Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913 LA REVUE COMIQUE, par Henriot. Ce numro contient: 1 LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Roman n 8: UN ROMAN DE THTRE, de M. Michel Provins; 2 UN SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages. L'ILLUSTRATION SAMEDI 12 JUILLET 1913 _Prix du Numro: Un Franc._ _71e Anne.--N 3672._ [Illustration: UN SIXIME PEUPLE: EN ARMES DANS LES BALKANS Le prince hritier Ferdinand de Roumanie, gnralissime des armes roumaines mobilises. _Phot. C.-G. Basiliade._] LA PETITE ILLUSTRATION _Le numro du 19 juillet contiendra La Rue du Sentier, comdie en quatre actes de_ PIERRE DECOURCELLE ET ANDR MAUREL. _Dans le numro du 26 juillet paratra la dernire partie de l'oeuvre de_ MICHEL PROVINS: _Un Roman de Thtre. Pendant les mois d'aot, septembre et octobre nous publierons deux autres grands romans: Le Dmon de midi, par_ PAUL BOURGET, _de l'Acadmie franaise; La Voix qui s'est tue, par_ GASTON RAGEOT. COURRIER DE PARIS LES OUVRIERS DANS LA MAISON Pourquoi donc, suis-je content ce matin. D'o sort ce je ne sais quoi d'inattendu, de vif et d'apais que je remarque en moi? Je cherche, sans inquitude. Je me tte en dedans. Puis, n'ayant rien senti ni vu de ce ct, je regarde l'extrieur, j'coute... Il fait beau, le ciel est lumineux, tout rayonne... Mais ce n'est pourtant pas cela seul qui m'veille et me satisfait... Et voil qu'aprs une minute d'attente et d'observation, le bruit, pas trs loign, d'un marteau, vers la buanderie, frappe mon oreille. En mme temps m'arrive toute vitesse, du fond de la cour, le cri blanc de la pierre gratte, comme martyrise,... et presque aussitt, de la bouche d'une fentre voisine, grande ouverte, s'chappe et se dandine , travers l'espace l'air pampilles du _Torador..._ J'ai compris maintenant pourquoi j'tais ce matin, sans en dcouvrir tout de suite la cause, heureux de vivre, et de me trouver l. J'ai reconnu, sans les voir, le menuisier, le maon et le peintre. _Il y a des ouvriers dans la maison._ * * * Ne souriez pas. Ne vous cartez pas d'tre de mon avis. Donnez-moi le temps de m'expliquer, de vous dvelopper ma sensation si gentille avant d'en extraire un peu de sentiment. Il y a deux sortes d'ouvriers: ceux de la ville et ceux de la campagne. Les premiers, sauf exception, sont presque tous un sujet d'effroi. Dire Paris: _J'ai des ouvriers la maison_ quivaut constater, en la dplorant, une irrmdiable catastrophe. Tandis qu'au contraire, ici, aux champs, penser: _J'ai des ouvriers la maison_, ne dclanche qu'une impression agrable, gaie, plutt ravigotante. Pourquoi? C'est qu'ils n'offrent entre eux aucune ressemblance, et qu'autant les premiers font peur, autant les seconds rassurent. Entendons-nous bien toutefois. Les ouvriers que je veux dire et pour lesquels je plaide une cause dj gagne ne sont pas ces hommes quelconques, verra on ne sait d'o, ramasss au hasard de l'embauchage et fournissant en quelque sorte un travail impersonnel et anonyme... non, les ouvriers que j'aime et que j'estime, que je dsigne la considration et la sympathie; sont les ouvriers _du pays_, connus rputs, dont le nom est familier, mieux que des rgionaux, ceux de la ville, du village, du lieu mme, d'en face, les ouvriers d'un caractre natal, qui n'ont jamais boug de l'endroit o ils oprent depuis leur jeunesse, o ils ont appris le peu, le peu qui est immense, et qu'ils savent. Parlez-moi de ceux-l... Ils sont des types traditionnels, des exemplaires parfaits d'artisans provinciaux, des modles accomplis de travailleurs franais, perptuant avec simplicit, conscience et dignit, l'exercice du mtier qui est le leur, la place mme o les a situs leur naissance et les a prpars l'existence toute pareille de leurs pres et de leurs grands-pres qu'ils ne font, manuellement et socialement, que continuer. * * * En voici trois, que j'emploie depuis des annes, et qui sont la preuve vivante de mon affirmation. Le _menuisier_. Solide, quilibr, rbl, bien portant, paisible et robuste, attentif et rflchi, parlant peu, coutant beaucoup, plutt srieux et d'apparence timide, c'est un homme qui possde fond tout ce qui concerne sa partie. Ebniste aussi, charpentier au besoin, il connat le bois et il en fait ce qu'il veut. D'une galit d'humeur et de labeur que rien n'entame il apporte toutes les diffrentes besognes, simples ou compliques, la mme somme d'effort tranquille et continu. Il n'a jamais l'air de se fatiguer ni de s'ennuyer. Il ignore l'impatience et la nervosit. Il est aussi rgulier qu'une mcanique et il n'en fournit pas l'ouvrage morne et insignifiant. Il met dans son travail, il y fait passer l'expression de son dsir et de sa volont, ce rien qui attache aux choses un peu de personnalit et par quoi le rsultat, au lieu d'tre fade et froid, garde et montre une moiti de l'intelligence et de la peine qu'il a cotes. Et le _maon_ n'est pas moins intressant, moins digne d'tre pris comme exemple. Mince et vif, alerte, avec des yeux d'oiseau, blond brl, muscl, souple et dgourdi en tout, il a l'air fantassin, gymnaste et chasseur pied. On le sent rompu aux exercices du corps. Il suffit de le voir marcher et faire dix pas, l'allure dgage, le rein bien balanc, pour imaginer comme il se trouve son aise sur la planche lastique d'un chafaudage. Il manie ainsi qu'un joujou une chelle de 8 mtres et porte une lourde pierre sur son paule droite aussi aisment qu'un petit paquet. Vous pouvez vous fier lui pour ce qui rentre dans son tat. Il a du coup d'oeil et de la main, et bien qu'il ait recours, aussi souvent qu'il le faut, au compas, l'querre et au fil plomb, il pourrait la rigueur s'en passer. Il travaille pendant des heures, au plein soleil du mois d'aot, par 40 degrs, sans mouiller sa chemise, car il est sec et pointu comme une pioche. Il a l'endurance sobre et tenace, toutes les qualits d'un petit soldat d'Afrique. Il est toujours en train, toujours d'attaque, et son ouvrage est sans reproche. Avec le _peintre_ je me trouve aussi, tout de suite, en assurance de sympathie. Trs grand, les cheveux longs et noirs, grave de regard et de manires, il a dans la silhouette quelque chose de romantique, cet indfinissable cachet qui signe l'artiste. Il pourrait arborer un feutre. La frquentation des couleurs, l'habitude d'observer les tons, de chercher la nuance, d'admirer et d'tudier les tableaux, d'en faire aussi soi-mme, ses loisirs, et d'un sentiment trs juste, tout cela cre chez le peintre une atmosphre intellectuelle particulire. Il est vident que le ciel rentre plus dans ses ordinaires proccupations que dans celles du menuisier et du maon. Il travaille avec le secours et l'enorgueillissement de la lumire. Tout en faisant chanter les murs et les plafonds dont il tend les couches, avec le geste de la caresse, il se laisse aller chanter lui-mme par un besoin naturel... c'est sa faon de rver et de mettre de la mlodie dans son travail, qui ne rclame pas, comme celui du toucheur de pierre et de bois, une exacte et svre contigut. Il est pour ainsi dire impossible d'envoyer _Carmen_ en taillant coups de ciseau un bloc de granit ou en montant une armoire lingre de chne plein. * * * Tels quels, et si sommairement que je vous les aie esquisss, vous ne pouvez vous faire une ide de ce dont, eux trois, sont capables ces fins _ouvriers_, en prenant le mot, dont ils n'ont pas l'troitesse de rougir, dans sa plus haute et favorable expression, dans son sens gnrique, ainsi qu'on l'entendait au dix-septime sicle et que l'employait La Bruyre. Ouvrier: celui qui fait un ouvrage, une chose russie, une petite oeuvre de ses mains et de son intelligence, parfaitement adapte sa destination. Aussi, est-ce un plaisir vritable que de s'approcher de leur travail et de s'y mler, ne serait-ce que par la cordialit muette de la prsence. Regarder travailler les ouvriers... Ds le jeune ge on y prend got, par instinct, sans se rendre compte encore, des difficults et du mrite dont on est le spectateur ignorant. Mais plus tard, quand on sait, que l'on apprcie... peu de distractions sont ce point amusantes et soutenues. Qui de nous, maintes fois, n'est rest longtemps ct d'un de ces braves gens qui faisait sa besogne et allait son train sans s'occuper du monde, comme s'il tait tout seul?... Et cependant il ne peut jamais arriver oublier totalement que nous sommes l. Notre curiosit, notre intrt lui sont le plus efficace des stimulants. Il s'applique donc et se surpasse. On est merveill de suivre le mange de ses mains, aptes tant de choses, de ses doigts pais et forts, d'une adresse et d'une habilet auxquelles semblait s'opposer leur grosseur, et qui savent se plier aux plus dlicates exigences. De cet humble et de ce modeste on apprend mille petits secrets, et aussi la lenteur obstine, la patience animale, l'inusable esprit de suite. Ce temps que nous croyons perdre en flnant auprs de lui, nous le gagnons. Paresse laborieuse et fconde. Nous retirons de notre rcration le plus instructif des divertissements. Nous prenons une leon de choses incessante, toujours neuve. Le travail de l'ouvrier joue pour nous le rle d'un reconstituant moral, et quand nous l'avons bien observ, que nous avons bien regard _comment il fait_, c'est d'un coeur plus battant et avec meilleur entrain que nous allons notre tour travailler,--sans qu'il nous regarde. Mais cependant il ne reste pas, mme distance, absolument loign de notre effort. Dans un arrt de l'esprit, une brve suspension de sance, entre deux ides ou deux mots, le rabot qui ronfle... la pierre taquine, la voix heureuse du tnor, invisible rossignol des murailles, viennent titre d'encouragement nous rappeler et l _qu'il y a des ouvriers... des ouvriers dans la maison._ Et pas beaucoup... deux ou trois seulement. La bonne mesure pour bricoler. Davantage serait trop. HENRI LAVEDAN. _(Reproduction et traduction rserves.)