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DOUARD CHARTON ET ILLUSTR PAR NOS PLUS CLBRES ARTISTES 1860 DEUXIME SEMESTRE LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77 LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND LEIPZIG, 15, POST-STRASSE 1860 TABLE DES MATIRES. UN MOIS EN SICILE (1843.--Indit.), par M. Flix BOURQUELOT. Arrive en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments de Palerme. -- La cathdrale de Monreale. -- De Palerme Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de Sgeste. -- Trapani. -- La spulture du couvent des capucins. -- Le mont ryx. -- De Trapani Girgenti. -- La Lettica. -- Castelvetrano. -- Ruines de Slinonte. -- Sciacca. -- Girgenti (Agrigente). -- De Girgenti Castrogiovanni. -- Caltanizzetta. -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlvement de Proserpine. -- De Castrogiovanni Syracuse. -- Calatagirone. -- Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse Catane. -- Lentini. -- Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. -- Retour Naples. 1 VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858), dessins indits de M. Jules LAURENS. Arrive Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le Tchhar-Bgh. -- Le collge de la Mre du roi. -- La mosque du roi. -- Les quarante colonnes. -- Prsentations. -- Le pont du Zend--Roub. -- Un dner Ispahan. -- La danse et la comdie. -- Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan Kaschan. -- Kaschan. -- Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses scorpions. -- Une lgende. -- Les bazars. -- Le collge. -- De Kaschan la plaine de Thran. -- Koum. -- Feux d'artifice. -- Le pont du Barbier. -- Le dsert de Khavr. -- Houz-Sultan. -- La plaine de Thran. -- Thran. -- Notre entre dans la ville. -- Notre habitation. 16 Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions Thran. -- Temprature. -- Longvit. -- Les nomades. -- Deux plerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan. -- Les fianailles. -- Le divorce. -- La journe d'une Persane. -- La journe d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles: drames historiques. -- pilogue. -- Le Dmavend. -- L'enfant qui cherche un trsor. 34 VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE (1858-1859); dessins indits de M. A. de BRARD. L'le Saint-Thomas. -- La Jamaque: Kingston; Spanish-Town; les _rserves_; la vgtation. -- Les planteurs et les ngres. -- Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des ngresses. -- Avenir des multres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique. -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. -- Sainte-Marthe. -- Carthagne. -- Le chemin de fer de Panama. -- Costa Rica: San Jos; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. -- Greytown. 49 VOYAGE DANS LES TATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le Tlmark et l'vch de Bergen.) (1858.--Indit.) LE TLMARK. -- Christiania. -- Dpart pour le Tlmark. -- Mode de voyager. -- Paysage. -- La valle et la ville de Drammen. -- De Drammen Kongsberg. -- Le cheval norvgien. -- Kongsberg et ses gisements mtallifres. -- Les montagnes du Tlmark. -- Leurs habitants. -- Hospitalit des _gaards_ et des _sters_. -- Une sorcire. -- Les lacs Tinn et Mjs. -- Le Westfjord. -- La chute du Rjukan. -- Lgende de la belle Marie. -- Dal. -- Le livre des trangers. -- L'glise d'Hitterdal. -- L'ivresse en Norvge. -- Le chtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et Bandak. -- Le ravin des Corbeaux. 65 --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intrieure. -- Retour Christiania par Skien. 82 L'VCH DE BERGEN. -- La presqu'le de Bergen. -- Lrdal. -- Le Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vringfoss. -- Le Hardangerfjord. -- De Vikor Sammanger et Bergen. 85 VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE (1860.--Texte et dessins indits.)--Lettre au Directeur du _Tour du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860). D'ALEXANDRIE SOUAKIN. -- L'gypte. -- Le dsert. -- Le simoun. -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qossir. -- Djambo. -- Djeddah. 97 VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Indit.) Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosques. -- L'Albanais Rabottas. -- Prparatifs de dpart. -- Vasilika. -- Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P. Gdon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. -- Karis et la rpublique de l'Athos. -- Le vovode turc. -- Le peintre Anthims et le pappas Manuel. -- M. de Svastiannoff. 103 Ermites indpendants. -- Le monastre de Koutloumousis. -- Les bibliothques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les peintres modernes. -- Le monastre d'Iveron. -- Les carmes. -- Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un Vroukolakas. -- Les bibliothques. -- Les mulets. -- Philotheos. -- Les moines et la guerre de l'Indpendance. -- Karacallos. -- L'union des deux glises. -- Les pnitences et les fautes. 114 La lgende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. -- Thodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'glise grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxs. -- Les monastres bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La lgende du peintre. -- Beaut du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. -- Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xnophon. -- La pche aux ponges. -- Retour Karis. -- Xiropotamos, le couvent du Fleuve Sec. -- Dpart de Daphn. -- Marino le chanteur. 130 VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos et les attoles ou les de coraux.--(1838). L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables cratres. -- Aspect bizarre de la vgtation. -- L'le Chatam. -- Colonie de l'le Charles. -- L'le James. -- Lac sal dans un cratre. -- Histoire naturelle de ce groupe d'les. -- Mammifres; souris indigne. -- Ornithologie; familiarit des oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles; tortues de terre; leurs habitudes. 139 Encore les tortues de terre; lzard aquatique se nourrissant de plantes marines; lzard terrestre herbivore, se creusant un terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel o ils remplacent les mammifres. -- Diffrences entre les espces qui habitent les diverses les. -- Aspect gnral amricain. 146 LES ATTOLES OU LES DE CORAUX. -- le Keeling. -- Aspect merveilleux. -- Flore exigu. -- Voyage des graines. -- Oiseaux. -- Insectes. -- Sources flux et reflux. -- Chasse aux tortues. -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportes par les racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. -- Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. -- Profondeur laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces parsems d'les de corail. -- Abaissement de leurs fondations. -- Barrires. -- Franges de rcifs. -- Changement des franges en barrires et des barrires en attoles. 151 BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet. 159 VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI (1830-1839). Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pche. -- Si les poissons morts sont bons manger. -- La sorcire Agrippine. -- Mon premier voyage. -- Killm et ses environs. -- Malheurs. -- Les Yakoutes. -- La chasse et la pche. -- Yakoutsk. -- Mon premier emploi. -- J'avance. -- Dernires recommandations de ma mre. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudsko. -- Mes bagages. -- Campement. -- Le froid. -- La rivire Outchour. -- L'Aldan. -- Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'gn. -- Un Tongouse qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. -- Ascension du Diougdjour. -- Stratagme pour prendre un oiseau. -- La ville d'Oudsko. -- La pche l'embouchure du fleuve Ut. -- Navigation pnible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. -- Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour Oudsko et Yakoutsk. 161 Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois ptrifi. -- Le Sountar. -- Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat. -- Population. -- Caractres. -- Aptitudes. -- Les femmes yakoutes. 177 DE SYDNEY ADLADE (Australie du Sud), notes extraites d'une correspondance particulire (1860). Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste des anciens matres du sol. -- Navigation sur le Murray. -- Frontires de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adlade. -- Culture et mines. 182 VOYAGES ET DCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur BARTH (1849-1855). Henry Barth. -- But de l'expdition de Richardson. -- Dpart. -- Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le dsert. -- Le palais des dmons. -- Barth s'gare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. -- Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. -- Frontires de l'Asben. -- Extorsions. -- Dluge une latitude o il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du dsert. -- Sombre valle de Taghist. -- Riante valle d'Auderas. -- Agadez. -- Sa dcadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchna; Barth est prisonnier. -- Pnurie d'argent. -- Kano. -- Son aspect, son industrie, sa population. -- De Kano Kouka. -- Mort de Richardson. -- Arrive Kouka. -- Difficults croissantes. -- L'nergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description de la ville, son march, ses habitants. -- Le Dendal. -- Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad. 193 Dpart. -- Aspect dsol du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le mont Dlabda. -- Forgeron en plein vent. -- Dvastation. -- Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. -- Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bnou. -- Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Oulad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Nggimi ou Inggimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. -- Razzia. -- Nouvelle expdition. -- Troisime dpart de Kouka. -- Le chef de la police. -- Aspect de l'arme. -- Dikoua. -- Marche de l'arme. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beaut du pays. -- Chasse l'homme. -- Erreur des Europens sur le centre de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. -- Entre dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traverse du Chari. -- travers champs. -- Dfense d'aller plus loin. -- Hospitalit de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrt. -- On lui met les fers aux pieds. -- Dlivr par Sadik. -- Masna. -- Un savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. -- Cortge du sultan. -- Dpches de Londres. 209 De Katchna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route prilleuse. -- Activit des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche force de trente heures. -- L'mir Aliyou. -- Vourno. -- Situation du pays. -- Cortge nuptial. -- Sokoto. -- Caprice d'une bote musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Dsolation et fcondit. -- Zogirma. -- La valle de Foga. -- Le Niger. -- La ville de Say. -- Rgion mystrieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth dguis en schrif. -- Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. -- Prires pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. -- Irritation croissante. -- Sus au chrtien! -- Les Foullanes veulent assiger la ville. -- Dpart. -- Un preux chez les Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs dsesprantes. -- Gogo. -- Gando. -- Kano. -- Retour. 226 VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE (1850-1852.--Indit). Arrive San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Dpart pour les placers. -- Le claim. -- Premire dception. -- La solitude. -- Mineur et chasseur. -- Dpart pour l'intrieur. -- L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivit. -- Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu. -- Dlivrance. 242 VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le capitaine Henri YULE, du corps du gnie bengalais (1855). Dpart de Rangoun. -- Frontires anglaises et birmanes. -- Aspect du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magw. -- Musique, concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur exploitation. -- Un monastre et ses habitants. -- La ville de Pagn. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrive Amarapoura. 258 Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'lphant blanc. -- Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du roi. -- Prsents offerts et reus. -- Le prince hritier prsomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. -- Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les dames birmanes. 273 Comment on dompte les lphants en Birmanie. -- Excursions autour d'Amarapoura. -- Gologie de la valle de l'Irawady. -- Les poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et autres peuples indignes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les Birmans et chez les Karens. -- Ftes birmanes. -- Audience de cong. -- Refus de signer un trait. -- Lettre royale. -- Dpart d'Amarapoura et retour Rangoun. -- Coup d'oeil rtrospectif sur la Birmanie. 280 VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine BURTON (1857-1859). But de l'expdition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. -- Aspect de la cte. -- Un village. -- Les Bloutchis. -- Ouamrima. -- Fertilit du sol. -- Dgot inspir par le pantalon. -- Valle de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidit. -- Zoungomro. -- Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Mtis arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. -- nes de selle et de bt. -- Chane de l'Ousagara. -- Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. -- Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisime rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. -- L'Ougogi. -- pines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosit des indignes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrase. -- Coup d'oeil sur la valle d'Ougogo. -- Aridit. -- Kraals. -- Absence de combustible. -- Gologie. -- Climat. -- Printemps. -- Indignes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Fort dangereuse. 305 Arrive Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. -- tablissements des Arabes. -- Leur manire de vivre. -- Le Temb. -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. -- Une journe de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. -- Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Sjour Kazeh. -- Avidit des Bloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. -- Jolies fumeuses. -- Le Msn. -- Orgies. -- Kajjanjri. -- Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beaut de la Terre de la Lune. -- Soire de printemps. -- Orage. -- Faune. -- Cynocphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- Ouanyamouzi. -- Toilette. -- Naissances. -- ducation. -- Funrailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- Ordalie. -- Rgion insalubre et fconde. -- Aspect du Tanganyika. -- Ravissements. -- Kaoul. 321 Tatouage. -- Cosmtiques. -- Manire originale de priser. -- Caractre des Ouajiji; leur crmonial. -- Autres riverains du lac. -- Ouatata, vie nomade, conqutes, manire de se battre, hospitalit. -- Installation Kaoul. -- Visite de Kannna. -- Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de pcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Cte inhospitalire. -- L'le d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempte. -- Retour. 337 FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M. Andrea DEBONO (1855) 348 VOYAGE L'LE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859). Dpart de New-York. -- Une nuit en mer. -- Premire vue de Cuba. -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante. -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'htel Le Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier pauvre la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms la Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intrieur de l'le. -- La vgtation. -- Les champs de canne sucre. -- Une plantation. -- Le caf. -- La vie dans une plantation de sucre. -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour la Havane. -- La population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystres de l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat. 353 EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860). Le pic de Belledon. -- Le Dauphin. -- Les Goulets. 369 Les gorges d'Omblze. -- Die. -- La valle de Roumeyer. -- La fort de Saou. -- Le col de la Cochette. 385 EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, par M. lise RECLUS (1850-1860). La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des habitants. 402 LISTE DES GRAVURES. 417 LISTE DES CARTES. 422 ERRATA. 427 [Illustration: Grenoble et les Alpes dauphinoises.--Dessin de Karl Girardet d'aprs une photographie de MM. Muzet et Bajat.] EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, PAR M. ADOLPHE JOANNE. 1860-1860 I Le pic de Belledonne. Avant d'entrer Grenoble, la route de Paris gravit un petit escarpement au pied duquel coule l'Isre et que domine le village de Saint-Martin-le-Vinoux. Du sommet de cette cte on dcouvre un des plus beaux paysages de la France. Jamais je n'ai pu me lasser de l'admirer. Les vastes plaines du Drac et de l'Isre, bien que trop souvent ravages par ces rivires qui les fcondent, sont couvertes d'une vgtation si luxuriante et si varie; les hautes montagnes, entre lesquelles elles s'tendent ou se resserrent tour tour, prsentent des aspects si divers, des formes si diffrentes, des teintes si opposes et si harmonieusement fondues ensemble, que la critique la plus difficile ne trouverait aucun trait, aucune couleur modifier dans ce merveilleux tableau. Rien n'y manque de ce qui peut charmer les yeux: eaux abondantes et rapides, vertes prairies, vergers touffus, immenses forts o toutes les essences prosprent galement, rochers bizarres souvent visits par les nuages, neiges et glaces que ne parviennent point fondre les plus fortes chaleurs de l't, et dont la blancheur fait paratre plus bleu l'azur d'un ciel dj mridional.... Heureux ceux qui savent apprcier ces chefs-d'oeuvre de la cration! Quant moi, je retournerais chaque anne Grenoble, si je le pouvais, ne ft-ce que pour contempler, n'importe quelle heure du jour, le panorama qu'offre aux touristes qui ont le bonheur de la gravir, la petite cte de Saint-Martin-le-Vinoux. Quelques minutes aprs avoir dpass ce village si bien situ, en contourne le dernier escarpement du mont Radiais, pour entrer Grenoble par la porte de France. Le paysage change tout coup; il est moins vari, mais plus grandiose. La gravure place en tte de cet article me dispense de le dcrire. Au-dessus du groupe pittoresque des maisons et des monuments publics de Grenoble se dresse la grande chane des Alpes dauphinoises, tincelante de neiges et de glaces ternelles, et dont les crtes denteles atteignent la hauteur de deux mille cinq cents trois mille mtres. Tout enfant, je m'tais senti attir par ces montagnes. Mon instinct ne me trompait pas: je pressentais, en les admirant pour la premire fois, que je passerais sur leurs sommets quelques-unes des plus belles heures de ma vie. Bien des annes cependant devaient s'couler avant que je pusse satisfaire ces dsirs de ma jeunesse. Devenu homme, je les avais vus s'accrotre au lieu de diminuer. Ce n'tait pas un caprice, c'tait une passion; plus je m'y abandonnais, plus elle me possdait. J'en avais fait l'exprience dans les Alpes de la Suisse et du Tyrol; toutefois, par suite de circonstances inutiles rappeler ici, je n'avais pas encore escalad les Alpes du Dauphin. Stupide vanit! diront les promeneurs des plaines. On n'entreprend de pareilles courses que pour s'en vanter au retour. Erreur profonde! Loin de moi la prtention d'excuser ni d'encourager des expditions dangereuses o l'on compromet par orgueil, non-seulement sa vie, mais l'existence des guides que l'appt du gain dtermine vous accompagner. On n'est absous de pareilles tentatives que si elles ont pour but une observation ou une dcouverte scientifique. Elles mritent un blme svre toutes les fois que l'amour-propre est leur seul mobile. Mais, quand on aime vraiment la nature, quand on sait en comprendre les charmes, les splendeurs, les harmonies, les enseignements, on prouve des jouissances infinies s'lever sur les hautes montagnes. La sant de l'me y gagne autant que celle du corps. On y prend, en fatiguant ses membres pour les fortifier, ces bains d'air vivifiant que recommandait avec tant d'loquence Jean-Jacques Rousseau; les sentiments s'y purent comme l'atmosphre; les ides y grandissent; on y dcouvre, mesure qu'on monte, des beauts inconnues de ceux qui se contentent de les contempler des valles ou des plaines; tout change, en effet, formes, couleurs, aspects, horizons; on prouve enfin un plaisir indfinissable dominer, perdre de vue, en paraissant se rapprocher du ciel, ces bas-fonds de la terre, o la triste humanit se livre son travail forc, plus occupe malheureusement satisfaire de mauvaises et honteuses passions qu' dvelopper les facults intellectuelles et morales qui devraient tre la source unique de ses plaisirs et de son bonheur! Le 11 septembre 1852, le temps paraissant assur pour le lendemain, je rsolus de tenter l'escalade de la plus haute sommit de la chane des Alpes dauphinoises qui dominent la rive gauche de l'Isre. Cette sommit,--on ne la voit pas de Grenoble,--se nomme le pic de Belledonne. La carte du dpt de la guerre, dont j'avais eu la prcaution de me munir, lui donne une lvation totale de deux mille neuf cent quatre-vingt-un mtres. C'tait tout ce que je savais. Vainement j'avais feuillet et refeuillet le petit nombre d'ouvrages publis soit Paris, soit Grenoble, sur le Dauphin. Aucun d'eux ne consacrait une seule ligne cette montagne. Seulement, un botaniste qui ne l'avait pas gravie, mais qui s'tait aventur jusqu' sa base, m'avait appris que l'ascension de Belledonne tait possible. Je devais aller coucher au village de Revel, o je trouverais un guide nomm Marquet. Vers quatre heures de l'aprs-midi je partis donc pour Revel avec un jeune compagnon qui dsirait tenter aussi l'aventure. Nous remontmes jusqu' Domne la rive gauche de l'Isre, dans la clbre valle du Graisivaudan, si belle cette poque de l'anne, mais trop infecte par les mares pestilentielles o rouit le chanvre. Aussi htions-nous le pas pour fuir l'odeur dsagrable et malsaine qui nous poursuivait depuis notre dpart de Grenoble, et, malgr les admirables paysages que nous offraient incessamment les deux versants de la grande valle, nous vmes s'ouvrir avec plaisir, Domne, le vallon latral que nous devions remonter. De ce vallon sort un torrent qui descend du lac Robert et d'autres petits lacs suprieurs. L'entre en est troite et boise. Au lieu de s'engager dans cette gorge pittoresque, le chemin s'lve en zigzags au-dessus de la rive droite. chaque contour on dcouvre de plus beaux points de vue sur la valle du Graisivaudan. Quand on a gravi ce premier escarpement, on se trouve dans une grande valle aux pentes fortement inclines, parseme de bois et de cultures varies, domine par un cirque immense de montagnes denteles qui relie Chanrousse Belledonne. Le premier plan est charmant. Sur un promontoire de rochers, la base duquel le torrent creuse incessamment son lit encaiss, apparaissent au milieu d'un bouquet d'arbres les ruines d'un vieux chteau. Mais nous tions trop presss d'arriver au village que nous voyions une petite distance pour aller explorer le manoir de Revel. Le guide qui nous avait t indiqu, M. Marquet, tait heureusement chez lui, lorsque nous nous prsentmes son dbit de tabac. Je le trouvai, au premier abord, intelligent, complaisant et grand amateur de courses alpestres. Il paraissait aimer avec passion ses montagnes; plusieurs fois dj il tait mont au sommet du Belledonne. Le temps, compltement au beau, ne devait nous inspirer aucune inquitude pour le lendemain. En consquence, nos petites conventions furent bientt rgles, notre satisfaction commune. Nous partirions trois heures du matin, afin d'arriver la cime avant dix heures. Restait cependant une question importante rsoudre: o pourrions-nous trouver dner, un gte pour la nuit et des provisions pour notre expdition. [Illustration: CARTE du DAUPHIN PARTIE OCCIDENTALE (Isre et Drme). Dresse par A. Vuillemin Grav par Erhard R. Bonaparte 42.] Le village de Revel, situ quinze kilomtres seulement de Grenoble et peupl de plus de neuf cents habitants, ne possde aucune auberge. Quand on veut y coucher, il faut demander l'hospitalit au boulanger, M. Belot, qui l'accorde avec un empressement et une amabilit dont on doit lui garder une reconnaissance ternelle, mais qui malheureusement manque de tout ce qui lui serait ncessaire pour quilibrer le rsultat avec sa bonne volont. La maison de M. Belot mrite une courte description. Le rez-de-chausse consistait en une pice, tout la fois ou tour tour boutique, cuisine, salle manger, cabaret et four. Au fond, un escalier de bois, noirci par la fume comme les murs et le plafond, donnait accs une grande salle d'un aspect non moins sombre, mal claire d'ailleurs par une fentre dont les vitres taient en partie brises. De longs bancs de bois et des tables de bois, qui portaient les traces trop videntes de trs-nombreuses libations, en formaient tout le mobilier. Une chambre, ouvrant sur cette salle, servait de logement toute la famille compose alors du pre, de la mre et de deux enfants. [Illustration: Les Grands Goulets.