguenots_ qu'on la chante. Eh bien, avec le _Mage_ il ne s'agit plus de la Touraine, mais des Touraniens, et on nous restitue l'Opra le refrain d'une chanson touranienne qui date de deux mille cinq cents ans _avant l're chrtienne_. Elle est d'ailleurs tout fait prhistorique, cette chanson-l. Le refrain, imprim dans la brochure, est: L, le, le, le, , ! Relisez bien: c'est du touranien. M. Richepin, qui est un bon Touranien et un bon pote, a, pour nous, voqu ce refrain que je conserve comme un bibelot antique et prcieux. L, le, le, le, , ! En touranien, cela correspond-il _Au clair de la lune_ ou la _Marseillaise?_ Je n'en sais rien, n'tant pas trs vers dans les secrets de la Bactriane. Mme Dieulafoy nous le dirait peut-tre. L, le, le, le... Il y a d'autre vers, heureusement, dans le _Mage_, et des vers franais, d'une belle venue, d'un beau souffle. Il n'eut plus manqu qu'aprs les vers dcadents, les vers symbolistes, les vers dliquescents, nous fussions menacs de vers touraniens. * * * Ce jour mme o le touranisme pntrait l'Opra, les potes avaient suivi le convoi d'un des leurs, un matre, M. de Banville, qui mritait bien un peu de soleil autour de son cercueil, lui si pris de lumire et de joie. Hlas! il est parti par un jour humide et triste, cruel aux nerveux et aux rhumatisants, un lugubre temps de carme. Mais les amis du mort ont rpar l'injustice du temps. Si jamais pote fut enseveli sous des roses, c'est Thodore de Banville. Les fleurs qu'on a rpandues sur son cercueil n'taient pas des fleurs de rhtorique. On l'aimait beaucoup, on l'a pleur vraiment. Des potes ont tenu les cordons du pole, et ils ont ajout des sonnets aux chants de la matrise de Saint-Sulpice. --_Fleurs sur fleur, flowers upon flowers_, comme dit le Larte d'_Hamlet_. Thodore de Banville tait devenu pour les jeunes potes de ce temps le pre, depuis la disparition de Victor Hugo. On l'et profondment outrag, si on l'et compar au matre. --Il y a tout dans Victor Hugo, disait-il, et je lis tous les matins deux ou trois pages de ce grand homme, en l'admirant chaque jour davantage. Il n'et pas admis le moindre point de comparaison. Mais, si la paternit potique de Victor Hugo, si je puis dire, tait faite d'autorit et de grandeur, celle de Banville tait faite de tendresse. Il rgnait et rayonnait par une grande bont. Oh! une bont qui n'allait pas sans quelque ddain et ne se faisait point parfois faute de railler. Mais une bont vraiment bonne, souriante, avec une philosophie rsigne. A soixante-huit ans, Thodore de Banville est mort jeune. Il crivait et chantait encore la veille de sa mort. Sa sant, chancelante autrefois, si chancelante qu'on l'avait cru perdu un moment, il y a des annes, s'tait raffermie, et on pouvait esprer que ce jeune vieillard, si je puis dire, deviendrait un aeul. Il y a vingt-cinq ou trente ans, on dsesprait de le sauver. Il partait pour le Midi, condamn par la science, et c'est de l qu'il rapporta son joli volume, la _Mer de Nice_. Comme il allait partir, l'impratrice Eugnie, qui aimait ses posies, demanda pour lui la croix je ne sais quel ministre. L'Excellence rpondit: --Je la donne d'autant plus volontiers que c'est une croix sur un tombeau. Dieu merci, Banville devait survivre et vivre de longue annes encore pour notre joie et nos oreilles, car sa muse chantait une chanson toute particulire o il y avait comme des tintements de rires et des bruits de baisers. C'tait un Parisien du boulevard et c'tait un Hellne du temps de Pricls. Il passait des Funambules Athnes. Il entrait chez Debureau eu sortant du Parthnon. Debureau! Pierrot, ce Pierrot que, depuis, Willette a modernis et revtu d'un habit noir. Thodore de Banville l'aimait et l'a tudi avec une joie particulire. Celle de ses oeuvres qui fit sensation il y a trente ans, le livre des _Odes funambulesques_, naquit de cet amour des mimes et des clowns. Il jongla avec les mots comme l'tonnant Schaffer jongle avec des tables au Nouveau-Cirque. Passez, muscade! sautez, vocables! Ce fut, lorsque parut ce volume, un blouissement. Ces _Odes funambulesques_ ont marqu une date dans l'histoire de la posie. Depuis on a beaucoup abus de ces fantaisies, mais que c'tait charmant lorsque Banville apparut, parmi les hommes graves, avec la clochette de Puck et le rire ail d'Ariel! La fantaisie, c'tait son domaine, ce rimeur qui pourtant comprenait le ralisme de Champfleury et le naturalisme de Zola. Il passa dans la vie comme s'il et travers un thtre, s'amusant si la comdie tait bonne, indulgent si elle lui paraissait mdiocre. Oh! le thtre, il l'adorait! ce monde de carton et de toiles peintes lui semblait plus sduisant et, je crois mme, plus vrai que l'autre. J'ai connu des potes, a-t-il crit quelque part. Vous croyez que le seul rve de ces paens est de gravir la montagne sainte o Cypris la chevelure rousse boit avec les dieux ivres de calme? Non! il y a un monde cher la fantaisie qu'ils prfrent encore peut-tre aux lauriers-roses de cet Olympe enchant la voix du rythme et des lyres! Il y a un univers cr par la pense qui est eux seuls, et o aucun bourgeois n'a jamais pntr. Cet univers est immense et infini et il a pour horizon _un chiffon de toile raies roses..._ Ce chiffon de toile raies roses--semblable au manteau de Scapin--Banville l'a toujours suivi des yeux, comme un soldat suit le drapeau dans la bataille. Il n'a voulu tre rien que pote et il l'a t jusqu'aux moelles. Tout pour lui tait un prtexte rimes exquises, rimes riches. Les vers, il les disait impassiblement--lui le passionn--en serrant les dents, avec un sourire clairant sa figure sans barbe, paterne et narquoise. Toujours original, il n'a pas voulu qu'on pronont de discours sur sa tombe. Cet amoureux des mots avait horreur des phrases. Il n'a pas voulu tre de l'Acadmie. Il en et t. On lui avait, je crois, fait des ouvertures. Il rpondait: --Non. Trente-huit ou trente-neuf visites, je me fatigue facilement; il y aurait trop d'tages monter. --On vous donnera des ascenseurs, rpliquait un de ses jeunes amis, Coppe ou Sully-Prudhomme. --Eh bien, voil: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donn des jambes, ce n'est pas pour les changer contre des machines. Je suis superstitieux. Tout cela est mauvais. Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'et rien entrepris un vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Thodore de Banville est mort un vendredi et un 13. Cette terreur du vendredi est tellement rpandue que, ce jour-l (on l'a remarqu), les omnibus font moins de recettes que les autres jours. Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voil qui est bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanit aura toujours de petites terreurs enfantines. Un pote, c'est un enfant par la vivacit des impressions, c'est, par le coeur, un homme pris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent dit que Banville tait un paen, dans le sens dlicat et lev du mot. Ce paen est mort en chrtien et les lettres de faire-part portaient que sa mort (cependant subite) avait t bnie par le pape. Peut-tre, comme les voyageurs qui savent que le dpart aura lieu l'improviste, Thodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est pas peut-tre, cela est certain. Il croyait. --Ah! disait-il un jour Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle occasion vous avez d'affirmer votre immortalit! que l'auteur de Notre-Dame de Paris soit enterr Notre-Dame! Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualit et il est crit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des potes, ou de leurs petits-fils. Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps, la vie parisienne et s'est jet bravement la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi les embruns dont Pierre Loti parle son frre Yves. Du Cirque des Champs-Elyses passer l'Ocan, c'est bien. O ai-je lu ce joli mot: Victor Hugo dirait son petit-fils: Sois brave comme Gilliat, tue la pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer! Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien. Les _premires_ y perdent un spectateur lgant et la patrie y gagne un soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre nous--il serait bon qu'on ne parlt plus des descendants de nos gens illustres que quand ils auront fait eux-mmes des oeuvres. Pour une dmocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties. Il y a encore des oeuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donn l'_Argent_ cette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force respectable, malgr les infamies qu'il fait commettre. Toute la thse du romancier est l. Il ne s'incline pas devant le _Veau d'Or_, mais, dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et, en cela, M. Zola est bien l'lve de Balzac. --tre riche, disait l'auteur de la _Comdie humaine_, c'est tre libre. tre libre, c'est tre tout. Balzac et volontiers donn le mot d'ordre qu'on a tant reproch M. Guizot: Enrichissez-vous! --Pourquoi faire porter l'argent, dit Zola, la peine des crimes dont il est la cause? L'amour est-il moins souill, lui qui crie la vie? C'est le dernier mot du livre et il est loquent. J'en ai lu un autre livre qui est bien curieux: c'est _Une anne de ma vie_ par M. le comte de Hbner que nous avons connu baron de Hbner et ambassadeur d'Autriche Paris. Fin diplomate, causeur exquis, comme il contait ses souvenirs! Aujourd'hui il les crit. Il cite un bien joli mot de Metternich--piquant rpter au lendemain du 18 mars qu'on vient de fter: --En comparant la Rvolution un livre, je dirais que nous en sommes encore l'avant-propos, tandis que la France est arrive peu prs--pas tout fait--aux dernires pages. Les _mots_ de Metternich valaient ceux de Talleyrand. Rastignac. LES PIONNIERS DU SAHARA On sait l'esprit et le but de l'Association fonde sous ce titre par le cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous sont fournis par un homme qui, accompagnant l'minent cardinal dans toutes ses prgrinations, travaillant lui-mme sous ses yeux, tait le mieux plac du monde pour donner de cette grandiose entreprise un tableau empreint de tout le caractre de vrit et de tout le relief dsirables. Il n'est pas possible de rver plus belle promenade que la route de Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleille traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonne par les caravanes apportant du sud les rcoltes de dattes sur le march de Biskra et par une foule de petits gamins, vtus des oripeaux les plus bariols, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de la charit des touristes, nombreux cet endroit. Mais o il faut les voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie. Chaque jour, le cardinal se rend au monastre qui s'achve pour recevoir les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade gnrale parmi tous ces petits ngrillots. Sitt que la voiture de Son Eminence parat, ce sont des cris de joie et des courses cheveles pour attraper au vol les sous que leur jette monseigneur. Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout! (un sou, un sou seulement!) Pauvres petits ngros, se doutent-ils de ce que fait en ce moment pour leur race le Marabout Kbir, comme ils l'appellent (le grand Marabout)? La M'Sallah (maison de prire), telle est l'inscription grave sur le fronton de cette maison btie un peu dans le style florentin qui vient si joliment rveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du bord de la route. Il y a un an peine elle commenait sortir de terre et dj toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant que l seront soigns les plus pauvres, les plus dshrits, les plus humbles; aussi faut-il voir l'tonnement de ces pauvres diables qui n'attendent habituellement que des coups de btons de notre civilisation. Que sera-ce quand bientt de pareils asiles s'lveront l-bas, bien loin dans le sud, El Golea, plus loin Amguid, plus loin encore, partout o il y aura des malheureux, des martyrs! Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite des ngres taient abolie depuis nombre d'annes. Malheureusement il n'en est rien et les rcits rapports par les missionnaires nous affirment l'existence de ces horribles coutumes. Les villages paisibles des ngres de l'intrieur sont cerns, tout d'un coup, pendant la nuit, par ces froces aventuriers. Presque jamais ils ne se dfendent, ou ceux qui le font sont bientt massacrs par des hommes arms jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les tnbres; mais tout ce qui est pris est immdiatement enchan et entran, hommes, femmes et enfants, vers des marchs lointains. On les y amne de contres situes soixante, quatre-vingts et cent jours de marche. Alors, commence pour eux une srie d'pouvantables misres. Tous les esclaves sont pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont on pourrait craindre une rvolte, on attache les mains et quelquefois les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur leur cou on place des cangues compartiments, qui en relient plusieurs entre eux. On marche toute la journe au milieu des sables ou des terres brlantes. Les conducteurs barbares sont seuls cheval ou sur leurs chameaux. Le soir, lorsqu'on s'arrte pour prendre du repos, on distribue aux prisonniers quelques poignes de sorgho cru, c'est toute leur nourriture. Le lendemain il faut repartir. Mais, ds les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations, en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrtent les premiers. Alors, afin de frapper d'pouvante ce malheureux troupeau humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus puiss, arms d'une barre de bois, pour pargner la poudre. Ils en assnent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunes, qui poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la mort. Le troupeau terrifi se remet aussitt en marche. L'pouvante a donn des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrte, le mme affreux spectacle recommence. C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane diminue chaque jour. Si, pousss par les maux extrmes qu'ils endurent, quelques-uns tentent de se rvolter ou de fuir, leurs matres froces, pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes, coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la route, attachs l'un l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim et de dsespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vrit, que si l'on perdait la route qui conduit de l'Afrique quatoriale aux villes o se vendent les esclaves, on pourrait la retrouver aisment par les ossements des ngres dont elle est borde! On calcule que chaque anne, quatre cent mille ngres sont les victimes de ce flau! Enfin, on arrive sur le march o on conduit ce qui reste de ces infortuns, aprs un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart, quelquefois moins encore, de ce qui a t pris au dpart (1). Note 1: Lettre du cardinal Lavigerie au pape Lon XIII, mars 1888. Il a fallu le zle et le dvouement infatigables de Son Eminence le cardinal Lavigerie pour concevoir le remde ces crimes et rver la libert pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour mouvoir le monde entier et l'intresser la russite de cette entreprise si pleine de prils. Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs dsigns, qu'il envoie, ce sont de vrais dfenseurs arms, qu'il lve pour rendre cette race opprime la vie avec la libert. De cette ide est n un nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte. En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la dsigne) des frres arms ou pionniers du Sahara, est compose de volontaires qui, arms des meilleures armes modernes, iront crer au milieu des peuplades sauvages du Sahara des centres de civilisation, dfricher la terre, creuser des puits, et employer toutes leurs forces soulager de toute faon les misres dont ils seront les tmoins. Et c'est non seulement une oeuvre minemment humanitaire, mais encore ce sont les intrts de la France sauvegards, notre commerce accru, l'avenir de notre plus belle colonie assur. L'est-il bien en ce moment, si l'on rflchit l'issue terrible et habituelle de toutes les tentatives de pntration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs, ces Snoussyas, si frocement rputs, encourags par leurs tristes succs rpts, ne se lveront pas bientt en masse et ne viendront pas entraner dans une insurrection gnrale des tribus toujours prtes la rvolte? Mme, chose trange, ce n'est pas la prdication directe de l'vangile que Son Eminence compte recourir d'abord. ..... L'exprience universelle des missions montre que le monde mahomtan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi chrtienne et ferm la prdication immdiate de l'vangile. On peut le changer la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les bienfaits, l'aumne, le soin des malades, et entraner ainsi insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente volution, dans le courant du monde chrtien. C'est ainsi que nous avons commenc, chargeant nos missionnaires de secourir les misres qui les entouraient, de soigner les malades, de rpandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix: l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les avantages extrieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de semblables natures, enflammes par une foi aveugle et farouche, puissent se montrer accessibles. C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires. Mais nous avons pu constater, ds la premire heure, qu'il ne leur suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de gurir les malades, de sacrifier mme leur vie; nous avons vu que l'hostilit implacable des barbares n'tait pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive auprs de certains furieux, avant mme de pouvoir tenter de les gurir par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilit de nuire et de se perdre eux-mmes (2). Note 2: Lettre du cardinal Lavigerie, 1891. Pour russir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de difficults, il importe de les prvoir toutes, il importe que la troupe mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-mme tous ses besoins. Aussi les dtails de l'organisation intrieure de l'ordre sont-ils fort ingnieusement tablis. Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est spare en quatre ou cinq groupes de nombre ingal concourant tous la prosprit de l'unit qui est de cinquante hommes. Ces groupes se dnombrent ainsi: celui des infirmiers, chargs du soin des malades et de tout ce qui concerne la propret, l'hygine, l'entretien des vtements selon les rgles de la salubrit et de la prudence; le groupe des artisans, chargs de tout ce qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du rduit commun; le groupe des agriculteurs, des frres prposs aux soins de la culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et servants divers; enfin, des chasseurs destins trouver, dans le gibier du Sahara, un supplment ncessaire aux troupeaux qui seront confis la garde des indignes. Ces diffrents groupes sont placs sous l'autorit d'un commandant et de deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres fractions. Ces chefs sont choisis l'lection et nomms par Mgr le vicaire apostolique du Sahara sous l'autorit canonique duquel l'ordre est plac. Indpendamment de cette hirarchie, des moniteurs sont chargs de la direction de chacun des divers groupes qui seront forms selon la nature des occupations de chacun. Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de noviciat a t jug ncessaire pour les aguerrir aux difficults de la vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront apprendre la langue arabe, se perfectionner dans le rle qu'ils auront demand remplir, et rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pnible et l'alimentation plus que frugale du Sahara. A la fin de ce noviciat, ils seront appels, s'il y a lieu, prendre un engagement quinquennal, d'aprs le vote, la majorit des voix et au scrutin secret, de tous les membres de la communaut. Cet engagement se renouvellera tous les cinq ans. Les Frres du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serre la taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc, surmont d'un plumet blanc et orn de la croix. La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura comme pices principales la gandoura avec la croix rouge sur la poitrine, et le burnous. Un dtail qui va bien tonner nos Parisiens. Le chapeau sera de paille, pointu, et bords trs larges, de faon prserver les paules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont dans le dsert. Les Frres ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront toujours dos de chameaux. La troisime tenue, la plus simple, celle de travail, se composera presque uniquement d'une sorte de sarrau serr la taille, et du casque blanc comme coiffure. Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spcial, et bien digne de tenter les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'crivait dernirement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie, la vie exclusive de mditation et de prire est au dernier point respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans les temps o nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquite, de mouvement fbrile et perptuel, ce n'est qu' l'exception qu'elle peut convenir. L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extrieure, par suite de l'abaissement des caractres. Le silence et la contemplation ne sont pas supports par tous. Mais en soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation et par la prire, surtout quand cette action est vivifie, purifie par des vertus telles que la charit, le dsir d'expiation, le dtachement des choses terrestres, l'amour de la patrie chrtienne, l'amour du travail, le dsir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu. C'est ce but que se proposent les Frres du Sahara. V. [Illustration: Fantassins.] [Illustration: Cavaliers.] LES PIONNIERS DU SAHARA.--Uniformes de l'ordre, composs par M. Jean Veber, sous l direction du cardinal Lavigerie. [Illustration: LES PIONNIERS DU SAHARA.--La M'Sallah (la maison de prire), Biskra.] [Illustration: LES PIONNIERS DU SAHARA.--Le cardinal Lavigerie visitant les travaux d'installation, Biskra. Dessins d'aprs nature de M. Jean Veber.] LES COURSES DE CHEVAUX EN SIBRIE [Illustration: Le public.] Les courses ont t la grande proccupation de ces jours derniers. Beaucoup mme ont trouv que cette question tenait une place beaucoup trop prpondrante dans la vie des Franais de cette fin de sicle. Il nous a paru curieux, ce propos, de rechercher si nous avions le monopole de ce got qui va s'accentuant d'anne en anne. L'article que nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait tout spcial, rpond ce sentiment de curiosit. Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on sait, on conoit facilement quel succs doit avoir un sport de ce genre dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien, dans l'organisation de ces courses, ne dt rappeler le spectacle offert par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif dsir d'en voir une de prs, et c'est la description fidle de la fte laquelle nous avons assist que je vais tenter pour les lecteurs de l'_Illustration._ Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pense sur la carte d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibrie, aprs avoir travers les Monts Oural, de l'ouest l'est, est l'Irtish. En remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques centaines de kilomtres plus au sud, Semipalatinsk. C'est l que je veux m'arrter. La ville _des sept palais_ n'en a que le nom. Son titre mme de ville est usurp; dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, dsol, priv de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le sable qui borde son fleuve. N'tait sa situation au milieu d'un pays peupl de hordes nomades, on ne comprendrait gure ce que les Russes sont venus faire ici. Nous arrivons au bon moment. C'est demain le _Courban Baran_, une des grandes ftes musulmanes. Des rjouissances seront organises dans le steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrive de deux _Faranghis_. C'est ainsi qu'ils appellent les Franais, dont le nom, depuis un temps recul, peut-tre depuis les croisades, se trouve toujours li une ide de bravoure et est trs populaire parmi eux. Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister leurs jeux. Nous sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir tudier de prs ces populations aux moeurs si peu connues sur lesquelles l'imagination des potes et des romanciers parat s'tre souvent exerce dans des rcits de seconde main pleins de dtails suspects. Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 aot au matin. Le soleil est dj haut et le sable que nous foulons brlant. Nous nous trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte dure, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-mme. Sur la rive oppose, nous traversons des villages importants habits par des kirghises pauvres qui ont renonc la vie nomade. Au-del, le steppe s'tend perte de vue, uni, sans verdure, couvert d'un gazon ras, jaune, dessch, sur lequel se dtachent seulement quelques amoncellements de pierres. Au loin des _aouls_, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes, ou _yourtes_ arrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous cts s'lvent dans la plaine des tourbillons de poussire enveloppant, comme en des nuages de fume, les cavaliers qui accourent pour assister la fte. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux. Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannire: c'est l'tendard des tribus. Bientt la petite colline fixe pour le rendez-vous est couverte et les Kirghises continuent pourtant venir. Sur quelque point que l'oeil se porte, il voit de nouveaux cavaliers succder aux cavaliers. Ce sont les flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande o elle s'arrtera. Notre pense se reporte alors, malgr nous, quelques sicles en arrire; nous nous reprsentons ainsi les hordes des Mogols, anctres de ces nomades, s'avanant comme des nues de sauterelles, toujours plus nombreux, insparables de leurs chevaux et marchant la conqute du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan. Les yeux brids, les pommettes saillantes, le nez large, le front fuyant, la barbe rare, poils rudes, c'est bien l l'ancien type mogol. Ces Kirghises sont forts, bien muscls, nergiques. Ils portent tous un costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entour d'un bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont le _malakai_, sorte de capuchon trois pans qui prserve les oreilles et le cou. Leur vtement est un long manteau, gnralement de couleur sombre, serr la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas d'perons. Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent une toque de velours et une tunique que borde une frange d'or ou d'argent. Pour paratre civiliss, ils emprisonnent leurs jambes dans de vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme insigne une chane d'or suspendue au cou et ferme par une mdaille. Les _Aksahals_ (chefs) nous reoivent et nous conduisent une tente dresse notre intention. Aprs les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous demandent la permission de procder aux apprts de la Baga--c'est le nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la journe. Tandis qu'on nous apporte des bols de _koumis_ (lait de jument ferment), la foule des spectateurs est carte coups de btons; ils se rangent tant bien que mal en cercle autour du comit des courses, les uns sur des charrettes, d'autres pied ou cheval, et l'on procde l'appel des chevaux engags. Tout cheval peut concourir sans distinction d'ge ni de sexe. Tout propritaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plat; il doit seulement verser quatre roubles par cheval engag; ces mises sont destines constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple poule. En prsence des commissaires de la course, un officier de police se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, crit au fur et mesure les noms du propritaire, ceux du jockey, le numro d'ordre qui est assign celui-ci, et qu'il portera attach sur sa blouse, enfin le caractre distinctif du cheval. Ce dernier est petit, il a les formes lgantes, les jambes dlies, le poitrail fort des arabes; la tte est moins fine; le chanfrein est busqu au lieu d'tre droit. Il connat peu la fatigue, passe avec beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors court que retiennent deux minces lanires, et auquel est fix un simple bridon. On l'a dress tout jeune obir, surtout la voix. Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserres chacune, la partie suprieure, dans une gaine de soie; un cordon, galement de soie, entoure la moiti de la crinire qui est ramene et dresse entre les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferr: dans le steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un trs long voyage entreprendre. La selle est en bois et pose sur une pice de feutre; deux pans en cuir, de forme rectangulaire, souvent brods, sont suspendus aux cts, descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit, parfois recouvert d'une plaque cisele; l'trivire est courte; le cavalier a les jambes hautes, et semble agenouill sur sa selle, ce qui ne l'empche pas d'y tre trs solide. On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval, cheval et pour le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y restent des journes entires sans paratre s'en apercevoir. Aussi ne nous tonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la course de jeunes garons de huit quatorze ans. Ils portent une blouse blanche et ont un mouchoir rouge attach sur la tte. La cravache qu'ils tiennent la main est une simple lanire de cuir fixe l'extrmit d'un bton. [Illustration: L'inscription des chevaux engags.] Les chevaux engags viennent se ranger en demi-cercle l'un ct de l'autre, par ordre de numros. Les jockeys s'tant pass la ronde un pot de koumis, le signal est donn. Les cavaliers vont la station de poste voisine ( 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur allure est rgle par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent. Arrivs la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre du dpart; les commissaires compteront jusqu' trois, et l'on reprendra la course. Pendant ce temps le comit rest au point de dpart dlibre et fixe le montant des prix: ils seront attribus aux six premiers arrivants; le premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres rcompenses iront en diminuant progressivement. On ne voit gure ici de prix dpassant cent roubles. Cependant il n'en est pas partout de mme. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk Koul, l'occasion de la mort d'un riche propritaire, ses hritiers organisrent une course dont le prix tait de 1,000 chevaux, 100 chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pices d'or valant environ 10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles, d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'tait en ralit une rcompense d'une importance au moins gale pour le pays celle du Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la distance tait de 60 kilomtres environ, en terrain accident; plus de deux cents chevaux entrrent en ligne. Les trois premiers arrivs taient des ambleurs. On n'a pas gard, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi importante dans ces contres. Mais il arrive parfois de voir assigner un prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pices d'or. Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent des luttes. Ils sont groups en deux camps: d'un ct les Kirghises du village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef arm d'un bton maintient l'ordre et dsigne les combattants. Ceux-ci gardent leurs vtements et s'en servent mme pour se saisir les uns les autres; ils ne s'empoignent pas bras le corps, mais se tiennent les bras tendus, de sorte que tout l'effort est support par les reins. La victoire reste celui qui a renvers son adversaire sur le dos. Les Kirghises, trs amateurs de ce genre de combat, excitent les champions par leurs cris. Mais tout coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle, se poussant, se bousculant, s'crasant, pour se porter d'un mme ct. Tandis que ceux qui sont pied cherchent leurs chevaux, ceux rests en selle partent au triple galop. C'est qu'on a annonc l'arrive des cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort faire pour empcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixes leur selle, des cordes qu'ils lancent leurs amis. Ceux-ci, arrivant monts sur des chevaux frais, relvent ainsi l'allure du coursier dans le dernier effort, tout en paraissant simplement courir ct de lui; puis ils lchent la corde au bout de quelques centaines de mtres. Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perante que la ntre, car c'est seulement quelques minutes aprs eux que nous commenons apercevoir quelque chose comme un nuage de poussire d'abord, puis un point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mtres. Il passe avec peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son passage pour le fliciter. La monture ne semble pas trop fatigue et pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53 kilomtres 200 mtres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six suivants arrivent assez prs les uns des autres. Quelques-uns ont franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 600 kilomtres pour venir prendre part la course. Un cheval tombe foudroy, quand son cavalier l'arrte; les autres sont conduits aux tentes voisines o on les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices. Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une rcompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien mrite, car sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus minimes. La _baga_ est termine. Les chefs viennent partager avec nous le plat favori des Sarthes, le _palao_ compos de mouton cuit en morceaux dans son jus avec du riz et des oignons. Ddaignant les cuillers de bois qui nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main. Le _Koumis_ coule flots; les gagnants clbrent leur triomphe; les vaincus se consolent de la dfaite. Tout le monde s'amuse. La foule se presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes croises, accompagne, en remuant la tte, son chant sur une sorte de guitare trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des deux trangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes sous le charme de cette voix mle et pure qui se fait entendre sur un rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre dj la plaine de son ombre et chacun songe au retour. L'heure o, selon le commandement du prophte, on ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir est passe, sans, cependant, que le nom d'Allah ait t invoqu. C'est pourtant la fte du Courban Baran qui nous a amens tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le monde. Avec leur foi guerrire ils ont perdu la foi religieuse. Ils n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe immense. Henri d'Orlans. [Illustration: L'arrive. D'aprs des photographies du prince Henri d'Orlans.] [Illustration: DE PARIS A MOSCOU SUR DES CHASSES.--Le dpart de Sylvain Dornon.] [Illustration: THTRE DE L'OPRA.--Le Mage, opra en cinq actes, paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scne d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme Lureau-Escalas).] [Illustration: THTRE NATIONAL DE L'OPRA.--Le Mage, opra en cinq actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Temple: dlivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.] [Partition musicale.] LE MAGE OPRA EN CINQ ACTES J. MASSENET JEAN RICHEPIN CANTABILE chant par M. Vergnet. Heureux celui dont la vie Pour le bien aura lutt toujours! Car son me est ravie Au bonheur ternel des clestes sjours. Les douleurs qu'il eut sur la terre Lui deviendront l-haut des volupts sans fin. S'il eut soif, c'est le vin qui toujours dsaltre; Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim. O sort divin de celui qui sans trve, sans trve Contre Ahriman aura nourri le feu, Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rve, Vtu de gloire et d'or comme son Dieu! [Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE] La semaine parlementaire.--La Chambre a vot la semaine dernire la proposition de M. Mline tendant venir en aide aux agriculteurs dont les rcoltes ont t perdues par suite de la persistance de la gele. Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontr une assez vive opposition, un grand nombre de dputs estimant qu'elle tait la fois inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre organisation sociale. Mais ceux-l mmes qui l'avaient combattue ce double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures prendre en faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprte en dposant son tour un projet de loi ayant pour but l'organisation d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimente par les ressources des communes. M. Rivet demandait l'urgence; mais elle a t repousse conformment la dclaration du ministre des Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied lev une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans notre lgislation. Cependant le sujet vaut d'tre tudi et il est probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de l'urgence ne constitue pas un ajournement indfini de la discussion. --La Chambre n'a pas voulu laisser au Snat le monopole de l'tude des questions qui se rattachent la situation de l'Algrie. Deux propositions intressant notre grande colonie ont t dposes par M. Martineau: la premire concerne le service militaire des indignes musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux propositions ont t renvoyes une commission spciale de onze membres. --Le projet de loi portant modification du rgime fiscal en matire de successions et de donations entre vifs est venu en premire dlibration. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la lgislation actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminue du passif, ce qui semble plus quitable. Un long dbat juridique s'est engag ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M. Jamais; aprs quoi la Chambre a dcid de passer une deuxime dlibration dans laquelle seront discuts les divers amendements prsents. --La Chambre a vot une rsolution en vertu de laquelle tous les vins de fabrication ou pltrs devront porter une tiquette apparente indiquant leur nature, de faon prvenir le public. --Quand la Chambre veut se dbarrasser d'une interpellation inopportune ou gnante, elle profite de la latitude que lui laisse le rglement, et elle la renvoie un mois. Un mois, c'est l'ternit quand il s'agit d'un dbat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un fait dont l'actualit constitue le principal intrt. C'est ce qui tait arriv pour l'interpellation dpose par M. Francis Laur, au lendemain de la faillite Mac-Berneau, dans le but de demander au ministre de la justice les mesures qu'il comptait prendre pour empcher les escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu invraisemblable et garantissant le capital. Le mois s'est coul et, par exception, le temps n'a pas amorti l'intrt du sujet, car M. Francis Laur a trs habilement profit de la crise qui vient de frapper le march financier, en rattachant son interpellation l'affaire de la Socit des dpts et comptes courants. Le ministre de la justice aurait pu sparer les deux causes, qui n'ont aucun rapport entre elles, mais il a tenu s'expliquer sur l'une et sur l'autre. En ce qui concerne l'affaire Mac, il a fait remarquer que pas une des victimes du banquier en fuite n'a port plainte, preuve vidente que ses nombreux clients avaient accept d'avance le caractre alatoire de ses oprations. Au sujet de la Socit des Dpts, M. Fallires s'est appliqu d'abord justifier l'intervention de l'tat et des banques de crdit; mais le point intressant de son discours est celui relatif aux mesures prpares par le gouvernement pour prvenir autant que possible de pareilles catastrophes. Le ministre a annonc en effet un projet de loi destin sauvegarder les intrts des dposants. Aux termes de cette loi les Socits de crdit ne pourront employer les dpts qu'en papier commercial revtu de deux signatures, ou en avances sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-mme au bnfice de ses avances. Sur ces dclarations, l'ordre du jour pur et simple a t vot par assis et lev. Elections snatoriales.--Les trois lections snatoriales qui ont eu lieu dimanche dernier ont donn les rsultats suivants: Calvados: M. Turgis, conseiller gnral, rpublicain, lu par 788 voix contre 370 M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste. Eure: M. le docteur Guindey, conseiller gnral, rpublicain, lu par 558 voix, contre 497, M. Pouyer-Quertier. Seine-et-Marne: M. Benoist, rpublicain, lu par 513 voix, contre 408, M. Chazal. Les catholiques, les monarchistes et la rpublique.--L'opinion publique suit avec une attention justifie l'volution qui se produit depuis quelque temps dans une partie du monde catholique franais et qui a eu pour point de dpart le fameux discours prononc par Mgr Lavigerie, Alger. On se rappelle qu' cette poque, si le langage du cardinal n'a pas reu la confirmation officielle du Saint-Pre, de nombreux indices permettaient aux partisans de l'volution de croire que Lon XIII ne la dsapprouvait pas. Depuis, M. d'Haussonville a trac de son ct le programme des monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement dcide n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqu qu'un journal, qui passe pour un organe officieux du Vatican, le _Moniteur de Rome_, a vivement protest contre les doctrines de l'orateur et lui a reproch notamment d'avoir fait le procs de la politique de l'piscopat, qui veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus. Faut-il voir dans les dclarations que vient de faire le cardinal Richard, archevque de Paris, la confirmation de celles qu'a publies le _Moniteur de Rome?