_ L'IMPOSSIBLE AMITI Dans un jardin proche des bois, dans un jardin O l'on aurait, avec les biches et les daims, Des conversations quelquefois familires, Dans un jardin sentant le buis, le thym, le lierre, La mre, le sureau, le gland et le marron, Dans un tide jardin o les doux pommiers ronds Auraient encor du gui lorsqu'ils n'ont plus de pommes, Je voudrais n'tre rien prs de toi qu'un jeune homme: Je voudrais tre ton ami. Dans des sentiers, Nous irions, sous un ciel bleu comme l'amiti. On entendrait au loin le hennissement tendre D'un arabe attach qui ne veut plus attendre Et qui s'impatiente en frappant du sabot. Il y aurait de l'or dans l'air. Il ferait beau. Le soleil, sur le sol, mettrait de claires taches; Sur les bancs, on verrait des journaux, des cravaches, Des romans jaune ple et des gants de chamois. Nous oublierions l'heure du jour, le jour du mois, Ne connaissant Avril que par les violettes. Nous fumerions tous deux de blondes cigarettes. J'aurais une cravate noire, un gilet clair. Parfois, je te dirais: Un peu de feu, mon cher! Ou bien: Raconte-moi les yeux de ta matresse! Et ce seraient, alors, dans la chaude paresse Des longs jours, o dans l'or calme de leur dclin. De ces propos mystrieux et masculins Que nous ne connatrons jamais, nous autres femmes! Peut-tre du dandysme et peut-tre de l'me, Lvre qui rit encor quand le coeur faiblissait, Un peu Stendhal, un peu Byron, un peu Musset: On parle; on est profond, subtil, terrible, tendre... Et d'une chiquenaude on fait tomber la cendre Qui par miracle tient au petit bout de feu! Je serais ton ami. Nous serions l tous deux Et nous nous dirions tout, sans crainte et sans mlange: Comment le dsir vient, comment le dsir change, Et qu'il est plus fatal, froce et frmissant, Que l'oiseau vert qui happe une mouche en passant; Qu'il suit l'odeur d'un nom, la chanson d'une toffe... Et nous agiterions des mots de philosophe, Comme des sons de cloche, entre nos souvenirs; Et nous nous griserions des printemps venir En sculptant des secrets sur l'corce des htres. Parfois, tu suspendrais quelque brlante lettre Sous l'aile d'un pigeon qui saurait voyager: Et chacun de nos jours, transparent et lger. Comme un baguenaudier se couvrirait de bulles. Ainsi que dans un frais distique de Tibulle, Je te souhaiterais des vergers pleins de fruits, Des jours pleins de douceur et de plus douces nuits; Car du libre cerveau qu'enferme ton front lisse Autant que la grandeur j'aimerais le dlice. Je voudrais que le monde et ton coeur pour appui Que l'heureuse Fortune, au bord clair de ton puits, S'accoudt pour cent ans ct de sa roue! Que, fendant ton lac bleu de sa fragile proue, L'espoir, vers toi, toujours, ft un bateau qui vient! Que le plaisir dormt sous tes pieds comme un chien! Que les plafonds pour toi retrouvassent des roses! Je te voudrais parmi des ciels d'apothose. Je te voudrais tranquille et triomphant parmi La lumire et l'amour. Je serais ton ami. Je t'aimerais sans cris, sans nerfs, sans jalousie. Si quelque femme tait belle en Andalousie, Je te dirais: Partons! tu la verras demain! Si tu disais: Je veux avoir sous ce jasmin Une table, une grande chaise qu'on balance, Du tabac, du printemps, un livre et du silence..., Tendre, je m'en irais sans rien te demander. Comme sur un drap vert on jette un coup de ds, Je jetterais mon me aux gazons de ta route. Je t'aimerais sans pleurs, sans misres, sans doutes; Mon rve comprendrait ton rve demi-mot; Et si ton rve, un soir, voulait monter plus haut, Parmi des ciels gonfls de nuages de cuivre O mon rve, bloui, ne pourrait plus le suivre, D'un coeur tout embaum d'altruisme hautain Je saurais en toi-mme adorer ton destin Et t'aimer, mme au prix de mon propre dsastre. Pour le palpitement unique de ton astre! * * * ... Je serais ton ami. Je te dirais: Vois donc Quels grands cils ont ces yeux baisss! Quel abandon A cette fin de jour qui sur le soir s'attarde! Je serais ton ami. Je te dirais: Regarde Quelle petite main vers la tienne se tend! Considre comment la vapeur de l'tang A su dsordonner le fond du paysage! Admire ce jardin! Respire ce visage! Ne passe pas si vite! attends! l'air est si bleu Qu'il a bien mrit qu'on le lui dise un peu! Arrte un peu ta vie au tournant de ce rve! Tout cela, cet instant si long, cette heure brve, C'est pour toi! Prends ce ciel divin! Prends la pleur Qui couvre en mme temps ce front et cette fleur. Veux-tu ces fruits? ces mots? ce danger? ce mystre? Quoi encore?... On n'est pas assez longtemps sur terre Pour priver celui-l que l'on aime le mieux. Prends du bonheur avec ta bouche, avec tes yeux, Prends la vie! Ah! je veux qu'elle te soit charmante! Prends-la toute! prends-la!... Mais je suis ton amante, Et tu dois me mentir, et moi te tourmenter! Et lorsque je te tends un baiser velout, J'ai quelquefois le coeur d'une bte de proie! Car je veux tout te prendre: et les instants de joie, Et les sourires lourds, et les rires lgers! Je ne dsire ton bonheur qu'autant que j'ai Bien vu qu'il suit la courbe exacte de ma lvre! Autour de toi, je rde avec des yeux de fivre. Et, devant toi, je vais, cartant de la main La branche qui charmait un peu trop le chemin. Lorsqu'un chant, au lointain, s'loignant sans secousse, Semble mettre la nuit une pdale douce, Et qu'il prtend traner tous les cours aprs lui, J'coute avec horreur la douceur de la nuit! L'hiver, lorsque tu sors, j'interroge la neige. Lorsque tu parais gai, je t'entoure de piges. Lorsque tu t'assombris, j'exige des serments. Et lorsque tu les fais je jure que tu mens! Et je souponne tout: la brume en ses charpes, Et la brise d't qui, renversant sa harpe, S'en fait un bateau d'or pour mieux traverser l'eau! Et souponne la Lune et ce ple halo Qui se forme en lumire et qui rpand le trouble! Et je vais supplier chaque jacinthe double De ne pas se mler au prime acacia! J'ai peur de cet air bleu dans lequel il y a Trop d'arbres qui sont verts, trop de rieurs qui sont roses! Redoutant les effets, je tremble aussi des causes. Je ne veux pas qu'en toi glisse tout ce printemps Qui notas fait la main moite avec les yeux flottants. Je ne peux pas souffrir que les saisons te touchent, Ni que le miel d'une heure ait fondu sur ta bouche; Je ne peux pas souffrir qu'un grand soir enchant Te passe au cou des bras qui sont des roses th; Et je vais, arrtant tes rves dans leur course; Et je vais, apportant au bord de chaque source O ton dsir, comme un pied d'oiseau se posa, Le lamentable coeur dont parle Spinoza! Je crains tout ce qui rit, j'teins tout ce qui dore; Bref, je suis, avec toi, avec toi que j'adore, Avec toi dont je meurs, presque comme serait Quelqu'un, mon amour, qui te dtesterait! ROSEMONDE GRARD. [Illustration: Thtre de la lutte serbo-bulgare et grco-bulgare. Les griss limitent les rgions o se sont localises, jusqu'au 9 juillet, les oprations.] LA SECONDE GUERRE DES BALKANS LES OPRATIONS EN MACDOINE La guerre maintenant dclare, officielle, toutes relations diplomatiques rompues, se poursuit, acharne, en Macdoine, entre les allis d'hier, avec, depuis une semaine, un avantage nettement marqu pour les Serbes et les Grecs contre les Bulgares que menacent, d'autre part, au nord de leurs frontires, les forces htivement mobilises de la Roumanie et, au sud-est de leurs conqutes de Thrace, l'arme turque prte sortir des lignes de Tchataldja. Nous avons dit, dans notre dernier numro, quelle tait la situation stratgique et l'importance numrique des adversaires en prsence lors de l'offensive bulgare. Cette offensive, dont divers documents saisis sur des officiers prisonniers ont permis de prciser le caractre et d'tablir les responsabilits, ne fut point une querelle ou un malentendu d'avant-postes. Une marche en avant gnrale avec le but prcis de couper les communications entre les Serbes et les Grecs et de s'emparer de Salonique avait t parfaitement combine et ordonne par le commandement bulgare. Le roi Ferdinand et son prsident du Conseil, M. Danef, auraient, dit-on, tout ignor des oprations projetes. Ils ont relev de ses fonctions le gnralissime Savof qu'ils ont remplac par le gnral Radko Dimitrief et ils ont fait, mais trop tard, un rel effort pour arrter les hostilits engages. La carte dtaille que nous publions aujourd'hui, avec des griss limitant les rgions o les adversaires sont aux prises, permettra, surtout si on la compare la carte indiquant, dans notre dernier numro, la position respective des armes opposes, de se rendre compte de l'importance, du caractre et de l'orientation des dernires oprations que nous prciserons rapidement d'aprs les tlgrammes jusqu'ici parvenus et en attendant les rcits plus complets et prcis de nos correspondants de guerre. 1 _Du ct serbe_.--L'offensive bulgare du 30 juin avait donn les rsultats suivants: La deuxime arme bulgare du Nord (gnral Koutintchef), passant sur la rive droite de la Zletovska, avait occup les positions de Zletovo, de Dreveno, de Neogasi, chassant d'Istip et du confluent de la Bregalnitza les Serbes qui, avant l'offensive, occupaient ces positions avec les Bulgares. D'autre part, l'aile gauche de Koutintchef ayant reu des renforts de l'arme bulgare du Sud (gnral Ivanof) avait pu s'emparer de Krivolak et rejeter les Serbes sur la rive droite du Vardar. Les Serbes, d'abord, avaient flchi sous le choc. Mais les importants renforts qui leur furent envoys d'urgence de Kumanovo et d'Uskub leur ont permis de se redresser et de prendre leur tour l'offensive. Aprs avoir repouss les Bulgares sur la rive gauche de la Zletovska, l'aile gauche serbe, dans une manoeuvre enveloppante, s'est empare des deux hauteurs de Retka-Boukva et de Sultan-Tepe, tournant ainsi l'aile droite bulgare. La marche en avant s'est continue par la prise des deux positions de Raitchevo et de Banja, qui commandent la ville de Kotchana, et par la prise de Kotchana elle-mme, que durent vacuer les Bulgares, refouls ds lors entre la rive gauche de la Bregalnitza et les pentes nord des monts Platchkovitza. Pendant ce temps, l'aile droite serbe oprant contre l'aile gauche de Koutintchef s'emparait de Krivolak et d'Istip, rejetant les forces qui lui taient opposes sur les pentes ouest des monts Platchkovitza. 2 _Du ct grec_.