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Mme Belot tait une petite femme active, intelligente et complaisante jusqu'au dvouement. Soit qu'elle se ft prive des deux paillasses sur lesquelles elle couchait, soit qu'elle en et emprunt d'autres quelque voisine, en moins d'une demi-heure elle nous eut install chacun un lit aux extrmits suprieures des deux tables, et mis un double couvert au milieu de l'une d'elles. En attendant le dner, qu'elle nous promettait toutefois le plus tt possible, nous descendmes dans la rue pour respirer notre aise l'air extrieur, car l'atmosphre de cette pice avait t tellement vicie, pendant je ne sais combien d'annes, par une si grande varit d'odeurs et d'manations ftides, et se renouvelait en outre si difficilement, qu'on s'y sentait prt suffoquer. Mais le rez-de-chausse nous prsenta un spectacle qui devait nous y retenir assez longtemps. C'tait le samedi, jour important pour le boulanger et la population de Revel. Ce jour-l, en effet, M. Belot cuit son pain et celui de ses pratiques. Or, les paysannes les plus riches du village profitent de cette circonstance pour faire cuire, les unes, un morceau de viande, les autres, des lgumes, toutes des _pognes_. La pogne (le paysan prononce gnralement _pougne_, cependant la prononciation varie selon les villages) est en automne le rgal favori des Dauphinois ou plutt des Dauphinoises, car le sexe masculin prfre tout le jeu de boules. Je comprends cette passion, mais je ne la partage pas. Malgr les divers efforts que j'ai faits pour l'adorer, la pogne m'est reste peu prs indiffrente. C'est une sorte de galette dont les bords sont assez relevs pour pouvoir contenir une bouillie jauntre, fabrique avec un peu de lait, un peu de sucre, et beaucoup de potiron. L'ensemble manque de got; cependant, part sa fadeur, il n'a rien de particulirement dsagrable. [Illustration: Pont-en-Royans.--Dessin de Dor d'aprs une photographie de Baldus.] Sept ou huit villageoises, l'aristocratie financire du village, taient groupes devant la gueule du four de M. Belot. Le boulanger, pour le moment l'arbitre de leur destine, semblait comprendre la hauteur de la mission qu'il tait appel remplir. Le monde entier avait cess d'exister pour elles; elles n'avaient plus qu'une seule pense: leur pogne serait-elle cuite point, de manire satisfaire tout la fois les yeux, l'odorat et le got. En vrit, leur physionomie rvlait une si poignante inquitude et un mlange si expressif d'esprance et de crainte, qu'elles se transfiguraient mes propres yeux. Ce n'taient plus de grosses, laides et malpropres paysannes avides d'un gteau prfr, je voyais en elles de vritables artistes tremblant pour la ralisation de leur rve favori, pour la russite d'une oeuvre dont dpendait leur fortune ou leur rputation. M. Belot s'levait presque au sublime quand il tait demi la plaque qui fermait la gueule du four afin de s'assurer si son exprience ne le trompait point. Sa pose, ses gestes, ses regards semblaient leur dire: C'est pour calmer votre impatience que je consens jeter un coup d'oeil furtif sur vos pognes, car je suis certain du succs de l'opration. Malgr son sang-froid et son assurance, elles se dressaient toutes sur la pointe des pieds pour tcher d'apercevoir au fond du four entr'ouvert l'tat inquitant ou consolant de la pte qu'elles avaient ptrie avec tant d'amour. L'heure si vivement attendue arriva enfin. Tous les yeux se fixrent sur le mme point; les poitrines taient haletantes; l'anxit atteignait son paroxysme. M. Belot, compltement matre de lui, enleva la cendre brlante qui fermait hermtiquement la porte mobile du four, retira cette porte qu'il dposa terre, et, saisissant avec vivacit sa meilleure pelle, il la plongea d'un air triomphant jusqu'au fond de l'antre brlant. L'habile boulanger de Revel avait eu raison de ddaigner les apprhensions de ses pratiques. Jamais pogne mieux russie n'avait rjoui leurs yeux charms. videmment il tenait se distinguer devant les trangers auxquels il avait accord l'hospitalit. Un cri d'enthousiasme et de joie s'chappa de toutes les bouches, et nous mlmes d'instinct nos applaudissements ceux de la foule, srs que, cette fois du moins, on pouvait se fier son approbation. Cette fourne, jamais mmorable dans l'histoire de Revel, ne pouvait videmment pas se passer d'une clbration solennelle. la demande de son mari, Mme Belot apporta sur la table une bouteille de liqueur et douze petits verres. Il nous fallut trinquer avec les paysannes la sant du boulanger, qui buvait la ntre, en nous remerciant de nos loges, dont il paraissait vraiment heureux et fier. Ce tableau villageois avait, dans sa vulgarit, un caractre primitif que le souvenir a revtu d'une certaine posie. Cependant les paysannes emportrent leurs pognes, et nous remontmes dans notre galetas. Le dner fut excellent, grce un norme gigot cuit point, dont nous devions emporter le lendemain les restes dans notre expdition, et une grosse pogne qui nous parut un peu fade. La nuit, au contraire, devait tre terrible. La salle o nous tions couchs sur deux tables ressemblait une arche de No: non-seulement elle servait d'asile la volaille de la maison, mais un grand nombre d'animaux nuisibles, quoique domestiques, y venaient prendre leurs bats. Il y avait des souris, il y avait des rats, il y avait des araignes, des papillons de nuit, peut-tre des chauves-souris, coup sr des myriades de ces jolis, mais excrables, petits insectes que Tpffer a surnomms kangurous. peine notre chandelle fut-elle teinte que le sabbat commena. Les rats se distingurent par leurs volutions fantastiques, auxquelles je m'efforais vainement de donner un sens. Ils couraient droite, ils couraient gauche comme des insenss, ils dansaient sur les bancs et sur les tables, ils grimpaient le long des murs, ils se promenaient, je crois, au plafond. Pour comble de malheur, deux ivrognes s'taient attabls dans la boutique, et, comme tous les ivrognes, se rptaient incessamment les mmes banalits sans se comprendre; plus ils buvaient, plus ils criaient, moins ils s'entendaient. Mme Belot n'osa pas les mettre la porte avant que l'horloge du village et sonn minuit, puis la pauvre femme, qui devait se lever avec le jour, lava et rangea un peu trop bruyamment sa vaisselle, et elle monta enfin, vers une heure du matin, dans la petite chambre spare de notre salle par une mince cloison, que faisaient vibrer les ronflements de son mari. Ses deux enfants, affligs pour le moment de la coqueluche, pleuraient ou criaient en fausset; elle dut les apaiser et les endormir. Enfin je l'entendis tomber puise sur je ne sais quel grabat. Bien que les rats et les souris, un moment troubls par son passage, se fussent empresss de rparer le temps perdu, vaincu par la fatigue, demi-asphyxi d'ailleurs, je fermai les yeux et m'assoupis dans cet tat de veille qui n'est ni la vie ni la mort, o l'on conserve le sentiment de l'existence, mais o l'on perd la force de manifester sa volont. Tous les bruits se confondirent en une vague rumeur qui devint une note monotone. Je regardais, sans la voir, la fentre par laquelle glissait un faible rayon lumineux, je devins mme insensible aux caresses sans cesse rptes des kangurous, et, quand un rat, plus hardi que ses compagnons, se permit de venir chanter je ne sais quelle romance tout prs de mon oreille, je voulus en vain le prier poliment de s'loigner.... Je ne dormais pas cependant, car, ds que le pas de Marquet retentit dans la rue, je l'entendis. Dix minutes aprs, nous tions, mon compagnon et moi, aux deux cts de notre guide. La lune s'tait couche, si mes souvenirs ne me trompent pas, et, bien que le ciel ft sans nuages, l'obscurit tait profonde, surtout au sortir du village, le chemin que nous suivions serpentant sous de grands arbres. Nous marchions dj depuis assez longtemps lorsque quatre heures sonnrent l'horloge de Revel. Bientt l'aurore aux doigts de rose--jamais elle n'avait mieux mrit cette qualification--nous apparut l'horizon, et peu peu tous les objets dont nous tions entours sortirent des tnbres pour s'clairer de cette lumire vague et terne qui prcde le vritable jour. Nous gravissions des pentes douces couvertes de cultures varies. Chaque champ est entour d'une haie et souvent spar du champ voisin par une ligne de grands arbres. De distance en distance, en nous retournant, nous apercevions, travers les brumes du matin, qui en cette saison s'lvent de tous les bas-fonds, la grande valle o l'Isre, libre encore de toutes digues, droulait ses longs et gracieux rubans d'argent.... Cependant, mesure que nous nous levions, les cultures devenaient plus rares et plus maigres. Nous entrmes dans une fort compose en grande partie de sapins, puis les arbres eux-mmes disparurent peu peu, et deux heures environ aprs notre dpart de Revel, nous atteignmes la rgion des pturages. L'arte gazonne sur laquelle monte le sentier s'appelle les _prs Raymond_ (un chemin partant de Lancey vient y aboutir par la Combe qui porte le nom de ce dernier village). On y dcouvre dj, quand on se retourne, une vue admirable, mais il faut savoir se mnager le plaisir de la surprise. En face de nous, en continuant monter, nous remarquions alors deux montagnes dpourvues de vgtation, souvent laboures par la foudre, et paraissant tour tour grises, jaunes, rouges, noires, selon qu'elles taient claires ou dans l'ombre. On les dsigne sous les noms de la _Petite_ et de la _Grande Lance_. gauche s'enfonce une gorge troite, pittoresque, noire de sapins, la _Grande Combe_. Bientt nous dpassmes les derniers arbres rabougris qui vgtent cette hauteur, et la rgion des pturages succda la rgion des roches o la vie vgtale et animale continue toutefois se manifester. Les plantes y sont nombreuses, fortes et belles; de charmants oiseaux, moins farouches que ceux qui habitent les valles ou les plaines, y chantent en sautillant de bloc en bloc; des papillons y voltigent de fleur en fleur avec une scurit vraiment superbe. L'homme seul y est rare, mais on s'en console aisment; on en rencontre cependant de distance en distance: ici, un berger provenal qui veille de loin et de haut sur les moutons confis sa garde; l, un chasseur de chamois tout occup contempler les pointes les plus ardues pour y dcouvrir le gibier qu'il n'atteindra que dans quatre ou cinq heures; ailleurs, un robuste et brave montagnard, l'oeil vif, au teint basan, au jarret de fer, qui cherche des pierres prcieuses ou des herbes mdicinales, car la montagne, si pauvre qu'elle paraisse, a ses richesses. Ces dserts de pierres sont possds par des propritaires qui en retirent des loyers assez considrables. Au mois d'aot 1860, je gravissais, avec un berger provenal, les sentiers ardus et rocheux qui conduisent aux Sept-Laux. Quand nous arrivmes au premier des lacs, j'aperus des moutons parqus dans une petite presqu'le. Au signal qu'il donna, les bergers, chargs sous ses ordres de la garde des troupeaux, laissrent libre l'isthme troit qu'ils occupaient avec leurs chiens. Les moutons, impatients de libert, avides surtout de nourriture, se prcipitrent aussitt sur les rochers o croissaient quelques touffes d'herbes, et se dispersrent dans toutes les directions. On les comptait au passage pour constater leur nombre, car plus d'un par semaine tombe dans un prcipice, o il se tue. De quelque ct que se portassent mes regards, je ne voyais que des pierres, de l'eau, de la neige et des glaces ternelles. Pourtant ce dsert nourrissait pendant trois mois de l't deux mille moutons de la Crau, et il tait afferm par bail authentique deux mille cinq cents francs par an, pour une priode de six annes. Cependant Marquet s'tait baiss, et, ramassant une pierre, il la lana sur un tas dj considrable d'autres pierres qui s'levait au fond d'un petit ravin entirement aride et nu. la gravit de son maintien, la solennit de son geste, je compris qu'il venait d'accomplir une sorte d'acte religieux. Que faites-vous? lui demandai-je. --Prenez cette pierre, me rpondit-il, en m'en offrant une autre qu'il venait de ramasser, et jetez-la sur ce tas o je viens d'en jeter une; c'est la _pierre du Mercier_. Plus d'une fois dans les Alpes de la Suisse, de la Savoie ou du Tyrol, j'avais t sollicit par mes guides de rendre ainsi les derniers devoirs quelque victime de la fureur des lments ou de la perversit des hommes. Cette pratique, aussi touchante dans l'intention qu'absurde dans la forme, ne m'tonna donc pas; je m'empressai de m'y soumettre, et, quand ma pierre se fut arrte sur le tas ainsi form par tous les voyageurs qui avaient avant moi travers ce passage, je demandai Marquet quel tait le mercier mort au fond de ce ravin solitaire, et comment il avait pri. Nul ne le sait, me rpondit-il; chacun raconte ce sujet une histoire diffrente. Selon les uns, il a t assassin par des voleurs qui s'emparrent du petit pcule qu'il rapportait de ses voyages. en croire les autres, il est mort dans une tourmente de neige. Au del de la pierre du Mercier, le dsert devient de plus en plus sauvage. Continuant monter, on traverse le torrent qui descend du pic de Belledonne, et bientt, trois heures aprs avoir quitt Revel, on atteint le _lac du Crozet_, situ une hauteur de dix-neuf cent trente-six mtres. Pour ceux qui ne connaissent pas les Alpes de la Suisse, l'aspect de ce lac est saisissant. Ses eaux, qui changent de couleur plusieurs fois par jour ou mme par heure, selon l'tat du ciel, sont gnralement d'un vert noir. Il est encaiss entre des rochers aux teintes sombres que dominent: gauche en montant, la Grande Lance; droite, le Colon, dont le sommet a deux mille trois cent quatre-vingt-treize mtres; en face, les rochers de la Praz, qui ressemblent d'normes tours. Aucun arbre ne crot dans ce bassin dsol, o l'on trouve souvent de la neige au milieu de l't. Toutefois les botanistes rcoltent des plantes rares entre les blocs de pierre que les avalanches, les pluies et la foudre ont fait rouler des sommits ou des pentes voisines. Au moment o nous longemes la rive droite du lac, longue d'environ quatre cents mtres, aucune brise n'agitait la surface de l'eau, calme et sombre comme celle de la mer Morte; mais, quand la tourmente descend de la montagne, elle y soulve des vagues normes qui si brisent avec une fureur inutile contre leurs digues infranchissables. Heureusement, il ne nous fut pas permis d'assister ce grand et imposant spectacle, car le beau temps nous tait ncessaire pour jouir du splendide panorama que nous promettait le sommet de Belledonne. l'extrmit suprieure du lac du Crozet, le sentier que nous avions suivi cesse d'tre praticable aux chevaux; il disparat mme entirement. On passe o l'on veut, c'est--dire o l'on peut, en remontant la gorge sauvage au fond de laquelle les eaux des lacs Domeynon se frayent un passage travers les rochers jusqu'au lac du Crozet. Aprs trente minutes de marche environ, on dcouvre sur la droite un vallon lev (les pturages de la Praz), souvent visit par les botanistes, qui sont certains d'y trouver un grand nombre de plantes rares. Mais, quand on veut faire l'ascension de Belledonne, il ne faut pas se laisser sduire par les gazons et les fleurs de ces prairies alpestres. On doit, inclinant sur la gauche, s'lever, de rochers en rochers, au haut de la pente escarpe d'o le torrent se prcipite en formant une cascade. Cette chute mrite, un double titre, d'attirer l'attention. Quand il a plu abondamment sur la montagne ou quand le soleil a fait fondre les neiges, elle offre vraiment un bel aspect; en outre ses eaux se divisent: une partie va se jeter dans l'Isre par la Combe de Lancey; l'autre arrose au contraire la valle de Domne, aprs avoir form cette magnifique cascade de l'Oursires que ne manquent pas d'aller admirer tous les baigneurs d'Uriage. [Illustration: Sainte-Croix et les ruines du Chteau de Quint.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] L'escarpement gravi, on se trouve dans un vallon suprieur haut de deux mille deux cent cinquante-trois mtres, et dont le fond est occup par deux petits lacs, le _Petit_ et le _Grand Domeynon_. Ces lacs sont souvent gels, mme au milieu de l't. Des plaques de neige plus ou moins paisses s'tendent a et l sur leurs bords, et entre les blocs de roches noirtres que portent les pentes suprieures. Au nord la _Grande Lance_ drobe aux Grenoblois la vue de Belledonne; au sud se dresse la _Grande Voudne_, qui atteint deux mille sept cent quatre-vingt-neuf mtres; au nord-est se montrent, au-dessus d'une muraille presque pic, couverte de neige et de glace, les trois pics de _Belledonne_, dont le plus lev, haut de deux mille neuf cent quatre-vingt-un mtres, est sept cent vingt-huit mtres au-dessus du grand lac Domeynon. Ds lors on se plat contempler cette pointe, longtemps cache, qu'il faut atteindre; peine si le sifflement d'une marmotte ou l'apparition soudaine d'un chamois (on en rencontre souvent dans ces parages) parviennent dtourner l'attention: c'est l qu'est le terme de tous les efforts, la rcompense de toutes les fatigues, la ralisation de toutes les esprances. Quelques pas encore et nous admirerons le panorama que nous sommes venus chercher si haut, car aucune vapeur ne trouble la srnit du ciel. [Illustration: Pic de Saint-Gniz. Pic de Chamaloc. Valle de Roumeyer. La Dent de Die. Rochers de Glandaz. Plateau de Glandaz. DIE ET LA VALLE DE LA ROUMEYER, vue prise des hauteurs de Saint-Justin.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.] Mais ces derniers pas sont plus nombreux qu'on ne le croirait d'abord; ils sont plus pnibles, surtout si l'on suit le chemin que je me suis trac. Ds que nous emes atteint l'extrmit suprieure du vallon de Domeynon, je demandai Marquet quelle direction il se proposait de prendre. Il me montra de la main les montagnes qui s'levaient notre droite et qui paraissaient en effet d'un abord relativement facile. Combien de temps nous faudra-t-il, lui dis-je alors, pour arriver au sommet de Belledonne en faisant ce long dtour que vous m'indiquez? --Une heure et demie, me rpondit-il. --C'est bien long. Pourquoi ne monterions-nous pas en suivant la ligne droite? --La pente est trop roide. Il s'agissait en effet de gravir une pente de quarante-cinq degrs environ, recouverte d'une couche paisse de cette neige grenue et durcie qui n'est plus de la neige proprement parler, mais qui n'est pas encore de la glace et qu'on appelle dans les Alpes le nev. Essayons. --Je n'oserais pas y conduire des voyageurs. Ce serait une trop grande responsabilit. --Si les voyageurs vous y conduisent, les suivrez-vous? --Peut-tre. J'avais explor assez de glaciers dans les Alpes de la Suisse, de la Savoie et du Tyrol pour savoir que je ne courais aucun danger en tentant de gravir cette pente de neige un peu trop roide. Puisque ce n'tait pas un glacier, il n'y avait aucune crevasse redouter. D'ailleurs, avec une pareille inclinaison, les crevasses, tant toujours visibles, sont faciles viter. Le seul risque auquel on s'exposait tait une chute. Or on peut tomber partout si l'on manque de prudence ou de solidit. Mon parti fut bientt pris. J'en avertis mon compagnon qui n'hsita pas me suivre. En me voyant si rsolu, Marquet hocha la tte et s'assit sur un bloc de rocher. Le nev se trouvait dans d'excellentes conditions; il n'tait ni trop dur ni trop ramolli. En y enfonant quatre ou cinq fois de suite avec vigueur l'extrmit de mon gros soulier ferr, je formais facilement un degr qui offrait toute la solidit dsirable. Mon compagnon n'avait qu' monter cet escalier improvis que je traais parfois en zigzag pour diminuer la roideur de la pente. Nous nous levions rapidement, et dj nous avions atteint la moiti environ de la rampe, lorsque Marquet se dcida profiter de mon chemin. Il fut bientt auprs de nous, c'est--dire derrire nous. Nous arrivmes ainsi la file, non sans fatigue mais sans accident, sur un vaste plateau de nev en pente douce, d'o une demi-heure nous suffit pour nous lever jusqu' celui des pics de Belledonne que couronne une croix de bois. Le grand pic, haut de quelques mtres seulement au-dessus du point o nous tions parvenus, est si escarp qu'aucun tre humain n'a pu le gravir. Quelques nuages avaient malheureusement, pendant la dernire partie de notre ascension, mont du fond des valles sur un certain nombre de sommits qu'ils nous cachaient. Toutefois le panorama que nous dcouvrions encore rpondait entirement nos esprances. J'en connais peu de plus grand, de plus vari, de plus beau. Un pareil tableau ne saurait ni se peindre ni se dcrire. Je ne ferai donc pas ici une tentative inutile. J'indiquerai seulement en quelques lignes les points les plus importants ou les plus loigns qu'embrassaient nos regards. Au-dessous de nous, dans la direction du nord-ouest, s'enfonait un vritable glacier, aux pentes escarpes, sillonn de crevasses, et descendant jusqu' un petit lac--_le lac blanc_--dont les eaux arrosent le sauvage et pittoresque vallon de Mury; puis, au-dessus de la grande valle du Graisivaudan se redressait avec un lan superbe le curieux massif auquel la Grande Chartreuse a donn son nom. Nous en reconnaissions aisment tous les pics principaux; le Casque de Nron, la Pina, Chamechaude, le Grand Som, la Dent de Crolles, le Granier. Entre ces deux dernires montagnes, apparaissait le lac du Bourget, domin gauche par la chane du Mont-du-Chat, droite par la Dent de Nivolet et le massif des Beauges. Des brumes nous drobaient la vue du Jura, de la valle du Rhne et de Lyon. Mais, la droite des Beauges le Mont-Blanc, qui nous montrait sa plus haute cime et les Aiguilles Verte et du Dru, cachait dans les nuages ses autres Aiguilles. Les montagnes de la Suisse, du Pimont et de la Savoie comprises entre le Mont-Blanc et les Grandes Rousses taient trop enveloppes de nuages pour que nous pussions bien distinguer leurs profils, et parvenir les reconnatre. M. Antonin Mac, qui a t plus heureux que nous[1], croit avoir vu le Mont-Rose et le Saint-Gothard, le Grand Saint-Bernard, le Mont-Iseran, le Petit Saint-Bernard, le Mont-Thabor et le Mont-Cenis. Je serais dsol de le contredire, car il fait autorit. Cependant il m'est difficile d'admettre que, du sommet de Belledonne, on aperoive le massif du Saint-Gothard. l'est, au contraire, le ciel tait encore libre de nuages. Nous dominions la valle de l'Eau-d'Olle au fond de laquelle se tapissaient quelques hameaux, et la valle de l'Oisans; mais, ce que j'admirais surtout, parce que ce grand et magnifique spectacle tait compltement inattendu, c'taient les glaciers des Grandes Rousses qui nous faisaient face quand nous nous retournions du ct de l'est ou du sud-est. Leur tendue m'tonnait; rarement, mme en Suisse, j'avais eu sous les yeux une masse aussi imposante de glaciers. Plus au sud, le massif du Pelvoux, non moins richement couvert de neiges et de glaces ternelles, attirait et retenait galement notre attention. Enfin, en continuant nous tourner du sud l'ouest, nous cherchions et nous parvenions distinguer, au milieu d'un monde de montagnes inconnues, Taillefer, le Mont-Aurousse, l'Obiou, le Mont-Aiguille la forme si caractristique (voir la gravure de la page 380), le Grand Veymont, la Moucherolle, le massif de Saint-Nizier, les chanes de l'Ardche, du Vivarais, du Forez.... Oui, l'homme est trop petit, ce spectacle l'crase; Il sent, dans les transports de sa premire extase, Sa raison s'garer. En vain il veut parler, sa voix tremblante expire; bloui, haletant, il regarde, il admire, Et se prend pleurer. [Note 1: _Le pic de Belledonne_. Grenoble, Maisonville. 