Produced by L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 L'ILLUSTRATION Prix du Numro: 75 cent. SAMEDI 20 JUIN 1891 49e Anne.--N 2521 [Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les locomotives renverses sur la berge.--Photographie Varady.] [Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Les dbris du train, vue prise de la rive droite de la Birse. D'aprs une photographie de MM. Bulacher et Kling.] [Illustration: COURRIER DE PARIS] La mer, voir la mer, aller la mer, voil le rve de tout bon Parisien un peu libre de soucis quand le mois de juillet arrive. Tout le monde pense la mer. Quand je dis tout le monde, il est bien entendu que j'en excepte les millions d'tres condamns leur mansarde et leur travail. Ces millions de pauvres diables attachs par la ncessit ce que Mme de Stal appelait son _ruisseau de la rue du Bac_ ne comptent pas pour les chroniqueurs. On ne les remarque pas aux premires, on ne les cite pas aux courses. Ils sont la foule qui regarde, qui travaille et qui paye. Ceux qui la font travailler ont pour proccupation, l'heure actuelle, leurs quartiers d't. O aller? A Houlgate, Dinard, Param, Trouville? Ce pauvre Trouville! Le spectre de rose de Jeanne Samary lui fera peut-tre du tort et Houlgate en profitera. Ce qui nuit l'un sert l'autre. La vie est une bascule. On s'en va donc la mer, ce qui n'est pas toujours un plaisir lorsque, par ces temps douteux que nous traversons, il faut braver des heures de pluie et regarder, par la fentre, les horizons baigns de brume ou tremps de pluie et avoir pour tout spectacle la vue de quelques bateaux traversant l'onde en fendant le brouillard. On se dit alors: o est Paris? Et, quoi qu'il ne soit plus le Paris tincelant de la saison d'hiver, on le regrette fort, ce Paris abandonn pour les galets et les mouettes. Il a encore ses premires, comme en pleine saison, et les musiciens attendent avec une certaine impatience le _Rve_ qu'on aura donn, cette semaine, l'Opra-Comique. Le _Rve_ ou le triomphe de l'cole nouvelle! Il parat que M. Adrien Bruneau, le maestro que le roman de M. Zola a inspir, est un homme d'un remarquable talent, qui met sa coquetterie fuir la mlodie comme si elle avait l'_influenza._ Aux rptitions, ds que M. Carvalho le flicitait, lui disant: --Ah! cher monsieur Bruneau, pourquoi n'avez-vous pas prolong un peu cette dlicieuse mlodie qui commenait si bien? M. Bruneau rpondait: --Une mlodie! Diable! Vous faites bien de m'en signaler les symptmes! Et, d'un trait de plume, il rayait de sa partition ce commencement de mlodie! C'est l, du moins, une lgende que les musiciens racontent. M. Bruneau ne transige pas avec ses convictions. Le _Rve_ sera, cet t, une intressante escarmouche wagnrienne en attendant, pour l'automne, la bataille de _Lohengrin_, qui n'est pas douteuse. Il parat que le tnor Van Dyck, que nous entendrons alors, est, au dire de Mme Richard Wagner, le seul chanteur qui puisse enlever le rle de Lohengrin Paris. On lui en a propos d'autres. Non. Ou M. Van Dyck dans Lohengrin ou pas de _Lohengrin_. Van Dyck tait une condition _sine qua non_ et nos Parisiens auront le double plaisir d'entendre un opra que seule la province a pu couter jusqu'ici, et un chanteur qui, d'aprs l'avis de la veuve du matre, est le seul interprte possible du chef-d'oeuvre. --M. de Lesseps, disait un jour un grand diplomate M. de Beust, qui a rapport le mot, M. de Lesseps est le seul homme vivant qui soit assur de l'immortalit. M. de Lesseps tait alors le tnor Van Dyck du succs, cet autre Lohengrin mont sur un autre cygne. Qu'il est loin, le mot cit par M. de Beust! Ce n'est pas sans tristesse qu'on a appris la poursuite--platonique ou dfinitive--commence contre les administrateurs du canal de Panama, M. Ferdinand de Lesseps en tte. Quelle fin pour une renomme qui lut, qui est--ne soyons pas ingrats--une gloire nationale! O les beaux temps de Suez! Les _rves et les ailes d'or_, comme chante l'officier de _Lackm._ M. de Lesseps runissait les continents. M. de Lesseps attirait Suez l'lite du monde pensant et agissant et les navires partaient pour les terres lointaines, sous les yeux blouis du khdive et sous le regard de cette impratrice qui a encore travers Paris, cette semaine, en cheveux blancs et en robe noire. Que c'est loin, que c'est loin, ce beau songe, songe qui fut une ralit! aujourd'hui, le vieillard de quatre-vingt-sept ans passe, courb sur sa canne et les paupires baisses sur ses prunelles qui contemplent, en dedans, un rve vanoui. Mais il fut grand. C'est un remueur d'ides et un conqurant de mondes qui passe. Maudits soient les hasards de ces fivres qui sont la vie, la vie et la maladie des socits modernes, et qui s'appellent les affaires. Mon Dieu, si l'on veut garder sa gloire, peut-tre ne faut-il point loger autre chose que le diable dans sa bourse. Qu'est-ce qu'un pote? Un tre, comme dit Musset, sans sou ni poche, trs souvent. Et pourtant, ce pote traverse les ges et les argentiers du temps pass sont depuis longtemps vous l'oubli qu'on parle encore et qu'on parlera toujours de ce bohme de Franois Villon. Cette semaine, si les affaires ont eu leur deuil, la posie a eu sa fte, une fte printanire, campagnarde, locale, en pleine et belle campagne de cette Normandie qui s'panouit, cette heure, dans une splendeur verte, saine, superbe. Des potes ont, Lillebonne, clbr la mmoire d'un autre pote peu connu de la gnration prsente, mais dont se souviennent et ses compatriotes et ses amis. C'est Albert Glatigny, une figure originale entre toutes les apparitions confuses que la mort emporte et jette l'oubli. Glatigny! Un grand corps maigre, une figure en lame de couteau, un nez pointu, un crne chauve, des bras gants, des jambes capables de franchir un fleuve en une enjambe, et dans ce corps de faucheux humain une me d'artiste, un coeur de pote. D'ailleurs, piqu de la tarentule du thtre, Albert Glatigny, qui faisait des vers adorables, et donn tous ses pomes pour un rle crer dans n'importe quel drame ou quelle comdie de troisime ordre. Car il se croyait appel un grand avenir dramatique comme comdien. Il cabotinait en province, et c'tait sa joie de mener la libre et triste vie du _Roman Comique_. Il voulait mme crire, au point de vue raliste, c'est--dire, rcrire le roman de Scarron. Ah! il les connaissait, les misres de la grande route, et plusieurs fois, aux heures de _dche_, il avait donn un coup d'paule pour dsembourber le char de Thespis. Ce pote pauvre tait un pote gai. Il riait de sa misre, un peu comme Figaro, de peur d'tre oblig d'en pleurer. Fils d'un gendarme, il eut la malchance d'tre arrt en Corse par un autre gendarme qui le prenait pour l'insaisissable assassin Jud. Un meurtrier oubli aussi, ce Jud, car--c'est une constatation--la gloire des assassins plit, avec le temps, aussi bien que celle des potes. Et, en dpit de tant de traverses, mouill comme un barbet, ballott dans la vie comme un bouchon sur un ruisseau en temps d'orage, vivant la mauvaise aventure et presque la belle toile, ce diable de Glatigny, bohme ador des Muses, tait demeur souriant. Malade, dans je ne sais quel taudis de Bayonne, et fort peu de temps avant de mourir phtisique Paris, il avait rim ce sonnet, qui est une jolie pichenette donne-sur le nez de Schopenhauer, et une semonce faite nos ennuyeux pessimistes positifs et poseurs: Hier je relisais mes vers de dix-huit ans, Des vers dsesprs, noirs de mlancolie; Le dsenchantement, le nant, la folie, Y chantaient tour tour, parfois en mme temps. O cauchemar naf! (j'y songe par instants). Dire que tout cela sans trop d'efforts s'allie Avec la sve, avec l'me d'amour remplie, Et la sant robuste et les cheveux flottants! Aujourd'hui que le corps est lass, que la route A fatigu mes pieds, le spleen, l'ennui, le doute, Se sont vanouis aux rayons du soleil. Et le vieux vagabond saignant, meurtri, caresse La jeune illusion, au beau rve vermeil, Et sent fondre son coeur en hymne d'allgresse. Voil un pote et on a bien fait de le chanter en vers et de le clbrer en prose--discours du maire et strophes de M. Catulle Mends mls--dans la petite ville de Lillebonne o il tait n, voil plus d'un sicle, car il avait cinquante-deux ans le disciple de Thodore de Banville qui, dix-neuf ans, publiait les _Vignes Folles_, un des plus fiers recueils de vers de ce temps-ci. Je dois dire que tel journal normand, le _Patriote de Normandie_, ne s'est point montr fort tendre envers la mmoire d'Albert Glatigny, reprochant au pote certaine pice de vers indigne--et injuste--crite contre Rouen et les Rouennais l'poque de l'invasion prussienne. La protestation du _Patriote de Normandie_ n'a pas empch le prfet de la Seine-Infrieure, M. Hendl, de se rendre au banquet des potes, et la fte de Lillebonne s'est termine par de la musique, des discours et des vers. Tout cela tait fort champtre, mais je doute que ce ft aussi pittoresque vraiment que le garden-party de l'ambassade d'Angleterre, samedi dernier. Cela, c'tait charmant. Un cadre dlicieux, avec un des premiers et rares coups de soleil de la saison, sur la masse d'arbres qui entoure la pelouse du jardin, pelouse d'un vert tendre, d'un vert d'cosse, et l-dedans des robes claires, des lgances raffines, de jolies taches blanches, bleues, roses, jaunes, mauves, lilas clair, des ombrelles, des dentelles, de jolies femmes, des buffets fleuris, les vestes rouges des musiciens tziganes corrigeant le noir des redingotes masculines. Rien de plus exquis avec plus de modernit et de correction. Et lady Lytton, avec sa grce de beau lys britannique, faisant les honneurs de ce jardin ses htes. Voil le plus charmant five o'clock de la saison. Je n'ai rien dit (laissons l les mondanits pour les immondanits), je n'ai rien dit des jeunes meurtriers qui ont stupfi l'attention publique et qu'on a jugs la semaine passe. Peut-tre est-il bien tard pour parler d'eux, et puis on en a fort parl. Journaux graves, journaux parisiens, tous se sont pos une question assez inquitante: --Pourquoi le crime se fait-il si prcoce? Le fait est qu'on devient assassin, dans le monde o l'on tue, avant l'ge requis pour tre bachelier, dans le monde o l'on tudie. S'ils ne vont pas la butte, comme ils disent, les meurtriers de la vieille femme (aller la butte c'est monter sur l'chafaud), si on leur pargne le couperet, c'est qu'ils sont trop jeunes. Mineurs devant le bourreau. L'assassinat n'mancipe pas. Autrement, ils auraient dix fois mrit la mort, et je ne crois pas que la socit ait vu souvent apparatre d'aussi jolis monstres. Complets, ces petits messieurs. Rosa-Jospha, au physique, n'est rien compare ces dformations morales. Ma parole, on serait tent de se rallier la doctrine doucement froce du docteur Lombroso. M. Lombroso est un mdecin italien, un anthropologiste, qui propose de supprimer le crime en supprimant pralablement le meurtrier. Tel tre arrive au monde en y apportant les signes et les stigmates du crime. Qu'on le tue. --Avant qu'il soit devenu criminel? --Oui. Au moins on lui vitera toute mauvaise action. Ce paradoxe terrible devient, quand on considre des misrables pareils ceux qui ont _travaill_ Courbevoie, une vrit pratique et qu'on pourrait croire utile. En fait de _travailleurs_, qui ne travaillent pas, j'aime encore mieux ceux dont nous parlait si joliment l'autre jour M. Paulian, les mendiants, propos desquels notre confrre Yvan de Woestine nous conte une bien jolie anecdote qu'il tenait de Villemessant. M. de Villemessant avait toujours des sous mme sa poche pour les donner aux mendiants, et, chaque matin, il en mettait un dans la sbille d'un aveugle qui stationnait sous une porte. Un jour il lui donna une pice d'or de quarante francs qui s'tait gare dans les cuivres. S'apercevant de son erreur, il revint au pauvre, qui n'tait plus sa place, mais dont on lui indiqua le domicile, et qu'il trouva djeuner, en famille, dans une trs proprette salle manger. Le but de la visite expos, l'aveugle plongea les mains dans un sac en disant: Je n'ai pas encore fait ma caisse; permettez que je cherche... Ah! la voil, en effet. Et il sortit la pice d'or, qu'il tendit du ct de Villemessant. Celui-ci avait dj fait deux pas pour se retirer, lorsque le mendiant le rappela en ces termes: --H, monsieur, c'est un sou que vous me devez. Ah! que nous avons de chemin faire avant d'avoir cultiv comme il faut la plante humaine. Je vais prcher. Je m'arrte. Laissons l gredins et mendiants et allons au vent de mer, respirer un peu d'air pur! La mer! Elle serait parfaite si elle n'avait pas la plage pour correctif et pour bordure l'invitable tout Paris que l'on fuit ici pour le retrouver l-bas. Il est vrai qu'on a l'air de le fuir peut-tre simplement pour avoir l'occasion de le retrouver. Rastignac. LE PANAMA Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a t interrog, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voil donc un homme qui a connu toutes les vanits des gloires officielles et tous les orgueils, plus lgitimes, de la popularit, qui est grand-officier de la Lgion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe, acadmicien, qu'on a appel le grand Franais dans les journaux, et, ce qui est plus caractristique encore, le pre Lesseps dans les faubourgs; et cet homme, quatre-vingts ans passs, s'assied, dans le cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise o se sont assis les banquiers vreux arrts sur la route de Bruxelles! Sans prjuger le dnouement de cette lamentable affaire, on peut lui trouver dj quelque chose de tragique dans sa banalit. Cette froide mise en scne du Palais de Justice, le cabinet svre des juges d'instruction, la prsence du greffier, qui a cent fois entendu les mmes questions et les mmes rponses, peine tir de son indiffrence professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout ce qu'on peut voquer ajoutera l'impression et au regret causs par cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que, pour en venir l, il faut y avoir t contraint par l'irrgularit flagrante de l'affaire. Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en et pris son parti dans l'opinion, si elle avait t liquide temps. On s'en ft consol comme d'un beau rve vanoui. On en et peu voulu M. de Lesseps de s'tre tromp. Ce qui a tout gt, c'est l'optimisme entt de son entourage, persuad de bonne foi, je l'espre, que M. de Lesseps devait russir encore, ainsi qu'il le pensait lui-mme, ayant dans son toile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a march, march quand mme, dissimulant la vrit, sans doute avec l'espoir qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeur dans cet tat d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner. L'entranement est venu, menant aux procds illicites, faisant oublier les prescriptions de cette terrible loi sur les Socits, loi constamment viole, qu'on ne songe gure appliquer aux affaires triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette dans la balance des vaincus! * * * Dans le cas prsent, je suis persuad qu'on et souhait ne pas poursuivre. M. de Lesseps est un sympathique par ses dfauts aussi bien que par ses qualits. S'il n'a pas eu l'ide premire, l'invention du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens camps en gypte en 1832, la foule lui attribue le mrite, et il a eu la gloire incontestable d'avoir men bien la plus grande affaire de notre temps. Pour y arriver, il montra une vitalit prodigieuse, une indomptable fermet. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du succs de Suez au succs assur de toute entreprise semblable. On avait creus le sable, on couperait des montagnes, voil tout. Dans l'excution mme du projet de Panama, il voulait, forant une fois de plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite, abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut qu'ensuite. Au dbut l'imagination du public, fier du succs du Suez et enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir d'illusion dans la conception de Panama. De cette complicit de la premire heure, il est rest quelque chose. C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux tonnement que nous avons prouv l'annonce des poursuites, prvues pourtant et impossibles viter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose pouvait tre sauv, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les responsabilits pcuniaires qui pourraient tre tablies ne serviront de rien. Qu'est-ce que quelques millions rcuprs, si on les rcupre, en prsence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va. C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matrielle. C'est le dshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'nergie et de verdeur pour les prvenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un auteur dramatique, nous dira peut-tre un jour ce qu'il a prouv, lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et financier de Panama. On devine ses hsitations, ses regrets, son chagrin. Mais la justice galitaire n'admet pas de dni. Le philosophe, en ses jugements, peut faire la diffrence entre les irrgularits qui naissent de l'illusion, de la ngligence, de l'excs de confiance en soi, et celles qui naissent de la fraude prmdite et voulue. La justice n'a pas le droit de faire cette diffrence. Sollicite il faut qu'elle agisse. Son abstention deviendrait de la complicit et ferait peser sur elle et sur l'tat, au nom de qui elle agit, une responsabilit morale qui serait trop lourde porter. Dgager la responsabilit morale des uns, faire la part des mmes responsabilits chez les autres, c'est tout le procs. Il s'y agit bien moins de dbattre des intrts, qui paraissent irrmdiablement compromis et que le dbat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une satisfaction la conscience publique, inquite de cet effondrement et dsireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit dj que les difficults techniques, que les erreurs d'apprciation sur la nature et la dpense des travaux ne sont pas les seules raisons de la catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un entourage, fanatis par le nom de M. de Lesseps et son prcdent succs, se disant que, l'affaire devant russir, les moyens importent peu. Il y a des gnraux qui ont gagn des batailles ou enlev des places par des coups hardis qui, s'ils eussent chou, les auraient conduits devant le conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, l'heure mme o les difficults naissaient, un caractre financier que celle de Suez n'avait pas eu, au mme degr en tout cas. L'affaire, ne se soutenant pas d'elle-mme, a t soutenue, la Bourse et ailleurs, au prix de gros sacrifices. Peut-tre quelques-uns de ceux qui taient sa tte se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et de la fable du chien qui, aprs avoir essay de dfendre le dner de son matre contre une bande de chiens affams, se dcide en prendre sa part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchs avec les ingnieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onreux, mesure que l'espoir diminuait de mener bien l'oeuvre commence. On a vu ces marchs rsilis, repris, cds, dans de mauvaises conditions, avec des indemnits consenties, des matriels rachets, des concours presque uniquement nominaux chrement acquis. Bref, mesure que les choses allaient plus mal, on a pratiqu la fois une politique de faiblesse et une politique de risquons-tout. * * * Sur qui, maintenant, pseront les responsabilits? Qui accusera-t-on justement d'avoir appliqu l'entreprise du Panama le systme des petits paquets, au lieu de l'abandonner si elle devait tre abandonne, alors que les ruines taient moins profondes, ou bien de mettre plus nettement le public au courant des ncessits qui pesaient sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins, j'imagine, M. de Lesseps vieilli, difi, devenu une sorte de Victor Hugo de l'industrie, devant qui la vrit dite ressemblait un blasphme profr, que ceux qui l'ont entour et ont propag des illusions qui devaient les avoir quitts. La presse a jou, ainsi que la politique, un grand rle dans cette affaire. On ne pense pas que ce rle ait t bon. La presse, trompe elle-mme ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop encourag des esprances cruellement dues aujourd'hui. Elle n'a vu, elle n'a montr en tout cas, que le ct qu'on pourrait appeler le ct potique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu' la briser, clbr la grandeur du but poursuivi, nglig de s'enqurir d'assez prs des moyens dont on disposait pour l'atteindre, entran--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et devaient rester prudents. Les journaux ont t les complices de l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama. Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou s'taient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui est triste dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui ont donn le champ la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire, n'ont pari que pour faire chrement acheter leur silence. A mesure que les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non plus pour les gurir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-tre, en ces temps, n'a t exploite par la presse un degr gal. Le Panama a eu le triste mrite de faire natre par centaines ces singuliers organes, publicit intermittente, qui paraissaient quinze jours avant une mission ou une assemble d'actionnaires, pour disparatre quelques jours aprs! Les concours, mme non dsintresss, n'ont pas cot aux actionnaires autant que les attaques arrtes. La presse a donn, ici, une preuve de sa puissance considrable, et aussi cette ide fcheuse que cette puissance n'tait pas toujours bien employe. La chute du Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse autrement mme que dans ses intrts matriels. Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'tre tax de complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du chagrin, mme ceux qui l'avaient prvue depuis assez de temps, et que les poursuites contre les administrateurs, si imposes qu'elles soient la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mlancolique regret. Il est triste toujours de voir s'vanouir un beau rve, ft-il peu raisonnable, et de voir disparatre une renomme clatante. Avec quelle amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de prs doivent-ils songer aux jours d'autrefois, ces luttes pour Suez o trois ou quatre reprises tout parut perdu fort l'honneur, rest intact, et aux triomphes dfinitifs qui vinrent bientt aprs les plus redoutables crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des Franais, fut vritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu la nature, on avait vaincu les rsistances des hommes. Docile instrument du gnie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille gypte. Sans doute, on avait espr une semblable journe en Amrique. Mais l'argent, instrument fauss cette fois, est demeur impuissant. Waterloo a succd Austerlitz. La misre suprme, ce n'est pas tant la dfaite que la faon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularit de M. de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit l'issue du procs. Ou et admis, je veux le rpter encore, l'aveu formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en ft pris de son dboire aux ingnieurs qui avaient tudi les lieux, et son admiration ft reste intacte vis--vis M. de Lesseps. Mais on lui pardonnera malaisment la ruine lentement venue par une situation longtemps dissimule, les faiblesses et les audaces de son administration, encore que la justice suprme, pour la juger, doit se mettre dans l'tat d'esprit o il a vcu, o on l'a fait vivre. Mais, si ventre affam n'a pas d'oreilles, bourse vide n'en a pas plus! [Illustration: LE PLERINAGE DE RONCEVAUX.--Dfil des pnitents se rendant au monastre.--Dessin d'aprs nature de notre envoy spcial, M. Kauffmann.] [Illustration: La cuisine de la Fosada.] [Illustration: Chanoine manoeuvrant la masse d'armes de Roland.] [Illustration: La confession des plerins.] [Illustration: Un carabinero sous la pluie.] LE PLERINAGE DE RONCEVAUX Chaque anne a lieu, au mois de mai, un plerinage qui, par le dcor dans lequel il se meut et la navet toute primitive qui prside ses apprts, est un des plus propres nous reporter ces sicles de foi o les routes se couvraient de plerins et o les glises regorgeaient de pnitents. C'est le plerinage au monastre de Roncevaux, que nous venons d'entreprendre l'intention des lecteurs de l'_Illustration_ et que nous avons heureusement accompli, grce l'amabilit du consul d'Espagne Saint-Jean. M. Aguirre. Roncevaux est trop clbre pour que nous rappelions ici les souvenirs qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de _carabineros_ nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien ples et bien pitrement vtus, ces malheureux soldats, dont l'un s'abrite sous un vnrable _ppin_, fouett par le vent et maugrant contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura tout oubli. Nous franchissons le col de Roncevaux 1,100 mtres d'altitude, et, aprs avoir pass devant les ruines de la chapelle fonde par Charlemagne, nous arrivons devant le monastre. C'est un vaste btiment massif domin par deux tours carres, et dont l'glise gothique renferme _Nostra senora de Roncevallos_, surcharge d'ornements. Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur laquelle jadis prtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux chanoine qui nous accompagne nous montre les _masses d'armes_ de Roland (?) qui psent douze quinze kilos chacune, et il les manoeuvre d'une faon effrayante pour nos ttes. Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour voir l'arrive des plerins. Revtus d'une blouse noire en cotonnade ou en lustrine, serre la taille d'une cordelette, la tte recouverte d'une cagoule releve par derrire, ils portent sur l'paule une lourde croix forme de deux branches massives cloues l'une sur l'autre, et s'avancent lentement, prcds des alcades (maires) de leurs communes, ces derniers revtus du long manteau municipal et arms de la badine de la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la croix sur le dos, jusqu' 30 ou 40 kilomtres dans la montagne. La plupart de ces plerins sont des habitants des valles voisines qui viennent l pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs voeux la vierge du monastre. Tous sont Espagnols. Aprs un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre. Brutalement, coups de badine, il font former les rangs, et tous, les uns grenant leur chapelet, les autres rcitant des oraisons, s'avancent au pas acclr; entre les deux files se tiennent le clerg et les femmes, mres ou soeurs des pnitents. C'est un spectacle fantastique. Notre dessin reprsente la procession au moment o elle passe devant l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland. Quand nous pntrons dans l'glise, les plerins ont relev leur cagoules et coutent l'office divin appuys sur leur croix ou prosterns contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers confessionnaux sont pris d'assaut; le pnitent, debout, s'incline vers le prtre, qui le tient embrass en lui couvrant la tte de son camail, puis il va communier. Immdiatement aprs, les plerins, laissant leur croix dans l'glise et enlevant leurs costumes de pnitents, se mettent en devoir de dvorer leur premier repas, qu'ils ont bien gagn. La _posada_ (auberge), situe prs du monastre, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque des spectacles. Autour de son immense chemine, o brlent d'normes branches de chnes, bout le _putcherro_ (pot-au-feu) traditionnel, et mijotent ou rtissent les quartiers de viande et les mets les plus varis dans des rcipients de toutes formes. Sur des bancs ou des tabourets se chauffent les plerins; mendiants, carabiniers, filles d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent, boivent, dans une atmosphre paisse, puante d'huile rance et d'ail, et dans une demi-obscurit que rend plus sombre encore la couche de suie dont les murs sont tapisss. La procession, au retour, s'effectue dans le mme ordre et refait dans la journe les 30 ou 40 kilomtres de la nuit prcdente. P. Kauffmann. [Illustration: Le retour des pnitents.] NOS SAISONS ET LA TEMPRATURE On aimerait quelquefois n'avoir pas si compltement raison. Sans doute, le triomphe donne toujours au coeur une sensation d'une certaine saveur fort agrable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas t fch de voir les vnements mtorologiques continuer de prouver l'abaissement de temprature signal par moi, sous ma propre responsabilit, et donner ainsi le dmenti le plus formel ceux qui m'avaient contredit. J'aurais peut-tre quelque droit jouir de mon triomphe et imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes contradicteurs, dont l'un surtout mriterait grandement le pilori. Mais soyons gnreux! La science doit tre, avant tout, impersonnelle, et ce qui nous intresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les faits. La question pose ici est assurment la plus grande actualit scientifique de l'anne, et, comme nous le remarquions tout l'heure, il et t de beaucoup prfrable que les vnements ne me donnassent pas si compltement raison. Une anne sans printemps, ce n'est gai pour personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomtre et le baromtre ont fait perdre cent mille francs la journe du Grand-Prix de Paris, un million au seul dpartement de Seine-et-Oise dans la seconde semaine de juin, plusieurs centaines de millions l'ensemble de la France. Et puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie rpandent dans l'atmosphre une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais beaucoup mieux avoir eu tort. L't nous ddommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le prouve. En gnral, mme, contrairement ce que le sentiment des justes compensations devrait faire esprer, les hivers les plus rigoureux ont t suivis d'ts froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et il faudrait un changement radical de rgime pour nous ramener les chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tt serait le meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosit de placer un thermomtre minima sur le gazon d'une pelouse, librement expos au rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu 0, 8! Et nous sommes au solstice d't, et non au ple, mais Paris--ou Juvisy-- la latitude de 48. Il ne sera pas sans intrt d'examiner en dtail cette situation climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis plusieurs annes. Les chiffres ont souvent un certain air rbarbatif qu'ils ne mritent certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de compter des sommes recevoir, et, selon toute probabilit, un rentier, un commerant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de chiffres dans un but intress, ne les trouvent jamais assez longues. Pourquoi n'envisage-t-on pas du mme oeil les donnes d'un thermomtre? Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne sont pas assez prcis pour tre satisfaisants, et que si nous voulons nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la temprature depuis plusieurs annes, ce sont les chiffres exacts du thermomtre qu'il faut savoir comparer entre eux. Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirm pour chacun de leur pays ce que j'avais signal pour la France, et ce que M. Lancaster avait, de son ct, signal pour la Belgique. Ceux d'entre nos lecteurs qui tiennent savoir exactement quoi s'en tenir sur la question seront sans doute satisfaits de possder ici les donnes du sujet, et ce sera l, nous l'esprons, une excuse suffisante pour l'aspect peu littraire et encore moins artistique des nombres que nous allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les phrases. Commenons par Paris. La temprature normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10 1. Voici celle des six dernires annes: Diffrence 1885 9 9 -0 2 1886 10 2 +0 1 1887 8 8 -1 3 1888 8 9 -1 2 1889 9 5 -0 6 1890 9 3 -0 8 Les six annes sont au-dessous de la normale, l'exception de 1886, qui est trs lgrement suprieure. La moyenne de l'abaissement des quatre dernires annes est 0 98. Marseille.--La temprature normale l'observatoire de Marseille est 14 2. Voici celle des six dernires annes: Diffrence. 1885 14 3 +0 1 1886 14 3 0 0 1887 13 1 -1 1 1888 13 4 -0 8 1889 13 4 -0 8 1890 13 5 -0 7 Les quatre dernires annes sont au-dessous de la normale, d'une moyenne de 0 85. Arles.--La moyenne normale est, Arles, de 14 8 (Observations de M. Cornillon). Les dernires annes ont t: Diffrence. 1885 11 2 -0 5 1886 11 3 -0 5 1887 13 3 -1 5 1888 13 3 -1 5 1889 13 2 -1 6 1890 13 5 -1 3 Toutes ces six annes sont infrieures la normale. La moyenne du taux de refroidissement des quatre dernires est 1 5. Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernires annes est de 1 7. Semur (Cte-d'Or).--Observations de M. Creuz. Temprature moyenne: 10 8. Diffrence. 1885 10 3 -0 5 1886 10 1 -0 7 1887 9 0 -1 8 1888 9 4 -1 4 1889 9 5 -1 3 1890 9 3 -1 4 Temprature en baisse pour toutes les annes. Moyenne de l'abaissement des quatre dernires: 1 5. Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations franaises. Les tmoignages qui prcdent suffisent pour constater le fait de la manire la plus irrcusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, la temprature est en baisse sur toute la surface de la France. Cette diminution s'exerce peu prs sur tous les mois de l'anne; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de ce qu'ils devraient tre. Le tmoignage est le mme en Belgique. M. Lancaster, le savant et laborieux mtorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relev les diffrences suivantes. Temprature moyenne normale: 10 3. Diffrence. 1885 10 0 -0 3 1886 10 5 +0 2 1887 9 1 -1 2 1888 8 9 -1 4 1889 9 8 -0 5 1890 9 6 -0 7 La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0 95. Mmes tmoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William Ellis, directeur, du service mtorologique de l'Observatoire de Greenwich, nous a adress des observations montrant que _toutes les stations mtorologiques de la Grande-Bretagne_ manifestent la mme dpression thermomtrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la temprature normale est 9 7: Diffrence. 1885 9 2 -0 5 1886 9 3 -0 4 1887 8 8 -0 9 1888 8 7 -1 0 1889 9 3 -0 4 1890 9 2 -0 5 Les six annes sont infrieures la normale. La diffrence des quatre dernires est 0 70. Allons en Espagne, nous constaterons les mmes faits. La temprature moyenne de Madrid est 13 5. M. Arcimis, directeur du bureau mtorologique, nous a envoy pour la priode sur laquelle nous avons appel l'attention: Diffrence. 1885 12 5 -1 0 1886 13 0 -0 5 1887 13 0 -0 5 1888 12 1 -1 4 1889 12 9 -0 6 1890 12 7 -0 8 Comme en Angleterre, ces six annes sont au-dessous de la normale. La moyenne des quatre dernires donne -0 80. Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les rsultats suivants pour Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola): Turin. Normale: 12, 1. Diffrence. 1885 11 8 -0 3 1886 12 6 +0 5 1887 11 6 -0 5 1888 11 1 -1 0 1889 11 4 -0 7 1890 11 3 -0 8 L'anne 1886 a t moins froide, mais trs pluvieuse. Les quatre dernires annes donnent comme moyenne:-0 75. Rome. Normale: 15 3. Diffrence. 1885 15 8 +0 5 1886 15 6 +0 3 1887 15 2 -0 1 1888 15 1 -0 1 1889 14 9 -0 4 1890 14 9 -0 4 Moyenne des quatre dernires annes: -0 25. Naples. Normale: 16 2. Diffrence. 1885 16 9 +0 7 1886 16 5 +0 3 1887 15 8 -0 4 1888 15 4 -0 8 1889 15 3 -1 0 1890 15 1 -1 0 Moyenne des quatre dernires annes: -0 80. On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le mme langage que l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception pourtant, peut-tre cause de sa situation topographique. Continuons notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest et Prague qui vont nous rpondre. Vienne. Normale: 9 3. Diffrence. 1885 9 3 0 0 1886 9 2 -0 1 1887 8 5 -0 8 1888 8 3 -1 0 1889 8 9 -0 6 1890 8 9 -0 4 Les quatre dernires annes donnent pour moyenne: -0 70. Buda-Pesth. Normale: 10 5. Diffrence. 1885 10 4 -0 1 1886 10 3 -0 2 1887 9 5 -1 0 1888 9 0 -1 5 1889 9 5 -1 0 1890 10 1 -0 4 Toujours mme tmoignage. La moyenne de la diffrence des quatre dernires annes est de -0 98. Prague. Normale: 8 9. Diffrence. 1885 9 2 +0 3 1886 9 3 +0 4 1887 8 2 -0 7 1888 8 2 -0 7 1889 8 7 -0 2 1890 8 7 -0 2 Les quatre dernires annes donnent pour moyenne: -0 45. Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgr leur valeur intrinsque que rien ne peut remplacer, considrons seulement les diffrences fournies par la moyenne thermomtrique des quatre dernires annes. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin -0 75; Munich -14; Carlsruhe -1 75; Hambourg -1 3. Si nous allons plus loin, en Danemark, en Sude, en Norwge, en Russie, les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie, Saint-Ptersbourg, Moscou, indiquent des diffrences d'autant moins sensibles que l'on s'loigne davantage de la France. M. Adam Taubsen, directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les observations faites Landbokojskoles, prs Copenhague, et Tarm, l'ouest, dans le Jutland: elles sont lgrement au-dessous de la normale, mais peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut mtorologique norvgien, nous a adress les observations faites Christiania: elles sont galement voisines de la normale, et mme lgrement suprieures en ces deux dernires annes. Plus loin encore, Bodo et Haparanda, la temprature a t suprieure la moyenne normale. L'ensemble de ces comparaisons tablit, sans que le moindre doute puisse subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, le climat de l'Europe presque entire, l'exception seulement de l'extrme-nord et du nord-est, subit une temprature infrieure la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une priode froide. C'est l un fait aussi incontestable que la lumire en plein midi et qui intresse autant l'agriculture et la sant publique que la science pure. Grce aux progrs sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un mme coup d'oeil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances taient limites la France seule. Nous savons que la temprature a baiss; mais nous savons en mme temps que l'abaissement n'est pas le mme pour tous les pays, qu'il y a une rgion de minimum, autour de laquelle les diffrences vont en diminuant, et qu'au-del d'une certaine zone ces diffrences n'existent plus. Cette distribution des tempratures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas gnrale, que, par exemple, elle ne rside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localise la rgion que nous venons de signaler. Il en a t de mme pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la temprature a t trs douce en Islande, en Sibrie, aux tats-Unis, etc. Si nous classons les stations dans l'ordre dcroissant des diffrences observes (moyennes des quatre dernires annes) nous formons le petit tableau suivant: Perpignan -1 7 Carlsrhe -1 7 Arles -1 5 Semur -1 5 Munich -1 4 Cap Saint-Mathieu (Finistre) -1 3 Hambourg -1 3 Paris -1 0 Bruxelles -1 0 Budapest -1 0 Marseille -0 9 Naples -0 8 Madrid -0 8 Berlin -0 8 Turin -0 7 Greenwich -0 7 Vienne -0 7 Prague -0 5 Rome -0 3 Sans doute, la situation topographique des diffrents points, leur altitude, le rgime des vents rgnants, ont jou un certain rle dans ces diffrences. Mais le fait gnral n'en est pas moins vident. La France entire est actuellement sous un rgime froid. Pareil fait s'est-il dj prsent? L'Europe s'est-elle dj trouve pendant une srie de plusieurs annes conscutives sous un rgime de refroidissement? J'ai publi dans l'_Atmosphre_ les tempratures observes chaque anne l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des annes froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune srie de cinq, quatre ou mme seulement trois annes de suite particulirement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux annes, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La mme absence de sries peut tre constate sur les donnes thermomtriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833. Ainsi nous assistons un fait climatologique exceptionnel et sans prcdent. Est-ce dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs annes ou mme s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait tmraire de rien affirmer. * * * Cet tat de choses a remis en actualit la question dj ancienne et si souvent agite du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire gnrale, qui a bien sa valeur ici, se dclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? O est le soleil de mai? O sont les pantalons blancs de la semaine de Pques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L't lui-mme ne semble-t-il pas devenir lgendaire et se resserrer deux mois tout au plus, juillet et aot? Et la vigne, et le vin de l'le de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos rgions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans? Des mtorologistes fort srieux nient absolument tout changement de climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas tudi suffisamment la question. Remontons quelques sicles de l'histoire, si vous le voulez bien. On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons d'Etampes et de Beauvais se prsentrent au concours. La charte ajoute, il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu l'audace de se prsenter au concours si leurs produits avaient t aussi peu potables qu'aujourd'hui? Rcolte-t-on, mme actuellement, un vin quelconque Beauvais? Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prdilection pour le vin de Suresnes? La ligne de _limite_ de la vigne peut tre trace aujourd'hui travers les dpartements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse, Meurthe. Le fruit de Bacchus priclite de plus en plus, mme au sud de ces dpartements, par exemple dans la Haute-Marne, ds que l'altitude est un peu leve. Or, autrefois, la vigne tait cultive jusqu' la Manche. De vieilles chroniques nous apprennent mme qu' une certaine poque la vigne tait cultive dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y rcoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition au midi et compltement abrite des vents froids, des espaliers, suffisent peine pour amener maturit quelques grappes de raisin. Le pommier mme menace de dserter les vergers, o jadis mrissait la vigne. Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conserv dans leurs titres de proprit des feuilles cadastrales qui remontent l'anne 1561. Ces feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains levs de six cents mtres au-dessus du niveau de la mer et o, maintenant, pas un seul raisin ne mrit, mme dans les expositions les plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais les ts taient autrefois plus chauds que de nos jours. Cette consquence est confirme, quant la partie du mme pays o la vigne est encore cultive, par un document galement dmonstratif, mais d'une nature diffrente. Avant la Rvolution, le plus grand nombre des rentes foncires en vin devaient tre payes en vins de premier trait de la cuve, au 8 octobre. Au seizime sicle, date de ces stipulations, la vendange tait donc termine dans le Vivarais la fin de septembre. On la fait maintenant du 8 au 20 octobre. On lit dans l'histoire de Mcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se retirrent Lanci, prs de cette ville, et qu'ils y burent le vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mrit plus maintenant dans le Mconnais un degr qui permette d'en faire du vin. Un certain nombre de vgtaux, qui prospraient plus au nord, ont battu en retraite depuis le moyen-ge. Le citronnier ne se trouve plus dans le Languedoc, o il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon. Il nous serait facile de multiplier considrablement ces exemples. Arago, qui les admet comme dmonstratifs d'un changement de climat, attribue ce changement aux dfrichements. Le dboisement, la formation de larges clairires dans les forts conserves, la disparition peu prs complte des eaux stagnantes, le dfrichement de vritables steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les ts moins chauds et les hivers moins froids; comme on le constate aux tats-Unis. Cette cause a-t-elle agi ce point en France et en Angleterre pour amener une modification relle du climat? Nous ne partageons pas ici l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antrieurement au seizime sicle que les moines ont opr les dfrichements les plus considrables. Nous avons sous les yeux trop de tmoignages vidents en faveur du refroidissement de nos printemps et de nos ts pour ne pas l'admettre, tmoignages si nombreux, en vrit, qu'ils pourraient faire l'objet d'un volume. Les mtorologistes qui se refusent admettre un fait aussi clair sont tout simplement des aveugles. Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien tre tout astronomique. La Terre, en circulant autour du Soleil, ne dcrit pas une circonfrence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des foyers. A l'une des extrmits de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil qu' l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomtres environ. Il en rsulte que l'hmisphre terrestre expos l'astre radieux reoit un quinzime plus de chaleur dans la premire position que dans la seconde. La Terre passe la premire position (au prihlie) le 1er janvier, et la seconde ( l'aphlie) le 1er juillet. Les ts de nos hmisphres arrivent donc dans la section de l'orbite la plus loigne du Soleil. En l'an 1248 de notre re, la Terre passait au prihlie le jour du solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus tard. A cette poque, nos ts ont t les moins chauds qu'ils puissent tre, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus loign du Soleil, et nos hivers taient aussi les moins froids qu'ils puissent tre. Depuis cette poque, nos ts tendent devenir plus chauds et nos hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrmes. Mais, en raison mme de cette ellipticit de l'orbite terrestre, le mouvement de notre plante le long de cette ellipse varie en raison du carr de la distance, prcisment comme la lumire et la chaleur. La Terre marche moins vite en t, plus vite en hiver. Il en rsulte que du 21 mars au 21 septembre, notre plante, restant plus longtemps expose au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reoit juste dans les deux moitis de l'orbite la mme quantit de chaleur. Le printemps et l't runis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19 heures. Jusqu'en l'an 1248, la dure de l't alla en augmentant. Depuis cette poque-l elle va en diminuant. Ces deux causes se compensent exactement quant la quantit de chaleur reue du Soleil par la Terre dans la moiti de chaque anne. Mais est-ce seulement la quantit de chaleur reue qui rgle les tempratures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhinmar: _N'est-ce pas plutt la quantit de chaleur conserve?_ Or, actuellement, notre ple boral a 4475 heures de jour et 4291 heures de nuit. La diffrence est de 184 heures. Cette diffrence d'illumination solaire de 184 heures de surcrot chaque anne sur le rayonnement nocturne doit avoir pour consquence de permettre au ple nord, et son hmisphre, de conserver plus de chaleur, de se refroidir moins que le ple austral, en vertu de ce principe, que la chaleur augmente mesure que les jours deviennent plus longs. Si l'on admet cette consquence, notre hmisphre boral, qui a eu son maximum de dure de saison chaude (quinoxe de printemps quinoxe d'automne) en l'anne 1248, va en se refroidissant depuis cette poque. Le surcrot des heures d'illumination solaire diminue. Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit ait une action, non point immdiatement directe sur nos thermomtres, mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer et qui jouent un rle considrable dans la distribution des tempratures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils seraient dans l'tendue de l'ocan, qui recouvre prs des trois quarts de la plante. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga. Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizime sicle, et la cause de ce refroidissement pourrait tre celle que nous venons d'indiquer. Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la temprature sur lequel nous avons appel l'attention au dbut de cet article n'a rien de commun avec ce refroidissement sculaire. Autrement, nous n'en aurions pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne l'Europe et ne svit pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphriques. En dehors de cette variation sculaire, il y a des priodes assez bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce moment l'une des plus curieuses, et en mme temps l'une des plus dsagrables, que l'on ait observes depuis l'invention du thermomtre. Faisons des voeux pour voir bientt cesser ce dplorable abaissement de temprature qui svit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans. Camille Flammarion [Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en amont de la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.] [Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU JURA-BERNE. Un train prcipit dans la Birse, aprs la rupture du pont.--D'aprs les photographies de M. A.-J. Jungmann.] [Illustration: LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la Birse.--Phot. Muller.] HISTOIRE DE LA SEMAINE La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes qu'avait discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs douaniers, tait certainement celle qui concerne l'industrie de la soie. Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de ct les protectionnistes intransigeants, tout le monde tait d'accord pour reconnatre que toute entrave mise son dveloppement tait une atteinte grave porte aux intrts du pays. Il ne faut donc pas s'tonner si l'entre en franchise des soies grges et des cocons trangers a t vote une forte majorit: 380 voix contre 137. Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une libert d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle n'avait pas craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de l'activit nationale, la sriciculture, car un projet, soumis en mme temps la Chambre et vot par elle, attribue des primes spciales ceux qui s'occupent de l'levage du ver soie. Tous les intrts recommandables se trouveront donc mnags. En somme, quant prsent, les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne. --Si les questions ouvrires et sociales n'aboutissent pas une solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examines et discutes sous toutes leurs faces. Elles reviennent priodiquement la Chambre, tantt sous forme de projets de loi, tantt sous forme d'interpellations. C'est par ce dernier procd que MM. Dumay, Girodet et Baudin l'ont souleve. Il s'agissait des mesures que le ministre des travaux publics comptait prendre vis--vis de la Compagnie des houillres de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prvenant le personnel que huit jours l'avance. M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnatre--est mis assez frquemment sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: Je vais rpondre, a-t-il dit, l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas dire quotidienne. Ce dbut a soulev quelques murmures l'extrme-gauche, mais, aux yeux de la majorit, il a t justifi par la facilit avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois que s'lve une difficult entre ouvriers et patrons. Le ministre a ajout que les actionnaires de la Compagnie taient convoqus, et qu'aucune mesure ministrielle ne pouvait tre prise avant le vote de l'assemble gnrale. Le dbat a t clos par l'ordre du jour pur et simple vot une forte majorit. --Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M. Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives la saisie-arrt du salaire des ouvriers et des appointements des employs, sont venues en premire dlibration. Mais aussitt le ministre du commerce est mont la tribune pour annoncer que le gouvernement prparait un projet de loi sur cette question, et demander par consquent l'ajournement, de la discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait t accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du gouvernement qui ne sera pas prt, avant longtemps. La Chambre s'meut en prsence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145, la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder avoir sa revanche. En effet, ds le dbut, M. Grousset est mont la tribune et, dans un discours trs court, mais trs dcisif, il a dmontr que le projet de ses collgues ne tenait pas debout au point de vue juridique. Force a t la majorit de se de juger et de renvoyer la commission ce projet mort-n. C'est l encore un exemple l'appui de ce que nous disions la semaine dernire sur la lgret avec laquelle sont rdiges nos lois depuis quelque temps. Cette fois on s'est aperu temps de l'imprudence qu'on allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois c'est l'application seulement qu'on a reconnu la dfectuosit des textes lgislatifs adopts par le parlement. Sans mettre un frein l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient pas facilement, il serait possible d'viter pareil inconvnient, au moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitu, le Conseil d'tat, qui est cens renfermer les jurisconsultes de profession les plus autoriss. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir cette assemble dans la prparation des lois, ne ft-ce qu' titre consultatif? Il y aurait l une garantie, que l'on ne semble pas assur de trouver auprs de nos lgislateurs. Un dbat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu Montmartre, l'occasion de l'inauguration du monument du Sacr-Coeur. MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient dpos ce sujet une demande d'interpellation. On connat la thse: le dsordre a t caus par la police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait pass le mieux du monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se runissent sur la voie publique, aussitt des agents interviennent, frappent tort et travers et troublent ce calme parfait avec lequel les anarchistes tmoignent ordinairement en public leurs convictions les plus chres. M. Constans a rpliqu, et il l'a fait en termes qu'il n'est mme pas ncessaire d'analyser, car on sait avec quelle nergie tranquille il dmontre, toutes les fois que l'occasion s'en prsente, que pour lui l'ide de rpublique et de libert n'entrane nullement celle de dsordre et de violence. Mais il a eu cette fois opposer aux interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait eu lieu une runion laquelle assistaient des anarchistes et des socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitus marcher d'accord. Il n'y avait l aucun de ces agents dont la prsence ne fait qu'exciter les esprits et cependant, aprs quelques minutes de conversation, on en est arriv ce que M. Baudin appelle les brutalits de la police. On a chang des coups et le combat n'a fini que faute de combattants, c'est--dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqu de chaises pour se les lancer rciproquement la tte. L'ordre du jour pur et simple demand par le ministre de l'intrieur a t vot l'norme majorit de 435 voix contre 70. L'agitation ouvrire: _Les grves_--Le succs qu'a eu la grve des omnibus ne pouvait manquer d'avoir des consquences. Ce sont d'abord les ouvriers et employs de chemins de fer qui ont eu l'ide de profiter du mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures publiques avaient provoqu dans la population parisienne. Il s'agissait ici galement d'un service dont tous les voyageurs sont mme de reconnatre le caractre pnible et ceux qui en ont la charge pouvaient, comme leurs camarades des omnibus, esprer l'intervention de l'tat. Mais ce n'est pas chose aise que de mettre en mouvement un personnel considrable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des corps de mtier dont les intrts ne sont pas toujours d'accord. La tentative n'a pas russi cette fois, et la crise grave qu'aurait amene un arrt dans les transports par voie ferre a t pargne au pays. Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formul cette menace terrible de la grve; mais, chose singulire, ce n'est pas en raison d'un dfaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont song ce moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont raison, car les abus de ces intermdiaires ont t souvent signals et reconnus. Mais est-il juste d'employer la grve pour raliser une rforme qui peut tre accomplie autrement? Dans une ptition comminatoire adresse la fois la Chambre et au conseil municipal, les ouvriers boulangers ont signifi qu'ils refuseraient le travail, si, dans un dfiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris les mesures ncessaires pour faire disparatre les bureaux de placement. Qu'arriverait-il si de pareilles sommations taient coutes? c'est la Chambre et au conseil municipal lui-mme de rpondre. Mais, en admettant qu'on voult y faire droit, le temps matriel manquerait, sans compter que, ce principe une fois admis, l'tat serait tenu d'intervenir et deviendrait responsable des vnements toutes les fois que son action serait rclame, tort ou raison. Il y a l un abus, et ceux-l mmes qui, dans la presse, sont le plus ports soutenir les revendications ouvrires, ont estim que les ouvriers boulangers faisaient fausse route. Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grve de voitures publiques. Le personnel des tramways a refus le travail et, toujours l'instar de Paris, on a vu les scnes dj connues se renouveler: attroupements aux dpts, menaces et voies de fait pour empcher les voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence se demander si les institutions tablies en vue d'assurer aux ouvriers la libert et le bien-tre ne menacent pas de tourner la dictature. La facult de la grve est lgitime, car c'est le seul moyen pour le travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut lgitimement prtendre, mais c'est la condition qu'il sera permis ceux qui ne partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce n'est pas l contester l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'tat doit intervenir, c'est uniquement pour garantir aux deux partis en prsence, les grvistes et les travailleurs, la libert laquelle ils ont droit les uns et les autres. Angleterre: le procs Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne saurait le lui reprocher si elle n'exagrait les accents de la vertu rvolte quand elle a signaler quelque dfaillance la charge des autres nations--a parl d'abord avec la plus grande rserve des tristes incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'arme, accus de tricher au jeu, et cela la table o le prince de Galles en personne tient la banque, c'tait un simple Baccara-case. On en est revenu de cette apprciation un peu sommaire des choses, et, quand on a vu, par les rvlations faites au cours du procs, que tout le monde sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est produit dans l'opinion et l'vnement, qui tait d'abord du domaine de la chronique, a pris une porte plus grave et a t jug par tous dans ses consquences politiques. Certes, le peuple anglais est profondment attach sa monarchie et il serait absurde d'avancer que sa foi a t branle; mais enfin le loyalisme gouvernemental a t mis une rude preuve, car, pour la premire fois, le public tait amen juger l'hritier du trne et se prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la presse anglaise, le public a t vivement mu et a traduit ses impressions avec une svrit que le prince n'a pas rencontre en France mme, o l'on pouvait cependant prendre sa revanche du ddain avec lequel sont dnoncs chaque jour, de l'autre ct du dtroit, les vices dits franais. Pendant que, dans notre pays, on se borne sourire en soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent d'admettre que le fils an de la reine cherche se distraire des occupations toutes dcoratives auxquelles le condamne la constitution. Il faut l'avouer, d'ailleurs, il tait pnible d'apprendre tout d'un coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout l'attirail ncessaire pour improviser une partie de baccara et il ne faut pas trop s'tonner si cette rvlation seule a suffi branler quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a caractris l'Angleterre. Le partage de l'Afrique: le trait anglo-portugais. --La lutte engage entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs possessions en Afrique a pris fin. Le trait sign Londres a t ratifi par les Corts et bientt, les dernires formalits accomplies, la convention deviendra excutoire. La ligne frontire des territoires respectifs des deux royaumes, au nord et au sud du Zambze, demeure peu prs identique celle qu'avaient trace les ngociateurs de l'an pass, l'exception, naturellement, du crochet quelle doit dcrire pour englober la vaste superficie concde par del le fleuve entre Tte et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec Mutassa, mais l'exclusion du Massikess, est dfinitivement attribu l'Angleterre, en d'autres termes la compagnie sud-africaine. Une commission mixte, dont la composition n'a pas t encore arrte, se rendra sur les lieux pour procder au trac dtaill et dfinitif. Chacune des deux puissances contractantes s'est engage reconnatre les concessions minires qui ont t lgalement accordes sur son territoire ainsi qu' respecter toutes les formes de la proprit prive. Tout litige relatif des concessions ou domaines situs trente milles de l'un ou l'autre ct de la frontire sera soumis, non pas la juridiction ordinaire, mais l'arbitrage. C'est l une sage prcaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les possessions lointaines, l ou les droits des individus sont forcment mal dfinis, les conflits d'intrts privs dgnrent facilement en conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir l'avance qu'ils seront soumis l'arbitrage, c'est--dire une juridiction dont les sentiments de neutralit seront garantis. La solution n'est videmment pas avantageuse pour le Portugal, mais c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos pour mettre l'ordre dans ses affaires financires ou commerciales pour qu'on ne le flicite pas d'avoir cart cette grosse question, mme au prix de quelques sacrifices. Ncrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de la marine. Le vice-amiral Bosse, du cadre de rserve. Le contre-amiral Gurin-Duvivier. M. Bouthier de Rochefort, dput de l'arrondissement de Charolles. Le comte de Recullot, ministre plnipotentiaire sous l'empire, grand croix de la Lgion d'honneur. Mme tienne, femme du sous-secrtaire d'tat aux colonies. [Illustration: Le poste d'avertissement.] LE TRANSPORT DES CONTAGIEUX DANS PARIS Le conseil municipal de Paris s'est occup cette semaine de la question de dsinfection--dsinfection des appartements, vtements, linge, etc.