--En mme temps que l'arme du gnral Koutintchef au nord avait agi contre les Serbes, l'arme du gnral Ivanof au sud progressait contre les Grecs. Une partie des forces du gnral Ivanof, marchant sur Salonique, s'tait avance jusqu' Baldja, 25 kilomtres au nord de la ville, tandis qu'une division s'emparait de l'importante position de Guevgheli, point de jonction des Serbes et des Grecs, et de la voie ferre de Karasuli Kilindir. D'autre part, tout fait au sud, l'extrme aile gauche bulgare chassait les Grecs des pentes sud du Panghaon, leur faisait repasser la Strouma et s'emparait de Nigrita. L'offensive bulgare ne devait pas aller plus avant. Rappel d'urgence Salonique menace, et o, ds les premires nouvelles des engagements d'avant-postes, le bataillon bulgare avait t captur par les Grecs aprs une lutte dont nos gravures d'aujourd'hui prouvent l'acharnement, le roi Constantin marchait dj la tte de toutes ses troupes disponibles contre les Bulgares et les repoussait, d'tape en tape, Sarigol, Kilkitch, Irikli. Son arme, continuant sa marche en avant, reprend le tronon de chemin de fer de Karasuli Kilindir, bat les Bulgares Tchidemli, rtablit, en s'emparant de Guevgheli, les communications avec les Serbes, puis occupe les importantes positions de Doran et de Strumitza, rejetant l'adversaire sur les pentes sud du mont Platchkovitza, cependant que l'aile droite, refoulant devant elle l'extrme gauche bulgare, reprenait Nigrita et arrivait sous les murs de Srs. _L'encerclement des Bulgares_.--Il suit de ces oprations combines des Serbes et des Grecs que l'arme du gnral Koutintchef et, en grande partie, l'arme du gnral Ivanof, se trouvent accules, sans communications possibles, aux flancs des monts Platchkovitza, o les Serbes par le nord et l'ouest, et les Grecs par le sud tendent les encercler. L'occupation, par les Grecs, de Demirhissar a coup la route de Srs. Les ravitaillements sont devenus, pour l'une et l'autre arme bulgare, d'une extrme difficult et le mouvement concentrique des Serbes et des Grecs, s'il russissait, isolerait leur adversaire dans une position presque dsespre. _Les tentatives de pntration en Serbie_.--Il faut ajouter encore, pour rsumer toutes les informations des tlgrammes, que des tentatives de passage de troupes bulgares en territoire serbe ont t signales au nord d'Egri-Palanka, ainsi que dans les environs de Tzaribrod sur la ligne de Nich, Saint-Nicolas, et, plus au nord encore, Zatchar. Ces reconnaissances paraissent avoir t partout refoules par les Serbes. De ce ct, les informations sont confuses, mais il semble bien que les Bulgares l encore ont t fort prouvs. LA MOBILISATION ROUMAINE Les Bulgares, dont la situation stratgique parat maintenant trs compromise, auront-ils dfendre, en outre, leur territoire contre l'invasion des forces roumaines? Ceci est le secret de demain. Mais les alarmes sont immdiates. La mobilisation, ordonne par dcret royal du 3 juillet, s'achve en effet au milieu de l'enthousiasme national. Des lettres de Bucarest nous disent les manifestations exaltes qui se produisent en ce moment en faveur de la guerre dans toutes les villes du royaume. Ds qu'et t sign le dcret de mobilisation, la population de Bucarest s'est masse devant le palais royal pour acclamer le roi, les ministres, le prince hritier, nomm gnralissime; elle a entour le monument du vovode Michel le Brave et applaudi les orateurs populaires qui parlaient de la guerre ncessaire et de la Grande Roumanie reconstitue. Et chaque jour l'on continue ces manifestations au cours desquelles, si l'on acclame la Serbie, on pousse le cri de A bas l'Autriche, cri trs nouveau dans ce pays si longtemps soumis l'influence de la Triplice. LES MENACES TURQUES Les Turcs, aussi, menacent d'entrer en ligne, si les Bulgares n'vacuent point d'urgence le littoral de la mer de Marmara et ne se retirent point au del de la ligne Enos-Midia assigne comme nouvelle frontire par le protocole du trait. Ce sont pour l'instant les revendications avoues dans une note Belgrade. Mais on peut supposer, si l'on en juge par l'exaltation actuelle du parti militaire, qu'au cas d'un crasement bulgare l'arme, non encore disperse, de Tchataldja tenterait un effort pour reprendre quelques avantages en Thrace, si, ce qui est peu probable, l'Europe et particulirement la Russie n'y mettaient point opposition. A. C. Voir la page 46 les photographies de LA NUIT SANGLANTE DE SALONIQUE (30 Juin--1er Juillet). [Illustration: L'ENTHOUSIASME POUR LA GUERRE EN ROUMANIE.--Manifestation populaire dans la rue de la Victoire, Bucarest, le 3 juillet, aprs la signature du dcret de mobilisation. On lit, sur les banderoles, ces inscriptions: A bas l'Autriche perfide!--Vive la Grande Roumanie!--Nous voulons la guerre!--Phot. H. Ghinsberg.] [Illustration: DANS LES RANGS BULGARES.--Interrogatoire, Istip, du sous-lieutenant serbe Milan Bojkovitch, qui avait t dcouvert, dguis en villageois.] [Illustration: Aprs les premires escarmouches, favorables aux Bulgares: quelques prisonniers grecs, amens l'htel du gouverneur, Srs.] _Photographies M. Ivanof._ [Illustration: ARME SERBO-MONTNGRINE.--Les contingents montngrins, arrivs Uskub (Skoplj en serbe) le 28 juin, partent pour le front. LA NOUVELLE GUERRE DE MACDOINE] [Illustration: _Phot Wagner._ A L'ASSAUT DE KSIBA.--Un passage difficile de l'artillerie de 75: pice tire bras par des tirailleurs algriens.] _L'un des officiers qui, les 8 et 10 juin derniers, dans l'Atlas marocain, dirigeaient les fougueux assauts par lesquels la colonne Mangin emporta la kasba Ksiba, repaire de Moha ou Sad, dcrivant ce nid d'aigles qui nous cota si cher, en dit simplement: Ksiba est situe 1.000 mtres d'attitude, dans un pays difficile. On ne saurait pousser plus loin la concision, qualit primordiale du style militaire, non plus que la modestie. Le fait est que les chemins que nos soldats durent emprunter pour atteindre leur but dfiaient en pret toute description, et que seule la photographie peut donner une ide exacte des difficults qu'il fallut vaincre. Cest ainsi que les tirailleurs durent tirer bras jusqu'aux crtes les pices d'artillerie, par des sentiers abrupts, rocailleux, zigzaguant entre des buissons pais. Dans le mme temps, les goumiers marocains du lieutenant Delhomme, descendus de leurs chevaux, lancs en avant de la colonne, se dfilaient un un le long de chemins couverts, bords de vgtations denses, minemment propices aux embuscades, pour gagner le pied d'un piton qui dominait le village et qu'ils taient chargs d'emporter d'assaut. Et l'on s'explique, la vue de ce terrain chaotique et broussailleux, comment la vaillante colonne fut si cruellement dcime._ D'ALGER AU DAHOMEY PAR TOMBOUCTOU _Lorsque, il y a peu de mois, le gnral Bailloud fut atteint par la limite d'ge, l'nergique et toujours jeune commandant en chef du 19e corps d'arme ne voulut point revenir en France sans avoir fait une dernire et exceptionnelle randonne d' Africain. Et voil comment, accompagn d'un officier d'lite, le lieutenant Labrue, maintenant capitaine, le gnral Bailloud ralisa, d'Alger au Dahomey, travers les prilleuses tendues sahariennes, un raid qui tmoigne d'une vigueur physique et d'une nergie morale que l'ancien chef de nos troupes d'Algrie saurait mettre, le cas chant, au service du pays, la tte d'une des formations de rserve, noyau de notre arme de seconde ligne. Sur ce tourisme d'tude au Soudan, nous sommes heureux de publier quelques intressantes photographies et notes de route._ Les plus hautes personnalits civiles et militaires et les nombreux amis du gnral Bailloud s'taient runis, le 24 novembre 1912, vers 8 heures du soir, sur les quais de la gare d'Alger pour saluer le commandant en chef du 19e corps, qui, le matin mme, avait quitt son commandement. C'est d'ordinaire sur les pontons de la Compagnie Gnrale Transatlantique que se droulent ces crmonies d'adieux; mais l'ancien chef du service des tapes Madagascar, l'ancien commandant de la colonne expditionnaire de Chine, des 20e, 17e et 19e corps d'arme, atteint maintenant par l'inflexible limite d'ge, n'emprunte pas la voie normale pour se rendre en France. Il gagne la Touraine, o il a fix sa rsidence d't, en passant par... Tombouctou et en procdant en cours de route des expriences de tlgraphie sans fil qui permettront peut-tre d'tablir la liaison tant cherche entre l'Algrie et le Soudan. Un officier, le lieutenant Labrue, deux caporaux radio-tlgraphistes, munis d'un poste rcepteur de tlgraphie sans fil, deux ordonnances, une petite escorte prise sur place: c'est, estime le gnral, plus que suffisant pour traverser le Sahara o pourtant un important rezzou vient d'tre signal. [Illustration: Le gnral Bailloud achte la lance d'un chef touareg.] Tougourt devait tre gagn par la voie des airs. Une srie d'accidents survenus aux appareils du centre d'aviation de Biskra priva le gnral Bailloud de ce mode de locomotion. C'est en auto qu'il arrive dans la capitale de l'Oued-Rhir, et cheval qu'il fait son entre Ouargla, o les dernires troupes rgulires du 19e corps adressent leur adieu au chef qui les a si brillamment commandes pendant de longues annes. La Sauterelle du caporal Cros, pilote par le lieutenant de Lafargue qui a russi, au prix de quels efforts, faire la route Biskra-Ouargla, prend, son bord, le gnral jusqu' la Gara-Krima, quelques kilomtres au sud d'Ouargla; puis c'est le mhari, la seule monture possible au dsert, qui va le transporter, trop lentement son gr, d'une rive l'autre du Sahara. [Illustration: Un passage difficile dans la koudia du Hoggar.] Ouargla et Gao, ainsi sont baptiss les deux mhari du gnral. Le premier, trs calme, va de son pas tranquille et n'est pas impressionn le moins du monde par les pull up de son cavalier qui se croit encore sur un pur sang. Gao, qui vient d'tre arrach aux douceurs du pturage, manifeste d'abord une ardeur qui effraie un peu les braves Chaambas habitus cheminer lentement sur les pistes du dsert. Au bout de quelques jours, il reprend l'allure caractristique de sa race, et seuls des airs entranants comme le _Danube bleu_ ou la _Chanson du petit paveur_ parviennent lui faire donner plus que les six kilomtres rglementaires. La Nol est fte aux portes d'In Salah le 25 dcembre et pour la premire fois les petits Chaambas voient un arbre de Nol. Les innombrables menus objets apports dans ce but d'Alger font la joie des enfants d'indignes, comme la mme heure, dans la mre patrie, la distribution traditionnelle de joujoux tous les jeunes frres de France. Le 5 janvier 1913, les tentes sont dresses dans les gorges de Takombaret. [Illustration: Itinraire du gnral Bailloud, d'Alger Porto-Novo.] Du 17 au 21 janvier, on chemine pniblement par les sentiers impossibles de la Koudia du Hoggar, au milieu de blocs normes jets au hasard par des Titans, et figurant des animaux fantastiques, des chteaux forts du moyen ge, de vieilles glises des Flandres, tandis que, et l, des pitons mergent. Le 21, au soir, on arrive