1858.] II Le Dauphin. L'ascension de Belledonne est donc, comme le rcit qui prcde essaye de le prouver, l'une des courses les plus intressantes que les touristes puissent entreprendre dans toute la chane des Alpes. Sans aucun danger, facile mme, elle montre les hautes montagnes sous tous leurs aspects, depuis la rgion des vignes jusqu' celle des neiges ternelles, avec leurs climats de la Provence et de la Sibrie, leurs cultures aussi varies que leurs climats, leurs forts d'essences diverses, leurs pturages d't, leurs rochers sillonns par la foudre, leurs torrents imptueux, leurs lacs suspendus au-dessus des abmes, leurs solitudes glaces. C'est l un tableau complet, d'autant plus admirable qu'un trs-petit nombre de pics offrent un panorama aussi tendu et aussi beau. Cependant l'ascension de Belledonne tait bien rarement faite l'poque o je rsolus de la tenter; aucun ouvrage publi, soit Paris, soit dans le Dauphin, ne la recommandait ou ne l'indiquait, et les voyageurs qui allaient de Grenoble Chambry, ignoraient mme, en traversant la valle du Graisivaudan, le nom de cette remarquable montagne; ils couraient o court toujours la foule, qui n'aime pas les aventures nouvelles, aux pics de la Savoie ou de la Suisse, dont la rputation tait dj plus qu'europenne. Depuis 1853, il est vrai, grce surtout MM. Maisonville, l'intelligent diteur de la _Revue des Alpes_, et Antonin Mac, professeur d'histoire la facult des lettres de Grenoble[2], Belledonne, enfin mieux connue, est plus souvent visite; mais sa renomme n'a gure dpass les limites de la province dont elle sera toujours l'une des principales merveilles. Le Righi, ou telle autre montagne de la Suisse, est au contraire aussi clbre sur les bords du Mississippi, de l'Amazone, du Gange ou du Volga, que sur les rives de la Tamise ou de la Seine. Je visitais un jour l'tablissement thermal de la Motte sous la conduite d'un vieux mdecin qui se montrait fort peu satisfait des impressions que trahissaient ma physionomie et mon langage. Son mcontentement tait tel qu'il tait prt dpasser les bornes de la politesse. Mais enfin, monsieur, me criait-il aux oreilles d'un ton aigre et ironique dont le sens cach ne m'chappait pas, comment voulez-vous juger notre valle en vous bornant la traverser? Il faudrait pour la connatre y passer au moins huit jours.... Ce pays-ci, monsieur, ajouta-t-il (en donnant sa voix un accent qui signifiait, je le compris fort bien: Vous tes un sot, en trois lettres, mon fils), ce pays-ci est bien plus beau que la Suisse. --Connaissez-vous la Suisse? lui rpondis-je avec le plus grand calme. --Non, monsieur, mais.... Il allait continuer, je l'interrompis. Il n'y a pas de mais, toute discussion serait inutile entre nous. J'ai fait, moi, de nombreux voyages en Suisse et j'ai sur vous l'immense avantage de juger par comparaison. La Suisse, croyez-moi, est plus belle que votre beau pays. Il n'en crut rien; mais, le saluant le plus poliment que je pus, je l'abandonnai ses folles illusions. Non, le Dauphin n'est pas aussi beau que la Suisse, car aucune rgion du globe ne peut rivaliser avec ce petit coin de terre o la nature semble avoir pris plaisir runir toutes ses plus surprenantes beauts, mais le Dauphin est la plus belle partie de la France; il l'emporte de beaucoup sur le Jura et sur les Pyrnes, il l'emporte mme sur l'Auvergne et le Velay qui ont cependant un caractre plus accentu, plus original, plus saisissant. Il possde une grande valle et des gorges que la Suisse elle-mme pourrait lui envier; quelques-uns de ses glaciers tonnent par leur magnificence et par leur tendue les touristes qui reviennent de l'Oberland bernois ou de Chamonix. Si les versants de ses montagnes sont parfois trop arides, trop dpouills, les forts qu'ils ont heureusement conserves peuvent encore montrer des arbres merveilleux de force, d'lvation, de couleur; il donne naissance de grandes rivires dont les affluents forment dans leurs valles d'admirables cascades; ses eaux minrales gurissent ou soulagent un nombre considrable de maladies; le poisson et le gibier y abondent; son sol recle des mines qui enrichiront un jour une population plus industrieuse et plus claire; ses principales sommits prsentent ceux qui les gravissent d'immenses et splendides panoramas; son ciel a parfois dj les teintes chaudes de latitudes plus mridionales; enfin sa plus haute cime, voisine du Pelvoux, le point culminant de la France entire, atteint quatre mille cent mtres au-dessus du niveau de la mer. [Note 2: _Excursion dans les environs de Grenoble: le pic de Belledonne._ Grenoble, 1858. 1 vol. in-18 de 100 pages. 1 fr. 25 c.] [Illustration: Le Mont-Aiguille vu de Clelles.--Dessin de Daubigny d'aprs M. A. Muston.] Si cette grande et belle province de l'ancienne France, presque rivale de la Suisse et de la Savoie, suprieure tous gards aux Pyrnes, est beaucoup moins connue et surtout plus rarement visite, c'est, il faut le dire, la faute de ses habitants. Non-seulement les Dauphinois n'avaient jamais rien su faire, ni livres, ni chemins, pas mme des auberges, pour attirer et retenir les trangers dans leur pays (c'est peine s'ils ont le sentiment de sa beaut), mais ils ne font mme rien pour s'y plaire eux-mmes. La plupart des familles nobles et riches y habitent des masures demi ruines, dont les prtendus parcs ressemblent des vergers de fermes mal entretenus. Cet abandon, dans lequel on laisse les maisons dcores du nom de chteaux, frappent au premier aspect les observateurs les plus superficiels. O la propret la plus vulgaire manque compltement, il serait insens de chercher le confortable. Les cours, les corridors, les escaliers de la moiti au moins des maisons de Grenoble taient encore en 1860 des dpts publics d'immondices. Cet tat de choses qui indigne les trangers, la population ne le voit pas, ne le sent pas; elle s'y est accoutume. Les habitants des villes, plus forte raison les paysans, n'ont gure plus de soin de leur personne que de leurs demeures. Il y a sans doute des exceptions, et de nombreuses, mais ces trop justes reproches s'adressent l'immense majorit. Entrez-vous dans une auberge? vous avez peine, si affam que vous soyez, vaincre la rpugnance que vous inspirent l'aspect et l'odeur de la salle o l'on vous introduit. Avant la dcouverte de la poudre insecticide, dont l'inventeur est un Dauphinois, et dont l'usage n'est pas encore assez rpandu, tous les lits taient de vritables mnageries. Montez-vous dans une voiture? les coussins sont dchirs, les vitres casses, les portires brises; heureux surtout si vous n'avez pas pris une place de coup, car trois rustres, puants et grossiers, viennent s'asseoir devant les ouvertures par lesquelles vous espriez admirer le paysage, et, non contents de vous priver d'air et de lumire, vous envoient au visage.... la fume de leur mauvais tabac. L'incurie des administrations est encore plus inconcevable que l'apathie des habitants; je n'en citerai qu'un exemple; il suffira. six kilomtres de Grenoble, se trouve, sur la rive gauche de l'Isre, un village qui doit sa rputation aux fromages qu'il ne fabrique pas, et aux curiosits naturelles qu'il a le bonheur de possder sur son territoire. C'est Sassenage. Ces curiosits vraiment belles,--des _Cuves_, c'est--dire des grottes d'o sort un torrent, des cascades et de beaux points de vue,--y attirent chaque anne un grand nombre de Dauphinois et d'trangers, qui enrichissent, ou du moins qui aident vivre par leurs dpenses, une partie de la population. Eh bien! le croirait-on? la commune de Sassenage n'a jamais eu l'ide de faire quoi que ce soit dans son intrt pour faciliter aux visiteurs l'accs des Cuves. Le sentier de la rive droite du Furon est d'une roideur dsesprante; celui de la rive gauche devient tellement impraticable que les chvres hsiteraient y passer. D'ailleurs, aucun pont ne runit les deux rives du Furon et du torrent qui sort des Cuves. Des enfants vous apportent, il est vrai, des planches qu'ils jettent devant vous sur les cours d'eau, mais ces planches sont troites, mal consolides, humides, glissantes; il est presque dangereux de s'y aventurer. La belle cascade du Furon reste invisible pour ceux qui ne risquent pas leur vie sur le sentier de la rive gauche. Personne Sassenage n'a eu l'esprit et la prvoyance de couper les branches des arbustes qui la drobent aux regards. Nulle part, en Europe, on ne trouverait, en vrit, des populations et des administrations plus insouciantes. J'ai racont, peut-tre un peu trop longuement, mon ascension de Belledonne, mais les dtails dans lesquels je suis entr avaient pour but de montrer combien il est pnible, impossible mme de voyager actuellement encore dans le Dauphin. En effet, on y manque de livres, de moyens de transport, de guides, d'auberges, de mulets, de provisions, de propret, en un mot, de tout ce que l'on trouve surabondamment en Suisse, et mme dans certaines parties de la Savoie et des Pyrnes. [Illustration: Pontaix.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Les livres ne tarderont pas venir. Ils sont dj venus, grce aux chemins de fer. Les publications l'usage des voyageurs, si rares autrefois, abondent dj aujourd'hui. La _Revue des Alpes_, fonde par M. Maisonville, imprimeur libraire, l'_cho du Dauphin et du Vivarais_, publi par M. Merle, et qui se dcidera bientt s'occuper des deux belles provinces dont il a pris les noms pour se faire un titre, les excellents itinraires de M. Antonin Mac[3], les guides aux Sept-Laux et la Grande Chartreuse de M. Jules Taulier, les travaux gologiques de M. Lory, les remarquables monographies de MM. Aristide Albert et Roussillon sur l'Oisans, ont dj appel l'attention publique sur les principales curiosits du Dauphin. Les belles photographies de M. Baldus, de Paris, et de MM. Muzet et Bajat, de Grenoble, ont produit des rsultats aussi heureux pour les contres qu'elles reproduisent que pour leurs habiles et consciencieux diteurs. Enfin, en attendant la publication de l'_Itinraire du Dauphin et des Alpes maritimes_, pour lequel je me suis assur la collaboration de MM. lise Reclus et A. Muston, j'ai obtenu de MM. le directeur et les diteurs du _Tour du Monde_ trois livraisons de cette belle et intressante publication afin de faire connatre leurs nombreux abonns ou souscripteurs les rgions les plus rarement explores ou les moins souvent dcrites des dpartements de l'Isre et de la Drme. [Note 3: _Le Pic de Belledonne, les Montagnes de Saint-Nizier, le Dauphin et la Maurienne, les Chemins de fer du Dauphin._ In-18. Chez M. Maisonville.] Toutefois la publicit ne suffira pas pour attirer dans ce beau pays les armes de touristes qui partent chaque anne de toutes les capitales du monde civilis et vont envahir la Savoie, la Suisse, les Pyrnes. Il faut absolument que la population se dcide tenter quelques efforts d'amabilit, de politesse et surtout de propret en faveur des trangers. Les dpenses matrielles resteront peut-tre improductives pendant une assez longue priode, mais peu peu, les pertes seront couvertes et les bnfices augmenteront chaque anne. Toute la question est l. Les voyageurs s'empresseront d'accourir dans le Dauphin ds qu'ils seront certains d'y trouver ce qu'ils vont chercher ailleurs: bon souper et bon gte. Si j'avais eu l'honneur d'tre directeur de la compagnie des chemins de fer du Dauphin, j'aurais immdiatement convoqu tous mes actionnaires et je leur aurais tenu peu prs ce langage: Messieurs, autorisez-moi construire vos frais vingt htels modestes, confortables, propres, aux prix modrs, dans vingt localits dsignes par une commission spciale, puis, les constructions acheves, les cuisiniers leurs fourneaux, les sommeliers leur poste,--sans habit noir et sans cravate blanche,--j'annoncerai au monde entier cette grande nouvelle par toutes les voies de la publicit, et je vous promets que vos recettes ne tarderont pas s'augmenter dans une proportion qui vous tonnera. Et si, au lieu d'tre directeur, j'avais eu la chance d'tre simplement actionnaire, j'aurais battu des mains une semblable proposition et vot avec enthousiasme des remercments au directeur qui aurait eu l'heureuse ide de me la soumettre. Aujourd'hui rien n'est encore fait, sauf, je le rpte, quelques bons livres de MM. Antonin Mac, Lory, Taulier, A. Albert, Roussillon, etc. Les auberges manquent presque partout; les guides sont rares, les voitures publiques impossibles, les chemins souvent impraticables, les habitants peu empresss. Qu'importent cependant toutes ces petites misres de la vie humaine aux touristes qui aiment la grande et belle nature des Alpes, si leur ge et leur sant leur permettent de braver tous les ennuis, de surmonter toutes les difficults: qu'ils aillent donc visiter le Dauphin; ils y seront amplement rcompenss de leurs privations et de leurs fatigues; ils auront en outre la satisfaction d'y faire de vritables dcouvertes. Certaines rgions de notre belle France n'ont encore t explores par aucun voyageur, dcrites dans aucun livre. Le massif de la Grande Chartreuse lui-mme, si rapproch de Grenoble, n'est frquent que sur deux ou trois points. Les massifs du Villard-de-Lans, de Belledonne, des Grandes Rousses, du Pelvoux, du Dvoluy, et tant d'autres dont l'numration serait trop longue, attendent encore leur de Saussure. Je n'ai pas la prtention d'indiquer ici aux voyageurs futurs toutes les valles, toutes les montagnes, tous les passages du Dauphin qui me semblent vraiment dignes d'une exploration; je veux seulement, pour piquer leur curiosit, dans leur intrt, leur montrer, avec l'aide du crayon de M. A. Muston et de nos plus habiles artistes, Franais, Karl Girardet, Daubigny, etc., quelques-unes de ses curiosits naturelles les plus pittoresques et les moins connues. III Les Goulets. Du sommet de Belledonne transportons-nous Pont-en-Royans, l'entre des Goulets. La course est un peu longue, mais rien de plus charmant, rien de plus beau mme que le pays que l'on parcourt de Grenoble Pont-en-Royans. Ce pays en effet est la valle du Graisivaudan. Le chemin de fer vous conduit d'abord Moirans, o vous prenez une diligence qui, en, quelques heures, vous mne Saint-Marcelin en suivant, sans la ctoyer toutefois, la rive droite de l'Isre. On peut du reste prendre aussi la route de la rive gauche, non moins pittoresque, non moins intressante. C'est un enchantement continuel, une succession ininterrompue de paysages toujours divers, le paradis des artistes dauphinois. Plus on descend la valle de l'Isre, plus la nature change d'aspect et de couleur; il semble que l'on ait franchi les Alpes et que l'on soit dj parvenu sur le versant italien; on se rapproche sensiblement du Midi. Les montagnes se sont abaisses, il est vrai, mais toutes les teintes de la terre et du ciel sont plus vives, les contrastes entre les rochers et la verdure plus saisissants; si la vgtation n'a pas plus de force, elle a videmment plus d'clat. Paysagiste, je prfrerais le Royannais la valle du Graisivaudan. En quelque lieu que l'on se place, on a sous les yeux un tableau trop complet et trop parfait pour qu'on ait besoin d'y modifier un ton ou une ligne. Pont-en-Royans est un chef-lieu de canton de mille quatre-vingt-douze habitants, situ trois cents mtres au-dessus de la mer, sur un torrent appel la Bourne qui descend du Villard-de-Lans par la valle de la Choranche. Quand je dis sur, c'est pour parler la langue des gographes; cette expression, qui doit se traduire par au bord de, manque ici compltement de vrit. Jetez, en effet, les yeux sur le dessin de M. Dor qui reproduit une belle photographie de Baldus (page 373), et vous conviendrez sans peine que _au-dessus_ donnerait une ide plus juste de la position extraordinaire qu'occupe l'ancienne capitale du Royannais. La plupart de ses maisons, soutenues par des chafaudages aussi pittoresques que les constructions, dominent, une grande lvation, les belles eaux de la Bourne dont les excellentes truites servent trop souvent de rgal aux aigles pcheurs domicilis dans les rochers voisins. Autrefois l'unique rue de Pont-en-Royans tait borde d'un ct par les habitations ainsi suspendues au-dessus de l'abme, et de l'autre par le rocher. Peu peu on a enlev une partie du rocher, et des maisons se sont bties sur l'emplacement ainsi conquis l'aide du pic et de la poudre; d'autres, plus presses ou plus hardies, ont grimp sur les terrasses suprieures, s'tageant en amphithtre partout o il y avait une place assez large pour les supporter. Bref, il serait difficile de trouver, non-seulement dans le Dauphin, mais dans toute la France, un lieu plus incommode habiter. Pourquoi l'a-t-on donc choisi? me demanderez-vous. La solution de ce problme n'est, hlas! que trop facile trouver: c'est que l'espce humaine a autant de vices que de vertus. Elle s'est installe, fortifie dans ce dfil pour se dfendre plus facilement contre des attaques injustes ou mrites. Les anciens souverains du Royannais taient probablement, comme tant d'autres, des brigands de grand chemin qui de temps en temps s'lanaient de leur repaire, aujourd'hui ruin et presque aussi inaccessible que les aires des aigles, leurs voisins, leurs matres ou leurs mules, pour aller piller dans les plaines du Rhne les voyageurs obligs de traverser leur territoire. Au dix-huitime sicle, quand la royaut eut interdit toute dprdation la noblesse fodale, l'industrie drapire, libre de se dvelopper sans crainte, prit un grand dveloppement Pont-en-Royans. Toutes les fabriques qui ont fait jadis la prosprit et la gloire de ce bourg ont cess d'exister; les habitants que n'occupe pas la culture des terres tissent de la soie ou tournent des boules et d'autres objets de bois. La civilisation moderne a pntr toutefois dans cette gorge sauvage et pittoresque; une partie de la rue est garnie de trottoirs; bientt mme on plantera sur les promenades publiques, l'instar de Paris, des arbres tout venus, emmaillotts, avec des cuvettes, et qui, aprs avoir vgt deux annes, rendront leur dernire sve dans les derniers mois de la troisime anne, toujours comme Paris. La Bourne, qui passe sous le pont auquel l'ancienne capitale du Royannais a d la premire partie de son nom, descend d'une valle troite, rocheuse, pittoresque, bien digne d'une exploration complte; toutefois nous n'y jetterons qu'un coup d'oeil en passant; notre but c'est la valle de la Vernaison, surtout la partie de cette valle qui se trouve comprise entre les Grands et les Petits Goulets. La Vernaison prend sa source au sud-est du village du Rousset prs du col, haut de huit cent quatre-vingt-onze mtres, auquel ce village a donn son nom, coule du sud au nord, arrose une valle suprieure longue de seize kilomtres environ, large peine d'un kilomtre, reoit au-dessous du village de Tourtres les eaux d'un petit affluent descendu par Saint-Martin de Saint-Julien, et, inclinant au sud-ouest, pntre dans une montagne calcaire par une fissure troite et profonde qu'elle a eu la patience de creuser, et o, jusqu' ces dernires annes, elle s'tait promis de passer toujours seule. Ce dfil franchi, elle bondit capricieusement dans une petite valle appele la valle des chevis, et ferme son extrmit infrieure comme son extrmit suprieure. Elle a triomph de ce nouvel obstacle en employant le procd qui lui avait dj si bien russi; elle l'a sci, qu'on me permette cette expression. peu de distance de ce second dfil, elle se jette dans la Bourne, au-dessus de Pont-en-Royans. Ces deux passages curieux, dont l'entre tait jadis interdite l'homme, s'appellent les _Grands_ et les _Petits Goulets_ (de goulots). Les deux valles suprieures de la Vernaison, ainsi que les montagnes qui les dominent, forment la rgion dsigne par les gographes sous le nom de _Vercors_. Adolphe JOANNE. (_La suite la prochaine livraison._) [Illustration: Roumeyer et le mont Glandaz.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.] [Illustration: Entre de la valle de Roumeyer.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, PAR M. ADOLPHE JOANNE[4]. 1850-1880 [Note 4: Suite.--Voy. page 369.] Le Vercors et le Royannais, distants de dix ou douze kilomtres peine, ne pouvaient communiquer ensemble que par les montagnes qui les sparaient. Il fallait, parvenu l'entre des Grands ou des Petits-Goulets, escalader la montagne de l'Allier, s'lever jusqu' plus de mille deux cents mtres et redescendre. Le sentier tait escarp, difficile, dangereux mme, surtout du ct de Pont-en-Royans, au-dessous du col de Chatelus. On avait d tailler et l des degrs dans les rochers, tant la pente tait roide. Chaque anne, malgr cette prcaution, des mulets tombaient avec leur chargement dans les prcipices. L'hiver, les communications devenaient souvent impossibles. Elles taient en toute saison si lentes, si pnibles, si coteuses, que le Vercors se dpeuplait; les habitants ne pouvant tirer parti, faute de voies de communication, des richesses naturelles de leur territoire qui se trouvait enferm de tous cts entre des montagnes trop difficiles franchir. Ds l'anne 1829, des ingnieurs avaient conu le hardi projet d'ouvrir une route de voitures dans ces deux massifs de rochers travers lesquels la Vernaison avait su se creuser patiemment un passage, dont elle s'tait, avec un gosme bien digne d'un chtiment exemplaire, rserv la jouissance exclusive. Ces projets, plusieurs fois abandonns et repris, furent enfin approuvs par l'administration dpartementale. L'adjudication des travaux eut lieu le 9 septembre 1843, et, en 1851, la Vernaison, justement humilie, vaincue, punie, vit enfin passer avec elle et au-dessus d'elle, non-seulement des pitons et des mulets, mais des voitures, dans ces deux dfils o elle se riait si orgueilleusement depuis tant de sicles des fatigues et des dpenses qu'occasionnait la population du Vercors et des chevis le voyage de Pont-en-Royans. Cette route serait elle seule une des merveilles du Dauphin, quand bien mme les gorges qu'elle traverse ne mriteraient pas une gale admiration. Le pont de Pont-en-Royans franchi, on gravit une rue troite, pittoresque, l'extrmit suprieure de laquelle on dcouvre, en se retournant, l'ancienne capitale du Royannais domine par les ruines de son vieux chteau. La route redescend alors dans une petite valle que la Vernaison ravage trop souvent, comme pour donner une dernire preuve de sa force avant de mler ses eaux celles de la Bourne. Cette valle traverse, on en remonte la rive gauche travers d'agrables vergers, et bientt on aperoit en face de soi, au-dessous d'un vaste cirque de montagnes chenues, l'ouverture ou plutt la sortie des Petits-Goulets qu'on ne tarde pas atteindre. Le torrent s'lance, en formant une petite cascade, d'une fente troite entre deux parois de roches calcaires presque perpendiculaires, dont quelques maigres bouquets d'arbustes, venus on ne sait comment sur la pierre, font ressortir les teintes gristres. Pour faire passer des voitures dans ce dfil o l'homme n'avait jamais mis le pied, les ingnieurs ont d employer le pic et la mine, et percer la montagne. Cinq tunnels, longs de soixante-dix mtres, soixante-quinze mtres, vingt-cinq mtres, soixante-quinze mtres et quarante-cinq mtres environ, s'y succdent des distances ingales. Dans les intervalles la route est en certains endroits protge contre les boulements des parois suprieures par le rocher qui surplombe, taill en forme de berceau. De ces galeries, on voit, cent cinquante mtres au-dessous de soi, la Vernaison dont les eaux rapides et cumeuses continuent creuser leur lit profondment encaiss. Sur la rive oppose se dresse une montagne calcaire, non moins curieuse par ses formes que par sa couleur, et dans laquelle s'ouvre une sorte de grotte naturelle d'une configuration singulire. Au del du quatrime tunnel on est sorti de la gorge des Petits-Goulets pour entrer dans cette valle d'chevis qui, avant le percement de la route actuelle, ne pouvait communiquer que par les montagnes avec les valles voisines. Ce n'est pas un paradis terrestre assurment; elle est mme un peu trop nue; mais, au dbouch de ce dfil rocheux, et toujours un peu sombre bien qu'il soit assez large, on revoit dj avec plaisir le ciel et la verdure. Les premires pentes de la valle sont couvertes de champs et de vignes, parsemes de mriers, de chtaigniers et de noyers. On y dsirerait plus de gazon et plus d'arbres. Au-dessus des terrains cultivs s'tendent de vastes forts domines par des rochers pic, que couronnent a et l des bouquets de sapins. L'ensemble est gracieux mais un peu froid. Aprs tre descendue par une pente douce au bord de la Vernaison, la route traverse ce torrent sur un pont de pierre d'une seule arche, puis monte aux Grands-Goulets le long et au-dessus de la rive droite. La longueur de cette rampe est de cinq mille cinq cents mtres; sa pente moyenne de cinq centimtres par mtre. quinze minutes du pont se trouvent le presbytre et l'glise, entours de quelques maisons. Les autres habitations de le commune, assez loignes l'une de l'autre, se cachent sous les arbres fruits qui les protgent pendant l't des rayons trop ardents du soleil. Les figues y mrissent en plein vent et la vigne expose au midi y produit un vin estim. En gravissant cette longue rampe, presque toujours trace en zigzag, on dcouvre sous tous ses aspects la valle d'chevis, dont le calme profond, et l'isolement complet, maintenant plus apparent que rel, font rver une longue retraite dans ses solitudes les plus boises avec un petit nombre d'amis prfrs. Quand on a atteint le dernier lacet, une hauteur de six cents mtres environ au-dessus de la mer, de trois cents mtres au-dessus de la sortie des Petits-Goulets, on commence seulement apercevoir l'entre des Grands-Goulets, car la valle, dans sa partie suprieure, incline lgrement l'est. Le paysage prend alors un caractre plus grand et plus alpestre. Toute culture a disparu. D'immenses parois de rochers, ici grises, l jauntres, dominent la route d'o l'on dcouvre comme d'une terrasse la Vernaison qui se brise en cume une grande profondeur contre les blocs de pierre qui interceptent son cours. Sur la rive gauche, de beaux massifs de pierre, aux formes et aux accidents