--qui est si importante au point de vue de la sant publique. Dj un grand pas avait t fait par l'tablissement des stations de voitures pour le transport des contagieux. [Illustration: Le brancard formant lit.] Autrefois une mre, par exemple, qui avait conduire l'hpital son enfant malade, sautait sans scrupule dans le premier fiacre qu'elle voyait passer. Il n'en est plus ainsi; la mre se rend la station, et le directeur de cette dernire n'a plus qu' se mettre au tlphone et prvenir l'hpital dsign: --La voiture des diphtriques sort; elle se rend rue Saint-Antoine, 28, o elle prend un enfant de cinq ans; elle sera l'hpital dans une heure et demie; prvenez l'interne de service qu'une opration est urgente. --Vous avez l'ordonnance du mdecin? --Oui. La mre de l'enfant est venue me l'apporter elle-mme. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que ce service est appel diminuer dans des proportions normes la mortalit par la contagion des maladies infectieuses, maladies dont vous et les vtres pouvez prendre les germes dans les voitures de place, les omnibus, les tramways. Voici une mre accompagne de son bb. Elle hle un cocher, saute en voiture. Cette voiture, une heure avant, conduisait l'hpital un enfant que le croup touffait... Hlas! que de bbs respireront la mort dans cette voiture! C'est ces dangers que les stations de voitures pour le transport des contagieux doivent nous arracher. Deux stations municipales Paris: une, rue de Stal; l'autre, rue de Chatigny. Dans chaque station, cinq ou six voitures affectes spcialement au transport des fivreux, des varioleux, des diphtriques, etc. Prsentez-vous au directeur de l'une de ces stations, avec l'ordonnance d'un mdecin, et aussitt une voiture est mise votre disposition. Ou bien encore adressez-vous au commissaire de police de votre quartier; ce magistrat se chargera de prvenir le directeur de la station. [Illustration: Le brancard formant fauteuil.] Les malades, couchs sur un lit, ou commodment installs dans un fauteuil, sont toujours accompagns par une infirmire pendant le trajet de leur domicile l'hpital. Aprs chaque voyage, la voiture est dsinfecte; elle est lave avec une solution tendue de bichlorure de mercure. Inutile de vous dire que les voitures sont appropries pour cela: ni toffes, ni cuirs, ni sangles; les parois sont en tle. Les matelas passent ou doivent passer, aprs chaque voyage, l'tuve de dsinfection. Pour qui visite les deux stations qui relvent de la Ville de Paris, jette les yeux sur les voitures, les curies, les salles de dsinfection, etc., tout parait install dans les meilleures conditions. La prfecture de la Seine a aussi des voitures spciales pour le transport des contagieux. Ce service est assez bien organis; il a donn dj d'excellents rsultats, bien que le budget qui lui est affect soit trs minime. [Illustration: La voiture.] [Illustration: THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.--Le Rve, drame lyrique en quatre actes, tir par M. L. Gallet du roman d'Emile Zola, musique de M. Bruneau. La scne du miracle, au 3e acte: l'vque Jean (M. Bouvet) donnant le baiser d'adieu Anglique (Mlle Simonnet).] [Partition musicale.] LE RVE LA SUPPLICATION D'ANGLIQUE _Chante par Mlle SIMONNET au deuxime acte._ LIVRET DE M. LOUIS GALLET MUSIQUE DE M. BRUNEAU [Paroles] Vous n'avez rien qu'un mot dire, Vous n'avez qu' lever le doigt pour me dtruire J'attends vos ordres souverains. J'ai voulu dfendre ma cause, Malgr ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose Malgr ce que je crains! Songez mon Dieu que si je l'aime, Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel mme! Et quand j'ai vu que je l'aimais, Je n'avais pas la force, hlas, de me reprendre! N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre! Vous voulez bien que nous soyons heureux! [Illustration: LES THTRES] Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comdie en trois actes, par M. Albin Valabrgue. M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse, je parle de la muse lgre, celle que la Fable n'a pas admise sur le Parnasse, M. Thoirac a fond un prix de 4,500 francs pour le Thtre-Franais: il est destin la meilleure comdie joue dans l'anne la rue Richelieu. C'est l'Acadmie qui est charge de le donner. Voici la premire fois que l'illustre compagnie se prononce ce sujet. Elle l'a adjug _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan. J'applaudis pour ma part cette dcision, et je flicite le jeune crivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les quarante peuvent appuyer leur verdict. A quoi reconnat-on la supriorit d'une comdie? en la comparant sa voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac courent grand risque de se fourvoyer l'exaltation d'une oeuvre des plus mdiocres. Cela dpend de la concurrence. Toutes les annes ne sont pas galement heureuses et le public pourrait s'tonner bon droit de voir cette prime littraire accorde la mdiocrit. On pourrait faire un report et attendre des moments meilleurs dans l'anne suivante. Non, la volont du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les juges les conditions qui dcideront en faveur de l'ouvrage? Son succs? je le veux bien; mais le succs n'est pas toujours la conscration d'un talent littraire. Messieurs les acadmiciens ont videmment dcider d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait rsoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs l'Institut, pris pour arbitre souverain, se dcidera-t-il ses apprciations? Sur le style? Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement, lgamment parle, mais, j'en demande pardon aux crivains, dont je vais probablement blesser les prtentions, le style est une qualit secondaire au thtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se met au service d'une pense. Si elle n'est qu'un bavardage jouant habilement avec les phrases, plus proccupe des mots que de l'ide, elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La pice est avant tout dans les caractres, dans les situations. Le thtre vit d'action et non de littrature. Le pauvre Sedaine, dont on jouait dernirement la _Gageure imprvue_ la Comdie-Franaise, se souciait fort pieu de la langue. Pour tre brave, il ne faut qu'tre homme et des armes, a-t-il dit quelque part. Et pourtant le _Philosophe_ sans le savoir, crit la diable, est rest au rpertoire; il compte mme parmi les dix ou quinze pices qui sont vivantes depuis Molire dans l'ancien Thtre-Franais. M. Scribe tait de cette cole. Vous me direz que l'immortalit ne s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le pass lui a t complaisant, le prsent ne lui est gure favorable. M. Scribe savait ses faiblesses, il en souriait mme, non sans esprit. Un jour qu'il rptait une pice rue de Richelieu, les conseillers couts de la maison, qu'il avait auprs de lui l'orchestre, lui firent respectueusement une observation sur l'improprit d'une expression. M. Scribe, tout entier au mouvement de la scne, laissa un instant ses voisins, monta sur le thtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sr de son effet scnique, il descendit dans la salle, reprit sa place son fauteuil en disant ses deux conseillers: Et maintenant, vous, Messieurs les acadmiciens. Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent russi sans lui. Il lui fallait avant tout l'intrt, la vie de la pice. Il existe peut-tre l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet avis et qui se souviennent du jugement singulier port autrefois par l'Acadmie. Elle eut se dcider, au dix-huitime sicle, sur cette question: quelle tait la plus parfaite des pices de Molire? Elle opina pour les _Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_ l'oeuvre de style la plus remarquable de Molire. C'tait le got du temps. L'Acadmie aurait pu admettre aussi bien le _Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et l'_cole des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dpasse tous les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la mme question se posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reut la mme rponse qu'au dix-huitime sicle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose, ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le rpte, la pice, attachante par la vrit des caractres, de plus entranante par l'intrt de son action. J'ai bien ide que le prix Thoirac soulvera dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Acadmie. Pour la premire fois les choses ont march d'elles-mmes et la _Famille_ de M. Lavedan a triomph sans rivalits. J'ai ide que dans l'anne qui vient la question sera plus agite. Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre, _Grislidis_, de M. Silvestre, entre la comdie de M. P. Ferrier et celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous rpondrai quand le drame de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Thtre-Franais nous promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que soit son succs, l'oeuvre nouvelle du matre restera hors concours. Le prix Thoirac ne peut tre donn aux membres de l'Acadmie, qui ont eu le bon got de ne pas se faire juge et partie dans une telle question. Le thtre du Vaudeville, cd une direction qui a fait un bail de trois mois, nous a donn une comdie de M. Albin Valabrgue, dont le Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_. Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie dsopilante du quiproquo qui a fait la fortune de la pice du Palais-Royal. M. Valabrgue touche srieusement la comdie srieuse. Je doute qu'il y rencontre le mme succs. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comdie laquelle M. Valabrgue a donn pour titre: _La Femme_, mais ce sujet n'en est pas sa premire dition. _La Femme_ est cet tre honnte par excellence, inpuisable dans ses sacrifices, suprieur dans son abngation et dans sa douleur, que rien ne dtourne de son devoir, ni les fautes, ni l'indignit de l'poux, ni la trahison de l'amie qui lui vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, aprs tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidle au devoir, et qui compte ramener elle, par la force de la vertu, de l'abngation, et par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'gare. C'est l'pouse, la mre de famille. La tendance morale de la comdie est des plus louables, malheureusement le public des thtres, un peu fatigu de sa saison d'hiver, a cout un peu distrait cette dmonstration; mais pice d't, critique d't; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur les longueurs de cette comdie, aussi bien serions-nous ingrat envers elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur, et pour ses interprtes: Mlle Cerny est charmante dans le rle de Marie de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonn et M. Lrand ont t chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M. de Blauval et de M. Tivolier. M. Savigny. LES LIVRES NOUVEAUX _Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin, diteurs).--Il est crit que Victor Hugo ne cessera pas de nous tonner. Il n'y a pas dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments recueillis par des hritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs intempestifs. C'est bel et bien un pome de cinq mille vers, suivi, aussi fortement compos qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de testament philosophique, o la pense de Lucrce a du plus d'une fois hanter l'crivain. Il fut crit Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans aprs les _Chtiments_. C'est peut tre l'un de ceux o le pote donne le plus de lui-mme l'ide d'une personnalit gigantesque, en raison mme de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait crit sur le fronton d'une petite chapelle, Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela tait une dclaration de principes, mais c'tait surtout de l'orgueil. Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte de cathdrale, et il a cr sa manire le dieu qu'il voulait qu'on y adort. Nous le connaissions dj. Il nous l'avait dj plusieurs fois dfini, notamment dans William Shakespeare, o la prose lui a peut-tre permis de donner son affirmation une forme plus prcise. Car il faut bien convenir qu'ici la posie semble avoir singulirement fait tort la philosophie. En nous prsentant dans un ordre ascendant les diverses ides que l'humanit s'est faites de Dieu, en commenant par l'athisme, qui est la ngation, il nous semble faire un trange anachronisme. L'homme son berceau, quelque grossire ide qu'il dt se faire de Dieu, ou, si l'on veut, de la force cache qu'il sentait sans la comprendre, ne fut certes pas athe; et si l'on peut discuter de ce qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce serait plutt la fin, avec le disme, que la ngation et le doute apparaissent, et ce serait alors, ce moment de connaissance plus rpandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tent de s'loigner de ce que le pote croit la vrit. Mais qu'importe! Hugo, malgr tout, a fait oeuvre de grand pote, et l'on n'a pas autre chose lui demander. Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour satisfaits. L. P. _Crispi, Bismarck et la triple alliance en caricature_, par John Grand-Carteret, 1 vol. in-12, 7 fr. 50 (Delagrave, 15, rue Soufflot).-Ddi aux amis de la caricature. Le succs de son Bismarck devait encourager M. John Grand-Carteret. Crispi, l'illustre Crispi, aujourd'hui d'ailleurs relgu dans l'Armoire aux retraits, lui tendait vritablement les bras. Il n'y avait pas rsister, et le voici habill de la belle manire. Mais par qui? le croira-t-on? surtout par les Italiens. Car il faut rendre cette justice M. Crispi, qu'il s'est laiss caricaturer sous toutes les formes par les journaux de son pays... Les Italiens se sont souvenus de l'ancien rvolutionnaire, et la campagne satirique mene contre lui a t chaude. On s'en rendra compte en parcourant le livre de M. Carteret, fort document sa manire, car le document dessin a bien son loquence, il est mme de tous le plus expressif, et, comme attribut de la satire, le crayon pourrait prendre la place du fouet sans inconvnient. _Quand on aime_, par Pierre Mal (1 vol. chez Firmin-Didot).--Sous ce titre plein de promesse: _Quand on aime_, Pierre Mal vient de publier une des oeuvres les plus puissamment penses et crites qui soient encore nes de sa plume. On peut dire que l'auteur, sans dpouiller aucune des qualits de dlicatesse et de grce qui lui ont valu sa grande rputation, s'est attach au contraire, les corroborer d'une note de vigueur qui en rend le charme plus pntrant. Dans ce rcit, pris tout entier dans la vie ordinaire, l'tude des caractres est gale au relief saisissant des vnements qui servent de trame la fiction. La catastrophe finale, prpare avec un art infini, n'est cependant pas un moyen. Elle vient au terme des faits avec la rigoureuse logique d'un syllogisme, et le lecteur l'y rencontre ncessaire au dnouement. Tout est vrai dans ce livre, qui ne doit son charme et son intrt qu' la simplicit mme et au naturel des faits. _Tout autour de Paris_, promenades et excursions dans le dpartement de la Seine, par Alexis Martin (1 vol. in-16. Prix: 7 fr. 50, chez Hennuyer, diteur, 47, rue Laffite).