Fort-Motylinsky. Le 25, on touche Tamanghasset, o le gnral retrouve un vieil ami, le Rvrend Pre de Foucauld, le plus grand marabout du Sahara, et nourrit pendant quarante-huit heures toute une tribu touareg avec un sac de bechna. Un nouvel arbre de Nol, suivi d'une large distribution d'pingles de nourrice, de petits savons et de glaces deux sous, attire sur la tte du gnral et de son officier d'ordonnance les bndictions de toutes les Targuistes jeunes et vieilles. L'horrible Tanezrouft est franchi du 31 janvier au 3 fvrier; le 4, on prend de l'eau Tin-Gahor, point important de bifurcation du futur railway transafricain, et, le 11, on installe le campement Bou-Ghessa, la frontire de l'Algrie et de l'Afrique Occidentale franaise, o s'opre la jonction des mharistes algriens et soudanais. Cet vnement saharien fut marqu par des ftes superbes qui se droulrent dans un cadre majestueux et sous une tempte de vent et de sable comme on ne peut en voir qu'au Sahara. Un mt de cocagne remplace l'arbre de Nol, et ce divertissement inconnu jusqu'alors au Sahara excite l'enthousiasme universel. [Illustration: Un hippopotame tu par le gnral Bailloud.] Le 18 fvrier, Kidal; le 1er mars, Bourem, sur le Niger; au total, prs de 3.000 kilomtres franchis en moins de trois mois. Tombouctou est tout proche, et l'aimable insistance du colonel Sadorge, commandant suprieur de la rgion, dcide le gnral, qui avait fait avec lui la campagne de Madagascar, pousser jusqu' la. Mystrieuse. Il y sjourne une semaine qu'il emploie visiter la ville o se tient la grande foire annuelle du centre africain et faire aux environs quelques reconnaissances cyngtiques, notamment une victorieuse campagne de trois jours contre une bande de six lions. Du 18 mars au 11 avril, c'est la descente du Niger, en chaland, avec les escales de Bamba, Bourem, Gao, Ansango, Tillabery, Niamey, Gaya... Ce mode de locomotion ne plat gure au gnral qui s'accommode assez mal des longues heures d'immobilit dans l'troite cabine du chaland. Chaque fois qu'il trouve une monture, il fait une partie de l'tape cheval, force un coba la course, abat une girafe aprs avoir charg le troupeau pendant plus d'une demi-heure, tue un hippopotame dans les rapides de la Bezinga. Il chappe ainsi la fivre, plus heureux que son officier d'ordonnance qui, retenu de temps autre par d'inopportuns accs, doit se contenter d'une seule victime, un bel hippopotame. [Illustration: En pirogue sur le Niger.] Entre temps, le gnral interroge les administrateurs et les chefs indignes sur le recrutement des noirs qui est appliqu pour la premire fois dans la rgion, assiste quelques oprations, voit un bataillon de recrues en formation Niamey, s'enquiert des ressources du pays, des besoins des populations et donne dans tous les villages o il passe, avec sa gnrosit habituelle, une multitude de ces petits cadeaux qui, l plus que partout ailleurs, entretiennent l'amiti. Gaya marque la fin de la navigation fluviale, la limite du territoire du Haut-Sngal-Niger et celle du royaume de la terrible mouche ts-ts qui ne fera heureusement qu'une victime dans la caravane,--un brave chien, Miss, l'insparable compagnon du gnral. Le retour la cte s'effectue par le Dahomey et par les moyens de transport les plus modernes: l'automobile et le chemin de fer. Une excellente route aboutit jusqu'au Niger; un service automobile transportant voyageurs, marchandises et courrier est organis et, en cinq jours, par petites tapes, on atteint Sav, terminus du chemin de fer du Dahomey. Un jour suffit pour gagner Kotonou par la voie ferre; quelques heures de navigation travers la lagune conduisent Porto-Novo, capitale administrative du Dahomey, o le gnral et son officier reoivent, au palais du gouvernement, jusqu'au jour de leur dpart pour la France, 27 avril, la plus cordiale hospitalit de M. Noufflard. Cette traverse du Dahomey, si rapide ft-elle, permit cependant au gnral de se rendre compte du dveloppement conomique de cette belle colonie dont le budget se chiffre chaque anne par un gros excdent de recettes. [Illustration: Le roi Toffa sortant, avec ses ministres, de la rsidence de Porto-Novo, o il vient de saluer le gnral Bailloud.] Un admirable rseau routier est en voie d'excution; une ligne secondaire de chemin de fer longe la frontire de la Nigeria; d'autres projets de voies de communication sont la veille d'tre raliss. Le long des voies ferres et des routes, la brousse disparat, faisant place d'importantes plantations de mas, d'igname, de mil, de manioc, de bananiers, etc. Au Dahomey comme au Sahara et dans les territoires du Haut-Sngal-Niger, le gnral a trouv chez toutes les autorits civiles et militaires l'accueil le plus aimable et le plus empress. Le commandant suprieur de la rgion de Tombouctou se porta sa rencontre jusqu' Kidal, le lieutenant-gouverneur du Dahomey vint le saluer Sav. Les chefs indignes se firent un devoir de prsenter leurs hommages au grand chef blanc, venu d'Alger par le Sahara: Mohammed Ferzoug, chef des Touaregs Ifoghas; Moussa ag Amastane, amenokal du Hoggar; les chefs des tribus de Tombouctou, Gao, Ansango, la plupart accompagns de nombreux cavaliers; enfin, au Dahomey, les rois de Parakou, de Sav; Agoli Akbo, le frre de Behanzin; le roi Toffa, de Porto-Novo, et nombreux autres roitelets. On ne saurait non plus omettre la reine des Peuhls, le chef recouvert d'un casque tincelant de blancheur, cadeau rcent de la femme d'un administrateur, et Zoumaou, roi des Dassa, mont sur un superbe cheval de bois roulettes, tran par ses ministres,--spectacle imprvu pour des Europens. Le raid transafricain que vient d'accomplir le gnral Bailloud, outre l'enseignement qu'il comporte au point de vue de la coopration que doivent se prter les troupes algriennes et soudanaises charges d'assurer la police du Sahara, a permis l'un de nos premiers chefs militaires, dont les avis font autorit sur toutes les questions coloniales, de se rendre compte sur place des possibilits d'avenir d'un Sahara rest encore mystrieux pour celui qui ne le connat que par les rcits de trop rares visiteurs. Capitaine L... [Illustration: A LA COUR DES ROITELETS DAHOMENS.--La promenade questre de Zoumaou, roi des Dassa, sur un cheval de bois roulettes tran par ses ministres.] LES NOCES DE DIAMANT DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES.--Le discours du prsident de la Rpublique la Sorbonne. _Les noces de diamant de la Socit des Gens de lettres ont t ftes, samedi dernier 5 juillet, avec un clat exceptionnel. Tous les journaux quotidiens ont donn de longs comptes rendu? dtaills de la crmonie de la Sorbonne prside par M. Raymond Poincar, de la rception l'Htel de Ville et du grand banquet du soir prsid par M. Louis Barthou, prsident du Conseil des ministres. On a publi partant les admirables discours prononcs au cours de celte fte splendide des lettres franaises laquelle s'taient associs les pouvoirs publics, les grands corps de l'tat, l'Institut et l'Universit, et o les nations trangres taient reprsentes par le corps diplomatique au grand complet. Nous ne rpterons point ici ce qui a t dit et trs bien dit ailleurs. Nous prfrons, selon les traditions et le caractre de notre journal, donner, dans une belle gravure, la physionomie exacte de cette commmoration; et notre collaborateur J. Simont a choisi, cet effet, pour composer le dessin de notre double page, l'instant de la runion de la Sorbonne o le prsident de la Rpublique, rpondant au beau discours du prsident de la Socit des Gens de lettres, M. Georges Lecomte, adresse, avec cette loquence si pure, si leve, si nationale qui est la sienne, son salut aux lettres franaises._ _Dessin de J. SIMONT._ [Illustration: I. trois alpinistes A, aprs tre mont sur le clocheton de gauche, a lanc la corde par le travers du clocheton central; le second alpiniste B, s'tant attach cette corde, commence monter.] [Illustration: II.--L'alpiniste B en train de grimper s'efforce d'atteindre quelques asprits qui lui permettront de se hisser sur la plate-forme du clocheton central.] UNE COLE DE GRIMPEURS L'ESCALADE ET LA TRAVERSE DES CLOCHETONS DE PLAN-PRAZ. Les rochers du nord de la Grande-Bretagne offrent aux alpinistes anglais un merveilleux champ d'entranement; chaque anne, avant la belle saison, les membres de l'Alpine-Club londonien vont s'exercer aux difficults de l'escalade en gravissant les cimes de l'le de Skye, en cosse, ou les falaises du Cumberland; sur les flancs abrupts de ces aiguilles, d'une altitude modeste mais qui exigent des prodiges de force et de souplesse, les dbutants se familiarisent avec la technique savante des rochassiers; cette cole de grimpeurs a ses adeptes et ses fervents. Les membres du Club allemand-autrichien s'attaquent aux pics vertigineux des Dolomites o se rencontrent les plus prilleux passages des grands sommets alpestres. Les Suisses ont Schaffhouse un jardin d'escalade, la Frendenthal, et l'on sait la faveur dont le Salve jouit auprs des tudiants genevois. [Illustration: III.