Produced by Jeroen Hellingman and Rnald Lvesque L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905 [Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.] Supplments de ce numro: 1 Quatre pages tires part sur la COUPE DES PYRNES. 2 Supplment musical contenant un fragment des HRTIQUES. [Illustration: L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: 75 Centimes._ SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1905 _63e Anne.--N 3262_] [Illustration: LES TROIS ARTISANS DE LA PAIX RUSSO-JAPONAISE Le prsident Thodore Roosevelt, le baron Komura et M. Serge Witte. Trois portraits caractristiques, d'aprs des photographies instantanes. _Stereograph copyright 1905 by Underwood and Underwood, London and New-York_.] COURRIER DE PARIS JOURNAL D'UNE TRANGRE Une amie m'crit: Vous vous plaignez d'avoir retrouv Paris sur les plages du Sud-Ouest? Alors, remontez au nord et suivez la cte bretonne. Il y a bien l encore, pour la femme sauvage que vous tes, quelques coins viter et, si les lgances de Biarritz vous ont fait peur, je doute que celles de Dinard vous sduisent. A Dinard aussi, vous trouverez une nature terriblement pomponne, ratisse, truque; trop de magasins l'instar de Paris; tout l'implacable attirail des grandes villgiatures mondaines... Mais n'allez pas jusque-l. Simplement promenez-vous, en de de Saint-Enogat, le long de ce dlicieux morceau de littoral qui va du cap Frhel Saint-Lunaire. L vraiment vous savourerez la volupt d'ignorer Paris pendant quelques jours, ce qui vous sera une bonne faon de vous prparer le mieux _raimer_ le mois prochain. J'ai suivi le conseil qu'on me donnait. Je connaissais un peu ce pays; j'y suis retourne, et depuis une semaine j'ai vcu selon mon rve, en effet,--au milieu de braves gens venus ici, comme moi, pour s'y abrutir dlicieusement dans la contemplation d'un horizon d'meraude; pour y regarder du matin au soir la vague ourler d'cume les granits noirs de la plage silencieuse, en ne pensant rien du tout. J'avais emport des livres, je ne les lis pas. Et mes voisins d'htel ont les poches bourres de journaux dont ils oublient de dchirer les bandes. Qu'est-ce que cela nous fait, ce qui se passe hors d'ici? On n'imagine pas quelle distance prodigieuse il y a entre Paris et tels coins d'univers que spare peine du boulevard un trajet de dix heures d'express et comme l'attrait de ce qu'on appelle des nouvelles s'amoindrit, se banalise, se dnature au cours de certains voyages... On m'apporte la plage mon journal tous les matins. Et, tandis qu'autour de moi les enfants jouent, construisent des forts dans le sable et que, tout l-bas, l'eau dort parmi les rochers nus ou mugit doucement dans l'effort de travail qui la ramne, comme lentes enjambes, vers l'alignement rose et blanc de nos cabines, je regarde ce que dit, ce que fait Paris... Dplacements ministriels... Assemble gnrale des actionnaires du Printemps... L'escroc Gallay ramen de Bahia... Au courrier des thtres: le directeur du Gymnase vient d'engager je ne sais qui; celui du Vaudeville nous fait connatre le programme de sa saison. Pourquoi ces choses, qui m'intressaient il y a quinze jours, ne m'intressent-elles plus? Je n'prouve mme pas le besoin d'en vouloir M. Brard, contre qui je vois qu'une campagne furieuse est engage par quelques journaux. On reproche ce haut fonctionnaire d'accabler ses commis de trop d'ouvrage, sans profit pour une clientle qui se plaint de n'avoir jamais t plus mal servie. En effet, il se peut que les lettres que j'ai crites cet t n'aient pas toutes atteint leur destination dans le dlai prescrit; et, plusieurs fois aussi, il m'a sembl que mes dpches n'excdaient gure en vitesse l'allure d'un train de marchandises. Je n'en ressens aucun dpit; et, dans l'immense paix qui m'enveloppe, j'excuse les tlgraphistes d'avoir, eux aussi, en ce moment, l'me distraite ou la main molle... J'excuserais mme les politiciens de ne point faire ce mois-ci de politique. Je lis--j'essaye de lire ce qu'ils crivent. Je les vois changer les mmes injures que l'hiver dernier, pour les mmes raisons qui les feront de nouveau s'entre-dvorer l'hiver prochain; et j'admire la tnacit de passions si fortes qu'elles rsistent mme aux sductions d'une trve possible--la trve des grandes vacances. Je me rappelle qu'un jour un Irlandais de mes amis, qui je rendais visite, Dublin, me dit: --Quel dommage, madame, que vous n'ayez pas t ici le 12 juillet dernier. C'est le jour o les catholiques et les protestants se battent dans les rues. Vous ne sauriez imaginer combien cela est curieux. Ds le matin, la police et la troupe prennent leurs dispositions en vue des bagarres de la journe. De leur ct, catholiques et protestants s'assemblent, s'organisent et s'arment. Il y a chaque fois des blesss et des morts. --Pourquoi ce jour-l, demandai-je, et non un autre? --C'est que le 12 juillet marque l'anniversaire de la fondation de notre Ligue catholique en Irlande. Les adversaires des deux camps, qui se dtestent toute l'anne, ont donc choisi ce jour pour rgler leurs comptes et foncer loyalement les uns sur les autres. Cela fait, chacun retourne ses affaires et, pendant tout le reste de l'anne, on est tranquille. Voil de la sagesse. Pourquoi les polmistes de France n'imitent-ils pas cet exemple? On ne saurait leur demander de ne s'injurier qu'un jour par an; mais ne serait-ce pas charmant qu'ils consentissent se reposer, l't venu, et que, durant ces deux mois d't o la mer est si belle, ils fissent semblant de s'oublier les uns les autres? En vrit, l'inutilit de toute cette prose me confond. Mais ce sont surtout nos chroniqueurs, nos chotiers--les professionnels de la fantaisie--qui me semblent falots, vus de si loin... Car eux non plus ne dsarment pas. Ils ne consentent pas cesser d'tre spirituels un instant. Mme la campagne o ils se sont retirs--et feignent de vouloir qu'on les oublie--ils ont des mots cruels ou charmants que leurs amis rapportent diligemment, comme un butin prcieux, aux gazettes, ou qu'eux-mmes prennent soin d'y adresser. Et ces mots ne semblent plus drles du tout... Ils ressemblent ces coquillages qu'on voit au bord de la mer, sur lesquels l'humidit de l'eau fait chatoyer mille couleurs tendres et qui ont, dans l'instant o on les ramasse, une grce trange de joyaux vivants. Tirez-les, au bout de quelques jours, du filet ou de la poche o vous les avez mis. Ce sont de petites choses dessches, sans couleur, et qui semblent mortes. Les mots que nous fabrique l'esprit parisien ressemblent cela. C'est _sur place_ qu'il les faut ramasser et qu'il en faut jouir. A distance, ils n'amusent plus; leurs couleurs s'teignent, leur grce semble fane. Ce sont les coquillages de la plage parisienne; des coquillages qui, cette poque-ci de l'anne surtout, ne supportent point les dplacements. Car il nous importe si peu qu'il y ait, cinq ou six cents kilomtres d'ici, des hommes d'esprit! La mer nous procure une joie suprieure toutes; en amusant nos yeux par l'incessante diversit de ses spectacles, elle nous te le got, la volont de penser; et c'est--au gr d'une force, implacable et trs douce la fois, qui le berce--comme un anantissement dlicieux de tout l'esprit. Nous sommes ici, l'heure de la mare basse, l'heure du bain-- toutes les heures--quelques centaines de flneurs qui gotons cette joie et qu'a rassembls sur cette petite plage lointaine un mme besoin de fuir pour un instant le monde, de nous reposer de l'esprit de Paris. Cette communaut de sentiment cre parmi nous des rapprochements inattendus, des amitis phmres, mais qui ont leur charme et leur prix. Liaisons de plage. J'ai entendu souvent des gens se moquer de ces liaisons-l. Et il est vrai que ce coin de grve o je passe mes journes est le centre d'un bien trange assemblement de personnes. Les conditions sociales les plus diverses sont reprsentes l et fraternellement s'y coudoient, s'y mlent... Je note: une famille de fonctionnaires, un peintre connu, les femmes et les enfants de deux industriels et d'un banquier parisiens, une cantatrice clbre qui gote en notre compagnie le rconfort de quelques semaines d'embourgeoisement... L'agrment de cette runion a attir vers nous une clientle de jeunes gens dont la jovialit entretient autour de nous une atmosphre de bonne humeur un peu