--Cet ouvrage est, en quelque sorte, la suite du livre que le mme auteur a publi l'an dernier: _Paris, promenades dans les vingt arrondissements_, et que le ministre de l'instruction publique et le conseil municipal de Paris ont honor d'une souscription. On sait avec quel soin minutieux M. Alexis Martin a visit la capitale, avec quelle exactitude il a reproduit les physionomies de tous ses quartiers, avec quelle rudition il a racont l'histoire de tous ses monuments et de toutes ses institutions. Ce qu'il a fait pour Paris, il l'a fait galement pour tout le dpartement de la Seine, parcourant ses huits cantons, commune par commune, bourg par bourg, hameau par hameau, suivant la marche rationnelle d'un touriste curieux d'art, d'histoire, d'archologie, de pittoresque; mais, sachant le prix du temps, il n'a pas laiss un coin inexplor. De nombreuses illustrations, vritables petits tableaux de la vie moderne, sont dues aux crayons de nos premiers artistes, MM. Boutigny, Charpin, Deroy, Geoffroy, Goeneutte, Hoffbauer, F. Lix, P. Merwart, Touchemolin, etc., et graves par les matres du burin, MM. Hotelin, Rousseau, Moller, Quesnel, Berveiller, etc. L'attrait qu'elles ajoutent au livre est augment par une suite de plans, de vues panoramiques et de cartes d'une exactitude rigoureuse et d'une clart parfaite. Une table des noms cits et un index alphabtique rendent toutes recherches promptes et faciles. _L'Escrime et le Duel_, par C. Prvost et G. Jollivet, un beau vol. orn de figures (librairie Hachette). _L'Escrime et le Duel_, le dernier livre paru dans la bibliothque des sports de la maison Hachette, est sign de deux noms comptents. M. Prvost, l'excellent professeur que l'on sait, enseigne aux jeunes gens l'art de se comporter le mieux possible sur la planche comme sur le terrain. Ses leons thoriques compltent merveille l'enseignement de la salle. M. Jollivet donne tous ceux qui peuvent tre mls une affaire d'honneur des conseils utiles, et il indique les derniers usages requis en matire de duel. Ce livre essentiellement pratique sera le _vade mecum_ de la jeune gnration. _Le Fada_ c'est--dire, en provenal, l'homme hant par les fes, le rveur, tel est le titre du nouveau roman de Zari publi illustr dans le journal de la librairie Firmin Didot le mois dernier et qui parat aujourd'hui en volume. C'est une oeuvre pleine de passion et de posie. La description des sites et des monts de la Provence s'y trouve trace par un esprit qui aime la vrit; l'analyse psychologique de chacun des personnages qui y vivent est prsente avec charme et autorit. C'est ces deux qualits que M. Zari doit en partie d'avoir pris place, ds ses dbuts, parmi nos romanciers contemporains les plus distingus. De ce rcit qui a pour dcor le ciel bleu, les montagnes, les bois de pins, s'exhalent les senteurs enivrantes du pays du soleil: il est ddi au pote Mistral. _Albums de Crafty: les chevaux_. 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, diteurs.)--_Du choix d'un cheval, la Tonte de Coco, Remonte pour la chasse, les Dbuts d'un gentleman aux courses, le Concours hippique, Ma dernire culbute,_ etc., etc., tels sont les sujets de ces amusants dessins enlevs avec une verve endiable et souligns de lgendes narquoises o l'esprit n'exclut pas la science hippique, du moins autant qu'un profane en peut juger. [Illustration: La machine volante de M. Ader.--D'aprs le croquis d'un tmoin oculaire de l'exprience.] NOS GRAVURES LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN Moenchenstein est peu de distance de Ble, c'est un but de promenade situ l'entre de la valle de la Birse, au pied des dernires collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer. Dimanche dernier, 11 juin, propos d'une fte champtre, plusieurs Socits chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le train de 2 heures 15 minutes. Ce train, compos de un fourgon, un wagon-poste et neuf grands wagons genre amricain pour les voyageurs, tait tran par deux locomotives. A peu de distance de la gare de Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivire canalise en cet endroit, sur un pont en fer de 21 mtres de long. A peine la premire machine arrivait-elle l'extrmit du pont, que celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre premiers wagons tombrent dans la rivire; le cinquime, un wagon mixte de 1re et 2e classes, ventr par un bout, restait suspendu moiti sur la cule du pont. On a retir, au moment o paraissent ces lignes, prs de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncs sous les dbris au fond de la rivire; il y a en outre une centaine de blesss dont plusieurs trs grivement. En examinant nos gravures, faites d'aprs les photographies prises peu aprs l'accident, on voit que le tablier du pont s'est rompu vers la cule arrire, et que c'est la poutre de droite (ces mots tant pris en considrant la voie dans le sens de la marche du train) qui a du cder la premire. La rupture a eu lieu au moment o toute la longueur du pont tait occupe par les deux machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum. On voit que la premire machine est tombe sur la rive oppose, les roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cd d'abord; la rupture s'est ensuite acheve compltement. On voit la seconde machine tombe sur ses roues; les autres wagons se sont broys en se prcipitant les uns sur les autres et ont t entrans au fond de la rivire. Le frein automatique dont tait muni le train a d fonctionner aussitt la rupture de la conduite qui rgne sous le train, ce qui explique que les derniers wagons sont rests sur la voie. A qui attribuer la responsabilit d'une aussi pouvantable catastrophe? Le pont avait, nous dit-on, t construit il y a peu de temps par la maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les ingnieurs n'aient pas employ la section ncessaire pour la rsistance supporter; mais ce qui est possible et mme probable, c'est que les fers aient t de mauvaise qualit. Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts y sont l'objet d'une attention toute particulire. Aprs leur construction, prvue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18 tonnes, ils sont essays avec une charge quadruple de celle qu'ils doivent supporter d'abord au repos, puis des vitesses allant jusqu' 60 kilomtres l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les ans et les pices dfectueuses sont immdiatement remplaces. G. M. LE RVE Il semble, depuis quelque temps, qu'un renouveau s'tend, au thtre, sur les oeuvres qui touchent la religion. Sans parler de _Jeanne d'Arc_, nous avons eu cette anne le _Nol_, de Maurice Bouchor, et la _Grislidis_, de MM. Armand Silvestre et Morand. Voici que le _Rve_, l'Opra-Comique, nous emmne encore dans le pays du mysticisme et de l'extase. Sommes-nous plus pieux? ou bien devons-nous cette renaissance des sentiments chastes et chrtiens aux excs mme du naturalisme? Il est curieux, en tout cas, de voir que le chef de cette dernire cole, M. Zola, devra l'un de ses meilleurs succs au thtre, l'oeuvre que MM. Gallot, pour les vers, et Bruneau, pour la musique, ont crite d'aprs son plus pur roman. On connat le sujet du _Rve_. Anglique, dans la demeure qu'elle habite avec ses parents, Hubert et Hubertine, prs de la vieille cathdrale, se perd dans des songes infinis et dlicieux: elle croit entendre les voix des saintes. Elle rve aussi d'pouser un prince Charmant. Le prince, serait-ce Flicien qui, par amour pour elle, et pour se rapprocher d'elle, s'est donn comme peintre verrier, tandis qu'il est le fils de l'vque Jean de Hautecoeur?... L'vque, qui eut cet enfant avant d'entrer dans les ordres, le destine au sacerdoce. Il s'oppose au mariage. Anglique en est dsole, au point qu'elle en va mourir. Flicien fait une dernire tentative auprs de son pre, et l'adjure de sauver Anglique. L'vque vient donner l'extrme-onction la mourante... Il invoque Dieu, en ajoutant sa devise: Si Dieu veut, je veux. Un miracle se produit. Anglique se ranime. L'vque, convaincu par Dieu, la conduit l'glise et la marie Flicien. Le rve d'Anglique est accompli. Mais les saintes la rappellent auprs d'elle, et elle expire, heureuse, entre les bras de son poux. La gravure que nous publions reproduit la scne mme du miracle. En regard de notre gravure, nous donnons une des plus jolies pages de la partition, grce l'amabilit des diteurs, MM. Choudens et Cie. Ad. Ad. LA MACHINE VOLANTE DE M. ADER Personne n'a rien vu, personne ne sait rien; mais l'_Illustration_ a des amis partout. L'un d'eux se trouvait la chasse aux environs de Paris lorsqu' travers la feuille il aperut une chose de forme trange ayant l'aspect d'un norme oiseau de couleur bleutre. Impossible d'approcher, une clture le sparait du parc particulier enclav dans la fort ou se trouvait, la machine en question. Ce ne pouvait tre qu'une machine voler assurment. Notre ami est quelque peu dessinateur et ingnieur, il nous communiqu le croquis qu'il n'a pu faire qu' distance, mais qui est aussi exact que possible. Informations prises, il parat que l'inventeur est M. Ader, l'ingnieur lectricien bien connu par ses nombreux appareils tlphoniques, et que la machine a vol rellement pendant quelques centaines de mtres, s'levant 15 ou 20 mtres de haut et se dirigeant dans l'espace. Nous ne reprendrons pas la liste des tentatives faites dans cet ordre d'ides; plusieurs livres ont t publis l-dessus et notamment ceux de notre ami Gaston Tissandier sont trop rpandus pour qu'il soit ncessaire d'insister. La machine que nous voyons se compose de deux grandes ailes articules, de 15 mtres d'envergure environ, et d'une hlice s'appuyant sur l'extrmit d'une sorte de cne formant le corps de l'oiseau et renfermant le mcanisme et le voyageur. Le tout serait, en toile de soie recouvrant une carcasse lgre en osier ou aluminium. Le nom de l'inventeur de cet oiseau volant serait une garantie en faveur de la russite possible. Qu'on nous permette cependant quelque doute. La machine, nous assure-t-on, a parcouru une certaine distance: 100, 200, mettons 400 mtres. Mais est-elle capable de continuer ainsi pendant, plusieurs heures sans avoir recours une installation fixe pour changer ou rechanger le moteur qui la fait manoeuvrer? Car tout est l: quel est le moteur? L'inventeur, lectricien mrite, qui a tudi cette science nouvelle fond, a d s'adresser son lment favori: l'lectricit. Mais les accumulateurs sont impossibles cause de leur poids; les piles ne donnent des courants puissants que pendant peu de temps, et encore ont-elles un poids fort peu ngligeable. Aussi, jusqu' nouvel ordre, jusqu'au jour o nous aurons assist une exprience concluante, o on nous aura montr le gnrateur de la force employe, nous resterons sceptique et croirons, seulement cause de la haute personnalit de l'inventeur, que si la machine dont notre ami a pu faire un croquis peut en effet marcher, c'est pendant trs peu de temps. G. M. VENTE ADRIEN MARIE Parmi les grandes ventes qui auront intress les amateurs, cet hiver, celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout l'atelier du matre illustrateur qui va tre dispers par suite de sa fin prmature; c'est la collection complte des originaux qu'il conservait prcieusement, des tudes accumules en de longues annes de labeur, que le public va tre appel se disputer. A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les ouvrages se sont disperss au fur et mesure de la production, l'atelier d'Adrien Marie peut tre considr comme la gaine, le portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre. Les publications illustres l'ont reproduit, rpandu, popularis. Pour le retrouver avec le caractre particulier de l'artiste, il faut l'aller chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur lesquels les collectionneurs vont se prcipiter. Exposition et vente vont tre le couronnement d'une carrire bien remplie. Adrien Marie apparatra, dans les diverses phases de son grand talent, ce qu'il tait avant tout, un crayon ou un pinceau trs fin, trs prcis, trs color. Ici, l'_Illustration_, si nous tions instinctivement tents de donner le pas son crayon, sa plume, nous aurions cent et cent tmoins invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas ou jamais de mettre son plan l'art graphique, dont les difficults sans nombre n'ont jamais t vaincues avec plus de virtuosit, plus de savante ingniosit. Mais, parce que la rputation du dessinateur a t considrable, s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas galement triomph? Voil justement ce que la runion de l'atelier d'Adrien Marie va tablir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont nos yeux d'une valeur documentaire et d'une valeur d'interprtation indniables. Entre des tudes l'huile o l'on suit pas pas la progression d'un talent consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes, imptueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau malheureusement inachev, reprsentant une _Jeune mre allaitant son enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont l des morceaux bien curieux, d'une facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dgarnis au passage des aquarelles et des pastels. A propos des aquarelles, dont le succs ne peut manquer d'tre norme, je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie s'est servi pour les excuter--tudes du concours hippique, sortie du salon, etc.,--d'un procd bien personnel, et o tout autre, moins expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutt des dessins que des aquarelles; dessins l'encre, rehausss de couleurs l'eau, de gouache, et mme de peinture l'huile. L'ensemble produit un effet tonnant. Le catalogue est fait pour donner satisfaction tous les dsirs; s'il comprend des numros sensation, capables de susciter les enchres les plus vives, il mentionne galement une quantit de morceaux moins importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon dire, car combien existe-t-il de ventes dont les muses et les grosses galeries peuvent seules s'approcher! Le catalogue comporte environ 350 numros qui feront dfiler, ct des compositions hors ligne o Adrien Marie excellait, des tableaux, aquarelles ou dessins, reprsentant soit peu prs tout le thtre contemporain, soit des vues et des scnes pittoresques de Venise ou de Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des tudes de chevaux extraordinairement justes qui feront les dlices des sportmen, des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des _Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu' une _Crmonie dans la galerie des glaces_, au palais de Versailles. La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine, et si chaque amateur prsent se laisse gagner par le talent sympathique de notre pauvre collaborateur, autant que par l'ide que deux petits orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du ct du coeur et du ct du got, je prdis que la recette sera fructueuse. Edmond Renoir. P.-S.--Exposition et vente la galerie Georges Petit. Exposition particulire par invitations dlivres par M. Georges Petit, expert, M. Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente publique, aux enchres, mercredi 24 et jeudi 25 juin. [Illustration.] CHARG D'ME Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET Illustrations d'ADRIEN MOREAU Suite.