--Le troisime alpiniste C grimpe son tour le long de la corde, aid par son camarade B qui lui prte main-forte.] En France, rien de pareil. Le touriste se lance l'assaut des montagnes savoyardes ou dauphinoises sans avoir t prpar aux fatigues spciales qui le guettent. S'il peut tudier l'emploi du piolet et des crampons en parcourant des glaciers aisment accessibles, en franchissant des cols faciles, il reste ignorant de l'art de grimper, art complexe et prilleux s'il en fut. Pourtant, il existe, au-dessus de Chamonix, entre le Brvent, belvdre illustre, et la chane des Bouges, aux pierres friables, une crte presque ignore, dchiquete comme une scie ingale et dont les dents sont de vritables aiguilles. On y distingue surtout le Clocher et les trois Clochetons de Plan-Praz, pitons aigus aux parois rapides et qui semblent lisses. Depuis quelque temps, les friands de varappe leur rendent visite. Les guides Joseph Ravanel et Joseph Demarchi leur ont montr le chemin. De l'htellerie de Plan-Praz, on gagne, en une heure, par le sentier du col du Brvent et des pentes d'herbe trs inclines, une dpression gauche du Clocher. On grimpe alors directement la face du Clocher jusqu' mi-hauteur puis on tourne droite pour atteindre une troite fissure (visible de Plan-Praz) et l'on s'lve, l'aide d'un genou coinc dans cette fissure, jusqu'au sommet. Pour descendre, on se laisse glisser le long de la corde dans une chemine assez large qui aboutit prs du point de dpart. De l, par des rocs bouls, on atteint un champ, souvent couvert de neige, et l'on se trouve en face des trois clochetons que reprsentent nos photographies. L'ascension du deuxime clocheton est seule difficile. Elle serait sans doute impossible si un alpiniste--que nous dsignons dans nos lgendes par la lettre A--aprs tre mont sur le clocheton de gauche (d'accs ais), ne lanait une corde par-dessus une asprit du piton central. Cette asprit est 7 ou 8 mtres du sommet. Les autres alpinistes B et C, en contournant le piton de droite, atteignent une brche entre celui-ci et le clocheton central. De l, l'un d'eux B se penche, saisit la corde pendante, s'y attache et commence l'escalade d'une plaque sans prises contre laquelle le corps se maintient par un miracle d'quilibre. La difficult de cette escalade se double du fait que la corde maintenue, au lieu de l'aider, contrarie l'effort du grimpeur qui, souvent, reste agripp par le bout des doigts. Au-dessus de la plaque se trouve une vire horizontale d'o le second alpiniste B peut hisser le troisime C. Lorsqu'ils sont runis, ils se dtachent, et le premier alpiniste A, toujours perch sur son pic, retire la corde lui pour la relancer de nouveau, mais, cette fois, par-dessus le sommet du clocheton du milieu. La mme manoeuvre se renouvelle alors et l'ascension se continue par l'arte de droite de ce clocheton. [Illustration: IV.--Les deux alpinistes B et C s'tant rejoints sur la plate-forme gagnent l'un aprs l'autre le sommet.] C'est au sommet que commence l'acrobatie. Il s'agit de passer du clocheton central sur le clocheton de gauche. Pour ce faire, on double la corde, on l'enroule autour du piton central et, tandis que le premier alpiniste A tire sur la double extrmit et que le troisime C maintient la boucle accroche, le second B accomplit une impressionnante traverse dans le vide. Il se suspend d'abord par les mains la corde et passe une jambe au-dessus d'elle. Ensuite, il avance par un mouvement de reptation en dplaant lentement les mains. Ds qu'il atteint le sommet de gauche, il aide A rendre la corde leur compagnon C qui redescend, lui, par le chemin de la monte. Pour un spectateur profane, ce jeu passionnant peut paratre une folie. Mais l'usage intelligent de la corde permet de pratiquer cette gymnastique vertigineuse avec scurit. Afin de prvenir tout accident, on emploie deux cordes, l'une dite de rappel que lance le premier alpiniste (elle doit avoir 40 mtres environ), l'autre (plus courte) qui runit les deux grimpeurs. Pendant la traverse arienne, l'alpiniste B passe sur la corde de rappel double, mais il est attach au milieu de l'autre corde dont ses deux compagnons tiennent les extrmits. Une chute devient ainsi impossible. Enfin, pour effectuer le retour, le grimpeur C se noue d'abord, sous les aisselles, la corde simple que B laissera filer peu peu. Puis il saisit deux mains la corde double et, les pieds poss plat sur le roc, le corps presque en querre, il descend par la force des bras. [Illustration: V.--Par la double corde maintenue chacun des sommets par les deux grimpeurs A et C, l'alpiniste B fait, dans le vide, la traverse, laissant son camarade C redescendre par le chemin de la monte.] De semblables exercices valent toutes les leons de technique alpine, et les dbutants qui les auront tents ne s'effraieront pas des plus difficiles passages des cimes clbres. GEORGES CASELLA. [Illustration: _Phot. de Givenchy._ LA SAISON.--Fin d'aprs-midi au Polo de Bagatelle.] _C'est par une de ces douces fins d'aprs-midi, o il est si plaisant de prolonger jusqu'au repas du soir l'heure du th au Bois, propice aux lgers entretiens et aux rencontres lgantes... Entre tous les rendez-vous de bonne compagnie, le Polo de Bagatelle, prs de Longchamp, s'offre comme un des plus choisis. Tandis que, sur le vaste tapis gazonn rserv au jeu, se poursuit, parmi les galopades et les coups de maillet, une rude partie, de paisibles groupes errent le long de l'alle de sable fin, ou s'attablent sous les arbres, opposant, en contraste au sport violent qui emplit la pelouse d'alertes chevauches, leur grce indolente. Car l'endroit, aristocratique et discret, est de ceux que la Mode a consacrs et o une Parisienne habitue des runions mondaines aime paratre, sinon pour se passionner aux pripties d'un beau match, du moins pour goter le plaisir, toujours nouveau, d'tre vue, et admire..._ [Illustration: NOS BONS PETITS LVES DU MAROC.--Les laurats de la distribution des prix l'cole franco-arabe de Casablanca.] Si la France est oblige encore, dans toute une partie du Maroc, d'achever par les armes sa prise de possession, elle n'a pas attendu longtemps, ds que la sagesse des indignes lui en a laiss la latitude, pour leur prodiguer, dans les rgions qu'elle occupe en paix, les bienfaits de sa culture, et la gravure ci-dessus constitue une heureuse antithse celle qui montre, d'autre part, nos soldats l'action. C'tait la premire fois qu'il tait procd, l'cole franco-arabe de Casablanca, une distribution solennelle des prix. La crmonie, prside par M. le comte de Saint-Aulaire, dlgu la rsidence gnrale, autour duquel avaient pris place le gnral Ditte, M. Loth, directeur de l'enseignement, le pacha de Casablanca et tous les notables, fut suivie par la plupart des parents des lves, assez tonns, sans doute, la vue de leurs enfants les bras chargs de livres aux reliures voyantes et le front ceint de couronnes dores. Ah! si quelques missaires des farouches Tadla, Bni M'Tir ou Zaer avaient pu se mler leurs groupes et contempler, comme eux, ce diplomate, reprsentant de la France, ces officiers complimentant gravement, affectueusement, ces bambins aux yeux veills dans des masques de bronze, quelles rflexions n'eussent-ils pas faites! Avant de venir rcompenser de leur application ces petits Arabes, M. de Saint-Aulaire avait prsid une autre solennit, plus semblable celles que nous voyons se drouler chez nous pareille poque, avec la foule des garons et des fillettes anxieux et bants devant les tables lourdes de volumes scintillants d'or: c'tait la distribution des prix aux lves des coles franaises. Mais, pour tre moins pittoresque que l'autre, et ne pas prsenter le mme contraste, elle n'en tait pas moins frappante, pour ceux-l surtout qui l'anne prcdente avaient vu, groups autour de leurs matres, deux cents enfants, et qui en voyaient, cette fois, quinze cents,--tant cette ville de Casablanca se dveloppe avec rapidit, tant l'oeuvre franaise y progresse pas de gant. [Illustration: Une charge impressionnante de 30.000 boy-scouts, aprs la revue passe Birmingham par le prince Arthur de Connaught.] CHEZ LES BOY-SCOUTS ANGLAIS Les Anglais, qui furent nos matres en matire de scoutisme, possdent une vritable petite arme d'claireurs, alerte, bien exerce, pleine de vaillance et d'entrain; la semaine dernire, elle a eu les honneurs d'une inspection passe par le prince Arthur de Connaught, en prsence de son chef, le gnral sir R. Baden-Powell. C'est prs de Birmingham, Perry Hall Park, qu'a eu lieu, samedi, la revue de ces jeunes troupes, qui ne comprenaient pas moins de 30.000 boy-scouts, venus de toutes les parties de l'Angleterre; une dlgation internationale, o figuraient des reprsentants de la France, qui furent particulirement fts, s'tait jointe eux. Aprs avoir manoeuvr devant leur auguste visiteur, ils lui donnrent le spectacle d'une charge gnrale: et ce fut une vision impressionnante que celle de tous ces jeunes garons se prcipitant, en une bruyante mle, drapeaux en tte, puis s'arrtant soudain, au commandement, aprs une course perdue... UN CADEAU DE GUILLAUME II A LA NORVGE [Illustration: La statue colossale du hros Scandinave Fridthjof, offerte aux Norvgiens par l'empereur d'Allemagne.--_Phot. Conrad Hnich._] L'empereur d'Allemagne, qui fait chaque t, depuis nombre d'annes, une croisire sur les ctes de Norvge, a pris peu peu ce pays en affection particulire. Si bien qu'il lui envoie un prsent peu commun; ce n'est rien de moins que la statue colossale du lgendaire hros Scandinave Fridthjof, qu'il destine tre rige en vue de la mer,--souvenir d'un monarque ami des choses de la mer un peuple de navigateurs. Ce Fridthjof, qui est loin dans la pnombre de l'histoire norvgienne, en reste la plus grande figure, parce que les Scaldes l'ont chant. Il est pour les Norvgiens ce que sont pour les Grecs les guerriers de l'_Iliade_. C'est un vaillant comme Achille ou Ajax; mais ses potes anciens ou nouveaux--le dernier en date Esaas Tegner au commencement du dix-neuvime sicle--ont clbr non moins que le guerrier l'amant passionn et fidle. La _saga_ de Fridthjof n'est pas seulement une chanson de gestes, c'est un pome d'amour, et les Scandinaves placent Fridthjof et son Ingeborg prs de Tristan et d'Iseult. De Scandinavie, les rcits de ses aventures et de ses amours traverses ont pass en Allemagne: elles y sont, on peut le dire, vivantes et populaires. Aussi l'ide est-elle venue tout naturellement Guillaume II d'offrir aux Norvgiens cet hommage une sorte d'anctre hroque commun aux deux nations. Notons encore que Fridthjof a fourni un compositeur franais, M. Thodore Dubois, le sujet d'une oeuvre non reprsente, mais dont l'ouverture a t souvent excute dans nos concerts symphoniques. La statue de Fridthjof est l'oeuvre d'un des plus renomms sculpteurs d'Allemagne: le professeur Max Unger. Voici quelques-unes des mesures: elle a 12 mtres de haut; son poids est de 14.000 kilos; le pouce de la main droite a la longueur d'un bras d'homme; les pieds ont 1 m. 70 de longueur; un enfant debout contre l'un des pieds en dgage peine la cheville. Ce colosse se dressera sur un promontoire qui domine le Sognefjord, prs de Bergen. Fondue en plusieurs parties, la statue a t assemble pour la premire fois la semaine dernire Berlin o elle a t expose pendant quelques jours. Puis elle a t dmembre et envoye au cours de cette semaine Hambourg, d'o elle sera embarque pour Bergen. Elle doit tre rige sur l'emplacement choisi pour le 31 juillet. L'inauguration aura lieu en prsence de l'empereur Guillaume II, qui offrira en personne son souvenir au roi Haakon et la nation norvgienne. [Illustration: Mlle Lili Boulanger.