folle. Et, petit petit, un courant de familiarit s'est tabli. La continuit du contact incite de vnielles audaces. On affuble de sobriquets les jeunes gens; les enfants, aprs huit jours de tennis, se tutoient. Nous formons une espce de grande famille, improvise on ne sait comment, qui se disloquera dans quelques jours. Et cette sparation, je le sens dj, nous laissera au coeur une petite mlancolie. N'avons-nous pas joui, en effet, durant ces journes si vite passes ne rien faire, d'un des plus rares plaisirs que la vie offre aux hommes: celui de s'abandonner librement aux sympathies que cre le hasard des rencontres? Toute l'anne, des ncessits de mtier, des prjugs, le souci de je ne sais quelles convenances familiales ou mondaines, nous ont interdit d'user de cette libert-l, car nos amitis sont soumises; dans l'ordinaire de l'existence, un rgime de discipline et de prcautions qui ne souffre gure qu'on l'enfreigne... C'est le charme des vacances, justement, de rendre pour quelques semaines ces infractions possibles. Et il en rsulte une infinie douceur de vivre. Nul souci des conditions et du rang: on a fui, pour se reposer, l'agitation des villes; on a ressenti, devant les prodigieuses beauts du ciel et de la mer, des motions pareilles; en causant, on s'est aperu qu'il y a un certain nombre de choses qu'on aime ou qu'on dteste de la mme faon; on s'est rapproch; et voil une amiti improvise pour un mois, pour huit jours. Amiti ncessaire? Non. Solide? J'en doute. Dsintresse? Assurment. Et sont-elles si nombreuses, les amitis o l'intrt, l'habitude, le prjug, la vanit, n'ont point de part et qu'a seule formes la fraternit spontane de deux esprits, de deux coeurs, de deux caprices? Ne mdisons pas trop des liaisons de plage. SONIA. LE 19 AOUT A MOSCOU S'il est, entre toutes les villes de Russie, une ville qui ait d tre due par la promulgation du manifeste imprial instituant la douma d'empire, c'est bien Moscou. Aspirant tout coup reprendre son rang de capitale politique de l'empire, au point d'veiller les susceptibilits de Saint-Ptersbourg, la capitale administrative, Moscou, a jou, dans le dveloppement de la crise actuelle, le rle le plus actif, le plus efficace. C'est l qu'est n, sous l'inspiration de M. Chipof, ancien maire de Moscou, tout ce mouvement des zemstvos qui a mu la bureaucratie et le gouvernement et prcipit, videmment, la dcision impriale. Moscou est, et va demeurer pour longtemps, sans doute, la premire citadelle du parlementarisme russe. Les Moscovites sont si bien conscients de l'action qu'ils ont exerce; ils taient si intimement persuads qu'on leur rendait, au dehors, une justice entire, qu'ils n'avaient manifest nulle surprise quand on leur avait annonc que c'est du haut du Kremlin, de l'iconostase de cette cathdrale de l'Assomption o les tsars ceignent la lourde couronne bilobe, que serait promulgue la Constitution. On leur avait fix la date de cette crmonie: le 30 juillet--12 aot, jour anniversaire de la naissance de l'hritier imprial. On leur avait laiss esprer que le tsar, en personne, viendrait solennellement proclamer _urbi et orbi_, en ce lieu auguste, ses volonts. Puis, le 12 aot avait pass sans rien raliser de toutes ces esprances. Et Une semaine seulement, jour pour jour, aprs cette date tant attendue, le manifeste paraissait au _Moniteur du gouvernement_, sans clats, sans fanfares. Le lendemain, il en tait donn lecture, la fin de l'office, dans la cathdrale de l'Assomption--comme par les popes dans chaque glise des Russies--par le mtropolite charg d'or et de gemmes. Mais la foule qui l'coutait, recueillie, sans trop comprendre au juste, peut-tre,--cette foule, en majeure partie, connaissait dj et la proclamation et la loi qu'elle annonce. Elle tait venue l surtout pour jouir de la pompe habituelle ces offices solennels, du dfil des quipages amenant au Kremlin la phalange brillante des fonctionnaires, des officiers en uniformes de gala. Car tout ce qui sait lire avait longuement lu et relu, ds la veille, la parole impriale. Les voyageurs placides des tramways, les flneurs dsoeuvrs des jardins et des boulevards, les _izvosztchiks_ sur leur petit sige bas, guettant le client quelque coin de rue, tous penchs, attentifs, sur les pages blanches et noires des journaux, sur les larges feuilles vertes des tlgrammes, avaient mdit ce manifeste de Nicolas II, ces articles de loi, qui remplissaient quelques colonnes des gazettes et qui vont changer peut-tre du tout au tout les destines de la vieille, de la sainte Russie. LES JAPONAISES DE LA CROIX-ROUGE Depuis le commencement de la guerre russo-japonaise, nous avons publi de nombreuses gravures initiant nos lecteurs au fonctionnement des ambulances nippones dans les diverses phases d'une bataille. On sait que l'organisation de ce service a provoqu l'admiration de tous les officiers europens. [Illustration: LA CROIX-ROUGE AU JAPON.--Princesses japonaises apprenant panser les blesss.] Au Japon mme, on a surtout remarqu le rle des femmes. Toutes se sont affilies la Croix-Rouge et, non contentes de travailler pour les soldats tombs en Mandchourie, les plus grandes dames ont tenu, comme leurs soeurs des autres pays en pareille circonstance, soigner elles-mmes les blesss des deux nations qui avaient t ramens dans l'empire du mikado. En Russie, d'ailleurs, on avait constat le mme lan et, au dbut des hostilits, nous avons montr l'impratrice prsidant elle-mme l'ouvroir des dames de Saint-Ptersbourg. La gravure que nous donnons aujourd'hui traduit, avec une loquente et gracieuse simplicit, cet tat d'me des nobles japonaises. Dans un coin de parc, les princesses Nashimoto et Yorihito ont fait apporter un mannequin spcialement construit pour cet usage. Sous les yeux de la baronne Sannomiya, Anglaise d'origine, directrice de la Croix-Rouge, guides par un vnrable docteur de leur pays, elles apprennent panser les blessures que font les balles et les shrapnells. Et la grce du tableau forme un contraste saisissant avec les scnes de tuerie qu'il voque. [Illustration: Les dvorniks (concierges) lisant le journal devant leur porte.] [Illustration: Les izvosztchiks (cochers de fiacre) le lisant sur leur sige.] [Illustration: Vendeur de journaux devant un tramway.] [Illustration: Sur les bancs des promenades publiques.] ASPECT DE MOSCOU, LE 19 AOUT, JOUR DE LA PUBLICATION DE L'OUKASE CRANT UNE ASSEMBLE NATIONALE DEUX GRANDS VNEMENTS EN RUSSIE: L'ASSEMBLE NATIONALE ET LA PAIX AVEC LE JAPON [Illustration: LA LECTURE DES JOURNAUX DANS LE PEUPLE _Photographie prise Moscou, sur un march aux fruits, par notre correspondant._] Nous avons montr plus haut quelle impression avait produite, Moscou, la publication du manifeste imprial annonant l'institution d'une assemble nationale, avec quel empressement on s'tait jet sur les feuilles o tait reproduit ce document historique, et quel spectacle, assez inusit, avait offert toute une journe l'ancienne capitale des tsars, avec cette multitude de gens presss de lire la proclamation impriale depuis si longtemps attendue. A quelques jours de l, un autre vnement, non moins grand, non moins dsir, la conclusion de la paix avec le Japon, allait donner aux journaux russes l'occasion d'un gros tirage,--fait rare dans leurs annales. Et l'on put revoir, au seuil des maisons, aux carrefours, dans les petits marchs que tiennent, de place en place, les marchands ambulants, les mmes scnes se reproduire, et les lettrs dchiffrant pour leurs camarades ignorants les gazettes, et leur apprenant, d'une Voix souvent mal assure, l'mouvante nouvelle aprs laquelle soupirait depuis des mois la Russie entire. [Illustration: L'clipse 1 h. 9 (ciel couvert).] [Illustration: L'clipse 1 h. 15 (ciel dgag).] [Illustration: Boulevard des Italiens, sur un toit: le photographe Gerschell prenant les deux images de l'clipse.] [Illustration: Observation du phnomne rflchi dans un seau.] [Illustration: Les agents en observation.] [Illustration: A travers son parapluie.] Les photographies scientifiques prises par les astronomes en Espagne ou en Tunisie, dans les rgions de l'clipse totale, n'ont pu nous parvenir encore. Mais nous pouvons du moins enregistrer, ds cette semaine, le succs de curiosit qu'a obtenu Paris mme l'clipse partielle, dont toute la France a d se contenter. C'tait