bizarres, se dressent presque pic au-dessus de bois escarps. Avant de pntrer dans la gorge mystrieuse dont on ne voit encore que l'ouverture, il faut traverser un premier tunnel de soixante mtres environ de longueur. Ce souterrain est prcd et suivi de remarquables travaux d'art. Sur ce point, en effet, le rocher surplombait tellement que toute base manquait aux ingnieurs; ils durent donc creuser dans cette paroi,--plus loigne son extrmit infrieure qu' son extrmit suprieure de la paroi qui lui fait face,--des trous profonds destins recevoir les barres de fer qui supportent le tablier de la route; espce de pont latral ainsi suspendu sur l'abme. Tout en admirant l'oeuvre de la nature, on ne peut s'empcher de songer avec motion l'audace et l'adresse qu'ont dployes dans ce curieux passage les ouvriers mineurs pour accomplir la tche difficile et prilleuse dont ils s'taient chargs. On les descendait du haut de la montagne au fond, ou plutt au milieu, du prcipice, avec des cordes auxquelles taient attachs deux btons en croix qui leur servaient de sige. Sur ce frle support, ils flottaient en l'air comme des moucherons suspendus un fil, et se balanaient au-dessus du torrent, essayant d'atteindre, dans un de leurs lans, sous l'espce de grotte que formait le rocher, une asprit assez saillante pour qu'ils pussent s'y cramponner. Aprs avoir ainsi conquis, au risque de leur vie, une base solide d'oprations, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils s'amarraient, et commenaient aussitt creuser des trous de mines. Les mineurs qui prparaient ainsi les chantiers avaient acquis une telle habitude de ce genre de travail, a dit un des ingnieurs, que, vers la fin de l'entreprise, ils ne prenaient mme plus la peine, quand ils avaient mis le feu une mche, de faire remonter la corde laquelle ils taient attachs; ils se contentaient de frapper le rocher du pied avec assez de force pour aller presque toucher la paroi oppose, et, pendant cette mouvante excursion dans le vide, la mine avait le temps de produire son effet; leur retour, tout danger avait disparu. Une fois, cependant, une pierre coupa, comme l'et fait un couteau, la corde de l'un de ces imprudents travailleurs qui tomba dans l'abme, d'o ses camarades ne retirrent quelques heures aprs qu'un cadavre dfigur. partir de ce point, les travaux d'art se multiplient tellement, que leur simple numration deviendrait fastidieuse. Ce ne sont plus que tunnels, galeries, encorbellements, pour me servir de l'expression technique. La gorge se rtrcit. De distance en distance on aperoit au fond de l'abme, cent cinquante mtres au-dessous de soi, dans une sinistre obscurit, l'cume blanche de la Vernaison qui continue sans repos son oeuvre de percement; d'autres fois on entend mugir le laborieux torrent sans le voir, tant les tnbres o il se cache sont profondes. Des deux cts de la route, entre les tunnels, se dressent, une grande hauteur, de magnifiques rochers aux superbes teintes d'un gris bleutre, compltement dpourvus de vgtation, et dont les chos rptent incessamment les plaintes lamentables des eaux. Ici, une petite cascade tombe en se jouant capricieusement dans le gouffre qui drobe ses derniers bats aux regards du voyageur attrist de sa fin prcoce; l, des tapis de mousse et des bouquets d'arbustes voilent avec un art charmant la nudit trop crue de la pierre; ailleurs, dans un dtour, on embrasse d'un coup d'oeil la gorge que l'on a dj parcourue et celle o l'on va s'engager. Le passage le plus saisissant est celui que reprsente notre dessin (voir la page 372). On s'est rapproch du torrent qui se calme ou plutt qui n'est pas encore devenu furieux; mais les deux parois se resserrant encore plus, on pourrait craindre qu'elles ne finissent par se toucher. Il a fallu faire passer la route de la rive droite sur la rive gauche. Au del du pont, les tunnels, devenus plus nombreux, se succdent de plus courts intervalles. Mme dans le milieu du jour, quand le ciel est sans nuages, une faible lumire se glisse peine travers les branches des arbustes qui sont parvenus crotre sur les escarpements des rochers que l'homme a su percer aussi pour s'ouvrir un passage. Si le soleil a disparu derrire un pais rideau de vapeurs, une nuit presque complte rgne au fond de cette solitude o la voix gmissante du torrent couvre tous les autres bruits de la terre. On ne peut se dfendre d'une motion indfinissable.... Malgr les beauts merveilleuses de ce paysage, peut-tre unique, on se sent presque fatigu d'admirer; on prouve le besoin de respirer un air plus libre, de revoir le soleil, des arbres, de la verdure, des tres anims; on se trouve heureux enfin quand, au sortir d'un dernier souterrain, on dbouche dans une valle suprieure brillamment claire, dont les versants boiss sont loigns l'un de l'autre de plus d'un kilomtre, et dont les terres cultives tmoignent de la prsence de l'homme.... deux cents mtres plus loin, en se retournant, on aperoit peine dans la montagne l'ouverture des Grands-Goulets, demi cache par des guirlandes de broussailles.... IV Les gorges d'Omblze. Des Grands-Goulets, on peut aller Die par la Chapelle-en-Vercors, le col de Rousset et Chamaloc; mais la route de voitures n'est pas encore termine, car on doit percer un tunnel de quatre cents mtres dans la montagne de Rousset. Si intressante d'ailleurs que soit cette route, il me faut suivre mon habile dessinateur, M. A. Muston, par un autre chemin plus curieux pour les artistes. Cette fois nous partirons, non de Pont-en-Royans, mais de Saint-Jean-en-Royans, chef-lieu de canton de deux mille sept cent trente et un habitants, qui n'est loign de Pont que de deux heures pied, et qui appartient dj au dpartement de la Drme. _Saint-Jean-en-Royans_ n'a de remarquable que sa situation sur la Lyonne, les trois arbres de libert--des peupliers--qui ombragent l'abondante fontaine de sa place principale, et ses magnifiques noyers dont les produits s'exportent l'tranger, surtout dans le nord de l'Europe. une heure environ de Saint-Jean, quand on a dpass Oriol et Saint-Martin-le-Colonel, la valle de la Lyonne, moins riante et plus resserre entre des montagnes plus hautes, devient plus pittoresque et plus sauvage. Bientt elle se bifurque. Du sud descend la Lyonne de Bouvante: notre route remonte, en se dirigeant au sud-ouest, la Lyonne de Loncel, qui roule ses belles eaux dans une longue gorge droite, presque partout strile et nue. Jadis d'admirables forts couvraient entirement ces pentes aujourd'hui dpouilles de vgtation; mais ils sont depuis longtemps tombs sous la hache du bcheron, tous les arbres qui, abattus et transports dans la plaine, pouvaient produire le plus faible bnfice. L'exploitation de ceux qui restent debout sur des hauteurs d'un accs difficile serait trop coteuse, aussi les respecte-t-on encore. Cette gorge un peu triste aboutit un vallon galement nu, mais tapiss en partie de belles prairies, au milieu desquelles s'panouit l'aise le petit village de _Loncel_, peupl seulement de quatre cent quarante-cinq habitants (voy. la gravure, p. 388). Une abbaye de l'ordre de Citeaux avait t fonde au douzime sicle dans ce vallon alors entirement bois. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines, assez belles toutefois pour avoir mrit d'tre classes parmi les monuments historiques de la France. Les derniers dbris de l'glise, entretenus avec soin, servent de succursale. Un autre village, situ sur notre route, deux kilomtres de Loncel, tmoigne encore par son nom de l'importance qu'eut cette antique abbaye: il s'appelle la _Vacherie_. Les moines avaient en effet tabli sur ce point une grande ferme dont le nom seul a subsist. cent mtres environ de la Vacherie, on voit se dvelopper sur la droite une route de voitures qui dcrit de longs lacets. C'est la route de Chabeuil par Peyrus. Bien que nous allions Die, c'est--dire dans une direction oppose, nous descendrons pendant quelques instants cette route pour contempler l'admirable vue que l'on dcouvre du haut des pentes abruptes qui dominent la grotte ou balme du Pialoux (voy. p. 389). Des rochers aux formes tranges, tapisss de plantes rares, ombrags a et l de pins sylvestres ou de pins maritimes, composent le premier plan du tableau; sur le second, des collines de sable et de gravier, entirement nues, ondulent comme les vagues d'une mer furieuse. Au del de cette ligne jauntre, la Voure droule ses rubans argents travers une plaine accidente et couverte d'une luxuriante vgtation, o tous les tons du vert, habilement fondus, forment un harmonieux ensemble. l'extrmit de cette mer de verdure, le Rhne, demi perdu dans les vapeurs de l'horizon, apparat a et l au pied de la chane des montagnes du Forez et de l'Ardche, que l'on dcouvre depuis les vignobles de Saint-Pray jusqu'aux cimes du Mezenc et du Gerbier-de-Joncs. Parmi les innombrables maisons blanches qui surgissent comme des lots du sein des flots d'arbres, on distingue surtout les groupes plus importants qui portent les noms de Romans, Chabeuil et Valence. [Illustration: La valle de Loncel.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Remontons maintenant la Vacherie pour gagner, par un chemin qui n'est pas encore praticable aux voitures, le vallon des Pcheurs, d'o nous irons explorer les gorges d'Omblze. D'abord le vallon est trop cultiv ou trop aride; mais bientt le sentier, pittoresquement taill en escalier dans les corniches brches des rochers, descend le long du ruisseau qui, transform en torrent imptueux, bondit en cume de gradin en gradin, jusqu' ce qu'il forme une jolie cascade, la Grande pissoire, plus importante mais moins gracieuse que la Petite pissoire. Ces cascades ne sont pas visibles tous les jours, je dois en avertir les touristes; mme quand les eaux sont abondantes, elles disparaissent compltement, car elles servent l'irrigation des prairies suprieures. Il serait donc inutile de les chercher sur ma recommandation; on ne les trouverait pas aux heures o elles sont condamnes, pour remplir leur fonction fcondante, se montrer plus utiles qu'agrables. Lorsqu'elles ont la libert de se faire admirer, elles se jettent dans la Gervanne, qui arrose les clbres _gorges d'Omblze_. Ces gorges, o nous sommes parvenus, ont environ quatre kilomtres de longueur; mais on passerait, sans en regretter une seule minute, une journe entire les parcourir. Elles sont, en effet, tellement varies de formes et d'aspects qu' chaque pas que l'on y fait elles offrent un paysage nouveau. Leur largeur moyenne est de cent vingt et cent cinquante mtres; et parfois le torrent y dispute la route l'espace dont il a besoin. Ces jeux, ces caprices de la nature, sont aussi charmants qu'extraordinaires. Ce qui donne aux parois de cette gorge un aspect tout particulier, ce sont les gracieux bouquets de verdure qui les dcorent; de toutes les fentes, de toutes les corniches, pendent de vigoureux arbustes ou des fleurs odorantes. Le cri du pluvier domine par moments les murmures des eaux et les bruissements du feuillage. Tous les sens sont ravis la fois. Comme le moine de la lgende dont le sommeil dura mille ans, on oublierait aisment les heures dans cette gorge solitaire, contempler les tableaux qui s'y droulent incessamment aux regards, respirer les senteurs embaumes des plantes, couter les chants des oiseaux. Le charme cesse toutefois si l'on continue trop longtemps sa promenade; la gorge s'largissant prend une direction droite, les rochers qui s'abaissent perdent leurs formes pittoresques, la culture reparat. Dans le fond de ce bassin vulgaire se dresse la _montagne d'Ambel_ aux pentes rapides, aux flancs dchirs, la base de laquelle se tapit le village d'_Omblze_ qui a donn son nom la valle. Mais, si au lieu de continuer remonter le ruisseau, nous le descendons, d'autres curiosits nous attendent. [Illustration: La valle de la Voure et la plaine du Rhne vues des hauteurs de la Vacherie.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Peu de temps, en effet, aprs tre sortie des gorges d'Omblze, la Gervanne, parvenue sur le bord d'un escarpement de quarante mtres de hauteur environ, s'lance d'un bond dans l'abme o ses eaux, tout l'heure si calmes sous un pais berceau de saules, se brisent en cume avec le bruit de la foudre. Cette belle cascade se nomme la _Druse_. Quelle description pourrait valoir la gravure qu'en ont faite, d'aprs un dessin de M. A. Muston, MM. Franais et Lavieille (voir page 393)? Au-dessous de la Druse, la valle de la Gervanne, plus large, devient par consquent moins intressante; mais, en revanche, deux curieuses montagnes en forment les deux versants: l'une, celle de la rive gauche, domine le village d'_Ansage_ qui lui a pris son nom; l'autre, celle de la rive droite, s'appelle le _Velan_ et porte sur ses flancs herbeux et boiss le village de _Plan-de-Baix_. Ces deux montagnes se distinguent de toutes celles que nous avons vues jusqu'ici par les crtes abruptes, les artes vives des grands et beaux rochers arides de leur sommet; quand le soleil les dore de ses plus chauds rayons, leur couleur clatante fait un contraste saisissant avec les teintes, plus fonces et plus ples tout la fois, des tapis de gazon ou des bois qui s'tendent en pente douce de leur base jusqu'au fond de la valle. Le Velan ne doit pas seulement nous attirer par lui-mme de son ct, bien qu'il ne soit pas sur notre route. Au-dessus et au-dessous de Plan-de-Baix, nous avons, comme en tmoigne la gravure de la page 394, deux excursions faire: l'une au chteau de Montrond, l'autre aux sources du Rudoux. Le chteau de _Montrond_, dont l'histoire m'est reste inconnue, malgr mes recherches, n'est plus qu'une ruine entoure de vieux arbres. On y arrive par un plateau d'un accs facile, d'un aspect riant, mais, des fentres de la faade oppose celle de la porte d'entre, on domine les rochers abrupts et sauvages au pied desquels coule la Gervanne. Le _Rudoux_ est un ruisseau qui sort d'une grotte la base d'un escarpement aride, et qui coule dans une gorge profonde que ctoie la route de Beaufort. Ce chef-lieu de canton (voir la gravure de la page 392) est trop loign de Plan-de-Baix pour que nous allions le visiter. D'ailleurs, la route n'est pas seulement longue, elle manque d'intrt; et Beaufort, qui n'a conserv que des dbris insignifiants de son ancien chteau fort et de ses vieilles fortifications, n'aurait rien nous montrer que sa belle situation au-dessus de l'troite valle de la Gervanne. Retournons donc la Druse et franchissons la Gervanne, prs des moulins, pour monter, par une pente assez roide et rocailleuse, au hameau d'Ansage, puis, au del d'un petit plateau, sur la _montagne de Birchos_, que la carte du Dpt de la guerre appelle les Berches. Aprs avoir dpass plusieurs petits vallons gazonns, on contourne l'extrmit suprieure d'un bassin plus considrable et plus profond, la valle d'Eyglui ou du Cheylard, et, laissant cette valle sa droite, on monte par des terrains rocailleux jusqu' un petit col d'o l'on aperoit tout coup sous ses pieds une autre valle, celle dans laquelle nous allons descendre par le hameau des Petites-Vachres. Cette valle, c'est la _valle de Quint_. La Suze, qui l'arrose et qui se jette dans la Drme Sainte-Croix, prend sa source au _Pas de l'Infernay_ dont le signal atteint dix-sept cent trois mtres. L'attention est surtout attire par les montagnes, trs-extraordinaires de formes et de couleurs, au-dessus desquelles se dressent dans le lointain le mont Glandaz et le grand pic de Saint-Gniz. C'est, en effet, selon l'expression pittoresque de M. A. Muston, qui les a aussi bien dcrites que dessines, une vritable bataille de montagnes, saisie dans son tumulte et immobilise dans son mouvement le plus imptueux. (Voir la gravure de la page 377.) l'entre de la valle de Quint o nous nous dirigeons, s'lve une colline isole qui semble la barrer, et dont la Suze est oblige de contourner la base avant de pouvoir se jeter dans la Drme. Cette colline, qui porte le village de Sainte-Croix, a jou un rle important dans l'histoire militaire du Diois. Le chteau fort en ruines que l'on aperoit son sommet (voir la gravure de la page 376) avait t bti par les Romains pour protger leurs communications sur la route de Vienne Milan, qui traversait le mont Genvre, et mettre en mme temps Die, la capitale des Voconces (dea Vocontia), l'abri d'une attaque des peuplades voisines. Il appartint longtemps aux empereurs d'Occident. En 1215, l'empereur Frdric II le donna aux vques de Saint-Paul-Trois-Chteaux; mais, vers la fin du treizime sicle, la maison de Poitiers le possdait. Pendant les guerres de religion, les catholiques et les protestants l'occuprent tour tour. Ces derniers le gardrent jusqu' la prise de la Rochelle. Richelieu, les en ayant expulss, le fit dmolir. Sa forte position tmoigne seule maintenant de son importance passe, car les ruines ne se composent que de quelques fragments de murailles. Le vaste btiment qui attire les regards au milieu du village de Sainte-Croix n'est point un chteau moderne, construit dans une situation plus facilement abordable aprs la destruction de la vieille forteresse romaine et fodale; c'est un couvent d'Antonins, supprim avant la Rvolution, et dont les biens avaient t donns l'ordre de Malte. Des belles terrasses de ce monastre, transform en ferme, on dcouvre une jolie vue sur la valle de la Drme, qui dcrit une courbe elliptique de Sainte-Croix jusqu' Pontaix. Pour aller visiter _Pontaix_ (voir la gravure page 380), situ deux kilomtres en aval de Sainte-Croix, il nous faudrait descendre la valle de la Drme en suivant la rive gauche de la rivire. Nous allons au contraire la remonter jusqu' Die. D'ailleurs Pontaix est aussi mal bti et aussi malpropre que pittoresquement situ. Le petit bassin qui commandait la forteresse de Sainte-Croix aboutit, en amont de l'embouchure de la Suze, un dfil au sortir duquel on dcouvre devant soi le vaste et beau bassin de Die (voir la gravure de la page 377). Nous revoyons de plus prs et mieux dgages quelques-unes des montagnes que nous avons dj remarques au col des Vachres. Le mont Glandaz se distingue entre toutes ces montagnes par son tendue, sa forme et sa couleur. On chercherait en vain dans toute la chane des Alpes une masse de rochers aussi trangement singulire. Elle ressemble en effet une immense forteresse flanque de tours et de bastions. la gauche de ces hautes parois verticales qui dominent le Val Croissant, cach derrire un chanon de collines, se dressent les deux pointes de la Dent de Die, au pied de laquelle passe la route du Montier de Clermont; le Grand-Weymont se montre quand le temps est clair au-dessus du pic de Chamaloc. Enfin, au del du plateau suprieur du Vercors, le pic de Saint-Gnix, dont le signal atteint quatorze cent soixante-six mtres, domine la valle de Quint. V Die. -- La valle de Roumeyer. -- La fort de Saou. _Die_ est, certains gards, une ville heureuse entre toutes les villes: elle occupe une agrable situation, sous un climat tempr, dans une valle aussi riante que fertile; elle contemple son aise de belles montagnes assez loignes de son territoire pour qu'elle n'ait jamais souffrir de leur ombre; une rivire suffisamment abondante l'arrose; ses vignes produisent un petit vin blanc, une _clairette_ justement clbre, qui, au charme piquant du Champagne mousseux, unit un caractre plus inoffensif. Elle possde un assez grand nombre d'antiquits pour se distraire perptuit par l'tude de ces respectables dbris du pass, quand elle sera rassasie de tous les bienfaits dont la nature s'est plu la combler; et cependant cette cit, trop favorise du ciel, n'a jamais joui d'un bonheur complet. Au lieu de se laisser vivre au jour le jour, en admirant les dlicieux et beaux paysages qui les entouraient de toutes parts, en dgustant, dans un doux _far niente_, sous leurs fraches tonnelles, l'excellent vin qu'ils avaient l'inapprciable chance de pouvoir rcolter sans trop de fatigue, en se livrant mme, si l'envie les en et pris, des discussions historiques et archologiques, ses habitants n'ont jamais laiss chapper une occasion de se quereller, de se battre, de s'gorger; que dis-je? ds qu'elle leur manquait, ils s'empressaient de la faire natre. L'homme est trop souvent inquiet, maladroit, pour ne pas dire sot, envieux, entt, vindicatif, dominateur. L'histoire de Die servira-t-elle de leon d'autres villes? J'en doute; mais, pour justifier mes reproches, je vais essayer de la raconter le plus brivement que je pourrai. Ce n'est pas l'tymologie du nom de la ville qui a divis la population en deux ou plusieurs camps rivaux. Cette tymologie, malgr les savants, parat peu prs certaine. Die vient de _dia_, c'est--dire de _dea_, en franais desse. Sous les Romains, pour ne pas remonter plus haut, cette ville tait consacre Cyble, la desse ou la bonne desse, laquelle elle rendait un culte particulier. Les Voconces ou Vocontiens,--on appelait ainsi les habitants de la valle de la Drme et d'autres valles voisines,--avaient alors la passion des _tauroboles_, sacrifices des taureaux. C'tait une distraction assez sauvage, comme vous allez en juger. Il fallait tre singulirement Voconce pour se complaire de pareils divertissements. Ne dsirant nullement me faire un mauvais parti dans la _Dea Vocontiorum_, j'emprunte les renseignements suivants Millin, et je dclare solennellement que je lui en laisse toute la responsabilit: On creusait une grande fosse o descendait le prtre qui devait faire l'expiation; il avait une robe de soie, une couronne sur la tte et des bandelettes. Le plancher de la fosse tait perc de plusieurs trous. Le sang de la victime arrosait le prtre qui devait se retourner pour le recevoir partout; alors chacun se prosternait devant lui, comme s'il reprsentait la divinit. Ses habits ensanglants taient conservs avec un respect religieux. Le taurobole tait donc une expiation, un baptme de sang: on le renouvelait tous les vingt ans. Les femmes recevaient cette rgnration comme les hommes. Aujourd'hui encore, on trouve Die cinq autels tauroboliques bien conservs; d'autres, dont les inscriptions sont parvenues jusqu' nous, ont t dtruits; mais ces inscriptions et les autels qui restent suffisent pour tmoigner de la sottise et de la brutalit de ses anciens habitants. Du reste, les tauroboles ne sont pas les seules antiquits de Die. Il est peu de villes, dit le savant auteur de la _Statistique de la Drme_, M. Delacroix, o l'on remarque un aussi grand nombre de monuments anciens, d'inscriptions, de colonnes et de bas-reliefs. Beaucoup de ces fragments sont employs dans des bancs et des chambranles de portes et fentres. La porte de Saint-Pierre, par laquelle on arrive Die, en venant de Saillans, est un reste de construction romaine. On y voyait autrefois une inscription portant que Sextus Vencius Juventianus, prtre augustat, agrg au corps des citoyens et lev la dignit de snateur de Lyon, etc., avait obtenu des Vocontiens les honneurs d'une statue, cause de sa grande libralit pour les spectacles et les jeux publics. gauche, hors de la mme porte, est un lieu vulgairement appel _palat_: on croit que c'est l'emplacement de l'ancien palais. Un peu plus loin, et tout prs des remparts, on remarque des restes de murailles en forme d'hmicycle, qui font conjecturer que ce sont les ruines d'un thtre. quelque distance de l, on reconnat les vestiges des aqueducs qui amenaient Die les eaux de la valle de Roumeyer et du Val Croissant. La porte Saint-Marcel, avec ses deux tours, est un arc de triomphe auquel furent ajoutes, dans le moyen ge, des constructions qui contrastent avec ce qui reste de cet ancien difice.... Les belles colonnes de granit qui forment le pristyle de l'glise cathdrale et celles qui supportent les votes suprieures des divers tages du clocher ont videmment appartenu des monuments antiques.... De tous cts, on a dcouvert des bas-reliefs, des mosaques, des inscriptions.... Die, s'tant convertie au christianisme ds le troisime sicle, renona sans doute ses pratiques paennes, mais elle s'tait trop habitue aux sacrifices des taureaux pour se priver du plaisir de verser ou de voir couler le sang. dfaut de taureaux, elle immola des hommes. Ses vques et ses comtes s'en disputant incessamment la possession, elle prit parti tantt pour les vques, tantt pour les comtes, afin de satisfaire discrtion ses apptits de bte fauve. Aussi grand fut son mcontentement lorsque, en 1201, l'intervention du dauphin du Viennois, Guignes Andr, vint mettre un terme une lutte civile qui durait depuis des sicles. Sous le prtexte assez spcieux, je l'avoue, de revendiquer les droits naturels ou les privilges dont l'avaient dpouille ses seigneurs ecclsiastiques, la population se souleva, et, ce qui est beaucoup moins excusable, se permit, sans doute pour s'entretenir la main, de massacrer son vque, Humbert, devant l'une des portes de la cathdrale, appele depuis cette poque la _porte rouge_. Ce sacrifice d'un prlat, substitu, malgr le progrs gnral de l'humanit, celui d'un taureau, eut lieu le 3 novembre 1222. Il devait tre et il fut inutile. Humbert mort, Amde lui succda, et le comte de Valentinois, investi du fief des anciens comtes, lui dclara la guerre. Toutes ces querelles impatientrent la fin le pape Grgoire X, qui, pour en finir, employa un moyen moins violent, mais plus sr que celui dont s'tait servi jadis la populace: au lieu de supprimer l'vque (Amde venait de mourir), il supprima l'vch qu'il runit celui de Valence (1275). Le remde fut, hlas! pire que le mal. Les chanoines et les habitants, ligus ensemble, s'insurgrent aussitt contre le titulaire des deux vchs, et le contraignirent confirmer leurs privilges. Les chanoines avaient leur petite arme de mercenaires qui se battaient contre leurs adversaires, quels qu'ils fussent; quand ils se sentaient assez riches pour augmenter le nombre de leurs soldats, ils essayaient leur tour de se rendre indpendants et d'asservir les bourgeois. C'tait un tohu-bohu souvent impossible comprendre. Cependant, aprs s'tre tour tour administr de svres leons, le chapitre et le peuple firent dfinitivement cause commune, et, n'tant pas assez forts pour triompher seuls de leur vque, se donnrent d'abord au pape, puis, cet appui leur ayant manqu lorsque le pape dut quitter Avignon, au dauphin, roi de France, Charles VI. Ainsi, ds les premires annes du quinzime sicle (1404), le Diois fut runi au Dauphin. [Illustration: Beaufort.