--_Phot. H. Manuel._] LES PRIX DE ROME DE MUSIQUE L'Acadmie des beaux-arts, qui, l'an pass, avait rserv l'attribution du grand prix de Rome de composition musicale, a dcern, cette anne, les deux hautes rcompenses dont elle disposait: pour la premire fois, une femme, Mlle Lili Boulanger, a recueilli, grce un concours exceptionnel, le laurier tant disput. Les candidats, au nombre de cinq, avaient exercer leur jeune talent sur un pisode emprunt par M. Eugne Adenis, auteur d'un potique livret, au second _Faust_ de Goethe. Samedi dernier, l'audition de leurs cinq oeuvres tait donne, suivant l'usage, au jury acadmique: aprs une courte dlibration, il accordait un premier grand prix Mlle Lili Boulanger par 31 voix contre 5, un autre M. Claude Delvincourt, par 29 voix contre 7, tandis que M. Marc Delmas remportait un premier second grand prix. Mlle Juliette Boulanger, qui est une trs gracieuse jeune fille de dix-neuf ans, appartient une famille de musiciens: son pre, compositeur excellent, qui l'on doit un _Don Quichotte_ jou l'Opra-Comique, et professeur de chant remarquable, lui a transmis des dons prcieux, qu'elle partage avec sa soeur ane, Mlle Nadia Boulanger, second grand prix de Rome en 1909. La suprme rcompense qui avait t refuse celle-ci, malgr d'minentes qualits, sa cadette l'a obtenue, aprs seulement quelques annes d'tudes et de prparation suivies: son succs ne pouvait tre ni plus brillant ni plus prompt. CE QU'IL FAUT VOIR LE PETIT GUIDE DE L'TRANGER J'ai commis, sans m'en apercevoir, une injustice, il y a quinze jours. En disant au revoir, pour un an, aux deux Salons de la Nationale et des Artistes franais, j'en signalais deux autres qui venaient de nous ouvrir leurs portes, rue de Sze et rue La Botie. J'insistais sur l'attrait de curiosit qui s'attachait la seconde de ces Expositions: l'exposition du futuriste Boccioni, peintre-sculpteur. J'y insistais narquoisement, sans doute; mais enfin j'y insistais! Et je ne faisais que mentionner l'autre: celle des Petits Matres de l'cole de 1830. Voil bien l'injustice. Nous allons ce qui amuse, ce qui tonne, ce qui scandalise un peu, au besoin. Nous allons (disons l'affreux mot juste!) ce qui pate... Et volontiers nous ngligeons les grces discrtes du joli spectacle qui ne fait pas de bruit. C'est mal. Mais l'essentiel est de pouvoir se repentir temps; et c'est pourquoi je vous supplie de courir chez ces Petits Matres, et de ne les point quitter trop vite, vite. Cette exposition est, en ce moment, un des plus dlicieux ornements de Paris. J'y suis retourn l'autre matin; et il m'a paru que la saison tait particulirement propice au spectacle dlicat qui nous y est offert. Le public lgant--mais un peu tumultueux--des vernissages a dj fait ses malles, ou, tout au moins, ne songe plus qu' se sauver vers la montagne, vers les plages, vers les eaux diverses qui le sollicitent; et sur les cimaises, doucement claires, du Salon o rgne un silence de chapelle, les Petits Matres ont l'air de sourire au visiteur et de le remercier: C'est gentil vous d'tre venu... Arsne Alexandre a appel cette exposition le Salon des _Eclipss_. C'est vrai. Nous ne les connaissions pas, ces Petits Matres; ou nous ne les connaissions que trs mai. De trop grandes gloires, de bruyantes clbrits nous les cachaient; ils avaient eu le malheur de venir chanter leur discrte chanson en mme temps que des tnors considrables, dont les voix clatantes eurent tt fait de couvrir les leurs. La postrit les vengera-t-elle d'une si amre msaventure? C'est bien possible. Il parat qu'il ne sera plus permis, l'hiver prochain, d'ignorer les Petits Matres et que nous allons voir triompher, dans les ventes, ces signatures d' clipss: Baron Berchre, Brissot de Carville, Cabat, Chavet, Cicri, Couder. Karl Daubigny fils, Defaux, Ddreux, Victor Dupr, Fauvelet. Fichel. Flers, Guillemin, Hreau, Hervier, Joyant. Lambinet (qui a quarante paysages exposs!), Lavieille. Le Poittevin, le Roux, Longuet. Jules Nol, Ouvri, Plassan, Roqueplan, Philippe-Rousseau, Rozier, Ville-vieille, et plus de trente autres encore! Leur catalogue, excellemment prsent par M. Roger Miles, ne comprend pas moins de trois cent cinquante ouvrages, dont beaucoup vous seront des rvlations vritables. Allez voir cela. Peu de bruit; peu de monde; de petites toiles que l'oeil embrasse vite: c'est bien l'atmosphre et le cadre d'intimit qui conviennent d'honntes gens dont la destine fut d'ignorer la gloire et, simplement, de travailler trs bien dans le silence... * * * Ce qu'il faut voir, cette semaine, aprs les Petits Matres? Ne cherchez pas. C'est tout trouv. Il faut voir la Fte nationale. Je sais qu'une immense foule de Parisiens blass s'enfuient de Paris, le 14 juillet. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le spectacle de cette journe a cess d'tre intressant pour eux? Qu'ils se sauvent donc; mais qu'ils n'aillent point conseiller aux trangers de les suivre! Ce serait mai. Il faut avoir vu, ne ft-ce qu'une fois, le peuple de Paris clbrer son Quatorze Juillet. Je suis sr qu'il le clbrera, cette anne, avec une joie particulire, et que depuis longtemps on ne l'aura vu se prcipiter avec un si joli enthousiasme la revue de Longchamp! Est-ce dire que ce spectacle doive apporter aux Parisiens quelque supplment de plaisir? une surprise quelconque? Non. Mais pour toutes sortes de raisons (que nos coeurs connaissent et qu'il est inutile de redire ici) l'heure est propice aux beaux spectacles militaires. On courra donc Longchamp, et deux tableaux, galement mouvants et pittoresques, s'y mleront sous nos yeux; celui de l'arme qu'on acclamera; et celui de la foule qui acclamera l'arme... Les cocardiers vont vivre l d'heureuses minutes, et je crois que les trangers qui les auront suivis au bois de Boulogne ne s'y ennuieront pas, comme on dit. Mais qu'aprs la fte militaire du matin ces amateurs de pittoresque parisien n'aillent point manquer la fte populaire du soir! Cette fte est partout, et principalement danses parties les plus populeuses et les moins lgantes de la ville; aux boulevards extrieurs et dans ce qu'on appelle les faubourgs. Nul protocole ne la rgle; aucun programme n'en a fix les amusements. C'est une sorte de kermesse improvise dans le vacarme des orchestres de carrefours et parmi la joie d'illuminations o la guirlande lectrique, le rverbre municipal et le lampion de marchand de vin combinent leurs effets pittoresques. Chose curieuse: la gaiet de cette fte nocturne du Quatorze Juillet est trs diffrente de celle dont le Carnaval, par exemple, nous donne le spectacle. La ncessit de s'entasser l o passeront les cortges, la libert du dguisement, la libert--odieuse!--du confetti semblent exciter un peu de brutalit les foules de Carnaval. On se bouscule, on s'crase; sous le dguisement, la plaisanterie devient vite plus grossire, parce qu'elle est anonyme; et sous l'averse cinglante des petites rondelles de papier multicolores, que d'hommes paisibles se sentent devenir enrags! Le Paris du Quatorze Juillet a une tout autre physionomie. Il nous donne l'amusante vision d'une multitude de ftes de familles, parses dans les rues... Chaque quartier s'amuse chez soi, et personne ne gne personne. C'est comme un immense concert de joie bruyante, mais honnte, et la protection de laquelle semble paternellement concourir l'autorit publique. On dirait--et cela est touchant--que durant toute cette soire du Quatorze Juillet le droit de s'amuser est, aux yeux de la police elle-mme, un droit trs srieux et qu'il convient que chacun respecte. Le soir du Quatorze Juillet, il y a de petites rues, Paris, o les familles dnent sur le trottoir et rendent aux passants la circulation trs difficile. La police sourit, et laisse faire. Elle est pour ceux qui font la fte contre ceux qui ne la font pas; et si quelque voiture, au carrefour o s'rige le petit kiosque musique, s'avance menaante vers les couples qui s'agitent en cadence sur la chausse, la police tire son bton blanc et ordonne que la voiture s'arrte, aussi longtemps que durera la valse ou le quadrille: la police est, le soir du Quatorze Juillet, contre ceux qui ne dansent pas,--pour ceux qui dansent. Amis trangers, je vous en prie, ne nous quittez pas lundi prochain! UN PARISIEN. AGENDA (12-19 juillet 1913). EXAMENS ET CONCOURS--Les examens oraux pour l'admission l'cole navale commenceront le _15 juillet_ Paris. EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Pavillon de Marsan (Louvre), Bibliothque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Svign), et Bagatelle: expositions de l'art des jardins.--Muse Galliera: l'Art pour l'enfance.--Galerie Lvesque (faubourg Saint-Honor, 109): oeuvres de Thomas Couture. LE CONCOURS CRESCENT.--Le jury du concours de pomes de la fondation Crescent a dcid qu'il y avait lieu de procder un nouveau concours, aucun des ouvrages n'ayant runi la majorit des suffrages. Ce nouveau concours est ouvert il sera clos le _15 octobre_. CONGRS.--Un congrs international pour la protection de l'enfance, se tiendra Bruxelles du _23 au 26 juillet._ INAUGURATION DE MONUMENT.--Le _13 juillet_, aura lieu, Denain, l'inauguration du monument ddi au marchal de Villars. GARDEN-PARTY.--Il y aura, le _13 juillet_, garden-party l'Elyse. Ce sera la seule de la saison. SPORTS.--_Courses de chevaux: le 12 juillet,_ Saint-Ouen; le _13_, Auteuil, prix de France; le _14_, Saint-Cloud; le _15_, Saint-Ouen; le _16_, le Tremblay; le _17_. Maisons-Laffitte; le _18_, Rambouillet; le _19_, le Tremblay.--_Automobile_: les _12 et 13 juillet_, circuit de Picardie, Grand Prix de l'Automobile-Club de France; grand prix des motocyclettes et cyclecars.--_Aviron_: le 8e grand prix des joutes lyonnaises se disputera les _13, 14 et 15 juillet_, dans le bassin de l'le des Cygnes.--_Escrime_; le tournoi des armes de Vittel aura lieu, cette anne, les _18, 19 et 20 juillet.