l'heure du djeuner, et les quartiers ouvriers, avec le va-et-vient qui les anime ce moment, comme les boulevards et les rues du centre, o les flneurs semblaient s'tre donn rendez-vous avec les employs et les midinettes chappes de leurs, ateliers, ont prsent le spectacle le plus original. Les nuages s'tant carts la minute voulue, vers une heure, chacun cherchait voir de son mieux le phnomne sa faon, d'aprs les recettes de son journal, qui travers de vieux clichs photographiques ou des verres fums la flamme d'une bougie et qui noircissaient les doigts, qui par des trous d'pingle percs au fond de son chapeau ou au travers d'une feuille de carton, tel fantaisiste ingnieux enfin travers l'toffe mince de son parapluie. Dans les restaurants soudain vids, les tables demeuraient dsertes. Mille petites scnes amusantes s'offraient, le long du trottoir, l'observateur. Ce sont quelques-unes d'entre elles que _L'Illustration_, grce l'ubiquit et la rapidit de ses services photographiques, peut offrir ici ses lecteurs. [Illustration: Contre la balustrade du Mtro, place de l'Opra.] [Illustration: Les balcons de la mode, rue de la Paix.] [Illustration: Par un trou de son chapeau.] [Illustration: Les midinettes, rue de la Paix.] [Illustration: Un observateur attentif.] [Illustration: L'CLIPSE DE SOLEIL DU 30 AOUT, A PARIS.] [Illustration: M. Alexandre Brard, sous-secrtaire d'tat, dans son cabinet de travail, avec M. Pierre Jouhannaud, son chef de cabinet.] LA "CRISE" DES POSTES Personne ne peut plus l'ignorer. Elle a fait trop de bruit. Les journaux sont remplis de dolances et de plaintes: public d'un ct, employs de l'autre se rpondent en lamentations alternes, comme les strophes et les antistrophes du choeur antique. Ceux-ci sont surmens, ceux-l sont mal servis. Le public y met plus d'acharnement que les employs, disposs en gnral rendre hommage la bienveillance particulire du sous-secrtaire d'tat aux Postes et Tlgraphes, M. Alexandre Brard, et mettre hors de discussion les bonnes intentions d'un chef qui a fait pour eux plus qu'aucun de ses prdcesseurs. En somme, cette crise est priodique: elle se reproduit chaque anne avec la saison des villgiatures. On donnait, l'autre jour, un exemple bien caractristique de cette augmentation du trafic postal qu'apporte l't: la receveuse d'une petite commune du Pas-de-Calais qui n'a, en hiver, que 1.500 habitants, a d expdier, du 20 juillet au 20 aot, 30.000 cartes postales illustres--1.000 par jour! Le croirait-on: la carte postale illustre, la malencontreuse carte, est peu prs la seule cause, la principale du moins, du mal dont on se plaint. Sans doute, ce mal svissait depuis quelques annes dj. Il est all croissant. Le voici arriv l'tat aigu, au moment o il faut imprieusement lui trouver un remde rapide. Pourtant, voir fonctionner, la recette principale de Paris, si rgulirement, si parfaitement, les rouages dlicats et compliqus dont l'ensemble compose le service postal, on s'tonne de toutes ces dolances qu'on a entendues. Mais, prcisment, cet organe formidable est peut-tre celui dont on ait le moins lieu de se plaindre. Sous la direction de M. G. Serres--qui fut nagure l'organisateur du service postal de l'Exposition de 1900, l'un des rares services de la foire du monde qui ait march souhait--la recette principale de Paris apparat comme un modle auquel on voudrait voir ressembler, toutes proportions gardes, pour la rgularit, la ponctualit, le plus infime des bureaux de France. C'est ici qu'il faut venir pour se faire rapidement une ide, au moins sommaire, de l'organisation du service postal en France. [Illustration: Le tri des sacs vides, au retour.] Une lettre jete la bote, en un point quelconque, passe par trois phases principales: l'expdition, le transport, la distribution. Au point de vue de l'expdition des correspondances, les bureaux de Paris, sont classs en deux catgories: 1 bureaux service restreint dits _bureaux satellites_; 2 bureaux de tri ou de transit dits _bureaux de passe_. Au bureau, quel qu'il soit, sont centralises les correspondances jetes dans ses botes mmes et celles qui sont confies aux botes de quartier, places sur la voie publique. Il les traite de la mme faon. Bureau satellite, il les spare en quatre parts: 1 lettres pour Paris; 2 pour la banlieue parisienne; 3 pour les dpartements franais; 4 pour l'tranger. Il forme ainsi quatre liasses insres dans un mme sac envoy au bureau de passe. Celui-ci a donc expdier ses propres lettres, plus celles des bureaux satellites de son rayon. Il a d'abord procd pour ses correspondances un classement identique celui de ces bureaux. Il joint chacune de ses quatre liasses lui les liasses ayant mmes destinations qui lui arrivent dans des sacs. Il achemine son tour vers la recette principale, vers l'htel des Postes, les trois sacs collecteurs, appels _dpches_, qui contiennent les lettres pour Paris, la banlieue et l'tranger. Il garde les lettres pour les dpartements, car il est charg d'en effectuer le tri et de les acheminer directement vers les gares, vers les bureaux ambulants qui les conduisent destination. Donc, toutes les lettres pour Paris, la banlieue et l'tranger sont centralises l'htel des Postes. Dix fois le jour, de 7 h. 30 du matin 10 h. 20 du soir, chaque bureau de passe les lui expdie. Ce service des transports, trs important, est assur, tant de bureau bureau que des bureaux aux gares, par 123 tilburys, 70 fourgons un cheval, 53 fourgons deux chevaux et 12 automobiles. Tout ce matriel appartient l'Administration. Un entrepreneur fournit les chevaux, les cochers et les chauffeurs, moyennant une indemnit de tant par kilomtre. Le crdit annuel qui lui est vers va aux environs de 1.400.000 francs. [Illustration: Au dpart des imprims: Les journaux du samedi.] [Illustration: En route vers le tri.] L'HOTEL DES POSTES DE PARIS Voici donc les correspondances centralises la recette principale, qui les joint son tour celles qu'elle a recueillies dans ses botes. Des services diffrents vont tre chargs d'en assurer l'expdition ou la distribution. [Illustration: Le mess de l'htel des Postes.] Le service de la distribution dans Paris est, de tous, le plus vivant, le plus pittoresque. La photographie mme donne une bien ple ide de l'animation endiable qui y rgne pendant une demi-heure, de 6 h. 1/2 7 heures, pendant la priode de prparation de la distribution du matin, la plus forte de la journe. Ce labeur prcipit et silencieux, dans cette haute salle aux lgantes membrures de fer, est extraordinairement impressionnant. Au point de vue de la distribution, Paris est divis en deux zones: une, desservie par la recette principale, comprend le vieux Paris, les onze arrondissements du centre; la seconde, desservie par neuf bureaux centraux--un par arrondissement--comprend la zone annexe, la priphrie. Mais l'ancien Paris, lui-mme, se subdivise en onze rayons ne prsentant d'ailleurs aucune concordance avec les onze arrondissements, car on a cherch surtout, en vue de la bonne excution du service, galiser autant que possible le travail entre les rayons. Ce sont, en somme, onze bureaux autonomes runis dans le mme tablissement. A chacun correspond en quelque sorte une case, une division de l'immense hall. Toutes ces divisions sont semblables: une srie de hauts casiers parois de verre o les lettres, d'abord, au cours d'un premier tri l'arrive, classes par rayons, sont classes maintenant par _quartiers_ comprenant chacun un certain nombre de rues et desservis chacun par quatre brigades de facteurs de lettres et trois de facteurs d'imprims. Chaque facteur prend, dans les casiers de verre tiquets, son lot de lettres qu'il classe son tour sur une table, par rues, suivant son itinraire. Au premier coup de 7 heures, c'est un hourvari terrible: Ficelons! Ficelons! Dpchons! rptent les voix des chefs de service, et en un clin d'oeil la salle, si grouillante tout l'heure, est vide. Tandis que les facteurs ont gagn les grands omnibus qui doivent les dposer chacun dans son quartier, le personnel qui reste l'htel s'en va vers la petite cantine cooprative, ou vers le chauffoir o quelque facteur adroit, ancien coiffeur du rgiment, rase pour un prix minime, coupe les cheveux des camarades. Et sept fois par jour la salle se remplit de nouveau, s'anime un