--Voir notre dernier numro. III Marthe n'avait jamais eu d'amie intime qui tout dire; ses compagnes n'avaient gure t pour elle que des compagnes. C'est peut-tre ce qui expliquait que, ds sa premire jeunesse, elle avait pris l'habitude de tenir un journal. Trs rflchie, aimant se rendre compte de ses propres sentiments, de ses penses, elle se laissait aller crire avec abandon, avec une sincrit absolue. Elle appelait cela faire son examen du coeur. Souvent, lorsque toute la maisonne dormait profondment, Marthe prenait dans son secrtaire un livre serrure qui ne s'ouvrait que pour elle. Au fond d'un meuble bien ferm plusieurs volumes semblables contaient tous les menus faits, les penses fugitives de ses jeunes annes. Parfois, elle en ouvrait un au hasard. Elle y retrouvait des vnements qui, au moment, avaient sembl trs importants et dont le souvenir s'tait effac, des enthousiasmes rests sans lendemain, de gros chagrins d'enfant qui, de loin, faisaient sourire, des bauches de petits romans dont le premier chapitre seul avait t crit, des jugements absolus comme le sont les jugements de la dix-huitime anne, et dont elle rougissait. Mais elle gardait quand mme tous ces cahiers; elle y apprenait se connatre un peu, y puiser de l'indulgence pour ceux qui, leur tour, mrissent lentement, font preuve d'intolrance, de violence ou d'inconsquence, comme les fruits sont rches et acides avant l'heure de la maturit... Elle y apprenait aussi tre patiente avec elle-mme, et ne pas dsesprer lorsqu'elle se surprenait en flagrant dlit d'orgueil ou d'intolrance. Un soir, lorsque sa soeur dormait dj d'un sommeil d'enfant las de courir, Marthe prit son journal. Mardi, 30 juin. ... Et la dernire date est du 16, le jour o, aprs une nuit blanche, aprs avoir beaucoup lutt, beaucoup pri, j'avais rsolu d'accueillir Edme, de la traiter en soeur. Puis, plus rien. Ce n'est pas la paresse, ce n'est mme pas la vie un peu vapore que nous menons depuis plus d'une semaine, qui m'ont empche d'crire, c'est plutt que je ne voyais pas bien clair en moi, que je ne tenais peut-tre pas y voir clair. Au moment o cette enfant est entre dans ma vie, je songeais changer cette vie radicalement; je commenais me dire tout bas, trs bas, en tremblant: J'aime! La fiert, qui me rendait silencieuse et un peu froide auprs de Robert, qui me raidissait, qui me mettait sur la dfensive ds que sa mre voulait me parler de lui, se fondait peu peu--et que j'en tais donc heureuse! Je craignais de n'tre pas aime comme je voudrais tre aime, d'tre pouse surtout par raison, parce que ce mariage, aux yeux de tous les ntres, aux yeux du monde, semblait tout indiqu. Depuis quelques mois cette crainte s'effaait tout doucement, dlicieusement. A Paris, je ne sais comment cela s'est fait, mais Robert et moi nous nous rencontrions tout moment. Lorsqu'il entrait dans notre petit salon, ses yeux brillaient, ses lvres souriaient. Il tait heureux de se trouver ct de moi. Certes, il ne se posait pas en amoureux; tous deux nous savions trop que depuis des annes on nous destine l'un l'autre; mais il causait coeur ouvert, en camarade, en ami dvou, presque tendre. Si j'admirais un tableau, une pice de thtre, un livre, il se trouvait que lui aussi en tait enthousiasm. Son travail m'intresse; je lui ai t un peu utile, j'ai lu quelques ouvrages allemands son intention, j'ai pris des notes. Un jour il s'est cri: Quel bonheur de travailler avec vous, Marthe--je vois mieux avec vos yeux qu'avec les miens! Et subitement j'ai eu comme une vision d'une vie trs unie, trs heureuse, un peu srieuse peut-tre, mais pleine de tendresse et d'une grande douceur. Ce jour-l, il a gard ma main dans la sienne un peu longuement, et je n'ai pas song la retirer. C'est que nous sommes de si vieux amis, presque frre et soeur. Ah! voil... l'affection fraternelle est une chose fort douce, mais elle ne suffit pas; du moins, elle ne me suffirait pas. Et, depuis ce moment, je sens que je l'aime, que je l'aime avec toute la force de ma nature, avec emportement. Je m'observe pour ne pas le laisser voir, et cette crainte, la crainte surtout d'aimer plus qu'on ne m'aime, me rend froide, contrainte, mal gracieuse. Et pourtant... Sa mre a d lui raconter notre conversation. Hier, pour la premire fois, nous nous sommes trouvs seuls un instant. Aprs le djeuner--nous tions assez nombreux--il s'agissait d'tudier le jardin au point de vue d'un _lawn-tennis_ dont Edme a envie. Ce jeune officier, Georges Bertrand, camarade de Robert et qui ne me plat qu' moiti, avait entran ma soeur et les autres invits d'un ct, Robert et moi nous examinions la pelouse mme. Subitement, il me dit avec une sorte de rsolution presque dure dans les yeux et dans le son de la voix: --Marthe, ce n'est digne ni de vous ni de moi de rester dans une situation fausse. Nous nous voyons, nous agissons comme si... comme si rien n'avait t convenu. Et cependant nous devons nous marier un jour, n'est-ce pas vrai? Je me sentais glace... Pourquoi? Quel dmon est-ce qui me rend ainsi froide, au moment mme o, chez moi, le coeur dborde? C'est que peut-tre attendais-je de lui une certaine vibration dans la voix, quelque chose qui m'et cri bien plus que les paroles: Mais vous ne voyez donc pas que je vous aime! Avant de rpondre, je me dtournai un peu pour cueillir une rose, et ce fut sans un tremblement dans la voix, que je dis enfin: --coutez-moi, Robert; je ne veux pas d'engagement. Interrogez-vous comme je m'interroge moi-mme. Avant la fin de l't, ou nous nous sparerons bons amis, ou nous nous marierons. Jusque-l, restons libres, absolument libres. Si l'un de nous dit l'autre: Je ne vous aime pas comme je voudrais vous aimer, prenons l'engagement de ne sentir que de la reconnaissance; la pire dloyaut serait d'accepter le mariage sans amour. Robert me regarda longuement. Il semblait chercher sur mon visage quelque chose qui ne s'y trouvait pas; comme tout l'heure j'coutais le son de sa voix pour y dmler un tremblement que je n'entendis gure. Je me sentis de marbre, tant l'effort de me dominer tait grand. Il me semblait ce moment qu'il y aurait presque une dloyaut lui laisser entrevoir combien je l'aimais. Il eut un soupir ou de dcouragement ou d'impatience, je ne sais lequel. Alors, comme dpit, il me dit: --J'admire votre calme, votre bon sens... Restez libre. Quant moi, jusqu'au jour o vous m'aurez dit: Je ne vous aime pas, je me tiendrai pour votre fianc... --Non, non, ce ne serait pas juste! Je tremblais d'motion, et ma voix sonnait trangement mes propres oreilles. Peut-tre entrevit-il que mon calme n'tait que tout extrieur. --Comme il vous plaira, Marthe... --Et que personne ne se doute... --Personne ne se doutera... Du reste, ajouta-t-il avec amertume, il serait difficile, d'aprs votre attitude, de croire que nous songions une intimit autre que celle de vieux camarades. Ce sont l d'tranges fianailles. On dirait plutt une sorte de lutte entre deux volonts. Et, cependant, malgr tout, je suis heureuse. Il m'a sembl aussi que, depuis notre explication, Robert est plus son aise. Cet homme, dont la jeunesse absorbe et srieuse avait toujours manqu d'lan, semble vouloir se rattraper. Il se donne des vacances pleines et entires et il a l'air d'en jouir comme un colier. Sa mre rayonne. Je suis toute contente de l'atmosphre de joie qui nous environne et je rajeunis aussi. J'ai envie de chanter, de courir, de faire mille extravagances. Je ne me reconnais plus, et tante Rlie elle-mme, me voyant si contente, pardonne presque Edme, car c'est l'arrive de ma petite soeur qu'elle attribue ce changement subit. Et, certes, Edme y est bien pour quelque chose, sa jeunesse en fleur remplit l'air de joie, bouleverse la tranquillit un peu somnolente du vieux chteau, il lui faut du mouvement, du bruit, de l'imprvu; ce n'est pas une contemplative, certes, et son enthousiasme pour la campagne serait vite puis si, pour elle, la campagne ne reprsentait pas autre chose que les soins d'une basse-cour, les travaux des champs, ou mme le jardinage. Elle n'a rien de la paysanne. En revanche, la vie de chtelaine lui agre parfaitement, du moins pour le moment. Mme d'Ancel l'a prise en affection, de suite--comme tout le monde du reste--et complote avec elle des parties Trouville, des chevauches jusqu' la fort de Touques, des sauteries, que sais-je encore? Robert se trouve connatre un certain nombre de jeunes gens des environs et des diffrentes stations de bains de mer, et ces jeunes gens vont droit ma petite soeur comme les papillons la lumire. Ce quelque chose qui attire, ce don mystrieux qui ne tient mme pas la beaut, ce charme particulier de la femme ternellement adore, cette chose enfin que je n'ai pas, elle la possde un degr qui fait presque peur. Les paysans, qui respectueusement me saluent, se retournent pour la regarder; les animaux eux-mmes subissent ce magntisme curieux qui est en elle, les oiseaux ne s'envolent pas son approche, les chiens mendient ses caresses. Partout, et pour tous, elle est la souveraine, l'tre aim, ador. Je ne sais si elle a pleinement conscience de son pouvoir; elle en est certainement heureuse, elle en joue un peu, en vritable enfant. Si, par hasard, elle semble tente d'en abuser--cela lui arrive avec le capitaine Bertrand, par exemple--et si je lui fais un brin de morale, elle se jette dans mes bras, me jure qu'elle sera sage l'avenir. Elle est de ces pnitentes qui, grce une confession passe, sres de l'absolution venir, continuent pcher avec une dsinvolture parfaite. Elles s'y croient presque autorises. Mais elle est si enfant, ma petite Edme! si affectueuse, si pleine de reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rlie m'a dit, l'autre jour, ce propos: Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement elle se caresse moi, ce qui est tout diffrent. C'est bien comme cela qu'Edme te caresse, va! Malgr cette svrit de jugement, tante Rlie se laisse tout de mme prendre aux enchantements de la magicienne. Je ne crois pas Edme extraordinairement intelligente, je doute que les grands problmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalit de l'me ou mme de la question sociale, aient jamais beaucoup troubl son sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est trs fine. Puis elle veut tre aime de tous et toujours, et elle a mille faons d'arriver ses fins. Elle a de suite flair en tante Rlie une nature d'artiste qui, dfaut de crayons et de couleurs, fait avec son aiguille de pures merveilles. Edme sait peut-tre ourler un mouchoir et encore n'en suis-je pas bien sre, mais elle a demand avec un srieux imperturbable ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie dlicate et complique dont elle fait des draperies, des meubles entiers, des choses exquises, trop belles mon gr pour qu'on ose carrment s'en servir. Il a fallu montrer cette novice enthousiaste les vieilles chasubles, les ornements d'glise ramasss grand'peine chez les brocanteurs: Seulement, s'cria-t-elle, vous n'en direz rien M. le cur, lui qui admire navement ce que je fais, s'il pouvait se douter! Et la petite de rpondre gravement: Ce serait trahir le secret professionnel, puisque j'aspire tre votre lve! Tante Rlie, quand elle se met douter de quelque chose, a une faon toute particulire de renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: Ce petit masque se moque de moi. Mais le petit masque sage comme une image s'appliqua pendant une grande heure apprendre un point, tout en causant d'une faon trs sense, de tenais un livre la main pendant la sance, et j'avais peine tenir mon srieux. La svrit de ma tante fondait, fondait vue d'oeil. Cette heure de patience aura plus fait pour la cause de l'intruse, comme elle l'appelait encore, que les dmonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure coule, Edme serra son ouvrage dans un petit ncessaire deluxe--peu utile naturellement--puis dit gentiment: Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons courir dans le parc; ma sagesse est encore dans sa plus tendre enfance, il faut savoir la mnager... Tante Rlie haussa les paules, mais elle eut pour son lve un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu plus et elle sera gagne elle aussi! IV D'aprs toutes les prvisions Robert d'Ancel tait destin une vie de dsoeuvrement et de folies. Fils unique de veuve, matre, trs jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les tudes graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, l'ge des passions, il se sentit surtout attir vers les choses de l'esprit. Elve de l'cole des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spcialisa, ce qui est le signe d'une vritable vocation. L'histoire l'attirait particulirement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conut, trs jeune, l'ide d'un ouvrage qu'il devait intituler: _Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe sicles_, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des annes de travail. Il apprcia alors cette aisance qui lui permettait l'tude dsintresse, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligs de gagner leur vie, sont bien forcs de s'interdire. Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore crit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les tudes s'largissaient mesure qu'il avanait; il cherchait dominer son sujet, il en tait venu lutter avec lui, et souvent il se dcourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, titre d'essai, il avait crit quelques articles pour la _Revue historique_, et ces articles avaient t assez gots dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet ct de son sujet principal, rempli de petits dtails amusants, touchant de prs cette socit du dix-huitime sicle qui excite la curiosit des gens du monde aussi bien que celle des rudits, il l'avait trait en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces annes de prparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'tude pour la grande revue; il l'crivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'rudition qui en faisait le fond. L'article fut accept de suite et publi sans trop de retard. Il eut un succs vritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succs. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au pass le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait dsormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, tait loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il tait fort. De cette lutte intrieure, il avait toujours gard le secret. Elle l'avait passionn, absorb, l'avait rendu taciturne, et les annes s'taient ainsi passes, silencieuses et trs rapides. Il avait pour sa mre une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: Je ne suis pas sr de moi, ton fils ne sera peut-tre qu'un rat comme il y en a tant! Elle aurait souffert et n'aurait pas compris. Ce qu'elle comprenait difficilement, c'tait la vie de reclus que menait ce grand garon bien portant, qui savait trs bien, l'occasion, tre gai, un peu fou mme, comme par une dtente subite. Il est vrai qu'il passait beaucoup de son temps Paris tandis quelle vivait toute l'anne la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, mme en hiver, et lui consacrait presque toujours l't entier. Il s'enfermait alors du matin au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois elle l'entranait faire une promenade; mais c'tait tout. Et ce genre de vie semblait lui convenir parfaitement; il tait mme gai, et causait avec elle coeur ouvert. Naturellement, Mme d'Ancel rvait de le marier. Sa voisine, Marthe Levasseur, tait, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien d'autres encore, la femme idale qu'il fallait ce garon srieux. Robert, pendant des annes, n'avait pas voulu entendre parler de mariage. Un triste cadeau vraiment faire une femme qu'un mari tout poussireux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies! Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires, avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe pour le mariage de convenance, son refus obstin de se laisser marier, sa sauvagerie, tout cela, mesure qu'il y rflchissait, finissait par intresser Robert. Enfin, l'attrait rel qu'il subissait ayant, durant l'hiver o les deux jeunes gens s'taient vus plus que d'ordinaire, augment sensiblement, le jeune savant crut, trs sincrement, qu'il tait amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'tre son mari, que la vie, passe ct d'une femme intelligente et srieuse, serait une chose fort douce. Aussi, lorsque sa mre, un peu tremblante l'ide de l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva, et, clin, se mit genoux auprs de sa mre, comme lorsqu'il tait petit; l'entourant de ses bras, il lui dit: --a te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un fils? --Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir! --Je comprends cela, pauvre mre chrie que j'abandonne si souvent pour me fourrer dans mes ternelles notes! --Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes Marthe, pouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle, et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme. --Quelle maman sentimentale j'ai l!... L'amour, c'est un bien gros mot. J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je pense que je m'tais tromp compltement. Tu sais, rien du grand jeu: ni tempte, ni cris, ni dsespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement de coeur, certes, quand j'tais... comment dirais-je?... remplac; puis une boute de travail en perdre le boire et le manger. Je me ttais alors. Fini, plus rien. --J'espre bien, mon fils, que, lorsque tu songes Marthe, il ne peut y avoir aucune comparaison avec... --Aucune, mre, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois que je l'ai toujours aime infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois pas. Au fond, j'en suis peut-tre incapable, de cette passion. Si Marthe devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur infinie au coeur, c'est peut-tre aprs tout de l'amour... si elle devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai ravi. Cela te suffit il? --A moi, oui. Mais elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite, souffrir sa mre, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une faon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous pour vous dcider. --J'aimerais bien mieux que ce ft dcid de suite. Une fois ma parole engage, je me connais, je ne regarderais ni droite ni gauche; mais ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements... --Te gnent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mre en riant. --C'est cela mme. C'tait cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en voquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagne d'une autre. Les deux soeurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande, mince, srieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne, ptrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlaces, et il n'tait pas sur d'couter la voix au beau timbre grave plutt que le rire perl, de suivre plus longuement du regard l'an plutt que la cadette. Il en rsultait un malaise qu'il se refusait dfinir, presque un remords qu'il ne voulait pas analyser. Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'tre pas li par des serments d'amoureux celle qu'il dsirait toujours pouser. Non seulement il n'tait li par aucun serment, mais, de plus, personne, dans leur entourage, ne semblait souponner entre eux une intimit plus grande que par le pass; pas mme la tante Rlie dont les sermons taient rests si longtemps sans le moindre rsultat qu'elle renonait en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'ide que Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au chteau plus souvent que par le pass, mais la prsence d'Edme, les runions frquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaiet qui mettait tout le monde un peu en l'air, suffisaient expliquer ces frquentes visites. De plus, le jeune homme avait dclar que, se sentant rellement un peu surmen par le travail acharn de l'hiver, il comptait se mettre au vert compltement pendant la belle saison, vivre en plein air, nager, monter cheval, danser et faire mille folies. Le chteau se trouvait, d'une faon ou d'une autre, toujours sur son chemin. Il venait souvent accompagn de son ancien camarade, le capitaine Bertrand. Ils avaient t assez intimes au collge, tout en se querellant fort, et en ayant sur toutes choses des ides diamtralement opposes; puis, aprs une dispute violente, tous deux se recherchaient; les diffrences mmes de leurs tempraments produisaient comme un attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout temps, Georges Bertrand avait annonc qu'il entrerait Saint-Cyr, et ds sa quatrime il affectait un mpris profond pour tous les pkins, pour les hommes d'tude surtout. Il tait naturellement violent et quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait l'argument suprme, et il tait fort redoute de ses camarades d'humeur pacifique. Robert lui ayant prouv en mainte occasion que les raisons morales n'taient pas les seules o il excellt, Georges conut un certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et savait s'en servir. Puis, pendant des annes, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils se retrouvrent par hasard un dner, se tutoyrent de nouveau, et le capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps autre chez son ancien camarade, et de l'entraner au Bois. Le capitaine ayant fait une assez vilaine maladie, il obtint un long cong de convalescence qu'il alla passer Trouville. Mais, sous cette apparente intimit, l'irritation se montrait, comme au temps du collge, moins ouvertement sans doute, plus srieuse au fond. Les dfauts de caractre du jeune officier s'taient encore accentus, la vie de garnison, le commandement, y avaient aid. Lui-mme racontait volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique ailleurs, disant qu'une arme n'est rellement forte que lorsque les soldats sont rduits l'tat de machines. Un jour, il raconta, devant les deux soeurs, comment il avait dompt un soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant ternellement en faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corves de toutes sortes, le mtant enfin en en faisant une brute. Puis, un jour, la brute s'tait rvolte de nouveau, le soldat avait disparu, tait port comme dserteur. --'a t un fier dbarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commenait gagner les autres. --Et voil, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grce vous. Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine. --C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de bl, mademoiselle. Il faut l'obissance passive chez le soldat. --Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la duret. Edme avait cout sans rien dire. Le capitaine Bertrand, trs beau garon, l'oeil bleu dur et froid, l'attirait trangement. Elle trouva Marthe trs svre dans son apprciation et sut gr au capitaine de rpondre en plaisantant, comme si, de fait, une apprciation fminine sur pareille matire ne pouvait se traiter srieusement. Il ne dplaisait pas Edme de penser que cet homme faisait peur aux soldats, tait capable de violence, d'injustice mme, car auprs d'elle il se montrait soumis et doux, dompt son tour. Il n'y avait pas en douter, le capitaine Bertrand tait ses pieds, elle en faisait ce qu'elle voulait, le forait rougir et plir selon qu'elle tait pour lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette extraordinairement. Les sermons de la soeur ane n'y faisaient rien, et Marthe eut pour la premire fois conscience que les tres en apparence faibles et mallables ont parfois une puissance de rsistance, une obstination lastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas beaucoup de prise sur eux: Puisque a m'amuse! Edme ne sortait pas de l. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice, servir qu'au bon plaisir de Mlle Edme Levasseur, parce que celle-ci tait fort jolie, charmeuse, dlicieuse en un mot! Marthe, enlace, caresse, renonait son homlie. Aprs tout, le capitaine saurait bien se dfendre au besoin, et, pourvu qu'Edme ne le lui donnt pas comme beau-frre, elle n'en demandait pas plus. L'pouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimit que de l'annuaire et des promotions de camarades indment favoriss!... Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les jolis noms particule... Et la folle enfant s'arrta, un peu confuse, et devint toute rouge. --Toi, je t'adore! s'cria Edme en arrtant d'un geste le sermon prt recommencer. Tu es un cur en jupons qui me va tout fait. Mais, vois-tu, soeur chrie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres srieux, je ne serai jamais une femme remarquable--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout le monde dit que tu es remarquable, moi la premire. Mme d'Ancel ne peut prononcer ton nom sans proclamer tes mrites, son docte fils cause avec toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc tre assommant! Moi, on ne me parle que de leons de natation, de sauteries, de choses gaies et jolies et dlicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un tre faible qu'on traite avec une douceur apitoye, qui on donne ternellement des bonbons, qu'on aime voir par, pimpant, souriant, dont la mission en ce monde est d'tre joli et de se laisser protger. Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes. Au fond, je ne suis peut-tre pas la poupe que l'on croit. Je sais trs bien ce que je veux et o je vais. J'ai de la volont, moi aussi! Peu peu Edme s'tait monte, ses joues taient rouges, ses yeux brillants. --A qui en as-tu, ma petite Edme? Tu es ce que tu es, c'est--dire tout simplement adorable! Chez Edme les sensations, mme violentes, ne duraient gure. Elle se mit rire et se coula dans les bras de sa soeur d'un geste si clin que celle-ci en fut toute mue. --Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes? --Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu' prsent mon coeur tait rest un peu ferm. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne voulais pas d'abord; tu y es bien entr, va! Je t'aime en soeur, presque en mre. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que je ne fasse pour te donner le bonheur. --Rien? murmura la petite soeur. --Rien. Edme resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute srieuse maintenant: --coute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure, plus affectueuse, plus digne d'tre aime que je ne le suis vraiment. J'ai dj essay de te faire comprendre combien j'ai de dfauts, tu ne veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi. --Aime-moi, Edme; cela me suffira toujours. --Ah! pour cela!... Et un grand baiser termina la phrase. V Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait ador, vivait extrmement retire. Pour la premire fois elle songea ouvrir sa maison, recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est trs peupl l't, les chteaux, les villas, les manoirs--mot qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu' faire un signe pour se voir trs entoure. Elle donna un grand dner en l'honneur d'Edme Levasseur, dont l'arrive au chteau de la Cte-Boise avait t fort commente dans le pays. A la campagne, tout se sait. Chacun connaissait l'histoire de la pauvre petite Mme Levasseur, comme on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin avait ht la fin; et l'adoption de cette demi-soeur par Mlle Levasseur, l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime, avaient t trs diversement juges. M. le cur approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait accompli un devoir, un devoir difficile, pnible mme, et l au moins la vertu avait apport sa propre rcompense. En arrachant cette charmante enfant un milieu dangereux o son me et t en pril, des parents touchant de prs ou de loin au thtre, Marthe avait trouv une compagne gaie et jeune, une soeur trs affectueuse, trs reconnaissante et qui faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le cur, le meilleur homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait plaisir voir le banc du chteau si bien rempli, et Edme assistait avec un srieux parfait aux offices; une fois mme elle avait qut. Aussi, M. le cur, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de cette ravissante jeune fille. L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du chteau, c'tait une grande maison trs moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit tait plat, avec une balustrade; de l-haut la vue tait si belle que souvent, le soir, on s'y installait. Derrire la maison s'tendaient, comme tout le long de la cte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour les fleurs se donnait pleine carrire dans le vaste jardin qui descendait en pente trs rapide jusqu' la grand'route. Personne dans tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses d'un vert d'meraude au gazon fin et serr, pour ses roses surtout, qui gayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les varits les plus rares s'talaient triomphantes dans chaque coin de la proprit et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adresst jamais Marthe c'tait de prfrer ses bois son jardin, de se perdre pendant des heures l'ombre des alles, d'y rver, plutt que de jardiner avec passion, promener son scateur sur ses rosiers et faire une guerre sans merci aux pucerons qui les menaaient. Mais la perfection n'est pas de ce monde! Les deux soeurs, accompagnes de tante Rlie, arrivrent le jour du grand dner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel aprs-midi de juillet au milieu du parfum dlicieux des roses, alors dans tout l'clat de leur splendeur. Elles taient toutes deux vtues de blanc, mais la robe de Marthe en toffe souple de laine tait un peu svre, sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edme en mousseline de soie trs lgre moussait autour de sa jolie taille, s'gayait de noeuds d'un rose trs ple, faisait valoir sa beaut frle de blonde aux yeux noirs. La tante Rlie, tout en reniflant d'une faon batailleuse, dut s'avouer qu'il tait rarement donn de voir une petite personne plus attrayante, plus dlicieusement jolie. Et sage comme une image, avec cela! Elle ne quittait pas son ane d'une semelle, cherchait teindre l'clat de ses yeux, mettre une sourdine son rire, ne pas tre le moins du monde coquette, afin de mriter des loges au lieu d'un sermon au retour. Elle tait, ainsi, damner un saint. Quand ses paupires baisses se relevaient subitement, les yeux n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout d'un coup dans un sourire blouissant. Comme Edme ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert conduisit les soeurs faire l'invitable tour du propritaire. La pente tait si rapide que la maison avait presque un tage de moins derrire que sur le devant. D'une alle, on plongeait dans une vaste pice encombre de bibliothques, un peu svrement meuble, dont le bureau tait couvert de papiers et de livres assez mal rangs. Edme, curieuse, allongea le cou. --C'est l que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un livre terriblement srieux, ce que l'on m'a dit? --C'est l mme, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du jardin est presque toujours dsert et, comme vous voyez, en deux enjambes je peux tre dans les bois. --Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez pas la porte, mais que vous sautez par la fentre. --En effet. C'est une habitude d'enfance laquelle je n'ai jamais pu renoncer. C'est si commode, et il ne faut mme pas tre gymnaste mrite pour rentrer de la mme faon. Vous voyez que les maisons bties en dpit du bon sens, sur une pente trs raide, ont du bon. --Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans faon, d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rverais aux voleurs toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'cria Edme qui ne posait nullement pour le courage. --Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble l-bas, ma mre me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi depuis des annes dans son tui. De plus, elle m'a arrang cette belle panoplie, moins comme ornement au-dessus de la chemine que pour faire croire que je suis une me belliqueuse. Je me fie plutt la tranquillit du pays qu' une rputation usurpe.... Mais, si vous croyez en tre quitte, mademoiselle Edme, avec un regard jet travers une fentre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste admirer notre basse-cour, une basse-cour modle s'il vous plat, et qui fait honte celle du chteau, nos curies, nos champs, nos prairies o l'on fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous fera apprcier le dner de ma mre. Entre nous, elle n'en dort pas depuis une semaine, maman, de peur que son dner ne soit pas la hauteur de la solennit. Voil des annes qu'elle n'a reu peu prs que son cur et nos deux amies du chteau. Allons la recherche d'un apptit srieux! _(A suivre.)_ Jeanne Mairet. [Illustration.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891, by L'Illustration- Various License: Share Alike