--Aviation_; la Fert-Vidame, les _12, 13 et 14 juillet_, meeting d'aviation: coupe Latham. LES LIVRES & LES CRIVAINS AMES BALKANIQUES La lutte entre allis, entre frres de race et de religion, qui a succd, dans les Balkans, la guerre des Slaves et des Grecs contre l'ennemi hrditaire, le Turc, la guerre entre chrtiens qui a suivi la croisade chrtienne, a, ds les premiers combats, tmoign d'un acharnement inou. Les haines de familles, surtout lorsqu'elles naissent d'une succession dispute, ne sont-elles point les plus impitoyables? Les tlgrammes des champs de bataille signalent des ardeurs effrayantes, des blesss achevs, des corps corps de fauves qui s'entre-mordent, des villages innocents brls sans cause, pour le seul plaisir de l'incendie. Et voil qui navre soudainement nos sympathies pour les nergiques petits peuples dont le premier lan nous parut si beau, si grand, si juste! Les vnements d'aujourd'hui n'taient pas cependant tout fait imprvus. Ils n'ont surpris personne autre que les diplomates et les financiers. Et le nouveau beau livre des frres Tharaud: _la Bataille Scutari d'Albanie_ (1), dont les pages notes--avant la rdaction deux--par un artiste, un penseur et un historien, dans la Montagne noire, d'abord, aprs le premier coup de canon, puis parmi les couvents de l'Athos, prcise l'effroyable logique des hcatombes actuelles. Note 1: _La Bataille Scutari d'Albanie_, par Jrme et Jean Tharaud. mile-Paul, diteur, 3 fr. 50. Celui des deux frres collaborateurs qui s'en alla sous le feu du Tarabosh chercher des visions de la guerre montngrine ne s'est point proccup de saisir la hte les documents immdiats d'une correspondance quotidienne. Ses notes, runies pour un livre de philosophie historique, impartiale, profonde et souvent mouvante, qui remonte aux origines, consulte la tradition, et renoue mthodiquement les faits pars, ont une valeur de document loyal et contrl, dont l'expression, sous ces plumes artistes, est toujours belle. Devant Scutari, si passionnment convoit, les Tharaud crivent: Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine, c'est le riche trsor qui sera le partage du vainqueur, c'est la coupe dore qui circule au jour des noces, dans les banquets montngrins. Depuis des sicles, du haut de ces rochers, le berger misrable de la Tcherna Goray voit briller cette opulence ses pieds; depuis des sicles, il rve d'abandonner son sjour de corbeau pour descendre l-bas dans la terre promise. Un moment, il l'a possde, il y s. cinq cents ans de cela, et cela n'a dur qu'un jour: mais de ce bref instant la nostalgie lui reste. Un trs pittoresque portrait nous est donn du roi Nicolas, ce roi paysan qui tout a russi; qui a bien mari ses filles, qui a arrondi son domaine, qui a reu de toutes mains, ce monarque rustique qui adore les oprations financires, les lointains coups de Bourse, tout ce qu'on nomme de ce nom mystrieux: les affaires, et dont un des projets les plus chers serait d'installer sur le rocher de Dulcigno, cet ancien nid de pirates, un casino comme Monte-Carlo. Impressionnante aussi la premire visite aux blesss turcs prisonniers dont une quinzaine ont le visage barr d'un pansement en forme de croix, qui recouvre les plaies du nez et des oreilles coupes. Le visiteur ne s'indigne point, car il songe au pass de luttes montngrines et il crit: Horrible, mais traditionnel! Mais le vritable enseignement du livre nous apparat ds que nous pntrons dans le palais de l'archevque catholique du Montngro. Il n'y a point l de discussion sur un sujet prilleux, mais seulement quelques mots qui saisissent, et aussi des silences contraints plus loquents encore. Et, ds lors, on sent gronder dj sourdement dans cette atmosphre de fivre et de feu, une haine qui monte entre frres chrtiens rivaux. Ce sont les orthodoxes qui vont rendre les Balkans la chrtient et rejeter l'infidle l'Asie. Dans cette guerre de dlivrance, les catholiques ne jouent qu'un rle effac, misrable: ils sont si peu nombreux! Et que deviendront-ils, lorsque les orthodoxes feront partout la loi? N'auront-ils pas souvent regretter les Turcs? Les nations hrtiques montreront-elles leur gard la large tolrance dont ils bnficiaient sous la domination du sultan? Tout l'Orient catholique assiste avec angoisse la dbcle turque. Effroi de l'avenir, horreur de l'orthodoxie, immense inquitude! L'impression reue, en cet endroit, est si forte, que le voyageur, poursuivant son plerinage d'histoire, quitte le Montngro et sa capitale, un de ces lieux o il faut natre, vivre et mourir, ou ne pas rester une heure, et se rend directement au mont Athos, la montagne sainte qui, depuis prs de dix sicles, est pour les chrtiens d'Orient le lieu sacr par excellence et qui, plus que Sainte-Sophie elle-mme, demeure l'expression la plus haute du sentiment religieux qui soulve l'Orient chrtien contre l'Orient islamique. Les pages des Tharaud sur l'Athos sont admirables et resteront. Mais on y sent la dception du philosophe qui ne dcouvre que de la haine l o il esprait peut-tre trouver de l'union et de l'amour. --Regardez-moi, monsieur, lui dit le pitre sous-prfet qui reprsente en ce lieu l'autorit du sultan; regardez-moi, monsieur, suis-je assez misrable? Et la souverainet du sultan ne s'est jamais manifeste en ces lieux que par des pauvres hres comme moi. Quel peuple, je vous le demande, quel conqurant aurait montr pour les gens qui vivent ici plus de tolrance religieuse? Dans notre loi, ils sont rests aussi libres, plus libres mme que sous les empereurs de Byzance. Ils n'ont pas eu subir un centime des rigueurs qui furent imposes aux moines de France et qu'ont connues aussi les moines de la catholique Autriche et de la trs chrtienne Espagne... Tous ces moines se dtestent mort. La haine qu'ils ont contre l'islam est le seul lien qui les rassemble. Lorsque nous ne serons plus l, ces Russes, ces Grecs, ces Serbes, ces Roumains, ces Bulgares, se dchireront entre eux. C'est fait. La prdiction se ralise. Mais les querelles de moines sont maintenant des querelles de peuples qui se rglent coups de canon devant le Turc, intress, qui regarde... Le pessimisme de MM. Tharaud est une douloureuse vrit actuelle, et nous en souffrons, dans notre me occidentale fraternelle qui connut d'enthousiastes motions lors de la belle offensive bulgare, de la rsurrection hellnique, et de ces premires victoires serbes dont un tmoin merveill, M. Henry Barby, correspondant de guerre du Journal, vient de rappeler, en un prcieux livre du souvenir (2), les heures hroques et pures. Note 2: _Les Victoires serbes_, par Henry Barby. Bernard Grassel, diteur. 3 fr. 50. ALBRIC CAHUET. LES THTRES Rome n'est plus dans Rome... La Comdie-Franaise est l'Opra-Comique. Depuis quelques jours, socitaires et pensionnaires du Franais occupent, rue Favart, les loges des artistes de la maison que la fermeture annuelle met en cong. Ainsi, Oedipe, Tartufe, le gendre de M. Poirier, vivent provisoirement sur les domaines d'Aphrodite, de Manon et de Lakm. Villgiature estivale. Durant ce temps, les architectes apportent des amnagements nouveaux notre premire scne qui, lois de sa rouverture, en septembre, s'ornera,--enfin!--du beau plafond de Bernard, dont le marouflage ncessite des travaux minutieux et longs et pour la pose duquel il a fallu fermer les portes. Aux arnes de Lutce, qui, dans leur tal actuel, forment rue Monge un agrable square de pierres vnrables et de jeune verdure, quelques reprsentations thtrales viennent d'tre donnes par les soins de Mme Caristi-Martel qui, l'an dernier, inaugura cette scne de plein air dans un quartier de Paris. Un drame en quatre actes, l'_An Mille_ de M. Maurice Magre, composait l'essentiel du spectacle. Cette oeuvre aux grandes lignes, o l'amour s'oppose au fanatisme, crite en vers sonores, et parfaitement joue, a obtenu un succs trs vif. A propos de spectacles de plein air, il convient de signaler, cette place, _Brnice_, tragdie en trois actes, de M. Albert du Bois, reprsente ces jours passs aux arnes de Nmes et qui provoqua--et ce fut justice--l'enthousiasme d'un auditoire des plus nombreux. Cette pice, d'une haute tenue littraire, oeuvre d'un lettr subtil, a cependant mu la foule parce qu'elle est claire, simple, rapide, humaine. Elle s'offrait dans le cadre qui lui convenait le mieux. LE NOUVEAU PRSIDENT D'HATI En moins d'un an, Hati aura, par deux fois, chang de prsident. Au mois de septembre dernier, le gnral Leconte, tu dans l'explosion de son palais, Port-au-Prince, tait remplac par M. Tancrde Auguste, qui ne devait occuper que peu de temps ses hautes fonctions. Sa mort, survenue au mois de mai, a rendu ncessaire une lection nouvelle: c'est sur M. Michel Oreste que s'est port, d'un accord unanime, le choix de l'Assemble nationale. N Jaemel en 1859, M. Michel Oreste a partag, jusqu' prsent, son activit entre la jurisprudence et la politique. Avocat, puis procureur de la Rpublique prs le tribunal de sa ville natale, il a profess le droit constitutionnel et administratif l'cole de droit de Port-au-Prince. [Illustration: M. Michel Oreste.] D'abord dput au Corps lgislatif, il a t, par deux fois, nomm snateur, en 1902 et en 1912. En Hati, le nouveau chef de l'tat est trs estim pour la droiture de son caractre, son intelligence, son courage, qui lui ont gagn la faveur populaire. DOCUMENTS et INFORMATIONS CURIEUX PHNOMNE DE VISION NOCTURNE. L'oeil humain possde deux sortes d'organes pour percevoir les rayons lumineux: les cnes et les btonnets. Les cnes, logs dans la tache centrale de la rtine, sont les organes de la vision colore; ils fonctionnent pendant le jour en recevant l'image des objets que nous fixons. Les btonnets sont dissmins sur le reste de la rtine; ils donnent la sensation de lumire, abstraction faite de toute couleur. Ces deux groupes d'organes possdent une sensibilit fort diffrente; il semble, en outre, que les cnes fonctionnent pendant le jour ou le soir s'ils sont excits par une lumire directe, alors que les btonnets nous servent durant la nuit. Pour vrifier ce phnomne, un physiologiste rput, Lummer, a fait diverses expriences dont plusieurs sont faciles rpter. Lors d'une ascension en ballon par une nuit de pleine lune, des oriflammes de plusieurs couleurs avaient t attaches la nacelle. A mesure que l'oeil s'habituait la nuit, les couleurs s'attnurent, et, bientt, toutes parurent uniformment grises ou blanchtres. Un autre jour, dans la montagne, le ciel tait trs toile. Si l'oeil tait affect par le voisinage de lampes lectriques, les cnes restaient veills, et la vision colore subsistait. Il suffisait de se mettre l'abri des lumires vives pour que les btonnets entrent en jeu; on perdait alors la notion des couleurs, et le ciel, o l'on n'avait aperu jusque-l que de rares toiles, apparaissait constell d'une myriade d'astres, tous de teinte blanchtre. Leur nombre et leur clat