moment du bruissement des papiers htivement manis, puis retombe dans le silence. [Illustration: Entre deux tournes: un coiffeur du chauffoir.] Au service du dpart, ce mme travail de classement s'effectue en sens inverse. Le personnel des _trieurs_ spare les correspondances--lettres ou imprims--par destination dans des casiers de verre tout pareils ceux de la distribution, o les _releveurs_ viennent les prendre pour les mettre dans des sacs et en former des _dpches_. S'il s'agit de la province ou de l'tranger, on fera une dpche de tout ce qui doit prendre la mme direction, tre confi au mme _ambulant_. Par des glissires en spirale, sortes de toboggans traversant de haut en bas tout l'htel, on laisse descendre les dpches bien closes et cachetes, et les employs prposs aux fourgons les recueillent au rez-de-chausse. Et un chiffre donnera une ide de ce mouvement de dpches: 30.000 sacs environ sont manipuls chaque jour, dposs vides, puis tris dans la cour de l'htel, en un tas o se mlent aux sacs gris du service franais les sacs rays ou bariols des divers offices postaux du monde, enfin, remplis et rexpdis. Le service des bureaux ambulants, qui fait circuler travers la France, vers les frontires ou les paquebots, toutes ces lettres, tous ces plis, est l'un des plus pnibles qui soient et l'un des plus chargs. [Illustration: Au pied des glissires: la dernire tape d'une lettre la recette principale.] [Illustration: A l'heure de la distribution: les omnibus des facteurs.] L'HOTEL DES POSTES DE PARIS [Illustration: A L'HOTEL DES POSTES DE PARIS: LE GRAND HALL, A L'HEURE OU S'OPRE LE TRI POUR LA PREMIRE DISTRIBUTION DU MATIN.] Il faut avoir vu l'intrieur d'un de ces immenses wagons sans fentres, aux parois toutes couvertes de casiers, o se recommence, pour chaque point du trajet, l'opration du tri, pour se rendre compte quel point doivent tre rudes aux employs les douze ou quinze heures passes l. Ils accomplissent leur besogne avec zle et intelligence, et les correspondances achemines sur les grandes lignes sont celles qui donnent le moins de sujets de plaintes. On s'tonnera toujours un peu de voir une lettre se rendre de Paris Bordeaux ou Marseille en moins de temps qu'une autre de Chantilly Meudon. C'est que celle-ci, manipule dj au dpart puis amene la gare du Nord, aura encore subir, au bureau de tri de la gare Saint-Lazare, vers lequel elle sera dirige, une autre manipulation, le tri dfinitif, qui l'amnera bon port. Evidemment, le service des postes, comme tant d'autres services publics, est perfectible. Le public est patient, l'Administration remplie de bon vouloir, le personnel appliqu son devoir. Les incidents de ces derniers jours auront heureusement, esprons-le, rapproch la solution. Ils ont montr qu'il y avait, aussi bien du ct des employs que de la part de l'Administration, un gal dsir d'aboutir une amlioration dont tout le monde doit profiter. Souhaitons que cette crise, dont on s'est tant mu, procure enfin M. Alexandre Brard les crdits que lui-mme rclame depuis si longtemps. Et ainsi il sera dmontr une fois de plus qu' quelque chose malheur est bon. [Illustration: Le grand clotre, construit en marbre de Carrare et mesurant 200 mtres de longueur.] LA GRANDE-CHARTREUSE DE FARNETA Nous avons reproduit rcemment (29 octobre 1904) une srie de photographies prises par M. Boyer d'Agen l'intrieur d'un couvent de carmlites, ordre dont le clotre est justement considr comme le plus inaccessible de tous les clotres. Notre collaborateur nous introduit aujourd'hui dans le monastre de la nouvelle Grande-Chartreuse. Plusieurs artistes avaient essay dj de nous reprsenter l'existence des disciples de Saint-Bruno; on possdait des photographies inanimes de certaines parties de leurs monastres. Mais celles que nous publions ici sont les premires qui aient surpris le chartreux lui-mme dans son clotre et jusque dans sa cellule. En quittant la France, les moines de la Grande-Chartreuse se partagrent en deux groupes: l'un s'installa Tarragone, en Espagne, o fonctionne aujourd'hui la distillerie jadis tablie Fourvoirie; l'autre, plus nombreux, comprenant le gnral de l'ordre, dom Michel II, se rfugiait provisoirement au Monte Oliveto, en Italie. Non loin de l, entre Pise et Florence, 5 kilomtres de Lucques, la vieille chartreuse de Farneta restait abandonne depuis l'poque o Bonaparte, aprs en avoir fait un htel de passage pour ses gnraux, la donnait la famille Bacciocchi qui se borna cultiver aux alentours une olive considre comme la plus dlicate de la Pninsule. Les chartreux de France achetrent l'immeuble avec ses dpendances et assurrent, en quelques mois, la restauration de l'antique monastre presque entirement construit en marbre de Carrare, dont les fameuses carrires sont toutes proches. Le touriste qui s'acheminera vers cette nouvelle Grande-Chartreuse prouvera des sensations diffrentes de celles que lui offrait la route la fois sauvage et verdoyante du Dsert. Nous sommes ici dans le doux pays de Toscane, une vingtaine de kilomtres de Pise, en allant Florence par Pistoie. De l'autre ct des remparts de la petite ville de Lucques, silencieuse et recueillie, la campagne est fertile et chaude; des villas nombreuses clairent les massifs d'oliviers qui garnissent la montagne; et, bientt, la chartreuse de Farneta tale sa blancheur de marbre que rend encore plus clatante le voisinage des cyprs et des pins parasols. [Illustration: Vue gnrale de la Grande-Chartreuse de Farneta.] [Illustration: Chartreux cultivant le jardin attenant sa cellule.] [Illustration: Un chartreux forgeron. (Chaque cellule comporte un atelier pour le mtier que le Pre a choisi.)] [Illustration: Frre lai remettant la sportule (repas) au guichet de chaque cellule.] [Illustration: Le rfectoire o les moines prennent en commun le repas de midi, le dimanche et les jours de fte.] [Illustration: L'office dans la chapelle: le choeur des Pres.] [Illustration: 1. Rentre en cellule.--2. Le spacment ou promenade hebdomadaire. (Les Pres gs portent un pliant.)] Nos gravures nous montrent le chartreux aux principales heures de son immuable journe. Tout d'abord le dfil silencieux sous le grand clotre pour se rendre la chapelle o s'alignent les vagues silhouettes des moines, telles que le profane peut, chaque jour, les appercevoir de loin. Aprs la rentre dans la cellule, impntrable aux trangers, voici les religieux se distrayant des longues mditations par une heure ou deux de travail manuel. Parfois le visiteur rencontre le Frre lai charg de porter chaque Pre son maigre repas; mais l'entre du rfectoire reste interdite l'heure o la communaut s'y rassemble pour le repas du dimanche. Et c'est seulement le jour de la promenade hebdomadaire que nous pourrons rencontrer sur la route, et saluer d'un bonjour auquel il leur est permis de rpondre, les disciples de Saint-Bruno arrachs un instant leur clotre et leur silence. Le chapitre gnral a rcemment dfini le monastre de Farneta _Grande-Chartreuse_, c'est--dire maison mre de toutes les chartreuses existantes; et c'est encore un Franais, dom Herbault, qui a remplac dom Michel, prieur gnral de l'ordre, lequel, malgr les fatigues physiques et morales rsultant de si dures preuves, ne voulut point quitter son poste avant d'avoir donn un nouvel abri sa chre communaut. [Illustration: Les ngres de Missoum-Missoum clbrent par des danses l'arrive des Franais.] L'INCIDENT DE MISSOUM-MISSOUM Le courrier du Congo vient de nous apporter quelques documents sur la rencontre qui eut lieu, le 9 mai dernier, entre les troupes allemandes au service de la Compagnie du Sud-Cameroun et les miliciens du Congo franais, rencontre qui fit, parmi ces derniers, cinq victimes: quatre morts et un bless. La carte ci-dessous nous fera comprendre l'origine du conflit. La frontire entre le Cameroun et le Congo franais spare en mme temps les territoires exploits par la Socit du Sud-Cameroun de la concession de 60.000 kilomtres carrs accorde, dans le Congo franais, la Compagnie N'Goko Sangha, et qui s'tend entre le 9e et le 14e degr de longitude est. Or, la dtermination de cette frontire est encore incomplte. [Illustration: Carte de la rgion de Missoum-Missoum, montrant les rgions de la concession de la Compagnie franaise N'Goko Sangha, successivement vacues par la Compagnie