_ Ce serait aller un peu loin, car l'archevque de Paris se tient dans la rserve que lui commande sa haute situation dans l'piscopat. Toutefois, en raison mme de cette rserve, son langage a une importance toute particulire. Un certain nombre de catholiques lui ayant demand son avis sur la faon dont ils devaient comprendre leur devoir social, l'illustre prlat leur a donn une sorte de consultation qui contient un passage du plus haut intrt. Il y est dit: D'abord faisons trve aux dissentiments politiques. Quand la foi est en pril, redirons-nous avec Lon XIII, tous doivent s'unir d'un commun accord pour la dfendre. Le pays a besoin de stabilit gouvernementale et de libert religieuse... Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes anti-chrtiennes n'aient pas la prtention d'identifier avec elles le gouvernement rpublicain et de faire d'un ensemble de lois anti-religieuses la constitution essentielle de la Rpublique. Ce sera l, en effet, tout le fait prvoir, que portera principalement l'effort de ceux qui, parmi les catholiques, se rsignent accepter le rgime actuel: plus d'opposition systmatique contre la forme de gouvernement, mais propagande constante dans le but de faire rformer les lois qui touchent aux intrts religieux, c'est--dire celles qui concernent l'enseignement, le service militaire et les congrgations. Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait important, la retraite de M. Bocher, le confident et le reprsentant du comte de Paris en France. M. Bocher a exerc ces dlicates fonctions pendant de longues annes et, dans ce rle souvent difficile, il a su se concilier l'estime gnrale. Il a invoqu, pour rsigner son mandat, l'ge et la fatigue cause par un travail incessant. Son droit au repos est trop vident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile cette dcision, qui peut amener une modification nouvelle dans l'attitude du parti dont il tait le reprsentant. M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nmes, que l'on supposait dsign pour remplacer M. Bocher, a t en effet appel par le comte de Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne. Les courses et les paris.--On continue occuper militairement les champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en gnral soumis aux dispositions prises pour empcher le fonctionnement des paris. C'est peine si quelques arrestations ont t opres pour infraction aux arrts ministriels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi et on devine que cette patience apparente est motive par l'attente de la loi spciale qui doit rgler la question une fois pour toutes. En vertu de cette loi, seront seules autorises les courses ayant pour but l'amlioration de la race chevaline et organises par des Socits dont les statuts auront t approuvs par le ministre de l'agriculture. Les Socits de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris et s'entendraient avec les municipalits pour la redevance payer au profit d'oeuvres de bienfaisance. Mais, comme on le voit, d'aprs ce projet, le point spcial relatif la lgalit du pari mutuel n'est pas tranch. Aussi, pour prvenir les difficults qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains dputs voudraient-ils que la question ft nettement pose et ils demandent une modification catgorique la loi de 1836 sur les loteries, loi laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait assimile. Allemagne: _les passe-ports en Alsace._--A la suite des mesures prises par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses encore que par le pass les prescriptions relatives aux passe-ports, une dlgation de la reprsentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprs de l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa dcision. Guillaume Il a reu les dlgus en grand apparat; il avait pris place sur le trne, entour des dignitaires de la couronne, et il tait revtu de l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adress, l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'tait dispos faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion qui lui tait offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne en Alsace-Lorraine. Ncrologie.--Le gnral de Narp, commandeur de la Lgion d'honneur. M. Kornprobst, ancien ingnieur en chef des ponts-et-chausses. M. Viguier, conseiller la cour d'appel. Mme Fourneret, femme de l'ancien secrtaire et neveu de M. Grvy. M. Stephany Poignant, ancien prfet de l'Empire. Le colonel du gnie en retraite Goulier, professeur de topographie l'cole de Fontainebleau. M. Lon Aubineau, crivain catholique. Le gnral Campenon, snateur inamovible, ancien ministre de la Guerre. La princesse Marianne Bonaparte, veuve du prince Lucien Bonaparte, snateur du second empire. Le prince Napolon. NOTES ET IMPRESSIONS J'aime la libert sous toutes ses formes, mais la libert de tous. (_Discours au Snat._) Le prince Napolon. * * * Un peuple libre doit se composer d'individualits indpendantes, avec leur entier dveloppement, et non de grains de sable qui ne sont agrgs que par l'administration. (_Ibid._) Le prince Napolon. * * * L'homme est passionn pour une cause parce qu'il ne voit pas l'ensemble des choses humaines. Ernest Renan. * * * Peu de nations ont une conception assez haute de la justice pour oser, par un acte solennel de blme, se dlivrer d'un remords. Edm. Adam. * * * Le bonheur tient aux affections plus qu'aux vnements. Mme Roland. * * * Le plus souvent on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez. Gustave Droz. * * * Une grande me est une source d'amertume et de peine: voil pourquoi tant de gens s'accommodent si bien d'en avoir une petite. Ernest Serret. * * * Un peu de niaiserie accompagne toujours la vritable innocence. H. Rabusson. * * * L'esprit n'excuse rien et il fait tout pardonner. * * * La probit est, de tous les biens, celui que nous apprcions le plus chez les autres. G.-M. Valtour. [Illustration: M. THODORE DE BANVILLE D'aprs une photographie de la maison Pirou.] [Illustration: LE GNRAL CAMPENON D'aprs une photographie de la maison Barenne.] M. WINDTHORST L'homme qui a dirig pendant vingt ans le parti catholique allemand n'a gure eu d'histoire que celle de ses actes publics. Il est vrai qu'une telle activit, dans des circonstances si diverses de lutte et de victoire, suffit remplir une vie et marquer une poque. Ce petit homme, court et bas sur jambes, dmarche incertaine de myope, au vaste front chauve, aux yeux dbiles toujours couverts de grosses lunettes bleues, avait l'enveloppe d'un personnage hoffmannesque, d'un vieux bibliothcaire ou d'un antique juriste oubli dans les archives d'un tribunal trs ancien. Tel on l'imaginait quand on le rencontrait, rentrant petit pas dans son pied--terre de Berlin, au fond d'une rue tranquille, l'ombre de la coupole et des arbres du jardinet de l'Observatoire. Or, il ne fut pas dans le parlement du nouvel empire d'esprit plus agile, de coup d'oeil plus prompt, de manoeuvrier plus fcond en ressources, de stratgiste plus ferme en sa marche et plus conscient en son but! Il fut le Moltke des batailles intrieures de l'Allemagne. Le rle de cet homme d'tat dans sa patrie hanovrienne n'est rien auprs de celui qu'il a jou depuis 1870 sur le thtre plus vaste du Reichstag allemand. [Illustration: M. WINDTHORST Chef du parti catholique en Allemagne, rcemment dcd.--Phot. Schneider.] Lors de la constitution du nouvel empire allemand, Guillaume Ier l'avait baptis du mot d'empire vanglique, c'est--dire d'empire protestant, et son chancelier montrait des dispositions non quivoques faire passer dans les instituions cette parole impriale. Les pays catholiques du nouvel empire s'murent du caractre protestant qu'on semblait attribuer l'empire constitu par les efforts et les luttes de tous. Les Bavarois, les Hanovriens, les Prussiens catholiques des bords du Rhin et de Silsie, formrent rapidement le noyau d'un nouveau parti, le Centre, dont le nom marquait assez l'esprit. Il ralliait en effet, pour la dfense des institutions catholiques, les lments les plus divers: depuis le bas clerg tendances dmocratiques et presque socialistes des pays d'industrie, jusqu'aux grands propritaires terriens aristocrates des pays d'agriculture. Ce fut le grand mrite, le tour de force renouvel pendant vingt ans par M. Windthorst, de tenir unis des esprits si divers, de les amener, sinon des votes unanimes sur toutes les questions, du moins une cohsion que rien ne dmentit, dans toutes celles o l'intrt catholique tait engag. C'est ainsi qu' la tte de sa phalange de cent dputs il soutint, sans rien relcher de son opposition, les dix ans d'assaut de M. de Bismarck. Le chancelier et les excuteurs de sa politique expulsaient les ordres religieux, emprisonnaient les vques, suspendaient les traitements de centaines de curs et desservants, foraient les prtres qui n'allaient pas chercher l'investiture administrative abandonner leurs paroisses. Contre cette force, il y avait une rsistance: la parole de M. Windthorst dans les grands congrs rgionaux, et, dans l'enceinte du parlement, le vote en bloc de cent dputs catholiques contre les projets gouvernementaux les plus essentiels: les projets conomiques. Quand cette insurrection lgale eut enfin convaincu M. de Bismarck qu'il ne pouvait pas faire de finances impriales, celui-ci dut dsarmer, en face du centre toujours arm, et rvoquer ou laisser tomber en dsutude l'une aprs l'autre les lois de combat qu'il avait dresses contre l'glise catholique et les ordres religieux en Allemagne. [Illustration: EN ESPAGNE.--La procession de la Vierge noire au monastre de Montserrat.--D'aprs une photographie de notre correspondant, M. H. Lyonnet.] [Illustration: LES THTRES] Opra: _Le Mage_, opra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. En plaant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane, l'poque lgendaire o s'est fond le Mazdisme, 2,500 ayant l're chrtienne, M. Richepin a confiance dans l'rudition du public. Je ne doute pas que le spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens, mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures prliminaires pour me transporter dans ce milieu lgendaire, un peu loign de nous. Par bonheur, le fait humain est l, et, malgr ce recul, nous assistons un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdisme, et qui se dvelopperait tout aussi bien dans une autre poque, en dehors de la Djaki, la desse des volupts. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est--dire les peuples Tartares: Zarastra, le gnral triomphateur, va faire son entre solennelle Bakhdi, lorsque Varedha, la prtresse de la Djaki, vient lui dclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de prcautions, comme il convient une prtresse d'une religion qui ne reconnat que la passion pour puissance. L'aveu de cette nergumne de l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des Touraniens, qu'il a dfaits. Amrou, le grand-prtre des Dvas, et dont Varedha est la fille, a entendu les confidences faites Zarastra par la princesse, et, tmoin des ddains du gnral pour sa fille, il la console en lui promettant son appui; et il assiste, cach, aux aveux d'amour et aux promesses qu'changent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a soumis un peuple, c'tait pour monter jusqu'au rang o il pouvait tre aim d'une reine; et le voil qui demande en suppliant la piti de la reine dans un baiser. Dans le coeur de la jeune fille la passion est plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant les lamentations des Touraniens qui passent chargs de chanes l'horizon, Anahita se dfend en vain contre le vainqueur et contre elle-mme; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif et son coeur aussi. Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille, dsespre ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki, elle s'enfonce de plus en plus dans les tnbres pour viter les cris de la fte nuptiale qui se prpare, et elle cherche la mort. Amrou lui apporte la vie. Il la vengera. L'me de Varedha se refuse une vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou vainc facilement sa rsistance en lui montrant Zarastra heureux dans son amour pour la reine qu'il pouse, et en lui rptant les paroles enflammes de passion qu'ils changent. Ce grand-prtre manque de grandeur morale; mais attendez, nous allons assister bien d'autres vnements. Pendant la solennit du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le gnral et que les ennemis dfilent devant la foule, Zarastra fait hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnire et de leurs biens. De tous ces trsors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un seul, le plus prcieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur soulve le voile qui cache sa merveille beaut, accepte cet hommage rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime, oublie un trne perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se fait entendre. Le grand-prtre s'oppose ce mariage. Zarastra ne peut pouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha, qui s'avance en dsignant le gnral du geste, dit que cet homme a t son amant. Zarastra se dfend contre un pareil mensonge. Il crie la calomnie; la prtresse lui rappelle en vain leurs amours passes; le malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison, Amrou en appelle aux prtres qui jurent que le grand-prtre et sa fille ont dit la vrit. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est branle; son amour est atteint ce point que la reine retire sa parole et renvoie son fianc ses anciennes amours. A ces mots, la colre de Zarastra ne connat plus de bornes, il est pris de fureur et contre les dieux qui ne le dfendent pas, et contre ces prtres menteurs, et contre le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauv et qui oublie ses services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs blasphmes; il maudit leurs divinits mensongres et, chass, fltri par les imprcations de la foule, irrit par une telle folie, il en appelle, en la bravant du regard, Mazda, le dieu de la vrit. C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et le peuple sont en prire au pied du mont sacr et que la foudre sillonne les nues amonceles, Zarastra, face face avec Dieu, reoit la parole divine pour la rapporter son peuple. L'lu du Seigneur rpand sur la foule la parole cleste, mais, rest seul, l'homme devenu dieu un instant par sa communication avec l'tre suprme souffre maintenant de toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre le souvenir troublant d'Anahita, il demande son coeur la force de l'oubli, lorsque Varedha apparat envoye, sans doute, par Ahriman, l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prires et dans ses tentations de la chair. Il lui pardonne le lche mensonge qu'elle avoue. Mais il a compt sans la mchancet de la femme qui, ulcre de ses mpris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette matresse adore va pouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage, certaine de le revoir bientt Bakhdi. Les noces du roi se clbrent contre la volont d'Anahita; mais l'infernale politique d'Amrou qui tient venger sa fille veut les choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout, sa libert; elle pleure la patrie absente; elle se dfend, le roi enjoint au grand-prtre de les marier, mme sous les reproches, sous les menaces d'Anahita indigne qui fait appel des retours de fortune; au moment o la parole sacre d'Amrou se prononce, au moment o Varedha ivre de haine voit les poux unis et attend l'arrive du mage pour jouir de sa vengeance un tel spectacle, on entend des cris froces: ce sont les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche la main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mle horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou. Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens entourent et protgent leur reine et Anahita, le sabre la main, triomphante et froce, se promne, comme une folle, au milieu de cette tuerie. Avec M. Richepin nous tions sr d'avance que nous irions jusqu'aux extrmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Ple-mle dans les dcombres, clairs par les reflets sinistres de l'incendie lointain, les cadavres gisent pars, parmi lesquels celui du roi et celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adoss un tronon de colonne du palais tomb. Zarastra, que l'amour a ramen Bakhdi, marche lentement travers les ruines de sa patrie. Il retrouve Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu complaisant qui permet ces amours. Le rve de bonheur de Zarastra et d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient la vie, et, toujours irrite, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et les enveloppe; ils sont prs de prir, lorsque Zarastra fait appel son dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'teignent, et, tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le mage et sa bien-aime passent d'un pas triomphant travers les ruines. Un livret aussi tourment, aussi violent, demandait au compositeur un clat, une force toute particulire. Cette puissance d'exception tait-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse et de la grce? Voil la question que se posait le public anxieux de l'oeuvre d'un matre dont l'autorit est si grande et si mrite. Il m'a sembl qu' certains moments, ce public regrettait son compositeur favori entran trop avant dans le drame. Cette scne du mage sur la montagne sacre, ce Mose face face avec le Seigneur sur le mont Sina, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables de la loi son peuple en prires, entranait le musicien des hauteurs de l'art qui ont t entrevues, mais qui n'ont peut-tre pas t atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prtresse de la Djaki tout entire sa proie attache, ce fanatisme du grand-prtre Amrou, froce dans ses volonts, imposait l'art ses exigences. M. Massenet n'a pas de ces intransigeances. Il a trait un peu l'amiable avec ces grandes colres; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait qu' moiti de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame; il lui suffisait de retrouver le jeune matre dans les qualits suprieures de son gnie, dans l'lgance, dans la tendresse et dans la passion amoureuse. Elle tait sous la sduction de cette inspiration pntrante et de cette habilet de l'artiste, dont la conscience et le soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales. Rien, dans une oeuvre de M. Massenet, ne passe indiffrent. Aussi _Le Mage_ a-t-il t cout d'un bout l'autre religieusement, car le talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le premier a t accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant des prisonniers Touraniens et avec le choeur qui l'accompagne de ses lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour, entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des pages exquises dans les accents dsesprs de Varedha. La phrase de Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une des plus heureuses inspirations du matre dans son oeuvre si multiple. Si l'acte sur le mont sacr manque de puissance, il est trait dans un got parfait orchestral. La salle a salu un solo de cor de ses applaudissements. La prire de Varedha: Sous tes coups tu peux briser est d'un effet dramatique irrsistible. Le chant d'Amrou au quatrime acte: Fais fleurir, sainte ivresse a fait merveille; mais le triomphe de la soire tait rserv aux strophes d'Anahita: Vers la steppe aux fleurs d'or qui rappelle la mlodie des prisonniers Touraniens du premier acte, mlodie exquise que le public a voulu entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalas chante avec un sentiment potique adorable. Le succs du _Mage_ tait assur ds ce moment et le cinquime acte tout entier avec la scne de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita: Ah! parle encor, encor! n'a fait que le confirmer. Le matre de _Manon_, du _Roi de Lahore_, d'_Esclarmonde_ et du _Cid_ sortait triomphant encore de cette nouvelle preuve. Je ne sais ce que les vnements prochains dcideront de la direction actuelle de l'Opra, peut-tre MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus alors la tte de l'Acadmie de musique, mais nous leur devons au moins cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de l'_Africaine_ et de _Hamlet_ nous n'avions vu une pareille interprtation et si digne de ce grand et noble thtre. Ce sont: MM. Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalas qui chantent le _Mage_ avec une virtuosit et un ensemble incomparables. Les masses chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute beaut. Les dcors surpassent tout ce qui nous a t donn de voir jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur excution magistrale et l'Opra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle de ses plus belles poques. Savigny. LES LIVRES NOUVEAUX L'_Argent_, par Emile Zola. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Bibliothque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache la srie des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitime, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arriv dj pour le _Rve_, par un fil blanc, qu'on aperoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le hros du livre, est le frre mme du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitt le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola crit avec tant de zle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vcu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vrit que lorsqu'il les a baptiss d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse penser quelle exactitude doit rgner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des vnements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant l ce qu'il a fait, si l'on sait lire _Union gnrale_ o il a mis _Banque universelle_: car c'est tout un. videmment la passion qui pousse le financier de 1867 est la mme qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-tre suffire un romancier psychologue; mais, quand l'crivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une poque, n'est-on pas autoris lui demander de ne pas faire celle d'un autre? Donc Saccard, ruin vers la fin de l'empire, est la recherche d'une ide qui lui permette d'difier une nouvelle fortune. Cette ide lui est fournie par un honnte ingnieur qui a imagin de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape Jrusalem, tout simplement. Elle est peut-tre un peu forte, mais, aprs tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser des gens particulirement nafs, qui ne manquent pas de s'en prendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'_Universelle_. Mais le banquier qui, une premire fois, a dj ruin Saccard, ne lche point sa victime. Il laisse grandir et se dvelopper l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver ses fins que l'vnement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est l, tout le roman. Mais, malgr la force des peintures, est-ce assez pour l'intrt du lecteur? Il est certain que lorsqu'on a commenc ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le dcrivant. Si l'auteur de la _Terre_ a calomni le paysan, l'auteur de l'_Argent_ a videmment moins charg le financier. Nous ne dirons rien du rle de la femme dans cette dernire oeuvre, sinon qu'il est, son ordinaire chez M. Zola, assez rpugnant. Quant la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entire. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est vidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant veiller l'ide d'un matre peintre de l'me humaine, c'est autre chose. L. P. [Illustration: NOS GRAVURES] LA BNDICTION DES RAMEAUX Y a-t-il rien de plus charmant dans la liturgie catholique, rien de plus adorable que cette fte de Pques-Fleuries, o tout renat pour nous charmer! A Paris, autant qu'en province, la coutume est trs suivie par les chrtiens mme incroyants d'acheter du buis bni. Le saint rameau se trouve dans toute les familles. Il nous a paru curieux de montrer la touchante crmonie qui prlude aux prires de la matine, et pour cela la ravissante glise de Saint-Germain-l'Auxerrois nous a fourni le plus charmant des cadres. C'est peine si l'aube pointe et dj, devant les grilles de la vieille glise, se dmne tout un petit monde de vieillards, de femmes et d'enfants. Parmi les voussures ouvrages, o depuis des temps sculaires ils ont fait leur nid, les pierrots tendent leur tte curieuse. Ravis de voir l'ample moisson de feuillage, dont rapidement le sol se couvre, ils piaillent gaiement en se lissant de leur bec. Une odeur dlicieuse d'herbe et de terre mouilles monte vers eux. Sous le ciel blanchissant et dj plus lger toute la fracheur et toute la joie du printemps chantent l. Le moment solennel de la bndiction du buis est proche. Faibles d'abord, venant du fond de la nef de pierre, puis plus vibrants, les sons d'une clochette d'enfant de choeur se sont fait entendre. Sans bruit, la porte du clotre a roul sur ses gonds: elle livre passage au suisse de corpulente stature, dont la haute canne scande la marche. Derrire lui, entre les fines colonnettes du seuil, le prtre est apparu. Il n'a pas revtu encore tous les insignes dont il se couvrira bientt pour la messe de six heures. En aube simplement et l'tole retombant droite et gauche sur la poitrine, il tient d'une main sa barrette et de l'autre un livre de prire. Entre sainte Clotilde et sainte Radegonde, reines de France, dont la nave effigie semble sourire, il passe et descend les marches du parvis pour ne s'arrter qu' la grille. Devant lui, sur le sol, la foule des marchands s'est prosterne. Un couple matinal, en frache toilette, dj s'approche avec respect. Tout le monde a fait silence. Ce petit marchand de rameaux qui, il n'y a qu'une seconde, caquetait de concert avec les moineaux, s'est lui-mme tu. Alors, l'officiant prend un goupillon des mains du servant qui l'accompagne et lentement, avec toute l'onction sacerdotale, son bras s'lve pour asperger d'eau lustrale les branches entasses ses pieds. De ses lvres s'chappent, presses, les paroles consacres. Le buis des rameaux est bni. Il fait grand jour maintenant. Une admirable matine se prpare. Au fronton du Louvre s'allume de roses clarts; sur la place, les vieillards, les enfants et les femmes vont et viennent. --Achetez-moi, disent-ils, un joli rameau de buis. P. A. DE PARIS A MOSCOU SUR DES CHASSES Une trange fantaisie, assez inattendue dans un sicle qui se pique de marcher toute vapeur, pousse certains de nos contemporains employer, pour leurs dplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres, sinon les plus rapides. Il y a un an, un tailleur autrichien assoiff de rclame nous arrivait enferm dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, dsireux de trouver Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient transporter par le chemin de fer, cachs ensemble dans une norme caisse, sous les tiquettes _fragile_ et _ct ouvrir_. De Vienne deux originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la Russie nous envoyait, tour tour, un officier cheval, un autre pied, et un jeune touriste en vlocipde; avant-hier enfin une troka attele de trois chevaux amenait de Saint-Ptersbourg un voyageur pas trop press. Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger Arcachon, a voulu se placer un point de vue plus lev, et rendre la Russie une visite de politesse. Il est, en effet, parti jeudi 12 courant neuf heures et demie du matin de la place de la Concorde, mont sur des chasses landaises de 1 mtre 20 de hauteur, et s'est engag arriver en 42 jours Moscou pour assister l'inauguration de l'Exposition franaise, parcourant ainsi quelque 60 kilomtres par jour. Deux mille personnes environ assistaient son dpart. A l'entre de la rue Royale o notre gravure le reprsente, les gardiens de la paix avaient t forcs de lui frayer un passage parmi la foule des pitons laquelle se mlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de gamins qui, monts sur des petites chasses, l'accompagnaient au cri de: A Moscou! Moscou! sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants taient fort intrigus en voyant merger au-dessus d'eux, de toute une hauteur d'homme, la figure fantastique de l'chassier, qui se baissait complaisamment, distribuant des poignes de main droite et gauche. Servi par la vitesse de son norme compas, Dornon est sorti bien vite par la porte de Pantin, et il a couch le soir mme la Fert-Milon. Son itinraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On a dj revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une norme paire d'chasses sur lesquelles il compte faire une entre triomphale. A. LE MAGE On sait avec quel soin la direction de l'Opra a mont l'oeuvre de MM. Richepin et Massenet, le _Mage_. Les dcorateurs, au reste, avaient de quoi donner carrire leur imagination: cette reconstitution d'une poque ancienne, prhistorique, ne pouvait que les sduire. Entre les nombreux et intressants tableaux que comporte le _Mage_, nous choisissons, tout d'abord, le premier, qui est reprsent par la plus petite de nos gravures. Nous sommes dans le camp de Zarastra. La tente du guerrier s'lve droite: gauche, un cdre aux larges ramures se dresse: le fond nous ouvre une perspective souriante sur la ville de Bakdi et ses pittoresques monuments... C'est l que Zarastra, vainqueur des Touraniens rvolts, aprs avoir repouss l'amour de Varehda, la belle prtresse de Djaki, desse des volupts, dclare son amour sa royale prisonnire, la belle Anahita, souveraine des Touraniens. Anahita se laisse aller aux bras de Zarastra: dans la nuit, on entend la chanson plaintive des prisonniers, et la reine s'crie: Hlas! ils s'en vont et je reste ici: Mon peuple est captif et mon coeur aussi. Notre grande gravure nous transporte dans la salle du sanctuaire, dans le temple de la Djaki. Un large dme est soutenu par d'immenses pilastres incrusts de pierreries clatantes... Au fond, s'lve l'autel et la statue aux proportions colossales de la desse de la Volupt... On clbre les mystres de la desse. Les prtresses en tunique de gaze traverses de guirlandes de fleurs, les tourneuses aux torses nus avec jupes transparentes et des coiffures de perles bleu-paon, accomplissent, les danses du rite... Ces mystres prcdent le mariage de la reine Anahita avec le loi de l'Iran. Anahita a cru, en effet, le mensonge invent contre Zarastra par la prtresse Varedha: son coeur est chagrin, elle pense bien l'absent, mais, rsigne ou non, elle va cder la loi qui lui est impose et devenir la femme du roi de l'Iran... Mais voici qu'une rumeur, d'abord sourde, se fait entendre. Les cris se rapprochent, des sonneries de trompette clatent. Ce sont les Touraniens. Ils envahissent le temple, la torche et le fer la main... Notre gravure reprsente le moment prcis o les Touraniens, dlivrant leur reine, lui tendent une pe, qu'elle brandit en signe le joie et de triomphe, et o ils se prcipitent, pour les tuer, sur les deux imposteurs: Varedha, la prtresse, et son pre Amrou, le grand-prtre de Djaki. Outre ces deux gravures, nous publions une page de la belle partition de M. Massenet, que nous devons l'obligeance de ses diteurs, MM. Hartmann et. Cie 20, rue Daunou.. C'est la large et puissante invocation religieuse de Zarastra, que chante au troisime acte M. Vergnet. Ad. Ad. THODORE DE BANVILLE C'tait une physionomie attachante et curieuse que celle du matre et du pote Thodore de Banville. Il avait l'aspect doux, placide, inoffensif, d'un bon bourgeois de Paris, et son bon regard apaise ne trahissait plus les colres truculentes du romantique ardent, novateur, rvolutionnaire, qui avait suivi vers la vingtime anne la bannire de Victor Hugo. Il tait n en 1823; il avait lu dans son adolescence les premiers chefs-d'oeuvres des nouveaux potes, il en avait savour le suc, et, comme la muse l'avait dou, lui aussi, ce n'est pas une simple adhsion qu'il apporta la nouvelle pliade; ce furent des oeuvres: les _Stalactites_ d'abord, puis les _Cariatides_, recueils de posies charmantes o les rythmes retrouvs ou invents taient comme parfums d'un arme attique. Ds lors, il tait enrl et proclam pote romantique: l'inspiration divine lui donnait ses lettres de grande naturalisation. Attir vers le thtre, il chercha la langue comico-lyrique et la trouva. Ses premires comdies: le Feuilleton d'Aristophane (1852), le Beau Landre (1856), comme plus tard _Diane au bois_ (1861), et rcemment encore _Socrate et sa femme_, le _Baiser_, rvlaient une virtuosit surprenante, et les ressources les plus rares du verbe et de la forme. Un volume de posies, les Odes funambulesques (1857) avait, du reste, consacr et popularis sa rputation de matre-ouvrier de la langue potique: depuis, trente annes de production incessantes, un nombre prodigieux de rimes--rpandues dans les journaux, dans les recueils priodiques, ou enchsses et serres sous la brochure d'un volume--ont montr quelle rserve et quelle veine intarissable nourrissaient la production incessante de cet crivain. La prose ne lui paraissait pas indigne de sa plume, et tel de ses contes, telle page de ses romans, peuvent passer pour de purs chefs-d'oeuvre. N'oublions pas que Thodore de Banville, crivain, ne ddaigna pas d'tre journaliste: il a collabor un grand nombre de revues, crit le feuilleton dramatique de trois ou quatre feuilles quotidiennes; dans ces dernires annes, il donnait rgulirement des nouvelles des journaux littraires. Il tait bienveillant et indulgent, sans prtention ni morgue hautaine; les jeunes taient toujours bien accueillis auprs de lui pourvu qu'ils eussent foi dans les deux symboles pour lesquels il avait vcu: l'art et la posie. LE GNRAL CAMPENON Le gnral Campenon tait, dans toute l'acception du terme, un soldat. Au parlement dont il suivit les dbats sur les choses militaires comme ministre de la guerre d'abord, et ensuite comme snateur inamovible, il apportait cette rondeur familire et un peu pre, cet air martial, cette brusquerie d'allures, que donne l'habitude du commandement. Il tait n Tonnerre en mai 1819; il entra Saint-Cyr; il tait capitaine au moment de la rvolution de fvrier 1818. Le capitaine Campenon tait imbu d'ides librales et dmocratiques: le nouveau rgime tait fait pour lui convenir: il ne s'en cacha point. C'est ainsi qu'il se trouva dsign pour encourir la svrit du gouvernement, que le coup d'tat tablit en 1851. Arrt avec Charras et avec d'autres officiers suspects de rpublicanisme, Campenon fut dport. Nous le retrouvons peu aprs, contraint par la proscription d'entrer au service du bey de Tunis, dont il organisa les troupes jusqu' l'heure o vint l'autorisation de rentrer en France et de reprendre son rang dans l'arme nationale. C'tait l'heure de la campagne d'Italie: brave au feu, comme il tait loyal citoyen, le capitaine Campenon conquit les paulettes de chef d'escadron d'tat-major. Ce n'est qu'au dbut de la guerre de 1870 que le lieutenant-colonel Campenon fut promu colonel. A la bataille de Rezonville o notre cavalerie sut, dans un effort hroque, dmonter l'artillerie ennemie et chasser du terrain la cavalerie allemande, le colonel Campenon, cribl de blessures, fut laiss pour mort sur le champ de bataille. A la paix, Campenon reut enfin les toiles de gnral: il commandait la cinquime division d'infanterie Paris quand Gambetta lui offrit le ministre de la guerre. C'est lui--il ne faut pas l'oublier--c'est ce rpublicain de la veille qui eut le courage, sur l'inspiration de Gambetta, de passer outre aux polmiques des partis pour songer seulement aux vritables intrts de l'arme en prenant le gnral de Miribel comme chef d'tat-major. Aprs la chute de Gambetta, le gnral Campenon a t deux reprises encore ministre de la guerre: dans le cabinet Jules Ferry en 1883: puis dans le cabinet Brisson. Il a pu ainsi donner tous ses soins aux oeuvres de reconstitution militaire entreprises depuis l'avnement de la Rpublique. LA VIERGE NOIRE DE MONTSERRAT On a tout dit sur la semaine sainte en Espagne. On a dcrit cent fois les processions moyen-ge de Sville, les tableaux vivants de la Passion de Tolde, les mystres en plein vent de Murcie. Cette anne, c'est dans un lieu bien plus trange, bien plus pittoresque encore que nous allons chercher de nouvelles impressions: c'est au couvent de la Vierge-Noire du Montserrat, au coeur mme des montagnes abruptes de la vieille Catalogne, mille mtres d'lvation. C'est sur la ligne de chemin de fer de Barcelone Saragosse, distance peu prs gale de Barcelone et de Manresa, qu'il nous faut tout d'abord descendre. A prsent commence la monte: oh! cette monte en patache antique, trane par quatre mules auxquelles le conducteur pousse son ternel: harri! Mais tout le monde n'a pu prendre place dans la patache. Alors ce sont, par les chemins, de longs dfils de formes humaines, sonores mantilles noires grenant leurs rosaires, vieux paysans catalans coiffs du bonnet phrygien en laine rouge, Aragonais coiffs de leurs foulards, tous la mante jete sur l'paule et un long bton la main. A mesure que nous montons, voici toute la Catalogne qui se droule devant nous, les Pyrnes, le Canigout, et, au-del, une partie de la France, du ct de Perpignan. De cet autre ct, la Mditerrane perte de vue, les Balares et Saragosse, une partie de la province de Valence. De cet autre encore, l'Aragon. Le panorama est admirable, sans pareil. Et, sur le ciel d'un bleu fonc, se dtache la blancheur des Pyrnes, dont les pics couverts de neige tincellent brillants au soleil. Cependant nous voici parvenu au couvent, dont les btiments sont situs au pied d'un bloc norme de granit, dans une position analogue celle du couvent de la Grande-Chartreuse. Voici l'entre du monastre, qui ressemble plutt l'entre d'une caverne. La foule s'accrot toujours, et il y a autant de mendiants que de fidles, ce qui n'est pas peu dire. La seule auberge est prise d'assaut. Les moines, fort obligeants, donnent des chambres aux visiteurs. Ils nous font tout voir, le rfectoire en forme de rotonde, le jardin potager fort beau, le clotre d'un grand effet artistique, l'glise enfin o tous les fidles ple-mle sont entasss genoux sur les dalles. La Vierge noire, splendidement vtue d'or et de satin, nous regarde avec ses grands yeux sans vie, tandis qu'autour d'elle les cierges brlent par centaines. Porte par quatre enfants de choeur, suivie de prtres officiant dans leurs costumes des grandes solennits, elle fait le tour de la chapelle d'abord, du monastre ensuite, au milieu de la foule des plerins et des moines qui font la haie sur son passage. Il faudrait des journes entires pour visiter en dtail le Montserrat et ses treize ermitages qui ont abrit 392 cnobites. Mais nous rapportons de notre excursion une impression profonde. Les crmonies coup sr y ont moins de mise en scne qu' Sville, mais la foi y est plus sincre, et le dcor merveilleux. H. L. [Illustration.] ANIE Roman nouveau, par HECTOR MALOT Illustrations d'MILE BAYARD Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891. Barincq continua: --Alors cette hypothse de la suppression du testament est peu vraisemblable? --Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'carter radicalement. Je t'ai expliqu que Gaston avait toujours eu des doutes sur sa paternit, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de Lontine Dufourcq, il a vari entre l'affection et la rpulsion; en certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour o il m'a redemand le testament, il n'tait pas dans un de ces moments d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqu cette horreur qu'une dcouverte dcisive par tmoignage, lettre ou toute autre information laquelle il aurait pu ajouter foi. --Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette supposition, me semble-t-il? --Le capitaine n'est pas venu au chteau depuis que Gaston m'a redemand son testament; et, ce jour-l, pendant les quelques minutes que ton frre est rest dans ce cabinet d'o il semblait press de sortir, je l'ai trouv trs troubl: tu vois donc qu'il faut admettre cette supposition, si peu srieuse qu'elle puisse paratre; comme il faut admettre tout; mme que le capitaine va nous arriver avec un bon testament en poche. --J'admets cela trs bien. --En tout cas, nous serons bientt fixs. Pour plus de sret, j'ai fait, ta requte, apposer les scells; nous les lverons dans trois jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En attendant, en ta qualit de plus proche parent, tu vas tre le matre dans le chteau. C'est en ton nom que j'ai tout ordonn, depuis le service l'glise jusqu'au djeuner command pour recevoir convenablement ceux des invits qui, venant de loin, n'auraient rien trouv Ourteau, particulirement vos parents d'Orthez, de Maulon et de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment l'autre. --Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes circonstances comme un parent. --Simplement comme un notaire. --Il n'y en a plus de ces notaires. --Aux environs de Paris on dit cela, peut-tre, mais je t'assure que chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre? Il parut embarrass. --Parle donc. --Le voil, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis ta disposition. --Je te remercie, --Ne te gne pas; cela peut tre facilement imput au compte de la succession. --Je suis touch de ta proposition, mon cher Rbnacq, mais j'espre n'avoir pas te mettre contribution. --En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de caf au lait avec moi; aprs une nuit passe en chemin de fer, tu es venu pied de Puyoo, pense que la crmonie se prolongera tard. La tasse de caf accepte, le notaire voulut que le petit clerc portt la valise de son ancien camarade. --Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais importun; l'exprience m'a appris malheureusement qu' vouloir distraire notre chagrin, le plus souvent on l'exaspre. A bientt. XI Un peu aprs dix heures on vint prvenir Barincq que les invits commenaient arriver, et il dut descendre au rez-de-chausse. Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand salon, ce n'tait plus le pauvre dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ploy et dprim par vingt annes d'un dur travail; sa taille s'tait redresse, sa tte leve, et, si son visage portait dans l'obliquit des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une douleur sincre, cette douleur mme l'avait ennobli: plus de soucis immdiats, plus d'inquitudes agaantes, mais des proccupations plus hautes, plus dignes. C'tait des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du Barn, les uns de Maulon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq; les autres les Pdebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa prsence au chteau, n'avaient-ils pas t sans prouver une certaine inquitude aussi bien dans leur fiert de personnages considrs que dans leur prudence provinciale de gens intresss, ce qu'ils taient tous les uns et les autres. --Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable? --Et, d'autre part, quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas tre exposs? Les plaintes si souvent rptes de Gaston pendant ces vingt dernires annes n'taient pas oublies; et, en se rappelant comme il avait t exploit par son frre, on s'tait invit, rciproquement, se tenir sur la rserve et la dfensive; cousin, on l'tait, sans doute; mais c'est une parent assez loigne pour qu'elle ne cre, Dieu merci, ni devoirs ni liens. Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds chausss comme tout le monde et non des bottes cules de Robert Macaire. A la vrit les volets ne laissaient pntrer qu'une clart douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que son habit n'tait pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. Alors un changement de sentiments se produisit instantanment; sans qu'on se ft entendu, mme consult du regard, on fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour serrer les siennes. --Comment vas-tu? --Et ta femme? --N'as-tu pas une fille? --Elle s'appelle Anie. --Alors tu as gard les traditions de la famille. --Et le souvenir du pays. De nouveau, les mains s'treignirent. Le revirement fut si complet, qu'aprs avoir exprim des regrets pour la brouille survenue entre les deux frres, on en vint blmer Gaston qui avait persist dans sa rancune. --C'tait l une des faiblesses de son caractre, dit l'un des Barincq de Maulon. --Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un autre. --Cette indulgence doit tre rciproque, appuya l'an des Pdebidou. Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent reposer, c'est aussi sur la solidarit. En vertu de ce principe, deux des cousins, ceux qui leur ge et leur position donnaient l'autorit la plus haute, l'attirrent dans un coin du salon. --Tu sais les relations qui existaient entre ton frre et un certain capitaine de dragons? --J'ai vu Rbnacq. Tous deux, en mme temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre la droite, et les serrrent fortement. --Qu'on tablisse ses btards, dit l'un, rien de plus juste; je blme les pres qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse cet tablissement au dtriment de la famille lgitime, c'est ce que je n'admets pas. --C'est ce que nous blmons, dit l'autre. --Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons. --Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer cet intrigant le mpris que nous inspire ses manoeuvres. De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut revenir la chemine, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un mot leur dire. C'tait la troisime fois qu' cette place il assistait ce dfil de parents, d'amis, de voisins ou d'indiffrents, qui constitue le personnel d'un bel enterrement: la premire pour sa mre quand il tait encore enfant; la seconde pour son pre, la gauche de son frre, et maintenant tout seul, pour celui-ci: mme obscurit, mme murmure de voix touffes, mme tristesse des choses dans ce salon, o rien n'avait chang, et o les vieux portraits sombres qui faisaient des taches noires sur les verdures plies, et qu'il avait toujours vus, semblaient le regarder comme pour l'interroger. Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu dont il retrouvt le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces physionomies voquaient des souvenirs; mais lesquels? c'tait ce que sa mmoire hsitante et trouble ne lui disait pas assez vite. Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes forms a et l, et que les ttes se tournaient de ce ct; instinctivement il suivit ces regards, et vit entrer un officier. --C'est le capitaine, dit un des cousins. Aprs un regard circulaire jet rapidement dans le salon pour se reconnatre, le capitaine s'avana vers la chemine; en grande tenue, le sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans paratre faire attention aux yeux ramasss sur lui. --Tu vois, aucune ressemblance, dit voix basse le mme cousin qui l'avait annonc. Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le prtendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner: arriv devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer sans qu'aucun des parents eut rpondu son salut autrement que par un court signe de tte, quand, dans un mouvement de protestation en quelque sorte involontaire, Barincq avana la main; le capitaine alors avana la sienne, et ils changrent une lgre treinte. --Tu lui as donn la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut loign. --Comme tous les invits. --Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent? --Quelles pattes? --Sur son dolman; ses paulettes, si tu aimes mieux. --Eh bien, qu'importent ces pattes! Ce cousin, qui avait quitt l'arme pour se marier, et qui tait au courant des usages militaires, haussa les paules: --On ne porte pas la grande tenue l'enterrement d'un ami, dit-il, mais simplement le kpi et les pattes noires. S'il l'a revtue aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prtend le fils de Gaston. Bien que ces observations se fussent changes voix basse, elles n'avaient pas pu passer inaperues, et, tandis que les uns se demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le capitaine avec curiosit; on avait vu l'accueil plus que froid des cousins, la poigne de main du frre, et l'on tait drout. L'entre du notaire Rbnacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se prsentrent, et ce fut bientt une procession. Alors, le salon s'emplissant, ceux qui taient entrs les premiers cdrent la place aux derniers, et l'on se rpandit dans le jardin o l'on trouvait plus de libert, d'ailleurs, pour causer et discuter. --Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte? --Pouvait-il ne pas la lui donner? --Dame! a dpend du point de vue auquel on se place. --Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, ds lors, c'est bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frre; s'il ne l'est pas, et ne vient cet enterrement que pour s'acquitter de ses devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me parat encore plus difficile que la famille de celui qui onrend un hommage lui refuse la main. --Mme s'il s'est fait lguer une fortune dont il frustre la famille? --Alors je trouverais que M. Barincq n'en a t que plus crne. --Ses cousins l'ont blm. --A cause de la patte blanche. Et ceux qui connaissaient le crmonial militaire eurent le plaisir d'en enseigner les lois ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de conversation jusqu'au moment o le clerg arriva pour la leve du corps. --Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi? Ce fut la question que les curieux se posrent; si la tenue du capitaine tait une affirmation, cette place pouvait en tre une autre. Tandis que la famille prenait la tte, le capitaine se mla la foule, au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaa l'glise, sans que rien dans son attitude montrt qu'il attachait de l'importance un rang plutt qu' un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc drap de noir qui, depuis de longues annes, appartenait aux Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres assistants. Mais, comme il tait au bout d'une trave et faisait face ce banc, d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vtements noirs tirait les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant quelques secondes, sa pense tait obsde par le mot de son cousin: aucune ressemblance. Si le capitaine tait moins grand que Gaston, comme lui il tait de taille bien prise, bien dcouple, lgante, souple; et comme lui aussi il avait la tte fine, rgulire, avec le nez fin et droit; enfin comme lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de Gaston tait noire et son teint bistr, la barbe du capitaine tait blonde et son teint ros; c'tait cela surtout qui formait entre eux la diffrence la plus frappante, mais cette diffrence ne paraissait pas assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune ressemblance; assurment il n'tait pas assez prs de Gaston pour qu'on s'crit: C'est son fils! mais d'un autre ct il n'en tait pas assez loin non plus pour qu'on s'crit qu'il ne pouvait y avoir aucune parent entre eux; l'un avait t un lgant cavalier dans sa jeunesse, l'autre tait un bel officier; l'un appartenait au type franchement noir, l'autre mlait dans sa personne le noir au blond; voil seulement ce qui, aprs examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait rien; et franchement on ne pouvait pas l-dessus s'appuyer pour btir ou dmolir une filiation. Depuis l'incident de la main donne au capitaine, une question proccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine au djeuner qui suivrait la crmonie? Et s'il trouvait des raisons pour justifier cette invitation, celles qui, aprs le blme de ses cousins, la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus. Heureusement au cimetire, c'est--dire au moment o il fallait se dcider, Rbnacq lui vint en aide: --Comme la prsence du capitaine votre table serait gnante pour vous, autant que pour lui peut-tre, veux-tu que je l'emmne la maison? Cela vous tirera d'embarras. C'tait nous tirera d'embarras que le notaire aurait d dire, car sa position au milieu de ces hritiers possibles tait dlicate pour lui aussi. Si l'amiti, de mme qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter que l'hritage de Gaston revint son ancien camarade, d'autre part les intrts de son tude voulaient que ce ft au capitaine. Hritier de son frre, Barincq conserverait sans aucun doute le chteau et ses terres pour les transmettre plus tard sa fille comme bien de famille. Au contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour garder le chteau, et qui mme en aurait d'excellentes pour vouloir s'en dbarrasser, le vendrait, et cela entranerait une srie d'actes fructueux qui, au moment o il pensait se retirer des affaires, grossirait bien propos les produits de son tude. Dans ces conditions, il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui pouvait tre l'hritier et celui qui avait tant de chances pour tre lgataire, de faon conserver des relations aussi bonnes avec l'un qu'avec l'autre; de l son ide d'invitation qui d'une pierre faisait deux coups: il rendait service Barincq dans une circonstance dlicate; et en mme temps il montrait de la politesse et de la prvenance envers le capitaine, qui certainement devait tre bless de l'accueil qu'il avait trouv auprs de la famille. XII Ce fut seulement une heure avance de l'aprs-midi que les derniers invits quittrent le chteau; et les cousins ne partirent pas sans changer avec Barincq de longues poignes de mains accompagnes de souhaits chaleureux: --Nous sommes avec toi. --Compte sur nous. --Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un hritage qui t'appartient tant de titres. --C'est au moment de la mort qu'on rpare les faiblesses de sa vie. --Si Gaston a pu une certaine heure faire le testament dont parle Rbnacq, certainement il l'a dtruit. --C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris. --A la leve des scells ne manque pas de nous envoyer des dpches. --Tu nous amneras ta fille. --Nous la marierons dans le pays. Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'crire sa femme une lettre pour complter son tlgramme du matin, dans lequel il avait pu dire seulement qu'il tait retenu au chteau par des affaires importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'tait cette affaire importante, et, sans rpter les esprances de ses cousins, il dit au moins les suppositions de Rbnacq; un fait tait certain: pour le moment il n'y avait pas de testament; l'inventaire en ferait-il trouver un? c'tait ce que personne ne pouvait affirmer ni mme prvoir en s'appuyant sur de srieuses probabilits; pour lui, n'ayant pas d'opinion, il ne concluait pas; c'tait trois jours attendre. Quand il eut achev cette longue lettre, le soir tombait, un de ces soirs doux et lumineux propres ce pays o si souvent la nature semble s'endormir dans une potique srnit, et n'ayant plus rien faire il sortit, laissant ses pas le porter o ils voudraient. Ce fut simplement dans le parterre joignant immdiatement le chteau, et il y demeura, prenant un plaisir mlancolique rechercher les plantes qui avaient t les amies de ses annes d'enfance, et qu'il retrouvait telles qu'elles taient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun changement et t apport dans leur culture ou dans leur choix par des jardiniers en peine de la mode; dans les bordures de buis tailles en figures gomtriques c'tait toujours la mme ordonnance de vieilles fleurs: primevres, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, ravenelles, girofles, jacinthes, anmones, renoncules, tulipes; et en les regardant dans leur panouissement, en respirant leur parfum printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait penser que la vie qui s'tait si furieusement prcipite pour lui en luttes et en catastrophes s'tait arrte dans cette tranquille maison. Que n'tait-il rest son ombre, uni avec son frre, ainsi que celui-ci le lui proposait! Ah! si la vie se recommenait, comme il ne referait pas la mme folie, et ne courrait pas aprs les mirages qui l'avaient entran! Jeune, c'tait sans regret qu'il avait quitt cette maison, se croyant appel de glorieuses destines; maintenant allait-il pouvoir reprendre place sous son toit, et jusqu' la mort la garder? quel soulagement, et quel repos! Jusqu' une heure avance de la soire, il suivit ce rve, plus hardi avec lui-mme qu'il n'avait os l'tre en crivant sa femme, se rptant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant s'il n'tait pas possible qu'au moment de la mort Gaston et rellement rpar ce qu'il avait reconnu tre une erreur. Toute la nuit il dormit avec cette ide, et le matin, au soleil levant, il tait dans les prairies, pour prendre possession de ces terres dj siennes. On a souvent discut sur les excitants de l'esprit; coup sr, il n'en est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un hritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'chappa pas cette fivre, et, pendant les trois jours qui s'coulrent avant la leve des scells, on le vit du matin au soir passer et repasser par les chemins et les sentiers qui desservent le domaine: les terres arables, il les amenderait par des engrais chimiques; les vignes mortes ou malades, il les arracherait et les transformerait en prairies artificielles; les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de barrages dont il dessinait les plans; ce serait une transformation scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement doubl, s'il n'tait pas tripl: c'est surtout pour ce qu'il ne connat pas, que l'esprit d'invention se rvle inpuisable et gnial. Pour suivre le double jeu qu'il avait adopt, le notaire Rbnacq s'tait mis la disposition de Barincq afin de procder l'inventaire au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fix, il s'tait empress d'crire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il et se prsenter au chteau, s'il croyait avoir intrt le faire. A cette communication, le capitaine avait rpondu qu'il tait fort surpris qu'on lui adresst pareille invitation: en quelle qualit assisterait-il cet inventaire? pourquoi? dans quel but? c'tait ce qu'il ne comprenait pas. Aussitt que le notaire eut reu cette lettre, il la porta son ancien camarade. --Voici le moyen que j'ai employ pour demander au capitaine s'il avait un testament, sans le lui demander franchement; sa rponse prouve qu'il n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un; c'est quelque chose cela. --Assurment; cependant le bureau et le secrtaire de Gaston n'ont pas livr leur secret. --Ils le livreront demain. En effet, le lendemain matin, neuf heures, le juge de paix, assist de son greffier, se rendit au chteau avec Rbnacq pour procder la leve des scells ainsi qu' l'inventaire, et, bien que les uns et les autres dussent tre, par un long usage de leur profession, cuirasss contre les motions, ils avaient galement hte de voir ce que le bureau-secrtaire et les casiers du cabinet de travail de M. de Saint-Christeau allaient leur rvler. Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du capitaine Sixte? Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commena, la forme exigeant qu'on procdt d'abord l'intitul; mais, comme il tait des plus simples, il fut vite dress, et le juge de paix put enfin reconnatre si les scells par lui apposs sur le bureau taient sains et entiers; cette constatation faite, la cl fut introduite dans la serrure du tiroir principal. --J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se trouver dans ce tiroir o Gaston rangeait ses papiers les plus importants. --C'tait l aussi que mon pre plaait les siens, dit Barincq. --Procdons une recherche attentive, dit le juge de paix. Mais, si attentive que ft cette recherche, elle ne fit pas trouver le testament. Sans se permettre de toucher ces papiers Barincq se tenait derrire le notaire et pench par dessus son paule il le suivait dans son examen, le coeur serr, les yeux troubles; personne ne faisait d'observation inutiles, seul le notaire de temps en temps nonait la nature de la pice qu'il venait de parcourir: quand elle tait compose de plusieurs feuilles, il les tournait mthodiquement de faon ne pas laisser passer inaperu ce qui aurait pu se trouver intercal entre les pages. A la fin, ils arrivrent au fond du tiroir. --Rien, dit le notaire. --Rien, rpta le juge de paix. Ils levrent alors les yeux sur Barincq et le regardrent avec un sourire qui lui parut un encouragement esprer en mme temps qu'une flicitation amicale. --Il se pourrait qu'il n'existt pas de testament, dit le notaire. --Cela se pourrait parfaitement, rpta le juge de paix. --Je commence le croire, dit le greffier qui ne s'tait pas encore permis de manifester une opinion. --Voulez-vous examiner les autres tiroirs? demanda Barincq d'une voix que l'anxit rendait tremblante. --Certainement. Le second tiroir, vid avec les mmes prcautions et le mme soin mticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entasss l par un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il payait aussi bien que toutes les lettres qu'il recevait, alors mme qu'elles ne prsentaient aucun intrt. Il en fut de mme pour le troisime et le quatrime. --Rien, disait Rbnacq avec un sourire plus approbateur. --Rien, rptait le juge de paix. Et, de son ct, le greffier rptait aussi: --J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament. Si l'on avait cout l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se serait fait de plus en plus vite, mais Rbnacq, qui ne savait pas se presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palp et feuillet. --Nous arriverons au bout, disait-il. En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau; peine fut-il ouvert que le notaire montra plus de hte tirer les papiers. --S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver. En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine: sur plusieurs liasses le nom de Valentin tait crit de la main de Gaston, et sur une autre celui de Lontine. --Attention, dit le notaire. Mais sa recommandation tait inutile, les yeux ne quittaient pas le tas de papiers qu'il venait de sortir du tiroir. Toujours mthodique, il commena par la liasse qui portait le nom de Lontine: n'tait-ce pas la logique qui exigeait qu'on procdt dans cet ordre, la mre avant le fils? La chemise ouverte, la premire chose qu'on trouva fut une photographie demi-efface reprsentant une jeune femme. --Tu vois qu'elle tait jolie, dit le notaire en prsentant le portrait Barincq. --Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits. Mais le juge de paix et le greffier ne partagrent pas cet avis. --Continuons, dit le notaire. Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mche de cheveux noirs et soyeux, puis quelques fleurs sches, si brises qu'il tait difficile de les reconnatre; puis enfin des lettres crites sur des papiers de divers formats et dates de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan. Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrta: --Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il. Rbnacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette observation: le respect des secrets de son frre, ou la hte de continuer la recherche du testament. [Illustration.] --Ces lettres peuvent tre d'un intrt capital, dit-il, mais je reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment en prendre connaissance; passons. La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classes par ordre de date, les premires d'une grosse criture d'enfant qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractrisant. --Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intrt, dit le notaire, mais comme pour celles de la mre on verra plus tard. Les autres liasses taient composes de notes, de quittances, de lettres qui prouvaient que pendant de longues annes, au collge de Pau, Sainte-Barbe, Saint-Cyr, plus tard au rgiment, Gaston avait entirement pris sa charge les frais d'ducation du fils de Lontine Dufourcq, et aussi d'autres dpenses; mais nulle part il n'y avait trace de testament, ni mme de projet de testament. --L'affaire me parat rgle, dit le notaire. --Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne craignait pas d'tre affirmatif. --Si nous allions djeuner, proposa le juge de paix, chez qui les motions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac. Bien qu'on voult se tenir sur la rserve pendant le djeuner devant les domestiques, quelques mots furent prononcs, assez significatifs pour qu'on st, la cuisine, qu'il n'avait pas t trouv de testament, et alors la nouvelle courut tout le personnel du chteau. Jusque-l, la domesticit, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir d'autre hritier que le capitaine, avait trait Barincq en intrus. Que faisait-il au chteau, ce frre ruin? qu'attendait-il? de quel droit donnait-il des ordres? Comment se permettait-il de parcourir les terres en matre? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir dguerpir. Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea instantanment, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta aussitt: au moment o on servit le caf, le vieux valet de chambre qui pendant vingt ans avait t l'homme de confiance de Gaston apporta sur la table une bouteille toute couverte d'une poussire vnrable, laquelle il paraissait tmoigner un vrai respect: --C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pens que monsieur en voudrait faire goter ces messieurs. Quand il eut quitt la salle manger, les trois hommes de loi changrent un sourire que Rbnacq traduisit: --Voil qui en dit long, et ce n'est assurment pas pour boire la sant du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie. L'inventaire ayant t repris, les recherches dans le cartonnier et dans le secrtaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, restrent sans rsultat. A cinq heures de l'aprs-midi tout avait t fouill, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et il ne restait pas d'autres pices o l'on pt trouver des papiers. --Dcidment il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la main son camarade. --M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit le juge de paix, pour ne pas l'observer. --Ce qui n'empche pas qu'il y a eu un testament, rpliqua le notaire. --Ne peut-il pas avoir t dtruit? --Il faut bien qu'il l'ait t, puisque nous ne le trouvons pas. --En vous reprenant le testament qu'il vous avait confi, dit le greffier, M. de Saint-Christeau a montr que ce testament ne rpondait plus ses intentions. --videmment. --Donc il a voulu le dtruire. --Ou le modifier. --S'il avait voulu le modifier, trois hypothses se prsentaient: ou bien il vous confiait ce testament modifi; ou bien il le remettait au capitaine; ou bien il le plaait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a pas confi, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouv qu'aprs la destruction du premier testament, il n'en a point t fait d'autres; d'o je conclus qu'en sa qualit de seul hritier, M. Barincq doit tre envoy en possession de la succession de son frre. XIII En attendant que les formalits pour l'envoi en possession fussent accomplies, Barincq, qui restait Ourteau, crivit sa femme et sa fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivrent Puyoo, elles le trouvrent au-devant d'elles, avec la vieille calche pour les emmener au chteau. Elles taient en grand deuil, et, pour la premire fois, Anie portait une robe l'habillant son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler et de la coudre elle-mme, aprs mille discussions avec sa mre. Il les fit monter on voiture, et prit la place reculons: --Tu verras les Pyrnes, dit-il Anie. --A partir de Dax, j'ai aperu leur silhouette vaporeuse. --Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de recueillement. --Voil-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq. --Mais oui, maman, c'en est une pour moi. Son pre la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction d'tre en accord avec elle. --Voil le Gave de Pau, dit-il quand la calche s'engagea sur le pont. --Mais c'est trs joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaisses. --C'est une rivire comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le nom de chang. --C'est que, prcisment, le nom peint la chose, rpondit Barincq, gave vient de cavus, qui signifie creux. --Et cette proprit, demanda Mme Barincq, que vaut-elle prsentement? --Je n'en sais rien. --Que rapporte-t-elle? --Environ 40,000 francs. --Trouverait-on acqureur pour un million? --Je l'ignore. --Tu ne t'es pas inquit de cela? --Comment, quoi bon? --Cherche-t-on un acqureur quand on n'est pas vendeur? --Tu voudrais la garder? --Tu ne voudrais pas la vendre, je pense? --Mais... --Tout nous oblige la conserver et l'exploiter pour le mieux de nos intrts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou 12 un jour. Stupfaite, elle le regarda: --Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami, mais, aprs vingt annes comme celles que je viens de passer, il me semble que j'ai droit un changement d'existence. --Passer de notre bicoque de Montmartre au chteau d'Ourteau, n'en est-il pas un en quelque sorte ferique? --Est-ce Ourteau que tu trouveras marier Anie? --Pourquoi pas? (_A suivre._) Hector Malot. [Illustration.] End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891, by Various License: Share Alike