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.] Les querelles politiques apaises, Die resta quelque temps tranquille; mais les passions religieuses ne tardrent pas lui procurer les motions fortes dont elle s'tait montre si avide pendant tant de sicles. Les catholiques et les protestants s'en emparrent tour de rle, et y commirent d'odieux excs. Toutefois, la population plus claire commenait se lasser de tous ces plaisirs sanglants. Quand l'dit de Nantes lui rendit la paix et lui garantit la libert de conscience, elle employa toutes ses facults son dveloppement physique, intellectuel et moral. Elle s'accrut en s'enrichissant par l'industrie et le commerce, et en s'efforant d'augmenter le petit trsor de ses connaissances. Ses fabriques taient renommes au loin; on enseignait mme les langues orientales dans son acadmie protestante. Malheureusement la rvocation de l'dit de Nantes vint l'arrter dans son essor. La moiti de ses habitants migrrent, et c'taient, comme partout, les plus intelligents, les plus instruits, les plus industrieux. Elle ne s'est jamais releve de ce coup fatal. Bien que Louis XIV lui et rendu un vch spar que la Rvolution a supprim, aujourd'hui elle ne compte que trois mille neuf cent douze habitants. Elle est plus commerante qu'industrielle, et on lui reproche de falsifier trop souvent, par amour du lucre, cette _clairette_ qui lui a valu jadis une certaine rputation. Malgr ces petites tricheries sur la nature et la qualit des produits qu'elle livre la consommation, elle s'est videmment amliore; elle donne compltement raison aux dfenseurs de la doctrine incontestable du progrs. [Illustration: Cascade de la Druse.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Die a conserv une partie de ses anciennes murailles, flanques de tours, mais son glise cathdrale, saccage par les protestants, a t reconstruite au dix-septime sicle, telle qu'elle est aujourd'hui; aussi offre-t-elle peu d'intrt. Les antiquaires y sont gnralement plus heureux que les archologues, car ils y trouvent un grand nombre de fragments de colonnes, de pierres sculptes, de mosaques, et ils peuvent en outre s'y procurer la satisfaction de dchiffrer, de copier, de traduire, de commenter cinquante-six inscriptions, sans compter celles qui sont encore enfouies dans les murailles ou sous le sol actuel, et qu'ils pourraient parvenir dterrer s'ils les cherchaient bien. Parmi les touristes affligs de douleurs rhumatismales, plus d'un se flicitera d'tre venu Die et d'y avoir pass quelques jours, soit dans l'tablissement du docteur Chevandier, soit dans celui du docteur Benot, au Martouret. Les bains de vapeur rsineuse, invents par les paysans des environs et perfectionns par ces habiles praticiens, ont, en effet, pour rsultat presque infaillible de soulager et mme de gurir les diverses varits de ces maladies, aussi cruelles qu'inconnues, que la mdecine dsigne sous le nom gnral de rhumatisme. [Illustration: Le Velan et le Plan-de-Baix vus des sources du Rudoux.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Les environs de Die sont agrables visiter. L'une des valles les plus intressantes est celle de _Roumeyer_, qui s'ouvre au nord et peu de distance de la ville. L'entre en est trangement pittoresque (voir la gravure de la page 385). Si les rochers qui la forment s'avanaient encore un peu l'un vers l'autre, ils se toucheraient dans leur partie suprieure, en laissant au-dessous de ce pont naturel un passage suffisant pour la rivire et la route. Ce curieux dfil franchi, on voit s'tendre devant soi une jolie valle, riche en prairies, borde de collines boises, que dominent les crtes bizarres, majestueuses et nues du mont Glandaz (voir la gravure de la page 333). Si, aprs avoir travers le village, on continue suivre le ruisseau en le remontant, on ne tarde pas atteindre la source ou plutt les sources de ce cours d'eau. Au pied d'un grand rocher de poudingues, dont une verdure varie dcore toutes les fentes, jaillissent, entre les pierres, la mousse et le gazon, quatre sources limpides qui ne tarissent jamais.... Descend-on au contraire la valle de la Drme de Die Valence, on traverse, avant d'atteindre la petite ville de Crest, le bourg d'_Aouste_ (on prononce Oste), ancienne colonie romaine, connue jadis sous le nom d'_Augusta_. Les habitants de ce bourg, dont le nombre dpassera bientt deux mille, ont assez d'esprit pour vivre en bonne intelligence, bien que la moiti de la population professe la religion catholique et l'autre moiti la religion protestante. Une route nouvelle, encore inacheve, et qui partira d'Aouste, doit relier dans une dizaine d'annes la valle de la Drme celle de l'Aygues par la fort de Saou et Bourdeaux. Cette route s'appelle la route du _Pas de Lauzun_. Elle doit ce nom un dfil assez semblable ceux que nous avons dj admirs dans les Goulets, dans les gorges d'Omblze et l'entre de la valle de Roumeyer. Le passage est troit: les rochers semblent vouloir se rejoindre au-dessus de la route, taille au ciseau en encorbellement ou en corniche. Le ruisseau fait une jolie chute au fond de la gorge. Ce chemin, attribu tort ou raison aux Romains, n'a jamais t honor, que je sache, de la visite de ce favori de Louis XIV qui pousa en secret la petite-fille de Henri IV. S'il porte ce nom fameux, c'est qu'on exploite dans le voisinage une carrire de grandes pierres plates que les paysans appellent des _lauzes_. peine a-t-on dpass le seuil de cette singulire porte naturelle, que l'on entre dans une petite valle troite mais verdoyante, o le ruisseau qui l'arrose, et qui descend des hauteurs de Roche-Colombe, parat se plaire foltrer. On serait volontiers tent de l'imiter. De jeunes bois taillis couvrent les deux versants qu'ombrageaient jadis des forts sculaires. Le calme est profond, l'air embaum: le thym, la lavande, le serpolet abondent sur les rochers o un charmant oiseau, le grimpereau des murailles, aime faire son nid. Que de lieux obscurs et solitaires ravissent ainsi le voyageur qui voudrait s'y fixer pour longtemps, quelquefois mme pour toujours, s'il lui tait permis d'y vivre entour de ceux qu'il aime, mais qui passe, comme le torrent ou le nuage, sans pouvoir s'arrter au gr de son caprice, emportant avec ses souvenirs la triste certitude de ne jamais les revoir! Heureusement pour lui les tableaux nouveaux que la nature lui offre incessamment adoucissent l'amertume de ses regrets en lui inspirant d'autres dsirs non moins vifs et aussi vite oublis! [Illustration: Bourdeaux.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Lorsqu'on est parvenu au sommet de la colline que gravit la route, on traverse un petit plateau cultiv, au del duquel on voit s'ouvrir devant soi le bassin extraordinaire qui porte le nom de _fort de Saou_ (on prononce Sou). Ce bassin prsente en effet, sur une longueur de douze treize kilomtres, et une largeur moyenne de cinq six (j'emprunte ces chiffres M. Delacroix), la forme d'un immense vaisseau; l'extrieur, des rochers pic en forment la carne; l'intrieur, il offre des pentes inclines, autrefois couvertes d'arbres magnifiques qui lui ont fait donner le nom de fort. Cette colossale corbeille contient aujourd'hui des habitations, des terres labourables, des prs, d'abondants pturages et quelques bouquets de bois en dcorent l'extrmit expose au nord ou les hauteurs. Une mine de charbon y a t exploite sans succs. On n'y pntre que par deux grands portails naturels qui s'ouvrent, l'un, au nord, du ct d'Aouste, l'autre, au sud, vers le village de Saou; ces deux portails pourraient se fermer comme les portes d'une ville. Les eaux qui y tombent ou qui y jaillissent y forment le ruisseau de Vbre, qui en sort par le portail du dfil mridional. De tous les rochers dont elle est entoure, le plus haut, le plus abrupt, le plus dchir est celui qu'on appelle _Roche-Courbe_ ou des _Trois-Becs_. De ce rocher on dcouvre un vaste et curieux panorama. La fort de Saou, la plus belle fort de la Drme, appartenait autrefois une abbaye, dont il ne reste actuellement que des ruines insignifiantes. Elle est aujourd'hui possde presque entirement par M. Crmieux, avocat au barreau de Paris (voir la gravure de la page 397). l'poque o les moines l'habitaient, ils y jouissaient de la socit des lynx et des aigles qui y prospraient galement. Le dernier lynx a t tu en 1820, mais les aigles y sont encore nombreux. Ces oiseaux de proie y dploient une habilet qui dnote une certaine intelligence. Comme ils ne se sentent pas assez forts pour enlever des moutons vivants, ils se prcipitent sur ceux qui paissent au bord d'un rocher, les frappent coups d'ailes, les effrayent de leurs cris et les font tomber dans les prcipices o ils peuvent dpecer en paix leurs cadavres sanglants. Quant aux renards, qui sont moins faciles surprendre et pouvanter, ils les saisissent avec leurs serres, les emportent une grande hauteur, elles laissent tomber sur le rocher le plus escarp et le plus aigu de la fort. Si leur victime ne meurt pas de la premire chute, ils recommencent l'opration et la continuent ainsi jusqu' ce qu'elle russisse, car ils ont grand'peur de la morsure des renards blesss. [Illustration: Pot-Cellard.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] Ds qu'on a atteint peu prs le milieu de cet trange bassin, on voit s'entr'ouvrir droite les rochers qui le forment, sur l'un des points o ils sont le plus levs. La route s'engage avec le ruisseau dans cette profonde fissure appele le _Pas de Saou_. En en sortant on se trouve dans une petite valle, couverte de prairies o ne crot aucun arbre, o nulle habitation ne s'est construite, tant les vents qui s'y engouffrent dans les jours de tempte y soufflent avec violence. Ce dsert a environ deux kilomtres de longueur. son extrmit infrieure se montre le petit village de Saou, qui avec les hameaux voisins compte environ mille habitants. Un piton isol le domine. Un chteau du seizime sicle, flanqu de tourelles, a t, comme l'abbaye, transform en ferme.... Au del de Saou, je pourrais aller visiter le Pas de Lestang, le vieux chteau de _Pot-Cellar_, _Bourdeaux_, dont notre dessinateur, M. A. Muston, l'auteur de l'_Histoire des Vaudois_, est l'un des ministres protestants (voir la gravure de la page 395); enfin la _Gorge de Trente-Pas_ (voir la gravure de la page 400), etc. Mais il me faut retourner Grenoble pour monter la Grande Chartreuse. Durant ce petit voyage travers le dpartement de la Drme, je ne me suis occup que de la nature; jamais je n'ai parl des habitants. La raison de mon silence est bien simple: il n'y a rien en dire. Les paysans drmois ressemblent aux paysans de tous nos dpartements, beaucoup trop nombreux, dont la population a perdu son originalit primitive. Ils n'ont aucun caractre physique qui leur soit propre; leurs qualits ou leurs dfauts, leurs vertus ou leurs vices ne se distinguent plus par aucun trait saillant; leur costume est aussi vulgaire de forme et de couleurs que leur habitation. Enfin s'ils emploient encore entre eux un patois imag et sonore: Vci lou djoli m di mai Qui lous galans plantan lou mai, N-en plantar iun ma mo, Saro plus iaut qui sa tiolino, ils parlent le franais avec les trangers, et ils le comprennent tous. On ne court mme plus la chance d'prouver, en visitant leur curieux pays, des impressions de voyage semblables celle que racontait Racine son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de Paris Uzs. J'avais, dit-il, commenc ds Lyon ne plus gure entendre le langage du pays, et n'tre plus intelligible moi-mme. Ce malheur s'accrut Valence, et Dieu voulut qu'ayant demand une servante un pot de chambre, elle mit un rchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver un homme endormi, qui se sert d'un rchaud dans ses ncessits de nuit.... [Illustration: La fort de Saou.--Dessin de Sabatier d'aprs M. A. Muston.] VI Le col de la Cochette. Une nuit du mois dernier, mon retour de Grenoble, je fis un rve singulier. Un Gnie venait de me donner un talisman qui me permettait de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait t bientt fait. J'tais all, sans perdre une minute, rveiller le grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais pri de m'accompagner incognito la Grande-Chartreuse. Je me promettais une joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me disais-je, un tel tonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et ses oreilles. Nous emes ensemble la conversation suivante, ds que nous approchmes de Fourvoirie: SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce grand btiment qui s'lve sur la droite de notre route? MOI. C'est un entrept de liqueur. SAINT BRUNO. O donc est la fabrique? MOI. la Grande-Chartreuse. SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter. MOI. Nullement, mon rvrend pre. Les Chartreux, vos descendants, fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous assure. La recette est leur proprit. J'ignore quelle poque et par qui ces liqueurs, dont la rputation, trs-justement mrite, est rpandue dans le monde entier, ont t inventes; mais je sais qu'il entre dans leur composition de petits oeillets rouges, de la mlisse, de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de trois espces: la _verte_, la _jaune_ et la _blanche_. La verte est la plus forte, la blanche la plus faible; gnralement on prfre la jaune. La consommation s'accrot chaque anne, et les Chartreux retirent maintenant de cette fabrication des bnfices considrables. SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible.... MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible notre poque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos ides, vos sentiments et vos habitudes du onzime sicle. Les temps sont bien changs. D'ailleurs cette industrie tait devenue, depuis la Rvolution, une ncessit pour le couvent, car les moines furent alors dpouills de toutes leurs proprits. Ils ne possdent plus aujourd'hui que de vastes btiments d'un entretien fort coteux et d'un rapport compltement nul. Pour subvenir toutes leurs dpenses, et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais en vain leur piti, ils ont d se crer des ressources: ils se sont faits liquoristes. Qui pourrait les en blmer? Ne croyez pas d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mmes de la fabrication, de la vente et de l'expdition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salaris qui sous la direction d'un frre, s'acquittent de tous ces soins matriels. SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop extraordinaire. Mais, o va cette voiture remplie de jeunes gens et de jeunes femmes et qui parat suivre le mme chemin que nous? MOI. la Chartreuse. SAINT BRUNO. la Chartreuse! MOI. Cela vous tonne. coutez-moi. Le dsert n'est plus le dsert. De votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge troite qu'il avait creuse entre ces deux murailles de rochers. Un jour les Chartreux se lassrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez dcouverts en cherchant la solitude o vous vous tiez tabli pour la vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument, moins de se laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizime sicle, le trente-troisime gnral de l'ordre, dom Le Roux, se dcida profiter de l'exemple que lui avait donn le torrent; il fit tailler, l'aide de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux btes de somme; mais il eut le soin de se rserver l'usage exclusif de ce chemin. Le dsert tait tout la fois ouvert et ferm la volont des Chartreux. Une double porte fortifie, garde par un portier fidle, en interdisait l'entre aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage avait t forc, il y en avait un autre d'un accs encore plus difficile et mieux dfendu--la porte de l'OEillette--qui mettait, de ce ct du moins, le couvent l'abri de toute attaque ennemie ou de toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin tait rude, escarp, souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert tout venant. Il y a quelques annes, l'tat, devenu en 1789 propritaire de la majeure partie des forts qui couvrent encore les montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'tat, dis-je, rsolut de rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis, un homme de talent et de coeur, alors inspecteur des forts, aujourd'hui bndictin Solesmes, M. Eugne Viaud, fut charg de cette tche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habilet que de got, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir qu'au transport des bois exploits. Mais peine fut-elle ouverte que des voitures publiques et prives s'y aventurrent; aujourd'hui des espces d'omnibus font un service rgulier entre Saint-Laurent-du-Pont et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la route, trop roide encore certains tournants, n'est pas borde de garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abme avec le cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le dsert et le couvent, l'endroit o l'_vnement_ a eu lieu. Chaque jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux sexes montent la Grande-Chartreuse pied, mulet ou en voiture. Les uns en redescendent le mme jour, les autres y passent la nuit. SAINT BRUNO. O donc, monsieur? MOI. Dans le couvent, mon rvrend pre. Vos descendants se sont toujours distingus par leur hospitalit. En tout temps ils ont bien accueilli les fidles ou les simples curieux qui venaient leur rendre visite. Depuis que le _tourisme_ (excusez-moi, c'est un mot moderne que vous ne devez pas comprendre) est devenu la mode, le nombre de leurs htes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont fort embarrasss pour les loger. Une nuit de cette anne, ils ont pu donner des lits deux cent cinquante individus. L'entre du couvent reste interdite aux femmes; elles dnent et couchent dans un btiment spar habit par des religieuses. L'inconvnient grave de cette situation, c'est la ncessit o se voient aujourd'hui les Chartreux de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se prsentent la porte du monastre. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En outre, quand les Chartreux, privs dsormais de toutes leurs proprits productives, ont, pour ne pas droger leurs nobles habitudes, rsolu d'accorder l'hospitalit tous les trangers, quelles que fussent leur nationalit, leur condition, leur religion, leur profession, leur moralit, ils ont d forcment leur demander au dpart une certaine rtribution. Cette rtribution est assurment toujours trop faible, mais les voyageurs mal levs qui la payent sans rflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais d entrer dans ce saint lieu, s'imaginent trop souvent tre par cela seul autoriss faire entendre, comme dans une auberge, des rclamations exagres ou des plaintes ridicules.... SAINT BRUNO. Aucun tranger ne devrait pntrer dans le couvent, ni le jour ni la nuit. MOI. Y pensez-vous, mon rvrend pre? Vous seriez actuellement la tte de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique. Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui viendraient seulement admirer les svres beauts de la solitude o jadis vous avez dit au monde un adieu ternel; mais repousseriez-vous les fidles dont les mes souffrantes ou troubles auraient besoin de vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la bont du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir? videmment non. Comment choisir, d'aprs leur apparence extrieure, moins d'tre dou d'une intuition divine, entre tous ceux qui se prsenteraient sous un prtexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastre, le voyageur que la tempte, si frquente dans vos montagnes, aurait surpris au milieu des forts voisines, et qui, aprs avoir longtemps err travers les sapins, arriverait mouill jusqu'aux os, puis d'motions et d'efforts, mourant d'inanition, l'asile o l'aurait guid une lumire libratrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si vous n'osez pas me rpondre, c'est que dans ces diverses circonstances, vous ouvririez votre demeure et votre coeur tous ceux qui solliciteraient de votre bont, de votre dvouement, un secours physique et moral. coutez le court rcit que je vais vous faire et vous reconnatrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous. Il y a quelques annes, la cohue de badauds que l'on rencontrait dj sur cette route, alors ouverte seulement aux pitons et aux btes de somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment religieux, et qui monte la Grande-Chartreuse comme elle irait au parc d'Asnires, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis, les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je rsolus de chercher, pour mon plerinage annuel, un chemin moins frquent, ft-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphin, le docteur E..., m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la Cochette. Nous tions srs, me dit-il, de jouir, dans une solitude complte, des innombrables beauts de ce passage; car ce chemin, presque inconnu, est peu frquent, et le col escarp de la Cochette ne peut tre escalad que par des pitons exercs aux courses de montagnes; les mulets ne sauraient y passer. Je m'empressai d'accepter. Nous partmes donc, accompagns de sa femme et de ses deux filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du dvouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matine une pauvre femme malade. Il tait neuf heures quand nous quittmes le village de Saint-Robert, situ sur la route de Lyon, six kilomtres de Grenoble, pour monter Proveysieux. Plus malheureusement encore, nous rencontrmes le cur de ce dernier village, et, malgr les protestations du docteur, qui avait dj fait plusieurs fois cette belle course, il persuada Mme E.... que trois heures devaient nous suffire pour aller la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages charmants et varis que nous offrit le chemin: l, un ruisseau qui bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui serpentait mlancoliquement travers une jolie prairie; ici, des grottes nombreuses, perces dans les flancs arides d'une montagne chenue; derrire nous, au del de la longue et gracieuse valle de Proveysieux, entre le casque de Nron et Rochepleine, tout un monde de cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins sculaires, comme l'abme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon solitaire, dont les herbes et les fleurs s'levaient jusqu' la ceinture. La monte du col de la Cochette fut un peu pnible. On se reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour dcouvrir un splendide point de vue. Au sortir des forts, o le sentier est fort roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tent de faire une courte halte sur ses pais tapis de gazon. D'ailleurs n'est-il pas ncessaire d'achever ses provisions? quoi bon se fatiguer plus longtemps les porter? N'aperoit-on pas les clochers du monastre? Le jour commence baisser! Qu'importe? le couvent est en vue! pourquoi se presser? Nous ne htmes donc point le pas, et, quand nous atteignmes les prairies de Vallombre, la nuit y tait aussi arrive. Nous avions traverser, pour descendre au Guiers, une paisse fort de sapins. peine nous fmes-nous engags sous cette vote sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetmes sur la gauche, afin de ne pas prendre droite un chemin qui devait nous conduire la porte du dsert. Le lit alors dessch d'un torrent nous parut tre le sentier que nous cherchions. Nous le descendmes, mais nous ne tardmes pas reconnatre notre erreur; car nous tions obligs de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions dj, l'extrmit infrieure de ce couloir escarp form par les eaux, le Guiers se briser avec un fracas tourdissant contre les rochers qu'il roule depuis des sicles. L'obscurit tait profonde; le froid devenait trs-vif. Notre inquitude croissait de minute en minute. Que faire? Continuer descendre, c'tait se vouer une mort presque certaine; remonter jusqu' la prairie, il n'y fallait pas songer. Nous emes un moment l'ide de bivaquer, mais nous n'avions ni vivres pour ranimer nos forces puises, ni vtements pour nous garantir de l'humidit glaciale de la nuit, et nous tions dj affams et tout mouills de sueur. Une simple halte et t surtout pour les deux jeunes filles un vritable danger. En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis retentir tous les chos de la fort d'un cri prolong bien connu des montagnards. Le torrent qui menaait de nous engloutir rpondit seul mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes compagnons, je me lanai rsolument travers les tnbres dans la direction o j'esprais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus le bonheur de russir, et bientt nous fmes tous cinq runis dans la bonne voie. Mais le plus difficile restait encore faire. Il fallait dans cette fort mme franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre, construit en dos d'ne une assez grande lvation au-dessus du torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous tions porteurs avaient t inutilement brles. Nous sondions le terrain droite et gauche pour ne pas nous prcipiter dans les Guiers, et nos btons ferrs s'enfonaient d'un ct dans le vide. Nous ignorions alors que le pont ft en biais. Jamais, je crois, voyageurs attards n'ont t gars, dans une obscurit plus profonde. Enfin une nouvelle tentative mon bton alla chercher si bas un point d'appui qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abme. Mes amis me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrta; mais, comme je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frmis plus tard quand je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune frayeur, et, en me relevant, j'aperus l'arche du pont qui se dressait sept ou huit mtres au-dessus de ma tte. Le torrent franchi, nous tions sauvs. Toutefois il y avait encore un long trajet parcourir avant d'atteindre le couvent. Les motions que nous avions prouves, plus pour les autres que pour nous-mmes, avaient doubl notre fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappmes la porte du monastre. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant le temps tait beau. Si vous nous aviez entendus, mon rvrend pre, ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous tiez venu nous ouvrir, auriez-vous refus de nous recevoir malgr le rglement qui fixe huit heures, je crois, la fermeture dfinitive des portes? Non certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une reconnaissance ternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent frre Grasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire _l'addition_ des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur compte, ct d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de Saint-Laurent-du-Pont la Grande-Chartreuse et la marche des trains du chemin de fer de Paris-Lyon la Mditerrane, j'prouve quelques-unes des motions qui ne manqueront pas de vous troubler lorsque nous arriverons tout l'heure au couvent.... [Illustration: La gorge de Trente-Pas.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cde la place mon collaborateur et ami, M. lise Reclus, qui va conduire mes lecteurs dans d'autres rgions du Dauphin, qu'il connat et qu'il dcrira mieux que moi. Adolphe JOANNE. [Illustration: Le Mont Viso.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.] EXCURSIONS DANS LE DAUPHIN, PAR M. LISE RECLUS[5]. 1850-1860. [Note 5: Suite et fin.--Voy. pages 369 et 385.] I La Grave. -- L'Aiguille du Midi. -- Le Clapier de Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Brarde. -- Le col de la Tempe. Dans les deux numros prcdents du _Tour du monde_, M. Adolphe Joanne a dcrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphin: le pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il faudrait crire des volumes pour les faire connatre comme ils le mritent, ainsi que tant d'autres parties de cette belle province: le Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette tonnante chane de montagnes laquelle les formes tranges et hrisses de ses pics, ses oblisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncels dans ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de Dvoluy (_devolutum_), synonyme d'croulement. Ce groupe de montagnes, ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les cts par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l'un de ses affluents rongent les bases; le Mont-Aurouze, grand pic qui se dresse son extrmit mridionale, est entour de talus de pierres et de dbris tincelants au soleil comme des contre-forts de marbre blanc; tous les sommets qui partent de ce colosse l'apparence volcanique semblent des entassements de montagnes en dsordre; on ne voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec lesquelles la charmante valle de Saint-tienne, situe au centre du groupe, comme au fond d'un cratre, et les vastes forts de la Chartreuse de Durbon, produisent un dlicieux contraste. Mais quel que soit l'intrt offert par cette chane trange du Dvoluy, elle le cde sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l'Oisans, le plus remarquable de la France avant l'annexion de la Savoie. Ce massif de terrains granitiques situ dans les deux dpartements de l'Isre et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du ct du nord, il prsente un front de montagnes pic spares des Grandes-Rousses et de la chane mridionale de la Savoie par la dpression du Lautaret et l'troite combe de Malaval; au sud, il dresse comme un promontoire la montagne escarpe de Chaillol-le-Vieil dominant la haute valle du Drac; l'est et l'ouest, il est limit par une srie de cols gazonns et de sommets calcaires; de profondes valles, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde, le Fournel, le Vnon, la Sveraisse, entaillent ce massif et prsentent les seules voies qui donnent accs aux hautes sommits pendant les plus beaux jours de la belle saison; encore ces valles aboutissent-elles sans exception quelque muraille croulante et souvent inabordable du glacier qui remplit uniformment les cirques et recouvre les sommets, vaste tendue blanche que percent a et l de noires aiguilles mouchetes de neige. Le soulvement du Pelvoux, d'une hauteur moyenne de deux mille cinq cents quatre mille mtres, n'a gure que quarante kilomtres de long sur trente kilomtres de large; cependant, il offre dans ce petit espace un vrai ddale de neiges, de glaces, de moraines, de fissures troites, de rochers et de pics: on pourrait cheminer pendant des annes dans ce labyrinthe de montagnes sans le parcourir en entier. Ce massif si remarquable par ses beauts naturelles et ses phnomnes grandioses est encore peu prs inconnu, si ce n'est aux botanistes et aux gologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n'ont encore t visits que par les chamois et les chasseurs; plusieurs pics levs attendent encore leur nom; tel col, qui fait communiquer les valles les plus importantes des deux versants, n'a encore t franchi que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante valle ouverte au pied mme de la montagne qui a donn son nom au massif entier, ne reoit peut-tre pas dix voyageurs par an. Sans aucun doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Brianon, connaissent bien mieux _de visu_ ou par ou-dire les beauts de la Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur horizon. Heureusement qu'un cossais, M. Forbes, a visit les hautes valles du Pelvoux et racont son voyage ses compatriotes[6]. Esprons qu'une pacifique invasion d'Anglais nous apprendra que cette rgion de notre patrie n'est pas moins belle que bien des pays trangers fourmillant chaque anne de touristes innombrables. Il est temps que les Franais apprennent connatre la France. [Note 6: _Norway and its glaciers visited in 1851; followed by a Journal of excursions in the High Alps of Dauphin_, Berne and Savoy, by James D. Forbes, Edinburgh, Adam and Charles Black. 1853.] Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans contredit celui que l'on contemple du haut de l'arte mridionale de la Maurienne; de ce ct la citadelle de montagnes se prsente dans toute sa largeur comme une muraille pic, depuis les glaciers de Montier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pturages du Mont-de-Lans: on n'en est spar que par une combe noire semblable une fissure et que l'on croirait peine loigne d'un jet de pierre. Un jour, accompagn de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau panorama du haut du col de l'Infernet, situ en face mme des plus hauts sommets de l'Oisans. Derrire nous ce n'tait qu'une mer de brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les valles et les montagnes; nos pieds, une lumire blouissante clairait de rares champs de neige crouls dans un cirque, dorait une colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abme comme un cne volcanique, et lanait mme quelques rayons incertains dans le gouffre noir de la combe de Malaval; au del, les brouillards cachaient le ciel jusque prs du znith et reposaient encore sur toutes les cimes du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb, semblables des pans de nuages, et les bases noirtres des montagnes o croissent grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par degrs, le vaste rideau de vapeurs remonta; a et l de larges troues s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le dchira lambeau par lambeau et en parpilla les dbris dans l'air bleu o ils disparurent lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en longues tranes sur les artes vives des contre-forts, battirent en retraite devant l'implacable soleil, s'enroulrent autour des hautes cimes, ou bien s'tendirent comme de l'argent mat sur le mtal blouissant des nvs. Toutes les glaces se montraient dans leur splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave, blanches cataractes aux vagues souleves par de longues artes et des rochers aigus; a et l, sur les escarpements, on voyait les tranches bleutres de la glace d'o se dtachent parfois des pans normes, cristaux de cinquante mtres qui tombent d'un jet du sommet des rocs, roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et s'crasent au milieu des pturages en longues coules d'une blancheur clatante. Au del des dmes arrondis qui limitent les champs de glace apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus des neiges, des roches et des cimes, trnait ternelle et splendide la pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un lger brouillard qui lui faisait une aurole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes avec l'azur trop cru du ciel. Les voyageurs qui dsirent se rendre directement de la Grave dans la valle du Vnon, ouverte au centre mme du massif du Pelvoux, peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac, semblable un amphithtre romain aux gradins concentriques. Du haut d'un dme de glace, qui s'arrondit trois mille six cent soixante-treize mtres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige trou de pics et domin par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par del les deux chanes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec ses aiguilles et ses glaciers comme une le escarpe au milieu d'une mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux gants des Alpes est vraiment grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas tre bravs de gaiet de coeur, et le touriste prudent se gardera de tenter les crevasses du glacier du Lac, les ardoisires de Saint-Christophe, les moraines de la Selle et les dfils du Diable, qui mnent dans la valle du Vnon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mmes, suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpe du Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vnosc par l'alpe du Mont-de-Lans, pturage dont le clbre Linn connaissait dj les plantes rares; c'est la beaut de ce pturage que les habitants de Vnosc doivent indirectement leur prosprit. Souvent visits par des botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mmes, et chaque anne, dans leurs migrations priodiques, ils vont exercer le commerce des plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en Angleterre, et mme jusqu'en Russie et en Amrique; de retour dans leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou mme la fortune. Vnosc parpille ses maisons blanches et roses sur des croupes mollement arrondies, qui s'abaissent d'tage en tage jusqu'aux bords du Vnon. L'ensemble de la valle offre un charmant tableau: les habitations sont demi caches sous le branchage des grands noyers; le Vnon, aux eaux d'un bleu ple comme les glaciers qui les ont produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de prairies et plonge dans une fort de sapins: au loin on aperoit des neiges et le cirque de pturages au fond duquel se cache le lac de Lauvitel. Mais peine a-t-on march pendant quelques minutes en remontant le cours du Vnon que le paysage change tout coup de caractre: on vient d'entrer dans le _clapier_ de Saint-Christophe. Toute trace de vgtation a disparu; on ne voit plus que blocs entasss en dsordre, semblables des tours, des pans de murailles, aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes disparaissent eux-mmes derrire l'accumulation de ces dbris normes; on entend mugir le Vnon une grande profondeur sous l'amas des rochers crouls; a et l brille travers une ouverture troite l'cume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout en vertu d'un quilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos d'une nature insurge contre ses propres lois et l'on tremble presque en suivant l'humble sentier qui serpente la base des rochers, se glisse dans leurs interstices, s'attache leurs anfractuosits, et passe sous leurs votes hardies. [Illustration: CARTE du DAUPHIN PARTIE ORIENTALE (Isre et H{tes} Alpes). Dresse par A. Vuillemin Grav chez Erhard R. Bonaparte 42.] Pour saisir d'un coup d'oeil l'ensemble du chaos et se faire une ide du gigantesque croulement, le voyageur qui peut disposer de quelques heures de loisir fera bien de gravir la suite des chvres les escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayes de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les degrs ingaux du roc, puis en suivant les _passerelles_ vertigineuses suspendues au flanc de la montagne, et en pntrant dans les couloirs troits d'o s'croulent au printemps des avalanches de neiges et de pierres, on finit par atteindre une terrasse de pturages d'o la vue s'tend librement sur la valle du Vnon. plus de mille mtres de profondeur, immdiatement au-dessous du rebord de la terrasse, apparat le torrent bleutre serpentant au milieu d'un champ de pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du clapier. En face l'immense croulement se montre dans toute sa hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moiti de montagne formant, avec ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cne de dbris aussi lev que le Vsuve, et barrant compltement la valle de son norme talus. Sur la face du mont rest debout, on voit en partie l'escarre blanche de laquelle s'est dtach ce chaos formidable de pierres. Un lger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azures jettent un voile transparent sur les rochers pars de la base; droite et gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges suprieures bondissent dans la valle du Vnon et secouent au vent leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-mme qu' faire un pas pour tomber de chute en chute dans l'abme effrayant, si profond qu'il semble appartenir un autre monde. [Illustration: Le pont du Diable, prs du village de Saint-Christophe.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.] Cette troite valle, plus nue et plus sombre en certains endroits que la combe de Malaval, ne mrite pas d'tre clbre uniquement cause de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un petit pont d'une arche bord de garde-fous peints en rouge: c'est le pont du Diable. Il n'est gure de valle des Pyrnes et des Alpes qui ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers, mais ces travaux mritent rarement le nom que les montagnards leur ont orgueilleusement donn. Le pont de Saint-Christophe, lui-mme, n'offre rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'o sort le torrent du Diable, et plus bas, l'abme o il se perd, offrent un spectacle vraiment infernal. En amont, du ct des glaciers de la Selle, l'eau jaillit d'une troite fissure entre deux rochers perpendiculaires stris de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'cume, le ruisseau descend en cascades qui se sparent, se rejoignent, s'entre-croisent, se sparent de nouveau, puis se runissent en une seule masse pour tomber sur des blocs bouls, qui les font rejaillir en fuses de perles sur des buissons ondoyants penchs au-dessus de la chute. Un moment calme, l'eau du torrent s'tale en tournoyant, puis, glissant au-dessous du pont par un troit canal, s'abme une seconde fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'cume blanchissant peine au fond de l'obscurit; plus bas, on entrevoit les spirales d'un tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste cach par les lvres de l'abme et les branchages des frnes qui croissent dans les fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant. Les glantiers en fleurs, des touffes de fougres et de scolopendres se font jour travers les pierres descelles du pont et recourbent leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours humides de rose, tapissent a et l les parois du gouffre. Un bruit tourdissant rsonne sans cesse dans la gorge et se rpercute de roche en roche. Le petit hameau de la Brarde est situ l'extrmit de la valle du Vnon dans un site qu'on pouvait bon droit, il y a encore une vingtaine d'annes, appeler le Bout du Monde. cette poque, aucun montagnard, pas mme un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les quelques habitants de la Brarde, agglomrs dans leurs petites cabanes demi enterres dans le sol, ne communiquaient avec le reste du monde que par la valle de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est plus ainsi, grce au courage et l'adresse des deux chasseurs Roudier pre et fils. Ils ont dcouvert au milieu des glaces trois cols de plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la valle de la Brarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont dj guid par ces passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que c'est des Anglais que revient l'honneur d'avoir inaugur la traverse des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont pntr de la valle de la Brarde dans le Val-Godemar par le col de Sas, quelques jours aprs que ce passage et t fray par Roudier pre. Depuis cette poque, il ne s'coule gure d'anne sans qu'un ou plusieurs touristes franais, anglais ou mme amricains viennent rclamer les services des intrpides chasseurs de la Brarde; mais la plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et redoutent avec raison la traverse des cols. En compagnie d'un ami qui dsirait passer avec moi dans la Vallouise, je quittai la Brarde par une froide matine de juillet, une heure environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait uniformment toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait peine de voir quelques pas devant nous les pierres parses dans les pturages; la voix mme du torrent tait assourdie par les couches de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes mtorologiques nous inconnus, nous promettait une belle journe et nous le suivmes avec confiance. En effet, ds que nous emes commenc gravir les roches arides ou parsemes de genvriers rabougris qui hrissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dme de brouillard qui recouvrait la valle s'amincit peu peu et prit la teinte jauntre de l'air clair par les premiers rayons du soleil. Enfin, arrivs sur une pente de neige, nous mergeons de la couche la plus leve des vapeurs et nous voyons se drouler autour de nous tout l'amphithtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans l'ombre, les autres rflchissant timidement la lumire discrte du matin. L'arche d'o jaillit le Vnon apparat comme une petite cavit noire la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent lentement vers le col de Sas; en bas, sur la mer de vapeurs qui tourbillonne comme la fume d'un grand incendie, nos ombres se dessinent vaguement environnes d'un double arc-en-ciel qui se dplace chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-mme, avec toutes les aiguilles de sa crte, repose sur les ondes mouvantes des brouillards. La magnificence du spectacle augmente mesure que nous montons: le soleil fait resplendir d'un clat plus intense la blancheur immacule des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent comme une arme en droute; par del les crevasses et le champ de neige qui nous sparent encore de l'arte du col, nous voyons grandir incessamment les pics les plus levs du Pelvoux, l'Ailefroide, les deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mtres au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons nos pieds un cirque de glaces large de deux trois kilomtres, sillonn dans toute sa longueur de fentes troites et de moraines parallles semblables aux stries des fucus au milieu de l'Ocan. Une paix merveilleuse rgne sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des valles ne s'lve jusqu' ces hauteurs, la voix du torrent lui-mme a cess de retentir. Parfois une masse de neige s'croule d'une terrasse de rochers et s'abat dans le cirque, accompagne d'un nuage de poussire et suivie d'un long roulement d'chos, comme celui de la foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce dsert, si ce n'est la trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur la surface du champ de neige ride par le vent comme les rivages de la mer sont rids par les flots, les pierres parses sont bordes de cristaux de glace que le brouillard vient de dposer; a et l des touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gane de givre, des penses, de petites gentianes, des myosotis, des oeillets roses aux racines enfonces dans un coussin de mousse verte, jaillissent travers la couche de neige: souvent ces plantes sont couvertes de quelques flocons frachement tombs; on dirait que la neige est veine de sang. Quelle charmante lgie un pote de l'cole mlancolique pourrait faire sur ces penses et ces myosotis, les dernires fleurs qui accompagnent l'homme dans les rgions de l'ternel hiver! Le glacier qui s'tendait nos pieds, offre le seul chemin par lequel on pntre de la valle de la Brarde dans la Vallouise: il est connu sous le nom du glacier Noir. Il reoit presque toutes les neiges du Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers crouls des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines dans un dfil large d'un demi-kilomtre au plus, et vient, la base septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie l'extrmit infrieure du glacier Blanc, galement trangle entre deux parois de rochers verticaux. l'endroit o ils s'effleurent par leurs moraines latrales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et peut-tre que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux tudier tous les phnomnes que prsentent ces tranges fleuves de glace sur lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir s'entendre. Vu de la plaine de dbris qui s'ouvre entre les deux moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est tellement charg de dtritus de toute espce qu'il semble une immense coule de boue, pareille celle que vomissent les volcans de Java: on ne reconnat la nature de sa masse que par les crevasses bantes dans lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de pierre et des tranes de cailloux. la base du glacier s'appuie une effroyable moraine de plusieurs centaines de mtres de haut, compose de fragments de roches arrachs toutes les montagnes avoisinantes; des ruisseaux boueux s'chappent de cet amas de blocs et se tranent lentement travers les dbris de la plaine. De l'autre ct, le glacier Blanc, presque entirement libre de rochers, se termine par de gigantesques degrs et appuie sur le sol des contre-forts verticaux qui le font ressembler une patte de lion. Ses assises sont d'un blanc pur, a et l ray de rouge et de jaune d'or; de son arche mdiane admirablement cintre s'chappe l'affluent principal du Banc, aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vnon. En face du confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une flche gothique, hrisse de clochetons et portant dans ses anfractuosits des champs de glace trs-courts, mais trs-pais, ressemblant des marches massives de marbre blanc. sa base, croissent quelques mlzes rabougris. Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il s'coule peu d'annes qui ne comptent leur moisson de victimes. Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui gardait ses brebis dans un maigre pturage situ sur le bord d'un glacier, avait gliss sur une pente de mousse et disparu dans une crevasse: on n'avait pu dcouvrir son corps mutil qu'aprs deux jours de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement ne se termina pas d'une manire fatale, avait eu lieu prs du mme endroit. Un ptre, arrt sur la surface du glacier, sondait avec son bton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse. Soudain la neige s'affaisse et l'entrane; avant qu'il ait song se jeter en travers de la fente, il se trouve vingt-cinq mtres de profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonch de pierres. Sa position tait tout fait dsespre: sa place, aucun autre n'et song sortir de cette fissure troite qui laissait peine un rayon de lumire descendre jusqu' lui. Les cris taient inutiles; car personne ne l'avait accompagn sur le glacier; autour de lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que le roc de granit; il se sentait gel par le souffle aigre et froid qui glissait dans la crevasse; ses vtements mouills se glaaient sur son corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui devait lui sembler invitable, il se met hardiment l'ouvrage; avec la petite hache qui termine son bton, il taille intervalles gaux, dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui servent d'chelons pour remonter peu peu; il arrive ainsi jusqu' une dizaine de mtres au-dessous de la surface du glacier; mais cet endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de marches, et qu'il est oblig de s'arrter dans son ascension. Son courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espce de niche, et vis--vis, deux entailles rapproches; ensuite il redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il place dans les marches de la paroi oppose; puis il s'assied sur la grosse pierre, afin d'viter son corps le contact de la glace humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi oppose, et ne cesse de _battre la semelle_ pour maintenir la chaleur vitale. Il resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu mi-hauteur de la crevasse; le lendemain matin, les bergers envoys sa recherche entendirent ses cris et le retirrent encore vivant hors de la fente du glacier. Ce hros, qui dploya tant de courage et de prsence d'esprit, est un crtin l'oeil terne, la parole embarrasse, au long gotre pendant; sa place, tout homme de sens se serait abandonn au dsespoir, ou bien aurait crois ses bras en invoquant la mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible situation et c'est pour cela qu'il russit sauver sa vie. II La Vallouise. -- Le plateau de Puy-Prs. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village des Claux. -- Le Mont-Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des habitants. La Vallouise, jadis appele Valpute, est une valle tortueuse, longue d'environ vingt kilomtres, depuis les moraines du glacier Noir et l'arche du glacier Blanc jusqu' son confluent avec la valle de la Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants des Alpes dauphinoises: il faudrait mme aller jusqu'en Pimont pour trouver des sites aussi gracieux, des forts aussi vastes, des plateaux plus riants et mieux cultivs. C'est la rencontre des terrains gologiques qui composent cette partie des Alpes que la Vallouise doit la richesse de sa vgtation et la diversit de ses aspects. Les gorges suprieures appartiennent encore au Pelvoux et traversent les formations primitives: l, ce ne sont que glaces, rochers crouls, murailles de rochers pic, cascades mugissantes; au point de contact des terrains primitifs et des grs anthracite, des bouquets de sapins sont pars sur les pentes et sur le bord des torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de trembles, de htres, de mlzes, ses larges croupes herbeuses, ses buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boiss, domins par d'pres crtes calcaires semblables aux ruines de gigantesques murailles. Le chef-lieu de la valle, dcor par les habitants du nom de Ville-Vallouise, ou plus brivement de Ville, ne mrite gure son nom ambitieux: c'est un misrable village, aux ruelles tortueuses, aux chalets enfums qui semblent porter la trace de rcents incendies. En outre, les maisons situes sur le bord du torrent ont t en partie dtruites par l'inondation de 1856: depuis cette poque, on n'a rien fait pour rparer le dsastre; les chambres et les greniers dlabrs sont encore ouverts tous les vents, et ces pauvres dbris de constructions ruines sont la merci de la premire crue. Les habitants de Ville-Vallouise n'oseraient gure s'enorgueillir de leur patrie s'ils n'avaient les fresques de l'glise reprsentant saint Christophe et l'enfant Jsus. Cette ignoble peinture, qui occupe presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse oeuvre d'art; ils l'admirent consciencieusement et montrent avec satisfaction aux trangers les longues jambes rouges du gant, son pourpoint bleu, sa face paterne et dbonnaire. Que dites-vous de notre saint Christophe? me demandait un Vallouisais. A-t-on d'aussi belles peintures Paris? [Illustration: Le lac de l'chauda.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.] Si le village lui-mme n'est remarquable que par le dlabrement et la salet de ses constructions, en revanche sa position est vraiment belle. Il est situ au confluent de deux valles, au pied d'un promontoire crnel de rochers et portant sur son plateau presque uni de vastes pturages sems de chalets et de bois. D'un ct le Gir, qui reoit toutes les eaux du Pelvoux et de l'chauda; de l'autre ct, l'Onde alimente par les neiges de l'Alp-Martin, de Bonvoisin, du Clard, environnent le village et se runissent pour former la Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va se jeter un kilomtre au nord de l'Argentire. Des talus de sable et de pierres rouges, tombs des cimes du Sablier et du Montbrison, cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du Gir; par un heureux contraste, les vastes forts de la Ville recouvrent les montagnes de la valle de l'Onde; mais quel que soit le charme dont ces forts revtent le paysage, elles le cdent en beaut au plateau riant de Puy-Prs qui s'tend au sud-est de Ville-Vallouise sur une longueur de cinq kilomtres et une largeur de prs de trois kilomtres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise: des prs, arross par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne dbordent jamais, occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau; des bouquets d'aunes et de frnes croissant au bord des ruisseaux gayent les premires pentes et laissent entrevoir a et l les villages et les hameaux parpills mi-cte; plus haut, viennent les champs d'orge et d'avoine l'abri dans une large dpression qui occupe presque tout le sommet du plateau; plus haut encore, ce sont des bois de mlzes d'abord clairsems, puis runis en une vaste fort qui tapisse tout le versant; enfin deux escarpements calcaires jaillissent de la verdure, spars par le col bois de la Pousterle. De ce col, on jouit d'une vue vraiment ravissante sur la fort de mlzes et les cultures du plateau: au del du promontoire de Ville-Vallouise se dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses; leurs bases se contournent la valle du Gir, et, plus loin, celle d'Ailefroide jusqu'aux glaciers Blanc et de l'Encula, dont la surface semble hrisse de vagues comme une mer agite par l'orage. [Illustration: Le Pelvoux.--Dessin de Sabatier d'aprs nature.] La Vallouise forme un monde part, et rien ne serait plus facile que d'en faire une vritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour ainsi dire du ct de la barrire de glaciers qui la spare l'ouest de la Brarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait tre envahie au nord que par le col de l'chauda et le sentier scabreux de Presles, au sud par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrs de neige de l'Alp-Martin et de la Cavale. l'est, le promontoire qui se prolonge entre la Vallouise et la Durance tait jadis fortifi au moyen de retranchements et de tours, aujourd'hui en ruines. Quel fut le constructeur de cette muraille btie entre la Durance et la Gironde, plus d'un kilomtre en amont du confluent? C'est l une question souvent dbattue, mais non rsolue par les archologues du Dauphin. Peu nous importe d'ailleurs, car en cet endroit mme un fait gologique des plus intressants jette singulirement dans l'ombre tous les travaux attribus aux archevques d'Embrun, aux seigneurs de Brianon ou mme aux mirs sarrasins. Immdiatement en amont de la muraille ruine qui dfendait l'entre de la Vallouise, la Durance coule entre deux parois de rochers compltement pic, taills sans aucun doute par l'action incessante des eaux lors du soulvement de cette partie des Alpes. une cinquantaine de mtres au-dessus du lit actuel de la rivire, ces parois se terminent soudain, et des deux cts s'tend une surface relativement unie, mais assez troite, semblable la marche d'un degr gigantesque; chacun de ces plateaux qui surplombe le lit de la Durance, est son tour domin par une paroi trs-abrupte qui escarpe le flanc de la montagne. L'ancien chemin de Brianon passait sur le plateau oriental, et peut-tre que a et l ses lacets avaient t taills dans le roc: il n'en fallait pas davantage aux savants du Dauphin pour leur faire supposer que la gorge elle-mme avait t ouverte de main d'homme; d'aprs les uns, les rochers qui obstruaient le passage auraient t dissous par le vinaigre d'Annibal, d'aprs les autres, ce percement grandiose serait l'oeuvre de Cottius, d'aprs d'autres encore, le chef sarrasin Rostan aurait fendu la montagne pour faire passer dans la valle de Brianon ses bandes envahissantes: de l viendrait la gorge son nom de Pertuis-Rostan. Cependant il suffit de regarder pour comprendre que les deux plateaux des versants opposs sont le reste d'un ancien lit de la Durance, lit que le torrent a sci lui-mme par le milieu dans toute sa longueur, afin d'y creuser l'espce de _caon_[7] dans lequel ses eaux coulent aujourd'hui. [Note 7: Voir la 23e livraison du _Tour du monde_.] Si l'on monte sur l'un des mamelons pierreux qui sparent le confluent de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier torrent a lui-mme chang d'allure depuis les ges gologiques. De nos jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu' cinq cents mtres environ de Pertuis-Rostan; l, il se recourbe tout coup vers le sud, et, passant dans une gorge troite, court paralllement la Durance pendant plus d'un kilomtre. Autrefois ses eaux se dversaient directement dans le torrent principal par la dpression du col de la Bathie, situ ct de Pertuis-Rostan et peu prs la mme hauteur, en amont de l'ancien mur qui fermait la Vallouise. Ainsi le soulvement des Alpes a forc les deux torrents se frayer un nouveau lit: la Durance l'a excav dans la gorge o elle passait dj, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant la dpression de la Bathie, obliquait droite et se frayait une issue travers le flanc de la montagne de Pousterle. Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Brianon Gap serpentant sur le flanc de la montagne de la Besse, il en est peu qui remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie; la vue est invinciblement attire vers le Pelvoux, qui dresse l'horizon ses deux cornes de rochers spars par un long couloir de glaces: c'est le roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pntrent dans cette valle ne peuvent se dispenser d'aller visiter au moins la base du gant. Si l'on veut tenter l'ascension de cette montagne, ou seulement parcourir les valles qui s'ouvrent alentour, il faut choisir pour quartier gnral le village des Claux, situ cinq kilomtres en amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d'Ailefroide et de l'chauda, dont les eaux runies forment le Gir. Les Claux, en patois _Claou_, c'est--dire _Clef_, sont en effet la clef des valles suprieures, car les chalets de ce village sont btis au point de contact des terrains granitiques et des formations calcaires; l, le sol presque uni de la valle est domin de tous cts par des ressauts levs, d'o les torrents descendent en rapides et en cascades; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont dans une vritable impasse. Les constructions de ce village sont encore plus misrables que celles de Ville-Vallouise; mais, en revanche, le paysage est peut-tre plus beau dans son cadre resserr: les diverses essences d'arbres s'y mlent en groupes plus pittoresques et les eaux y ruissellent en plus grande abondance; au milieu des prairies ombrages gazouillent de toutes parts les canaux d'irrigation, empruntant leur eau transparente l'chauda ou leur onde laiteuse au torrent d'Ailefroide. C'est le versant mridional surtout qui fait la beaut de ce coin de la Vallouise: il est recouvert, jusqu' la hauteur de deux cents mtres, de frnes et de trembles, travers lesquels on voit briller les innombrables cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes successives ou glissant discrtement sous le feuillage. quelques mtres au-dessus de la plus haute cascade, l o commence se faire sentir l'pre souffle des glaciers, l'herbe courte remplace tout coup les grands arbres; la limite entre la vgtation et l'aridit est marque par une ligne inflexible, droite comme si elle et t tire au cordeau. L'eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande partie du petit lac de l'chauda, bassin ovale qui engouffre dans son sein les blocs tombs des roches surplombantes, et laisse flotter sa surface les glaons translucides, petits _icebergs_ dtachs de la base du glacier de Sguret-Foran. Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparat dans toute sa majest. Sa double pyramide appuye sur des contre-forts galement pyramidaux, ses glaciers troits qui semblent taills pic, ses terrasses herbeuses environnes de prcipices, les neiges saupoudrant ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractre grandiose; par son norme masse, il cache compltement la Barre des Escrins et les autres cimes qui lui sont gales ou suprieures en lvation; il semble le monarque incontest de la chane; aussi a-t-il donn son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie avec celle du Viso, autre monarque, rgnant sur toute la chane des Alpes mridionales, depuis la dpression du Mont-Genvre jusqu'au col de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se termine aussi par deux cimes distinctes; autour de lui tous les sommets s'abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces; mais il a de plus que le Pelvoux le privilge de n'avoir jamais t visit. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviol jusqu' ce que l'aronaute puisse diriger son ballon et dbarquer du haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd'hui. D'aprs le tmoignage des guides et des rares touristes qui ont foul la cime du Pelvoux, cette montagne est trs-facile gravir pendant deux ou trois semaines de l't, alors que les pentes suprieures sont presque dgages de neiges; cette poque de l'anne, les bergers provenaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques ouverts quelques centaines de mtres du sommet. Lorsque les neiges d'hiver ont t peu abondantes, les glaciers sont d'un accs difficile parce que les crevasses non remplies par les nvs restent bantes dans toute leur largeur; les montagnes, en revanche, sont facilement accessibles, parce que le rocher reste nu et qu'il ne se forme pas de couloirs d'avalanches. Le contraire a lieu lorsque l'hiver a rpandu sur toutes les montagnes des couches paisses de neige: alors les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent inabordables. Les mmes circonstances qui m'avaient permis de traverser le col de la Tempe m'empchrent d'escalader le Pelvoux, et je dus me contenter d'errer dans les valles qui entourent la base de cette montagne. Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent traverse par une profonde coupure, et l'on se trouve sur une terrasse herbeuse, vrai paysage de Calame transport de la Suisse en Dauphin. Des rocs bouls reposent a et l au milieu des prairies; des sapins se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges et les monts travers leur large branchage; des troncs tombs de vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se tiennent en quilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le torrent d'Ailefroide. Au del d'une ancienne leve de moraines, aujourd'hui revtue de mousse et ombrage par un rideau de mlzes, on entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallire, talant ses maigres champs d'orge et ses prairies marcageuses au pied mme des escarpements en tages du Pelvoux. L sont pars les chalets misrables d'Ailefroide, situs au confluent du Banc ou ruisseau de Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nire, Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Cl. C'est la gorge de ce dernier torrent qu'il faut suivre quand on veut tenter l'ascension du Pelvoux. On peut galement pntrer par les glaciers de cette gorge dans le Val-Godemar, et l'examen de la carte nous fait supposer qu'on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans la valle de la Brarde; la distance serait un peu plus longue que par le col de la Tempe, mais le col qu'on aurait franchir est moins lev de prs de huit cents mtres. Aprs avoir march pendant deux heures dans la gorge de Capescure jusqu' la base du glacier du Cl, le voyageur qui se dirige vers le Pelvoux gravit droite une pente escarpe aboutissant une terrasse o se trouve le gte des bergers de Provence, form par la cavit d'un grand rocher tomb du haut de la montagne: c'est l que le touriste et son guide passent la nuit, tendus ct d'un grand feu de racines et de branches sches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le sommet d'un boulis de pierres, puis on escalade, en s'aidant des mains, les saillies d'une espce d'escalier de roches o coulent d'innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, o bondissent aussi des blocs de granit dtachs du flanc de la montagne. L'astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l'ascension du Pelvoux, venait de s'installer pour le djeuner sur l'un de ces gradins, lorsque tout coup un bloc d'un mtre cube environ vint tomber comme une bombe ct de lui, lanant dans toutes les directions une mitraille d'clats; heureusement que ni lui ni son guide ne furent atteints, et le repas, commenc sous de si fcheux auspices, ne fut pas autrement troubl. Arriv au sommet de l'escarpement, on se trouve sur un vaste plateau de neige d'un parcours facile, au milieu duquel s'lvent les deux plus hautes sommits du Pelvoux. De ces deux cimes, galement accessibles, on jouit d'une vue magnifique. On voit s'ouvrir ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l'aride valle de la Durance; l'ouest, la Barre des Escrins lve sa tte noire au-dessus des glaciers de l'Encula, de la Tempe et du Vallon; au del de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du Dauphin forment l'horizon des cercles concentriques de pics et de dmes; au nord, le mont Blanc crase toutes les autres cimes de sa masse norme; l'est, le mont Viso se fait remarquer par sa double pyramide lance. M. Durand, le premier touriste qui ait escalad le mont Pelvoux, croit avoir aussi aperu la Mditerrane; mais M. Puiseux n'a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n'avoir jamais vu du ct du sud d'autre mer que celle des brouillards ou des brumes reposant sur les plaines de Provence. [Illustration: Le mont Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet.--Dessin de Franais d'aprs M. A. Muston.] Depuis 1828, anne de la premire ascension, jusqu' nos jours, le mont Pelvoux n'a encore t gravi que par ces touristes franais; presque tous les Anglais qui ont pntr dans la Vallouise, avaient pour unique but de faire un plerinage la Balme-Chapelu, grotte situe au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation, dont la vote de granit, en partie effondre, peut encore abriter deux cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois perscuts. Inaccessible de toutes parts, si ce n'est du ct du torrent dont la spare une pente escarpe, elle offrait une retraite sre, et des tas de pierres que l'on voit prs de l'entre prouvent que les Vaudois taient disposs se dfendre. Les pauvres gens rfugis dans cette grotte consentaient vivre comme des ours dans la rgion des orages; loigns de leur patrie, privs de tout commerce avec leurs semblables, ils n'avaient d'autres ressources que les maigres rcoltes pargnes par le terrible hiver de la Combe; mais au moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans leur propre langue, sans crainte d'tre dcapits ou corchs vifs. Mais en une fatale nuit d'orage, ils furent tout coup surpris par une force considrable de soldats. Un petit nombre d'entre eux seulement put chapper au massacre et s'enfuir travers les glaciers, dans le Val-Godemar, et de l dans la valle de Freyssinires. Les montagnards de la Vallouise se racontent encore l'un l'autre l'histoire de ces malheureux trangers, peu peu transforme en lgende; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait; d'aprs eux, les Vaudois n'auraient jamais os braver les terreurs d'un hiver pass au milieu des glaces, des brouillards et des temptes, s'ils n'avaient pratiqu de noirs malfices et connu l'art de transformer les pierres en lingots d'or. En l'an de grce 1859, il s'est encore trouv des gens assez superstitieux pour creuser l'heure de minuit le sol de la Balme, dans l'espoir d'y dcouvrir des trsors cachs. Quelques annes auparavant, un prtre accompagn de deux sacristains avait russi dtacher de la vote enchante une pierre, qui, grce des incantations magiques, devait se transformer en un bloc d'argent; mais, le lendemain matin, la pierre remonta, dit-on, par une impulsion soudaine et se replaa d'elle-mme dans la vote de la grotte. Heureux celui qui saura dcouvrir les trsors cachs sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs magiciens et suppts du dmon! [Illustration: Mont Ferrand. Mont Charnier. Mont Chamouset. Mont Aurouze. LES MONTAGNES DU DVELUY.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] On le voit: les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d'avoir l'esprit dgag des antiques superstitions, et la plupart d'entre eux mriteraient de vivre en plein moyen ge. Il n'est pas un rcit de miracle qui ne trouve crdit chez eux, tout prodige est accept comme vrai sans examen. Un jour qu'un de mes amis, un peu ironique de sa nature, racontait une socit de Vallouisais les merveilles les plus tranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue, il s'aperut avec stupeur qu'on acceptait tous ses rcits sans arrire-pense; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient dans ces mes simples une croyance absolue. Spars du reste du monde par un cercle de glaces et de rochers, initis depuis quelques annes seulement la jouissance d'un chemin carrossable, les habitants de la Vallouise sont rests peu prs en dehors de tout progrs. Ils sont incontestablement bons, doux et nafs, mais on ne leur ferait aucun tort si on les comparait tel peuple barbare du nouveau monde ou de la mer du Sud. Pour apprendre connatre les moeurs des indignes de la Vallouise, qu'on entre dans une de leurs cabanes, et l'on verra que les huttes des Esquimaux[8] ne sont gure infrieures aux habitations de nos compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gtes improviss entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit, marbre ou porphyre; les plus superbes constructions, celles qui de loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont le toit bruni recouvre un vaste grenier gerbes, sont en ralit des bouges inhabitables pour tout homme dou du moindre instinct de propret. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du taudis, on ne peut d'abord rien distinguer dans l'obscurit gnrale, mais, en revanche, l'odorat est dsagrablement affect. Lorsque enfin les yeux se sont habitus ces demi-tnbres, on ne peut reconnatre les objets, tant ils sont confondus en dsordre et recouverts uniformment d'une paisse couche de suie. Aux noires poutres du plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des branches jadis vertes de sapin bnit, de ftides articles de vtement, sale dfroque transmise de gnration en gnration; des dbris de toute espce sont pars sur le sol presque visqueux; une table, un lit, un ptrin, et deux ou trois siges en bois qu' leur couleur on ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moiti de la chambre; une acre fume se mle l'air dj si corrompu. Prs du feu gt une bote de sapin noirci, hermtiquement ferme par des pices de toile ou de laine jadis vertes; cette bote, d'o s'chappent des gmissements lamentables, ressemble un cercueil, c'est le berceau d'un nouveau-n. Si le pauvre tre a eu le malheur de venir au monde vers le commencement de l'hiver, il est condamn vivre pendant huit mois de la ftide atmosphre qu'il a respire au jour de sa naissance; pendant cette premire priode de sa vie, de beaucoup la plus importante en rsultats pour sa sant future, ses poumons ne s'empliront pas une seule fois de l'air pur qui descend des montagnes; dans leur sollicitude, ses parents lui ont cr une atmosphre artificielle de la plus funeste insalubrit. Qu'on s'tonne ensuite de la mortalit des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu'on s'tonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de crtins! [Note 8: Voir la 2e livraison du _Tour du monde_.] Dans quelques villages, ces tres dgrads forment le tiers ou la moiti de la population. Abondamment pourvus d'un gotre majestueux qui ne fait que s'allonger et grossir avec l'ge, ils atteignent ds leur enfance le plus complet dveloppement possible de leur intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n'ont plus rien acqurir ds qu'ils sont arrivs l'ge de trois ans. cinq ans les petits crtins ont dj l'air placide et mr qu'ils doivent garder toute leur vie; leurs membres sont ramasss et trapus comme ceux des hommes faits; ils remplissent leurs fonctions de bergers ou de manoeuvres aussi bien qu'ils le feront dans la force de l'ge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit queue et large chapeau noir. Ils ont mme avant l'ge un certain gros bon sens, et s'ils appartiennent une famille de notables, rien n'empche qu'on ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de la paroisse: une seule chose leur manque, la force d'impulsion ncessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu'ils soient, se ternissent peu peu, leur bouche commence baver, leurs jambes hsitent et se tranent. pais, lourds, hideux, ils ne demandent qu' satisfaire leur faim, et la vue d'une cuelle de lait, d'un morceau de pain les satisfait compltement. Pour comprendre leur misrable tat, est-il besoin d'analyser savamment l'eau qu'ils boivent et de doser l'air qu'ils absorbent? Il suffit de pntrer dans les tanires impures o ils ont pass leur enfance. La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut gure mieux que leur logement; elle est simple, puisqu'elle se compose presque uniquement de pain, de laitage et de racines; mais le pain qui forme la base de l'alimentation est toujours de mauvaise qualit. Un usage antique et solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une anne entire; ainsi l'on montre aux envieux que la farine ne manque pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu'il n'a pas une rcolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute l'anne; mais il a honte de sa pauvret, et quand il s'agit de mettre de nouveau la main la pte, il se cache afin d'chapper aux regards des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou bien de seigle et d'avoine, a toujours got de poussire ou de moisi. Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir des moyens hroques. Sur la table est plac un gros billot de chne auquel est attach un coutelas tranchant; on introduit le pain sous l'instrument, et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine le coutelas, on parvient dtacher un morceau du bloc de pain soumis la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un clat de marbre, il faut le faire tremper pendant quelques minutes; les pauvres se contentent d'eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette opration. Semblables sous ce rapport toutes les peuplades isoles, les gens de la Vallouise n'ont point d'habitudes commerciales; ils tchent de vivre comme si le reste du genre humain n'existait pas, et chacun d'eux tche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce qu'il croit tre ncessaire ses besoins ou son agrment. Il se contente de vendre sur les marchs de Brianon et de la Besse les denres qu'il lui est absolument impossible de consommer lui-mme, et jamais il n'achte qu' la dernire extrmit les objets les plus indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son maon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier; mme lorsqu'il est oblig d'accepter l'intermdiaire du fabricant, il se croit tenu de fournir la matire premire. Quand il a besoin d'un vtement de drap, il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison, la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap sa femme qui taille la culotte ou l'habit sur un patron laiss par la grand'mre. De mme, les chemises du Vallouisais doivent tre faites du chanvre qui crot autour de son chalet; en outre, le nombre des _stres_ de chanvre qu'il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un oeil exerc peut toujours reconnatre l'tendue des chnevires situes dans une proprit, combien le matre a de chemises dans son armoire. Il est bon d'ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu'un symbole de richesse et restent invioles sur les planches de sapin jusqu'au jour o l'heureux possesseur les transmet solennellement son fils ou son gendre. Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mmes, leur foin, leurs crales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur vin, les habitants de la Vallouise sont obligs d'avoir des parcelles de terrain plusieurs lieues de distance, les unes l'origine, les autres l'issue de la valle, car les produits divers qu'ils demandent ne peuvent tre obtenus qu' diffrentes altitudes. Les habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des champs de crales, des prairies, des chnevires, quelques arbres fruitiers, ont aussi des chalets d't l'Ailefroide, la Sapenire, l'chauda, dans tous les pturages communaux o ils peuvent envoyer leurs moutons ou leur gros btail; d'un hameau, ils tirent leur seigle, leurs choux et leurs navets; prs d'un autre hameau, situ deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situs seize kilomtres des Claux, prs de l'issue de la valle, la base d'un rocher expos au soleil du midi; mais leur altitude dpassant mille mtres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les propritaires sont pourtant singulirement fiers. Au milieu du vignoble se trouve la cave o l'on emmagasine les deux ou trois barriques de liquide rcolt, et lorsque le vin manque chez les habitants des Claux, ils sont obligs de seller leur monture et d'employer toute une journe de travail pour aller remplir deux outres goudronnes. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit mesure qu'ils se rapprochent du village; peine arrivs, tous s'attablent pour fter le bon vin; une grande partie de l'outre entame se vide en l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journe cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvnients du systme que pratique l'indigne de la Vallouise en produisant sur sa proprit tous les objets ncessaires sa consommation. Protectionniste fidle aux saines traditions de l'conomie politique, il mange son bl, boit son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, btit son chalet avec son propre bois, sculpte lui-mme le berceau de son enfant et rabote le cercueil de son pre; il ne paye aucun tribut aux habitants des autres valles; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre, s'habille de vtements mal faits, se construit des cabanes insalubres, fait de ses enfants autant de petits crtins, et de plus il perd son temps qu'il pourrait employer d'une manire utile. Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une paisse neige remplit la valle et que les branches d'arbres portent chacune leur poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se rfugient, pour chapper au froid, dans les curies creuses au-dessous des maisons: les exhalaisons du fumier entass depuis plusieurs mois, la respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air, l'paisseur des murailles, mme la couche de neige qui obstrue toutes les issues, maintiennent une temprature confortable dans ces souterrains nausabonds. On y transporte les instruments culinaires, les rouets, les fuseaux, les branches bnites, l'antique pendule qui mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pave emporte les eaux mnagres et le purin des animaux dans le tas de fumier qui occupe l'extrmit oppose celle o sigent les dieux lares de la famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre supportable le sjour des curies. Le temps se passe assez agrablement pour les femmes qui ont toujours vaquer aux soins du mnage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, filer la laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu' se jeter sur la paille ct des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils soignent leurs btes, ils emploient leur temps dormir d'un long sommeil semblable celui des marmottes; parfois, dans leurs moments d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames. [Illustration: Ruines de la Chartreuse de Durbon.--Dessin de Karl Girardet d'aprs M. A. Muston.] C'est l un genre de vie inacceptable pour des hommes habitus au grand air, la libert du chasseur ou du ptre; aussi la plupart d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de Provence, quittent leurs pres montagnes pour aller sjourner jusqu'au printemps dans les rgions plus fortunes du Midi. Vrais nomades, ils habitent pendant la saison des chaleurs les fraches valles des Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les valles infrieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux climat des plages maritimes. Il serait dsirer qu'en hiver les hommes n'eussent pas seuls le privilge d'migrer dans les plaines tempres de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants, confins sous terre dans les curies infectes, n'osent plus sortir de peur de respirer l'air glac du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas o ils pourront migrer en masse vers les chaudes plaines du Midi, laissant les villages en garde quelques chasseurs? Le bien-tre des montagnards, leur sant l'exigent imprieusement, et si l'on dsire l'extinction graduelle du crtinisme, on ne peut recourir un moyen plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand les valles qui en ceignent la base leur font une ceinture de feuillage, autant elles sont effrayantes voir lorsqu'elles reposent sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste tendue des valles et des montagnes uniformment blanches; le ciel gris se confond avec l'horizon dentel des cimes; souvent les neiges tourbillonnent fouettes par la tourmente, et les avalanches s'croulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature inhospitalire, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent peine le droit d'exister. lise RECLUS FIN DU DEUXIME VOLUME. GRAVURES. Dessinateurs. Chapelle de Sainte-Rosalie (prs Palerme) Rouargue 1 Types et costumes siciliens Rouargue 4 Ruines Girgenti (Agrigente) Rouargue 5 Vue de Syracuse Rouargue 8 Taormine et l'Etna Rouargue 9 La Marine Messine Rouargue 12 Rocher de Scylla Rouargue 13 Stromboli Rouargue 16 Pigeonnier prs d'Ispahan Jules Laurens 17 Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend--Roud, Ispahan Jules Laurens 21 Collge de la Mre du roi, Ispahan Jules Laurens 24 Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, Ispahan Jules Laurens 25 Entre de Kaschan Jules Laurens 28 Une caravane persane au repos Jules Laurens 29 Types persans Jules Laurens 32 Faubourg de Thran Jules Laurens 33 La porte de Schah-Abdoulazim Jules Laurens 36 Dans une cour, Thran Jules Laurens 37 Types et portraits persans Jules Laurens 40 Groupe de Persans Jules Laurens 41 Dans l'Enderoun (appartement intrieur -- Costumes d'intrieur et de sortie) Jules Laurens 44 Choix d'armes, d'instruments et objets divers persans Jules Laurens 45 Le Dmavend Jules Laurens 48 Vue de l'le Saint-Thomas de Brard 49 Saint-Pierre, la Martinique de Brard 52 Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise) de Brard 53 Une sucrerie la Guadeloupe de Brard 56 La Pointe--Ptre, la Guadeloupe de Brard 57 Le port d'Espagne, la Trinidad de Brard 60 La baie de Panama de Brard 61 Vue des Bermudes de Brard 64 Costumes norvgiens d'Hitterdal Pelcoq 65 La valle de Bolkesj Dor 68 Costumes du Tlmark Pelcoq 69 La valle de Vestfjordal Dor 72 Intrieur d'auberge Bolkesj Lancelot 73 glise d'Hitterdal Wormser 75 Le Rjukandfoss Dor 76 Un chalet Bamble Lancelot 77 Vue du lac Bandak Dor 80 Le lac Flatdal Dor 81 Fjord de Gudvangen Dor 84 glise de Bakke Dor 85 Route de Stalheim Dor 88 Le Vringfoss Dor 89 Valle de l'Heimdal Dor 92 Femme du Sogn Pelcoq 93 Une noce en Norvge Pelcoq 96 Le march aux grains (Suez) Karl Girardet 97 Port de Suez Karl Girardet 100 Cimetire europen Suez Karl Girardet 100 Qossir Karl Girardet 101 Djeddah Karl Girardet 101 Port de Souakin Karl Girardet 101 Mosque de Salonique Karl Girardet 104 Femmes albanaises, prs d'un arabas, Vasilika Villevieille 105 Un Juif de Salonique Bida 108 Une Juive de Salonique Bida 109 Sceau du monastre de Karis 111 Vue gnrale de mont Athos Villevieille 112 Le Conseil des pistates au mont Athos Boulanger 113 Saint Georges (fresque de Panselinos dans le Catholicon de Karis) Pelcoq 116 Monastre d'Iveron Karl Girardet 117 L'higoumne d'Iveron Pelcoq 120 La Phiale ou le Baptistre du couvent de Lavra Lancelot 121 Croix sculpte en bois dans le trsor de Karis Thrond 124 Coffret dans le trsor de Karis Thrond 125 Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches Thrond 128 La confession Bida 129 Bas-relief du couvent de Vatopdi A. Proust 130 Albanais, soldat de la garde des pistates Villevieille 132 Vue du couvent d'Esphigmenou Karl Girardet 133 Intrieur de la cour principale du couvent slave de Kiliandari Lancelot 136 La rcolte des noisettes au mont Athos Villevieille 137 L'le Chatam, dans l'archipel Galapagos E. de Brard 140 Baie de la Poste, dans l'le Floriana (archipel Galapagos) E. de Brard 140 L'le Charles, dans l'archipel Galapagos E. de Brard 141 Aiguade de l'le Charles (archipel Galapagos) E. de Brard 144 Oiseaux et reptile (archipel Galapagos) Rouyer 145 Ctes de l'le Albermale, dans l'archipel Galapagos E. de Brard 148 Oeno, dans l'archipel Pomotou (les coraux) E. de Brard 149 Village de Vanou, dans l'le de Vanikoro (les coraux) E. de Brard 149 Baie de Manevai, dans l'le de Vanikoro (les coraux) E. de Brard 152 Rcifs et piton de l'le de Borabora (les coraux) E. de Brard 153 Rade et pic de l'le de Borabora (les coraux) E. de Brard 156 le de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou (les coraux) E. de Brard 157 Brun-Rollet Fath 160 Traneau yakoute Victor Adam 161 Une sorcire tongouse Victor Adam 164 Port d'Okhotsk Victor Adam 165 Bazar de Nertchinsk Victor Adam 168 Colonie ou village yakoute Victor Adam 169 Voyageur russe en Sibrie Victor Adam 172 Argali (mouton sauvage) Victor Adam 173 Campement de Tongouses Victor Adam 176 Chamans yakoutes Victor Adam 177 Femme yakoute Victor Adam 180 Poteaux des frontires du pays des Yakoutes et de la Chine Victor Adam 181 Types indignes (Australie du Sud) G. Fath 184 Spultures australiennes dans les bois Lancelot 185 Spulture australienne au dsert Dor 189 Restes d'un voyageur retrouvs par ses compagnons dans les dserts du lac Torrens Dor 192 Oasis d'deri (Fezzan) Rouargue 193 Mourzouk (capitale du Fezzan) Rouargue 196 Gorge d'Agueri Lancelot 197 Valle d'Auderaz Rouargue 200 Vue d'Agadez Lancelot 201 Vue de Kano (entrept du Soudan central) Lancelot 204 Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou) Lancelot 205 Vue du lac Tchad Rouargue 208 Village marghi Rouargue 209 Halte dans une fort du Marghi Rouargue 212 Village mosgou Rouargue 213 Chef mosgovien Rouargue 216 Intrieur d'une habitation mosgovienne Rouargue 217 Chef kanembou Rouargue 220 Entre du sultan de Baghirmi dans Masna (sa capitale) Rouargue 221 Une razzia Barea (Mosgou) Rouargue 224 Vue du march de Sokoto Hadamard 225 Bac sur le Niger, Say Rouargue 228 Vue des monts Homboris Lancelot 229 Village sonray Lancelot 232 Vue de Kabra (port de Tembouctou) Rouargue 233 Camp touareg Lancelot 236 Arrive Tembouctou Lancelot 237 Vue gnrale de Tembouctou Lancelot 240 Portrait en pied du baron de Wogan en costume de voyage J. Pelcoq 241 Grass-Valley J. Pelcoq 244 Un claim ou atelier de mineur J. Pelcoq 245 Fort de _taxodium giganteum_ ou pins gants Lancelot 248 Un caon ou passage de la Sierra-Wah Lancelot 249 La case du jugement J. Pelcoq 252 Le poteau de la guerre J. Pelcoq 253 Types d'Indiennes du Rio-Colorado J. Pelcoq 256 Grande pagode de Rangoun Franais 257 Bateau voile sur l'Irawady Clich anglais 258 Canot de parade Clich anglais 259 Bateau de commerce Clich anglais 259 Birmans dans une fort J. Pelcoq 261 Pattshaing ou tambour-harmonica Clich anglais 262 Pattshaing baguettes Clich anglais 262 Harpe birmane Clich anglais 263 Harmonica birman Clich anglais 263 Pagode Pagn Clich anglais 264 Reprsentation thtrale dans le royaume d'Ava Hadamard 265 Dagobah ou pagode en forme de cloche Clich anglais 266 Intrieur d'une pagode Clich anglais 267 Maison de l'ambassade Amarapoura Clich anglais 268 Valle des puits de bitume Karl Girardet 269 Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires birmans Morin 272 Le palais du roi et l'lphant blanc Navlet 273 Sculptures comiques dans le monastre royal Amarapoura Lancelot 276 Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastre royal Amarapoura) Lancelot 277 Dtails intrieurs du Maha-comiye-peima Amarapoura Navlet 281 Une porte Amarapoura Clich anglais 284 Canon birman Clich anglais 284 Danse des lphants Clich anglais 284 Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava Clich anglais 285 Jeunes dames birmanes Morin 288 Le temple du Dragon Lancelot 289 Rives de l'Irawady (prs des mines de rubis) Clich anglais 292 Petite pagode Mengoun Clich anglais 292 Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement de terre de 1839) Karl Girardet 293 Valle de l'Irawady au confluent du Myit-Nge Paul Huet 297 Temple ruin Pagn Lancelot 300 Salces ou volcans de boue Membo Clich anglais 301 Cnes volcaniques dans la plaine de Membo Clich anglais 301 Paysans birmans en voyage Clich anglais 302 Statue gigantesque de Bouddha Amarapoura Lancelot 304 Zanzibar vue de la mer E. de Brard 305 Portrait de feu l'iman de Zanzibar E. de Brard 308 Pont de la ville de Zanzibar E. de Brard 309 Un village de la Mrima Lavieille 312 Jihou la Mkoa ou la roche ronde Clich anglais 313 La fontaine qui bout (source thermale dans le Khoutou) Clich anglais 313 Sycomore africain Clich anglais 314 L'Ougogo Clich anglais 315 Burton et ses compagnons en marche Lavieille 316 Chane ctire de l'Afrique occidentale Lavieille 317 Passe dans l'Ousagara Lavieille 320 Paysage dans l'Ounyamouzi Lavieille 321 Noirs de l'Ousumboua G. Boulanger 324 Huttes Msn Lavieille 325 Ngres porteurs G. Boulanger 328 Noir de l'Ouganda G. Boulanger 329 Habitation de Snay ben Amir Kazeh Lavieille 332 Jeunes dames Kazeh G. Boulanger 333 Coiffures des indignes de l'Ounyanyemb Clich anglais 334 Coiffures des indignes de l'Oujiji Clich anglais 335 Maison des trangers Kaoul Lavieille 336 Navigation sur le lac Tanganyika Lavieille 337 Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika Lavieille 339 Habitation au bord du lac Tanganyika Lavieille 340 Le bassin du Maroro Lavieille 341 Instruments et ustensiles des Ouajiji Clich anglais 342 Riverains du Tanganyika (ct ouest) Clich anglais 343 Riverains du Tanganyika (ct sud) Clich anglais 343 Le bassin du Kisanga Lavieille 344 Vgtation de l'Ougogi Lavieille 345 Passe de l'Ouzagara Clich anglais 346 Rocher de l'lphant prs du cap Gardafui Clich anglais 347 Dernier tablissement gyptien dans le Fazogl Lancelot 348 Contre des Shelouks sur le Saubat Lancelot 349 Blnia (village bari sur le fleuve Blanc) Lancelot 352 Habitants de la Havane Potin 353 Coolies chinois Cuba Pelcoq 356 Vue gnrale de la Havane (capitale de Cuba) Lancelot 357 Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba E. de Brard 360 Cathdrale de la Havane Navlet 361 La volante (voiture de la Havane) Victor Adam 363 Vue de Matanzas Lancelot 364 Paysage dans l'le de Cuba: Loma (coteau) de Candela Paul Huet 365 Paysage dans l'le de Cuba (Loma de la Givora) Paul Huet 368 Grenoble et les Alpes dauphinoises Karl Girardet 369 Les Grands Goulets Karl Girardet 372 Pont-en-Royans Dor 373 Sainte-Croix et les ruines du chteau de Quint Karl Girardet 376 Die et la valle de Roumeyer (vue prise des hauteurs de Saint-Justin) Franais 377 Le Mont-Aiguille (vu de Clelles) Daubigny 380 Pontaix Karl Girardet 381 Roumeyer et le mont Glandaz Franais 384 Entre de la valle de Roumeyer Karl Girardet 385 La valle de Loncel Karl Girardet 388 La valle de la Voure et de la plaine du Rhne (vue prise des hauteurs de la Vacherie) Karl Girardet 389 Beaufort Franais 392 La fort de Saou Sabatier 394 Pot-Cellard Karl Girardet 395 Bourdeaux Karl Girardet 396 Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources du Rudoux) Karl Girardet 397 Cascade de la Druse Karl Girardet 398 La gorge de Trente-Pas Karl Girardet 400 Le mont Viso Sabatier 401 Le pont du Diable Sabatier 405 Le lac de l'chauda Sabatier 408 Le Pelvoux Sabatier 409 Le mont Aurouze Franais 412 Les montagnes du Devoluy Karl Girardet 413 Ruines de la Chartreuse de Durbon Karl Girardet 416 CARTES ET PLANS. Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin. 3 Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin. 19 Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin. 51 Carte du haut Tlmark (Norvge mridionale), d'aprs M. Paul Riant. 67 Carte de la presqu'le de Bergen, d'aprs M. Paul Riant. 83 Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin. 115 Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff. 167 Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin. 187 Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie orientale) d'aprs M. de Lanoye. 195 Voyage du docteur Barth (Itinraire de Sokoto Tembouctou), par M. A. Vuillemin. 234 Carte du cours infrieur de l'Irawady comprenant les possessions britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'aprs le capitaine H. Yule. 260 Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'aprs les relevs du major Grant Allan. 280 Carte du cours suprieur de l'Irawady et partie nord du royaume d'Ava, d'aprs le cap. Yule. 296 Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale (Itinraire de Zanzibar Kazeh). 307 Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale (2e partie). 338 Carte de l'le de Cuba, par M. A. Vuillemin. 355 Carte du Dauphin (partie occidentale: Isre et Drme), par M. A. Vuillemin. 371 Carte du Dauphin (partie orientale: Isre et Hautes-Alpes), par M. A. Vuillemin. 404 ERRATA. I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on a imprim: (1858.--INDIT).--Cette date et cette qualification ne peuvent s'appliquer qu' la traduction. La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838) et avertit les lecteurs que le texte a t publi en anglais. II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie, 46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplac par celui d'OCCIDENTALE. III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention suivante: d'aprs M. A. Proust. IV. On a galement omis de donner, la page 146, la description des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos reprsents sur la page 145. Nous rparons cette omission: 1 _Tanagra Darwinii_, varit du genre des _Tanagras_ trs-nombreux en Amrique. Ces oiseaux ne diffrent de nos moineaux, dont ils ont peu prs les habitudes, que par la brillante diversit des couleurs et par les chancrures de la mandibule suprieure de leur bec. 2 _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des Galapagos_, o l'on peut le voir souvent grimper autour des fleurs du grand cactus. Il appartient particulirement l'le Saint-Charles. Des treize espces du genre _pinson_, que le naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affecte une le en particulier. 3 _Pyrocephalus nanus_, trs-joli petit oiseau du sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le mle de cette varit a une tte de feu. Il hante la fois les bois humides des plus hautes parties des les _Galapagos_ et les districts arides et rocailleux. 4 _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune d'or, appartient aux les Galapagos. 5 Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses nouveauts rapportes par les navigateurs du _Beagle_. Dans le pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-tre que l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui existe. Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici, est dcrit dans le texte, page 147. [Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des les Galapagos.] * * * * * IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE Rue de Fleurus, 9, Paris. * * * * * End of the Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; Dauphin, by Various License: Share Alike