allemande du Sud-Cameroun.] En 1901-1902, une commission, o la France tait reprsente par le docteur Cureau, a fix au 210'20" un parallle antrieurement prvu comme base de dlimitation. Elle a, ensuite, tabli la frontire partir des rapides de Chollet, sur la rivire N'Goko, jusqu' la rivire Sangha. Aucune ratification n'est encore intervenue, le gouvernement allemand ayant soulev des objections pour la partie qui touche la Sangha; toutefois, le caractre restreint de ces protestations semble prouver que les deux parties admettent le parallle 210'20" comme frontire entre un point situ l'est de la N'Goko et l'ocan Atlantique, soit sur une longueur d'environ 500 kilomtres. Mais, jusqu'ici, aucune mission officielle n'a repr sur le terrain, par rapport cette ligne purement astronomique, les villages ou les points saillants qui s'en trouvent rapprochs. Les diverses cartes existantes prsentent souvent des indications contradictoires; aucune, d'ailleurs, ne saurait, en l'absence d'un accord prcis, faire loi diplomatiquement. Une telle situation devait provoquer des difficults continuelles entre les deux Compagnies voisines. A en croire la N'Goko Sangha, dont les dires paraissent appuys de documents srieux, la Socit du Cameroun s'tait attribu un morceau important du territoire franais. Depuis trois ans, nos compatriotes l'obligeaient reculer peu peu, en opposant, aux incertitudes et aux erreurs des cartes, des observations astronomiques partielles dont les agents du Sud-Cameroun pouvaient aisment contrler l'exactitude. Il est, en effet, aussi facile de dterminer la position exacte d'un village que de relever le point sur un navire; l'opration est identique. Ces restitutions forces, quoique lgitimes, dont notre croquis fait ressortir l'importance, ont, sans doute, exaspr ceux qui s'y voyaient contraints. Le 10 fvrier dernier, la chaloupe _Madeleine_, de la N'Goko Sangha, remontant la N'Goko, dont la navigation est libre, est arrte au poste allemand de Moloudou o l'on confisque une partie du chargement, alors qu'aucun rglement douanier n'autorisait cette mesure. Quelques semaines plus tard, la Compagnie franaise revendiquait le village de Missoum-Missoum, auquel on assigne trois positions diffrentes, indiques sur notre carte, mais qui, d'aprs un relev opr en 1904 par le lieutenant franais Braun, se trouve incontestablement 4 ou 5 kilomtres au sud de la frontire, par consquent en territoire franais. La Compagnie Sud-Cameroun aurait pris l'engagement d'vacuer, pour le 9 mai, la factorerie qu'elle possdait 500 mtres au nord du village. En attendant, la Compagnie N'Goko Sangha installait dans le village mme un poste de miliciens dont les indignes clbrrent l'arrive par des danses... en grand costume, comme le montre notre gravure. Le 9 mai, au petit jour, un groupe de soldats allemands, qui s'taient avancs en se dissimulant dans la brousse, envahissent le poste franais, sous les ordres du capitaine Schoenemann, tuant quatre hommes, dont le sergent Massa-Coumba, chef de poste, reprsent ci-dessus entre M. Dupont, administrateur franais, et M. Karmel, agent de la Compagnie N'Goko Sangha. En outre, un cinquime milicien tait srieusement bless. [Illustration: Le sergent Massa-Coumba, chef du poste de Missoum-Missoum, o il fut tu. (Debout entre M. Karmel et l'administrateur Dupont.)] D'aprs l'officier allemand, c'est notre sous-officier qui tira le premier. D'aprs le rapport de l'agent franais, Massa, en luttant contre les soldats qui s'taient jets sur lui, fit partir son fusil dont la balle frappa la terre, et, aussitt, le capitaine Schonemann commanda le feu. Cette version parat plus vraisemblable, car on ne signale aucun mort ni bless du ct allemand, alors qu'il y eut, du ct franais, quatre morts et un bless. Quoi qu'il en soit, ces faits regrettables constituent moins un incident international, dans le sens politique du mot, qu'un incident priv de cette vie coloniale o les diffrences de nationalit, l'influence du soleil et la puissance des Compagnies concessionnaires contribuent si souvent augmenter, dans une mesure peu frquente en pays civilis, l'pret de la lutte pour la vie. [Illustration: Une factorerie de la Compagnie N'Goko Sangha.] [Illustration: La chaloupe franaise _Madeleine_, qui fut arrte par les Allemands.] [Illustration: LE PREMIER TRONON DU TUNNEL DESTIN AU PASSAGE DU MTROPOLITAIN SOUS LA SEINE Arrive du caisson prs du pont au Change, en amont duquel il doit tre immerg et log sous le lit du grand bras de la Seine.--_Voir l'article la page suivante._] LE PASSAGE DU MTROPOLITAIN SOUS LA SEINE Voir la gravure, page 161. Les Parisiens qui, vendredi dernier, vers 5 heures du matin, suivaient les quais de la Seine entre le pont de Solfrino et le pont au Change ont joui d'un spectacle peu banal. Tandis que de nombreux agents cyclistes couraient d'un pont l'autre au milieu d'automobiles dont les alles et venues accentuaient cette animation insolite, la navigation tait compltement interrompue. Seul, un immense coffre en fer glissait sur l'eau entre deux remorqueurs chargs l'un de le traner, l'autre d'assurer sa direction. Comme le montre notre gravure, cette masse puissante mais peu lgante jetait dans le dcor pittoresque et endormi de la Seine une note trange. De la berge du pont de Solfrino, o il fut construit, on amenait, au point du fleuve o il va tre immerg, puis fonc, le premier des cinq caissons devant former le tunnel qui permettra une prochaine ligne du Mtropolitain de passer sous les deux bras de la Seine. Cette ligne relie la porte de Clignancourt la porte d'Orlans, en touchant les gares du Nord et de l'Est et en desservant les Halles, la Cit, le boulevard Saint-Germain, la rue de Rennes et la gare Montparnasse. Elle atteint la Seine en dbouchant de la place du Chtelet, un peu en amont du pont au Change, et traverse en biais les deux bras du fleuve dans la direction de la place Saint-Michel. C'est la premire fois que l'on procdera de cette faon pour passer sous une rivire. Jusqu'ici on avait coutume d'avancer directement sous l'eau au moyen du bouclier. En raison des dimensions ncessaires pour placer les deux voies dans un mme tunnel, ce mode d'excution n'a point paru offrir une scurit assez grande, et les ingnieurs ont prfr inaugurer la solution du problme par l'emploi des caissons foncs verticalement avec emploi d'air comprim. Le caisson que reprsente notre gravure mesure les dimensions suivantes: longueur, 36 mtres; hauteur, 9 mtres; largeur extrieure, 9 m. 60; largeur intrieure, 7 m. 30. Il pse 280 tonnes. Deux autres caissons, de longueur un peu diffrente, formeront, avec celui-ci, un tunnel courbe de 120 mtres de longueur, ayant un rayon de 350 mtres, dans lequel on franchira le grand bras du fleuve; le tunnel du petit bras, rectiligne, sera form par deux caissons donnant une longueur de 60 mtres. Le _cuvelage_, ou revtement intrieur du caisson, en fonte, a une paisseur de 4 centimtres avec nervures en saillie de 12 centimtres. A l'intrieur, il est garni d'un enduit impermable; l'extrieur, il est hriss d'une armature destine fixer le bton que l'on coulera tout autour, enveloppant ainsi la fonte d'un revtement de bton arm qui aura 90 centimtres d'paisseur la cl. La paroi extrieure, en acier, interrompue au dossier du niveau des naissances du cintre, n'a d'autre objet que de former un compartiment tanche pour le coulage du bton jusqu'au point o le caisson sortira de l'eau quand il reposera sur le fond de la Seine. Dans quelques jours, ce caisson, qui plonge actuellement sur environ 2 m. 30, sera lest de manire toucher le fond de la Seine qui se trouve 5 mtres du niveau normal. Il mergera donc, encore, d'environ 4 mtres. On procdera, alors, au btonnage en mnageant plusieurs chemines pour le travail ultrieur de fonage. Le cuirassement termin, on enfoncera cette norme masse sous le lit de la Seine par le procd classique de l'air comprim. Comme on compte laisser un intervalle d'un mtre entre la cl de vote et le fond de l'eau, on devra donc creuser jusqu' une dizaine de mtres. Ce travail, qui ne prsente dans sa dernire priode aucune difficult technique particulire, demande une prcision de calculs et une sret d'excution absolues. L'opration de la mise l'eau et du transport, en apparence si simple, tait