diminuait beaucoup ds que l'on faisait un effort pour les fixer. D'autre part, si l'on se retournait brusquement, au moment o les btonnets taient en pleine activit, les lumires rouges des fentres paraissaient blanches durant le trs court instant ncessaire pour dclancher l'action des cnes. Enfin, M. Lummer cite une autre exprience particulirement curieuse: si, aprs avoir regard un instant le croissant de la lune, nous cherchons fixer une toile situe dans son voisinage, pendant quelques secondes la lune cessera d'tre visible. [Illustration: Le nouveau casque de la gendarmerie: cheval et pied. _Dessins de G. Bifry-Boely._] LE CASQUE DE LA GENDARMERIE. La gendarmerie va tre dote d'un casque, que, ds lundi, on pourra voir, la revue de Longchamp, port par un dtachement de l'arme,--celui-l mme auquel sera remis, solennellement, le drapeau qui jusqu' prsent manquait ce corps d'lite. Les inventeurs de la nouvelle coiffure, dont l'aspect est dcoratif, encore qu'un peu surann, se sont manifestement inspirs des casques de la Restauration et de la monarchie de Juillet: elle rappelle beaucoup ceux qu'avaient les mousquetaires gris en 1814, les gendarmes des chasses sous Charles X, et, plus tard, les cuirassiers et les dragons entre 1830 et 1835. Le casque qui vient d'tre adopt s'orne d'un plumet tricolore; sa bombe est en cuivre; son cimier, sa plaque de tte et sa gourmette sont en mtal blanc. Pour les hommes cheval, le cimier est surmont d'une brosse en crins noirs d'o tombe une crinire, galement en crins noirs; pour la gendarmerie pied, on a simplement supprim la crinire. Le casque des officiers est semblable celui de la troupe, cette diffrence prs que la bombe est dore au mercure, et que le cimier, la plaque et la gourmette sont en maillechort. LES VICTIMES DES ALPES EN 1912. M. Montandon vient de publier dans l'_Echo des Alpes_, organe officiel du Club alpin suisse, une liste rectifie et raisonne des accidents mortels survenus dans les Alpes en 1912. De ce travail fort intressant, il appert une fois de plus que la majorit des accidents de montagne sont dus la maladresse ou l'imprudence. En 1912, le nombre des accidents mortels s'est lev 140, contre 125 en 1911. Les 140 accidents ont fait 165 victimes dont 14 femmes et 4 guides. Il y a eu 5 accidents de plus de 2 victimes: au Schneeberg, 10 morts; au Hochschwab, 4; au Waxenstein, l'Eisjoechl, au Mont-Rouge de Preret, 3. Ces montagnes ne comptent point parmi les plus connues; la plupart se trouvent en Autriche. Au point de vue de la nationalit, les victimes se rpartissent ainsi: 66 Autrichiens, 49 Allemands, 24 Suisses, 7 Italiens, 6 Franais, 4 Anglais, 2 divers, 7 de nationalit inconnue. D'autre part, on compte 100 accidents en Autriche, 28 en Suisse, 6 en France, 6 en Italie. A part les chutes sur les rochers et dans les gorges, les accidents se rpartissent par nature de la manire suivante: Epuisement ou froid, 15; touffement dans la neige, 6; attaque, malaise, 4; tus par des pierres roulantes, 4; chute dans des crevasses, 2; noy, 1; causes indtermines, les touristes ayant disparu, 12. Voici maintenant les causes extrieures directes: Tempte, orage, brouillard, nuit 20 Cueillette de fleurs 12 Glissade involontaire sur le nv 10 Rupture de pont de neige ou de corniche 5 Attaque, maladie de coeur 4 Avalanche venant des hauteurs 4 Chute de pierres 4 Glissade volontaire fatale 2 Avalanche provoque par les touristes 1 Myopie 1 Causes inconnues (disparus) 12 Faux pas sur rocher ou gazon, et causes mal expliques 65 Total 140 Enfin, si l'on carte 45 cas insuffisamment expliqus, on constate que, sur les 95 cas restant, 84 auraient pu tre vits. C'est--dire que 88% de ces accidents furent causs par l'inexprience ou l'imprudence des touristes. Voici, du reste, le dtail des uns et des autres: _Accidents invitables._ Provoqus par la montagne ou par un fatal enchanement de circonstances, sans imprudence 8 Provoqus par une attaque ou un malaise sans imprudence 3 Ensemble 11 Accidents vitables. Touristes partis seuls 33 Touristes ayant quitt la caravane 10 Touristes en compagnie, mais sans guide: Imprvoyance, maladresse 10 Partis par temps mauvais ou douteux. 8 S'tant engags dans un endroit dangereux 7 quipement insuffisant 7 Non encords 5 Novices sans guide 4 Total 84 Ajoutons que, d'une faon gnrale, la grande majorit des accidents vitables a eu pour victimes des touristes sans exprience de la montagne. En outre, la proportion des accidents mortels survenus des touristes seuls, compars au nombre d'accidents expliqus, augmente rgulirement depuis trois ans: 32% en 1910: 38 en 1911; 45 en 1912. LE PNEU-MOUSSE. Le pneu-mousse est une invention rcente d'origine allemande. Il tire son nom de l'usage auquel il est destin et de la faon dont il est fabriqu. Le pneu-mousse est destin remplacer la chambre air actuelle et il est constitu par ce qu'on pourrait appeler une MAYONNAISE de caoutchouc. C'est une sorte d'ponge de caoutchouc, mais cellules infiniment petites, ressemblant beaucoup plus de la pierre ponce trs fine qu' une ponge vritable. Contrairement ce qu'on pourrait supposer, on ne le fabrique nullement en triturant du caoutchouc avec un gaz appropri. On prpare au contraire un mlange analogue celui qu'on emploie d'ordinaire pour faire le caoutchouc vulcanis; on en confectionne un boudin et on place le tout dans une sorte de tube de canon o l'on introduit de l'azote la pression de 600 atmosphres. On chauffe ensuite la vapeur vers 135, ce qui amne la pression 800 atmosphres, et on laisse cuire. Quand on dmoule, le boudin, qui a t soumis une pression peu prs double de celle qui s'exerce dans les fusils de chasse, s'allonge du quart de sa longueur et augmente d'autant en diamtre; au lieu d'une masse compacte et dure, il prsente l'apparence d'une mousse de caoutchouc extraordinairement fine et extrmement lastique. L'azote s'est en partie dissous dans le caoutchouc, en partie rpandu dans la masse, en formant des cellules microscopiques, si bien que la densit du produit n'est plus gure que de 0.11, le neuvime de celle du caoutchouc. Le tout forme un boudin singulirement souple, qui peut remplacer la chambre air; on le monte en effet dans les enveloppes peu prs comme celle-ci. Mais il a le gros avantage de ne pouvoir clater et d'tre insensible aux perforations. Des essais rcents excuts avec une voiture de 1.750 kilos, la vitesse moyenne de 52 kilomtres, ont permis de constater que le pneu-mousse tait encore parfaitement intact aprs un parcours de plus de 3.000 kilomtres. On peut donc esprer que le nouveau produit viendra, un jour concurrencer nos fragiles pneumatiques, la condition toutefois qu'on arrive le fabriquer par des procds conomiques plus rapides et surtout moins dangereux, car, une tuve 800 atmosphres, c'est exactement la mme chose qu'un obusier de campagne! qui ne cesserait pas un instant de tirer. Et une usine qui renfermerait un certain nombre d'tuves de ce genre serait certainement d'une frquentation quelque peu alatoire. EMPLOI DE L'AIR COMPRIM POUR VITER L'INSUBMERSIBILIT DES NAVIRES. Un dispositif original en vue d'assurer l'insubmersibilit vient d'tre install sur trois cuirasss amricains dont on achve la construction: _Pennsylvanie, Nevada et Oklahoma._ A chaque compartiment tanche du navire aboutit une conduite d'air comprim alimente par un gnrateur central. En cas de voie d'eau, impossible combattre avec les pompes, on envoie de l'air comprim une pression suffisante pour empcher la pntration de l'eau, c'est, en somme, une application du procd classique employ dans les caissons qui servent tablir des fondations sous l'eau. Bien entendu, l'air est envoy des pressions dcroissantes mesure qu'on s'loigne du compartiment envahi, de faon prvenir la rupture d'une cloison sous l'effet de la diffrence existant entre les pressions exerces par l'eau et celles exerces par l'atmosphre. Ce dispositif prsente un autre avantage: il permet, tout instant, par l'envoi d'une lgre quantit d'air comprim, de vrifier l'tanchit des cloisons et de dcouvrir les points de fuite. UN MONUMENT DU SOUVENIR EN CRTE Le mercredi 25 juin a t inaugur, dans l'ancienne capitale de la Crte, Candie, un monument consacr la mmoire des Franais qui trouvrent la mort, voici prs de deux sicles et demi, pendant le sige de Candie par les Turcs. Pour cette crmonie, on avait choisi le jour anniversaire d'un des plus beaux faits d'armes accompli par l'intrpide petite arme envoye, sur l'ordre de Louis XIV, au secours de la ville puise; c'est, en effet, le 25 juin 1669 qu'eut lieu l'hroque sortie dans laquelle fut tu le duc de Beaufort, chef de l'expdition. Le monument se compose dune simple dalle dresse, sur laquelle, au-dessous d'une croix, est grave une inscription rappelant le souvenir du duc de Beaufort, amiral de France, et des officiers, soldats et marins franais, au nombre d'un millier, tombs sous les murs de Candie. [Illustration: Monument la mmoire du duc de Beaufort, amiral de France, inaugur Candie, le 25 juin.--_Phot. H. R. Behaeddin._] Notre vice-consul, M. Rosenbusch, le lieutenant-colonel Bordeaux et le capitaine Pilla, de la mission militaire franaise de Grce, ainsi que toutes les autorits locales, assistaient l'inauguration. Le maire de Candie pronona un discours exaltant les bienfaits de la France; et le grand pote populaire crtois Constantinidis rcita des vers, aprs avoir dpos une couronne au pied du monument. [Illustration: cole Tereki, o 500 soldats bulgares, sous les ordres du commandant Lazarof, rsistrent toute la nuit au bombardement et la fusillade, et ne se rendirent qu' 6 heures du matin, le 1er juillet.] [Illustration: Effet de tir de mitrailleuse: mur cribl de balles l'intrieur de l'cole Tereki.] [Illustration: Brche ouverte dans la maison du gnral Hessaptchef, qui, parti la veille, y avait laiss un poste bulgare.] [Illustration: Trous d'obus l'angle d'une maison du boulevard Hamidieh qu'occupait un dtachement.] [Illustration: Cadavres de soldats bulgares transports au cimetire pour y tre ensevelis.] LA NUIT SANGLANTE DE SALONIQUE (30 JUIN--1er JUILLET).--Effets du bombardement et de l'assaut, par les troupes grecques, des maisons o taient cantonns les dtachements bulgares. [Illustration: PROBLMES, par Henriot.] End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913, by Various License: Share Alike