dj fort dlicate. Prpare et dirige par M. Bienvenue, ingnieur en chef du service du Mtropolitain, et M. Locherer, ingnieur en chef adjoint, elle s'est effectue sans le plus lger accroc. Une huitaine de jours ont t consacrs l'tablissement de glissires que des scaphandriers ont assujetties au fond de l'eau. Le 25 aot, 4 h. 35 du matin, le caisson, mis l'eau la veille, commenait s'loigner du pont de Solfrino; il s'arrtait 6 heures prs du pont au Change. Nous pouvons avoir assez de confiance en nos ingnieurs pour ne pas craindre de voir un jour la Seine tomber dans le Mtro. [Illustration: UN SOUVENIR DE l'ATTENTAT DE LA RUE DE ROHAN La peau du cheval du capitaine Schneider, transforme en tapis pour tre offerte au roi d'Espagne] [Illustration: Les meurtriers du commandant de Cuverville, notre attach naval Port-Arthur.] DOCUMENTS et INFORMATIONS LES ASSASSINS DU COMMANDANT DE CUVERVILLE. Le mystre qui enveloppait la mort du malheureux commandant de Cuverville, notre attach naval l'ambassade de Saint-Ptersbourg, envoy Port-Arthur pour y suivre les oprations de guerre, s'est clairci la suite de l'arrestation de trois de ses assassins. On se rappelle que le commandant de Cuverville avait quitt, le 17 aot 1904, la place assige, en compagnie de l'attach naval allemand, M. de Gilgenheim, et d'un officier lusse. Ils s'taient embarqus la baie du Pigeon destination de Tch-Fou, sur une jonque chinoise qui battait pavillon franais. Jamais ils n'arrivrent au port, et toutes les recherches faites pour les retrouver, aussi bien par la marine allemande que par la marine franaise, demeurrent infructueuses. En janvier suivant seulement, les autorits chinoises signalrent qu'elles avaient mis la main sur la jonque que montaient les disparus. Elles firent arrter le patron de cette embarcation et deux des hommes de l'quipage; deux autres ont jusqu'ici chapp toutes les poursuites. Emprisonns d'abord Tch-Fou, puis Fu-San-Chien, le centre judiciaire auquel ressortit Tch-Fou, le patron Yuc-Chich-Yen et les deux matelots Chang-Yen-Ga et Li-Chang-Fat, savamment btonns et torturs, ont fini par confesser leur crime: les trois officiers furent tus coups de hache pendant leur sommeil et leurs cadavres jets la mer. Aprs quoi, on se partagea ce qu'ils avaient. Quelques-uns de leurs bijoux ont t retrouvs. Mais l'enqute se poursuit encore, les trois assassins n'avouant la vrit que par bribes. Et puis, des accusations graves ont t portes contre les Japonais. On s'efforce de faire sur ce point la lumire. LE PRIX D'UN COEUR. Quelle peut bien tre la valeur marchand d'un coeur humain? Il ne s'agit pas de la somme qu'une personne indlicate peut devoir une autre, du sexe oppos--et plutt du sexe faible--en Angleterre ou en Amrique, pour avoir bris cet organe au sens figur du mot: il s'agit de la valeur de l'organe mme. Une annonce a rcemment paru dans un journal de New-York, par laquelle une personne met en vente son coeur, aprs sa mort. Il faut dire que cette personne en a deux, et elle voudrait tirer quelque argent de cette malformation, de son vivant, en cdant ses coeurs qui voudra en prendre livraison aprs sa mort. Ce possesseur de deux coeurs est un charpentier de l'tat de New-York, g de trente-cinq ans, et pourvu d'une sant satisfaisante. Il mne une vie active et laborieuse. Il y a deux ans, son mdecin lui a dcouvert l'anomalie dont il cherche maintenant tirer profit. On raconte qu'un spcialiste a offert 50.000 francs au charpentier, pour le privilge de lui enlever un de ses coeurs; mais, sagement, le charpentier a refus. Il n'avait pas confiance! D'autres personnes lui ont offert, ce qu'il prtend, de grosses sommes pour son corps, aprs dcs. Ceci lui plat davantage, mais il veut obtenir le meilleur prix, et c'est pourquoi il se met aux enchres _post mortem_. Il a un mule. C'est un Blois qui, lui, aurait dj trouv acqureur: l'Acadmie de mdecine de Londres lui aurait retenu sa dpouille pour l'honorable somme de 75.000 francs. Quel prix l'Amricain obtiendra-t-il? Nous ne savons; mais il ne peut dcemment se vendre au rabais. De toute faon, le prix d'un coeur--ou plutt de deux coeurs--est lev: le tarif actuel ne permet pas d'en acqurir dans des conditions mdiocres. UN SOUVENIR DE L'ATTENTAT DE LA RUE DE ROHAN. Le roi Alphonse XIII va recevoir ces jours-ci un original cadeau. Le propritaire d'une de nos plus grandes tanneries, M. Lepage, de Segr, ayant achet les peaux des deux chevaux tus par la bombe de la rue de Rohan, l'un appartenant au capitaine Schneider et l'autre un garde rpublicain, les a transformes, grce un tannage spcial, en deux tranges tapis qui, pour tre neufs, n'en sont pas moins cribls de trous. Bien que le protocole des cours s'oppose la rception de cadeaux faits par un simple particulier, le roi a dclar qu'il acceptait les deux tapis, en raison de l'vnement, qu'ils lui rappelaient. [Illustration: Un pont de 3 kilomtres sur le fleuve Jaune, pour le chemin de fer de Pking Hankow.] UN PONT DE 3 KILOMTRES SUR LE PLEUVE JAUNE. Le pont, d'apparence fort peu chinoise, que reprsentent nos gravures a t lanc dernirement sur le fleuve Jaune. Le chemin de fer de Pking Hankow se trouve ainsi termin, et ses 250 derniers kilomtres seront livrs l'exploitation la fin de septembre, compltant une ligne de 1.250 kilomtres, soit, peu prs, la distance de Paris Gnes. Ce pont mesure une longueur totale de 3.010 mtres. Il comprend 50 traves de 31 mtres et 52 traves de 21 mtres. Les fondations des piles sont faites en pieux vis enfoncs, en moyenne, de 16 mtres dans le sable. (Le pieu vis est un tube mtallique extrieurement muni d'ailettes que l'on enfonce par rotation dans les terrains sablonneux o son emploi est prfr celui de l'antique pilotis enfonc par battage.) La fourniture mtallique a t partage entre l'industrie franaise et l'industrie belge. Les chantiers, clairs l'lectricit, taient en activit jour et nuit. La FLCHE DE LARD DE DUMNOW. Voici, certes, l'une des ftes locales les plus curieuses qui existent en Angleterre: Dumnow, un usage, d'une trs ancienne origine, veut que, chaque anne, l'on dcerne la flche de lard ceux des mnages concurrents qui n'ont jamais eu de dispute depuis le mariage et qui, depuis un an et un jour, n'ont pas pens de mal l'un de l'autre. Le jugement qui prononce sur les mrites des candidats est rendu, dans une cour d'amour, par un juge en robe rouge, assist de six jeunes gens et de six jeunes filles, aprs plaidoiries contradictoires de l'avocat des candidats et de l'avocat du lard. Le mois dernier, la cour de Dumnow a dcern deux flches, la premire au pasteur Jenkins et Mrs. Jenkins; la seconde aux poux Noakes, de Ludlow. Dtail curieux: le rvrend Jenkins, l'un des heureux bnficiaires de la flche de lard, tait vgtarien. LES MICROBES DES MONNAIES. Les pices de monnaie et les billets de banque devraient attirer l'attention des hyginistes, car nul objet plus que ceux-l ne passe de main en main, et surtout de poche en poche, quand ce n'est pas mme de bouche en bouche, aprs un contact intim avec le mouchoir ou la salive, ces deux rceptacles de microbes dangereux, parmi lesquels celui de la tuberculose se rencontre si frquemment. Il est mme stupfiant de noter avec quelle indiffrence des mains dlicates, qui se gantent couramment pour viter les contacts suspects, manient les pices de monnaie et des billets de banque, souvent plus crasseux que des chiffons qu'on ne prendrait qu'avec des pincettes. Il semble que la valeur reprsentative de ces objets les purifie ou les immunise contre les microbes, vhicules de la contagion. _A priori_, on pourrait affirmer que les billets, surtout quand ils sont un peu vieux, sont recouverts de nombreux microbes. Deux bactriologistes de New-York, MM. Darlington et Park, ont d'ailleurs vrifi le fait exprimentalement: sur un billet modrment propre, ils ont compt 1.250 bactries, et sur des billets sales, ils en ont trouv jusqu' 73.000. Les pices de monnaie sont beaucoup moins microbifres. Le nombre des microbes qu'on peut recueillir leur surface peut ne pas dpasser de 25 50. Il semble que les mtaux, par l'action dissolvante de l'humidit, soient peu favorables la vie des microbes. Au contraire, les billets de banque les conservent virulents, pendant trs longtemps, leur surface. L'argent n'a pas d'odeur, a-t-on dit au figur. Matriellement, on le manie comme s'il tait toujours propre. LA GNALOGIE DE W. BOUGUEREAU. Nous recevons d'un de nos abonns, M. de Richemond, archiviste dpartemental de la Charente-Infrieure, des renseignements concernant les ascendants de M. William Bouguereau, qui compltent d'intressante faon la biographie de l'artiste et que personne, que nous sachions, n'a publis encore. La famille Bouguereau est connue la Rochelle depuis 1523, poque laquelle vivait Jehan Bouguereau, marchand et bourgeois. Un Jean-Mass Bouguereau, marchand orfvre, eut une fille, Marie, qui pousa, en 1624, Jehan de Layzement, aussi orfvre, dont un fils, pasteur la Rochelle, suivit ses collgues dans l'exil en 1685, et un fils, Jean-Mass Bouguereau, n en 1603, orfvre et officier de la Monnaie. Les descendants ou les allis de la famille Bouguereau embrassent gnralement cette mme profession d'orfvres ou appartiennent au clerg protestant. En 1676 nat un Jehan Bouguereau, qui, plus tard, orfvre et essayeur de la Monnaie, pousera Marie-Madelaine Seignette. Elle lui donna un fils, Jean-Elie, matre monnayeur, qui, de son mariage avec Suzanne-Louise Le Page, eut dix enfants, dont huit filles. Des deux fils de ceux-ci l'un, l'an de toute la famille, Samuel-Elie, abjura le protestantisme et fut professeur d'anglais au collge de la Rochelle. Il eut son tour huit enfants, dont l'an, Elie-Sulpice-Thodore, fut pre du peintre. Un autre des fils de Samuel-Elie, Jean-Baptiste-Eugne, n le 25 aot 1811 et dcd le 28 mars 1893, entra dans les ordres et fut successivement vicaire, puis cur Rochefort (1846) et se distingua pendant une pidmie de cholra. Il fut nomm chanoine honoraire en 1860. Ce fut lui, comme on sait, qui leva M. William Bouguereau. Mais la mre de l'artiste, ne Marie-Marguerite Bonnin, qui mourut Paris en 1896, l'ge de quatre-vingt-dix ans, tait protestante. Comme toutes les bonnes vieilles familles bourgeoises, les Bouguereau ont des armoiries; ils portent: _d'azur une croix d'or charge de cinq roses de gueules_. Ce blason figure au Cabinet des titres, 399. Bibliothque nationale, Charles d'Hozier, manuscrit 56, pages 277-278. [Illustration: UNE CURIEUSE COUTUME ANGLAISE.--Deux couples bien unis qui a t dcerne la flche de lard.] [Illustration: Plaquette qui fut offerte, le 26 octobre 1901, M. Ernest Cronier, l'apoge de sa carrire industrielle, par la Socit Say et le personnel des raffineries et sucreries.] DEUX KRACHS SUCRIERS La crise des magasins du Printemps, qui avait eu sa cause premire dans les spculations malheureuses sur les sucres faites par M. Jules Jaluzot, vient de se dnouer heureusement. Lundi dernier, l'assemble gnrale des actionnaires, runie la salle des Ingnieurs civils, rue Blanche, a reu et accept la dmission donne par M. Jules Jaluzot de ses fonctions de grant statutaire de la Socit; elle lui a accord _quitus_ de sa gestion. Enfin, elle a lu comme grant, sa place, M. Gustave Laguionie, de la maison Laguionie et Anfrie, membre de la Chambre de commerce de Paris. M. Laguionie est essentiellement ce qu'on appelle un fils de ses oeuvres. N Lanouaille (Dordogne), il a conquis de haute lutte, force de travail et d'nergie, la grosse situation commerciale qu'il occupe. Il avait dj fait partie du personnel du Printemps. Il y dbutait comme petit employ en 1866. Rapidement, il tait devenu chef de rayon la soierie, puis, en fin de compte, fond de pouvoir de M. Jaluzot. En 1883, il s'tait associ une grande maison de soieries qui devint par la suite la maison G. Laguionie et A. Anfrie. [Illustration: M. Laguionie, le nouveau directeur du Printemps.] Ce mme jour o la perte de M. Jaluzot tait consomme on apprenait que la spculation venait de faire une nouvelle victime,--et il n'est malheureusement pas certain que ce soit la dernire! Dans la nuit de samedi dimanche, M. Ernest Cronier, prsident du conseil d'administration de la Raffinerie Say, se tuait dans son cabinet de toilette, d'une balle au coeur, aprs avoir, tant il tait dcid mourir, absorb du cyanure de potassium. Comme M. Jaluzot, M. Cronier avait jou sur les sucres,--jou et perdu des sommes considrables qu'il est difficile de chiffrer exactement, mais qu'on a values aux environs de 100 millions. Il tait le liquidateur de la succession de M. Henry Say, et la majeure partie de la fortune des hritiers Say serait, ce qu'on assure, engloutie dans la catastrophe. Cependant M. Ernest Cronier jouissait de la confiance, de l'estime, de l'affection gnrales. Le 26 octobre 1901, les administrateurs de la Socit des Raffineries Say, tout le personnel des usines, offraient leur prsident, arriv l'apoge de sa carrire, disait la ddicace d'une photographie qui lui fut remise, une double plaquette en or et en argent due au mdailleur M. O. Roty, et qui n'est d'ailleurs pas son chef-d'oeuvre. On entendait fter l'homme qui avait conduit la maison Say la victoire l'Exposition de 1900, le philanthrope qui avait second M. Henry Say dans la fondation des oeuvres d'assistance en faveur des employs et ouvriers des usines. Et les devises modeles par M. Roty aux deux faces de son oeuvre clbraient la Prvoyance, la Solidarit, et aussi l'Initiative, la Justice et la Bont. Enfin le matre graveur avait repris, au bas de l'allgorie o la Reconnaissance apportait des fleurs M. Cronier, une phrase applique par M. Henry Say son collaborateur: ...Son gnie n'a d'autre rival que son coeur... Hlas!... comme dit le grand tragique grec: Ne proclame jamais un homme heureux qu'aprs sa mort... NOTRE SUPPLMENT MUSICAL La cration, aux Arnes de Bziers, des _Hrtiques_, opra en trois actes de M. Ch. Levad sur un pome de M. A. Ferdinand-Hrold, a t l'vnement artistique de la huitaine. Deux reprsentations en ont t donnes, les 27 et 29 aot. Elles ont t extrmement brillantes. La partition de M. Ch. Levad est pleine de couleur et de vie, tour tour attendrie, mouvante, et atteint une grande nergie dans les passages dramatiques. Devant un public o la critique parisienne, si exigeante, si raffine, se mlait une foule passionne de musique, elle a obtenu un trs franc succs. Le fragment que nous publions dans notre supplment musical: _Loin du monde impur_, est l'air que chante, son apparition en scne, Bellissenda, femme de Roger, comte de Bziers, le hros du drame. Un _Air de Ballet_ pour piano complte notre supplment musical. Il est de M. Henry Eymieu, lve de Widor, fondateur de la Socit de Musique nouvelle, si accueillante aux jeunes compositeurs. Ce morceau est tir de la _Lgende du Mntrier_, pice en quatre actes, en vers, de M. Jacques Roullet, que le thtre Molire a reprsente la saison dernire. M. Henry Eymieu avait crit pour cette oeuvre une musique de scne d'une jolie couleur, attendrie et mlancolique. [Illustration: L'assemble extraordinaire des actionnaires du Printemps, le 28 aot.] [Illustration: M. Ernest Cronier.--_Phot. Nadar._] UN LPHANT QUI TUE SON GARDIEN L'lphant _Sad_, le plus imposant des pensionnaires du Jardin des Plantes, vient de se rendre, mercredi dernier, coupable d'un meurtre: il a tu son gardien, Neff. [Illustration: L'lphant _Sad_ et sa victime, le gardien Neff.] _Sad_ est depuis vingt ans au Jardin des Plantes. C'est un lphant d'Afrique superbe. Neff l'avait lev et, de longues annes, l'homme et la bte avaient fait un excellent mnage. Mais, en vieillissant, _Sad_ tait devenu difficile de caractre. A diverses reprises, des scnes avaient eu lieu entre Neff et lui. Si bien qu'on avait dfendu au gardien d'entrer dans la rotonde o tait son pensionnaire, son ancien ami. Comment? pourquoi enfreignit-il, mercredi, cette consigne? Quand les collgues de Neff accoururent ses cris, l'lphant l'avait saisi de sa trompe par la taille, jet terre, puis broy contre la grille de l'enclos. Il ne relevrent plus, aprs avoir dtourn l'attention de _Sad_, qu'un cadavre tumfi, horrible. Tout le drame n'avait pas dur deux minutes. [Illustration: INCIDENT DE VOYAGE, par Henriot.] _NOUVELLES INVENTIONS_ _(Tous les articles compris sous cette rubrique sont entirement gratuits.)_ NOUVEAU BEC INTENSIF RENVERS Les inventeurs ont toujours rencontr d'assez grandes difficults lorsqu'ils ont voulu produire l'incandescence des manchons Auer dans les becs flamme renverse. Ces difficults tiennent soit la position de l'injecteur surmontant le brleur, soit la forme du conduit en col de cygne, quand l'injecteur occupe une position latrale par rapport au brleur. En effet, dans le premier cas, l'injecteur plac directement au-dessus du brleur ne peut recevoir que de l'air plus ou moins chaud contenant de l'acide carbonique; dans le second cas, la forme en col de cygne du conduit ne se prte pas au mlange parfait des deux fluides. En outre, dans les deux cas, il ne se produit pas de brassage rendant intime les mlanges des deux lments, de sorte que le pouvoir lumineux du manchon laisse beaucoup dsirer. L'influence de ce brassage est bien plus considrable qu'on ne serait tent de le croire et peut varier du simple au double l'intensit de la lumire produite. Le nouveau bec intensif brlant flamme renverse, reprsent dans le dessin ci-joint, se caractrise essentiellement par la disposition angle droit du conduit du brleur par rapport au conduit d'arrive du mlange. Le conduit du brleur forme chambre d'angle l'endroit de son coude d'assemblage et prsente un orifice de sortie conique. Ceci pos, voici quel est le fonctionnement de ce bec: le gaz d'clairage et l'air passant par l'injecteur Bunsen sont entrans d'abord ensemble dans le conduit de la manire ordinaire; mais, en arrivant dans le coude, la veine fluide en mouvement se brise contre la paroi verticale qu'elle rencontre et tourbillonne dans la chambre d'angle, de sorte que les deux lments brasss dans cette chambre et dans le conduit du brleur arrivent celui-ci sous la forme d'un mlange tout fait intime. Au sortir du bec, le mlange brle en crpitant et en produisant une flamme bleue, ce que l'on n'obtient pas avec les autres becs renverss. Il va sans dire que le diamtre du conduit d'arrive doit tre proportionn au dbit de gaz. Le Bunsen peut tre plac soit horizontalement, soit verticalement. Dans ce dernier cas, le conduit du brleur est coud un peu au-dessus du Bunsen pour continuer ensuite angle droit sa jonction avec le conduit d'arrive du mlange. Ce bec intensif ne noircit pas les manchons et ne produit pas de retours de flamme. Des rendements photomtriques ayant t faits dans plusieurs laboratoires ont donn, d'aprs l'inventeur, des rsultats suprieurs tous les autres becs renverss connus. Citons des exemples: Le bec n 1 dpense 44 Litres pour un pouvoir clairant de 40 bougies -- n 2 -- 68 -- 65 -- -- n 3 -- 95 -- 95 -- -- n 4 -- 140 -- 130 -- La suppression des ombres que donnent les becs droits procure encore un avantage lumineux apprciable. Ces becs brlent trs bien partir de 15 millimtres de pression, rsultat non obtenu jusqu' prsent avec les becs renverss ordinaires. Pour se procurer ces appareils, s'adresser M. Compin, 57, rue du Cherche-Midi, Paris. PLIOIR MTALLIQUE POUR LIGNES Les plioirs employs jusqu' prsent sont constitus soit par un morceau de roseau, soit plus gnralement par une petite planchette en bois; ils prsentent tous l'inconvnient de couper la ligne en crin ou en racine de Florence, d'abord par leurs angles vifs et ensuite lorsque la ligne sche sur le plioir, le crin se rtrcit et exerce une traction souvent considrable sur les fibres du bois. En outre, ces plioirs ont le dfaut de conserver l'humidit de la ligne applique contre la planchette, ce qui en empche le schage rapide et facilite leur mise hors service. Le plioir mtallique reprsent par notre gravure a pour but et pour effet d'obvier ces inconvnients; il est form d'un fil de mtal dispos de manire ce que l'ensemble prsente une lasticit suffisante pour cder sous l'action exerce par la tension de la ligne. Ce plioir offre l'avantage de scher rapidement la ligne qui se conserve ainsi plus longtemps en bon tat. D'autre part, la ligne tant enroule sur des parties rondes, ne se coupe pas comme sur les angles vifs de la planchette constituant les plioirs ordinaires. Tous ces avantages, qui seront apprcis par les pcheurs soigneux, feront prfrer ce plioir mtallique au plioir en bois, d'autant plus que son prix n'est pas sensiblement plus lev. Il se fait de plusieurs formes et de diffrentes dimensions et se vend de 1 fr. 20 1 fr. 60 la douzaine (longueur de 0m,14 0m,20) et 1 fr. 45 assorti. Ce plioir se trouve au dtail chez _M. Mrat, 63, rue Oberkampf, Paris_. Pour la vente en gros de cet objet, ainsi que des vrons secs et montures dcrits dans _L'Illustration_ du 22 juillet dernier, s'adresser _M. Robillard, fabricant d'articles de pche, 25, rue Notre-Dame-de-Nazareth, Paris._ Supplments de ce numro: 1 Quatre pages tires part sur la COUPE DES PYRNES. (Ci-aprs.) 2 Supplment musical contenant un fragment des HRTIQUES. (Ce supplment ne nous a pas t fourni.--Note du transcripteur.) LA COUPE DES PYRNES [Illustration: PASSAGE DES CONCURRENTS AU PIED DE LA VILLA DU POTE EDMOND ROSTAND _Photographie prise au pont Aguara, entre Cambo et Larressore, par G. Ouvrard._] _On sait que M. Edmond Rostand s'est choisi un asile charmant Cambo-les-Bains, au pays basque. Sa villa, toute neuve, claire et gaie, domine une route flanc de colline, o ont pass les concurrents de la Coupe des Pyrnes. Si bien que l'auteur de_ Cyrano, _sa famille et ses amis ont pu suivre un moment, de la terrasse mme de l'lgant chteau moderne, les pripties de cette belle preuve sportive._ [Illustration: M. J. Caubre de la Dpche. M. de Perrodil. M. Arnoux La voiture du contrle.] [Illustration: Cap. Gentil. M. Tampier. Ct. Ferrus. M. Sorel. Le maharajah. M. Arnoux. M. Lumet. Le vainqueur (M. Sorel) et le jury de la Coupe.] [Illustration: M. Maurice Sarraut, directeur des services parisiens de _la Dpche de Toulouse_, organisateur de la Coupe des Pyrnes.] [Illustration: M. Dubief. M. Berteaux, M. Ruau. M. Chaumi. M. Gauthier. Le maire, M. Serres, Le gnral Fabre. M. Cruppi, dput. Cinq ministres Toulouse pour la distribution des rcompenses:] [Illustration: Le baron Henri de Rothschild sur la voiture 83.] [Illustration: A la descente du col de Puymorens (1.931 m.).] [Illustration: A 12 kilomtres de Luchon: route neutralise longeant la Pique.] [Illustration: Arrive des concurrents au dernier contrle, Toulouse-Braqueville.] [Illustration: Un arrt des concurrents: au Mas-d'Azil, entre Foix et Luchon.] [Illustration: QUATRE VAINQUEURS.--M. Sorel, qui a remport la Coupe sur une voiture de Ditrich de 40 chevaux (n 80): parmi ses passagers, le maharajah de Sihavy.--M. Belleville, sur voiture Brouhot (n 20) de 15 chevaux.--M. Bardin, sur voiture de Dion de 8 chevaux (n 2).--M. Bablot, sur voiture Berliet de 16-22 chevaux (n 48).] [Illustration: A Cauterets: les guides pyrnens formant la tte du cortge pour la rception de M. Ruau, ministre de l'Agriculture.] LA COUPE AUTOMOBILE DES PYRNES (20-27 AOUT 1905) _La course pour la Coupe des Pyrnes s'est termine trs brillamment, et l'accident malheureux que nous signalions la semaine dernire, au dbut du circuit, a t le seul qui l'ait attriste._ La Dpche de Toulouse, _qui avait patronn cette preuve, et son directeur parisien, M. Maurice Sarraut, qui en a t le dvou et trs expert organisateur, peuvent tre fiers de ce succs. Affirm par l'enthousiasme des populations sur tout le parcours, par l'accueil excellent qu'elles rservaient aux coureurs, il a t consacr encore officiellement par la prsence, la distribution des prix, de cinq ministres... MM. Berteaux, Chaumi, Gauthier, Dubief et Ruau._ [Illustration: LA REPRSENTATION DES _HRTIQUES_ AUX ARNES DE BZIERS. --_Phot. Ch. Cochet._] _La dernire reprsentation des_ Hrtiques, _donne aux Arnes de Bziers, tait en l'honneur des chauffeurs qui venaient de courir la Coupe des Pyrnes et des nombreux amis et curieux qui les accompagnaient. Ils ont ratifi, par leurs applaudissements chaleureux, l'accueil que la critique et le public de la premire avaient fait l'avant-veille la partition de M. Ch. Levad et le grandiose dcor de Jambon les a enthousiasms. Qu'on imagine une citadelle entire reconstitue, un admirable paysage hroque voquant le souvenir d'un Jean-Paul Laurens; les remparts de Bziers, avec, leurs crneaux, leurs mchicoulis, leurs chauguettes, leurs tours en poivrires; tout un coin de ville moyengeux, trs imposant. Jamais compositeur, jamais auteur dramatique n'osrent rver pour leur oeuvre un pareil cadre._ End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3262, 2 Septembre 1905, by Various License: Share Alike